Chapitre 1 : Sous la pluie

Raffael

Septembre 2018 (trois mois plus tôt)

On s’est accordé une pause de quelques minutes ce soir, histoire de reprendre au mieux ce que nous avons commencé. J’étais censé boire un peu d’eau pour me dessécher la gorge, faire un tour au petit coin, ou me concentrer sur les paroles de notre nouvelle chanson. Au lieu de ça, j’ai dégainé mon téléphone portable et ouvert l’application I*******m.

Je n’aurais jamais dû faire ça.

Je me suis laissé distraire par mon fil d’actualité puis je suis tombé sur une photo. Sa photo. J’ai été sur son compte, je me suis perdu dans la contemplation de tous ses clichés. Pourquoi ? Je n’en sais rien, par pure curiosité sans doute, mais dès à présent je ne peux plus le nier, la preuve étant sous mes yeux. Il est sorti, officiellement, et bon sang ce simple constat me ronge de l’intérieur. Le temps a passé, refermant peu à peu ce trou que j’ai dans la poitrine mais la cicatrice est toujours là. Elle est si profondément ancrée dans ma chair que je ne parviens pas à oublier, telle une empreinte indélébile marquée au fer rouge.

Elle ne s’efface pas. Et elle ne s’effacera jamais.

— Hé, Ralf, m’interpelle Maxim, c’est quand tu veux mon pote ! La caméra est prête ! Owen, Enzo ?

— Attends minute, répond Enzo, j’appelle Zoé, je reviens.

Je lève les yeux vers mon meilleur ami en verrouillant mon téléphone, ce qui me fait sortir de ma rêverie lugubre. Ce dernier croise les bras contre son torse, mécontent qu’Enzo se décide d’appeler sa petite-amie au moment où il était prêt. Il soupire bruyamment quand celui-ci disparait du studio et s’assoit nonchalamment à côté de moi, sur ce banc que le propriétaire des lieux a bien voulu nous installer.

— Tu paries combien ? il me demande, le sourire au coin.

— Quinze minutes.

— Quinze ? T’es fou ! Moi j’dis trente, c’est une chieuse cette fille.

— Hé les mecs, intervient Owen en se dirigeant vers nous, vous êtes sérieux, là ?

Maxim hausse un sourcil et passe une main dans ses cheveux bruns pour remettre en place une mèche qui lui cache la vue. Je n’ai plus souvenir de l’époque où il avait les cheveux courts alors que je le connais depuis l’école primaire. D’après ce que j’ai pu comprendre, il ne change pas de coupe pour la simple et bonne raison que cela fait craquer les filles. Je n’en suis pas si sûr : ses yeux bleu clair, sa peau naturellement bronzée et son corps finement musclé penche plus en sa faveur. Et ça, Max ne s’en rend pas forcément compte.

— Tu dis combien toi ? interroge mon meilleur ami à Owen.

— On s’en fout ! On n’a qu’à reprendre sans lui.

— Sans batteur ? Il nous faut son rythme, tu sais.

Notre colocataire lève les yeux au ciel avant de nous rejoindre sur le banc. Au même moment mon téléphone vibre dans la paume de ma main, signalant un texto d’Emilie. Je souris en lisant son message :

Emie : « Youpi, je suis en week-end ! Enfin !! J'ai trop envie de te voir, p'tit chat ! Je peux passer chez toi ? :D »

Je l’appelle alors directement :

— Hé, Raff, tu pouvais me répondre par SMS, tu sais ! me dit-elle immédiatement en décrochant.

— Passe au studio, on n’a pas encore fini.

— Et pas demain la veille qu’on va finir ! s’écrie Maxim en écoutant la conversation.

J’entends le rire de ma meilleure amie au bout du fil, son souffle m’indique clairement qu’elle marche dans la rue.

— Ok, je vais venir ! Je suis sur la route justement. A toute !

Elle raccroche après ses mots.

— Avec un peu de chance, l’arrivée d’Em va provoquer la fin de l’appel d’Enzo, espère Maxim. J’ai faim moi, bordel !

