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Chapitre 1 Cérémonie mortuaire

— Tu es magnifique ! s’exclame Apolline, après avoir apporté la touche finale à ma tenue : une couronne de fleurs dans mes cheveux.

Elle est composée d’arums et de chrysanthèmes blancs. D’après Apolline, l’arum est une fleur qui symbolise l’âme, tandis que l’autre symbolise l’éternité. Grâce à la Talentueuse, mes cheveux châtains forment de jolies boucles, qu’elle a d’ailleurs voulu attacher en un chignon pour dégager mon visage. Mais j’ai refusé. Je préfère les sentir chatouiller le bas de mon dos. Cependant, j’ai tout de même accepté qu’elle enroule quelques mèches autour de la couronne.

Lorsque mes yeux rencontrent mon reflet dans le miroir, je parviens tout juste à me reconnaître. Des vêtements dignes de ce nom, une belle coiffure et un bon maquillage peuvent changer une personne de façon assez flagrante. Mes yeux vert foncé sont maquillés d’un fin trait de crayon noir qui se termine par une virgule remontant vers l’extérieur de l’œil, ainsi qu’une très légère touche de mascara. Mes paupières arborant un joli dégradé de blanc allant jusqu’au gris clair viennent compléter l’ensemble. De la poudre vient unifier mon teint, et malgré mes multiples protestations, mes lèvres exhibent une couleur rouge qui ne passe vraiment pas inaperçue. Apolline a tellement insisté que j’ai bien été obligée de céder. Quand elle s’y met, elle peut être aussi têtue que moi. Elle tenait absolument à ce que la couleur de mes lèvres soit accordée à celle de la robe que je porte. C’est une robe splendide, qui m’arrive juste un peu au-dessus des genoux. Elle contient des manches trois quarts quelque peu amples et de la dentelle autour du cou. Et je dois avouer que l’ensemble se marie extrêmement bien.

Au niveau des bijoux, mis à part la couronne de fleurs et la bague de Raphaël, je ne porte rien d’autre. J’ai enlevé le pendentif que m’avait offert Roxana, ainsi que l’alkana. Juste pour aujourd’hui. J’ai rarement été aussi apprêtée.

— Oh, j’ai failli oublier ! s’écrie Apolline en farfouillant dans l’un des tiroirs de sa coiffeuse.

Elle en ressort un bracelet, qui semble être fait de lierre. Il ne présente aucune fantaisie. Malgré tout, je le trouve magnifique.

— Le lierre est connu pour son symbole d’éternité ou d’immortalité, selon ce que les gens aiment croire, m’explique-t-elle. À Réturis, la tradition veut que ce bracelet de lierre soit porté par chaque personne commémorant des funérailles.

Elle saisit délicatement mon poignet et y glisse le bijou, précautionneusement. Lorsque ses yeux bleus reviennent tout doucement jusqu’à moi, je constate qu’ils ont pris une vilaine teinte de gris.

— Penses-tu qu’Angie va revenir ? me demande-t-elle subitement.

J’aurais dû me préparer à cette question. J’aurais dû, mais je ne l’ai pas fait. J’espérais au fond de moi qu’on ne me la pose pas, mais c’était comme espérer qu’il n’y ait pas de soleil en été. Impossible, et complètement stupide. Elle hante tous les esprits depuis plusieurs jours. Ils pensent tous que je détiens une information en plus, que je sais où il se trouve. Mais la vérité, c’est que je suis dans la même incertitude qu’eux.

— Je n’en sais rien, avoué-je.

Les yeux d’Apolline s’embuent progressivement de larmes. Malgré tout, elle refuse de se départir de son sourire. Elle enfile son propre bracelet de lierre et lisse sa longue robe carmin qui traîne de quelques centimètres sur le sol. Ses cheveux bruns sont rassemblés en un chignon. Elle arbore la même couronne de fleurs et le même rouge à lèvres que moi. Pour ce qui est des yeux, son maquillage est plus prononcé. Elle les a encerclés d’eye-liner noir et agrandis grâce à une jolie touche de mascara. Elle est vraiment magnifique.

