2 Elias - Caine

Elias se réveilla en sursaut, les dernières images de son rêve s’évaporant. Il grogna en regardant l’heure. Ça ne faisait que deux heures qu’il s’était couché. Même en prenant un Somnum, les comprimés rouges éclipsant la fatigue qui faisaient le quotidien des Élyséens, c’était loin d’être suffisant. Il soupira en se glissant hors du lit. Il savait qu’il ne réussirait pas à se rendormir.

Il traversa en quelques enjambées sa chambre, vide. Par réflexe, il jeta un coup d’œil à l’HoloVis posé sur sa table de chevet. L’icône de connexion était désespérément éteinte, comme depuis deux semaines maintenant. Il se força à détourner le regard et rejoignit sa salle de bains où il s’aspergea le visage d’eau froide. Il détailla son reflet dans le miroir. Il avait l’impression d’avoir pris dix ans. Il avait du mal à se rappeler l’image du garçon qu’il était à l’époque du Pensionnat, jeune et insouciant, ses yeux d’émeraude rieurs, aux côtés de Tom. Elle était remplacée par celle d’un homme aux traits agités et au regard perçant. Ses pommettes s’étaient creusées, entourant une mâchoire puissante. Il coiffa ses cheveux noirs, d’un mouvement sur la gauche. Une mèche se démarquait des autres, d’un blanc aussi pur que la neige. Elias passa sa main dans sa chevelure pour vérifier si ses racines étaient visibles. Elles avaient viré au blanc le jour de l’explosion d’ORGANA. Le jour de sa mort. II avait décidé de garder une mèche comme souvenir, comme une cicatrice extériorisée de ce qu’il avait vécu. Comme s’il n’en avait pas déjà suffisamment, s’était plainte Maya. Des gouttes ruisselèrent sur son torse puissant marqué de trois grandes balafres. Une semblait s’enfoncer dans son flanc tandis que la deuxième soulignait le centre de ses omoplates. La troisième se plantait sur son cœur. Un dernier cadeau des Avatars, que même Maya n’avait pu effacer. Il les dissimula en enfilant un T-shirt. Elles faisaient partie de lui désormais.

Il sentit les circuits magnétiques implantés dans son iris s’activer. Une icône brilla en haut à droite de l’interface numérique superposée à sa vue. D’une pensée, il accepta la notification.

< J’ai du nouveau. Rejoins-moi à mon labo dès que possible. Bises, Clo.>

Il chassa le message de son champ de vision en traversant son salon où plusieurs fleurs fanées croupissaient au sol. Il lui laissait un peu de sommeil, sachant pertinemment qu’elle ne le trouvait que lorsqu’elle remplissait ses objectifs. Ce qui était chose faite, d’après son mot. Il l’imaginait sans mal ronfler, endormie à même sa paillasse.

Sans allumer sa lumière pour profiter de celles que la nuit offrait, il esquiva l’imposant bureau en chêne qui trônait face à la fenêtre. Un rayon de lune éclaira une photo qui reposait sur la table. Elias y était entouré d’une brune à l’allure élancée qui semblait le taquiner. À leurs côtés, une jeune fille aux grosses lunettes de métallurgie échangeait un regard complice avec un homme aux traits burinés et aux yeux d’orage de la même teinte que ses cheveux. Au centre, un enfant sautait, joyeux, pour être aussi grand que ses aînés. L’image d’une famille heureuse. Avant que la réalité ne les rattrape.

La porte de son appartement s’ouvrit à son approche, libérant un flot d’air frais. Ses pas le guidèrent instinctivement en dehors de son immeuble. Il avait besoin de se défouler pour se vider la tête. Quelques minutes plus tard, il courait à bon rythme sur les dalles de marbres des rues désertes. Deux animatronics s’écartèrent poliment de son chemin. En presque deux ans, il avait toujours le réflexe de lever les mains, prêt à se défendre.

Bientôt, il ne resta plus que la course. Les rues défilaient, inlassablement, sans qu’Elias s’essouffle. Les passants se faisaient de plus en plus nombreux et l’agitation plus palpable à chaque foulée qui l’éloignait du centre. Elias se concentrait sur sa cadence, sur le bruit de ses pas sur les dalles de pierre, sur la chaleur se répandant dans son corps. Quelques minutes encore, et il fut empreint du sentiment de sérénité qui lui échappait ces derniers jours.

Il dépassa deux amis, titubants, qui s’esclaffaient en hochant la tête au rythme de la musique qui se déversait des immeubles. Elias capta des bribes de leurs discussions, quelque peu… ébrieuses.