— Ah putain, moi aussi ! se plaint Owen en se tenant le ventre.

— On n’a qu’à se faire un Mcdo après, je propose avant d’ajouter, tous les cinq.

— Tous les six, tu veux dire. Enzo va ramener sa meuf, obligé.

— Mais qu’est-ce que t’as contre Zoé, bon sang ?

Maxim hausse les épaules, en réfléchissant à la raison pour laquelle il n’aime pas la copine d’Enzo.

— Je sais pas, sa tête ne me revient pas, c’est tout.

Je ris à son excuse tandis qu’Owen soupire d’exaspération. Il presse une main contre son front plissé et ferme brièvement les yeux. Ses cheveux châtain foncé sont encore méchés de taches rougeâtres, un surprenant résultat suite à un pari stupide qu’il a fait avec son propre frère. Il rouvre les paupières et fronce son nez creux :

— T’es vraiment pas possible !

— Ah bah, écoute, je n’ai jamais dit que je l’étais !

— Comment fais-tu pour le supporter ? m’interroge-t-il en montrant Max du doigt et écarquillant ses yeux gris.

Mon rire s’intensifie. Je ne sais pas quoi répondre honnêtement, j’avoue que Maxim est con sur les bords. Même lui le sait et il en joue.

— Hé, je te rappelle que t’es en coloc avec nous depuis le début de l’année, le taquine-t-il.

— Comment ne pas oublier ? Je commence à le regretter, maintenant, répond-t-il du même ton que lui.

— Avoue que ça met l’ambiance dans l’appart, mieux qu’au studio !

Owen secoue la tête à mon égard, désespéré. Depuis qu’il s’est installé chez nous, après avoir rejoint notre groupe, il se chamaille sans cesse avec Maxim, non pas pour une question d’entretien du logement, non, mais parce que mon meilleur ami est particulièrement taquin avec tout le monde. Et j’ai vite appris qu’Owen a un sale caractère, prenant les remarques très à cœur sans comprendre le deuxième degré.

Evidemment que ça fout de l’ambiance, surtout pour moi.

— Je dois vraiment lui répondre ?

— Hm, je ne sais pas, tu pourrais l’instruire par mégarde, qui sait ? je déclare en souriant.

Owen a un rictus diabolique, il fait mine de recoiffer ses cheveux courts. Il ne répond donc pas, laissant ses lèvres fines serrées, ce qui fait rire Max. Et ce n’est pas un rire nerveux, il rit vraiment, comme un con. Je lui donne alors une tape derrière le crâne :

— T’es au courant qu’on est en train de parler de toi, ducon ?

— Justement, je fais de l’autodérision, Ralf ! finit-il par me répondre entre deux rires. Ce qu’Owen n’est pas capable de faire !

— Mais je t’emmerde, Max ! s’écrie ce dernier, plus qu’amusé qu’énervé. J’ai de l’amour propre, moi !

Et ils continuent de se lancer des piques, sous mon regard presque ennuyé.

Je suis donc soulagé lorsqu’Emilie débarque enfin. Sa venue provoque l’arrêt immédiat des chamailleries entre mes deux colocataires, de plus qu’Enzo la suit, refermant la porte derrière lui. Avec un cri strident dont elle a le secret, elle se précipite vers moi et me saute pratiquement au cou. Maxim recule, les yeux exorbités, et fixe avec stupeur la fille hystérique et diablement folle qu’est ma meilleure amie tandis qu’Owen se moque de lui.

— Ma parole, Em ! s’exclame Maxim, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu m’as foutu la frousse !

Emilie émet un rire contre mon oreille puis me lâche pour me laisser de l’espace et lui répondre :

— C’est le week-end ! Tu n’es pas heureux, toi ?

— Pas à ce point-là, puisque dans trois jours on est lundi.

— Ah ! Ne gâche pas mon plaisir, abruti !

