La malédicition de Blackstone Livre 1
La malédicition de Blackstone Livre 1
Author: Caroline Kahel
EPILOGUE
Il s’était réveillé alors qu’il ne le souhaitait pas. Il n’était pas mort, il n’était pas coincé sous des tonnes de pierres, il était allongé sur le sol, au pied de l’arbre à trois branches au sommet de Càrn Nan Tri Tighearnan. Le jour s’était levé et un hélicoptère tournoyait au-dessus de sa tête. Il referma les yeux et tenta de replonger dans le néant, mais rien ne pourrait changer le fait qu’il était un survivant et qu’il allait devoir vivre avec les fantômes de tous les autres. Il perdit connaissance au moment où l’hélicoptère se posa à quelques mètres de lui et ne se réveilla que trois jours plus tard sur un lit d’hôpital.

Lorsqu’on l’interrogea à son réveil, il resta prostré dans un mutisme entêté, fermant les yeux, détournant la tête pour écourter la conversation.

Au bout de quelques jours, journalistes et policiers abandonnèrent l’idée de tirer quelque information de lui. Après une semaine, on le laissa sortir.

On ne l’inquiéta pas. L’inspecteur Kennedy avait fait ce qu’il fallait pour protéger ses arrières. On lui proposa même de réintégrer son poste à Inverness quand il se sentirait mieux. Il ne répondit pas. Tout ce qui restait de sa vie était un champ de ruines. Il n’avait plus rien. Plus rien du tout.

William McLean l’avait attendu à sa sortie. O’Hagan avait tenté de passer devant lui sans lui adresser la parole, mais une de ses jambes avait été broyée par un bloc de granit et les béquilles et le plâtre lui interdisaient toute tentative de fuite.

— Patrick… Attends…

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Le retour de la Dame Blanche O’Hagan s’immobilisa et attendit que le professeur le rejoigne.

— Je… Je n’ose pas te demander ce qu’il s’est passé dans la montagne…

Peut-être seras-tu un jour capable… ? Ou même tout simplement auras-tu besoin de te confier… ?

— Si ce jour arrive, professeur… Vous serez la dernière personne que j’appellerai…

— Le cercle est brisé, n’est-ce pas ?

O’Hagan ne répondit pas, mais le professeur pensa qu’il l’invitait à se justifier.

— Le cercle d’Ouroboros… Le tatouage à ton poignet, il a disparu, n’est-ce pas ?

Comment pouvait-il le savoir ? Il portait toujours son bracelet de cuir.

Mais effectivement, deux jours plus tôt, il avait remarqué que le tatouage avait disparu. Plus une trace, même légère.

— Tu te demandes comment je le sais, hein ? Mon tatouage aussi a disparu ! Le dragon s’est envolé !

O’Hagan tressaillit. Ce phénomène lui rappelait que quoi qu’il fasse, cet homme était son père. Mais il n’était pas encore prêt à lui pardonner et il commença à s’éloigner sans un mot.

— Sais-tu au moins où tu vas dormir ce soir ?

O’Hagan s’arrêta à nouveau. Il avait oublié que sa maison avait été détruite. Il n’avait plus de refuge. Il sortait de l’hôpital sans argent, sans amis, sans toit.

— Laisse-moi au moins t’aider… Momentanément… J’ai… hérité de la maison de mes parents à Kirkton… Je n’y ai pas remis les pieds depuis plus de trente ans, mais j’ai fait parvenir la clé aux MacMillan. Ils se sont occupés d’y remettre un peu d’ordre. Si tu veux, elle est à toi.

Il lui tendit les clés de ses mains invalides.

— Je ne t’ennuierai pas. Je retourne ce soir à Édimbourg. Ma vie est là-491

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bas, maintenant… À moins que quelque chose… Ou quelqu’un ait besoin de moi ici… Tu peux y rester autant que tu le veux… Disons que c’est…

ta part d’héritage…

O’Hagan hésita avant de prendre les clés, mais avait-il un autre choix ?

McLean le gratifia d’un sourire de gratitude puis s’éloigna. Avant de sortir, il parut se souvenir de quelque chose et se retourna.

— Ta mère m’a téléphoné… Elle arrive de Belfast la semaine prochaine pour te voir… Elle n’a pas pu se libérer plus tôt mais je lui ai promis que je serais là au besoin…

L’idée de retrouver sa mère ajouta une ombre au ciel déjà bien morose d’O’Hagan. Mais il s’était douté qu’un jour ou l’autre, il faudrait qu’ils aient une discussion sérieuse tous les deux... Il soupira et McLean parut comprendre ce qu’il ressentait.

— Ne la juge pas trop durement… Tu es bien placé pour comprendre que dans la vie, nous sommes obligés de faire avec ce que le destin nous impose…

Il baissa les yeux et murmura :

— À moi aussi, elle manquera,… fils…

O’Hagan avait refusé d’évoquer Gwen pendant sa convalescence à l’hôpital, mais quoi qu’il dise, elle faisait partie de chacune de ses pensées, occupait chacune de ses secondes, remplissait chacun de ses souffles. Et le fait que McLean parle d’elle ainsi lui fit monter les larmes aux yeux.

McLean eut l’intelligence de faire comme s’il n’avait rien remarqué et s’en alla sans se retourner.

Il découvrit alors la maison de ses véritables ancêtres. Il s’était attendu à trouver une petite maison, comme celle de John, mais le taxi qui le conduisit jusqu’à Kirkton traversa le village et s’arrêta en périphérie, devant une maison bourgeoise élevée sur deux étages. Le jardin était en cours de défrichement, Peter MacMillan se démenait avec entrain. Les volets auraient besoin d’être repeints mais la maison semblait être en bon état. Deirdre l’attendait à l’extérieur et l’accueillit avec la tendresse d’une 492

Le retour de la Dame Blanche mère. Il la laissa s’occuper de lui. Après tout, il avait bien besoin de toutes ces attentions, même s’il refusait de l’admettre.

Il profita de ces quelques instants de répit pour remettre un peu d’ordre dans sa tête tandis que Deirdre l’aidait à mettre de l’ordre dans la maison.

Elle avait toujours une anecdote à raconter sur les McLean et faisait tout son possible pour qu’il se sente chez lui, tout en aménageant le rez-de-chaussée pour qu’il n’ait jamais besoin de monter à l’étage avec sa jambe brisée. Ils ne parlèrent jamais de Gwen, mais d’un seul regard, ils savaient que l’autre pensait à elle.

