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5 - "Pour une fille qui en veut au monde entier, je trouve que tu te soucies beaucoup des autres."

Je me suis assise prudemment à côté de Vince, sans un mot. Il ne m’a même pas regardée, trop occupé qu’il était à discuter avec la fille de la table de devant. Franchement, il n’avait pas mis beaucoup de temps à s’intégrer. En trois jours, c’était fait ! Qu’il me donne son secret !

J’ai sorti mon cahier et l’ai balancé sur la table. Il est allé tout droit se loger contre l’avant-bras de Vince. Celui-ci m’a jeté un rapide coup d’œil, avant de reprendre sa conversation avec Mercy Capes. Une fille avec un prénom pareil, je vous jure… Aucune pitié.

— Tu n’as pas l’intention de t’inscrire au foot ? Mais pourquoi ?

— Franchement, le foot, ce n’est pas mon truc.

— Arrête. Et ces gros muscles, alors, tu les as eus comment ?

J’ai suivi la main de Mercy, qui est venue entourer les biceps saillants de Vince. Waouh, moi qui pensais que cette fille était timide ! Elle était, en fait, tout le contraire. Sa timidité en cours n’était qu’une feinte, puisqu’elle était des plus extraverties en présence d’un beau mec.

— Je fais du tennis depuis le primaire.

Sérieusement ?

— Trop bien ! Et tu as déjà pu te trouver un club, ici ?

— Je cherche encore.

Mon père dirigeait un club de tennis. C’était même le meilleur entraîneur de la ville. Mais bon, pas la peine d’en parler, sinon le fils Lewart allait cocher une nouvelle case sur sa liste des 10 raisons pour lesquelles il devait traîner avec la paria de service.

— Au fait, Vince, tu peux venir à côté de moi, si tu veux, a proposé la Mercy en me lançant un regard dédaigneux. Ma voisine est absente.

Le fils de psy m’a observée un instant, avant de déclarer qu’il aimait bien sa place. En effet, cette place n’était pas mal. Au fond, là où on pouvait faire ce qu’on voulait. Avancer d’un rang supprimait déjà quelques avantages. Il était malin.

— Salut, a-t-il soudain soufflé.

Vu que Mercy s’était retournée, je me suis demandé à qui il pouvait bien parler.

— Salut, a-t-il répété.

J’ai tourné la tête vers lui et me suis retrouvée face à ses yeux bleus si profonds et troublants.

— Salut, ai-je répondu sans enthousiasme.

J’ai sorti mon stylo bleu et ai écrit la date dans la marge. Tout était bon pour ne pas affronter son regard poignant.

— Qu’est-ce que tu as fait, hier après-midi, du coup ?

S’il croyait que j’allais lui répondre !

— Personnellement, je suis allé au ciné. J’ai demandé mon chemin à quelqu’un et je n’ai pas mis très longtemps à le trouver ; il est bien placé. J’ai vu une comédie vraiment pas mal. Ça aurait été plus amusant à deux, mais j’ai quand même passé un bon moment.

J’ai souligné le titre de la leçon et me suis emparée d’une feuille sur laquelle je me suis mise à dessiner.

— Les acteurs étaient fous. Je t’assure. Et puis, il y avait même une histoire d’amour planquée derrière toute l’action et tout l’humour.

J’ai sorti ma gomme pour effacer le trait que je venais de tracer par inadvertance et qui gâchait le visage de la fille qui prenait peu à peu forme sur ma feuille de classeur.

— C’était assez classique : l’agent secret amoureux de l’espionne ennemie ; mais les deux acteurs étaient tellement en alchimie que j’ai même réussi à trouver ça mignon. Je ne suis pas du genre à trouver quoi que ce soit mignon.

J’ai fini par le regarder. Sérieusement, qu’est-ce qu’il avait à parler autant ? Comme si ce qu’il était en train de déblatérer avait le moindre intérêt…

— Tant mieux pour toi, ai-je grommelé avec mauvaise humeur.

— Tu aurais dû venir.

— Je ne fréquente pas les gens comme toi.

— Et je suis comment ? s’est-il offusqué.

— Intéressé. Tu aurais pu me le dire tout de suite, que tu avais un pari à gagner. J’aurais pu t’aider. Mais te servir de moi comme ça, je ne risque pas de te le pardonner.