— Mais je sais qu’il ne raterait jamais les funérailles de Zéphyr, ajouté-je.

Où qu’il soit, je suis persuadée qu’il prendra le temps de revenir aujourd’hui. Peut-être qu’il repartira juste après, mais du moment qu’il est présent pour les funérailles, c’est le principal. Même si, intérieurement, je souhaite qu’il reste avec nous. Cela fait quasiment deux semaines que je ne l’ai plus revu. Que personne ne l’a plus revu. Et il me manque terriblement. Son absence ainsi que celle d’Isaac ont creusé un énorme trou dans ma poitrine qui ne pourrait être partiellement comblé que si l’un des deux se manifestait. Pour le moment, je suis seule.

Enfin, j’exagère peut-être un peu. Ces derniers jours, Apolline m’a été d’un grand soutien. Elle ne m’a presque pas lâché d’une semelle, s’inquiétant pour moi, à tel point qu’elle ne prenait plus de temps pour elle-même. Un soir, lorsque nous discutions, elle a soudainement éclaté en sanglots. Toute la soirée, je l’ai écoutée parler de la mort de sa mère et de celle de Zéphyr. Elle m’a expliqué que cela faisait trop pour elle, qu’elle en avait marre de se cacher et de faire comme si tout allait bien. Que pour une fois dans sa vie, elle voulait prendre le temps de pleurer et d’exprimer la douleur qu’elle ressentait.

Je lui ai proposé de rester dormir dans ma chambre si cela pouvait l’aider à se sentir mieux. Elle a accepté, et nous avons passé une nuit blanche à nous remémorer nos souvenirs de Zéphyr et à tenter de comprendre comment la reine avait pu en arriver à passer un marché avec la Démone. Apolline n’a pas arrêté de s’excuser du comportement honteux de sa mère. Je ne savais pas vraiment quoi lui dire. Je ne pouvais pas faire comme si ce n’était rien. Après tout, elle avait quand même monté tout un plan pour me tuer. Mais je ne pouvais pas non plus la blâmer pour des fautes qui n’étaient pas les siennes. Apolline, comme quasiment tout le monde, n’avait rien vu venir. Le sujet était donc très délicat. D’ailleurs, il le reste encore aujourd’hui.

J’ai passé les deux dernières semaines en sa compagnie, et j’avoue me sentir assez mal vis-à-vis de sa sœur et de son frère. Mais elle voulait prendre de la distance avec sa famille afin de se confier à ses amis, ce que je peux tout à fait comprendre. Ils n’ont pas les mêmes mots pour soulager notre peine. Qui plus est, Apolline m’a confié qu’être avec Cassie et Sean lui rappelait trop sa mère, et que par conséquent, ma présence lui réussissait davantage que la leur. Cassie ne me porte déjà pas vraiment dans son cœur, mais ces derniers temps, c’est encore pire. Dès qu’elle me croise, elle me foudroie de son regard noir. Ce qui augmente ma culpabilité d’un cran.

— Enfile ça, me dit la Talentueuse en me tendant une paire de bottines en cuir blanc.

Elles sont à talon, mais heureusement, pas trop haut. Elles s’accordent à merveille avec le blanc de mon fard à paupières et celui des fleurs qui composent ma couronne. Je me dirige vers le lit d’Apolline et m’y assieds pour enfiler les bottines, tandis qu’elle fait coulisser la porte et déclare :

— On doit y aller, la cérémonie commençait à dix-huit heures.

Je fronce les sourcils face à sa déclaration.

— Tu m’as dit qu’elle débutait à dix-huit heures trente !

— Je sais, déglutit-elle. Je t’ai menti.

Je réduis la distance qui nous séparait et lui agrippe le bras avant qu’elle ne franchisse le seuil de la porte.

— Il est dix-huit heures dix, et tu me dis ça maintenant ?