Il attendit que sa jambe soit guérie pour retourner à Balmore surveiller la reconstruction de la maison de son oncle. Les assurances n’avaient pas rechigné à la dépense et la police avait été prête à lui accorder un prêt à taux tout à fait exceptionnel. Le lendemain, il devrait cependant retourner au travail et il ne savait pas s’il en serait capable. Peter MacMillan lui avait prêté une de ses voitures du garage et il avait pu conduire jusqu’ici, son plâtre ayant été enlevé deux jours plus tôt.

Il passa devant la maison des Flanaghan et remarqua la pancarte À

vendre. Il se demanda pourquoi il faisait reconstruire cette maison. Même neuve, elle serait toujours peuplée de fantômes et il avait la conviction qu’il n’y remettrait plus les pieds une fois qu’elle serait terminée. Il regardait les ouvriers s’affairer, appuyé contre le capot de sa voiture quand une voix amie se fit entendre derrière lui :

— On m’a dit qu’on vous trouverait là.

O’Hagan se retourna pour accueillir Kathleen Kennedy. Elle lui sourit, s’approcha et lui tendit la main, qu’il serra chaleureusement.

— Ne me dites pas que Scotland Yard vous a de nouveau envoyée au purgatoire ?

— Scotland Yard, non. Figurez-vous que je suis en vacances.

— Vous n’avez pas pensé au sud ? Pourquoi venir vous perdre au fin fond de l’Écosse ?

— Parce qu’il me semble qu’il me manque des réponses…

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Elle vint s’appuyer à ses côtés contre l’aile de la voiture et fixa les ouvriers, pour éviter de le regarder en face.

— Je suis désolée pour Gwen…

— J’ai appris que c’était vous pour l’hélicoptère ?

— Quand j’ai retrouvé votre maison calcinée et cette chose derrière votre maison remplie des balles de mon revolver, j’ai lancé un avis de recherche. Après avoir retrouvé votre voiture, on a mis les gardes forestiers et les responsables de la réserve dans le coup.

— Je vous dois donc la vie…

Un silence gêné s’installa entre eux. Puis Kathleen osa la question qui lui brûlait les lèvres et qui l’avait poussée à revenir :

— Tout est fini, maintenant, n’est-ce pas ?

O’Hagan baissa les yeux et répondit dans un soupir :

— Oui… Tout est fini.

— Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ?

— Je ne sais pas… On me propose de retrouver ma place à Inverness.

J’y retourne demain. Je pense d’ailleurs que je vous dois une fière chandelle ici encore. Vos rapports ont dû faire impression. Mais je ne sais pas si je pourrais travailler avec cette bande d’hypocrites. Il paraît que le nouveau commissaire est quelqu’un de bien. On verra…

— Il y a de la place au Yard si ça vous tente. On a besoin de gars comme vous à la MET.

— C’est gentil à vous, mais la vie à Londres… bien peu pour moi…

— Sait-on jamais… Si vous changez d’avis, n’hésitez pas à me contacter…

Elle lui tendit sa carte. Elle se disait qu’il avait certainement perdu la précédente dans les cendres de sa maison. Il la prit et la fit tourner dans ses doigts.

— Merci.

Elle lui tapa amicalement sur l’épaule et s’en alla. Il ne savait pas pourquoi, mais une intuition lui disait qu’elle retraverserait sa route.

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Le retour de la Dame Blanche Il regarda la carte et la rangea précieusement dans sa poche. Une autre intuition lui souffla qu’il ne partirait pas. Malgré tout ce qui s’était passé, il s’était attaché à cette terre et il sentait qu’il en était responsable, qu’il en était le gardien. Lorsque Kathleen Kennedy lui avait posé la question, il avait répondu sans hésitation. Oui, tout était bien fini. Mais alors d’où lui venait cette sensation étrange ?

Il s’étira et fut tenté de se dégourdir les jambes. Il s’enfonça dans la forêt qui était bien moins inquiétante en pleine journée et marcha en claudiquant jusqu’à ce qu’il rencontre un petit ruisseau. Il inspira profondément, emplissant ses poumons des odeurs de l’été naissant et il se sentit apaisé. Il s’accroupit au bord du ruisseau, sa jambe blessée tremblant sous l’effort, mit sa main en forme de coupe pour boire. La surface se troubla lorsqu’il y plongea la main, mais quand elle retrouva son unité, c’est là qu’il vit son visage. Il se retourna, fou d’espoir, mais ne vit rien. Il regarda à nouveau la surface du ruisseau… Elle était encore là… Il n’avait pas rêvé. Elle lui sourit et lui envoya un baiser qui troubla à nouveau la surface. Cette fois-ci, son visage disparut, mais sa voix s’éleva comme une brise qui frôla sa joue :

« Je t’avais dit que je serai toujours près de toi… »

La voix s’envola en un rire cristallin et se perdit dans un reflet blanc qui se dissipa au loin. O’Hagan s’assit sur le bord du ruisseau, le cœur gonflé de chagrin et de bonheur. Elle n’avait pas disparu dans le néant. Gwen était devenue la Dame Blanche et c’était elle qui l’avait arraché des entrailles de la terre. Maintenant, elle lui indiquait qu’elle était toujours près de lui. Si lointaine, mais également si proche et cela le confirma dans sa décision. Il reviendrait vivre ici. Il reviendrait vivre près d’elle. Il serait le gardien de ces terres. Et si Blackstone devait ressurgir un jour, alors, il l’attendrait de pied ferme.

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le premier chapitre de :

LA MALÉDICTION DE

BLACKSTONE

Le secret du Dragon

Livre 2

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Le retour de la Dame Blanche I

Il ouvrit les portes du palais de justice à la volée, momentanément ébloui par le soleil rasant l’horizon, puis se dirigea vers la balustrade qui surplombait la ville, desserrant son nœud de cravate qui l’étouffait et essayant de calmer l’angoisse qui l’envahissait. Dans sa tête résonnaient encore les mots de l’avocat de la partie civile.

— Qu’avez-vous fait du cadavre de mademoiselle Pierce, Inspecteur O’Hagan ?!

Ses mains agrippèrent la balustrade et il ferma les yeux. Sa propre voix lui avait alors semblé pitoyable.

— Je n’ai pas tué Gwendoline Pierce !

— Vous prétendez pourtant qu’elle est morte !