Il a soupiré longuement. Ensuite, il m’a pris le crayon des mains et l’a posé sur la table. J’ai tourné le visage vers lui, déjà prête à l’incendier. Ses yeux ont cherché les miens et sa main s’est posée sur mon bras.

Bon sang !

— Tu te trompes complètement, Roxanne.

— Mais bien sûr ! ai-je aboyé, dérangée par la chaleur de sa main.

J’ai vu certains regards se tourner vers moi, vu que je n’avais pas fait preuve de discrétion, et quelques personnes se sont mises à chuchoter en voyant que Vince me tenait.

— Je t’assure. Je n’ai passé aucun pari et je ne me sers pas de toi. Tout ce que je veux, c’est apprendre à te connaître. On peut dire que je suis intéressé, oui. Par toi.

J’ai détourné les yeux, mais il a tenu mon bras un peu plus fort, et j’ai senti comme des espèces d’étincelles courir de sa peau à la mienne. Ça devenait grave, cette électricité statique.

— Je n’y crois pas une seule seconde.

— Pourquoi ?

— Parce que je n’intéresse personne. Je suis juste le boulet de service qu’on se coltine parce qu’on est obligé. Personne ne t’y oblige. Et si c’est le cas, sache que le proviseur est là pour veiller au contraire.

— Roxanne, tu ne peux pas avoir une aussi piètre image de toi-même ! Tu es loin d’être un boulet, d’accord ? Je t’aime bien, tu sais. Pour toi, pour ce que tu es. Et puis, je ne suis vraiment pas du genre à me forcer à traîner avec quelqu’un.

— Tu ne sais pas qui je suis, Vince. On se connaît à peine, on est des inconnus. Tu ne peux pas m’apprécier pour celle que je suis.

— Bien sûr que si. Bon, il est évident que, vu que je ne suis là que depuis trois jours, ça peut paraître complètement fou. Mais j’ai l’impression de te connaître depuis longtemps. En tout cas, plus longtemps que ça. Je sais que tu es quelqu’un de foncièrement gentil qui se soucie des autres et qui ne supporte pas la solitude. Je sais que tu souffres au fond de toi et que tu n’es pas la cancre que tu sembles vouloir que l’on croie que tu es. Toute cette histoire de fille rebelle, solitaire, qui est un rebut de la société, c’est juste une carapace que tu t’es créée pour ne plus avoir à souffrir comme le divorce de tes parents t’a fait souffrir.

Soufflée, je l’ai dévisagé, à court de mots.

Sérieusement ? Il avait réussi à déduire ça en deux-trois jours alors qu’il ne me connaissait pas ? Et puis, comment avait-il su, pour le divorce ?

J’ai eu envie de nier en bloc tout ce qu’il venait de lâcher. Mais face à des yeux bleus aussi sincères, j’étais obligée de l’être aussi.

— Qui t’a parlé du divorce de mes parents ?

— Les gens de la classe.

Évidemment. Ils se faisaient un malin plaisir à parler de moi dans mon dos.

— En tout cas, bravo. On dirait que tu suis les traces de ton père. Psy dans l’âme, c’est ce que tu es.

— Je ne rigole pas, Roxanne.

— Moi non plus.

— Bon, dis-moi, est-ce que j’ai vu juste ?

— Tu sembles plutôt sûr de toi et de ta découverte. Tu n’as pas besoin de savoir ce que j’en pense.

Il m’a lâchée si soudainement que la chair de poule s’est faite visible sur mon bras.

— Tu as raison. Je suis sûr que je t’ai percée à jour, alors tout ce que tu peux dire est vain. Il ne me reste plus qu’à trouver un moyen de t’aider.

— Franchement, Vince, calme tes ardeurs. Je vois déjà un psy.

***

Vince s’est assis à côté de moi sur le banc que j’avais rejoint après le cours. Il m’a observée avec un sourire, et j’ai su que j’allais me mettre à rougir sous peu, moi qui ne rougissais pas souvent. Régulièrement l’objet des regards de mes compagnons de cellule, j’avais appris à contrôler un maximum mes rougissements pour ne pas me taper la honte dès qu’on me portait plus d’attention que je n’en voulais. Pourtant, le regard inspiré des plus beaux lagons du monde était en train de me rendre de plus en plus vulnérable. J’aurais bien aimé avoir un miroir avec moi pour voir à quel point la chaleur que je ressentais dans mon corps était montée jusqu’à mes joues.