Il éclate de rire, comme si gâcher le plaisir des autres est son hobby, ce qui lui fait froncer les sourcils. Je remarque qu’elle a les cheveux carrés, plus que d’habitude, quand bien même ils sont toujours aussi bruns et épais. Ses yeux caramel croisent les miens et j’y décèle toujours autant de malice. C’est sans gêne qu’elle s’assoit sur mes genoux :

— Tu m’as trop manqué, p’tit chat ! me dit-elle en me claquant une bise sur la joue sous le rire moqueur de Maxim.

— Toi aussi, on va manger au resto après, tu veux aller avec nous ?

— Quelle question ! J’ai la dalle !

— Hé, Em, commence Maxim, on va finir les répètes d’abord, mais ce serait vraiment cool que tu nous aides à bien cadrer la caméra.

— Ok, mais tu me payes mon repas alors.

— Hé !

— Mon dessert ?

— Marché conclu.

Ils se tapent dans la main pour conclure leur accord au moment où Enzo vérifie ses percutions comme pour nous bouger. Owen se lève instantanément pour se diriger vers son clavier et Max vers sa basse. Emilie me libère pour s’occuper de la caméra de mon meilleur ami tandis que je me rends vers le micro et ma guitare. Je les allume et teste rapidement leur tonalité en tapotant dessus, Max et Owen en font de même avec leur instrument.

— Vous êtes prêts, les gars ? nous demande Emilie.

Ils hochent la tête, j’en fais de même, les mots et les notes en tête.

                                                               ***

J’embarque mon plateau et pars à la recherche de mes amis. Ils ont pris une table ronde comme nous ne sommes que quatre, Enzo n’a pas pu venir parce qu’il devait rejoindre sa copine, pour le plus grand désespoir de mon meilleur ami. Je m’installe entre Emilie et Maxim, tandis que ces derniers débattent à son sujet :

— C’est un soumis, j’te dis ! s’exclame mon meilleur ami, avant il était souvent avec nous, maintenant il est avec elle.

— Il n’est pas soumis ! le défend Emilie, il est très amoureux de Zoé, c’est tout. C’est normal qu’il veuille passer plus de temps avec elle !

— Et le groupe ? On fait comment s’il laisse tomber notre projet ?!

— On le remplacera, je lâche en haussant les épaules, comme avec Nolan.

Il se tourne vers moi, les sourcils froncés :

— Ce n’est pas pareil ! Enzo est avec nous depuis presque cinq ans, il est doué comme batteur, s’il s’en va, on ne trouvera personne à son égal.

— Comme c’est mignon, se moque gentiment Emilie, non plus sérieusement : pourquoi voudrait-il quitter le groupe ? C’est un passionné, tout comme vous. Zoé s’en est sûrement rendue compte, et si elle l’aime vraiment, jamais elle ne lui demandera de choisir entre elle et sa passion.

— Zoé est super sympa, renchérit Owen en attrapant une frite, elle ne ferait jamais ça, pour sûr.

Ses paroles ont pour effet de clore cette discussion et de changer de sujet. Maxim n’est pas pour autant rassuré, je le vois très bien, mais il essaie de ne pas y penser.

— Votre nouveau son est génial, commente Emilie après avoir siroté sa boisson, j’ai adoré du début à la fin ! J’ai juste une question : qui est-ce qui l’a composé ?

Owen lève la main, tout fier de lui, c’était la première fois qu’il assemble sa propre mélodie au nom du groupe.

— Je ne veux pas me jeter des fleurs mais j’avoue que ça déchire. J’ai composé et Raff a écrit, n’est-ce pas Max ?

— Yep, pour une fois que tu fais un truc bien.

Il lui ébouriffe les cheveux comme pour se venger, mais cette fois-ci il est de bonne humeur, certainement due au compliment d’Emilie. Maxim s’extirpe de son emprise en ricanant, puis il recule définitivement et essaie de remettre ses mèches brunes en ordre :

— Bon, allez, j’avoue : tu as fait du bon boulot, Owen !

— Merci, merci, mais je ne suis qu’une partie du bon boulot. C’est Raff qui en a fait le plus gros, dit-il en me faisant un clin d’œil.