Jamais il n’aurait dû en arriver là. Un an plus tôt, le rapport de l’inspecteur Kennedy de Scotland Yard l’avait écarté de tous soupçons, mais quelques semaines auparavant, il avait reçu cette convocation au tribunal.

Comme s’il n’était déjà pas assez difficile de devoir réapprendre à vivre sans elle, il se retrouvait à nouveau parmi les premiers suspects alors qu’il ne pourrait jamais expliquer la véritable raison de sa disparition… Pas sans se retrouver enfermé dans un asile de fous en tout cas.

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— Si vous ne l’avez pas tuée vous-même, inspecteur, qui donc est à l’origine de sa disparition ?

Blackstone… Le nom avait ricoché dans son crâne, comme s’il ne demandait qu’à sortir. Le juge s’était alors tourné vers lui, et avait dit d’une voix lasse mais bienveillante :

— Inspecteur O’Hagan, la justice d’Inverness ne met pas en doute votre bonne foi, mais avouez que la disparition de mademoiselle Pierce est des plus étranges. Vous avez vous-même déclaré avoir été témoin de sa mort sur les hauteurs de Càrn Nan Tri-Tighearnan, mais pourtant jamais son corps n’a été retrouvé. Il est tout à fait légitime qu’un membre de sa famille vous demande des comptes.

O’Hagan avait serré les dents et répété le mensonge que Kathleen Kennedy lui avait conseillé de dire lors de la première enquête :

— Je vous ai déjà dit que c’était un accident.

— Un accident ? Vraiment ?

Le sarcasme dans la voix de l’avocat ne lui avait pas échappé.

— Et que devons-nous faire de cette liste impressionnante de disparitions ou de décès mystérieux de personnes qui vous étaient proches ? Le pasteur Seamus Mackay ? Le docteur Grant et sa femme ? Nicholas Harris et son petit-fils Ryan ? Doreen Flanaghan, son fils Shaun et sa fille Morgane ? Dois-je continuer ? Et si nous parlions d’Ellen Flanaghan, votre petite amie à l’époque des premières disparitions de jeunes filles, si je ne me trompe ?

Assassinée il y a six ans, d’après mes sources. Il ne fait pas bon faire partie de votre entourage, inspecteur ! Et encore moins faire partie de vos ennemis : le superintendant Sutherland, l’agent Collins, maître Argyll…

— J’ai déjà été innocenté !

— Je ne sais pas comment vous y êtes arrivé, inspecteur. Cela relève du tour de force !

À ces mots, O’Hagan s’était levé, les poings serrés, prêt à faire un faux pas si le juge n’était pas intervenu :

— Maître Cumming, j’ai moi-même statué sur cette affaire il y a un an.

Mettriez-vous en doute mon discernement ?

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Le retour de la Dame Blanche

— Aucunement, votre honneur, mais le grand-oncle de mademoiselle Pierce, Angus McPherson ne demande que la possibilité de pouvoir enfin faire son deuil.

— J’en ai bien conscience et c’est ce que nous voudrions tous mais la montagne recèle des mystères que ni vous ni moi ne sommes à même de comprendre, maître.

Le juge avait brièvement échangé un regard, qui en disait long, avec O’Hagan. Un regard que l’avocat d’Édimbourg ne pouvait pas saisir. Il fallait avoir grandi ici ou avoir été happé par le tourbillon de tragédies de l’année précédente pour concevoir les horreurs qui s’étaient déroulées tout au long de ces derniers siècles. O’Hagan remercia d’un imperceptible hochement de la tête le juge auprès de qui il avait trouvé une oreille compatissante.

Après tout, lui aussi avait perdu une jeune sœur, par la faute de Blackstone, près de quarante ans auparavant.

Mais l’avocat ne s’avoua pas battu.

— Les mystères sont faits pour être élucidés, votre honneur. Je demande donc la réouverture du dossier 4522, sur la mort de la citoyenne américaine Gwendoline Pierce !

— Maître, si vous me permettez un conseil : laissez les morts reposer en paix…

— Votre honneur, selon mon client, sa petite-nièce ne reposera pas en paix tant que justice ne sera pas faite !

— Votre client ? Mais elle ne le connaissait même pas ce grand-oncle !

Jamais de son vivant il ne s’est manifesté ! Que cherche-t-il maintenant qu’elle est morte ?

O’Hagan n’avait pas pu s’empêcher de manifester sa colère et son mépris. L’avocat le toisa mais ne prit pas la peine de lui répondre.

— Votre honneur, je me dois de vous avertir que si vous n’accédez pas à ma requête, mon client est prêt à saisir la cour de justice de Londres et, si cela se révèle nécessaire, faire appel à la justice américaine !

O’Hagan était resté sans voix, paralysé, comme frappé par la foudre.

Il ne reprit ses esprits que lorsque le marteau du juge cogna sur la table comme une condamnation.

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— Très bien, maître Cumming… J’accorde la réouverture du dossier.

Inspecteur O’Hagan, vous voudrez bien vous mettre à la disposition des enquêteurs désignés par la partie civile. Si jamais vous deviez vous absenter d’Inverness, veuillez en prévenir la justice au préalable.

Le marteau s’était abattu une dernière fois et le juge s’était levé pour quitter la salle. Et maintenant il se retrouvait là, sur le parking du palais, le visage tourné vers la ville sans vraiment la voir. Le sol s’était à nouveau dérobé sous ses pieds et tous ses efforts désespérés pour retrouver une existence quelque peu normale avaient été anéantis.

Il soupira, baissa la tête et passa machinalement la main sur son poignet où un tatouage représentant un dragon se mordant la queue l’avait accompagné sa vie durant, depuis sa plus tendre enfance, avant de disparaître une fois le monstre vaincu. L’absence même de ce tatouage lui rappelait la pénible vérité sur l’identité de son géniteur, le professeur McLean, qui avait attendu que la situation soit quasi-désespérée pour lui avouer qu’il était son père naturel… père… Ce mot ne pouvait pas s’appliquer à McLean… Non, son père, c’était Michael O’Hagan qui avait recueilli sa mère et élevé son fils comme s’il s’agissait du sien, sans jamais laisser paraître quoi que ce soit et en emportant son secret dans la tombe, là-bas, en Irlande… Cette chère Irlande ne lui avait jamais autant manqué que ce jour. Mais pour y retrouver quoi ? Une mère qui ne s’était même pas déplacée lors de sa convalescence, annulant sa venue au dernier moment, trop terrifiée à l’idée d’affronter son regard, maintenant qu’il savait ? Non, son foyer, son refuge, quoi qu’il en dise, c’était ici à présent. Près d’elle…

Si McLean avait respecté son souhait, à savoir ne pas entrer en contact avec lui avant qu’il ne soit prêt à le revoir, il lui avait cependant donné les clés de la maison familiale à Inverness tandis que lui repartait pour Édimbourg.