— Tu n’as pas mieux à faire, Vince ? lui ai-je demandé en voyant quelques personnes passer devant nous et chuchoter entre elles.

Je savais que chaque fois que je traînais avec Vince, je me risquais à recevoir des remarques d’Anya Rovski et de je ne savais qui d’autre. J’aimais bien Vince, mais je ne savais pas si ça valait le coup que je m’expose comme ça. Comme on le savait, il avait tout à fait l’envergure pour faire partie des gens les plus populaires, même s’il n’intégrait pas l’équipe de foot. Alors, c’était peut-être mieux qu’il les rejoigne dès maintenant, ce qui impliquait de ne plus m’adresser la parole.

— Comment ça, mieux à faire ? s’est-il enquis en posant son bras sur le dossier du banc et en se tournant un peu plus vers moi.

— Je ne te vois pas souvent traîner avec ton cousin Jim. Tu ne veux pas faire partie du club des populaires ?

Il a haussé les épaules en souriant, son regard s’attardant un peu trop sur mes lèvres. J’ai mécaniquement passé ma langue dessus, et il a relevé doucement les yeux pour les plonger dans les miens. Heureusement qu’on était en hiver.

— Je ne savais pas que les gens populaires avaient leur propre club. On signe où ?

— Demande à Jim.

Il a doucement ri, puis a tourné la tête pour regarder droit devant lui.

— Je ne suis pas intéressé par ces histoires de popularité. Ce que j’aime, c’est lier de vraies amitiés et apprendre à connaître des gens qui me rendent la pareille. Je ne suis pas intéressé par les relations superficielles.

J’ai hoché la tête en regardant mes pieds.

— Tu avais beaucoup d’amis, dans ton ancien lycée ?

— Pas autant qu’on pourrait le penser. Mes vrais amis se comptent sur les doigts d’une main. Après, c’est vrai que je parlais avec beaucoup de gens. Mais c’étaient plus des mondanités qu’autre chose.

— C’est ça, les gens populaires. Ils parlent à plein de gens, sont à l’aise sans souci. C’est ton cas.

— Ça s’appelle être extraverti.

— C’est vrai. Mais en plus d’être extraverti, tu es beau. C’est ça qui fait que tu es populaire.

Il n’a rien dit pendant quelques secondes, puis il a tourné la tête vers moi. Il avait l’air sérieux, tout à coup, même si un sourire en coin éclairait quand même son visage divin.

— « Beau », hein ?

J’ai froncé les sourcils en constatant que mon cœur était en train de s’accélérer. C’était plus facile de l’affirmer que de le confirmer.

— C’est le contraire de moche. Tu n’es pas moche. Et un plus un font deux. Donc voilà.

Il a éclaté de rire et je n’ai rien pu faire d’autre que l’admirer, subjuguée. C’était problématique que son rire me provoque toujours cette réaction. Ce n’était qu’un rire.

— Ça semble… logique, a-t-il commenté en hochant la tête. Merci pour le compliment. Enfin, je crois.

J’ai haussé les épaules en détournant le regard. Il n’avait pas besoin de savoir que je pensais qu’il méritait sa place dans le classement des hommes les plus beaux sur terre. Il fallait garder un peu de mystère.

— Ton ancien lycée te manque ? lui ai-je demandé pour passer à un autre sujet.

— Un petit peu, oui. Mais ce sont surtout mes amis, qui me manquent. Ça fait bizarre de commencer une nouvelle vie dans une ville où je ne connais pratiquement personne. Heureusement, j’ai la chance d’avoir ma tante, mon oncle et mon cousin. Et en ce qui concerne mes amis, on essaie de se parler régulièrement. On a une conversation de groupe pour garder le contact. J’essaierai d’aller les voir à Prinkleton quand je pourrai un week-end, ou pendant les vacances.