— Je suis désolée, Evalina. Je ne voulais pas arriver à l’heure. Je ne veux pas… voir son corps.

Elle serre les lèvres pour retenir son émotion.

— Tu aurais dû me dire la vérité, dis-je. Moi non plus, je ne tiens pas à voir son corps.

La Talentueuse écarquille ses yeux bleus ternis de gris.

— Tu ne m’en veux pas ?

Je lui fais signe que non. Comment pourrais-je lui en vouloir ? Tout comme elle, je vais avoir bien du mal à supporter la vue du corps de Zéphyr dans un cercueil. À vrai dire, j’y ai songé quasiment toutes les nuits depuis son décès, passant mes soirées à me tourner et à me retourner dans mon lit, tentant vainement de bannir toute image sanglante de Zéphyr, de fourche dégoulinante de sang ou bien encore de funérailles qui pourraient virer au drame.

Apolline m’adresse un sourire de reconnaissance et ouvre la marche le long du couloir. Je foule le tapis de velours rouge à sa suite, une seule et unique pensée en tête. Angie. Sera-t-il présent ? Si oui, acceptera-t-il de suivre Ombelline jusqu’à la Crypte ? Voudra-t-il être de nouveau lié à quelqu’un ? J’en doute fort.

Je ne marche pas seulement vers les funérailles de Zéphyr, je marche également vers la cérémonie d’un nouveau Surnaturel, du nouvel Aimant. Ou de la nouvelle, d’ailleurs, car nous ne savons pas encore de qui il s’agit. Ombelline a le devoir de garder le secret jusqu’à la fin des funérailles. De ce que j’ai appris ces derniers jours, c’était Candélaria qui devait mener le Leader jusqu’à la Crypte, et ensuite passer le relais à Ombelline pour le rituel. Mais depuis la mort de la reine, c’est l’Immortelle qui est au pouvoir. C’est donc elle qui l’accompagnera lors de la cérémonie.

Apolline m’avait expliqué, quelques jours plus tôt, que l’Immortelle avait déjà assuré les fonctions de reine plus d’une fois. Apparemment, Candélaria n’est pas la seule gouvernante du royaume à avoir été assassinée. Et en attendant qu’Apolline soit prête à assumer ses responsabilités de reine, c’est donc Ombelline qui occupe le pouvoir. J’avoue ne pas avoir été enchantée par cette nouvelle, car elle elle non plus ne me porte pas vraiment dans son cœur. Elle m’a laissée tranquille le temps du deuil, mais je ne doute pas de sa capacité à me pousser à bout dès le lendemain des funérailles. J’ai peur de ce que l’avenir me réserve.

Je descends les marches du grand escalier qui mène au hall, tout en espérant ne jamais connaître le même sort que Candélaria. Mourir aussi prématurément est quelque chose qui me fait froid dans le dos. Elle n’avait que la quarantaine, tout au plus. Et même si elle s’est évertuée à chercher le meilleur moyen de me tuer, même si elle a livré Ethan aux griffes de la Démone, qu’elle projetait de bannir Zéphyr, qu’elle voulait déposséder Angie de ses fonctions, et que ses « ma chère » me donnaient envie de m’arracher les oreilles, je ne peux m’empêcher de ressentir de la peine pour elle.

Les funérailles de Candélaria ont eu lieu en petit comité, au Siège, une semaine après sa mort. Seuls les membres du conseil, Ombelline, et la famille de la reine y ont été conviés. Les lumières sur le toit du Majestueux ont cessé de briller, ce qui a informé les monels de la mort de leur souveraine. Tout le royaume s’est alors mis en deuil, sans se douter un seul instant que c’était la traîtrise de cette dernière qui l’avait menée droit vers son triste sort.

Quoi qu’il en soit, du côté de la famille, seuls Cassie et Sean s’y sont rendus. Apolline a refusé d’y participer. Au départ, elle a tout simplement nié la réalité. Elle a continué à la défendre, mais pas très longtemps. Deux jours après la mort de la reine, la Talentueuse s’est essayée à la colère. Apolline attribuait à Candélaria des surnoms insultants, qu’elle prenait plaisir à crier à tout-va dans le Majestueux afin d’évacuer sa colère. Aujourd’hui encore, elle n’arrive pas à avaler le fait d’être la fille d’une traîtresse.

