Chapitre 2 : Derrière le masque

Chrystal

J’hésite à manger avec eux maintenant que j’ai croisé son regard, mais je n’ai nulle part où aller. La honte. Je n’ai jamais eu aussi honte de ma vie depuis que je me suis vautrée dans cette flaque. Bien sûr, il m’est arrivée que ma maladresse me fasse un sale coup, mais jamais à ce point. Il fallait que ça m’arrive aujourd’hui, au moment même où j’apprends une terrible nouvelle.

J’ai un mauvais karma, un horrible même, et ce depuis mon dernier cours.

Je me suis mal réceptionnée à l’un de mes nombreux sauts, je n’ai pas osé dire à ma professeure de danse que ma cheville me faisait mal alors j’ai continué mes exercices en faisant taire ma souffrance. Ensuite pendant qu’on se changeait dans les vestiaires, Perrine était tout excitée. Elle tenait absolument qu’on rencontre son nouveau prince charmant qui l’attendait impatiemment au restaurant. Pendant le trajet, j’ai reçu un message qui m’a bouleversée. J’ai été distraite, je n’ai pas regardé ce qui se passait autour de moi, je les suivais, tête baissée, et je me suis sentie soudainement partir. Tant physiquement que psychologiquement.  

Tout s’est envolé. Mes espoirs comme mes rêves. Ils se sont dissipés comme une trainée de poudre et je n’ai pas su quoi faire pour les rattraper. Alors je suis tombée.

Je n’ai que pris conscience de ce qui m’arrivait quand cet inconnu m’a abordé tout en essayant de me ramener sur terre, et désormais qu’il se trouve à quelques mètres de moi, je ne sais plus quoi faire, d’autant plus qu’il a baissé la tête vers son repas. M'a-t-il reconnu lui aussi ?

Je détourne les yeux vers le nouveau copain de Perrine, je ne sais rien de lui alors qu’il est collé à elle, seulement je suis obligée de passer devant pour m’installer entre lui et un gars aux cheveux marron foncé avec des étranges reflets rouges. Celui-ci me sourit en se décalant vers la droite pendant que je pose mon plateau où trône une salade que je suis contrainte d’avaler. Je grimace devant mon diner, je n’ai pas trouvé mieux comme je suis au régime et voir toute cette nourriture grasse autour de la table ne m’aide absolument pas.

Je soupire en attrapant mon gobelet rempli de coca zéro et sirote silencieusement tout en examinant les étudiants qui sont attablés. Je ne connais personne, mis à part mes copines avec qui je traine depuis la rentrée : Adélaïde, Perrine et Suzanne.

Pour mon plus grand malheur, Adélaïde se trouve à mon opposé. Elle s’est naturellement assise à côté du jeune homme aux cheveux châtain clair, celui même qui évite mon regard, et je ne suis pas rassurée qu’elle soit loin de moi. Depuis le premier cours de danse, on s’est très bien entendue et elle est l’une des seules personnes que j’apprécie à sa juste valeur de part sa témérité et sa façon d’être.

Ses cheveux bruns sont soutenus dans une queue de cheval très serrée, ce qui souligne sa droiture et sa fermeté. Aucune mèche n’est sortie de son élastique, son eyeliner noir n’a même pas coulé de toute la journée et ses yeux brillent d’un éclat vert, annonciateur d’une ambition vertigineuse. Ses lèvres rondes esquissent un petit sourire quand je lève les yeux vers elle, elle a compris que je suis mal à l’aise et a même reconnu le mec à côté d’elle, qui est beaucoup trop occupé par son cheeseburger pour faire attention à notre échange silencieux.

Perrine continue de glousser à ma droite alors que le brun dépose un baiser dans son cou. Sa longue chevelure blonde tourbillonne tandis qu’il la prend dans ses bras sans aucune gêne. Sa petite bouche dessine un sourire béat, creusant ainsi une petite fossette dans sa joue gauche. Je la dévisage, désabusée, je savais qu’on allait retrouver son nouveau mec mais j’étais loin d’imaginer toute la scène à cette table.

Je n’aurais jamais dû venir.