C’était bien qu’il ait gardé le contact avec ses anciens amis. Moi qui avais vécu toute ma vie à Rowtsham, je ne pouvais pas en dire autant. Je n’avais jamais eu beaucoup d’amis, étant une fille assez introvertie, mais j’avais toujours eu des gens sur qui compter. Jusqu’à l’année dernière, où mon monde avait volé en éclats. Les gens qui avaient à une époque été mes amis ne voulaient plus entendre parler de moi, et c’était maintenant une torture de devoir les croiser dans les couloirs. Il n’y avait vraiment rien de plus volatile et immuable que les relations humaines.

— Bon, ce n’est pas tout, mais j’ai faim, moi ! Ça te dit qu’on aille à la cafète ?

J’ai dévisagé Vince. Le mec était fou.

— Euh, hors de question.

Il a fait une tête de chien battu et j’ai tout de suite eu envie de le prendre dans mes bras. Qu’est-ce que c’était que cette sorcellerie ?! Où avait-il appris à faire une tête aussi adorable ? J’aurais aimé prendre les mêmes cours que lui. Ça m’aurait peut-être permis d’empêcher le divorce de mes parents.

— Pour me faire plaisir.

— Je n’ai aucune envie ni aucune raison de te faire plaisir, mec.

— Pour faire une bonne action.

— Comment ça, une bonne action ?

— Tu aides le petit nouveau à s’intégrer.

J’ai explosé de rire. Alors là, c’était un grand comique ! Si quelqu’un devait prendre des conseils d’intégration entre nous deux, c’était bien moi.

— Je crois que le pauvre petit nouveau se débrouille très bien sans mon aide. Ça se passe bien, avec Mercy Capes ?

Il a froncé les sourcils, faisant mine de ne pas comprendre à quoi je faisais allusion.

— Ne change pas de sujet.

— Je crois que c’est toi qui en changes. Elle avait l’air d’apprécier tes muscles.

Il a pouffé en secouant la tête.

— On discutait, c’est tout.

Elle avait été bien tactile pendant cette discussion passionnante, mais bref. Monsieur faisait semblant de ne pas comprendre.

— Viens avec moi à la cafète, a-t-il insisté.

— Je n’ai pas envie de manger leur nourriture infecte. Et puis, ça fait des mois que je n’y vais plus.

— Raison de plus pour réessayer. Et franchement, leur nourriture n’est pas infecte. Tu vas adorer.

— Alors comme ça, ils ont changé de chef ?

Il a laissé passer deux secondes de silence, avant de faire un signe de la tête en direction du bâtiment.

— Viens avec moi.

Bon sang ! Il avait l’air si sérieux et déterminé ! Ce gars savait ce qu’il voulait et ne se laissait pas dévier de son objectif. Il campait fièrement sur ses positions. Et des gars comme ça, il fallait l’avouer, avaient quelque chose de plaisant.

J’étais mal.

Il s’est levé et m’a pris le bras. J’ai soupiré et roulé les yeux en me levant aussi. Ensuite, il m’a traînée derrière lui.

La plupart des gens nous dévisageaient pendant qu’on avançait en direction de l’affreuse cafétéria d’Owen Haims. J’ai essayé de les ignorer, même si j’étais à deux doigts de leur mettre mon poing dans la figure. Enfin, je disais ça, mais Vince me tenait si fermement que je n’aurais pas pu me dégager de son emprise pour rosser les badauds même si j’avais essayé.

Quand nous avons passé la porte de la cafète, tout le monde s’est tu.

Bon, d’accord, j’exagère. Mais en tout cas, le volume sonore a baissé d’un ton.

Vince m’a lâchée pour se diriger vers les plateaux. Je l’ai suivi à la trace et ai copié tous ses mouvements. J’avais aussi pour intention de prendre les mêmes plats que lui, avant de me raviser quand j’ai constaté qu’il prenait des épinards, alors que je ne les supportais pas. Les haricots verts, il n’y avait que ça de bon. J’en ai pris une assiette entière avec un peu de bœuf.

— Tu veux t’asseoir où ?

Il me posait carrément la question, comme si j’avais appris par cœur la carte de la cafète. Je m’en contrefichais.

— Comme tu veux.

— Vince !

Jim Clayne venait de héler son cousin. Oh, bon sang.

— Attends une seconde, l’ai-je arrêté alors qu’il commençait déjà à s’éloigner. On ne va pas manger avec les Sportifs.