— Pas faux, t’as géré, Ralf.

— Grave ! s’exclame ma meilleure amie, je te l’ai dit une bonne centaine de fois mais je te le redis : tu as vraiment du talent, p’tit chat !

Je secoue la tête en souriant pendant qu’Emilie m’attrape par le cou pour m’enlacer. Je ne sais jamais comment réagir lorsqu’on me fait un compliment, ça finit toujours par m’embarrasser, même venant d’une personne que je connais trop bien. Mes joues commencent à me brûler lorsque j’entends mon portable vibrer contre la table. Un appel. Ma meilleure amie me lâche pour regarder l’écran avec curiosité avant de me le tendre :

— C’est ta maman ! s’écrie-t-elle.

Je m’en empare sous les railleries habituelles de Max et Owen, et sors précipitamment du restaurant pour éviter que ces gamins que j’ai pour colocataires se moquent encore plus de moi. Sauf que je n’ai pas prévu qu’il pleuve des cordes en ce début de soirée, ni qu’il fasse un froid de canard, et bien évidemment, je n’ai qu’un tee-shirt sur moi. C’est donc en tremblant comme une feuille que je décroche, tout en me collant le plus possible contre la vitre pour ne pas être trempé.

— Ah bah dis-donc, j’ai cru que tu ne répondrais jamais ! tonne aussitôt la voix de ma mère.

Je soupire en discernant son ton de reproche. Elle a toujours cette impression que je l’évite depuis que j’ai emménagé à Lille pour mes études. Cela fait plus de deux ans que j’ai un autre chez-moi, sans pour autant dire adieu à la chambre de mon adolescence pendant les vacances.

— Désolé, m’man, m’excusé-je avant d’expliquer la raison de ma lenteur : j’étais au resto avec Max, Owen et Emie. Je viens de sortir pour être tranquille.

— Hm je vois, tu ne voulais pas qu’on t’embête parce que maman appelle ? me taquine-t-elle dans un rire.

— Ouais, c’est ça, surtout avec Max.

J’entends son éclat au bout du fil puis un bruissement au loin m’indique qu’elle est en train de cuisiner. Malgré moi, malgré mon besoin d’indépendance, ce bruit de spatule tournoyant dans une casserole remplie de soupe me rend nostalgique. Je me revois encore attablé, à attendre devant mon bol vide et mes tartines pendant que maman réchauffait le souper. Ma sœur était aussi là, plus jeune et beaucoup moins chiante qu’en ce moment. Il nous arrivait de temps à autre de nous donner des coups de pieds sous la table et de piquer le pain de l’autre s’il était beurré, mais ma mère intervenait toujours à temps pour nous sermonner. « On ne joue pas avec la nourriture ! », « Jeu de main, jeu de vilain ! », « vous n'avez pas fini, oui ? Vous me fatiguez ! », « Raffael, qu'est-ce que je t'ai dit ?! Laisse ta sœur manger tranquille ! » et beaucoup tant d’autres.

Ça me manque, elles me manquent.

— Sinon tout va bien ? résonne sa voix dans le combiné, tes cours, tes profs ?

— Ouais, tout va bien, pareil que la semaine dernière. Rien n’a changé, tu sais…

— Oui je sais, mais je voulais te l’entendre dire à haute voix. C’est important de le dire et ne pas le laisser sous-entendre, je te l’ai toujours dit. Si quelque chose ne va pas, n’hésite pas à m’appeler, ok ?

Je souris avant d’émettre un petit son entre mes lèvres. Si elle sait réellement ce qui me passe par la tête en ce moment elle raccrocherait illico le téléphone et me rejoindrait en prenant le moyen de transport le plus rapide, mais comme d’habitude je ne lui dis rien, parce que je ne veux pas l’inquiéter. Pourtant, je sens qu’elle ne m’appelle pas uniquement pour prendre de mes nouvelles, je lui demande alors :

— Qu’est-ce qui se passe, maman ?