Il y avait vécu ces derniers mois en attendant que la maison léguée par son oncle maternel ne soit entièrement reconstruite à l’identique. Des délais pour obtenir l’argent des assurances et des problèmes de main-d’œuvre avaient reculé le jour où il avait pu réintégrer la maison. Comble de l’ironie, il avait récupéré les clés le matin même.

Il se redressa et se dirigea vers la voiture en traînant légèrement la jambe droite… Encore un souvenir de Blackstone… Sa jambe avait été 502

Le retour de la Dame Blanche broyée sous les décombres et il avait déjà été chanceux de s’en tirer avec cette légère claudication, même si les jours de pluie, sa jambe lui faisait souffrir le martyr.

Il s’installa derrière le volant, déposa son injonction sur le sac de vêtements posé sur le siège passager et démarra. Pour le moment, il n’avait qu’une envie, s’éloigner le plus rapidement possible d’Inverness et de ce nouveau lot de problèmes qui s’abattaient sur lui. Une semaine plus tôt, il avait reçu une lettre du palais de justice lui intimant de se rendre à la séance préliminaire qui venait de se dérouler. Intrigué, il avait voulu en savoir plus et avait découvert l’existence de cet homme qui se targuait d’être le grand-oncle de Gwen. Les choses s’étaient passées à une telle vitesse l’année dernière que lorsque le moment fut venu de s’expliquer devant la justice, O’Hagan, qui se remettait à peine de ses blessures, n’avait pas cherché à creuser dans le passé de Gwen. Il avait déjà bien trop à faire pour reconstruire les ruines de sa propre vie.

Il avait repris le travail, certes, mais sans grand enthousiasme. Le fait d’avoir été suspecté de tous ces meurtres avait brisé la confiance que ses collègues pouvaient avoir eue en lui et là où il avait lu envie et admiration par le passé, il ne voyait plus dans leur regard que pitié ou mépris. Le nouveau commissaire n’avait pas cherché à en comprendre davantage et sous prétexte d’épargner sa santé en attendant qu’il ait totalement surmonté cette épreuve, l’avait relégué aux tâches administratives subalternes. Cette situation, qui ne devait durer que quelques semaines, s’était prolongée jusqu’à aujourd’hui et O’Hagan se rendait chaque matin au commissariat sans grande motivation. Et maintenant, cet avocat voulait remuer le passé…

Il se sentait las. À quoi bon retourner travailler maintenant ? De toute manière, personne ne remarquerait son absence. On lui avait pris son bureau pour le donner à un jeune collègue fraîchement arrivé et lui s’était retrouvé au sous-sol, dans une sorte de placard, sans fenêtres, entre les archives et le local de maintenance. Comment avait-il pu tomber si bas ?

À peine un an plus tôt, tout le monde pensait qu’il obtiendrait le grade de commissaire dans les cinq années à venir. Maintenant, il aurait de la chance si on lui confiait une seule enquête. De l’inspecteur, il n’en avait plus que le titre. Il poussa un profond soupir avant de s’engager sur l’A96 en direction de Nairn.

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Ses seuls instants de répit, il les trouvait dans la forêt près de chez lui à Balmore, et maintenant que la maison lui était à nouveau ouverte, il avait décidé d’y passer le week-end, loin de tout et de tous. Il bifurqua en direction de Cawdor et passa sans y prêter garde devant le château où, selon la légende, Macbeth avait assassiné le roi Duncan. Le parking pour touristes était plein à cette période de l’année. Les gens étaient attirés par le morbide, parce qu’ils n’y avaient jamais été confrontés. Il accéléra en sortant du village et s’engouffra dans la forêt de Clunas. Le soleil qui perçait le feuillage entre les branches des arbres se reflétait sur son pare-brise avec une régularité stroboscopique. Il sentait la migraine s’insinuer et plissa les yeux. Enfin, il arriva à Balmore, passa devant la maison des Flanaghan qui n’avait toujours pas été vendue. Qui voudrait acheter une maison où une enfant de neuf ans avait été sauvagement assassinée ?

Il s’engagea sur le chemin menant vers sa maison, maison qui lui avait été léguée par son oncle, grand druide et gardien du secret de Blackstone. À

chaque fois qu’il en approchait, il ne pouvait s’empêcher de voir la maison aux prises avec les flammes, la silhouette noire de Shaun Flanaghan sortant de là, ivre mort, fou de colère et de chagrin après le massacre de celle qu’il avait toujours considéré comme sa petite sœur, avant de se retrouver déchiqueté par la bête, cette chose innommable envoyée par Blackstone pour se débarrasser d’eux.

Il se gara devant la porte, le gravier crissant sous ses pneus, et tira le frein à main avec lenteur, comme si ce geste lui demandait un effort immense. À

travers le pare-brise, il leva les yeux vers la maison. Les ouvriers avaient fait un travail remarquable. Elle était tellement identique à ce qu’elle avait été avant l’incendie qu’il aurait pu se demander s’il n’avait pas imaginé toute cette histoire. Mais à quoi bon chercher à altérer la vérité ?

Il saisit son sac, fit glisser accidentellement l’injonction sur le sol de la voiture mais ne prit pas la peine de la ramasser. Il verrait ça plus tard. Puis il se dirigea vers la porte d’entrée en tirant les clés de sa poche. La porte s’ouvrit sur le vestibule avec son grand escalier de chêne, puis il tourna à droite pour pénétrer dans le salon. La maison était vide de tout meuble bien sûr et O’Hagan frissonna. Il lui semblait qu’elle avait perdu son âme.

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Le retour de la Dame Blanche Il fit demi-tour, puis monta l’escalier pour aller jusqu’à sa chambre.

Il y déposa son sac. Plus tard, il irait chercher le matelas gonflable qu’il avait laissé dans le coffre avec son sac de couchage. Dans la semaine, il irait choisir des meubles. L’argent de l’assurance ne lui permettrait pas de racheter un mobilier de la même qualité que ceux de son oncle, mais il aurait le minimum.

