Jusqu'à ce que la Mort nous sépare
Jusqu'à ce que la Mort nous sépare
Author: Caroline Kahel
Chapitre I

JUSQU’À CE QUE

LA MORT

NOUS SÉPARE

CAROLINE KAHEL

Roman

For I know, through time, we will meet again…

Chapitre I

Un grognement de douleur. Jake se recouvrit la tête avec son oreiller. Pourquoi fallait-il qu’il se laisse aller à boire autant ? La raison cette fois-ci ? Une jolie petite blonde, persuadée qu’elle devait entrer en contact avec son ex, décédé quelques mois plus tôt dans un accident de moto. Nul besoin de lui avouer que Jake lui avait joué la comédie en prétendant être entré en contact et être possédé par l’esprit de ce fameux petit ami, elle n’avait pas demandé plus de détails et s’était jetée sur lui avec avidité. Ils avaient bu à leurs retrouvailles, ils avaient fait l’amour toute la nuit et comme d’habitude, Jake s’était éclipsé au petit matin sans la réveiller, la laissant comblée et plongée dans un profond sommeil. Certains appelleraient ça de l’escroquerie. Jake voyait ça comme un service rendu, surtout quand la fille était jolie et qu’elle payait bien. C’était la meilleure arnaque qu’il ait montée depuis des années et personne ne lui demandait de comptes. Il lui avait suffi de prétendre qu’il était devin et depuis, un flot incessant de clients sonnait à sa porte jour après jour. Une simple annonce sur le net et Jake avait vu son compte en banque gonfler comme par miracle et depuis deux mois, il avait pu s’acheter ce petit duplex confortable et moderne du côté de Kensington. Le paradis sur terre. Enfin quand il n’était pas réveillé à 11 heures du matin par la sonnette stridente de l’intercom alors qu’il tenait la gueule de bois du siècle.

Il grogna encore et se retourna, luttant contre la nausée et la douleur causée par les poignards de lumière qui tentaient de transpercer ses paupières closes. La sonnette retentit à nouveau. Celui ou celle qui se complaisait à le torturer ce matin ne semblait pas décidé à abandonner. Il était pourtant persuadé n’avoir aucun rendez-vous ce matin. Il laissa échapper un juron et rejeta les couvertures.

Il allait expédier cet imbécile vite fait, bien fait. Tant pis s’il perdait un client aujourd’hui. Il pouvait se permettre de choisir sa clientèle à présent. Il se leva, les yeux à demi fermés et se dirigea lourdement vers l’escalier, descendit les marches pesamment, lâcha un autre juron quand il marcha pieds nus sur ses clés qu’il avait laissées traîner sur le sol et boita jusqu’à l’intercom. Il décrocha le combiné avec rage et aboya :

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? 

Une image se matérialisa sur l’écran de contrôle. Une femme. De longs cheveux bruns ondulant dans son dos, tournée vers la rue qu’elle semblait surveiller avec inquiétude.

Mmmm. Pas mal. Tourne-toi un peu, ma jolie…

— Monsieur Maxwell ? Jacob Maxwell ? 

Elle fit face à l’intercom et Jake put enfin découvrir de grands yeux bleus légèrement cernés, un visage fin et pale. Une vraie beauté. Peut-être cela valait-il la peine finalement de faire un petit effort.

— Oui, c’est moi. Jake le magnifique. Mais je ne prends pas de rendez-vous avant 14 heures. Pouvez-vous repasser un peu plus tard ?

— Impossible… J’ai vraiment besoin de vous parler. J’ai besoin de votre aide, c’est une question de vie ou de mort… 

Pourquoi fallait-il toujours que les femmes dramatisent ? Il inspira profondément. Maintenant qu’il était debout et réveillé, il pouvait bien la recevoir. Le temps de boire un grand verre d’eau, d’enfiler un jean et un t-shirt et il pourrait tenter de la baratiner, assez pour qu’elle revienne dans la soirée et qu’il s’occupe véritablement de son cas. Il sourit. Son bon cœur finirait par le perdre. Ou bien était-ce seulement sa libido ? Il appuya sur l’interrupteur qui déclenchait l’ouverture de la porte.

— Premier étage. La porte en haut de l’escalier. Donnez-moi cinq minutes. 

Il vit l’image de la jeune femme s’engouffrer dans le hall avec précipitation, comme si elle cherchait à échapper à la rue. Encore une folle. Il retourna vers les marches pour ramasser les vêtements qu’il avait semés sur le sol la nuit dernière, les enfila aussi vite qu’il le pouvait dans son état et n’eut même pas le temps d’aller jusqu’à la cuisine qu’il entendit les coups frappés à la porte. Tant pis, l’aspirine serait pour plus tard.

Il marcha jusqu’à la porte. Inspira profondément à nouveau pour entrer dans son rôle de devin éclairé et se para d’un sourire qu’il pensait être irrésistible. Il ouvrit et fut saisi d’un premier choc, si bien que son sourire s’effaça. Cette fille était vraiment… belle, sans aucun doute, mais il y avait plus que cela. Il avait l’habitude des jolies filles, il en avait connu des tonnes, que ce soit pendant sa carrière de flambeur, de play-boy sur la Riviera italienne ou pendant sa courte carrière de photographe de mode. Il avait côtoyé les plus beaux mannequins et son physique de beau gosse lui avait souvent valu les faveurs du plus grand nombre. Alors qu’avait donc de plus cette jeune fille au regard hanté ? Comme un air de déjà-vu ? Se pouvait-il qu’il l’ait déjà mise dans son lit dans une de ses carrières antérieures et qu’elle retombe sur lui par hasard ? Non, il avait une bonne mémoire, ce qui lui permettait de s’adapter à toutes les situations, même les plus périlleuses. Cette fille avait autre chose. Quelque chose de plus profond, de plus vibrant. Il se serait souvenu d’elle au premier regard.

— Je peux entrer ? 

Il se rendit compte qu’il était resté planté, et pour la première fois depuis longtemps, il s’était senti déstabilisé. Certainement un coup de l’alcool de la veille. C’était décidé. Il ne boirait plus… du moins, plus autant…

— Bien… Bien sûr, entrez. 

Il la laissa passer devant lui. Elle l’effleura à peine mais il se sentit électrifié, à la fois émoustillé mais aussi vaguement inquiet, comme si son corps lui hurlait de ne pas la laisser entrer, de la mettre dehors et de ne plus jamais lui adresser la parole.

— Le… Le salon est par ici… 

Elle suivit l’indication et passa devant lui. Il l’accompagna comme un automate. Il devait se ressaisir. Il ne pouvait pas décemment laisser s’échapper un joli petit lot comme ça. Au pire, il pouvait toujours essayer de la libérer de ses angoisses, effacer ces vilains cernes qui amenuisaient l’éclat de son regard bleu.

Elle se dirigea vers le canapé et s’assit en silence. Il avait fait une erreur en la laissant entrer si tôt. Son appartement méritait un peu de rangement. Ce n’était pas professionnel…

Mais elle ne sembla pas s’en offusquer.

— Un… Un café ? Un verre d’eau ?

— Non, merci. Rien.

— Vous êtes sûre ? Vous avez pourtant l’air d’avoir besoin d’un petit remontant. 

Elle se mordit les lèvres. Les larmes lui montèrent aux yeux.

— J’ai besoin de votre aide… Mon fiancé me croit folle. 

Aïe. Fiancé. Voilà un mot qu’il n’aimait pas entendre. Surtout lorsqu’il était utilisé au présent. Mais bon, au pire, s’il réussissait à l’éloigner de ce goujat, il ferait là une bonne action, non ?

Il s’assit dans le fauteuil en face et la regarda avec intensité. Ce regard qu’il avait appris à maîtriser avec les années. Ce regard qui voulait dire : Je comprends et je suis à l’écoute. Rien n’est plus important que toi à cet instant précis. Les filles fondaient à chaque fois.

Et le silence bien sûr. Il fallait que ce soit elle qui fasse le premier pas.

— Je… C’est difficile de raconter ça. Ça paraît toujours plus stupide à la lumière du jour… Je… Je ne dors plus… 

Jake sourit tendrement. Il avait bien une idée derrière la tête pour lui redonner le sommeil. Un bon sommeil réparateur après une nuit d’extase.

— Je fais des cauchemars terribles… Je… À chaque fois, je suis assassinée… 

C’était peut-être bien une douce folle après tout, son petit copain devait avoir raison. Mais bon, avec de jolies lèvres comme les siennes, il pouvait faire un effort. Et s’il ne la libérait pas de ses angoisses, il pourrait prétexter qu’il ne pouvait rien pour elle. Mais seulement après avoir goûté à ces jolies lèvres rosées.

— Mais… J’ai le sentiment… Le sentiment très fort que… Ce ne sont pas seulement des cauchemars… Vous croyez aux vies antérieures ? 

Jake sourit avec douceur. Nous y voilà. Il n’avait même pas besoin d’imaginer une histoire abracadabrante pour persuader ses clients, ils venaient eux-mêmes avec leurs propres théories. Ils étaient la proie et ils lui offraient toujours le piège parfait. C’était la meilleure arnaque qu’il ait eu le plaisir à monter. Presque trop facile. Qui pouvait lui reprocher d’abuser de leur candeur et de leur détresse quand ils souhaitaient tant être dupés et le payaient grassement pour cela, en espèce ou en nature ?

— Bien sûr… Mademoiselle ?

— Ah, oui, désolée, je ne me suis pas présentée… Nightingale… Emma Nightingale… 

Comme c’était charmant. Un rossignol. Il aurait bien du plaisir à faire chanter cet oiseau-là.

— Mademoiselle Nightingale… Emma… 

Il appuya d’une voix grave et douce sur son prénom.

— Quand ces cauchemars ont-ils commencé ? Avez-vous eu un traumatisme quelconque ? Un accident peut-être ?

— Vous non plus, vous ne me croyez pas ?

— Bien sûr que si, mais souvent, les facultés parapsychiques ont besoin d’un catalyseur, un détonateur. Moi-même, je me suis rendu compte de mes capacités après un accident de voiture. Frôler la mort nous aide parfois à percevoir ce que nous refusions d’accepter auparavant.

— C’est vrai ?

— Mais bien entendu. 

Elle sembla se détendre et sourit faiblement. C’est juste ce dont elles avaient besoin, ces filles-là. Une oreille attentive et compréhensive. Il gagnait du terrain.

— Le souci, c’est que… Je n’ai pas vraiment eu d’accident à proprement parler. Enfin, pas avant que les cauchemars ne commencent… C’est depuis que je ne me sens pas à l’aise. 

Elle se pencha vers lui sur le ton de la confidence, comme s’ils pouvaient être sur écoute. Il fallait bien avouer qu’elle semblait bien allumée, celle-là. Il avait tiré le gros lot.

— J’ai l’impression qu’on me suit. 

Mais bien sûr ! Paranoïa. La proie idéale. Tant qu’il abondait dans son sens.

— Les cauchemars ont commencé il y a trois semaines, et je ne peux plus dormir depuis. Une fois je rêve qu’on me brûle sur un bûcher, une autre, je suis enterrée vivante. Une troisième, je suis poussée du haut d’une falaise et précipitée dans le vide. Mais je ne vois jamais l’assassin. Je me réveille toujours en sursaut et je ressens la douleur. Une douleur bien réelle, physique… Regardez… 

Elle ouvrit son manteau et commença à déboutonner son chemisier. Du tout cuit ! Avait-il encore quelques préservatifs dans le tiroir de la table basse ? Il l’espérait bien. S’il perdait du temps à remonter jusqu’à sa chambre, elle pourrait se raviser.

C’est alors qu’il vit l’hématome sur son estomac, juste en dessous du sein droit. Une vilaine tache noire, comme si elle avait été violemment frappée.

— Cette nuit j’ai rêvé qu’on me poignardait. Je me suis réveillée et cet hématome est apparu. 

C’était vraiment moche. Se pouvait-il que son petit ami la batte et qu’elle s’invente ces histoires pour oublier ?

— Et votre… fiancé ? Qu’en dit-il ?

— Il est en déplacement à Paris depuis trois jours. Il ne rentre que ce soir. 

Une blessure qu’elle s’était infligée elle-même donc. C’était plus grave qu’il ne pensait.

— Et qu’est-ce qui vous fait croire à une vie antérieure ?

— À chaque fois, je suis vêtue de vêtements d’époques différentes, comme si j’étais dans un film, vous savez… 

Non, il ne savait pas mais il devait la laisser aller jusqu’au bout de son fantasme.

— Mais les rêves reviennent. Je veux dire, chaque meurtre correspond à une époque, les détails ne changent pas, ils restent immuablement les mêmes. Si ce n’était que le fait de mon imagination, des détails changeraient, non ?

— Certainement…

— J’ai peur, monsieur Maxwell… J’ai vraiment peur…

— Allons, allons, nous allons arranger tout cela. 

Elle se mit à pleurer, il comprit que c’était là sa chance. Il se leva pour aller s’asseoir à ses côtés sur le canapé. Il lui prit les mains pour la réconforter. Elle se mit à pleurer de plus belle. Il sourit et la prit dans ses bras, elle se serra contre lui… Trop facile.

C’est alors qu’il eut l’impression de recevoir une gifle, ou un coup dans la poitrine. Tout s’obscurcit autour de lui. Que se passait-il ? L’avait-elle assommé ? Était-elle de la même trempe que lui ? Une arnaqueuse hors pair qui avait profité de son point faible, elle l’avait assommé et allait lui voler tout ce qui avait le plus de valeur dans son appartement ? C’était trop fort ! L’arnaqueur arnaqué ? Jamais il n’avait pensé que ça lui arriverait. Mais pourquoi avait-il l’impression d’être debout ? Pourquoi avait-il si froid ?

Il tourna sur lui-même. Il se rendit compte qu’il n’avait pas perdu connaissance. Il était bien éveillé. Il se trouvait dehors, en pleine nuit, en pleine nature, sur une sorte de lande. Comment était-il arrivé là ? C’était dingue !

Il regarda ses mains, elles étaient gantées, il semblait porter une redingote. Une redingote ? Mais qu’est-ce que…

Il entendit un hurlement.

Il se précipita, hors d’haleine. Il perçut une luminosité à quelques centaines de mètres et il la vit. Elle était entourée de trois hommes vêtus de noir, un chapeau sur la tête. Elle portait une grande robe longue. Ils semblaient tous sortis d’un film en costumes.

— Emma !!! 

Ils se retournèrent tous vers lui. Emma se débattit de plus belle et un des hommes la frappa sans ménagement avant de la pousser. Jacob la vit disparaître si soudainement et entendit son cri si longtemps qu’il comprit. La falaise. Ils venaient de la pousser de la falaise. Les trois hommes remontèrent sur leurs chevaux et s’enfuirent. Jacob courut jusqu’à la falaise mais il ne vit rien. Que l’obscurité sinistre du gouffre. Il eut envie de hurler et recula d’horreur.

Et la vue lui fut rendue.

Il se retrouvait chez lui, Emma dans ses bras. Il la repoussa violemment et se leva, transpirant, peinant à retrouver son souffle. C’était impossible. Tout bonnement impossible. Il n’était pas un vrai médium. Il n’avait pas de visions. C’était un arnaqueur. Tout ça était insensé. Plus qu’il ne pouvait le supporter.

Emma le regarda avec étonnement.

— Quoi ? Que se passe-t-il ?

— Je… Je ne peux pas vous aider…

— Vous avez vu ?... Oui, c’est ça, vous l’avez vu !

— Non, je n’ai rien vu, je vous demande de sortir, je ne peux rien pour vous… 

Elle se leva à son tour et chercha à s’approcher de lui. Il recula comme devant une lépreuse.

Il haussa le ton.

— Je vous demande de sortir ! Vous ne comprenez pas ? Je ne peux pas vous aider ! Je ne suis pas un vrai voyant ! C’est du flan, c’est de l’arnaque, OK ?

— Pourquoi tremblez-vous autant alors ?

— Je ne tremble pas ! C’est juste que… Je n’ai jamais vu une cinglée pareille ! Votre fiancé a raison, on devrait vous enfermer et vous bourrer de médocs. Maintenant dé… dégagez avant que je ne devienne violent !!! 

Emma recula comme s’il l’avait giflée. Elle reboutonna en hâte son chemisier avec des mains tremblantes et agrippa son sac avant de se précipiter vers la porte d’entrée et sortir en la claquant. Le cœur de Jacob se serra en entendant ses pas précipités dans l’escalier. Il n’arrivait pas à reprendre son souffle. Sa tête tournait. Il se sentait coupable, proche du malaise. Sentiment qui le força à aller à la fenêtre. Il fallait la rappeler, s’excuser.

Il ouvrit la fenêtre et la vit sortir de son immeuble. Il l’appela mais elle ne l’entendit pas ou refusa de l’entendre. Elle partit en courant. C’est alors qu’il vit la voiture démarrer et la suivre. La voiture accéléra, monta sur le trottoir juste derrière elle, la frappa avec violence, la projeta dans les airs et s’enfuit avant même qu’elle ne retombe sur le sol.

— EMMA !!!! 

Jacob sortit en trombe de son immeuble, sans réfléchir et courut jusqu’à la silhouette inerte allongée sur le sol, tel un pantin désarticulé. Il se précipita à ses côtés, elle était inconsciente mais respirait encore, une large tache de sang se répandait sous sa tête. Il s’agenouilla et fit compression sur la blessure. De l’autre main, il fouilla dans sa poche et trouva son téléphone portable pour appeler les secours. Il lui fallait une ambulance au plus vite.

On avait tenté d’assassiner Emma Nightingale.

Chapitre II

— Qu’est-ce que tu as fait, cette fois ?

— Ce n’est pas moi, je te jure ! 

Jake avait relevé la tête en entendant la voix réprobatrice de son frère et il avait répondu par automatisme, comme un enfant pris sur le fait. Son frère se tenait debout devant lui, les bras croisés, la mine sévère des grands frères responsables, la lassitude et la fatigue ayant creusé des sillons sous ses yeux verts, sa mâchoire fière tendue à l’extrême. Il allait encore avoir droit à un savon.

— Je n’y suis pour rien, Adam.

— Comme les dix dernières fois, Jake. Je commence vraiment à en avoir ma claque. 

Adam soupira, laissa ses bras retomber mollement le long de son corps et vint s’asseoir à ses côtés. Jake ne le quitta pas des yeux. Il avait l’air tellement fatigué. Il avait certainement passé une nouvelle nuit blanche à traquer les criminels ou bien à classer des témoignages dans son bureau de la Met. Adam était tellement sérieux. Et il venait à son secours à chaque fois, sans faillir. Et Jake, lui, s’évertuait à se mettre dans les situations les plus critiques. Comme bien trop souvent, cet éclair de lucidité et de culpabilité ne durait jamais longtemps. Après tout, n’était-ce pas le rôle d’un grand frère d’être toujours là ? Surtout s’il était le seul parent qui vous restait ? Et c’était doublement rassurant de monter des petites arnaques quand on avait un frère qui faisait partie de l’élite de la police de la capitale.

Un jour, une des rares petites amies d’Adam l’avait traité de boulet et de parasite. Mais Adam avait alors fait son choix. C’était elle qui avait dû partir. Malgré son air de père fouettard, pour Adam, la famille était sacrée. Et Jake ne se privait pas pour en abuser.

Adam s’affaissa sur la chaise et se frotta les yeux.

— Alors ? Tu vas enfin m’expliquer pourquoi je suis obligé de te rejoindre en urgence à l’hôpital ?

— C’est cette fille…

— … Ça m’aurait étonné…

— Non, ce n’est vraiment pas ce que tu crois ! Je… Je la connais à peine ! Elle s’est fait renverser devant chez moi.

— Tu as vu l’accident depuis ta fenêtre ?

— Oui… Enfin, il faut tout de même que je te dise qu’elle sortait de chez moi. 

Adam soupira.

— C’est une cliente, je te jure ! Enfin, elle venait pour une consultation, mais je l’ai renvoyée.

— Ce n’est pourtant pas ton genre. Elle n’était pas assez à ton goût ?

— Tu veux rire ? Elle est magnifique ! C’est juste que…

— Que quoi ? 

Jake tourna la tête vers son frère et hésita.

— Franchement, au départ, je pensais que c’était une folle, mais…

— Tu peux être plus clair ? 

Jake se tut. Comment pouvait-il avouer ce qu’il avait expérimenté ? Il se leva, fit quelques pas en direction du couloir des urgences, chercha une infirmière du regard. Peut-être que s’il pouvait emmener Adam près de la jeune femme…  Si elle s’était réveillée, peut-être qu’elle pourrait lui expliquer ? Mais le couloir était désespérément vide et on lui avait formellement interdit d’y pénétrer. Il se retourna vers Adam, inspira profondément et se lança.

— Tu crois aux vies antérieures ? 

Adam ne répondit pas, les sourcils froncés, ne laissant rien paraître des pensées qui traversaient son esprit. Puis, contre toute attente, il éclata de rire.

— Non, Jake, franchement, pitié. Garde ton baratin pour les autres.

— Non, ce n’est pas du baratin… Enfin, pas cette fois ! Adam, je te jure que… 

Il se rendit compte qu’il parlait bien trop fort. Quelques visages s’étaient tournés vers eux. Il vint se rasseoir et baissa la voix pour plus de discrétion. La dernière chose dont il avait besoin à présent, c’était de perdre la clientèle potentielle du meilleur business qui existe.

— Adam, c’est incroyable mais je l’ai vue !

— Tu as vu quoi ?

— Sa vie antérieure ! Et on tentait de l’assassiner. En fait, ils ont réussi car je les ai vus la pousser du haut d’une falaise ! Enfin, eux, je ne les ai pas vus, pas clairement, il faisait nuit, mais elle, je l’ai entendue chuter. Son cri était terrifiant.

— Bon, OK, tu as pris quoi hier soir ? Coke ? Extas ?

— Je ne suis pas un toxico !

— Tu veux que je t’emmène à la boutique pour faire des tests ?

— Je n’ai pas pris de drogue hier soir !!! 

Les têtes se tournèrent à nouveau vers eux. Jake serra les dents. Il devait se maîtriser.

— Adam, regarde-moi bien. Je n’ai rien pris hier soir… Juste un peu d’alcool mais…

— Délire paranoïaque.

— Et c’est mon délire paranoïaque qui a envoyé cette fille à l’hôpital ?!

— Messieurs ? 

Les deux hommes relevèrent la tête et se trouvèrent face à un médecin en blouse verte qui venait tout droit des soins intensifs.

— Messieurs ? Lequel de vous deux a alerté les secours ? 

Jake se leva.

— C’est moi.

— Connaîtriez-vous la famille de la jeune femme ? Quelqu’un que nous pourrions prévenir ?

— Comment va-t-elle ?

— Elle est plongée dans le coma. Nous ne pouvons rien dire de plus pour l’instant.

— Je peux la voir ?

— Il serait plus sage d’avertir la famille. Vous avez au moins son nom ?

— … Euh… Nightingale…

— Comme l’infirmière ? 

Jake décida d’ignorer le petit sourire narquois et lui répondit avec la même candeur ironique pour lui signifier qu’il ne suffisait pas d’être médecin pour avoir un minimum de culture. Connard.

— Non, pas Florence. Emma… Emma Nightingale. Vous n’avez pas retrouvé son sac ? Elle avait un sac quand elle est sortie de chez moi.

— Nous n’avons rien trouvé sur elle, à part cette photo dans la poche intérieure de sa veste. 

Le médecin tendit la photo froissée et cornée. Jake repéra Emma au centre, dans les bras d’un charmant brun, une barbe de deux jours savamment entretenue, une allure athlétique, un costume clair impeccable, une coupe qui sortait tout droit des meilleurs tailleurs de Londres. Il s’agissait certainement d’une réunion de famille. Des fiançailles ? Il eut du mal à réprimer un élan de jalousie devant ce bonheur évident.

— Merde. 

Jake sursauta et se tourna vers son frère qui était soudain devenu très pâle.

— Quoi ? Tu la connais ?

— Elle, non, mais lui, tout le monde le connaît. 

Jake fronça les sourcils et se concentra sur l’homme que lui montrait Adam. Pas le fiancé, mais celui qui se tenait à ses côtés, une main chaleureusement posée sur son épaule. À peine plus âgé, un large sourire, une aisance féline. Jake ne le reconnut pas, même si son visage ne lui était pas totalement étranger, mais il était incapable de se souvenir où il avait déjà vu ce visage.

— Qui c’est ?

— Tu te moques de moi ? Sir Arthur Smithen ? Avocat ? Membre héréditaire de la Chambre des lords ? Qui vise la direction du parti conservateur ? Ça ne te dit rien ? 

Le médecin reprit la photo.

— Mon dieu, mais vous avez raison.

— Et l’homme plus jeune, c’est son frère. Alan. Alan et Arthur Smithen. Peut-être une des familles les plus influentes de Londres à l’heure actuelle. Alan est un trader très doué de la City. Il a réussi à faire fructifier la fortune de la famille. Si Arthur est élu Premier ministre aux prochaines élections, on pense qu’Alan prendra le ministère des finances. 

Jake se sentit pris de vertige. Dans quelle histoire s’était-il fourré cette fois ?

Le médecin, confus de ne pas avoir fait le rapprochement lui-même, remercia Adam et s’éloigna pour prévenir la famille. En se dirigeant vers l’accueil, il leur indiqua de ne pas bouger, que la police ne tarderait pas à arriver. Adam serra les poings et murmura entre ses dents.

— La police est déjà là, abruti. 

Puis il se tourna vers son frère.

— Tu as déjà donné ton nom ?

— Non, mais…

— Parfait, alors tu files !

— Mais…

— Tu ne discutes pas et tu files ! Est-ce que tu vas m’écouter une fois dans ta putain de vie ?! 

Jake n’avait jamais vu son frère dans une telle fureur.

— Est-ce que tu vas me dire pourquoi tu te mets dans un tel état ? 

Adam l’empoigna par la manche et l’entraîna un peu à l’écart.

— Comment cette fille est-elle arrivée chez toi ?

— Je ne sais pas, elle a sonné à ma porte ce matin…

— Qu’est-ce qu’elle te voulait ?!

— Elle me disait qu’elle avait peur, qu’elle rêvait qu’on l’assassinait.

— Elle se sentait menacée ?

— Oui, mais…

— Et le fait que justement, moi, ton frère, je sois en train d’enquêter sur Arthur Smithen, c’est une coïncidence peut-être ?!!

— Tu… quoi ?!!

— Moins fort, bordel !!! 

Adam baissa à nouveau la voix et approcha son visage de celui de son frère. Il n’était qu’à quelques centimètres mais il parlait si bas que Jake dut lire sur ses lèvres.

— C’est une affaire qui peut aller loin, Jake. Trafic d’influence, corruption, détournement d’argent public, meurtre… Et s’ils t’ont retrouvé, c’est qu’ils savent que j’enquête… Et ça veut dire que nous avons une taupe dans nos services…

— Non, non, ce n’est pas possible. Elle n’était pas là pour me piéger. Elle était vraiment effrayée. Elle… Elle était blessée, elle avait un énorme hématome sous la poitrine.

— Classique. Pour la pousser à jouer les appâts. Puis on se débarrasse des preuves gênantes pour te faire porter le chapeau et discréditer mon enquête. 

Jake sentit sa migraine redoubler d’intensité.

— Non, ça ne tient pas la route…

— Bien plus que tes conneries sur les vies antérieures ! Bon sang, Jacob ! Cette histoire est plus grave que toutes tes petites combines. Ce n’est pas la prison que tu risques cette fois mais un plongeon dans la Tamise avec pour chaussures un énorme bloc de béton ! 

Les deux frères échangèrent un regard tendu. Jake savait que lorsque son frère l’appelait Jacob, il parlait des plus sérieusement. Se pouvait-il qu’on ait cherché à le manipuler ? Lui ? Le plus grand manipulateur qu’il connaisse ?

— Tu as raison. 

Adam laissa échapper un soupir de soulagement.

— Je vais demander à être chargé de l’enquête. Je vais dire que j’ai été prévenu de l’accident par un informateur. Si nous avons vraiment une taupe dans nos services, elle ne fera pas le lien avec toi…

— … Merci… Merci, Adam… Tu es toujours là… 

Adam sourit. Son regard était plus éloquent que tous les discours. Il lui tapa sur l’épaule.

— File, maintenant. 

Encore sonné par ces révélations, Jake se dirigea vers la sortie. Il se retourna pour voir son frère se diriger vers l’accueil, rejoindre le médecin et sortir sa plaque. S’il ne pouvait pas l’entendre, il imaginait fort bien ce qu’il pouvait dire. En surface, Jake se sentait vraiment soulagé que son frère prenne tout en main. Pourquoi alors avait-il à l’arrière de sa tête cette petite voix qui lui répétait sans cesse qu’il avait tort de s’en aller ? Une intuition ? Il n’avait aucune intuition, bon sang !

Il vit son frère suivre le médecin dans son bureau. Le couloir des urgences était à nouveau désert… La tentation était trop grande… Avait-il rêvé cette nuit sur la lande ? Avait-il imaginé son cri alors qu’elle était précipitée du haut de cette falaise ? Lui avait-elle fait sentir quelque drogue hallucinogène alors qu’il la serrait dans ses bras ? Il fallait qu’il sache… Il fallait qu’il en ait le cœur net…

Il fit demi-tour et s’engouffra dans le couloir des urgences. Il ouvrit les portes les unes après les autres. Les chambres étaient toutes occupées par des patients inconscients. Emma se trouvait dans la quatrième chambre. Il ferma la porte derrière lui en hâte, le cœur battant de peur d’être découvert. Il ne savait pas s’il craignait plus que ce soit le personnel, son frère ou Lord Smithen qui le découvre. Mais lorsque son regard se posa sur Emma, il oublia tout.

Elle semblait si fragile, allongée, inerte sur ce lit d’hôpital, reliée à des machines qui l’aidaient à s’accrocher à la vie. Sa tête était enrubannée de gaze, ses paupières étaient maintenues closes à l’aide de sparadraps. Lui qui ne s’était jamais soucié que de lui-même, était touché pour la première fois par la fragilité de l’existence de quelqu’un d’autre. On lui avait raconté que les personnes plongées dans le coma pouvaient nous entendre lorsqu’on leur parlait. Il s’approcha doucement, tira une chaise et s’assit à côté d’elle.

Qu’avait-elle de plus que les autres ? Pourquoi ne pouvait-il pas suivre le conseil de son frère et partir ? Partir loin et oublier ?

— Emma ? 

Il avait chuchoté mais sa voix résonna dans la pièce. Il regarda par-dessus son épaule, de crainte d’avoir alerté les infirmières. Mais seul le bip électronique des machines lui répondit.

Il hésita avant de prendre sa main dans la sienne. Il redoutait ce contact. Il redoutait d’avoir une nouvelle vision. Il redoutait encore plus ne pas en avoir.

Il posa sa main à côté de la sienne sur le drap. Il s’approcha timidement. Encore. Encore. Jusqu’à ce que leurs doigts se frôlent. Puis il inspira profondément et s’empara de sa main molle et inhabitée. Rien. Il se sentit vide tout à coup. Il n’était qu’un imposteur et il avait réussi à se tromper lui-même. Il serra la main plus fort, posa sa tête sur le lit et ferma les yeux pour contenir l’amertume de la déception.

— Je suis désolé, Emma…

— Oh Jacob, tu m’as retrouvée… 

Il sursauta. Venait-elle de lui parler ? Avec cette voix désincarnée ?

— Emma ? 

Il scruta son visage, prêt à décrypter tout indice qui signifiait qu’elle se réveillait. Rien. Pourtant il n’avait pas rêvé, cette fois ?

— Emma ? 

Il ferma les yeux à nouveau et serra sa main plus fort. Il fut pris de vertiges et de nausées. Il eut l’impression de chuter sans pouvoir dire s’il était encore assis sur la chaise de la chambre des urgences ou non.

Une lumière, un scintillement, des ombres, une douce brise, un parfum. Un doux parfum de fleurs et d’herbe fraîchement coupées, le bruit d’un ruisseau dans le lointain. Un feuillage. Un feuillage qui bruisse dans le vent et les rayons du soleil qui décomposent la lumière en un kaléidoscope de bleu, de vert, de rose, de jaune. Un visage. Un visage au-dessus du sien. Un sourire. Des lèvres tendres.

— Tu m’as retrouvée, Jacob…

— Emma ? 

Un rire. Un rire cristallin. La sensation de son corps sur le sien et un désir nouveau alors qu’elle l’embrasse.

— Ne pars pas retrouver ton frère, Jacob. On dit qu’une famille juive a été sauvagement assassinée du côté de Norwich. Partout dans le pays, on s’en prend aux juifs. On dit que vous êtes responsables des malheurs de nos croisés. Au moins, ici, à Londres, tu peux te fondre dans la masse… et tu peux rester près de moi… Oh, Jacob, si tu savais combien j’ai besoin de toi… 

Une famille juive ? Norwich ? Des croisés ? De quoi parlait-elle ?

— Je sais que le roi Jean aura besoin de plus de bateaux s’il veut mener sa guerre sur le continent et je sais que toi et ton frère êtes les meilleurs, mais si tu t’en vas, si tu pars pour Portsmouth, je n’y survivrai pas… 

Ses baisers se firent plus insistants et ses caresses plus hardies. Comment lutter, alors qu’il sentait sa poitrine gonflée sous l’étoffe de sa robe se comprimer contre son torse et qu’il sentit sa main descendre entre ses cuisses. Il fit un bond et s’écarta.

— WOW ! Oh… ça ne va pas un peu vite, là ?! 

C’est alors qu’il la vit vraiment pour la première fois, assise sur le sol, l’air perplexe, ses cheveux bien plus longs, descendant en cascade sur ses épaules, des fleurs et des herbes enchevêtrées, une longue robe brodée aux manches évasées. Elle ressemblait à l’Ophélie de Millais, le rouge aux joues en plus et un regard lascif qui contredisait toute l’innocence que l’on prêtait au personnage de Shakespeare. Soit il s’agissait d’un bal masqué ou bien il n’était pas au 19e… Ni au 21e…

— Un peu vite ? Ce n’est pas ce que tu m’as dit la dernière fois !

— Parce que tu… on… nous…

— Jacob ? Tu es bien étrange…

— En quelle année sommes-nous ?

— Jacob, que veux-tu dire… ?

— Quelle année ?!

— Mais 1205 ! Comme hier et comme demain, Jacob !

— 1205 !

— Jacob, si c’est un jeu de ta part pour trouver une excuse afin de m’abandonner ici et retrouver ton frère après avoir obtenu ce que tu voulais de moi…

— Non, non, Emma. Ce n’est pas ça… 

1205. Même si c’était tout bonnement incroyable de se dire qu’ils s’étaient croisés trois fois au cours de leurs vies multiples, dans cette vie-ci, le Jake de l’époque avait l’extraordinaire chance de l’avoir à lui. Et si cela ne devait lui arriver qu’une seule fois, il ne pouvait décemment pas gâcher la seule chance qu’il aurait peut-être jamais. Il s’ordonna de se calmer. Inspira profondément et posa à nouveau les yeux sur elle.

— Qu’est-ce que tu es belle… 

Elle sourit à nouveau et l’embrassa avec une infinie douceur.

— Je t’aime, Jacob… Et peu importent les menaces de ma famille… S’il le faut je m’enfuirai avec toi… 

Il l’enlaça et l’embrassa avec plus d’ardeur, sentant le désir lui tourner la tête.

— Qu’est-ce que vous faites là !? 

Jake faillit en tomber de sa chaise. Ce retour brutal dans le présent le laissa un instant désorienté. Il se retourna et vit qu’Arthur Smithen était entré en compagnie du médecin. Son regard plongea sur son entrejambe, priant que son érection ne l’ait pas suivie elle aussi au fil des siècles. Il lâcha la main d’Emma pour poser les siennes négligemment sur ses cuisses.

— C’est le jeune homme qui a été témoin de l’accident de mademoiselle Nightingale, monsieur. C’est lui qui a alerté les secours. 

Smithen se départit de son regard soupçonneux et afficha un sourire de candidat politique.

— Vraiment ?! Alors nous vous devons une fière chandelle. Arthur Smithen. Monsieur… ? 

Pas la main. Pas la main.

— Euh… Jake M… Mulligan… Jake Mulligan.

— Enchanté, monsieur Mulligan et encore merci. 

Aïe. Il lui tendait la main. Il ne pouvait pas ne pas la serrer. Le tout était d’attirer son attention sur le haut de son corps. Il se leva rapidement, s’approcha et serra la main énergiquement.

— Mais tout le plaisir est pour moi, sir Arthur. Non, franchement, je n’pensais pas que la d’moiselle était en famille avec quelqu’un d’aussi influent que vous, laissez-moi vous dire toute mon admiration pour vot’ travail. 

Il avait réussi sa manœuvre. Smithen, flatté, le regardait droit dans les yeux.

— C’est très aimable à vous, monsieur Mulligan.

— Mais maintenant qu’vous êtes là, j’vais vous laisser en famille. J’espère que votre dame s’en r’mettra.

— C’est la fiancée de mon frère…

— Alors tous mes vœux de bonheur à vot’ frère. Tenez-moi au courant surtout, j’laisserai mes coordonnées à l’accueil.

— Attendez ! Vous avez été témoin de l’accident ?

— Oh, de si loin, m’sieur. Les chauffards, si vous saviez, c’est un fléau. Mais j’suis convaincu qu’avec vot’ influence et vot’ expérience, tout ça changera quand vous s’rez à la tête de not’ gouvernement.

— N’allons pas si vite en besogne, monsieur… ?

— Mulligan. Avec deux L. C’est Irlandais, m’sieur.

— Mulligan… Je me souviendrai de ce nom, soyez-en sûr… 

Jake afficha son plus beau sourire de bluffeur de poker.

— J’en s’rai flatté, m’sieur. Encore tous mes vœux et bonne chance pour la p’tite dame. 

Et il sortit avant que Smithen ne puisse ajouter autre chose. Il accéléra le pas. Ses réflexes de survie lui avaient à nouveau sauvé la mise. Il avait pensé à donner une de ses fausses identités. Il avait un peu forcé le trait mais Smithen n’y avait vu que du feu. La décharge d’adrénaline dans ses veines lui donna l’impression d’être invincible. Et il n’était pas fou. Il avait bien eu une vision. Et elle l’avait embrassé…

— Mais bon sang, qu’est-ce que tu fous encore là !!! 

Il ne sut dire si ce fut l’adrénaline ou son érection qui redescendit le plus vite en entendant la voix de son frère alors qu’il passait la grande porte en verre de l’hôpital.

— Dans la voiture ! Grimpe ! Et vite ! 

Jake obéit tandis que son frère s’installait derrière le volant. Il n’essaya même pas de dire quoi que ce soit tant Adam avait l’air furieux. Les pneus crissèrent et la vieille voiture de fonction laissa un épais nuage noir derrière elle. Ils n’échangèrent pas un seul mot, jusqu’à ce qu’Adam ne s’arrête devant la porte de son immeuble.

— Tu… Tu ne te gares pas ? Tu ne veux pas monter un instant ?

— Je n’ai pas le temps.

— Adam, il faut que je te parle.

— Si c’est encore pour me raconter tes histoires…

— Tu veux peut-être me voir traîner du côté de l’hôpital ? 

Adam cramponna le volant et chercha à se contenir.

— Adam… S’il te plaît… Je n’ai jamais été aussi sérieux de ma vie… Donne-moi quelques minutes, tu veux bien ? 

Adam soupira, passa une main lasse sur ses yeux puis se résigna.

— Tu fais chier. 

Il trouva une place assez facilement, paradoxalement pour cette heure de la journée. Tandis qu’ils se dirigeaient vers la porte de l’immeuble, Adam ralentit le pas.

— C’est là-bas que ça s’est passé ?

— Oui, on voit encore les traces de pneus sur le trottoir. 

La curiosité était trop forte. Jake savait que son frère ne pourrait pas y résister. Voir les lieux du crime. S’imprégner de la scène. Peut-être trouver un indice que ses collègues auraient pu laisser passer, surtout s’ils considéraient l’événement comme un accident de la circulation et non comme le lieu d’une tentative d’assassinat.

Ils n’avaient même pas pris la peine de sécuriser le périmètre.

Jake observa son frère avec envie. Son professionnalisme. L’étincelle dans son regard. Adam était dans son élément. Il avait trouvé sa voie, lui. Ce n’était pas un raté. Il fallait qu’il lui prouve qu’il n’en était pas un non plus.

Adam s’agenouilla là où il imagina le choc d’après les indices au sol, regarda d’un côté de la rue, puis de l’autre. Il se releva, fit quelques pas. Examina la route. Recula de quelques pas. Sembla réfléchir pendant ce qui parut à Jake une éternité.

— Tu es sûr qu’elle avait un sac à main en sortant de chez toi ?

— Sûr.

— Qu’avait-elle dans ce sac ?

— Tu me prends pour un voleur de bas étage ? Je n’ai pas fouillé dans son sac.

— En tout cas, elle devait avoir quelque chose d’assez précieux pour que la voiture freine, recule et s’en empare. Regarde les traces de pneus. 

Jake suivit la main d’Adam qui lui désignait les différentes traces. Il avait raison. La voiture devait avoir reculé pendant qu’il descendait de chez lui.

— Tu veux bien me croire quand je te dis qu’on a essayé de la tuer ?

— Je n’ai jamais douté de toi pour ça… 

Le silence qui suivit était assez clair. C’était pour tout le reste qu’il doutait de lui.

— Montons chez toi un instant, il faut que je te parle de mon enquête. 

Jake hocha la tête d’un air grave. Il sortit les clés de sa poche et passa devant. Il laissa son frère entrer le premier et referma la porte derrière lui.

— Tu veux boire quelque chose ?

— Non, jamais pendant le service. 

Bien sûr, saint Adam ne dérogeait jamais à la règle.

— Je te proposais un verre d’eau.

— Non merci, ça ira.

— Eh ben moi je vais en prendre un, avec deux aspirines. J’ai un sacré mal de crâne.

— Faudrait que tu lèves un peu le pied, Jake. Tu ne rajeunis pas. 

Touché. Jake sourit à son frère qui lui sourit en retour. Au moins, leurs sempiternelles chamailleries détendaient l’atmosphère.

Jake passa dans la cuisine et tandis qu’il cherchait où il avait bien pu ranger l’ibuprofène, il lança :

— Alors ? Comment tu t’es retrouvé à enquêter sur la famille Smithen ? 

Adam ne répondit pas, si bien que Jake eut l’impression qu’il lui avait faussé compagnie, mais quand il sortit de la cuisine, il était toujours debout devant le canapé, le regard perdu dans le vague.

— Je ne sais pas si je devrais te raconter tout ça…

— Si ta théorie se confirme et qu’ils cherchent à t’atteindre à travers moi, autant que je sois au courant, non ? 

Adam soupira et s’affala dans le canapé.

— Les Smithen sont une des plus anciennes familles d’Angleterre. Leur lignée remonte à l’invasion normande. Des gens de relations et de pouvoir. Pas des gens qu’on accuse à la légère, si tu vois ce que je veux dire.

— Tu veux dire qu’on t’a déjà fait comprendre de lâcher l’affaire ? 

Adam leva les yeux et hocha la tête.

— Mais comme tu es aussi têtu que moi, bien sûr, tu n’en as fait qu’à ta tête.

— Ce que je t’ai raconté tout à l’heure, le trafic d’influence, les détournements de fonds, la corruption… Tout ça, j’en suis persuadé, ce n’est que la partie visible de l’iceberg.

— Marché d’armes ? Trafic de drogues ? Prostitution ?

— Je n’ai rien de probant à l’heure actuelle. Tout ce que je sais c’est que la situation du petit frère à la City est la position rêvée pour du blanchiment d’argent et que les services de la brigade financière refusent de s’en mêler.

— Ils ont refusé ? Comme ça ?

— Pas ouvertement, tu sais bien comment ça marche, mais on refuse de me recevoir, on prétend avoir perdu mon dossier… La semaine dernière, j’ai été convoqué par mes supérieurs et on m’a officieusement demandé d’oublier cette affaire, on m’a fait comprendre que cette enquête commençait à agacer dans les hautes sphères.

— Et tu crois que cette histoire a été montée de toutes pièces pour t’éloigner de l’affaire ?

— Ce n’est pas évident pour toi ? Ils cherchent à me faire renoncer. Ils cherchent donc un moyen de pression. Quel meilleur moyen que de s’en prendre à ma famille ? Surtout s’ils ont mené leur petite enquête et qu’ils en savent un peu plus sur ton passé…

— Quoi, mon passé ?!

— Mais enfin Jake, ne me pousse pas à te rappeler des choses désagréables.

— Comme quoi, par exemple ? Le vilain petit canard de la famille ? Quelle honte ! Le grand policier et son fardeau de petit frère qui ne sait rien faire d’autre que de lui pourrir la vie !

— Oh ça suffit, hein, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

— Mais si justement, c’est bien ce que tu voulais dire ! Je ne suis pas irréprochable, c’est vrai ! J’ai fait des erreurs ! Je ne suis pas un monstre de vertu comme le grand Adam Maxwell !

— Je dis simplement que ce genre de personne n’hésitera pas à s’engouffrer dans la moindre faille pour me faire lâcher ! Et je refuse qu’on s’en prenne à mon petit frère ! 

Le ton était monté et les dernières paroles d’Adam les avait laissés sans voix tous les deux. Jake, la gorge serrée vint s’asseoir à côté de son frère.

— Et si tu me laissais t’aider ?

— Hors de question !

— Adam, est-ce qu’une fois, une seule fois dans ta putain de vie, tu vas me faire confiance ?! 

Adam s’apprêtait à lui répondre mais leurs regards se croisèrent et il comprit que son frère avait besoin qu’il l’écoute.

— Je ne suis pas fou, Adam… Je ne suis sous l’influence d’aucune drogue, d’aucun psychotrope, je te jure… Et je pense que cette fille m’a dit la vérité, elle n’a pas été envoyée par son fiancé, elle est venue vers moi parce qu’elle est véritablement en détresse… Pourquoi moi ? Je suis certainement naïf mais je suis persuadé que ce n’est pas un hasard… 

Jake leva la main avant qu’Adam ne puisse l’interrompre.

— Je ne te parle pas de machination… Je te parle de destinée…

— Bon sang, Jake, ton business a vraiment fini par te monter à la tête. La destinée n’existe pas et il n’y a pas d’autre vie que celle que nous vivons au temps présent, et je n’ai pas envie que la tienne s’écourte parce que tu auras poursuivi une chimère…

— Mais ça a recommencé, Adam ! Dans cette chambre d’hôpital. J’ai posé ma main sur la sienne et ça a recommencé !

— Tu l’as encore vue tomber de la falaise ?

— Non, cette fois-ci, elle était dans mes bras.

— Oh Jake, sale pervers.

— Non, pas à l’hôpital ! Elle était dans mes bras, dans une autre époque. Elle et moi. On se connaissait déjà !

— Ne me dis pas que je vais devoir te faire interner.

— C’était comme un vertige. J’ai posé ma main et c’est comme si je perdais connaissance, tout en en ayant conscience, un glissement, une chute, et puis la plus merveilleuse des visions, son visage au-dessus du mien… Et ses mains sur…

— Jake !

— OK, OK, tu n’as pas besoin de savoir ça, mais c’était réel, Adam. C’était bien réel. 

Jake voyait bien que son frère était déchiré entre ses convictions et l’envie de croire son frère. En tout cas, de lui faire plaisir. Cela dut lui demander un immense effort mais il finit par lui demander.

— Tu veux dire que… Si tu poses la main sur moi… Bam, tu vas avoir une vision de ma vie antérieure ?

— Je… Je ne sais pas comment ça marche, c’était la première fois pour moi. Tous ces mois à faire semblant et voilà que ça me tombe dessus ! C’est quand même drôle, non ?

— Ce n’est pas le mot que j’aurais choisi…

— Oui, bien sûr… Enfin, je… 

Jake ricana nerveusement et avala ses cachets. Cette migraine allait le tuer avant Smithen s’il ne les prenait pas. Il faillit avaler de travers quand il entendit son frère lui demander :

— Tu essaierais avec moi ? 

Il leva les yeux vers son frère, s’attendant à déceler sur son visage une moue moqueuse. Non, Adam avait l’air des plus sérieux. Il donnait une chance à son frère de le convaincre. Jake sentit la pression monter en lui. Ça serait certainement la seule chance qu’il aurait jamais.

— Tu veux… que j’essaie avec toi ?

— Si tu as développé des talents psychiques, ça devrait fonctionner sur tout le monde, non ? 

Il accompagna la prononciation du mot psychique du geste symbolique des guillemets, preuve qu’il n’était toujours pas convaincu, mais qu’il voulait lui laisser le bénéfice du doute. Jake ne pouvait pas se tromper.

— OK… 

Il regarda ses mains. Essaya de se remémorer s’il avait fait un geste quelconque avant de toucher Emma. Comme il n’arrivait pas à se souvenir, il opta pour se frotter les mains, comme il l’avait vu faire dans les films.

Il inspira profondément. Regarda son frère. La panique se saisit de lui. Malgré tout il posa sa main sur celle de son frère, le cœur battant. Puis il ferma les yeux. Et attendit… Attendit encore… Mais rien ne vint. Il ferma les yeux plus fort, retint des larmes de frustration. Malgré ses efforts, il se sentit vide, nul, inutile.

Il rouvrit les yeux et lut la résignation sur le visage de son frère. C’était plus qu’il ne pouvait supporter. Il se leva et vint se poster devant la fenêtre. D’une voix faible et tremblante, il dit :

— Je te jure qu’avec elle, ça a marché… 

Il entendit son frère se lever derrière lui, faire un pas dans sa direction puis s’immobiliser, hésiter.

— Je te crois, Jacob… 

Jake serra les poings. Il entendit son frère sortir et refermer doucement la porte derrière lui. Il le vit sur le trottoir en bas, allumer une cigarette, tirer longuement dessus avant d’expirer la fumée, puis s’éloigner en direction de la voiture. À aucun moment, Adam ne leva la tête vers la fenêtre.

Jake posa son front sur la vitre et ferma les yeux. Jamais il ne s’était senti aussi minable de sa vie.

— Je te montrerai, Adam… Je te montrerai… 

Chapitre III

— Attention ! Baisse-toi ! 

Un réflexe de survie le fit obéir et il n’eut le temps que de percevoir le fracas du métal au-dessus de sa tête. Il roula sur le sol, la tête la première dans la boue.

Il sentit une main l’attraper par le col et le soulever de terre comme s’il n’était qu’une plume.

— On peut savoir à quoi tu joues ? 

Totalement désorienté, il reconnut pourtant l’homme qui venait de lui sauver la vie.

— Adam ? 

Mais Adam ne lui prêtait plus attention. Il leva son épée sur sa gauche et empêcha une lame immense de le couper en deux.

— Si tu pouvais te réveiller et ne pas me laisser combattre tout seul ? Ces satanés Saxons ne sont pas là pour une discussion courtoise ! 

Il transperça de part en part un autre attaquant sur sa droite.

— Tu as pris un coup sur la tête ou quoi ?

— Mais je ne sais pas me battre ! 

Adam éclata de rire et taillada un autre assaillant. Ce fut à ce moment que Jake se rendit compte que tous deux étaient vêtus d’une armure souillée de boue et de sang. En fait, tout le monde autour de lui était vêtu de même. Il était sur un champ de bataille.

— C’est dingue !!!

— Derrière toi ! 

Jake se retourna et se retrouva face à un assaillant qui le dépassait bien de deux têtes, à moitié édenté et un regard de fou. Paralysé, il se contenta de hurler et Adam para à nouveau un coup qui aurait pu lui être fatal. Puis il l’attrapa par le bras et battit en retraite à l’arrière de leurs lignes. Une fois en sécurité relative près d’un gros chêne, il se tourna vers lui.

— Jacob, bon sang, que fais-tu donc ? Nous n’avons pas traversé la mer pour nous arrêter en si bon chemin ! Le duc Guillaume est sur le point de remporter la victoire et tu sais qu’il sera généreux envers les plus braves d’entre nous ! Nous devons lui montrer qui nous sommes !

— Adam, je ne comprends rien à ce que tu me dis, on est où là ? 

Cette fois-ci, Adam sembla vraiment inquiet.

— On est à Hastings, Jacob !

— Hastings ? En 1066 ? J’ai encore remonté dans le temps ?! Ah tu me crois alors maintenant, hein ?

— Mais qu’est-ce que tu racontes ?! Tu as perdu l’esprit, c’est ça ?! 

Une clameur monta de la ligne de front. Adam semblait tiraillé entre l’inquiétude pour son frère et son envie d’en découdre.

— Il faut y retourner ! Ou le duc ne nous remarquera pas ! Le combat touche à sa fin ! C’est notre seule chance ! Viens ! 

Et Adam l’entraîna à sa suite au beau milieu du carnage. Jake para comme il put. Chaque assaut était asséné avec une telle violence qu’il vibrait de la tête aux pieds et aucun de ses coups ne touchait son but. S’il ne fut pas atteint immédiatement, ce fut uniquement grâce à une chance insolente et à l’art de son frère qui se battait avec maestria.

— JACOB ! ATTENTION ! 

Jake n’eut pas le temps de se rendre compte de quoi que ce soit, la hache lui aurait fracassé le crâne si Adam ne s’était pas interposé. Mais il n’avait pas eu la force de parer le coup cette fois-ci et la hache se figea dans sa poitrine. Le temps sembla se suspendre. Adam regarda la hache avec incompréhension et se mit à cracher du sang. Jake comprit alors que son frère s’était sacrifié pour lui sauver la vie. Un cri déchirant lui échappa et d’un seul coup de cette épée qu’il avait trouvée si lourde jusqu’ici, il trancha la tête de celui qui venait d’assener un coup fatal à son frère.

— ADAM ! NOOOOON ! 

Il se redressa en sueur, totalement nu sous ses draps, le cœur battant si vite qu’il aurait pu lui sortir de la poitrine, hurlant encore le nom de son frère.

Adam. Adam était mort. Non, ce n’était pas possible. Non, c’était juste un rêve. Un putain de rêve. Un rêve de la bataille d’Hastings en 1066… Un rêve ?... Ou une vision du passé ? Putain de bordel de merde, il avait recommencé ! Et sans Emma cette fois ! Il l’avait fait tout seul !!!

— J’y suis retourné ! J’y suis retourné tout seul ! Merde, faut que j’appelle Adam ! 

Il roula hors de son lit, se prit les pieds dans son drap et s’étala de tout son long sur le parquet.

Il s’agrippa au premier objet afin de se relever et eut l’impression de recevoir une gifle. Et il se vit, là devant lui, sur cette chaise qu’il avait agrippée, totalement nu, en train de faire l’amour à cette petite blonde. Il lâcha la chaise et se cogna la tête contre son lit et en agrippant le montant, cette fois-ci ce fut cette brune superbe qu’il vit. Merde, merde, merde, qu’est-ce qui lui arrivait ? Il lâcha le lit et ne toucha plus rien. Il attendit une seconde, puis deux. Rien. C’était la panique, rien que la panique… Calme-toi, Jake, calme-toi !

Il attendit que son rythme cardiaque ralentisse et tenta d’attraper son caleçon, mais cette fois-ci il se retrouva dans la cabine d’essayage d’un magasin de mode du centre-ville avec la vendeuse. Il le lâcha par réflexe et se retrouva dans sa chambre.

— Mais qu’est-ce qui m’arrive, bordel ! 

Sa voix trahissait sa panique. Il ne pouvait rien toucher sans qu’une vision ne s’impose à lui. Il resta donc immobile au centre de sa chambre, nu comme un ver et totalement paniqué à l’idée de bouger. Ironie du sort puisqu’il vivait depuis près de deux ans en prétendant avoir des visions et en ce moment bien précis, il aurait donné tout ce qu’il avait pour ne pas être frappé par cette malédiction.

Il fallait qu’il appelle Adam. Il fallait qu’il lui parle. Mais comment faire puisqu’il ne pouvait rien toucher ?... Des gants. Il lui fallait trouver ses gants de cuir. Où étaient-ils ? Il tourna sur lui-même. Où donc avait-il bien pu mettre ses gants, ses putains de gants de cuir !!!

Il devait se calmer. Il cédait à la panique et ça ne le ferait pas avancer.

Dans le tiroir de l’entrée. Ils étaient forcément là-bas.

Il descendit en trébuchant, les mains serrées sous ses aisselles pour ne rien toucher. Il hésita à tirer le tiroir puis se résolut à attraper la poignée avec les dents. Malheureusement le tiroir était un capharnaüm et il se maudit d’être aussi désordonné. Les mains en l’air, il fouilla avec son nez et les trouva enfin, ses gants. Quand il les saisit, il fut à nouveau soumis à une vision qu’il ne désirait pas. Il ne se souvenait d’ailleurs pas avoir fait ce genre de choses avec ces gants. Il les enfila à la hâte et la vision disparut. Il reprit son souffle et aperçut son reflet dans le miroir du meuble d’entrée. Pathétique. Si ses conquêtes l’avaient vu ainsi, nu comme au premier jour, portant seulement une paire de gants de cuir noir, dégoulinant de sueur, échevelé et le regard d’un fou, elles n’auraient pas manqué de se moquer de lui. Ou bien elles auraient eu la peur de leur vie.

Il attendit encore un instant, pour être certain d’être remis de ses émotions, puis il toucha le premier objet à sa portée… Rien… Ça fonctionnait. Les gants faisaient office de protection. Il s’écroula de soulagement. C’était un cauchemar. Ça ne pouvait être qu’un cauchemar. Ces choses-là n’arrivaient pas dans la réalité… N’est-ce pas ?... Il n’avait aucune envie de le vérifier… Adam, il devait appeler Adam.

Non, à cette heure-ci, il ne lui répondrait pas. Ou, si même il le faisait, il lui raccrocherait au nez après les premières phrases.

Pas le choix, il devait aller le rejoindre. Mais où ? Chez lui ? Au commissariat ? Calme-toi, Jake ! Calme-toi !!!

Il inspira profondément. S’habiller. Tout d’abord s’habiller et puis il aviserait ensuite. Il se releva difficilement, courbatu comme s’il avait couru un marathon et remonta les marches jusqu’à la chambre. Il s’habilla dans un état second et se retrouva aussi perdu après avoir terminé. Il s’assit sur son lit et se sentit submergé par une vague d’émotions contradictoires. Il venait de vivre la mort de son frère et il s’en rendait compte seulement maintenant. Et c’était par sa faute. Le Jake de l’époque devait savoir se battre. Adam n’avait pas eu à se sacrifier pour lui. En retournant dans le passé, n’avait-il pas changé les choses ? Oui, comme dans ces films de science-fiction. On ne pouvait pas voyager impunément dans le temps sans qu’il n’y ait des conséquences dans le présent. L’angoisse enfla tant qu’il n’arrivait plus à respirer. Il saisit son téléphone et composa le numéro d’Adam.

Le téléphone sonna une première fois. Une seconde.

— Décroche ! Décroche ! 

Une troisième fois. Une quatrième.

Jake commença à trembler. Il ne pouvait pas avoir changé le présent au point d’avoir effacé son frère, au moins on lui répondrait que le numéro n’était pas attribué ou quelqu’un d’autre répondrait, non ?... Décroche, bordel !

— … Allô ?... 

Jamais il ne fut si heureux d’entendre la voix empâtée de son frère.

— Adam ! Dieu merci tu es vivant !

— Jake ?! Bon sang, tu sais l’heure qu’il est ?!

— Tu es chez toi ?

— Jake, quelle heure est-il ?... Putain, trois heures. Je ne suis couché que depuis une heure ! Ça ne pouvait pas attendre demain matin ?

— J’arrive !

— Jake, non ! Il est… 

Jake lui raccrocha au nez, le cœur léger et à nouveau excité à l’idée de raconter ce qu’il venait de vivre. Il dévala les escaliers, agrippa sa veste, ferma la porte derrière lui et récupéra sa voiture dans le garage du sous-sol. Il fit vrombir le moteur de son petit speedster et sortit en trombe dans les rues londoniennes. Il adorait conduire en pleine nuit, il pouvait pousser les limites de son petit joujou, la seule chose à éviter c’était les patrouilles de police et les radars fixes. Mais la décharge d’adrénaline récente lui faisait oublier tout cela. Il se sentait plus vivant que jamais. Invincible. Il arriva en bas de l’immeuble de son frère en un temps record. Adam vivait dans un petit appartement de la proche banlieue. La seule chose qu’il pouvait se permettre de louer tant les loyers avaient augmenté. Certes, le quartier n’était pas franchement des plus coquets mais il était relativement calme et un policier pouvait y vivre sans se retrouver avec des insultes graphées sur sa porte et ses pneus crevés.

Jake se gara plutôt facilement et monta les marches qui menaient à la porte d’Adam quatre à quatre. Il frappa frénétiquement.

La porte s’ouvrit sur un visage hostile.

— Jake, je te jure que si ce n’est pas une question de vie ou de mort, je te tue… 

Mais Jake l’ignora et entra comme s’il était chez lui, se dirigea vers le bar et sortit deux verres.

— Mon pote, je n’ai jamais été aussi heureux de te voir et il faut qu’on boive à ça ! 

Il s’interrompit, la bouteille de whisky entre les mains.

— Tu n’es pas tout seul ? Je n’ai rien interrompu, j’espère ? 

Adam laissa échapper un rire désabusé et vint s’écrouler dans le canapé.

— Comme si j’avais le temps pour ça en ce moment… Bon, on peut savoir ce qui t’arrive ? Tu as dévalisé une bijouterie ? 

Jake leva un sourcil.

— Une bijouterie ? Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

— Tes gants de cuir. À part cacher tes empreintes pour un crime, je ne vois pas vraiment l’intérêt de porter des gants de cuir en plein mois de mai ? 

Jake sourit, finit de servir les verres et en tendit un à son frère avant de s’asseoir à ses côtés. Il trinqua avec un large sourire et adopta une allure de conspirateur.

— J’y suis arrivé tout seul !

— À quoi ?... Jake, si c’est salace, il est soit trop tôt ou trop tard pour moi, on ne peut pas voir ça demain ?

— Non, tu n’y es pas, je veux dire… J’y suis vraiment arrivé… Cette nuit… Sans Emma. 

Adam soupira. Il avait pensé que cette lubie passerait vite à son frère. Ce n’était pas le cas de toute évidence.

— Ah non, tu ne vas pas me dire que…

— Non, il faut que tu m’écoutes, c’est dingue, ce n’est pas elle que j’ai vue. C’était toi et moi !

— Toi et moi ?

— Oui, et on était en armure et on se battait ! On était à la bataille d’Hastings ! On était du côté des Normands, tu y crois ça ?

— Et bien sûr, tu dormais ?

— Oui, mais c’était tellement réel, j’y étais !

— Tu n’as pas pensé que c’était juste un rêve, non ?

— Non, cette fois, non ! Quand je me suis réveillé, j’ai eu des visions ! Tout ce que je touchais, ça me renvoyait à un moment du passé, c’était dingue, au point que j’ai dû isoler mes mains, attends, je vais te montrer ! 

Jake retira son gant droit frénétiquement et regarda son frère, la main suspendue en l’air.

— Je… Je dois te dire aussi que… Je ne sais pas comment te dire ça, Adam, mais… Je t’ai vu mourir sur ce champ de bataille. 

Devant son air soudainement grave, Adam fut pris de doute. Il savait que son frère était un bluffeur professionnel mais il le connaissait trop bien pour savoir qu’en ce moment il disait la vérité. Il retint son souffle.

— Tu dis que dans ta vision, tu m’as vu mourir ?

— C’est ma faute, Adam… Qu’est-ce que tu veux, je me suis retrouvé d’un coup au cœur de cette bataille, je n’ai jamais tenu une épée de ma vie, j’allais me faire massacrer… Et puis tu m’as sauvé la vie… En sacrifiant la tienne… 

Adam déglutit.

— Tu n’as pas de meilleures nouvelles à m’annoncer à trois heures et demie du mat ?

— Et maintenant, je veux vérifier que mon incursion dans le passé n’a pas eu d’autres incidences pour toi,… tu veux bien ? 

Adam sentit l’angoisse l’étreindre. Il refusait de croire que c’était là la vérité. Il ne croyait pas aux vies antérieures et il ne croyait même pas en une vie après la mort. Il avait vu trop de cadavres dans sa carrière pour envisager une telle solution. Mais curieusement, le fait que son frère l’ait vu mourir violemment, même s’il y avait près d’un millénaire de cela, créa en lui un doute. Et aussi ténu ce doute fut-il, il était suffisant pour qu’il redoute ce contact avec son frère. Il regarda la main de Jake se baisser sur son poignet et s’attendit à une décharge électrique ou un autre truc du genre mais il ne se passa rien. Il sentit juste la paume chaude de son frère. Il le dévisagea avec inquiétude, s’attendant à le voir sursauter, pris de spasmes, les yeux révulsés, mais il ne bougea pas non plus. Leurs regards se croisèrent. Quelques secondes passèrent comme une éternité avant qu’Adam ne se résolve à demander.

— Alors ?...

— … Je ne comprends pas… 

Jake se mit à trembler. Pourquoi ça ne marchait pas ? Il n’était pourtant pas fou ?! Tout à l’heure, il s’était transformé en machine à percevoir le passé, tout ce qu’il touchait… Il lâcha le poignet de son frère et posa sa main sur le canapé… Rien… Sur son verre ?... Rien… Sur son gant, alors, il avait déjà eu une vision avec son gant, elle allait forcément lui revenir ?... Rien, rien, rien…

— Mais ce n’est pas possible… 

Jake tremblait de la tête aux pieds, refoulant des larmes de rage. Il venait à nouveau de décevoir son frère. Il avait été à un cheveu de le persuader et à présent il ne pouvait faire face à son regard de pitié. Il se leva, tourna sur lui-même, passa la main dans ses cheveux. Il fallait le convaincre. Il fallait qu’il le croie !

— Jake, ce n’est pas grave, tu es juste fatigué… Tu as peut-être besoin de consulter quelqu’un ?

— Tu me crois cinglé, c’est ça ?

— Je crois juste que cette petite combine est peut-être celle de trop… Tu nous fais peut-être une dépression ou bien…

— Adam, je ne suis pas fou !!!... Merde… J’ai besoin que tu me fasses confiance, là… 

Il se posta devant lui mais Adam évita son regard. Jake essuya une larme qu’il n’avait pu contenir d’un revers de la main.

Il n’avait pas rêvé ce combat. Son corps tout entier en était encore endolori et il ressentait d’ailleurs de plus en plus un coup qu’il avait reçu au flanc. Il passa sa main à l’endroit et fléchit sous la douleur. Une hallucination ou un rêve ne pouvait pas faire si mal, non ? Il écarta sa veste et souleva son t-shirt pour comprendre d’où venait la douleur et l’hématome qu’il vit lui redonna espoir, malgré son allure violacée tirant sur le noir et de la taille d’une assiette. Il avait été tellement bouleversé, qu’il n’avait pas remarqué le coup qui fonçait au fur et à mesure du temps qui passait. Il souleva son t-shirt bien haut et montra son flanc à son frère avec un air de triomphe.

— Si je suis fou, qu’est-ce que c’est que ça ?

— … Merde… 

Adam se leva et s’approcha.

— C’est dingue ! Comment tu t’es fait ça ?

— Je te l’ai dit. On peut difficilement se faire ça tout seul, tu ne crois pas ?

— Mais ça te fait mal ? Tu as peut-être des côtes de cassées ? Il faut aller à l’hôpital.

— Je n’ai jamais été aussi content d’avoir mal, mon pote… Et non, je ne pense pas avoir quoi que ce soit de cassé, tu sais à quel point je suis douillet, si c’était cassé je ne pourrais pas me tenir debout devant toi… Mais, putain, maintenant que ça se réveille, ça fait un mal de chien.

— Attends, je vais voir si j’ai de la glace. 

Adam quitta la pièce et revint avec une petite pochette de glace qu’il donna à son frère. Jake tendit la main droite pour la lui prendre et la lâcha soudainement. Tout était soudain devenu sombre. Mais il n’avait pas perdu connaissance. Il en était certain.

Il perçut des cris au loin. Et une vague de chaleur. Ses yeux s’habituèrent à la pénombre et il se rendit compte qu’il était dans un lit à baldaquin entouré de lourdes tentures. Il se leva d’un bond et écarta les tentures. Il se trouvait dans une chambre et était vêtu d’une de ces longues chemises qu’on utilisait comme chemises de nuit par le passé. Il regarda autour de lui pour enfiler un pantalon et ne trouva qu’une version raccourcie, comme une sorte de pantacourt en velours.

— Et merde. À quelle époque est-on maintenant ? Je vais regretter d’avoir dormi pendant les cours d’histoire… 

Les cris s’amplifièrent et une étrange lueur semblait venir de la fenêtre aux vitres composées de petits losanges inégaux. La chaleur devenait incommodante. Étrange pour le milieu de la nuit. Les ombres semblaient danser à l’extérieur. Il ouvrit la fenêtre et se pencha. Ce qu’il vit lui fit froid dans le dos. Partout, des gens couraient, le visage noirci, portant ce qu’ils pouvaient emmener. D’autres essayaient désespérément de passer des seaux d’eau.

— Au feu ! Au feu ! Aidez-nous ! Mon Dieu, aidez-nous ! 

Jake se pencha un peu plus et il vit les flammes. Il vit la fumée. La ville entière semblait brûler. Une vision d’apocalypse. Il devait s’enfuir. S’il s’était retrouvé avec un énorme hématome en combattant à Hastings, il était évident qu’il risquait sa vie avec cet incendie.

Il se résolut à enfiler l’étrange pantalon, mais pas les chaussettes blanches qui reposaient à côté. Il y avait des limites que sa virilité n’était pas prête à dépasser. Il trouva aussi des chaussures à boucles et talonnettes. Il n’eut pas le choix, il n’y avait que ça mais il maugréa contre cette époque où il devait porter les vêtements les moins confortables de tous les temps.

Il se hâta ensuite de sortir. Les gens couraient partout en hurlant. On le bouscula. Il fut obligé de suivre la marée humaine qui s’enfuyait.

— ADAM !!! 

Il connaissait cette voix. C’était Emma. Et elle appelait son frère. Une fois de plus, ils se retrouvaient à une autre époque. Qu’Adam l’accepte ou non, il y avait bien un mystère qui les reliait tous les trois. Il la chercha du regard. Et il la vit. Au travers de la fumée. Dans le renfoncement d’une petite cour. Personne ne faisait attention à elle, ni aux trois hommes qui étaient avec elle. Un la ceinturait par la taille et l’entraînait vers une ruelle sombre. Un autre s’attaquait au troisième homme qui semblait être mal en point. Il s’écroula en se tenant le ventre des deux mains. Ce dernier c’était… Adam.

Jake ne réfléchit pas un instant de plus et se précipita sur l’homme qui avait mis son frère à terre. Il ne se rendit compte que trop tard que cet homme était armé d’une dague. Il l’esquiva de justesse et lui assena un coup de poing dans le nez qui lui fit tomber le foulard qu’il portait sur son visage, certainement autant pour se protéger des fumées toxiques que pour cacher son identité. Jake en resta un instant interloqué. Il connaissait cet homme. Il l’avait vu en photo quelques heures auparavant. Alan Smithen. Le fiancé. La rage de Jake décupla et il se battit à poings nus comme il ne s’était jamais battu. Smithen en lâcha sa dague et recula, encaissant coup après coup. Puis, voyant qu’il n’aurait pas le dessus, il s’enfuit. Jake ne le poursuivit pas et se précipita vers son frère allongé sur le sol. Une tache sombre s’élargissait sur son abdomen. Il était très pâle. Jake le prit dans ses bras.

— Adam ! Adam ! Non, tu ne vas pas mourir une deuxième fois ce soir. Je vais te trouver un médecin !

— Jacob ? Jacob, c’est toi ? Sauve-la, sauve Emma, ils veulent la tuer. Je ne pourrais pas survivre sans elle, je t’en prie… 

Emma. Il l’avait oubliée. Il releva la tête et regarda à droite et à gauche. Il n’y avait plus aucune trace ni d’elle ni de son assaillant. Adam lui agrippa le bras et le regarda d’un air suppliant.

— Jacob… Elle porte mon enfant… 

Jake en eut le souffle coupé. Dans cette vie, Emma et Adam étaient amants. Il ressentit une vague incontrôlable de jalousie. Au point d’en oublier une seconde qu’il tenait dans ses bras son frère mourant.

— Je… Je vais la retrouver, Adam… Mais tiens le coup. Promets-moi de tenir le coup. Je vais revenir te chercher… 

Adam hocha la tête et Jake le traîna jusqu’au porche d’une maison encore épargnée par les flammes. Puis avec un dernier regard comme une promesse, il s’éloigna dans la direction vers laquelle le dernier homme avait entraîné Emma.

La fumée était suffocante. Ses yeux brûlaient sous ses paupières. Enfin il entendit un cri. Puis un second, plus déchirant. C’était bien sa voix. Il devait faire vite.

Il se précipita mais s’immobilisa devant l’horreur du spectacle. Devant lui, une maison laissait échapper des flammes jusqu’à sa toiture. L’homme en noir se tenait debout devant, en sécurité à quelques pas en retrait et regardait la porte condamnée par une poutre. Il se tenait là, les mains sur les hanches et semblait se délecter des appels d’Emma et des coups incessants portés sur la porte depuis l’intérieur. Il l’avait forcée à entrer et l’avait emprisonnée pour qu’elle périsse dans l’incendie. C’était démoniaque. Ainsi personne ne pourrait l’accuser du meurtre. Les cris se firent plus aigus sous l’effet de la panique, même s’ils étaient ponctués de quintes de toux. Jake se précipita sur l’homme et l’agrippa. Le foulard sur son visage tomba. Il ne fut pas surpris de découvrir le frère du premier assaillant. Sir Arthur lui-même.

Il resserra ses poings autour du col de Smithen qui ne se départit pas de son sourire.

— Il faut la sortir de là !!!

— Trop tard… 

Et comme pour illustrer la sentence, un immense craquement se fit entendre, une gerbe d’étincelles s’éleva et la voix d’Emma se tut à jamais.

— EMMA !! EMMA !!!

— Elle est morte. Et tu vas la rejoindre. 

C’est alors que Jake se rendit compte que Smithen avait posé le canon d’un pistolet contre sa poitrine et qu’il l’arma.

— Jake, réveille-toi !!! 

Alors qu’il s’attendait à ressentir la brûlure du coup de feu, il fut surpris par la fraîcheur de l’eau qu’on jeta sur son visage.

Il toussa, cligna des yeux et poussa un soupir de soulagement. Au-dessus de lui se tenait Adam, l’Adam du présent, tenant dans sa main le verre dont il venait de déverser le contenu sur son visage pour le réveiller. Il était de retour dans le salon de son frère. Smithen ne l’avait pas tué. En tout cas, pas le Jacob du présent. Mais le Jacob de l’époque devait n’avoir rien compris à ce qui lui arrivait. Et Adam ? Qui irait le rechercher ? Il allait se vider de son sang ou bien il finirait calciné avec les autres dans cette fournaise… Bon sang, c’était quoi encore cette histoire ?

— Ça va, mec ? Tu reviens à toi ? Tu as perdu connaissance…

— Non, je n’ai pas perdu connaissance… Je suis juste reparti… Aide-moi à me relever. 

Il ne réfléchit pas et tendit la main pour agripper le bras d’Adam et fut précipité dans une nouvelle vision. Adam au commissariat en compagnie de son sergent et confident. Ils ne semblaient pas le voir mais discutaient autour d’un dossier et de photos.

— Vous croyez qu’elle acceptera de parler ?

— Contre les frères Smithen ? Il y a peu de chances. Mon Dieu, elle est bien amochée. Quel âge ?

— 17 ans… C’est la plus âgée jusqu’ici. Mais toujours le même schéma. On lui fait miroiter la belle vie, on la couvre de cadeaux, puis la drogue et la déchéance… Jusqu’à ce qu’elles appellent toutes le jour de la cérémonie… Ces types me dégoûtent. 

Jake lâcha la main d’Adam par réflexe et se retrouva à nouveau dans le salon.

— Dis, c’est quoi, la cérémonie ? 

Adam recula comme s’il avait été frappé.

— Comment tu sais ça, toi ?

— Je viens de te voir en parler avec Saunders, dans ton bureau. Tu parlais d’une gamine de 17 ans.

— Mais personne ne peut savoir ça ! Nous étions tous les deux et c’était il y a un peu plus d’une heure.

— Exactement… 

Adam regarda son frère avec horreur, comme s’il s’était tout à coup transformé en bête de foire.

— Tu m’aides à me relever maintenant ? Je crois qu’il faut qu’on discute tous les deux. 

Adam lui tendit la main mais prit bien soin de saisir sa main gantée cette fois. Il lui rendit son gant et Jake le remit avant de s’asseoir sur le canapé. Adam semblait perdu. Il ne savait pas par où commencer et il semblait avoir du mal à se résoudre à parler à son frère de son enquête.

— Je crois qu’il va nous falloir du café… Je reviens… 

Jake eut l’impression que cela lui prenait une éternité mais il n’en était pas mécontent. Ça lui permettait de prendre du recul sur ses visions successives. Emma, Adam, lui et les frères Smithen. Toujours les mêmes. Et pourquoi ? Pourquoi eux ? Se pouvait-il qu’Adam ait raison, que son esprit ait fini par lâcher et qu’il soit prisonnier des personnes qu’il avait croisées aujourd’hui ? L’accident… C’était peut-être l’événement déclencheur ? Non, il avait eu sa vision d’Emma juste avant… Et s’il était fou, pourquoi sa vision d’Adam dans les bureaux de la Met avait-elle tellement troublé son frère ? Il n’allait tout de même pas douter quand son frère commençait à croire en lui ?... Son frère… Son frère avec Emma… Son frère mort deux fois…

Adam sortit enfin de la cuisine avec deux tasses fumantes. Il en tendit une à Jake avant de s’asseoir à ses côtés. Un silence gêné s’installa.

— Qui commence ?... Toi ou moi ?

— Si tu commençais par me dire ce que vous appelez la cérémonie ?

— C’est… C’est assez long à expliquer… Nous avons découvert un trafic ignoble de jeunes filles… Des jeunes filles brillantes, très jolies… Tu as déjà entendu parler du projet Cinderella, le projet de la Cendrillon des temps modernes ?

— Non.

— C’est un programme qui offre aux jeunes filles issues de milieux modestes la possibilité d’entrer dans une école d’excellence ici à Londres et de les faire entrer dans un réseau qui devrait leur assurer le meilleur des avenirs. Ça ne coûte pas un sou aux familles. L’association paye tous les frais. Les jeunes filles sont recrutées dans tout le pays, à l’issue du collège. Peu de parents résistent à une telle chance. Sauf que de temps en temps certaines filles ne semblent pas s’accommoder de cette nouvelle vie… Enfin c’est la version officielle. C’est ce que nous dit la direction. Après tout, elles sont issues de milieux instables, voilà ce qu’ils nous disent. Alors ils trouvent normal que certaines fuguent, disparaissent ou bien se retrouvent junkies à faire le trottoir pour une misère. Ça, ce sont celles dont on retrouve la trace, comme cette gamine de 17 ans dont on parlait tout à l’heure. Il y en a beaucoup qui disparaissent une bonne fois pour toutes. Et ce qu’elles nous racontent est bien différent de la version officielle… 

Adam but une longue gorgée de café brûlant. Raconter cette histoire lui était très pénible de toute évidence. Jake attendit en silence qu’il se décide à poursuivre.

— Au départ, elles disent vivre un rêve. Elles arrivent à Londres. Certaines n’ont même jamais quitté leur quartier. On les loge dans un internat de luxe avec tout le confort moderne. On leur alloue une pension pour qu’elles s’achètent de nouveaux vêtements, on leur apprend à se tenir en société, elles suivent des cours adaptés en petits groupes mixtes avec des jeunes filles et des garçons de bonnes familles, comme ils disent. On organise des fêtes, des garden-parties, elles se sentent belles, particulières, elles ont envie de faire partie intégrante de ce monde qu’elles découvrent, le monde de l’argent où tout semble facile. Puis des camarades les initient aux drogues, ça leur semble tellement cool. Et c’est l’escalade des expériences de plus en plus extrêmes. Penses-tu, si elles s’intègrent et font comme leurs amis, elles feront peut-être un beau mariage qui les mettra définitivement à l’abri de leur condition première. Généralement, c’est la période où elles rejettent leur passé. Leurs familles n’ont plus vraiment de leurs nouvelles. Elles sont tellement influençables.

Elles pensent vivre un premier amour, se donnent en pensant que c’est le bon, mais quelque temps après, ces garçons leur proposent une expérience de folie selon leurs termes. Ils leur proposent la célébrité. Une soi-disant émission de téléréalité qui passe sur un câble très privé… 

Adam se leva et vint se poster devant la fenêtre. Il ne pouvait pas raconter la suite et regarder son frère en face.

— C’est une émission dégueulasse qui passe sur le net… Nos brigades informatiques n’ont jusqu’à aujourd’hui ni trouvé l’origine de la diffusion ni le moyen de fermer le site. Ils ont des milliers de sites miroirs, beaucoup à l’étranger et l’adresse de l’émission change à chaque fois quand les abonnés payent pour la séance… Ils appellent ça le Sex Show… Ils amènent les gamines par groupes de cinq ou six dans un lieu inconnu et qui semble différent à chaque fois, souvent à l’issue d’un week-end d’excursion avec l’école. Les filles ne savent pas à l’avance ce qui les attend. Puis l’émission commence et elles découvrent qu’elles vont devoir se mettre en scène dans des pratiques sexuelles abjectes, que l’on votera pour leurs performances et que la gagnante gagnera peut-être une carrière à Hollywood. Les perdantes risquent tout bonnement le renvoi et donc la fin de leurs rêves… Imagine l’effet destructeur sur ces pauvres gamines. Certaines, pour ne pas se faire renvoyer, acceptent de devenir des recruteuses pour d’autres candidates. D’autres ne supportent pas et s’enfuient. Mais elles sont déjà tellement dépendantes de la drogue et elles ont tellement honte qu’elles ne peuvent pas rentrer chez leurs parents. C’est ainsi qu’elles finissent sur le trottoir… Quant aux gagnantes… Il y a un Sex Show une fois par an… Nous en sommes à cinq jeunes filles qui ont totalement disparu de la surface de la terre… En tout cas, à notre connaissance.

— C’est… C’est affreux…

— C’est ignoble… Et comme cela touche une bonne partie de la haute, nous nous retrouvons face à des impasses. On ne cesse de nous mettre des bâtons dans les roues.

— Et quel rapport avec les Smithen ?

— L’organisme de recrutement… Le projet Cendrillon… J’ai un contact à la brigade financière. Il est financé à 70 % par Smithen Inc. Mais évidemment par l’intermédiaire de compagnies écran. Quant à Sir Arthur, il a appuyé un projet de loi pour favoriser le financement privé de certaines écoles d’excellence qui n’entraient pas totalement dans le cursus national. Si ce projet a été voté par une grande majorité à la Chambre des lords, c’est notamment grâce à son influence… Si nous réussissons à mettre à jour leur implication dans cette affaire sordide, nous aurons coupé la tête de l’hydre et le reste du château de cartes s’écroulera… Encore faut-il qu’on nous en laisse les moyens…

— C’est dingue…

— Oui, tu comprends maintenant pourquoi j’ai autant réagi quand j’ai vu que ta petite protégée était la fiancée du jeune frère ?... Je risque gros dans cette affaire mais je ne peux pas fermer les yeux sur une histoire aussi sordide… Et quand j’ai vu la photo, j’ai tout de suite pensé à une mise en scène pour te piéger et me faire lâcher l’affaire. 

Adam lui fit enfin face. Il avait l’air épuisé, les mains dans les poches, les épaules voûtées.

— Les Smithen étaient dans ma nouvelle vision avec toi…

— Quoi ?!! 

Adam s’était soudain redressé. Jake savait qu’il avait à présent toute son attention.

— Je ne pourrais pas vraiment te situer l’époque, la ville semblait en feu.

— Le Grand Incendie de 1666 ?

— Peut-être. Toujours est-il que je vous ai retrouvés dans cette fournaise, toi et Emma. Vous étiez aux prises avec deux hommes. Le premier t’a poignardé et quand je lui ai sauté dessus, j’ai découvert Alan Smithen. Le second a enfermé Emma dans une maison en flammes qui s’est effondrée sur elle. Et c’était le grand frère, Sir Arthur en personne.

— Tu veux dire que dans ta vision, tu nous as vus tous les cinq ?

— Aussi vrai que tu es là en face de moi. J’ai encore l’odeur âcre de la fumée dans le nez.

— Et Alan Smithen m’a poignardé ?

— Je suis désolé.

— Ça fait deux fois que tu me vois mourir dans la journée.

— Je suis désolé.

— Et tu es persuadé que ce sont de véritables visions de nos passés.

— Je ne peux pas en être certain, mais avoue tout de même que les coïncidences sont étranges.

— Combien d’époques différentes as-tu visitées ?

— Euh… Quatre, je crois… La première on avait l’air d’être habillés comme au 19e. Et maintenant que j’y pense, il y avait trois hommes pour la précipiter du haut de cette falaise et je pense que deux d’entre eux étaient certainement les frères Smithen. Ensuite elle a parlé du roi Jean…

— Jean sans Terre ?

— Euh, peut-être, si tu veux, tu sais, moi l’histoire… Puis Hastings et enfin le Grand Incendie de Londres.

— Toutes ces époques sont tellement lointaines, il y a peu de chances de retrouver des traces pour confirmer ou infirmer ton histoire.

— Il faudrait que je retourne près d’Emma. Si elle est sortie de son coma, elle pourra peut-être nous en dire plus sur ses rêves.

— Retourner dans sa chambre en présence des Smithen ? C’est non seulement suicidaire mais c’est idiot.

— Je suis pourtant persuadé qu’elle est la clé. Après tout, on cherche à la tuer dans au moins trois de ses vies. Tu n’as pas envie de savoir pourquoi ? 

Adam se mit à faire les cent pas.

— Ça pourrait être dangereux. Apparemment j’y suis resté deux fois déjà.

— Mais imagine, justement. Si j’arrive à contrôler mes visions, si j’arrive à revenir un peu avant mes visions, si j’essayais de transformer ce passé et vous sauver la vie ?

— Tu ne peux pas changer ce qui a déjà été, Jake. Ça serait de la folie. Il vaut mieux se concentrer sur le présent.

— Adam, pour une fois dans ma putain de vie, je peux faire quelque chose d’utile !... Laisse-moi une chance, bordel ! 

Adam sembla aux prises avec un dilemme. Il semblait peser le pour et le contre.

— Si tu fais capoter mon enquête…

— Je te promets d’être discret. Et si nous trouvons pourquoi les Smithen en veulent à la vie d’Emma au cours de toutes ces vies, peut-être trouverons-nous un moyen pour les démasquer dans cette vie ? 

Adam se réfugia à nouveau dans le silence. Puis, à défaut de réponse, il capitula.

— Il se fait tard, je dois me lever à 6 heures demain. Tu peux dormir sur le canapé.

— Tu m’autorises à retourner à l’hôpital demain ?

— Je téléphonerai à l’agent de garde pour connaître l’horaire des visites des Smithen. Tu n’auras qu’à y aller dès qu’ils partiront. Je m’arrangerai auprès des infirmières.

— Adam ?

— Oui ?

— Merci… Merci de me faire confiance… 

Adam sourit de manière lasse.

— Essaye de ne pas me le faire regretter. 

Il sourit à nouveau, traîna les pieds jusqu’à sa chambre et referma la porte derrière lui. Jake s’allongea sur le canapé et éteignit la lumière mais il ne dormit pas. Il ne pouvait plus dormir cette nuit. Il avait bien trop de choses à penser.

Chapitre IV

Le vibreur de son téléphone sur le parquet le fit émerger violemment d’un sommeil sans rêve. Le soleil perçait le feuillage des arbres dans la rue et dardait ses rayons en de lumineux bras qui se tendaient vers lui. Un réveil qui aurait pu être agréable s’il n’avait eu soudain conscience de sa position inconfortable sur le canapé, à plat ventre, la tête dans les coussins, ses grandes jambes en l’air et un bras pendant mollement vers le sol tandis que l’autre était recourbé dans son dos. La bouche ouverte, il avait l’impression que sa langue avait gonflé et triplé de volume. Le coup porté à son flanc se rappela également à son souvenir. Il grogna et attrapa l’appareil. Un texto. De son frère.

— Tout est arrangé. Ai laissé ma carte de police sur la table du salon. Les frères Smithen retenus par des réunions en début d’après midi. Peux aller à l’hôpital et te faire passer pour moi. 

Jake sourit. Adam n’avait jamais réussi à se faire à l’écriture des textos. Il omettait quelques mots mais il détestait les raccourcis habituels. Un manque de rigueur, disait-il. Pour Jake, c’était plutôt une question de génération. Adam était tout simplement un vieux croûton réfractaire.

Il se retourna en grognant, se réveillant doucement en fixant le plafond. Aujourd’hui, il allait pouvoir revoir Emma. Il ne voulait pas se l’avouer mais cette fille l’intriguait bien plus que les autres rencontrées jusqu’alors. Et lorsqu’il l’avait vue sienne, il ne s’était jamais senti aussi bien… Il soupira et se redressa. Il s’empara de la carte de police de son frère. Il ferait illusion. Après tout, ils n’étaient pas frères pour rien.

Par contre, il ne pouvait se résoudre à avoir une autre vision dans l’inconnu. Il fallait qu’il gagne en méthode. Si seulement il pouvait retourner dans une de ses visions, juste un peu avant, maintenant qu’il savait ce qui allait se passer, et sauver la vie de ceux qui lui étaient chers ?... Il était un amateur. Il ne connaissait rien à tout ça… C’était ridicule. Comment pouvait-il espérer maîtriser ce en quoi il ne croyait pas deux jours avant ? Il lui fallait de l’aide. Mais auprès de qui ? Le temps lui manquait pour rencontrer tous les voyants de Londres, d’autant plus qu’il risquait de tomber sur d’autres arnaqueurs bien moins talentueux que lui et il n’avait ni le temps, ni l’envie de jouer avec eux. Non, il lui fallait quelqu’un de sérieux…

Il se leva en s’étirant… Et l’université ?... Ils n’avaient pas des spécialistes dans ces domaines ? Il se rendit jusqu’à la cuisine et se versa un mug de café qu’il fit réchauffer au four micro-ondes avant de se diriger vers l’ordinateur de son frère et le mettre en marche. Merci le 21e siècle, toutes les informations nécessaires étaient à votre portée sur le net en quelques secondes. Il s’installa devant la machine et quand il fut connecté il tapa les mots-clés parapsychologie et Université de Londres dans le moteur de recherche. Jamais il n’aurait cru tomber sur autant d’articles. Il se rendit compte que contrairement à lui, l’establishment londonien ne prenait pas ce genre de sujet à la légère. Il y avait des études dans de nombreux domaines. La télépathie, les voyages astraux, les visions précognitives… Jake chercha plus avant. Ce n’était pas le futur qui l’intéressait, mais le passé. Il passa un autre bon quart d’heure à faire le tour des articles. Un nom semblait revenir avec régularité. Une femme, aux talents reconnus et récompensés de nombreuses distinctions. Le Docteur Ambre Kavinsky. Une femme à la cinquantaine élégante. Encore une jolie femme, il semblait, mais au regard de castratrice. Jake sourit. Il n’avait pas peur des challenges. Il en avait embobiné de plus coriaces. Le tout était de trouver ses coordonnées et qu’elle lui laisse une chance de le voir en tête à tête, et là, son charme naturel opérerait sans aucun doute. Quelle heure était-il ? Woah, plus de 10 heures ? S’il voulait passer à l’université avant d’aller à l’hôpital, il devait passer la vitesse supérieure.

Il finit son café et fila sous la douche. Puis il se rendit dans la chambre d’Adam pour lui emprunter une chemise propre. Quitte à se faire passer pour son frère toute la journée, autant lui piquer quelques vêtements. Ça l’aiderait sans doute à s’imprégner du personnage.

À la demie, il était enfin prêt. Il remit sa veste sur la chemise impeccable de son frère et admira son apparence dans le miroir. Parfait. Beau gosse. Il était prêt pour son opération séduction. Il n’oublia pas la carte de police et le badge de son frère et referma la porte derrière lui. Par un heureux hasard, le département de parapsychologie ne se trouvait pas loin de chez lui. Il connaissait le chemin. Il pouvait même se garer chez lui et y aller à pied. Il ne devait pas éveiller les soupçons avec son cabriolet qu’aucun policier n’aurait pu se payer. Il hâta un peu le pas et se retrouva devant la petite maison de style géorgien juste après 11 heures, juste à temps pour voir sa cible sortir du bâtiment et se diriger vers Kensington High Street, un lourd attaché-case dans la main.

— Docteur Kavinsky ? 

Elle se retourna brièvement mais ne s’arrêta pas.

— Je n’ai pas le temps, prenez rendez-vous auprès de ma secrétaire.

— Docteur Kavinsky, attendez ! Police ! 

Ambre Kavinsky s’arrêta brutalement et lui fit face, si bien qu’il faillit entrer en collision avec elle.

— Désolé, docteur Kavinsky. J’ai besoin de vous parler, c’est important. 

Il sortit la plaque de son frère en prenant soin de cacher partiellement la photo. Elle la regarda avec méfiance puis le dévisagea avec impatience.

— Qu’est-ce que vous me reprochez cette fois ? Je n’ai même plus de voiture ! Je suis obligée de prendre le métro alors…

— Non, non, madame, ne vous méprenez pas. Je ne suis pas là pour vous ennuyer. J’aurais besoin de vos lumières. En tant que consultante. Pour une affaire criminelle. 

Elle sourit avec dédain, lui tourna le dos et reprit son chemin.

— Je n’ai pas le temps. Voyez avec quelqu’un d’autre. 

Jake dut la suivre en allongeant le pas.

— Vous ne comprenez pas, madame. C’est une histoire capitale.

— Ça serait bien la première fois que la police prendrait la parapsychologie au sérieux.

— Que savez-vous des vies antérieures ? 

Jake commençait à manquer de souffle. Il avait un train de vie bien trop oisif dernièrement, ça ne lui ferait pas de mal de se remettre au sport. Le docteur Kavinsky stoppa net à nouveau et son ton trahissait son impatience.

— C’est cela ! Allez-y ! Essayez à nouveau de traîner mes travaux dans la boue ! 

Jake se planta devant elle et posa ses mains sur ses épaules. Elle prit un air offusqué mais il ne lui laissa pas l’occasion de manifester son mécontentement.

— Une jeune femme est venue me voir pour m’avertir qu’elle rêvait sans cesse qu’on l’assassinait dans des vies antérieures. À peine sortie de chez moi on a tenté de l’éliminer et elle se trouve aujourd’hui dans le coma. Je sais que sa vie est encore en danger et la seule façon de la sauver est de découvrir pourquoi on a cherché à l’assassiner dans le passé.

— Vous n’êtes pas policier. 

Ce n’était pas une question. C’était une affirmation. Mais le docteur ne s’enfuit pas. Au contraire, elle sembla pour la première fois s’intéresser vraiment à lui.

— Pourquoi vous portez des gants de cuir alors qu’il fait un soleil radieux ? Vous envisagez de me tuer ? 

Jake fut décontenancé par la question. Il avait oublié qu’il portait les gants. Il se trouva pris au dépourvu.

— Je…

— Ne gaspillez pas votre salive à m’inventer des bobards. Il y a un pub au bout de la rue. Venez avec moi, nous y serons tranquilles. 

Jake resta sans voix et la laissa s’éloigner de quelques pas avant de réagir et de la suivre.

Il s’engouffra à sa suite dans un pub sombre et désert. Il était bien trop tôt pour la clientèle habituelle. Le docteur Kavinsky passa devant le bar et interpellant sèchement le patron.

— John. Un whisky. Un double. C’est lui qui paye. 

Puis elle poursuivit son chemin jusqu’à une petite alcôve à l’arrière du pub. Le patron fit un sourire de connivence à Jake et lui tendit la boisson. Jake fouilla ses poches pour trouver la somme adéquate et rejoignit le docteur. Il n’eut pas le temps de s’asseoir qu’elle le remettait déjà en place.

— Je vous donne dix minutes pour me convaincre. Alors soit vous laissez tomber votre numéro ridicule de policier ou bien vous me dites la vérité.

— Mais je…

— Vous n’êtes pas policier, vous n’êtes pas le propriétaire de cette carte, même si vous lui ressemblez beaucoup. Vous l’avez peut-être volée mais c’est peu probable, pour le compte, vous avez trop de traits de ressemblance donc vous l’avez peut-être empruntée, c’est celle d’un cousin, ou bien même d’un frère. 

Elle sortit une cigarette d’un paquet, l’alluma et tira longuement dessus.