— ... vu cette… Maya

Le pied d’Elias ripa au sol. Une bouffée d’angoisse le submergea et lui troubla la vision. Des flashes défilèrent violemment devant ses yeux manquant de le renverser. Un souvenir vieux de quelques jours l’envahit à nouveau…

L’orage.

— Ça ne peut plus continuer ainsi.

Des yeux noirs comme la nuit.

— … Monstre !

— … Elio ?

Un éclair zébrant le ciel.

— Va-t’en.

— Amaïa !

Le cri du garçon à grand renfort de gesticulations tira Elias de son songe. Il reprit une contenance, refoulant les douloureux rappels. Il se moqua intérieurement de lui-même. Dire qu’il lui en fallait si peu pour perdre pied…

Comme un écho à son humeur, une pluie fine commença à tomber du ciel. Il soupira en faisant demi-tour. Autant aller travailler. À mesure qu’il s’approchait de Concordia, elle s’intensifia, le trempant jusqu’aux os. Le rideau ne s’écarta qu’à la dernière seconde pour dévoiler l’immense immeuble qui trônait sur les cendres de l’Étoile d’Elysia. D’une base unie, deux branches s’élevaient dans le ciel et s’enroulaient autour d’une ligne invisible. Le nouveau refuge des ex-Charivaris. Des Omégas. Certains disaient que sa cime tendait vers les étoiles. Elias qui avait aidé à concevoir le concept était réputé pour sa passion de l’astronomie après tout. Ils passent tous à côté de l’essentiel, s’était dit Elias. Concordia était un symbole. Ses fondations reposaient sur l’ancien emblème d’Elysia. Un emblème qui représentait toute la beauté de la ville comme ses pires aspects, le chef-lieu d’ORGANA qui avait abusé la confiance de tout un peuple. Un emblème détruit par une fraction d’Élyséens cachée à la vue de tous. Elias avait refusé qu’on le nomme l’Unisson. Pour lui, ce nom était indissociable d’une époque révolue. Il fallait qu’ils avancent désormais, qu’ils s’intègrent à cette même société qui les avait rejetés. C’était ça que représentait Concordia. Ses deux branches étaient tournées l’une vers l’autre comme deux mains tendues.

Arrivé au pied de Concordia, il aperçut une silhouette, cachée par les ombres, qui l’attendait. Un pas en avant, et son reflet se détacha dans l’immense entrée de verre. Un costume bleu marine à la coupe impeccable épousait un corps svelte, quoique un peu maigre. Un insigne d’argent étincela, accroché à sa poitrine. Un Phœnix, le symbole d’Elysia. Un pas de plus dévoila des cheveux noirs et lisses tombant élégamment sur sa nuque. Encore un, et deux yeux d’un bleu perçant brillèrent dans la nuit, semblables aux ombres diaphanes sur les murs. Ils entouraient un visage émacié, cerné, mais qui conservait sa beauté malgré la touche de suffisance que l’on pouvait y lire.

Un reflet à l’air grave.

Mon reflet.

Elias rejeta ses cheveux mouillés en arrière.

— Que se passe-t-il encore, Caine ? soupira-t-il.

— On en a un nouveau.

*

Elias frissonna. Je pouvais le comprendre, mais un peu de tenue quand même. Plus que la scène macabre qui s’étalait sous nos yeux, le courant d’air qui circulait dans la pièce était glacial. Elias s’agenouilla, observant avec attention, décortiquant presque chaque détail du sinistre spectacle.

— Qui que soit le responsable, il avait l’effet de surprise avec lui, nota-t-il.

— Pourtant la salle semble avoir été bouclée de l’intérieur. Nous avons dû fracturer la porte pour entrer.

— Mais aucune autre sortie possible, compléta Elias en désignant la simple petite lucarne qui donnait sur la rue, à peine assez grande pour passer sa tête.

Après avoir fait un crochet par son appartement pour qu’il se change, nous avions traversé en vitesse la ville pour rejoindre une des bordures de l’Hexagone, la plus vaste des trois zones concentriques d’Elysia, berceau des Lambdas. Nos pas nous guidèrent dans les sous-sols d’un des immeubles, identique à ses voisins. Sans l’ambiance froide, on aurait presque pu le traiter de chaleureux. Des canapés étaient installés en cercle et des coussins multicolores étaient disposés au sol. Les murs de pierre étaient incrustés par une tapisserie magnétique pour amplifier les signaux. Plusieurs HoloVis traînaient, négligemment délaissés. Une salle de shoot virtuelle comme j’aimais les qualifier. Et, au centre, figé dans une posture grossière, le camé du jour, Eduardo Gloas.

— Comment savait-on qu’il y avait un corps si la porte était fermée ?

Les informations défilèrent, superposées à la réalité.