— Pourquoi pas ? Tu m’as dit qu’on pouvait s’asseoir où je voulais.

— Il y a des limites, quand même ! M’emmener ici, O.K., mais me faire manger avec les gens qui me détestent et me dénigrent le plus, hors de question.

— Roxanne, ne te fais aucun souci, d’accord ? Jim est mon cousin et il est super sympa. Il ne leur permettra pas de se moquer de toi, et moi non plus. Allez, viens !

J’ai soupiré longuement, mais l’ai suivi malgré tout. Je devais être complètement folle, ou alors stupidement inconsciente. En tout cas, quelque chose clochait chez moi, c’était évident. Car comment expliquer que je me jette de mon plein gré dans la gueule du loup ? Il ne me manquait plus que le chaperon rouge et j’intégrais un conte.

Les discussions des Sportifs se sont arrêtées quand nous sommes arrivés devant leur table. Des gorges ont été raclées, des regards échangés et des sourires ironiques affichés. Anya Rovski, quant à elle, a écarquillé les yeux, sa main s’arrêtant en plein vol alors qu’elle tenait sa fourchette pleine de riz. Elle avait clairement envie de tuer quelqu’un, et j’étais la première cible.

J’ai essayé d’ignorer tous ces gens en m’asseyant entre Vince et son cousin, mais je n’en menais pas large. Pourvu qu’ils me protègent si un assaut était lancé !

— Alors, cousin, tu as finalement trouvé un club de tennis ?

— Non, pas un qui me convienne.

— Il y en a un qui a une super réputation. Je crois que c’est le Stunnis.

Comment est-ce qu’il savait ça, lui ? Il s’intéressait au tennis, ou quoi ?

— Ah bon ? J’irai voir sur Internet.

S’il voulait des infos, je pouvais les lui refiler, mais ce n’était pas la peine. Je n’avais pas envie de lui être utile. Je voulais juste qu’il s’intéresse à moi pour ma personne, et non pour mon père ou je ne sais quoi.

— En parlant de sport, est-ce que tu as réfléchi, Roxanne ? Tu vas venir au match ? m’a demandé Jim.

Il n’avait même pas pris la peine de chuchoter ni rien, comme si je n’étais pas une paria et que s’afficher avec moi ne le dérangeait pas.

Ses compagnons joueurs ainsi que les pom-pom girls m’ont dévisagée encore plus intensément, ce que, honnêtement, je ne pensais même pas possible. J’ai jeté un regard rapide à Anya, et elle avait l’air prête à bondir.

— Je ne crois pas.

— Ah bon ? C’est dommage. Tu as un empêchement ?

J’ai tourné la tête vers mon interlocuteur et ses yeux clairs d’une couleur intermédiaire entre le bleu et le gris ont trouvé les miens. C’était la première fois qu’on se regardait vraiment, yeux dans les yeux. Et sa beauté m’a frappée.

O.K., à la base, je savais déjà qu’il était beau. Mais je ne l’avais jamais vraiment regardé. Je n’avais jamais remarqué la fossette sur son menton ni l’attraction de ses lèvres, et encore moins la longueur audacieuse de ses cils.

— En quelque sorte. Quelque chose m’empêche de venir : mon bon sens.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Jim, je ne peux pas aller à un match de baseball avec toi, Vince et son père. Ce n’est pas crédible une seule seconde.

— Ah bon ? Et pourquoi ça ?

— Je suis la fille la moins fréquentable de ce lycée et on ne se connaît même pas. Et puis, vous y allez en famille, au match, entre hommes. Il est évident que je serais de trop.

Il a secoué la tête et a posé sa main sur la mienne. Je l’ai dévisagé, déstabilisée. J’étais entrée dans une autre dimension, ou quoi ? Depuis quand un Sportif me touchait-il avec autant de facilité ?

— Je vais démonter tes arguments un par un, désolé. Tout d’abord, tu es loin d’être la moins fréquentable à Owen Haims. Je ne sais pas si tu connais les Tough Eagles ?

— Qui ne les connaît pas ?