— Vous…

— Par contre, vous m’avez dit la vérité pour cette fille et cette histoire-là m’intéresse alors vous me dites ce qui vous turlupine vraiment ou je m’en vais.

— Vous êtes vraiment devin ?

— Non, je suis observatrice et je déteste qu’on me mène en bateau. 

Le patron passa la tête et vit la cigarette.

— Ambre… C’est non-fumeur ici…

— Va te faire foutre, John, et laisse-nous tranquilles ! 

Jake regarda avec effarement le patron faire marche arrière sans rien répliquer. Cette femme était un dragon mais il était plus fasciné que jamais. Il éclata de rire.

— Qu’est-ce qui vous fait rire ?

— Non… Rien… Je vous adore.

— Ce n’est pas la flatterie qui vous donnera satisfaction. Au fait ! 

Jake baissa les armes. Avec ce genre de femme, il valait mieux ne pas tenter sa chance.

— OK… J’ai besoin d’aide… Ce que je vous ai dit sur cette femme est la vérité. Par contre, ce que je ne vous ai pas dit c’est qu’elle était venue me voir en pensant que j’étais un voyant.

— Alors que vous ne l’êtes pas, de toute évidence.

— Je ne l’étais pas… Jusqu’à ce qu’elle me touche… C’était… C’était comme si elle avait ouvert une porte… Et depuis je ne maîtrise rien.

— D’où les gants.

— Je ne contrôle rien. Quand je veux avoir des visions, je ne les ai pas mais quand je ne les veux pas, elles surgissent sans que je ne puisse rien y faire.

— Depuis combien de temps ?

— Depuis hier. 

Elle laissa échapper un petit rire ironique.

— Et vous vous appelez voyant…

— Je sais ce que vous pouvez penser et franchement, ça m’est bien égal, mais cette fille… Cette fille, je l’ai vue mourir en plusieurs occasions. 

Le docteur exhala à nouveau une longue bouffée de cigarette.

— Vous avez plusieurs fois eu la même vision ?

— Non, j’ai eu la vision de quatre de ses vies antérieures.

— Quatre ?

— Je ne suis pas super doué en histoire mais chacune des visions semblait liée à un grand moment de l’histoire : Hastings, le roi Jean, le Grand Incendie et certainement le 19e siècle.

— En une journée vous avez eu des visions de quatre périodes différentes ?

— Et à chaque fois j’arrivais trop tard, soit pour sauver la jeune femme, soit pour sauver mon frère.

— Parce que vous y étiez ?!

— Oui, et mon frère et aussi le fiancé de la jeune femme et son frère. »

Jake eut l’impression d’en avoir trop dit. Même à ses oreilles, cela semblait ridicule. Elle le dévisagea sans dire un mot. Il devait la convaincre. Il commença à soulever sa chemise. Elle émit une interjection de dégoût.

— Non, attendez, regardez ça ! 

Il lui montra l’hématome qui tournait au noir.

— J’ai reçu ce coup à Hastings avant que mon frère ne se sacrifie pour me sauver la vie. Alors vous pouvez penser que je suis cinglé sauf que ces visions sont bien réelles mais que je n’ai aucun contrôle sur elles. Ce que je veux c’est arriver à les contrôler, les maîtriser, afin de retourner dans ces époques et sauver cette jeune femme et mon frère… Ou, au pire, comprendre pourquoi on cherche à la tuer dans chacune de ses vies ! 

Le docteur Kavinsky le regarda sans ciller, tira une dernière bouffée de sa cigarette et l’écrasa dans le cendrier. Elle le fixa du regard encore quelques secondes, si bien qu’il se demanda si elle allait se mettre à hurler à l’aide ou s’enfuir en courant. Puis, contre toute attente, elle lui sourit. Il se rendit compte qu’il tremblait de la tête aux pieds.

— Soit vous êtes un doux dingue, soit vous êtes un idiot. 

Jake n’en revenait pas. Cette femme était imprévisible.

— Et si je vous dis que je ne suis pas dingue ?

— Alors c’est que vous l’êtes. Qu’est-ce qui vous fait croire que je peux vous venir en aide ?

— Vous êtes docteur en parapsychologie.

— Autant dire que je suis professeur en marchand de rêves. Vous savez sur quoi reposent mes travaux ?

— Sur internet, j’ai vu que vous avez reçu de nombreuses récompenses…

— De la fraude ! Je suis peut-être un meilleur arnaqueur que vous ne l’avez jamais été. J’ai fondé ma carrière sur les phénomènes paranormaux et savez-vous combien j’en ai expérimenté moi-même ?... Aucun ! Vous en savez peut-être bien plus en deux jours que moi dans toute ma carrière.

— Mais alors ? Vos recherches ?

— Un acte de foi… Rien que cela. Et une trouille monstre que je me sois trompée au cours de toutes ces années… Ce que vous venez de me raconter… Si c’est vrai…

— Je n’ai jamais été aussi honnête de toute ma vie.

— Si ce que vous m’avez dit est vrai, alors je vous jalouse de toute mon âme. 

Elle sortit une nouvelle cigarette qu’elle alluma en évitant son regard. Jake lui laissa un moment de réflexion avant d’ajouter.

— Si je vous demandais votre aide ?

— Mes connaissances ne sont que théoriques.

— C’est peut-être l’occasion de les vérifier… 

Elle tira une bouffée encore plus longue que les précédentes et écrasa la cigarette à moitié fumée. Elle se leva, avala son whisky d’un trait, attrapa sa mallette sans un mot et s’éloigna de quelques pas. Jake baissa la tête, abattu. Elle s’immobilisa.

— Nous serons mieux dans mon bureau pour poursuivre cette conversation… Vous venez ou vous attendez le déluge ?! 

Jake ne croyait pas en sa chance et se leva d’un bond pour la suivre. Elle sortit sans un regard pour le patron du pub et se dirigea vers l’annexe de l’université. Elle pénétra en trombe dans le vestibule, déposa son manteau et sa mallette sur le bureau de la secrétaire.

—  Anna, annulez tous mes rendez-vous de la matinée !

— Mais madame, votre cours…

— Anna, ai-je pour habitude de me répéter ?

— Non, mais…

— Alors faites votre travail ! 

Puis elle se dirigea vers son bureau et referma la porte sur eux quand Jake fut entré.

— Installez-vous où vous pouvez. 

Jake poussa quelques livres et revues et s’installa sur le canapé comme un garçon bien élevé. Il y avait chez le docteur Kavinsky une aura de professeur qui en impose d’un seul regard courroucé. Le genre de professeur qui adorait vous donner des coups de cannes et il ne savait pas pourquoi, il trouvait ça très excitant.

Elle sortit une nouvelle cigarette, plongea au-dessus de son bureau pour trouver un briquet dans un de ses tiroirs et tenta d’allumer sa troisième cigarette en moins d’un quart d’heure.

— Je sais ce que vous allez dire, je serai morte d’un cancer dans moins de dix ans, mais au moins j’aurai vécu cette putain de vie comme je l’entends… Bon, on se met au travail ? 

Jake sourit. Il n’avait même pas eu l’occasion de placer un mot. Il la laissa reculer la table basse et elle vint s’asseoir dessus, face à lui, leurs genoux se frôlant.

— Retirez vos gants.

— Quoi ?

— Si vous me faites tout répéter, ça va devenir interminable et chiant. 

Jake se hâta d’ôter ses gants et tint ses mains en l’air comme un chirurgien prêt à rentrer au bloc ce qui eut pour effet de l’agacer encore plus, elle coinça la cigarette entre ses lèvres et lui agrippa les mains.

— Ne faites donc pas l’enfant. Vous avez une vision là ? 

Jake cligna des yeux.

— Non… non… Rien…

— Normal. Vous n’êtes pas en condition.

— Vous ne m’aidez pas.

— Si vous voulez maîtriser vos visions, vous devez maîtriser vos émotions.

— Je croyais que vous n’aviez jamais eu de vision ?

— Ce n’est pas parce que je n’en ai jamais eu que je ne sais pas comment ça fonctionne. Maintenant détendez-vous.

— Plus facile à dire…

— Et arrêtez de marmonner, ça a le don de m’agacer.

— Oui, m’dame.

— Taisez-vous. Concentrez-vous sur mes mains… Voilà… Doucement. Sentez la chaleur de mes paumes… 

Sa voix s’était faite si douce tout à coup. Jake se détendit presque malgré lui.

— Maintenant regardez-moi. 

Jake leva les yeux et rencontra les siens.

— Vous devez combattre votre frayeur… Vous n’avez pas à avoir peur. Laissez-vous guider. Ce que vous avez fait intuitivement jusqu’à présent ne doit pas vous submerger. Regardez-moi et détendez-vous. 

Paume contre paume, il avait l’impression d’un flot d’énergie circulant entre eux. En même temps, un sentiment de sérénité et de confiance sembla l’envahir.

— Maman, est-ce que j’aurais le droit d’avoir un petit chien ?

— Dès que tu iras mieux, ma chérie… 

Jake cligna des yeux. Il se retrouvait au chevet d’une enfant qui ne devait pas avoir plus de cinq ans. Une jolie blondinette au regard creux et au visage émacié. Un sourire las sur les lèvres mais une lueur espiègle dans le regard. Il tourna la tête et vit une version bien plus jeune du docteur Kavinsky. Elle tenait la main de la petite fille et la porta à ses lèvres. Elle semblait ne pas avoir dormi depuis plusieurs jours, les cheveux ramenés en un chignon improvisé, aucun maquillage. Le fantôme du professeur qu’il venait de rencontrer et pourtant il avait toujours la sensation de la chaleur de ses paumes.

— Elle s’appelait Emily… Leucémie foudroyante… Elle avait à peine quatre ans. 

Elle brisa le contact. Jake revint dans le présent.

— Comment savez-vous que c’est ce que j’ai vu ?

— Vous avez versé une larme. 

Jake porta sa main à sa joue et sentit qu’elle était humide. Il évita le regard du professeur.

— Ne soyez pas gêné… Cette vision me prouve que vous êtes bien ce que vous prétendez être. Vous avez vu ses belles boucles dorées…

— Elle avait les cheveux raides, un carré avec une frange. 

Le docteur Kavinsky sourit.

— Ça, personne ne pouvait le savoir… Je n’ai gardé aucune photo d’elle… Et elle est morte trois mois plus tard.

— Je suis désolé.

— Je ne le suis pas. Vous avez de vrais dons de voyance.

— Une malédiction, oui.

— Tant que vous ne le maîtrisez pas…

— Vous… Vous avez tenté d’entrer en contact avec elle ? Je veux dire après sa mort ? C’est pour ça que vous avez fait cette carrière ?

— Assez parlé de moi. Vous êtes venu pour que je vous aide, oui ou non ?

— Je ne sais pas… 

Jake se leva. Il étouffait dans ce bureau. Il avait construit un mur tout au long de ces années. Ne jamais s’impliquer. Ne jamais s’investir. Et depuis deux jours, Emma ne semblait pas seulement avoir ouvert une porte qui lui permettait d’avoir des visions, c’était comme si elle avait fendu son armure.

— Vous êtes terrifié à l’idée de savoir. C’est classique.

— Quoi ?

— Votre impression de fragilité. Ça déboussole toujours. Certaines personnes ont même terminé avec une bonne dépression.

— Je ne suis pas…

— Oh, épargnez-moi le couplet macho. Vous êtes comme les autres, un point c’est tout. Et revenez vous asseoir ! 

Jake s’immobilisa. Il n’était plus aussi sûr que son numéro à la Margaret Thatcher l’amusait encore. Mais pour autant, elle était la seule à comprendre ce qu’il vivait et semblait assez enclin à l’aider. Il se décida à reprendre sa place. Elle reprit ses mains dans les siennes, l’obligeant à lui faire face et à la regarder droit dans les yeux.

— Ce chemin sera loin d’être facile,… C’est quoi votre nom déjà ?

— Jake…

— Jake… Oui, vous avez bien une tête à vous appeler Jake.

— On peut en revenir aux faits ?

— Vous avez raison. Je voulais simplement vous prévenir… Fouiller dans les vies antérieures est plus dangereux qu’on ne le croit…

— Oui, je sais, on peut changer le cours de l’histoire…

— Conneries ! Ce qui est passé est passé ! Que vous mouriez plus tôt ou plus tard, toujours est-il qu’il vous faut mourir un jour. À moins d’être le roi d’Angleterre, votre mort ne va pas changer grand-chose au déroulement de l’histoire.

— Mais…

— Le danger, c’est la vérité.

— La vérité ?

— Le Jake que vous êtes aujourd’hui, vous ne vous en rendez pas compte mais il est la somme de toutes ces existences. Parfois honorables, parfois affreuses. Et il en est de même pour ceux qui vous entourent.

— Vous voulez dire qu’il est naturel d’avoir croisé en plusieurs occasions les mêmes personnes ?

— Certains appellent ça le karma. Il semble que l’on gravite toujours autour des mêmes entités. En tout cas tant qu’une dimension de votre histoire n’a pas été résolue.

— Vous voulez dire que si nous nous retrouvons toujours ensemble, c’est parce que nous devons résoudre une énigme qui nous concerne tous ?

— Et dans cette vie, on vous a donné le pouvoir de remettre toutes les pièces du puzzle dans l’ordre. À vous de ne pas le gâcher.

— C’est dingue…

— Oui, c’est dingue, mais c’est aussi magnifique.

— Comment suis-je censé remettre ces pièces dans l’ordre ?

— En retournant dans vos passés multiples et en cherchant pourquoi on cherche à tuer votre amie.

— Et comment je fais pour atterrir dans la bonne vie ?

— Un : de l’entraînement. Deux : de la patience. Trois : un objet de l’époque peut vous aider.

— Et si je n’ai de temps pour aucun des trois ?

— Vous êtes mal barré.

— Je dois aller à l’hôpital très bientôt. C’est le seul créneau où je vais pouvoir la voir seule, sans son petit ami.

— Petit ami ?

— Emma est la fiancée du plus jeune des frères Smithen. 

Le docteur Kavinsky laissa échapper un sifflet admiratif.

— Ce n’est pas n’importe qui, ça, dites-moi ?

— C’est la raison pour laquelle je dois absolument être discret… Et dans un temps limité. 

Le docteur regarda sa montre, soupira, se redressa et se leva.

— Très bien, alors si nous devons faire vite, allons-y !

— Vous venez ?

— Vous êtes comme un bébé qui apprend à marcher, vous ne croyez tout de même pas que je vais vous lâcher la main ? 

Jake sourit à nouveau franchement.

— Vous ne savez pas où aller. Si vous allez voir cette fille dans votre état, vous atterrirez dans une autre époque et vous ne saurez quoi faire. Au moins, si je viens, je serai capable de vous guider. 

Jake la regarda se lever, écraser sa cigarette et décrocher le téléphone.

— Anna ?... Annulez les rendez-vous de l’après-midi… Oui, aussi ! Je ne suis là pour personne ! Non mais, quel mollusque du bulbe !!!

Jake se leva, remit ses gants et la suivit en dehors du bureau où elle récupéra son manteau et un sac à main plus léger que son attaché-case. Ils sortirent tous les deux et le docteur se dirigea vers le métro.

— Professeur ? 

Il lui montra les clés de sa voiture.

— Vous ne pouviez pas en parler avant ? Après tout, ce n’est pas moi le devin ! 

Elle fit demi-tour et lui passa devant. Quand elle vit qu’il n’avait pas bougé, elle se retourna.

— Alors ? Vous comptez rester planté là ou vous allez me montrer le chemin ? 

Impossible ! Cette femme était tout bonnement impossible ! Quelle idée il avait eue de venir la chercher ?! Il passa devant et ouvrit la marche. Ils n’échangèrent plus une seule parole jusqu’à la voiture qu’il avait garée devant chez lui. Il se garda bien de préciser qu’ils étaient en bas de son appartement, au cas où cette harpie aurait pour idée de revenir le voir plus tard. Elle leva un sourcil approbateur devant la voiture, un léger sourire en coin, sans plus et attendit qu’il lui ouvre la portière du passager avant de s’installer. Quand il glissa derrière le volant, il la vit en train de fourrager dans son sac à la recherche d’une nouvelle cigarette.

— On ne fume pas dans ma voiture.

— C’est un cabriolet, qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?

— Les sièges sont en cuir, je ne tiens pas à y trouver une trace de brûlure. 

Elle le dévisagea dubitativement puis rangea son paquet d’un geste rageur.

— Dictateur ! 

Jake plissa les yeux et mit le contact.

Le trajet jusqu’à l’hôpital lui parut interminable mais au moins elle ne dit pas un mot.

En approchant de l’accueil, il se concentra sur son personnage. Il n’avait pas fait illusion plus d’une seconde face au professeur Kavinsky. Ici, il ne pouvait pas se permettre de se tromper ou il risquait de mettre son frère dans une situation bien délicate. Et avec le professeur sur les talons, la tâche serait loin d’être aisée.

— Euh… Bonjour. Inspecteur Maxwell. J’ai avec moi un témoin oculaire. J’ai besoin d’elle pour identifier mademoiselle Emma Nightingale qui a été amenée dans vos services hier. 

La jeune infirmière jeta à peine un regard à sa carte qu’il tendait et reporta son attention sur son ordinateur.

— Emma Nightingale ? Elle a quitté les soins intensifs. Chambre 011.

— Elle est sortie de son coma ?

— Ça, je n’en sais rien, monsieur. Voyez avec les infirmières du service. 

Jake ne s’attarda pas. Une bouffée d’espoir l’envahit. Si elle était réveillée, elle pourrait l’aider à comprendre… Enfin, pour être honnête, à l’instant présent, il se moquait de savoir la vérité. Tout ce qui comptait, c’était qu’elle allait peut-être mieux.

Ils suivirent les panneaux indicateurs. Toujours en silence. Le docteur semblait ruminer. Il s’en fichait. Encore quelques pas et…

Il ouvrit la porte de la chambre 011 et seul le bip et les cliquetis des machines l’accueillirent. Elle n’était pas sortie du coma. Il se sentit vidé tandis que son espoir s’évanouissait.

Puisqu’il ne bougeait pas, immobilisé sur le pas de la porte, le docteur Kavinsky se glissa dans la chambre, lui passa devant et s’approcha du lit où était allongée Emma. Il la vit prendre une de ses mains avec une infinie douceur.

— État stationnaire. Ils n’allaient pas la garder aux soins intensifs indéfiniment. 

Jake inspira profondément et referma enfin la porte derrière lui. Il s’approcha de quelques pas mais resta cependant en retrait.

— Vous croyez que c’est vrai, ces histoires ? Sur le fait qu’ils nous entendent quand ils sont dans le coma ?

— J’en suis convaincue. J’ai rencontré assez de patients qui avaient vécu une expérience de mort imminente… Ils savent… Venez… Allez, venez. Approchez. Elle ne va pas s’évaporer à votre contact. 

Elle lui tendit la main tendrement. Jake en était bouleversé. Cette femme lui faisait vivre une montagne russe d’émotions contradictoires. Elle l’attira à ses côtés, épaule contre épaule, puis passa un bras derrière son dos. Sa voix lui parvint à peine plus forte qu’un chuchotement.

— Vous ne devez pas vous tromper sur les sentiments que vous éprouvez en ce moment. Vous n’êtes pas en train de tomber amoureux de cette fille. Vous êtes dans le tourbillon de la révélation et vous risquez de tout mélanger : amour, compassion, curiosité, frayeur… Si vous ne faites pas attention, vous risquez de vous perdre en chemin… Asseyez-vous. 

Elle tira la chaise derrière lui et il obéit.

— Maintenant retirez vos gants et prenez lui la main…

— Mais je risque d’atterrir n’importe où, comme vous l’avez dit.

— Non parce que vous allez vous concentrer sur une de vos visions. La première. Celle du premier contact. Si elle est venue en premier, c’est qu’elle est d’une importance supérieure. Vous vous en souvenez ? 

La falaise. Oui. Il hocha la tête.

— Alors prenez sa main et détendez-vous… Fermez les yeux. 

Jake avait l’impression que sa poitrine était enserrée dans un étau énorme. Il avait du mal à respirer. Il tendit une main tremblante. Saisit la main molle d’Emma et ferma les yeux avec appréhension.

— Très bien. Vous détendre vous permet de ne pas vous confronter violemment à une vision. Je vais poser ma main sur votre épaule et vous continuerez à entendre ma voix. Je serai le fil qui vous reliera au présent et qui vous permettra de sortir de votre vision quand vous en ressentirez le besoin.

— Vous cherchez à m’hypnotiser ?

— Détendez-vous et concentrez-vous sur ma voix. Concentrez-vous sur votre première vision. Je vais compter jusqu’à cinq et vous ouvrirez les yeux. À ce moment-là, vous pourrez explorer votre vision. Vous êtes prêt ? Un… Deux… Trois… Quatre… Cinq… Ouvrez les yeux. 

Jake ouvrit les yeux et son cœur se figea d’effroi.

Devant lui, non plus sur un lit mais sur une table, se tenait le corps sans vie d’Emma. Sa robe ample trempée, le visage tuméfié, bouffi et violacé des noyés. Il sentit la bile remonter jusque dans sa bouche. Il était bien revenu à sa première vision, mais trop tard. Il était arrivé bien trop tard. Il combattit la vague rageuse d’impuissance et le tremblement dans ses mains. Il n’était pas seul. Il tourna la tête et découvrit l’élégante silhouette d’Arthur Smithen. Lui. Encore lui. Que faisait-il là à ses côtés ? Était-il venu le narguer, savourer sa victoire ? Pensait-il vraiment qu’il pouvait se tenir là sans qu’il ne réagisse ? Il était un des trois hommes qui avaient poussé Emma du haut de la falaise. Il en était persuadé.

— Et voilà. Emma Lindell n’est plus. 

Lindell ? Elle avait un autre nom dans cette vie ?

— C’est un pêcheur qui l’a retrouvée. Elle est morte sur le coup. Son corps s’est brisé sur les rochers. Elle n’a pas souffert. 

Le porc ! Jake devait faire appel à tout son self-control pour ne pas lui mettre son poing dans la figure.

— Enfin, tu nous as surpris en arrivant, comme ça, au beau milieu. Je croyais qu’un officier supérieur qui a servi, qui plus est, sous les ordres du grand Wellington et membre éminent du Parlement, ne pouvait pas se compromettre dans cette histoire. 

Jake en eut le souffle coupé. Que cherchait à lui dire Smithen ?

— Après tout, c’était ton idée. C’est toi qui nous as ordonné de nous débarrasser d’elle. 

Jake ouvrit de grands yeux et regarda Smithen avec horreur. Lui ? C’était lui qui avait ordonné le meurtre d’Emma dans cette vie-là ?!!

— Non… Non ce n’est pas possible ! 

—Jake. Écoutez ma voix. Revenez à moi. Revenez dans le présent.

Il sentit la main du professeur dans son dos, comme un fer à marquer le bétail. Il sursauta et se retrouva debout au milieu de la chambre d’hôpital. Le souffle court, il regarda tour à tour le professeur Kavinsky et Emma.

Il avait ordonné sa mort. Et Smithen était son complice. Mon Dieu ! Il était lui-même un salopard !

— Respirez. Respirez profondément, vous allez me tourner de l’œil. 

Il porta la main à sa bouche et eut juste le temps de filer jusqu’à la cuvette des toilettes avant de vomir un flot de bile aussi brûlant que de l’acide pur.

Les spasmes de son estomac se calmèrent mais le laissèrent fébrile, ses jambes tremblantes supportant à peine son poids. Il se redressa face au miroir et son visage bouleversé lui fit horreur. Il tourna les robinets du lavabo et s’aspergea le visage. Il voulait se laver de la souillure de cette vision, mais rien ne semblait y faire. Il ferma les robinets d’un geste de rage et retourna dans la chambre. Le docteur Kavinsky se tenait entre lui et le lit, les bras croisés sous la poitrine.

— Je vous avais prévenu que certaines visions pouvaient être bouleversantes. Vous ne devez pas les laisser vous atteindre. Ce qui a pu se passer avant n’a rien à voir avec le présent, vous devez prendre du recul. 

Il étouffait. Il étouffait dans cette chambre. Il devait s’éloigner d’Emma. Il devait s’éloigner du professeur Kavinsky. Il devait tirer un trait sur cette histoire et ne jamais revenir.

— Je… Je vous remercie pour votre aide, professeur… Je crois… que je vais en rester là…

— Jake, ne cédez pas à la panique.

— Au revoir, docteur… 

Il évita son regard et sortit de la chambre aussitôt. Il se dirigea vers la sortie comme s’il avait le diable à ses trousses, Ambre Kavinsky aurait pu le rejoindre et tenter de le convaincre mais il ne voulait plus qu’une seule chose : fuir. Fuir le plus loin possible de toute cette histoire.

Il sortit de l’hôpital et se retrouva sur les marches en plein soleil. La tête lui tournait, il tremblait de la tête aux pieds. Il avait envie de hurler. Désorienté, il ne savait plus où il avait garé sa voiture. Il sortit son trousseau de clés. Ses mains tremblaient tant qu’il les fit tomber. En les ramassant, il fut surpris par une vibration dans une de ses poches. Son téléphone. Un message. Il attrapa tant bien que mal son téléphone et déverrouilla l’écran tactile pour lire le message. C’était un message d’Adam. Un message qui le glaça d’effroi. Le présent singeait le passé d’une cruelle manière.

— Avons retrouvé la jeune fille de 17 ans dont je t’ai parlé. Chevilles et mains liées dans le dos. Noyée dans la Tamise. 

Le téléphone lui échappa des mains et se brisa sur le sol.

Chapitre V

Adam consulta sa montre. Quatre heures du matin. Il était épuisé. La journée, puis la nuit avaient été très longues. Entre le moment où on avait repêché le corps de la fille, l’attente de l’équipe médico-légale, le retour au commissariat, les rapports et l’attente du compte rendu du légiste, il n’avait pas vu le temps passer. Il sortit son téléphone de sa poche. Toujours aucun message de Jake. Ce n’était pas son style. Il essaya à nouveau de l’appeler. Aucune réponse. Il espérait juste que sa visite à l’hôpital s’était bien passée. S’il avait été découvert, il en aurait entendu parler. Après tout, c’était sa carte que son frère avait entre les mains. Ses supérieurs n’auraient pas hésité à l’appeler pour lui taper sur les doigts.

Son jeune sergent entra dans le bureau. Jim Saunders n’était dans le service que depuis six mois mais Adam s’était pris d’affection pour le jeune homme, un gars intègre, bosseur et fiable. Ils avaient la même façon de concevoir les choses. Il ne doutait pas que Saunders passerait haut la main les examens d’inspecteur et ce jour-là serait une grande perte pour Adam. Enfin, s’il ne saccageait pas toutes les chances de Jim en l’embarquant dans une histoire impossible comme celle des frères Smithen.

— Tu es encore là ? Tu vas te faire remonter les bretelles par ta copine.

— Quelle copine ? 

Adam ne put s’empêcher de sourire.

— Jim, Jim, Jim, si tu continues comme ça, tu finiras comme moi : vieux, aigri et seul.

— Alors déjà, je ne veux pas te faire de peine mais si tu te crois si vieux, tu es encore assez loin d’avoir cotisé la moitié des années nécessaires pour ta retraite. Aigri, je ne pense pas. Tu as encore assez de rébellion en toi pour mettre un coup de pied dans la fourmilière. Quant à être seul, est-ce que nous ne le sommes pas tous en fin de compte ?

— À quatre heures du matin, tu as beaucoup trop de répartie pour moi.

— Finalement, c’est peut-être, effectivement, que tu es trop vieux. 

Adam éclata de rire, fit une boule avec le papier du hamburger qu’il avait avalé pour tout dîner et le jeta à la tête de Jim qui l’évita prestement.

— Tu m’énerves !

— C’est pour ça que je suis ton sergent préféré. 

Adam sourit à nouveau et regarda son téléphone.

— Toujours aucune nouvelle de Jake ? 

Jim était au courant bien sûr. Adam savait qu’il pouvait compter sur sa discrétion. Enfin, il était presque au courant de tout. Il savait pour l’accident de voiture. Il savait pour la fiancée du jeune Smithen. Il savait pour l’implication de Jake dans l’histoire, mais il ne lui avait pas parlé des visions de son frère. Il y avait des limites à la confiance. Il tenait à garder le peu de crédibilité qu’il lui restait. Il savait qu’Adam avait donné sa carte de police à son frère pour qu’il essaye d’obtenir des informations auprès de la fille. Il savait également que Jake n’avait donné aucun signe de vie.

— Rien.

— Tu devrais peut-être passer chez lui.

— À cette heure ?

— Je crois savoir que ça ne l’a pas gêné, lui, hier. 

Adam se frotta les yeux qui le brûlaient. Il était mort de fatigue.

— Je ne sais pas… Alors ? Conclusions du légiste ?

— Étranglement avant immersion. Il n’y a pas d’eau dans les poumons. Elle était morte avant d’être jetée dans la Tamise.

— Traces de violence sexuelle.

— Multiples… Elle a été torturée aussi…

— Merde… On devait la protéger, Jim… Si ces connards nous avaient donné le feu vert. Elle pourrait encore être en vie…

— Je sais…

— 17 ans… Je crois que je pourrais me laisser tenter par un verre.

— Ça ne serait pas une bonne idée et tu le sais… Tu ferais mieux de rentrer chez toi.

— Tu sais ce qu’on pourrait faire pour dynamiter cette histoire ?

— Oh Adam, quand tu me regardes comme ça, je sens que ça va être une idée tordue.

— Quoi ? Regarde-toi. Tu fais encore très jeune. Il te suffirait de te raser de près. Mon frère a gagné beaucoup d’argent ces dernières années. Il pourrait te payer ton billet d’entrée dans cette école…

— Tu me proposes une enquête en immersion ? Et comment on explique ça aux patrons ?

— … On ne leur dit rien…

— T’es dingue ?! Tu sais bien qu’aucune preuve ne serait juridiquement recevable ?!

— Qui te parle de traiter cette histoire légalement ?

— Adam… Tu es épuisé…

— Quoi ? Ça ne te rend pas malade ? Cette gamine ?! Et les autres ?

— Ça me rend aussi malade que toi mais je suis persuadé que notre système peut encore les épingler !

— Les intermédiaires, oui ! Mais les véritables responsables, les Smithen, ils en sortiront blancs comme neige.

— Alors quoi ?! Tu veux te poser en justicier ? Tu veux enfiler ta cape et ton masque et tu veux que je joue ton comparse ? Désolé, je n’ai jamais aimé les collants, Adam… Je crois qu’on devrait jeter l’éponge pour ce soir. Demain on y verra plus clair…

— Oui… Tu as raison, Jim… Excuse-moi…

— Il n’y a rien à excuser… Tu es le meilleur Adam… Il n’y a pas un autre inspecteur avec qui je voudrais bosser… Ne te laisse pas bouffer par cette affaire… Va te reposer… 

Jim enfila sa veste, éteignit la lampe de son bureau et quitta la pièce avec un dernier regard pour son supérieur plongé dans ses pensées.

Adam savait qu’il avait raison mais il y avait des soirs comme ça où il ne croyait plus en ce système de castes où les puissants pouvaient échapper à la justice. Il regarda à nouveau la photo de la jeune fille sortie de l’eau, un masque de mort et d’effroi en guise de visage. Il ferma les yeux et reposa la photo. Il soupira profondément… Jake, bon sang, pourquoi ne répondait-il pas ?!!!

Il se leva finalement. Il ne pouvait pas laisser passer la nuit sans savoir. Il allait se rendre chez son frère. À cette heure, Londres était déserte. En apparence si calme. Même si c’était sans compter ce qui pouvait se passer derrière les murs et dans les ruelles obscures.

Il se gara en bas de l’immeuble de son frère. Aucune lumière.

La porte de son immeuble était entrouverte. Il n’aimait pas ça. Quelque chose clochait. Il sortit son arme et monta les marches avec méfiance.

La porte d’entrée elle aussi était entrouverte. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé à cet idiot !

— Jake ?... Jake, tu es là ? 

Rien ne semblait avoir bougé dans l’appartement. Ce n’était pas un cambriolage. Il tendit la main vers l’interrupteur.

— Non !... Laisse éteint, s’il te plaît…

— Jake ? C’est toi ? Qu’est-ce que tu fais dans le noir ? Tes portes sont restées ouvertes, tu le sais, ça ? 

Adam s’avança à tâtons jusqu’au salon et découvrit Jake prostré au pied du canapé. Il se précipita vers lui.

— Jake ? Qu’est-ce qui t’es arrivé ? Tu vas bien ?

— Ne me touche pas !!! 

Adam recula d’un pas, comme s’il avait été électrifié.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? 

Jake resserra ses jambes sur sa poitrine et cacha son visage entre ses bras.

— Laisse-moi seul, tu veux…

— Il s’est passé quelque chose visiblement… Jake ? 

Comme son frère ne répondait pas, il décida de s’asseoir à ses côtés dans le canapé. Jake ne semblait pas blessé. Personne ne lui avait rendu visite ici, en tout cas, pas de manière musclée. Adam n’avait jamais vu son frère réagir ainsi pour personne. Même à la mort de leurs parents, Jake ne semblait pas s’être laissé abattre. Il avait disparu dans le sud de la France pour mener une vie de flambeur mais jamais il ne l’avait vu dans cet état.

— Elle est morte ? C’est ça ?

— Noooon !!! 

La réponse avait été violente et Jake s’était levé d’un coup pour se poster devant la fenêtre. Avançant d’un pas hésitant, il renversa une bouteille dont il ne restait pas grand-chose.

— Jake, tu as bu ? 

Jake éclata d’un rire désabusé et se tourna enfin vers son frère. À la lumière des lampadaires extérieurs, Adam put discerner l’ampleur de la souffrance de son frère. Il avait les yeux cernés de noir et les joues creusées. Il tenait à peine debout, chancelant sous l’effet de l’alcool.

— Qu’est-ce que ça peut te faire si je bois ? Ça ne te dérangeait pas tant par le passé ?!

— Jake, ce n’est pas l’heure pour ce genre de conversation. Tu n’es pas en état et moi non plus. Ta vie de débauche, tu as su la choisir, ne viens pas m’en faire reproche…

— Ah, j’oubliais ! Saint Adam ! Pas une goutte d’alcool ! Pas une cigarette ! Pas une fille ! Mais qu’est-ce que tu dois te faire chier !!!

— Je vois que tu vas bien… Enfin, en apparence… Je vais rentrer chez moi.

— Oui, c’est ça ! Barre-toi ! Tu me donnes envie de vomir ! Toujours à me faire la morale ! Mais tu n’es pas mon père !!!

— Non, je ne suis que ton frère… J’aurais besoin de récupérer ma carte et mon badge…

— Quoi ? Tu veux me verbaliser pour état d’ivresse dans mon propre salon ?!!

— Ce que tu peux être con quand tu as bu, c’est à se demander comment tu peux séduire autant de filles dans cet état. Tu es pitoyable.

— Fous-moi le camp !!!

— C’est ça ! Mais pas sans ma plaque ! 

Jake se baissa pour ramasser la bouteille tombée par terre et la jeta en direction de son frère qui l’évita de justesse.

— Oh ! Mais tu es malade !!!

— Je l’ai tuée, putain !!!

— Quoi ?!!!

— Je l’ai tuée… Je l’ai tuée… C’est moi qui ai commandité sa mort… 

Et Jake s’écroula sur le sol, secoué par des sanglots d’ivrogne.

Adam avait été déstabilisé par la nouvelle. Que voulait dire son frère ? Il avait ordonné le meurtre d’Emma Nightingale ? Mais comment ? Pourquoi ? Il s’approcha de lui et voulut lui poser une main rassurante sur l’épaule.

— Ne me touche pas… Ne me touche pas… Je ne veux pas me retrouver là-bas…

— Là-bas où ?

— À l’époque où elle est morte par ma faute… 

Adam commença à comprendre. Il parlait de ses visions et vraisemblablement, cette dernière vision avait été une épreuve pour Jake.

— Tu veux bien que je m’asseye à côté de toi ? 

Il avait parlé d’une voix douce. La même voix que leur mère utilisait dans leur enfance lorsqu’ils avaient fait un cauchemar. Comme Jake ne répondait pas, plié sur lui-même, au pied de la fenêtre, Adam vint s’asseoir à ses côtés en prenant soin de ne pas le toucher pour ne pas ajouter à son hystérie.

— Tu as eu une nouvelle vision, Jake ? C’est ça ? 

Jake ne répondit pas mais hocha la tête entre deux sanglots étouffés dans ses bras.

— Et dans cette vision… Tu tuais Emma ?

Jake secoua la tête cette fois.

— Alors pourquoi dis-tu que tu l’as tuée ? 

Jake releva la tête, ravalant ses sanglots et la posa contre la fenêtre, évitant le regard de son frère. Il hésita un instant, ses lèvres tremblant trop pour pouvoir dire le moindre mot, puis une fois qu’il eut regagné un minimum de contrôle, il se décida.

— J’étais là… Devant son corps bouffi et disloqué… Après sa chute de la falaise… Mais je n’étais pas seul… Arthur Smithen était là… Pas comme un rival ni une menace… Comme un ami… Comme un complice… Et il m’a dit… Il m’a dit…

— C’est bon, c’est bon Jake, prends ton temps…

— Il m’a dit qu’il ne comprenait pas pourquoi j’avais pris le risque de venir cette nuit-là, alors que moi, un officier de l’armée de Wellington, j’avais ordonné que l’on me débarrasse d’Emma…

— C’est toi qui avais demandé qu’on la tue ? Mais pourquoi ?

— Mais parce que je suis un monstre !!! Et maintenant… Cette fille… Cette fille que vous avez repêchée… C’est un message… Un message du destin !...

— Voyons, tu dérailles ! Tu crois que cette vision d’un autre Jake, il y a deux cents ans, fait de toi un assassin ?!

— Nous sommes la somme de toutes nos existences antérieures ! Je suis une partie de ce salopard !

— Mais qui t’a fait croire à ces conneries ?!

— Le docteur Kavinsky… Elle sait… Elle sait que je suis un être infâme au bout du compte… Et Emma le sait, je suis persuadé qu’elle le sait…

— Jake…

— Ne me touche pas !!!

— Jake, calme-toi ! 

Doucement, Adam approcha une main qu’il posa sur l’épaule de son frère.

— Tu as une vision là ? 

Jake secoua la tête. Il tremblait convulsivement. Adam passa son bras autour des épaules de son frère et l’attira contre lui. Jake, rassuré de ne pas être projeté dans une nouvelle vision se détendit et fondit à nouveau en larmes dans les bras de son frère qui le serra.

— Tu sais que tu es ridicule quand tu es bourré ? 

Jake, secoué par la tension nerveuse, ne put s’empêcher de laisser échapper un rire piteux.

— Jake, écoute… On a grandi tous les deux. Comme tu le dis si bien, je n’ai pas toujours été très drôle avec toi et avoir dix ans de plus m’a poussé à jouer un peu trop souvent le rôle du père sévère. C’est peut-être aussi parce que nos parents sont partis bien trop tôt et que je voulais te protéger. Et plus je voulais te protéger, plus tu t’évertuais à me faire enrager en inventant une nouvelle combine… Mais il y a une chose que je sais, Jake… Derrière cette façade de flambeur, arnaqueur et tout ce que tu voudras… Je sais que tu es un homme bien, Jake… Tu es mon petit frère… Au fond de toi, il n’y a pas une once de malveillance. Alors ton professeur Kavinsky pourra bien raconter ce qu’elle voudra, tu n’as rien à voir avec cet homme que tu étais dans une vie antérieure… Tu es Jake Maxwell… Juste un petit con au cœur d’or… 

Jake ne répondit pas instantanément, mais elle eut pour effet de l’apaiser. Il tremblait moins, n’était plus secoué de sanglots.

— … Tu… Tu crois vraiment ce que tu dis ?

Adam sourit.

— Mais évidemment, bougre d’idiot… Je ne sais vraiment pas ce qu’elles te trouvent les filles. 

Il sentit Jake se détendre dans ses bras. Les émotions et l’alcool aidant, il ne tarda pas à l’entendre ronfler doucement. Adam soupira mais n’osa pas bouger. Lui aussi était épuisé par les émotions de la journée. Toute cette histoire était tout bonnement incroyable. On nageait dans la science-fiction. Et tandis que son frère se détruisait à courir après une illusion de vie antérieure, lui n’arrivait même pas à sauver une gamine de 17 ans. Qui était le véritable criminel de la famille ? Il ferma les yeux. Il devait mettre une fin à ça. Il devait le faire et vite. Avant qu’ils ne se retrouvent tous aspirés dans ce maelström destructeur… Son idée d’infiltrer Jim lui revint à l’esprit… Si seulement… Si seulement…

Et il glissa dans l’oubli temporaire du sommeil.

Le réveil fut bien moins agréable. La tête courbée, le menton posé sur la poitrine et son frère toujours dans ses bras, il avait l’impression que toutes les parties de son corps hurlaient de douleur. Il essaya de se redresser sans réveiller Jake et grimaça. Trop peu d’heures de sommeil et une nuit sur le sol, son corps le rappelait à l’ordre. Il n’avait plus l’âge de ces conneries. Il repoussa doucement Jake si profondément endormi qu’un groupe de métal aurait pu jouer dans son salon, il ne se serait pas réveillé.

Il se leva, en deux mouvements, en s’aidant de la table basse et regarda son frère dormir. La courte nuit lui avait porté conseil. Il devait s’impliquer dans cette histoire plus qu’il ne l’avait fait et ne pas laisser son frère faire le boulot tout seul. Après tout, l’histoire d’Emma Nightingale et son enquête avaient pour point commun les frères Smithen. Il n’avait que trop tardé pour rencontrer Sir Smithen en personne. Il savait que c’était comme rencontrer le diable, qu’il n’aurait pas de seconde chance et que s’il faisait une erreur ou s’il laissait trop paraître ses sentiments, l’autre enquête risquait de péricliter et, cela, il refusait de l’accepter.

Il étouffa un bâillement et se frotta le visage. Il était encore très tôt. Il avait le temps de passer chez lui pour se rendre présentable et téléphoner pour demander un rendez-vous. Il regarda Jake, se pencha sur la table basse pour récupérer sa plaque qu’il mit dans sa poche et chercha un papier pour laisser un mot à son frère. Il trouva un bloc-notes dans le tiroir du meuble d’entrée. Il revint s’asseoir sur le canapé, chercha l’inspiration puis se décida pour une information brève et factuelle.

— Il est temps de rencontrer les Smithen pour savoir ce qu’ils ont à dire à propos de l’accident. Je n’ai pas encore reçu l’ordre de procédure mais il ne saurait tarder, je vais leur annoncer qu’il s’agit maintenant d’une enquête pour une tentative de meurtre. Toi, ne bouge pas de chez toi, je t’appelle sur ton fixe dès que je suis sorti. Repose-toi… Et interdit de boire une goutte d’alcool de plus. »

Il se sentit obligé de terminer son message par un smiley. Il signa et posa le mot en évidence sur la table. Puis il saisit le plaid sous ses fesses, s’approcha de Jake et lui posa sur les épaules. Il s’était recroquevillé sur le sol mais ne manifestait aucun signe de réveil imminent.

En s’étirant et en marchant mécaniquement, Adam retourna à sa voiture afin de rentrer chez lui. Il n’eut jamais autant plaisir à prendre une douche et se serait bien allongé une heure ou deux mais le travail attendait. Il se prépara un café et décrocha son téléphone. Quand il expliqua aux collaborateurs de Sir Arthur qui il était et pourquoi il désirait le voir, on lui donna un rendez-vous pour la fin de la matinée dans son bureau de la firme familiale au cœur de la City. Ça lui laissait juste le temps de passer au commissariat. Il pria pour qu’on lui ait vraiment attribué l’affaire. Sinon comment expliquer cette entrevue ? Un avocat aurait vite fait de qualifier cette visite de harcèlement concernant son autre enquête.

Il trouva son étage pratiquement vide. Ses collègues étaient déjà sur le terrain. Jim n’avait pas cherché à le joindre. Un autre inspecteur devait l’avoir réquisitionné sans lui demander son avis, le désavantage de n’être que sergent, on se retrouvait aisément à faire toutes les tâches désagréables que les inspecteurs ne voulaient pas faire.

Un agent passa dans le couloir. Il reconnut Simon Baker, fraîchement arrivé depuis dix jours. Comment se faisait-il que les nouvelles recrues soient de plus en plus jeunes ? Ou était-ce lui qui devenait de plus en plus vieux et ne s’en rendait pas compte ?

— Baker ?

— Oui, inspecteur ?

— Savez-vous si on a du nouveau sur l’affaire Nightingale ?

— La femme renversée par une voiture ? Ce sont les agents Longman et Jones qui ont fait le porte à porte.

— Des témoins ?

— Euh, je ne sais pas en fait…

— Qui est chargé du dossier ?

— … Je ne sais pas…

— Y a-t-il une chose que vous sachiez, Baker ? 

Le jeune garçon rougit et baissa la tête en bredouillant.

— Rendez-moi service, allez me chercher un café… Enfin, si vous savez où se trouve la machine à café ? 

Baker hocha la tête et fila comme s’il avait vu le diable. Adam sourit et se dirigea vers son bureau. Son sourire s’élargit. Un dossier était posé sur le haut de la pile avec un post-it de Jim : Avec toutes mes félicitations, grand chef. Ça m’a juste coûté une promesse de resto avec la secrétaire du patron.

Adam rit doucement. Son sergent était décidément plein de ressources. Il s’installa et ouvrit le dossier. Baker arriva en hâte avec une tasse fumante et manqua de la renverser mais, miraculeusement, elle arriva pleine jusqu’à lui. Baker se posta au garde à vous devant Adam qui leva les yeux après trente secondes de gène.

— Il y a un problème Baker ?

— Hum… Euh… Vous avez besoin d’autre chose ?... Monsieur ?... 

Adam sourit.

— Personne n’a voulu de vous ce matin, c’est ça ? 

Baker rougit de plus belle

— Oui, monsieur.

— C’est le coup classique avec les bleus, Baker. Et maintenant vous voulez que je vous emmène ?

— Eh bien… Monsieur… Si ce n’est pas trop vous déranger…

— Parce que sinon vous allez vous retrouver au sous-sol à dépoussiérer des montagnes de paperasse ?

— Oui, monsieur… 

Adam éclata d’un rire franc cette fois. Il adorait la maladresse et l’honnêteté du jeune garçon. Il lui fut immédiatement sympathique et lui jeta les clés de sa voiture.

— Dans dix minutes en bas de l’immeuble. Vous allez me conduire à la City. 

Le visage de Baker s’illumina de reconnaissance. Il fit quelques pas afin de s’exécuter prestement puis s’immobilisa et se retourna d’un air gêné.

— C’est laquelle votre voiture… monsieur ? 

Adam haussa les sourcils.

— Non, non, ce n’est rien, je vais trouver, ne vous en faites pas… 

Adam sourit encore et se replongea dans le dossier. Plusieurs témoins avaient vu la voiture accélérer, monter délibérément sur le trottoir pour renverser Emma. Puis ils avaient vu la voiture s’arrêter, reculer et ouvrir une portière pour ramasser quelque chose. Le sac à main. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien avoir dans son sac qui valait la peine de s’arrêter pour le ramasser au risque de se faire identifier ou de laisser d’autre indices ?

En attendant, c’était bien une enquête pour tentative d’assassinat qu’on ouvrait là et c’était lui qui se retrouvait en charge du dossier. Le grand patron ne devait pas avoir lu qu’elle était la fiancée de Smithen junior sinon il ne le lui aurait pas donné, en prétextant un conflit d’intérêts. C’était peut-être aussi parce qu’il n’en avait encore parlé qu’à Jim et personne d’autre. Les agents en charge des interrogatoires n’avaient certainement pas eu le temps de taper leur compte rendu de l’hôpital. Il n’en trouva aucune trace. La chance était vraiment avec lui. Excellent. Le temps qu’ils s’en rendent compte et refilent le bébé à un autre inspecteur, il était en charge de l’enquête et avait toute l’autorité nécessaire.

Il était temps de rendre visite à Sir Arthur et de lui mettre un peu la pression.

Il descendit les marches d’un pas léger. Il se sentait bien, totalement réveillé, prêt à en découdre. Dehors, Baker l’attendait au volant. Adam s’installa côté passager.

— Direction Smithen Inc.

— Smithen ?... Euh, oui, monsieur… 

Il avait bien fait de partir tôt, le trafic était infernal à cette heure. Un escargot serait arrivé avant eux. Au moins, cela lui laissait le temps de s’imprégner des détails du rapport.

— Vous allez vous décider à mettre la sirène, Baker, ou vous avez l’intention de battre le record de lenteur ? 

Baker sursauta et bredouilla quelques excuses avant de mettre le gyrophare et la sirène. Les voitures s’écartèrent alors, comme la mer rouge devant Moïse. Ils arrivèrent moins de dix minutes plus tard. Adam ouvrit la portière avant même que Baker ne s’arrête totalement.

— Vous restez garé en double file. Je n’en aurai pas pour longtemps.

— Mais… 

Adam montait déjà les marches de la tour de verre. À l’accueil, on lui dit qu’on l’attendait et on lui indiqua le dernier étage. Une tour de la City entièrement à eux. Dire que les Smithen étaient une famille importante était encore très loin du compte.

On le fit pénétrer dans un bureau immense et semi-circulaire avec une vue imprenable sur la Tamise et le sud de Londres. Il était seul. Smithen n’était pas encore arrivé, apparemment. Il s’approcha du bureau. Impeccable. Pas une feuille ne traînait. Il regarda autour de lui essayant de détecter des caméras et, discrètement, tenta d’ouvrir les tiroirs qui étaient fermés à clé. Il s’approcha d’une vitre. Il était facile à cette hauteur de se sentir invincible et au-dessus des lois. Adam se ferait un plaisir de le remettre à sa place.

La porte s’ouvrit. Arthur Smithen fit son entrée. Une allure sportive et un costume parfait, une démarche de fauve, un sourire de politicien. Un homme élégant, séduisant et qui savait pour le mieux utiliser ses charmes avant de vous asséner le coup fatal. Il tendit la main en avançant vers Adam.

— Inspecteur Maxwell. Enchanté. Veuillez excuser mon retard, des affaires m’ont retenu à Westminster.

— Je ne serai pas long, Lord Smithen. Juste quelques questions concernant votre belle-sœur.

— J’ai pourtant déjà répondu aux questions de deux agents.

— Oui, mais il semblerait cette fois qu’il s’agisse d’une enquête pour tentative de meurtre.

— Tentative de meurtre ?! 

Quel fantastique acteur. Il réussissait même à avoir l’air pâle et bouleversé. Pas étonnant qu’il réussisse à tous les coups à faire passer ses projets de loi.

— Des témoins affirment que la voiture aurait délibérément pris mademoiselle Emma Nightingale pour cible afin de lui dérober son sac à main.

— Un vol ?

— Une méthode bien violente pour ce genre de larcin… Où se trouve votre frère ?

— Il est à Paris. Il rentre par le train de 14 heures cet après-midi… Vous ne pensez tout de même pas…

— Tout allait bien entre eux ? Pas de disputes, de tensions ?

— Non, non, aucune. Ils doivent se marier avant Noël.

— On nous a souligné des hématomes antérieurs à l’accident. Une idée ? Vous savez qui aurait pu lui faire ça ?

— Ça dépend de la taille de l’hématome. Il n’y a pas une chance qu’elle se soit fait ça au tennis ? Elle pratique beaucoup de sports. 

Le malin. Un coupable sous le coup du stress aurait tout simplement démenti. Smithen donnait l’illusion de coopérer pour mieux l’emmener sur une fausse piste.

— Vous voulez un verre ?

— Je ne bois pas, merci.

— Avec ce que vous venez de m’annoncer, il m’en faut un. Vous voudrez bien vous asseoir au moins ? 

Il lui indiqua un canapé de cuir confortable. Adam s’y installa calmement et attendit en silence que Smithen se soit servi et installé à côté de lui pour laisser monter la pression.

— Alors comme ça, votre frère apprend que sa petite amie, pardon sa fiancée, est renversée par un chauffard, qu’elle se trouve dans le coma et que sa vie est peut-être en jeu mais il ne rentre que deux jours plus tard ? Vous ne trouvez pas cela étrange ?

— C’est entièrement ma faute. C’est un contrat capital qu’il négocie. Je l’ai rassuré en lui disant que nous nous occupions de tout et que puisqu’elle était dans le coma, il était inutile de précipiter son retour.

— Vous a-t-il semblé bouleversé quand vous lui avez annoncé la nouvelle ?

— Bien sûr ! Quelle question ! 

Smithen sourit comme un carnassier.

— Vous n’imaginez tout de même pas accuser mon frère ?

— Au début d’une enquête, toutes les pistes doivent être envisagées.

— Alors pourquoi ne me demandez-vous pas ce que moi j’étais en train de faire à l’heure de l’accident ?

— J’allais y venir. 

Smithen éclata d’un rire ironique.

— J’étais ici. Une vidéoconférence entre nous, le Japon, la France et les États-Unis avec mes collaborateurs dans ces différents pays.

— Vous auriez pu enregistrer votre intervention ?

— Mais dans ce cas, il m’aurait été difficile d’avoir une conversation constructive. Vous pouvez demander à ma secrétaire.

— Votre frère ? C’était votre collaborateur en France ?

— Oui. 

Comme c’était pratique. Ils n’avaient qu’à utiliser cet alibi et ils s’innocentaient l’un l’autre.

— Il me faudra les coordonnées des personnes impliquées dans cet échange.

Arthur Smithen opina de la tête et avala une gorgée d’un whisky d’une belle couleur ambrée. Adam décida de ne lui laisser aucun répit.

— Vous connaissez mademoiselle Nightingale depuis combien de temps ?

— Six ans.

— Six ans ? Plutôt long pour une relation avant de se décider au mariage ?

— J’ai dit que je connaissais mademoiselle Nightingale depuis six ans. Mon frère ne la connaît que depuis cinq années. 

Adam leva un sourcil. Se pouvait-il que le petit frère ait volé la petite amie de son frère chéri ?

— Je vous arrête tout de suite, inspecteur. Je vois où vous voulez en venir mais les relations que j’entretenais avec mademoiselle Nightingale avant qu’elle ne fasse la connaissance de mon frère étaient purement sociales. J’avais fait sa rencontre à un gala de charité. Elle désirait développer un programme d’aide scolaire innovant et voulait l’appui d’hommes politiques influents. Il est tout naturel qu’elle se soit tournée vers moi. 

Adam sentit une sueur froide couler le long de son dos. Smithen lui donnait un lien évident avec son autre enquête mais il semblait le faire délibérément. Là où il était démoniaque, c’est qu’il détournait les soupçons non pas sur lui et son frère, mais justement sur Emma Nightingale. Et ses yeux calculateurs semblaient lui dire qu’il avait très bien lu dans son jeu et avait une longueur d’avance sur lui. Adam se racla la gorge.

— Où travaille mademoiselle Nightingale ?

— Dans une école. Une école privée du centre de Londres. Elle est professeur de lettres et d’histoire. 

Adam essaya de détourner son attention du sang qui battait follement sur ses tempes.

— Le nom de l’école ? 

Smithen sourit aimablement mais son regard trahissait sa jubilation. Il jouait avec lui.

— Saint Peter’s School. Vous connaissez ? 

Et à la fin de l’envoi, je touche… Il savait. Il savait depuis le début qu’Adam n’était pas là uniquement pour Emma. Il savait qu’Adam enquêtait sur le projet Cinderella. Il en était à présent persuadé. Et il ne pouvait rien se reprocher. Il n’avait rien laissé percevoir dans son attitude. Non, Smithen savait avant même qu’il ne passe la porte de l’immeuble. Avant même qu’il ne demande un rendez-vous. Il l’avait obtenu bien trop facilement. Smithen voulait le rencontrer. Il voulait tester son adversaire et Adam lui en avait donné l’occasion sur un plateau. Voilà qui confirmait le soupçon de fuites dans son service. Il devait jouer avec les mêmes armes. Ne pas se laisser déconcerter. Il afficha son air le plus neutre et sortit un calepin pour noter le nom de l’école.

— … Je ne connais pas, non… C’est un bon professeur ?

— Emma ? Je pense, oui. Entièrement dévouée à ses élèves. Bien notée par sa hiérarchie.

— Aucun souci professionnel ?

— Je ne pense pas, non. Sa direction sera plus à même de vous renseigner là-dessus.

— A-t-elle de la famille proche que nous pourrions contacter ?

— Nous sommes la seule famille qui lui reste. Fille unique. Ses parents sont décédés un peu avant son arrivée à Londres il y a huit ans. Un tragique accident de voiture. 

Adam sentit la tête lui tourner. L’année même de la mort de leurs parents. Un accident de voiture aussi. Il y avait des coïncidences qui pouvaient être effrayantes. Non, c’était trop. Il ne devait pas se perdre en conjectures, c’était le meilleur moyen de passer à côté de la vérité.

— C’est donc votre père qui la mènera à l’autel ?

— C’est moi. Nous n’avons plus nos parents. Ils sont morts eux aussi il y a huit ans. Je pense que ces tragédies ont été le premier élément de rapprochement entre mon frère et elle. Mêmes cicatrices.

— Et ils sont morts de quoi ?

— Mes parents ? Accident d’avion. Leur jet s’est écrasé en mer alors qu’ils rejoignaient notre propriété en Grèce. Nous avons tous nos malheurs, inspecteur, n’est-ce pas ? 

Adam frissonna.

— Il… Il faudra que je parle également à votre frère.

— Bien entendu. Tenez, prenez ma carte. Vous trouverez le numéro de mon téléphone portable privé. Appelez-moi à tout moment. Il est capital que vous retrouviez ceux qui ont fait ça, inspecteur. Nous prions pour qu’Emma sorte le plus rapidement de son coma et sans séquelles. Mais si vous pouviez en plus lui apporter la condamnation de ces êtres affreux comme cadeau de mariage, la famille Smithen vous en serait éternellement reconnaissante. 

Il se leva et lui tendit la main. Adam comprit qu’il était poliment congédié. Il se leva également, serra la main qu’il maintint fermement et planta ses yeux dans ceux de Smithen.

— Soyez rassuré, Lord Smithen. Je vais retrouver ceux qui ont fait ça et ils paieront pour leurs crimes. Quels qu’ils soient. J’en fais une affaire personnelle.

— Je n’en attendais pas moins de vous, inspecteur. 

Ils se jaugèrent encore quelques secondes puis se séparèrent. Adam tourna les talons et sortit de la pièce. Il avait l’impression que les yeux de Smithen étaient deux lasers qui lui brûlaient le dos. Il fut soulagé d’atteindre les ascenseurs mais ce ne fut qu’une fois dehors qu’il se rendit compte qu’il avait les jambes qui flageolaient. Au moins il était fixé. Il n’avait plus l’avantage de la discrétion. On avait donné des informations à Smithen qui se savait dans sa ligne de mire. Un homme intelligent comme lui ferait tout pour passer au travers des mailles de la justice, même s’il devait faire accuser sa future belle-sœur à sa place.

Il ne pouvait plus jouer dans les règles. Il ne pouvait plus se permettre de suivre les procédures habituelles et d’en référer à ses supérieurs. Il devait mener une enquête en parallèle qui lui apporterait des informations capitales afin de pouvoir épingler les Smithen légalement par la suite.

Il vit Baker stationné à quelques mètres. Il lui fit signe de patienter encore une minute. Il sortit son téléphone portable.

— Jim ?... Tu es disponible ? … Tu vois le Starbuck sur Fleet Street ?... Retrouve-moi là dans un quart d’heure… Il faut qu’on parle sérieusement. 

Chapitre VI

— Il sait. 

Jim n’avait même pas eu le temps de s’asseoir. Le Starbucks était bondé, comme tous les cafés de cette chaîne à l’heure du déjeuner. Adam s’était installé dans un coin, sur un canapé qui faisait le charme de ce genre d’endroit. Baker était assis à ses côtés, se demandant visiblement pourquoi ils se trouvaient là, alors que l’heure du week-end avait sonné.

— Adam… 

Il désigna Baker du menton.

— Qu’est-ce qu’il fait là ?

— Agent Baker. Il va bosser avec nous. 

Le visage de Baker s’illumina. Apparemment c’était une nouvelle pour lui aussi.

— Ah bon ? 

Mais Adam et Jim n’y prêtèrent aucune attention.

— Adam, ne me dis pas que tu reviens sur cette idée stupide d’hier soir ?

— Nous n’avons pas le choix, Jim. Il est au courant ! Il connaît tout de notre enquête !

— Et comment le sais-tu ?

— Je suis allé l’interroger.

— Et il t’a dit ouvertement qu’il savait qu’on enquêtait sur lui pour l’affaire des disparitions des jeunes filles ?

— Je l’ai lu dans son regard.

— Oh, merveilleux ! Ça sera du meilleur effet devant un juge.

— Et quand il a été certain que j’avais bien compris, c’est là qu’il m’a annoncé qu’Emma Nightingale travaillait dans cette même école en tant que professeur de lettres et d’histoire.

— Non !

— Si ! Pourquoi aurait-il donné cette information en souriant et en fixant sur moi son regard de prédateur ? On a des fuites dans notre service, Jim.

— Je peux savoir de quoi vous parlez ?

— Plus tard, Baker.

— OK…

— Allez nous commander trois cafés.

— Heu… Court ? Long ? Cappuccino ?

— Baker ?

— Oui ?

— C’était une façon polie de vous demander de débarrasser le plancher pendant dix minutes.

— Ah… OK… 

Baker se leva et s’éloigna, penaud. Adam reporta son attention sur Jim.

— Nous allons être obligés de faire des heures sup.

— Non, Adam, tu ne peux pas me demander ça…

— Si, nous avons une taupe, Smithen aura toujours deux coups d’avance sur nous. Nous devons mener une enquête plus discrète.

— Et risquer nos carrières.

— Qui le saura ? À part toi et moi ?

— Et Baker ?

— Il est nouveau, il a envie d’action et il est sous-employé.

— Et est-il fiable ?

— Ce n’est pas la question.

— Ah mais, excuse-moi. Justement si, c’est là la question. Tu me proposes quelque chose de complètement illégal qui peut m’envoyer à la circulation ou carrément me faire virer de la police ! J’ai encore de belles années devant moi et une perspective de carrière plutôt positive. Et tu veux que je risque tout cela ? Pour quoi ?!

— Pour elle ! 

Adam sortit la photo de la jeune fille retrouvée morte la veille.

— Et pour elle. 

Il en sortit une seconde. La photo d’Emma dans le coma, reliée aux machines.

Jim soupira, passa une main sur son visage, visiblement en proie au doute.

— Écoute, Jim. Ce n’est pas grand-chose. Les élèves de cette école ont l’autorisation de sortir en boîte tous les samedis. Tu as bien le droit de sortir te détendre un peu aussi. Tu es jeune. Tu t’amuses, tu observes, tu te rapproches si nécessaire. Tu fais semblant d’avoir de l’argent. Tu te fais remarquer, apprécier, jusqu’à ce qu’ils te considèrent comme l’un d’entre eux et qu’ils se confient…

— T’es un grand malade, toi.

— Je le ferais bien mais tu l’as dit toi-même, il semble que je sois un peu trop vieux pour ça, je pourrais passer pour un pervers.

— Ce que tu es déjà, dans ton genre.

— Et Smithen me connaît déjà, contrairement à toi.

— Et lui, là-bas ? Il joue quel rôle ? 

Adam tourna la tête dans la direction que lui indiquait Jim. Baker, près du bar, avait les trois cafés en équilibre instable dans les mains mais n’osait pas s’approcher. Adam lui fit signe qu’il pouvait les rejoindre.

— Jim, je te présente ton nouveau meilleur ami, Simon Baker. 

Baker, qui ne comprenait pas l’allusion, s’illumina et tendit la main vers Jim. Jim soupira et la lui serra en retour.

— Adam, dis-moi que ce n’est pas ce que je pense ?

— Tu ne peux pas aller en boîte seul. Il n’y a que les losers qui vont en boîte seuls. Et les losers n’intéresseront pas notre équipe. Baker sera ton faire-valoir.

— Vous voulez que j’aille en boîte ?

— Oui, Baker, mais pas pour vous amuser. En mission.

— En mission officielle ?

— En mission ultra confidentielle

— Comme James Bond ?

— Oui, Baker, c’est un peu ça. Sauf que personne d’autre ne doit être au courant. Juste vous, Jim et moi, vous comprenez ?

— Mais c’est génial ! 

Jim soupira. Il ne se mettait pas dans une galère, il préparait le nœud coulant pour se faire pendre.

— Pourquoi est-ce que j’ai l’impression que je vais le regretter toute ma vie ?

— Ça veut dire que tu acceptes ?

— Et bien sûr, ça ne t’aura pas échappé que nous sommes justement samedi ?

— Ne me dis pas que tu avais prévu quelque chose pour le week-end ?

— Moi, je suis libre comme l’air ! 

Adam et Jim se tournèrent vers un Baker radieux.

— Pour le premier soir, pas de folie. Vous sortez dans la boîte où les élèves ont leurs habitudes. Il y aura peu de collégiens mais surtout des lycéens et des étudiants. Observez qui sont les plus populaires, qui est au centre des attentions. Ce seront eux qu’il faudra surveiller. Ensuite, vous me rejoindrez chez moi et nous ferons le point. Peut-être que cette soirée sera suffisante pour nous convaincre que nous faisons fausse route, mais au moins, nous aurons essayé… On est d’accord ?

— … D’accord…

— OK !! 

Adam sourit devant l’enthousiasme inconscient de Baker et au fond, il se sentait coupable de jouer avec sa naïveté. Il se sentait également coupable pour Jim qu’il entraînait sur un terrain dangereux en l’envoyant en première ligne. Même s’il en assumait toutes les conséquences, Jim risquait gros. Ils marchaient sur des œufs. C’était à lui de s’assurer que cette histoire ne tournerait pas en omelette. Il but son café d’un trait et se brûla la langue.

— Je vous laisse. Je dois retrouver mon frère. Nous allons creuser du côté d’Emma Nightingale.

— Comment va-t-il ?

— Qui ça ?

— Ton frère.

— Il va… bien… Oui, il va bien.

— Adam, si tu me caches des choses…

— Il va bien, Jim. Je t’assure que tout va bien se passer… Je vous laisse vous arranger pour ce soir. On se retrouve chez moi à… Disons trois heures du matin. Ça devrait être suffisant pour une première fois.

— Euh, inspecteur Maxwell ?

— Oui, Baker ?

— Je fais quoi de la voiture ?

— C’est ma voiture, non ? Je la prends avec moi.

— Mais je retourne comment au commissariat ?

— Tu fais comme tout le monde, mon gars, tu prends le métro. 

Baker tourna une mine dépitée vers Jim.

— … C’est bon, je te ramène… Tu sais que je suis censé être en week-end depuis dix minutes ?

— Regardez-moi ça, si c’est pas merveilleux, vous êtes déjà les deux plus grands potes du monde.

— Adam, ça, tu me le payeras. 

Le sourire était forcé mais les yeux riaient. Jim était vraiment le meilleur des sergents et un chic type.

— Ce soir… N’oubliez pas…

— Pas de danger. 

Adam les abandonna là. Il retrouva sa voiture et s’engagea en direction de l’appartement de Jake. Pour la première fois depuis des semaines, il n’avait plus l’impression d’être impuissant. Il agissait enfin à sa guise, certes dans une totale illégalité, mais après tout, si les Smithen jouaient avec des dés pipés, il était illusoire de continuer à jouer dans les clous. C’était à lui de dicter les règles et de remettre un peu d’ordre dans cette histoire. Et à présent, il était temps de remettre de l’ordre dans une autre histoire. Jake. Il allait mettre au clair cette affaire rocambolesque de vies antérieures et il se ferait une joie de rencontrer ce professeur Kavinsky qui avait mis Jake dans un tel état la veille. Elle allait voir ce qu’il en coûtait de s’en prendre au frère d’Adam Maxwell et de jouer avec sa crédulité.

Regonflé et déterminé, il appuya sur la sonnette de la porte d’entrée. Jake ne lui répondit même pas mais activa le buzzer qui ouvrait la porte. Il était donc toujours chez lui. Il avait obéi à son frère pour une fois. C’était plutôt bon signe.

La porte était entrouverte. Adam la poussa puis la referma derrière lui.

— Jake. Devine ce que je te rapporte ? Des muffins de chez Starbucks. Je sais que tu les adores. 

Il pénétra dans le salon. Jake était assis sur le canapé, les bras le long de ses cuisses, les épaules voûtées, les mains gantées. Il plissa les yeux.

— Tu peux parler moins fort, s’il te plaît ?

— Gueule de bois ?

— J’ai pourtant connu pire mais je ne me suis jamais senti aussi mal.

— Mange un muffin, ça ira mieux.

— Non, je crois plutôt que je vais aller vomir… 

Jake se leva et ne prit pas la peine de monter dans la salle de bains à l’étage, elle était trop loin. La cuisine était un choix plus judicieux.

Adam attendit patiemment que son frère réapparaisse. Il sortit de la cuisine, blanc comme un spectre, les yeux bouffis et rougis, un léger duvet sur les joues qui virait au gris.

— Tu as l’air d’un clochard.

— Tu es venu pour m’annoncer des évidences ou tu gardes encore quelques gentillesses pour plus tard ?

— J’ai rencontré Arthur Smithen. 

Jake déglutit.

— … Alors ?

— Alors, il sait que j’enquête sur l’école et les disparitions. Il m’a dit qu’Emma y travaillait et il avait bien l’intention que je fasse le lien.

— Il veut la mêler à cette merde ?

— Je pense que c’est plutôt un avertissement. Nous prévenir qu’il est au courant et qu’il ne reculera devant rien pour faire payer d’autres à sa place.

— Mais c’est un connard !

— Tu en doutais encore ?

— … Au fond… Pas plus que moi… Après tout, j’ai été son complice…

— Jake, tu vas nous lâcher avec cette vision ! Combien de temps elle a duré ?

— Quelques minutes…

— Et en quelques minutes, tu as appris tous les détails de cette affaire ? Connais-tu tous les détails de A à Z ?

— … Non…

— La première chose qu’on apprend avec l’expérience dans la police, c’est de se fier à son intuition, certes mais surtout de ne pas s’emballer sur nos premières impressions. Elles sont souvent fausses.

— Qu’est-ce que tu sous-entends ?

— Jake, je ne comprends pas ce qui t’arrive, mais il semble que tu aies hérité d’un don. Tu ne peux pas te défiler ainsi.

— Adam, tu me fais peur.

— Il faut que tu y retournes, Jake. Tu dois jouer les policiers de l’histoire. Tu dois retourner dans ces vies et comprendre pourquoi on t’a envoyé là-bas. Pourquoi on s’y retrouve tous, toi, moi, Emma et les frères Smithen. Il n’y a qu’en résolvant les mystères du passé que nous réussirons à percer le mystère du présent.

— Pas question !!!

— Tu n’as pas le choix, Jake. Je ne peux pas y aller à ta place cette fois, tu dois faire face !

— Je ne retournerai pas là-bas, je refuse de voir encore l’un d’entre vous mourir !!!

— Alors tu abandonnes Emma. Celle du présent. Elle n’est pas encore morte, elle. Tu veux qu’elle termine comme les autres, celles de tes visions ? 

Jake tremblait.

— Je… Je… Je n’y arriverai pas tout seul ! 

Sa voix était montée d’une octave, aux limites de l’hystérie.

— C’est pourquoi on va y aller ensemble voir ton docteur Kavinsky et je vais lui toucher deux mots. Elle t’a justement laissé faire face à ces visions sans aucune préparation. C’est non seulement crétin mais c’est également irresponsable. Cette femme qui se dit spécialiste, elle va devoir t’aider, mais en prenant toutes les précautions et cette fois, je serai là pour y veiller, Jake… Je ne te laisserai plus jamais faire face tout seul, tu m’entends ? 

Jake ne répondit rien. Il fixait ses mains en tremblant.

— Je ne sais pas si j’y arriverai, Adam…

— Tu y arriveras, crois-moi. Tu y arriveras, petit frère… Mais pas avant que tu aies pris une bonne douche. Tu empestes ! Allez hop ! À la douche ! 

Il réussit à tirer un léger sourire à Jake qui hésita mais se résigna à se lever et à monter pour prendre une douche.

— Je te prépare deux cachets pendant ce temps-là. 

Adam fila dans la cuisine. Il devait faire vite pendant que Jake était occupé. Il mit deux comprimés effervescents à fondre dans un verre et retourna au salon où se trouvait l’ordinateur qu’il mit en marche. Il entra le code de connexion. Trop facile, Jake avait toujours le même depuis ses quinze ans.

Il lança le moteur de recherche et entra le nom du docteur Kavinsky. Il tomba sur les mêmes pages que Jake la veille. Du superficiel, rien qui ne pouvait l’aider à comprendre vraiment qui était cette femme qui semblait être appréciée et parfois admirée de ses pairs. Pas du tout l’image qu’il se faisait du charlatan qui avait abusé de la fragilité temporaire de Jake. Il remonta dans les publications plus anciennes. Remonta encore. Il découvrit le décès de sa petite fille et fut soudain déstabilisé. Cette femme avait eu son lot de souffrances apparemment. Il se sentait presque coupable de débarquer chez elle et de lui imposer de leur apporter son aide. Il fouilla plus loin. Il s’arrêta sur une série d’articles.

— Tiens, tiens… 

Adam plissa les yeux et lut plus attentivement. Voilà qui était intéressant.

— Tu crois qu’elle acceptera de nous aider ? Après tout, je l’ai laissée en plan hier à l’hôpital ? Et vu son caractère, il se peut qu’elle nous claque la porte au nez.

Adam sursauta et leva la tête vers la mezzanine. Jake lui parlait de sa chambre. Il finit de lire l’article et ferma la page.

— Ne t’inquiète pas pour ça, je crois qu’elle n’hésitera pas longtemps après m’avoir entendu. Tu as son adresse ?

— Non, juste son bureau à l’université.

— Des problèmes avec la police, par hasard ?

— Euh, sa voiture je crois. Elle m’a agressé quand je me suis présenté à elle avec ta carte, elle m’a répondu qu’elle n’avait même plus sa voiture. 

Adam se connecta sur le site de la Met, entra son code personnel. Il ne mit pas longtemps à la trouver.

— Belgravia. On ne se refuse rien !

— Tu l’as trouvée ?

— Yep ! Tu es prêt ? 

Jake se présenta en haut des escaliers. Certes, ses yeux étaient toujours rougis mais son apparence avait retrouvé son élégance et son maintien. Adam eut l’impression qu’il n’avait attendu que cela, juste un peu de soutien de son frère. Derrière son attitude bravache, Adam savait que Jake avait toujours été le plus fragile des deux.

— Tu fais encore peur, mais ça nous servira peut-être à attendrir ce bon professeur Kavinsky ?

— Je ne serais pas aussi optimiste si j’étais toi. On voit bien que tu ne la connais pas. Une vraie harpie.

— Mon genre de femme alors.

— Qui a bien quinze ans de plus que toi.

— Et qui dit que c’est un problème ? 

Cette fois, Jake rit de bon cœur. Adam lui tendit le verre avec l’aspirine et il l’avala d’une traite en faisant la grimace. Puis il lui rendit le verre vide avec un sourire chaleureux cette fois.

— J’ai hâte de voir ça. En route, Casanova. 

Kensington-Belgravia, le trajet ne fut pas bien long, même pour un début de samedi après midi. Se garer représenta un challenge bien plus difficile. Ils trouvèrent une place si loin qu’ils auraient mieux fait de venir en métro.

La maison du professeur était dans le même style géorgien cossu que les autres du quartier. Rien qu’à la vue des voitures garées sur la chaussée, on devinait que les résidents n’avaient aucun problème d’argent. Un simple professeur d’université, aussi talentueux qu’il soit, pouvait-il se payer une telle maison ?

Les deux frères gravirent les quelques marches du perron et sonnèrent.

L’attente leur parut s’étirer sur une éternité. Puis la porte s’entrouvrit, retenue par une chaîne, ne laissant apparaître qu’une moitié du visage du docteur Kavinsky.

— Qu’est-ce que vous me voulez encore ? Foutez-moi le camp ! 

Et la porte se referma sèchement. Jake haussa les sourcils, semblant dire : Je te l’avais bien dit. Adam appuya à nouveau sur la sonnette. La voix du professeur leur parvint à travers la porte.

— Si vous ne déguerpissez pas tout de suite, j’appelle la police ! 

Adam sourit et sortit sa plaque qu’il présenta devant la porte.

— La police est déjà là, professeur Kavinsky ! 

La porte se rouvrit juste assez pour que le professeur puisse lire la carte.

— Ah ! C’est vous le détenteur de la vraie carte ! Vous savez qu’il a osé se faire passer pour vous ?!

— Nous devons vous parler, professeur Kavinsky. Pouvez-vous nous laisser entrer ?

— Non mais vous rigolez ?! Il m’a plantée à l’hôpital hier ! Vous savez combien m’a coûté le taxi pour revenir ? 

Jake se pencha pour entrer dans son champ de vision.

— Je suis désolé, professeur. Vous devez m’excuser, j’étais bouleversé.

— Et moi, je suis occupée. Allez, ça suffit, j’ai d’autres chats à fouetter. Si vous ne partez pas, je vous poursuis pour violence policière ! 

Elle tenta de fermer la porte à nouveau mais cette fois Adam y glissa son pied.

— Allons, Ambre… Je peux vous appeler Ambre ? Vous ne voudriez pas que vos voisins entendent nos conversations ? Les rumeurs vont tellement vite et ont tellement la vie dure. Quelle utilité de faire remonter des histoires vieilles de 25 ans ? Surtout dans ce genre de quartier ?

Ambre Kavinsky ouvrit de grands yeux. Adam avait visé juste. Elle sembla hésiter un instant, puis se décida à ôter la chaîne de sécurité. La porte s’ouvrit en grand. Elle leur tourna le dos et s’éloigna, leur laissant le champ libre. Jake se tourna vers son frère.

— C’est quoi cette histoire ?

— Je te raconterai plus tard. L’essentiel c’est qu’elle nous ait ouvert la porte, non ? 

Les deux hommes pénétrèrent dans le vestibule et refermèrent derrière eux. Un étroit couloir les mena à l’arrière de la maison, dans un salon en contrebas de quelques marches, éclairé de grandes baies vitrées qui ouvraient sur un jardin coquet et assez grand pour une résidence en plein Londres. Une richesse de plus au cœur de la capitale.

Ambre Kavinsky était installée dans son canapé, les pieds sur la table basse, une cigarette entre les mains qu’elle tentait d’allumer, puis elle leva les yeux sur eux.

— Pour être honnête, je savais que vous alliez revenir me pourrir la vie ! Alors ? Cette fois, on amène le grand frère ? On n’est pas assez grand pour faire face tout seul ?

Adam ne laissa pas à Jake l’occasion de répondre. C’était lui qui avait le contrôle et il avait bien l’intention de le garder. Il descendit les marches et vint s’installer dans le fauteuil en face du professeur. Jake prit le dernier fauteuil, celui qui tournait le dos au jardin.

— Professeur Kavinsky… C’est bien comme ça qu’on vous appelle ? Ou docteur ?

— Épargnez-moi votre baratin !

— Ambre… Je pencherais plus pour Ambre… Ça ne vous ennuie pas ?

— Au fait ! Venez-en au fait !

— Vous avez abandonné mon frère à sa vision !

— C’est lui qui m’a plantée là-bas !

— Après avoir été bouleversé par sa vision !

— Il ne m’a même pas donné l’occasion de savoir ce qu’elle était, cette vision à la con !

— Vous lui avez dit que nous étions la somme de nos vies antérieures !

— Et alors ? C’est vrai ? C’est ma faute si ce qu’il a vu ne lui a pas plu ?

— OOh ! OOhh ! Adam ! Ambre ! C’est bon ! Je suis là ! Vous ne croyez pas qu’on pourrait baisser d’un ton ?!!! 

Le professeur et Adam clignèrent des yeux. Tels deux pitbulls, ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre au-dessus de la table, comme s’ils étaient prêts à se jeter à la gorge de l’autre. Les paroles de Jake les ramenèrent à la réalité. Ils relâchèrent leur souffle et reprirent leur place. Jake essaya de temporiser la situation.

— Adam, je ne pense pas que braquer Ambre soit la meilleure solution… Ambre, je vous présente à nouveau toutes mes excuses… Dans cette vision… J’ai découvert que j’avais commandité le meurtre d’Emma, chose totalement inconcevable, je serais incapable de souhaiter la mort de mon pire ennemi, alors imaginez… Je me suis senti perdu… Mais grâce à Adam… J’ai compris qu’il était nécessaire d’ouvrir les yeux et d’en savoir davantage…

— Sauf que cette fois-ci vous ne laisserez pas mon petit frère partir sans aucune préparation. Vous allez le guider. 

Ambre Kavinsky tira longuement sur sa cigarette, les yeux à peine plus ouverts qu’une fente, semblant analyser Adam. Puis elle se tourna vers Jake.

— Il est toujours comme ça, votre frère ?

— Je crois qu’à part les criminels, il vous réserve un traitement de faveur…

— Serait-ce parce que vous me voyez comme une criminelle, inspecteur Maxwell ?

— À vous de me le dire… Ambre ?

— J’ai été innocentée et j’y ai perdu une fille, faut-il encore que je me justifie auprès d’un petit inspecteur de merde ?

— Tu avais raison, Jake, tout à fait mon genre de femme.

— Allez-vous faire foutre !

— STOP ! ASSEZ ! 

Cette fois, Jake s’était levé, à bout de nerfs. Il tourna sur lui-même, passa la main dans ses cheveux et fit face aux deux autres personnes.

— Vous ne m’aidez pas, pas le moins du monde… Cette histoire est dingue et franchement, depuis hier, je suis plus tenté de me faire couper les deux mains que de retourner là-bas… Mais voilà… Je ne suis pas seul… Il y a Emma qui est venue me demander de l’aide. Et je lui ai tourné le dos. Si aujourd’hui elle est entre la vie et la mort, c’est parce que j’ai refusé de l’aider. Adam, lui, m’a permis de comprendre que je ne serai jamais en paix tant que je n’aurai pas saisi le sens de ces visions du passé… Seulement, Ambre, je suis mort de trouille à l’idée de découvrir des choses affreuses sur mon compte après le voyage d’hier… Je dois mieux maîtriser mes déplacements dans le passé… Et hier, vous m’avez aidé car pour la première fois, je suis retourné dans une époque que j’avais déjà visitée… Ce qui me pousse à croire que… Bien que vous prétendez ne pas avoir d’expérience personnelle sur la question, vous en savez bien plus que quiconque et vous êtes la mieux placée pour me guider… Je sais que vous m’en voulez pour hier… Je sais aussi que quoi que je puisse vous dire, ça ne vous attendrira pas, mais je voulais que vous sachiez que je suis sincèrement désolé, que si vous consentiez à m’offrir à nouveau votre confiance et votre aide, nous jouerions selon vos codes, vos règles du jeu et je ne mettrais jamais votre parole en doute, je vous obéirais sans dire un mot… Ambre… J’ai besoin de vous… 

Ambre dévisagea Jake, puis Adam. Tira une dernière bouffée sur sa cigarette avant de l’écraser puis croisa à nouveau le regard d’Adam.

— … Votre petit frère… Lui, il sait y faire… Vous devriez prendre des cours de savoir vivre… 

Elle se leva, frotta ses paumes moites sur le devant de sa jupe.

— Je vais chercher de quoi boire et quelques paquets de cigarettes. Il semble que nous allons avoir une longue discussion tous les trois… 

Alors qu’elle disparaissait, Jake s’assit sur l’accoudoir du fauteuil où était installé Adam.

— On peut savoir quel jeu tu as essayé de jouer là ? Tu as failli nous la braquer définitivement.

— Au contraire, tout se déroule selon mes plans.

— Ah oui ? Ton plan était de l’énerver au point qu’elle éclate ta tête à l’aide d’une batte de cricket ?

— Tu connais la technique du bon flic et du méchant flic ?

— Non… Tu veux dire que tu as essayé de me manipuler par la même occasion ?

— Si je t’avais mis au courant, ça n’aurait pas été aussi efficace… 

Les talons du professeur résonnèrent sur le parquet ciré. Elle réapparut avec une bouteille de vin blanc, trois verres à pied et un paquet de cigarette neuf. Elle déposa le tout sur la table basse, prit la main gantée de Jake et le força à s’asseoir auprès d’elle. Elle s’éclaircit la gorge.

— Vous attendez quoi de moi en fait ?

— Que vous m’aidiez à contrôler mon point de départ et surtout celui d’arrivée.

— En fait, vous voulez que je joue les agences de voyage dans le temps ? Il n’y a jamais de certitudes, Jake, pour les voyages dans les vies antérieures. Le seul qui peut arriver à influencer votre parcours, c’est vous… Votre peur fait les blocages dont vous souffrez. Un moyen de les contrer… C’est peut-être d’utiliser l’hypnose…

— L’hypnose ?

— Oui, la régression hypnotique. Vous semblez être doué d’une forme assez rare de don. Vous n’êtes pas seulement témoin du passé, vous semblez l’incarner. Non seulement c’est exceptionnel, mais c’est également dangereux, physiquement et intellectuellement. L’erreur que j’ai peut-être faite hier c’est de vous faire brûler les étapes, nous n’aurions pas dû aller voir Emma et établir un contact, c’est trop tôt pour vous.

— Tout arrive, au moins vous reconnaissez avoir une part de responsabilité. 

Ambre Kavinsky tourna les yeux vers Adam et le fusilla du regard.

— Jake, si vous ne faites pas taire votre frère, tout policier qu’il est, il va passer ma porte à grands coups de pieds dans le derrière ! 

Adam sourit en levant les mains en signe de capitulation. Jake et Ambre retournèrent à leur échange.

— Nous devons à tout prix mettre de la distance dans vos visions. L’hypnose vous permettra de rester un simple observateur invisible… Qu’en pensez-vous ?

— Je… Je… Oui, je pense que oui…

— Très bien alors à partir de maintenant, vous aller vous reposer contre le dossier du canapé, oui, comme ça. Et vous concentrer sur ma voix… 

Elle sortit un petit objet cristallin de sa poche accroché au bout d’une chaîne.

— Regardez le pendule, regardez-le osciller, de gauche à droite, puis à gauche… Vous sentez une douce torpeur vous envahir comme si vous plongiez dans un sommeil serein, oui, c’est ça… Le flic, là, approchez !

— Quand vous me le demanderez autrement. Je m’appelle Adam : A D A M, ce n’est pas bien compliqué, quatre lettres à retenir, ça devrait être dans vos cordes ?

— OK, OK ! Arrêtez donc de faire votre Castafiore, si vous pouviez vous donner la peine de vous joindre à nous et de me donner votre main ? 

Adam s’approcha et lui tendit la main. Elle s’en saisit fermement et l’attira à elle jusqu’à ce qu’il lui fît face.

— Asseyez-vous sur la table basse. Ne le touchez pas, ne le dérangez pas jusqu’à ce que je vous le dise.

— Il dort déjà ?

— Oui, taisez-vous… Jake ? Jake vous entendez ma voix ? 

Jake avait les yeux fermés et un visage apaisé. Il respirait profondément, comme s’il était véritablement endormi. Sa voix leur parvint aussi douce qu’un chuchotement.

— Oui…

— Jake, vous allez laisser votre esprit voyager mais sans vous impliquer. C’est-à-dire que lorsque j’aurai fait le décompte, vous ouvrirez lentement les yeux et vous serez où votre esprit veut vous emmener mais vous resterez en observateur extérieur, vous me comprenez ?

— Oui…

— Vous êtes prêt ? Alors à partir de trois… Allons-y… Trois… Deux… Un… Ouvrez les yeux… Où êtes-vous ? 

Jake ouvrit les yeux mais son regard semblait fixer le vide. Il était ici mais il était aussi ailleurs. Adam retint sa respiration, prêt à intervenir si quelque chose devait arriver.

— Je… Je ne sais pas… Il y a de la lumière… Des milliers de points de lumières… Des chandelles… Des chandelles dans des lustres… Et de la musique… Une valse… C’est un bal…

— Est-ce que vous reconnaissez les personnes que vous voyez ?

— Non… Oui… Oui, je suis là…

— Gardez vos distances, ce n’est pas vous, c’est le Jake de l’époque. Que fait-il ?

— Il… Il boit et discute avec des gens… Il est… Jeune… Beaucoup plus jeune que moi…

— Reconnaissez-vous d’autres personnes ?

— … Adam… Adam est à mes côtés… Aux côtés de Jake…

— Comment est l’ambiance ? Sentez-vous une tension quelconque ?

— … Non, tout le monde sourit…

— Je pense qu’il n’y a donc aucun danger à vous impliquer… Votre frère va toucher votre main. Quand le contact sera établi, vous et le Jake de l’époque ne ferez plus qu’un, mais vous garderez toujours un contact avec nous. Vous pourrez nous raconter ce qui vous arrive au fur et à mesure, vous avez compris ? 

Jake hocha la tête. Ambre Kavinsky prit à nouveau la main d’Adam dans la sienne. Elle prit celle de Jake dans l’autre.

— Adam, écoutez-moi bien. Vous allez tenir la main de votre frère, vous allez être son garde-fou. Quoi qu’il arrive, surtout, ne le lâchez pas, vous comprenez ? Qu’il convulse, qu’il hurle de douleur ou qu’il cherche à échapper à votre poigne, gardez le contact… Je me chargerai alors d’écourter la séance si quoi que ce soit arrive, nous sommes d’accord ?

— J’adore votre optimisme, Ambre.

— Vous m’avez demandé d’être prudente, non ? Allez-y, retirez son gant et prenez-lui la main.

Adam inspira profondément et obéit. Au moment du contact, Jake se crispa.

— Jake ?... Jake, vous êtes toujours avec nous ?

— Oui…

— Jake, que faites-vous ?

— … Elle est là…

— Elle ? Qui est là, Jake ?

— Emma… À quelques pas de moi… Elle est si… Son rire… C’est son rire, il semble tellement léger… Elle aussi est très jeune, mais c’est elle…

— Que faites-vous ?

— Je m’approche… Je l’invite à danser… Je… Elle…

— Restez avec nous, Jake, restez concentré. Prenez un peu de recul par rapport aux émotions de votre vie antérieure…

— C’est une valse… Je sens son corps contre le mien… Elle est si légère et elle tourbillonne comme une plume… Ses yeux…

— Jake ?

— La musique arrive à sa fin… Elle s’écarte… Elle a promis la prochaine danse à un autre homme… Oh, c’est pas vrai, pas encore lui…

— Qui est-ce Jake ? 

Mais Jake commençait à s’agiter. Il commença à bredouiller des paroles incompréhensibles. Adam resserra son emprise sur sa main.

— Professeur Kavinsky, ramenez-le !

— Oui, oui, vous avez raison… Jake ! Jake, écoutez-moi ! Écoutez ma voix, vous allez revenir vers nous, vous m’entendez ? À trois, vous rouvrirez les yeux et vous serez de nouveau totalement parmi nous, c’est clair ? Un… Deux… Trois ! 

Jake sursauta et cligna les yeux, totalement désorienté. Adam se pencha vers lui.

— Jake ? Jake ? Tu es là ?

— … Oui… Oui… Oh putain, c’est plus dingue que je ne le pensais…

— Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il s’est passé, Jake ?

— Arthur Smithen… Il était là-bas… C’était le prochain cavalier d’Emma.

— Que t’a-t-il dit ? Il t’a menacé ?

— Non… non… Il m’a demandé… Il m’a demandé de donner le bonjour au docteur Kavinsky… Et il m’a dit qu’il avait adoré sa conversation avec toi ce matin !!!

— Putain de bordel de merde ! 

Les deux frères restèrent sans voix, abasourdis, comprenant l’impact d’une telle nouvelle. Ambre Kavinsky retira l’opercule de plastique qui entourait son paquet de cigarettes, en tira une du paquet qu’elle alluma d’une main fébrile.

— J’espère que vous êtes contents de vous ? Non seulement Smithen voulait vous faire savoir qu’il maîtrise mieux que vous ces voyages dans le passé mais il sait que vous m’avez demandé de l’aide ! Merci ! Je savais que j’aurais mieux fait de vous envoyer balader tous les deux… Me mettre à dos un membre de la Chambre des lords. Ce n’est pas seulement de la folie… C’est SUICIDAIRE, bande d’imbéciles !!! 

Chapitre VII

Musique assourdissante et lumière stroboscopique calée sur les percussions de la musique électronique. Jim avait toujours détesté les boîtes de nuit et voilà que son supérieur l’envoyait en mission officieuse dans un de ces endroits. Baker, lui, avait l’air radieux. Il bougeait sa tête en rythme, les mains dans les poches, essayant d’avoir l’air cool.

Ils s’approchèrent du bar et commandèrent deux pintes. Ça leur laisserait au moins le temps d’observer un peu la faune locale.

Jeunes. Si jeunes. Ou bien Jim avait pris un sacré coup de vieux, ou bien les clients des boîtes de nos jours étaient bien plus jeunes qu’à son époque pourtant pas si lointaine. Jim se pencha vers le barman.

— C’est normal d’avoir autant de gosses ce soir ? C’est une exception ou c’est toujours comme ça ?

— C’est St Peter’s. L’école a une dérogation spéciale. On a le droit d’accueillir des collégiens, à condition de ne pas leur servir d’alcool… Enfin officiellement… C’est ça les gosses de riches, papa et maman veillent à ce qu’ils transgressent toutes les règles mais toujours dans une bulle privilégiée… 

Baker empoigna quelques cacahuètes et s’approcha à son tour.

— Et les filles ? Y en a qu’on peut aborder sans se faire arrêter pour détournement de mineur ? 

Jim lui lança un regard noir.

— Oh, c’est bon, sa seigneurie. Mon pote Jim, là, il se prend pour un saint, il croit au grand amour, mais il oublie qu’avant de trouver la bonne fille, le prince de Cendrillon a essayé la paire de chaussures à toutes les nanas du royaume, si tu vois ce que je veux dire ! 

Baker appuya sa remarque d’un clin d’œil outrancier et éclata d’un rire gras. Le barman qui en avait vu d’autres, sourit poliment.

— Ne vous inquiétez pas les gars, les étudiants ne vont pas tarder à arriver, c’est leur heure.

— Ils sont aussi de Saint Peter’s ?

— Ah ouais, on peut dire que c’est 90 ٪ de notre clientèle. Tenez, d’ailleurs voici le dessus du panier. Holloway et Farmhill entourés de leur cour. Le couple le plus glamour de l’établissement. Tous les autres cherchent à graviter autour. 

Jim se tourna pour faire face à la porte d’entrée. Le jeune couple était effectivement entouré d’une bande assez impressionnante de courtisans qui cherchaient à se fondre dans leur lumière. Le garçon avait une allure élancée et aristocratique, une moue légèrement dédaigneuse mais un charisme indéniable. Puis Jim posa les yeux sur la fille. Le temps sembla suspendre son vol. Sa peau diaphane contrastait avec le noir de sa robe, ses cheveux étaient remontés sur une nuque au port de reine, une bouche charnue qui ne souriait pas, comme ses yeux qui, derrière une apparente froideur, dissimulaient si mal une évidente tristesse. Le barman ne manqua pas le regard que Jim lui porta.

— Kim Holloway. Une reine des glaces. Inaccessible mon gars, ne rêve pas. Non pas parce qu’elle est en couple avec Ned Farmhill, non, ils ont une conception plutôt libérale du couple ces deux-là. Non, c’est juste qu’elle reste impassible à tout charmeur. Tu sais quoi ? C’est même elle qui présente les autres filles à ce chanceux d’Edward, si c’est pas une fille en or, ça ? 

Baker enfourna une autre poignée de cacahuètes.

— On parie combien que je tire un sourire de ce joli minois ?

— Alors là, mec, je parie ma paye du mois. Je ne l’ai pas vue sourire une seule fois depuis la terminale. À croire qu’obtenir son diplôme lui a donné de grands airs à celle-là. 

Jim frissonna. Il osait à peine penser à la raison pour laquelle la jeune fille n’avait plus souri depuis trois ans. Il sentit une bouffée de colère l’envahir.

— Simon, passe-moi une clope…

— Tu fumes, toi ?

— Pas jusqu’ici, mais j’ai besoin de prendre l’air. 

Baker ne releva pas l’incongruité de la remarque et lui tendit son paquet et son briquet. Il se leva pour l’accompagner mais Jim lui fit signe de rester assis et s’approcha de son oreille.

— Reste là. J’ai besoin que tu observes à ma place… Je ne serai pas long. 