— Eduardo Gloas, vingt ans…

— Oméga, acheva Elias. Nexus : camouflage.

— « Se fond dans les teintes bleues ». On a vu mieux comme camouflage.

— Chaque Nexus a sa place et son utilité. Dommage qu’on ne lui ait jamais laissé la chance de découvrir son potentiel.

Il me jeta un regard équivoque. J’avais déjà fait boucler la zone, mais j’intimai d’un signe de tête autoritaire à tous les rares présents dans la pièce de quitter les lieux.

— C’est encore un Oméga qui a été ciblé. Vous n’êtes pas assez nombreux pour que ce soit une coïncidence.

— Non. Et seuls les Omégas n’ayant pas vécu à l’Unisson sont touchés…

Il s’agenouilla près du corps. Ses yeux émeraude brillaient d’une intensité grave.

— Il est dans une position différente, nota-t-il.

— Un hasard ?

— J’en doute, elle est trop peu naturelle.

— Il faut que je crée une maquette virtuelle qui superposerait les trois meurtres. Tout est trop parfait pour être aléatoire. Presque… mis en scène.

Elias approuva gravement.

— Tu ne peux pas lire dans ses pensées ? demanda-t-il sans conviction, en désignant le corps inanimé.

C’était une description très réductrice de mes capacités. Ma technopathie, comme Chloé la surnommait, me permettait d’établir un lien avec la technologie. Le revers de la médaille étant qu’elle était partout autour de nous, y compris au sein de chaque homme et femme d’Elysia. Avec comme conséquence ma tendance à, volontairement ou pas, me retrouver dans la peau des gens. Utile n’est-ce pas ? Eh bien, pas toujours non. Imaginez la quantité d’ineptie que j’entendais chaque jour. La vacuité de certains esprits était même presque effrayante ! Ou que ses propres sentiments puissent être noyés par un tel brouhaha de sensations, de désirs, de rêves et de tourments.

Avec le temps, j’avais réussi à m’isoler des pensées parasites communes à, malheureusement, la plupart des gens. Mais, mystérieusement, certaines personnes restaient insensibles à tous mes efforts pour les chasser de ma tête.

— Tu sais bien que ça ne fonctionne pas comme ça.

— Tu me l’as dit cent fois, et pourtant je…

— … n’en crois pas un mot.

— Dire que j’ai tout retiré…, soupira Elias, résigné en m’entendant prononcer ses propres mots.

Après qu’ORGANA a pris possession de lui le jour même de sa chute, Elias ne supportait plus les circuits magnétiques qui couraient dans ses muscles et ses os. Il les avait fait enlever par Nathan, mon fondeur personnel, dès son retour à Elysia. Il avait seulement conservé les implants intégrés à ses iris, comme connexion à l’interface. Pauvre de lui, s’il ne pouvait assurément plus se faire contrôler par une intelligence semi-artificielle, cela n’avait pas rompu le lien qui nous unissait.

Une douce lumière verte s’échappa des mains d’Elias et parcourut la scène de crime. Au fur et à mesure qu’elle s’étendait, elle miroita devenant tantôt invisible, tantôt teintée de violet.

— Aucun message caché ici non plus.

— J’espère que l’autopsie nous apportera plus d’éléments, soupirai-je.

Il acquiesça. C’était le cinquième Oméga mort en quelques semaines. La marque d’un tueur en série. Libre dans les rues d’Elysia.

*

Le véhicule ronronnait, presque inaudible, en zigzaguant entre les tours d’ivoire. Elias était songeur, les yeux perdus dans le vide. Il n’avait pas décroché un mot depuis que nous avions quitté la scène de crime. Sans même étendre ma conscience vers lui, je savais que notre macabre découverte n’était pas la seule chose à occuper son esprit.

— Toujours aucune nouvelle ? demandai-je, rompant le silence.

Elias me regarda, surpris. C’est vrai, ce n’était pas dans mon habitude de faire la conversation.

— Tu es moins concentré ces derniers jours, difficile de ne pas le remarquer, ajoutai-je en haussant les épaules.

— Non aucune, soupira Elias.

— Son HoloVis est déconnecté ou elle a ignoré tes appels ?

— Je… je n’ai pas essayé.

Je perdis mon regard dans les lumières de la nuit, un sourire moqueur aux lèvres.

— L’orgueil est un vilain défaut, Elias. Décidément, nous sommes plus semblables que tu n’aimerais te l’avouer.

— Ça n’a rien à voir avec de l’orgueil ! se défendit-il. C’est juste qu’après tout ce qu’il s’est passé, tout ce qui a été dit, j’ignore comment…

Je balayai sa réponse de la main.