C’était une très mauvaise idée. Depuis le début. J’aurais dû rester dans mon petit studio de vingt mètres carrés et dormir emmitouflée dans ma couette.

Je n’ai même pas d’appétit, je repense à ce que Medhi m’a dit tout à l’heure par message. Je refuse encore d’y croire, pourtant la réalité est là et elle me renvoie à la figure tous les espoirs des dernières années, ce qui est très dur à avaler.

Suzanne me scrute de ses prunelles bleu foncé, uniquement séparée de moi par ce garçon à ma gauche, ses cheveux roux sont tirés dans une tresse sur le côté, elle murmure un léger « ça va ? » auquel je réponds d’un hochement de tête.

Non, ça ne va pas. J’ai encore mal à ma cheville, la plus à plaindre lors de ma misérable chute, je suis souillée de boue, je suis encore sur le cul après cette nouvelle catastrophique et je suis troublée par cet inconnu qui m’ignore volontairement.

Mais ça, je ne le dis pas. Je lui souris, même si derrière le masque s’y déroule un réel conflit.

Je prends ma fourchette en plastique et ouvre le couvercle de ma salade. Je commence à l’entamer tandis que Perrine nous présente à son copain, Maxim. Ce dernier nous salue, ravi de faire notre connaissance, et entreprend lui aussi de nous présenter ses amis :

— Owen, mon colocataire, dit-il en montrant le gars à ma gauche avant de désigner la brune qui semble s’être assombrie en face de moi, Emilie et Raffael, mes meilleurs potes.

En discernant son prénom, il lève doucement la tête pour nous faire un signe de la main, je sens un frisson courir le long de mon échine quand nos regards s’entrelacent à nouveau. Ça ne dure que quelques secondes avant qu’il ne retourne vers sa collation, seulement j’ai un drôle de pressentiment dans le fond de ma gorge. Je ne sais pas même si je suis censée dire qu’on s’est déjà rencontrés dans la pluie et la boue alors je me tais. Tout comme lui.

Après tout, il ne s’agit que d’une entrevue anodine, pas besoin d’en faire tout un plat.

Je pique un bout de salade et le picore doucement, les pensées cette fois-ci dirigées vers mon régime. Je suis censée perdre du poids d’ici quelques mois, ma professeure de danse me l’a parfaitement soulignée : mes formes sont trop imposantes, surtout mes cuisses, et ça m’empêche de faire quelques numéros. La compétition est trop rude dans cette faculté et je ne suis pas prête à dire adieu à mes rêves.

— Vous êtes toutes dans la même classe ? demande Maxim en saisissant une mèche de sa blonde entre ses doigts.

— Oui ! s’exclame Perrine, d’une voix presque stridente, on fait toutes de la danse !

Où est-ce qu’ils se sont rencontrés ces deux-là ? Je ne l’ai jamais vu. Je mettrais ma main à couper si c’était lors d’une des fêtes du campus. De plus, il n’a pas une tête à se réserver pour qu’une seule femme, je suis sûre que c’est un coureur de jupon.

— C’est cool, ça ! j’aimerais bien te voir danser, bébé.

J’évite de les regarder quand ils se roulent à nouveau des pelles, ce n’est pas comme si on était là, seulement je remarque que la brune en face de moi les considère d’un mauvais œil. Elle semble très contrariée, ses joues sont rouges et elle a une paupière qui tressaute. Elle soupire d’agacement, croise les bras contre sa poitrine et prend la parole d’une voix crispée :

— Max, tu me dois un dessert, tu te souviens ?

Raffael pivote la tête vers son amie, tout en fronçant légèrement des sourcils, tandis que Maxim se décolle de Perrine. J’observe la scène, abasourdie. Il faudrait être un idiot pour ne pas se rendre compte qu’il y a de la tension dans l’air, et Max n’a pas l’air de s’en apercevoir puisqu’il a un grand sourire. Il se lève sans un mot, imité par Emilie. Il passe devant Perrine et se marre quand elle lui met la main aux fesses. Je roule des yeux en percevant ce geste qui n’est en aucun cas resté inaperçu, d’autant plus qu’elle ne se gêne pas pour le reluquer. Les deux amis partent à la caisse, nous laissant dans un silence de plomb.