Jim sentait la boule au creux de sa gorge se durcir. Il fallait qu’il sorte de là. Les images du corps sans vie trouvé la veille ne cessaient de s’imposer à lui à chaque flash stroboscopique des spots. Les prochaines victimes étaient très certainement déjà dans cette salle. Peut-être cette fille qui dansait en mini-jupe sur l’enceinte près du DJ. Ou bien cette autre qui se déhanchait entre ces deux garçons. Bon sang, quel âge avait-elle ? Avait-elle seulement 15 ans ? Le maquillage et les vêtements lui en donnaient plus. Ses gestes maladroits et ses grands yeux innocents lui en donnaient moins. Il était tellement perturbé qu’il ne vit pas la personne qui se trouvait sur son chemin. Il laissa tomber le paquet de cigarettes et le briquet avec un juron. Il se baissa pour les ramasser et lorsqu’il leva la tête, il se rendit compte qu’il avait heurté Edward Farmhill lui-même.

— Merde… Désolé… Franchement désolé… 

Puis il baissa la tête et le contourna en évitant son regard méprisant. Pas vraiment la meilleure technique pour infiltrer le gang. Il entendait d’avance le rire d’Adam au récit de ses tentatives pitoyables. Il poussa la porte de la boîte et se retrouva dehors au milieu des autres fumeurs.

Bon sang. Il n’était pas fait pour les infiltrations. Son talent, à lui, c’était l’enquête, le charbon, traquer les criminels en utilisant les bonnes vieilles méthodes. Il n’était pas assez bon acteur pour enquêter sous couverture. Il était persuadé que la moitié de la boîte avait compris qu’il était un flic. Il sortit la cigarette d’une main tremblante et essaya de l’allumer. Cet abruti de Baker lui avait filé un briquet vide, quelle poisse !

Une flamme se présenta devant ses yeux. Juste derrière, les plus beaux yeux gris qu’il ait jamais vus. Il resta un instant interdit puis pompa sur sa cigarette pour l’allumer. Il refréna une terrible envie de tousser. Il ne devait pas faire mauvaise impression. Surtout pas maintenant. Les larmes aux yeux, il se concentra sur la jeune femme qu’il avait devant lui. Elle lui tendit la main.

— Kim Holloway… Tu es nouveau ici… 

Ce n’était pas une question. La reine semblait connaître chacun de ses sujets.

— Heu… Jim S… Jim Simms… Je suis à Londres pour quelques semaines… Des recherches pour mon mémoire…

— Simms comme les Simms géants de l’informatique ?

— Je n’aime pas parler de ma famille… 

Elle avait mordu à l’hameçon. La simple mention d’un pedigree prestigieux semblait le rendre encore plus intéressant. Et qu’il refuse de confirmer semblait justement avoir le même effet.

— Personne ici n’aime parler de sa famille… Tu me files une cigarette ? 

Il obtempéra, lui laissa le temps d’allumer sa cigarette et de rejeter une longue expiration de fumée.

— C’est lui qui t’a envoyée, n’est-ce pas ?

— Lui ?

— Ton petit ami ? Le barman a déjà fait les présentations. Il faut dire que votre entrée était plutôt remarquable. Il n’a pas apprécié qu’un provincial lui froisse sa chemise ? 

Kim laissa échapper un court rire de dérision.

— Edward aime connaître ses rivaux quand il en reconnaît un…

— Rivaux ?

— Un jeune homme de bonne famille, riche et séduisant qui arrive sur ses terres. 

Jim sourit et chercha à croiser son regard.

— Tu me trouves séduisant ? 

Elle planta ses yeux acier dans les siens.

— Je n’ai pas dit que c’était ce que je pensais, mais plutôt ce que lui craignait. 

Jim sourit plus largement. C’était là une jolie feinte.

— Et toi ? Tu étudies à Londres ?

— Oui. À St Peter’s. Pas loin d’ici. Les lettres classiques. Shakespeare. Toi ?

— La loi. Oxford.

— Tu ne marches pas sur les traces de papa ?

— L’étude des lois est bien plus utile que l’informatique. On ne sait jamais quand on devra se frotter à la justice.

— Avoir toutes les armes pour la contourner si je comprends bien ?

— Je n’en dirai pas plus sans la présence d’un avocat… Ah, ce ne serait pas un léger sourire que je viens d’entr’apercevoir ?

— Gardons ça entre nous, tu veux ? Ça pourrait détruire ma réputation.

— Loin de moi cette envie. 

Elle écrasa sa cigarette et se dirigea vers la porte.

— Kim ?... On se reverra ?

— Peut-être… Si tu restes assez longtemps dans le coin… 

Elle disparut derrière la porte sans un dernier coup d’œil. Jim soupira et écrasa sa propre cigarette. Cette fille… Cette fille était… Wow ! Juste Wow !

Il s’étira et se massa la nuque. Il était resté dehors trop longtemps. Il était temps de rentrer dans la fosse aux lions, en espérant que Baker ne se soit pas trop fait remarquer.

Il poussa la porte et fut agressé par la musique et la chaleur étouffante. Il dut attendre un moment pour que sa vision se réadapte à l’obscurité. Farmhill et sa bande avaient pris possession du carré VIP. Tous s’agitaient, discutaient, riaient tandis que le roi et sa reine étaient assis côte à côte, surveillant la salle. Jim ne devait pas être pris en train de les regarder. Il devait même sciemment les ignorer afin d’attiser leur curiosité envers lui. Farmhill le voyait comme un rival potentiel ? Il allait donc lui donner de quoi s’inquiéter pour de bon. Baker, il devait retrouver Baker. Cet idiot n’était plus au bar et on avait pris leur place stratégique. Il parcourut des yeux la piste de danse et le vit en contrebas, collé à une jolie blonde. Jim sourit. Baker semblait savoir y faire avec les filles. À eux deux, ils allaient montrer à ce blanc-bec de Farmhill ce que de vrais mecs savaient faire. Il se pencha sur le bar et commanda un double whisky qu’il avala d’une traite. Il était temps de s’amuser.

Il descendit dans la fosse avec une allure féline, caressant du regard chaque fille qu’il croisait. Évitant les plus jeunes, il y avait tout de même des limites au jeu. S’approcha de Baker et de sa copine blonde qui dansaient déjà de manière très rapprochée. Une jolie rousse se trémoussait non loin de là, Jim s’approcha d’elle et se planta devant, le regard mystérieux. Elle ne se méprit pas et répondit à l’invitation. Elle se rapprocha de lui et il l’enlaça pour danser… Danser ! Lui ! C’était sûrement l’effet du double whisky, il ne se serait jamais pensé capable d’une telle chose. Et la présence si proche de cette jolie fille faisait tomber toutes les autres réticences. Baker l’aperçut et leva un pouce en l’air avant d’embrasser longuement sa partenaire. Jim fit tourner sa partenaire et put observer le carré VIP par-dessus son épaule. Farmhill semblait l’ignorer mais ne pouvait empêcher quelques regards inquiets de temps à autre. Kim, par contre, ne se gênait pas pour le suivre des yeux. Il se rapprocha de sa partenaire et lui proposa un verre à l’oreille. Il prit son temps pour lui souffler ces mots, une main au creux de ses reins, la pressant tout contre lui, sa bouche tout contre sa peau. Il sentit la jeune fille frissonner de plaisir. Inutile de dire que le lendemain matin à l’internat, elle ne se priverait pas de raconter à tout le monde combien ce jeune inconnu l’avait bouleversée.

Il prit sa main et l’entraîna derrière lui jusqu’au bar. Il commanda les boissons et leur trouva même deux tabourets. Il rapprocha le sien le plus possible de la jeune femme qui n’avait d’yeux que pour lui. Il s’approcha de son visage en prétextant ne pas entendre ce qu’elle lui disait. Ils échangèrent des banalités. Il replaça une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Elle rougit de plaisir et se précipita sur ses lèvres. Il fut tout d’abord surpris, puis réticent. N’allait-il pas un peu trop loin. Puis, quand du coin de l’œil, il perçut de l’agitation dans le carré VIP, il l’embrassa plus passionnément. Elle se colla littéralement à lui. Il leva les yeux et il vit Kim se lever précipitamment pour sortir, Edward Farmhill sur ses talons, essayant de la retenir… Bingo…

Il s’écarta comme il put de la jeune fille et désigna le carré VIP.

— Tu la connais ?

— Kim ? Oui, elle est en troisième année. C’est notre recruteuse.

— Votre quoi ?

— Notre recruteuse, notre marieuse, comme tu veux. Elle présente de jolies filles qu’elle a repérées à de riches garçons. C’est cette salope qui m’a piqué Edward. Mais il ne cherche qu’à s’amuser. Il finira bien par se lasser, comme avec toutes les autres.

— Tu es sortie avec lui ?

— Oui, en terminale. J’ai été invitée à quelques soirées privées mais il semble qu’au bout du compte, je n’étais pas assez bien pour cette bande de snobs… Trop riche peut-être. On dirait que ces gars sont tous atteints du complexe de Cendrillon…

— Le complexe de la Cendrillon ?

— Oui, dans notre école, on a ce projet, le Cinderella Project, qui est censé donner une chance à des filles brillantes mais qui vivent misérablement. Ces filles semblent avoir plus la cote que nous, pauvres petites filles riches. 

Jim sentit la blessure et l’amertume dans sa voix. Si seulement elle savait à quel point elle était chanceuse d’avoir échappé au destin tragique des autres filles. Mais elle ne le saurait peut-être jamais si leur enquête n’aboutissait pas. Et pour qu’elle aboutisse, il devait lui briser le cœur, car il était évident qu’une pauvre petite fille riche comme elle le disait si bien, ne pourrait pas lui apporter les informations dont il avait besoin. Lui aussi devait se trouver une petite Cendrillon, d’abord pour pousser Edward et Kim à faire une erreur ou bien à l’inviter à les rejoindre, ensuite pour déceler de potentielles futures victimes et peut-être leur épargner le cauchemar à venir… Ça voulait dire arrêter de s’intéresser aux étudiantes pour s’intéresser aux lycéennes. Ce n’était pas pour lui plaire mais qui allait faire le sale boulot à sa place ? Certainement pas Baker. Il devait d’ailleurs penser à l’arrêter là s’il ne voulait pas partir à sa recherche dans une des back-rooms. Il regarda sa montre. Deux heures et demie passées. Ils devaient partir s’ils voulaient retrouver Adam pour trois heures.

— Écoute Becky…

— Rebecca, je déteste qu’on m’appelle Becky.

— Écoute, Rebecca, on a passé une super soirée tous les deux, mais je crois qu’on va en rester là… 

La fille ouvrit de grands yeux.

— Tu crois qu’on va en rester là ?

— Oui, je suis là seulement pour le fun, sweety, ne le prends pas personnellement.

— Que je ne le prenne pas personnellement ?

De rage, elle attrapa la bière de son voisin et la jeta au visage de Jim.

— Connard ! 

Jim la regarda s’éloigner en s’essuyant le visage. Voilà comment se construire une réputation.

Il reporta son attention sur la piste de danse et repéra Baker et sa partenaire. Il se dirigea vers eux, s’infiltrant comme il le pouvait entre les danseurs puis posa une main sur l’épaule de son collègue.

— Il est l’heure !

— Quoi ?

— IL EST L’HEURE !

— Déjà ? Mais on commence à peine à s’amuser ?!

— Il faut y aller !

— Attends, laisse-moi te présenter Shirley. Shirley, voici mon cousin Jim. Jimmy, Shirley vient de Liverpool. Figure-toi qu’elle a été sélectionnée pour gagner une bourse d’études sur Londres. Un projet… Comment déjà ? Blanche Neige ? 

La jeune fille rit suavement, les yeux à demi fermés symptomatiques d’une prise de stupéfiants. Trop maquillée, le décolleté bien trop profond. Baker était loin d’être un idiot. Il en avait trouvé une.

« Cinderella… »

Elle se serra contre lui et l’embrassa. Baker s’écarta comme il put.

— Elle est en première année d’architecture. Une fille brillante ! 

Jim reporta son attention sur Baker. Il savait ce qu’il faisait. Sous ses allures dilettantes, pendant que Jim avait perdu son temps, bouleversé par l’apparition de Kim Holloway, Baker, lui, avait avancé dans leur enquête.

— Il est pas mal ton cousin… On pourrait peut-être envisager un peu de fun à trois, qu’est-ce que vous en pensez ? 

Jim ne put s’empêcher de sourire. On pouvait dire qu’elle n’avait pas froid aux yeux.

— On doit vraiment y aller Simon. Donne-lui ton numéro. 

Jim sortit un stylo de sa poche et la fille s’en empara. Elle déboutonna la chemise de Simon, bouton après bouton d’un air lascif, puis écarta un pan de sa chemise, cliqua sur le crayon pour en faire sortir la bille et commença à écrire sur le pectoral droit de Simon en gros chiffres. Simon semblait apprécier plus que nécessaire et quand elle se pencha pour déposer un baiser sonore juste en dessous du numéro, Jim crut bien qu’il serait impossible de l’arracher à ses bras après cela. Mais ce fut elle qui s’écarta et s’éloigna en reculant, articulant clairement Appelle-moi.

Les deux hommes la regardèrent se retourner en manquant d’équilibre et rejoindre difficilement les autres membres du carré VIP où elle s’écroula sur les genoux du premier garçon qui l’enlaça. Baker haussa les sourcils et laissa enfin sortir tout l’air qui était resté bloqué dans ses poumons.

— J’adore cette boîte !

— On y va !

— OK, je te suis ! 

Une fois dehors, il leur fallut quelques minutes pour s’acclimater à ce nouveau silence. Dehors, le groupe de fumeurs avait changé d’attitude. L’alcool aidant, les garçons se faisaient plus pressants et les filles moins introverties. Au coin de la rue, l’une d’entre elles, si jeune encore, était pliée en deux, vomissant dans le caniveau, sa copine lui tenant les cheveux et sautillant pour que le vomi ne tombe pas sur ses chaussures. Les cigarettes qui s’échangeaient n’étaient plus celles autorisées dans le commerce et des petits sachets de comprimés passaient de mains en mains.

— Je ne comprends pas pourquoi les stups n’ont pas encore fait une descente dans cet endroit.

— Peut-être parce que la moitié des gosses dans cette boîte ont des parents qui bossent dans les plus grands ministères. 

Jim regarda Simon à nouveau avec surprise.

— Ne me regarde pas comme ça, c’est Shirley qui me l’a dit.

— Tu sais que tu m’épates ? 

Baker éclata de rire.

— Ne t’emballe pas. C’est elle qui est venue me chercher… C’est peut-être lié au fait que j’ai commandé une bouteille de champagne et payé cash… Tiens, d’ailleurs le patron a bien précisé qu’il nous remboursait nos frais ? Parce que cette bouteille m’a quasiment coûté la moitié de mon salaire du mois. Incroyable. Je ne pensais pas qu’on pouvait payer si cher pour une bouteille de champ ». 

Alors qu’ils marchaient en direction de leur voiture garée à quelques rues de là pour ne pas éveiller les soupçons, Jim sortit son téléphone pour appeler Adam et le prévenir qu’ils arrivaient.

— Oui ?

— Adam ? Nous sommes sortis.

— Je ne suis pas chez moi. Rejoignez-nous à Belgravia. Tu as de quoi noter l’adresse ?

— Attends un instant… Baker ?

— Oui, quoi ?

— Approche. 

Jim ressortit son stylo et écarta la chemise de Baker pour découvrir son deuxième pectoral. Il y inscrivit l’adresse mais Baker sembla trouver ça bien moins plaisant que la première fois.

— Aouch ! Tu griffes !

— Ben quoi, tu avais l’air d’apprécier ça quand c’était elle ? 

Jim ne put s’empêcher de sourire quand Baker le fusilla du regard. Il échangea encore quelques mots avec Adam puis raccrocha.

Moins de dix minutes plus tard, ils sonnaient à la porte du docteur Kavinsky. C’est Adam qui vint leur ouvrir et il les guida jusqu’au petit salon à l’atmosphère enfumée. Ambre et Jake étaient toujours assis sur le canapé, côte à côte. Devant eux, le cendrier débordait. Jake avait littéralement l’air épuisé. Adam fit les présentations.

— Ambre et Jake sont au courant. Vous pouvez parler librement devant eux.

— Adam, où sont vos manières espèce de rustre, ces petits ont l’air d’avoir besoin d’un verre. Je vous sers quoi ?

— Rien, madame, c’est gentil.

— Mais alors, asseyez-vous au moins. 

Le ton d’Ambre était presque maternel. Son attitude entière avait changé lorsqu’Adam lui avait expliqué le fond de son enquête. L’école, le projet, le financement, les victimes, la corruption et les blocages… Sa décision d’enquêter en parallèle.

Tous trois écoutèrent le récit des deux hommes. Kim Holloway et Edward Farmhill, Rebecca Graves et Shirley Sands. Tout était à portée de main. Si Shirley ou bien même Kim acceptaient de parler alors cet odieux trafic prendrait fin… Mais ils n’établiraient pas le lien avec les Smithen et dans ce cas décapiter l’hydre n’aurait qu’un effet temporaire.

— C’est super ce que vous avez trouvé ce soir, les gars. Il faut creuser auprès de ces personnes, connaître leur historique et ce qu’elles cachent aujourd’hui. Je vous retrouve au commissariat en fin de matinée. 

Baker, qui s’était affalé dans un des fauteuils, se redressa.

— Mais… demain c’est dimanche ?!

— Pas de dimanche qui tienne, Baker. C’est une course de rapidité. Smithen a déjà une trop grande longueur d’avance sur nous… 

Baker se renfrogna. Jim eut pitié de lui.

— Baker a fait un travail formidable ce soir. Peut-être devrait-on…

— Hors de question. C’est lui qui a approché Shirley. On se voit demain en fin de matinée et Baker passe la soirée avec cette Shirley à lui sortir le grand jeu : restaurant et spectacle. On ne regarde pas à la dépense.

— Avec quel argent ? Je me suis déjà endetté sur trois générations pour cette bouteille de champagne au club tout à l’heure !

— Jake. File-lui du cash.

— Oh, tu me prends pour la banque d’Angleterre ? Je n’ai pas bossé depuis trois jours, je n’ai pas d’argent sur moi.

— Alors on passera à un distributeur demain matin. Oh et tu lui passeras aussi les clés de ta voiture.

— Et pourquoi pas les clés de mon appart aussi, au cas où il voudrait interroger le témoin de manière plus rapprochée ?

— Le sarcasme ne nous mènera nulle part. De notre côté, Jim et moi, nous creuserons du côté du couple royal. S’il y a des tensions entre eux, nous pouvons peut-être convaincre la fille de nous dire comment les jeunes filles passent des mains des jeunes héritiers à ces salopards du net. 

Jim hocha la tête.

— Je pense que Kim a été elle aussi une victime de ce système.

— On creusera son histoire familiale aussi.

— Et vous ? Vous avez fait quoi aujourd’hui ? 

Un silence embarrassé s’installa. Jake regarda Adam qui regarda à son tour Ambre qui, elle, regarda Jake. Ce fut elle qui réagit en premier, agacée par l’hésitation des deux autres.

— Ne me dites pas qu’ils ne sont pas au courant ?

— Ambre, je ne pense pas que ce soit nécessaire…

— Pas nécessaire ?! Non mais vous vous prenez pour qui Adam ? Dieu en personne ? Vous faites prendre des risques à ces petits gars et vous ne leur avez même pas tout dit ?

— Dit quoi ?

— Nous enquêtons dans les vies antérieures… 

Jim et Simon froncèrent les sourcils. Jim s’avança sur le bord de son fauteuil.

— J’ai bien entendu ? Des vies antérieures ?

— J’avoue que, dit comme ça, ça paraît dingue.

— Mais, Adam, ce n’est pas seulement dingue, c’est du grand n’importe quoi ! Tu as perdu la boule ou quoi ? Tu sais très bien que nous n’avons pas le droit à l’erreur et tu passes tes journées à faire des parties de ouija avec ton frère ?!!

— Écoute, Jim, je te jure que moi aussi, au départ, je n’y croyais pas…

— Non mais, j’hallucine… Viens, Simon, on se casse, on rentre chez nous et demain, on mettra ça au clair…

— Jim, écoute-moi, Jake a de véritables capacités…

— Jake ? Mais Adam, tu n’as cessé de me dire que ton frère était le plus grand arnaqueur du siècle ! Et tu es tombé dans le panneau ? 

Jim se leva mais Jake s’interposa.

— Restez…

— Désolé mon pote mais tes tours de passe-passe, tu les gardes pour toi. 

Jake leva ses mains nues à hauteur de son visage comme s’il capitulait puis il s’empara de la main de Jim qui résista, mais Jake ne lâcha pas. Il fut saisi de tremblements et ses yeux se révulsèrent. Ambre se leva et posa une main sur son épaule afin qu’il ne tombe pas en arrière. Elle posa les yeux sur Jim et d’une voix douce, elle le supplia de ne pas bouger.

— Laissez-le faire, ça ne sera pas long. 

Jake trembla plus fort et ses genoux commencèrent à plier.

— Adam, venez m’aider, il est épuisé. Nous avons trop forcé pour une première journée. 

Adam se plaça de l’autre côté de son frère pour le soutenir. Jim les regarda comme s’il avait découvert qu’ils faisaient partie d’une secte. Jake finit par rouvrir les yeux et se redresser. Il regarda autour de lui, désorienté, puis ses yeux se posèrent sur Jim. Il fronça les sourcils.

— Ce n’était pas votre faute.

— Quoi ?

— Le ballon… La voiture… Votre frère… Ce n’était pas votre faute… 

Jim retira sa main comme s’il avait été brûlé. Il se tourna vers Adam.

— Comment il sait ça ?!! Comment ?! Tu as enquêté, hein ? Tu as enquêté sur moi ? Tu n’avais pas le droit !!!

— Je n’ai rien fait, Jim. Je ne sais rien de ton histoire. C’est Jake. Il a vu ton passé.

— Non… Non… Non, c’est trop dingue !

— C’est trop génial au contraire !

— Baker ! Ferme-la ! 

Jim était au bord de l’hystérie. La fatigue nerveuse de la journée, et maintenant ça…

Jake vacilla et Adam et Ambre l’aidèrent à se rasseoir. Il leva des yeux tristes et fatigués vers Jim.

— Le jour de son enterrement… Vous lui avez demandé pardon… Ce n’était pas votre faute. Celui qui conduisait la voiture avait quatre grammes d’alcool dans le sang. Il n’aurait jamais pu éviter votre frère… 

Jim craqua. Il s’effondra sur un fauteuil, les larmes longuement contenues s’échappant sur ses joues.

— Ce n’est pas possible… J’étais seul avec lui… J’étais seul… 

Ambre s’approcha de lui et l’enlaça tendrement.

— Je suis désolée et Jake l’est aussi, mais il devait vous convaincre et les souvenirs qu’un médium perçoit en premier sont nos cicatrices… 

Baker s’avança.

— Délire ! Mais vous disiez qu’il était capable de voir les vies antérieures, pourtant là, ce n’est que le passé de Jim qu’il a vu, pas une vie antérieure ? 

Ambre leva la tête vers lui comme s’il venait d’énoncer une vérité universelle.

— Et lui, il a oublié d’être bête. 

Baker sourit au compliment.

— Vous avez raison. Il semble que Jake n’ait pas été capable de voir sa vie antérieure ni la mienne… Pourtant, toute l’après-midi et ce soir, il n’a cessé de voyager dans le temps… Ce qui veut dire… 

Jake lutta contre son état de fébrilité.

— Ce qui veut dire ?

— Ce qui veut dire que tes voyages dans le passé sont limités, mon chou. Tu peux voir nos passés mais pas nos vies antérieures car tu n’y étais pas.

— Quoi ?

— Chacune de tes visions… Tu y étais… Tu avais ces vies en commun avec les autres personnes. Il semble donc que, mystérieusement, tes vies et celles d’Adam, d’Emma et des deux frères Smithen, soient liées… Pourquoi ? Je pense que c’est là que réside la clé du mystère et que c’est ainsi que tu comprendras pourquoi, à chaque fois, on cherche à tuer Emma. 

Adam saisit une pile de feuilles griffonnées posée sur la table et la tendit à Jim.

— On a bossé là-dessus jusqu’à maintenant. Ambre a essayé de guider Jake dans chacune de ses vies antérieures. Grâce à certains indices, nous avons réussi à identifier plus ou moins douze époques différentes. Mais nous ne pouvons rien affirmer avec certitude car Ambre ne permettait que des micro-séances hypnotiques, et on peut voir déjà à quel point ça a été pénible pour Jake. 

Jim regarda les fiches avec un mélange de curiosité et d’effarement. Tant de notes, tant de logique et de méthode dans cette folle histoire. Baker se pencha sur son épaule pour lire avec lui.

— Ça veut donc dire que vous en êtes à votre treizième existence ? C’est super symbolique, ça. Ça me ferait sacrément flipper à votre place… 

Tous levèrent la tête vers Baker.

— Hey, pourquoi vous me regardez toujours comme si vous aviez vu un âne parler. J’ai l’air si con que ça ?

— Au contraire, mon chéri. Il semblerait plutôt que tu sois celui qui ait le plus de cervelle dans cette pièce… 

Ambre se leva et disparut. Ils entendirent ses talons marteler les marches puis l’étage. Elle sembla fouiller, chercher quelque chose. Un objet tomba lourdement. Elle laissa échapper un juron et ramassa l’objet. Ils l’entendirent redescendre et elle fit sa réapparition avec un sourire de victoire, un énorme livre entre les bras, qu’elle jeta sur la table basse. Adam fut le premier à s’en saisir.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un de mes livres.

— Ce n’est peut-être pas le moment de vous faire un coup de pub…

— C’est un livre qui traite de mes recherches sur la métempsychose, imbécile !

— La métem quoi ?

— La métempsychose ou le principe de la réincarnation. J’ai travaillé pendant des années avec un professeur Canadien, le docteur Ian Stevenson. C’est d’ailleurs grâce à ses recherches que nous avons pu développer l’aile de parapsychologie de l’université de Londres. Et dans ce bouquin, j’ai compilé les nombreuses croyances qui parlent de réincarnation. Je pense qu’il y a un chapitre qui pourrait vous intéresser. 

Adam ouvrit le livre à la page du sommaire et fronça les sourcils.

— La symbolique du nombre 13 ?!! 

Ambre hocha la tête, les bras croisés sur la poitrine.

— Exactement mon lapin. Jusque-là, je pensais qu’il ne s’agissait que de théories, de légendes, de symbolisme. Mais si ce que Jake nous raconte est à 100 % vrai… Vous comprenez ?… C’est le Nobel assuré !!! Personne n’a réussi à faire l’étude de douze réincarnations. Une vie, deux au grand maximum. Mais treize ?!! Ça correspond à tant de mythes anciens ! Dans l’antiquité, le chiffre douze était considéré comme parfait : douze dieux de l’Olympe, douze signes du zodiaque,… Les chevaliers de la Table Ronde étaient douze. Les Apôtres ! Le nombre treize symbolise toujours la dernière étape. On raconte que le Purgatoire serait composé de treize niveaux. Pour les Égyptiens, la vie est symbolisée par une échelle à douze barreaux dont le treizième donne sur l’éternité. Dans beaucoup de croyances ésotériques, l’homme doit parcourir les treize dimensions de la conscience pour accéder à la véritable connaissance, ce qu’on retrouve dans les théories Hindouistes et Bouddhistes. Savez-vous que le treizième arcane du tarot, qu’on appelle à tort la mort signifie en fait la transformation, le renouvellement ? Jusqu’à nos sciences modernes ! Les dernières recherches quantiques en lien avec la relativité stipulent que nous aurions bien plus que quatre dimensions : trois spatiales et une temporelle. La Théorie des Cordes prend en compte les vibrations, le champ électromagnétique, la super gravité, la conscience… En tout, ils sont dernièrement arrivés au constat qu’il y aurait onze dimensions spatiales et deux temporelles. Ce qui fait, je vous le donne en mille : treize !!! Et savez-vous comment ils l’ont appelée cette théorie ? La théorie M, comme la mère, la matrice… M… La treizième lettre de l’alphabet. Chez les Kabbalistes, le M ou MEM symbolise la mort ou le passage dans l’autre monde… M… Mon dieu, elle s’appelle EMMA !!! M !!! Oh merde, ça ne peut pas être une coïncidence tout de même ! Dans chacune des visions, elle change de nom mais elle garde le même prénom !... Tout comme vous Jake… Jacob… Oh, c’est pas vrai… Jacob, celui de la Bible, il avait douze enfants. C’est lui, le père !!! Le père des douze tribus d’Israël ! L’échelle de Jacob qui mène à la connaissance ultime !! Oh, c’est dingue… Et… Et Adam ?!! Le premier homme ?... Je n’arrive pas à y croire !!! Connaissez-vous l’importance d’Adam dans les écrits apocryphes gnostiques ?

— Si vous pouviez juste réutiliser un vocabulaire simple pour que nous, simples mortels, nous puissions comprendre ?

— Adam, concentrez-vous, voyons !!! Les gnostiques ont pour théorie que l’homme est savant dès le départ, il fait partie d’un tout, il n’existe pas de multiples religions pour le gnostique mais une seule, unificatrice, qui parle d’une puissance supérieure dont l’homme est une partie mais à sa naissance, cette connaissance lui est dissimulée. C’est à lui de faire le chemin et de la retrouver. C’est comme ça que pas mal de nos médiums modernes, les vrais, pas les arnaqueurs, désolée Jake !, expliquent leur capacité de précognition. Les Gnostiques existent depuis des milliers d’années et bon nombre de sages ou de philosophes étaient des Gnostiques. Beaucoup sont à l’origine d’écrits apocryphes, des textes déclarés hérétiques par l’église car ils traitaient d’idées dérangeantes, comme la réincarnation par exemple. Selon eux, un seul homme se serait réincarné en Seth… Et c’était Adam…

— Merde…

— Parmi les manuscrits de la bibliothèque Copte de Nag Hammadi retrouvés en 1945, on a retrouvé un texte du premier siècle de notre ère intitulé l’Apocalypse d’Adam et la dernière partie traite de… treize royaumes… 

Jake se reposa sur le dossier du canapé, les yeux fermés.

— Je sens que ma tête va exploser. 

Adam feuilleta le livre d’Ambre, Baker buvait les paroles du professeur avec un sourire béat et Jim semblait sonné.

— Et concrètement ? Qu’est-ce que vous en concluez pour eux ?

Ambre regarda Jim comme si sa question était insultante.

— Mais mon petit Jim, vous ne comprenez pas ? Jacob. Emma. Adam. Ils ont tous les trois vécu douze existences. Ils en sont à la treizième. C’est l’heure des révélations. Ils vont devoir se souvenir des existences passées et apprendre de leurs expériences s’ils veulent résoudre le mystère final.

— Et qu’est-ce que vous faites des frères Smithen ? Il semblerait, d’après ce que vous m’avez dit, qu’ils aient également vécu ces douze vies précédentes, non ?

— C’est exact, Jim. Et nous avons découvert cet après-midi que Lord Arthur a de l’avance sur nous car il maîtrise ses déplacements dans le passé et semble savoir bien plus de choses que nous.

— Il sait ? 

Adam posa le livre.

— C’est une piste possible de nos fuites. Dans un des voyages de Jake, il lui a parlé de notre rencontre de ce matin…

— On nage en plein délire…

— Il y a une dernière chose que je ne vous ai pas dite à propos du symbolisme du nombre treize… Chez les Kabbalistes, le treize représente le serpent, le dragon, Satan… Le meurtrier… Si Smithen en est arrivé aux mêmes conclusions que nous, il sait également que vous êtes arrivés à l’existence ultime… Vous devez être sur vos gardes… car il ne vous laissera aucune chance… 

Chapitre VIII

Jake se laissa glisser dans un demi-sommeil. Il tremblait de la tête aux pieds et avait une sacrée migraine. Il entendait la voix d’Adam qui avait raccompagné Jim et Simon à la porte. Ils parlaient bas, aucun mot ne lui parvenait clairement, mais il s’en moquait. Il ne s’était jamais senti dans un tel état d’épuisement. Ambre avait disparu à nouveau à l’étage, il l’entendait piétiner au-dessus de sa tête. Il serra ses bras sur son torse et se recroquevilla en remontant ses genoux sur sa poitrine. Il grelottait. Comme en état de choc. Il avait envie d’oublier tout ce qu’il avait appris ce soir, tout ce qu’il avait appris aujourd’hui. Il voulait fermer les yeux et glisser dans l’oubli le plus total, avoir la certitude que lorsqu’il les rouvrirait, après une bonne nuit de repos, il ne se souviendrait plus de rien…

Il sentit qu’on posait une couverture polaire sur ses épaules et une tendre main passa sur ses joues. Il entrouvrit les yeux et vit Ambre assise sur la table basse devant lui et tenant une tasse fumante.

— C’est du chocolat chaud. Tu dois être en hypoglycémie. 

Elle lui tendit la tasse. Il s’en saisit en tremblant. Elle lui paraissait si lourde. Son corps semblait lui réclamer de manger quelque chose de toute urgence mais la nausée lui faisait craindre de ne rien pouvoir avaler. Pourtant, le chocolat chaud lui parut être la chose la plus délicieuse au monde. Il l’avala tout d’abord timidement, puis avec avidité, la chaleur s’instillant dans chacun de ses membres, la chape de plomb sur ses épaules et ses tempes s’allégea quelque peu.

Ambre vint s’installer à ses côtés et se pressa contre lui, lui passant la main dans les cheveux comme s’il était un petit garçon.

— Toi et ton frère, vous allez passer le reste de la nuit ici. Tu as été plus que courageux aujourd’hui mais tu es épuisé. Ce serait stupide de tirer encore sur la corde. J’ai préparé deux chambres à l’étage. Vous serez tranquilles… 

Jake lui rendit la tasse, le sommeil le gagnait déjà.

— Il n’y avait pas que du chocolat dans cette tasse.

— Un peu de whisky chaud n’a jamais fait de mal à personne. 

Jake sourit et s’enveloppa dans la couverture. Sa tête glissa sur l’épaule d’Ambre.

— Vous prenez soin de moi parce que je suis votre futur prix Nobel…

— Petit con… 

La dernière remarque d’Ambre n’avait ni sarcasme ni colère. Elle l’avait dite avec douceur, en souriant tendrement alors qu’il s’abandonnait dans ses bras et glissait dans le sommeil. Elle entendit la porte d’entrée se refermer et Adam les rejoignit peu de temps après. Il avait la démarche lourde et les traits tirés.

— Je vous ai fait une tasse à vous aussi. 

Elle désigna la seconde tasse sur la table basse. Adam la remercia d’un signe de tête et s’écroula dans un fauteuil.

— Nous n’allons pas tarder…

— J’ai déjà prévenu votre frère que j’avais préparé deux chambres à l’étage.

— Nous ne voudrions pas abuser de votre hospitalité, docteur Kavinsky…

— Vous avez bientôt fini de vouloir tout contrôler, Adam ?

— Ambre, je suis trop fatigué pour une nouvelle joute verbale.

— Alors sortez-moi ce balai que vous avez dans le cul et laissez-vous un peu aller, bon sang de bois ! 

Surpris de cette nouvelle tirade, Adam s’immobilisa en plein mouvement et éclata de rire.

— Vous êtes incroyable.

— Et vous, vous n’êtes pas son père. 

Cette fois, le sourire quitta le visage d’Adam. Elle avait tiré sur une corde sensible et il n’avait ni l’envie ni la force de partir dans ce genre de discussion à cette heure avancée de la nuit. Mais cela ne sembla pas pour autant arrêter Ambre.

— Vous ne pourrez pas toujours le protéger Vous le savez. Et il le sait. Tout ce que vous faites à vous entêter dans cette voie c’est de passer à côté de votre propre vie. 

Adam avala une gorgée du chocolat et reporta son attention sur la boisson.

— Qu’est-ce que vous avez mis dedans ?

— Du whisky. Vous en avez tous les deux besoin. 

Adam reposa immédiatement la tasse comme si elle venait de lui dire qu’elle était empoisonnée.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai dit une bêtise ?

— Non… C’est moi… C’est ma faute… Je ne vous ai pas dit que je ne buvais pas…

— Balivernes, vous n’êtes pas en service à bientôt quatre heures du matin.

— Non, ce n’est pas ça, vous ne comprenez pas, je ne bois jamais… 

Adam semblait visiblement bouleversé d’avoir bu cette gorgée, comme s’il avait cédé à un plaisir coupable. Ambre comprit enfin.

— Alcooliques Anonymes ?

— Je… Ambre, je n’ai pas vraiment envie de parler de ça…

— Je crois au contraire que ça vous ferait du bien une fois de temps en temps de parler, Adam.

— Je n’ai pas besoin d’en parler. Je m’en suis sorti. J’ai même des bouteilles à la maison pour les invités, et d’ailleurs Jake ne se prive pas pour se servir, mais moi, c’est bon, je…

— Balivernes !

— Quoi ?

— Gardez ce beau discours pour les autres, Adam. Je ne suis pas là pour vous juger. Je suis là pour vous aider.

— Je n’ai pas besoin d’aide, docteur Kavinsky ! 

Le ton avait été cassant, le regard froid et la colère à peine contenue. Ambre le déstabilisa en le fixant avec la plus grande sincérité.

— Je ne suis pas votre ennemie, Adam. 

La colère quitta immédiatement Adam pour le laisser vide. Il avait gardé cela pour lui depuis trop longtemps. Ça ne pouvait pas sortir aussi facilement. Ambre comprit qu’elle devait l’aider.

— C’était à la mort de vos parents ? 

Adam releva la tête, les yeux brillants, la mâchoire tressautant nerveusement. Puis il posa les yeux sur la tasse tentatrice. Éviter le regard d’Ambre était bien plus rassurant. Il hocha la tête et déglutit difficilement.

— Je… Je crois que j’étais perdu. Je n’y étais pas préparé. C’était si soudain… Et Jake était encore si jeune… Il a préféré la fuite… Je ne l’ai pas revu pendant plus de deux ans…

— Et pendant tout ce temps, vous avez culpabilisé d’être un mauvais frère.

— Je n’ai pas su trouver les mots pour l’aider, il a été obligé de les trouver ailleurs…

— Et l’alcool vous permettait d’oublier la douleur. 

Adam hocha à nouveau la tête et ferma les yeux. En parler ne l’aidait pas. Au contraire, cela ravivait la blessure. C’était ridicule.

— Adam… 

Il ne répondit pas, les yeux toujours fermés.

— Adam ?... 

Il rouvrit les yeux et la dévisagea, les yeux brillants.

— Elle est morte par ma faute…

— Qui ?... Qui est morte, Adam ?...

— Sarah… Ma fiancée… Je buvais déjà beaucoup à l’époque… Je ne sais pas comment elle faisait pour me supporter… On s’était disputés… On était en voiture… J’étais dans un état second… Je me suis dit que ce serait si facile… Après tout, pour mes parents, ça avait été rapide, ils étaient morts sur le coup… Alors pourquoi pas moi, hein ?

Adam renifla. Il se rendit compte que ses joues étaient humides. Il les essuya d’un geste rageur.

— J’ai pris l’autoroute à contresens… Ça a été en effet très rapide… Un camion… J’ai été miraculé, juste une clavicule et deux côtes cassées… Le chauffeur n’a rien eu mais ça aurait pu être bien pire si on n’avait pas été en pleine nuit… Elle… elle est morte sur le coup. Et toutes les nuits dans mon sommeil, j’entends ses hurlements de terreur quand elle a vu les phares arriver sur nous… 

Ambre laissa le silence s’installer, sonnée par cette triste révélation. Puis elle inspira profondément.

— Jake est au courant ?

— Il était dans le sud de la France à cette époque. Nous nous parlions peu.

— Qui vous a aidé à vous en sortir ?

— Je n’ai besoin de personne. Et Jake n’a pas besoin de savoir ! 

Adam était à nouveau sur la défensive.

— Je vous admire, Adam. 

Cette remarque le prit au dépourvu.

— Quoi ?

— Je vous admire. Vous êtes l’homme le plus courageux que je connaisse. Je suis passée par le processus de deuil et je sais ce que vous avez enduré. Vous l’avez enduré deux fois avec le poids de la culpabilité la seconde. Je connais peu de personnes qui auraient relevé la tête comme vous l’avez fait…

— Je n’ai pas besoin de votre pitié, Ambre.

— Ce n’est pas de la pitié, je suis honnête, vous devriez commencer à comprendre que je ne suis pas du genre à mâcher mes mots, Adam… Mais dans cette cuirasse d’homme fort que vous vous êtes forgée tout seul, en faisant face à la disparition de vos parents, à la fuite de votre jeune frère, à l’accident qui a coûté la vie à celle que vous aimiez, en vous séparant tout seul de votre addiction à l’alcool, cette cuirasse, Adam, elle vous empêche de vivre…

— Ohhh…

— Non, je ne plaisante pas, Adam. Vous payez encore pour vos erreurs du passé. Vous pensez que vous n’avez pas le droit à l’erreur, que vous devez être irréprochable, infaillible… Ce qui s’est passé était terrible, j’en conviens, mais vous êtes humain… Ne vous punissez pas d’avoir échoué car plus courageux que vous aurait également failli…

— Ambre, vraiment…

— Quoi ? Vous pensez que je vous sors mon baratin de psychologue du dimanche ? Que je ne sais pas par quoi vous êtes vraiment passé ? Pourtant, puisque vous m’avez bien fait comprendre que vous en saviez plus que votre frère sur moi, vous devriez savoir que je ne vous mens pas…

— Ambre, je ne voulais pas…

— Oh si, vous vouliez… Vous vouliez me faire savoir que vous aviez lu l’histoire… Mais comme tous les autres, vous avez lu ce qui était sur le net, dans la presse. Mais personne ne sait ce qui s’est passé véritablement dans cette histoire, à part ceux qui y étaient, et je peux vous dire que la réalité est de très loin différente de ce qu’on raconte dans les journaux… Elle aurait trente ans aujourd’hui… 

Ambre déglutit avec difficulté.

— Leucémie foudroyante, les médecins m’ont dit au premier abord… Puis maladie des os de verre… La faible densité osseuse expliquait ses fractures fréquentes… Mais j’étais docteur en médecine avant de me plonger dans l’ésotérisme et je savais très bien que rien de tout cela ne collait… J’ai même soupçonné mon mari d’être à l’origine de mauvais traitements… Il ne l’a pas supporté. Nous nous sommes séparés cette année-là… Quand elle a commencé à me parler de son ami, je me suis dit qu’elle s’était inventé un ami imaginaire, j’étais plus que cartésienne à l’époque, je devais tout rationaliser. Le surnaturel, c’était bon pour ceux qui voulaient se faire des frayeurs le soir au coin du feu, un mythe de plus. Puis les fractures ont été si fréquentes qu’elle était obligée de garder le lit… Elle avait le même regard que vous, si vous saviez, une volonté de fer… Elle était pourtant si jeune. Et les fractures sont arrivées dans son lit. C’était tout bonnement impossible. Même une malade des os de verre ne pouvait se briser les os dans le confort de son lit. C’est alors qu’une nuit, j’ai été réveillée par ses hurlements de douleur, et je vous jure que je l’ai vue rebondir dans son lit comme une poupée de chiffons qu’une main invisible secouait dans tous les sens. J’ai entendu ses os craquer et j’étais impuissante… On faisait du mal à mon bébé et je ne pouvais rien faire… 

Ambre sanglotait à présent. Adam fit un geste vers elle mais elle l’arrêta d’un geste.

— Adam, je vous jure que si vous me montrez de la compassion maintenant, je n’aurai pas la force d’aller jusqu’au bout de mon histoire… C’est donc à partir de ce moment qu’a commencé le parcours du combattant… Trouver quelqu’un qui croyait en mon histoire et qui savait ce qui se passait pour de vrai… Un peu comme dans ce vieux film, l’Exorciste, vous savez, quand elle va voir tous ces psychiatres, ces médecins et même l’église qui la renvoie chez elle en lui faisant croire que c’est elle qui est folle en fait… Sauf que ce n’était pas un film… Et que personne n’est venu à mon aide… On l’a hospitalisée… C’est peut-être ce qui m’a évité la condamnation à la fin de mon procès car les fractures ont continué après son hospitalisation. Ça ne pouvait donc pas être moi… Elle est morte dix jours plus tard…

— Ambre… Je suis désolé d’avoir soupçonné…

— Mais ce n’était pas fini… Trois semaines après son décès, j’ai été réveillée en sursaut par des hurlements… Ses hurlements… C’était impossible, elle était morte… Je me suis précipitée dans sa chambre, j’ai allumé la lumière et je me suis effondrée… Bien sûr que la chambre était vide, et moi je devenais folle… Puis les lumières se sont mises à clignoter, le lit à bouger et les cris ont recommencé… Ce salopard, il l’avait tuée mais il continuait à la tourmenter après sa mort… Je n’allais pas le laisser faire… J’ai élargi mes recherches aux États-Unis et je suis tombée sur celui qui allait devenir un ami très fidèle qui me guida ensuite dans mes études de parapsychologie et qui me présenta ensuite Ian Stevenson, Paul Richards. Il a fait le voyage jusqu’ici. Il est resté plusieurs semaines à la maison. Il a compris que ma fille avait été tourmentée par un esprit démoniaque qui la tenait encore prisonnière et elle ne pouvait donc pas évoluer vers un nouveau plan astral. Nous avons organisé un exorcisme, lui, moi et deux de ses collaborateurs… Ce fut une expérience éprouvante… Trois jours et trois nuits sans dormir, sans relâcher notre attention. Les bruits terribles ont fini par attirer l’attention des voisins qui ont prévenu la police… Nous en sommes venus à bout avant que la police ne fasse irruption, mais ils ont trouvé tous nos objets rituels et ont statué qu’en fait, je faisais partie d’une secte sataniste et que j’étais forcément responsable de la mort de ma fille. J’ai passé deux années en prison avant la fin de mon procès… Je peux vous dire que j’en suis ressortie une autre femme, mais pendant toute cette épreuve, je savais… Je savais que ma petite fille était enfin en paix et je savais que c’était ma destinée d’explorer davantage ces phénomènes… J’ai vendu ma maison à Lewisham. Je suis partie dix ans aux États-Unis pour travailler avec Paul. Puis je suis revenue à Londres pour développer le département de parapsychologie… Toutes ces années, je n’ai jamais assisté à un phénomène aussi puissant que ce que j’avais vécu… Jusqu’à ce que votre frère m’aborde dans la rue… Et si vous saviez comme je jalouse son don… J’aimerais tant… J’aimerais tant, juste une fois, entrer en contact avec elle et qu’elle me dise qu’elle est heureuse. Ou bien retrouver la personne en qui elle s’est réincarnée et savoir qu’elle a une autre chance, une chance de vivre pleinement une nouvelle vie, sans douleur, sans angoisse… 

Adam s’avança sur le bord du fauteuil et saisit sa main.

— Je vais vous aider Adam… Je dois vous aider… Les Kabbalistes ne croient pas au hasard. Tout est prédestiné, codé à l’avance. Vous regroupez tant de coïncidences qu’elles en sont troublantes… Et si vous en êtes déjà à votre treizième existence, c’est peut-être votre dernière chance de découvrir la vérité, Adam…

— Vous voulez dire que nous n’aurons pas d’autre vie après celle-là ?

— Je n’ai aucune certitude, mais une chose est sûre… Si vous devez n’avoir plus que cette vie, Adam… Arrêtez de vous empêcher de la vivre pleinement… 

Ils plongèrent dans le silence, méditant sur ces paroles, en proie à des sentiments tellement extrêmes qu’ils en étaient douloureux.

— Nous sommes tous à bout, Adam. Nous avons besoin de dormir quelques heures. Aidez-moi à monter votre frère jusque dans sa chambre et nous pourrons nous aussi essayer de trouver le sommeil… Si c’est possible… 

Adam hocha la tête. S’allonger, plonger la tête dans l’oreiller, glisser dans un sommeil sans rêves. Voilà ce qu’il lui fallait. Même s’il savait qu’un sommeil paisible allait être illusoire après avoir remué tous ces souvenirs. Il espérait juste être trop épuisé pour qu’ils viennent le hanter. Il se leva et se pencha vers Jake.

— Jake… Jake… On va te monter à l’étage… Tu es un peu lourd, mon pote, pour que je te porte… Hey, Jake ?...

— Mhmmph… 

Jake fronça les sourcils et entrouvrit puis cligna des yeux. Adam le saisit par l’épaule et le tira vers lui. Ambre le poussa de l’autre côté. Jake parvint à se dresser bien difficilement. Adam passa un bras sous son épaule. Jake se reposa contre lui. Ambre se leva et passa devant.

— Je vais vous montrer les chambres. 

Adam guida Jake jusque dans les escaliers. La montée fut éprouvante car Jake se laissait aller la plupart du temps comme un poids mort. Arrivés dans la chambre, Adam le laissa s’écrouler sur le lit, lui retira les chaussures et commença à le déshabiller. Ambre se mit de l’autre côté pour l’aider. Jake ne broncha pas.

— Ambre, vous n’avez pas à faire ça, je m’en charge…

— Parce que vous pensez que je ne sais pas ce qu’est un homme nu ? Vous pourriez être surpris. 

Adam sourit et Jake fut bientôt sous les draps. Il n’avait pas rouvert les yeux. Ambre fit le tour du lit et se posta à côté d’Adam.

— Je sais qu’il est tentant de le prendre pour un petit garçon, mais l’heure est venue pour lui de grandir et de faire face… Pour lui… Et pour vous… Venez, je vais vous montrer votre chambre. 

La porte se referma, plongeant la pièce dans une obscurité totale. Les pas s’éloignèrent. Jake laissa échapper un soupir et rouvrit les yeux.

À aucun moment, il ne s’était endormi profondément. Au tout début, c’était agréable de se laisser dériver tranquillement, laissant la chaleur de la boisson envahir son corps. Blotti contre Ambre, il n’avait aucune envie de bouger ou de dire un seul mot. Puis Adam était revenu et alors il lui avait été impossible de se manifester. Pas quand Adam avait avoué l’épreuve par laquelle il était passé. Et Jake n’en avait rien soupçonné. Rien. Comment avait-il pu être aussi aveugle ? Aussi égoïste. Il se revoyait deux jours plus tôt, entrer en trombe dans l’appartement d’Adam pour lui annoncer qu’il avait réussi seul à avoir une autre vision. Il avait servi deux verres d’alcool. Maintenant qu’il y repensait, Adam n’avait pas bu le sien… Et quand il s’était retrouvé ivre mort dans son salon… Quel con… Quelle épreuve de plus cela avait dû être pour Adam… De toute façon, d’aussi loin qu’il s’en souvienne, Jake avait toujours été un poids pour Adam, il s’en rendait bien compte… Et Ambre… Quelle histoire affreuse… Il revoyait le visage de cette petite fille comme il l’avait vue dans sa vision. Il avait vu le courage et la détermination dans ses yeux mais aussi la résignation. Elle savait. Elle savait que l’issue serait fatale mais elle se contentait de faire semblant, de faire comme si la vie allait continuer, elle avait demandé un petit chien, plus pour faire plaisir et leurrer sa mère que pour se convaincre qu’elle avait la moindre chance…

Il avait le cœur lourd. Il se souvint d’une réplique de Shakespeare que leur mère leur lisait quand ils étaient enfants : Oh, si cette chair trop solide pouvait se dissoudre. Ce n’était qu’aujourd’hui, après une journée de tourments constants qu’il comprenait enfin le sens de ces mots. Il soupira à nouveau, eut l’impression de s’enfoncer plus profondément dans le matelas.

Leur dernière existence… Douze vies… Leur dernière chance… Et Jake s’évertuait à la leur gâcher… Depuis sa vision du bal, Ambre l’avait guidé pour que ses visions restent neutres. Il n’était qu’un observateur lointain mais il devait raconter tout ce qu’il voyait pour leur donner des indices sur l’époque. Il avait eu plus l’impression d’avoir testé un logiciel de réalité augmentée que d’avoir eu de véritables visions, tant son implication émotionnelle était différente. Ambre et Adam avaient tout noté dans le moindre détail et effectivement, avaient pu déterminer douze époques différentes en partant de la plus récente à la plus ancienne.

Sa première vision avait été plutôt comique. Il s’était vu sortir de cet immeuble, certainement dans Camden, vu la population d’originaux aux alentours. Il avait les cheveux plus longs, un blouson de cuir assez court, un long pantalon en velours côtelé aux jambes évasées et des chaussures à plateforme et un sac de sport à la main. Il avait un casque sur les oreilles et un baladeur à cassettes dans l’autre main et il chantait à tue-tête Smoke on the water de Deep Purple. Il chantait si faux que tout le monde se retournait sur son passage. Puis Ambre l’avait ramené à eux. Ils en avaient déduit que l’époque, bien que peu lointaine, était forcément antérieure à 1985 puisque c’était l’année de naissance de Jake. Adam étant né en 1975, ils en conclurent que la première vision datait du début des années 70. Il n’y avait rien de potentiellement effrayant ou dangereux dans cette vision. Ils avaient donc décidé de passer à l’existence suivante.

La vision suivante avait été plus angoissante. Il avait entendu des sirènes assourdissantes. Il s’était vu accroupi dans l’obscurité d’une cave, les mains sur les oreilles, entouré d’inconnus. Puis une explosion, les murs qui vibrent et la poussière qui leur tombe dessus. Ambre l’avait fait revenir très rapidement. La vision était assez claire comme ça. Le Blitz. Début de la Seconde Guerre mondiale.

Ambre avait fait la remarque sur le caractère étonnant du rapprochement de ses multiples vies. Elle leur avait dit que dans la plupart des exemples étudiés, les vies multiples étaient en moyenne séparées d’une centaine d’années. Pour Jake, les vies semblaient s’enchaîner les unes aux autres.

Ils s’aventurèrent dans la vie suivante. Jake reconnut le bal auquel il avait assisté en début d’après-midi. Toujours avec de la distance, il chercha Emma des yeux et il la vit dans ses bras en train de danser. Qu’il était étrange de voir un événement de l’extérieur après l’avoir vécu. C’était comme s’ils avaient été filmés et qu’on lui repassait le film. Ambre lui demanda de se concentrer sur les vêtements des femmes car la mode avait pas mal changé à cette époque. Certes ils avaient dansé une valse mais les robes ne portaient plus ces énormes crinolines, elles étaient plus étroites, surmontées d’un faux-cul à l’arrière. Ambre nota : fin du 19e et le fit revenir.

Trois existences et Jake se sentait déjà à bout de forces. Et il savait qu’il y en avait au minimum encore trois.

Ambre lui laissa peu de répit et il fut projeté dans une autre époque. Une foule immense devant le Parlement. Pas une révolution, non les gens semblaient heureux. Il se reconnut, au loin, sortant du Parlement pour se joindre à la multitude, un sourire radieux sur les lèvres. Il frissonna. Il reconnut la redingote. Il était dans l’époque qui avait révélé sa part de cruauté. Il n’avait aucune envie de connaître ce Jake-là et reporta son attention sur la foule. Les gens dansaient et scandaient les mêmes paroles : « Napoléon est vaincu ! Vive Wellington ! » Ambre griffonna Waterloo sur sa feuille et demanda à Adam de rechercher la date exacte du défilé triomphal de la bataille de Waterloo sur son ordinateur portable. 20 Juin 1815. Ils ne pouvaient pas être plus précis. Elle ajouta : Jake = membre du Parlement.

De retour parmi eux, Jake avait demandé une pause. Il avait la tête qui tournait, il se sentait désorienté. Après s’être vu de l’extérieur, il avait du mal à croire qu’il était dans son propre corps. Ambre lui avait dit que c’était normal. Elle leur avait fait un café et sortit des petits gâteaux. Elle lui avait laissé un quart d’heure. Et elle avait repris son expérience.

Il se retrouva dans un Londres qu’il ne connaissait pas. Les gens portaient de drôles de vêtements. Ambre lui demanda d’être plus précis. Il lui répondit que c’était le même genre de vêtements qu’il avait vu dans sa vision avec les flammes. Ambre se tourna vers Adam. Il articula Grand incendie de Londres. Ambre nota 1666. Jake remarqua que les gens se déplaçaient avec des mouchoirs ou des foulards sur la bouche. Ils étaient pâles, soucieux. Il vit un homme sortir d’une maison avec une sacoche à la main, un chapeau haut à larges bords et un masque immense avec un bec comme celui des oiseaux. Il trempa un pinceau dans un seau de peinture et dessina une marque rouge sur la porte. Il souleva son masque et s’épongea le front. Jake reconnut Adam. Ambre griffonna sur son calepin Adam = médecin. Jake vit un homme accompagné d’un chariot où se trouvaient des corps empilés. Il criait : « Sortez vos morts ! Sortez vos morts ! » Ambre ajouta : Grande peste de 1665. Elle le fit revenir.

La vision suivante le glaça d’effroi. Ce furent les hurlements qui lui parvinrent en premier. Les lieux étaient si obscurs et l’odeur insupportable. Ambre le pria de prendre plus de distance que d’habitude, soupçonnant une vision potentiellement traumatisante. Il vit des corps recroquevillés et enchaînés sur le sol souillé. De nouveaux hurlements. Il se dirigea vers eux. On torturait un homme.

— Qui sont tes complices ?!! 

La voix avait été impérieuse. Il fut soulagé de voir qu’il ne connaissait aucun des hommes présents dans la salle. Mais alors pourquoi avait-il une vision de cette époque s’il n’en avait pas été le témoin ? Le prisonnier hurla lorsqu’on lui appliqua un fer chauffé à blanc sur le flanc.

— Tu finiras par parler, Fawkes ! 

Adam posa une main sur le bras d’Ambre et demanda en chuchotant :   — LE Guy Fawkes ? 

Elle hocha la tête et nota 1605. Jake, toujours dans sa vision, recula dans l’obscurité et fut attiré par une des formes sur le sol. Son sang se glaça.

— Oh merde, oh merde, oh merde ! 

Là, recroquevillé sur le sol, le regard vidé, d’une saleté sans nom et émacié, il avait failli ne pas se reconnaître. Ambre nota : Conjuration de Poudres. Jake = conspirateur ? Mais alors qu’il voyait son frère s’agiter, Adam demanda à Ambre de le ramener sur le champ. Après cette vision, Jake eut besoin de faire un petit tour à l’extérieur. Le soleil se couchait déjà et l’air se faisait plus frais. Juste ce dont il avait besoin pour calmer ses nerfs à fleur de peau. Il avait beau se dire que ces visions ne pouvaient rien lui faire avec la méthode de distanciation d’Ambre, il était tout de même le témoin de ce que son autre lui avait vécu par le passé et la torture n’était pas une chose qu’il aurait souhaitée à son pire ennemi.

Ambre avait réussi à le convaincre de reprendre les séances sous l’œil inquiet d’Adam qui, lui, proposait de reprendre le lendemain matin.

Mais Jake insista. Il allait bien.

Et en effet, malgré la fatigue, la vision suivante lui fut plutôt plaisante. Il reconnut la Tour de Londres. C’était très certainement jour de marché car sur la place où se tenaient les exécutions, ce que leur professeur d’histoire leur avait raconté au lycée, Jake pouvait voir divers stands où l’on pouvait acheter de la nourriture ou des animaux. Il entendit des voix plus fortes que d’autres et reconnut la sienne. Il dériva vers la voix et se vit sur une petite estrade en train de jouer une pantomime avec Adam. Jake sourit. Acteurs. Ils étaient acteurs. Quelle époque ? Il pensa automatiquement à Shakespeare mais Ambre lui expliqua qu’à l’époque de Shakespeare, les acteurs avaient été chassés des marchés pour jouer dans des théâtres et avaient été exilés sur la rive sud de la Tamise avec les miséreux et les prostituées. Jake, bien que curieux de voir s’il était vraiment un bon acteur, détourna son attention de la scène et entendit au loin un colporteur.

— La reine Marie Stuart abdique ! Elle est en fuite ! La reine d’Écosse Marie Stuart va venir se réfugier en Angleterre ! 

Ambre se tourna vers Adam qui fit automatiquement la recherche sur le net. Abdication de Marie Stuart : 1567.

Quand Jake fut de retour, elle leur proposa de se faire livrer une pizza à domicile. Jake refusa. Il avait eu la vision de deux autres époques encore, il devait finir la liste exhaustive de ses vies pour aider Emma. Bien qu’il ne l’ait pas vue dans chacune de ses existences, il savait qu’elle était là quelque part. Il avait envie de la voir. Ambre capitula et l’hypnotisa à nouveau.

Jake se retrouva au beau milieu d’une autre foule mais ils étaient plus richement vêtus. Velours, soieries, brocart et joyaux, tous rivalisaient d’élégance, mais tous affichaient un visage grave et silencieux. Il en profita pour faire le tour de la pièce. Il aperçut au loin Alan Smithen entouré d’hommes à la mine moqueuse. Bien qu’ils se fassent discrets, leur humeur était de toute évidence bien différente de celle des autres personnes présentes dans cette immense salle dallée. Il recula instinctivement. Si Arthur Smithen avait eu la capacité de le repérer, peut-être que son frère le pouvait aussi ? Il préférait ne pas prendre de risques et chercha Emma. Il fallait qu’il la trouve. Il regarda du côté des plus jolies demoiselles présentes. Les cloches retentirent de façon sinistre. Plusieurs personnes se signèrent. Une, à sa gauche, murmura :

— La reine est morte, vive la reine… 

Un autre lui répondit :

— Elle l’avait bien cherché, la famille Boleyn a toujours essayé de manipuler notre bon roi. Voilà qui leur fera ravaler leur morgue. 

Ambre nota sur son calepin : Exécution d’Anne Boleyn. Henry VIII. Elle leva les yeux sur Adam qui n’avait pas attendu pour lancer la recherche. 1536. Ambre voulut faire revenir Jake mais il refusa.

— Laissez-moi encore un instant… Je sais qu’elle est là… 

Il le sentait. Il sentait sa présence si proche. Mais où était-elle donc ? C’est à cet instant qu’il la vit. Elle ne faisait pas partie des grandes dames. Et c’était certainement mieux ainsi car s’ils étaient à la cour d’Henry VIII, sa beauté aurait été un danger mortel. Elle n’était qu’une simple servante. Elle déambulait avec une jarre de vin et remplissait les verres des courtisans qui avaient à présent retrouvé le niveau sonore habituel des conversations de masse. Elle était… Pas besoin de broderies ou de fil d’or. Sa présence éclipsait celle de toutes les autres. Un instant, elle regarda dans sa direction et il eut l’impression qu’elle l’avait vu. Mais avec la distanciation, il devait lui être invisible. Elle ne pouvait pas l’avoir vu. Et en effet, elle tourna la tête l’instant d’après. Il aurait tant aimé rester, retrouver son corps de cette époque et lui parler. Mais Ambre se faisait pressante. Il accepta de rentrer.

Les deux voyages suivants furent assez décevants, car ils eurent beaucoup de mal à situer les époques. Certes, c’était avant Henry VIII, certes les costumes avaient l’air d’être médiévaux, mais les autres indices étaient plutôt flous. Dans la première vision, il se trouvait dans une écurie et il se vit en train de s’occuper de chevaux. Pas de trace ni d’Emma, ni de qui que ce soit d’autre. Dans la suivante, il se vit travailler dans une auberge. Il servait d’énormes chopes à des vieillards édentés. Leur discussion n’avait aucun sens pour lui. Ils parlaient de leur roi parti pour guerroyer en France. Ambre supposa qu’ils étaient au cœur de la guerre de Cent Ans mais ils ne pouvaient pas être plus précis.

Jake était pâle et tremblant. Il n’en pouvait plus mais il refusait d’abandonner. Et si Adam proposa à nouveau une pause, Ambre et Jake s’allièrent pour lui confirmer que tout allait bien. Il était bientôt une heure du matin et jamais de sa vie Jake ne s’était senti plus faible.

La vision suivante, il se retrouva sur un port, à travailler à la charpente d’un bateau. Adam était plus loin et étudiait les plans. Cette vision lui semblait familière… Il se remémora la voix d’Emma :

— Je sais que le roi Jean aura besoin de plus de bateaux s’il veut mener sa guerre sur le continent et je sais que toi et ton frère êtes les meilleurs, mais si tu t’en vas, si tu pars pour Portsmouth, je n’y survivrai pas… 

Le roi Jean. Oui, c’était sa vision où Emma était dans ses bras. Cette vision, il voulait la revivre. Ambre demanda à Adam l’époque. Il indiqua autour de 1200. Puis il demanda à Jake de les rejoindre. Il tenta de résister mais elle lui dit que dans son état d’épuisement, c’était un risque qu’elle refusait de prendre. Il capitula et revint.

Encore un effort. Il ne pouvait pas remonter comme ça jusqu’aux hommes des cavernes non ?

Il referma les yeux et se retrouva au cœur d’un bivouac en pleine nuit. Les hommes étaient vêtus de cuir et astiquaient des armes immenses et des parties d’armures. Autour du feu, il se retourna et retrouva son frère. Il avait vu ces habits. Il avait vu ces visages. Et Adam était vivant ce qui voulait dire qu’ils étaient soit avant la bataille, soit il visionnait une version alternative de ce passé où Adam s’était sacrifié pour lui laisser la vie sauve. Il murmura Hastings et manqua de perdre connaissance. Ambre le fit revenir immédiatement et s’évertua à ce qu’il ne s’évanouisse pas tandis qu’Adam notait en bas de la page 1066.

Ambre hésita un instant quand Jake voulut voir s’il restait des existences mais il n’eut pas besoin d’insister beaucoup et toutes les recommandations d’Adam n’eurent aucune portée. Cependant, ils eurent beau essayer et essayer, cette fois, il n’y avait plus de vision. Ils étaient remontés jusqu’à sa première existence.

Récapituler chacune de ses vies avait réveillé sa curiosité. Cela devenait comme une sorte de drogue et malgré son épuisement total, il avait envie d’essayer une dernière fois, tout seul, à l’abri de son lit. Il se positionna sur le dos, les bras le long du corps. Quelle époque pouvait-il bien choisir ? Pourquoi pas la première ? Les années 70 ? Quel danger pouvait-il bien y avoir à se balader dans les années 70. À part une mode qui était un crime contre l’humanité, il ne risquait pas de se retrouver avec une claymore plantée au milieu de l’estomac, empoisonné, torturé ou encore contaminé par la peste bubonique. Il pourrait intégrer son corps. Retrouver Emma. Lui parler. Peut-être se connaissaient-ils déjà ? Peut-être étaient-ils amants ? La serrer dans ses bras, l’embrasser, explorer les parties les plus intimes de son corps… Voilà qui l’aiderait sans aucun doute à trouver le sommeil par la suite. Il se laissa glisser comme Ambre le lui avait appris, lâcher prise tout en se concentrant pour ne pas divaguer au hasard et se retrouver où il ne le désirait pas… Et cela fonctionna. Il se retrouva quasiment au même endroit, même look, même chanson chantée si faux. Il marchait d’un pas dynamique, en se déhanchant, traînant cet énorme sac de sport comme s’il pesait des tonnes mais s’en moquait bien. Son air était presque trop jovial. Il avait envie de savoir pourquoi il avait l’air si heureux. Peut-être allait-il rejoindre Emma justement. Il décida d’intégrer son corps alors même qu’il pénétrait en gare de King’s Cross. Allait-il prendre le train ? Venait-il chercher quelqu’un qui arrivait à Londres ?

Il se retrouva sur le quai près des guichets où se massait pas mal de monde. Il arrêta sa musique et descendit son casque autour de son cou. Il regarda autour de lui. Elle était là, il le sentait. Elle était dans cette gare.

Son sac de sport était si lourd. Qu’y avait-il dedans ? Des poids et haltères ? Il le posa sur le sol et s’accroupit pour regarder à l’intérieur. Il ouvrit la fermeture et se figea d’effroi.

— Putain de bordel de merde ! 

L’exclamation lui avait échappé. Des passants s’étaient retournés, il avait resserré les pans du sac dans un réflexe. Une bombe… Une bombe artisanale certes, mais une bombe quand même… Il entrouvrit le sac et trouva toute une série de tracts. L’attentat était signé L’IRA provisoire : Pour une Irlande du Nord libre !!

Que faisait-il avec l’IRA ? Il n’était même pas Irlandais ! En tout cas pas dans cette vie… Merde, le détonateur montrait moins de deux minutes.

Il leva la tête et il la vit. Emma. Elle venait vers lui. En fait elle venait vers le guichet des billets situé juste derrière. Elle ne lui jeta même pas un regard, elle ne semblait même pas le connaître. La bombe allait la tuer. Il fallait qu’il fasse quelque chose. Et il agit plus en proie à la panique qu’autre chose. Il se releva et hurla :

— Une bombe ! Alerte à la bombe ! C’EST UNE BOMBE ! 

Tout le monde se mit à hurler. Il se précipita vers Emma, l’attrapa par le bras et se mit à courir en direction de la voie. Emma hurlait et se débattait mais elle n’était pas de force à lutter contre la poigne de Jake en proie à un instinct de survie qui lui donnait des ailes. Il eut à peine le temps de sauter sur la voie et de se réfugier sous le quai en offrant une protection de son corps à Emma, que la bombe explosa. L’explosion retentit avec une telle force qu’il eut l’impression un instant d’être devenu sourd. Il laissa passer quelques secondes puis rouvrit les yeux. Quelques voix lui parvinrent au-dessus de sa tête, d’abord quelques sanglots, puis des cris, des hurlements de détresse, des appels à l’aide. Il s’écarta d’Emma qui ne se débattait plus. Il craignit un moment qu’elle soit blessée mais elle avait plutôt l’air en état de choc. Elle le regarda puis soudain ce fut comme si elle le reconnaissait. Elle cligna des yeux, laissa s’échapper un souffle de surprise puis reporta ses yeux sur lui.

— Vous… Vous… Vous m’avez sauvé la vie… J’aurais pu mourir là-haut…

Et dans sa tête, Jake était persuadé qu’elle aurait dû effectivement mourir. Il avait changé son destin. Il avait tout bouleversé. Elle ne pourrait pas naître neuf ans plus tard s’il lui avait sauvé la vie maintenant ?

Et alors la chose la plus étrange se produisit. Une lumière aveuglante sembla irradier du corps d’Emma et en un instant, elle disparut, elle s’évanouit. Choqué, il sursauta et se retrouva dans son lit, le souffle coupé ? Que s’était-il passé ? Où Emma avait-elle disparu ?... Non, elle n’avait pas disparu. Il avait remis les pièces du puzzle en place. Il lui avait sauvé la vie. Il l’avait ramenée à la vie. Elle était de retour, il en était persuadé !

Il se leva avec précipitation et chercha la chambre d’Adam. Il se trompa, trouva celle d’Ambre, s’excusa et essaya l’autre pièce. Il courut jusqu’au lit de son frère et le secoua.

— Adam ! Réveille-toi !!! Debout !!!

Adam grogna.

— Jake ? Merde, je ne suis pas endormi depuis plus d’une demi-heure !!!

— Appelle l’hôpital !!!

— À cette heure ? Mais tu as perdu la boule ?! Et tu ne pouvais pas passer un caleçon, non ?

— Appelle l’hôpital !!!

— Quoi ? Tu as vu quelque chose ? Il s’est passé un truc ? 

À moitié réveillé, Adam attrapa son téléphone et composa le numéro de l’hôpital. Il tomba sur les infirmières de nuit qui ne semblaient pas ravies de cet appel à cette heure tardive.

— Oui, je sais, ce n’est pas une heure mais pourriez-vous aller voir dans la chambre de mademoiselle Nightingale ? C’est capital. 

Il attendit. L’infirmière rattrapa le combiné. Adam ouvrit de grands yeux et raccrocha, totalement abasourdi. Il regarda son frère comme une bête de foire et dit enfin :

— Elle est réveillée… 

Chapitre IX

Tout avait été comme dans l’un de ses rêves. Elle ne s’était jamais rendu compte qu’elle était en fait allongée sur un lit d’hôpital, elle avait erré de rêves en rêves, jusqu’au dernier, un des plus étranges. Elle était dans cette gare. Elle marchait prestement vers le guichet, elle était en retard. En retard de quoi ? Elle ne le savait pas. Puis cet homme s’était rué sur elle et l’avait entraînée sur la voie au moment où un bruit assourdissant retentit. Une bombe. Une bombe avait explosé et elle aurait dû y être. Elle aurait dû mourir si cet homme ne lui avait pas sauvé la vie. Quand elle avait levé les yeux sur lui, elle le reconnut. C’était le médium. Le médium qu’elle était venue consulter et qui l’avait chassée. C’était à ce moment-là que… Mon Dieu, elle avait été renversée par une voiture. On avait essayé de la tuer.

Elle se redressa en sursaut dans un lit d’hôpital, branchée de partout, avec un tube dans la gorge qui lui donnait envie de vomir. Elle commença à paniquer, à arracher les perfusions, à sortir le tube de sa trachée en toussant. Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle tenta de se lever mais la pièce se mit à danser autour d’elle. Elle entendit des pas approcher. Elle n’avait pourtant pas appelé les infirmières ? La tête de la femme qui passa la porte lui confirma qu’elle ne s’attendait pas à la voir éveillée. Elle appela ses collègues à l’aide et se précipita vers Emma. Une seconde arriva, l’air complètement éberlué. Elle tenait dans sa main un téléphone. Elle le porta à son oreille et dit quelques mots qu’Emma ne comprit pas sur le champ. Avait-elle été droguée ? On la força à se rallonger. Elle n’avait aucune force pour résister.

La pièce était dans une grande agitation, jusqu’à ce qu’arrive un médecin de garde et qu’il renvoie les infirmières. Là, dans un calme relatif retrouvé, le médecin s’était lancé dans toute une série de tests, il lui avait posé un tas de questions. Elle avait dû faire preuve de concentration, mais il sembla que le médecin se contentât de ses réponses.

— Vous allez bien, ne vous en faites pas… Vous êtes sortie d’affaire…

— J’ai eu un accident ?

— Vous avez eu une sérieuse commotion mais rien de cassé. Maintenant que vous êtes sortie du coma, cela veut dire que votre hématome est très certainement résorbé. Nous vous ferons passer un scanner demain matin à la première heure pour vérifier tout de même. 

Et Emma n’avait pas eu une minute de répit depuis lors. Les infirmières s’étaient succédé à son chevet pour la laver, rebrancher sa perfusion, vérifier sa température… On l’avait emmenée passer un scan. Et voilà que c’était seulement maintenant qu’elle se retrouvait seule pour réfléchir un peu…

Pourquoi avait-on cherché à la tuer ? Il y avait bien ces rêves, mais après tout ce n’étaient que des rêves… Non ?... Et ce médium ? Qu’avait-il à voir dans cette histoire ?... Est-ce que tout cela avait un rapport avec son sentiment d’avoir véritablement vécu ces rêves dans d’autres vies ? Est-ce qu’elle avait eu raison de se fier à son intuition ? On avait vraiment voulu la tuer et c’était passé très près. Trop près…

— Chérie, Dieu soit loué ! 

Emma sortit de sa rêverie et leva les yeux.

— Alan ?... Oh mon Dieu, Alan !! 

Alan Smithen était échevelé, à moitié débraillé, ce qui ne lui ressemblait guère mais lui donnait un petit côté fragile des plus attachants. Il était arrivé directement dès qu’on lui avait annoncé la nouvelle et, à cet instant, Emma sut qu’elle avait fait le bon choix en acceptant de l’épouser. Il la serra fort dans ses bras.

— Emma, j’ai tellement eu peur de te perdre.

— Oh Alan, je vais bien maintenant…

— Ta tête ?

— Tout va bien, le scanner n’a pas détecté d’anomalie.

— Et qu’a dit le médecin ?

— Je vais bien… Je vais très bien… 

Il l’embrassa passionnément et la garda serrée contre son cœur pendant de longues minutes. Puis il l’obligea à se recoucher. Elle ne devait pas s’épuiser. Il approcha une chaise de son lit et tenant sa main, la dévora des yeux.

— J’ai failli te perdre, Emma. Je ne vais plus te laisser une seule seconde.

— Des promesses. Comment continueras-tu tes affaires ?

— Je travaillerai depuis mon ordinateur à la maison.

— Et comment est-ce que je travaillerai, moi alors ?

— Tu n’auras plus besoin de travailler, chérie. 

Emma soupira et ferma les yeux. Elle n’était pas assez en forme pour mener à nouveau cette conversation.

— Alan, je t’ai déjà expliqué, c’est plus qu’un boulot. J’adore mon métier et je ne l’arrêterai pas après notre mariage, juste pour te faire plaisir. 

Pourquoi fallait-il qu’il ramène ce sujet de conversation maintenant ? Emma n’avait aucune envie d’en parler mais maintenant qu’il avait abordé le sujet, l’agacement ne voulait plus la quitter.

— Je… J’ai besoin d’air… Tu ne voudrais pas aller faire quelques pas dans le jardin ?

— Oui, c’est une bonne idée, je vais chercher un fauteuil roulant.

— Alan, je peux marcher !

— Tu viens de sortir du coma, chérie, il ne faut pas brusquer les choses.

— Je ne suis pas une poupée de porcelaine ! 

Elle tenta de se lever seule mais la pièce se mit à nouveau à tourner, elle dut se rasseoir et Alan se précipita pour la rattraper.

— Doucement… Doucement… Tu vois que j’ai raison… Attends-moi bien sagement. Je n’en aurai pas pour longtemps. 

Pourquoi se sentait-elle aussi irritée et impuissante ? Alan était adorable, il était prévenant, il était tout ce dont elle avait toujours rêvé. Alors pourquoi l’énervait-il tant ? Assise sur le bord du lit, elle se frotta le visage. Il avait raison, elle était encore fragilisée. Elle voulait brûler les étapes. Elle n’avait aucune patience. Il fallait qu’elle écoute Alan. Lui seul savait ce qui était bon pour elle. Il l’aidait à rationaliser. D’ailleurs, si elle l’avait écouté, jamais elle ne serait allée voir ce médium en premier lieu. Il le lui avait bien dit, ce sont tous des charlatans. Et elle ne se serait pas retrouvée sur ce lit d’hôpital… Mais ces rêves l’avaient tellement bouleversée… Et s’ils revenaient lorsqu’elle fermerait les yeux ce soir ? Ce qu’elle avait vécu pendant son coma était bien différent. Elle n’avait pas ressenti d’angoisse. Elle ne s’était pas vue victime d’événements affreux, elle s’était juste vue dans différentes époques, portant différents vêtements, rencontrant différentes personnes… Il n’y avait aucune logique, c’était comme une suite d’images, parfois floues, parfois nettes, des paroles parfois, mais elle ne pouvait pas s’en souvenir… Des visages… Alan, elle avait vu Alan… Son frère aussi… Le médium… Oui, maintenant ça lui revenait, elle l’avait vu plusieurs fois… Et un autre homme… Un homme qu’elle n’avait encore jamais vu auparavant… Mais tout cela restait bien confus…

— Prête pour une petite balade, mademoiselle ? 

Alan était de retour avec un fauteuil. Il avait l’air d’un enfant malicieux. Son sourire charmant fit voler en éclats l’agacement qu’Emma avait pu ressentir. C’était aussi ce qu’elle aimait chez lui. Son argent et sa situation sociale ne l’avaient pas transformé en un homme imbu de sa personne, froid et distant. Il savait rester simple et jouir des petits moments de la vie. Elle lui tendit la main, il se précipita pour l’aider à se lever et s’installer dans le fauteuil. Il déposa un langoureux baiser sur ses lèvres. Elle sentit son cœur fondre de bonheur. Elle l’aimait. C’était aussi simple que ça.

Il la guida dans le dédale des couloirs. Pas d’ascenseur, le privilège d’être au rez-de-chaussée. Alan pivota sur la gauche et ils se retrouvèrent face à une porte automatique qui s’ouvrit sur le jardin. L’air frais, la lumière du soleil, le parfum subtil des fleurs.

— J’adore cette saison… Je me sens revivre. 

Alan la guida jusqu’à un banc et s’y installa. Puis il lui tendit les bras et l’invita à s’installer à côté de lui. Elle se réfugia dans ses bras. Il passa une douce main dans ses cheveux.

— Je voudrais que ce moment dure une éternité.

— Pas de soucis, un coup de fil à mes avocats et ils s’arrangent avec Dieu pour suspendre le temps.

— Ça, ce n’est pas possible, tu as déjà vendu ton âme au diable.

— Soit ! Alors téléphonons au diable, je suis sûr qu’il se montrera arrangeant. 

Emma sourit, s’abandonnant contre son épaule.

— Qui me remplace au boulot ?

— Le vieux Smithfield.

— Oh non, pas lui ! Pitié ! La dernière fois qu’il a donné du soutien à mes élèves, il a confondu une citation de Shakespeare et de Marlowe !

— Calme-toi, je suis persuadé que tes élèves survivront jusqu’à ton retour et ils seront trop heureux de t’accueillir en salvatrice.

— Quand crois-tu que je pourrai sortir d’ici ?

— Laisse-toi du temps, chérie. 

L’attention d’Emma fut attirée sur sa droite. Elle avait vu quelque chose bouger derrière les buissons. Elle frissonna, sentant l’angoisse s’insinuer en elle.

— Alan ?

— Oui ?

— Si ce n’était pas un accident ? 

Elle leva la tête devant son absence de réponse. Elle le dévisagea, il évita son regard.

— Tu sais…

— Écoute, Emma…

— Tout ce temps où j’essayais de te prévenir, que j’avais peur…

— Emma, cette peur était totalement irrationnelle. Elle était tirée de tes rêves.

— Mais cette voiture, elle était bien réelle. Et elle m’a renversée délibérément.

— La police enquête, on ne peut rien affirmer pour l’instant.

— Après tout ce qui s’est passé, tu refuses encore de me prendre au sérieux ?

— Non, ce n’est pas ça…

— Tu vas encore dire que je suis folle ?

— Je n’ai jamais dit que tu étais folle !

— Implicitement, si ! 

Emma était furieuse. Elle avait envie de le frapper. Comment pouvait-il être aussi charmant un instant et si détestable la minute suivante ? Le buisson bougea à nouveau. Elle retint son souffle. Cette fois-ci elle était certaine que quelque chose ou quelqu’un se cachait là. Et si c’étaient ses tueurs ? Elle s’apprêtait à attirer l’attention d’Alan lorsqu’un visage apparut. Il se tourna vers elle et posa un doigt ganté sur sa bouche pour la convaincre de garder le silence. Le médium. C’était bien le médium. Il avait une mine terrible, le visage creusé, une barbe naissante. Que faisait-il là ? Elle cligna les yeux et il avait disparu. Elle leva les yeux vers Alan. Il regardait droit devant lui. Il n’avait rien remarqué. Il semblait chercher ses mots afin de trouver une formule qui pourrait apaiser sa colère. Avait-elle vraiment perdu la raison ? Elle regarda à nouveau vers les buissons. Rien… Et s’il faisait partie de ceux qui en voulaient à sa vie ? Après tout, c’était en sortant de chez lui qu’on avait voulu la renverser ?...

— Alan ? Ça te dérange si on rentre ?

— Tu as froid ?

— Oui… Oui, c’est ça, j’ai froid…

— Très bien. Allons-y, bébé. 

Il la soutint pour se réinstaller dans le fauteuil et la poussa jusqu’à sa chambre. Là, il l’aida à se remettre au lit et reprit sa place sur la chaise à côté du lit. Il prit sa main et la serra tendrement, mais ni l’un ni l’autre ne trouvait les mots qui auraient pu écarter les nuages de leur précédente conversation. Emma se sentit seule tout à coup. Elle aimait Alan et il l’aimait également… Mais ils ne pourraient rien partager tant qu’il ne la croirait pas. Tant et si bien que lorsque l’infirmière frappa à la porte, elle reçut cette visite comme un soulagement.

— Excusez-moi de vous déranger, mais c’est la police, monsieur… Un certain inspecteur Maxwell voudrait vous parler.

— La police ?... Ah… Oui… Pourquoi ne le faites-vous pas entrer ici ?

— Il désire vous parler seul à seul… Il a dit qu’il parlerait à mademoiselle ensuite.

— Ah… Très bien… Ça ne te dérange pas, chérie ?

— Non, non, vas-y… 

Emma le regarda sortir avec un sentiment de gêne. Elle connaissait ce nom. Maxwell. Elle l’avait déjà entendu, mais où ? Elle n’avait jamais eu affaire à la police…

La porte s’ouvrit et elle sursauta. Le médium venait de faire irruption et il referma la porte derrière lui en essayant de faire le moins de bruit possible. Elle faillit hurler, appeler à l’aide mais une expression sur son visage l’en empêcha. Il n’avait pas l’air menaçant. Au contraire, il avait l’air heureux… Maxwell… Mais oui ! C’était lui !

— Vous !!! 

Il se précipita à son chevet et la prit dans ses bras.

— Oh, Emma, si tu savais comme je suis soulagé ! Ça a marché ! Ça a marché !! 

Il s’écarta juste assez pour déposer un long baiser sur ses lèvres. Emma ouvrit de grands yeux, se dégagea et lui flanqua une gifle.

— Non, mais ça va pas ?!! 

Elle le vit reculer, surpris de sa réaction, presque blessé dans son amour-propre. S’était-il passé quelque chose pendant sa visite dont elle ne se souvenait plus ?

— Mais… Emma ?... Tu… Tu ne te rappelles pas ?

— Écoutez, je ne sais pas ce que vous allez me dire mais…

— La gare… La bombe… Tu m’as reconnu… 

Cette fois-ci, ce fut à Emma d’être abasourdie. Comment pouvait-il savoir ?

— Je… Je t’ai sauvé la vie et tu as disparu… Et quand Adam a appelé, tu étais réveillée ! C’est aussi simple que ça, je dois te sauver la vie dans chacune de tes vies antérieures et tu seras sauvée…

— Wow, wow, wow ! Stop ! C’est quoi cette histoire ? ! C’est qui, Adam ?

— Adam, c’est mon frère, l’inspecteur de police qui interroge ton petit ami pour me laisser assez de temps pour te parler. Il ne doit surtout pas savoir que je suis venu, ton petit ami je veux dire, c’est capital ! Nous sommes tous liés et s’il savait, il le dirait à son frère et alors…

— Attendez, je ne comprends rien ! 

Il regarda la porte d’un air inquiet.

— Je ne peux pas rester plus longtemps, il va revenir… Ce soir ?... Ce soir, tu veux bien ? Il te suffit d’ouvrir la fenêtre de ta chambre, je trouverai un moyen pour entrer discrètement…

— Mais NON ! 

Il la regarda comme si elle l’avait giflé une seconde fois. Apparemment il ne s’était pas attendu à son refus.

— Emma… Tu es vraiment en danger… Et ce serait trop long à t’expliquer maintenant… Ce soir… Je t’en prie… 

Elle hésita. Ce qu’elle lisait dans son regard était tellement complexe. Elle était curieuse de savoir ce qu’il avait à lui dire et en même temps, ça la terrifiait.

Il n’attendit pas sa réponse. Il prit ses mains, les serra dans les siennes et les embrassa. Puis il se leva, lui adressa une dernière supplique du regard. Il chuchota une dernière fois « ce soir », puis disparut comme un esprit, aussi vite qu’il était venu.

Alan avait raison. Elle devenait folle et avait des hallucinations ? Tout ça était bien trop compliqué pour elle.

Elle n’eut que peu de répit car bientôt elle entendit des pas dans le couloir et le bruit de voix étouffées. La porte s’ouvrit sur Alan et sur un autre homme qui le suivait. Elle blêmit. C’était lui. C’était lui le dernier homme qu’elle avait vu dans ses rêves.

Il avait l’air juste un peu plus vieux, un peu plus fatigué, mais c’était lui, sans aucun doute.

— Inspecteur Maxwell, voici ma fiancée, Emma Nightingale… Emma, l’inspecteur voudrait te poser quelques questions, tu es d’accord ? 

Emma hocha la tête sans pouvoir détourner le regard de cet homme. Il s’approcha et lui tendit la main.

— Mademoiselle Nightingale… Heureux de voir que vous allez mieux. 

Cette voix… Elle tendit la main mécaniquement. Il la serra. Des images s’imposèrent à elle. Ce visage. Ce visage si près. Ces yeux. Ces lèvres sur les siennes. Elle cligna des yeux, retira sa main précipitamment. À la pensée qu’Alan et cet homme aient pu voir ce qu’elle venait de voir, elle rougit furieusement.

— Ne lui en voulez pas, inspecteur, Emma est encore un peu fragile. Si vous pouviez… Enfin, si votre interrogatoire pouvait ne pas s’éterniser ?

— Oui… Oui… Je ne serai pas long, mademoiselle… Est-ce que vous avez des souvenirs de l’accident ? 

Emma essaya de contrôler son trouble. Elle ouvrit la bouche pour répondre mais sa gorge était sèche, sa voix éraillée.

— Euh… Non… Tout s’est passé très vite…

— Vous n’avez pas vu la voiture arriver ?

— Non, elle est arrivée derrière moi.

— Vous ne vous souviendriez pas de la marque de la voiture ? La couleur ?

— Tout s’est passé si vite, j’ai perdu connaissance…

— Mademoiselle Nightingale… Est-ce que vous connaîtriez une raison pour laquelle on pourrait essayer d’attenter à votre vie ? 

Emma croisa le regard d’Alan, son expression signifiant : Je te l’avais bien dit, puis elle se concentra à nouveau sur le policier et réfléchit à sa question. Elle se mordit la langue car la seule réponse qui lui venait était : Peut-être parce qu’on a déjà essayé de me tuer dans mes vies antérieures ? Mais elle avait encore un reste de lucidité pour comprendre qu’une telle remarque ne servirait qu’à la faire interner.

— Non… Je ne vois pas, non… 

L’inspecteur retint sa respiration, regarda Alan, hésita un instant puis se tourna à nouveau vers elle. Il sembla rassembler son courage puis posa sa question.

— Aucun problème dans votre école ?

— … Mon école ?... Mon Dieu, non, je ne pense pas…

— Savez-vous que plusieurs de vos élèves de terminale ont disparu ?

— Disparu ? Je sais que nous avons des problèmes d’absentéisme, surtout parmi quelques jeunes filles d’un programme social d’insertion, mais de là à dire qu’elles ont disparu ? 

L’inspecteur sortit une photo de sa poche et la posa devant ses yeux. Elle ne comprit pas immédiatement ce qu’elle était en train de regarder mais ensuite l’image fit son chemin jusqu’à son cerveau. C’était un corps. Un corps dénudé et boursoufflé, couvert d’hématomes. Un cadavre.

— Oh, mon Dieu !

— Non mais vous êtes malade de lui montrer ça ?

— Mademoiselle Nightingale, est-ce que vous reconnaissez cette jeune fille ?

— Rangez-moi cette photo ! 

Emma commençait à s’agiter, elle n’arrivait plus à respirer, les larmes lui montaient aux yeux.

— Connaissiez-vous cette jeune fille ?! 

Emma hocha la tête mais aucun mot ne put passer ses lèvres.

— Maintenant, je vais vous demander de partir ! Sortez immédiatement où vous aurez des nouvelles de mes avocats !!

Mais l’homme tenait bon, il s’était rapproché d’elle.

— Cette jeune fille était une de vos élèves, hein ? Elle a été assassinée, Emma… Elle a été assassinée et on a essayé de vous tuer aussi, ça ne peut pas être une coïncidence !!

— Maintenant ça suffit !!! 

Alan traîna l’homme en arrière et le projeta contre le mur, prêt à lui flanquer son poing au milieu de la figure. Mais l’inspecteur sembla retrouver ses esprits et leva les mains en signe de capitulation. Il rangea la photo et se dirigea vers la porte.

— On se reverra, mademoiselle Nightingale… Je ne vous laisserai pas tomber… 

L’homme sortit de la pièce et la réalité s’imposa à elle comme une bombe. Lucy… On avait retrouvé Lucy… Et elle avait été assassinée… De l’air elle avait besoin d’air. Elle étouffait, essayant de combattre de violents sanglots qui ne pouvaient s’échapper. Alan se précipita à ses côtés, la prit dans ses bras et tenta de la calmer.

— C’est bon, je suis là… Je suis là…

— C’était mon élève, Alan… C’était mon élève…

— Emma, tu ne peux pas être responsable pour chacun de tes élèves. Ils ont une histoire, ils font des choix, tout ça n’a rien à voir avec toi…

— Rien à voir ? Rien à voir ?!!

— Emma ! La police enquête ! Et je suis là ! Tu crois que je vais laisser quiconque te faire du mal ?!

— Quoi ? Tu vas rester avec moi vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? Tu vas rester avec moi cette nuit ? Hein ?

— Tu sais bien que l’hôpital ne me laissera pas faire.

— Ah ! Alors voilà tout le pouvoir que tu prétends avoir ? Tout à l’heure tu affirmais contrôler le temps et le ciel et maintenant un règlement d’hôpital t’arrête alors que ma vie est en jeu ?

— Très bien, tu veux que je veille sur toi, alors j’appelle la maison et je m’organise pour que tout soit arrangé et que tu sois hospitalisée à domicile.

— NON !

— Non ? Mais…

— Tu ne comprends décidément rien ! 

Elle le repoussa violemment et se détourna de lui, en pleurs. Il posa une main sur son épaule.

— Emma… Emma, calme-toi… Bon, je vais chercher une infirmière… 

Il sortit de la pièce. Emma savait qu’il était parti pour avertir le personnel soignant. Ils allaient la droguer alors qu’elle avait justement besoin de toute sa lucidité. Elle devait sortir. Elle devait quitter cet hôpital. Elle devait s’enfuir. Une angoisse irrationnelle s’empara d’elle. Si elle restait ici, elle n’en sortirait jamais vivante. Elle se leva sous le coup de l’adrénaline. Tout tournait autour d’elle. Elle devait faire vite, Alan ne tarderait pas à revenir. Elle se dirigea vers la porte, passa la tête dans le couloir et tourna en direction de l’entrée principale. Elle entendit des éclats de voix. Elle vit Alan de dos et le policier qui était encore là. Ils se disputaient, ils se disputaient à cause d’elle.

— Je vous interdis de l’approcher à nouveau !

— C’est une enquête pour meurtre, monsieur Smithen ! Et tout votre argent ne pourra pas arrêter le cours de la justice !

— C’est ce qu’on verra, espèce de connard ! 

Le policier l’aperçut mais fit semblant de rien.

— On dirait que vous ne voulez pas qu’on s’intéresse de trop près à cette affaire, monsieur Smithen ? Auriez-vous quelque chose à cacher ?

— Auriez-vous quelque chose à me dire, inspecteur ?

— Peut-être que si votre petite amie se faisait assassiner pour de bon, vous seriez débarrassé d’un témoin gênant ?

— Tu viens de dire les derniers mots de ta carrière, salopard !!! 

Et Alan se jeta sur lui. Le policier fit un signe de tête à Emma, lui indiquant que la voie était libre et elle en profita alors que les deux hommes en étaient passés aux coups de poing. Une infirmière la vit et l’interpella pour l’arrêter. Elle avait l’impression d’être un joueur de rugby qui devait éviter tout le monde pour ne pas se faire plaquer. Elle se retrouva pieds nus et en chemise de nuit dans la rue, désorientée. La seule chose qu’elle savait, c’était que s’ils la rattrapaient maintenant, elle était bonne pour la camisole chimique. Mais peut-être était-elle complètement folle. Qu’allait-elle faire ? Où allait-elle aller ? C’était vraiment n’importe quoi. Alan… Elle devait l’arrêter avant qu’il n’ait de sérieux problèmes avec la police par sa faute… L’air de la rue apaisa sa poussée de panique.

Mais alors qu’elle allait faire demi-tour, elle entendit qu’on l’appelait. Elle se retourna et vit le médium au coin de la rue. Il lui faisait signe de la rejoindre. Derrière elle, la porte s’ouvrit sur une infirmière et elle ne réfléchit pas plus longtemps. Elle courut en direction du médium qui lui saisit la main.

— Par ici ! 

Il l’entraîna sur quelques mètres et sortit des clés de voiture. Il ouvrit la portière et la poussa sur le siège arrière avant de s’y engouffrer à sa suite.

— Couche-toi et ne bouge pas ! 

Et il fit de même en refermant la portière sur eux. Pressés l’un contre l’autre, ils guettèrent les bruits de la rue. Ils entendirent des bruits de pas précipités au loin, puis plus rien. Rien que leurs battements de cœur et leur respiration saccadée. Ils attendirent encore une minute ou deux, pour être sûrs, et leurs yeux se croisèrent. Ils se rendirent compte de l’incongruité de leur position et la gêne s’installa entre eux. Jake s’éclaircit la gorge et tenta de s’écarter un peu dans cet espace réduit mais tout effort était vain.

— Euh… Il faut attendre mon frère… Ils doivent penser que nous, enfin que tu… que vous êtes déjà loin… 

Emma reposa sa tête sur la banquette et fixa le plafond.

— Vous pouvez me dire pourquoi je viens de faire cette folie ?

— Parce que vous avez suivi votre intuition.

— Mon intuition ?

— Votre instinct de survie, appelez ça comme vous voudrez. Vous saviez que si vous restiez dans cet hôpital maintenant que vous avez retrouvé connaissance, vous y perdriez la vie. 

Emma tourna la tête pour faire face à Jake. Leurs visages étaient séparés d’à peine quelques centimètres.