Elle attend plusieurs secondes avant de me répondre :

— C’est ton père. Il veut vous voir, toi et ta sœur, pour les vacances de Noël.

Un rire amer sort aussitôt de ma gorge et ma bouche se tord en un rictus mauvais. C’est immature comme réaction, je le sais, mais après tout ce que j’ai vécu je ne peux que croire à une plaisanterie. Depuis mes huit ans je n’ai plus jamais passé de Noël avec mon abruti de père pour la simple et bonne raison qu’il s’est tiré en Californie, son pays natal, après une violente dispute avec ma mère. Depuis qu’il s’est remarié et qu’il a fondé une autre famille, on lui rend visite pendant nos vacances scolaires.

Je pensais qu’après ma majorité, je ne le reverrais plus jamais. Eh bien, j’avais totalement tort.

— Pourquoi ? Il veut revoir ma sale tronche en guise de cadeau de Noël ? je rétorque, aussitôt pris d’une mauvaise humeur cinglante.

— Raffael, je t’en prie, me prévient-elle, c’est ton père.

— Mais putain ! Noël chez lui ? Il veut qu’il y ait une catastrophe atomique ou bien ? J’ai encore le droit de décider où je veux crécher, merde !

Je l’entends souffler du nez d’agacement. J’ai parlé avec la colère et comme souvent lorsque qu’elle vient assombrir mes pensées, je n’arrive plus à l’estomper dans mes mots. Mais il est trop tard, mes paroles ont jailli promptement de mes lèvres et je m’en veux de ne pas les avoir retenues, surtout vis-à-vis de maman. J’essaie de me rattraper, plus calme, même si le mal est fait :

— Ecoute, je n’ai plus le même temps qu’avant. Le plus gros des partiels arrive au mois de Janvier, et perso, je n’ai pas envie de les louper comme l’année dernière. Je suis passé de justesse au rattrapage, en plus tu sais que je déteste cet endroit. Je ne vais pas toujours courir dès qu’il appelle, même Lena.

— Je sais, mon chéri, me répond-t-elle avec une pointe de tristesse, mais ce sera peut-être l’occasion de renouer avec lui, tu ne crois pas ?

— Tu dis toujours ça et à chaque fois qu’on se voit, on n’arrête pas de s’engueuler.

Je n’ai plus souvenir où je m’entendais bien avec mon père, à part le jour de mes dix-sept ans où je m’étais laissé prendre dans ses bras. C’est la seule et unique fois où j’avais fait une trêve, probablement parce que je n’étais pas dans mon assiette ce jour-là. Mais on finit toujours par se prendre la tête, pour un oui ou pour un non, pour tout et pour rien, pour mes choix et les siens, et Helena se trouvait toujours entre nous deux.

— Tu n’as jamais su oublier ta rancune et tu tiens ça de ton grand-père. Mais s’il te plait, mon chéri, penses-y. Ce sera peut-être la dernière fois que tu le vois et Helena adorerait avoir son frère pendant ces deux semaines. Elle se plaint souvent de ne pas avoir de tes nouvelles et que tu passes très rarement à la maison. Je sais que tu ne t’entends pas très bien avec ton père, mais fais-le au moins pour elle.

Je passe une main sur mon front lorsque que ce sentiment de honte et de culpabilité se manifeste au creux de ma poitrine, il s’y plante un peu plus profondément quand je me rends compte que ma mère a raccroché sans me laisser le temps de répondre.  

Je les ai déçues, encore une fois, et pour ça je ressemble à coup sûr à mon père.

Je prétextais que mes études prenaient le plus gros de mon temps libre, cependant c’est entièrement faux, et ça elles l’ont parfaitement compris. Je me réfugie dans cette spirale routinière pour ne pas rentrer à la maison, pour ne pas retomber sur mes souvenirs. Je me renferme au plus profond de mon être pour qu’elles ne sachent pas que j’en souffre toujours. Je ne supporte plus de voir ma chambre, rien parce qu’elle me fait penser à lui, et c’est une fois de plus tardivement que je me rends compte que mes choix blessent les seules personnes que j’aime le plus au monde.