— Prête ? murmure-t-elle, tournant la tête dans ma direction tout en s’arrêtant juste en face de la fameuse porte.

Je déglutis.

— Prête.

Je me plante aux côtés de la Talentueuse puis cette dernière fait coulisser la porte rouge. Ombelline, qui était apparemment en plein discours, s’arrête subitement, et toutes les têtes présentes dans la salle se tournent vers nous. Vu comme les chaises aux reliefs dorés sont disposées, on pourrait presque croire à un mariage… mais la réalité est bien plus funeste. Apolline et moi traversons le tapis de velours étendu au milieu de deux allées remplies de sièges, sous le regard incendiaire de l’Immortelle.

Apolline repère deux places libres juste derrière Sean et Maximilien. Nous nous empressons d’y poser nos fesses, Ombelline ne ratant pas un seul de nos mouvements. Comme si la situation n’était déjà pas assez embarrassante comme cela. Je noue mes mains entre elles et les pose sur mes cuisses, priant que la cérémonie reprenne afin que les têtes se détournent de nous et que je puisse regarder si Angie se trouve dans la salle.

— Comme je le disais, Zéphyr était dévoué à chacune de nos règles, reprend Ombelline. C’était quelqu’un de bien, qui avait conscience du poids qui pesait sur ses épaules. Il savait se montrer à l’écoute de chacun, était respectueux et ponctuel, dit-elle en nous fusillant du regard.

Apolline et moi nous soutenons mutuellement d’un coup d’œil. Je trouve vraiment déplacé le fait qu’Ombelline profite du discours des funérailles pour nous réprimander, mais ce n’est pas le moment de dévoiler le fond de ma pensée.

Tandis que sa voix résonne à travers la salle, je parcours du regard les personnes présentes. Je suis assise dans le fond, ce qui me donne une vue d’ensemble sur le Siège. Je perçois une grande majorité d’adultes, la plupart portant des habits d’une grande classe qui ne laisse aucun doute quant au statut qu’ils ont au sein du royaume. Leurs vêtements sont tous de couleur rouge. À Réturis, cela signifie le commencement, le renouveau. Et aujourd’hui est effectivement un nouveau départ.

Les Surnaturels sont assis dans la rangée juste devant moi, mais nulle part je ne croise le regard aigue-marine d’Angie. Nulle part je n’aperçois une tête blonde. Il n’est pas là. Angie n’est pas venu assister aux funérailles de son meilleur ami.

— Qu’est-ce qui vous a pris autant de temps ? chuchote soudainement Sean devant nous, sa tête se tournant légèrement vers Apolline.

Cette dernière se pince les lèvres et essuie ses mains moites sur sa robe rouge, cherchant une excuse. Je décide de prendre la parole à sa place :

— C’est ma faute. J’ai taché ma robe et Apolline m’a aidée à en trouver une autre.

— Le contraire m’aurait étonnée, soupire Cassie.

Elle est assise à la gauche de son frère. Et si nous n’étions pas en pleine cérémonie mortuaire, je lui répliquerais volontiers quelque chose de bien mordant. Au lieu de ça, je prends sur moi. J’inspire profondément, puis expire le plus calmement possible, faisant comme si je n’avais pas entendu la remarque de l’Optimiste.

— La cérémonie est pratiquement finie. Le nouveau membre de notre groupe ne va pas tarder à faire son apparition, nous informe Sean.

— Quelqu’un sait où se trouve Angie ? nous demande Maximilien, une pointe d’angoisse perceptible dans la voix.