— Et moi qui pensais que j’étais cinglée… Vous êtes pire que moi. Qu’est-ce que vous m’avez fait ce jour-là ? Vous m’avez droguée ?

— Non, Emma… C’est vous… Oh et puis merde pour les convenances… C’est toi qui m’as fait quelque chose… Tu m’as réveillé… 

Il posa les yeux sur ses lèvres, le visage sérieux, la respiration plus courte et il s’approcha. Elle le laissa faire, comme un papillon prisonnier des phares d’une voiture, effrayée mais consciente de l’évidence. Elle ferma les yeux, s’attendant au contact, mais une image s’imposa. Ce ne fut pas celle du visage de Jake. Encore moins celui d’Alan. C’était le visage du policier. Elle sursauta avec un hoquet de surprise. Il se cogna la tête contre les sièges avant. Il allait lui demander ce qui se passait quand ils entendirent de nouveaux pas. Des pas plus lents. Une silhouette se dessina et arriva à leur hauteur. C’était Adam, la lèvre en sang mais, au-delà de cela, il ne semblait pas être trop amoché. L’expression de son visage, par contre, elle, était ravagée. Le visage d’un homme torturé par le doute et le remords. Il s’immobilisa un instant à la hauteur de la voiture. Posa une main sur le toit, comme s’il reprenait son souffle, puis tourna la tête vers eux. Il tenta un sourire pitoyable et leur fit signe de la main de rester allongés. Puis il ouvrit la portière du conducteur, s’installa et referma la porte sur lui. Il posa les mains sur le volant et baissa la tête, le tout dans un grand silence. Il resta ainsi, immobile, pendant ce qui sembla à Jake être une éternité qui ne put se retenir plus longtemps.

— Alors ? 

Adam inspira profondément et posa sa tête sur le volant, sans répondre. Jake essaya à nouveau.

— Alors ?

— Alors ? Je viens de foutre en l’air ma carrière… J’espère juste que vous en valiez la peine, mademoiselle Nightingale… 

Emma ne sut que répondre. Elle avait bien conscience du caractère dramatique du moment et préféra se faire aussi discrète que possible. Jake devait en être arrivé à la même conclusion car il n’ajouta rien. Adam mit enfin le contact et ils s’éloignèrent de l’hôpital. Allongés à l’arrière, Jake et Emma ne voyaient rien. Jake tenta de relever la tête mais Adam l’en dissuada immédiatement.

— Reste couché, on ne sait jamais. Vous ne vous relèverez que lorsqu’on sera arrivés…

— On va chez moi ?

— Non, chez moi ou chez toi, ce sont les premiers endroits où ils iront chercher… Je nous ramène chez Ambre…

— Mais… Tu vas à l’opposé ?...

— C’est juste pour voir si je ne suis pas suivi… 

La voiture retomba dans le silence. Jake s’était glissé entre les sièges pour laisser un maximum de place à Emma sur la banquette. Elle se sentait vulnérable allongée ainsi en chemise d’hôpital avec deux hommes qu’elle connaissait à peine. Et ce Jake qui ne la quittait pas des yeux… Elle détourna les yeux et fixa le plafond. Elle n’aurait su dire s’ils avaient roulé pendant bien longtemps, le temps parut se dissoudre dans ses pensées et ses doutes. La voiture s’immobilisa pourtant et Adam tira le frein à main.

— Laissez-moi aller prévenir Ambre, je viendrai vous ouvrir quand je serai certain qu’un minimum de monde pourra vous voir. Ne bougez pas jusque-là…

— D’accord mais dépêche-toi, on commence à avoir des crampes… 

La porte se referma et ils se retrouvèrent à nouveau seul à seul. Emma se tourna alors vers Jake et lui demanda.

— Pourquoi vous faites tout ça pour moi ?

— Tu ne te souviens vraiment de rien ?

— Je… Non… Si… Je me souviens d’avoir vu vos visages dans mes rêves…

— Ce n’étaient pas des rêves, Emma… Quand tu es venue me voir… Quand tu m’as touché la première fois, quand j’ai réagi avec terreur en te chassant de chez moi… C’est parce qu’en me touchant, tu m’as ouvert les yeux sur un véritable don, Emma… J’ai eu des visions… De vraies visions, tu dois me croire… Des visions de mon passé… Des visions de ton passé… Emma, la femme chez qui nous allons est professeur à l’université de parapsychologie… Elle m’a aidé à remonter le cours de nos vies communes… Nous n’avons pas vécu qu’une seule vie ensemble Emma… Nous avons vécu douze vies ensemble et celle-ci est la treizième…

— Pardon ?!!

— Treize vies, Emma… Toi… Moi… Mon frère Adam… Alan et Arthur Smithen… Et dans chacune de ces vies, tu as été assassinée… 

Emma déglutit avec difficulté. C’était de la folie pure.

— Mais ce matin, quand je suis venu te voir dans cette gare, je t’ai sauvé la vie… Et tu es sortie du coma… Je pense que si nous devons te sauver dans cette vie, nous devons résoudre les raisons de ta mort dans toutes les autres vies, et ça, nous n’y parviendrons que grâce à Ambre…

— Mais… pourquoi dois-je m’éloigner d’Alan et de son frère ?...

— Parce que ce sont eux qui ont cherché à t’assassiner dans tes vies précédentes…

— Quoi ?!

— Et Sir Arthur est comme moi, il a la capacité de voyager dans ses vies antérieures et d’ailleurs, il maîtrise mieux la technique que moi…

— Non, c’est n’importe quoi, Alan est un amour, jamais il ne pourrait…

— Emma, laisse-moi le bénéfice du doute… Laisse-moi te montrer, quand nous serons chez Ambre… Tu m’as vu ce matin, je suis persuadé qu’Ambre pourra nous faire régresser tous les deux, tu verras de tes yeux…

— Et pourquoi votre frère m’a-t-il montré cette photo horrible de Lucy ?

— Parce que… il se pourrait bien que ton fiancé et son frère soient… Il se pourrait qu’ils soient mêlés à une histoire sordide d’émission de téléréalité pornographique illégale sur le net où certaines de tes élèves, qui font partie du projet Cinderella, se retrouvent violées en direct… Lucy n’aurait pas supporté de vivre avec le souvenir de cette expérience, elle est tombée dans la drogue, puis la prostitution… Mon frère voulait la faire témoigner mais on a retrouvé son corps dans la Tamise peu de temps après ton accident…

— Non !... C’est impossible… Pas Alan et Arthur…

— Pour l’instant, on les soupçonne juste d’avoir facilité le projet financièrement et juridiquement mais ce serait en fait une sorte de plateforme de recrutement sordide… 

Emma mit la main devant sa bouche.

— Il faut que je sorte, je vais vomir… 

Mais la portière arrière s’ouvrit brusquement sur Adam qui tendit un manteau à Emma.

— Faites vite, il semble n’y avoir personne. 

Il tendit la main à Emma tout en regardant aux alentours. Sortir de la voiture n’était pas une chose aussi aisée après être restée sans bouger. Ses jambes étaient ankylosées et elle trébucha dans ses bras. Il la rattrapa et l’emmena en vitesse à l’intérieur, laissant le soin à Jake de fermer la voiture.

Elle se retrouva dans le hall d’une maison cossue, face à une femme qui lui tendit les bras.

— Emma, mon enfant. Vous voilà donc enfin. Si vous saviez combien ces deux-là ne cessent de parler de vous ! Venez avec moi, vous grelottez, je vais vous donner d’autres vêtements. 

Avant de comprendre ce qui lui arrivait, la femme l’avait entraînée à l’étage, ouvert la porte d’une chambre et montré quelques vêtements.

— Ces affaires devraient vous aller. Vous êtes un peu plus petite que moi, mais au moins, vous serez plus à l’aise que dans cette blouse… Je vous laisse vous changer… Prenez votre temps… Je vais essayer de comprendre ce que ces deux idiots ont pu encore bien faire d’irréparable. 

La porte se referma sur elle et Emma se retrouva seule. Elle s’assit sur le lit, à côté des vêtements mais elle ne pouvait se résoudre à s’habiller. Pas tout de suite. La tête lui tournait. Son monde tel qu’elle le connaissait venait de s’effondrer et ceux sur qui elle avait pensé pouvoir toujours compter s’étaient révélés être des monstres… Non, ce n’était pas possible. Ils lui mentaient. Ils essayaient de la manipuler. Ils cherchaient certainement à atteindre Arthur et Alan en lui racontant tous ces mensonges. Était-ce une nouvelle forme d’enlèvement psychologique où les criminels vous forçaient à les suivre volontairement en vous abreuvant de mensonges afin de demander une rançon par la suite et en s’assurant que vous resterez calme et en leur compagnie ? Mais pourquoi alors cela devait-il coïncider avec ses rêves ? Il se pouvait qu’il ait vu ses rêves dans sa tête puisqu’il l’avait touchée, il savait ce qu’elle avait vu… Mais pour la gare ?... Sa tête allait exploser.

Elle se leva et s’approcha de la fenêtre qui donnait sur un superbe jardin magnifiquement entretenu… Ces gens n’avaient pas besoin d’argent… Ils n’avaient que faire d’une rançon quand ils avaient les moyens d’avoir un lieu aussi beau au cœur de Londres. Elle se sentit lasse tout à coup, ses jambes flageolant sous son poids, le cœur lourd. Elle posa la tête contre la vitre et ferma les yeux.

— Putain de bordel de merde !!!  

L’exclamation était venue d’en dessous. Elle baissa les yeux et vit le policier qui lui tournait le dos. Elle recula un peu de la fenêtre pour qu’il ne la surprenne pas en train de l’espionner, mais elle ne put détacher son regard de cet homme en proie à la colère. Il était debout, seul, les mains sur les hanches, regardant le bout du jardin, tournant délibérément le dos à la maison pour ne pas être surpris par son frère ou la propriétaire. Il semblait avoir du mal à contrôler sa respiration qui se fit de plus en plus difficile, au point qu’il se courba en deux, les mains sur les genoux, puis il s’accroupit, les poings pressés sur les yeux. Emma sentit son cœur s’alourdir plus encore. Le voir ainsi désemparé, l’espionner ainsi dans son intimité, trahir sa confiance alors qu’elle venait très certainement de détruire une chose qui lui tenait tant à cœur… Elle eut une envie soudaine de descendre le rejoindre, de le prendre dans ses bras, de lui demander pardon…

— Adam ? 

Le policier se redressa comme s’il avait été électrocuté et essuya rageusement ses joues. Il se retourna vers la maison d’où était sortie la voix.

— Oui ? Je suis là…

— Tu peux venir un instant ?

— J’arrive… 

Il inspira profondément et rejeta la tête en arrière. Il aperçut Emma. Elle aurait dû reculer encore mais elle était comme paralysée. Maintenant il savait. Il savait qu’elle l’avait surpris pendant son moment de désarroi. Elle sentit la honte rougir ses joues. L’expression qu’il lui lança alors était tellement remplie de haine… À coup sûr, cette image s’imposerait encore à elle quand elle chercherait à s’endormir ce soir…

Chapitre X

La journée s’achevait mais le fond de l’air était encore bien doux. Tout était si paisible dans ce jardin où il avait à nouveau cherché refuge, qu’il eut l’impression que les événements du matin n’avaient été qu’un rêve. Il était assis sur une chaise du salon de jardin, le dos tourné à la maison, son téléphone portable posé sur la table devant lui, attendant qu’il s’allume, attendant que sonne le glas de sa carrière. Il ne s’était même pas rendu à son rendez-vous avec Jim et Simon. Il s’était contenté de leur envoyer un texto pour leur dire qu’il était contraint d’annuler leurs projets dans l’immédiat, qu’il les recontacterait dès que possible. Depuis, le téléphone était resté miraculeusement silencieux.

Dans la maison, il en était de même. Une fois le stress des premiers moments passés, la tension était retombée comme un soufflé, notamment du fait qu’Emma se soit déclarée souffrante et qu’elle préférait se reposer avant d’affronter leurs révélations. Elle n’était pas descendue de la chambre. Elle y dormait, soi-disant. Jake et Ambre s’étaient retrouvés sans but, puisqu’ils avaient prévu d’explorer le temps avec Emma cette fois-ci. Ambre avait donc convaincu Jake d’aller se reposer lui aussi car après tout, ils avaient peu dormi cette nuit. Jake avait accepté de mauvaise grâce, mais il était monté se coucher. Ambre, elle, avait somnolé sur le canapé avant de s’enfoncer dans un sommeil profond. Il était donc seul, libre de faire face à ses angoisses. À côté du téléphone se trouvait un verre empli d’un liquide ambré. Un whisky. Si le téléphone lui annonçait qu’il était viré de la police alors à quoi bon lutter ? Autant aller jusqu’au bout de l’autodestruction.

Il sursauta. Le téléphone se mit à scintiller et vibrer. Son cœur s’affola. Il regarda le verre avec une poussée de panique et tendit le bras vers le téléphone. C’était le numéro de Jim. Il décrocha en retenant son souffle.

— … Allô ?...

— Adam ?... C’est Jim…

— …

— Adam ?... Tu es là ?...

— Oui, Jim, je t’écoute…

— Je sors du bureau, là… 

Alors ils avaient chargé Jim de faire le sale boulot.

— … Tu sais pourquoi j’appelle, hein ?...

— …

— Adam, merde, qu’est-ce qui t’a pris ?!

Le whisky était plus tentant que jamais. Il tendit son autre main et souleva le verre.

— Adam ? Tu es toujours là ?

— Je suis viré, c’est ça ?

— Tu sais que des gars se sont fait virer pour bien moins que ça ? Tu l’as frappé !

— Je sais ce que j’ai fait, Jim…

— Tu es mis à pied… Et tu peux remercier tes excellents résultats de ces dernières années car c’est ce qui a sauvé ta peau, mec… C’est une famille influente et tu sais que leurs avocats vont creuser plus loin… Où est Emma ?

— Elle est là…

— Alors vous feriez bien de la convaincre de retourner chez elle car ils ne lâcheront pas… Ils vont enquêter… Ils trouveront pour Sarah… Et ta parole n’aura plus aucune crédibilité… 

Adam stoppa net son geste à la mention de Sarah, le verre frôlait ses lèvres, le parfum suave de l’alcool lui chatouillait les narines. Il fut pris de nausée. Il jeta le verre au loin et il se brisa sur une pierre. Sa main tremblait tant qu’il serra le poing, le visage rouge de colère et de honte, la gorge nouée, il resta silencieux. Mais Jim n’avait pas besoin de décodeur pour comprendre la détresse de son supérieur et ami.

— Adam ?... Je vais passer… Je suis là dans une heure tout au plus.

— Non, Jim ! Tu en as assez fait ! Rentre chez toi. Rentre te reposer.

— À tout à l’heure. 

Et il raccrocha. Adam fixa le téléphone, puis le posa sur la table dans un état second. Il se recroquevilla, la tête dans les mains. Pourquoi ne pouvait-il pas s’abrutir d’alcool comme par le passé ? Pourquoi est-ce que la culpabilité de la mort de Sarah devrait l’empêcher à jamais d’éprouver le réconfort de l’oubli ?

Il ne l’avait pas entendue arriver derrière lui. Pieds nus, elle s’était approchée et posa une main sur son épaule. Il se redressa d’un bond et lui fit face, sur la défensive. Emma ne s’attendait pas à une réaction aussi violente et recula d’un pas. Maintenant qu’elle était face à lui, elle se retrouva incapable de sortir un son. Il la dévisagea et perçut son trouble, mais il était trop bouleversé pour lui apporter le moindre réconfort. Il la vit rassembler son courage et timidement, elle ouvrit la bouche.

— Je… Je suis désolée… 

Il fronça les sourcils. Désolée ? Elle était désolée ? Il percevait son émoi. Il n’était pas feint, mais c’était plus qu’il ne pouvait supporter. Il avait besoin d’être seul s’il ne voulait pas s’effondrer et sa pitié ne l’aidait pas. Il étouffait. Il avait l’impression que sa poitrine était comprimée dans un étau. Il ne lui répondit rien, passa devant elle sans un dernier regard et se dirigea vers la maison. Là, dans l’embrasure de la fenêtre, Ambre les avait observés. Elle se posta devant lui pour l’empêcher de passer.

— Elle fait ce qu’elle peut, c’est nouveau pour elle aussi.

— Laissez-moi passer, Ambre. 

Elle le retint par le bras.

— C’est maintenant que tout commence vraiment, Adam. 

Comme elle refusait de bouger, il la saisit par les épaules et l’obligea à reculer, doucement mais fermement, puis quand il eut assez d’espace pour passer, il s’engouffra dans le salon, s’empara de sa veste et se dirigea vers la porte d’entrée, Ambre sur ses talons.

— Adam, je sais ce que ça représente pour vous et ne croyez pas que je n’ai pas lu en vous. Je sais ce que ce boulot représente mais considérez cette journée comme une chance, une libération ! 

Il ouvrit la porte et sortit dans la rue en allongeant le pas. Ambre le suivait toujours, ayant peine à le suivre perchée sur ses hauts talons.

— Ce métier n’est pas tout ce qui vous reste, bon sang de bois ! Regardez autour de vous, nom d’un chien ! Vous avez une famille ! Cette histoire fait de nous tous, votre famille !

— Je vais bien Ambre ! Je vais très bien !

— C’est pour ça que vous vous dirigez vers le premier pub venu ? 

Il stoppa net. Comment pouvait-elle le savoir ?

— Oh mais oui, mon petit gars ? Tu crois que je ne vois pas clair en toi ? Quand donc vas-tu cesser de tout vouloir contrôler ou bien de fuir à la première difficulté ?

— Je ne fuis pas !!!

— Voilà ce que je veux entendre ! Vas-y ! Hurle ta colère ! Laisse-la sortir !

— Je ne veux pas vous hurler dessus !

— Mais pourquoi donc ? Après tout, je suis responsable, non ? C’est moi qui ai farci la tête de ton frère avec ces idées ! 

Adam tenta de contenir sa colère et détourna le regard mais c’était sans compter sur l’opiniâtreté d’Ambre qui se planta à nouveau devant lui et le força à la regarder dans les yeux.

— Et ton frère, hein ? Oui, cet imbécile qui agit toujours sans réfléchir ? C’est à cause de lui que tu te retrouves dans cette situation. Il a fallu qu’il te traîne jusqu’à cet hôpital et c’est là que tout s’est enchaîné, hein ? C’est sa faute à lui aussi ! 

Il se mit à trembler de la tête aux pieds.

— Mais tout ça, en fait, c’est sa faute à elle, hein ? Oui ! Tout ça c’est sa faute ! Elle a fait tourner la tête de ton frère ! C’est une diablesse ! Après tout, si on cherche à la tuer dans chacune de ses vies, elle l’a peut-être bien cherché !!!

— CE N’EST PAS SA FAUTE !! 

Adam fut lui-même surpris de la fureur de sa réplique et se rendit compte de son poing levé, prêt à frapper. Une vague de honte le submergea.

— Alors ça serait peut-être bien de lui dire car tout dans ton attitude le lui fait croire ! 

Cette dernière réplique eut raison du barrage de ses émotions qui céda. Une douleur intense irradia dans sa poitrine. Il allait faire un infarctus, il en était persuadé. Ambre lui tendit les bras, il recula mais elle s’approcha et l’enserra tendrement. Il faillit s’effondrer puis s’accrocha à elle comme à une bouée de sauvetage en pleine tempête. Il craqua dans ses bras et cacha sa tête dans le creux de son épaule où il sanglota en silence. Il la serrait si fort qu’il avait l’impression qu’il allait la broyer. Mais elle ne se débattait pas, elle ne le repoussait pas, au contraire, elle le serrait fort elle aussi et passait une tendre main dans ses cheveux.

— Voilà… C’est ça… Laisse tout ça sortir… 

Ses jambes cédèrent sous son poids. Elle ne put le retenir, mais l’accompagna jusqu’à ce qu’il soit assis sur le trottoir. Elle s’installa à ses côtés et il se réfugia dans son giron. Ils restèrent ainsi enlacés jusqu’à ce que les flots de tristesse accumulés depuis des années s’assèchent et qu’il reste épuisé dans ses bras, la tête posée sur ses genoux. Il resta immobile à fixer le macadam. Elle le laissa prendre son temps, une main toute maternelle posée sur sa joue.

— C’est plus douloureux que de s’abrutir d’alcool mais c’est tout aussi nécessaire et bien plus efficace.

— Vous êtes coach chez les alcooliques anonymes ? 

Elle sourit.

— Il semblerait que vous ayez retrouvé un peu de votre sens de l’humour.

— En même temps j’ai perdu toute trace de fierté, alors… Vous croyez que vos voisins auront apprécié le spectacle.

— Les voisins, je les emmerde ! 

Adam leva les yeux vers elle et lui sourit avec tendresse. Elle caressa son visage et déposa un baiser sur ses lèvres.

— Bon, les voisins, je n’en ai rien à battre, mais il commence à faire froid sur le pavé… 

Il comprit l’allusion et se redressa avec raideur. Il avait l’impression qu’une équipe de rugby lui était passée sur le corps. Il se releva et aida Ambre à se remettre debout. Face à face, elle lui rajusta la chemise puis posa à nouveau une main sur sa joue.

— Adam… Vous allez devoir apprendre à partager vos sentiments. Votre frère et Emma. Ils ont besoin de savoir ce que vous ressentez vraiment. Ou cette colère que vous renfermez contre vous-même, ils croiront qu’elle leur est destinée et ça ne servira qu’à vous éloigner d’eux… Et Dieu sait que ce n’est pas le moment de vous éloigner. Pour résoudre ce mystère, vous allez devoir être plus soudés que jamais.

— Je comprends, Ambre… Je comprends, mais je ne peux pas vous jurer que j’y arriverai…

— Je ne vous demande pas d’y arriver, mais si vous faites un effort, tout le monde ne s’en sentira que mieux. 

Il hocha la tête. Elle le prit par la main et tous deux rentrèrent. Quand la porte se referma, Jake apparut en haut des marches, l’air inquiet.

— Il se passe quelque chose ?

— Descendez, Jake. Et priez Emma de nous rejoindre. Nous devons parler. 

Ils s’installèrent dans le salon. Jake et Emma ne tardèrent pas à les rejoindre. Ambre encouragea Adam à se lancer.

— Hum… Voilà… C’est officiel… Je suis mis à pied… 

Emma porta une main à sa bouche, s’excusa et sortit en précipitation dans le jardin. Jake allait la suivre mais Ambre le retint.

— Jake… C’est à Adam d’y aller… 

Jake la regarda sans comprendre. Puis il regarda sans broncher son frère se lever et sortir lui aussi.

Adam la trouva pratiquement dans la position qu’il avait lui-même occupée peu de temps avant. Il avança encore d’un pas ou deux.

— Emma… 

Elle se tourna brusquement vers lui, les yeux baignés de larmes.

— Je vais rentrer. Je vais parler avec Alan. Il n’y a pas de raison. C’est ma faute. Je suis désolée de vous avoir créé des ennuis… 

Elle voulut s’enfuir mais il la rattrapa par la main.

— Non, Emma… Restez… C’est moi qui suis désolé… Vous n’y êtes pour rien… Ce sont mes choix, vous comprenez ?... Je n’avais pas à être aussi vindicatif avec vous et votre fiancé… C’est mon attitude qui a causé cette situation… Je ne sais pas… Peut-être qu’inconsciemment, je voulais que cela arrive… Peut-être que je voulais vous faire peur pour que vous rendiez compte que vous étiez réellement en danger, vous libérer de leurs griffes… 

Il l’avait attirée à lui et ils étaient si proches à présent. Elle avait levé vers lui ses grands yeux bleus. Il en fut troublé. Cette proximité ne lui semblait pas étrangère, au contraire, c’était comme rentrer chez soi après un long voyage. Et elle partageait manifestement son trouble car elle s’approcha encore, se dressa sur la pointe des pieds et l’embrassa. Il connaissait ces lèvres. C’était dingue. Il connaissait à peine Emma mais ces lèvres, il les avait déjà goûtées, il en était persuadé. Il la serra dans ses bras et l’embrassa avec plus de fougue. Elle répondit à ses baisers avec la même ardeur.

— Adam ? 

La voix incrédule de Jake lui fit l’effet d’une douche froide. Il s’écarta prestement d’Emma, le souffle court et leva les yeux vers la porte-fenêtre où se tenait son frère.

— Merde, Jake, ce n’est pas ce que tu crois ! 

Il fit un pas vers lui mais Jake s’était déjà précipité à l’intérieur. Il courut à sa suite pour découvrir qu’il avait quitté la maison. Il se tourna vers Ambre avec fureur.

— Pourquoi vous ne l’avez pas retenu, lui ?!

— Parce que contrairement à vous, il a besoin d’être seul pour réfléchir.

— Mais il va faire une bêtise !

— Jake est bien trop intelligent pour ça.

— Mais je viens de trahir sa confiance, comme un con !

— Il fallait que cela explose. Il fallait qu’il le comprenne. Emma n’est pas à lui. Comme elle n’est pas à vous et comme elle n’est pas aux frères Smithen… Et pourtant, elle est à chacun d’entre vous… S’il ne le comprend pas maintenant, sa jalousie le détruira dans ses prochains voyages.

— Que voulez-vous dire ? 

La voix d’Emma les surprit tous les deux. Ambre se tourna vers elle.

— Pardon ?

— Que voulez-vous dire par Je ne suis pas à eux et pourtant je suis à chacun d’eux ?

— Je veux dire que selon vos vies, vous avez été l’amante de chacun de ces hommes.

— Chacun ?

— Il semblerait, oui.

— Mais alors pourquoi la seule vision que j’ai eue était avec lui ? Pourquoi pas les autres ?

— Peut-être que c’est justement l’histoire qui a le plus compté pour vous ? 

Emma croisa le regard d’Adam en rougissant.

— Toujours est-il que vous devez garder la tête sur les épaules, chacun d’entre vous. Et vous plus que les autres Emma car ces hommes ne pourront pas découvrir la vérité si vous affolez leurs hormones, je me fais bien comprendre ? 

Emma hocha à nouveau la tête en évitant le regard d’Adam.

— Euh… C’est normal que la porte soit restée grande ouverte ? 

Les regards convergèrent vers la porte d’entrée où se trouvait Jim.

— Jim, mon petit ! Entrez donc ! Je crois que vous avez des choses à vous dire avec Adam. Emma et moi, nous allons monter à l’étage, il y a plein d’autres choses que nous devons éclaircir, nous vous laissons la place. 

Et de fait, elle prit la main d’Emma et l’entraîna derrière elle, laissant les deux hommes seuls, face à face. Mais Adam avait du mal à se concentrer sur la situation présente. Tant de choses se bousculaient dans sa tête et effectivement sa mise à pied venait d’être reléguée à un niveau moins important. Aucune rivalité de ce genre n’était venue se glisser entre les deux frères et au fond de lui il n’y tenait pas. L’attirance qu’il avait soudain ressentie pour Emma était complètement irrationnelle, plus forte que sa raison et maintenant qu’elle ne se trouvait plus dans cette pièce, il comprenait que son geste avait été de la pure folie. Il fallait qu’il le dise à Jake. Il fallait qu’il le lui dise avant que cela ne vienne prendre racine entre eux et les sépare. C’était finalement une possibilité encore plus dramatique que d’être viré de la police.

—… Adam ?... 

Il en avait presque oublié la présence de Jim à quelques mètres de lui, n’osant pas entrer dans le salon.

— Jim… Oui… Désolé… Euh, il va falloir qu’on remette ça à plus tard, je dois retrouver Jake.

— C’est trop tard pour le rattraper, Adam, il a pris sa voiture.

— Merde… 

Et bien sûr, pas de moyen de le joindre sans portable.

— Adam, je t’ai apporté les papiers de ta mise à pied. C’est à signer et rapporter au boulot demain… Tu as rendez-vous avec le chef à 10 heures tapante pour une soufflante… Je peux te dire qu’il n’était pas ravi que ses supérieurs le dérangent un dimanche pour se plaindre de toi… C’était l’anniversaire de sa petite dernière…

— Je suis dans la merde quoi…

— Laisse la situation se calmer. Ce n’est que pour une quinzaine de jours. Ils vont te taper sur les doigts, le patron va certainement faire trembler les murs demain matin et dans deux semaines ils te réintégreront sans faire de bruit, quand les avocats des frères Smithen auront lâché un peu de lest. —

Adam s’assit sur le bord d’un des fauteuils, l’esprit étrangement calme. Il releva la tête vers Jim.

— Tu sais Jim, j’ai redouté ce moment toute la journée, je m’en suis même rendu malade mais… c’est bizarre… c’est comme si en cet instant même, je n’en avais rien à foutre.

— C’est le choc, Adam…

— Non, Jim. Le choc, je l’ai eu quand tu m’as appelé, mais maintenant qu’il est passé… Après tout, je ne vis que pour ce boulot… C’est peut-être l’occasion de prendre du recul…

— Tu… Tu veux nous lâcher ?...

— Pour l’enquête ? T’es dingue !... Je veux juste dire que cette mise à pied va en fait me permettre de me consacrer entièrement à cette enquête au contraire… Deux semaines où je ne vais plus être obligé de perdre du temps en réunions à la con ou en paperasse. Deux semaines où je vais pouvoir… dépasser certaines limites…

— Adam… Je n’aime pas trop t’entendre parler comme ça…

— Arthur et Alan Smithen ont voulu me mettre sur la touche ?... Je vais employer ces quinze jours à rassembler les éléments de leur destruction… Avec ton aide et celle de Simon…

— Wow, wow, wow… Tu ne crois pas justement que pendant ces quinze jours, on devrait lever le pied ?

— Il reste un peu plus d’un mois avant la fin de la période scolaire. C’est maintenant qu’ils vont recruter leurs victimes… C’est maintenant qu’il faut agir… Simon a rappelé la fille ?

— Non, on attendait de voir.

— Alors qu’il l’appelle ce soir. Qu’il la retrouve en boîte.

— Moi aussi ?

— Bien sûr, toi tu dois revoir l’autre fille. Vous avez carte blanche totale.

— Je n’aime pas ça, Adam. Ça va nous retomber dessus. Tu es mis à pied ! Si nous sommes découverts, l’addition sera forcément plus salée pour nous tous.

— Elles sont majeures, non ? On ne peut pas vous reprocher de vous amuser un peu.

— Adam… 

Adam leva vers Jim un regard intense.

— Jim, j’ai plus que jamais besoin de ton aide… Vas-tu me la refuser ? 

Jim passa une main nerveuse dans ses cheveux.

— Tu me fais du chantage affectif, là. C’est pas très sympa.

— C’est l’unique chose que je te demanderai jamais. Promis.

— Ouais… Jusqu’à la prochaine. 

Les deux hommes se jaugèrent en silence. Puis Jim capitula en sortant son téléphone portable.

— Je ferais mieux d’appeler Simon. Il va vraiment croire que je suis devenu son meilleur pote. 

Il s’approcha d’Adam et lui tendit les papiers.

— Ne sois pas en retard demain. 

Adam prit les papiers, les posa à ses pieds et attrapa la main de Jim qu’il serra affectueusement.

— Merci, Jim.

— À charge de revanche, inspecteur… 

Jim fit mine de partir mais Adam se leva avec lui.

— Attends.

— Quoi encore ?

— J’ai besoin d’un autre service. Tu vas me déposer chez mon frère. Il faut que je lui parle.

— Tu ne veux pas prendre ta voiture ?

— Voiture de fonction, tu oublies ? Je n’ai plus le droit de m’en servir. Juste pour la ramener demain au poste. Tu ne voudrais pas que j’enfreigne la loi alors que je suis mis à pied ?

— Comme si tu avais des scrupules dans d’autres situations.

— Ne t’inquiète pas, je vais faire profil bas demain, je ferai mon mea-culpa, je vais être en apparence irréprochable pendant ces deux semaines. Juste assez pour que ces requins pensent s’être débarrassés de moi. 

Il prit sa veste et suivit Jim dans le hall d’entrée. En haut, Ambre s’approcha des marches.

— Adam ? Vous allez où ?

— Je vais retrouver Jake.

— Je vous ai dit qu’il avait besoin de faire le point seul.

— Et moi, je vous dis qu’on a besoin d’une petite discussion entre frères.

— C’est lui qui en a besoin ou c’est vous ?

— Peut-être les deux…

— Vous ne savez même pas où le chercher.

— C’est mon frère. Je sais qu’il se réfugiera chez lui.

— Si ça tourne au vinaigre, vous ne direz pas que je ne vous avais pas prévenu.

— Vous êtes adorable, Ambre, vous m’avez aidé à y voir plus clair mais… C’est mon frère… Et ça ne vous regarde pas… 

Il aurait voulu employer des mots un peu moins secs, il se sentit coupable de la peiner ainsi, mais il savait qu’il avait raison au bout du compte. Il laissa Jim passer et referma la porte derrière lui.

Moins d’un quart d’heure plus tard, Jim le déposait en bas de l’immeuble de Jake. Son salon était éclairé. Adam avait vu juste. Son frère était bien rentré chez lui. Il remercia Jim et l’assura qu’il pouvait le laisser seul.

Quand la voiture se fut éloignée, il s’approcha de la porte et sonna. Il fixa la caméra pour que son frère le voie bien. Mais Jake ne répondit pas. Il appuya une seconde fois. Toujours rien. Il décida de laisser le doigt appuyé sur le bouton et miraculeusement, moins d’une minute plus tard, il entendit le buzz de l’ouverture de la porte d’entrée. Jake avait refusé de lui parler. C’était mauvais signe. Mais il était certain qu’une discussion à cœur ouvert arrangerait tout. La porte de l’appartement était entrouverte. Jake ne voulait certainement pas supporter ses coups incessants sur la porte s’il refusait de lui ouvrir.

Adam poussa la porte. Jake n’était pas dans le salon. Par contre, à l’étage, on s’affairait avec énergie.

— Jake ? 

Pas de réponse.

— Jake, il faut qu’on parle ! 

Jake dévala les escaliers, un grand sac de voyage à la main. Il passa devant son frère comme s’il était invisible et fouilla dans quelques papiers. Il trouva son passeport.

— Jake, qu’est-ce que… Qu’est-ce que tu fais ? 

Jake fit mine de passer devant lui sans relever sa présence mais cette fois-ci, Adam le retint par le bras.

— Tu peux m’expliquer ?! 

Jake regarda enfin son frère en face avec un mélange de mépris et d’intense tristesse. Quand il se décida à parler, sa voix était cassée par une émotion plus forte que lui. Adam en fut bouleversé.

— Je… Je m’en vais… Il est temps que je reparte d’ici. C’était une très mauvaise idée de revenir m’installer à Londres…

— Jake ! Tu ne vas quand même pas partir sur un coup de tête ?

— J’ai besoin de me vider la tête… Tu sais toute cette histoire, ce n’est pas pour moi…

— C’est parce qu’elle m’a embrassé, hein ? Mais ce n’était rien, bon sang ! C’était un réflexe ! On est tous déboussolés !

— VOUS vous êtes embrassés ! Tu ne l’as pas repoussée à ce que j’ai vu !

— J’ai perdu la tête l’espace d’un instant, Jake, mais ça ne représente rien !

— Ça ne représente rien ?!!! Mais pendant le grand incendie, c’est TON bébé qu’elle portait !!

— C’était il y a plus de 400 ans, bordel ! Et… Et ce n’était même pas moi ! Enfin pas le moi de maintenant !!

— Tu sais quoi ? Parmi toutes les filles que je me suis faites, tu aurais pu en choisir autant que tu voulais, mais là, pour une fois qu’une fille compte vraiment pour moi, il faut que ce soit celle-là que tu me piques ?!!!

— Mais je ne t’ai rien piqué Jake !!... Je n’y crois pas, cette conversation est insensée !!

— Mais ne t’en fais pas, Adam ! Disons que nous sommes à égalité ! Comme ça, je m’en voudrai moins d’avoir baisé Sarah dans ton dos !!! 

Adam ouvrit de grands yeux et vit rouge. Il oublia que c’était son frère qu’il tenait au bout de son bras et l’horrible image de sa fiancée décédée en train de faire l’amour à Jake lui fit perdre la tête. Il décocha un coup de poing dans la mâchoire de Jake qui le fit basculer sur le sol. Il s’accroupit sur sa poitrine et le martela de coups de poing. Il sentit la lèvre de Jake se fendre, son nez se mit à pisser le sang. Pourquoi donc Jake ne se défendait-il même pas ? Pourquoi ne se protégeait-il pas de ses coups ?

Puis il se souvint. Il se souvint que Jake n’avait jamais pu connaître Sarah. Que Sarah et sa mort, c’était son secret et que la seule fois qu’il avait pu en prendre connaissance c’était chez Ambre quand Adam pensait qu’il dormait profondément.

Il recula d’horreur et s’écroula contre le canapé, ses mains couvertes du sang de son frère, malade et honteux.

— Merde… Merde, Jake… Pourquoi tu dis des conneries pareilles… 

Jake ne bougeait pas, les yeux fixés au plafond, il porta une main à sa lèvre fendue et cilla sous la douleur.

— … Parce que je suis un petit con… 

Il se redressa doucement en plissant les yeux de douleur et s’appuya sur le fauteuil en face de son frère.

— Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ?

Adam évita le regard de son frère. Pour la première fois de sa vie, il avait l’impression que les rôles étaient inversés.

— Adam ?... Pourquoi es-tu venu ce soir ? 

Adam se résolut à regarder son frère en face, les yeux rougis.

— Parce que je ne voulais pas que cette histoire nous sépare à nouveau…

— Et tu crois qu’on peut se faire confiance si on ne se dit pas tout ?

— … Je sais… Je comprends… C’est juste que… C’était mon problème, pas le tien… Je ne voulais pas…

— Tu ne voulais pas quoi ?... Compter sur ton petit con de frère et te rendre compte qu’il était trop égoïste pour s’en préoccuper ?...

— Mais non…

— Mais si, Adam… C’est la vérité… Oh merde, Adam… Je suis désolé… Je suis parti parce que… Parce que je refusais de faire face au deuil… Tu as choisi l’alcool et moi j’ai choisi la fuite, l’ivresse du jeu, de la flambe et du sexe… On s’est abrutis tous les deux jusqu’à s’autodétruire quand on aurait dû être là l’un pour l’autre…

— Alors pourquoi tu voulais repartir ?

— Parce que… Parce que je sais qu’Emma n’est pas à moi dans cette vie… Et parce que je sens que c’est à toi de la sauver, pas à moi… Après tout, c’est toi le policier, tu enquêtais sur cette affaire avant même que je t’en parle… C’est à toi de la sauver, Adam… Tout ce que j’ai fait depuis que j’ai mis cette histoire à jour c’est de mettre en péril ton enquête, ta carrière et nos vies à tous… Si je m’en vais, tu agiras bien plus rationnellement, tu reprendras ton enquête dans les règles du jeu, tu lui sauveras la vie…

— Tu crois vraiment ce que tu racontes ?

— J’utiliserai mon don à Las Vegas, qui sait, je vais peut-être faire fortune…

— Tu n’es vraiment qu’un petit con… 

Adam reporta son attention sur le sang qui commençait à sécher sur ses phalanges. Il les frotta avec insistance, comme s’il ne pouvait pas supporter la vue de ce sang. Ses mains tremblaient. L’émotion menaçait visiblement de le submerger après cette journée qui avait mis ses nerfs à rude épreuve.

— Ne pars pas…

— Adam…

— Tu es tout ce qui me reste au monde… Ne pars pas… 

Jake ne s’était pas attendu à ce que des mots si simples soient si douloureux. Quand il répondit, ce fut avec une émotion difficile à contenir lui aussi.

— Ce sera pour le mieux…

— Non… Non ça ne sera pas pour le mieux… Je… Je n’y arriverai pas sans toi… 

Et Jake comprit enfin. Adam n’avait pas joué toute sa vie au grand frère uniquement pour le protéger. Il avait toujours tenu ce rôle parce qu’il en avait besoin, parce que, comme il lui avait avoué, il était la seule famille qui lui restait et que sans lui, il était perdu.

Jake ôta ses gants pour essuyer le sang qui coulait de son nez sur sa lèvre supérieure et renifla un grand coup. Il plissa les yeux sous l’effet de la douleur, ce qui eut pour effet de le ramener quelque peu les pieds sur terre. Il fixa son frère et comprit à quel point l’affection qui les liait était précieuse. Adam avait l’air tellement désemparé.

— Promets-moi juste une chose…

— Tout ce que tu voudras.

— Emma et toi…

— Ça ne se reproduira pas !

— Non, ce n’est pas ce que je veux dire… Elle, toi et moi… On se concentre sur nos vies passées et tant que nous n’avons pas résolu cette énigme… Enfin tu vois, quoi…

— Parole de scout !

— Tu n’as jamais été scout.

Adam laissa échapper un sourire. C’était si bon de voir leur complicité renaître.

— Et bien sûr, tu continues ton enquête, tu ne baisses pas les bras.

— J’ai déjà pris des dispositions avec Jim et Simon. 

Jake retrouva le sourire lui aussi. Ils se relevèrent, doucement, encore sonnés de leur petite discussion et, face à face, Adam ne put s’empêcher d’attraper son frère et de le serrer dans ses bras.

— Attention, mes g… 

Il ne put terminer sa phrase, il se retrouva projeté dans le passé. Ses mains dénudées avaient touché celles de son frère par accident et malgré lui, il se retrouvait dans l’une de leurs vies antérieures. Il avait cependant appris à moins redouter ces voyages et quand il se rendit compte qu’il se trouvait à l’époque où il avait vu Emma comme une belle servante à la cour du roi Henry VIII, il se mit à déambuler dans les couloirs à sa recherche. Il ne regardait plus les jolies femmes qui rivalisaient d’élégance avec leurs parures de velours, de perles et de broderies d’or, il cherchait des yeux la plus belle des servantes. Il prenait son temps, il savait que le temps de son voyage et le temps de son présent n’étaient pas identiques. Il pouvait passer des heures ici et se rendre compte qu’il ne s’était écoulé qu’une ou deux minutes. Et à part l’annonce de la mort d’Anne Boleyn, cette époque ne semblait pas être directement menaçante ni pour lui ni pour Emma. Avec un peu de chance, cette Emma serait sienne dans cette époque… Quoi ?... Il avait fait la promesse de ne pas séduire Emma pour le temps présent, il n’avait rien dit du passé… Il quitta les salles les plus bruyantes et se retrouva dans un couloir désert. Il faillit faire demi-tour quand il entendit un bruit étrange en passant devant un escalier de pierre qui montait dans une tour.

Il gravit quelques marches, poussé par la curiosité. S’arrêta pour écouter. S’apprêta à redescendre puisqu’il n’entendait plus rien. Puis un nouveau gémissement. Cette fois-ci, il gravit les dernières marches et se retrouva devant le plus étrange des spectacles.

Là, sur le sol, le corps d’Emma était allongé et tressautait, son regard déjà troublé par la mort imminente, son sang se répandait sur le sol de pierre, s’échappant d’une fente béante à son cou. On l’avait égorgée. À ses côtés, accroupi, cherchant désespérément un signe de vie, Adam semblait tenter de faire pression sur sa plaie.

Jake se précipita à ses côtés et le fit sursauter.

— Mon dieu, Emma, je suis arrivé trop tard ! Tu as vu qui a fait ça ? 

Adam le dévisagea avec une telle expression torturée qu’il craignit un instant être celui qui l’avait tuée. Mais dans ce cas, n’aurait-il pas du sang sur les mains ou ses vêtements ?

— Il faut alerter les gardes, l’assassin n’est peut-être pas loin ! 

Il eut le souffle coupé tout à coup, comme si on venait de lui donner un coup de poing dans l’estomac. Il leva les yeux sur son frère et se rendit compte que le coup venait de lui.

— Mais qu’est-ce que… 

La douleur imposa la cruelle vérité à son esprit. Il baissa les yeux sur son ventre et vit qu’une dague y avait été enfoncée jusqu’à la garde. Il releva les yeux sur son frère et n’y trouva qu’un masque de haine.

— Crève, charogne ! 

Adam retira la dague d’un coup sec et il eut l’impression d’être une marionnette dont on avait coupé les fils. Il s’écroula sur le corps d’Emma tandis d’Adam essuyait la dague sur sa chemise.

— P… Pourquoi ? 

Adam ne daigna pas répondre. Il se contenta de lui cracher dessus et il s’éloigna rapidement, le laissant se vider de son sang.

Les mains… Il devait retrouver le contact avec son moi du présent. Il devait interrompre cette connexion avec Adam. Au prix d’une intense concentration, il reprit conscience du présent, leva les mains en l’air et se retrouva chez lui, hors d’haleine, devant son frère, devant le visage même de celui qui venait de le tuer.

Vu l’expression terriblement inquiète d’Adam, il se rendit compte que son visage devait trahir sa panique.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Qu’est-ce que tu as vu ?

— Toi… L’époque d’Henry VIII… Tu l’as égorgée…

— Emma ? C’est impossible ! Je ne suis pas un tueur…

— Moi non plus et pourtant… j’ai ordonné… qu’on la pousse d’une… d’une falaise…

— C’est dingue… 

Oui, c’était dingue. Tout comme ce point de côté qui lui faisait aussi mal que s’il avait couru pendant plus d’une heure et qui l’empêchait de respirer.

— Et… ensuite… tu m’as… poignardé…

— Poignardé ? Toi ? Mais pourquoi j’aurais fait ça ?

— Je… ne… sais pas… mais tu avais l’air… de me… détester…

— Jake ? Tu vas bien, tu es pâle ?...

— Le… contrecoup… de l’émotion… J’ai un… sacré… point de côté… 

Il pressa l’endroit du point et une douleur intense le fit retirer ses mains immédiatement. Il releva ses mains à hauteur de visage et les montra à son frère, incrédule. Elles étaient rouges de sang.

— Ooooh merde… 

Il s’écroula sur le sol. La pièce semblait danser autour de lui. Il avait oublié les hématomes de ses premiers voyages. Il avait oublié les consignes de prudence d’Ambre sur la nécessaire distanciation. Il avait été poignardé dans le passé et il avait ramené la blessure dans le présent. Quelle guigne.

Il vit Adam s’affoler, presser sa main sur la blessure tandis qu’il sortait son téléphone pour appeler les secours. Il eut juste assez de force pour chuchoter.

— Adam… Ce n’est pas ta faute… Tu m’entends, ce n’est pas… ta faute… 

Et il glissa dans l’obscurité.

Chapitre XI

Jim gara sa voiture à quelques blocs de sa destination au cœur du Chelsea luxueux et huppé. Simon, à ses côtés, vérifia l’adresse sur son téléphone. Ils étaient au bon endroit. Quelques heures plus tôt, quand Jim l’avait contacté, Simon avait appelé Shirley, la belle blonde et elle leur avait dit que ce soir elle ne sortait pas en boîte mais allait à une soirée organisée chez Edward Farmhill à Chelsea et que si ça l’intéressait, lui et son cousin étaient les bienvenus. C’était là l’occasion rêvée pour intégrer davantage le groupe.

Jim coupa le contact et rajusta une mèche de cheveux dans le rétroviseur. Simon sortit une cigarette.

— On ne fume pas dans ma voiture.

— Ben justement, quand est-ce que le chef nous file les clés de la Jaguar de son frère ? Parce que se garer à perpet’ pour qu’ils ne voient pas notre voiture, ça va finir par faire louche.

— La prochaine fois on prendra un taxi. Même les pauvres petits gosses de riches prennent le taxi aujourd’hui.

— Et qui payera pour le taxi ? Je croyais aussi qu’on devait avoir une somme assez importante pour faire illusion ? Et pour l’instant, tout ce qui sort, c’est de ma poche.

— Arrête de pleurer, au moins ce soir, tu n’auras pas à débourser un penny. 

Il sortit de la voiture et attendit que Simon soit dehors pour appuyer sur le bouton de fermeture automatique.

Simon alluma sa cigarette et en proposa une à Jim qui refusa. Ils avancèrent dans la rue sans dire un mot. Bientôt la musique parvint à leurs oreilles. Elle sortait d’un hôtel particulier situé à plusieurs centaines de mètres de là devant lequel était attroupée toute une faune de jeunes, ados ou d’adultes, qui jouaient à être le plus cool possible, n’hésitant pas à étaler leur richesse de la manière la plus clinquante ou indécente. Jim jeta un regard inquiet à Simon. Ici, ils feraient bien moins illusion que dans la boîte. Cette jeunesse dorée avait des codes. Le moindre faux pas et leur couverture serait découverte.

Ils pénétrèrent par la double porte ouverte sur un majestueux escalier de marbre qui montait jusqu’à une salle d’où s’échappait la musique à un niveau sonore tel qu’il était étonnant que les voisins n’aient pas encore prévenu la police. Mais peut-être que ce genre de soirée était monnaie courante dans ce genre de quartier, peut-être qu’ils étaient tout simplement absents. Peut-être encore même que tout le quartier appartenait à la famille Farmhill. Plus rien n’étonnait Jim. Dans une époque où la majorité des gens vivait de plus en plus chichement, en ayant des difficultés pour boucler les fins de mois, une partie de la population londonienne semblait continuer à s’enrichir inlassablement, sans aucun scrupule. La crise n’était décidément pas aussi dure pour tout le monde.

Ils gravirent les marches en croisant des jeunes filles à peine vêtues. La lumière des spots était rythmée par une musique de hip-hop hurlant des paroles sexistes et violentes. Jim n’arrivait pas non plus à comprendre comment cette jeunesse dorée pouvait encenser une musique qui était née aux antipodes de leur condition et qui vomissait ce qu’ils étaient pour mieux en dévoyer les codes en une culture bling-bling aussi ridicule qu’inconvenante.

Rien n’aurait pu les préparer au spectacle auquel ils assistèrent en pénétrant dans ce qui devait avoir été – en des temps plus anciens – une salle de bal au classicisme ostentatoire. Les murs avaient été recouverts de tentures cramoisies qui tombaient des plafonds à intervalles réguliers pour créer autant d’alcôves où s’étalaient d’énormes coussins de velours sombre. Là, jeunes gens et jeunes filles partageaient une relative intimité et s’adonnaient à toutes sortes de plaisirs plus ou moins illégaux. Au centre de chaque alcôve, sur une petite table au plateau de verre, s’étalaient alcools, pilules et poudres suspectes. Et aucun ne se cachait, comme s’ils ne craignaient rien, comme s’ils étaient au-dessus des lois, intouchables.

Au centre de la piste, des couples, parfois même des trios, se livraient à des danses lascives.

Simon repéra Shirley qui dansait au milieu de deux garçons, vêtue à la façon d’une écolière des fantasmes pornographiques, une jupe plissée qui laissait voir la naissance de ses fesses, de grandes chaussettes, ou plutôt des bas retenus par des jarretières, une chemise nouée au-dessus du nombril et ouverte largement pour dévoiler la dentelle de son soutien-gorge qui comprimait sa poitrine rebondie, un maquillage outrancier et vu la façon dont elle se déhanchait et son regard vide, elle avait sans aucun doute déjà reniflé la poudre blanche sur les tables. Simon lui fit un petit signe discret mais elle ne sembla même pas le reconnaître.

Absorbés par la contemplation de cette vision Gomorrhéenne, ils ne virent pas Edward Farmhill qui les avait repérés dès leur entrée et qui s’était glissé derrière eux. Il posa brusquement une main sur leurs épaules les faisant sursauter. Enchanté de son effet, il leur présenta un visage affable et leur tendit chaleureusement la main.

— Jim Simms, si je ne trompe ?... Et son cousin… ? 

Simon fut le premier à reprendre ses esprits et à serrer la main de Farmhill.

— Price… Simon Price…

— « Price » comme… ?

— Oui, mais c’est lassant ces pedigrees, non ? Je croyais qu’on était là pour s’amuser ? 

Edward laissa échapper un ricanement amusé.

— C’est vrai, Simon. Voilà des paroles sensées. Pourquoi ne pas nous rejoindre au dernier étage ? Je crois qu’une amie t’attend là-haut. Tu n’as pas été très sympa avec notre petite Becky, Jim. Il est peut-être toujours temps de réparer ça, non ?

— Hum, je crois que je vais rester là et saluer Shirley.

— Ne t’inquiète pas Simon, Shirley va nous rejoindre. 

Il fit un signe bref et sec en direction des deux garçons qui dansaient avec Shirley. Un recula et reporta son attention sur une autre jeune fille, l’autre orienta Shirley vers eux mais ce ne fut qu’une fois devant lui qu’elle reconnut Simon. Elle s’écroula dans ses bras et s’agrippa à son cou.

— Simon, tu as pu venir… Je suis teeeellement heureuse… Veux-tu qu’on se trouve un petit coin tous les deux ? 

Si son sourire lascif n’était pas assez éloquent, elle passa une langue tentatrice sur ses lèvres.

— Plus tard, Shirley. Ces messieurs vont monter chez moi et tu nous accompagnes. 

Shirley leva un regard embué vers Edward, semblant se demander qui il était, puis elle se redressa maladroitement comme si elle avait été prise en faute par un surveillant d’internat.

— Oui… oui, bien sûr Edward… Comme tu voudras… 

Ils gravirent les marches qui menaient à l’étage supérieur. Les portes étaient gardées par deux hommes en costume noir. Jim ne mit pas longtemps à repérer la bosse équivoque sous leur veste. Pour quelle raison ce fils à papa avait-il besoin de véritables gardes du corps armés ? Pour qui se prenait-il ? Un parrain de la mafia ?

Les deux hommes s’écartèrent, le regard fixe, les mains jointes, le visage figé dans une grimace qui se voulait être dissuasive.

Quand les portes se refermèrent, ils se retrouvèrent dans un salon cossu, à la lumière tamisée, meublé dans un style moderne et épuré. La musique du rez-de-chaussée ne leur parvenait presque plus et était remplacée ici par un morceau classique solennel. Du Mozart, reconnut Jim, bien qu’il n’aurait su dire avec certitude de quel morceau il s’agissait. C’en était presque cliché mais dans cette atmosphère protégée, ils eurent l’illusion de pouvoir reprendre leur souffle.

Ils étaient dans le saint des saints, le sanctuaire ultime où se trouvaient peu d’élus. Jim repéra Kim, bien sûr, Rebecca qui lui décocha un regard assassin, deux autres garçons et une jeune fille effacée. Edward leur proposa de s’asseoir. Shirley s’écroula sur les genoux de Simon. Jim s’installa dans un fauteuil en face de Kim qui évita son regard mais cela n’échappa pas à Rebecca qui reposa son verre rageusement sur la table basse.

— On peut savoir pourquoi tu les as ramenés ici, Edward ?

— Voyons, Becky, un peu d’éducation, veux-tu. N’est-il pas naturel d’accueillir de nouveaux venus en ville ? Et puis, ce sont les invités de Shirley.

— Cette pute est complètement défoncée. On aurait mieux fait de la laisser terminer son trip en bas, au moins elle aurait fait plaisir à quelques gars. 

Rebecca parlait avec tant de fiel dans la voix que tous les jolis traits de son visage en étaient déformés. Sûrement, le refus de la dernière nuit ne pouvait pas être à l’origine de tant de haine. Ou bien Jim avait-il eu le chic de tomber sur une psychopathe ? Et que faisait-elle avec Edward et sa cour ? N’avait-elle pas critiqué ce groupe en long et en large, les décrivant comme une bande de snobs qui l’avaient plutôt évitée dernièrement ? Sa présence ici éveilla un sentiment d’alerte chez Jim mais il n’arrivait pas encore à cerner d’où pouvait venir le danger.

— Becky ! Que vont penser nos invités ?

— Rebecca ! Tu sais que je déteste qu’on m’appelle Becky !

— Sauf quand il s’agit de moi, hein, ma douce… 

Il lui fit un clin d’œil et posa une main possessive sur sa cuisse. Kim détourna le regard, une légère rougeur révélant une jalousie qu’elle ne pouvait ou voulait éprouver. Jim chercha à capter son attention discrètement mais elle l’évita sciemment. Quand il reporta son regard sur Edward, il vit que, lui, n’avait rien perdu de la tentative d’échange. Ses yeux bleus et froids trahissaient le masque souriant qu’il avait figé sur son visage.

— Qu’est-ce que vous voulez boire ? J’ai un très bon vin blanc français qui est encore frais, une pure merveille. 

Jim essaya de s’installer plus confortablement pour avoir l’air d’être dans son élément et sourit aimablement.

— Ça sera très bien pour moi. 

Edward attrapa la bouteille posée dans un seau à glace sur la table et versa un verre à Jim. Il leva la bouteille vers Simon qui acquiesça de la tête, quelque peu empêtré par le poids mort de Shirley étalée sur ses genoux, les bras pendant dans le vide.

Jim porta le verre à ses lèvres, huma le vin et le fit tourner comme il imaginait qu’un fils de bonne famille le ferait. Il commençait à transpirer, se sentant observé, décrypté, décortiqué. C’était une très mauvaise idée qu’Adam avait eue là. Leur couverture allait leur exploser au nez.

— Excellent ce petit vin d’Anjou, vous ne trouvez pas ? 

Kim tourna la tête par surprise, dévisagea Edward comme si elle ne comprenait pas où il voulait en venir.

— Très bon en effet. 

Cette fois-ci, ce fut lui que Kim dévisagea comme si elle découvrait qu’une nouvelle personne s’était glissée à sa place. Mais quand Rebecca éclata de rire, il comprit qu’il venait de faire sa première bourde.

— Ce vin est une vraie piquette du Kent, Jim ! Parfaitement imbuvable ! Dis-moi, est-ce qu’on ne boit jamais de vin dans l’univers des géants de l’informatique d’Oxford ? 

S’il avait pu la faire taire en la forçant à avaler cette fameuse piquette, il l’aurait fait mais il se contenta d’afficher un sourire figé et reposa le verre sur la table. Mais s’il avait espéré qu’elle s’arrête là, autant espérer qu’un pitbull lâche un os à moelle. Elle rejeta ses magnifiques cheveux cuivrés en arrière et lança innocemment.

— Au fait, j’ai eu des nouvelles de ma tante qui vit à Oxford, justement… 

Elle attendit, telle une chatte cruelle qui jouait avec sa proie. Ses yeux d’émeraude brillaient d’excitation. Pourquoi avait-il fallu que ce soit elle qu’il choisisse pour danser ?

— C’est un petit monde que le nôtre, n’est-ce pas ?... J’avais complètement oublié que j’avais rencontré ta mère l’été dernier à un gala de charité. Une très jolie femme… 

Jim s’agita sur son fauteuil. C’était le fauteuil le plus inconfortable sur lequel il s’était assis. Même les chaises sur lesquelles on asseyait les prévenus pour obtenir leurs aveux lui semblaient plus confortables que ce fauteuil.

— Merci… 

Il croisa le regard d’Edward. Il attendait. Il attendait qu’il chute. Et c’était la seule raison pour laquelle il avait réintégré Rebecca. Il fallait qu’il détourne la conversation avant que ça ne tourne au vinaigre. Mais Rebecca ne lui en laissa pas l’occasion.

— Elle avait un très joli chapeau ce jour-là… Une superbe création originale qui allait très bien sur sa belle chevelure blonde.

— Merci… Mais je m’intéresse très peu à ces galas de charité…

— Ah ! 

Il eut l’impression que ce cri était le bruit du piège qui venait de se refermer sur lui. Il regarda Rebecca qui jubilait. Kim les regardait les uns après les autres, sans comprendre et à la fois inquiète et impatiente de savoir. Edward, lui, n’avait pas changé de position ni d’attitude. Ce fut avec un calme impressionnant qu’il posa sa question.

— Qui es-tu ?... 

Le cerveau de Jim allait à toute allure. Vite, trouver quelque chose de crédible. Edward prit son silence pour un aveu et continua.

— Inutile de mentir, Jim, si c’est ton vrai nom. Comme l’a dit Becky, notre univers est petit. Tout le monde connaît tout le monde ! 

Il rit lui-même de sa phrase qu’il considérait pleine d’esprit.

— Et seulement voilà le hic. Non seulement madame Simms première de son nom est décédée depuis dix ans, paix à son âme, mais l’actuelle madame Simms est une belle brune de 25 ans. Ni l’une ni l’autre n’ont eu de fils. La seule héritière Simms est une jeune fille de 14 ans qui se trouve en pension en Suisse… Alors, je réitère ma question avant d’appeler mes deux amis à l’extérieur… Qui… es… tu ? 

Jim était littéralement bloqué. Son cerveau refusait de lui obéir. Ils étaient foutus. Quand tout à coup, il fut surpris d’entendre quelqu’un applaudir. Il se retourna et vit Simon affalé sur son siège, Shirley toujours sur les genoux mais ça ne semblait plus le déranger, il applaudissait lentement, un sourire moqueur sur les lèvres et une attitude d’une assurance insolente.

— Bravo… Non, j’avoue, bravo. Bien joué pour des petits gosses de riches. 

Jim sentit monter en lui la panique. Qu’allait dire Simon ? S’il disait la vérité, ils mettaient leur enquête tout entière à la poubelle. Plus jamais il n’y aurait de moyen d’infiltrer l’organisation et une enquête officielle ne les mènerait nulle part car ils seraient bien plus prudents à partir de maintenant. Sans compter qu’ils se trouveraient dans une situation bien problématique. Cette partie de l’enquête n’étant pas officielle, cela voulait dire mise à pied pour lui et Simon et très certainement le renvoi d’Adam car un second coup si peu de temps après le premier, c’était la fin assurée de sa carrière.

Simon redressa Shirley et la laissa retomber en arrière sur le canapé, toujours ce sourire narquois sur les lèvres. Jim avait envie de lui faire comprendre de ne rien dire mais comment faire s’il évitait son regard ?

— Vous avouez donc que vous n’êtes pas ceux que vous prétendez être ?

— Bien sûr, mon petit Ned. Je lui avais dit à ce grand benêt qu’on ne tiendrait pas longtemps dans ces rôles à la con. Autant demander à un poisson de faire des claquettes sur la banquise !

— Alors qui êtes-vous ?! 

Le visage avenant de Simon disparut derrière un masque froid et impitoyable.

— Sur un autre ton, tu veux ? C’est peut-être comme ça que tu traites tes domestiques mais la dernière personne qui m’a parlé comme ça, mon petit Ned, s’est retrouvée avec une paire de chaussures en bêton au fond de la Tamise !

— Quoi ?! Tu te moques du monde ? Si tu crois que…

— Je crois que comme les autres il va falloir que je te présente mon pote pour que tu me prennes au sérieux. 

Et avant même que quiconque ne puisse réagir, Simon s’était levé d’un bond, avait sorti une arme de son dos, cachée dans sa ceinture et avait attrapé Edward par la nuque pour appliquer le canon sur son front. Les autres ne bougèrent pas d’un pouce, terrifiés par l’intrusion d’une violence qu’ils ne connaissaient que de loin, bien à l’abri de leur cage dorée.

— Est-ce que maintenant on va pouvoir causer sérieusement ? 

Simon accentuait ses intonations pour ressembler aux voyous des quartiers sud et Jim devait bien avouer que même pour lui, il était convaincant. Edward, blême, n’osait pas bouger. Il hocha lentement la tête, louchant vers le revolver.

— Et si tu fais mine d’appeler tes gorilles, mon pote là t’enverra de quoi t’aérer la tête avant même que tu n’aies eu le temps de terminer ta phrase, je me fais bien comprendre ?

— Ou… oui…

— Oui qui ?!!

— Oui, msieur…

— Ah ben voilà ! Enfin on cause sur un pied d’égalité ! 

Il recula doucement et avant même que Jim ne puisse s’y attendre, il lui décocha une calotte.

— Hey !

— Voilà ce que c’est de confier des responsabilités à des bleus ! Je t’avais bien dit qu’ils ne goberaient pas notre histoire de gosses de riches ! Imbécile !

— Mais…

— Pas de mais ! Je savais que c’était une très mauvaise idée de bosser en famille ! Mais voilà, le petit intello, il sort de la fac, mais le business il n’y connaît rien ! Si c’est pas malheureux !...

— Mais… qui… êtes-vous et… que nous voulez-vous ?

— Ah ! Tu vois ! Enfin quelqu’un qui a la tête sur les épaules ! Droit au but ! Eh bien je vais te dire pourquoi nous sommes là, mon petit gars… 

Il se réinstalla en face d’Edward, un mélange d’Al Pacino et de Terminator, le revolver toujours pointé devant lui. Personne n’osait bouger ou même respirer trop fort de peur de l’énerver.

— Le petit gars là et moi… Disons que nous faisons partie d’une… famille de commerçants dans les quartiers sud… Et disons que depuis quelque temps… Certaines de vos marchandises auraient tendance à venir nous faire… de la concurrence… Si tu vois ce que je veux dire… 

Et il plaça une main possessive sur la cuisse de Shirley pour ponctuer le nom de marchandise.

Edward hocha la tête, extrêmement sérieusement.

— Effectivement… Je crois comprendre ce que vous voulez dire, mais si vous le permettez, ce genre d’affaire ne concernant que moi, j’aimerais que mes amis quittent cette pièce… Enfin,… si vous… le permettez, bien sûr. 

Jim regarda Simon avec effarement. C’était un génie. Il venait de tellement bien retourner la situation que non seulement il venait de sauver l’enquête mais il allait mener Edward à en dire bien plus qu’il ne l’aurait dit s’ils étaient restés dans leur rôle de départ… Mais d’où sortait-il cette arme ?...

— Bien sûr. Tout le monde dehors, gentiment. Et n’oubliez pas votre copine. 

Tous se levèrent comme si la sonnerie de fin de cours venait de retentir et ne se firent pas prier pour sortir. Seule Kim s’attarda et le regard méprisant qu’elle jeta à Jim lui fit plus d’effet qu’il ne l’aurait désiré. Les deux gorilles aperçurent l’arme de Simon et firent mine de sortir la leur mais Edward les arrêta d’un geste.

— Tout va bien ! Tout va bien ! Restez dehors… Je vous appellerai si nécessaire… 

Les deux hommes obéirent, de mauvaise grâce, mais ils refermèrent la porte sur eux, laissant Jim, Simon et Edward dans un silence pesant.

Edward était blême, transpirait abondamment et essuyait nerveusement les paumes de ses mains sur son pantalon coupé sur mesure.

— Co… Comment vous nous avez trouvés ?

— Comment… ? Mais tu me prends vraiment pour une buse ? Tu crois que les filles ça ne parle pas entre elles ?... Quand on s’est retrouvés avec plusieurs gamines qui venaient de ta putain d’école, on s’est dit qu’on allait faire un petit peu de reconnaissance, juste pour voir. On ne peut pas dire que vous soyez discrets.

— Et… que voulez-vous, en fait… si je puis me permettre ?

— Si je puis me permettre… J’adore ces fils de bourges avec leurs manières. Bien sûr que tu peux te permettre puisque c’est pour ça qu’on est là et qu’au bout du compte, le fait que tu ne sois pas la moitié d’un imbécile va nous faire gagner un temps précieux… Tu sais, nous ne sommes pas de mauvais bougres, nous avons une entreprise familiale, tout ce que nous voulons, c’est défendre nos parts de marché et pourquoi déclarer une guerre si nous pouvons trouver un arrangement, hein ? 

Simon tournait à la De Niro. Sa bouche faisait une moue dédaigneuse et son arme oscillait de gauche à droite tandis qu’il expliquait son point de vue.

— Vous voulez de l’argent ? 

Simon éclata de rire.

— Tu entends, Jim ? Il me demande si je veux de l’argent ? 

Simon se redressa d’un bond et pointa à nouveau son revolver vers la tête d’Edward.

— J’en ai rien à foutre de ton putain d’argent, connard ! Tu me prends pour quoi ? Pour un putain de maître chanteur ?! 

Edward leva les mains en signe d’apaisement.

— Non, non, non, non, non !… Je ne voulais pas vous froisser ! C’est juste que… je ne vois pas où vous voulez en venir ! 

Simon tourna la tête vers Jim d’un air moqueur.

— Il ne voit pas… 

Puis il regarda à nouveau Edward avec un air implacable.

— Tu ne vois pas où je veux en venir, petite bite ! Eh bien, je vais être on ne peut plus clair : vos filles viennent sur notre territoire, mais elles ne bossent pas pour nous. Elles sont jeunes, très jeunes, elles sont plutôt jolies, et fraîches, en tout cas au départ, avant qu’elles ne se défoncent avec tout un tas de saloperies… Nos filles sont… disons, un peu moins fraîches et manquent de bonnes manières… Nous sommes ici parce que nous voulons te proposer un marché… Tes copines, plutôt que de les relâcher dans la nature, tu nous les envoies, je suis clair, là ?

— Vous… voulez que je joue les rabatteurs pour vous ?

— Enfin on parle le même langage !

— Mais… je n’ai aucun pouvoir sur ces filles. Si elles atterrissent chez vous c’est parce qu’elles se sont enfuies de l’école…

— Tu vas me dire ce qu’on enseigne dans ta putain d’école pour que des jeunes filles bien élevées préfèrent faire le trottoir dans nos quartiers plutôt que de devenir avocates ?

— C’est… un peu délicat… 

Simon redressa son arme.

— Je suis sûr que tu peux faire un petit effort supplémentaire.

— C’est… Oh mon dieu, c’est dingue…

— Tu ne m’aides pas beaucoup…

— C’est que je ne sais pas si j’ai le droit de vous en parler…

— Mon pote, si tu ne m’en parles pas, tu risques très vite de ne plus avoir de droits du tout…

— Je ne suis pas responsable, je ne fais que travailler pour eux !

— Eux qui ? !!

— C’est plus gros que vous ne le pensez… C’est une organisation secrète… Ils recrutent des jeunes filles issues de milieux modestes, des jeunes filles superbes mais dont tout le monde se fout, ils leur donnent tout : de l’argent, une éducation… Je ne suis là que pour tester jusqu’où elles sont prêtes à aller pour toucher leur rêve du bout du doigt…

— Passe-moi les détails, comment elles se retrouvent chez moi ?

— Oh merde, mais ils vont me tuer si je vous dis tout !

— Et moi, je vais te tuer si tu ne me dis rien maintenant !

— OK ! OK !... Le but final, c’est… la cérémonie…

— La quoi ?

— La cérémonie… Une émission pour pervers sur le net… Des clients sont prêts à payer très cher pour ce genre de programme illégal. Le tout est de leur amener six filles tous les ans pour une sorte de concours du sexe… 

Edward déglutit difficilement.

— Quand elles ressortent de là, généralement, elles se rendent compte qu’elles ont tout perdu, on ne les invite plus, elles n’épouseront pas un beau parti, elles sont dévastées. Elles préfèrent quitter l’école du jour au lendemain… 

Jim sentait en lui la bile du dégoût remonter dans sa bouche. Edward ne semblait pas plus ému que ça. Il évoquait de simples faits d’un ton détaché.

— Alors vous voyez, à partir de ce moment-là, nous ne savons pas où elles vont et pour tout vous dire, nous n’en avons plus rien à faire, elles retournent à leur condition première. 

Jim serra les poings. Il devait se contenir pour ne pas défoncer ce visage parfait et totalement inhumain. Simon baissa son arme.

— Intéressant. Vous dites qu’ensuite vous n’avez plus aucun intérêt pour ces filles ?

— Aucun.

— Mais elles disparaissent entre-temps.

— Oui.

— Toutes ?

— Sauf la gagnante bien sûr.

— La gagnante ?

— Oui. Le site gagne de l’argent sur le droit d’accès mais aussi sur les votes des internautes qui élisent une gagnante à la fin de l’émission. La gagnante est emmenée immédiatement à la fin de l’émission.

— Où ça ?

— Personne ne le sait. Ça ne fait plus partie de mes compétences. 

Simon releva l’arme devant sa bouche d’un air songeur.

— Cinq filles, hein ? Cinq filles par an, c’est ça ?

— Oui…

— Quand est prévue la prochaine cérémonie ?

— Pour la fin du mois de juin, début juillet au plus tard… Les filles disparaissent pendant les vacances scolaires et comme elles ne reviennent pas à la rentrée, tout le monde pense qu’elles n’ont pas tenu le choc des études.

— Je veux les cinq filles de cette année.

— Comme je vous l’ai dit, ce n’est pas à moi de…

— Je veux participer à l’émission. Je veux savoir où et quand et je ramasse les filles à la fin de l’émission. Pas de temps perdu et pas de possible perte dans la nature.

— Je… Je ne sais pas, cette décision ne me revient pas…

— Je te donne une semaine. Dans une semaine, je reviens te voir et tu as tout intérêt à avoir une réponse pour moi… 

Il repointa le revolver vers Edward, tel un doigt accusateur.

— Et laisse-moi te dire que pour que nos relations restent amicales, tu as tout intérêt à ce que nous trouvions un terrain d’entente, c’est bien compris ?

— Oui, oui, je comprends…

— Bien ! 

Il se leva. Jim fit de même. Il rangea son arme dans sa ceinture et se dirigea vers la porte. Il se retourna avant d’ouvrir.

— Une semaine ! 

La porte s’ouvrit, les deux gorilles firent barrage. Mais Edward se précipita pour s’interposer.

— Non, laissez-les passer ! Ce sont des amis ! 

Simon toisa les deux hommes qui s’écartèrent de mauvaise grâce et ils descendirent les deux étages.

Au premier, ils aperçurent Rebecca et ses amis. Aucune trace ni de Shirley ni de Kim. Ils ne s’attardèrent pas et arrivés en bas Jim repéra Kim qui fumait sa cigarette seule quelques mètres plus bas. Il arrêta Simon.

— Attends-moi là une seconde, tu veux bien ? 

Simon sortit son paquet et son briquet.

— Prends ton temps, mec, je vais m’en griller une. 

Il l’alluma comme un petit caïd et Jim en profita pour s’approcher de Kim. Elle le vit arriver et lui tourna le dos sciemment.

— Kim…

— Va te faire foutre !

— Kim, je veux t’expliquer…

— M’expliquer quoi ? Tu es pareil qu’Edward ! Pareil que les autres ! Laisse-moi tranquille ! 

Jim regarda derrière lui, les jeunes sur le trottoir les regardaient avec bien trop d’insistance. Et s’il se laissait aller à expliquer à Kim qu’ils n’étaient pas de mauvais bougres, alors il risquait de compromettre la magnifique couverture que Simon s’était évertué à improviser comme un chef.

— C’est juste que… Ce n’est pas ce que tu crois, Kim… Si tu as besoin d’aide… 

Elle écrasa rageusement sa cigarette, s’arrêta devant lui, le dévisagea un instant puis lui cracha au visage avant de repartir vers l’entrée.

Jim soupira et s’essuya le visage avant de rejoindre Simon.

Sans un mot, tous deux repartirent vers la voiture. La musique s’atténuait alors qu’ils s’éloignaient, pour ne plus entendre bientôt que le bruit régulier de leurs pas sur le pavé. Simon tira une dernière bouffée de sa cigarette avant de la jeter au loin. Ils arrivèrent à la voiture. Jim ouvrit les portières. Ils s’installèrent et refermèrent les portes sur eux.

— Wow ! 

Les deux hommes éclatèrent enfin de rire, laissant échapper toute la tension accumulée par la soirée.

— Simon, Simon, Simon, mon gars tu es un champion ! Comment tu nous as sauvé la mise sur ce coup ! Comment t’es venue cette idée, bon sang ?

— Je sentais mal le coup des fils à papa. Je n’ai jamais fait partie de ce monde et je me doutais bien tôt ou tard que je me ferais avoir alors je me suis dit : si tu n’es pas né avec une cuillère en or dans la bouche, qu’est-ce que tu connais le mieux ? Et là, je me suis rendu compte que je passais plus de temps à côtoyer les gars des bas quartiers que ceux de la haute. Je me suis souvenu de ce que vous aviez dit sur l’enquête et la fille qu’on a retrouvée dans la Tamise. Le reste m’est venu tout seul.

— Tu es un génie… Tu vas finir par me piquer mon job.

— Pas de danger, mec, parce que tu feras un super inspecteur ou encore mieux, un superintendant qui viendra me hurler dessus pour obtenir des résultats. Toi tu es un gars né pour enquêter. Moi, je suis né pour faire illusion dans la rue.

— Mais cette arme ? Tu l’as récupérée où ? 

Simon baissa la tête avec un léger sourire.

— Tu ne diras rien, hein, Sergent ?

— Simon ?... Ne me dis pas que c’est une arme illégale ?

— C’est ce dealer de crack qu’on a arrêté il y a trois jours. Il était tellement en manque qu’il a fallu cinq hommes pour le maintenir. L’agent Campbell m’a passé l’arme dans l’affolement… Il faut croire que j’ai oublié de l’enregistrer…

— Mais Simon, s’ils trouvent que c’est toi… ?

— Encore faudrait-il qu’ils se souviennent. Même Campbell affirme qu’elle ne l’a jamais eue entre les mains. 

Jim laissa échapper un rire nerveux.

— T’es pas croyable !

— Bon, et maintenant ? Direction chez le chef ?

— Non, il semble qu’il avait besoin de discuter avec son frère. Je le vois demain au poste et je te tiendrai au courant… Tu es fatigué ?

— Non, pourquoi ? Tu as une idée derrière la tête ?

— Les pubs sont fermés mais on pourrait toujours aller boire un dernier verre chez moi ? 

Simon leva la tête et regarda son supérieur d’un air narquois.

— Surtout ne le prend pas mal, mais je ne suis pas gay. 

Tous deux éclatèrent de rire, laissant évacuer ce qui leur restait de stress.

— Allez, c’est bon, roule ma poule. On est partis pour un dernier verre. 

Une véritable connivence était en train de naître entre les deux hommes. Si cette histoire devait mal se terminer, ils ne regretteraient pas ce temps passé ensemble qui leur permettait de se découvrir. En d’autres circonstances, ils auraient pu travailler côte à côte sans jamais vraiment se connaître.

L’appartement de Jim n’était pas très grand. Juste un salon, une kitchenette et une chambre.

— Une bière ?

— Parfait. 

Ils s’installèrent dans le salon. Jim mit un fond de musique et vint trinquer avec Simon.

— À notre enquête.

— À notre enquête… Je voulais te remercier, Jim.

— Me remercier ? Pourquoi ?

— Ce qu’on fait là… C’est le vrai boulot de policier pour moi… Je sais bien que tout le monde doit passer par l’uniforme si on n’est pas assez doués pour passer les concours d’officiers… Mais… merde, filer des contredanses et régler la circulation, c’est pas pour moi… Quand tu grandis à Peckham, il n’y a pas trente-six solutions : ou tu rentres dans un gang, ou tu fais tout pour te barrer de là.

— Tu viens de Peckham ?

— Ouais.

— Je comprends pourquoi tu t’es aussi facilement glissé dans ton nouveau rôle.

— Tu viens d’où toi ?

— Moi ? C’est terriblement ennuyeux, un petit village du Kent tout ce qu’il y a de plus typique où le plus grand crime c’est de marcher sur la pelouse de son voisin. 

Simon faillit cracher sa bière de rire. Tous deux partirent dans un fou rire incontrôlable.

— Je crois que pour que notre couverture fonctionne, je vais garder la direction des affaires alors.

— C’est quoi ? Un coup d’État ? Tu veux devenir le chef à la place du chef ?

— Mais non sergent, c’est juste que… Je sens que ça t’arrange plutôt que je joue le parrain à ta place, rien que pour les beaux yeux d’une certaine Kim ?

— Aaaaah, je m’y attendais à celle-là et je suis même étonné que tu ne te sois pas manifesté plus tôt.

— Dis-moi le contraire ?

— Kim est… différente… J’ai envie de croire qu’elle n’est qu’une victime dans toute cette affaire.

— Une victime qui recrute d’autres victimes.

— … Je sais… C’est juste que…

— Qu’elle t’a tapé dans l’œil.

— Non… Oui… Peut-être… 

Et leur fou rire repartit de plus belle.

Le téléphone portable de Jim se mit à sonner. Il le décrocha d’une main sans pouvoir s’arrêter de rire. Mais au premier mot de son interlocuteur, son visage se décomposa.

— Où ça ? 

Simon riait toujours et Jim lui fit signe de se taire, ce qui le dégrisa immédiatement.

— Quoi ? 

Jim se leva, s’éloigna un peu et ne répondit qu’en monosyllabes, visiblement inquiet. Simon le suivit du regard, se demandant ce qui pouvait bien s’être passé de si alarmant. Il attendit patiemment que Jim raccroche et revienne vers lui.

— Alors ? 

Jim chercha ses mots, ne sachant pas vraiment comment annoncer ça.

— Adam est au poste.

— On l’a appelé pour une urgence ? Je croyais qu’on l’avait mis à pied ?

— Il est en garde à vue…

— QUOI ?

— Je l’ai déposé chez son frère tout à l’heure. Ils se sont disputés. Adam l’a frappé… Et selon lui, ils se sont réconciliés… Adam a voulu prendre Jake dans ses bras… Il a eu une vision… Quand il est revenu à lui, Jake avait été poignardé… Les collègues pensent que c’est Adam… Les affaires internes vont s’en charger…

— Mais si c’était dans sa vision, ils ne trouveront pas d’arme, il n’y a pas de raison de s’inquiéter ?

— L’inspecteur chargé de l’enquête, c’est Tom Richards.

— Ben c’est cool, c’est un bon flic, il a une bonne réputation.

— Oui… Mais ce qui ne va pas arranger Adam… C’est que Richards était le petit ami de Sarah avant qu’elle ne le quitte pour Adam. Elle est morte dans un accident de voiture causé par Adam. Il ne lui a jamais pardonné.

— Merde…

— Tu peux le dire, cette fois, je crois qu’Adam est vraiment dans la merde… 

Chapitre XII

Adam ferma les yeux, la tête posée contre le mur de la cellule de dégrisement dans laquelle on l’avait placé. Dégrisement. C’était on ne peut plus ironique. Lui qui n’avait cessé de lutter pour ne pas boire une goutte de la journée, c’est là qu’on l’avait placé.

Il rouvrit les yeux et regarda ses mains. Ses mains encore tachées du sang de son frère. On ne lui avait pas permis de se laver les mains. Il avait pourtant essayé de leur expliquer que ce sang, c’était quand il avait essayé de comprimer la blessure, mais ses collègues, embarrassés, lui avaient fait remarquer que la lèvre fendue de Jake, ça n’avait rien à voir avec sa blessure au ventre. Ils étaient arrivés à l’hôpital, alertés par les médecins de garde. Adam savait que c’était la procédure habituelle pour toute agression, mais il ne s’était pas attendu à ce que les agents fassent du zèle en lui demandant de les suivre au poste. Ils étaient ses collègues, bon sang. Ils le connaissaient. Ils savaient qu’il n’était pas ce genre de personne.

Tout aurait été plus facile si Jake n’avait pas perdu connaissance. Il leur aurait dit qu’il n’avait pas essayé de tuer son propre frère… Certes il était souvent exaspérant, mais de là à… C’était absurde… Sa seule chance, c’était qu’ils ne trouveraient jamais l’arme puisqu’elle était restée dans le passé avec l’agresseur de Jake. Sa seule erreur avait été de vouloir le prendre dans ses bras alors qu’il avait ôté ses gants. Mais sous le coup de l’émotion, il n’avait pas fait attention.

Alors on l’avait amené ici et mis en garde à vue. On lui avait pris ses affaires personnelles, retiré sa ceinture et ses lacets. On avait regardé son dossier. On avait remarqué qu’il avait été mis à pied.

Les regards inquiets s’étaient échangés. On avait suivi les règles. Le dossier avait été transmis aux affaires internes. La réponse ne s’était pas fait attendre. Un inspecteur se porta volontaire pour prendre en charge l’enquête. Il n’y avait qu’un seul homme assez masochiste pour travailler un dimanche soir dans les bureaux de la police des polices et pour le grand malheur d’Adam, il avait fallu que ce soit Tom Richards. Adam essaya de contester cette nomination au vu de leur passif mais personne n’accepta d’écouter ses objections. S’il désirait contester cette décision, alors son avocat devrait attendre le lendemain.

Richards était un bon flic. Un excellent flic même. Là n’était pas la question. Mais il sortait avec Sarah quand Adam avait fait sa connaissance. Sarah était psychologue spécialisée dans les forces de police et après le décès accidentel de ses parents et la fuite de Jake, son supérieur l’avait obligé à aller la consulter. Ça avait été le coup de foudre. Pour l’un comme pour l’autre. Sarah lui avait dit que ça n’allait plus très bien dans son couple et leur aventure avait été une bonne excuse pour rompre définitivement. Seulement, elle n’avait pas réussi à aider Adam autant que nécessaire et elle n’avait pas réussi à l’empêcher de glisser dans la spirale autodestructrice de l’alcool. Richards, lui, n’avait pas accepté la séparation et qu’elle le quitte pour la loque humaine que devenait Adam jour après jour avait été pour lui insupportable. Un soir de bal de la police, ils en étaient venus aux mains. Richards avait eu facilement le dessus, Adam s’était tellement enivré qu’il tenait à peine debout. Mais Sarah avait pris sa défense. Richards l’avait laissé tranquille.

Quand Sarah avait été tuée dans l’accident, Richards avait tout de suite blâmé Adam. Et il ne pouvait pas lui en vouloir. Il était le seul et unique responsable. Jamais il ne pourrait revenir en arrière et rattraper ce qui s’était passé. Qu’Adam ait décroché de l’alcool et soit redevenu un policier hors pair, Richards n’en avait rien à faire. Il était celui qui lui avait volé et tué la femme qu’il aimait et rien ne pourrait changer cela.

Dans ces conditions, savoir que Richards était chargé d’enquêter pour découvrir si Adam avait véritablement agressé son frère était loin d’être rassurant. Richards voudrait sa peau. Il aurait forcément un point de vue biaisé. Juridiquement, ce n’était pas acceptable. Mais il espérait bien que cela n’irait pas jusque-là. Jake allait se réveiller et leur dirait tout… Enfin, ce qui pouvait se dire, bien sûr…

On lui avait laissé passer un coup de fil. Il avait hésité entre appeler Jim ou Ambre. Il avait jugé plus utile d’appeler Jim en prenant soin de lui demander de prévenir les femmes pour qu’elles ne s’inquiètent pas outre mesure. Quoiqu’il comprenait bien que, vu de l’extérieur, la situation en elle-même était déjà bien préoccupante.

Il soupira. Pourquoi est-ce qu’il avait l’impression que soudain tout était hors de contrôle ? Une mauvaise nouvelle en chassait une autre… Et Jake… Il espérait que les médecins allaient s’occuper de lui le mieux possible. On lui avait refusé le droit d’être informé régulièrement. La dernière fois qu’il l’avait vu, c’était quand on l’avait emmené sur ce brancard vers le bloc opératoire. Il avait lâché sa main qui était déjà bien faible. On l’avait guidé vers la salle d’attente des familles. Les seules personnes qu’il avait vues par la suite étaient les deux agents qui étaient venus le chercher. Il avait essayé de parlementer, il avait même supplié qu’on le laisse demander où en était l’opération. Rien n’avait fait. Et depuis qu’il était enfermé ici, on lui répétait inlassablement : « Un appel, pas plus ! » Adam commençait à concevoir pourquoi certains prévenus pouvaient péter les plombs dans de telles conditions.

Alors il appliquait la méthode Coué. Jake allait bien, il allait forcément bien parce que dans le cas contraire, il le sentirait au fond de ses tripes. Seulement, alors que le temps passait, cette méthode perdait en efficacité et l’angoisse grignotait du terrain, petit à petit, au point qu’à cette heure, épuisé mais incapable de dormir, il commençait à imaginer le pire et cela devenait insupportable.

Il fronça les yeux et se cacha la tête dans les mains pour occulter la lumière blafarde des néons mais il ne réussit qu’à raviver l’image de Jake s’écroulant dans ses bras et pâle comme la mort.

Une clé tourna dans la serrure. Adam se redressa sur la couchette, les yeux rougis de fatigue physique et nerveuse, la mâchoire fière et fermée, priant que ce soit pour de bonnes nouvelles. Puis il comprit bien vite que ses prières étaient vaines. Tom Richards passa la porte et on referma la porte sur lui. Adam soupira. La nuit, déjà bien longue, n’avait pas fini d’être pénible. Richards s’avança vers lui, un sourire suffisant au coin des lèvres, tira une chaise et vint s’installer devant lui. Ses yeux semblaient lui dire : « Je savais bien qu’un jour on en arriverait là. » Et tout en lui trahissait sa jubilation.

— Adam.

— Tom.

— Tu sais pourquoi je suis là ?

— Pour prendre ton pied. 

Richards éclata de rire.

— Non, je suis là parce qu’il y a une justice après tout.

— Écoute, Tom…

— Inspecteur Richards.

— Tu sais très bien que tu n’as aucune légitimité pour traiter cette affaire avec notre passif.

— Quel passif ?

— Aahh non, ne me dit pas que tu vas jouer à ça ?

— Ma liaison avec Sarah n’a jamais été officielle donc officiellement, j’ai tous les droits de prendre cette enquête en charge et pour couronner le tout, il n’y avait que moi de libre ce soir, Adam… Le monde va enfin connaître quel désaxé tu es en réalité… Non, j’avoue, tu as fait fort, tentative de meurtre sur ton propre frère, tu n’aurais pas pu mieux exaucer mes vœux les plus chers.

— Je n’ai pas cherché à le tuer.

— Qui donc, alors ? Vous n’étiez que deux dans cet appartement, je crois ? 

Richards n’avait pas tort. La situation le désignait coupable. Il ne pouvait pas parler de voyage dans les vies antérieures ou il était bon pour la camisole de force. Paradoxalement, il ne pouvait pas décemment dire la vérité. Il lui fallait trouver un mensonge convaincant.

— Je l’ai trouvé sur le sol, j’ai dû faire fuir son agresseur.

— C’était avant ou après que tu le roues de coups ? 

Adam eut l’impression qu’un seau de glace se déversait dans son dos.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— La blessure sur ta main droite, c’est une blessure que tu as eue en lui donnant des coups de poing, sur une de ses dents de toute évidence. On a retrouvé de ton sang sur son visage. 

Richards ouvrit le dossier qu’il avait entre les mains et fit mine de lire en savourant chacun des mots.

— Lèvre fendue, nez cassé, hématomes multiples. Tu t’es bien lâché… Tu avais bu ? 

Adam serra les dents.

— Je ne bois plus une goutte d’alcool depuis des années, tu le sais bien.

— Ah oui, c’est vrai. Depuis que tu l’as tuée.

— C’était un accident, bon sang, Tom !

— Oui, forcément, prendre l’autoroute en sens inverse, c’est un accident suis-je bête.

— J’étais dépressif et sous l’emprise de médicaments. On a déjà eu cette conversation, Tom !

— Des médicaments qui auraient été inoffensifs si tu ne t’étais pas enfilé une bouteille de whisky ! Tu étais suicidaire mais c’est elle qui est morte, pas toi !

— Et tu ne crois pas que chaque jour, chaque heure, chaque minute du reste de ma vie, je ne vais pas y penser ?!

— Et toi, tu crois que je vais prendre cette nouvelle comme une consolation ? Tu les as dupés toutes ces années mais je savais que ton naturel referait surface. Tu n’as pas payé alors mais tu vas payer maintenant et tu ne peux pas savoir à quel point j’en suis ravi.

— Oh, ne te fais pas de soucis, je sais à quel point ça peut te faire plaisir de me voir ici. Seulement voilà, je n’ai pas essayé de tuer mon frère ! 

Richards regarda Adam en silence, les mains posées sur le dossier. Il gardait un as dans sa manche mais il savourait à l’avance le moment où il allait l’abattre. Il tapota des doigts sur la pochette cartonnée puis la rouvrit.

— Déclaration de la victime au médecin anesthésiste avant endormissement, je cite : Est-ce que vous savez qui vous a fait ça ? Réponse : Adam… Je crois que c’est on ne peut plus clair, non ? 

Adam eut l’impression que la terre s’ouvrait sous ses pieds. Forcément. Forcément, Jake, qui était à demi-conscient, ne pouvait donner que cette réponse puisque c’était le Adam de l’époque qui l’avait poignardé.

— Il… Il ne savait pas ce qu’il racontait, il était déjà fortement sédaté. Lorsqu’il se réveillera, il dira la vérité.

— S’il se réveille… 

Le cœur d’Adam manqua un battement.

— Tu sais quelque chose ?

— Rien… Mais une petite partie de moi aimerait tant qu’il en soit ainsi.

— Espèce de connard, je vais te…

— Oui ? Fais-moi plaisir, ne te gêne pas. Ça ne sera qu’une agression de plus à mettre dans ton dossier. Trois personnes en une seule journée, c’est très fort.

— Va te faire ! 

Adam tremblait. Il serra les poings pour ne pas se laisser aller à lui casser la figure mais l’hypothèse que Jake ne se réveille pas de ce coup de couteau l’avait ébranlé.

Fort heureusement la clé tourna à nouveau dans la serrure pour laisser entrer Jim, Simon et un troisième homme. Si Adam fut heureux de voir enfin les deux premiers hommes arriver, il le fut beaucoup moins de voir le dernier, le superintendant Milern, son supérieur hiérarchique devant qui il était déjà supposé présenter des excuses pour l’altercation avec Alan Smithen.

— Maxwell, qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ?! Me déranger un dimanche c’est déjà assez pénible en soi, mais maintenant vous me tirez du lit, c’est inacceptable !! 

Le superintendant John Milern n’était plus très loin de la retraite. C’était un homme qui avait gravi les échelons à la force de son courage et de son intégrité. Il en avait vu d’autres. Et contrairement à d’autres supérieurs, il n’en avait rien à faire de la politique. Certains disaient que c’était un descendant d’Eliot Ness, cette catégorie de policiers incorruptibles, des durs à cuire avec leur franc-parler et leurs coups de gueule. Mais Adam l’admirait. C’était pour lui un mentor, un maître à suivre. Il l’admirait également parce qu’il avait été le seul homme à l’épauler pendant sa période sombre et s’il avait pu relever la tête, c’était parce qu’il lui avait permis de le faire à son rythme. Des hommes comme ça, ça n’existait plus chez les dirigeants. On demandait efficacité et résultats. Toujours plus haut, toujours plus fort et dès que vous avez une faiblesse, on vous éjecte.

Certains avaient taxé Milern de démagogie ou de laxisme. Ils ne l’avaient fait qu’une fois. Contrarier Milern pour de bon, c’était comme faire face à un ouragan de force maximale.

C’est pourquoi le voir ici et ce soir, était éprouvant pour Adam. Qu’y avait-il de plus difficile que de perdre la considération d’un homme qui faisait office de père de substitution. Exigeant mais toujours juste.

— Richards, vous pouvez y aller. L’inspecteur Maxwell va rentrer chez lui. 

Richards se leva, piqué dans son honneur.

— Pardon ?

— La politesse aurait voulu que vous vous soyez levé quand je suis entré, jeune homme. Maintenant vous allez reprendre votre dossier et vous reprendrez votre interrogatoire à une heure plus décente, surtout que cette affaire risque fort d’être classée sans suites.

— Quoi ?!!

— Non, ne me dites pas que vous êtes sourd par-dessus le marché, il est près de trois heures du matin et je n’ai aucunement envie de me répéter. L’inspecteur Maxwell est libre. Il n’a rien à voir avec cette affaire. Jacob Maxwell est en salle de réveil et il a indiqué que son agresseur n’était pas son frère.

— Jake va bien ?

— Il ira mieux dans quelques jours, mais les médecins ont dû faire l’ablation de la rate. Ne vous inquiétez pas, on vit très bien sans d’après les médecins. 

Richards fulminait sur place.

— C’est une aberration ! Tout accuse Adam Maxwell !! 

Milern leva un sourcil interrogateur, comme un vieux professeur agacé par l’ignorance d’un élève particulièrement vindicatif.

— Inspecteur Richards, vous avez une arme du crime ?

— Non, mais…

— Je viens de vous dire que la victime vient de nier ce qu’elle avait avancé dans son délire.

— Oui, mais…

— Mais rien du tout, inspecteur Richards. Vous savez que votre cas est vide. Vous êtes libre de continuer votre enquête disciplinaire en ce qui concerne l’altercation de ce matin avec Alan Smithen… Enfin hier matin maintenant… Mais pour le reste, l’inspecteur Maxwell est libre de sortir d’ici !... Sergent Saunders, je vous charge de le ramener chez lui.

— Oui, monsieur.

— Et vous, Maxwell, je vous attends toujours à 10 heures dans mon bureau, et vous avez plutôt intérêt à être prêt à faire face à la soufflante du siècle ! Vous savez que je déteste quand un de mes hommes merde, et je peux vous dire que vous avez sacrément merdé ces deux derniers jours !!!

— Oui, monsieur…

— Allez, déguerpissez ! 

Adam ne se le fit pas dire une seconde fois. Il se leva d’un bond pour suivre Jim et Simon. Richards l’attrapa par le bras et l’attira près de lui pour lui chuchoter à l’oreille.

— Je n’en ai pas fini avec toi. 

Puis il le relâcha sèchement.