Il se dirigea vers la porte du fond qui menait au grenier et monta les quelques marches. Cette pièce vide, plus que toutes les autres, lui donna un sentiment d’abandon. C’est ici que se trouvait autrefois le sanctuaire de son oncle. Au centre s’y était trouvé un autel, sur le sol un triskell, symbole protecteur celte et dans le coin au fond se trouvait une statue de dragon, son totem… Ou plutôt le totem de McLean… Il eut l’impression d’étouffer… C’était trop tôt. Il avait besoin de se ressourcer avant de se confronter à tout ça. Il redescendit au rez-de-chaussée et sortit. Dehors, il faisait encore chaud. Il ferma les yeux et inspira, sentant l’odeur de la forêt à quelques pas. Oui, c’était de ça dont il avait besoin.

Il laissa la porte ouverte derrière lui et se dirigea vers la lisière. Il pénétra sous les arbres et se laissa guider comme d’habitude vers le ruisseau par son chant cristallin. Même lorsque la maison était encore en chantier, il avait pris pour habitude de venir là pour se ressourcer. Il y venait chaque dimanche, pour être sûr de ne pas croiser d’ouvriers. Ici, l’air était plus frais, mais encore doux. Il écarta délicatement les branches sur son passage et aperçut enfin les reflets d’or sur le ruisseau capricieux. Il s’installa au bord, les yeux plongés dans l’eau, comme s’il y décryptait un message que lui seul comprenait et comme par magie, toute la tension de la journée sembla le quitter. Ses épaules se dénouèrent, sa migraine s’envola et la pression sur sa poitrine disparut. Il s’allongea dans l’herbe, fermant les yeux et sa respiration se fit plus profonde. Son front se détendit et l’ombre d’un sourire se dessina sur son visage. Maintenant, il n’avait plus qu’à attendre. Comme à chaque fois...

Il attendit, saisi d’un court instant d’angoisse en pensant que cette fois il ne se passerait rien, puis il perçut ce léger souffle caractéristique sur son visage et les picotements électriques sur ses joues. Il entendit son soupir et ressentit quelque chose frôler ses lèvres comme un battement d’ailes de papillon. Il ouvrit les yeux… Elle était là.

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Son cœur bondit de joie, émerveillé à chaque fois devant ce miracle, doutant entre chaque visite qu’elle ne soit que le fruit de son imagination.

Gwen était morte et pourtant, elle se trouvait devant lui, visible à ses yeux uniquement. Sa mort n’avait été qu’une étape, elle était devenue la Dame Blanche, l’esprit protecteur de la nature et la gardienne qui devait prévenir toute réapparition de Blackstone. Ils n’avaient pas pu être séparés, pourtant cette présence était presque plus cruelle car il ne pouvait pas la toucher, il ne pouvait pas la prendre dans ses bras, elle était aussi tangible qu’un souffle d’air et lorsqu’il cherchait à l’atteindre, ses doigts la traversaient, ne laissant que le goût amer de la frustration. Mais son visage rayonnant baigné d’une lumière aussi douce qu’irréelle lui faisait bientôt oublier tout ça. Elle était un ange, son ange gardien. Combien pouvaient se targuer d’avoir la chance de témoigner de leur présence, de communiquer autant de fois qu’ils en avaient envie ? Il savait qu’il avait été privilégié par le destin et mesurait toute sa chance de ne pas l’avoir perdue définitivement. Il ne bougea pas de peur qu’elle ne s’évanouisse. Elle lui souriait, penchée au-dessus de son visage, la tête inclinée et sa voix lui parvint dans un souffle :

— Bonjour… Tu m’as manqué…

— Pas autant que moi…

Son sourire s’élargit et elle rejeta la tête en arrière. Il aurait pu se damner pour chacun de ces instants, gravant dans sa mémoire chaque geste, chaque parole. Elle plongea ses yeux dans les siens et son sourire laissa place à une moue interrogatrice.

— Tu l’as vu ?

— Non, je n’ai vu que son avocat, Maître Cumming…

— Ça ne me dit rien… Je serais bien curieuse de savoir qui est cet oncle Angus… Je ne pensais plus avoir de famille en Écosse.

— Il sait surtout dissimuler toutes les informations qui pourraient nous éclairer à son sujet. J’ai essayé divers contacts, je me suis plongé dans différentes bases de données… Rien. À part le fait qu’il soit extrêmement fortuné et qu’il vive en reclus dans sa demeure située dans le vieil Édimbourg. Mais pas d’adresse exacte, pas de photo, rien. On pourrait croire que c’est un fantôme. D’ailleurs, tu n’aurais pas des informations, toi, de l’autre côté ?

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Le retour de la Dame Blanche Son expression se ferma et ses yeux s’imprégnèrent de tristesse. Il se mordit la joue et s’en voulut. Il connaissait la règle mais une fois encore il avait cédé à la maladresse. Lors de leurs premières retrouvailles, alors que la communication était encore difficile, O’Hagan l’avait pressée de questions : comment c’était de l’autre côté ? Où allait-elle quand elle disparaissait ? Est-ce qu’elle était dans une sorte d’univers parallèle ou était-ce une espèce de paradis ? Est-ce qu’elle y avait retrouvé leurs amis disparus ? Gwen n’avait pu répondre qu’une seule et unique chose :

— Patrick… Tu dois comprendre… Je ne suis plus Gwen… Je suis la Dame Blanche… C’est son pouvoir qui me permet de venir te voir. Mais il y a des choses que tu ne dois pas savoir… Il a des choses que même moi, je ne dois pas chercher à savoir…

Cette fois encore, la tentation avait été trop forte et il se sentit idiot quand elle s’éloigna de lui. De peur qu’elle ne disparaisse, il ajouta avec précipitation en se redressant sur ses coudes :

— Je suis désolé… Attends… Disons que je n’ai rien dit…

Elle s’était arrêtée près du cours d’eau, la tête baissée, le visage dissimulé derrière sa chevelure. Elle tourna la tête vers lui et lui sourit tendrement.

— Je sais à quel point cela peut être tentant, Patrick… Mais tu dois apprendre… Il y a aussi des choses qui échappent à ma connaissance…

Si la Dame Blanche était omnisciente, crois-tu que Blackstone aurait pu survivre aussi longtemps ? Crois-tu qu’il aurait pu se débarrasser de son guide si facilement ? Crois-tu qu’elle aurait été vaincue ? Il y a des forces supérieures qui décident pour nous. Appelle ça le destin. Appelle ça Dieu.