Ses yeux verts rencontrent les miens, et uniquement les miens. Comme si la question n’était en réalité destinée qu’à moi. Sean et Cassie me dévisagent également. Je pensais réellement compter pour lui, mais visiblement, ce n’est pas le cas. Il aurait pu faire un saut au Majestueux pour me rassurer, me dire qu’il était en vie. Mais non, rien. Il me laisse dans le néant le plus total.

— Evalina ? Tu sais quelque chose ? insiste le Cerveau des Surnaturels.

Je leur fais signe que je ne sais rien de plus qu’eux. Et le petit sourire de Cassie ne m’échappe pas. Visiblement, qu’Angie me traite comme tout le monde fait son bonheur. Elle me rabaisse et me fait me sentir comme une moins que rien. Cassie m’avait pourtant paru si gentille et amicale lors de mon arrivée sur le royaume.

— En ce 11 avril du premier mois, nous commémorons la fin d’un voyage, déclare Ombelline. L’Aimant des Surnaturels inscrit une profonde blessure dans le cœur de ceux qu’il a quittés, et sa mémoire restera à jamais éternelle au sein du Majestueux. Puisse l’âme de Zéphyr Eramscin reposer en paix et rejoindre ses semblables morts au combat.

L’Immortelle termine son discours en levant une main au ciel. Sa paume s’illumine de ce qui semble être un symbole. C’est un cadenas. Elle touche délicatement du plat de sa main le cercueil couleur carmin situé juste devant elle, puis elle la retire tout aussi précautionneusement. Celui-ci arbore désormais le symbole du cadenas en son centre. J’ignore ce que cela signifie. Peut-être est-ce une manière d’adresser un dernier au revoir à Zéphyr ? De sceller définitivement le cercueil ?

Ombelline ancre son regard sur un point derrière nous. D’un geste assuré, elle nous fait signe de nous lever. Toutes les personnes présentes dans le Siège quittent leur chaise et ferment les yeux. Apolline m’avait expliqué avant la cérémonie que cela s’apparentait à une minute de silence. Certains attendent que l’Immortelle reprenne la parole, d’autres se remémorent les souvenirs qui les lient à l’Aimant. Je ferme alors à mon tour les yeux, un sourire naissant au bord de mes lèvres. Je me souviens de la toute première fois que j’ai entendu sa voix, lorsqu’il était venu s’enquérir de mon état après mon empoisonnement au désaltra. Ou encore ce jour où je suis partie au Jardin Abyssal après m’être énervée contre Angie. Zéphyr m’avait suivie et s’était installé à côté de moi afin de m’écouter et me rassurer sur mes doutes, mes craintes et cette nouvelle vie que je devais dompter. Le souvenir de son sourire, ses petites fossettes et ses yeux bleus me donne envie de pleurer. J’ai peur de l’oublier comme je suis en train, petit à petit, d’oublier mes parents. En l’espace de quelques mois seulement, de petits détails ont disparu. Mais je sais que quoi il arrive, leurs mémoires à tous resteront intactes au fond de moi.

— Que l’âme éternelle de Zéphyr trouve un nouvel hôte sur qui se pencher, et que son nouveau voyage perdure jusqu’à ce que la vieillesse l’emporte, déclare Ombelline.

Je rouvre les yeux et m’empresse d’effacer du dos de la main l’émotion sur mon visage. Lorsque des reniflements se font entendre, je jette un regard sur ma gauche. Apolline a les joues baignées de larmes mais ne prend pas la peine de les essuyer. En ce qui me concerne, je ne suis jamais allée à un enterrement. C’est une première, et je ne pensais pas que ce serait aussi dur. Pourtant, Zéphyr serait le premier à nous demander de ne pas pleurer pour lui. D’être fort.

Et une douleur plus sourde encore m’emplit de tout mon être. Je veux venger sa mort. Je veux que la Démone sache exactement quelle douleur nous traversons tous en cet instant. Je veux la faire souffrir comme jamais je ne l’ai voulu jusqu’à présent. C’est comme si quelque chose en moi s’était réveillé. Je suis déterminée à me battre. Je suis déterminée à m’entraîner jour et nuit s’il le faut pour venger la mort de l’Aimant. Ce sera dur, mais j’y arriverai. Je me fais la promesse solennelle de ne rien lâcher avant d’avoir vu la Démone morte.