— Tu sais, Lyna dirait que souvent, les relations ne nécessitent qu’un pas l’un vers l’autre.

Elias trouvait la liaison que j’entretenais avec Lyna troublante. Loin d’être affichée, nous formions selon lui, et quoi qu’on en dise, un couple solide.

— Comme un acte de foi.

— Tu peux voir ça ainsi, acquiesçai-je d’un mouvement de tête.

Avec les changements qui se profilaient à l’horizon, j’avais besoin qu’Elias soit à cent pour cent avec moi. Pas divisé à divaguer sur ses problèmes matrimoniaux.

*

Quel bordel, pensa Elias en pénétrant dans l’immense laboratoire au sous-sol de Concordia. C’était ici que Chloé avait élu domicile, dès leur arrivée à Elysia. Forte de son tempérament, elle s’était débrouillée pour se trouver une équipe de Lambdas et de Thêtas pour l’assister. Elle avait même convaincu un Psy de se joindre à eux.

Une silhouette le bouscula en sortant précipitamment. Elle trébucha, perdit l’équilibre et atterrit au pied d’Elias qui regarda, interloqué, Daryus Levinski bredouiller une excuse maladroite. Plus petit que lui de deux têtes, malingre, il avait deux yeux noirs perçants trop enfoncés dans ses orbites qui juraient avec la pâleur de la peau de son visage émacié. C’était un nouvel Oméga qui n’avait jamais connu l’Unisson. Un brave type, gentil, bien qu’effacé, qui n’avait eu aucun problème à s’intégrer à la communauté. Et qui était toujours aux petits soins avec Chloé.

J’imagine qu’elle ne s’est pas (encore) endormie sur son bureau alors.

— J’ai croisé ton petit ami, dit Elias en s’approchant d’elle.

Il nota sans mal que contrairement à leur habitude, les cheveux bouclés de la jeune fille étaient correctement coiffés. Elle portait du maquillage, soulignant ses yeux noisette. Elle avait même mis de côté ses larges lunettes de mécanicien. Sans oublier ses joues rosissant à la mention de Daryus.

— Il est juste passé me dire bonjour…

Elle rougit d’autant plus sous le regard amusé d’Elias.

— Tu as reçu mon message ? demanda-t-elle en se ressaisissant.

— Oui. J’espère que tu as de bonnes nouvelles pour moi, Clo. On en a un cinquième. Mêmes modus opperantis. Un Oméga, sans antécédent, enfermé chez lui. Aucune trace d’effraction, la pièce bouclée à double tour.

— Plus préoccupant encore…

Plus préoccupant qu’un tueur en série ?

— … tu te rappelles ce qu’on suspectait ?

Elias frémit à l’idée.

— Comment oublier ? Si un Avatar se balade librement à Elysia en abattant des Prodiges, on court droit au désastre.

— Sûr, mais qu’est-ce qui nous a orientés vers cette piste à l’origine ?

— Qui d’autre serait capable d’exécuter un Oméga ?

— Suis-moi.

Elle guida Elias dans le dédale qu’était son laboratoire. Malgré la lumière blafarde des lampes sous lesquelles elle passait le plus clair de son temps, elle gardait un teint hâlé, témoignant d’anciennes origines latines. Elle ouvrit d’un geste un panneau virtuel affichant plusieurs graphes luisant faiblement d’une couleur bleue. Elle désigna deux tableaux de la main.

— Regarde. Ça, ce sont les taux d’Arcadium qu’on avait retrouvés dans le corps du premier Oméga décédé lorsqu’il avait passé l’Optimus. Et ceux que j’ai trouvés ce soir.

Elias tiquait encore en entendant un Prodige utiliser le terme propre à Elysia pour les qualifier.

— Bien qu’il soit un Oméga connu, devina-t-il, aucune trace d’Arcadium dans son système…

— Exactement. Pas la moindre trace.

— Et les autres ?

— Toujours en cours d’exploration. Ça prend beaucoup de temps, mais hors de question de bâcler ces analyses.

Elias soupira et passa les bras derrière sa nuque. Diriger Concordia et la faction Oméga d’Elysia n’était pas une partie de plaisir tous les jours et cette affaire n’arrangeait pas les choses.

— Et comment l’Arcadium peut-il disparaître subitement de nos corps ?

— C’est comme s’il avait été… aspiré.

— Tu ne penses quand même pas à des loups d’obsidienne ?

Chloé hocha gravement la tête. Un frisson parcourut la nuque d’Elias tandis que des formes sombres surgissaient dans son esprit.

— Dans l’enceinte d’Elysia, c’est assez peu probable. Mais une seule solution pour en être sûr…

— Il nous faut un chasseur.

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