Appelle ça comme tu veux, mais au-delà des choses que tu ne dois pas encore connaître ni comprendre, il y a des choses que je ne connais ni ne comprends moi-même…

— D’accord, d’accord… J’ai été stupide… Ça a été plus fort que moi… Reviens…

Gwen lui fit face et sembla hésiter. Le cœur d’O’Hagan battait à tout rompre. Il ne voulait pas qu’elle disparaisse si vite, pas ce soir, encore un instant, rien qu’un petit instant… Ces rencontres éphémères étaient 507

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si cruelles. Il avait compris que pour apparaître Gwen devait faire des efforts qui l’épuisaient. Avec le temps, elle gagnait en force et restait plus longtemps à ses côtés, mais sa visite était toujours trop courte à son goût.

Il se sentait encore plus idiot de gâcher ces rares instants de bonheur. Enfin elle revint vers lui et il soupira de soulagement, tremblant de la tête aux pieds. Elle était si près maintenant, son visage irréel frôlant le sien en un chatouillement électrique. Il sentit la nécessité de se justifier :

— Je suis désolé… C’est juste que cette journée a été… J’en ai assez de toutes ces histoires… Je voulais juste passer un moment de paix avec toi… À certains moments, j’ai l’impression que je ne sortirai jamais la tête de cette mélasse et…

— Ssshhh….

À présent, sa joue semblait caresser la sienne, il pouvait presque percevoir son souffle qui l’apaisait, lui rendait une paix intérieure qu’il pensait avoir perdue. Il ferma les yeux et il eut l’impression de sentir son parfum, puis vint la sensation étrange qu’il avait déjà ressentie la dernière fois, comme une pression délicate sur sa joue, la pression de ses doigts.

Son cœur s’emballa et il se prit à rêver que sa main toute entière se posait sur son visage, que son corps devenait plus matériel lui aussi et qu’il l’engloutissait au creux de ses bras. Ce désir lui fit mal, mais il se concentra sur la légère pression des doigts. Il tenta de les emprisonner dans sa main pour prolonger le contact mais ne rencontra que la texture rugueuse de sa barbe naissante. La frustration lui fit mal et Gwen soupira. Il rouvrit les yeux. Elle le regardait avec empathie et déjà son image se fit moins nette.

— Pour moi aussi, c’est difficile…

Il essaya de lui sourire mais ne parvint qu’à esquisser un semblant de grimace. C’était une véritable torture mais pour rien au monde il n’aurait voulu que cela s’arrête. Il savait qu’une fois qu’elle aurait disparu, il ne la reverrait pas avant plusieurs jours. Il inspira profondément. Il n’y avait pas de raison qu’elle porte le poids de son chagrin. Le sien était déjà si lourd...

Il parvint enfin à lui donner un véritable sourire. Il voulait que, si sa visite devait s’achever maintenant, elle parte en paix et il ne vivrait que pour leur prochaine rencontre.

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Le retour de la Dame Blanche

— Ça ira, Gwen… Je te promets que ça ira…

Elle lui répondit mais sa voix lui parvint difficilement :

— La… p… chaine… f… j… rest…ai… us… l… temps…

Elle s’écarta à nouveau et lui fit un doux geste de la main.

Puis elle se figea et sembla regarder au loin sur sa droite d’un air inquiet.

Par automatisme, O’Hagan suivit son regard mais ne vit rien que des arbres.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle ne lui répondit pas mais semblait discuter avec une présence invisible. Son visage était maintenant empreint d’inquiétude.

— Gwen, qu’est-ce qu’il se passe ?

Elle se retourna vers lui et essaya de lui dire quelque chose.

— Quoi ? Je n’entends rien ? Qu’est-ce que tu veux me dire ?

Elle essaya de parler plus fort mais aucun son ne parvenait à O’Hagan.

Alors elle reprit son souffle et tandis qu’elle disparaissait totalement, elle hurla de toutes ses forces, mais O’Hagan ne perçut qu’un faible chuchotement.

— McLeeeeeean…

McLean ? Pourquoi voulait-elle lui parler de McLean alors qu’ils se quittaient ? Partagé entre la tristesse de la séparation et l’appréhension causées par ce qui venait de se passer, il resta un moment immobile, interdit, fixant le vide là où quelques secondes plus tôt, elle s’était tenue.

Puis, comme à chaque fois qu’elle disparaissait, il sentit la morsure cruelle de la solitude. Quand Ellen était morte, le chagrin de la perte avait pu cicatriser avec le temps. Mais pour Gwen c’était différent. La plaie s’ouvrait à nouveau à chaque rencontre et son cœur saignait. Il cacha son visage entre ses mains, se concentrant sur son univers intérieur pour ne pas céder à la tentation de pleurer. Comme en état de choc, il frissonna. Il inspira profondément et releva la tête. Le soleil disparaissait déjà. L’air se 509

BLACKSTONE

faisait plus frais et la nature se paraît de couleurs plus ternes à l’arrivée du crépuscule. Il était temps de rentrer.

Le pas lourd, il se dirigea vers la maison. Il sortit le matériel nécessaire pour dormir de son coffre et déposa le tout dans le salon. Soudain, l’idée de monter tout cela à l’étage lui paraissait être une tâche impossible à réaliser.

Il s’approcha de la cheminée et prépara une flambée qui, à défaut de réchauffer son cœur, réchaufferait au moins ses muscles endoloris. Il laissa les flammes s’élever et resta planté là, comme hypnotisé. Le silence de la maison était pesant et il avait besoin d’entendre une voix amie. Il s’assit à même le sol et sortit son téléphone portable de sa poche. Il pianota son numéro et attendit. À l’autre bout du fil, une voix franche, nette et directe décrocha :

— Oui ?

— Kathleen ? C’est moi… C’est O’Hagan…

— O’Hagan ? Alors ? Comment ça s’est passé ?

— Euh… Je ne sais pas… Mal, je crois… Ils rouvrent l’enquête.

— Merde !

Sa réaction le fit sourire. Kathleen Kennedy ne s’embarrassait pas de la forme quand elle avait quelque chose à dire.

— Et qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Qui va se charger de l’enquête ?

— Je ne sais pas… J’avoue que c’est le dernier de mes soucis…

— Vous voulez que je vienne témoigner ?

— Non… Non, ce n’est pas la peine. C’est gentil…

— Parce qu’il suffit d’un mot… Je ne vais pas vous laisser assumer ça tout seul. Je saute dans le premier avion pour Inverness.