Adam ne releva pas et suivit Jim et Simon en silence. Ils passèrent reprendre ses affaires et ils se retrouvèrent en moins de deux à l’extérieur. L’air frais l’accueillit et il se retrouva soudain sans forces, à bout de souffle. Jim se retourna, inquiet.

— Tu vas bien ? Tu ne vas pas me faire une crise cardiaque ? Tu es tout pâle.

— Non, ça va… Ça va, merci… C’est vrai ce qu’a dit le chef, Jake s’est réveillé ?

— Oui. Quand tu m’as appelé, j’ai foncé chez Milern. Inutile de te dire qu’il n’était pas ravi et franchement, le voir au réveil, je te le déconseille, ça fait peur. Quand je lui ai expliqué la situation, il a pesté, t’a traité de tous les noms et nous avons filé directement à l’hôpital. Nous avons fait le forcing pour voir les médecins et entrer en salle de réveil, tu sais bien que rien ne résiste au chef quand il a décidé quelque chose…

— Tu as vu Jake ? 

Jim posa une main réconfortante sur l’épaule d’Adam.

— Il va s’en sortir, Adam… Maintenant, tu vas aller te reposer, tu en as bien besoin et demain je passerai te chercher pour ton rendez-vous. Ensuite, je te raconterai ce qui s’est passé ce soir, on a du nouveau et Simon y est pour beaucoup.

— Ah oui ?! 

Adam s’était tourné vers Simon, plein d’espoir.

— Demain, chef, vous tenez à peine debout.

— Vous en avez trop dit ou pas assez. 

Jim sourit. C’était du Adam Maxwell typique. Il avait beau dire que Milern était un Pitbull quand il avait une idée en tête mais il n’était pas bien différent.

— Si on en parlait dans la voiture, hein ? Ambre et Emma attendent de tes nouvelles, elles sont inquiètes, tu ne voudrais pas les faire attendre, non ?

— Tu me ramènes chez Ambre ?

— Il est hors de question de te ramener chez toi tout seul.

— Tu ne me fais pas confiance ? Tu crois que je vais me jeter sur la première bouteille dès que tu auras fermé la porte ?

— Non, je pense surtout que les femmes dormiront plus calmement si elles ont la possibilité de voir qu’il ne t’est rien arrivé de grave. Elles ont déjà été retournées d’apprendre ce qui s’était passé avec Jake. Ambre s’en veut terriblement. Elle m’a dit qu’elle n’aurait jamais dû te laisser aller le rejoindre… Adam,… Rassure-moi… Tu n’as pas fait de bêtise, hein ? 

Adam laissa échapper un rire désabusé.

— Non, Jim. J’avoue, on s’est disputés, mais ce n’est pas moi qui l’ai poignardé… Enfin pas le moi d’aujourd’hui…

— Quoi ?

— Jake a de nouveau glissé dans le passé. Il a trouvé Emma qui venait d’être égorgée et… j’étais à ses côtés, enfin le moi de l’époque… Et il paraîtrait que quand Jake s’est approché, j’ai,… enfin lui… Il lui aurait planté un poignard dans le ventre… Quand il est revenu dans le présent, il avait ramené la blessure avec lui…

— Merde…

Jim ouvrit les portières de la voiture et passa derrière le volant. Simon laissa son patron passer devant et s’installa à l’arrière.

— Et vous les gars alors ? 

Jim démarra et raconta comment Simon avait transformé la situation à leur avantage.

Détail après détail, Adam jetait des coups d’œil approbateurs dans le miroir du pare-soleil. Simon, rougissant, évitait de croiser son regard. Adam se retourna finalement et posa une main sur celles de Simon pour l’obliger à lui faire face.

— Merci… 

Simon rougit de plus belle. Il bredouilla.

— C’est… C’est rien… J’ai juste réagi à l’instinct.

— Non, c’est plus que ça. C’est très important. Cette histoire dépasse les frontières de notre travail. Ce que vous faites, les gars, c’est la plus belle preuve d’amitié. 

Simon détourna les yeux, mal à l’aise mais rouge de plaisir. Jim quitta la route des yeux un instant pour sourire aux deux autres hommes. Adam avait raison. Cette affaire avait créé une véritable complicité entre eux.

— Attends qu’on te présente la note d’heures sup , on verra si tu es toujours aussi content de nous. 

Ils rirent de bon cœur tandis que Jim se garait devant la maison d’Ambre. La porte d’entrée s’ouvrit aussitôt et Ambre sortit comme une furie pour se précipiter sur la portière du passager avant. Elle n’attendit même pas que Jim tire le frein à main, ouvrit la portière en grand et s’accroupit aux côtés d’Adam, ses deux mains autour de son visage pour vérifier qu’il était bien là, en un seul morceau.

— Adam, mon grand, comment vous sentez-vous ? 

Le visage d’Ambre était rongé par l’inquiétude et le remords. Adam serra chaleureusement ses mains dans les siennes et y déposa un baiser.

— Ça va… Ça va aller, Ambre… 

Il leva les yeux derrière la tête du professeur et vit Emma appuyée contre la porte d’entrée, les bras croisés, grelottante, elle aussi très inquiète.

— Nous avons des nouvelles de Jake. Il a repris connaissance. Il va s’en sortir.

— Je sais, Jim me l’a dit.

— Je savais que vous auriez mieux fait de ne pas y aller ! Si seulement vous m’aviez écouté, tête de mule !

— On peut discuter de ça ailleurs, Ambre ? Je pense que Jim et Simon ont plus qu’envie de rentrer enfin chez eux et de dormir quelques heures.

— Oui, oui, bien sûr, suis-je bête. Désolée, messieurs. 

Elle recula pour laisser Adam sortir de la voiture puis elle se pencha à nouveau.

— Encore merci.

— Y’a pas de quoi, madame. Je passerai chercher Adam vers 9 heures pour qu’il ne soit pas en retard pour son rendez-vous. 

Adam se pencha à son tour.

— Merci, les gars. À demain.

— À demain. 

Il referma la portière et la voiture s’éloigna. Ambre passa un bras sous le sien et le guida vers la maison. Adam sentit tout à coup la fatigue accumulée se manifester. L’adrénaline se diluant dans son corps, ses forces le quittèrent et marcher jusqu’à la porte lui sembla être au-dessus de ses forces. Quand ils passèrent la porte, Emma recula pour les laisser passer et referma la porte derrière eux. Alors qu’Ambre allait le guider vers le salon, il l’arrêta.

— Ambre, est-ce que vous me trouveriez extrêmement impoli si je vous demandais si je peux aller me coucher immédiatement ?

— Oh, mais bien sûr, mon chou. Emma va vous aider à monter jusque dans votre chambre, je vais vous préparer une petite camomille pour éliminer toute cette tension.

— Non merci, Ambre, vraiment, je n’ai besoin de rien. J’ai juste besoin de dormir quelques heures.

— J’insiste Adam et cette fois vous allez m’écouter, bon sang de bois ! Emma, aidez-le à monter. 

Et elle partit vers la cuisine, les laissant face à face dans un silence embarrassant.

— Je… Je peux monter seul, Emma, merci. Bonne nuit.

— Adam… 

Elle le retint par la manche mais ne pouvait pas se résoudre à le regarder en face.

— Je… Je suis désolée pour ce qui s’est passé. Je ne voulais pas être la raison de votre dispute. Je crois que je vous ai fait déjà assez de mal. 

La voir ainsi culpabiliser n’était pas ce qu’il voulait. Il rassembla ses dernières forces et posa ses mains sur ses épaules, l’obligeant à le regarder.

— Emma… Ça devait arriver tôt ou tard… Avant ce… cet accident, nous avons réussi à nous parler comme jamais nous avions réussi à discuter. Nous avons ouvert nos cœurs et sans vous, tout ça ne serait jamais arrivé. Si Jake s’est retrouvé poignardé, c’est uniquement de ma faute. Je n’avais pas vu qu’il avait retiré ses gants, la vision était involontaire. Et quand bien même elle eut été volontaire, combien de chances y avait-il pour que cette vision soit dangereuse ? Nous avons joué de malchance ce soir. Mais notre chance finira bien par tourner et nous trouverons une solution, Emma, vous me croyez ? 

Elle hocha la tête, les yeux baissés. Il la força à relever la tête.

— Vous me faites confiance, Emma ? 

Cette fois-ci, elle le regarda dans les yeux et hocha à nouveau la tête avec plus de sincérité.

— Oh, vous êtes encore là ? Je croyais que vous n’en pouviez plus, Adam. Tenez, tous les deux, vous en avez besoin, buvez-moi ça. 

Elle leur tendit deux tasses fumantes aux odeurs de miel, de vanille, de camomille et d’épices.

— Vous ne buvez pas avec nous, Ambre ?

— Ma tasse attend à la cuisine. Allez ! Montez vous coucher. Demain nous devrons parler de la façon dont nous devrons nous organiser jusqu’au retour de Jake. 

Adam sourit à Ambre avec gratitude et déposa un baiser affectueux sur sa joue. Il se contenta de sourire à Emma, la laissa passer devant lui. Elle lui souhaita une bonne nuit avant de disparaître dans sa chambre. Adam marcha jusqu’à la sienne, referma la porte derrière lui, posa la tasse sur sa table de nuit et s’écroula sur son lit tout habillé.

Il pensait qu’il se serait écroulé tout de suite, mais fermer les yeux le projetait quelques heures en arrière, il ne cessait de voir des images de leur dispute ou de Jake, livide, s’écroulant dans ses bras. Il rouvrit les yeux et se rassit sur le lit, une main sur la poitrine, une douleur lancinante au niveau du plexus. Il avait besoin d’une douche avant de pouvoir dormir. Une douche bien chaude. Il regarda la tasse. Pourquoi pas. Une tisane de grand-mère pouvait également l’aider à se calmer et à décrocher.

Il porta la tasse à sa bouche, huma le parfum doucereux du miel et de la camomille, trempa ses lèvres dans le liquide. Ce n’était pas si mauvais. C’était même plutôt bon. Il prit une gorgée plus grande. Il se sentait déjà plus détendu.

Il se leva et retira sa chemise. Il chercha une serviette. Ambre n’avait certainement pas pensé à lui en donner. Il termina sa tasse d’une seule gorgée. Il sentit ses épaules se dénouer. Il passa une main sur ses joues. Se raser devrait attendre le lendemain matin. Il inspira profondément et sortit sur le palier, il faillit faire tomber Ambre qui se dirigeait vers sa chambre.

— Hé bien, je vous croyais déjà endormi ?

— J’ai besoin d’une bonne douche avant. Vous avez une serviette ?

— Tout est dans la salle de bains… 

Elle le regarda avec un demi-sourire énigmatique.

— Vous avez retrouvé des couleurs. J’en suis ravie. Ma tisane vous aura fait du bien. Garantie sans alcool et bien plus efficace pour le moral… Je vais me coucher. Essayez de dormir un peu.

— Merci, Ambre. 

Il avança vers la salle de bains et y pénétra. Avant de refermer la porte, il eut l’étrange impression que la porte d’Emma était entrouverte et qu’elle l’observait. Il hocha la tête. C’était n’importe quoi. Il devait se sortir Emma de la tête. C’était comme ce baiser dans le jardin. Il était arrivé avant même qu’il ne l’imagine possible. Pourquoi donc ? Pourquoi elle ? Se pouvait-il que leur destin soit scellé par avance ? Emma était une jolie fille, c’était indéniable, mais il la connaissait à peine. Ils ne s’étaient pas parlé, enfin pas vraiment. Bon, Jake ne la connaissait pas beaucoup plus mais il n’y avait qu’à observer la manière dont il la regardait pour comprendre qu’il y avait bien plus que de l’attirance dans ses yeux.

Qu’est-ce qu’elle leur faisait à tous ? Était-elle une sorcière ? Était-ce la raison pour laquelle on voulait la tuer dans chacune de ses vies ? Jake et lui s’étaient battus comme jamais pour elle. C’était inconcevable et pourtant… Non, Adam avait promis de ne plus s’approcher d’elle tant que cette histoire ne serait pas terminée.

Il finit de se déshabiller et entra dans la cabine de douche. Il régla le jet de la douche pour que l’eau soit très chaude. Il ferma les yeux et soupira d’aise. C’était si bon.

Il posa les mains sur le carrelage du mur. La chaleur détendait tous ses muscles. Il avait l’impression de devenir plus léger. Il laissa l’eau couler sur ses cheveux, sur ses yeux, le long de ses joues, de sa bouche…

Le visage d’Emma s’imposa à lui comme un flash. Les yeux fermés de désir, la bouche entrouverte. Il ouvrit les yeux et secoua la tête. Il ferait mieux d’aller se coucher.

Il ferma le robinet d’eau et attrapa une serviette. Il se sécha énergiquement et noua la serviette autour de ses hanches.

Sa tête tournait. Se pouvait-il que par épuisement il couve quelque chose ? Il porta sa main à son front. Non, il n’avait pas de fièvre. Juste un peu de transpiration mais la douche avait été tellement chaude que la pièce entière était embuée. Rien d’étrange à transpirer un peu. Alors pourquoi avait-il l’impression d’être dans le coton ? Comme si… Comme s’il… Non Ambre ne pouvait pas avoir fait ça ? Elle ne pouvait pas avoir mis d’alcool dans sa tisane ? Pas après tout ce qu’il lui avait avoué ? Non, il n’était pas ivre, il était juste… Euphorique…

Il se retint sur le bord du lavabo pour retrouver son équilibre, inspira profondément et se résolut à rejoindre sa chambre. Il allait dormir un peu et tout irait mieux après quelques heures de sommeil. Il replia ses vêtements sur le meuble de la salle de bains, et sortit, seulement vêtu de la serviette.

En passant devant la chambre d’Emma, il ralentit malgré lui.

La porte était toujours entrouverte. Il ressentit le besoin irrépressible d’y jeter un œil. Emma ne dormait pas non plus. Elle faisait les cent pas, en petite tenue, inspirant et expirant profondément, se servant de sa main comme d’un éventail visiblement troublée elle aussi. Elle se retourna vers la porte et se figea. Elle venait de l’apercevoir en train de la regarder. Il sursauta et se détourna de honte. Il repartit vers sa chambre et referma la porte derrière lui en hâte.

Il s’allongea sur le lit mais au bout de quelques minutes, il n’y tint plus, il fallait qu’il se lève et se mit à tourner en rond comme il avait vu Emma le faire. Pourquoi une chose aussi simple que le sommeil lui échappait-il au moment où il en avait le plus besoin ?

Il sentait la rage de l’impuissance monter en lui. S’il n’arrivait pas à se relaxer, il lui faudrait retourner dans la salle de bains, renfiler ses vêtements et sortir faire un jogging pour évacuer cette énergie surnaturelle qui battait dans ses veines.

Il s’immobilisa. Un grattement sur la porte. Il hésita… Non, il devait attendre qu’elle retourne sagement dans sa chambre. Il devait… Il le devait…

Mais alors qu’il se débattait avec sa conscience, il s’approcha de la porte et avec une dernière hésitation, il l’ouvrit.

Elle se tenait là, devant lui, les yeux brillants, les joues rougies. Elle bredouilla.

— Je… Je peux entrer ?...

— Je… Je ne pense pas que ce soit une très bonne idée.

— C’est ce que je ne cesse de me répéter en vain depuis une demi-heure… 

Elle s’approcha de lui sans lui laisser l’occasion de réfléchir davantage et se hissa sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Ce fut comme si un barrage venait de céder en lui, obscurcissant toute réflexion sensée. Il l’attira dans la chambre et l’enserra dans ses bras. Elle lui répondit avec autant d’ardeur et dénoua la serviette qui tomba à leurs pieds.

Il s’empressa de l’entraîner avec lui sur le lit et ils s’embrassèrent avec un emportement presque animal, une soif de l’autre, comme s’ils devaient en une nuit rattraper toutes ces vies où ils avaient été séparés.

Leurs peaux, l’une contre l’autre. Cette fougue. Cette impétuosité. Et pendant tout ce temps, des flashs de vies passées s’imposèrent à eux. D’autres scènes intimes, d’autres bonheurs partagés au rythme de leur passion.

— C’est toi…

— C’est nous… 

Leurs voix étaient rauques, à bout de souffle. Leurs cœurs s’affolèrent, le monde se brouilla autour d’eux. Une lumière aveuglante éblouit Adam. Il se retrouva projeté dans un endroit qu’il ne connaissait pas, vêtu étrangement. Il regarda son accoutrement de plus près. Une cotte de maille. Une armure. Une tunique. Une épée…

Alors c’était cela, voyager dans le temps ?

Pourquoi lui ?

Pourquoi maintenant ?

Il se trouvait dans une sorte de caveau, de pièce souterraine, illuminée imparfaitement avec des torches, laissant plus de zones d’ombre que de zones éclairées.

— Il faudra la protéger. 

Il sursauta. La voix venait de derrière lui. De l’obscurité. Une voix masculine. Un homme d’un âge certain. Mais il ne pouvait même pas distinguer sa silhouette.

— Elle est sa seule héritière. Elle est le passé. Le présent. Elle sera le futur…

— Qui êtes-vous ? 

Mais la voix ne voulait pas lui répondre et continuait son monologue.

— Vous avez été maudits et votre destin est scellé au sien. Treize essais, vous aurez, pour la maintenir en vie. Vous devrez lutter contre votre propre nature. Si vous échouez, tout ce qui a été, est et sera disparaîtra à jamais.

— Mais qui est-elle ? Pourquoi elle ? Pourquoi moi ?

— Ils échoueront ! 

Adam sursauta. Cette fois, une voix de femme lui parvint de l’endroit opposé. Une voix assurée et agressive. Mais comme pour l’homme, il avait l’impression d’une voix désincarnée. Les deux voix se livrèrent à une joute.

— Ils y arriveront. Ils ont été choisis.

— Ils ne sont que les remplaçants des véritables gardiens tués dans le conflit. Ils n’ont pas l’étoffe de véritables chevaliers.

— Ils sont ceux désignés par la prophétie ! Le roi blanc se réveillera de son sommeil ! 

Une lumière blanche apparut du côté de la voix de l’homme. Une lumière rouge du côté de la femme. Deux lumières éblouissantes qui ne laissèrent rien d’autre transparaître et qui enflèrent, enflèrent. Adam dut plisser des yeux pour ne pas être aveuglé. Elles gagnèrent encore en intensité jusqu’à se rejoindre là où Adam se trouvait. Il ferma les yeux pour échapper à la douleur d’une luminosité trop intense et se retrouva propulsé dans le présent, au moment où un puissant orgasme lui fit perdre la tête et oublier ce qu’il venait de voir.

Il s’écroula dans les bras d’Emma, complètement hagard, épuisé mais terriblement heureux.

Emma le serra contre lui, aussi fort qu’elle le put, comme si elle avait peur qu’il lui échappe.

Ils restèrent ainsi, silencieux. Ils n’avaient pas besoin de mots. Ce qui venait de se passer avait été plus fort qu’eux mais fallait-il le regretter ?

Adam voulu glisser sur le côté pour la soulager de son poids mais elle continua à s’agripper à lui.

— Reste… 

Il se redressa sur ses coudes et tourna la tête vers elle. Il était tout à fait dégrisé mais jamais il ne s’était senti aussi sûr de ce qu’il ressentait en cet instant. Même avec Sarah…

Elle méprit son silence et essaya de se justifier.

— Je sais que tu penses à Jake… Mais c’est toi, Adam… Je sais que c’est toi… 

Il la fit taire en l’embrassant tendrement. Oui, elle avait raison et il faudrait que Jake le comprenne. Cette vie-là, elle était pour eux deux et pour personne d’autre. Mais pourquoi cette attirance avait-elle été aussi soudaine ? Ses yeux se posèrent sur la tasse vide sur la table de nuit… Pourquoi tout tournait-il aussi mal depuis la veille ? Il avait trahi son frère, ils s’étaient battus, Jake avait été blessé… Emma n’était pas la seule responsable dans cette histoire… Après tout, il n’avait fait que suivre ses conseils… La tasse… Le liquide fumant… Le liquide suave…

— Bordel !!! 

Emma sursauta tandis qu’Adam bondissait hors du lit.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

— C’est elle !!!

— Quoi ?!! 

Il ne lui répondit pas, attrapa la serviette qu’il se passa à nouveau autour des hanches avant de sortir de la pièce en trombe. Elle s’enroula du drap et le suivit. Il se dirigea vers la porte de la chambre d’Ambre et ouvrit la porte à la volée. Il actionna l’interrupteur. Vide. La pièce était vide. Il essaya les portes les unes après les autres. Rien.

Il descendit les marches quatre à quatre et fouilla le reste de la maison. Aucune trace d’Ambre Kavinsky. Elle avait filé. Emma se planta devant lui.

— Est-ce que tu vas enfin m’expliquer ce qui t’arrive ?

— Ambre ! C’est elle ! Les tisanes ! Elle nous a drogués ! 

Emma fronça les sourcils.

— Tu veux dire que tu regrettes ?! 

Adam comprit qu’il venait de la blesser. Il la prit dans ses bras et la serra fort.

— Non, bien sûr que non… Mais pourquoi aurait-elle fait cela ? Nous pousser l’un vers l’autre alors qu’elle savait que cela m’éloignerait de mon frère ?... Parce que c’est justement ce qu’elle voulait…

— Mais Ambre veut nous aider, tu es fatigué, tu deviens paranoïaque…

— Ambre nous a utilisés afin que l’on se confie à elle pour mieux nous monter les uns contre les autres… Merde !!

— Quoi ?!!!

— Jake !!

— Quoi Jake ?!!

— Si elle se sait découverte… Jake est en danger ! Habille-toi, j’appelle un taxi, on file à l’hôpital ! 

Chapitre XIII

Depuis qu’il avait ouvert les yeux en salle de réveil, Jake glissait de phase de sommeil en phase de sommeil. Des périodes très courtes, souvent nauséeuses, aucune cohérence. S’il glissait dans des vies antérieures, il n’en avait aucun souvenir précis mais à chaque fois qu’il rouvrait les yeux en sursaut, il avait peur de découvrir une nouvelle blessure. Maintenant, la douleur de l’opération se faisait ressentir, les périodes de repos étaient plus courtes, plus agitées, et bien que la partie rationnelle de son esprit comprenait que l’Adam d’aujourd’hui ne lui voulait aucun mal, à chaque fois qu’il ouvrait les yeux, il craignait de voir le visage déformé de haine de son frère au-dessus de son lit, venu pour achever ce qu’il n’avait pas réussi dans une vie antérieure.

C’est donc avec affolement qu’il comprit cette fois que quelqu’un se trouvait près de lui. Il faillit hurler mais une voix douce chuchota à son oreille de rester calme et une main se posa sur son front. Une main toute maternelle, une voix apaisante qu’il reconnut à travers le murmure. Ambre.

— Calme-toi, Jake. Tout va bien.

— Ambre ?

— Oui… C’est moi. Je suis venue dès que j’ai su. On m’a laissé passer la nuit à tes côtés pour te veiller…

— Ambre… Adam ?...

— Il a été libéré… Il est à la maison… Avec Emma…

— Libéré ?... Seul avec Emma ?...

— Tu as de la fièvre, mon garçon, il faut dormir… Quelle idée de voyager dans le passé sans m’attendre, je te l’avais bien dit que ça pouvait se révéler dangereux…

— Ils ont arrêté Adam ?

— Oui, dans ton premier délire, tu l’as désigné et comme il y avait des traces de dispute dans l’appartement… Mais qu’est-ce qui vous a pris de vous battre comme des chiffonniers ? C’était à cause d’Emma ? 

Jake hocha la tête. Il avait la gorge sèche. Il tendit une main fébrile vers un verre sur sa table de nuit mais Ambre le devança, versa un peu d’eau et porta le verre à ses lèvres. L’eau était étrangement sucrée et trouble. L’effort que cela lui demanda fut cependant trop important pour qu’il s’en inquiète et il retomba sur l’oreiller en reprenant son souffle.

Pourquoi Ambre le veillait-elle dans l’obscurité ? Quelle heure était-il ? Depuis combien de temps était-elle là ? Pourquoi Adam n’était-il pas venu s’il avait été libéré ? Il se souvenait de son réveil lorsque ce policier, ce vieux commissaire au visage fripé, s’était penché sur lui pour lui demander si son frère était véritablement son agresseur. Il avait du mal à faire surface et il avait été réveillé prématurément pour qu’on lui arrache cette réponse mais il avait eu assez de lucidité pour nier. Bien sûr qu’Adam était incapable de lui faire le moindre mal. Mais viendrait le moment où on lui demanderait alors qui ? Et s’il ne donnait pas la même version qu’Adam, alors il remettrait son frère en péril.

— Ne t’inquiète pas pour Adam, Emma s’occupe de lui.

— Emma ?

— Elle va bien… Il semblerait que ces deux-là s’entendent plutôt… bien. 

S’il ne pouvait que deviner les traits de son visage, les yeux d’Ambre, fixés sur lui, brillaient dans l’obscurité, tels deux perles d’obsidienne, aussi froids qu’immobiles. Que cachait ce regard ? Que sous-entendait cette intonation, cette hésitation ? Emma s’occupe de lui… Ils avaient fait un pacte, Adam et lui. Tant que cette histoire n’était pas révolue, Emma ne serait à personne…

La tête lui tournait. Sa vue se brouillait. Quel était cet objet qu’Ambre tenait entre ses mains ?

— Je suis désolée, Jake. Mais il le faut… 

La pièce se mit à tanguer, il eut du mal à garder sa concentration sur le visage d’Ambre. Que se passait-il ? C’était l’eau ? Il y avait quelque chose dans l’eau ?

Ambre se pencha à son oreille tandis que le rythme de son cœur s’affolait. Sa respiration se fit plus courte et il fixa le plafond, la bouche à demi ouverte, à la recherche d’oxygène. Un poison ? Ambre l’avait empoisonné ? C’était inconcevable. Ambre n’avait aucune raison de lui en vouloir, elle ne faisait pas partie de l’équation, elle n’avait jamais fait partie de ses visions, pourquoi chercherait-elle à se débarrasser de lui ?

Sa bouche frôla son oreille et son souffle le pénétra en même temps que ses mots aux intonations envoûtantes.

— Ne lutte pas. Ce n’est pas un poison. C’est juste un charme qui va t’aider à voir. Non pas le passé cette fois, mais le présent… Relaxe-toi… Ne panique pas… 

Il sentit qu’elle déposait l’objet au creux de sa main. Il se sentait comme paralysé, aucun muscle de son corps ne répondait à sa volonté.

— Cette montre est celle de ton frère… Je lui ai dérobée avant de les quitter… Tu vas voir comment ton frère respecte la parole donnée… 

Quoi ? Quelle parole ? Comment Ambre pouvait-elle savoir ? Comment… ?

La vision s’invita comme un flash aveuglant. Un brouillard. Deux murmures. Deux voix. Deux gémissements. Des silhouettes. Deux corps enlacés. La vision se fit plus nette et Jake assista à la trahison des deux êtres qui comptaient le plus dans son monde. Vision violente et coupable car voyeur contre sa volonté, il ne pouvait ni fermer les yeux ni détourner la tête. Il gémit lui-même contre la douleur dans son cœur et la douleur dans sa tête qui s’efforçait de reprendre le contrôle. Et tandis qu’il luttait, la voix d’Ambre s’insinuait dans sa tête, si bien qu’il ne savait plus où commençait sa voix et où s’arrêtaient ses propres pensées.

— Depuis près d’un millénaire, cette femme a fait de vous des rivaux. Abel contre Cain. Elle est celle qui vous mènera à votre perte. Pourquoi est-elle assassinée dans chacune de vos vies ? Pourquoi la suivez-vous dans la tombe pour renaître en même temps qu’elle ? Vous êtes maudits et elle est votre malédiction, Jake. C’est votre dernière vie. C’est votre dernière chance. Et pourtant elle va réussir à vous monter l’un contre l’autre, Jake. Ne la laisse pas faire. Adam est déjà tombé dans son piège. S’il a essayé de te tuer dans une autre vie, qui dit qu’il ne le fera pas dans celle-ci ? Tu ne dois faire confiance à personne… À personne… 

Elle retira brusquement la montre de sa main et la laissa tomber par terre. Jake se redressa sur son lit comme un homme qui était près de se noyer et qui retrouve la surface, aspirant l’air comme s’il en avait été privé trop longtemps, plongé dans une obscurité totale, aveugle. Une douleur aiguë au niveau de sa cicatrice, il laissa échapper un cri de douleur physique et morale. Il tourna la tête autour de lui, tremblant, gémissant, alors que la vue lui était rendue. Ambre avait disparu.

Au loin, il entendit des éclats de voix. On se disputait violemment. Les mots lui étaient indistincts, puis il perçut un timbre de voix plus familier. Les mots lui parvinrent enfin.

— Je me moque de l’injonction, il faut que je voie mon frère ! Il est peut-être en danger ! Laissez-moi passer ! 

Les pas se rapprochèrent. Jake sentit une vague de panique le submerger à nouveau. La porte s’ouvrit avec fracas et la lumière aveuglante l’agressa. Avant qu’il ne puisse réagir, des mains le saisirent par les épaules et l’étreignirent.

— Dieu soit loué, je suis arrivé avant elle ! Tu vas bien ? Tu n’as rien ? 

C’en fut trop pour Jake, bouleversé et fragilisé. Les visions de son agression passée et du présent s’entremêlèrent et ce qu’il ressentit à cet instant pour son frère fut un mélange de haine viscérale et de terreur pure. Il le repoussa en hurlant.

— Ne me touche pas ! Ne m’approche pas !

— Mais, Jake ! C’est moi ! 

Jake aperçut alors derrière son frère le visage échevelé d’Emma qui serrait un gilet trop grand autour de ses épaules. Il ne put s’empêcher de revoir son visage extasié, ses soupirs d’amour embrassant les lèvres d’Adam, susurrant son nom avec fièvre. Il se redressa, les yeux exorbités, tendant un doigt accusateur et tremblant vers elle, sa voix perchée dans les aigus.

— ELLE ! Elle en est la cause !!! Elle en est la CAUSE !!! 

Le policier de garde, devant ce spectacle cataclysmique, appela l’infirmière de nuit qui arriva en hâte mais Jake était dans un état qui ne pouvait plus entendre aucune raison. Elle se résigna à lui injecter un calmant mais Jake se débattait tant qu’elle n’arrivait pas à piquer la seringue.

— Mais faites-les sortir ! Vous ne voyez donc pas que c’est à cause d’eux qu’il est dans cet état ? 

Le policier se tourna vers Adam et Emma et prit son allure la plus autoritaire.

— Inspecteur Maxwell, si vous ne partez pas tout de suite, je vais être obligé d’appeler des renforts et d’en faire part à l’inspecteur Richards ! 

Adam eut l’impression de recevoir une douche froide. Il regarda à nouveau son frère se débattre comme un dément, les yeux roulant dans ses orbites, hurlant des insanités envers Emma et des successions de mots incohérents. Se pouvait-il que son dernier voyage lui ait fait perdre la raison. Il avait lui aussi envie de hurler de rage et d’impuissance.

Emma posa une main sur son bras.

— Viens… Tu ne fais qu’aggraver les choses… Il faut partir… 

Il se laissa entraîner à regret vers la porte, vidé de ses forces. Il eut l’impression d’abandonner une partie de son âme en laissant son frère. Ce fut quand il remarqua la fenêtre ouverte.

— Nom de Dieu… Elle était là ! Elle est venue !

— Inspecteur, je vais employer la force !

— Mais bougre d’imbécile, vous ne voyez pas que la fenêtre est ouverte ?!

— Adam, écoute ce policier et vient dans le couloir, il sera peut-être plus enclin à t’écouter…

— Elle n’est certainement pas loin ! Je sens qu’elle n’est pas loin ! 

Et échappant à la vigilance d’Emma et du policier, Adam se précipita vers la fenêtre qu’il enjamba plus vite qu’il s’en serait cru capable. La fenêtre, au rez-de-chaussée, donnait sur le jardin intérieur et il se retrouva dans l’obscurité, la lumière de la chambre dans son dos l’empêchant de voir à plus de quelques mètres. Il entendit les voix du policier, d’Emma, de l’infirmière et de Jake qui se confondaient dans une cacophonie indescriptible. Il avança de quelques pas. Elle était là. Elle était encore là. Elle était forcément là. Son instinct de policier le lui disait. Chaque fibre de son être lui hurlait qu’Ambre ne pouvait que vouloir assister au résultat de ce qu’elle avait fomenté. Sa motivation restait encore à découvrir mais maintenant, il savait qu’elle avait délibérément choisi de monter les deux frères l’un contre l’autre. Elle avait même réussi à faire perdre totalement la raison à Jake et si Adam arrivait à lui mettre la main dessus, il allait lui arracher des aveux et lui faire payer au centuple.

Un mouvement au loin sur la droite.

— AMBRE ! 

Sa voix résonna comme un coup de canon dans le jardin botanique désert du complexe hospitalier, au beau milieu de la nuit. Des lumières s’allumèrent dans quelques chambres attirant son regard ailleurs, offrant à Ambre la diversion nécessaire pour s’enfuir.

Il se précipita vers l’endroit où il avait perçu le mouvement. Rien. Il attendit encore une minute ou deux. Plus rien. Elle était partie. Il devrait attendre une autre occasion pour lui mettre la main dessus. Il frappa le sol du pied avec rage.

— Adam ? 

Il sursauta et se retourna d’un bond. Emma se tenait à quelques pas, bouleversée.

— Il faut partir, ils ont appelé des renforts…

— Elle était là, Emma… Elle était là…

— Je sais…

— Pourquoi ?... Pourquoi nous fait-elle ça ? Il faut qu’ils augmentent la garde. Elle peut revenir, tu sais… Elle n’est peut-être pas partie d’ailleurs… 

Il pivota sur lui-même, scrutant l’obscurité, fouillant aussi loin que sa vue le lui permettait, dans chaque coin et recoin. Elle s’approcha de lui, le prit par la main et leva ses doux yeux vers lui en une supplique insistante.

— Adam… S’il te plaît… 

Il baissa enfin les yeux vers elle. Elle posa une main sur sa joue. Ce geste eut pour effet de le ramener à la réalité. Il retrouva sa voix et son souffle en même temps que ses esprits.

— Tu as raison… Partons… 

Main dans la main, ils regagnèrent la voiture et ils s’éloignèrent bientôt de l’hôpital, bien avant que la police appelée en renfort n’arrive. Mais d’un certain point de vue, cela rassurait Adam de savoir que tous ces policiers seraient là pour veiller sur son frère. Ils roulèrent en silence sur quelques blocs avant qu’Emma ne se rende compte de leur destination.

— On retourne là-bas ? 

Le visage fermé et déterminé, Adam fixait la route.

— Il faut que je sache qui elle est vraiment. La maison nous donnera forcément des indices.

— Adam… Et si on rentrait tout simplement chez toi. Nous avons besoin de sommeil.

— Tu as vu ce qu’elle a fait à mon frère ? Et tu veux que je la laisse s’en sortir aussi facilement ?

— Ce n’est pas ce que je te demande, bien sûr…

— Je te dépose dans un hôtel, si tu préfères…

— Et te laisser retourner là-bas tout seul ? Tu crois que c’est ce que je veux ?

— Je ne sais pas ce que tu veux… Tu ne sais pas ce que je veux… Elle nous a drogués…

— Je croyais que cela ne changeait rien ? 

Il ne répondit pas. Il ne savait que répondre maintenant. Il accéléra.

— Adam, ralentis, s’il te plaît, tu vas trop vite. 

Au lieu de lui obéir, il accéléra encore et brûla un feu rouge. La voix d’Emma grimpa dans les aigus.

— Adam, ralentis ! C’est n’importe quoi ! 

Sa voix se mêla aux fantômes de son passé. Ce n’était pas uniquement la voix d’Emma qu’il entendait. C’était aussi celle de Sarah. La voix de ce soir-là, ses hurlements hystériques. Il accéléra encore et évita une voiture de justesse.

— Mais tu veux nous tuer ?!!!

Il pila soudainement, les roue se bloquèrent, il fit une embardée, remit la voiture dans l’axe, puis elle glissa latéralement sur quelques mètres avant de s’immobiliser brusquement.

Au beau milieu de la journée, cet épisode aurait pu être dramatique, mais au cœur de la nuit londonienne et de sa circulation quasi inexistante à cette heure avancée, la voiture s’immobilisa en heurtant le bas-côté et un silence assourdissant s’installa, le temps que le premier choc ne soit passé. Les mains crispées sur le volant, Adam ne pouvait détourner son regard des feux clignotants avertissant une zone de travaux. À ses côtés, Emma reprenait son souffle, incapable de dire un seul mot, le visage terrifié, les yeux grands ouverts, fixant Adam comme si elle découvrait pour la première fois la noirceur de son être. Adam ne put se résigner à tourner la tête vers elle, c’était au-dessus de ses forces. La nausée monta en lui. Il avait besoin d’un verre. Il ouvrit la portière et sortit d’un pas chancelant. Il avança d’un pas hésitant. Le spasme violent l’obligea à se plier en deux et il vomit sur la chaussée. Les mains sur ses genoux tremblants, il vomit une seconde fois, puis une troisième fois.

Une main se posa sur son dos. Une seconde se posa sur son bras. Elle l’aida à se redresser et elle se blottit contre lui avant qu’il ne puisse protester. Elle le serra si fort, avec l’énergie du désespoir. Une lumière aveuglante fit disparaître la rue humide de Londres. Une lumière apaisante, réconfortante. Il baissa les yeux vers Emma et compris que c’était elle qui rayonnait ainsi, son visage baigné dans cette luminosité virginale était plus beau que jamais. Elle lui sourit et son cœur s’enfla de bonheur.

— Je t’ai choisi… Je t’ai choisi il y a fort longtemps… Je t’ai choisi parce que le jour où je t’ai vu pour la première fois, j’ai eu la certitude que rien ne viendrait à bout de ta détermination. Nous nous sommes perdus en route. Nous nous sommes retrouvés. Ce n’est pas l’heure de baisser les bras… 

Cette voix… Cette voix n’était pas celle d’Emma. Elle semblait venir de si loin, comme dans un rêve, une voix qui lui parlait à travers les âges. Ses yeux brillaient de l’intelligence et de la sagesse de mille vies vécues. Son être tout entier se tenait avec l’assurance et le panache d’une grande reine. Pour la première fois depuis qu’il avait posé les yeux sur elle, il se sentait humble et admiratif, dévoué et éperdument amoureux. Qui était-elle ? Il n’en savait toujours rien, il n’en avait que faire, mais à ce moment il comprit qu’elle méritait cent fois ces vies qu’ils avaient sacrifiées pour elle.

Elle leva la main sur son visage et sa caresse le fit frissonner de tout son être. Il ferma les yeux. Il la sentit se presser contre lui et quand ses lèvres touchèrent les siennes, l’explosion de ses sens lui fit comprendre la béatitude que certains saints avaient pu ressentir en présence divine.

La lumière s’estompa. Ses sens lui furent rendus avec une acuité nouvelle. Le claquement régulier du clignotant orange des travaux, les gouttes de pluie qui s’écrasent dans les gouttières, l’odeur de l’asphalte humide et des poubelles qui attendent le passage des éboueurs, et son corps, son corps à elle pressé contre le sien, ses lèvres contre les siennes. Il ouvrit les yeux. La lumière avait disparu mais elle était toujours là, elle ne s’était pas évanouie avec le merveilleux de cette apparition.

Elle ouvrit elle aussi les yeux, croisa son regard et s’écarta, le visage baigné de larmes.

— Je suis désolée… 

Sa voix n’avait plus l’assurance des instants passés. Elle semblait perdue, fragile. Elle tremblait entre ses bras.

— Désolée ?

— Oui… De tout ce que tu dois endurer à cause de moi… 

Adam la regarda sans comprendre. Comment pouvait-elle être si différente en quelques secondes, si ce n’était que… Qu’il avait tenu entre ses bras, l’espace d’un instant, l’Emma du passé, l’Emma des origines. Elle l’avait dit elle-même, elle l’avait choisi… Mais se pouvait-il que l’Emma d’aujourd’hui n’en ait aucun souvenir ?

— Tu… Tu ne t’es rendu compte de rien ?

— Quoi ?

— Ce n’est pas possible, tu n’as rien vu ? La lumière ? Enfin…

— Mais de quoi parles-tu ? 

Elle le regardait à nouveau avec ce petit air inquiet, comme à chaque fois qu’elle doutait de sa raison. Il lui sourit et la serra plus fort contre son cœur.

— Emma, oh, Emma. Tu ne te doutes même pas de qui tu es véritablement. Mais tu m’es apparue. J’ai vu ton vrai visage, Emma. Tu es plus forte que tu ne le penses. Tu es une reine… ma reine ! 

Il s’écarta et la dévisagea. Elle fondit en larmes et il embrassa son visage comme pour tarir la source de son chagrin. Elle s’agrippa à lui comme si sa vie à elle dépendait de sa présence et qu’il risquait de disparaître d’un instant à l’autre. Il la leva dans ses bras et la porta jusqu’à la voiture. Là, il s’installa à l’arrière, Emma toujours blottie contre lui et il attendit que son chagrin s’allège. Après ces montagnes russes d’émotions, ils avaient besoin tous deux de cet instant de silence et de communion, corps contre corps, cœur contre cœur. Quand il sentit qu’elle se détendait enfin, il la repoussa délicatement sur la banquette.

— Il est temps de rentrer…

— Chez Ambre ? 

Il sourit et lui serra la main.

— … Chez moi… Tu verras, ce n’est pas un palace, mais on y sera au calme… 

Elle se détendit. Il posa son blouson sur ses épaules et rejoignit le siège conducteur. Il roula plus sereinement. Il avait compris qu’en agissant comme il l’avait fait, il n’avait fait que tomber dans le piège d’Ambre. Il avait cédé à la panique. Maintenant il comprenait qu’Ambre ne reviendrait pas voir Jake cette nuit et qu’il était inutile de se précipiter chez elle. Ambre était une manipulatrice professionnelle, elle aurait effacé toute trace compromettante. Il découvrirait qui elle était et pourquoi elle les avait amenés jusque-là. Mais pas ce soir.

Milern lui avait un jour expliqué que la précipitation était l’ennemi du bien. Que bon nombre d’enquêtes s’étaient égarées parce que les détectives en charge s’étaient laissé embarquer par leurs émotions. Il avait réagi comme un bleu parce qu’il avait eu peur de perdre ce qui lui restait sur cette terre. Le visage terrifié de Jake, celui d’Emma se superposant à celui de Sarah. Le visage de haine et de mépris de Richards. Autant de flèches qui avaient percé sa cuirasse ce soir et Ambre avait su les utiliser. Le poids de la culpabilité et la trahison aussi. Tout autant d’éléments qui l’avaient emmené au bord du gouffre. Mais Emma lui avait ouvert les yeux…

Il se gara, descendit et ouvrit la portière arrière. Emma s’était assoupie. Il l’attira à lui et la prit dans ses bras. Elle marmonna quelque chose d’incompréhensible et posa sa tête dans le creux de son épaule. Il ferma la porte du pied et actionna le bip. Il la remit sur pied le temps d’ouvrir la serrure. Elle n’ouvrit même pas les yeux. Il la reprit dans ses bras. Elle ne semblait rien peser, une plume dans le vent. Quand il la déposa dans son lit, elle grogna un peu, se recroquevilla et plongea dans un sommeil profond. Il la regarda un instant en souriant, se souvint de l’apparition spectrale et frissonna. Qui avait-il été par le passé pour qu’une femme pareille le choisisse ?... Et comment se faisait-il que lui aussi commençait à avoir des visions ? N’était-ce pas le don exclusif de Jake ?

Il tira la couette sur ses épaules et retourna dans le salon. Il ouvrit un tiroir puis un autre. Voilà ce qu’il cherchait. Le portable que Jake lui avait offert le Noël dernier. Il ne l’avait même pas sorti de sa boîte puisque celui de son boulot lui convenait très bien. Il assembla la carte SIM et la batterie. Il relia le tout à une prise et le mit en marche. Une image de pin-up lui fit un clin d’œil. Adam sourit. C’était du Jake tout craché. Le Jake qu’il connaissait, l’insouciant, le flambeur sûr de lui. Pas cet homme fragile et terrorisé, blessé au fond de son lit d’hôpital. La boule au fond de sa gorge refit son apparition. Demain, après avoir fait son rapport à Milern, il irait à l’hôpital. Il irait seul et il parlerait à son frère…

Il appuya sur la touche Messages et composa le numéro de Jim : Suis chez moi. Ambre nous a doublés. Te raconterai. Prévois une fouille de sa maison et de son bureau à l’université pour demain. Adam.

Il appuya sur la touche Envoyer et attendit la confirmation de la réception. Puis il passa dans la cuisine, se servit un grand verre d’eau fraîche, se déshabilla dans la salle de bains et rejoignit sa chambre. Il se glissa dans le lit sous la couette, se serra contre Emma. Instinctivement, elle se lova contre lui et saisit un de ses bras pour qu’il la serre plus fort. Elle ne se réveilla à aucun moment. Il cala sa tête contre ses cheveux, bercé par leur parfum. Il laissa la chaleur de son corps le détendre et plongea dans un sommeil profond.

Les coups frappés à la porte le firent sursauter. Il avait l’impression de s’être endormi depuis cinq minutes. Les rayons du soleil au travers de ses rideaux lui firent comprendre qu’il dormait depuis bien plus longtemps. Il essaya de se lever sans réveiller Emma mais elle entrouvrit les yeux quand il s’écarta et se tourna vers lui. Il déposa un baiser sur ses lèvres et lui sourit.

— Dors, reste là, c’est certainement Jim. Je passe faire mon rapport au boulot et je t’appelle dès que j’aurai vu Jake.

— Tu vas à l’hôpital ?

— Oui, je veux voir comment il va ce matin.

— Tu veux y aller sans moi ? 

Il hésita.

— C’est peut-être mieux pour le moment… Je t’appelle et on déjeune ensemble, OK ? 

Elle hocha la tête et il déposa un dernier baiser avant de passer un jean et d’aller ouvrir la porte à Jim qui s’impatientait manifestement.

— J’arrive. J’arrive. Laisse-moi juste prendre une douche et… 

Adam ne termina pas sa phrase quand il vit qui l’attendait derrière la porte. Jim était là, bien sûr, mais il n’était pas seul. Derrière lui se tenait le chef en personne, les traits encore plus marqués que d’habitude, le visage fermé. S’il avait pris la peine de se déplacer, ça sentait les mauvaises nouvelles.

— Vous nous laissez entrer ou on va devoir avoir notre petite conversation sur le palier ? 

Adam reprit ses esprits, confus, et s’écarta pour les laisser entrer. Jim passa le premier et montra la direction du salon. Adam referma la porte derrière eux, assailli par une bouffée de chaleur, se préparant au choc qui ne tarderait pas. Il les rejoignit et leur proposa de s’asseoir avant de remarquer que le bazar sur le canapé les empêcherait de s’installer. Il bredouilla un mot d’excuse, regroupa les affaires et s’en débarrassa d’un geste vif dans la cuisine. Quand il retourna près d’eux, ils étaient assis. Jim était d’une pâleur inquiétante. Il tenait un dossier dans les mains. Il le tendit à Adam.

— Quand tu m’as envoyé ton texto, je n’arrivais pas à dormir… Je suis retourné au poste et j’ai fait quelques recherches sur Ambre… 

Il désigna la pochette et fit un signe de la tête pour encourager Adam à l’ouvrir.

— Tout est comme elle nous l’a dit, la mort de sa gamine, le procès, l’exil en Amérique du Nord… Sauf que… 

Adam ouvrit la pochette et regarda les documents. Il s’arrêta sur les photos.

— Les visages sont similaires, quelques rides de plus bien sûr mais il y avait quelque chose qui me chiffonnait. Alors j’ai contacté les autorités Américaines… Ambre Kavinsky est morte depuis plus de dix ans, overdose de somnifères. Ils ont conclu à un suicide. 

Adam saisit la déclaration de décès entre ses mains tremblantes. Il n’en croyait pas ses yeux.

— Mais alors… Qui est cette femme ?...

— Je n’en ai pas la moindre idée… Il semble qu’elle ait usurpé son identité moins de trois semaines après son décès. Les papiers sont restés bloqués aux États-Unis. Pour toutes les personnes qui la connaissaient ici, elle était bien le docteur Kavinsky. Simon est parti poser plus de questions à son département à l’université…

— C’est pas croyable…

— Quand j’ai trouvé ça, j’ai pensé qu’il était temps d’en avertir le chef…

— En effet, il était grand temps. Mais à quoi pensiez-vous, Maxwell ? 

Adam leva les yeux vers son supérieur. La colère qu’il pouvait y lire raviva la honte qu’il ressentait déjà.

— Je…

— Depuis le temps que nous travaillons ensemble, vous ai-je une seule fois prouvé que vous ne pouviez pas me faire confiance ?

— Monsieur, je… 

Milern se leva avec un mouvement d’humeur.

— Mais bon sang, Maxwell !

— La semaine dernière, dans votre bureau, monsieur ! Vous m’avez clairement demandé de freiner sur l’affaire Smithen !

— Je vous ai demandé de freiner sur l’affaire Smithen ?! Moi ?! Vous souvenez-vous au moins qui était dans ce putain de bureau, inspecteur Maxwell ?!!

— Oui, vous, l’adjoint au maire et une autre huile du ministère de la défense ! Croyez-vous que ce n’était pas assez clair ?

— Et jamais il ne vous est passé à l’esprit que je cherchais à vous épargner ?!

— Non, monsieur, désolé mais ce n’est pas l’impression que j’ai eue ! 

Les deux hommes se faisaient face à présent, se toisant du regard, presque poitrine contre poitrine. Adam ne pensait plus à la hiérarchie, il ne pensait plus au mentor, il ne pensait plus à l’ami. Il ne pensait qu’à ce qu’il avait pris comme une trahison, une marque de faiblesse de cet homme qu’il pensait être incorruptible et qui s’était laissé intimider par les politiciens.

À sa grande surprise, Milern éclata de rire.

— Maxwell, j’ai toujours su que vous étiez un Pitbull… 

Adam fut un instant désarçonné. Assez de temps pour que Milern s’empare de son poignet et le maintienne d’une main ferme.

— Vous aussi vous commencez à avoir des visions, c’est ça ? 

Adam tenta de reculer, comme s’il avait été brûlé au fer mais Milern tenait bon. Il regarda Jim qui tourna la tête pour éviter de croiser son regard. Il avait l’air tellement malheureux. Que se passait-il ? Son intuition lui hurlait qu’un piège était en train de se refermer sur lui, qu’il ferait mieux de prendre ses jambes à son cou.

Milern tourna son propre poignet et remonta sa manche, toujours en maintenant la pression sur le poignet d’Adam. Il leva les yeux et ancra son regard dans celui de son inspecteur.

— Depuis combien de temps nous connaissons-nous, Adam ? 

Adam découvrit avec surprise un tatouage dans le creux du poignet de Milern. Un cercle. Un cercle transpercé de rayons. Milern serra plus fort et le força à le regarder.

— Depuis combien de temps, Adam ?

Adam se sentit capté par ce regard métallique et bien malgré lui il remonta le cours du temps. Milern, il avait été là pour l’aider avec Sarah… Il était là avant. Il l’avait aidé à passer son grade d’inspecteur… Oui, il le connaissait depuis son entrée dans la police…

— Essaye encore. 

Adam fronçait les sourcils. Que voulait-il dire ? Des images s’imposèrent à lui. L’accident de ses parents. Des policiers viennent lui annoncer la nouvelle… Milern. Il était déjà là…

— Encore. 

Une fête chez ses parents. Il est enfant. Lui et Jake jouent dans le jardin. Les adultes discutent. Son père discute avec un homme qui lui tourne le dos. Il se retourne. Il aperçoit son visage. Il lui sourit… Milern…

— NON. 

Milern lui lâcha le bras manquant de le faire tomber à la renverse.

— Oui, Adam… J’ai toujours été là pour toi et ton frère… Nous avons été là depuis le jour de vos naissances… À chaque époque… 

Adam manquait d’air. Il dormait encore. C’était forcément ça. Ce qu’il entendait était tout simplement impossible !

— Qu’est-ce qui se passe ? 

Les trois hommes sursautèrent en entendant la voix à demi-endormie d’Emma qui venait d’apparaître. Milern sourit et s’approcha d’elle, les yeux brillants de joie.

— C’est elle ! C’est vraiment elle… 

Elle le regarda avec un mélange de surprise, d’angoisse et d’incompréhension lorsqu’il leva deux mains tremblantes pour encadrer son visage. Cet homme, visiblement ému de la voir alors qu’elle ne le connaissait pas, avait-il perdu la raison ?

— Oui, c’est elle, il n’y a aucun doute… 

Il tourna vers Adam ses yeux humides d’émotion.

— C’est elle, vous avez su vous retrouver, la prédiction disait vrai… 

Adam contourna son supérieur, saisit Emma par la main et l’attira à lui dans un geste protecteur. Milern ne s’y opposa pas. Il sortit un mouchoir et s’épongea les yeux. Jamais il n’avait paru si vieux à Adam.

— Mais qui êtes-vous donc ?

— Tu as raison. Il est temps pour toi de savoir… Mais d’après ce que m’a raconté Jim, vous en savez déjà beaucoup… Ce qui vous aura échappé, c’est mon rôle dans cette histoire… Asseyez-vous, je vous prie. Ça risque de prendre un certain temps… 

Adam entraîna Emma à sa suite et tous deux vinrent s’installer sur le canapé. Milern se trouvait debout devant eux. Il avait retrouvé son calme et sa superbe. Il affichait un sourire énigmatique. Il ne pouvait détourner son regard d’Emma qui se sentait plus gênée que jamais. Puis il montra à nouveau son tatouage dans le creux de son poignet.

— Mes enfants, je suis un traqueur…

— Un quoi ?

— Un traqueur, un soldat, un croisé, prenez le terme qui vous conviendra le plus mais je fais partie d’une confrérie qui a eu pour mission de veiller sur vous au fil de vos vies successives.

— Pardon ?

— Notre mission n’est que de vous aider à accomplir votre destin… Adam, votre père le savait. C’est la raison pour laquelle je me suis trouvé à vos côtés tout au long de cette vie-ci. Je devais vous protéger de vous-même, jusqu’au moment du contact. Je vous le devais… Je vous le devais parce que c’est moi qui ai échoué dans votre vie précédente.

— Quoi ?

— L’attentat à la bombe de 1973. Tu as voulu empêcher ton frère. Je n’ai pas su t’arrêter. La bombe a explosé. Vous êtes morts tous les trois dans cette explosion. Moi, je n’ai eu que cette vilaine cicatrice sur la tempe. Depuis, je n’ai eu de cesse d’interpréter les signes pour retrouver vos traces. Je vous ai retrouvés toi et Jake chez tes parents. Ils savaient, Adam. Ils savaient tout. Ils savaient qu’ils en mourraient mais je leur ai fait la promesse de veiller sur vous cette fois… 

Adam se mit à trembler. Faire référence à ses parents, c’était un coup bas. Emma comprit son trouble et serra sa main pour l’encourager.

— Qui… Qui me dit que vous n’êtes pas comme elle ?... Qui me dit que vous n’êtes pas en cheville avec Ambre Kavinsky ou quel que soit son nom ou bien les frères Smithen ? Hein ? Qui me dit que si vous en savez autant, c’est parce que vous êtes de mèche avec eux, hein ?! 

Milern eut soudain l’air extrêmement fatigué. Il semblait vieux, plus vieux que son âge, comme s’il avait sur les épaules le poids de milliers d’années. Il s’assit dans un fauteuil qui leur faisait face.

— Tes soupçons sont légitimes, Adam… Car d’après ce que m’a raconté Jim, la situation est plus grave que ce que je pensais… 

Adam dévisagea Jim avec incrédulité.

— Tu lui as tout raconté ? 

Jim baissa les yeux et hocha la tête.

— Vraiment tout ?

— Oui, tout ! Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Il en sait plus que toi et moi ! On avait besoin d’être soutenus dans cette affaire et c’est notre supérieur, bon sang !

— Mais il fait peut-être partie de la machination !!! 

Tandis que les deux hommes s’invectivaient de chaque côté d’elle, Emma se leva et s’approcha de Milern. Elle le fixa avec une intensité étrange, comme si elle était en transe et vint s’agenouiller devant lui. Elle le saisit par la main et ferma les yeux. Immédiatement, son corps se mit à scintiller d’une lumière. Pas aussi forte que la veille. Une lumière douce, comme vaporeuse. Emma rouvrit les yeux et sourit au vieil homme.

— Mon bon ami. Je suis heureuse de vous retrouver. 

Milern ouvrit la bouche comme s’il manquait d’air et des larmes de joie coulèrent sur ses joues.

— Ma reine. C’est à moi de m’agenouiller pas à vous…

— Restez assis… Maintenant que vous êtes là, je sais que rien ne pourra m’arriver cette fois…

— C’est notre dernière chance…

— Ensemble, nous y arriverons… Tous ensemble.

— Tous ?... Mais ils ne sont pas prêts…

— Vous venez de le dire, nous n’avons pas le choix. Ils doivent savoir… 

La luminosité s’estompa. Emma cligna des yeux. Elle ne comprenait visiblement pas comment elle était arrivée là. Adam l’aida à se relever et la serra contre lui. Milern leva les yeux vers eux, laissant la lassitude reprendre le dessus.

— Je crois que vous feriez bien de vous asseoir… Ma reine m’a ordonné de vous parler… Je crois en effet qu’il est temps… Je sais qui est celle qui se fait passer pour le docteur Kavinsky…

— C’est vrai ? Mais qui est-elle ?

— Son nom vous importera peu… 1066, ça vous dit quelque chose ?

— L’invasion Normande…

— Et vos premiers souvenirs. Votre première vie, n’est-ce pas ?

— C’est ce que nous avons établi avec Jake et Ambre, enfin…

— C’est aussi la fin du monde Saxon et des mystères qui caractérisent cette époque, un monde à moitié perdu dans l’oubli et l’obscurité parce qu’on a cherché à effacer ce qu’il représentait. Emma est la dernière princesse Saxonne et la détentrice des secrets de notre passé. Elle n’en a aucune mémoire mais si elle a eu l’occasion de renaître treize fois, c’est que de grands mages de mon ordre ont tout mis en œuvre pour lui donner cette chance. Car les forces de l’oubli sont puissantes et cherchent à éradiquer notre culture pour la fin des temps. Cette femme qui se fait passer pour Ambre Kavinsky fait partie de cette secte ésotérique qui pense qu’Emma doit être détruite pour que nos secrets tombent à jamais dans l’oubli. Pour protéger Emma, nous avions désigné quatre de nos meilleurs soldats mais l’invasion Normande a eu raison de leur vie. Nous n’avons donc eu d’autre choix que de désigner quatre autres champions parmi les envahisseurs. Quatre notables Normands, qui ont prêté serment de lier leurs vies à notre princesse. Mais c’était sans compter sur les forces obscures qui vous ont maudits à vivre ensemble et vous entre-tuer soit en essayant de tuer Emma, soit en la sauvant. Nos mages ont tenté de contrecarrer le sortilège en vous donnant treize chances. Autant de chances que nécessaire pour atteindre la vérité céleste. Nous ne devions en aucun cas intervenir pour vous rappeler votre passé. Ma reine vient de me donner l’autorisation de faillir à ma parole en vous dévoilant ce mystère. Mais maintenant il faut tous vous réunir. Les quatre descendants des chevaliers parce que si nous échouons dans cette vie, alors, ce sera la fin…

— Mais qui sont ces quatre hommes ?

— Toi, Jake… et les frères Smithen…

— Quoi ? Les frères Smithen ? Mais ce sont eux qui cherchent à la tuer !

— Ils ne cherchent pas à la tuer… C’est pour ça que j’ai cherché à freiner ton enquête. Ils n’ont cherché qu’à la protéger… La protéger contre cette femme qui se fait passer pour Ambre Kavinsky… 

Chapitre XIV

Simon descendit les quelques marches du perron en allumant sa cigarette. Il n’avait jamais vu une fille plus idiote que la secrétaire d’Ambre Kavinsky. Elle ne bossait pour elle que depuis trois mois et elle semblait avoir une peur bleue de sa patronne. Elle était incapable de lui fournir une adresse ou un numéro de téléphone. Elle ne savait pas qui elle devait appeler en cas d’urgence. Elle n’avait même pas les coordonnées de la personne qui avait tenu son poste avant elle. Simon était persuadé qu’elle ne comprenait pas un mot sur quatre qu’il employait. Il était à présent convaincu que c’était justement pour cette raison qu’elle avait été engagée. Une fille plus compétente aurait pu devenir curieuse et c’était de toute évidence ce que le docteur Kavinsky avait cherché à éviter.

Il tira une longue bouffée sur sa cigarette et fut ébloui par un éclat de lumière. Il regarda dans sa direction, ne vit rien. Rien qu’un groupe d’étudiants en train de traverser le parc. Il tira une dernière fois sur sa cigarette et l’écrasa. Il aurait peut-être plus de chance au siège de l’université. La visite de la maison d’Ambre le matin même n’avait rien donné. Rien de compromettant, rien qui ne puisse les mettre sur une piste. En dehors des pièces principales, la maison était meublée comme une maison témoin. Aucuns papiers personnels, pas de factures, pas de relevés de banque, rien. Cette maison appartenait bien à Ambre Kavinsky. Enfin, celle qui était morte aux États-Unis. Pas celle qu’ils avaient rencontrée. La curiosité de Simon était piquée. Elle avait tant de charisme, d’aplomb. Il se félicitait de pouvoir démasquer les menteurs à cent lieues, mais elle, il ne l’avait pas vue venir. Encore plus douée que les menteurs professionnels de son quartier. Il marchait d’un pas alerte vers le bâtiment administratif quand son intuition le força à se retourner. On l’observait. Se pouvait-il qu’il ait été repéré par un des jeunes de la bande à Farmhill ? Ils étaient bien loin de l’école mais on ne savait jamais. Au pire, il pourrait toujours raconter qu’il était en chasse pour trouver de nouvelles filles.

Un nouvel éclat. Un flash ?

Cette fois il eut juste le temps de voir le mouvement d’une silhouette se cacher derrière un mur. On l’avait non seulement repéré mais on le suivait. Et pas vraiment discrètement. Il avait eu le temps d’apercevoir un manteau noir et des boucles blondes. La meilleure des choses était de faire croire qu’il n’avait rien vu. Il continua à avancer. Il entendit des pas marteler le béton. Elle portait des talons. Il faudrait repasser pour une filature efficace. Ça sentait l’amateurisme à plein nez. Il tourna brusquement dans une ruelle entre deux immeubles et comme il s’y attendait, il l’entendit accélérer le pas. Il n’eut qu’à attendre bien sagement qu’elle se pointe, il lui fit une clé de bras et la plaqua violemment contre le mur. Elle se débattit mais il resserra son emprise sur son bras jusqu’à lui arracher un cri de douleur.

— Aow !! À l’aide ! Appelez la police !

— C’est moi la police, ma jolie, on peut savoir pourquoi tu prends des photos ?

— Violence policière contre la presse ! Vous aurez des nouvelles de mon avocat !! 

Simon éclata de rire. Ça sonnait tellement cliché. Elle devait avoir trop regardé de séries policières.

— Parce que vous êtes la presse ?

— Journaliste et ce que vous faites là c’est de l’obstruction à mon enquête ! Aow ! Vous me faites mal ! 

Elle profita du fait que Simon relâche un peu son emprise pour lui enfoncer son talon aiguille dans le pied et lui donner un coup de coude dans les côtes. Il se plia en deux et la lâcha, elle se retourna, lui décocha un coup de genoux dans l’entrejambe et un revers de sac dans le nez avant de piquer un sprint vers le parc en hurlant au viol.

Si elle ne lui avait pas fait si mal, Simon aurait éclaté de rire. Cette fille était cinglée et ne manquait pas de culot. Quand deux types apparurent pour s’occuper du cas du présumé violeur, il se redressait à peine et sortit sa carte de police. Les deux types s’écartèrent immédiatement de lui comme s’il avait la peste. Il regarda où se trouvait la fille. Avec ses talons hauts, elle n’était pas bien loin et même avec un entrejambe en compote, il la rattraperait bien vite. Il se lança à sa poursuite. Chaque foulée était douloureuse, elle n’y avait pas été de main morte. Elle se rendit compte qu’il était à ses trousses et cria de plus belle. Il leva sa carte de police bien haut pour qu’on ne se mette pas au travers de son chemin et très vite il saisit l’arrière de son manteau. Elle fut ralentie le temps de dénouer la ceinture de son trench et il se retrouva bientôt avec le manteau dans les mains alors qu’elle avait repris sa course. Il accéléra et cette fois il la ceintura. Elle se débattit en hurlant de plus belle. Alors que des passants s’attroupaient autour d’eux, il fut forcé de hurler plus fort qu’elle.

— Police ! Vous êtes en état d’arrestation ! 

Et au fond de lui, il pria pour que personne ne le reconnaisse et ne rapporte cet incident à Farmhill car, dans ce cas, c’était la fin de leur enquête. Tout ça à cause d’une fille un peu trop curieuse. Il serra plus fort et, cette fois, il ne fit pas l’erreur de relâcher sa prise. Elle fut forcée de se calmer. Il lui passa les menottes et l’entraîna avec lui jusqu’à la voiture. Il ouvrit la porte et la poussa à l’intérieur sans ménagement. Elle rebondit sur le siège arrière, tenta d’ouvrir la portière de l’autre côté mais elle était verrouillée, puis donna des coups de pied en avant mais il lui bloqua les jambes.

— Mais vous avez bientôt fini, oui ?!

— Je veux un avocat !

— Brutalité contre un agent de police dans le cadre de ses fonctions, ça, ça peut vous coûter cher !

— C’est encore la presse qu’on cherche à museler !

— C’est ça ! Faut arrêter de regarder la télé ma petite !

— Hey, c’est mon sac ! Vous n’avez pas le droit ! 

Simon ouvrit le sac et trouva un portefeuille.

— Elizabeth Granger ? Étudiante ? Je ne vois pas de carte de presse…

— Je suis étudiante en journalisme, ça vous va ?! 

Il trouva également un appareil photo numérique qu’il mit en marche.

— Hey ! C’est personnel !! 

Il regarda les photos prises. Lui dans la rue, à la sortie de l’université. Il sourit. Il était plutôt photogénique, pas de doute là-dessus. Puis son sourire s’effaça. Des photos plus sombres. Des photos de soirée, de jeunes femmes en positions lascives, d’hommes enivrés. Puis des visages plus connus. Shirley Sands dans les bras de trois hommes. Farmhill et Holloway qui descendent un escalier. Lui et Jim en leur compagnie. Merde. Ce qu’il craignait était arrivé. Cette fille en savait bien trop sur lui à présent et pouvait faire tout capoter. Il devait l’emmener au poste…

— Mais qui êtes-vous ?

— Et vous ? Qui êtes-vous ? Vous êtes flic ou vous êtes un petit proxénète des quartiers sud ?

— Comment êtes-vous au courant ? Vous bossez pour Farmhill ? 

Elle éclata d’un rire méprisant.

— Moi ? Bosser pour ce connard ? Vous me prenez pour une de ses putes ?

— Les photos ?

— Je vous ai dit que j’étais journaliste !

— Étudiante en journalisme, d’après vos papiers.

— Ouais et alors ?! Cette histoire c’est le scandale qui me donnera le prix Bastiat et m’ouvrira les portes des plus grands journaux du monde !

— Mais qu’est-ce que vous savez sur cette histoire au juste ?

— Ça ne vous regarde pas, c’est mon enquête ! 

Il continua à faire défiler les photos. Des photos de rue essentiellement. Elle avait suivi les différents protagonistes dans leurs déplacements. Il y avait aussi des photos d’Ambre Kavinsky. Pourquoi enquêtait-elle sur le docteur ? Elle savait des choses qu’ils ne savaient pas. Il s’arrêta sur une photo qui lui fit froid dans le dos. Cette fille il la connaissait bien. Il avait fait partie de l’équipe qui l’avait sortie de la rivière. Mais sur cette photo elle n’était pas pâle et bouffie par son séjour dans la Tamise. Elle était fraîche et jolie. Elle souriait à la vie. Elle pensait vivre un conte de fées.

— Comment vous connaissez cette fille ? 

Il vit le visage de la fille se décomposer et il comprit. La victime s’appelait Lucy… Lucy Granger… 17 ans… Famille recomposée. La mère était partie refaire sa vie du côté de Sheffield où la petite avait été recrutée dans l’école deux ans plus tôt. La mère avait quitté le foyer avec la plus jeune. L’aînée était restée avec son père à Londres…

— C’est votre sœur…

— Rendez-moi cet appareil, vous n’avez pas le droit, c’est de la violation de vie privée !

— Vous vous rendez compte que ce que vous faites est dangereux ?

— Je me rends surtout compte que vous, la police, vous ne savez pas où vous mettez les pieds !

— Nous faisons tout notre possible pour trouver les assassins de votre sœur, mademoiselle Granger…

— Mais bougre d’imbécile, vous ne cherchez même pas au bon endroit !! 

Son visage était déformé par la fureur et le mépris. Il n’était pas depuis assez de temps dans la police pour avoir dû annoncer la mort d’un proche à une famille et savoir que la jeune fille qui se tenait à ses côtés était la sœur de la fille qu’ils avaient repêchée…

— Si on se calmait, hein ? On reprend tout à zéro. Je vous retire les menottes et on va boire un café ensemble. Je vous dis ce qu’on sait. Vous me dites ce que vous savez. Ça sera plus constructif que de chercher la vérité chacun dans notre coin, vous ne pensez pas ? 

Elle le foudroya encore une dernière fois du regard avant que la raison ne s’impose à elle. Il n’était pas son ennemi. Il avait sincèrement envie de l’aider. Elle serra les lèvres, détourna le regard et hocha la tête.

— C’est bon… Mais rendez-moi mon appareil… 

Il sortit ses clés et la libéra. Elle lui prit l’appareil des mains d’un geste brusque, l’éteignit et le rangea dans son sac. Puis releva la tête vers lui.

— Je crois que j’ai déjà pas mal salopé votre couverture, non ?... On ferait mieux d’aller chez moi pour discuter, vous ne croyez pas ? 

Ce fut au tour de Simon de hocher la tête. Elle s’installa à l’avant, à ses côtés et le guida jusqu’à un petit appartement dans le quartier de Camden, au troisième étage, sous les toits. Ils n’échangèrent pas un seul mot. Elle avait l’air très nerveuse. Elle le laissa entrer en premier dans son petit studio. Le cœur de Simon se serra. La pièce était recouverte de photos. Pour la plupart des photos de sa sœur. Des photos d’avant. Des photos d’après. Des photos de perdition. Une dégringolade dans la spirale de l’autodestruction. Simon comprenait pourquoi Elizabeth en était là. Elle n’avait pas su l’aider quand elle était vivante. Aujourd’hui, elle ne s’arrêterait pas avant d’avoir vengé sa mort.

— Je n’ai plus de café…

— Un thé, ça sera très bien… 

Elle brancha la bouilloire électrique sur le meuble qui lui servait à faire la cuisine. Une seule pièce et une salle de bains, le tout pouvait tenir dans un placard de la maison des Farmhill. Les victimes étaient toujours du même côté du compte en banque…

Elle versa l’eau chaude sur un sachet, dans un mug qu’elle lui tendit et vint s’asseoir sur le sol en face de lui.

— Je suis désolée, j’aurais dû venir vous voir avant… J’aurais dû venir vous dire que vous n’étiez pas sur la bonne route…

— Qu’est-ce qui vous fait croire ça, Elizabeth ?

— Betty. Elizabeth, c’est pour quand je gagnerai le prix Pulitzer…

— Qu’est-ce qui vous fait croire ça, Betty ?

— Lucy… Lucy n’était pas une fille naïve, inspecteur… 

Comment lui dire à présent qu’il n’était pas inspecteur et encore moins sergent. Qu’il n’était qu’un simple agent qui jouait dans la cour des grands ?

— Appelez-moi Simon…

— Lucy n’était pas naïve… Elle avait vu juste dans le jeu de cette bande de gosses de riches… On avait repris contact depuis son retour sur Londres. Elle était heureuse comme une folle d’avoir été choisi dans cette école, mais elle était surtout heureuse de pouvoir se rapprocher de moi et papa, sans le dire à maman… On se voyait en cachette. Une fois par semaine… Elle venait ici. Et on parlait des heures… 

Sa voix se brisa.

— Elle les avait vus venir de loin, mais elle s’en foutait… Parce qu’on lui avait fait croire qu’elle méritait d’en passer par là… Parce que son salopard de beau-père lui avait fait croire que c’était tout ce qu’elle valait…

— Vous voulez dire qu’il…

— Ça, jamais ma connasse de mère n’acceptera de le reconnaître. Je ne comprends pas qu’elle ait pu quitter mon père pour cette loque humaine et jamais je ne pourrai lui pardonner d’avoir entraîné Lucy là-dedans… Alors vous comprenez qu’être choisie pour le projet Cendrillon, c’était comme la fin d’un cauchemar pour elle… Jusqu’à ce qu’elle tombe sur Farmhill et sa clique…

— Elle a participé à la cérémonie ?

— Oui… 

Elizabeth ne put retenir ses larmes et elle les écrasa rageusement d’un revers de la main.

— Je… Je n’ai rien pu faire pour l’en empêcher. On s’était disputées et elle était partie en claquant la porte, en hurlant qu’on lui avait appris à être la meilleure suceuse de bites de toute l’Angleterre et qu’elle gagnerait cette compétition… 

Elle se recroquevilla et fut secouée de sanglots. Simon, bouleversé, se leva et alla la rejoindre. Il la prit dans ses bras.

— Je suis désolé… 

Et il l’était. Il avait lui aussi connu son lot de misère sociale dans le quartier où il avait grandi. Il en avait entendu des filles parler avec un vocabulaire aussi cru. Le pire c’est qu’elles pensaient vraiment compter aussi peu dans la hiérarchie de ce monde pourri. Elizabeth releva la tête et lui fit face.

— Je n’ai pas eu de nouvelles d’elle pendant cinq semaines. Quand elle est enfin revenue, elle était méconnaissable. Elle disait avoir fui l’école et trouvé refuge avec des potes. Elle gagnait sa vie en faisant des passes pour quelques livres. Mais vous savez ce qui était pire ? C’est qu’elle avait l’air heureuse… Elle faisait le tapin mais elle était libre… Et elle avait rencontré cette femme… Elle lui avait parlé d’autres dimensions de notre existence, que notre corps n’était qu’une enveloppe et qu’elle ne comptait guère. Elle allait pouvoir reprendre ses études. On lui proposait une place à l’université de parapsychologie…

— Le docteur Kavinsky ?

— C’est la dernière fois qu’elle est venue ici. Ensuite, elle a vraiment changé. Elle avait peur, elle ne répondait pas à mes appels. Elle m’évitait quand je cherchais à la voir. Elle a essayé d’entrer en contact avec vous, avec la police… Quelques jours après, on repêchait son corps dans la Tamise… Ce n’est pas Farmhill qui l’a tuée… C’est cette femme ! C’est Ambre Kavinsky ! 

Elle s’écarta de lui et se releva, se mit à faire les cent pas.

— Et vous, vous faites quoi ? Vous allez la chercher ? Vous lui demandez son aide ? Vous bossez avec elle sans comprendre qui elle est vraiment ? Soit vous êtes très cons, soit vous êtes aveugles…

— On a peut-être été un peu des deux, Betty… 

Elle s’arrêta devant lui, les mains sur les hanches, comprenant qu’il était vraiment très malheureux de ce qu’elle venait de lui apprendre. Elle attendit en silence. Elle ne lui viendrait pas en aide.

— On a découvert cette nuit que la femme qui se faisait passer pour le docteur Kavinsky n’était pas celle qu’elle prétendait être. 

Elizabeth ouvrit de grands yeux, n’osant pas croire ce qu’elle venait d’entendre.

— Vous l’avez arrêtée ?

— Elle a filé… 

Elle ne put réprimer un rire narquois.

— Vous êtes vraiment pitoyables. 

Ils le méritaient, Simon en était conscient.

— Qu’est-ce que vous comptez faire maintenant ?

— Je ne sais pas…

— C’est donc ça, la grande police de la Met ? 

Il ne pouvait l’empêcher de déverser son fiel et sa déception. Il était désarmé et la première chose qu’il lui devait c’était l’honnêteté la plus totale.

— Je ne suis pas un inspecteur… Je suis un simple agent… Et je ne suis pas officiellement sur l’affaire… 

Elle en eut le souffle coupé et fut forcée de s’asseoir.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

Alors il lui dit. Il lui raconta tout, n’osant lever la tête pour croiser son regard, ayant trop peur qu’elle le prenne pour un fou. Le passage des vies antérieures surtout. Lui-même avait encore trop de mal à y croire à cent pour cent, mais ce qu’il savait c’était qu’il faisait totalement confiance à l’inspecteur Maxwell et Jim et s’ils pensaient que la terre allait s’arrêter de tourner le lendemain alors il les croirait quoi qu’il en soit. Mais convaincre une autre personne était une toute autre affaire.

Elle ne dit aucun mot, elle ne l’interrompit pas, ne se manifesta pas jusqu’à ce qu’il ait terminé. Il attendit un instant en silence mais comme elle ne disait toujours rien, il releva la tête et croisa son regard hébété.

— Je n’arrive pas à y croire… Elle vous a hypnotisés vous aussi…

— Non, Elizabeth. Vous ne comprenez pas.

— Ce que je comprends c’est qu’elle a réussi à vous faire croire à ces fadaises ! Je l’ai grandement sous-estimée.

— Elizabeth, il faut que vous rencontriez l’inspecteur. Lui, vous le croirez. S’il vous plaît, s’il vous plaît, faites-moi au moins confiance sur ça !

— Qu’est-ce que ça change, que je vous croie ou non ?

— Il faut que vous nous croyiez !

— Et pourquoi donc ?

— Parce que si vous ne me croyez pas aujourd’hui, vous allez retourner dans la rue et vous allez continuer votre enquête et comme vous êtes visiblement plus maline que nous autres, vous la trouverez et la dernière chose que je voudrais c’est qu’on repêche votre corps sans vie dans la Tamise !!! 

Il s’était levé et s’était exprimé avec plus d’affect qu’il s’en serait cru capable.

— Est-ce que ça changerait beaucoup de choses pour vous ? Vous devez en voir souvent des cadavres ? 

— Oui, ça changerait beaucoup ! Parce que, non, je n’en ai pas vu tant que ça des cadavres et, oui, je me sens coupable de la mort de votre sœur, même si je n’en suis pas personnellement responsable et vous êtes là devant moi, et… Et votre chagrin me parle, et… Et je vous aime bien et je ne veux pas qu’il vous arrive quoi que ce soit !!! 

Il avait parlé ? Il avait vraiment dit ces choses à voix haute ? Putain, pourquoi n’existait-il pas de télécommande pour effacer les mots qu’on venait de prononcer. Non seulement, il avait l’air d’un incapable mais maintenant, il avait l’air d’un con. Il se prit la tête entre les mains et gémit de sa stupidité. Il ne la vit pas s’approcher et se poster devant lui. Elle lui mit une main sur l’épaule, il leva la tête et croisa son regard.

— Vous jurez que vous ne vous foutez pas de ma gueule ?

— Je jure que tout ce que je vous ai dit est vrai !

— … Alors je veux bien le rencontrer, votre inspecteur.

Son cœur bondit dans sa poitrine. Elle lui sourit et il bondit une seconde fois. S’il ne se connaissait pas aussi bien, il croirait qu’il était en train de craquer pour cette fille. Il sortit son téléphone portable et appela Jim. Il échangea quelques mots, dans un état second, trop conscient qu’elle suivait chacun de ses mouvements, écoutait chacun de ses mots. Il raccrocha. Elle lui sourit à nouveau. Elle était magnifique.

— Ils nous attendent. 

Elle n’hésita pas, saisit son sac et attendit qu’il bouge. Il descendit jusqu’à sa voiture, fit le trajet sans s’en rendre compte, faillit brûler deux feux alors qu’il jetait des regards obliques vers elle. Elle ne sembla pas remarquer sa maladresse et ne détourna pas un instant son attention de la route.

À peine arrivés, Simon remarqua Jim qui l’attendait devant la porte de l’immeuble. Il s’avança vers eux avant même que Simon ait coupé le moteur. Elizabeth sortit la première. Jim se dirigea vers elle et lui tendit la main d’un air affable mais tendu.

— Mademoiselle Granger ? Sergent Saunders. Je fais partie de l’équipe chargée d’enquêter sur la mort de votre sœur. 

Elle le toisa d’un regard froid et ne saisit pas sa main.

— Je suis ici pour rencontrer l’inspecteur. 

Jim sourit aimablement et retira sa main, gêné.

— Vous nous autorisez une petite minute ? 

Et avant même qu’elle ne réponde, il fit le tour de la voiture pour entraîner Simon à quelques pas de là. Il se pencha à son oreille et se tourna pour qu’elle ne les entende pas.

— Tu as perdu la tête ?

— Quoi ?

— Impliquer la famille de la victime ? C’est la dernière des choses à faire !

— Mais je ne l’ai pas impliquée, c’est elle qui m’est tombée dessus !

— Tu sais ce qui se passe là-haut ? C’est à peine croyable ! Le chef… Oui, le superintendant Milern… Il vient de… nous faire une révélation : les frères Smithen ne seraient pas mêlés à cette histoire sordide et c’est la raison pour laquelle nous n’arrivions pas à établir de lien direct avec eux, en fait ce serait…

— Ambre Kavinsky ? Je sais, cette fille l’a découvert !

— Quoi ?!

— Elle n’est pas que la sœur de la victime. Elle est étudiante en journalisme et elle a enquêté. Elle dispose d’infos qui nous seront utiles !

— Une journaliste ? Tu as perdu la tête ?!! Tu sais comme moi que cette histoire dépasse les frontières de la réalité !! On va tous passer pour des illuminés et on va se faire virer de la police ! Elle ne comprendrait pas !

— Je ne comprendrais pas quoi ? 

Les deux hommes sursautèrent. Elle se trouvait juste derrière eux. Jim fulmina.

— Ça vous arrive souvent d’écouter aux portes ?!! 

Elle sourit et dit d’une voix innocente.

— Je ne vois pas de porte… 

Jim serra les poings et tenta de se contrôler mais elle lui coupa la parole avant qu’il ne puisse ajouter quoi que ce soit.

— Ce n’est peut-être qu’une affaire de plus pour vous, sergent, mais pour moi, il s’agit de ma vie. C’était ma sœur et vous aurez beau faire autant de messes basses dans votre coin, vous ne m’empêcherez pas de chercher la vérité de mon côté, alors soit nous mettons nos informations en commun ou je repars à la recherche des coupables toute seule…

— Mais c’est dangereux ! C’est la raison pour laquelle les familles des victimes ne doivent pas être impliquées !

— Je suis déjà impliquée ! Bon, je vois que je n’ai définitivement rien à attendre de vous. Tu m’as fait perdre mon temps, Simon. Salut ! 

Et elle tourna les talons. Alors qu’elle s’éloignait d’un pas alerte, les deux hommes se regardèrent d’un air interloqué. Enfin, plus Jim que Simon qui, lui, souriait d’un air béat. Jim lui décocha un coup de poing sur l’épaule.

— Mais qu’est-ce que tu attends ?! Rattrape-la !

— Ah non, ça, c’est ton problème. C’est toi qui l’as vexée, c’est à toi de lui courir après.

— On peut dire que tu sais nous ramener les emmerdes, toi !

— C’est pas ce que tu disais hier soir…

— On en reparlera, agent Baker. Ne crois pas que tu vas t’en tirer aussi facilement… Mademoiselle ! Mademoiselle, attendez ! 

Jim la rattrapa facilement. Trop facilement. Simon comprit qu’elle n’avait aucune intention de partir trop loin. Elle était maline. Très maline. Il adorait cette fille.

Il vit son visage fermé alors que Jim s’empêtrait dans de maladroites excuses. Elle tourna son regard une fraction de seconde vers lui et il vit le coin de sa lèvre remonter imperceptiblement. Simon ne put réprimer un éclat de rire. Jim se tourna vers lui et le foudroya du regard. Enfin, elle parut accepter ses excuses et ils revinrent vers lui.

— Je lui ai proposé de rencontrer l’inspecteur Maxwell et le Superintendant Milern. Mademoiselle Granger peut nous être utile en ce qui concerne notre enquête pour rechercher Ambre Kavinsky et comprendre ce que Farmhill et sa troupe ont à voir avec tout ça. Pour le reste… On verra au fur et à mesure, ça vous va ? 

Elizabeth esquissa un sourire d’assentiment.

— Donnez-moi une minute, que je les prévienne… 

Il s’écarta et sortit son téléphone portable. Il prit soin, cette fois, de bien s’éloigner et de parler à voix basse pour qu’on n’entende pas ses paroles. Simon reporta son attention sur Elizabeth.

— Vous obtenez toujours ce que vous voulez comme ça ?

— C’est un des atouts d’une grande journaliste, non ?

— Vous êtes plutôt douée.

— Et vous n’avez encore rien vu. 

Son sourire sincère le déstabilisa. Il fut tiré de ses contemplations par Jim qui refermait son portable.

— C’est bon. On peut monter. 

Ils suivirent Jim. Simon vit Elizabeth se renfermer. Elle était tendue. Elle avait beau jouer les femmes fortes, il savait qu’elle angoissait à l’idée de rencontrer ses supérieurs. Elle ne pourrait plus faire marche arrière. Jim ouvrit la porte et les laissa entrer. Milern, Adam et Emma se trouvaient dans le salon. Milern debout près du téléviseur. Adam et Emma assis sur le canapé, main dans la main, à moitié vêtus, visiblement à peine sortis du lit. Elizabeth s’immobilisa dans l’entrée. Jim passa à côté d’elle en la bousculant légèrement et rejoignit le couple sur le canapé. Simon se rapprocha d’elle pour la soutenir moralement et fit les présentations. Elle hocha la tête pour saluer chacun d’entre eux. Seul Adam se leva pour lui serrer la main. Un silence pesant s’installa ensuite, si bien que Simon se sentit obligé d’enchaîner.

— Elizabeth avait compris avant nous qu’Ambre Kavinsky n’était pas claire dans cette histoire, elle la suivait en cachette… Tu veux bien leur montrer les photos ? 

Elizabeth inspira profondément et hocha la tête. Elle sortit son appareil numérique de son sac et le tendit à Adam qui s’en empara et alluma l’appareil. Alors qu’il faisait défiler photo après photo, Simon résumait ce qu’elle lui avait raconté. Elizabeth, la gorge nouée, ne dit pas un mot. Emma ne la quittait des yeux que pour jeter un regard aux photos. Elle leva vers elle des yeux embués de larmes.

— Vous étiez la sœur de Lucy ? 

Elizabeth hocha la tête et répondit d’une voix rauque.

— Et vous étiez sa prof de littérature, c’est ça ? 

Emma ferma les yeux et une larme coula sur sa joue.

— Elle vous aimait beaucoup… 

Emma rouvrit les yeux de surprise. La jeune fille lui sourit, elle aussi au bord des larmes. Elle reporta son attention sur Adam.

— Bon, toujours est-il que vous avez fait fuir le docteur Kavinsky, mais je suis persuadée qu’elle ne pouvait pas agir seule. J’ai découvert qu’un autre point commun unissait les victimes, c’est qu’elles étaient toutes inscrites à un atelier volontaire dans leur école. Un atelier qui s’appelle Connaissance de soi et de son intériorité. Un atelier proposé par le département de parapsychologie de l’université que dirigeait le docteur Kavinsky à titre gratuit et qui se déroulait le dimanche une fois par mois. Et cet atelier était mené par le docteur Kavinsky elle-même. Je sais que Lucy y allait. J’en ai retrouvé des traces dans son Facebook. Les filles avaient le choix entre ça ou aller à l’église. Inutile de préciser que cet atelier était très demandé… 

Adam se tourna vers Emma.

— Tu savais ça ?

— Non, aucun professeur ne travaille le dimanche…

— Toujours est-il que je me suis inscrite à la fac de parapsycho quand j’ai voulu me rapprocher de ma sœur. J’ai rencontré des filles qui allaient à l’atelier. Elles profitaient de leur temps libre du mercredi pour venir à la fac suivre plus de cours. Des cours sur l’ésotérisme…

— Comment saviez-vous qu’elles faisaient partie de l’école ?

— Parce que je les avais déjà vues chez Farmhill.

— Vous êtes déjà allée chez Farmhill ?

— Vous savez, le milieu étudiant est toujours un peu le même quand on a des relations. Et l’école de journalisme vous aide à avoir pas mal de relations, c’est la base du métier. Tous ces fils à papa ne cherchent qu’une chose, avoir la presse dans leur poche pour éviter qu’elle ne soit trop curieuse sur leur compte une fois qu’ils auront les rênes de l’entreprise, alors on courtise les jeunes journalistes, on leur fait des cadeaux, on cherche à les séduire. Si cette histoire n’était pas arrivée, jamais je n’aurais accepté leurs invitations. Mais pour Lucy, pour obtenir des infos, j’ai accepté. Je suis allée à leurs petites sauteries pendant quelques semaines dans l’espoir de croiser Lucy… Puis quand on a retrouvé son corps, je me suis dit que je lui devais de continuer mon enquête. Ils n’allaient tout de même pas s’en tirer à si bon compte… C’est là que je vous ai repérés, vous sentiez le flic à cent pas… 

Jim et Simon échangèrent un regard inquiet. Si elle les avait aussi facilement dévoilés, alors il n’était pas étonnant que Farmhill ait eu des doutes. Elle repéra leur échange et enchaîna.

— Ne vous inquiétez pas, ils ont eu des doutes en effet, mais le numéro de Simon hier soir les a impressionnés. Ils sont persuadés que vous êtes de petits proxénètes qui cherchent à se faire une place dans leur monde…

— Petits proxénètes ? 

Simon n’avait pu réprimer un ton indigné. Il avait donné de son mieux pour donner l’apparence d’un criminel plus important.

— L’important c’est qu’ils ne pensent plus à vous en tant que flics, non ? Je peux vous aider… Ils cherchent à en savoir davantage sur vous. On pourrait faire quelques photos, des mises en scènes, quelque chose de compromettant, que je pourrais leur donner… Ils ne peuvent pas savoir que nous sommes de mèche.

— À part si quelqu’un a assisté à notre altercation musclée du parc tout à l’heure…

— Je pourrais toujours dire que vous m’avez repérée et tenté de me faire effacer mes photos ? Ton interprétation du policier n’était pas franchement convaincante, Simon.

— Mais, je suis policier !

— Le coup du caïd marche beaucoup mieux… 

Il comprit par son petit sourire qu’elle ne cherchait qu’à le faire enrager. Adam finit de regarder les photos, éteignit l’appareil et le rendit à Elizabeth.

— Vous nous proposez donc de jouer notre garantie auprès de Farmhill et sa bande ?

— Ils me connaissent depuis plus longtemps que vos deux hommes et ils pensent m’avoir à leur botte. Ils me feront confiance. Je peux remonter au docteur Kavinsky par les autres filles, et, avec l’aide de Simon et de votre sergent, on peut remonter la filière de leur sordide affaire. 

Le silence s’installa. Ils étaient tous pendus aux lèvres d’Adam, attendant son verdict.

— Elle peut bosser avec nous. 

Elizabeth laissa échapper un soupir de soulagement. Jim se redressa, incrédule.

— Mais Adam, c’est dangereux ! On ne peut pas prendre le risque d’entraîner une civile dans cette affaire ? Cette enquête n’est même pas officielle ! 

Tous se tournèrent vers Milern qui haussa les sourcils.

— Pas officielle ? Si quelqu’un le demande, je préciserai que vous êtes sur cette enquête sous mes ordres. 

Adam leva vers son mentor un regard de gratitude.

— Merci, monsieur… Simon, Jim, Elizabeth fait maintenant partie de notre enquête. Emmenez-la chez mon frère. Ce sera notre nouveau QG. Mettez-la au parfum de tout ce que nous savons. Organisez la petite séance de photos compromettantes et retrouvez-moi la trace de celle qui se fait passer pour Ambre Kavinsky…

— Mais…

— Jim… fais ce que je te dis… J’ai besoin de toi pour mener à bien cette partie de l’enquête… Moi et Emma… Nous devons nous concentrer sur… l’autre, si tu vois ce que je veux dire ? 

Jim réprima le chapelet d’objections qui lui montèrent à la bouche. Il se contenta de serrer les poings et grommeler avant de se tourner vers Adam et d’accepter dans un soupir las.

— Merci, Jim… Merci à vous trois. 

Simon comprit que ces remerciements mettaient fin à leur discussion et les congédiait. Il prit la main d’Elizabeth et se dirigea vers la porte, suivi de Jim.

En bas de l’immeuble, Jim tendit les clés de l’appartement de Jake à Simon.

— Allez-y, partez devant, je vous retrouve là-bas. Il y a un truc qui me chiffonne, il faut que je repasse chez Ambre Kavinsky.

— Mais puisque je te dis que je n’ai rien trouvé, tu ne me fais pas confiance ?

— Bien sûr que je te fais confiance, Simon. C’est juste une intuition.

— On y va ensemble alors ?

— Je ne crois pas que…

— Non, Simon a tout à fait raison, c’est une excellente idée, on vient avec vous.

— Elle compte jouer les chieuses comme ça, tout du long, ta copine ?

— La chieuse vous emmerde, sergent… 

Et sans attendre l’invitation de Jim, elle monta en voiture et referma la portière sur elle. Jim foudroya Simon du regard pour la énième fois.

— Si elle ne se fait pas buter avant, c’est moi qui la truciderai

— Hey, je n’y suis pour rien, moi !

— Ta gueule et monte ! 

La voiture s’engouffra dans la circulation et s’éloigna. Ils ne remarquèrent pas la voiture qui démarra et se lança à leur suite. Une voiture sombre. La voiture qui avait renversé Emma quelques jours plus tôt…

Chapitre XV

Respirer. Se vider la tête. Éviter de penser à tous les scénarios catastrophe qui pourraient se dérouler quand la porte s’ouvrirait. Chasser les images d’hier soir. Le visage terrifié de Jake puis la haine quand Emma était entrée. Garder espoir. Se dire que rien ne peut les séparer puisqu’ils sont frères. Qu’ils le sont depuis près d’un millénaire… Et qu’apparemment ils se sont déjà entre-tués plusieurs fois…

Non. Non, c’était justement ce genre de pensées qu’il devait écarter… Jake était sa seule famille, la chair de sa chair, le sang de son sang, une partie de lui-même. Il ne pouvait pas lui en vouloir à ce point ? Il pouvait comprendre ?… N’est-ce pas ?... Il fallait qu’il comprenne… Ils avaient été manipulés par Ambre… Aaargh ! Si ça sonnait si faux dans sa tête, ça ne pouvait qu’être pitoyable quand il essaierait de se justifier auprès de Jake…

Il avait lui-même l’impression d’être sorti du tambour d’une machine à laver après essorage. Encore tant d’éléments dont il ne mesurait pas les conséquences. Tous ses repères étaient chamboulés, les notions de bien et de mal bouleversées. Les amis d’hier l’avaient trahi, les ennemis, eux, se révélaient être leur seule chance de réussite… Les frères Smithen ? Leurs alliés ? C’était inconcevable… Devait-il faire confiance à Milern ? Après avoir été dupé aussi facilement par Ambre ? Comment savoir si lui aussi ne les menait pas en bateau ? Son sang battait sur ses tempes avec la régularité et la force d’un ferronnier, ses yeux injectés de sang le brûlaient. Et maintenant, il devait tout expliquer à Jake, alors que lui-même ne pensait pas avoir tout compris.

Emma était restée à l’appartement. Inutile de mettre de l’huile sur le feu. Il devait parler avec Jake seul à seul. Plus tard, peut-être… Puis il avait fallu arranger la visite, présenter ses excuses au personnel de l’hôpital. Pour la police en faction et ceux qui s’étaient dérangés la nuit dernière, Milern avait joué de son influence. Oui, l’inspecteur Maxwell avait bien toute sa tête et, non, il n’était pas un forcené qui mettait en péril la vie de son frère. Il avait senti des réticences mais, au bout du compte, on l’avait autorisé à rendre visite à Jake. On avait simplement tenu à préparer le jeune homme encore secoué nerveusement des événements de la veille. Alors il patientait là dans le couloir, attendant que la psychologue de l’hôpital daigne sortir et lui dire que son frère était prêt à le recevoir. Il était partagé entre l’envie d’en finir avec cette mascarade et pousser la porte, et celle de s’enfuir, de prendre ses jambes à son cou. Il était mort de trouille en fait, terrifié à l’idée que ce qui s’était passé entre eux ait définitivement brisé les liens qui les unissaient.