— Mais la fin du voyage d’un Surnaturel sonne également le commencement d’un autre périple. Les enterrements sont aussi là pour nous rappeler qu’à chaque mort débute une nouvelle vie. Ici, une vie remplie de risques et de combativité, afin de protéger le royaume des menaces qui, hélas, sont de plus en plus nombreuses. Cette vie n’est réservée qu’à ceux dignes de faire honneur au Majestueux, annonce l’Immortelle d’une voix plus forte. Il ne choisit pas par hasard. Le courage et la détermination résident en chacune des personnes appelées.

Ombelline marque une courte pause, puis elle reprend :

— Ces deux qualités sont des valeurs portées par notre nouvelle Aimante, que j’invite donc à venir nous rejoindre ici même, devant vous.

Notre nouvelle Aimante… Une forme féminine s’extirpe du passage menant à la Crypte. Elle avance d’une démarche assez déterminée vers le centre de la pièce, et je ne suis pas très sûre de ce que je suis en train de voir. Mais j’ai pourtant bien l’impression de reconnaître ses cheveux blonds. Lorsqu’elle se plante aux côtés d’Ombelline et que son visage fait face à toute la salle, je suis désormais sûre de ce que je vois. Elle est aussi grande que dans mon souvenir. De beaux yeux en amande de couleur marron, toujours aussi bien maquillés. Un petit nez en trompette, des taches de rousseur, des pommettes un peu en hauteur, une bouche généreuse et un visage d’une forme légèrement triangulaire. C’est elle, aucun doute. C’est Lucie.

Et je suis bien la seule à l’avoir reconnue, pour la simple et bonne raison qu’Isaac et Angie ne sont pas là. Seuls nous trois l’avions rencontrée. Et à cet instant, je suis bien heureuse d’être au fond de la salle, où elle ne peut pas m’apercevoir. Car si elle me voyait, nul doute que son visage pour le moins serein se teinterait d’incompréhension. Après notre rencontre au Noctis, elle devait penser que je n’étais qu’une fille parmi tant d’autres, désobéissant aux ordres de ses parents afin de profiter de soirées en boîte de nuit et d’acheter du sang d’unisus pour je ne sais quelles activités. Ce soir-là, elle m’avait même confié ne pas croire en la rumeur qui racontait que la descendante de la lignée des Gémones était de retour. Alors, si ses yeux croisaient les miens en cet instant précis, nul doute qu’elle serait plus qu’étonnée de me voir là, aux funérailles d’un Surnaturel. Il me tarde de voir sa réaction lorsqu’elle apprendra que je suis la Gémone…

— Lucie Audong est devenue la nouvelle Aimante des Surnaturels il y a quelques jours. Le Majestueux a mis du temps pour choisir, ce pour quoi les funérailles ont tardé, mais c’est fait. Et tout porte à croire qu’il nous conseille l’attaque. Car Lucie a été choisie pour ses qualités d’Aimante, mais également pour sa passion et son dévouement envers les arts martiaux. Il s’agit donc aujourd’hui, au-delà de la protection des monels, de passer à l’offensive. C’est un message très clair.

Ombelline marque une pause, ses yeux gris-blanc semblant parcourir chaque tête présente dans la pièce. Son visage, pâle et craquelé comme une poupée de porcelaine brisée, se tourne dans ma direction.

— Il nous appelle à la riposte, et c’est exactement ce que nous allons mettre en place dès demain. Les lumières du Majestueux passeront en code rouge afin d’informer les monels de la menace qui pèse sur notre royaume. Les Surnaturels sont sans pouvoir, ils s’entraîneront donc trois fois plus que d’ordinaire afin de les récupérer, annonce-t-elle, ne me quittant pas une seule seconde du regard. Aujourd’hui, nous n’avons plus affaire à une seule menace, mais bien deux. Des Démons jumeaux, qu’Harmonie avait grandement pris soin de cacher, au prix même de sa propre vie. Il en va de notre devoir à tous de laisser nos sentiments de côté et d’agir une bonne fois pour toutes dans le but d’éradiquer ce danger.