— Merci Kathleen, mais j’aimerais ne pas avoir à vous demander de l’aide. Et puis, je suis si fatigué de toute cette histoire… J’aimerais autant que tout ça se termine.

— Ne vous inquiétez pas. Ils ne peuvent rien prouver contre vous.

Enfin, je crois… J’espère… Vous avez fait un travail exemplaire. Parfois je me dis…

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Le retour de la Dame Blanche

— Oui ?

— Je me dis qu’on aurait dû faire porter le chapeau à Munro. Un peu plus, un peu moins…

— Sauf que vous l’aviez déjà arrêté au moment où nous sommes partis en montagne pour retrouver Gwen.

— Oui, mais Gwen avait disparu avant. Ça aurait pu marcher si vous m’aviez écouté.

— Y’a encore trop de choses qui seraient restées inexpliquées : l’incendie de ma maison, la mort de Shaun, celle de Seamus… Tant que le juge me soutenait, j’avais une chance. Mais cet avocat a l’air d’être plus que tenace… Il a réussi à pousser le juge dans ses retranchements. Il arrivera forcément un moment où je n’aurai plus que deux options : dire la vérité ou m’enferrer dans le mensonge. Quelle que soit la solution… je crois que je vais avoir du mal à m’en sortir avec une simple pirouette.

— Vous auriez dû accepter ma proposition de venir travailler avec moi à Londres.

— Kathleen… Ça n’aurait rien changé. Et puis… vous savez très bien que ma place est ici…

— Avec elle… Je sais… Comment le prend-elle ?

— On n’a pas vraiment eu le temps d’en parler… C’est toujours si court…

Sa voix se brisa sur ces mots.

— Vous êtes épuisé, O’Hagan. Où êtes-vous ?

— Je suis à Balmore. J’ai récupéré les clés ce matin.

— Ce n’est peut-être pas la bonne solution de rester seul ce soir dans cet endroit isolé…

— À Kirkton, je serai encore plus seul. Ici, même si je ne peux pas la voir, au moins je peux me dire qu’elle est là.

— Je n’aime pas vous entendre comme ça… Vous me promettez de ne pas faire de bêtises ?

— Quelles bêtises voudriez-vous que je fasse ? Vous savez bien que je suis quelqu’un de mortellement raisonnable.

— Ce n’est pas vraiment l’image que j’ai de vous.

Il sourit à nouveau.

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— Merci, Kathleen, pour votre soutien.

— J’aurai aimé pouvoir en faire plus.

— Vous avez déjà beaucoup fait. Beaucoup plus que vous n’auriez dû d’ailleurs…

— O’Hagan, je me bats pour la justice, pas forcément pour la loi.

Ce qui s’est passé l’année dernière, aucune loi ne peut s’y appliquer. Par contre vous avez mis un coup de pied dans une fourmilière : trois avocats, un superintendant, un agent… Qui acceptera de croire que le système a été corrompu à ce point ? S’ils rouvrent l’affaire, cette fois-ci, j’ai bien peur que vous ne serviez de bouc émissaire. Et si vous dites la vérité, ils croiront que vous vous cachez derrière le surnaturel pour excuser vos crimes.

— Au départ, je vous appelais pour que vous me remontiez le moral…

— O’Hagan… Ça ne serait pas vous aider de vous cacher la vérité.

— Je sais… Je sais tout ça.

— Et vous ne voulez toujours pas que je vienne vous épauler ?

— Non… Je dois affronter ça seul.

— Ça me rappelle quelque chose. Vous n’avez pas changé…

— Vous m’aviez fait confiance alors…

— J’ai confiance en vous, O’Hagan. Ce sont les autres qui m’inquiètent…

— Merci, Kathleen…

— Vous me tenez au courant ?

— Je n’hésiterai pas, je le promets.

— Faites attention à vous.

— Vous aussi. Bonne nuit.

Il raccrocha, posa le téléphone à côté de lui et se laissa gagner par la torpeur provoquée par la chaleur de l’âtre. Il rejeta la tête en arrière en baillant, s’étira en écartant les bras, puis s’allongea à même le sol. Il glissa son sac de couchage replié en forme de polochon sous sa tête et ferma les paupières. Le sommeil ne tarda pas à s’emparer de lui, un sommeil sans rêves conscients, sans être pourtant totalement serein. Son corps fut secoué de soubresauts comme s’il se battait contre un visiteur invisible. Il marmonna quelques mots incompréhensibles avant d’être brutalement tiré de ses songes par la sonnerie stridente de son portable.

Il mit un instant à réagir avant de comprendre ce qui se passait, puis tendit la main pour saisir son téléphone dont la sonnerie s’était tue. L’enveloppe 512

Le retour de la Dame Blanche qui lui indiquait qu’il avait un message clignotait. Qui cherchait donc à le joindre à cette heure-ci ? Il pianota dans son menu et découvrit qu’une personne avait déjà laissé trois messages sur sa boîte vocale. Ça devait être urgent. Il composa le numéro du répondeur et découvrit la voix stressée de Deirdre MacMillan. Elle et son mari Peter avaient été les amis de Gwen.

Ils étaient devenus les siens après que les tragiques événements de l’an précédent.

— Patrick ? Mais vas-tu répondre à la fin ? Tout le monde te cherche !

Rappelle-moi immédiatement, c’est urgent !

Les deux autres messages étaient du même acabit et O’Hagan commença à s’inquiéter. Il n’était pas dans la nature de Deirdre de s’alarmer autant. Il décida de la rappeler sur-le-champ, malgré sa voix ensommeillée.

— Allô ? Deirdre ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Patrick ? Dieu soit loué ! Où étais-tu passé ?

— Je m’étais assoupi… Qu’est-ce qu’il y a ? Quelque chose de grave est arrivé à Peter ?

— Non, Peter va très bien. C’est… Oh, mon pauvre petit… Comment te dire ça ?

— Deirdre… Dites-moi enfin ce que vous avez à me dire !

— C’est ton père, Patrick…

— Mon père ?

O’Hagan mit un instant avant de comprendre qu’elle ne parlait pas de Michael O’Hagan, mais de William McLean… McLean… Gwen avait voulu le prévenir... Son sang se glaça.

— Patrick… La police d’Édimbourg cherche à te joindre. Le professeur McLean est mort.

— Mort ?

— Son corps a été retrouvé ce matin dans son appartement.

O’Hagan s’était redressé en sursaut devant l’horreur de la nouvelle.