Presque.

— Alors, Perrine, comment tu as rencontré notre Max ? l’interroge Owen, curieux.

J’échange un regard avec Adélaïde qui secoue la tête, hébétée. Elle n’a pas très envie de connaitre les circonstances de leur rencontre et moi non plus. Perrine est très gentille mais c’est un vrai moulin à parole.

Notre amie joint ses deux mains, tout excitée de nous raconter le début de leur relation :

— Oh, c’est tout une histoire ! On a un ami en commun, Rémy, il faisait une soirée chez lui ! Je n’étais pas certaine de venir comme j’avais une tonne de devoirs à rendre, mais je suis venue quand même ! Il y avait plein de monde dans la maison, j’ai croisé beaucoup de personnes, j’ai fait connaissance et j’ai dansé aussi, et …

Elle poursuit son récit, débitant de paroles incessantes. Je décroche au bout de plusieurs secondes, soudainement captivée par des yeux d’un bleu azur. Je retiens mon souffle. Il me regarde, je le regarde. Je ne comprends pas pourquoi je reste là, à l’examiner tout autant qu’il me dévisage. Il s’est laissé tomber sur le coussin de la banquette avec nonchalance, il n’écoute certainement pas ce que dit Perrine mais il m’observe, là, avec ses pupilles étincelantes.

Ses cheveux châtain clair sont redressés sur sa tête, tels des épis, je crois même apercevoir des reflets blonds par-ci par-là mais ils sont presque imperceptibles face à sa touffe humide. Des petites taches de rousseur ornent son nez creux et ses joues colorées, sa mâchoire masculine est légèrement marquée sur les côtés et ses petites lèvres roses contrastent avec sa peau laiteuse. Il est très décontracté dans son ensemble, il n’a pas l’air de se prendre la tête pour s’habiller ni se coiffer le matin, mais son allure « négligé » lui va bien. Je le trouve même très mignon.

Je ne sais pas combien de temps on s’étudie du regard, mais il finit par se détourner vers son téléphone, presque ennuyé par le long discours de mon amie.

Je reprends une longue inspiration et fixe quelques secondes mon assiette que je n’ai pas véritablement touché. Je ferme brièvement les yeux, fatiguée de ma journée, et passe une main dans mes cheveux. Je n’aurais vraiment pas dû venir, je ne me sens pas à ma place à cette table.

Je ne sais vraiment pas pourquoi je les ai suivies. Je crois que j’ai vu une échappatoire à ce qui m’attendait. Je repense une nouvelle fois au message de Medhi et ma gorge se serre. Mon frère attend patiemment mon appel mais je ne me sens pas capable. Pas aujourd’hui. Je n’ai pas les mots pour exprimer ce que je ressens, hormis un sentiment si fort que j’ai envie à la fois de pleurer et de tout jeter par terre. J’ai peur, j’ai la haine, je suis effondrée. Je passe par de si nombreuses étapes que je sens une boule grandir peu à peu dans mon ventre. Comment est-ce que je vais pouvoir gérer ça ?

Perrine continue de parler de sa voix agaçante, nous relatant inlassablement son histoire avec Maxim, mais elle est interrompue par Adélaïde :

— Ça va, Chrys ?

Je sursaute malgré moi, je me rends compte que je n’ai pas bougé depuis plusieurs minutes et que je fixe mon plateau, le cœur au bord des lèvres. Je lève le menton, remarquant que toutes les têtes sont tournées vers moi. Mes yeux s’accrochent une nouvelle fois à son œillade discrète. Je n’arrive plus à faire semblant.

— Je…je devrais y aller, je bredouille.

Je ferme le couvercle de ma salade pour le mettre dans mon sac de cours, puis je me redresse aussi vite que je peux pour sortir de cet endroit infernal. Je me débarrasse du plateau, chope mon gobelet rempli de soda et je m’en vais sans jeter de regard en arrière, bien que je sente quelques picotements dans la nuque.