Replié sur lui-même, la tête dans le creux de ses mains, sa jambe droite tressautait nerveusement. L’odeur de désinfectant lui donnait la nausée. Mais que faisait donc cette satanée psy ?... La porte s’ouvrit, laissant pointer les rayons du soleil matinal dans le couloir jusqu’à l’éblouir. Son cœur s’emballa. Il n’était pas prêt. Bon sang, il n’était pas prêt !

Une ombre se plaça devant lui, elle lui parut immense, comme une divinité venue pour le passer en jugement. Il cligna des yeux. Ce n’était que la psychologue.

— Il veut bien vous recevoir… Cependant, je ne suis pas persuadée qu’il acceptera de vous parler. Il a refusé de me dire ce qui s’était passé entre vous, mais il semble vous en vouloir beaucoup. Ne vous attendez pas à un miracle… 

Et elle se disait psychologue ? Pour vous saper le moral, il n’y avait pas mieux. Est-ce qu’il y avait un organisme qui comptabilisait le nombre de suicides par spécialiste ? Elle devait, en tout cas, détenir le record. Adam se contenta de la remercier, de se lever et d’avancer vers la chambre, la gorge et les lèvres sèches. Il poussa la porte de ses mains moites. La chambre était claire, chaude et rassurante. Jake, sur son lit, était d’une pâleur spectrale. Son visage fermé fixait un point imaginaire au-dessus de sa tête.

Adam sentit le nœud dans sa gorge se resserrer encore. Il ne dit pas un mot. Tira une chaise à côté du lit et s’y installa.

Jake ne bougea pas d’un cil. Adam avança la main vers celle de son frère. Jake sursauta et l’écarta comme si ce contact pouvait le brûler. Adam se rappela que cela pouvait le renvoyer dans le passé et s’en voulu de ne pas y avoir pensé. Il sentit des larmes d’impuissance se rassembler au bord de ses paupières. Il aurait voulu hurler. Mais sa voix sortit à peine plus forte que le miaulement d’un chaton.

— Je… Je suis désolé… 

C’était con. Mais qu’est-ce qu’elle était conne cette réplique ! Tellement cliché ! On était désolé de marcher sur les pieds de quelqu’un, désolé d’arriver en retard. Mais on ne pouvait pas être désolé d’avoir mis en danger la vie de son propre frère et de lui avoir volé la femme qu’il aimait. On était mort de honte, mortifié !! Mais ce genre de réplique théâtrale n’aurait en rien arrangé la situation. Il vit Jake fermer les yeux comme s’il cherchait à le rayer de son monde. Adam avait pensé que s’il avait la possibilité de s’expliquer avec lui, tout serait beaucoup plus simple. Maintenant qu’il était là, il ne savait plus ce qu’il devait dire ou faire. Il était en train de le perdre. Il l’avait déjà perdu. Il avait perdu son petit frère. La panique enflait à chaque seconde que cette vérité s’imposait à lui… Non, il ne pouvait pas l’accepter. Il devait rassembler son courage et lui parler à cœur ouvert.

— Elle nous a piégés, Jake. Toi, moi et Emma… Ambre avait tout calculé à l’avance pour nous séparer parce qu’ensemble nous sommes plus forts. 

Jake laissa échapper un soupir de dérision. C’était cruel mais c’était toujours ça. Une réaction, c’était mieux que rien du tout.

— Elle nous a drogués !

— Je vous ai vus ! Bon sang, Adam, je vous ai vus ! De mes yeux ! Et c’était la pire de mes visions. Assister en direct à la trahison de mon frère qui m’avait juré quelques heures plus tôt qu’il n’approcherait pas cette femme tant que cette histoire ne serait pas résolue !!! 

Sous le coup de la vindicte, Jake avait voulu se relever et grimaça en plaçant une main sur sa cicatrice. Il retomba lourdement sur l’oreiller.

— Tu nous as vus ?

— Oh, comme si j’étais dans la pièce avec vous !

— Je croyais que tu n’avais que des visions du passé ?

— Ambre était là.

— Et elle t’a drogué aussi ! Mais tu ne comprends donc pas que c’était justement ce qu’elle voulait ? Nous séparer ? Nous monter les uns contre les autres ?

— Comment peux-tu cacher ta lâcheté en accusant une femme comme Ambre ? Depuis le début, tu ne l’aimais pas. Peut-être parce qu’elle lisait trop clairement en toi, hein ?!

— Mais Jake ! Le docteur Ambre Kavinsky est morte ! Elle est morte depuis plus de dix ans ! Cette femme qui se faisait passer pour elle, je ne sais pas encore dans quel but mais toujours est-il qu’elle nous a amadoués pour qu’on lui fasse confiance et pour ensuite mieux nous détruire ! 

Adam sortit l’acte de décès de la vraie Ambre Kavinsky et le tendit à son frère. Jake regarda la feuille avec suspicion avant de la saisir. Il pâlit encore plus et ses mains se mirent à trembler.

— Ce… Ce n’est pas possible. 

Adam comprit qu’il venait d’entrouvrir une fenêtre qui allait lui permettre de s’expliquer. Il s’y engouffra et raconta tout ce qu’ils avaient appris depuis la veille sans laisser à Jake l’occasion de l’interrompre.

— … Elle nous a drogués, Emma et moi pour qu’on tombe dans les bras l’un de l’autre, puis elle est venue te rejoindre pour te droguer afin que tu assistes à ce que tu ne pouvais concevoir que comme une trahison. Elle avait tout organisé à l’avance. Et comme elle avait gagné notre confiance à tous, nous n’avons rien vu venir… Jake, les gamines de l’école… celles qui ont disparu… Elles suivaient toutes un cours de parapsychologie dispensé gratuitement dans leur école par nulle autre que le docteur Ambre Kavinsky. Comme ce cours était facultatif et se déroulait le dimanche une fois par mois, nous sommes passés à côté…

— Mais… C’est elle qui… C’est elle qui nous a aidés à remonter le fil de nos existences… Pourquoi aurait-elle fait cela ?

— Pour gagner notre confiance. Rien ne nous dit que tu n’aurais pas su canaliser tes visions tout seul. Par contre, elle t’a poussé jusqu’à l’épuisement et le résultat est que tu te retrouves sur ce lit d’hôpital.

— Si je me retrouve sur ce lit d’hôpital, c’est parce que tu m’as poignardé !

— Dans une autre vie !!!

— Mais c’était toi !!!

— Mais toi aussi tu as tué Emma dans une de tes vies si je ne me trompe pas !! Tu l’as fait jeter d’une falaise par les frères Smithen !! Et il me semble me rappeler t’avoir entendu dire que dans ta première vision, je me sacrifiais sur le champ de bataille pour te sauver la vie !

— Il semble que tu n’aies pas le même sens de l’abnégation dans cette vie.

— Mais put… !!!! Jake !!! 

Adam s’interrompit. Il ne devait pas céder aussi facilement à la colère. Il devait être le plus raisonnable des deux. Il s’efforça de réduire son rythme cardiaque et essuya les perles de sueur sur son front du revers de la main. Il avait les joues en feu.

— Je… J’ai… J’ai commencé moi aussi à avoir des visions… 

Jake ferma les yeux, comme en proie à une intense douleur.

— Jake ? Jake, ça va ? Tu fais un malaise ? Il faut que j’appelle une infirmière ? 

Mais Jake rouvrit les yeux et le désespoir qu’Adam y lut lui fit l’effet d’un poignard.

— Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? 

Jake rassembla ses forces. Il ressemblait au Jake à qui il avait dû annoncer la mort de leurs parents. Le Jake d’avant. Celui qui n’était pas coureur et flambeur. Il avait l’air fragile et désemparé.

— … Tu as eu des visions ?

— Oui, mais rien de très clair, toujours de la même époque apparemment. Notre première existence…

— Alors… Je suis quoi, moi ? Je ne suis plus rien…

— Quoi ? 

La voix de Jake se brisa mais il trouva le courage de continuer.

— Je suis quoi, Adam ? Toi, tu es le grand frère, tu as toujours su gérer, tu as toujours tout pris en charge, tu es inspecteur, tu es admiré par tes pairs… Moi, à côté de ça, je vivais l’existence minable d’un escroc… Ces visions, ça faisait de moi quelqu’un… Quelqu’un d’original, d’utile… Si toi aussi tu as des visions, alors je ne sers plus à rien… Je comprends qu’Emma se soit tournée vers toi… 

Ces mots eurent l’effet d’une douche glaciale sur les épaules d’Adam. Alors c’était ainsi qu’il se voyait. Un être insignifiant à côté de son héros de frère ? Un héros, lui ? Alors qu’il n’avait cessé de détruire ceux qui l’entouraient ? Ses parents, Sarah et aujourd’hui Jake ? Non, il ne pouvait pas le laisser croire ça.

— Jake, écoute-moi bien : tu es quelqu’un extraordinaire. Tu n’as pas le droit de penser le contraire. Comment peux-tu dire que je gère ma vie sans faire d’erreurs alors que je n’ai fait que ça ?! Sarah est morte à cause de mon alcoolisme, si c’est pas foirer en beauté ? Mais tu veux que je te dise une chose ? Je crois aujourd’hui que si on a tellement merdé dans cette vie jusqu’ici c’est parce qu’on ne savait pas encore où était notre place. Notre mal de vivre était dû au fait qu’on n’avait pas encore conscience de la mission qui nous attendait. Et quelle mission ! Notre dernière chance, Jake. La treizième et dernière. On n’a pas le droit de foirer maintenant… Je l’ai rencontrée, tu sais… Emma des origines. La première… Tu te souviens ? L’invasion normande ? 1066 ? C’est une princesse Saxonne, la dernière d’une lignée prestigieuse qui devait disparaître à jamais… Mais des mages avaient organisé sa protection. La protection de quatre de leurs plus vaillants guerriers… Que nous avons massacrés pendant les combats d’invasion… Oui, nous faisions partie des Normands, petit frère, tu ne t’étais pas trompé… Lorsque la paix s’est établie, les mages sont entrés en contact avec notre armée d’occupation… Elle nous a choisis pour la protéger et nous avons accepté. C’est elle qui nous a choisis, moi, toi et… Arthur et Alan Smithen…

— Quoi ?!!

— J’ai eu la confirmation par une de nos vieilles connaissances, Jake… Te souvenais-tu que le superintendant Milern faisait partie des amis de papa pendant notre enfance ?

— Quoi ? Mais qu’est ce que…

— Milern, oui… Mon chef… Il fait partie d’un ordre de ces mages qui sont censés nous protéger et nous informer au travers des âges que notre mission à tous les quatre est de protéger Emma…

— Mais les frères Smithen ont cherché à la tuer !!

— Tout comme toi et moi… C’est parce que ceux qui cherchent à la tuer ont toujours réussi à nous monter les uns contre les autres. Ils utilisent notre amour pour elle pour la retourner contre nous, jusqu’à ce que notre jalousie nous pousse à l’extrême…

— Alors… Toi… Moi… Les frères Smithen ?

— Tous unis dans le même but…

— Non, je n’arrive pas à le croire ! Mais, et le projet Cinderella ?

— Si on n’arrivait pas à établir de lien direct, c’est que justement, il n’y en avait pas… Il faut qu’on refocalise toute notre enquête dans une autre direction et cette nouvelle direction c’est Ambre Kavinsky

— C’est pas croyable…

— Comme toute cette histoire… Milern affirme qu’il était avec nous à la gare quand la bombe a explosé en 1973. Il nous a connus dans une de nos vies antérieures. Il veut s’assurer que cette fois, nous n’échouerons pas. C’est la raison pour laquelle il a décidé de nous mettre au courant de notre relation particulière à Emma, alors que cela lui avait été interdit. Il devait nous guider mais ne jamais interférer. Il a failli à sa parole parce qu’il est conscient qu’il s’agit là de notre dernière chance et que nous avons échoué jusque-là…

— On a toujours été merdiques, quoi… 

Les deux hommes échangèrent un regard complice et lâchèrent un petit rire nerveux qui détendit quelque peu l’atmosphère.

— Si je comprends bien, il n’y a pas qu’avec toi que je vais devoir lutter pour récupérer Emma, donc. Il y avait bien une raison pour qu’elle soit sur le point d’épouser le plus jeune des deux.

— Je le pense, oui…

— À choisir, je préférerais encore que ce soit toi… 

Adam sourit.

— Merci…

— Tu l’aimes vraiment, hein ? 

Adam leva les yeux et croisa le regard de son frère. C’était tellement évident maintenant. Pourquoi ne s’en était-il pas rendu compte avant ?

— Oui, Jake… C’est plus fort que moi… Je suis vraiment amoureux d’elle.

— Alors cette fois-ci, on ne la laissera pas mourir, je t’en fais la promesse… 

Il ferma les yeux pour ne pas céder à la vague d’émotions qui le submergea tout à coup et se passa une main sur le visage.

— Adam ?

— Oui ?

— Du moment que tu ne me touches pas les mains… Tu peux me prendre dans tes bras… 

Adam, qui n’attendait que cela, se pencha vers le lit et prit Jake dans ses bras. Ils étaient frères. Ils étaient du même sang. Ils étaient unis pour l’éternité et même Ambre Kavinsky n’avait pas réussi à les séparer.

— Doucement quand même… Ça fait mal… 

Adam relâcha son étreinte, confus.

— Pardon…

— Tu voudrais me rendre un service ?

— Tout ce que tu veux

— Tu peux regarder dans mes vêtements et me passer mes gants ? Les infirmières pensent que c’est une lubie et je ne peux pas me résigner à toucher cette télécommande et visionner les différents malades qui ont occupé ce lit et le côté sordide de leurs maladies. Du coup, je m’ennuie à mourir. 

Adam sourit à sa tentative de rendre la situation plus légère qu’elle ne l’était. Mais il comprenait le calvaire que pouvait être le fait d’avoir des visions involontaires. Il chercha dans le manteau de Jake, trouva les gants. Celui-ci tendit ses mains comme un chirurgien et Adam les glissa en prenant bien soin de ne pas le toucher. Il sentit Jake se détendre imperceptiblement, comme si une partie de son angoisse s’évanouissait aussi au moment où il ne risquait plus de glisser dans le passé par accident. Jake saisit alors la télécommande et alluma la télévision de la chambre sur le premier programme stupide qui se présentait et poussa un soupir d’aise.

— Aaaah, que ça fait du bien de s’abrutir un peu. 

Adam ne put s’empêcher de rire quand son frère s’arrêta sur une émission de téléréalité.

Son téléphone se mit à vibrer.

— Hey, tu sais que c’est interdit dans les hôpitaux ? 

Adam sortit le téléphone de sa poche.

— C’est un message de Milern… Il m’attend dehors dans la voiture. Les frères Smithen ont accepté de me rencontrer… 

Jake coupa le son de la télé.

— Tu crois que les deux sont conscients de cette histoire ?

— Je ne sais pas pour le plus jeune mais quelque chose me dit que Sir Arthur en sait plus qu’on ne le pense. Ça pourrait expliquer son air énigmatique et narquois quand je suis passé l’interroger.

— Et il nous aurait laissés risquer de tout gâcher avec Ambre ?

— Je ne sais pas… Je ne sais pas encore quoi penser d’eux… Mon intuition était qu’ils n’étaient pas clean dans cette histoire…

— Adam ?

— Oui ? 

Jake avait retrouvé son visage d’enfant inquiet.

— Et si elle revenait cette nuit ? 

Dire qu’il n’y avait pas pensé aurait été mentir.

— Je vais voir ce que je peux faire, mais si je ne peux pas te sortir de là avant ce soir, je te promets que je viendrai passer la nuit avec toi. Ça te va ? 

Jake hocha la tête et retrouva un peu de ses couleurs. Il reprit la télécommande et remonta le son. C’était sa façon à lui de lui dire qu’il pouvait y aller.

Adam serra son bras avec affection. Jake lui sourit et le regarda en biais.

— À ce soir, alors…

— À ce soir… 

Adam referma la porte derrière lui et se redressa. C’était comme si on lui avait enlevé un poids d’une tonne de sa poitrine. La fatigue accumulée depuis plusieurs jours, il ne la ressentait plus. Ambre avait échoué. Ils n’étaient plus isolés, montés les uns contre les autres, bientôt ils seraient tous unis, comme avant, comme lors de leur première existence. Il accéléra le pas et aperçut la voiture de Milern garée non loin de là. Emma était à l’arrière, lui laissant la place du passager à l’avant. Elle était pâle et paraissait soucieuse. Adam s’installa.

— Tout va bien ? 

Milern répondit à sa place.

— Oui, tout va bien. Ils nous attendent dans leur maison de campagne en proche banlieue. Nous ferions bien de partir maintenant si nous ne voulons pas être pris dans les bouchons. 

Adam attacha sa ceinture et se tourna pour croiser le regard d’Emma. Elle baissa les yeux. Il essaya alors de poser la main sur la sienne. Une nouvelle fois, elle l’évita et regarda droit devant elle. Face à la route, il essaya de capter son regard dans le rétroviseur. Mais rien n’y fit. Adam s’installa confortablement et n’insista pas. Il comprenait que cette démarche n’était pas facile pour elle. Elle allait faire face à celui qu’elle avait fui si peu de temps auparavant. Elle avait pensé qu’il avait essayé de la tuer mais à présent qu’elle savait qu’il n’en était rien, qu’allait-elle faire ? Elle était toujours fiancée à Alan Smithen. Allait-elle retourner vers lui comme si rien ne s’était passé entre Adam et elle ? Il sentit ses mains devenir moites.

Il repensa à l’aveu qu’il avait fait à son frère. Oui, il était tombé amoureux d’elle et cette simple pensée lui faisait mal. Pourquoi avait-il fallu qu’il la rencontre si tardivement ? Pourquoi avait-il fallu qu’elle tombe sur Smithen et non sur lui. Pourtant il n’avait pas rêvé leurs moments d’intimité. Elle l’aimait aussi… Comme au cours de ces siècles, elle les avait aimés successivement. Et Adam comprit la colère et la jalousie qu’avait pu éprouver son frère. Il avait chaud. Il baissa un peu la vitre et Milern tourna la tête vers lui. Il ne dit rien, il semblait lire en lui. Il lui sourit pour l’encourager.

— Détendez-vous, tous les deux, tout se passera bien. 

Personne ne lui répondit. Milern alluma la radio pour relâcher un peu la tension palpable. Le reste du trajet se fit sans un mot. Le quartier devint résidentiel, puis les maisons s’espacèrent avant qu’ils ne se retrouvent dans la campagne. Milern semblait savoir où il allait, il n’avait aucune hésitation. Il bifurqua sur une petite route secondaire. Ils longèrent un mur de pierre surmonté de barbelés sur quelques kilomètres avant d’arriver à un énorme portail en fer forgé. Milern enclencha son clignotant, se gara devant un interphone et appuya sur le bouton.

— Superintendant Milern pour messieurs Smithen. 

Pour seule réponse, il eut le buzz du portail qui s’ouvrit doucement devant eux.

Ils remontèrent un petit chemin sinueux bordé de hêtres centenaires et arrivèrent devant un manoir magnifique, mélange subtil de classicisme et de sobre modernité. Adam ne put s’empêcher d’être à nouveau piqué de jalousie. Pourquoi Emma abandonnerait-elle le privilège de vivre dans un tel endroit avec un homme qui était fou d’elle pour le rejoindre dans son appartement miteux ?

Milern arrêta la voiture devant l’escalier principal. Adam laissa échapper un lourd soupir et se rendit compte qu’il avait retenu sa respiration jusque-là. Un voiturier sortit précipitamment et ouvrit la porte d’Emma en premier, puis celle de Milern et quand il arriva à la sienne, il était déjà sorti. Le voiturier leur indiqua la porte où se trouvait un majordome avant de récupérer les clés et de se glisser derrière le siège du conducteur pour garer la voiture à l’arrière. Rien ne devait défigurer cette image parfaite de sérénité apparente, et encore moins une vieille voiture de fonction de la police de Londres.

Milern passa devant. Adam tenta de se rapprocher d’Emma, il effleura sa main mais elle fit un pas de côté.

— Emma…

— Pas maintenant. 

Son ton avait été ferme, péremptoire. Elle passa devant lui et tendit sa veste au majordome comme si elle n’était partie que le matin même.

— Si je puis me permettre, madame, je suis heureux de voir que vous semblez être en parfaite santé.

— Merci, Edward.

— Ses messieurs vous attendent au petit salon. Monsieur Alan a tenu à ce que ce soit là car il sait que vous adorez la vue sur le jardin. 

Elle lui sourit et passa devant. Elle était dans son élément. Elle était chez elle. Elle retrouvait de la majesté de l’Emma des origines, un port altier, une démarche souple, une présence inaccessible. Inaccessible au commun des mortels et jamais auparavant Adam ne s’était senti aussi commun.

À peine avaient-ils passé le seuil qu’Alan Smithen s’était levé de son siège et avancé vers Emma qu’il serra affectueusement dans ses bras.

— Si tu savais à quel point je me suis inquiété pour toi.

— Je vais bien, Alan… On a veillé sur moi… 

Un battement de cils, une légère rougeur sur ses joues. C’était ainsi, en si peu de mots qu’elle résumait ce qui s’était passé entre eux. Adam serra les poings, il aurait voulu qu’elle le repousse, qu’elle échappe à son étreinte, qu’elle lui dise ouvertement que plus rien n’était possible entre eux car elle était tombée amoureuse d’un autre… Elle ne fit rien de tout cela et Adam serra la mâchoire.

— Je ne pensais pas vous revoir aussi vite, inspecteur, mais il semble que vous ayez ouvert les yeux en ce qui concerne le professeur Kavinsky bien plus rapidement que je ne l’aurais pensé. 

Arthur Smithen se tenait debout, près de la fenêtre, en contre-jour, les mains dans les poches, la silhouette athlétique et élégante, comme toujours. Adam tourna la tête vers lui.

— Si vous n’aviez pas fait autant de mystères et que vous aviez joué franc jeu, nous aurions pu gagner un temps précieux…

— Mais m’auriez-vous cru ? 

Adam fut bien forcé d’admettre qu’il avait raison. Sans les visions de Jake, sans les siennes, sans la tentative d’Ambre de les séparer, jamais il n’aurait accepté de venir ici et d’entendre la vérité… Car c’était bien de la vérité qu’ils allaient parler, non ?

Son attention fut de nouveau attirée vers Emma qu’Alan entraînait vers le canapé pour s’asseoir à ses côtés. Arthur Smithen repéra son manège et sourit.

— Emma, il semblerait que le temps soit venu à tous vos chevaliers servants de vous rejoindre et de vous protéger une bonne fois pour toutes. 

Emma leva les yeux vers lui, puis croisa le regard d’Adam, puis celui de Milern et enfin celui d’Alan. Elle gigota sur son siège, visiblement mal à l’aise.

Adam resta debout, à côté du superintendant. On ne les avait pas invités à s’asseoir et tant qu’Arthur Smithen resterait debout, il ne lui ferait pas le plaisir de se trouver en position inférieure. Il croisa ses mains devant lui.

— Et comment avez-vous compris toute cette histoire si je puis me permettre ?

— Vous aussi, vous avez commencé à avoir des visions, n’est-ce pas ?

— Comment ça, moi aussi ? Ne me dites pas que…

— Première fois que j’ai serré la main d’Emma à ce gala de charité. Ce fut un choc. 

Emma leva les yeux vers lui avec surprise.

— Tout ce temps ?... Et vous ne m’avez rien dit ?

— Dire quoi, Emma ? Ne m’auriez-vous pas pris pour un fou à l’époque ?

— Et toi, Alan ? 

Alan rougit et baissa les yeux.

— Je… Je ne vois rien… Je n’ai pas de visions… 

Il semblait malheureux d’être le seul, le seul être à part. Il serra la main d’Emma plus fort et elle sembla s’en émouvoir. Elle passa une main dans ses cheveux, il releva les yeux vers elle et sourit tendrement. Tant de complicité, tant de tendresse. Adam étouffait. Il savait pourtant qu’ils devaient se marier et tant qu’elle croyait qu’il voulait la tuer, elle avait toutes les raisons de se tenir loin de lui. Mais maintenant qu’elle savait qu’il était inoffensif, qu’elle retrouvait sa vie d’avant… d’avant Jake et lui… À quel espoir pouvait-il se raccrocher ? À part le fait que la nuit dernière avait tout changé…

Milern restait en retrait. Il observait les trois hommes tour à tour, le visage impassible, énigmatique. La tension était à son comble.

— Et Ambre Kavinsky ? Comment avez-vous su ? 

Arthur Smithen se départit de son sourire.

— C’est une longue histoire… Je peux vous offrir un café ? 

Il n’attendit pas de réponse et se tourna vers la table où était disposé un service à café. Il fit le service lui-même et tendit les tasses fumantes une à une. Il désigna deux autres fauteuils d’un geste à Adam et Milern et s’installa sur une chaise.

— Ambre Kavinsky, ou qui qu’elle soit, a postulé il y a quelques années dans l’école où travaille Emma et où nous avons développé le projet Cinderella. Oh, le projet n’était pas encore tout à fait développé et elle prétendait vouloir étudier le psychisme de ces jeunes filles qui vivent un véritable conte de fées. Où était le mal ? Surtout qu’elle proposait de venir gratuitement, dans le cadre de ses recherches. Le bureau des administrateurs a donc répondu favorablement à sa requête. C’était une femme délicieuse, intelligente, élégante, nous n’avons jamais eu de doutes à son propos, elle faisait son travail, avait de très bonnes références et les élèves se disputaient pour assister à ses cours… Jusqu’à ma rencontre avec Emma… Le soir de ma première vision.

Il posa un regard si tendre sur Emma à ce moment-là qu’Adam n’eut plus de doute. Lui aussi était épris de la jeune fille. Milern avait donc raison. Ils avaient tous été envoûtés par le charme de cette femme et ils étaient voués à se combattre mutuellement pour l’avoir ou la tuer pour que personne ne l’ait.

— Je l’ai vue…

— Quoi ?! 

Adam sursauta et reporta son attention sur les paroles d’Arthur Smithen.

— Je l’ai vue, Ambre Kavinsky, dans ma vision…

— Quoi ? Mais c’est… C’est impossible…

— Je l’ai vue comme je vous vois, sur le moment, je n’ai pas bien compris ce que je voyais. Un instant et j’étais dans cette salle de bal, serrant la main à une ravissante jeune femme brune et l’instant d’après, j’étais dans cette cour boueuse, un flambeau à la main, Emma était attachée à un bûcher et la foule hurlait : Brûlez la sorcière ! Je me souviens avoir lâché le flambeau. Une femme s’est écartée de la foule, est montée sur le bûcher à mes côtés, a ramassé le flambeau, l’a remis dans ma main et m’a guidé jusqu’au bûcher pour y mettre le feu. J’étais comme un automate, j’ai vu votre frère essayer d’approcher pour m’arrêter en hurlant de ne pas faire ça mais elle baissa ma main, le bûcher s’embrasa et j’entendis les cris affreux d’Emma mais je ne pouvais pas détourner mes yeux de ceux de la femme, c’était Ambre Kavinsky. Je sursautai et dans le mouvement j’avais certainement lâché la main d’Emma. Je me retrouvais à notre époque, bouleversé par la vision que je venais d’avoir. Je bredouillai une excuse maladroite et m’éloignai rapidement…

— Je me souviens de ce soir-là… Je vous avais trouvé très froid…

— Et moi, bien trop brûlante à mon goût… Je m’étais refugié dans les toilettes, encore bouleversé par ma vision. En posant les mains sur un lavabo, je remarquai les taches noires que je laissais sur l’émail. Je retournai mes mains, elles étaient pleines de suie. Paniqué, je m’évertuai à les laver mais le savon ne semblait jamais venir à bout de cette suie. Au bout d’une demi-heure, les mains rougies à force de les avoir trop frottées, je ressortis des toilettes et c’est là que je l’ai vue. Ambre Kavinsky, au milieu des autres invités. Elle ne regardait que moi, comme si elle avait attendu tout ce temps que je sorte. Elle sortit une cigarette qu’elle alluma ostensiblement devant moi, les yeux passant de la flamme à moi. Elle savait. Elle avait été là-bas elle aussi…

— Vous voulez dire qu’Ambre Kavinsky voyage dans le temps elle aussi ? Mais dans quel but ? Qui est-elle vraiment ?

— C’est que je m’évertue à découvrir depuis tout ce temps. Ici, elle est irréprochable et quand j’ai essayé d’arrêter son programme, on m’a vite fait comprendre qu’il ne fallait pas y compter. J’ai fait des recherches sur son passé et j’ai découvert qu’elle n’était pas la véritable Ambre Kavinsky mais personne n’a prêté attention à ce que je disais. J’ai essayé de découvrir les traces de son existence précédente et nous n’avons pas trouvé le moindre indice, c’est comme si elle était apparue du néant un beau matin en usurpant l’identité d’Ambre Kavinsky… 

Il avala une longue gorgée de café brûlant comme s’il avait besoin de ressentir la douleur physique pour se convaincre qu’il ne rêvait pas tout cela.

— Pendant tout ce temps, j’évitais tout contact avec l’école mais un soir de gala, mon frère qui me représentait, est tombé sur Emma et il est tombé follement amoureux d’elle. Si bien qu’après seulement quelques semaines, elle est venue s’installer ici. J’étais curieux de ce que j’avais vécu ce soir-là et j’ai rencontré des spécialistes de la méditation, les meilleurs de leur domaine et je peux dire que je suis parvenu à maîtriser mes déplacements dans le passé. Je vous y ai rencontrés, tous les trois mais à chaque fois, elle était là-bas… Et à chaque fois, Emma mourrait… C’est alors que j’ai appris que vous enquêtiez sur moi et mon frère pour cette sordide histoire de disparitions de jeunes filles… Comment aurais-je pu venir vous voir et vous raconter tout ça ? Vous m’auriez pris pour un dément ou pire, un criminel qui cherchait à se dédouaner.

Adam était déstabilisé. Smithen semblait sincère. Ou bien, il était un terriblement bon comédien… Non, il avait été témoin de la duplicité d’Ambre. Il savait que tout ce qu’il racontait était vrai.

— Puis Emma a commencé à faire des cauchemars… Enfin, c’est ce qu’elle pensait que c’était… Quand j’ai vu les marques, j’ai compris qu’elle était en danger… J’ai laissé traîner la carte de votre frère sur la table, il fallait entrer en contact avec vous d’une manière ou d’une autre. J’étais loin de penser que vous vous précipiteriez dans sa toile d’araignée… C’est alors que le superintendant Milern, qui savait sur quelle fausse piste pourrait vous mener votre enquête, est entré en contact avec moi… Ce que vous avez pris pour de la corruption, c’était juste un moyen de vous protéger, de nous protéger tous d’Ambre… Car Milern m’a tout expliqué… Nos vies antérieures, notre mission, nos échecs… Tout devenait soudain cohérent.

— Vous avez atteint le premier degré de la connaissance, ce qui semble n’être jamais arrivé dans vos anciennes vies. Maintenant, tous ensemble, vous serez plus forts pour la protéger. 

Adam regarda son supérieur. Pourquoi n’avait-il rien dit avant ? Il en savait bien plus qu’il ne voulait en dire.

— Monsieur… Pourquoi ne pas m’avoir prévenu, alors que vous saviez que je faisais fausse route ?

— Je te l’ai dit, mon rôle n’est pas de vous confier des secrets qui ne m’appartiennent pas…

— Mais vous saviez pour Ambre Kavinsky. Vous la connaissez, n’est-ce pas ? Qui est-elle vraiment ?

— Une sorcière… 

Adam laissa échapper un éclat de rire.

— Une sorcière ? Une vraie ?

— Je ne sais pas, je ne peux vous dire que ce qu’on m’a enseigné mais il paraîtrait qu’elle ne se soit jamais réincarnée…

— Jamais réin… ? Vous voulez dire que… ? Elle aurait pratiquement mille ans ?!!!

— Je crois que vous avez été témoins de choses bien plus étranges que cela pour écarter cette probabilité…

— C’est dingue… Et comment va-t-on se dresser devant une sorcière qui a mille années d’expérience ?

— Rappelez-vous, vous vous êtes enfin trouvés. Le secret de votre victoire se trouve dans vos existences précédentes. Vous devez y retourner… Tous ensemble…

— Voyager dans le temps tous en même temps ? Mais sans Ambre, nous ne maîtrisons rien !

— Vous maîtriserez vos déplacements grâce au guidage d’Arthur qui a bien progressé dans ce domaine et aussi grâce à cela… 

Milern sortit une petite pochette en velours de son pardessus. Il écarta les cordons et en sortit un disque en métal d’environ dix centimètres de diamètre. À sa base, un rubis entouré d’or, une croix inversée en était issue. Autour, treize épées pointaient vers la pierre précieuse.

— C’est une relique de mon ordre. Les épées représentent vos treize vies, les quatre extrémités de la croix représentent chacun des chevaliers et la pierre couronnée au croisement de la croix, c’est Emma. Cet objet est puissant. Il vous aidera à maîtriser vos déplacements et à y aller tous ensemble. 

Alan remua sur le canapé.

— Mais… Je n’ai jamais eu de visions, moi ?

— Avec ce disque, vous en aurez, vous partirez avec les autres.

Adam s’empara de l’objet et le fit tourner dans ses mains, il avait l’air bien inoffensif.

— Mais Jake est blessé, ça serait trop dangereux de le faire voyager dans son état.

— C’est ce qu’Ambre a bien voulu vous faire croire. Elle vous a mis en danger. Ce disque protégera vos corps restés dans cette époque. Le seul risque que vous avez est de vous perdre dans le passé mais c’est là qu’intervient le savoir-faire d’Arthur… 

Tous se regardèrent en silence. Le moment était solennel. Rivaux et ennemis allaient devoir faire table rase du passé pour combattre ensemble.

— Il faudra faire sortir Jake de l’hôpital.

— Je m’en charge. Je vais demander à mon personnel de recruter une infirmière à domicile et d’envoyer une ambulance pour le ramener ici. Il me faudra une décharge signée pour que l’hôpital accepte de le laisser sortir.

— Il la signera sans problème, je lui avais promis qu’il ne passerait pas une autre nuit seul là-bas… Mais en ce qui concerne Ambre ? 

Milern chassa leur inquiétude d’un geste de la main.

— Saunders et Baker vont continuer leur enquête, elle nous mènera à elle avec un peu de chance… Enfin, en tout cas, tant qu’elle ne cherchera pas à vous rejoindre dans le passé… Là, je ne pourrai rien pour vous… 

Adam regarda le disque, caressa d’un doigt le rubis couronné avec un air absent et tendit l’artefact à Emma, ses doigts frôlant les siens au passage.

— Quand est-ce qu’on commence ? 

Emma leva son visage grave vers lui.

— Dès que Jake nous aura rejoints… 

Chapitre XVI

On l’installa dans une pièce au rez-de-chaussée où on avait fait placer un lit médicalisé. Les infirmiers étaient venus le chercher et il devait bien avouer avoir été pris momentanément de panique à leur arrivée mais quand ils lui indiquèrent qu’ils l’emmenaient chez messieurs Smithen, il comprit qu’Adam avait tout arrangé avec les deux frères… Ou alors justement, il avait tout fait foirer et il devenait leur otage. En fait, Jake ne serait entièrement soulagé que lorsqu’il aurait parlé à Adam. On l’ausculta une dernière fois pour vérifier son état. Il avait chaud. Il transpirait. Avait-il de la fièvre ? Pas assez pour inquiéter les infirmiers apparemment car ils l’abandonnèrent. La porte se referma et il se retrouva seul dans la pénombre d’une pièce inconnue, dans une maison inconnue… Et si c’était Ambre qui les avait envoyés ? Son accès de panique ressurgit. Sa cicatrice le faisait souffrir. Il ne se sentait pas bien. Il hyperventilait.

La porte s’ouvrit. Il manqua de lâcher un petit cri qui était loin d’être viril. Mais quand il reconnut Emma, il fit mine de se redresser comme si tout allait bien. Elle referma la porte derrière elle, comme si elle se faufilait là sans autorisation et n’alluma pas la lumière. Cette fois-ci, si son cœur s’emballa, ce ne fut pas de panique. Elle s’avança encore d’un pas ou deux puis s’immobilisa.

— Tu ne vas pas te remettre à hurler ?

— Hurler ? Moi ? Mais pourquoi ?

— Cette nuit… Tu ne voulais pas que je t’approche… Tu disais que j’étais une sorcière… 

Les images de la nuit précédente lui revinrent en mémoire et dire qu’il ne ressentit pas à nouveau le goût amer de la jalousie le titiller aurait été mentir mais il fit comme si de rien n’était. Elle avait choisi Adam. Très bien, il apprendrait à vivre avec cette idée. Mais qu’elle croie qu’il était une poule mouillée, ça, c’était impossible.

— Ah oui ? Je ne m’en souviens pas… Ils sont super forts ces produits anesthésiants… 

Elle jeta un regard nerveux vers la porte et se tortilla les mains. Puis elle prit la décision de s’approcher du lit, tira une chaise et s’assit juste à côté de lui. Si proche… Tellement proche…

Jake ressentit une chaleur, qui n’avait rien à voir avec la fièvre, l’envahir.

— Comment te sens-tu ?

— Je m’en remettrai…

— Je parle de ta blessure au ventre…

— Moi aussi… 

Elle évita son regard, le temps de trouver la force de continuer.

— Je ne comprends pas encore ce qui nous arrive, Jake… Je n’ai rien demandé de tout cela… Milern dit qu’on doit y retourner tous ensemble, remonter le cours de chaque vie pour trouver la vérité, en évitant Ambre…

— Ambre ? Elle aussi a vécu autant de vies que nous ? Pourquoi ne l’ai-je jamais rencontrée alors ?

— Parce que c’est elle qui te guidait… Et parce qu’elle ne s’est jamais réincarnée… C’est une sorcière d’après Milern et Arthur…

— Arthur Smithen ? Que sait-il au juste ?

— Plus que nous tous réunis, à part Milern, bien sûr… C’est lui qui nous guidera dans nos voyages… Mais avant de t’imposer ça, je veux être sûre que c’est vraiment ce que tu veux… Et que tu te sens assez fort pour le faire… Je ne veux pas mettre ta santé en jeu…

— C’est pas un peu tard pour se poser ce genre de question ?

— Je suis désolée, Jake… Si j’avais su… En fait, c’est Arthur qui m’a guidée vers toi. C’est lui qui avait laissé traîner ta carte parmi le courrier… Il dit que nous serons plus fort tous ensemble… Mais que m’importe à moi de rester en vie si c’est pour risquer les vôtres… 

Elle saisit sa main gantée et la serra. Il discernait à peine les traits de son visage mais il entendait l’émotion dans sa voix. Son cœur se brisa. Pourquoi fallait-il qu’elle ait choisi Adam ? Pourquoi ne pouvait-elle pas l’aimer autant que lui l’aimait ? Ou était-ce justement la raison de sa présence ici ? Avait-elle quelque chose à lui avouer ? Son cœur s’enfla d’espoir.

— À ta place, petit frère, je ne m’emballerais pas aussi vite… Il semblerait que Sa Majesté aime avoir une vaste cour… Alan Smithen est de retour dans la course, d’après ce que j’ai pu comprendre… 

Jake et Emma sursautèrent en entendant la voix d’Adam. Il avait ouvert la porte sans bruit et se tenait dans l’ouverture, l’épaule nonchalamment appuyée contre l’embrasure. Malgré l’obscurité, Jake aurait pu jurer voir Emma rougir. Elle baissa la tête et marmonna.

— Il vaut mieux que je vous laisse discuter tous les deux… 

Elle se leva pour sortir mais il ne bougea pas.

— Il te les faut donc tous ? 

Il ne vit pas la gifle arriver mais il ne broncha pas.

— Espèce de connard. Si tu avais fait attention, tu aurais vu que si j’ai passé du temps avec Alan, c’est pour lui rendre sa bague de fiançailles… Laisse-moi passer. 

Sans vraiment comprendre, il s’écarta mais se retourna pour lui saisir la main.

— Emma… Tu veux dire que…

— Je ne veux rien dire. C’est justement pour cette raison que j’ai rendu ma bague à Alan. Pour éviter ces histoires… Je ne peux rien lui jurer, comme je ne peux rien te jurer ou jurer à ton frère… Vous avez tous su éveiller en moi des émotions que je ne comprends pas… Je ne peux pas dire aujourd’hui, après ce que nous avons appris, si ces émotions sont réelles ou si elles me sont dictées par nos passés communs. Tout ce que je sais, c’est que ces émotions nous ont poussés à nous entre-déchirer et il est hors de question que je mette nos cinq vies en danger à cause de cela… Je suis désolée, Adam…

— Emma…

— Laisse-moi, Adam… C’est mieux ainsi… Quand tout sera fini… Alors peut-être… Ton frère à besoin qu’on lui explique ce que nous avons décidé de faire… 

La main fermée sur son poignet se mit à trembler, elle releva les yeux vers lui et dut rassembler toutes ses forces pour ne pas craquer. Elle ne pouvait pas se permettre cette faiblesse. Pas maintenant. Elle écarta les doigts réticents autour de son poignet et une fois libérée, elle s’éloigna le plus vite possible, laissant les deux frères Maxwell derrière elle. Où pouvait-elle bien se réfugier ? Elle avait besoin d’être seule. Son ancienne chambre ? Alan pouvait s’y rendre à n’importe quel moment. Elle ne pourrait plus tenir bien longtemps ce cri qui lui déchirait la poitrine. Elle opta pour la première porte qui s’offrait à elle. La porte de la cave. Elle la referma derrière elle, alluma la lampe, dévala les quelques marches, s’enfonça dans les rangées de bouteilles de vin précieux et se réfugia au fin fond de la cave fraîche, eut juste le temps de mettre ses mains devant sa bouche avant de lâcher ce cri de douleur étouffé et de s’effondrer sur le sol poussiéreux. Le cri se transforma en sanglot et elle se recroquevilla, tentant de canaliser la peine intense d’une décision qu’elle avait prise à contrecœur… Ces derniers jours avaient été tellement éprouvants. Elle avait découvert qu’on avait cherché à la tuer au cours de douze vies successives, que, dans sa première vie, elle avait été une sorte de princesse que quatre chevaliers avaient jurer de protéger et qu’une sorcière cherchait à monter les uns contre les autres pour qu’elle ne survive pas à sa dernière chance d’avoir une vie normale. Si elle n’était pas au cœur de cette histoire, elle en rirait.

Qu’avait-elle fait pour se retrouver dans une telle situation ? Elle avait grandi dans une famille de classe moyenne. Son père était dans l’immobilier et sa mère était femme au foyer. C’étaient des gens simples, honnêtes et droits. Ils avaient été fiers de sa réussite. Et leur accident avait été la plus grande épreuve de sa vie. Elle ne s’était jamais sentie aussi seule… À part aujourd’hui où elle devait repousser ceux qui avaient fait renaître en elle l’espoir d’être à nouveau aimée, comme elle avait l’impression de ne jamais l’avoir été. Mais si elle avait dû faire un choix en cet instant, il aurait été impossible.

Bien sûr, ce qu’elle ressentait pour Adam était plus fort que tout mais quelle était la part de sincérité quand Ambre les avait drogués tous les deux. Que restait-il de cette drogue et ses sentiments seraient-ils toujours aussi intenses dans quelques jours ?

Cela valait-il la peine de rompre avec Alan qui avait toujours été aussi parfait, gentil et prévenant ? À part ses longues absences pour son boulot, qu’avait-elle vraiment à lui reprocher ?... Et Jake… Cet homme avait quelque chose de magnétique. Son assurance surdimensionnée et la fragilité qu’elle avait découverte ensuite ne l’avait rendu que plus profond… Et si elle cessait de se voiler la face, elle avait été loin d’être insensible au charme d’Arthur Smithen. Lors de ce premier gala, elle avait été véritablement séduite par son allure et son charisme, et peinée par sa fuite après lui avoir serré la main. Elle n’était pas vraiment attirée par ce genre de mondanités mais si elle avait participé à d’autres galas ; c’était dans le secret espoir de le croiser à nouveau. Puis elle avait rencontré Alan et jusqu’à dernièrement, avait réussi à se convaincre qu’elle avait eu de la chance d’être tombée sur le meilleur des deux frères. Aujourd’hui, elle n’avait plus aucune certitude.

Elle avait envie de se frapper la tête contre le mur de pierre, frapper jusqu’à s’étourdir, que la douleur physique remplace celle de son cœur. Les larmes lui voilaient la vue, la pièce se mit à tourner autour d’elle, peut-être n’était-elle pas sortie de son coma. Oui, c’était forcément ça et en fait elle était en train de délirer. Son esprit avait toujours été très imaginatif et son corps se battant contre l’infection avait inventé cette histoire de toutes pièces… Mais alors pourquoi avait-elle rêvé avant son accident. L’étourdissement se fit plus intense et elle tomba sur ses fesses, incapable de maintenir son équilibre.

— Vous aurez la force, princesse… 

Elle sursauta. Elle connaissait cette voix mais n’y voyait rien.

— Vous ne les avez pas choisis au hasard, souvenez-vous… Le rêve… 

Elle se releva à l’aveugle, tournoya sur elle-même, cherchant à faire face à la voix. Sa vue s’éclaircit mais elle ne se trouvait plus dans la cave. Elle se trouvait dans une chambre de pierre qu’une seule meurtrière éclairait. Et dans la pénombre, il était bien là. Et ce fut comme si elle se réveillait après des siècles d’errance dans l’obscurité et le brouillard. Alors c’était cela, voyager dans le temps. Voyager pour de vrai. Pas uniquement dans ses rêves. Avoir la sensation d’y être corps et âme. De retrouver son unité. De ne faire qu’un après tant de siècles où son âme s’était dissolue dans l’oubli.

— Oh… Mais cela est-il encore possible ? Pourquoi lutter si fort quand tout semble perdu ?

— Parce que vous êtes l’espoir… Notre espoir à tous. L’avez-vous oublié ?

— Et si vous vous étiez trompé ? Si je n’étais pas celle que vous croyez ?

— Pourquoi chercheraient-ils tant à vous anéantir dans ce cas ? 

Elle s’avança près de la meurtrière. Dans la cour en contrebas, des hommes en armes s’entraînaient au combat à l’épée. Leurs armures étaient couvertes de poussière. Ils devaient s’entraîner depuis des heures et pourtant le choc des épées était toujours aussi fracassant. Ils se battaient sans heaume, leur longue chevelure attachée en arrière pour ne pas entraver leur vue et leurs mouvements. Ils ressemblaient plus à des Saxons qu’à des Normands. Avoir vécu parmi eux depuis deux ans avait transformé ces hommes. Ces quatre hommes qu’elle reconnut sur-le-champ. Quatre hommes qu’elle avait choisis parce qu’elle les avait vus dans une vision guidée par celui qui se trouvait dans cette pièce.

Elle le sentit s’approcher d’elle par-derrière et poser ses mains noueuses sur ses épaules. Son cœur s’accéléra. Un des hommes releva la tête vers la meurtrière. Elle eut la certitude qu’il savait qu’elle les regardait. Il perdit l’équilibre et se retrouva sur le sol, l’épée d’un autre contre sa gorge. Elle retint son souffle. C’était Adam. Mais il se moquait de l’épée. C’était elle qu’il regardait. Voilà ce qu’elle leur faisait. Elle les avait envoûtés au point qu’ils se moquent de perdre la vie pour elle.

— Il n’y a aucune magie en cela, ma princesse… Ce n’est qu’une question de destinée… La leur… La vôtre… Et elle souffrira mille morts avant de renaître et nous sauver tous… 

La douleur intense qu’elle ressentit à cet instant lui fit perdre pied.

— Mais qu’est-ce que… ? Qu’est-ce que vous me faites ?

— Il faudra vous souvenir… Maintenant je le sais… Il faudra vous souvenir de vos morts pour vous rendre plus forte…

— Me souvenir ? Non… NOOOOOOONNN ! 

La douleur enfla et se démultiplia, le feu de la lame, l’étouffement, la brûlure de la flamme, le fracas de ses os, l’eau qui emplit ses poumons… Elle hurla si fort mais il était impossible pour elle de savoir si ce hurlement sortait de sa poitrine et de sa gorge ou s’il ne résonnait que dans sa tête. Les images s’imposèrent à elle comme un montage vidéo au rythme étourdissant. Elle n’avait aucun moyen de se débattre. Elle ne pouvait que souffrir et hurler à s’en casser la voix.

— Emma !! 

— Aidez-moi à sortir de ce cauchemar. Ne les laissez pas me faire du mal…

— EMMA !! 

Elle reprenait peu à peu conscience de son corps et se rendit compte qu’elle convulsait sur le sol. Une silhouette penchée au-dessus d’elle la secouait pour la ramener à la réalité. Elle ne discernait que l’imposante carrure et les cheveux blonds. N’abandonne pas… Ne m’abandonne pas maintenant… Elle paniqua quand elle le vit la lâcher mais elle comprit que c’était pour retirer ses gants. Il les jeta sur le côté avec hâte et sans réfléchir, il posa ses mains nues sur sa tête. Il se cabra de douleur et serra les dents. Emma se cabra avec lui et sentit la douleur immédiatement décliner. Elle s’agrippa à lui comme à une bouée de sauvetage, il la serra encore plus fort dans ses bras jusqu’à ce que la douleur s’amenuise et disparaisse, les laissant étourdis et nauséeux, accrochés l’un à l’autre, pleurant dans les bras de l’autre.

— Jake… Oh, Jake…

— Je sais… J’ai vu…

— Pourquoi… Pourquoi as-tu pris ce risque… ? 

Maintenant qu’elle était de retour dans le présent, il écartait ses mains pour éviter tout nouveau contact éprouvant.

— Parce que je connais cette douleur et je ne voulais pas que tu l’affrontes seule. 

Emma ferma les yeux et enfouit sa tête contre son épaule.

— Je ne mérite pas… Je ne te mérite pas… Je ne vous mérite pas…

— Il y a des questions que tu ne dois plus te poser, Emma… Tu sais très bien que nous irons jusqu’au bout… Moi, les frères Smithen… Adam…

— Comment as-tu su que j’étais ici ?

— Quand tu es sortie, Adam a essayé de me dire succinctement ce que vous aviez décidé de faire. Mais je voyais à sa tête qu’il avait besoin de s’isoler. Il a prétexté avoir besoin de passer un coup de fil à son sergent. C’est alors que j’ai entendu ton cri…

— J’ai vraiment hurlé ?

— Dans ma tête. Je t’ai entendue dans ma tête. Alors je me suis levé et tes cris m’ont guidé jusqu’à toi.

— Pourquoi ?...  Pourquoi es-tu le seul à m’avoir entendue ?...  Est-ce que cela veut dire que…

— Ça ne veut rien dire, Emma…

— Tu me dis ça parce que ton frère est bouleversé…

— Je te dis ça parce que c’est la vérité… Est-ce qu’Arthur Smithen est retourné jusqu’à nos premières vies ?

— Non, je ne pense pas, je ne crois pas…

— Alan n’a pas encore voyagé dans le temps si je ne me trompe ?

— Non, c’est vrai…

— Alors pourquoi est-ce qu’Adam est le seul à avoir pu remonter si loin ? Pourquoi est-ce que les seules visions qu’il a ne se déroulent que lors de nos premières vies ?

— Je ne sais pas…

— Parce qu’il est celui que tu as choisi, Emma… Parce qu’il est le seul à pouvoir remonter aux origines et trouver le secret qui se cache entre nous tous… 

Elle resta silencieuse, pesant ces quelques mots qui semblaient si justes.

— Tu… Tu peux me passer mes gants, s’il te plaît ?

— Mais lui ne m’a pas entendue…

— Quoi ?

— Tu dis qu’il est le seul à remonter aux origines, mais, lui, ne m’a pas entendue.

— Peut-être parce que chacun d’entre nous a un rôle différent ? C’est peut-être aussi la raison pour laquelle nous sommes quatre et non un seul… Tu peux me passer mes gants maintenant ? 

Emma tendit un bras pour ramasser les gants et en s’écartant, elle se rendit compte de l’humidité du t-shirt de Jake. Elle baissa les yeux et remarqua la tache de sang.

— Ta blessure s’est rouverte.

— Ce n’est rien…

— Comment ça, ce n’est rien ? Tu ne devrais même pas être sorti de l’hôpital !

— Ça fait juste… Un mal de chien… 

Jake avait pâli lui aussi en voyant le sang, comme si la vue lui avait rendu les sensations qu’il avait occultées.

— Tu ne vas pas tourner de l’œil ?

— Non, ça va… Aide-moi juste à me relever.

Il remit ses gants, s’agrippa à son bras, grimaça puis remonta lentement les marches de la cave, soutenu par Emma. Ils étaient quasi arrivés devant la porte de sa chambre improvisée quand ils croisèrent Adam qui revenait, son téléphone à la main. Devant la pâleur de son frère, il se précipita vers eux pour relayer Emma et le soutenir jusqu’à son lit.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Ça va, Adam. Je vais bien… 

Adam foudroya Emma du regard.

— Quoi ? Parce que c’est forcément ma faute ?

— Il était bien sagement couché dans son lit quand je suis sorti !

— Moi aussi !

— Ne vous disputez pas pour moi, OK ? Je vais bien ! 

Il grimaça à nouveau quand ils l’allongèrent sur son lit. Adam tourna vers Emma un doigt accusateur.

— Tu ne l’approches plus. Tu ne le touches plus, c’est bien compris ?

— Non mais, pour qui te prends-tu pour me dicter ma conduite ? Alors ça va être comme ça ? Comme je refuse d’agir selon ton bon vouloir, tu vas retourner toute ta morgue contre moi, hein ? Tu ne connais pas de juste milieu : la caresse ou le fouet !

— Stop. Arrêtez ça…

— Mais c’est peut-être le seul langage que connaissent les filles comme toi ?

— Les filles comme moi ? Je serais curieuse de savoir ce que tu entends par les filles comme moi ?

— Ça suffit maintenant !

— Mais tu sais bien ! Les girouettes ! Oh ? Je t’aime… Hum je crois que je ne t’aime plus… Ah mais non, au fait, j’en aime un autre…

— Ah ça, c’est petit ! Je ne pensais pas que tu tomberais si bas !

— TAISEZ-VOUS ! 

Emma et Adam s’interrompirent, interdits et regardèrent Jake comme s’ils découvraient sa présence.

— Maintenant je comprends ce que ressent un gosse dont les parents se déchirent… Vous ne croyez pas qu’il serait temps de tout déballer sur la table et de jouer franc jeu, non ? 

Devant l’absence de réponse obstinée, Jake continua.

— Très bien, si vous ne voulez plus rien dire alors c’est moi qui parlerai. Adam, Emma ne t’a pas rejeté, elle prend juste du recul par rapport à nous tous car elle est terrifiée de nous mettre tous en danger. Emma, Adam a un caractère insupportable et je ne vois pas du tout ce que tu lui trouves quand je suis là à côté mais c’est en fait un grand inquiet qui réagit au quart de tour à des choses qu’il est loin de comprendre lui-même… Toujours est-il… Que pour cette vie… Ben, ça doit être comme la première fois… Adam, tu es le seul à voir les images de notre première rencontre parce que c’était toi son premier choix… Le lien qui existe entre vous est plus fort que moi, les frères Smithen et toute autre personne. Il est même plus fort que vous, alors vous vous déchirez, vous vous blessez avec des mots que vous ne pensez pas, ça ne nous mènera nulle part… 

Emma rougit. Adam détourna le regard. Jake avait parlé juste, il le savait et il savait qu’il les avait touchés.

— Maintenant, si vous n’y voyez pas d’inconvénients, j’aimerais bien que quelqu’un change mon pansement et jette un œil à ma cicatrice, parce que c’est loin d’être agréable.

Emma marmonna en s’éloignant.

— Je vais chercher une des infirmières qu’Arthur a engagées. 

Elle venait de passer la porte que Jake attrapa le poignet d’Adam.

— Va lui présenter tes excuses, imbécile… Mais pensez tout de même à m’envoyer quelqu’un, OK ? 

Adam hocha la tête et sourit à son frère. Il se précipita à la suite d’Emma. Elle n’avait pas encore atteint le bout du couloir.

— Emma ?

Elle s’arrêta mais ne se retourna pas.

— Emma… Je suis désolé.

Il se tenait à présent juste derrière elle. Si près. Il posa ses mains sur ses épaules. Il la sentit frissonner à ce contact. Elle ferma les yeux.

— Non, c’est moi, Adam… Je croyais… Je pensais que c’était la meilleure des solutions pour ne pas créer de jalousies entre vous.

Il l’obligea à lui faire face. Elle rouvrit les yeux et plongea son regard dans le sien. Il n’y avait plus besoin de mots. Plus de doute. Plus de colère. Juste une certitude. Ils s’enlacèrent et se serrèrent fort. Leurs lèvres se cherchèrent et se trouvèrent. Quand ils rouvrirent les yeux, toujours enlacés, le monde qui les entourait s’était évanoui, leurs vêtements avaient changé, ils se retrouvaient seuls au milieu d’une grange un soir d’été, les rayons tardifs transperçant la grange de part en part au-dessus de leurs têtes, une légère brise faisant bouger leurs longs cheveux entremêlés de paille et d’herbe.

— Tu vois ce que je vois ?

— Ne me lâche surtout pas où nous allons briser le contact.

— C’est bien toi avec moi ?

— Oui, il semblerait que nous ayons voyagé ensemble… C’est la première fois… 

Emma dévisagea Adam. C’était le même homme avec quelque chose de sauvage et d’intense. Il était redevenu l’homme en armure de sa précédente vision.

— Ça te va pas mal, les cheveux longs et une barbe de barbare.

— Et toi, j’aime beaucoup ces brindilles dans tes cheveux. Quel dommage, il semble que nous ayons glissé en retard juste d’un pouce. 

Il démêla un brin de paille de ses cheveux et la fit tourner entre ses doigts.

— Jake avait raison… C’était toi et moi depuis le début… 

Elle se redressa et l’embrassa avec tendresse.

— Excusez-moi de vous déranger, mais son altesse devrait rejoindre ses quartiers. Ils risquent de se poser des questions et je ne voudrais pas créer d’incident diplomatique. 

Ils tournèrent la tête et firent face à une version plus musclée que le Jake de leur époque, les épaules larges et une cicatrice sur la joue. Un vrai guerrier. Ils sourirent et s’écartèrent. Leur vision se brouilla à nouveau et ils se retrouvèrent face à face dans le même couloir où ils savaient que leurs corps n’avaient pas bougé, le souffle court, le cœur léger.

— Jake… 

Adam cligna des yeux. Oui, bien sûr, une infirmière. Il fit un pas, n’osant pas s’écarter trop pour ne pas briser la magie. La porte au bout du couloir s’ouvrit sur une des infirmières comme s’ils avaient réussi à la faire venir par télépathie. Ils s’écartèrent brusquement, comme pris en faute par une personne étrangère.

— Mon frère à besoin de soins, sa blessure s’est rouverte… 

L’infirmière grogna avec dédain et passa entre eux sans plus de cérémonie.

— Au moins, avec elle, je n’ai pas peur de la concurrence… 

Adam sourit à la tentative d’humour d’Emma. Il se rapprocha d’elle, comme irrémédiablement attiré par ses lèvres, mais la porte s’ouvrit à nouveau et laissa apparaître Milern. Ils s’écartèrent mais trop tard pour que le commissaire ne remarque pas leur jeu.

— Les frères Smithen vous attendent. Il nous faut décider d’une stratégie à adopter. Dès que l’infirmière nous confirmera que Jake est prêt, nous tenterons, un premier voyage…

— Mais Jake est bien trop faible pour faire ça ce soir…

— Ce n’est pas moi qu’il faut convaincre…

— OK, je vais leur parler, moi, aux frères pompe l’air… 

Adam essaya à peine de contenir son irritation et passa devant son supérieur sans ménagement.

Emma leva vers lui un regard entendu. Il sourit maladroitement, ne sachant si elle établissait une connivence à propos d’Adam et des frères Smithen ou bien… Elle avança vers lui et se hissa jusqu’à son oreille pour lui chuchoter.

— Maintenant je sais… 

Il sursauta quand elle lui pressa la main et il recula, l’air interrogateur. Elle ne s’en émut pas, sourit même et poussa la porte pour rejoindre les trois autres hommes qui haussaient déjà le ton.

— Il est trop faible ! Sa blessure vient de se rouvrir !

— Il ne bougera pas de son lit !

— Les voyages l’épuisent !

— Vous préférez donc laisser l’avantage à Ambre ?

— Mais quelle différence cela peut-il bien faire si nous attendons demain soir ?

— La différence entre notre dernière vie ou notre dernière mort ?

Emma se tint ostensiblement à l’écart de cette dispute. Elle s’installa dans un fauteuil et les laissa jouter verbalement encore quelques minutes, jetant des regards convenus vers Milern avant de dire d’une voix douce et calme.

— Nous pourrions peut-être lui demander son avis ? 

Les trois hommes s’immobilisèrent et alors qu’ils allaient répondre à Emma, ils remarquèrent que Jake était parmi eux, soutenu par l’infirmière. Ils se turent, confus. Emma se leva pour lui céder la place. L’infirmière le soutint jusqu’au fauteuil et quand il fut installé, elle s’éclipsa pour les laisser entre eux.

— Me demander quoi ? 

Un silence gêné lui répondit. C’est Emma qui se décida.

— Arthur veut faire un premier voyage mais ton frère pense que c’est trop dangereux dans ton état…

— Et qu’en pensent les autres ? 

Tous se tournèrent vers Alan.

— J’en sais rien moi, ne me regardez pas comme ça. 

Jake leva les yeux vers Milern.

— Oh là, je ne suis que le messager. Ce n’est pas à moi de prendre cette décision. 

Jake revint sur Emma.

— Et toi ?

— Moi je pense qu’il faut le faire.

— Quoi ? 

Le cri d’Adam résonnait de surprise et d’incompréhension.

— Mais voyons, Emma ! On lui a retiré un putain d’organe !

— Adam, dans le passé, j’ai un autre corps, ça va aller.

— Si tu as un autre corps, explique-moi comment j’ai pu te blesser dans cette autre vie ?

— Parce que ce n’était pas le toi d’aujourd’hui… Mais cette fois, tu seras avec moi, et Emma aussi et Arthur et Alan aussi ! Qu’est-ce que nous risquons ?

— Mais d’y laisser ta putain de peau ! Et la nôtre par la même occasion !

— Et si nous ne faisons rien ? Serons-nous pour autant à l’abri ? Ou est-ce que j’ai bien compris et Ambre va tout faire pour nous empêcher de fêter notre prochain anniversaire ? 

Adam s’approcha de Jake et posa une main sur sa main gantée.

— Attends juste demain, Jake.

— Mais je n’en ai pas envie, Adam. J’ai envie d’en finir le plus rapidement possible.

— Ah ! Au moins un frère Maxwell qui en a dans la tête et dans le pantalon ! 

Adam se redressa d’un bond, les poings serrés. Emma s’interposa.

— Ensemble, Adam… Quoi qu’il arrive. Avec nos différences, et nos imperfections… Ensemble. Il n’y a que comme ça que nous y arriverons. 

Adam desserra lentement les poings mais finit par capituler.

— Pour le premier soir, nous ne serons pas longs. Monsieur Milern va rester et veiller sur nous pendant que nous glissons tous vers le passé. Ça te rassure ? 

Adam supplia mentalement Milern de s’opposer à cette folie mais si ce dernier fut surpris du rôle qu’on lui attribua d’office, il acquiesca avec plaisir.

— Oui, bien sûr, je resterai à vos côtés. 

Adam baissa la tête.

— Très bien, puisque c’est ce que vous voulez tous. Où partons-nous ? Ou plutôt devrais-je demander quand ?

— Arthur se chargera de nous conduire à la bonne époque. Si j’ai bien compris, il faut réécrire le passé, empêcher chacun de mes meurtres.

— Mais ne risquons-nous pas de déstabiliser le passé et, par conséquent, le présent en faisant ça ? 

Jake se pencha en avant.

— Nous ne réécrivons pas le passé. Nous nous donnons juste une seconde chance. Quand j’ai sauvé la vie d’Emma en 73, elle a disparu juste après. Elle n’existait plus après cette explosion, car son âme devait se réincarner. Sauver les vies d’Emma dans le passé, c’est juste remettre les choses en place pour qu’aujourd’hui elle puisse vivre sa vie pleinement et nous aussi par la même occasion.

— Mais si l’un d’entre nous est toujours censé la tuer, il nous suffit donc de glisser dans le passé, attendre le moment opportun sans rien faire et une fois qu’elle aura disparu, nous rentrons, c’est simple.

— Sauf que nous ne savons pas toujours quel est le moment exact de ma mort ni qui est celui qui me la donnera. Et de plus, je serai avec vous, donc je ne disparaîtrai pas.

— Reste ici alors ! 

Adam avait sauté sur l’occasion pour empêcher Emma de prendre des risques inconsidérés. Mais c’était mal la connaître.

— Nous irons tous ensemble, Adam. Tu ne me laisseras pas sur le côté. 

Arthur Smithen en profita pour faire avancer la discussion.

— Jake a donc sauvé la vie d’Emma une fois en 73 en l’empêchant d’exploser avec cette bombe. Moi, je vous propose de remonter le temps, vie après vie, méthodiquement. Notre premier voyage devrait être pour la Seconde Guerre mondiale, qu’en pensez-vous ?

— Oui, c’est logique…

— Alors mettons-nous en condition, Alan, aide-moi à installer le cercle de fauteuils autour de celui de Jake.

— Nous serions plus détendus par terre, sur des coussins… 

Arthur sourit à Emma.

— Tu as raison. Alan, prenons les coussins des fauteuils et du canapé. Il faut que nous soyons à l’aise. 

Ils s’affairèrent et disposèrent les coussins en cercle autour de Jake. Milern leur confia la roue symbolique qu’ils posèrent au centre.

— Maintenant ? 

Emma opina et s’installa à la droite de Jake. Adam s’assit en traînant les pieds de l’autre côté. Arthur et Alan Smithen fermèrent le cercle.

— Tenons-nous la main et fermons les yeux… Il va nous falloir respirer lentement, très lentement. Je vais compter à rebours à partir de 10 et quand j’arriverai au 0, nous serons en… 40 ? 41 ? 42 ?

— 41. C’était en 41, je me souviens avoir lu un journal quand j’y suis allé avec Ambre. Février 41. Je me souviens, il faisait très froid. Il neigeait même.

— Ce sera en 41 alors. Vous êtes prêts ? 10… 9… 8… 7… 6… 5… 4… 3… 2… 1… 0… 

Silence total. Milern les regarda respirer avec intensité, extrêmement concentrés. Puis Adam releva une paupière.

— Alors ?... Je suis le seul à ne pas être parti ? 

Tous rouvrirent les yeux en poussant un soupir de déception. Ça n’avait pas marché.

— Heu… Faudrait peut-être que je retire mes gants cette fois, non ? 

Tous fusillèrent Jake du regard. Bien sûr, les gants ! Il les retira en s’excusant tandis qu’Arthur reprenait le décompte. Emma et Adam attendaient que Jake se soit débarrassé de ses gants pour rétablir le contact.

— 7… 6… 5… 4… 

Jake prit les mains d’Adam et Emma et il n’entendit pas le reste du décompte. Il se retrouva propulsé dans un tourbillon de bruit et de fureur. Il eut l’impression d’être projeté violemment sur le sol à plat ventre, un méchant goût de poussière, de salpêtre et de gravier dans la bouche.

— La lumière ? Où est cette putain de lumière ? 

Il avait reconnu la voix d’Adam. La voix d’une femme âgée lui répondit.

— Il n’y a pas d’électricité pendant les bombardements, idiot, il faut retrouver les bougies. 

Il entendit plusieurs personnes s’affairer autour de lui avant qu’il ne se rende compte que c’était lui qui tenait les bougies et les allumettes dans la main.

— C’est moi qui les ai ! Ne bougez pas ! 

Il frotta les allumettes sur le papier rendu humide. Une étincelle timide apparut, une autre, puis une vraie flamme. Il la porta jusqu’à la mèche d’une des bougies puis en alluma une seconde. Il leva les sources de lumière vers les visages des personnes qui l’entouraient. Il reconnut Adam qui lui fit signe de la tête. Emma n’était pas loin, la cave était petite. Elle était réfugiée dans les bras d’Arthur et Alan était assis à leurs côtés. Ils étaient tous là, pas besoin de paniquer, il suffisait d’attendre la fin des bombardements et de ressortir à l’air pur. Mais ils n’étaient pas seuls, combien de personnes pouvaient tenir dans cette petite cave. Il y avait au moins l’autre femme. Il se retourna et ses yeux s’agrandirent d’effroi.

— VOUS ! 

Tous reculèrent par réflexe et firent corps face à Ambre.

— Vous m’avez tous reconnue ? Ça veut dire que vous avez tous glissé ensemble ? C’est magnifique. Voilà qui va me faciliter grandement la tâche… Emma devait trouver la mort dans cette cave en compagnie d’Arthur sous les bombardements. Vous êtes tous là, voilà comment me débarrasser de cinq problèmes en un. Il ne vous reste que peu de temps. 

Ils ne comprirent que trop tard que la porte se trouvait derrière elle. Elle bondit en arrière et referma sur elle. Jake lâcha une bougie pour l’empêcher de se refermer mais arriva trop tard. C’était une lourde porte à la serrure ancienne. Elle tiendrait bon. Il se retourna vers ses compagnons mais une nouvelle explosion plus proche le fit vaciller et fit tomber sur leur tête une pluie de sable et de poussière mêlés. Ils toussèrent, portèrent la manche de leurs vêtements à leur bouche pour filtrer l’air saturé et se regardèrent avec effroi. Ils étaient piégés, faits comme des rats et cela au bout même de leur première sortie. Adam se leva de rage et attrapa Arthur par le col.

— C’est ça ton voyage dans le temps sans danger, espèce de connard ? 

Emma se leva pour les séparer.

— Au lieu de nous étriper, nous ferions mieux de trouver un moyen pour sortir d’ici et vite ! 

Une nouvelle explosion les projeta tous au sol et souffla les bougies. La cave se retrouva dans un silence sinistre.

Chapitre XVII

— C’est pour bientôt, Kim… Seront-elles prêtes cette fois ? 

Kim Holloway se tenait près de la fenêtre, le dos droit et les mains jointes, tournée vers l’extérieur, vers le jardin impeccable et impersonnel de la maison des Farmhill, le visage fermé et le regard las. Ne pas agacer Edward. Elle le savait. Si elle en était là aujourd’hui c’était parce qu’elle avait su établir ce fragile équilibre entre le désir d’Edward et un semblant de soumission. Elle savait que si elle était encore en vie, c’était parce qu’elle avait su tourner la tête à Edward. Elle était une survivante. Elle était passée au travers du test de la cérémonie. Elle l’avait gagnée et elle n’avait pas disparu, elle. Elle avait su se rendre indispensable, avait rendu Edward fou de jalousie au point que pour la première fois, il avait osé se dresser contre la décision de la grande prêtresse. Kim était à lui. Kim était sa chose. Kim ne disparaîtrait pas avec les autres. Et pour le prix de sa vie, elle devait leurrer d’autres jeunes filles et les faire tomber dans leurs filets. Et alors ? Elle avait bien réussi à s’en sortir. Les autres n’avaient qu’à être aussi malignes. Ce monde était cruel. C’était chacun pour soi. Malgré son apparence actuelle élégante, douce, posée et docile, Kim avait grandi dans la proche banlieue de Birmingham et depuis toute petite, on l’avait forcée à savoir se servir de ses poings mais aussi de sa tête. C’était là l’avantage qu’elle avait sur beaucoup d’autres. Elle savait se servir des deux. Les pauvres oies blanches qu’ils avaient recrutées ensuite savaient parfois user de leurs poings et de leurs griffes mais leur naïveté avait été tellement consternante qu’elles s’étaient livrées elle-même à l’abattoir et ne s’étaient souvent rendu compte de ce qui les attendait que bien trop tard.

— Kim ? 

Kim frissonna et se tourna à demi vers Edward qui était affalé sur un des canapés de style acheté dernièrement par le chef décorateur de sa mère. Il fallait rafraîchir l’agencement de la maison pour ne pas lasser les invités. C’était ça l’avantage outrageux de l’argent. Changer d’ameublement comme on changeait de chemise. Et pour leurs petites fêtes, cela permettait de pouvoir se livrer à tous les excès sans laisser de trace.

Kim se ressaisit au prix d’un effort qui devenait toujours plus grand et sourit faiblement. Il ne fallait pas qu’elle se laisse aller, pas maintenant. Pas maintenant que cette Becky Graves tournait autour d’Edward. Kim savait qu’elle cherchait à mettre le grappin sur Edward depuis des années sans aucun succès mais depuis qu’elle avait démasqué les nouveaux arrivés, Edward la regardait sous un jour nouveau. Kim, elle, perdait de son attrait, l’angoisse et la lassitude gagnant du terrain jour après jour. Becky, en comparaison, semblait rayonnante. Et au bout du compte, elle avait un avantage indéniable sur elle. Son pédigree. Quand Edward déciderait de se ranger, Kim savait qu’elle n’aurait que peu de poids. Tant qu’elle le pouvait encore, elle devait assurer son avenir, elle savait que sa situation actuelle ne pouvait pas être éternelle.

— Je suis quasiment certaine de cinq filles… Une d’entre elles est bien partie pour être la grande gagnante de cette année. Quand elle est shootée, rien ne l’arrête et elle est déjà trop dépendante pour nous refuser quoi que ce soit. Les quatre autres filles n’ont pas inventé l’eau chaude et j’ai mon idée pour la dernière fille mais elle me semble bien peureuse, elle pourrait nous filer entre les pattes…

— Kim ?

— Oui ?

— Viens t’asseoir à côté de moi… 

Son instinct qui la trompait rarement sonna son alarme intérieure. Mais surtout, elle ne devait pas se laisser émouvoir ou impressionner. D’abord laisser venir. Laisser Edward faire son numéro cruel du chat qui joue avec la souris. Lui faire croire qu’il avait tout pouvoir sur elle. Lui faire croire qu’il lui faisait peur. Il pouvait lui faire mal et ne s’en était pas privé auparavant. Il lui avait arraché des larmes mais ce qu’il ne savait pas, c’était que c’était seulement des larmes qu’elle avait consenties à verser. Il avait tout pouvoir sur son corps mais Kim avait la supériorité de l’esprit. Elle réussit même à trembler un peu lorsqu’elle s’installa avec raideur à côté de lui et il en parut satisfait. Il l’attira à lui et elle se cala dans le creux de son épaule, le regard perdu dans le vide, l’oreille concentrée sur les battements de son cœur qui battaient avec régularité dans sa poitrine. Il préparait son annonce, il jubilait d’avance.

— Kim ?... Que penses-tu de nos deux nouveaux amis qui nous proposent de monter une affaire avec eux ? 

La gorge nouée, Kim se rendit compte qu’elle avait vu juste. Edward était attiré par un nouveau jouet et il ne tarderait pas à se débarrasser d’elle. Pourquoi pas, alors, faire d’elle un cadeau de choix à ses nouveaux partenaires ? Elle leva vers lui ce regard innocent qu’elle avait appris à utiliser quand elle savait qu’Edward était en colère contre elle. Il faisait mouche à chaque fois. Elle savait repérer ce trouble dans ses yeux quand elle l’utilisait. Mais cette fois son alarme amplifia. Le trouble n’y était pas. Il lui échappait. Elle devait faire appel à d’autres armes, botter en touche et retourner la situation.

— Je ne sais pas… Ça ne plaira certainement pas au docteur Kavinsky… 

La remarque fit son effet mais pas celui escompté. Edward se ferma, les lèvres serrées et le sourcil froncé du petit garçon gâté qu’on contrarie dans ses exigences. Il saisit son visage sous le menton et la força à le regarder, ses doigts serrés autour de sa mâchoire au point de lui faire mal.

— Le docteur Kavinsky n’a besoin que d’une fille au bout du compte ! Une seule ! C’est un gâchis sans nom ! Dois-je te rappeler que si je n’étais pas intervenu, une autre de ces filles n’aurait pas pris ta place ? Tu aurais disparu comme toutes les autres ?! J’ai de l’influence sur Ambre Kavinsky, tu m’entends ? Alors si je décide de faire affaire avec ces deux types en ce qui concerne les cinq autres filles, elle ne pourra pas me le refuser, tu m’entends ? 

Ne pas l’énerver. Il n’aimait pas être contredit. C’était jouer à un jeu dangereux que de le défier.

— Oui, bien sûr, Edward… 

Il sourit alors qu’elle tentait de baisser les yeux. Sa main glissa sur sa gorge et il serra.

— Tu sais bien que j’obtiens tout ce que je veux, n’est-ce pas ? 

Elle hocha la tête mais il serra encore plus fort. Ne pas paniquer, il l’avait déjà fait, il voulait juste lui faire peur.

— Tu sais ce que tu me dois, n’est-ce pas ? N’ai-je pas réussi à t’avoir pour moi tout seul ? 

Elle hocha à nouveau la tête. Sa vision se brouilla du fait du manque d’oxygène. Elle n’eut pas à se forcer pour laisser couler une larme sur sa joue. Il glissa une main entre ses cuisses.

— Tu aurais préféré que je te laisse partir avec Ambre et les autres ? 

Elle fit non de la tête et commença un peu à paniquer. Cette fois-ci elle commençait vraiment à manquer d’air, il n’avait jamais joué aussi longtemps avec elle et ses doigts sur sa gorge lui faisaient mal. Elle leva une main par réflexe sur ses doigts serrés mais cela n’eut pour effet que de le mettre en colère.

— Quand je le déciderai ! Tu m’entends ?!! 

Elle ouvrit la bouche, visiblement au bord de l’asphyxie et Edward jubilait. Elle tenta de se détendre. La panique ne ferait qu’augmenter son besoin en air. Elle s’abandonna totalement entre ses bras et ferma les yeux, priant pour qu’il ne pousse pas son jeu un peu trop loin cette fois. Elle sentit ses doigts passer la barrière de ses vêtements entre ses cuisses et la pénétrer sans ménagement.

— Tu es à moi Kim… Si je revois ce Jim t’approcher de trop près… 

Jaloux… Il était jaloux, tout simplement… Kim avait envie de pleurer de soulagement. Il pouvait bien tourner autour de Becky Graves mais tant qu’il restait jaloux, elle pouvait bénéficier d’un sursis supplémentaire.

Elle rouvrit les yeux et croisa son regard fiévreux. Immédiatement, il desserra son étreinte autour de sa gorge et l’embrassa avec fougue. Elle répondit avec la même ardeur. Il ne devait pas se douter du nœud qu’elle avait en travers de la gorge, de la bile et de l’aigreur au creux de son estomac, du sang battant dans ses tempes, de l’envie de lui plonger une longue lame dans le ventre avec autant de maladresse et de rage qu’il la pénétra à cet instant. Mais pour sa survie, elle fit semblant. Elle fit semblant de l’aimer plus que sa vie, de lui être totalement dévouée, de ne vivre que pour lui plaire. Quand il se retira quelques minutes plus tard dans un râle d’autosatisfaction, elle ne bougea pas, le regard fixé sur le plafond, combattant la vague de dégoût pour lui et pour elle-même. Il roula sur le dos, à bout de souffle et lâcha un ricanement suffisant.

— Tu es à moi… Ne l’oublie jamais… 

Il se rhabilla en hâte et se leva, quitta la salle en refermant la porte derrière lui et sans lui adresser un dernier regard, l’abandonnant là comme une poupée désarticulée. Quand la porte claqua, elle eut l’impression que ses sensations lui étaient rendues d’un seul coup. Elle hoqueta pour retrouver l’air qui lui avait manqué et glissa sur le sol, la tête entre ses mains tremblantes. Sa gorge lui faisait mal, elle sentait encore la pression de ses doigts. Elle aurait des marques cette fois, elle en était persuadée.

Combien de temps ? Combien de temps avant qu’il ne commette l’irréparable ? Avant que ce ne soit elle qu’on retrouve dans la Tamise ?

Elle avait cru un instant que ce Jim pourrait être sa porte de sortie, la fin de son cauchemar. Mais il s’était révélé être comme les autres. Pire que les autres peut-être ?

Elle ne pouvait compter que sur elle. Comme toujours… Bientôt… Bientôt elle aurait mis assez d’argent de côté pour pouvoir s’enfuir loin de tout ça, recommencer une nouvelle vie, tourner la page une bonne fois pour toutes…

La porte d’entrée… On venait de sonner. Kim entendit le majordome descendre les marches de l’escalier principal et ouvrir la porte. Elle se releva aussi vite que son corps le lui permit et lissa sa jupe sur ses cuisses. Elle s’approcha du grand miroir au-dessus de la cheminée. Mon dieu, elle devait retrouver d’urgence une apparence plus contrôlée. Si elle tardait à le rejoindre, il serait furieux. Il la voulait près de lui à tout moment en présence d’une tierce personne. Elle était son faire-valoir. Elle avait un rôle à tenir et si elle le remplissait mal, il saurait lui faire comprendre. Elle respira à fond et tenta de discipliner ses cheveux. Elle passa ses mains sur ses joues pour détendre ses traits tendus. Elle bénit son mascara waterproof mais elle ne pouvait rien faire contre ses yeux rougis. Elle leva le menton. Elle pouvait clairement discerner la marque de chacun de ses doigts. Elle se tourna vers son sac et son manteau. Il était toujours essentiel pour une femme du monde de sortir avec un foulard. Si les hommes de ce milieu étaient tous aussi violents, elle en comprenait à présent l’utilité.

Elle noua le foulard élégamment autour de sa gorge et se redressa. Elle tenta de sourire. Le premier essai ne fut pas convaincant, elle essaya une seconde fois. Voilà qui était beaucoup mieux. Elle se dirigea vers la porte, les jambes tremblant sur ses hauts talons, puis son pas se fit plus assûré. Quand elle posa la main sur la poignée de la porte et l’ouvrit, elle avait retrouvé son visage parfait, elle avait su rendosser avec succès son rôle de femme glaciale et lointaine, raffinée et dévouée. Maintenant. Il lui fallait descendre, elle n’avait que trop attendu. Elle posa la main sur la rambarde. Les voix qui n’étaient qu’un chuchotement lointain se firent plus claires. La voix d’Edward et la voix d’un autre homme, plus grave, plus mûre, plus adulte et plus contrôlée. Kim entra dans le petit salon de réception. Edward l’accueillit avec une pâleur qui lui fit peur. Seules deux petites taches écarlates sur ses pommettes trahissaient une fureur contenue. Qu’était donc venu lui dire cet homme pour le mettre dans un état pareil ?

— Kim, il était temps. Laisse-moi te présenter un ami de mon père. Ils sont partenaires de squash. Il est policier et ce qu’il vient m’annoncer est vraiment des plus troublant… Kim, voici l’inspecteur Tom Richards des Affaires Internes… 

La police ? Kim sentit son cœur marquer une pause dans sa poitrine. Que savait la police ? Cet homme venait-il pour les arrêter tous les deux ? Après tout, n’avait-elle pas joué le rôle de complice dans cette sordide affaire et affirmer qu’il s’agissait de sa survie ne jouerait pas tant que ça en sa faveur. Elle croisa le regard inquiet d’Edward. Croyait-il qu’elle allait le dénoncer en cet instant pour être libéré de lui ? La croyait-il aussi stupide ? Rassemblant ses dernières forces, elle tendit la main à l’homme qui la serra avec un regard appréciateur.

— Enchantée…

— Pas tant que moi, mademoiselle… 

Edward s’éclaircit la gorge. Apparemment l’échange durait trop à son goût. Kim s’écarta et vint s’asseoir à côté d’Edward qui posa une main possessive sur son genou.

— L’inspecteur Richards vient de m’annoncer que nous pourrions faire l’objet d’une enquête policière illégale… 

Kim ouvrit de grands yeux naïfs, ce qui n’était pas pour déplaire au policier. Il y avait un je-ne-sais-quoi de carnassier et d’implacable chez cet homme, un regard reptilien, la mâchoire volontaire, des lèvres fines et étendues en un sourire inquiétant. Il avait un certain charisme, une allure athlétique mais Kim ne s’était jamais sentie aussi mal en la présence d’un homme et pourtant elle avait eu son lot de désaxés avant de rencontrer Edward. Il le sentit et elle vit qu’il y prenait plaisir. Il se redressa et ouvrit un dossier officiel. Il en tira une première photo et la tendit à Edward.

— Connaissez-vous l’inspecteur Maxwell ? 

Kim baissa les yeux vers la photo, celle d’un homme sortant d’une voiture. Il avait les traits fatigués, il était mal rasé. Plutôt pas mal s’il avait su prendre soin de lui. À part ça, son visage ne lui disait rien. Edward rendit la photo en hochant la tête.

— Non, je ne l’ai jamais vu. Mais pourquoi ferait-il une enquête illégale à mon sujet ? Et pourquoi illégale ? 

L’homme s’était attendu à ce qu’ils ne le reconnaissent pas, il rouvrit le dossier et jeta deux photos sur la table basse.

— Alors peut-être reconnaîtrez-vous son sergent, Jim Saunders et un agent réquisitionné en secret et en toute illégalité, Simon Baker ? 

Le sang de Kim se figea. Edward se jeta vers les photos et s’en empara, incrédule.

— Les fils de pute ! 

L’inspecteur semblait se délecter de son petit effet. Mais que voulait-il au bout du compte ? Que savait-il sur eux ? Pourquoi les prévenir ? Edward semblait se liquéfier. Il avait pensé pouvoir vivre au-dessus des lois. Aujourd’hui la loi le rattrapait et il perdait son sang-froid.

— Mais… Mais pourquoi ?... Pourquoi enquêtent-ils sur nous ? 

Kim serra les dents en entendant le nous. L’inspecteur croisa son regard, il lisait en elle comme dans un livre ouvert. Elle devait se méfier de lui.

— Parce que vous avez été d’une négligence sans nom. Parce que vous avez été trop lâche pour régler le problème des filles qui n’avaient pas été sélectionnées. Parce que vous les avez laissés filer dans la nature et qu’elles ont éveillé des soupçons. Parce que l’une d’entre elle a été trop bavarde… 

Il jeta une nouvelle photo devant eux : Lucy Granger, ou plutôt son cadavre.

— … Et qu’il a fallu que je m’en charge… 

Edward ouvrit de grands yeux terrorisés.

— Mais… qui êtes-vous ?!!! 

— Quelqu’un en qui je peux avoir confiance, ce qui n’est apparemment pas le cas de tout le monde dans cette pièce… 

Kim et Edward sursautèrent en entendant sa voix. Edward se recroquevilla sur le fauteuil en la voyant apparaître dans l’embrasure de la porte.

— Ambre ? 

Sa voix s’était perdue en un croassement peu viril. Ambre Kavinsky était entrée sans faire de bruit, la silhouette droite et fière, impeccablement vêtue, le port de tête d’une grande dame, habituée à ce qu’on la respecte et lui obéisse. Mais elle n’était pas contente. Elle n’était pas contente. Un petit tic nerveux trahissait son agacement au coin de ses lèvres.

— Ambre… Je ne comprends pas… Vous…

— Oui, je sais bien que tu ne comprends pas. C’est certainement là mon erreur d’avoir choisi quelqu’un d’aussi vaniteux et idiot !

— Mais, Ambre…

— Assez !! J’ai pensé qu’accéder à tes petits caprices te rendrait assez satisfait pour te faire plus discret, mais non, il fallait que tu montres que tu étais devenu le roi du monde ! 

Ambre avait levé un doigt méprisant vers Kim en faisant allusion aux petits caprices. Elle sentit la nausée l’envahir, comme à chaque fois qu’elle croisait cette femme qu’elle avait tant adulée, respectée autrefois. C’était la première qui lui avait fait croire qu’elle valait mieux que ce qu’elle croyait. Elle lui avait ouvert l’univers des possibles. Elle lui avait fait croire qu’elle pouvait entrer en communication avec sa mère défunte. Elle y avait cru dur comme fer. Elle avait assisté à tous ses cours, elle avait fait le mur pour la retrouver à la fac. Elle avait fait partie de plus petits cercles, le cercle des élus, ceux qui avaient le droit de participer aux séances de spiritisme. C’était elle qui l’avait présenté à Edward. Kim avait eu l’impression de vivre un conte de fées. Puis les fêtes, les excès, la descente, la déchéance… Et la lucidité. Si elle devait survivre, il lui faudrait manipuler Edward…

Elle ne savait pas ce qui avait failli lui arriver derrière ce rideau, ce lourd rideau de velours qu’elle aurait dû traverser si Edward ne s’était pas interposé. Souvent, en croisant le regard d’Ambre, elle se rendait compte qu’elle lui en voulait pour ça. Et cela terrifiait Kim.

— Et ton incompétence a bien failli me coûter très cher, Edward… Ils en savent beaucoup trop à présent et j’ai dû changer ma stratégie… Heureusement, je peux compter sur Tom… 

Edward était perdu, totalement perdu. Kim sentait trembler sa main dans la sienne. Après ça, il pouvait toujours prétendre qu’il faisait ce qu’il voulait d’Ambre Kavinsky. Il lui suffirait d’élever encore un peu la voix et de froncer les sourcils pour qu’il fasse dans son froc. Pitoyable, pathétique…

L’inspecteur sortit une dernière photo.

— Vous connaissez cette fille ? 

Edward cligna des yeux et réfléchit un instant.

— C’est… C’est pas la fille journaliste ? 

Kim hocha la tête. C’était l’étudiante en journalisme qui cherchait à faire partie de leur petit groupe. Elle avait embobiné Edward en lui racontant qu’elle voulait être là à la naissance d’une nouvelle légende. Elle lui avait raconté qu’il était du métal des grands hommes, qu’une fois dans le grand monde, il aurait besoin de journalistes pour dorer son auréole auprès du grand public, bref, toute cette merde que savent utiliser les journalistes pour s’attirer les faveurs des puissants.

— Vous vous souvenez de son nom ?

— Becky ? Bessy ? Non, Betty ! Oui, c’est ça.

— Betty, oui. Elizabeth Granger.

— Granger ?!! Comme…

— Comme Lucy, oui. Sa grande sœur. Elle aussi fourre son nez dans ce qu’elle ne devrait pas mais comme vous avez laissé Lucy vous échapper, elle a eu le temps de parler à sa sœur. Maintenant, Elizabeth Granger veut en savoir trop et le pire, c’est qu’elle est entrée en contact avec Saunders et Baker…

— Merde…

— C’est peu de le dire…

— Mais… qu’est-ce qu’on va faire, alors ?

— Rien.

— Rien ? 

La voix d’Edward montait dangereusement dans les aigus. Il semblait proche de la crise de nerfs. Ambre s’approcha de lui et lui sourit. Elle posa une main toute maternelle sur sa joue.

— Tu ne vas rien faire, mon petit. Tu vas faire comme si de rien n’était. Tu vas continuer tes petites soirées. Tu vas les laisser croire qu’ils vous tiennent dans leur piège. Vous allez les éloigner de la fille. Et tu te débrouilles comme tu veux, mais je veux que la cinquième, ce soit elle.

— Betty ? La cinquième ?

— C’est si difficile à comprendre ?

— Mais elle sera sous leur protection… Comment la faire disparaître ?

— En faisant une diversion.

— Une diversion ?

— Tu vas me faire répéter tout ce que je dis ? Oui, une diversion ! Occupe les policiers, à ce qu’on m’a dit, le sergent aurait craqué pour notre petite Kim.

— Qui vous a dit ça ?! 

Le ton de Kim avait été trop virulent à son goût mais il était trop tard. Elle savait qu’Ambre savait. Elle lui sourit en plissant les yeux, comme une chatte observant un canari au travers d’une cage.

— Une de tes amies, Edward. Une belle rousse. Rebecca Graves. 

Becky. Bien sûr. Cette salope ferait tout pour l’éloigner d’Edward.

— Kim a su faire preuve de talent et d’inventivité pour en arriver là. Manipuler le sergent ne devrait pas être bien difficile pour une pro comme elle…

— Vous voulez qu’elle… ?

— Tu as quelque chose à redire ?

— Non, Ambre, Kim en a fini avec tout ça, elle est à moi.

— Elle est à toi parce que je l’ai bien voulu !!! 

La voix d’Ambre résonna dans toute la pièce. Edward se figea, pétrifié.

— Edward… Mon petit Edward… Tu feras ce que je t’ordonne… Car si tu ne m’obéis pas, ce n’est pas de la prison que tu devrais le plus t’inquiéter… Tu sais très bien que ma colère serait… terrible… 

Edward hocha la tête, la bouche ouverte. Kim savait que, cette fois, il avait mouillé son pantalon. Ambre se releva, visiblement satisfaite. Elle se dirigea vers la porte.

— Elizabeth Granger, Edward… C’est elle que je veux… Ne me force pas à revenir te voir… 

Elle passa la porte et disparut. L’inspecteur Richards se leva, ramassa les photos et sortit à sa suite sans dire un mot mais le regard lascif qu’il posa sur Kim la glaça d’effroi. Quand la porte claqua derrière eux, Edward se mit à trembler de tout son corps.

— Edward ?

— Je suis désolé, Kim… Je ne peux rien y faire… 

Et il se leva, fuyant son regard, honteux et furieux. Il quitta la salle en la laissant seule face à son désarroi.

Elle s’approcha de la fenêtre et vit l’inspecteur et Ambre se diriger vers une voiture noire. Elle se sentit vidée. Le cauchemar allait recommencer. Elle pensait avoir échappé à son destin, il venait de lui revenir en pleine figure. Elle serra les poings et se mordit les lèvres pour ne pas craquer. Ambre et l’inspecteur disparurent dans la voiture.

— Elle nous regarde.

— Je sais…

— Pourquoi l’avoir laissée partir la première fois ?

— Parce qu’avec Edward, je savais qu’elle serait dans une cage dorée… Et elle nous a aidés à trouver les six autres…

— Sept ans qu’il travaille pour vous… Et avec Sarah, Kim et la petite Granger, ça fera…

— Neuf… Le compte est bon, Tom, nous les aurons toutes éliminées… Alors plus rien ne la protégera… Nous avons pris du retard, Tom. Elle aurait dû mourir depuis longtemps déjà…

— Je suis désolé, j’aurais pensé l’avoir eue. Quand elle a rebondi sur le capot de la voiture, je pensais que c’était bon. J’ai même fait marche arrière pour lui prendre son sac. Elle ne respirait plus, j’en aurais mis ma main au feu.

— Tant qu’une des filles restera en vie, seul le passé aura raison d’elle.

— Et où est-elle ?

— Enfermée dans une cave sous le Blitz avec ses quatre chevaliers servants.

— Ils ont une chance de s’en sortir ?

— Arthur maîtrise les voyages, il les sortira de là. L’essentiel c’est qu’ils n’auront pas changé le destin d’Emma dans cette vie-là. Pas tout de suite en tout cas, mais je me charge de les ralentir dans ces autres vies. Toi, occupe-toi de compléter ta mission. Je compte sur toi. 

Il leva les yeux vers la fenêtre. Kim était toujours là. Il y avait quelque chose chez cette fille qui l’attirait. Un petit quelque chose qui lui rappelait Sarah peut-être. Sarah. Elle s’était rappelée violemment à sa mémoire lorsqu’il était entré dans cette salle de détention et avait fait face à Adam après toutes ces années. Elle avait été la première et il ne s’était pas attendu à s’attacher à elle à ce point. Il avait cru pouvoir se débarrasser d’elle et d’Adam en une seule fois mais cet imbécile avait survécu à l’accident. Il s’était pourtant bien assuré de droguer la bouteille d’alcool pour qu’il soit désorienté et déprimé au maximum. Elle avait trépassé mais lui était toujours là. Il y avait quelque chose de frustrant à s’occuper des neuf filles alors qu’il ne rêvait que de régler son compte à Adam Maxwell, son premier échec. Cet idiot croyait qu’il lui en voulait parce qu’il lui avait volé Sarah ? S’il savait que c’était grâce à lui qu’elle s’était retrouvée dans ses bras… Il inspira profondément…

— Tu la veux ?

Richards sursauta à la voix d’Ambre.

— Tu veux l’avoir avant de te débarrasser d’elle ? 

Richards regarda à nouveau vers la fenêtre et sourit. Oui, il la voulait. Il la voulait et il enfoncerait lui-même le poignard sacrificiel par la suite.

— Tu l’auras… Quand elle aura détourné tes jeunes collègues d’Elizabeth… Elle sera toute à toi… 

Richards eut l’impression qu’elle avait capté leurs pensées car elle s’écarta précipitamment de la fenêtre.

Les neuf prêtresses et les quatre chevaliers. Treize vies. Tout concordait comme Ambre l’avait prédit. Quand tout cela serait fini, son destin à lui pourrait enfin commencer…

— Je te trouve bien soucieux…

— Je préférerais régler son compte à Maxwell moi-même…

— Je sais que tu as un compte à régler avec lui mais il est hors de ta portée à présent. Il est protégé par Milern, tu ne trouveras aucune manière légale de le pousser à bout. Par contre, son sergent peut vraiment être un danger s’il vient se mettre entre nous et la cérémonie. Tout doit être réglé avant le prochain solstice…

— Je sais… Je sais… 

Il soupira puis tourna la clé du contact.