Pendant plus d’un an, il avait cherché à l’éviter. Maintenant, il comprenait que c’était toute une partie de ses racines, de son histoire qui venait de disparaître avec le professeur. Ce fut à peine s’il entendit Deirdre ajouter : 513

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— Patrick, mon petit, la police d’Édimbourg voudrait que tu leur apportes ton aide.

— La police ? Mon aide ? Mais pour quoi faire ?

— La mort du professeur n’est pas naturelle, Patrick. Ton père a été assassiné…

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Le retour de la Dame Blanche 515

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REMERCIEMENTS

Le temps n’est qu’un éternel recommencement.

C’est la magie de Blackstone, mon premier roman abouti, mon mythe fondateur. Vingt-huit années que cette histoire a germé dans mon esprit et il ne cesse de me revisiter tout comme je le revisite, mon fantôme personnel, mon tatouage, mes chaînes.

Tout a commencé avec mes premiers pas en Écosse alors que je n’étais qu’une jeune lycéenne. J’ai immédiatement été envoûtée, une impression rassurante d’appartenance, de réveil, de retour à la mère nourricière.

L’Écosse a cet effet magique de vous donner l’impression de rentrer à la maison sans pour autant se dévoiler entièrement, entretenant le mystère et le désir. C’est ainsi que le personnage de Blackstone est né, que je lui ai donné vie et qu’il a grandi en prenant une place toujours plus importante, avec la sensation d’avancer dans son ombre, une protection mais aussi un démon à exorciser. Seulement, n’étant qu’à mes balbutiements dans l’écriture et du haut de l’innocence de mon adolescence, ce premier récit était bien maladroit et naïf. J’avais ressenti le besoin viscéral de l’écriture mais je faisais face à la frustration de ne pas avoir encore trouvé ma voie, ma propre voix. Et comme il est toujours des tristes sires pour décourager les élans de la jeunesse, que la publication avait beaucoup d’appelés et peu d’élus, je rangeais mon manuscrit maladroit au fin fond d’un tiroir.

C’était sans compter sur la force de vie de Blackstone qui, tel son personnage, ne pouvait se résoudre à retomber dans l’oubli. Pendant plus de dix années, il est resté enfoui. Jusqu’au jour où un de mes amis, 516

Le retour de la Dame Blanche Sébastien, m’écoute patiemment parler de ce personnage et me dit qu’il a trop de potentiel pour rester au fond d’un tiroir. J’ai résisté un moment puis acceptai finalement de ressortir le manuscrit. Malheureusement, il était bien pire que dans mes souvenirs. L’histoire tenait debout mais le style était illisible. Découragée à l’idée de le retravailler, la solution était de me poser la bonne question : pourquoi tout reprendre quand on pourrait se demander ce qu’est devenue Gwendoline Pierce après tant de temps ?

Le moment était venu de rouvrir la boîte de Pandore. Et c’est ainsi que Blackstone est réapparu dans ma vie, avec plus de force, de charisme, de maturité, comme si, lui aussi, avait grandi pendant toutes ces années d’ombre. Sébastien, Alexandra et tous mes amis revinois, je ne vous serai jamais assez reconnaissante de m’avoir redonné confiance. Il fallait la magie des Ardennes pour redonner vie au guerrier Picte.

J’ai tendance à dire, bien souvent, que mes personnages ont une vie qui leur est propre, qu’ils ne font que ce qu’ils veulent et me prennent en otage. Et c’est tellement vrai de Blackstone, de Gwendoline Pierce et de Patrick O’Hagan. J’ai eu tant de mal à les laisser partir qu’il m’aura fallu trois tomes pour en faire mon deuil. Terminer un roman a toujours été un déchirement pour moi et je n’étais pas prête à laisser partir cet univers.

Ils faisaient partie de mon quotidien, ils étaient ma bulle d’oxygène. Et puis, à l’époque, je n’envisageais pas l’édition. C’était pour les autres, pour les grands. C’est ainsi que la trilogie de Blackstone a occupé une bonne partie de ma vie pendant quasiment dix années, avec un pèlerinage troublant en 2005 où je suis retournée en Écosse pour la première fois depuis l’adolescence. Le plus déroutant était que j’avais écrit cette histoire à distance, à partir de vagues souvenirs et de recherches sur internet. Et une fois encore, la magie a opéré, des endroits que je n’avais jamais vus de ma vie étaient là, sous mes yeux, exactement comme dans mon imaginaire.

Quelle drôle d’impression d’escalader Craig Phadric ou de vagabonder au cœur de Clava Cairns et d’y retrouver mes mots, comme si la nature avait choisi de plagier mes écrits. Seul bémol à la magie : le village de Kirkton qui n’a ni église, ni pub, ni marchand de journaux, il ne s’agit que de quelques maisonnettes au cœur de la forêt.

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Mais l’appel était évident. L’Écosse m’a adoptée et j’essaye d’y retourner dès que j’en ai les moyens.

Une nouvelle page se tourne quand je décide enfin de faire le chemin de l’édition, les premiers temps, uniquement pour quelques amis. Après quelques errements à la sortie de Jusqu’à ce que la Mort nous Sépare, et les précieux conseils de Bernard, je conçois que Blackstone mérite un bel écrin. La forme est aussi importante que le fond. C’est aussi l’année où je perds une de mes racines, l’année où mon père me quitte. Et ce récit de destin et de filiation résonne avec une nouvelle intensité. Notre histoire est faite de nos choix, de qui nous sommes mais aussi de ce qui nous a été donné. Me sentant perdue dans le tourbillon de la vie avec une de mes boussoles en moins, l’idée de ce temps qui se replie sur lui-même, d’une seconde chance, de vie au-delà de la mort, devient un baume nécessaire.

C’est la raison pour laquelle la publication de 2014 et les deux tomes suivants seront dédiées au premier homme de ma vie.

Aujourd’hui, près de cinq ans plus tard, Alexandra et la collection d’Utoh aux éditions Faralonn donnent à Blackstone une nouvelle chance.

Comme le guerrier de la légende, il semble qu’il soit assez déterminé et fort pour revenir à la vie, dans ma vie, avec régularité. Ce cercle d’Ouroboros est gravé sur mon cœur, j’espère que vous saurez le graver dans le vôtre afin d’accueillir Gwen et Patrick avec bienveillance, trembler avec eux et surtout les aimer autant que je les ai aimés. En attendant de vous retrouver pour le prochain tome.

De tout mon cœur.

Caroline Kahel

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La Malédiction de Blackstone

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