Je ne sais pas pourquoi – sûrement le fait qu’elle me regarde encore plus intensément –, mais je sens que cette dernière phrase m’était clairement destinée. « Laisser nos sentiments de côté afin d’éradiquer ce danger… » Éradiquer Mélodie ? Aucun problème, je suis déterminée à faire ce qu’il faudra pour rendre au royaume sa paix perdue depuis trop longtemps. Mais éradiquer Isaac ? J’en suis incapable. Je ne peux pas mettre mes sentiments de côté et le faire souffrir encore plus qu’il n’a déjà souffert dans sa vie. Le problème, c’est que lui et la Démone sont liés. Je ne peux pas faire de mal à l’un sans en faire à l’autre.

— Afin de finaliser sa place au sein du Majestueux et de clôturer ses funérailles comme il se doit, j’en appelle à la cérémonie du Deuxième Souffle. L’Aimant est le complémentaire du Leader depuis le commencement, j’invite donc ce dernier à venir nous rejoindre pour accomplir le rituel sacré à la Crypte, déclare Ombelline, les yeux désormais rivés sur la porte du Siège.

Lucie offre son poignet à l’Immortelle, parfaitement confiante. Le fait de se tenir debout devant autant de personnes et d’occuper un rôle aussi important ne semble pas la déstabiliser plus que cela. La paume d’Ombelline se remet à briller d’un symbole, mais cette fois-ci, ce n’est plus le cadenas. C’est un huit à l’horizontale. Le symbole de l’infini. Elle vient presser ses paumes de part et d’autre du poignet gauche de Lucie. Puis ses yeux gris-blanc reviennent se poser sur la porte derrière nous. Quelques têtes se tournent pour regarder dans la même direction. J’en viens à espérer que si Angie ne se trouve pas dans la salle, c’est qu’il n’était censé entrer qu’à partir de ce grand moment. Mais lorsque plusieurs secondes s’écoulent dans le silence, le mince espoir que je retenais au fond de moi finit par s’échapper.

Des murmures s’élèvent parmi les personnes assises autour de moi, ainsi que dans l’autre rangée. La tête que fait Ombelline me surprend énormément. Parce qu’elle n’exprime rien. Aucune émotion. Pas même un soupçon de colère. Elle reste parfaitement stoïque.

— Putain, mais qu’est-ce qu’il fout ? jure Apolline.

— On sait bien qu’il n’est pas très doué pour exprimer ses sentiments, mais de là à ne pas venir…

Je braque mon regard dans celui de Cassie.

— Qu’est-ce que tu insinues ?

— Qu’il cherche à se faire remarquer.

Mes yeux s’écarquillent devant l’absurdité de cette phrase. Et malgré toute la colère que je peux ressentir à l’égard d’Angie, le besoin de le défendre s’en trouve décuplé.

— Tu crois vraiment qu’il ne serait pas venu aux funérailles de son meilleur ami simplement pour se faire remarquer ?

— Pour quelle autre raison ne serait-il pas venu ?

— Il doit sûrement y avoir une explication !

— Mais tu n’en sais rien toi non plus… S’il s’était réellement soucié de toi, il t’aurait au moins tenu au courant de l’endroit où il se trouve, argue-t-elle.

De quel droit se permet-elle de me dire ça ? Cela ne la regarde pas. Sean passe un bras autour des épaules de sa petite sœur afin de la calmer, mais il semblerait que Cassie soit partie sur sa lancée.

— Tu penses être différente simplement parce que tu sors avec lui ? reprend-elle. Mais laisse-moi te dire que des filles, il s’en est tapé des dizaines et des dizaines. Tu n’es pas la première et tu ne seras sûrement pas la dernière.