— Je te dépose quelque part ? 

Ambre se pencha vers lui et l’embrassa tendrement sur la bouche.

— J’irai plus vite seule… Va mettre un peu la pression sur les deux jeunes idiots. S’ils sentent que la police des polices se rapproche un peu trop d’eux, ils vont paniquer et vouloir accélérer le mouvement. Ils ne pourront entrer en contact ni avec Adam Maxwell ni le superintendant Milern. Ils vont devoir prendre leur décision seuls et ils vont se précipiter dans notre piège… Et entraîner Elizabeth à leur suite… Tom ? 

Richards sembla sortir d’un état second et se concentra sur le visage d’Ambre.

— Oui ?

— N’oublie pas qui tu es… N’oublie jamais qui tu es…

Sur ce, elle ouvrit la portière et disparut de son champ de vision. Richards, les mains sur le volant, fixa un instant la route. Oublier qui il était ? Comment pourrait-il l’oublier ? Ambre ne le laisserait jamais oublier.

Il passa la première vitesse et s’engagea sur la route en direction de l’appartement de Jake. S’il ne pouvait atteindre directement Adam Maxwell, il se ferait un malin plaisir de détruire ses collaborateurs. Il les avait abandonnés en première ligne, à eux de prendre tous les risques. Il allait les pousser à prendre de nouvelles décisions dans l’urgence et en conséquence de faire erreur sur erreur. La pression, le stress. Il était devenu spécialiste en manipulation de ce genre. Même le plus innocent des policiers tremblait à son apparition. Il n’était jamais bon qu’on enquête sur vous. Quand Richards débarquait, alors c’était synonyme d’ennuis graves. Et s’ils n’avaient commis aucune faute, sa simple présence les poussait à faire faute sur faute. Il avait la réputation d’être implacable et intransigeant. Il les terrifiait tous.

Le trajet ne fut pas bien long. Il savait où les trouver. Il les avait suivis jusqu’à l’appartement du jeune frère Maxwell. Un quartier plutôt en vogue. Il pourrait tout aussi bien faire intervenir ses collègues de la brigade financière. Jacob Maxwell était certainement loin d’être clair sur ses comptes et son train de vie nécessitait de grosses sommes d’argent. Mais cette solution était bien trop longue. Il faudrait des mois d’enquêtes, peut-être un procès qui durerait lui aussi plusieurs semaines… Non, il ne pouvait pas se permettre d’attendre aussi longtemps. Le solstice était maintenant dans moins d’un mois et tout devrait être réglé d’ici là.

Il se gara, coupa le contact et sortit de la voiture. Il leva les yeux vers la fenêtre de l’appartement, il tourna la tête vers l’endroit du trottoir où quelques jours plus tôt il avait renversé Emma. Tout aurait été bien plus facile s’il l’avait eue ce jour-là. Les autres ne seraient jamais entrés en contact et dans son aveuglement, Adam Maxwell aurait cherché à descendre les frères Smithen par tous les moyens. Ils auraient fini par tous s’entre-tuer et ils seraient bien débarrassés à l’heure qu’il était. Leur treizième et dernière vie. La sienne aurait pu alors prendre son essor.

Quelqu’un sortit de l’immeuble. Il réagit avec la souplesse d’un fauve et cala son pied dans la porte avant qu’elle ne se referme. La surprise était la base de la déstabilisation.

Il monta les quelques marches qui menaient au palier du premier, composa son rôle d’intimidation et frappa à la porte. Trois coups secs.

Il entendit des voix à l’intérieur, quelqu’un s’approcha de la porte et regarda manifestement par le judas, il pouvait entendre le frottement de ses chaussures. Le silence se fit immédiat. Ils voulaient lui faire croire qu’il n’y avait personne ? Vraiment ? Le croyaient-ils aussi idiots ?

Il frappa à nouveau et parla fort et distinctement.

— Inspecteur Richards des affaires internes. Je sais que vous êtes là, ouvrez ! 

On chuchota, on s’affaira pendant encore bien une minute ou deux, puis la porte s’entrouvrit sur le sergent Saunders. Il eut juste le temps d’apercevoir une silhouette aux cheveux blonds qu’on attirait dans la cuisine. Saunders se grandit et lui faisait barrage, une main sur la poignée de la porte, l’autre sur le chambranle.

— Vous désirez ? Inspecteur Richards ?

— Je suppose que vous ne savez pas où se trouve votre supérieur hiérarchique ? 

Jim refréna l’envie de regarder derrière son épaule et soutint le regard de Richards.

— De qui voulez-vous parler ? De l’inspecteur Maxwell ou du superintendant Milern ?

— Ne jouez pas au plus idiot avec moi, Saunders. Je parle de Maxwell bien sûr.

— Il est en mission.

— Et en attendant, vous vous trouvez chez son frère parce que… ? 

Jim haussa un sourcil.

— En quoi est-ce que cela vous regarde ?

— Vous vous souvenez ? Tentative de meurtre sur son propre frère ? Vous ne chercheriez pas à faire disparaître des indices compromettants, par hasard ? 

Richards avait fait mouche, il avait botté là où on ne l’attendait pas et Saunders, surpris, recula assez pour qu’il le pousse et pénètre de force dans l’appartement.

— Hey ! Qui vous a autorisé ?!!

— Complicité dans une affaire de meurtre prémédité, ce n’est pas seulement un renvoi que vous risquez mais la prison. 

Il se dirigea vers le salon et y trouva Simon Baker sagement assis sur le canapé, fixant le tapis des yeux. Il leva la tête vers la mezzanine à l’étage, puis vers le bar qui séparait le salon de la cuisine. Où se cachait la fille ? Derrière le bar ? Ne pas précipiter les choses… Ne pas abattre toutes ses cartes à la fois…

— Tiens, tiens, tiens… Agent Baker ? Pouvez-vous me dire à quel moment vous avez été affecté à l’équipe de Maxwell ? Aux dernières nouvelles, vous étiez encore sous les ordres de l’inspecteur Turner.

— Je…

— Simon n’a pas besoin de se justifier auprès de vous. Nous sommes sur une enquête diligentée par le superintendant Milern. Vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à vous adresser à lui directement !

— Simon ? Vous êtes déjà intimes ? 

Le sarcasme de sa voix était bien trop évident pour qu’il ne prenne pas ça pour de la provocation. Degré un du stress. Allait-il mordre à l’appât ? Jim serra les poings et inspira profondément.

— Si vous avez une question à poser à nos supérieurs, vous leur poserez directement.

— C’est bien pratique qu’ils soient injoignables, vous ne trouvez pas ?

— Nous n’avons plus rien à vous dire. 

Un bruit derrière son dos, Simon leva les yeux subrepticement et échangea un regard bref mais inquiet avec Jim.

— Figurez-vous que moi, par contre, j’ai encore quelque chose à vous dire… 

Il sortit deux photos de sa poche intérieure, de Simon et Jim sortant de chez Farmhill. Tous deux pâlirent immédiatement. Degré deux du stress.

— Je ne sais pas encore ce que vous foutez tous les deux la nuit mais il semble que vous allez nous coûter cher en heures supplémentaires.

— On a bien le droit de se détendre un peu entre potes, non ?

— Oh, agent Baker, effectivement ! Donc s’il ne s’agit là que de pur divertissement, je n’aurai qu’à vous inculper pour détournement de mineurs…

— Vous n’avez rien contre nous !

— À part le fait que vous vous la coulez douce sur les lieux d’un crime au lieu de vous trouver à votre poste, que vous passez vos nuits avec un dépravé notoire amateur de petites filles, qu’une jeune fille qui se trouvait sous votre protection a été retrouvée dans la Tamise, que votre supérieur direct est instable, a certainement perdu la boule et agressé violemment son propre frère… Dois-je en rajouter ? 

Degré trois.

— Si avant la fin de la journée, je n’ai pas sur mon bureau votre rapport d’activité signé par le superintendant Milern m’expliquant ce que vous fabriquez réellement, vous serez convoqués et sommés de nous rendre des comptes. Appartenir à la police ne vous donne pas le droit d’agir comme les petits caïds que vous côtoyez. Des flics ripoux, j’en fais tomber tous les jours et croyez-moi, j’ai le nez pour soulever des lièvres. Si vous vous entêtez à suivre Maxwell, ça va se terminer mal pour vous, je peux vous l’affirmer… Très mal… 

Degré quatre.

— Allez vous faire foutre…

— Quoi ?! 

Richards n’en croyait pas ses oreilles. Il savait que le petit Baker venait de quartiers chauds et qu’il avait eu des problèmes de discipline par le passé mais là, ce n’était pas le fouet qu’il lui tendait pour se faire battre, c’était le nœud de la potence qu’il se passait lui-même autour du cou !

— J’ai dit : ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE ! 

Il se leva sous l’emprise de la colère et Jim réagit immédiatement pour s’interposer avant que Simon ne commette l’irréparable. Richards jubilait.

— Insulte à un fonctionnaire de l’état dans l’exercice de ses fonctions. Si vous aviez l’amabilité de tenter de me frapper, rien ne me ferait plus plaisir, vous pourriez passer chercher vos affaires directement et prendre la porte…

— Simon, calme-toi ! Il n’en vaut pas la peine ! 

Sous l’effet de la colère, le regard de Simon passait sans cesse de Richards, à Jim et au bar. Richards eut donc la confirmation que la fille se trouvait là. Il fit mine de se diriger vers la cuisine et Baker eut un mouvement de panique. Ils étaient à point.

— Avant ce soir les gars… Ce soir… Ou les choses se compliqueront pour vous… 

Un dernier sourire de provocation et il sortit avec calme.

Jim ne lâcha pas Simon pour autant. Rouge de fureur, il était capable de poursuivre l’inspecteur pour lui coller son poing au milieu du visage.

— C’est bon ! Calme-toi ! Tu es content de toi ?

— Ce connard !

— Ce connard peut te faire virer définitivement de la police, c’est ce que tu veux ? 

Simon lâcha un grognement de frustration et partit se calmer près de la fenêtre. Elizabeth en profita pour sortir de sa cachette.

— Vous pensez qu’il a des doutes ? Vous croyez qu’il risque de poser des problèmes dans notre enquête ?

— Tout ce que je sais, c’est que c’est un Pitbull. Il est dangereux et ses menaces ne sont pas à prendre à la légère. Il faut qu’on parle à Adam. 

Il décrocha son téléphone portable mais tomba sur le répondeur. Il essaya le numéro de Jake. Même chose.

— Merde, merde, merde… Personne ne répond. 

Simon, près de la fenêtre se redressa comme piqué par une abeille.

— Jim ? C’était quoi le modèle de la voiture qui a renversé Emma selon les témoins ?

— Une Audi noire, je crois…

— Et tu savais qu’ils avaient les moyens de se payer des Audi dans les affaires internes, toi ? 

Intrigué, Jim s’approcha de la fenêtre et vit Richards griller une cigarette devant une voiture noire. Une Audi, en effet. Il sortit son bip et s’installa derrière le volant. Elizabeth s’était approchée à son tour et eut le réflexe de prendre le téléphone des mains de Jim pour prendre une photo. Tous regardèrent la voiture s’éloigner puis échangèrent des regards de façon éloquente. Jim reprit son téléphone et détailla la photo de Richards montant dans la voiture.

— Vous avez raison… Il faut en avoir le cœur net. 

Jim ouvrit la fenêtre des messages pour en envoyer un à Adam avec le texte : Est-ce qu’Emma ou Jake reconnaissent cette voiture ? puis pressa sur Envoi…

Chapitre XVIII

— Les allumettes ! Retrouvez les allumettes !

— Je les ai ! Je les ai toujours dans les mains ! 

Jake frotta une allumette qui rechigna à s’allumer, l’air était saturé d’humidité et de poussière. À la troisième tentative, elle s’alluma juste assez longtemps pour qu’il repère une bougie à ses pieds. Il la ramassa et l’alluma au moment ou la terre vibra encore au-dessus de leurs têtes.

Jake tourna sur lui-même. Alan protégeait Emma dans ses bras tandis qu’Adam s’accrochait toujours à Arthur.

— Faites-nous rentrer immédiatement ! Ambre l’a bien dit : cette cave va s’effondrer d’une minute à l’autre ! Il faut repartir immédiatement ! 

Arthur ne répondit pas. Il semblait hébété. Il ouvrait de grands yeux ronds. Une nouvelle explosion et une nouvelle pluie de sable.

— Arthur ! Réagissez ! Sortez-nous de là !!!

— Je… je… 

Jake s’approcha de son frère.

— Tu vois bien qu’il est déconnecté ! Ça ne sert à rien de le stresser encore plus ! Arthur, reprenez le dessus, il faut vraiment qu’on sorte de là…

— Je… Je ne sais pas ! Je ne sais plus ! 

La réponse d’Arthur eut le don de faire sortir Adam de ses gonds.

— Tu ne sais plus ?!!! C’est ça que tu appelais une balade sans danger, connard ?!!! 

Une nouvelle explosion les déstabilisa et les sépara. Emma poussa un cri et Adam se retourna vers elle. Un éclat s’était détaché du plafond et l’avait légèrement blessée à la tempe.

— Emma !

— Je vais bien, Adam, c’est juste une égratignure…

— Ne t’inquiète pas, on va sortir de là… Arthur, bordel de merde !!! 

Mais Arthur Smithen restait prostré, essayant comme un fou de retrouver sa concentration et le moyen de sortir de là.

— Peut-être que si on se tenait à nouveau tous les mains ? 

Alan Smithen parlait peu mais c’était loin d’être un idiot. En tout cas, ça valait la peine d’essayer. Ils formèrent un cercle et fermèrent les yeux. Rien. Toujours rien. La terre trembla encore. Soudain Emma ouvrit de grands yeux.

— Mais bien sûr !

— Quoi ?

— Milern ! C’était Milern ! C’était lui dans ma vision !! J’ai reconnu sa voix !! Il peut nous entendre, il peut nous venir en aide ! Il faut l’appeler ! Milern ! MILERN ! 

Les quatre hommes la regardèrent comme si elle avait finalement perdu la raison puis timidement, ils l’imitèrent, gagnèrent en confiance et parlèrent plus fort. Tous hurlèrent le nom du superintendant. Tout à coup, alors qu’ils perdaient espoir, un éclat métallique baigné d’une lumière aveuglante apparut au centre de leur cercle. Le disque de Milern. Il les avait entendus, le leur avait envoyé.

— Il faut le toucher tous ensemble ! 

La voix d’Adam se perdait sous le fracas d’une nouvelle explosion. Ils resserrèrent le cercle et tendirent leurs mains vers le disque métallique. Le moment du contact déclencha un éclair bien plus aveuglant dont le souffle les projeta en arrière mais quand ils rouvrirent les yeux, ils étaient tous de retour dans le salon des Smithen, allongés sur le dos, la respiration coupée et tardant à comprendre qu’ils étaient de retour.

— Woooohoooo ! Là c’était vraiment juste !!! 

Jake se redressa sur ses coudes et observa les autres se relever péniblement. Adam glissa jusqu’à lui.

— Tu vas bien ? Ta cicatrice ? 

Jake porta une main à son flan. Il ne ressentait pas de douleur supplémentaire. Il faut dire qu’il avait négocié une bonne dose d’opium avec l’infirmière. Mais le pansement semblait intact, il n’était pas humide.

— Tout va bien, Adam. 

Alors Adam se retourna immédiatement vers Emma qui était encore assise sur le sol, désorientée. Un léger filet de sang séchait sur sa tempe. La blessure n’était que superficielle mais cela n’empêchait pas Adam de s’inquiéter. Il prit le visage d’Emma entre ses mains.

— Emma ? Comment te sens-tu ? J’appelle une infirmière ?

— Non, je vais bien, rassure-toi.

— Il faut peut-être que tu t’allonges. Après ta commotion…

— Je vais bien, Adam, aide-moi plutôt à me relever. 

Il la tint serrée contre lui comme une poupée de porcelaine, la première peur passée, il leur fallut quelques minutes pour que leur esprit revienne lui aussi à la réalité. Emma s’écarta la première et chercha Milern des yeux. Il se tenait en retrait, près de la cheminée, l’air grave et contrit.

— Monsieur Milern ? 

Il leva les yeux vers elle.

— Merci… Vous nous avez sauvé la vie ce soir…

— … P… Pardon ?

— Je crains qu’il n’y ait plus rien à nous cacher… Vous savez que je sais… Vous nous avez entendus et vous avez envoyé le cercle… Vous avez bien plus de pouvoir que vous ne consentez à nous le dire… Vous étiez avec moi dans cette vision de ma première vie.

Milern baissa les yeux.

— J’ai bien peur, ma reine, que vous ne vous trompiez… L’anneau, c’est votre force à tous les cinq qui l’a invoqué. Je n’y suis pour rien, je n’ai été qu’un spectateur impuissant quand le sang a coulé sur votre tempe. Je n’ai pu que prier pour que vous soyez tous assez fort pour revenir à temps… 

Tous sursautèrent en entendant le petit rire de Jake qui s’était redressé dans son fauteuil sur lequel il s’était affalé pour reprendre ses esprits. Vu le fou rire qu’il avait à cet instant, il était clair qu’il n’avait pas récupéré toute sa tête. Adam fronça les sourcils.

— Tu peux nous dire en quoi tout ça te fait rire ?

— Non, rien, c’est une idée à la con qui vient de me passer par la tête…

— Au point où on en est, tu peux peut-être partager ?

— Non, mais c’est vraiment ridicule, vous allez vous marrer.

— Jake, arrête de tourner autour du pot !

— C’est juste que… Milern… C’est débile, je vous ai prévenu… Quand on change les lettres de sens… Ça fait Merlin… 

Jake qui s’était attendu à l’hilarité générale fut bien surpris de voir les traits des autres se décomposer. Ils se tournèrent tous vers le superintendant comme s’ils venaient d’assister à une apparition divine. Les épaules de Milern se voûtèrent et il prit appui sur la cheminée pour s’asseoir sur une chaise.

— Je crois que vous aussi vous feriez bien de vous asseoir… Mon histoire risque d’être longue… 

Tous se dévisagèrent. Pourquoi Milern ne réfutait-il pas cette théorie idiote d’un revers de la main. Ils regardèrent l’homme assis sur sa chaise. Il semblait avoir vieilli de mille ans, voûté par le poids d’un secret bien trop lourd pour ses épaules. Ils s’installèrent autour de lui.

— Mes chers amis, l’homme que vous voyez devant vous n’est plus que l’ombre de lui-même… Hic Jacet Arthurus, rex quondam, rexque futurus…

— Ici repose Arthur, roi qui fut et roi qui sera… C’est le Morte d’Arthur de Thomas Mallory, non ?

— Oui, très chère Emma… Je savais que vos connaissances en littérature vous aideraient à y voir clair un jour… 

Jake cligna des yeux. Il était en train de rêver. Il était forcément en train de rêver.

— Euh… Elle y voit peut-être un peu plus clair, mais moi je suis toujours dans le brouillard, alors si vous aviez la gentillesse de m’expliquer ? 

Milern sourit à Jake.

— Oui, je crois que vous êtes prêts. Il est temps de tout vous dire… 

Milern ménagea une pause dramatique avant de commencer son histoire d’une voix solennelle.

— Ce que je vais vous raconter passe depuis des temps immémoriaux pour une légende… Il y a bien longtemps de cela, en des temps obscurs, alors que le territoire était divisé par les guerres, la violence et la sauvagerie, un roi s’est dressé et nous a rassemblés dans la vertu, l’honneur et le courage… Ce roi s’appelait Arthur… 

Tous les yeux se tournèrent vers Arthur Smithen, ce qui fit rire Milern.

— Attendez la fin de mon histoire. Si monsieur Smithen descend d’une lignée capitale, celle qui porte tous les espoirs est bien Emma… Le roi Arthur était issu d’une union illégitime. Son père, Uther Pendragon, régnait sur nos terres par la violence et la guerre. Il était craint mais respecté. Quand un seigneur se dressa contre lui, il attaqua son château… Et tomba éperdument amoureux de sa femme : Ygraine. Il demanda donc à son ami et mage de transformer son apparence pour qu’il puisse se glisser dans sa chambre sous les traits de son mari. Mais la magie exige une offrande en retour et le roi promit que l’enfant qui naîtrait de cette union serait confié au mage. Le roi avait lui-même une fille qu’il avait envoyée au loin. Frustrée par le rejet de son père, la jeune Morgane devint adepte de la magie noire et revint se venger en empoisonnant son propre père, pensant ainsi réclamer une couronne qu’elle considérait lui appartenir de droit. Elle ne connaissait pas l’existence de son jeune frère. Si Morgane avait hérité de la sauvagerie de son père, Arthur, lui, avait hérité de l’intégrité de sa mère. Lors d’un tournoi organisé pour désigner le nouveau roi, Arthur s’empara par erreur de l’épée prophétique et fut reconnu aux yeux de tous comme le seul roi légitime… Oui, cette partie de l’histoire est bien fidèle. Il était l’élu, le roi mythique choisi par des forces ancestrales. Si les Chrétiens ont ensuite transformé son histoire pour faire de lui un roi à dimension christique, c’est qu’ils n’ont pas vraiment compris qui il était vraiment.

— Vous voulez dire que la suite, la quête du Graal et les chevaliers de la table ronde, c’était du pipeau ? 

Milern regarda Jake comme un professeur regarde un élève un peu lent.

— Laissez-moi finir, Jacob… Vous comprendrez que tout n’est pas aussi blanc ou noir que vous ne le pensez… Arthur est donc devenu un grand roi, un roi dont le rayonnement s’est étendu au-delà de la Grande Bretagne d’aujourd’hui. Ce n’est pas un mystère si on regarde la multiplication des mythes et légendes que l’on trouve dans l’Europe tout entière… Arthur était un roi Celte. Pas Saxon, pas Romain comme certains l’ont affirmé. Il était l’élu d’une nation puissante, il en était la vertu… Ce qui finit d’exacerber la jalousie de Morgane qui pensait avoir été spoliée de ses droits au trône. Elle se considérait être la vraie reine et Arthur n’était qu’un vil bâtard. À partir de ce jour, elle jura sa destruction. Elle usa de sa magie noire pour se glisser dans son lit et de cette nouvelle union incestueuse naquit Mordred. Mordred était tout ce qu’Uther était : violent, cruel et implacable mais il avait en plus hérité de la sournoiserie et de l’intelligence de sa mère. Il se glissa parmi les chevaliers d’Arthur sans révéler son ascendance, il sema le fiel et poussa Arthur à douter de l’amour de sa bien aimée Guenièvre et de son fidèle Lancelot. Il poussa le roi à les bannir et provoqua son père dans une nouvelle guerre. Le combat fut terrible et les deux hommes s’entre-tuèrent. Arthur fut retrouvé mourant et on fit appel à la magie ancestrale. Non loin de là résidaient les prêtresses de l’île d’Avalon. Pendant neuf jours et neuf nuits elles se relayèrent afin que la gloire d’Arthur ne meure pas avec lui… Avec l’aide de Merlin, elles aboutirent à une promesse… La promesse qu’Arthur ne tomberait pas dans l’oubli et qu’un jour sa gloire reviendrait rassembler un monde au bord du chaos…

— Hic Jacet Arthurus, rex quondam, rexque futurus…

— Oui, Emma, mais ce que les historiens, hommes d’Église et Lettrés n’ont pas compris, c’est que cette prophétie n’était pas la promesse d’une résurrection du roi lui-même, mais la promesse que sa lignée reviendrait régner pour sauver l’unité de ce monde en perdition.

— Sa lignée ?

— Oui, Emma… Quand tout le monde a cru qu’Arthur chassait Guenièvre pour infidélité, il avait en fait, sous les conseils de son guide Merlin, compris qu’il devait la mettre à l’abri… Elle et l’enfant qu’elle portait en son sein… Et qui d’autre que son fidèle Lancelot pour la protéger ? L’enfant qui naquit ne fut jamais proclamé en tant que fils d’Arthur. Il grandit comme un jeune seigneur et les enfants de ses enfants grandirent en paix sans connaître la véracité de leur lignée… Et ce fut ainsi pendant près de 500 ans. Notre erreur a été de rapprocher cette lignée de la lignée régnante. Au tournant du millénaire, nous pensions être à l’abri de la magie de Morgane. Alors exilés sur les rivages danois, la dernière héritière d’Arthur, Gunnora, fut promise à Richard, duc de Normandie. Elle donna naissance à une petite Emma de Normandie qui épousa le roi Cnut qui régnait alors sur notre pays. De cette union naquit Emma, notre Emma ici présente, princesse légitime du royaume et unique héritière. Cependant, n’étant que femme, elle nécessitait une légitimité supplémentaire. C’est alors que nous avons décidé de révéler sa lignée secrète. Elle était la seule et unique héritière du mythique roi Arthur. Lancelot, après avoir fui, avait trouvé nécessaire de créer une fraternité de chevaliers qui seraient dévoués corps et âme à la protection de la lignée sacrée. Son dernier fils, issu d’un mariage tardif fut chargé de cette mission. Il l’avait nommé Arthur et lui fit jurer que chaque premier né de sa propre lignée suivrait cette tradition. En secret, les descendants de Lancelot veillèrent sur la descendance d’Arthur en portant fièrement son nom. Pour plus de discrétion, ils se développèrent dans l’artisanat et la ferronnerie, Smith en anglais mais au fil du temps furent anoblis et portèrent le nom de Smithen… 

Tous se tournèrent vers Arthur et Alan.

— Vous deux descendez du grand Lancelot du lac ? Wow ! 

Arthur et Alan ne semblaient pas comprendre et se tenaient l’un à côté de l’autre, complètement hébétés. Adam, lui, reporta son attention sur Milern.

— Vous avez dit notre erreur ?

— Pardon ?

— Dans votre histoire, pour la première fois vous avez dit nous… Jake a raison, c’est ça ? 

Milern baissa les yeux sur ses mains noueuses.

— Oui et non…

— Comment ça oui et non ? Vous êtes Merlin ou vous ne l’êtes pas ?

— Vous connaissez la légende ? Merlin prisonnier de cet arbre dans la forêt de Brocéliande ? Enfermé là parce qu’il est tombé amoureux de la fée Viviane qui l’a attiré, trompé et piégé ?

— Oui…

— Hé bien Merlin s’y trouve toujours… Le Merlin d’avant, le Merlin tout puissant. Je suis resté prisonnier de cet arbre, totalement, pendant près de cinq cents années quand, à bout de détermination, une partie de moi a réussi à s’échapper mais cette partie est bien impuissante par rapport à ce que j’étais…

— Vous êtes le Merlin de la légende ? Vous êtes donc immortel ?

— La magie ancestrale nous donne ce pouvoir à Morgane et à moi mais si elle s’est renforcée au fil des siècles, mon pouvoir à moi s’est amenuisé et j’en ai payé le prix fort cette nuit fatidique… Aujourd’hui, je ne suis qu’une mémoire, un guide, je ne peux qu’errer de siècles en siècles pour vous avertir, mais vous protéger, je ne le puis plus… 

Le silence s’imposa comme une chape de plomb, chacun digérant ce qu’ils venaient d’apprendre. Puis Emma se leva, s’agenouilla devant le vieil homme et s’empara doucement de ses mains recroquevillées.

— Que s’est-il vraiment passé cette nuit fatidique ? 

Il leva vers elle des yeux rougis d’épuisement. Puis il fixa un point au-dessus de son épaule comme s’il revivait ce jour, près de mille ans auparavant.

— Guillaume le Conquérant… Le duc Normand… Il prétendait avoir des droits sur la couronne d’Angleterre. Après tout, il était le petit-neveu de votre mère, Emma. Le danger était proche. Il fallait lui faire comprendre que vous étiez plus légitime que lui. Nous avons clamé votre existence haut et fort… Morgane qui se terrait et attendait son heure, se doutant que nous n’avions pas dit notre dernier mot, pensant que nous avions utilisé tous ces siècles à ressusciter Arthur, fut bouleversée d’apprendre votre existence et jura votre destruction. Votre père, Arthur, vous nomma à la protection rapprochée d’Emma, ainsi que votre jeune frère et deux autres hommes. Mais dans la bataille d’Hasting, les deux autres hommes trouvèrent la mort. Alors nous avons réclamé une trêve auprès de Guillaume, au nom de nos liens familiaux. Il y consentit et vous enferma dans un château près de Glastonbury sous la garde rapprochée de ses meilleurs hommes, parmi lesquels se trouvaient Adam et Jacob… Je crois que la première fois où j’ai pu être le témoin d’un amour immédiat et véritable fut quand Arthur posa les yeux sur la douce Guenièvre… La seconde fois, fut quand les regards d’Emma et d’Adam se croisèrent… 

Le cœur d’Adam se gonfla de bonheur. Emma se retourna vers lui, lui sourit, se releva et vint s’installer à ses côtés, glissant sa main dans la sienne. Milern… ou plutôt Merlin venait de confirmer qu’il avait été le premier, l’unique, le véritable et tant pis si les trois autres hommes en mourraient de jalousie.

— Notre répit dura deux années. Deux années où nous craignions la colère de Morgane mais aussi deux années isolés du reste du monde. Tandis que celui qui était devenu le roi Guillaume installait son pouvoir et sa loi qui furent le fondement de notre société pour les siècles à venir, nous vivions dans un sanctuaire de paix et de sérénité. Il me restait assez de pouvoir pour savoir que Morgane frapperait et frapperait fort. Il fallait vous protéger et nous vous avons demandé de choisir quatre hommes pour rejoindre la confrérie de Lancelot et être votre garde rapprochée. La tendresse que vous aviez pour les frères Smithen les a désignés à reprendre leur place, vous valant respect et dévotion éternelle. Votre amour pour Adam et votre affection pour son jeune frère vous ont poussés à les choisir, faisant également énormément plaisir au nouveau roi qui voulait effacer son passé de conquérant. L’Angleterre et la Normandie étaient enfin réunies… Puis, une nuit… Une pléiade d’étoiles apparurent dans la plaine… Des torches… Une armée levée par Morgane et son général, un homme en noir au regard reptilien… Emma n’était pas la seule descendante d’un personnage mythique… Morgane était très proche de son fils… Trop proche… Elle lui donna également un fils, la mère enfanta de son propre petit-fils et le cacha aux yeux de tous. Et siècles après siècles, elle s’occupa de la descendance de celui qu’elle avait pleuré sur le champ de bataille. Cet homme en noir était le résultat de siècles de relations incestueuses. Il était le descendant de Mordred… Au premier assaut, nous résistâmes plutôt bien. Mais Morgane usa de sa magie et Emma fut mortellement blessée… Nous demandâmes une trêve et en secret, nous fûmes rejoints par des prêtresses d’Avalon car notre retraite se trouvait fort peu loin de l’endroit même où Arthur avait trépassé, ironie du destin… J’usai du reste de ma magie et en l’unissant au pouvoir des prêtresses, nous tentâmes de renouer avec la prophétie que j’avais établie avec les ancêtres de ces nouvelles prêtresses. Seulement la magie s’était déjà perdue au fil des ans et nous n’arrivions qu’à établir un sortilège de protection, vous unissant, tous les quatre au destin d’Emma. Très vite, votre santé a décliné. Au lieu de la sauver, nous vous condamnions en même temps qu’elle. C’est à cet instant que je remarquai que les prêtresses n’étaient pas neuf… Elles étaient dix ! Morgane s’était glissée parmi elle et détournait nos sortilèges. Démasquée, elle se mit à rire et lança un nouveau sortilège. Puisque nous tenions à ce qu’Emma vive, elle vivrait alors treize vies et souffrirait treize morts les plus affreuses. Treize, autant que de chevaliers servants et de prêtresses, les douze dimensions de la création en plus de cette vie-ci. Ce qu’elle ne savait pas, c’était qu’en liant vos vies à la sienne, elle devrait elle-même se charger de vous détruire, tous les quatre et les descendantes des neuf prêtresses. Alors elle ajouta que dans chacune de vos résurrections, vous perdriez connaissance de toute vie antérieure et qu’elle se délecterait de vous dresser les uns contre les autres… Je me suis battu tant que j’ai pu, nous nous sommes heurtés, pouvoir contre pouvoir mais comme je vous l’ai dit, j’avais laissé beaucoup de mes forces dans cet arbre et je ne fis pas le poids contre Morgane… Vous êtes tous morts cette nuit-là… Vous, les prêtresses et tous les habitants du château… Je ne pouvais pas mourir mais Morgane me prit tout ce qui restait de mes pouvoirs et m’abandonna là, seul, au beau milieu de ce spectacle de désolation… Le château était isolé, le roi Guillaume chercha à étouffer cette histoire. Il n’avait jamais existé de descendance du roi Arthur, après tout, le roi Arthur n’était peut-être lui-même qu’une légende. Il fut à l’origine des théories contradictoires, brouillant encore plus les pistes, détruisant tout ce qui de près ou de loin pouvait établir la preuve de vos existences… Pour se souvenir, il ne restait que moi qui devais décrypter les indices et retrouver les traces de vos nouvelles existences… Et Morgane qui au long des siècles à venir allait jouer au chat et à la souris avec moi et prendre un malin plaisir à vous chasser, vous monter les uns contre les autres et vous détruire, se moquant ouvertement de mon impuissance… Et pour y parvenir, elle devait également détruire les descendantes des neuf prêtresses d’Avalon, neuf jeunes filles qu’on pouvait reconnaître par une marque à la base de la nuque, juste sous leur oreille droite. Elles n’étaient plus prêtresses car avec l’avènement de Guillaume et la transformation chrétienne du mythe d’Arthur, la magie d’Avalon s’étiola et disparut à jamais. Les jeunes filles pouvaient être n’importe où, n’importe qui. Le tout pour Morgane était de les dépister et de s’en débarrasser avant le 25e solstice de la nouvelle naissance d’Emma. Comment les retrouver ? C’était assez facile : une origine humble, une intelligence supérieure à la norme et un goût prononcé pour l’occultisme…

— Le projet Cinderella… Morgane c’est… Ambre Kavinsky ?!

— Oui, Adam… C’est bien elle…

— C’est… C’est tout bonnement surréaliste…

— Et pourtant… Adam, vous m’avez demandé la vérité. Ne me reprochez pas le fait qu’elle dépasse les limites de votre imagination… 

Tous retombèrent dans un silence contemplatif, des milliers de questions se heurtant les unes aux autres. Ce fut Jake qui se leva et vint s’accroupir devant Milern.

— Vous… Vous êtes vraiment Merlin ? Le vrai Merlin ? 

Milern hocha la tête.

— Vous voulez bien que je vous touche les mains ? 

Milern éloigna ses mains comme par réflexe.

— Non, Jacob… Tout ce que j’ai pu voir au cours de ma longue existence… Tout cela vous tuerait… Vous ne pouvez pas jouer avec l’occulte sans en payer les conséquences…

— Mais j’ai tenu la main d’Ambre, enfin de Morgane… Et ça ne m’a pas tué…

— Parce que Morgane est assez forte pour vous avoir imposé une certaine vision… Je vous l’ai dit, je n’ai plus aucun pouvoir…

— Mais si Morgane est aussi puissante, comment pouvons-nous lui faire face et espérer gagner ?

— Parce que cette fois, le pouvoir de Morgane s’amenuise… Dans chacune des existences d’Emma, vous êtes tous morts l’année de ses 25 ans… Ça veut dire qu’Emma aurait dû mourir en 2010… Or elle est encore là… Il n’y a que deux solutions. Ou bien Morgane n’a pas réussi à mettre la main sur toutes les prêtresses ou bien l’organisation de sa machination a eu du sable dans les rouages…

— Ou bien elle s’amuse à nous garder un peu plus longtemps en vie, histoire de prendre du plaisir à nous détruire pour la toute dernière fois…

— Si elle arrive à ses fins cette fois-ci, tout sera terminé… Personne ne renaîtra, c’est votre… C’est notre dernière chance… 

Jake regarda ses mains nues et celles du vieil homme.

— Pourquoi est-ce que c’est nous qui avons du pouvoir dans cette vie ? Le pouvoir de voyager dans nos vies anciennes ? Il semble que nous n’ayons pas eu cette chance dans nos existences précédentes ?

— C’est peut-être dû à la dispersion du pouvoir de Morgane… Ou bien, vous avez un peu récupéré du mien et il ne se manifeste que maintenant parce que vos âmes savent que c’est votre dernière possibilité de résister ?

— Personnellement, je trouve ça un peu fort… 

Et avant même que quiconque ne puisse réagir, il s’empara des deux mains de Milern. Ce dernier se débattit mais la poigne de Jake était ferme. Immédiatement, son regard se voila et ses traits se déformèrent en masque d’effroi. Des larmes de sang s’échappèrent de ses yeux. Il se mit à trembler puis convulser. Adam réagit avec réflexe et le plaqua sur le sol pour couper tout contact. Jake revint à lui en inspirant de grandes bouffées d’air et en laissant échapper des râles de terreur à peine contenus.

— Jake ! Jake, réponds-moi !

— Ça va ! ÇA VA !

— Mais tu es complètement malade ? Il vient de te dire que c’était trop dangereux pour toi !!!

— Il a dit vrai ! Tout ce qu’il a dit est vrai ! Bordel de merde ! Tout est foutrement vrai !

— Est-ce que tu avais besoin de faire ça pour le croire ? C’est Milern ! Il a veillé sur nous depuis notre enfance ! Il est là depuis toujours parce qu’il savait qui nous étions !

— J’ai besoin d’air… J’ai besoin de prendre l’air…

— Je viens avec toi.

— Non ! J’ai besoin d’être un peu seul !!! 

Jake se releva d’un bond, encore sous le coup de l’adrénaline, il ne sentait plus son opération, et sortit dans le jardin par la porte-fenêtre.

— Non, mais tu ne peux pas sortir tout seul comme ça ! 

Alan se leva alors. Il était blême, n’avait rien dit de la soirée. Il avait tout encaissé sans dire quoi que ce soit.

— Je vais avec lui, j’ai besoin d’en griller une. 

Le silence retomba. Adam, Emma, Arthur et Milern évitaient de croiser le regard de l’autre.

— Alors je suis la descendante du roi Arthur ? 

Milern leva vers elle des yeux empreints de tendresse.

— À n’en pas douter, ma dame… Je vous ai vue grandir, tout comme je l’ai vu grandir… Vous avez bien plus en commun que vous ne le pensez… Je vous connais mieux que vous-même. J’ai été votre mentor, votre confident et, je l’espère, votre ami… J’aurais voulu être capable de vous épargner tout cela…

— Et tout ce que nous avons à faire pour contrer la prophétie, c’est de remonter dans chacune de nos vies antérieures et me sauver la vie ? Notre théorie tient toujours ?

— Oui, princesse, remonter dans chacune de vos vies, l’une après l’autre et déjouer les plans de Morgane… Toutes vos vies, jusqu’à la première et livrer la bataille finale pour retourner les clés du destin…

— Mais si nous bouleversons le passé d’alors, le présent d’aujourd’hui ne sera plus le même, non ? Avons-nous le droit de bouleverser les vies de millions de gens dans ce but unique ? Ne serait-ce pas égoïste de notre part ?

— Je vous reconnais bien là, princesse…

— Je vous en prie, appelez-moi Emma, vous me gênez…

— Oui, princ… Emma… Nous n’avons pas le choix. Nous devons nous battre hier et aujourd’hui… Vous êtes le seul héritage d’un roi hors du commun. Vous ne pouvez pas brader l’importance de votre vie car c’est la sienne que vous braderez aussi, la nôtre…

— Mais comment faire pour ne pas prendre le risque de tomber sur elle à nouveau ? 

Milern leva les yeux vers Arthur.

— Moi ? Ah, non ! Ne me regardez pas ainsi ! Autant voyager tout seul, je veux bien, mais tous ensemble ? Vous avez vu ? Vous avez vu ce que ça donne ? Je pensais être plus prêt que Jake et en fait j’ai fait pire… Vous vous trompez, Milern ou Merlin ou je ne sais qui… Je ne suis pas un descendant de Lancelot du Lac ou bien alors je suis un piètre descendant. Il doit se retourner dans sa tombe. Donnez-moi un adversaire bien réel et actuel et je vous le pulvériserai. Voyager dans le passé, finalement, c’est bien plus que je n’en suis capable… Vous savez quoi ? Vous, Emma, Adam et Jake, continuez à glisser dans le passé, moi, je vais plutôt suivre la piste de l’opération Cinderella. Je vais retrouver la trace de cet Ambre Kavinsky, je vais trouver des hommes de main, des tueurs s’il le faut, j’y mettrai le prix qu’il faut pour que la Emma d’aujourd’hui échappe à son destin. Mais ne me demandez pas d’y retourner…

— Vous devez y retourner tous ensemble…

— Allez vous faire foutre ! 

Il se leva de colère et quitta la pièce en claquant la porte. Emma et Adam échangèrent un regard perdu.

— Ne vous inquiétez pas… Il reviendra… Ils reviendront tous… La peur est naturelle, le rejet de la vérité est inévitable au premier abord… Mais ils reviendront… 

Emma se blottit dans les bras d’Adam. Elle tremblait nerveusement. Adam leva les yeux vers Milern.

— Je peux vous demander une dernière chose ?

— Bien sûr, Adam…

— Nos parents… Les accidents de nos parents, pratiquement tous au même moment… Ce n’était pas un hasard ? C’était elle, n’est-ce pas ? 

Milern hocha la tête. Adam ferma les yeux et Emma le serra plus fort.

— Je crois que nous avons tous besoin de souffler un peu. Je vais vous laisser, je crois que vous avez beaucoup à vous dire… Je vais aller me reposer dans la chambre généreusement proposée par Arthur…

— Parce que vous avez besoin de dormir ?

— L’immortalité n’enlève pas le fait que je sois humain au bout du compte… 

Emma s’écarta un peu.

— Monsieur Milern… Merlin… Je crois que je ne m’y ferai jamais…

— Vous pouvez continuer à m’appeler Milern.

— Monsieur Milern… Ça fait quoi de vivre pour l’éternité ?

— … C’est un tourment que je ne souhaiterais pas même à mon pire ennemi… Voir disparaître les personnes qu’on aime… Parfois j’ai jalousé votre amnésie… Je vous souhaite une bonne nuit… Nous reparlerons de tout ça demain matin et nous aviserons des choix à faire. Tous ensemble ou individuellement… 

Emma et Adam se retrouvèrent donc seuls dans le silence assourdissant de leurs angoisses et de leurs peurs primales. Ils s’accrochèrent l’un à l’autre comme à la lumière d’un phare en pleine nuit de tempête. Adam déposa un baiser sur le dessus du crâne d’Emma, elle leva vers lui des yeux brillants de fièvre.

— Tu ne vas pas m’abandonner, Adam ?

— T’abandonner ? Mais pourquoi penses-tu que je ferais cela ?

— Parce que les autres ont envie de le faire et je les comprends… Tu n’as pas eu le choix. Tu n’avais rien à voir avec cette histoire. Mon égoïsme t’a choisi, toi et ton frère… J’ai eu le malheur et la légèreté de vous condamner à un tourment éternel…

— Emma… 

Il l’écarta un instant pour lui faire face et plonger son regard dans le sien pour qu’elle comprenne à quel point ce qu’il allait dire était la vérité.

— Emma, la seule idée de te perdre m’est insupportable. J’ai jalousé mon frère à un point que je n’aurais jamais cru possible. Il semble que dans d’autres vies, nous nous soyons perdus, éloignés mais si je peux être sûr d’une chose, c’est que je t’aime… Je t’aime plus que ma vie et ce dernier combat, nous le ferons ensemble, tu m’entends ? 

Emma fondit en larmes et l’embrassa avec passion. Il la serra fort dans ses bras. Milern avait balayé leurs derniers doutes et légitimé leur amour. Dès le premier regard, avait-il dit. Ils avaient été destinés l’un à l’autre et plus rien ne pourrait venir se mettre entre eux. Épuisés, ils se blottirent l’un contre l’autre et glissèrent dans une torpeur inconsciente qui les enleva pour ce qu’ils pensèrent être plusieurs heures, mais quand Adam rouvrit les yeux, secoué à l’épaule par Arthur Smithen, il se rendit compte qu’il faisait encore nuit.

Emma ne bougea pas, partie dans un sommeil profond sur sa poitrine. Adam leva des yeux rougis de fatigue vers Smithen et demanda en chuchotant.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Votre téléphone, il n’arrête pas de vibrer. Apparemment c’est la messagerie. Au bout de la quinzième fois, je me suis dit que c’était peut-être important… 

Adam passa une main devant son visage, cligna des yeux pour s’éclaircir les idées et saisit le téléphone qu’Arthur lui tendait. Il ouvrit le clapet et vit qu’il avait vingt-cinq appels de Jim. Son cœur s’emballa. Un mauvais pressentiment s’empara de lui. Il composa le numéro de son répondeur… Une voix mécanique lui annonça :

— Vous avez dix messages… Premier message… 

Puis la voix de Jim, tendue.

— Adam… Écoute, je n’arrive pas à joindre qui que ce soit… On a reçu une visite troublante ce matin, je crois bien que tu ferais mieux de regarder tes SMS… 

Adam fronça les sourcils, raccrocha le répondeur, piqué par la curiosité et ouvrit sa boîte de réception. Jim lui avait envoyé une photo. Il cliqua dessus et attendit qu’elle se charge. L’intitulé était : Est-ce que tu reconnais cette voiture ? La photo se chargea et Adam eut l’impression que son sang se vidait de son corps. Il fit un bond pour s’asseoir, ne se rendant pas compte qu’il avait éjecté Emma dans le processus qui grogna en se frottant les yeux.

— Hey !... Qu’est-ce qu’il te prend ? 

Adam la regarda avec de grands yeux inquiets.

— Emma… L’homme que tu vois, là… C’est l’inspecteur Richards des affaires internes… On a un petit passif tous les deux et tout ce que je peux te dire pour l’instant, c’est qu’il veut ma peau… Est-ce que tu reconnais cette voiture ?

Emma, encore embrouillée dans les limbes du sommeil, approcha le téléphone de son visage. Puis son visage se fit plus grave…

— Je… Je ne sais pas… La voiture est arrivée par l’arrière…

— Mais ça pourrait bien être ça ?

— Ton frère saura mieux que moi, il a vu l’accident de sa fenêtre…

Adam leva les yeux vers Smithen.

— Où est Jake ?

— Dans sa chambre. Alan l’y a reconduit il y a plus d’une heure. 

Adam se leva comme s’il avait été éperonné et se précipita vers la chambre de Jake, suivi des deux autres. Il ouvrit la porte sans ménagement, alluma la lumière et secoua son frère pour le réveiller en urgence.

— Quoi, quoi ! Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Jake, regarde bien cette voiture !

— Quoi ? Tu veux me montrer une photo à cette heure ? Tu n’as aucune pitié ? Je te rappelle que je suis blessé, j’ai besoin de dormir…

— Jake, ce n’est pas le moment de nous jouer ton numéro. Tout à l’heure, tu étais assez remis, alors regarde-moi cette photo. Est-ce que c’est elle ?! 

Jake plissa les yeux dans un demi-sommeil puis la photo lui fit l’effet d’une douche froide et son visage se décomposa.

— Merde… Oui, c’est bien la voiture qui a renversé Emma… 

Le sentiment d’inquiétude se transforma en sensation urgente de panique. Adam reprit son téléphone et essaya de rappeler Jim.

— Votre interlocuteur n’est pas joignable, veuillez laisser un message… 

Adam raccrocha avec un geste de rage impuissante, puis il regarda quand le message avait été envoyé… Ce matin… Il avait pu se passer des milliers de choses depuis ce matin… Pourquoi avait-il laissé son téléphone sur vibreur dans la poche de son putain de blouson ?!!… Il fallait qu’il écoute les autres messages.

Adam, décroche ce putain de téléphone ! Adam, il nous a demandé de justifier notre enquête avant ce soir et Milern semble avoir disparu avec toi, décroche, bordel ! Adam, c’est encore moi. Elizabeth a pris contact avec Edward Farmhill. Il semblerait qu’une petite fête ait été organisée à l’improviste pour ce soir. Je ne sais pas ce que c’est mais ça me semble bizarre. Qu’est-ce qu’on fait, on y va ? Je te rappelle… C’est encore moi, Adam. Nous sommes à la soirée. Elizabeth est arrivée à part. Il semble que Farmhill ait soudain un grand intérêt pour elle. Ça ne me plaît pas et tu peux l’imaginer, ça plaît encore moins à Simon… Adam, bordel, décroche ! Bon, Farmhill a invité tout le monde à finir la soirée dans un de ses manoirs à la campagne. Je ne sais pas où, il nous dit de le suivre. Il va y avoir au moins vingt-cinq voitures, on ne risque pas de passer inaperçus. On fait quoi ? Il veut absolument qu’on vienne, il dit qu’il veut fixer les termes de notre petite affaire… Bon, c’est décidé, on y va. Rappelle-moi dès que tu peux…

Adam recomposa le numéro de Jim. Toujours et encore ce putain de répondeur. Il sortit de la chambre dans la précipitation, suivi par les autres aussi inquiets que lui. À l’étage, Alan Smithen sortit la tête de sa chambre en demandant ce qu’il se passait. Son frère lui conseilla de les suivre et ils entrèrent tous dans la chambre de Milern qui ne dormait pas. Tourné vers la fenêtre, dans l’obscurité, il semblait rongé par l’inquiétude. Il se tourna vers Adam qui lui tendit le téléphone.

— Dites-moi que j’ai tort… Je vous en prie, monsieur… Dites-moi que je me trompe au sujet de Richards… Cet homme toujours en noir, dans sa voiture noire… Il est passé voir Jim et Simon chez Jake ce matin, ça ne peut pas être un hasard… Jake a reconnu la voiture comme celle qui a tenté d’assassiner Emma.

Milern baissa les yeux, les épaules voûtées.

— C’est bien ça… Richards est le descendant de Mordred… Et le fils de Morgane… 

Chapitre XIX

— Il faut que j’y aille ! 

Adam quitta la pièce avec détermination devant le regard hébété de chacun. Jake réagit avant les autres et se précipita à la suite de son frère qui enfilait déjà son blouson en bas des marches.

— Et où comptes-tu aller ? 

Adam s’immobilisa. Oui, c’était vrai, ça. Où aller ? Le dernier message de Jim ne lui donnait aucune indication. Il leva les yeux en haut des escaliers où tous le regardaient comme s’il avait perdu la tête.

— Quoi ? Vous ne vous imaginez tout de même pas que je vais attendre là alors que c’est moi qui les ai envoyés dans la gueule du loup ?! Ils sont sous ma responsabilité ! Il doit bien y avoir un moyen d’obtenir la liste des propriétés des Farmhill ou bien de tracer leur téléphone portable ? Monsieur ?

Milern évitait son regard.

— Monsieur ! 

Milern croisa enfin son regard et ce qu’y lut Adam le fit chanceler.

— Elle sait, Adam… Votre dernier voyage l’a avertie… Elle a l’intention de vous frapper là où ça fait mal… J’ai entendu son rire, Adam, il m’a réveillé… Elle a décidé d’accélérer le mouvement, la cérémonie sera pour cette nuit.

Adam posa sa main sur le mur pour ne pas être forcé de s’asseoir… La cérémonie… Jake obligea Milern à lui faire face.

— Non, mais vous allez m’expliquer à la fin ce que cette cérémonie est censée être au bout du compte ? En quoi un concours du sexe, aussi sordide soit-il, peut les aider à distinguer une prêtresse d’Avalon d’une fille ordinaire ?

— Au-delà de la marque, une prêtresse d’Avalon est une force de la nature, une force de la vie et dans le rituel initiatique, les prêtresses étaient unies à la déesse mère par le passage primal du coït qui ouvrait alors son esprit à celui des pouvoirs anciens. Leurs esprits ainsi ouverts, elles suivaient ensuite un enseignement qui les ouvrait à la puissance bénéfique de la magie de la nature… La magie blanche… Quand l’ordre des prêtresses a disparu, on a retrouvé leur trace chez celles qu’on brûlait pour sorcellerie ou chez celles qu’on finissait par enfermer pour démence car ce pouvoir, incontrôlé, pouvait devenir source d’autodestruction. Les neuf sœurs originelles n’ont jamais eu à en arriver là car Morgane les a toujours retrouvées avant… Et s’en est débarrassé…

— Et vous voulez dire que Morgane va se débarrasser de la dernière cette nuit ?

— Elle n’a pas d’autre choix si elle veut atteindre Emma. Apparemment Richards a tenté de la tuer et n’y est pas parvenu. Cela a dû lui confirmer qu’elle devait se débarrasser des dernières prêtresses avant de s’en prendre directement à Emma…

— Des dernières prêtresses ? Parce qu’il y en a plusieurs ?

— Nous n’avons pas le compte… Nous n’avons pas eu la disparition de neuf jeunes filles, n’est-ce pas, Adam ? 

Tous reportèrent leur attention sur Adam qui, en bas des escaliers, les jambes coupées, avait ressenti la nécessité de s’asseoir sur les premières marches.

— Non… Nous ne sommes pas parvenus à neuf mais il y a peut-être des victimes que nous ne connaissons pas… 

Il se mit la tête entre les mains.

— Je ne peux pas abandonner Jim et Simon… Et la sœur de Lucy… 

Il releva la tête vers Milern, conscient d’une nouvelle révélation.

— Elizabeth ?! C’en est une, n’est-ce pas ? Ils se sont trompés de sœur ! C’est elle la prêtresse ?

— Oui…

— Et vous l’avez laissée s’engouffrer dans la gueule du loup ?! Avec mes hommes en plus ?!

— Elle était un appât parfait…

— Un appât ? C’est tout ce qu’elle est pour vous ?

Il se releva d’un bond.

—  C’est dingue, je file chez Jake, ils m’auront peut-être laissé un message, un indice et vous, vous utilisez toute votre influence de superintendant pour retrouver leur trace…

— Ils ne sont pas allés dans une propriété des Farmhill, nous aurions pu retrouver leurs traces bien avant. Non, ils sont certainement dans la propriété d’un des suppôts de Morgane. Au fil des années, c’est une petite armée qu’elle a su construire et entretenir de génération en génération. Des hommes d’influence, des hommes haut placés qui sont habitués au secret. Ils peuvent être n’importe où et nous pouvons supposer qu’ils ont tout le nécessaire en matériel de brouillage car dans ce cas, comment expliquer qu’aucun de vos appels ne passe et que Jim ne vous a pas recontacté ?

— Mais vous proposez quoi ?!! Qu’on s’installe et qu’on attende bien sagement que Morgane nous assaille ? La propriété des Smithen n’a rien d’un château fort et vous l’avez dit vous-même, vous n’avez plus aucun pouvoir ! C’est comme si on attendait bien sagement à l’abattoir !!!

— C’est la raison pour laquelle vous n’avez plus le choix ! Il vous faut retourner dans le passé tant qu’elle est occupée. Retournez le temps, remettez les pièces du puzzle à leur juste place, renversez la balance du bien contre le mal !

Adam fut soufflé de la tirade de son supérieur. Sa voix avait retrouvé de l’assurance, sa silhouette s’était redressée, son regard fiévreux brillait d’une autorité qu’il ne lui connaissait plus. Il redevenait l’homme qu’il avait tant admiré, celui dont il avait voulu suivre les traces. Mieux encore, Adam commençait à entre-apercevoir le Merlin qu’il avait pu être en des temps immémoriaux.

— Je suis tout aussi inquiet que vous tous pour le sergent Saunders et l’agent Baker, ce sont des innocents mais ce sont des hommes de valeur. J’en ai connu des hommes et je pense être capable de discerner ceux qui feront preuve de courage, de ténacité et d’honneur. Ces deux hommes sont de cette trempe. Nous pouvons compter sur eux pour qu’ils fassent front le plus longtemps possible et vous donnent toute latitude pour arriver au bout de votre quête. Mais s’ils doivent tomber au combat, ne faites pas que leur vie ait été vaine. Battez-vous pour leur rendre honneur. Résistez jusqu’au bout. Morgane ne peut gagner cette dernière bataille. Il ne le faut pas ! 

Sa voix de stentor résonna dans toute la pièce. Adam se sentit bouleversé et regonflé. Il avait raison. La bataille dans le présent se trouvait dans une impasse. C’était dans le passé qu’ils avaient des chances de doubler Morgane et de retourner la situation. Il hocha la tête vers Milern pour montrer son assentiment puis posa son regard sur les autres, signifiant clairement : Qui vient avec moi ?

Emma lui sourit, descendit les quelques marches et le rejoignit en se blottissant dans ses bras. Jake n’hésita pas bien longtemps. Alan, lui, avait l’air perdu, écartelé entre son frère qui évitait le regard de tous les autres et ce qui lui semblait être juste. Au bout du compte, sa raison l’emporta sur son cœur et il descendit rejoindre le groupe. Il ne restait donc qu’Arthur. Arthur terrorisé par le précédent échec. Arthur terrifié par l’idée que pour la première fois de sa vie, il pouvait ne pas être à la hauteur. Mais quand il posa ses yeux sur le groupe qui le regardait avec espoir, il capitula.

— Je ferai de mon mieux… 

Tous poussèrent un soupir de soulagement en le voyant les rejoindre et ils se dirigèrent vers le salon où ils avaient fait leur précédente incursion dans le passé. Ils repoussèrent les meubles, déposèrent des coussins sur le sol en forme de cercle pour que leur enveloppe charnelle présente soit dans une position confortable, leurs allées et venues trahissant leur anxiété, une envie d’en finir au plus vite et l’angoisse de ce qui les attendait au bout du voyage. Ils déposèrent le cercle de métal au centre de leur îlot de coussins. Ainsi allongés à plat ventre, ils pourraient tendre la main vers le cercle et établir un contact entre eux qui les protégerait, qui les aiderait à revenir si besoin était. Jake se servit un verre de whisky avant de tendre un verre d’eau à son frère qui semblait plus fébrile que jamais, coupable d’avoir laissé Jim et Simon prendre tous les risques à sa place. Emma, dans ses bras, essayait tant bien que mal de le temporiser. Adam posa ses yeux sur le verre que lui tendait Jake. Il fit la grimace.

— Donne-moi un truc plus fort que ça… 

Jake, surpris, dévisagea son frère. Adam buvant un verre d’alcool ? Après ce qu’il avait combattu pour se débarrasser de son addiction ? Mais Adam ne lui laissa pas réfléchir plus longtemps, il se saisit de l’autre verre et avala le whisky d’un trait. Il ferma les yeux et plissa les lèvres, les phalanges de ses doigts blanchissant autour du verre vide. Il rouvrit les yeux soudainement et remarqua la façon dont Jake le regardait.

— Quoi ? Un verre ne fera pas de moi de nouveau un alcoolique… On y va ? 

Et prenant la main d’Emma, il l’aida à s’installer à genoux sur le sol. Alan et Arthur les rejoignirent sous le regard anxieux de Milern.

— Attendez ! 

Tous tournèrent la tête vers Jake. Adam lui lança un regard courroucé.

— Quoi encore !

— Attendez, on ne peut pas faire ça comme ça ?

— Comment ça, on ne peut pas ?

— Si on voyage tous ensemble, toutes nos existences de l’époque vont être remplacées par nous, OK ? Toi, moi, Alan, Arthur et surtout Emma.

— Oui et alors, c’est le but !

— Alors comment pourrons-nous sauver l’Emma de l’époque quand c’est celle d’aujourd’hui que nous emmènerons ?

— Quoi ?

— Oui, c’est évident ! On va glisser, prendre les places de nos anciennes existences et éviter à Emma de mourir, puis repartir… Mais si nous glissons tous, ils n’en sauront rien… Et qu’est-ce qui empêchera Ambre, enfin Morgane de recommencer plus tard ? C’est juste décaler le problème car nos ancêtres ne sauront pas d’où vient le danger ! 

Milern gratta sa barbe en réfléchissant.

— Il marque un point intéressant.

— Mais bien sûr, c’est évident ! Nous quatre devons y aller seulement et nous devons prévenir Emma du danger qui la guette pour qu’elle soit toujours sur ses gardes !

— Mais tu ne m’as pas dit que l’Emma des années 70 s’était évaporée dans tes bras après l’avoir sauvée ?

— Justement ! Emma est morte à un moment donné pour pouvoir ressusciter ensuite, nous devons juste la sauver pour remettre les choses en place mais pour ne pas bouleverser l’échelle du temps, elle disparaît tout de même pour garder l’équilibre. Si Emma vient avec nous, ce ne sera pas l’Emma de l’époque que nous aurons sauvée. Elle doit rester là. 

Adam tourna les yeux vers Emma.

— Il va falloir que je vous laisse y aller seuls ? Sans moi ? 

Adam lui serra la main pour la réconforter.

— La décision n’appartient qu’à toi… 

Elle croisa leurs regards, un à un, sondant leurs visages, sachant très bien que l’argument de Jake était sensé et qu’il avait sans doute raison. Elle revint sur Adam qui tenait encore fermement sa main.

— Promets-moi… Promets-moi qu’il n’arrivera rien à aucun d’entre vous… 

Il déposa un long baiser sur ses lèvres et plongea ses yeux dans les siens.

— Il ne nous arrivera rien… Et ici tu pourras veiller sur nous… 

Elle hocha la tête et se releva. Laissa Jake prendre sa place. Vint se placer près de Milern qui saisit sa main pour la réconforter.

Les quatre hommes allongés sur le ventre formaient une croix, leurs bras tendus vers le cercle, ne le touchant pas encore. Adam leva les yeux vers Arthur dont la main tremblait.

— Vous êtes prêt ? 

Il hocha la tête.

— Ramenez-nous juste un peu avant la dernière fois alors. 

Un nouveau hochement de tête. Tous posèrent les mains sur le cercle et s’affalèrent sur les coussins comme des marionnettes auxquelles on aurait soudain coupé les fils.

L’obscurité, l’impression de chute libre, la suffocation et l’explosion de lumière, le choc du sol sous ses pieds, la lutte pour ne pas tomber, la désorientation. Adam inspira comme s’il avait manqué d’air trop longtemps. Il était dans une rue. La foule. Les passants qui le bousculaient. Où était-il ? Et où étaient les autres ? Il baissa les yeux sur ses vêtements. Un costume gris, le même qu’il portait lorsqu’ils avaient suivi Ambre dans cette cave. Arthur ne pouvait pas s’être trompé. Mais alors où étaient-ils ? Il faisait nuit mais d’énormes projecteurs lui donnaient l’impression d’être en plein jour. Et les gens se hâtaient à côté de lui, le bousculant sans ménagement. Une voix sortit d’un haut-parleur nasillard.

— Des avions de la Luftwaffe ont été aperçus en direction de Londres, veuillez rejoindre votre domicile ou vous diriger vers l’abri le plus proche de vous… Ceci n’est pas un exercice… Des avions de la Luftwaffe… 

Adam leva les yeux vers le coin de la rue. Leicester Square. Il était à Leicester Square. Le coin des artistes et des théâtres. Pas étonnant qu’il y ait encore autant de monde… Quelle heure pouvait-il être ? Si les avions avaient été aperçus, ils ne tarderaient pas à arriver. Il devait retrouver Emma avant de trouver les trois autres hommes. La foule semblait se diriger vers le centre du parc. Un policier s’approcha de lui.

— Monsieur, faut pas rester là ! Nous allons être bombardés, vous devez rejoindre un abri !

— Mais où vont tous ces gens ?

— Vous n’êtes pas d’ici ? Ils vont dans les abris du centre de Leicester Square. Il y avait une avant-première ce soir et il risque d’y avoir du monde, n’attendez pas ! 

Et le policier l’abandonna pour aider un couple âgé. Adam suivit le mouvement. Il y avait des chances qu’Emma ait été guidée elle aussi vers les abris. La foule se densifia, on se bousculait presque. Épaules contre épaules, les gens avançaient au pas.

— Ne poussez pas !

— Laissez passer les femmes et les enfants d’abord !

— Il n’y a plus de place ! Ils disent qu’il n’y a plus de place ! 

Adam jeta un œil sur le journal que tenait son voisin sous son bras. 17 Avril 1941. La fin du Blitz. Quelle ironie pour Emma de mourir sous les bombes quand elle avait survécu jusqu’ici et que les bombardements cesseraient dans moins d’un mois. Si une bombe tombait sur cette foule, ce serait terrible. Le mouvement de foule changea de direction. Adam arrêta un homme au passage.

— Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tout le monde change de direction ?

— Les abris sont pleins ! Il faut trouver une autre solution ! Il y a d’autres abris dans les caves des rues avoisinantes ! 

Et l’homme se dégagea pour continuer son chemin. La foule lui donnait le tournis. Il était bousculé, à droite, à gauche. La foule s’éclaircit et… Il la vit. Recroquevillée sur un banc. Une version plus jeune de l’Emma qu’il connaissait. Le visage pâle, les yeux hagards d’un animal affolé. Elle semblait totalement perdue dans ce mouvement de foule. À contre-courant, il se dirigea vers elle.

— Emma ! 

Elle leva les yeux vers lui, toujours aussi terrifiée. Il s’immobilisa un instant. Ce n’était pas son Emma. Le connaissait-elle ? N’allait-il pas l’effrayer plus encore et la faire fuir ? Mais à son grand soulagement, elle se mit à faire de grands signes dans sa direction. Il reprit son avancée tant bien que mal et arriva jusqu’à elle et elle se précipita dans ses bras.

— Tu m’avais dit… Tu m’avais dit qu’on se retrouverait après le cinéma !

— Je suis désolé, Emma. Je ne pouvais pas savoir qu’ils bombarderaient Londres, et d’ailleurs personne ne l’avait prévu, sinon, ils n’auraient pas organisé une avant-première ce soir !

— Serre-moi fort, Adam… 

Elle se blottit contre lui, les yeux fermés, tremblante. Il devait la sauver. Mais ne pas faire l’erreur de la jeter entre les griffes de Morgane. La foule s’était grandement éclaircie. Il regarda autour de lui. Il aperçut la grande silhouette de Jake qui lui tournait le dos. Il l’appela. Jake se retourna, chercha un instant d’où venait le cri et les repéra. Il se tourna à son tour pour appeler deux autres silhouettes qui le rejoignirent. Arthur et Alan. Ils étaient enfin tous réunis. Emma leva de grands yeux, surprise.

— Tu connais ces hommes ?

— Jake ? Mon frère ? Mais bien sûr…

— Non ! Je parle des deux autres ! Les frères Smithen ! L’acteur et le réalisateur ! C’est leur film qu’on vient de voir à l’avant-première… Arthur Smithen a même coupé l’herbe sous le pied à Hitchcock pour avoir Madeleine Carroll dans son film… Tu vas bien ? 

Les trois hommes les rejoignirent, essoufflés.

— Wow, j’ai bien cru qu’on n’allait pas se retrouver avec cette foule. Arthur, la prochaine fois, il faudra qu’on se donne un point de rendez-vous avant de partir…

— Jake, je te présente Emma…

Emma tira sur la manche d’Adam et lui chuchota à l’oreille.

— Ton frère connaît le réalisateur Arthur Smithen ?!!

Arthur fronça les sourcils.

— De quoi parle-t-elle ?

— Heu, je crois de ça… 

Ils se tournèrent tous vers la devanture du cinéma Empire où était tendue une affiche magistrale représentant Alan qui tenait dans ses bras la sculpturale blonde Madeleine Carroll et en gros, au-dessus d’eux était écrit Les Oubliés – Un film d’Arthur Smithen. Jake laissa échapper un Wow teinté à la fois de moquerie et d’admiration et tapa sur l’épaule d’Alan.

— Dommage qu’on ne reste pas plus longtemps, j’aurais aimé que tu me la présentes.

— Dommage de ne pas être arrivés quelques mois plus tôt parce que moi aussi j’aurais aimé la connaître…

— Adam ? Qu’est-ce qu’ils racontent ?

— C’est comme ça que tu as fait la connaissance d’Arthur ! C’est ce qu’a dit Ambre, que tu devais mourir dans cette cave en compagnie d’Arthur. Il est sorti, il t’a trouvée désemparée, il t’a proposé de le rejoindre… C’est un grand réalisateur, tu as été fascinée, tu l’as suivi, lui, parce que nous nous sommes perdus dans cette foule…

— Adam, tu me fais peur… 

À cet instant les sirènes retentirent, leur cri lancinant déchirant la nuit, les faisant frissonner et dans le silence qui suivit, tous ceux qui étaient encore sur la place levèrent les yeux au ciel pour guetter le bruit d’un moteur d’avion, le cœur au bord des lèvres. Puis une explosion dans le lointain et un éclair au-dessus de la crête des toits. Et comme si on avait rendu la vie à des statues de sel, la place s’anima des derniers êtres présents, des cris de paniques, on se dirigea vers les abris fermés, on frappa avec désespoir, d’autres disparurent dans la nuit en pleurant comme des enfants. Une voix se fit entendre derrière eux.

— Messieurs Smithen, que faites vous dehors ?! La production a organisé votre protection, vous allez devoir me suivre. 

Ils se tournèrent lentement, redoutant de savoir à l’avance à qui appartenait cette voix. Ils la reconnurent mais elle les reconnut aussi, son visage se déformant de colère, elle laissa échapper un cri primal de frustration et s’apprêtait à se jeter vers eux quand un sifflement perçant se fit entendre.

— UNE BOMBE ! C’EST UNE BOMBE ! 

Agrippant la main d’Emma, Adam se mit à courir. Suivis de près par les trois autres hommes, ils se dirigèrent vers Charing Cross, ses maigres souvenirs des cours d’histoire lui rappelaient que les meilleures chances de survie lors des bombardements avaient été de se réfugier dans les couloirs du métro et la station de Leicester Square n’était qu’à quelques pas.

— ATTENDEZ !! 

La voix d’Ambre était féroce. Dieu savait ce qu’elle serait capable de faire si elle les rattrapait. Avait-elle encore ses pouvoirs de sorcière ? Qu’était-elle capable de faire vraiment ? Pourquoi ne pas les avoir utilisés contre eux plus tôt ?

Et soudain le temps suspendit son vol. Un souffle puissant les souleva de terre pour les projeter en avant, ils sentirent la vague d’air chaud au-dessus de leur tête avant de percevoir la déflagration qui les laissa à moitié sourds avec un son persistant et aigu de larsen et la lumière aveuglante les obligea à détourner la tête. Une pluie de gravats s’abattit sur leur tête, la poussière saturait l’air ce qui rendait chaque tentative de respiration aussi pénible que si on les avait forcés à respirer du sable. Adam eut l’impression qu’il allait cracher ses poumons. Il tourna la tête, désorienté. Emma était à quelques pas de lui et se redressait. Jake, Arthur et Alan faisaient de même. Il vit les lèvres de Jake bouger mais il n’entendit rien d’autre que ce pénible son qui lui aiguillonnait l’arrière de la tête. Puis peu à peu son ouïe se rétablit.

— IL VA EN Y AVOIR D’AUTRES, IL NE FAUT PAS RESTER LÀ ! 

Et ce fut comme si un film qui avait été passé au ralenti avait soudain retrouvé sa vitesse initiale. L’adrénaline l’aida à se relever et il perçut les cris provenant de la place derrière lui. Il se retourna pour faire face à une vision d’apocalypse. Les abris de la place avaient été frappés de plein fouet et les quelques survivants miraculés en sortaient tels des morts vivants, les habits en lambeaux, chancelants, certains blessés mais ne s’en rendant pas compte, d’autre semblaient intacts mais, hébétés, ils se tenaient immobiles, déconnectés du monde cataclysmique qui les entourait. C’est alors qu’il la vit, au milieu des décombres et de la poussière, comme si elle ne s’était pas trouvée sous la bombe, sans une seule égratignure, à peine décoiffée mais le regard toujours aussi féroce : Ambre s’avançait vers eux.

— VITE ! PAR ICI ! 

Et ils reprirent leur course en direction de la station de métro, chancelant sur leurs jambes encore flageolantes. Une autre bombe explosa plus loin, en direction de Trafalgar Square, une autre plus haut du côté de Shaftesbury Avenue. Adam serrait la main d’Emma dans la sienne. Elle pleurait et trébuchait à chaque pas mais la détermination d’Adam suffisait à les faire avancer tous les deux.

Enfin la station de métro… Fermée par les grilles… Non, ce n’était pas possible !

— IL Y A QUELQU’UN ? OUVREZ-NOUS !! 

Personne. Ceux qui s’étaient réfugiés là s’étaient enfoncés plus au loin, plus profondément dans la station. L’autre entrée… Il y avait peut-être une chance à l’autre entrée. Ils traversèrent la route alors que se faisaient entendre les premières sirènes des pompiers sauveteurs. Une nouvelle détonation dans Little Newport Street les fit trébucher et courber la tête. Ils se plaquèrent contre le mur. La grille de la seconde entrée était elle aussi fermée. Emma se mit à pleurer hystériquement.

— On va mourir… On va tous mourir… 

Adam se mordit les lèvres. Et si elle avait raison ? Et si non seulement ils ne pouvaient pas changer son destin mais si en plus ils y laissaient leur peau ? Ne devait-il pas dire à Arthur de les ramener ? Il leva les yeux vers les trois autres hommes qui de toute évidence se posaient la même question. Arthur posa une main sur son épaule.

— On repart… Et on revient plus tôt… On la prévient de ne pas se rendre à la première… 

Et ça voulait dire abandonner cette Emma-là à son sort ? Il plongea ses yeux dans les siens. Elle avait le même regard. La même flamme. Elle était son Emma et il ne la laisserait pas… Il prit son visage entre ses deux mains et la força à lever les yeux vers lui.

— Emma… Je ne te laisserai pas, tu m’entends ?... Tu ne mourras pas ce soir !! 

Et il déposa un baiser sur ses lèvres comme une promesse à laquelle elle se raccrocha.

Il regarda autour de lui. Que tenter ? Les caves des immeubles ? Elles seraient certainement barricadées comme l’entrée du métro. Attendre l’arrivée des pompiers pour qu’ils leur ouvrent ? C’était alors donner à Ambre une chance de les retrouver… Réfléchis, Adam, réfléchis… Qu’est-ce qui avait survécu aux bombardements et qu’on retrouvait encore aujourd’hui, pas très loin d’ici…

— Covent Garden !

— Quoi ?! Mais c’est à une éternité d’ici ! On peut se faire tuer mille fois entre-temps !

— Un demi-kilomètre à tout casser, Jake ! Et Covent Garden n’a pas été détruit pendant la guerre, nous pouvons nous réfugier sous les arcades ! Ça nous prendra pas plus de cinq minutes en courant ! 

Alan jeta un œil derrière eux, guettant l’arrivée possible d’Ambre.

— Il a raison, Jake, et je ne sais pas vous, mais moi je n’ai pas envie de savoir ce que cette Ambre-Morgane peut bien nous faire si elle nous rattrape. C’est peut-être notre seule chance. Tout ce que nous avons à faire c’est de garder Emma en vie jusqu’à la fin des bombardements, c’est ça ? Après nous pourrons repartir. 

Alan chercha l’assentiment de son frère.

— Je suis d’accord, ça pourrait marcher. 

Il ne restait plus qu’à convaincre Jake ce qui ne fut pas bien compliqué. Ils partirent donc en direction de Saint Martin Lane, courbés, une main au-dessus de leur tête, le bruit des bombes toujours autour d’eux mais aucune trace d’Ambre. Ils allaient y arriver. Ils allaient sauver Emma pour une seconde fois et ensuite ils pourraient glisser, vie après vie et déjouer la malédiction qui pesait sur eux.

Les colonnes du marché couvert de Covent Garden apparurent au coin de la rue et ils s’y dirigèrent en courant, à bout de souffle. Au coin sur leur droite, une maison était en flammes et des pompiers s’affairaient à aider les habitants à en sortir. Elle menaçait de s’écrouler à tout moment. Et c’est là qu’ils virent sa silhouette noire se détachant devant les flammes avancer calmement vers eux tel le diable. Emma hurla. Qui était donc cette femme qui effrayait tant les hommes ? Elle était dangereuse, elle le sentait au plus profond d’elle-même. Une nouvelle explosion du côté de la Tamise.

— Par là ! 

Ils se dirigèrent vers les arcades mais Ambre leur barra le chemin avec une vélocité surhumaine. Ils bifurquèrent et entreprirent de faire le tour des colonnes pour rejoindre la seconde arcade.

— Allez-y, je vais la retenir ! 

Alan retourna sur ses pas pour faire écrouler l’étal d’un maraîcher. Arthur hurla à son frère de les rejoindre alors qu’ils descendaient les quelques marches qui menaient aux réserves et qui deviendraient plus tard des boutiques à touristes. L’une d’entre elles était restée ouverte, le propriétaire s’étant certainement précipité à l’extérieur pour aider les pompiers à éteindre l’incendie. Adam poussa Emma à l’intérieur et s’y engouffra, suivi de Jake. Arthur se retourna près de la grande porte, prêt à la refermer dès qu’Alan les aurait rejoints, il le vit descendre les quelques marches à la volée, lui tendit la main avant de voir derrière lui la silhouette menaçante d’Ambre, le visage déformé par la haine, un énorme couteau de boucher entre les mains et avant qu’il n’ait eu le temps de prévenir son frère, elle le lança dans leur direction. Alan sursauta, se cambra, ouvrit de grands yeux avant de s’écrouler dans les bras de son frère qui se mit à hurler pour qu’on l’aide. Jake se précipita pour soutenir Alan tandis qu’Adam tira la grande porte sur eux et rabattit la planche de bois qui les mit enfin à l’abri. Emma tira sur le cordon qui allumait l’ampoule mais sous le bombardement, l’électricité avait certainement été coupée. Les doigts tremblants, elle trouva une bougie et une boîte d’allumette, terrifiée par les cris de détresse d’Arthur.

— ALAN ! NON ! IL EST BLESSÉ ! ALAN, RÉPONDS-MOI !

— On n’y voit rien dans cette cave ! Emma, tu en es où avec ces allumettes ! 

Un coup sourd contre la porte. Leurs cœurs se figèrent. Un second. C’était d’une telle force. La porte allait-elle tenir ? Emma alluma la bougie d’une main tremblante, Arthur penché sur son frère qui avait encore le couteau planté dans son dos mais ils ne pouvaient pas se permettre de le retirer ou il mourrait en quelques secondes en se vidant de son sang. Il était livide, du sang sortit de sa bouche lorsqu’il toussa.

— Non, Alan ! Tu t’accroches, tu m’entends ?!!! 

La porte vibra. Adam glissa un tonneau pour la consolider, Jake vint lui donner un coup de main. Emma restait pétrifiée, la bougie entre les mains.

— À ce rythme-là, la porte ne tiendra plus longtemps ! Comment une femme de son âge peut-elle avoir une telle force ?! 

Adam et Jake pesèrent de toutes leurs forces sur la porte quand les coups cessèrent soudain. Ils se regardèrent, en silence, s’attendant à un nouvel assaut surprise puis une sirène retentit au loin, suivit d’une autre, relayée par une autre encore.

— C’est la fin du bombardement… 

Tous les regards convergèrent vers Emma. Ils lui avaient sauvé la vie. Elle les regarda dubitativement, ne comprenant pas ce qu’ils attendaient, puis elle se mit à scintiller, vibrer d’une lumière éclatante avant de disparaître en lâchant la bougie, les plongeant dans le noir.

Ils avaient réussi. Mais à quel prix. Comment allait Alan ? Ils devaient repartir dans le présent, Arthur devait les ramener. Mais dans cette obscurité, ils ne voyaient foutrement rien.

Adam avança à tâtons pour rejoindre Arthur. Il sentit son épaule courbée sur son frère qu’il tenait fermement contre lui. Il tremblait. Il pleurait en silence.

— Arthur… Comment va Alan ?... Est-ce qu’il tient bon ?... Arthur… 

Arthur Smithen semblait en état de choc.

— Arthur, si nous voulons sauver la vie d’Alan, nous devons repartir immédiatement. Vous devez vous reprendre !

— Il est mort… 

La voix faible d’Arthur dans cette obscurité les figea.

— Jake, rallume-moi cette putain de bougie !!

— Je ne la trouve pas !! 

Adam contourna Arthur pour se pencher sur Alan. Même à l’aveugle, en tant que policier, il savait quand la vie avait quitté un corps ou non, mais il ne voulait pas s’y résoudre. Il tâta le pouls, ne le trouva pas. Il entendit Jake bouger à nouveau les fûts et soulever la planche afin de rouvrir la porte et faire entrer un peu de lumière dans cette cave. Il ne le retint pas. Après tout, si Alan était vraiment mort, Ambre… Morgane, pouvait tout aussi bien les tuer tous… Ils ne réussiraient certainement pas à sauver Emma… Non, ils ne pouvaient pas abandonner. C’était donner la victoire à Ambre bien trop facilement. La lumière pénétra progressivement dans la cave, dévoilant le visage d’Alan, un masque figé, Arthur en pleurs le serrant très fort. Adam ressentit une forte envie de vomir… Puis un espoir… Un espoir fou.

Il agrippa Arthur par les épaules.

— Arthur ! Reprenez-vous !

— Laisse-lui un instant ! Tu ne vois pas qu’il est sous le choc ?!

— Mais Jake ! Et s’il y avait un décalage ? Si dans la réalité il ne se retrouvait pas mortellement blessé ? Tu as été poignardé dans le passé et tu as survécu ! 

Jake sembla considérer cette option qui ne lui semblait tout à coup pas aussi impossible.

— Tu as peut-être raison… Arthur, c’est peut-être sa seule chance, il faut nous ramener. 

Mais Arthur Smithen ne répondait plus. Il s’était réfugié dans sa douleur et sa peine, le visage tordu du désespoir d’avoir perdu son frère, une partie de lui-même.

Adam releva les yeux sur son frère.

— Toi, fais-le !

— Quoi ?

— Ramène-nous !

— Tu sais très bien que je ne contrôle rien.

— Nous avons encore la main sur le cercle, tu peux le faire !

— Adam, je…

— MAINTENANT ! 

Jake sursauta sous l’invective de son frère. Mais il avait raison, que risquait-il d’essayer, après tout ? Adam s’agenouilla auprès d’Arthur et Jake vint se positionner de l’autre côté.

— Prends la main d’Arthur dans la tienne et posez vos deux mains sur celle d’Alan, OK ? 

Adam obtempéra et releva les yeux vers son frère, le suppliant de se hâter.

Jake prit une profonde inspiration et se concentra. Il fallait que ça marche, il fallait que ça marche…

Il plaqua sa main sur la leur. Mais rien ne se passa. Il regarda Adam avec inquiétude.

— Tu vois, je te l’avais bien dit, j’y arrive tout seul mais je ne peux pas ramener quatre personnes.

— Alors vas-y.

— Quoi ?

— Retournes-y, va aider Alan et quand Arthur ira mieux, il nous ramènera.

— Mais si Alan n’y retourne pas, comment veux-tu… ? Non, je vais y arriver… 

Il essaya une seconde fois. Toujours rien. Une troisième fois. La frustration enfla et enfin il réessaya en lâchant un :

— Putain de bordel de merde, ça va marcher, oui ?!!! 

La vision d’Adam se brouilla immédiatement, la même sensation que ses poumons se vidaient de tout air, l’obscurité, l’étourdissement et le violent retour à la réalité, allongé à plat ventre sur les coussins du salon, les hurlements d’une femme, la pièce qui tangue, une envie de vomir, un mal de tête intense, des lumières qui dansent et enfin le tableau arrêta de tanguer. Emma penchée au-dessus d’Alan, appelant à l’aide entre ses larmes, les paumes de ses mains tachées de sang, Milern au-dessus d’elle, livide. Adam avait sa réponse. Leur retour n’avait rien changé. Jake, se tourna sur le dos, se tenant le flanc des deux mains dans une grimace de douleur. Adam se mit à genoux pour l’aider mais Jake le repoussa.

— Ça va aller… Occupe-toi plutôt d’eux… 

Adam se tourna alors vers Arthur qui s’était redressé lui aussi sur ses genoux, contemplant la dépouille de son frère, il était passé au-delà de la douleur de la perte, laissant place dans son regard à une fureur qu’il contenait à peine. Adam tendit la main vers lui, il le repoussa d’un geste brusque et dit d’une voix froide :

— Notre dernière chance, hein ? C’était aussi sa dernière chance à lui ? 

Que répondre à ça ? À part la dramatique vérité et la futilité de cette mort. Il s’en était fallu de si peu… Arthur Smithen se releva comme s’il avait vieilli de 30 ans en quelques secondes. Il serra les mâchoires en regardant le cadavre à ses pieds, une énorme tache de sang dans son dos.

— Je vous donne 30 minutes pour déguerpir. Superintendant Milern ou Merlin ou qui que vous soyez, je compte sur vous pour que cette affaire ne se révèle pas un casse-tête judiciaire. J’aimerais enterrer mon frère dans la dignité… Quant à toi Emma… Votre altesse… Allez vous faire foutre toi et tes… anges gardiens ! 

Et il sortit de la pièce. Emma s’écroula en sanglots dans les bras de Milern. Adam sentit le poids du drame peser sur ses épaules, il se sentait tellement impuissant. Il croisa le regard de Jake qui en disait aussi long que le sien. Il se tenait toujours le flanc.

— Tu as mal ?

— Je survivrai… 

Ce n’était pas la meilleure des répliques en cet instant. Adam sentait sa force chanceler. Il luttait entre l’envie irrépressible de se jeter sur la carafe de whisky, de prendre la fuite et de rouler sans but mais toujours plus loin de cette histoire ou de rester là pour Emma. Emma qui se trouvait au-dessus du cadavre d’un homme qu’elle avait choisi d’épouser quelques semaines plus tôt, avant que son destin ne bascule définitivement.

— Emma… 

Milern hocha la tête.

— Pas maintenant, Adam… C’est trop tôt… C’est trop tôt pour nous tous… Rentrons chez votre frère, nous pleurerons un ami cette nuit, nous honorerons sa mémoire… Demain il sera toujours temps de parler et de savoir ce que nous déciderons pour la suite… 

Adam chancela. Milern était la voix de la raison. Et il se reposait sur lui. Emma, son frère, les Smithen, Jim et Simon, Elizabeth… Il était responsable de leurs destins… Et il foirait, il les laissait tomber les uns après les autres. Qu’avait vu en lui Emma ? Il n’était qu’un faible. Il sentait sa carapace craqueler. Son regard se reporta sur Alan.

— Allez-y… Je reste ranger ce bordel. 

Milern entraîna Emma derrière lui, inconsolable. Jake hésita un instant avant de sortir mais Adam lui fit un signe de la main pour le pousser à suivre Milern. Aucun mot ne pouvait plus sortir de sa gorge douloureuse. Quand la porte se referma, il se dirigea vers la carafe de whisky, la déboucha et but l’alcool à même le goulot, se répétant que puisqu’il n’était qu’un faible, pourquoi ne pas agir comme un homme faible.

Il s’approcha du corps d’Alan, encore tourné face contre terre. Ce n’était pas bien, ce n’était pas comme ça qu’on devait finir, pas quand on était jeune avec toute une vie qui promettait d’être heureuse devant soi. On devait regarder le ciel. Adam s’agenouilla et retourna Alan dans ses bras, la rigidité cadavérique commençant à faire son œuvre. Il ferma les yeux au regard brouillé par la mort qui le fixait et craqua. Il fondit en de douloureux sanglots.

— Adam… 

Il ne répondit pas. Il ne pouvait pas répondre.

— Adam… 

Cette fois, la main de Jake se posa sur son épaule. Il s’agenouilla à ses côtés, aussi malheureux que lui et le prit dans ses bras. Ils avaient partagé le deuil de leurs parents. Aujourd’hui, avec la mort d’Alan, ils étaient confrontés à l’idée qu’ils pouvaient perdre l’autre. Ils s’enlacèrent et pleurèrent en silence.

Chapitre XX

— Mmmgnnpffff 

Le nez plongé dans l’oreiller du canapé de son salon, Jake ouvrit difficilement les yeux. Le dos en vrac, une douleur sourde dans son flanc, la langue épaisse d’avoir trop bu avec Adam quand ils étaient rentrés hier soir. Au diable les alcooliques anonymes ! Parfois rien ne permettait de vous échapper qu’une bonne bouteille de whisky ! Il avait laissé sa chambre à Emma pour dormir, elle avait insisté pour que Milern reste auprès d’elle et il s’était recroquevillé dans le fauteuil à côté du lit. Adam et lui étaient restés en bas et ils avaient bu en silence, chacun plongé dans un mutisme salutaire, ne croisant leur regard que pour se servir un autre verre. Même si ça l’agaçait de l’admettre, il s’était écroulé bien avant Adam qui pourtant n’avait plus l’habitude de boire. Il espérait seulement que sa migraine du lendemain serait plus forte que la sienne.

Il ouvrit un œil, s’attendant à trouver son frère étalé par terre, les bras en croix et la bouche grande ouverte, son verre d’alcool renversé à ses côtés… Personne.

Parce qu’en plus il était debout avant lui ? Adam n’était pas humain. Il avait beau avoir été chamboulé de le voir craquer hier devant la dépouille d’Alan Smithen, Adam resterait toujours son grand frère, le plus fort d’eux tous… Alan… Quelle mort absurde… Ils étaient tous à blâmer pour avoir sous-estimé Ambre… Aarggh, il devait commencer par arrêter de l’appeler Ambre. C’était Morgane. Morgane la sorcière des légendes Arthuriennes.

Ambre Kavinsky était morte depuis bien longtemps, certainement victime de Morgane et de Mordred…

Il roula péniblement sur le côté et s’assit, les bras ballants, la tête si lourde qu’il n’arrivait pas à la décoller du canapé. Sa blessure se rappela à lui et il porta une main à son flanc en grimaçant. Il se frotta les yeux et resta encore quelques minutes sans bouger. Il n’avait pas fait un seul rêve cette nuit. Pas un cauchemar, quand son psychisme englué de culpabilité aurait pu rejouer la scène de la mort d’Alan. Dieu soit loué, l’homme avait inventé l’alcool.

Il pensait à Arthur et à son accès de colère. Bien sûr qu’il les blâmait, il avait hésité, il leur avait fait part de ses doutes et ils s’étaient tous ligués pour le persuader qu’ils ne risquaient rien… Même Alan… Quelle merde…

Il bailla et s’étira, se frotta les yeux et considéra plusieurs options : option numéro un, prendre un café mais ça voulait dire ramper jusqu’à la cuisine et mettre la cafetière en marche, attendre une demi-heure que le breuvage s’écoule et ça, c’était au-delà de ses maigres forces. Combien de fois s’était-il dit qu’il devait s’acheter une machine instantanée ? À chaque réveil de cuite… Et ensuite il oubliait… Option numéro deux, prendre une douche pour lever cette chape de plomb qu’il avait sur les épaules et cette mélasse crasse qui ralentissait toute tentative de mouvement ou de pensée lucide. Mais ça, ça voulait dire monter à l’étage et c’était encore plus inconcevable que de ramper jusqu’à la cuisine… Option numéro trois, appeler à l’aide, Adam était peut-être déjà dans la cuisine ou sous la douche, lui. Il pourrait lui faire son café et après avoir avalé assez de caféine pour alimenter la centrale électrique du West End, il pourrait alors envisager de se lever et gravir les marches jusqu’à la salle de bains.

— Adam ?

Il plissa les yeux tandis que sa voix ricochait contre l’arrière de son crâne. Finalement, il ferait peut-être mieux d’attendre qu’Adam repointe le bout de son nez. Non, tout de même, il n’allait pas passer la matinée à attendre qu’Adam sorte de la douche, d’abord il ne tiendrait pas, il fallait qu’il passe aux toilettes avant qu’un accident n’arrive à son beau canapé, qu’il n’avait pas fini de payer d’ailleurs.

— Adam ?  Grimace. Aaaadam ?… ADAM ! 

Ce ne fut pas la voix à laquelle il s’attendait qui lui répondit.

— Quoi ?!! 

Une pointe d’agacement, une voix bien trop haut perchée pour être celle de son frère, puis une tête de cheveux dansants apparut au-dessus de la barrière de la mezzanine.

— Bonjour, Emma.

— Bonjour, Jake. Tu as une mine affreuse.

— Tu n’as pas vu la tienne. 

Un faible sourire de connivence. Elle se dirigea vers les escaliers, descendit pesamment chacune des marches et traîna les pieds jusqu’au canapé où elle s’écroula avant de se pelotonner contre lui, la tête sur son épaule.

— Jake… Est-ce que tu penses que je suis mauvaise… ?

— Emma, je crois que j’ai encore bien trop de grammes d’alcool dans le sang et qu’il est bien trop tôt pour que je réponde à ça…

— Alan… C’est à cause de moi… S’il ne m’avait jamais rencontrée… Et en plus, je l’ai laissé tomber pour Adam… Il avait toutes les raisons de m’en vouloir… Il a donné sa vie pour moi… Je ne le méritais pas… Je ne mérite aucun d’entre vous.

Jake, au prix d’un effort surhumain, passa son bras par-dessus la tête d’Emma et l’attira contre lui.

— Tu as réussi à dormir au moins ?

— Je me suis écroulée vers six heures… Tu vois que je suis mauvaise. Je ne devrais même pas avoir réussi à dormir.

Jake ferma les yeux. Il avait l’esprit bien trop embué pour argumenter avec elle, même s’il sentait bien qu’elle recherchait le réconfort, un réconfort qu’il avait du mal à lui donner.

— Milern ronfle toujours sur sa chaise là-haut ?

— Non, il n’est plus là-haut, je pensais qu’il était avec toi… Où est Adam ?

— Je pensais qu’il était là-haut sous la douche ?

— La salle de bains est vide, j’en sors… 

Jake plissa son front. Étrange qu’Adam et Milern manquent tous les deux à l’appel. Avaient-ils reçu un message du commissariat ? S’agissait-il de Jim et Simon ? Il espérait en tout cas que ce n’était pas, à nouveau, une mauvaise nouvelle.

— Ils sont peut-être descendus boire un café pour ne pas nous réveiller ?

— Hum, oui, tu as sans doute raison… 

Sauf que le premier café du coin était à plus d’un quart d’heure de marche de là… Il lui sourit autant que son visage le pouvait sans tomber en miettes.

— Je vais nous faire du café. 

Il se leva péniblement, dut s’y reprendre à trois fois et se dirigea vers la cuisine… Non, finalement, la salle de bains devenait plus pressante.

— Heu… Je reviens…

— Vas-y, je me charge du café.

L’escalier jusqu’à l’étage lui parut interminable. Note pour plus tard : s’il devait un jour changer d’appartement, ne surtout pas acheter un putain de duplex !

Il referma la porte de la salle de bain derrière lui, s’approcha des toilettes et releva l’abattant, retira ses gants… Oh merde, c’était presque orgasmique… Une main posée sur le mur tandis qu’il se vidait en un flot ininterrompu, il repensa à l’absence de Milern et Adam. Pourquoi n’avaient-ils pas laissé de mot au moins ? À part s’ils avaient pensé être de retour avant leur réveil… Qu’est-ce qui les avait retardés alors ?...

Il se rhabilla, se lava les mains, remit ses gants, jeta un coup d’œil dans le miroir. À ne jamais tenter un lendemain de cuite sous peine de voir disparaître tout respect de soi. Il soupira. La sonnerie du téléphone retentit une fois, deux fois…

— LAISSE LE RÉPONDEUR ! 

Jake plissa les yeux. Il savait bien qu’il n’aurait pas dû crier si fort. Il rouvrit la porte et s’avança sur la mezzanine, troisième sonnerie, claquement significatif de la machine qui se met en marche…

— Bonjour, vous êtes bien chez Jacob Maxwell, je ne peux pas vous répondre pour le moment mais laissez-moi vos coordonnées et je vous rappellerai…

— Jake ! Décrochez !... Jake ! C’est Milern ! Jake, il s’est passé quelque chose ! C’est Adam ! Il s’est entêté, il m’a demandé de le guider, il a voulu glisser tout seul, je ne peux pas le réveiller !

Bruit de tasse se brisant sur le sol dans la cuisine. L’effet d’une douche froide. Soudain plus alerte que jamais, Jake descendit les marches en quelques secondes avant de décrocher l’appareil.

— Où êtes-vous ?!!

— Jake, dieu merci ! Je n’ai rien pu faire pour le dissuader, vous savez comme il peut être têtu…

— OÙ ÊTES-VOUS ?!!

— Chez Adam, il m’a demandé de le suivre pendant que vous dormiez tous les deux, il m’a dit qu’il n’y avait aucune raison de risquer vos vies, que vous aviez eu du mal à vous retrouver sur Leicester Square et que vous aviez perdu un temps précieux, qu’il réussirait bien mieux tout seul, il avait emporté mon amulette, le cercle d’or, il l’avait prise chez les Smithen. La seule chose dont il avait besoin c’était qu’on le guide, qu’on l’aide à partir m’avait-il dit… Il m’avait promis d’être de retour avant votre réveil, il…

— Ne bougez pas, j’arrive !