                                                                ***

Essoufflée, je claque la porte de mon studio derrière moi. Je laisse tomber mon sac à mes pieds avant de me laisser glisser contre la porte et je laisse mes émotions prendre possession de mon corps. Je me mets à pleurer, à crier puis à jeter mon sac au loin, qui percute au dernier moment ma commode à quelques mètres de moi. Je suis une boule de nerf, une éponge emplie de sentiments extrêmes. Quoi que je fasse, ils finissent toujours par sortir. Plus je mets du temps à les extérioriser, plus cette crise empire. C’est dans ma nature. Ça ne sert à rien que j’enferme tout ça dans une boîte au plus profond de mon être, non, il faut que je les exprime, quelle qu’en soit la manière. Et ce, pour n’importe quelle émotion, allant de l’allégresse à la tristesse, de la tristesse à la colère, de la colère à la peur et j’en passe.

Mais pour ça, il faut que je sois seule. Au pire de passer pour une folle, je préfère rester avec moi-même pour me décharger complètement et me défouler sur tout et n’importe quoi, tout ce qui se passe à l’intérieur de moi ne concerne que moi et personne d’autre.

Je finis par me calmer quand une douleur aiguë se manifeste dans ma cheville, je grimace en la prenant entre mes mains et masse la région douloureuse pour me soulager. Je me déchausse pour me mettre à l’aise, je balance mes pompes près de la commode et observe mon pied gauche légèrement enflé.

— Fais chier !

Il ne manquait plus que ça : une foulure. Petite, certes, mais tout de même. Il faut que je me soigne rapidement avant qu’elle n’empire. Je sèche mes larmes d’un revers de la main avant d’examiner brièvement ma petite chambre étudiante. Elle n’est pas bien grande, mais j’ai trouvé mon confort malgré tout. Je me redresse difficilement et boîte jusqu’à la pièce principale à quelque pas du couloir. Il comprend non seulement ma cuisine, mon petit salon mais également mon espace pour dormir, le tout uniquement séparé de ma table à manger.

Je me rends vers mon réfrigérateur, j’attrape un sachet de petit pois surgelé et le pose sur ma cheville gonflée une fois assise sur une chaise. Un bien-être m’envahit aussitôt, j’en grogne de satisfaction : le froid endort la douleur et absorbe presque l’inflammation. Ça fait du bien. J’attends que la souffrance disparaisse pour de bon avant de me réfugier dans la salle de bain pour me doucher et enlever toute cette crasse qui me colle à la peau.

J’en sors plus déchargée que jamais. J’enfile un pyjama en pilou et enroule mes cheveux mouillés dans un élastique puis je retourne dans le séjour pour attraper mon sac de cours. Je fourre ma salade intacte dans mon frigo, attrape une tasse dans un placard pour le remplir d’eau et le réchauffe au four à micro-onde. Pendant que ça tourne, je prends un sachet de tisane à la camomille et balance presque mon sac de cours à mon bureau au fond et à droite de la pièce.

Oui, mon pauvre sac subit tous les jours mes sautes d’humeur, mais ça, il en a l’habitude…

Un léger sourire flotte sur mes lèvres en percevant que ce dernier tombe pile poil sur ma corbeille à papier mais manque de pot, cette dernière se renverse totalement au choc, déversant la moitié de mes feuilles déchirées et froissées. Décidément, mon karma est vraiment à chier aujourd’hui.

Mon four à micro-onde sonne, je prends ma tasse fumante et plonge mon infusion dedans. Je titube jusqu’à ma table de bureau pour la poser et ramasse le bordel que je viens de mettre. J’en profite pour tasser des feuilles de cours et classer comme il se doit mes livres, mes stylos et empoigne la télécommande que j’ai laissée dessus. J’allume la télévision derrière moi et pivote les talons vers mon lit simple. Je m’affale brutalement dessus, le mouvement fait éclabousser l’eau bouillante sur mon haut de pyjama, j’en peste contre ma maladresse. En plus, j’ai oublié de prendre mon téléphone dans mon sac et je suis tellement bien installée que j’ai la flemme d’aller le chercher.