Les yeux rivés sur l’écran noir de mon portable, je suis tenté de la rappeler, mais pour lui dire quoi au final ? De m’excuser parce que je fuis mes responsabilités comme papa l’avait fait douze ans auparavant ? Non, parce que je me voile la face : ce n’est pas ma chambre, ni ma maison qui renferment un douloureux rappel, mais belle et bien ma tête remplie de noires pensées. Et rien que pour cette raison, j’ai envie de me foutre en l’air.

Mes réflexions sont brusquement interrompues à l’instant même où mon regard est inexplicablement attiré au loin vers une scène des plus insolites.

Une jeune fille aux cheveux bouclés se met à glisser dans une flaque de boue, poussant un grand cri de surprise. Je vois son pied gauche qui dévie un peu trop de sa trajectoire habituelle alors que son corps est irrémédiablement attiré vers le sol, et plus exactement sur la boue. Elle finit par atterrir lourdement sur les fesses, éclaboussant de la gadoue tout autour d’elle.

Hébété, je cligne plusieurs fois des yeux en observant la malheureuse inconnue alors que des rires fusent aux environs. Des filles proches d’elle, sûrement ses amies, sont totalement hilares et elles ne sont pas les seules à être amusées de sa remarquable chute. Des passants ont le sourire aux lèvres et la dévisagent un peu trop méticuleusement, et des mecs qui fument à côté de moi sont en train de se moquer de sa maladresse.

Je sors de ma léthargie inopinée et constate que personne ne lui vient en aide, pas même ses amies, je me précipite alors vers elle pour m’assurer que tout aille bien. Personnellement, je le prendrais assez mal si mes amis se foutaient de ma gueule dans une situation pareille. Connaissant Maxim, je sais qu’il aurait été capable de se moquer de moi avant d’aider à me relever, je ne comprends vraiment pas pourquoi ces jeunes filles près d’elle ne font absolument rien, à part rire comme des bécasses.

Et le pire, c’est que la blonde dans ce groupe a un rire tellement insupportable qu’elle me fait grincer des dents.

L’inconnue est encore assise par terre quand je m’approche d’elle. Ses longs cheveux noirs de jais cachent son visage humide, mais cela ne m’empêche pas de l’aborder tout en m’accroupissant à sa hauteur :

— Est-ce que ça va ? Tu peux te relever ?

Elle tressaute faiblement à ma question comme si elle sortait d’une transe intérieure. Elle remue délicatement dans l’eau boueuse, ses jambes tremblent quand elle pose le talon de son pied gauche, retenant son souffle à ce simple mouvement. Elle pivote légèrement la tête vers moi, me laissant entrevoir des lèvres pulpeuses qui se tordent en une grimace :

— Oui… oui… ça va ! répond-t-elle, essoufflée, faisant taire les rires de ses amies.

Elle lève son menton pour m’examiner un court instant. Ses yeux sombres croisent brièvement mon regard avant de se baisser vers ma main qui est tendue vers elle. Elle secoue la tête, faisant voleter ses boucles brunes autour d’elle et me repousse d’un geste lent :

— Merci, ça va aller, j’ai juste trébuché !

Je hoche la tête en me redressant en même temps qu’elle, seulement ses jambes trépident tellement que son buste me percute malencontreusement. Je ressens un drôle de picotement lorsque ses doigts frôlent la peau nue de mon bras, mais je la retiens en empoignant le sien. Elle tente de reprendre tant bien que mal son équilibre, je vois bien qu’elle a mal à son pied.

— Désolée ! s’excuse-t-elle en s’extirpant subitement de ma poigne.

Elle recule de quelques pas et me sourit maladroitement tout en se touchant le bras, seulement elle détourne les yeux vers ses converses bordeaux désormais maculées de boue. Je décide d’en rester là, à part son pied qui chancelle un peu, elle a l’air l’aller bien.

— Ce n’est rien. Je dois y aller, fais attention où tu marches la prochaine fois.