— Cassie ! s’exclame Apolline.

Il me semble que l’Optimiste prononce d’autres phrases, mais je n’entends clairement plus rien. Mes poings sont tellement serrés que mes ongles me rentrent dans la chair. L’envie de taper la tête de Cassie contre un mur et de l’étrangler devient obsédante.

— Oh non…, murmure Maximilien. Apolline, il faut la sortir d’ici. Maintenant.

La Talentueuse me tire doucement, mais fermement, jusqu’à la sortie du Siège. Les personnes présentes dans la salle parlent de plus en plus fort. Tout le monde a compris que le Leader ne viendrait pas, et Ombelline a bien du mal à se faire entendre. La cérémonie se transforme en véritable tohu-bohu. Malgré tout, je ne fais attention qu’à une seule personne présente au Siège. Tous mes sens sont focalisés sur Cassie. C’est comme si le reste était secondaire.

J’essaie de lutter contre Apolline qui m’entraîne désormais de force vers la sortie, mais lorsque Maximilien rapplique et vient aider la Talentueuse à me tirer dehors, je suis bien obligée de suivre le mouvement. La porte s’ouvre devant moi et se referme une fois que nous avons mis un pied à l’extérieur, dans la salle d’attente. J’ai l’esprit embrouillé. J’ai l’impression de ne plus avoir de point d’ancrage sur lequel m’appuyer.

« Evalina ? »

J’ignore la voix qui s’adresse à moi. Ma vision s’obscurcit de plus en plus, et sans que je ne puisse contrôler les moindres faits et gestes de mon corps, je me retrouve au sol. Des mains viennent alors me soutenir.

« Evalina ? »

Je lève la tête, tentant de croiser le regard de Maximilien ou bien d’Apolline, mais je ne vois rien. J’ai les yeux ouverts, mais je ne distingue plus aucune couleur, plus aucune forme. Un violent mal de tête prend soudainement possession de mon corps, et mes mains viennent agripper douloureusement mes cheveux.

« Evalina ? »

Ce n’est pas la voix d’Apolline mais bien une voix féminine. Mon épaule droite se met brusquement à me brûler, à l’endroit exact où se situe mon symbole. Je voudrais crier, mais mes lèvres sont scellées.

« N’essaie pas de lutter, tu es sans défense désormais. »

Sans défense… L’alkana ! Je pensais que m’en débarrasser rien qu’une journée ne poserait pas de problème, que tant que je ne dormais pas, cela irait. Mais il faut croire que les intrusions dans ma tête peuvent très bien se faire de jour également, lorsque je suis parfaitement réveillée.

« J’ai toute ton attention, maintenant ? »

Je grimace de douleur. Chaque mot prononcé par la voix féminine fait office de coup de marteau dans ma tête. C’est atrocement douloureux.

« Tu dois mettre fin à ta lignée. »

J’agrippe un peu plus fort mes cheveux et secoue la tête.

« Es-tu muette, ou bien vas-tu te décider à me répondre ? »

La voix se fait nettement plus autoritaire. Si elle attend que j’ouvre la bouche pour lui répondre, c’est mal parti.

« Ça ne fait rien. Ne réponds pas, je gagnerai du temps. »

Je frappe mon front de mes mains pour inviter cette maudite voix à quitter ma tête, mais c’est peine perdue.

« Lis le journal et mets fin à ta lignée », articule-t-elle.

— Pourquoi ?

J’ignore comment je viens de réussir à parler. C’est comme si cette voix détenait un pouvoir sur mon corps.

« La petite souris s’est enfin décidée à affronter le chat ? » rigole-t-elle.

— Qui es-tu ?

Le rire qui martèle mon crâne s’interrompt brusquement.

« Lis le journal et mets fin à ta lignée. »

— Je refuse d’obéir à quelqu’un dont j’ignore l’identité.

Un long silence s’ensuit. Et lorsque la voix me répond enfin, je me dis que je n’aurais peut-être pas dû poser cette question.

« Eléana. »

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