— Exactement. Donc, tu sais ce qu’ils font de leur temps libre, pas vrai ? Ils se droguent, dealent, volent, et je ne sais trop quoi encore. Eux sont infréquentables. Désolée de te le dire, mais tu es un ange à côté. Ensuite, c’est vrai qu’on ne se connaît pas, mais un match est toujours l’occasion de sympathiser. On y va en famille, certes, entre hommes, certes. Mais une présence féminine, ça fait toujours plaisir. Et ça contrebalance un peu la quantité de testostérones. Et franchement, il y a pas mal de testostérones à un match de baseball, je te le dis !

Il se donnait autant de mal pour me convaincre d’aller avec eux au match ? Qu’en penser ? Peut-être qu’il était fou.

— Je ne sais pas…

Anya avait l’air de savoir, au vu du regard noir qu’elle me lançait. Heureusement que ses yeux n’étaient pas chargés !

— Vince, qu’est-ce que tu en penses ? Elle devrait venir, non ?

Je me suis tournée vers le concerné. Il avait l’air très concentré sur ses épinards.

— Bien sûr qu’elle devrait, a-t-il quand même répondu. Les Livers sont géniaux, ce serait dommage que tu rates ça.

J’aurais préféré qu’il me dise de venir parce qu’il avait envie que je les accompagne. Mais bon, il n’avait aucune raison de le faire.

— Bon, d’accord. Je vais demander à mes grands-parents ce soir.

— Super, Roxanne ! s’est écrié Jim. Tu vas voir, ce sera marrant.

J’ai hoché la tête en regardant sa main sur la mienne. Il n’avait pas l’air décidé à la retirer. J’ai donc pris l’initiative : j’ai dégagé ma main et m’en suis servie pour m’emparer de ma fourchette.

Les Sportifs ont peu à peu repris leurs conversations. Dieu merci.

— Tu vas bien ? ai-je demandé à Vince, qui était toujours aussi silencieux.

Il a tourné la tête vers moi et m’a couvée de son regard bleuté.

— Bien sûr, a-t-il soufflé.

— On ne dirait pas, pourtant. Est-ce que tu as besoin de quelque chose ? Un verre d’eau ?

Il a souri en me tapotant l’épaule.

— Pour une fille qui en veut au monde entier, je trouve que tu te soucies beaucoup des autres, ma petite Roxanne…

***

J’ai posé mon stylo en soupirant. Les contrôles de physique, il n’y avait rien de pire. De toute façon, je n’avais jamais aimé cette matière. Avant, je me forçais à écouter et à avoir de bonnes notes parce que mon père voulait que je devienne la parfaite petite scientifique, mais maintenant, je n’avais plus aucune raison de satisfaire ce désir ni de faire semblant d’avoir un cerveau scientifique qui tournait à cent à l’heure.

J’ai tourné la tête vers Vince. Il était super concentré, les yeux rivés sur sa calculatrice.

Je me suis demandé s’il était bon dans les matières scientifiques. Honnêtement, j’espérais que non, parce que sinon il allait un peu trop me faire penser à mon père. Un tennisman scientifique, c’était du déjà-vu. Et on voyait où ça m’avait menée.

J’ai promené mon regard sur le visage de profil, les cheveux soyeux, les mains viriles. Une pulsion soudaine s’est emparée de moi. Elle voulait que je plonge ma main dans les cheveux sombres, mais je me suis retenue. Je ne pouvais pas faire ça, ce n’était pas correct. En plus, on était en plein contrôle, ça allait attirer l’attention. Et puis, sans rire, ce n’étaient que des cheveux.

Troublée, j’ai préféré regarder ailleurs. Tout le monde semblait aussi concentré que mon voisin, comme si ce contrôle en valait vraiment la peine. Bon, O.K., il était coefficient 3. Mais coefficient 0,5, 3 ou 8, je ne comprenais rien. Alors, je préférais laisser tomber.

— Roxanne.

J’ai de nouveau tourné la tête vers Vince, qui venait de chuchoter mon prénom avec une douceur alarmante. Il m’observait d’un air préoccupé.

— Tu as déjà fini ?

— Je n’y arrive pas, ai-je chuchoté en haussant les épaules.

— Je peux t’aider, si tu veux.

Je me suis redressée, prise de court.

— Tu ferais ça ?

— Bien sûr.