Je soupire d’exaspération, repose délicatement mon mug contre mon chevet et me redresse une nouvelle fois pour prendre mon portable. Je sautille jusqu’à mon lit quand c’est fait, je saisis ma télécommande et choisis une chaîne qui passe les informations. Pendant que l’animatrice de la météo nous informe qu’il va pleuvoir sur pratiquement toute la France, je me concentre sur mon téléphone et lis les derniers messages que j’ai reçus :

Adélaïde : « Pourquoi tu es partie ? »

                   « C'est Perrine c'est ça ? C'est vrai qu'elle abuse des moments. »

                   « Dis-moi quand tu es rentrée, s'te plait, je m'inquiète ! »

                   « Le mec à côté veut ton numéro, je fais quoi ??? »

                   « Bon, comme tu ne m'as pas répondue, je ne lui ai pas donné ! Je ne veux pas qu'il t'embête !! Au pire il te le demandera quand on le reverra :) »

Je souris en parcourant des yeux tous ses messages, quand bien même je suis surprise de savoir que Raffael lui a demandé mon numéro de téléphone. Je ne le connais pas et lui non plus, à quoi cela lui servirait d’avoir un moyen pour me contacter ?

Je soupire en répondant aux textos de mon amie :

Moi : « Je viens d'arriver, désolée de vous avoir inquiétés, je ne me sentais pas très bien depuis un moment, rien de grave. Pas de souci, bizarre qu'il voulait mon num, je ne suis même pas sûre de le revoir ! »

J’appuie sur l’icône « envoyé » et passe à mon deuxième correspondant. J’ai déjà vu son dernier SMS, mais je ne peux pas m’empêcher de le relire, le cœur martelant dans la poitrine.

Med : « C'est maman, elle a rechuté… On essaie de lui remonter le moral mais t'es la mieux placé pour ça. Sofiane et Nael viennent de partir à l'instant et je n'ai jamais vu papa autant en colère.

Appelle quand tu peux. »

Les mains tremblantes, je lève les yeux au plafond lorsque je sens des larmes brouiller mon champ de vision. Je n’ai toujours pas répondu, je n’ai toujours pas appelé. Les souvenirs se bousculent dans ma tête, je ne suis pas prête de les revivre à nouveau. Malgré tout, je me revois dans la salle d’attente de l’hôpital, trois ans plus tôt, collée au bras de mon frère. Il me consolait tandis que je sanglotais contre lui, attendant impatiemment que ma mère sorte de son opération.

Je ferme les paupières pour me retirer ce rappel constant dans ma tête. Les années ont passé, et pourtant je m’en souviens comme si c’était hier : l’odeur de l’hôpital, mes grands-frères anéantis, mon père interdit et surtout ma mère souffrante. Elle a réussi à s’en sortir, même si l’opération a été plus compliquée que prévu et quand son médecin lui a dit qu’elle était en voie de guérison, on a tous sauté de joie.

Seulement, l’espoir a été de courte durée puisque son cancer est revenu à la charge.

J’ai été trop sotte pour ne pas voir les signaux, surtout lors de mon repas de départ. J’ai aidé maman à transporter les plats à notre grande table à manger. Tout le monde était là : mes grands-parents, mes oncles et tantes et mes cousins. Même mes deux grands-frères, Sofiane et Nael, qui n’habitent plus chez mes parents ont pu se libérer pour me dire au revoir avec leur copine. L’ambiance était au rendez-vous. Je débarrassais les assiettes vides avec maman, Marie et Blandine, mes belles-sœurs, jusqu’à ce que maman en lâche plusieurs de ses mains. Mon frère ainé s’est précipité vers elle, mais fière comme elle l’est, elle l’a repoussé. Un coup de fatigue, selon elle. Toutefois l’atmosphère a étonnamment changé après cela. Mon père a insisté pour qu’elle se repose, sans succès, puis on a continué le repas de famille, non sans se soucier pour sa santé.

J’aurais dû m’en douter. J’aurais dû savoir que ça n’allait pas avant même que je m’en aille. Je m’en veux de l’avoir abandonnée alors qu’elle est au plus mal.