Je lui adresse un sourire poli avant de tourner les talons vers le fast-food derrière moi. Je commence à me les geler dehors et je n’ai qu’une seule hâte : retourner à ma table, me réchauffer et remplir mon estomac qui gronde depuis un bon bout de temps. Mon tee-shirt est aussi trempé que les vêtements de cette fille et je n’ai pas très envie de l’être encore plus. Je me mets à grelotter quand une bourrasque accompagnée d’une pluie glaciale entre en contact avec mon corps et c’est dans un grommèlement que je rentre dans l’établissement.

Je rejoins mes amis dans un claquement de dent. Lorsque je m’assois, j’enfile presque aussitôt mon sweat rouge qui traine sur la banquette, mes tremblements cessent au bout de quelques secondes.

— Alors, on a froid ? plaisante mon meilleur ami.

Je lui montre mon majeur, ce qui fait rire toute la table. Sans attendre plus de temps, je déballe mon cheeseburger encore tiède et mords dedans, j’attrape plusieurs frites pour les fourrer dans ma bouche. J’avale le tout en sirotant mon soda avant de percuter que tous les regards surpris sont tournés vers moi :

— Bah quoi ? je lâche en levant un sourcil, j’ai faim.

A peine ai-je fini de parler qu’un hoquet bruyant sort de mes lèvres. Le visage rieur, Maxim se tourne vers Owen pour échanger une œillade amusée puis ils finissent par s’écrouler de rire sous mes yeux ébahis. Emilie sourit en les observant et m’explique :

— Max a parié que tu te jetterais sur ton sandwich à ton retour, et aussi…

— Que j’aurais le hoquet, c’est ça ? je finis, blasé.

Emilie hoche la tête, le sourire jusqu’aux oreilles. Mon diaphragme se contracte de nouveau pour éjecter l’air que j’ai avalé, ce qui accentue leur rire. Je les hais. Le pire est que ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. C’est le pain, j’en suis persuadé.

Je tente désespérément d’arrêter de respirer pour que cela cesse, mais c’est sans compter sur mes amis qui se foutent encore de ma gueule. Exaspéré, je donne un coup de pied abrupt dans le tibia de mon meilleur ami, le faisant gémir de douleur.

— T’es vraiment un enfoiré ! je tonne entre deux rires, avant qu’un hoquet ne refasse surface.

Il arrête de rire pour se masser la jambe et essuyer les larmes qu’il a dans le coin de ses yeux.

— Mais c’est justement pour ça que tu m’aimes, non ?

Je tente à nouveau de lui donner un coup de pied, mais il est plus rapide que moi et rend mon coup au genou. Des larmes floutent ma vision alors que j’étouffe un cri de surprise, aveuglé par la douleur que mon abruti de frère de cœur vient de m’insuffler. Owen se met à rire davantage et Emilie perd patience :

— Bon vous avez fini, vous deux ? Je vous cognerais bien le crâne avec tout le raffut que vous faites ! Tout le monde nous regarde !

Je tiens mon genou brutalisé dans la paume de ma main en rigolant. Etrangement, mon hoquet a disparu, sûrement du à son coup de traite.

— Ce n’est pas moi qui ai commencé, maman ! rétorque Maxim en levant les mains pour prouver son innocence.

Emilie fronce les sourcils à son nouveau surnom, mais un mouvement à notre gauche nous fait tourner la tête : un groupe de fille avec un plateau s’approche de nous. Je vois le sourire de Maxim s’étirer quand une jolie blonde le rejoint :

— Salut bébé, murmure-t-il.

Je détourne mon regard vers mon repas que je continue d’engloutir pendant qu’ils s’embrassent longuement devant nous puis je l’entends demander :

— Vous venez manger avec nous ? On vous fait de la place si vous voulez !

— Si ça ne vous dérange pas ! glousse la copine de Maxim, et son rire me fait curieusement contracter la mâchoire.

Étonné, je lève la tête pour examiner les filles qui s’apprêtent à manger avec nous avant de me figer en croisant un regard sombre. Le même que j’ai entrevu sous la pluie.

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