— Ce n’est pas la peine. J’ai l’habitude d’avoir de sales notes, maintenant. Si j’ai une bonne note, ça va paraître louche. Et le prof risque de voir que tu m’as aidée et te sanctionner. Ne t’occupe pas de moi.

Il m’a regardée bizarrement, mais s’est reconcentré. Il valait mieux qu’il termine son contrôle plutôt que de me parler. Je ne voulais pas qu’on dise de moi que j’entraînais les gens dans ma chute alors qu’ils me suivaient d’eux-mêmes.

J’ai posé ma tête sur la table et ai fermé les yeux. J’avais sommeil. Il fallait dire que j’avais passé la moitié de la nuit à me demander quelle mouche avait piqué Jim Clayne. Parce que, sans rire, il était beaucoup trop sympa pour être honnête. Soyons réalistes, c’était un Sportif. Les Sportifs n’adressaient pas la parole aux parias. Il y avait autre chose. Mais quoi ? C’était ce que je n’arrivais pas à comprendre. Et si le pari était entre lui et Vince ? Ça expliquerait pas mal de choses. Mais en même temps, Vince m’avait bien fait comprendre qu’aucun pari ne lui dictait sa conduite et qu’il traînait avec moi pour les bonnes raisons.

Franchement, je n’y comprenais rien. À côté de tout ça, le contrôle de physique, c’était carrément de l’eau de roche.

Attendez une seconde. Je venais de trouver une idée géniale ! Je n’avais qu’à tester Jim. Le travailler au corps, quoi, voir ce qu’il avait derrière la tête.

Mais bien sûr ! Pourquoi est-ce que je n’y avais pas pensé pendant que je me retournais dans mon lit ? Bon, peu importe. Je devais passer à l’attaque et élaborer mon plan. Il était temps d’élucider le mystère « gentillesse-soudaine-et-inexpliquée-d’un-Sportif-super-canon ».

***

— Hé, la gourde !

J’ai roulé les yeux en continuant d’avancer dans le couloir. Je n’avais pas le temps pour ça, j’étais à deux doigts d’avoir un accident auquel je n’avais pas été confrontée depuis l’âge de huit ans.

— Oh, on te parle !

J’ai laissé échapper un petit cri en sentant mes cheveux s’arracher. Ces folles étaient en train de me tirer les cheveux ! Je me suis arrêtée net dans mon avancée, sentant des larmes me piquer immédiatement les yeux. J’avais le cuir chevelu sensible.

Anya s’est postée devant moi, les bras croisés. Elle m’a toisée de haut en bas comme à son habitude, tandis que je me dégageais de l’emprise de ses deux acolytes habituelles.

— Mais qu’est-ce que vous me voulez, encore ?!

— Ne fais pas comme si tu ne savais pas. C’est quoi cette histoire de match de baseball ?

Bon sang, elles venaient de m’arracher les cheveux pour ça ?!

— Mais vous avez vraiment de gros soucis ! Laissez-moi passer, je n’ai pas le temps pour ces histoires.

— Tu te prends pour qui ? Le temps, tu vas le trouver. Ne m’oblige pas à me répéter.

— Écoute, je n’ai rien demandé, moi. Jim m’a invitée à ce match, c’est tout. J’imagine qu’il avait un billet en trop.

Elle a roulé les yeux en me caressant une mèche de cheveux. Je me suis reculée spontanément.

— Ma petite débile, ne fais pas celle qui ne comprend pas, tu veux ? Tu vas annuler ce match. C’est bien compris ?

Cette fille me hérissait le poil, c’était pathologique. Et j’en avais plus qu’assez qu’elle me traite d’idiote.

— Je ne vois pas pourquoi je devrais t’écouter. Il faut arrêter de croire que tu es la reine de ce lycée.

Elle a éclaté de rire.

— Il va falloir atterrir, ma petite. J’ai été élue reine du bal l’année dernière, et je sais que ce sera encore le cas cette année. Je crois que tu ne sais pas bien à qui tu t’adresses.

J’en avais plus qu’assez de son blabla. Il fallait que j’aille au petit coin, et vite.

— O.K., ravie pour toi. Je dois y aller.