Medhi me tient toujours au jus en ce qui la concerne, et aujourd’hui elle a reçu les résultats des examens qu’elle a faits quelques semaines plus tôt. Ils ne sont pas bons, pas bons du tout. J’ai l’impression d’avoir reçu une sacrée claque à la figure, si violente qu’elle m’a fait basculer en arrière. Elle me renvoie à la balle ce que j’ai refusé de croire et me rappelle ô combien nous sommes trop bien minuscules pour décider de nous même ce qui est bien pour nous. La fatalité, quelle bien triste ironie.

Je sens de nouvelles larmes chaudes couler le long de mes joues, je les balaye rapidement d’un revers de la main avant même qu’elles n’atteignent mes lèvres. Il est hors de question de me laisser abattre, j’appuie alors sur l’icône « appeler » juste à côté du nom de mon frère, et colle mon oreille sur mon téléphone. Il décroche au bout de deux sonneries :

— Hé, petite-sœur, je me demandais quand est-ce que tu allais appeler, dit-il de sa voix à la fois douce et rauque.

— Ouais, moi aussi je me posais la question, je ne sais vraiment pas quoi dire…

Il ne répond pas tout de suite, il est certainement aussi perdu dans ses pensées que moi. Dans ces moments-là, je n’ai qu’une seule envie : le prendre dans mes bras comme si ma vie en dépendait. J’ai de la peine d’être aussi loin de lui, il est un peu comme mon jumeau, la moitié de moi-même, c’est fou ce qu’il me manque.

— L’ambiance est mortelle ici, finit-il par dire dans un léger ricanement, tu devrais voir ça. Ils n’ont pas arrêté de se disputer, tu sais. Maman est une vraie tête de mule quand il s’agit de sa santé, papa était fou de rage alors que d’habitude il est super calme et les gars n’ont pas arrêté de s’inquiéter dès qu’elle avait mal quelque part. Il ne manquait que toi. Je sais que tu aurais su remettre les choses en ordre, comme tu le fais si souvent. Tu n’es pas notre unique sœur pour rien.

Je souris faiblement, je m’imagine très bien comment ils ont dû apprendre la nouvelle.

— Je sais, je suis désolée de ne pas être là avec vous.

— Reviens, s’il te plait. Maman a besoin de toi, même si elle ne le dit pas. On a besoin de toi.

Je grimace en scrutant chaque parcelle de ma chambre, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée de partir précipitamment, vu les tonnes de devoirs que j’ai à faire en cette fin de semaine, mais j’ai envie d’être là pour les soutenir. C’est ma famille. On s’est tous serré les coudes dans le passé alors qu’elle allait très mal, ça nous a même rapprochés, on restera soudé quoi qu’il nous en coûte.

— Medhi, je…

— Juste ce week-end, me coupe-t-il, ça fera plaisir à maman. Si tu veux, je viens te chercher demain en voiture comme ça tu n’auras pas à prendre le train !

Je ne peux sourire face à la détermination de mon frère, prêt à faire la route jusqu’à la métropole qu’il déteste tant pour me ramener à la maison. Je sais qu’il a autant envie de me voir que maman, je sais que je lui manque terriblement comme moi il me manque, je sais qu’il fera toujours tout pour moi et pour notre famille. Je finis alors par accepter :

— Ok, Med, passe chez moi demain matin, vers neuf heures. Surtout, ne fais pas le fou sur la route, la circulation est plus dense par ici.

— T’inquiète, Chrys, je suis un pilote.

Je lève les yeux au ciel en discernant son ton ludique. Il bosse dans un garage, il répare, teste et vend des voitures tous les jours, alors forcément ça lui monte à la tête :

— Je suis sérieuse, Med ! Sois prudent ! Si j’te chope en train de drifter près de ma résidence, je te colle une fessée déculottée devant tout le monde ! Est-ce que c’est bien compris ?

Je l’entends exploser de rire mais il finit par me promettre d’être vigilant pendant le trajet. Je n’en suis pas aussi certaine que lui, je le connais par cœur alors je prépare à mettre ma menace à exécution. Après avoir raccroché, je bois ma tisane tiède qui m’apaise totalement. Je m’assoupis la tête dans les nuages et la dernière vision que j’ai avant de m’endormir est une paire d’yeux bleus lumineux dans les profondeurs de la nuit.

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