— J’espère qu’on est d’accord pour cette histoire ridicule de match. Je ne voudrais pas qu’il t’arrive quelque chose, quand même…

Je l’ai dévisagée. Cette folle était en train de me menacer ?

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Tu es en train de me menacer ?

— Pas du tout, a-t-elle nié avec un sourire, alors qu’une de ses amies s’emparait une nouvelle fois de mes cheveux.

J’ai perdu patience.

— Mais lâche-moi, à la fin ! me suis-je récriée en la poussant.

Elle a eu un petit cri en se laissant tomber comme un sac de patates, alors que je l’avais à peine poussée. Bien évidemment, un surveillant passait par là et a été témoin de la scène. J’ai levé les yeux au ciel tandis qu’il venait vers moi.

— Qu’est-ce qui se passe, ici ?

— Elle vient d’agresser Jamie, a répondu Anya en jouant les meilleures amies alarmées. On discutait simplement avec elle, et elle a pété un plomb, comme d’habitude.

— C’est faux. C’est elles qui m’ont cherchée !

— Celle qui cherche toujours les problèmes, c’est toi. On a une tolérance zéro pour la violence. Passe-moi ton carnet, tu vas être collée.

J’ai écarquillé les yeux, outrée. Anya était en train de se retenir de rire.

— Mais c’est complètement injuste !

— Je ne te demande pas ton avis. Un acte de violence, c’est quatre heures de colle. Et encore, tu as de la chance que je n’alerte pas le proviseur.

Non mais, on planait ! Je me suis tournée vers la fille qui m’avait tiré les cheveux. Elle était encore assise par terre, l’air au plus mal. Vraiment l’actrice de l’année !

J’ai sorti mon carnet de mon sac et l’ai tendu au surveillant, qui m’a demandé de le suivre jusqu’à la Vie Scolaire. Je me suis exécutée en me mordant la lèvre. J’allais vraiment finir par me faire dessus…

J’ai attendu patiemment pendant qu’on m’écrivait une observation et une note pour mes quatre heures de colle. J’avais envie de hurler. En sortant de la Vie Scolaire en vitesse, je me suis cognée contre quelqu’un. J’ai levé la tête et ai croisé le regard lapis-lazuli de Vince Lewart. Il a posé ses mains sur mes bras pour m’éviter de perdre l’équilibre.

— Tu vas bien ? m’a-t-il demandé.

— Oui, merci, rien de cassé.

— Non, je veux dire… J’ai entendu dire que tu t’étais battue.

— Qui t’a raconté ça, encore ?

— Plusieurs personnes en parlaient dans le couloir. Quelqu’un a tourné une vidéo.

Non mais c’était une plaisanterie ? Quelqu’un avait filmé la scène ? Les gens d’Owen Haims étaient insupportables, c’était officiel. Et toujours dans l’exagération, aussi.

— Je ne me suis pas battue. Des pom-pom girls m’ont cherchée, c’est tout. L’une d’entre elles m’a tiré les cheveux et j’ai riposté en la poussant pour qu’elle me lâche. Il fallait bien sûr qu’un surveillant passe par là à ce moment précis. Je suis collée quatre heures.

— Oh non…, a-t-il soupiré.

Il m’a observée d’un air compatissant, avant de me caresser le bras.

— Je suis désolé pour toi, Roxanne. Elle ne t’a pas fait trop mal ?

Cette fois, il m’a touché les cheveux. Surprise, je l’ai laissé faire. Ce n’était pas souvent qu’on me caressait les cheveux.

— Non, ça va, t’inquiète. J’en ai vu d’autres.

Il a hoché la tête en faisant la moue. Honnêtement, il n’avait pas besoin de me plaindre. J’étais une habituée de la salle de colle. Et mes cheveux allaient repousser.

— J’en profiterai pour perfectionner mon art, ai-je commenté en haussant les épaules. J’ai des dessins à terminer.

Il a esquissé un sourire en coin en me lâchant.

— Te voilà bien optimiste. Ça change.

J’ai haussé les épaules en lui faisant un clin d’œil.

— Que veux-tu… J’apprends vite.

Il a souri en m’ébouriffant les cheveux et s’est mis en mouvement, m’incitant à le suivre. En avançant dans le couloir, nous sommes tombés nez à nez avec Anya Rovski et Jim Clayne.

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