— Je… 

Mais Jake avait déjà raccroché. Emma se tenait dans l’entrée de la cuisine, plus pâle que jamais, les yeux affolés, les lèvres tremblantes.

— Ne… Ne me dis pas que…

— Il n’est pas mort, Emma, tu m’entends ? Il est perdu, Milern n’arrive pas à le ramener…

— Je viens avec toi. 

Il aurait été inutilement cruel de lui refuser ce droit. Il lui laissa le temps d’enfiler un jean tandis que lui passait un pull et ils se mirent en route. Il leur fallut moins de vingt minutes malgré le trafic dense de ce milieu de matinée. Ne trouvant pas de place, Jake se gara en double file, bien conscient qu’il risquait de ne pas retrouver sa voiture en redescendant mais rien ne comptait en cet instant. Cet imbécile d’Adam ! Il savait qu’il n’aurait pas dû lui faire confiance ! Il avait tout manigancé tout seul ! Son complexe du héros. Maintenant les choses étaient plus claires : il l’avait laissé boire deux fois plus que lui, resservant son verre tandis que le sien restait plein, il y trempait les lèvres, c’était tout et lui ne s’en était pas rendu compte et avait avalé verre après verre… Parce que s’il avait été lucide, il aurait tout fait pour le dissuader de faire une telle bêtise… Il serait peut-être même parti à sa place, après tout c’était lui qui avait le don, pas Adam !! Putain d’imbécile au syndrome de martyre !!! Il fallait qu’Adam endosse les pêchers du monde, c’était à lui de se sacrifier pour les autres ! Et s’il devait y laisser sa peau, eh bien il n’aurait que ce qu’il avait mérité ! C’était pour ça qu’il était entré dans la police, pour laver le monde de ses péchés. Si Alan était mort, c’était forcément de sa faute. Connard ! Il n’avait pas le droit ! Il n’avait pas le droit de le laisser tout seul dans ce monde pourri ! Et s’il en mourait, il irait lui botter les fesses même s’il devait aller jusqu’en enfer pour cela !

Ils montèrent les marches qui menaient jusqu’à l’appartement, quatre à quatre, et ouvrirent la porte à la volée. Milern se trouvait au milieu du salon, faisant les cent pas, Jake détourna son regard de lui pour se précipiter vers la chambre et s’immobilisa sur le pas de la porte, les jambes coupées. Emma, qui était sur ses talons, aperçut Adam paisiblement allongé sur son lit, tenant le cercle d’or fermement entre ses mains. On aurait pu penser qu’il dormait mais tous savaient qu’il n’en était rien. Emma laissa échapper un cri et se précipita à ses côtés, le secouant par les épaules. Jake sentit le sol s’ouvrir sous ses pieds. Imaginer la situation était une chose, la voir pour de vrai en était une autre. Emma se retourna vers lui d’un air de supplique. Mais que voulait-elle qu’il fasse ?

— J’ai essayé de l’en dissuader… Il m’a dit que si je ne l’aidais pas, il trouverait un moyen d’y aller tout seul… 

Jake laissa libre court à sa colère et attrapa Milern par le col avant de le plaquer brutalement contre le mur.

— Pourquoi est-ce que vous ne le ramenez pas, hein ? Si vous êtes si fort ?!!

— Je ne peux pas ! Je ne sais pas ! C’est comme… comme si elle l’avait trouvé ! 

Emma écarquilla un peu plus les yeux.

— Vous voulez dire que… Morgane ?!!

— Je ne vois pas d’autre explication… 

Jake eut l’impression que toute force l’abandonnait tout à coup. Il relâcha Milern, tituba deux pas en arrière, se tourna vers le corps sans âme de son frère allongé devant lui.

— Non… ce n’est pas possible… 

Il se retourna vers Milern avec un doigt levé de façon menaçante.

— S’il lui arrive quoi que ce soit… 

Sa main tremblait devant ses yeux, il s’arrêta sur la paire de gants qu’il portait. Oui, bien sûr.

— Je… Je vais le ramener, moi ! 

Il se retourna vers le lit et jeta ses gants au loin.

— Emma ! Casse-toi de là ! 

Sa détermination n’avait d’égal que sa fureur. Emma recula de frayeur et tomba sur le sol à côté du lit tandis que Jake grimpait à côté de son frère et dans un geste théâtral, il appliqua ses deux paumes nues sur les tempes d’Adam. Il ferma les yeux, s’attendant au voyage, attendit une seconde… deux… rien… Ce n’était pas possible, ce don lui avait pourri la vie au point qu’il ne pouvait plus rien faire sans ses gants et tout à coup il le désertait ? Maintenant qu’il en avait le plus besoin ?!! C’était injuste !!!

Il hurla de frustration et essaya encore et encore avant de se retourner vers Milern.

— POURQUOI ?!!! 

Milern, appuyé contre le mur près de la porte, baissa les yeux, honteux et confus. Emma avait reculé contre le mur, ses genoux rapprochés sur sa poitrine, sanglotant. Jake se retourna vers son frère, les mains en l’air, désemparé.

— Non… Ça ne peut pas se passer comme ça…

— Je pense qu’il est tombé sur Morgane avant de sauver la vie à Emma…

— Pourquoi n’est-il pas mort ?

— Parce qu’il lui est plus utile vivant que mort, surtout s’il est sous son pouvoir…

— Elle le retiendrait prisonnier ?

— Je ne vois pas d’autre explication…

— Alors je dois y aller. Je dois le sortir de là… Vous a-t-il dit quelle époque il visait ?

— Non, ça peut être n’importe laquelle des dix existences qui restaient… 

Jake passa une main sur son visage. Il tourna la tête vers Emma.

— Je vais le ramener, Emma… Aide-moi et amène-moi le cercle d’or dans le salon, tu veux bien ?

Emma hocha la tête tandis que Jake sortit de la chambre en bousculant Milern au passage. Ce vieillard ne lui était décidément d’aucune aide. Il irait chercher son frère et sauverait Emma sans l’aide de personne… Il s’installa confortablement dans un fauteuil, les mains toujours en l’air, il ne voulait pas risquer son énergie, il avait une dizaine d’existences à visiter seul, sauver Emma à chaque fois et ramener Adam… Emma s’approcha de lui, le cercle entre les mains, elle s’agenouilla devant lui.

— Tu feras attention à toi, hein ?

— Je compte bien revenir, Emma…

— Je surveillerai ta blessure…

— Emma…

— Je sais… 

Elle se hissa sur les genoux et l’embrassa tendrement sur les lèvres. Puis elle lui tendit l’anneau. Il ferma les yeux et se concentra sur l’époque Victorienne, c’était leur objectif suivant, il était logique d’Adam y soit allé. Emma déposa l’artefact dans ses mains, et le présent disparut.

Le vide, l’obscurité, le manque d’air, le choc, une lumière aveuglante, un vacarme assourdissant de voix et de musique, une impression de tomber, une main qui le rattrape et le redresse sur son tabouret.

— Bah alors, attention, mon chou ! Ne me dis pas que tu es déjà saoul après le premier verre ? 

Sa vision se fit plus claire et il vit d’où venait la voix. Une jeune fille, pas plus de 18 ans mais bien trop maquillée pour avoir une occupation honnête. Il sursauta quand elle posa sa main sur son entrejambe et dit bien haut.

— J’aime que mes clients soient assez lucides pour me laisser de gros pourboires. 

Une prostituée, c’était bien sa veine. Remonter le temps pour retrouver son frère et sauver Emma et tomber dans les bras d’une fille assez jeune pour être presque sa fille. Quoique dans un passé plutôt proche ça ne l’aurait pas arrêté mais là, franchement, il n’avait pas vraiment le cœur à ça… Même quand elle s’approcha de lui pour lui mordiller l’oreille et que sa caresse se fit plus entreprenante. Il posa sa main sur la sienne pour l’écarter quand elle lui susurra à l’oreille.

— Il va falloir m’aider mon petit monsieur car mon patron vous regarde et s’il pense que vous n’êtes pas un vrai client, je ne pourrai pas vous suivre dans l’arrière-cour pour vous parler de Mary, Liz et Kate… Quel que soit l’argent que vous me proposiez en échange… 

Mary, Liz et Kate ? Des copines à elles qui devaient les rejoindre ? Peut-être qu’après tout il pouvait se permettre une petite pause, rien de bien long, juste de quoi se détendre, se remettre en forme ?... Il répondit à ses caresses, ce qui parut lui plaire et jeta un coup d’œil circulaire dans le pub bruyant éclairé au gaz. Vu la mise de tous, il était bien arrivé au 19e siècle, mais les souvenirs de son précédent voyage étaient ceux d’un bal, pas d’un pub à putes sordide… Elle attira sa main entre ses cuisses et gémit sans discrétion. Jake repéra une montagne de muscle sur sa droite qui semblait plutôt satisfaite de la tournure que prenaient les choses mais la fille se leva de son tabouret d’une manière lascive et lui tendit la main.

— Monseigneur, si vous voulez me suivre… 

Il mit sa main dans la sienne, ne sachant pas si le Jake de l’époque avait assez d’argent dans les poches pour se payer les services de cette fille et de ses trois copines. Elle l’attira vers l’arrière du bar en ondulant outrageusement de la croupe, encore plus en passant devant la montagne qui avait un gourdin de la taille d’une batte de baseball accroché à la ceinture et un coupe-choux qui dépassait de la poche de sa veste. Un gars à ne pas ennuyer, de toute évidence.

La fille ouvrit la porte qui donnait sur l’arrière de la cour. Quel que soit ce petit jeu, il serait d’un confort spartiate apparemment. Dehors, il faisait nuit et comme si ça ne suffisait pas à rendre glauque cette arrière-cour, il y avait également un brouillard à couper au couteau. Jake perçut des gémissements et des grognements de part et d’autre mais il ne discernait rien, c’était à peine s’il voyait au bout de ses doigts.

— Par là… 

Elle l’attira sans ménagement et le repoussa contre un mur. Ah, elle voulait jouer à ce jeu-là ? Très bien, coquine. Il se pencha en avant pour l’agripper par les hanches mais elle le repoussa en lui tapant sur la main.

— Chut ! Bas les pattes, ici on est tranquille, il faudra juste pousser des gémissements de temps en temps pour ne pas éveiller les soupçons, mais montrez-moi votre carte d’abord ! 

Sa carte ? Quelle carte ? Ils avaient déjà des cartes d’abonnement qui donnaient droit à des réductions à l’époque ? Genre pour trois passes, la quatrième est gratuite ? Elle s’impatientait, une main tendue en avant, paume ouverte. Il fouilla ses poches et trouva un portefeuille qu’il ouvrit pour trouver… Une carte de presse… Merde, il était journaliste…

— OK, ça ira… Vous ne trouvez pas bizarre qu’on se retrouve début novembre et que depuis le 30 septembre il n’a tué aucune d’entre nous, hein ? 

Tué ? De quoi parlait cette fille ? Elle émit un faux gémissement qui le prit de court et reporta son attention sur lui.

— La police, Abberline, ils font fausse route ! Ils voient l’Éventreur comme un désaxé, un assassin en série et puis on peut dire que vous ne les aidez pas, vous la presse, avec vos histoires de boucher juif. Vous savez que les flics pensent de plus en plus à quelqu’un de l’entourage de la reine ? Ils parlent de son chirurgien ! Même de son petit-fils, vous imaginez ça ?

— L’Éventreur ? Jack l’Éventreur ?

— Ben oui, pas le pape ! De qui voulez-vous que je vous parle ? Hey, ça ne vous réussit pas l’alcool vous !

— Vous n’avez pas idée…

— Toujours est-il qu’ils se plantent tous ! Moi je les connaissais Mary, Liz et Kate… 

Ah, voilà la clé du mystère. Bien sûr il ne s’agissait pas de ses copines mais des victimes de l’Éventreur. Mais qu’est-ce que lui pouvait bien avoir à faire dans cette histoire ? Et d’ailleurs, n’allait-il pas perdre un temps précieux pour aider Adam et sauver Emma ?

— Non, elles étaient plus futées que ça, les filles et moi je peux vous dire que jusqu’ici l’Éventreur a fait bien plus de quatre victimes et d’après ce que je sais, il les tuera toutes les neuf !!! 

Jake sursauta autant que si elle avait gémi à nouveau. Neuf ? Pourquoi avait-elle parlé de neuf victimes ?!!

— Vous voyez, Kate, Mary et Liz, elles faisaient partie d’un groupe, une sorte d’association, elles ont essayé de me recruter avant de tomber sur cette salope d’Irlandaise de Mary Jane Kelly. Elles m’ont raconté qu’elles étaient arrivées sur le trottoir de la même manière, séduites et déflorées par ce type-là, un beau type en noir qui leur avait promis monts et merveilles et elles ont décidé de se rassembler en une sorte de club, un truc bizarre, c’est pas de la sorcellerie, enfin c’est ce qu’elles m’ont affirmé, plus comme de la magie blanche. Enfin toujours est-il que les filles ont commencé à disparaître, une à une… et que toutes faisaient partie de ce club…

— Un homme en noir ?

— Oui, super élégant. Mary m’a dit un truc bizarre un jour, comme quoi, une fois, il était accompagné de sa mère… Et qu’elle les avait regardées… Vous ne trouvez pas ça bizarre vous ? 

Mordred… Et Morgane… L’Éventreur avait mystérieusement arrêté de tuer parce qu’il était arrivé au bout de son objectif : les neuf prêtresses d’Avalon. C’était dingue ! En quelques secondes un mystère d’une centaine d’années venait de trouver la plus affreuse des explications. Les meurtres de l’Éventreur n’étaient que la mise en place de la cérémonie qui avait permis à Morgane de se débarrasser d’Emma ! Un schéma pas si différent de la situation actuelle si on y réfléchissait bien. Les prêtresses d’Avalon révélées et tombant dans la prostitution. Une à une éliminées avec une sauvagerie quasi rituelle. Comment les enquêteurs de l’époque avaient-ils pu passer à côté de ça ? Tout simplement parce que lui et les autres avaient failli à les arrêter. Il était au courant, la preuve en était dans cet instant présent. Peut-être n’avait-il pas pris la fille au sérieux ? Peut-être avait-il été éliminé avant de pouvoir publier l’histoire ?

— Les autres filles, m’sieur… Elles sont mortes… Les filles du club… Il ne reste plus que Mary Jane, et Dieu sait que je ne peux pas pifer cette poufiasse mais je ne souhaite pas sa mort non plus… Les huit autres sont mortes même si la police a échoué à associer les quatre autres meurtres à l’Éventreur. Ils ont dit que c’étaient des copycats. Mais moi je sais, m’sieur. Dites, vous ne direz pas que c’est moi dans votre journal, hein ? 

Un sifflet strident les interrompit et des bruits de pas précipités passèrent devant la ruelle à quelques mètres de là. La fille pâlit et se signa.

— Jésus, Marie, Joseph, c’est trop tard… Il l’a eue… 

Et elle l’abandonna sans demander son argent, se précipitant dans le pub clandestin comme si elle était elle-même poursuivie par l’assassin.

D’autres bruits de sifflets, d’autres pas de course. Jake s’approcha de la sortie de la ruelle et sursauta violemment quand une main sortit du brouillard pour lui agripper l’épaule.

— Hey, pas de panique, chef, c’est moi !

— Alan ?!!! Alan, c’est bien toi ?

Passée la première surprise d’avoir vu apparaître un fantôme, Jake se souvint qu’Alan avait existé en 1888 et c’était l’Alan d’alors qui se trouvait devant lui mais cela n’atténuait en rien la joie de le revoir, comme s’il avait ressuscité. Il le serra dans ses bras.

— Euh… Vous allez bien, chef ?

— Mieux que jamais, Alan, mieux que jamais !

— Alors ? La fille ? Elle a parlé ? J’ai eu raison de vous enlever des bras de votre petite copine à ce bal de charité ? 

Le bal… Oui, le bal qu’il avait vu lors de son premier voyage. Un nouveau coup de sifflet, un policier qui arrive dans leur direction en compagnie d’un homme en costume.

— Arthur ? Arthur Smithen ?

— Oy ! Vous connaissez mon frère ? Je ne vous l’ai jamais présenté pourtant. C’est grâce à lui que j’ai eu le tuyau sur la petite. C’est un des sergents d’Abberline. Ah mais, je suis bête ! Vous avez dû vous croiser au bal !

— Désolé, Alan, je n’ai pas le temps, on nous a alertés pour une nouvelle victime à Miller’s Court, il paraît que c’est une vraie boucherie !

— Miller’s Court ? Ce ne serait pas Mary Jane Kelly par hasard ?

— Si ! Comment êtes-vous au courant ? 

Un nouveau coup de sifflet et Arthur Smithen s’éloigna dans le brouillard sans attendre sa réponse. Il avait d’autres chats à fouetter ce soir-là.

Bon sang, la petite prostituée avait raison, elle avait raison sur toute la ligne et la dernière prêtresse d’Avalon venait d’être sauvagement assassinée, ce qui voulait dire que…

— EMMA !

— Quoi ?

— Le bal ! Alan ! C’était où ?

— Le bal ? Ben chez votre frère, quoi !

— Conduis-moi là-bas !

— Comment ça ? Vous ne savez plus comment aller chez votre frère ? Vous y étiez plus tôt ?

— Je ne te demande pas de réfléchir mais de me conduire là-bas au plus vite !

— Vous ne préférez pas aller à Miller’s Court ? Imaginez, les premiers sur les lieux ? De quoi booster votre carrière, chef ? 

Jake attrapa Alan par le col, à la limite de regretter la joie qu’il avait ressentie quelques minutes plus tôt en le voyant réapparaître.

— Conduis-moi chez mon putain de frère !!! 

Cette fois-ci Alan ne posa pas une question de plus et obéit sans comprendre pourquoi son patron agissait aussi bizarrement. Ils se mirent à accélérer le pas, quittant Whitechapel pour se diriger vers le quartier de Barbican. Là, par miracle, ils tombèrent sur un fiacre qui les emmena jusqu’à Belgravia. Trouver un fiacre dans Londres à 4 heures du matin, cela relevait de l’exploit. Le fiacre les déposa devant une belle demeure, Adam devait s’en être tiré pas trop mal dans cette vie-là. Ils montèrent les quelques marches du porche et firent face à des invités à la mine pâle. Il s’était passé quelque chose, il s’était déjà passé quelque chose… Mon Dieu !

— EMMA ?! 

Un majordome se retourna et sembla soulagé de le voir apparaître. Il s’avança vers lui.

— Ah monsieur, Dieu soit loué, vous êtes rentré. C’est affreux, nous ne savons pas quoi faire.

— Quoi ! Quoi ?! Que se passe-t-il ?

— C’est votre frère ! 

C’était donc dans cette vie. Morgane était apparue et l’avait pris en otage ? Ici ? Au milieu de cette foule ? Ne doutait-elle de rien ?

— Où l’ont-ils emmené ?

— Mais… Mais, monsieur… Dans sa chambre bien sûr… 

Dans sa chambre ? Ils étaient encore là-haut ?

— Montrez-moi ! 

Ils montèrent lestement jusqu’au deuxième étage et Jake ouvrit la porte. Là, devant lui, il eut l’impression que le présent et le passé se superposèrent. Son frère était étendu dans l’exacte position qu’il l’avait laissé.

— Qu’est-ce que ?...

— C’est à n’y rien comprendre, monsieur ! Il allait bien, il profitait de la soirée en compagnie de ses amis de la cour et quelques membres éminents de la police. Il avait même dansé avec madame votre fiancée. Quand il s’est écroulé d’un coup. Nous avons cru à une attaque mais le docteur nous a dit qu’il allait bien, il respire normalement et son cœur bat fortement. C’est juste que nous n’arrivons pas à le réveiller… 

Jake s’approcha d’Adam et prit sa main dans la sienne. Ce n’était pas dans cette vie-là. Ce n’était pas dans cette époque que cet idiot avait glissé mais il semblait que le charme qu’exerçait Morgane sur lui se répercutait dans chacune de ses existences. Soit. Il irait le rechercher là où il le faudrait et il sortirait son frère de cet état…

— Où est Emma ?

— Oh monsieur, elle a bien pris soin de lui et a joué le rôle de maîtresse de maison pour raccompagner chacun de nos invités mais devant son épuisement, l’associé de votre frère a proposé de la raccompagner. Un vrai gentleman, toujours un peu sombre mais très poli.

— L’associé de mon frère ?

— Mais oui, voyons… Un monsieur Richards… Thomas Richards… Arrivé très tard… 

Mordred !!!

Le cœur de Jake ne fit qu’un bond dans sa poitrine. C’était ce soir ! C’était ce soir qu’il essaierait de la tuer !

— Trouvez-moi un fiacre qui me conduira immédiatement chez elle !!

— Mais…

— MAINTENANT !!! 

Le majordome, paniqué, fit signe à une petite lingère qui fila. Il était à peine arrivé en bas qu’un fiacre lui tendait les bras. En fait il avait eu la chance que le fiacre qui l’avait amené là avait préféré finir sa nuit dans les quartiers chics plutôt qu’à Whitechapel. Il se retourna vers la lingère abasourdie pour lui demander l’adresse d’Emma et la répéta au fiacre. Son ton péremptoire fit que le fiacre avait démarré avant même qu’il n’ait eu le temps de fermer la porte… Mayfair… Ce n’était pas si loin… Il avait une chance… En tout cas, il devait s’en convaincre… Et tandis que le cheval faisait bruyamment claquer ses sabots sur le pavé humide, il se rendit compte qu’il était totalement désarmé. Peu importait, il trouverait bien de quoi servir d’arme sur place… Ce trajet était interminable. Il pressa le conducteur mais dans ce brouillard épais, il avait l’impression de ne pas avancer du tout. Quand il le sentit ralentir, Jake n’attendit pas qu’il soit totalement à l’arrêt pour en descendre et faillit se briser la cheville mais se rattrapa à temps. Il tourna sur lui-même pour trouver le bon numéro. Le conducteur du fiacre se manifesta, il avait peur que son client se sauve sans payer.

— Attendez-moi là et je vous payerai le double ! 

Ce qui suffit à calmer le conducteur du fiacre qui lui indiqua la maison de sa destination. Jake se précipita vers la porte. Elle était fermée. Il frappa avec le heurtoir. Aucune réponse. Comment se faisait-il qu’une fille habitant dans de tels quartiers se retrouve sans famille, chaperon et domestique ? Il jeta un œil par la vitre de la fenêtre de droite et aperçut des voilages blancs sur les meubles. En voilà la raison, la maison avait été fermée pour la saison et Emma n’aurait pas dû rentrer chez elle… Ou peut-être n’était-elle pas là ? Peut-être que ce Richards l’avait entraînée chez lui de force ? La panique provisoire fut remplacée par un sentiment d’urgence quand il entendit son cri. Elle était là et il était avec elle !

D’un coup d’épaule, il tenta de défoncer la porte mais ne réussit qu’à se faire mal. Il considéra la fenêtre mais elle surplombait la cour en contrebas et il n’y avait aucun point d’appuis. Il devait passer par les cuisines. Il passa prestement au-dessus de la petite grille qui donnait sur les quelques marches descendant vers la cour et passa son coude au travers d’une des vitres de la fenêtre de la cuisine. Il réussit à l’ouvrir de l’intérieur et s’engouffra dans la maison. Le silence qui l’accueillit lui fit froid dans le dos.

— Faites qu’il ne soit pas trop tard… 

Il avança dans le noir, en tâtonnant, trouva le tiroir à couteaux de cuisine et opta pour le plus gros, pas loin du couteau de boucher qui avait transpercé le pauvre Alan, enfin pas celui qu’il avait laissé tomber chez son frère, ce qui n’était pas plus mal. Au moins il ne serait pas coupable de la mort du pauvre bougre une seconde fois.

Il se dirigea vers les escaliers de service. La première marche grinça et il entendit soudain des bruits de poursuite juste au-dessus de sa tête comme si quelqu’un venait de quitter sa cachette, puis les cris d’Emma.

— Lâchez-moi ! Lâchez-moi !!!

— Personne ne t’entendra hurler ici, ta majesté ! 

Jake monta à la volée les dernières marches et se lança en avant, tête baissée avant de heurter le couple et les faire tomber.

Emma hurla mais en profita pour échapper à l’emprise de Richards et se réfugier derrière le canapé. Richards, momentanément sonné, laissa à Jake assez de temps pour se relever et tenter de rejoindre Emma pour l’emmener avec lui. Mais le répit fut de courte durée. Richards se releva, sauta sur Jake et ils roulèrent tous les deux de l’autre côté de la pièce en bousculant quelques meubles. La tête de Jake cogna le bord de la cheminée et il en fut tout étourdi. Surtout rester concentré, ne pas finir comme Alan… Le couteau, il l’avait laissé tomber, il devait le retrouver. Un coup de poing bien placé sur la pommette de Richards lui fit lâcher prise et un coup de genou le fit rouler sur le côté avec un grognement de douleur. Jake rampa, les mains en avant pour retrouver le couteau. Un coup de coude dans son dos le fit hurler. Ce salopard n’y allait pas de main morte, Jake en avait le souffle coupé. Il se retourna pour faire face à son agresseur qui s’était relevé à moitié, assez pour lui donner un coup de genoux dans les côtes. Jake roula de douleur et Richards se releva totalement pour lui décocher un coup de pied dans le bas-ventre. La douleur fut si intense que Jake se retrouva plié en deux, dans l’impossibilité de respirer, voyant trente-six chandelles. Richards, au-dessus de lui, se mit à rire.

— Alors voilà que le fiancé a décidé de jouer les héros ? C’est bien dommage car je pensais faire de ce meurtre le dernier de l’Éventreur… Qu’est-ce que tu en dis, hein ? Je vais la découper en morceaux et je vais te garder en vie, juste assez pour que tu l’entendes pousser des hurlements à chaque fois que je découperai un bout de sa chair et que je la viderai de ses organes comme les autres salopes… Je me suis perfectionné avec le temps, tu aurais dû voir ce que j’ai fait à la dernière pute… 

Un nouveau coup de pied dans le ventre, le craquement d’une côte.

— Et ensuite, je reviendrai vers toi. Mais je ne pourrai pas te laisser là, non, on ne considérerait pas ce meurtre comme un de l’Éventreur. Tu sais que je suis devenu une vedette avec le temps ? Le coup de la lettre et du rein. De l’enfer que j’ai signé. Ça, ça les a horrifiés. Ils pensent que je suis un démon. Ils n’ont pas tout à fait tort, héhé.

Un coup violent dans la mâchoire. Jake commença à perdre connaissance, non, il ne devait pas, il était là pour sauver Emma, pas pour se faire tuer comme un cochon à l’abattoir.

Un bruissement de taffetas, une forme noire se précipita sur Richards sans un bruit et le plaqua violemment. Il roula sur le sol et se redressa dans un bond, sous le coup de l’adrénaline. Puis il baissa les yeux vers son flanc gauche d’où seul le manche de l’énorme couteau de cuisine dépassait. Richards ouvrit de grands yeux abasourdis et releva la tête vers son agresseur. Emma se redressa fièrement, décoiffée et la robe déchirée mais plus forte que jamais, elle le regarda avec mépris et d’un coup sec, retira le couteau. Richards toussa et cracha du sang, tomba sur les genoux avant de s’affaler sur le ventre, raide mort.

Emma consentit alors à relâcher la pression, se mit à trembler, pleurer et laissa tomber la lame qui vint se planter à ses pieds. Puis, se souvenant de la présence de Jake, elle se précipita à ses côtés, souleva sa tête pour la poser sur ses genoux.

— Jacob… Jacob, mon ami, vous allez bien ? 

Jake leva les yeux vers elle et lui sourit. Cette femme était extraordinaire. Non seulement elle avait sauvé sa propre vie mais elle avait aussi sauvé la sienne alors qu’il était censé faire l’inverse. Mais au bout du compte ce qui était essentiel, c’était que cette Emma-là était sauvée et elle avait été la sienne.

— Je vais bien… Je vais bien… Embrasse-moi. 

Il voulait ce baiser, il le voulait avant qu’elle ne disparaisse. Elle se pencha vers lui et commença à scintiller. Jake ferma les yeux, goûtant à son baiser puis elle disparut aussi légèrement que le bruissement d’une aile de papillon.

Jake se retrouva dans le noir, le cadavre de Richards tout près. Inutile d’espérer que Morgane ne serait pas furieuse et ne chercherait pas à se venger. Mais, elle devait déjà avoir donné naissance à son nouveau Mordred… Jake en avait fini avec le 19e siècle… Il devait chercher ailleurs, dans les autres époques où était Adam et sauver les autres Emmas… Il ferma les yeux, se concentra sur le cercle d’or que son corps tenait encore dans le présent et se retrouva propulsé en un instant dans son enveloppe charnelle. Au moins, ça, il le faisait de mieux en mieux. Il rouvrit les yeux et retrouva le masque soucieux d’Emma au-dessus de son visage. Il lui sourit chaleureusement.

— Comment tu te sens ?

— J’ai l’impression d’être passé sous une moissonneuse-batteuse.

— Tu l’as retrouvé ?

— Non, il n’était pas parti dans cette vie-là. D’ailleurs, je l’ai découvert dans le même état qu’ici.

— Tu m’as sauvé la vie ?

— Non… C’est toi qui m’as sauvé la vie… 

Il lui sourit avec tendresse, tout en serrant chaleureusement sa main dans la sienne et l’attira à lui pour l’embrasser.

Chapitre XXI

Jake posa les paumes de chaque côté du lavabo et expira lentement, les yeux plissés sous la douleur et l’impression d’avoir du mal à respirer. Puis, une fois qu’il n’eut plus d’air dans les poumons, il rouvrit les yeux redressa le torse et inspira tout aussi lentement en fixant son visage dans le miroir de la salle de bains. La rencontre avec Richards avait été violente, Emma lui avait raconté comment il avait tressauté sur le fauteuil et comment, paniquée, elle avait essayé de le calmer sans pouvoir faire quoi que ce soit et n’avait été totalement soulagée que lorsqu’il avait rouvert les yeux. Le soulagement, c’était la seule raison pour laquelle elle ne s’était pas écartée quand il l’avait embrassée… Juste le soulagement…

Il posa ses deux mains gantées sur son torse et cilla. Il espérait que cet imbécile de Richards ne lui avait pas cassé une côte. Il devait tenir encore un petit moment. L’avantage de ces voyages dans le temps c’était qu’il intégrait un corps en meilleure forme que le sien. C’était un soulagement au bout du compte. Il souleva son t-shirt. Il perçut quelques beaux hématomes au-dessus du pansement et au-dessous. Il devait vérifier si sa cicatrice avait tenu. Pas de suintement sur le pansement, c’était déjà bon signe. Il leva les bras pour ôter son t-shirt et serra les dents. Il eut besoin d’un instant pour reprendre son souffle et déroula le pansement autour de son abdomen. Il souleva doucement la gaze sur la cicatrice et se mordit les lèvres quand il dut tirer un peu sur ce qui avait collé. Il regarda ensuite l’ampleur des dégâts dans la glace. Moins sérieux que ce qu’il avait envisagé. La cicatrice tenait bon mais un bel hématome virait sur le noir de l’autre côté.

Il faut dire que les anticoagulants que lui avaient filés les médecins n’allaient pas l’aider. Jamais, avant cette aventure, son corps n’avait eu à souffrir de tels traumatismes et il espérait bien en sortir sans trop de séquelles. Il avala deux antidouleur et replaça le pansement, serré fermement, puis renfila son t-shirt.

Il sortit de la salle de bains et jeta un œil dans la chambre. Emma était retournée auprès d’Adam, assise sur une chaise, tenant une de ses mains dans les siennes, collée contre sa bouche. Milern, de l’autre côté du lit, se tenait debout, les mains dans les poches, des cernes sous les yeux, les yeux fixés sur Adam de peur qu’en détournant le regard, il le laisse s’évaporer. Jake lui fit un petit signe discret qui sembla le tirer de son hypnotisme et il vint le rejoindre dans le couloir.

— Tout va bien, Jake ?

— Oui, tout va bien. Et Adam ? Comment va-t-il ?

— Son état semble stationnaire, il ne bouge pas, il ne dit pas un mot…

— Vous savez que je vais le ramener, ne vous inquiétez pas… 

Milern leva sur lui un regard désabusé et, au bord du désespoir, lança :

— Si vous saviez comme j’aimerais pouvoir vous épargner ça, Jake. Ça aurait dû être à moi de remonter le passé et d’affronter Morgane… Viviane a fait de moi un magicien impotent, témoin impuissant de la douleur des autres… C’est un sort que je ne souhaite à personne… J’ai assisté à votre mort à tous de trop nombreuses fois, Jake… De trop nombreuses fois… Et moi je reste là… 

Milern détourna les yeux. Jake posa une main sur son épaule.

— Monsieur…

— Ça ira, Jake… Vous êtes un bon petit gars… Vous êtes déjà prêt à repartir ?

— Oui, je ne peux pas me permettre de perdre trop de temps entre les voyages… Selon la lune, c’est aujourd’hui le solstice. La cérémonie serait pour ce soir ?

— Oui, c’est ce soir que sera élue et découverte la dernière prêtresse d’Avalon et il ne restera plus pour eux qu’à se débarrasser des deux survivantes avant de venir s’en prendre à Emma. La nuit prochaine risque d’être notre dernière…

— J’aurai ramené Adam avant… Monsieur Milern ? 

Milern leva un sourcil. Il y avait bien longtemps que plus personne ne l’avait appelé ainsi.

— Oui, Jake ?

— Je… Je ne sais pas dans quel état je serai à la fin de tous ces voyages, au mieux très affaibli… Au pire… Bref, je veux que, lorsque tout sera fini, vous emmeniez Adam et Emma dans un lieu sûr… Ils refuseront de me laisser derrière… C’est là que je compte sur vous…

— Jake…

— Ceci n’est pas une décision prise à la légère… Et si tout se passe bien, peut-être pourra-t-on se retrouver une fois tout ça terminé. 

Milern regarda Jake avec fierté.

— Votre père aurait été fier de vous, Jake.

— Peu probable, j’ai toujours été un sale gosse. 

Ils échangèrent un sourire de connivence et se dirigèrent vers le salon. Jake se réinstalla dans le fauteuil, bien confortablement et ôta ses gants qu’il posa à côté de lui sur l’accoudoir.

— Vous préférez que j’aille chercher Emma. Que ce soit elle qui reste à vos côtés ?

— Non, laissez-la avec Adam. Elle a besoin de se reposer. Prochaine étape 1815 si mes souvenirs sont exacts… Mon premier voyage, quand j’avais vu trois silhouettes pousser Emma du haut d’une falaise… Ce qui est étrange c’est que la dernière fois, j’étais à Londres pour les festivités en l’honneur de Wellington, je ne comprends pas bien comment j’ai pu me retrouver en deux endroits différents… M’est d’avis que je le découvrirai toujours bien assez tôt… Si Adam est là-bas, tout ce que j’aurai à faire, c’est de le délivrer de ses chaînes ? Et pour l’enchantement ?

— Faites appel à cet anneau. 

Milern plaça l’anneau d’or entre ses mains.

— Il a des pouvoirs que je n’ai plus. 

Jake opina et commença à se détendre.

— Jake ?

— Oui ?

— Si je reste à vos côtés, vous me promettez de ne pas m’embrasser à votre réveil ? 

Jake éclata de rire et échangea un regard complice avec Milern, puis ses traits se détendirent et il commença à glisser doucement sous le regard bienveillant de Milern.

Noir, étourdissements, sensation de chute… Réveil en douceur pour une fois, la conscience d’être assis confortablement dans un fauteuil de cuir devant un magnifique bureau récemment ciré, une lueur sur la droite, une lampe à pétrole surmontée d’un globe aux motifs cristallins… Un feu de cheminée… Plutôt agréable comme voyage cette fois-ci…

Il s’étira en inspirant profondément. Aucune douleur. Ça c’était assez magique. Il repoussa le fauteuil et se leva. La pièce était relativement petite mais cossue. Des panneaux de bois, des tentures, un tapis épais. Il s’approcha d’un miroir psyché et put découvrir sa mise élégante. Une culotte sombre qui plongeait dans des bottes parfaitement cirées et une veste longue du même tissu sur une chemise impeccablement blanche et une cravate savamment nouée. Les cheveux un peu plus longs et de longues pattes sur les côtés. Il devrait y penser dans le présent, ça lui allait plutôt bien.

Il retourna vers le bureau et lut la petite plaque en métal : Jacob Maxwell, député de la circonscription de Douvres. Wow… C’était bien ce dont il s’était douté lors du précédent voyage. Une situation confortable, voilà qui lui plaisait de plus en plus. Dommage que cette vie ait été écourtée. Pour une fois qu’il se retrouvait dans une position de pouvoir…

Il perçut des éclats de voix joyeux à l’extérieur et s’approcha de la fenêtre. Si cela recoupait sa vision, il était en ce moment même dans le palais de Westminster et ces gens célébraient le retour triomphal de Wellington, trois mois après sa victoire de Waterloo sur l’empereur français Napoléon… Lui… Au palais de Westminster… Il se souvenait en avoir fait la visite avec son école pendant son enfance et se souvenait à quel point il avait été impressionné… Le ciel au-dessus de la crête des toits se teintait de rose, de bleu, de jaune et de gris. Le soleil terminait déjà sa course, il entrouvrit la fenêtre et se laissa bercer par les cris de liesse et l’air doux d’une soirée au début de l’automne.

On frappa à la porte derrière lui. Il se précipita pour reprendre sa place sur son fauteuil et adopter une attitude tout à fait solennelle.

— Oui ? 

La porte s’ouvrit sur un petit homme aux cheveux blancs qui passa à peine le bout de son nez.

— Monsieur le député ?

— Oui ? Que se passe-t-il ?

— Madame demande à vous voir… 

Madame ? Il était marié ? Et si c’était Emma ? Il sourit chaleureusement à l’homme.

— Faites-la entrer. 

Il se redressa, rajusta sa cravate. Quelle chance, Emma avait été deux fois de suite à lui. Et cette fois il aurait un peu de temps avant de devoir revenir. C’était plutôt facile après tout, le tout était de la garder ici, ne pas la laisser suivre des inconnus et s’approcher d’une falaise. La porte s’ouvrit doucement, une ombrelle, un poignet de dentelle, une robe légère… Et Jake eut soudain l’impression que son sang se figeait dans ses veines… Ambre… Morgane…

— Mon ami, venir vous voir relève du parcours du combattant. J’espère que Wellington quittera bientôt Westminster pour rejoindre Buckingham, on ne peut plus faire un pas dans ce quartier ! 

Jake se surprit à la regarder avec de grands yeux figés. Elle ne semblait pas l’avoir reconnu, elle babillait comme s’ils s’étaient vus la veille et qu’ils étaient de grands amis. Il ne devait pas l’en dissuader. S’il jouait son jeu, peut-être découvrirait-il pourquoi et comment Emma se retrouvait en danger dans cette vie… Dans un de ses premiers voyages avec Ambre, il avait compris qu’il avait ordonné la mort d’Emma, sans aucun doute sous l’influence de la sorcière. S’il restait assez longtemps pour ne jamais donner l’ordre, alors Emma serait sauvée. Et pour cela, il fallait qu’Ambre ne se doute de rien. Elle, posa son manteau sur la chaise devant le bureau, s’immobilisa, un air interrogateur sur le visage.

— Mon ami, vous êtes souffrant ? 

Jake se reprit et lui fit un sourire chaleureux. Après tout, il avait su jouer la comédie aux victimes de ses arnaques les unes après les autres. Pourquoi Ambre se montrerait-elle moins naïve que les autres ?

— Fatigué, ma chère. Ce fut une grande journée.

— Je l’imagine, mon ami. Revoir votre ancien général, cela a dû vous rappeler de mauvais souvenirs de champs de bataille… L’Inde… 

Jake plissa les yeux. Avait-elle rajeuni ? Elle avait un je-ne-sais-quoi de différent… Elle avait toujours sa démarche souple et son port altier, une silhouette parfaite, mais son visage… Ses yeux, sa bouche… Sa poitrine qui pointait sous le tissu léger de la robe… Jake secoua la tête. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Elle croisa son regard attardé bien trop bas, sourit avant de faire le tour du bureau et se placer derrière son dos, poser les mains sur ses épaules avant de commencer un massage. Jake ferma les yeux. Sa tête lui tournait.

— Il faut chasser ces mauvais souvenirs, mon ami… Je sais combien je vous ai manqué… 

Bon sang qu’elle était douée, Jake se détendit malgré lui, malgré sa peur qu’elle ne lise en lui. Elle s’écarta un instant pour se planter devant lui, le repoussa sur sa chaise pour se faire un peu de place et commença à relever sa robe d’une manière suggestive. Jake déglutit… Ambre… Morgane… Vieille de près de deux mille ans se la jouait Full Monty ! Il releva la tête… Bon sang… Qu’elle était belle… Il secoua la tête… Elle l’ensorcelait, il ne voyait pas d’autre explication… Son regard se reporta sur ses bas de coton qui se dévoilaient… Toujours plus haut… Le haut d’une cuisse à la peau d’albâtre… Il retint son souffle… Il sentit son sexe se durcir et gesticula avec gêne sur son fauteuil.

— Allons mon ami, vous savez tout comme moi que c’est ce dont vous avez besoin… Vous en avez envie… 

Elle continua de relever sa robe jusqu’à révéler sans pudeur la partie la plus intime de son anatomie nue avant de passer sa jambe par-dessus lui et de venir s’asseoir à califourchon sur ses genoux, l’embrassant de façon pressante. Jake sentit son désir grandir, sa respiration se fit plus courte. Il avait envie d’elle. Il en avait tant envie que cela lui faisait mal. Mais après tout, ne devait-il pas se glisser dans la peau de l’homme qu’il était dans cette vie ? Et s’il était l’amant d’Ambre, se refuser à elle sous un prétexte fallacieux risquait d’éveiller ses soupçons. Il répondit à ses baisers et plaqua ses mains sur ses fesses. Il sentit ses lèvres s’étirer en un sourire. Elle avait attendu sa réponse avant que ses mains ne descendent plus bas. Il ne put refréner un gémissement quand elle le libéra de l’entrave de son pantalon et qu’elle commença à le caresser. Jake délaissa sa bouche et descendit le long de son cou gracile, puis glissa jusqu’à sa poitrine. Le tissu l’agaça et il chercha fébrilement à défaire les boutons mais comme il n’y arrivait pas assez vite, il tira sur le tissu et les boutons sautèrent. Il tira sur le col pour le descendre sur les épaules d’Ambre et libéra ainsi sa poitrine généreuse qu’il entreprit d’embrasser, pétrir, lécher, sucer… Ce fut à elle de gémir et elle redressa le buste pour s’offrir à lui plus avant. Il n’y tenait plus, il redescendit ses mains sur ses fesses et l’attira à lui mais elle lui résista.

— Quand je l’aurai décidé… 

La diablesse jouait avec lui. Et cela ne fit qu’intensifier son désir. Il l’embrassa avec plus d’ardeur, il mordilla ses tétons. Ambre le regardait avec une satisfaction glorieuse. Elle se leva et vint se placer juste au-dessus de son gland en érection, elle lui redressa la tête et s’empara de sa bouche avant de descendre lentement, le laissant entrer en elle tout doucement.

Ce supplice était un délice. Il ne put retenir un nouveau gémissement, plus fort cette fois-ci. Et quand elle se mit à bouger les hanches, Jake eut l’impression de perdre la tête. Elle lui mordit la lèvre inférieure jusqu’au sang et il n’eut plus la capacité de se contrôler. Il balaya les papiers posés sur le bureau d’un revers de la main, la souleva dans un geste d’une force sous-estimée et la renversa sur le plateau du bureau. Il voulait la posséder. Elle était sienne et elle le serait encore et encore, jusqu’à ce qu’elle hurle son nom. Ses gémissements toujours plus forts le déchaînèrent. Il perdit la tête et sentit l’orgasme monter en lui, elle s’agrippa à lui pour hurler de plaisir et ce fut le moment où il ne put plus se retenir, il s’abandonna à l’extase dans un dernier râle. Il se sentit tout à coup vidé mais bien plus vivant et heureux qu’il ne l’avait été dans toute sa vie. Il eut du mal à retrouver son souffle, Ambre le cajolant entre ses bras, ses jambes enlacées autour de ses hanches pour le garder en elle, même quand il recula pour se rasseoir dans son fauteuil. À bout de souffle tous les deux, ils s’enlacèrent encore plus fort, la tête de Jake contre la poitrine d’Ambre, son oreille à l’écoute de son rythme cardiaque à l’unisson avec son souffle court. Elle passa une main dans ses cheveux, comme une mère réconforte son enfant… Comme elle devait le faire avec son propre fils… Mordred… Jake sentit un goût de bile à l’idée de cet inceste mélangé à une pointe de jalousie alors qu’elle le tenait toujours serré contre elle, toujours en elle… Leur respiration se calma, le silence s’installa. Jake ferma les yeux et se laissa bercer.

— Jacob… Nous l’avons trouvée…

— Trouvée ? Qui ?

— L’espionne française… L’amante de votre frère qui a causé sa perte à Waterloo… Si elle ne l’avait pas attirée dans un piège avant la bataille, il n’y aurait pas laissé sa peau… 

Mort ? Adam était déjà mort dans cette vie ? Mais alors il ne pouvait pas être le prisonnier d’Ambre ici ?... Et c’était une espionne qui était à l’origine de sa mort ? Qu’est-ce que c’était que cette histoire ?

— Trois mois que nous la cherchions… Et elle était là, juste sous nos yeux… Celle qui vous a repoussé pour séduire votre frère et l’épouser, Emma Maxwell née Lindell…

— Emma Lindell ? 

Le nom que lui avait donné Arthur Smithen quand ils avaient repêché son corps broyé par les rochers. Les rouages se mettaient en place, comme dans ses visions. Pas étonnant que le Jake de l’époque ait été fou de rage et ordonnât sa mort. Une femme, dont il avait été éperdument amoureux, l’avait rejeté pour se jeter dans les bras de son frère et le faire assassiner, le tout pour le compte de l’empereur français afin d’affaiblir les lignes anglaises en les privant d’officiers de valeur. Ajoutez à ça le pouvoir de fascination d’Ambre et le pauvre bougre n’avait eu aucune chance… À l’époque… Car il n’était pas le Jake de l’époque et jamais il n’enverrait l’ordre de la faire exécuter. Comme si elle lisait dans ses pensées, Ambre répondit.

— J’ai déjà envoyé de votre part l’ordre de se débarrasser d’elle à votre ami Arthur Smithen. Ils sont en route pour aller la dénicher dans le manoir de votre frère à Douvres… 

Jake se raidit. Non, ce n’était pas possible ! À nouveau, comme si elle lisait en lui, Ambre lui répondit par un rire cruel.

— Qui espérais-tu berner ? Je t’ai reconnu à la première minute ! 

Et elle se mit à rire plus fort. Jake, paniqué, chercha à la repousser mais elle le tenait si fort et elle resserra ses cuisses autour de sa taille, l’emprisonnant encore plus fermement. Son rire démoniaque allait le rendre fou. Il essaya de repousser ses bras, de lui écarter les jambes, c’était peine perdue, elle était plus tenace qu’une sangsue et elle rit de plus belle. Il laissa échapper un râle de frayeur et la rebascula sur le plateau du bureau avec tant de force que toute autre femme aurait relâché son étreinte, mais pas Ambre. Alors qu’il était penché au-dessus d’elle, elle le força à relever la tête et à la regarder.

— Que se passe-t-il mon petit, Jake ? Tu semblais pourtant plutôt content il y a quelques minutes. Tu n’as plus envie de me baiser sauvagement sur ce bureau ? 

Les yeux de Jake s’agrandirent d’effroi quand le visage d’Ambre commença à changer, à perdre l’éclat de sa jeunesse, se creuser de rides, s’affaisser et que son regard devint aussi noir que son âme. Il hurla et se débattit.

— Pourquoi te débattre ? Je sens bien que ça t’excite… 

Mais quelle horreur, elle avait donc raison. Il sentait son membre se raidir alors qu’il était encore en elle. Qu’est-ce qui n’allait pas chez lui ? Il était forcément malade pour être excité par une situation pareille !

— Qu’avez-vous fait de mon frère ?

— Ton frère est… Disons… Moins arrangeant… Il m’a fallu le neutraliser.

— QU’EST-CE QUE VOUS LUI AVEZ FAIT ?!! OÙ EST-IL ?!!

— Tu crois vraiment que je vais te faciliter la tâche ? Chaque minute que je gagne me rapproche de la cérémonie. Chaque Emma que tu tardes ou échoues à sauver me donne la possibilité de me débarrasser des dernières prêtresses et ensuite plus rien ne protégera plus l’héritière de mon frère !!! Et quand j’en aurai fini avec elle, je me débarrasserai de vous, un à un… Jusqu’à ce que la mort nous sépare, mon chou… 

Elle déposa un baiser obscène sur sa bouche. Jake lutta de toutes ses forces et soudain, elle lâcha son emprise, le prenant au dépourvu. Il fut propulsé en arrière, tomba à côté de son fauteuil, se cogna la tête contre le bord de la fenêtre et resta affalé là, tout étourdi. Elle se redressa sur le bureau, assise les jambes écartées, la robe remontée sur ses cuisses. Jake secoua la tête et se rhabilla aussi vite qu’il le put, luttant contre une vague de dégoût.

— Va ! Essaye de la sauver… Douvres est à six heures de cheval. Ils ont trop d’avance sur toi, tu n’arriveras que pour la voir tomber, comme la dernière fois… Et en attendant tu auras perdu six heures qui nous rapprocheront de la cérémonie… 

Jake se releva en chancelant, le plus loin possible d’Ambre et la contourna. Malgré son coup sur la tête, il ne pouvait pas se permettre de perdre une minute de plus, il devait demander qu’on selle son cheval et partir à la poursuite des frères Smithen et du troisième homme. Il pouvait sauver Emma. Il devait y croire. Il sortit en trombe du bureau, poursuivi par le rire démoniaque d’Ambre.

Les écuries, où étaient les écuries ? Il croisa le petit homme aux cheveux blanc qui eut l’air affolé de sa mise mais il lui répondit tout de même, ne comprenant pas comment son député avait bien pu oublier l’adresse de son propre manoir à Douvres et le regarda s’éloigner comme s’il avait vu le diable lui-même s’échapper.

Jake surgit dans les écuries, réveillant les palefreniers et leur ordonnant de seller son cheval dans l’instant. On lui obéit. On n’était pas à un caprice près de ces politiciens. Alors qu’on serrait les dernières sangles, on l’aida à monter. Bon sang, il n’avait jamais monté un cheval autrement que lors de balades équestres avec l’une ou l’autre de ses maîtresses fortunées. Ça ne faisait pas de lui un cavalier émérite qui pouvait se permettre de filer au triple galop pendant six heures. On lui indiqua les différents relais où il devrait marquer une pause pour ménager sa monture mais il n’avait aucune marge pour faire une pause. On lui dit alors qu’il devrait changer de monture et que cela lui coûterait bien plus cher. Il fouilla ses poches et trouva une somme substantielle. On lui confirma que ce serait suffisant. Il donna une pièce d’or à l’homme qui le salua avec un grand sourire et il fila dans la fraîcheur du soir.

Le froid le saisit. Il avait oublié son manteau et le vent s’insinuait sous ses vêtements. Mais il ne pouvait pas en tenir compte. L’essentiel était d’arriver avant les assassins d’Emma. Peut-être marqueraient-ils les pauses pour reposer leurs montures. Voilà qui allait certainement équilibrer son manque d’expérience. Il s’accrocha aussi bien qu’il put, resserrant la pression de ses cuisses, se penchant en avant pour encourager le cheval au galop. Il se sentit grisé par la vitesse et l’impression de voler au-dessus du cheval… Pendant les premiers kilomètres en tout cas. Mais vite ses muscles raidis par l’effort commencèrent à se tétaniser. Il repoussa la douleur dans un coin de son esprit. Il n’abandonnerait pas Emma. Ça et l’angoisse de ne pas emprunter le bon chemin car il ne reconnaissait plus rien sur ce chemin de terre, bien loin des longues autoroutes d’asphalte qu’il connaissait si bien. Des panneaux çà et là le rassuraient. Il était dans la bonne direction.

Son esprit s’embua d’une langueur salvatrice, ne plus penser à rien à part garder son équilibre sur le cheval et avancer coûte que coûte. La bouche du cheval commença à se charger d’écume. Il l’épuisait à le pousser à ce rythme. Il regrettait sa voiture, son petit bolide, en poussant les régimes, en pleine nuit et en se fichant des radars, il aurait rejoint Douvres en à peine une heure et demie… Ce soir, le trajet allait être interminable.

Il atteignit le premier relais qu’on lui avait indiqué. Si le cheval semblait à bout de forces, lui ne pouvait pas se permettre de se reposer et ordonna qu’on lui selle un nouveau cheval. Il paya grassement, on l’aida à remonter, on le poussa sur la selle plutôt car il avait les jambes flageolantes et n’avait plus assez de force pour se hisser, et il repartit dans la nuit.

Son cerveau se mit à nouveau en veille, jusqu’au prochain relais. Au bout d’un peu moins de six heures, il aperçut les crêtes des falaises de Douvres et la silhouette noire de son château médiéval. La nuit était claire et la lune se reflétait sur la mer en contrebas. Il se dirigea vers l’endroit qu’on lui avait indiqué pour le manoir familial. Faites qu’il arrive le premier ! Faites qu’Emma soit sagement endormie au fond de son lit ! Il aperçut enfin la belle demeure, arrêta son cheval aux marches et se jeta par terre. Ses jambes se dérobèrent sous son poids mais à force de volonté rageuse, il se releva et monta les quelques marches qui conduisaient à la porte. Les lumières étaient encore allumées, c’était mauvais signe, la porte entrouverte, des éclats de voix… Non, faites qu’il ne soit pas trop tard…

Il poussa les battants de la lourde porte et trouva des domestiques à moitié habillés, s’affairant autour d’un homme plus âgé qui ressemblait à un majordome, assis sur une chaise, la tempe en sang. Quand il aperçut Jake, l’homme se leva, l’air mortifié.

— Monseigneur… Quel grand malheur… Je n’ai rien pu faire pour les empêcher…

— Où sont-ils partis ?!

— Madame Emma a bien tenté de leur résister… Votre frère… Et maintenant votre belle-sœur.

— OÙ SONT-ILS ?!!!

— Vers la falaise… Ils sont partis en direction de la falaise… 

Jake sentit ses jambes se dérober à nouveau sous lui et se rattrapa à la console à côté de lui. Comme dans sa vision, il arrivait trop tard… Peut-être pas après tout. Dans sa vision, il arrivait à pied… Peut-être qu’à cheval ?...

— Aidez-moi à remonter ! IMMÉDIATEMENT ! 

Le cheval avait l’air fourbu mais il fallait qu’il tienne encore un peu. Il prit la tête de l’animal entre ses bras et lui murmura à l’oreille.

— Encore un effort, mon garçon… J’ai encore besoin de ton aide… 

Et on l’aida à se remettre en selle. Le cheval hennit mais répondit à son guidage, ils galopèrent en direction de la falaise. Et il les vit. Les trois hommes ayant abandonné leurs montures à quelques pas de là, tirant Emma derrière eux. Elle se débattait en pleurant.

— SMITHEN !!! 

Deux des hommes s’arrêtèrent et se retournèrent, surpris de trouver Jake à cet endroit.

— SMITHEN ! Arrêtez ! Cet ordre ne vient pas de moi ! On vous a trompés ! 

Emma chercha à échapper à la poigne de ses agresseurs mais en vain. Le troisième homme baissa le foulard qu’il avait sur le visage… Richards. Et il leva vers lui un objet qui luisit sous la lumière de la lune. Emma se jeta sur son bras et la détonation partit. Jake sentit le souffle de la balle passer tout près de son visage. Richards, enragé par l’intervention d’Emma, l’attrapa par les cheveux et l’attira vers la falaise devant les yeux ahuris des deux frères Smithen qui ne comprenaient plus rien. Alors Jake lança son cheval à toute vitesse sans prendre le temps de réfléchir, fondit sur le couple comme l’éclair en longeant le précipice, se pencha sur le côté comme il l’avait vu faire dans les westerns, agrippa la taille d’Emma et repoussa Richards du pied. Ce dernier se trouva déséquilibré et plongea en arrière dans le vide en hurlant.

Le cheval avança encore sur quelques mètres avant de ralentir et de s’arrêter totalement, les rênes pendant de chaque côté de sa tête écumante.

Jake tenait Emma serrée contre lui. Elle sanglotait en s’agrippant à sa taille.

— Ils ont dit que j’ai tué Adam… Ils ont dit que c’était ma faute… 

Jake la cajola et la serra fort dans ses bras.

— Tout va bien… Tout ira bien maintenant… 

Et ainsi, il reconnut le scintillement habituel, preuve qu’il avait achevé sa mission dans cette vie-ci. La lumière l’aveugla un instant. Le cheval hennit et bougea sous l’effet de l’inquiétude puis elle disparut. Il ne serrait plus que le vide et son cœur se serra. Il avait gagné, certes, mais se sentit submergé par l’épuisement que lui avaient demandé ces six heures de chevauchée. Il pencha en avant, prêt à tomber du cheval… Il devait repartir, rassembler ses dernières forces et retourner dans le présent en espérant qu’il ne s’était pas vraiment écoulé six heures là-bas. Il se concentra sur l’anneau d’or, le visualisa et dans un dernier effort, glissa dans le présent.

— Dieu soit loué, vous revoilà enfin… 

Jake ouvrit péniblement les paupières pour se trouver face à Milern penché vers lui, une main sur son front pour vérifier sa température, il souleva ses paupières comme un médecin, Jake tourna la tête pour échapper à cette auscultation.

— J’ai cru un instant t’avoir perdu comme ton frère…

— Quelle heure… Quelle heure est-il ?

— Il faut te reposer.

— Quelle heure est-il ?!

— 18h07… Tu n’as rien mangé de la journée, prends au moins quelque chose. 

La fin de l’après-midi, déjà ? Alors il avait perdu tout ce temps. La poisse ! Combien d’heures lui restait-il avant la cérémonie ? Ils allaient certainement attendre la tombée de la nuit. L’avantage c’était qu’ils étaient dans les jours les plus longs de l’année. Il avait quoi ? Quatre, cinq heures devant lui à tout casser ? Il devait repartir tout de suite !

Il repassa ses gants, essaya de se lever mais ses jambes refusèrent de le porter, fourbu par les six heures de cheval.

— Milern, aidez-moi à me relever, il faut que j’aille pisser ou je risque de me ridiculiser devant vous sur ce fauteuil.

— Oh, ce ne sera pas pire que le début de ton voyage… 

Jake leva les yeux vers Milern, rougissant.

— Le début de…

— Oh, pas d’inquiétude, Emma a dormi une bonne partie de l’après-midi. Elle n’a rien vu… Enfin, pas dans cette époque en tout cas… 

Jake ouvrit de grands yeux. Milern avait été le témoin de… Merde.

— Vous vous êtes bien amusés apparemment…

— Ce n’était pas Emma…

— Pas Emma ? Mais alors…

— C’était Morgane… 

Milern fronça les sourcils.

— Morg… Oh… Oohhh !

— Ce n’est pas ce que vous pensez, elle m’a littéralement ensorcelé… Je pensais…

— Pas besoin de m’expliquer, Jake. Je connais le pouvoir de Morgane. Son propre frère connaissait le pouvoir de Morgane. Tu n’as pas à te culpabiliser.

— Elle l’a fait pour me faire perdre du temps. Il me reste quatre heures avant la tombée de la nuit et il me reste huit vies à explorer, c’est tout simplement impossible… Ça fait même pas une demi-heure par vie… Je dois me dépêcher et surtout ne pas me retrouver à des heures de l’issue finale… Aidez-moi à me lever bon sang… 

Dieu que ses jambes lui faisaient mal, bien plus que son opération et sa côte fêlées. Il avança en se tenant aux meubles, les jambes arquées, jusqu’aux toilettes où uriner se révéla également douloureux. Après s’être passé de l’eau sur le visage, il sortit de la salle de bains, jeta un œil sur son frère qui n’avait toujours pas bougé… Mais où était Emma ?

Il retourna dans le salon où il n’y avait que Milern qui lui tendait un bagel.

— C’est tout ce que j’ai pu trouver…

— Je n’ai pas le temps pour un sandwich. Plus qu’un quart d’heure pour l’incendie de Londres. Encore heureux que je sache où chercher.

— Mais si tu t’épuises ici, tu ne tiendras pas le coup jusqu’au bout.

— Pas de soucis, j’ai un corps tout neuf qui m’attend de l’autre côté. 

Jake s’effondra dans le fauteuil plus qu’il ne s’y assit et recommença son petit rituel. D’abord les gants, puis l’anneau… Woosh… Encore plus rapide que la dernière fois.

L’obscurité. La chaleur suffocante. Les tentures. Il était arrivé exactement au même moment que la dernière fois. Quelle chance. Il s’extirpa du lit à baldaquin et enfila ses vêtements en hâte avant de se précipiter dans la rue à l’endroit même où il avait vu son frère et Emma se débattre contre les frères Smithen. Ils n’étaient pas encore là, il avait eu la chance d’arriver avant mais dans la panique et la fumée, il avait du mal à discerner les bonnes silhouettes.

— NON !

— ADAM !

— LÂCHEZ-LA ! 

Là ! Ils arrivaient dans sa direction et il se trouvait sur la route des assaillants, ils ne pourraient donc pas s’enfuir aussi facilement que la première fois. Il baissa les yeux sur ses mains. Quel idiot, il était venu sans arme. Mais quel bougre d’idiot !

Plus le temps de reculer. Il avança, trouva les quatre silhouettes qui se débattaient et il sauta sur la première qui tenait Emma en hurlant :

— ADAM ! ATTENTION AU COUTEAU ! 

Adam recula par réflexe et la lame d’Alan Smithen n’arracha que l’étoffe de sa chemise. Adam en profita pour lui donner un coup de pied qui fit valser le couteau dans l’obscurité. Alan, surpris de cette résistance, s’enfuit en courant. Il venait de sauver la vie de son frère… Mais pas celui qu’il aurait voulu trouver. Celui de 1666. Toujours agrippé au second homme qui se débattait, il hurla à Adam d’emmener Emma loin d’ici. Adam sembla hésiter mais pour l’amour de cette femme qui portait son enfant, il accepta d’obéir à son frère et ils disparurent dans la nuit. Soudain Arthur Smithen cessa de se débattre et ils roulèrent sur le sol. Jake en profita pour lui assener coup de poing sur coup de poing. Smithen chercha à peine à se protéger en criant.

— Jake !... JAKE !... C’EST MOI ! 

Jake suspendit son coup de poing en vol.

— Quoi ?!

— C’est moi ! Arthur Smithen ! Du futur ! 

Jake tomba en arrière sous l’effet de surprise, se releva d’un bond, s’attendant encore à une roublardise d’Ambre. Et si elle lui avait dit de dire ça pour le déstabiliser ?

— C’est Emma qui est venue me chercher, elle était en panique, disant qu’Adam avait voulu glisser tout seul et qu’il était le prisonnier d’Ambre et que tu étais parti le rechercher mais que tu ne te réveillais pas. Elle m’a imploré de la suivre et quand nous sommes arrivés, Milern nous a annoncé que tu étais revenu mais déjà reparti. Alors je suis venu t’aider. 

Ça, ça ne pouvait pas être un bobard d’Ambre. Jake soupira de soulagement et tendit la main à Arthur pour l’aider à se relever.

— Merci… Je sais l’effort que ça représente pour toi. 

BANG !

Un coup de feu. C’était bien un coup de feu. Les deux hommes échangèrent un regard inquiet, se précipitèrent vers l’origine de la détonation et se figèrent en apercevant une grande silhouette noire qui tenait entre ses mains un pistolet qui fumait encore, Adam à ses pieds, une balle dans la tête et Emma qui le tenait dans ses bras en hurlant hystériquement. L’homme tourna la tête vers eux et ils découvrirent Richards qui leva un second pistolet chargé en direction d’Emma.

— Trop tard ! 

Jake réagit plus par réflexe que véritable calcul. Il se pencha vers la ceinture d’Arthur et saisit le revolver que Smithen avait pointé sur sa propre poitrine lors de son précédent voyage, le leva vers Richards et tira. La balle l’atteignit en pleine gorge et Richards porta une main sur sa blessure pour endiguer le flot de sang. Peine perdue, Jake avait touché l’artère et dans un gargouillement sinistre, il vint s’écrouler sur le sol.

Tandis qu’Arthur se précipitait pour ôter le revolver que Richards tenait encore dans sa main, Jake prit Emma dans ses bras et la serra alors que les flammes commençaient à se propager de leur côté. Il ne put s’empêcher de poser les yeux sur le trou obscène et noir qui ornait le front de son frère. Il sentit une vague de tristesse intense s’abattre sur lui, même s’il s’évertuait à se répéter que ce n’était pas son frère, pas son Adam à lui, il ne pouvait refréner ce vide aussi douloureux qu’irrémédiable.

— Qu’est-ce que je vais devenir, Jacob ? Qu’est-ce que je vais devenir sans lui… 

Emma sanglotait entre ses bras.

— Il n’y en aura plus pour bien longtemps, Emma… Calme-toi… 

Et alors le scintillement fit son apparition. Une cinquième Emma de sauvée. Et elle disparut.

Arthur se tenait debout derrière lui, les yeux fixés sur Adam sur le sol.

— Je sais ce que ça fait, Jake… Sauf que ton frère, le vrai, contrairement au mien, il n’est pas mort… Bouge-toi, il faut rentrer… 

Jake releva la tête. Il était tellement fatigué mais aussi tellement reconnaissant à Arthur de l’avoir rejoint. Il lui tendit la main et Arthur l’aida à se relever.

— Tu es prêt ? 

Jake hocha la tête. Les deux hommes se firent face, et ensemble se concentrèrent pour rentrer.

Le retour fut immédiat. L’association de leurs forces était d’une efficacité redoutable. Peut-être pourraient-ils même mettre ce don à profit une fois cette histoire terminée ?

Jake cligna des yeux. Emma se tenait devant lui, scrutant chacune de ses réactions. Il lui sourit. Elle se jeta à son cou.

— Tu m’as fait peur, espèce d’imbécile ! 

Il la serra fort contre son cœur, hocha la tête en direction de Milern et d’Arthur Smithen qui s’était déjà relevé de son siège. Quelle forme il avait, à part son œil qui ne tarderait pas à virer au noir, résultat des coups de poing qu’il lui avait donné.

— Merci Arthur… Combien de temps avons-nous gagné ?

— Il est 18h27… Vous avez résolu l’affaire dans les temps.

— Il nous reste sept existences à visiter… La prochaine est 1605. Je peux compter sur toi, Arthur ?

— Maintenant que je suis là, tu crois que je vais te laisser tomber comme ça ? À nous deux, on aura fini dans deux heures. 

Jake sourit devant l’effort de bravade. Emma s’écarta de son étreinte.

— Vous ne l’avez toujours pas trouvé ?

— Ne t’inquiète pas, Emma, on le retrouvera bientôt maintenant.

— Vous n’auriez pas d’autres bagels ? Je crois qu’il va nous falloir de l’énergie et Jake semble en avoir besoin. 

Emma se redressa.

— Je vais vous chercher ça à l’épicerie du coin…

— Ce qui nous laisse le temps de sauver une nouvelle Emma, Arthur…

— Je savais que ce type était un esclavagiste. OK, c’est parti pour 1605. 

Arthur Smithen tira le second fauteuil et le plaça en face de celui de Jake. Il posa l’anneau à la jonction de leurs genoux.

— Après toi, mon cher ami.

— Je n’en ferai rien. 

Ils posèrent la main ensemble sur l’anneau et disparurent dans les méandres du temps.

Chapitre XXII

Qu’on cesse de lui fracasser le crâne… Jim se retourna et enfonça la tête sous l’oreiller pour se cacher des rayons du soleil qui perçaient au travers des lourds doubles-rideaux. Son sang frappait encore ses tempes au rythme de la musique électro et il avait une terrible envie de vomir. Où était-il ? Que faisait-il dans ce lit ? Une jambe nue glissa contre la sienne. Il releva un coin de l’oreiller et la vit. Était-il encore endormi ? Rêvait-il encore ? Dans ce cas, il souhaitait ne pas se réveiller car malgré la douleur lancinante à l’arrière de son crâne, la vision de Kim nue et encore endormie à ses côtés se révéla être une fascinante surprise. Il oublia sa nausée, il oublia l’armée de marteaux-piqueurs qui essayaient de se frayer un chemin entre ses deux yeux, il n’y avait plus qu’elle et les rayons du soleil qui se posaient sur sa peau lactée, l’innocence de son visage aux traits détendus par le sommeil. Il aurait pu rester des heures à la contempler ainsi si une question des plus étonnantes n’était venue le plonger dans la perplexité. Comment s’était-elle retrouvée là ? Comment s’étaient-ils retrouvés tous les deux ici ? La plus frustrante des évidences était qu’il n’en avait aucun souvenir. Il se souvenait de leur arrivée quelques heures plus tôt dans ce manoir, non un château plutôt. Un superbe château néogothique perdu dans la campagne entre Salisbury et Glastonbury, isolé et caché derrière d’immenses remparts qui entouraient un parc sans fin et au cœur de cette propriété isolée par des bois privatifs leur avait été dévoilé ce petit bijou historique qui avait été aménagé avec tout le confort moderne et le plus high-tech des équipements de sécurité : caméra, brouillage, capteurs de mouvement et de température.

Un arsenal de gadgets qui aurait fait pâlir 007. Ils avaient suivi la voiture d’Edward et une vingtaine d’autres véhicules pour arriver jusque-là. Il semblait que des centaines de voitures les avaient précédés. Une foule avait pris possession des lieux et la fête battait déjà son plein à leur arrivée. La lune ronde éclairait un ciel sans nuages mais il faisait encore doux en cette nuit de la mi-juin. Jim, Simon et Elizabeth s’étaient extraits de la voiture avec méfiance mais un voiturier ne leur avait laissé que peu de temps pour réfléchir. Il s’était proposé d’aller garer leur voiture et on leur indiqua que leurs bagages seraient montés dans leurs chambres. Ils se retrouvèrent seuls, à quelques mètres d’un Edward flamboyant accueilli par des amis et des connaissances à l’exubérance accentuée par l’alcool et la cocaïne.

Edward leur avait fait signe de le suivre à l’intérieur. Rien ici ne ressemblait à l’endroit secret où une secte faisait disparaître de belles jeunes filles après une cérémonie étrange. Non, ce château était trop vivant, il y avait trop de témoins et tous ne pouvaient pas être dans la combine. Jim repéra quelques visages qu’il connaissait : Rebecca Graves qui vint se pendre au cou d’Edward et Shirley Sands aussi légèrement vêtue que d’habitude et déjà entourée de trois cavaliers. Elle fit un signe à Simon qui eut du mal à cacher son embarras à Elizabeth quand Shirley l’invita à les rejoindre sur la piste de danse près de la piscine. Elizabeth l’encouragea d’un sourire moqueur. Après tout, que risquaient-ils ce soir au milieu de cette foule ? Autant continuer à ne pas éveiller les soupçons et faire ce qu’on attendait d’eux. Elizabeth prit la main de Jim dans la sienne et suivit Simon jusqu’à la piste de danse. Il se souvint des premiers verres de champagne, de la musique qui plongeait tout le monde dans une transe primitive, la promiscuité, les caresses échangées avec de parfaites inconnues… Puis le trou noir… Jusqu’à ce matin. Jusqu’à cette délicieuse apparition… Jusqu’à ce grognement et ce ronflement un peu trop masculin à son goût.

Il écarta l’oreiller et regarda vers le pied du lit. Il y avait quelqu’un qui ronflait sur le sol, il pouvait l’entendre. Puis il entendit un mouvement derrière lui. Il se retourna prestement et remarqua deux silhouettes enlacées sur la moquette sous une couverture polaire, la tête enfouie sous l’étoffe. Puis plus loin, trois autres sur le canapé. Il se redressa et regarda par-dessus l’épaule de Kim et remarqua encore trois autres couples de l’autre côté. Merde !

Une partouze. Ce n’était certainement pas la façon dont il avait rêvé passer sa première nuit avec Kim. La migraine resurgit avec plus de violence et, tout en évitant de réveiller les occupants de la chambre, et encore moins Kim, il se glissa au bout du lit pour voir de qui provenaient les grognements. Et il ne fut pas surpris de découvrir Simon enlacé avec Shirley. Voilà qui ne manquerait pas de compliquer ses travaux d’approche avec Elizabeth.

— Psst ! 

Aucune réaction.

— Psst !... Hey ! 

Toujours rien. Il ne pouvait pas se permettre de parler plus fort. Kim venait de bouger. Il devait sortir de là… Où avait-il bien pu mettre ses vêtements ?... Con, il était con. Très con même ! Il glissa hors du lit, nu et grelottant, essayant de marcher entre les corps enlacés, cherchant ses vêtements et n’en trouvant aucun, il se pencha pour ramasser une couverture laissée à l’abandon sur le sol et la noua autour de ses hanches avant de sortir sans bruit dans le couloir qui donnait sur une galerie surplombant le hall d’entrée.

Une fois la porte refermée derrière lui, il eut l’irrépressible envie, malgré sa migraine terrible, de se frapper la tête contre le mur pour se punir de sa stupidité. Au lieu de ça, il donna un coup de pied dans une commode victorienne et jura doublement sous le coup de la douleur. Un petit rire accueillit son manège. Il se retourna pour faire face à Elizabeth, penchée contre la balustrade, une cigarette à la main. Elle était habillée comme la veille, les cheveux attachés en une queue, les traits tirés. Si elle n’avait pas participé à l’orgie, elle ne semblait pas avoir beaucoup dormi non plus. Jim remonta la couverture sur ses hanches, rougissant d’être ainsi exposé.

— Je suppose que Simon ronfle toujours à l’intérieur ? 

Que pouvait répondre Jim à ça sans faire de tort à Simon ? Il hocha la tête.

— C’était à prévoir avec les mélanges que vous avez faits hier soir.

— Je… Je suis désolé, Liz… Ce n’était pas professionnel…

— Oh si, au contraire… Edward se focalisait sur vous deux. Quand il a envoyé les filles vers vous, toute son attention vous était accordée. Ça m’a permis de fouiller un peu. Vous avez fait un bon boulot de diversion. 

Jim eut l’impression de dessaouler d’un seul coup.

— Tu as pu fouiller le château ?

— Je n’ai rien trouvé de bien original ni de compromettant. C’est juste un château de parvenus avec le clinquant du mauvais goût associé à l’historique. Je n’ai rien vu qui puisse nous faire penser que c’est le lieu qu’ils ont choisi pour la cérémonie. C’est alors que je suis retournée cuisiner Edward. Il a fallu que je me débarrasse de la rousse, son pot de colle. Je crois que t’envoyer Kim était son idée à elle car il ne cessait de te lancer des regards furieux quand tu t’approchais trop d’elle. Becky Graves essaya bien de lui faire oublier ça mais elle ne réussit qu’à le mettre en pétard et il la renvoya quand Kim et toi vous vous êtes embrassés langoureusement sur la piste de danse. 

Et il ne se souvenait même pas de ça. Quelle poisse !

— Alors, comme j’avais le champ libre, je me suis rapprochée d’Edward… 

Rapprochée comment ?... Jim ne put s’empêcher d’être piqué de jalousie à cette révélation.

— Oh, il avait déjà le nez bourré de tellement de coke qu’il ne pouvait pas me faire bien grand mal. Il était plutôt plongé dans un état entre la mélancolie et la jalousie dévorante… Je crois qu’il est vraiment accro à Kim et s’il avait pu tenir debout, il serait venu vous séparer. Alors son discours est devenu incohérent. Il a dit que ce soir se serait fini. Que ce serait la dernière fois et qu’il ne l’aurait plus sur le dos. Il m’a dit que l’homme en noir ne lui faisait pas peur parce que Kim ne le choisirait jamais, qu’elle resterait avec lui. Il m’a dit aussi que dans le jardin, il retrouverait sa liberté…

— Le jardin ?

— Oui, puis il s’est mis à pleurer comme un bébé quand vous êtes montés dans les chambres. Il a été pris de rage aussi… 

Liz frotta machinalement ses poignets couverts de bleus. Jim frissonna et se rapprocha d’elle.

— Il t’a fait du mal ?

— Il a essayé… Mais il était trop bourré ou trop tripé pour ça. Il s’est écroulé dans mes bras alors qu’il essayait désespérément de bander… 

Jim ferma les yeux. Il aurait voulu qu’Elizabeth échappe à tout ça. Après la mort de sa sœur, elle ne méritait pas ça.

— Alors je l’ai repoussé et je suis allée faire un tour dans le parc… Figure-toi qu’à l’orée de la forêt, il y a une version miniature du château, comme un relais de chasse. Et qu’il est protégé par toute une batterie de caméras et d’alarmes. Je n’ai pas pu m’approcher à moins de cent mètres.

— Tu crois que c’est là-bas que ça va se passer ?

— C’est le meilleur endroit, le plus logique en tout cas.

— Et les autres filles ?

— Facilement identifiables. Shirley en est un exemple évident.

— Nous pensions qu’elle était déjà passée par la cérémonie mais manifestement, nous nous sommes trompés… C’est pour ça que tu l’as laissé partir avec elle ?

— Qui ça ?

— Simon.

— Simon ? 

Elle laissa échapper un petit rire.

— Simon vit sa vie… 

Le silence qui s’ensuivit fut plus éloquent que ces quelques mots. Elle tira sur sa cigarette, atteignit le filtre et l’écrasa sèchement sur la rambarde de marbre. Jim se gratta la tête, resserra encore la couverture autour de sa taille et vint s’accouder à côté d’elle.

— Tu es la seule à être éveillée ?

— À part le personnel, oui, je pense…

— Tu voudrais me montrer le pavillon ?

— En plein jour ?

— Si on nous pose la question, tu diras que tu m’as attiré là pour un article ?

— Moi ?

— Je te rappelle que nous sommes censés être les chefs d’une organisation mafieuse. 

Elizabeth ne put refréner un sourire moqueur.

— Autant je pourrais peut-être y croire avec Simon, autant toi…

— Quoi, moi ?

— Ce n’est pas ta faute, tu as l’air gentil, trop gentil. On ne marche pas une seconde.

— Edward n’y croit pas ?

— Je ne sais pas, son discours n’avait rien de cohérent, je te dis. Il a parlé de marché. Il a parlé de l’homme noir encore une fois. Il a dit que tous ceux qui le prenaient pour un imbécile seraient surpris ce soir. Je n’ai pas compris grand-chose, surtout qu’il marmonnait et passait d’un sujet à l’autre… 

La porte s’entrouvrit pour laisser passer l’enveloppe charnelle de Simon ou ce qu’il en restait. Il se mit à tousser d’une toux grasse, les yeux gonflés, à peine ouverts.

— Wow… Quelle nuit, mes amis… Si je n’avais pas une terrible envie de pisser, je crois que je pourrais dormir pendant une semaine d’affilée.

— Simon…

— Vous savez où sont les toilettes ?

— Simon…

— En fait je me taperais bien une petite clope avant, pour m’ouvrir les yeux.

— SIMON !

— QUOI ?!

— Tu es à poil… 

Simon baissa les yeux, réfléchit un instant, l’esprit encore embrumé par les excès de la nuit puis la lumière sembla se faire dans son esprit.

— Oh, merde… 

Il tira sur la couverture de Jim qui résista.

— Pas question, trouve-toi ta propre couverture. 

Simon disparut à nouveau dans la chambre avant de ressortir avec une chemise nouée autour de la taille et refermée à l’arrière.

— Hey, vous ne savez pas où sont nos fringues ? C’est dingue, cette chemise n’est même pas la mienne. C’était ça ou la micro-robe de Shirley.

— Ça pouvait valoir la photo. 

Simon croisa pour la première fois le regard d’Elizabeth et ne sut dire si elle était sérieuse ou si elle se moquait de lui. Puis une révélation se fit en lui. Elizabeth. Elizabeth l’avait vu se comporter comme le dernier des abrutis avec Shirley. Et il continuait ce matin.

— Oh merde… On a vraiment déconné cette nuit !

— Tu as déconné, Simon.

— C’est bon, Jim, pas à moi. Pourquoi je t’aurais vu sortir de la chambre il y a dix minutes de cela et pourquoi tu te balades dans les couloirs avec une couverture ? 

Elizabeth croisa les bras devant leur petit manège.

— On peut savoir qui est censé être plus mature que les autres ? Je suppose que vous n’allez pas rester comme ça toute la journée ? Alors si ça vous intéresse, on a descendu nos sacs dans la chambre bleue, au bout du couloir. Ça peut servir d’être éveillée quand les domestiques se retrouvent à ranger ce que des gosses puériles ont passé la nuit à foutre en l’air… Vous faites comme vous voulez, mais je suis la première à la douche. 

Elle les planta là et s’enfonça dans le couloir. Après un moment de surprise, les garçons lui emboîtèrent le pas mais la porte se rouvrit derrière eux et un murmure les arrêta.

— Jim… 

Ils se retournèrent et découvrirent Kim enroulée dans un drap, les cheveux emmêlés, les yeux encore gonflés de sommeil. Visiblement mal à l’aise, elle cherchait à parler à Jim en tête à tête.

— Vas-y Simon, va prendre ta douche, je te rejoins… 

Simon échangea un sourire à peine discret et les laissa seuls, dans un silence maladroit.

Jim se rapprocha d’elle, elle croisa les bras autour de sa poitrine en geste de protection. Jim se racla la gorge.

— Je… Ça va te sembler terriblement stupide mais… Enfin, nous… Je… Franchement, j’aurais bien voulu mais… C’est con, hein ?... Toi et moi… Je ne me souviens de rien… 

Il s’attendait à ce qu’elle le gifle, se mette à hurler, à rameuter tout l’étage, mais elle se précipita dans ses bras et l’enlaça comme si elle se raccrochait à un rocher au cœur d’un torrent. Jim, passé le premier moment de surprise, referma ses bras autour d’elle et la serra contre son cœur, sa joue contre son front. Elle leva de grands yeux vers lui, se dressa sur la pointe des pieds et passa ses bras autour de son cou et resserra son étreinte pour approcher sa bouche de son oreille. Il s’attendait à un baiser mais elle le fit tourner d’un quart de tour et lui chuchota.

— Comme ça, les caméras ne pourront pas lire sur mes lèvres 

Il s’apprêtait à lui répondre quand elle l’en dissuada.

— Surtout ne dit rien et écoute moi bien. Cette nuit, il ne s’est rien passé, tu t’es écroulé dans ce lit et tu as dormi tout le reste de la nuit, malgré les ébats des autres couples autour de nous qui étaient bien trop occupés pour s’intéresser à nous. Mais je veux qu’Edward pense qu’il s’est passé quelque chose… Je sais qui tu es… Sergent Saunders. 

Jim eut l’impression d’une douche froide et il chercha à mettre fin à l’étreinte mais Kim s’agrippa à lui.

— Ne bouge pas, donne-leur le change, laisse-les croire que tu as succombé à mes charmes. 

Ça, ce n’était pas bien difficile, et encore moins quand elle se frottait contre lui à moitié nue, ses seins pointant au travers du tissu léger du drap, sa voix à peine perceptible, réduite à un souffle qui, contre son oreille, l’émoustillait encore plus.

— Vous vous êtes laissés entraîner dans un piège, Edward sait que vous êtes des policiers. 

Jim eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds mais Kim tint bon.

— Personne n’est vraiment ce qu’il semble être Jim. Vous vous êtes fait doubler, dénoncer. Est-ce que l’inspecteur des affaires internes Richards te dit quelque chose ? 

Le cœur battant follement, Jim hocha la tête. Bien sûr qu’il lui disait quelque chose, bien sûr qu’il avait des doutes à son sujet, bien sûr qu’il le soupçonnait d’être mêlé de près ou de loin à l’accident d’Emma, mais comment Kim pouvait-elle le savoir ?

Elle lui fit face, le regarda un instant avant de l’embrasser sensuellement et le fit reculer jusqu’à l’asseoir sur une chaise et vint se placer sur lui à califourchon avant de reprendre son monologue, le dos tourné aux caméras qu’elle soupçonnait être autour d’eux.

— Il est au cœur de tout ça… Il nous a prévenus à propos de toi, à propos de Simon et aussi d’Elizabeth… 

Jim était pris d’une envie folle de la repousser et de prendre ses jambes à son cou mais à la fois fasciné par la chaleur de son corps et terrifié par les informations qu’elle lui donnait, il n’était plus maître de ses mouvements.

— C’est un homme dangereux, Jim… C’est lui qui a tué la sœur d’Elizabeth… Et ce soir, il la tuera elle aussi… Puis ce sera mon tour… 

Cette fois, Jim la saisit par les bras pour l’écarter de lui et la dévisagea. Elle ne mentait pas, la détresse qu’il lut dans ses yeux était bien réelle et elle tremblait entre ses mains. Était-il possible qu’elle cherche à lui tendre un piège ? Était-elle aussi bonne actrice ? Non, elle disait vrai, elle prenait un énorme risque mais elle lui disait la vérité. Pour la première fois depuis qu’il la connaissait, elle n’avait plus ce regard lointain et détaché de tout, elle lui ouvrait une petite partie de son âme, elle l’appelait au secours tout en le mettant sur ses gardes et il sentit monter en lui une poussée d’esprit chevaleresque. L’envie de lui ouvrir son cœur pour qu’elle y trouve refuge. Il l’embrassa passionnément et il eut la sensation qu’elle lui rendait sincèrement son baiser.

— Lâche-la, connard ! 

Jim et Kim sursautèrent. La voix vinaigrée d’Edward avait rompu l’instant magique. Kim se releva prestement, resserrant le drap contre son corps tremblant, la tête baissée, les yeux craintivement levés vers Edward en signe de soumission.

— Edward ?... Mais je ne fais qu’obéir à tes ordres…

— J’ai changé d’avis. Tu me suis, il faut qu’on parle. Quant à toi et… ton pote, ton cousin, je ne sais plus quoi, bref, vous vous tirez de là, vous n’aurez pas d’autre chance ! 

Kim ne put refréner un regard de panique quand Edward lui saisit le poignet pour l’entraîner derrière lui. Et si Jim lui obéissait ? S’il l’abandonnait, sachant qu’ils n’avaient que peu de chances de s’en sortir… Edward serait-il assez fort pour s’opposer à l’homme en noir ? Elle résista, ce qui eut pour effet de mettre Edward hors de lui. Il tira brusquement sur son bras, elle laissa échapper un petit cri de douleur et se prit les pieds dans son drap avant de tomber à genoux, une main plaquée sur sa poitrine pour retenir l’étoffe, l’autre en heurtant le sol, lança une décharge de douleur qui lui remonta jusqu’à l’épaule. Jim se redressa.

— Laisse-la tranquille ! 

Les yeux injectés de sang d’Edward s’élargirent de fureur et il avança vers Jim, le visage à quelques centimètres du sien, poitrine contre poitrine, l’haleine chargée d’alcool, l’esprit prêt à glisser dans la pure folie, embrasé par le fiel de la jalousie.

— Elle est à moi, tu m’entends ? Je lui ai sauvé la vie, elle m’appartient ! Qu’est-ce que tu vas faire ? M’arrêter ? Parce que tu crois que je ne vous ai pas démasqués, toi et ton collègue ? Seulement, je sais aussi que votre enquête est illégale, que vous avez menti pour m’approcher et qu’à part ma consommation de cocaïne et mon tapage nocturne, vous n’avez rien de solide à me reprocher. Tu veux porter cette affaire devant la justice ? Eh bien vas-y, ne te gêne pas ! Avec les avocats de mon père, c’est toi et ton pote qui irez croupir en prison et tu sais très bien que les flics en prison, ça ne fait pas long feu ! 

Jim sentit la rage monter en lui. Qu’est-ce que ce petit con essayait de faire ? L’impressionner ? Il n’était pas sorti tout frais moulu de l’école de police. Et s’il n’avait pas l’étoffe d’un acteur pour jouer les petites frappes, il en avait vu des caïds et maintenant qu’il n’avait plus à jouer un rôle, qu’il n’avait plus de crainte qu’on le démasque, il n’allait pas reculer devant un fils à papa, pourri gâté qui se prenait pour le roi du monde. Il serra les poings, prêt à lui en coller une, quand Kim s’interposa entre eux.

— Arrêtez !

Jim regarda sa main blanche sur sa poitrine et sur celle d’Edward. Il releva les yeux vers elle. Elle était plus pâle que jamais, la lèvre tremblante mais le regard résigné.

— Sergent Saunders, vous feriez bien d’écouter Edward… C’est la seule chance qu’ils vous laisseront… À vous et à Elizabeth… Partez… Maintenant… 

Elle lui demandait de l’abandonner seule ici. Elle lui demandait de partir sans se retourner. Il la supplia du regard mais il ne rencontra que ses yeux de glace, elle était redevenue froide et distante. Edward le repoussa d’un coup sec de la paume de sa main et attira Kim contre lui et dit d’un air méprisant.

— Casse-toi ! Avant que je ne change d’avis… 

Un claquement syncopé de mains vint ponctuer la dernière réplique d’Edward. Tous se retournèrent en direction du couloir des chambres et une grande silhouette sombre en sortit en applaudissant d’une façon ironique.

— Bravo, bravo, très Shakespearien… Malheureusement, je me dois de mettre un terme à cette comédie… Edward, Edward… Je ne peux pas dire que je sois déçu, je n’ai jamais pensé que tu avais les épaules pour cette histoire… Mais de là à les laisser partir, tout ça pour garder ta petite pute… Tu es encore plus minable que je ne le pensais… 

Jim resserra machinalement la couverture autour de ses hanches. L’inspecteur Tom Richards se tenait devant lui à quelques mètres, sa haute stature élégante, totalement vêtu de noir, un hématome violacé à la base du cou, une posture faussement négligée, coupant le passage entre lui et la chambre où se trouvaient Simon et Liz. Les masques tombaient, il n’y avait plus de raison de continuer à prétendre. Il fallait passer à l’action mais, à moitié nu et sans arme, Jim était vraiment en mauvaise posture. Il jeta de rapides regards circulaires, sa fenêtre d’action était limitée, il allait devoir agir rapidement et à l’instinct avant de leur laisser une chance de réagir. Jim sourit nonchalamment, comme s’il se rendait compte du ridicule de la situation, baissa les yeux et avant que qui que ce soit ne comprenne ce qu’il faisait, il se pencha en avant et fonça tête baissée, heurtant de plein fouet Richards qui vola en arrière et atterrit lourdement sur le sol.

— SIMON ! LIZ ! BARREZ-VOUS DE LÀ EN VITESSE ! 

Le souffle court, il recula de deux pas pour saisir la main de Kim et alors qu’il vit la porte de la chambre bleue s’ouvrir sur Simon et Elizabeth, il se précipita vers l’escalier en entraînant Kim derrière lui. Il volait, grisé par l’adrénaline, survolant les marches plus qu’il ne les dévalait. Puis un éclair, la douleur, l’impression que sa pomme d’Adam avait été écrasée au fond de sa gorge, il se retrouva bloqué et projeté en arrière alors qu’un obstacle horizontal était apparu soudainement à la hauteur de sa gorge. Son dos et sa tête vinrent heurter les dernières marches de l’escalier et la violente douleur le paralysa, sa vue se brouilla. Il entendit le cri de Kim, tourna les yeux vers la poutre métallique qui lui avait barré le chemin si soudainement et il se rendit compte qu’il s’agissait d’un bras, un bras relié à une silhouette cachée derrière un pilier. La silhouette sortit de sa cachette et il découvrit Ambre Kavinsky. La diablesse avait la force d’un joueur de rugby, il arrivait à peine à respirer. Elle s’approcha de lui doucement, hochant la tête comme une nounou qui va devoir punir l’enfant qu’elle garde, une de ces nounous victoriennes qu’on voyait dans les films d’horreur, celle dont le sourire vous terrifiait plus que tout. Son sourire se figea et elle s’immobilisa. Si bien que le coup de pied qu’elle lui assena dans la mâchoire le prit par surprise et il perdit connaissance.

Ambre releva les yeux vers Kim qui se recroquevilla de terreur sur la dernière marche. Elle s’occuperait de cette idiote en temps voulu. Elle leva la tête vers l’étage et vit son fils se relever en grognant. Quelle misère. Avec le temps, la descendance de Mordred était des plus décevantes. Ils n’étaient que l’ombre de leur aïeul. Mordred ne se serait jamais laissé surprendre aussi bêtement. Il faudrait peut-être se résigner à porter en elle la prochaine génération car celle-ci ne serait peut-être pas à la hauteur du destin qui l’attendait… Ce soir peut-être… après s’être débarrassé des dernières filles d’Avalon… Elle se tourna vers Edward.

— Mais qu’est-ce que tu attends, bougre d’imbécile ? Que Baker et la fille se soient fait la malle ?!! 

Edward sursauta comme s’il avait été aiguillonné et disparut immédiatement dans le couloir. Richards, lui, descendit doucement les marches, l’air penaud.

— Il m’a eu par surprise…

— Mordred ne se serait jamais fait surprendre, lui ! 

Elle le gifla. Il encaissa en serrant les dents. Elle l’attira à lui et le serra dans ses bras avec fougue. Il répondit à son étreinte en enfouissant sa tête dans le creux de son épaule.

— Tu es Mordred, fils de Mordred… Tu ne peux pas les laisser te défier ainsi, mon fils… 

Elle plaqua ses paumes de chaque côté de son visage et l’écarta d’elle assez pour plonger son regard dans le sien.

— Bientôt tu devras faire face à des défis bien plus grands. Ne me déçois pas.

— Oui… Mère… 

Son regard descendit sur l’hématome à la base de sa gorge.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Je ne sais pas, j’ai eu une forte douleur d’un seul coup et c’est devenu violacé. J’ai eu du mal à respirer un instant comme si je me noyais dans mon propre sang puis c’est passé comme c’est venu… À part l’hématome, bien sûr…

— Tu as voyagé dans le temps ?

— Non mère, vous savez bien que je n’y arrive pas… 

Bien sûr qu’il ne pouvait pas y arriver. Il ne s’agissait pas de ses vies antérieures, il s’agissait de la vie de ses ancêtres. Il ne pouvait donc pas voyager dans le passé. Morgane avait compris bien trop tard que cette descendance qu’elle avait engendrée de son propre frère, de son propre fils n’aurait jamais la perfection de l’original. Mais il avait été trop tard pour sauver l’âme de Mordred. Arthur l’avait tué sur le champ de bataille. Le temps qu’elle arrive et Mordred était déjà parti bien loin, trop loin pour le ramener à elle… Mais alors pourquoi cet hématome était-il apparu soudainement ? Jacob Maxwell, c’était la seule explication… Il avait tué un de ses enfants avant son heure…

— Et plus tôt, il a fallu que je m’allonge. J’ai eu un vertige soudain et l’impression qu’on broyait chacun de mes os… Ça n’a duré que quelques secondes mais ça m’a paru si vrai…

Morgane ouvrit de grands yeux. C’était bien vrai. Ce Mordred était relié à ceux du passé et si Maxwell en tuait un, alors celui-ci en ressentait la disparition. Que se passerait-il si Maxwell les tuait tous les uns derrière les autres ? Elle trembla pour son fils et le serra dans ses bras. Pour la première fois, elle était terrifiée à l’idée de le perdre définitivement. La nausée la submergea. Elle le repoussa et se plia en deux avant de vomir sur le carrelage aux couleurs d’un échiquier.

— Mère, vous allez bien ? 

Morgane retrouva son souffle et s’essuya la bouche avant de se redresser et lui faire face, une idée stupide s’insinuant en elle. Elle posa deux mains sur son ventre et ses yeux s’agrandirent d’effroi… Jacob Maxwell… Non, ce n’était pas possible… Pas après une seule fois… C’était pourtant tout ce qu’il lui avait fallu les autres fois avec ses fils… Une seule fois…

— Mère ?

Morgane releva les yeux vers le visage de son fils rongé d’inquiétude. Si ce qu’elle soupçonnait était vrai alors il faudrait qu’elle se débarrasse de l’enfant avant de s’accoupler avec Mordred. Elle devait avoir une nouvelle génération. Elle ne voulait pas du bâtard d’un autre homme, elle ne voulait pas perdre Arthur à jamais… Morgane ricana soudain devant l’incongruité de la révélation. Elle tremblait de perdre Arthur quand elle luttait depuis si longtemps à faire disparaître son autre seule descendante.

— Je vais bien, mon enfant, je vais très bien… Nous ne pouvons plus reculer… C’est ce soir que nous éliminerons la dernière fille d’Avalon. Emmenons ces deux-là dans les geôles du relais de chasse… On s’occupera des deux policiers à la fin de la cérémonie… 

C’est à cet instant qu’Edward refit irruption, hors d’haleine.

— Ils ont filé. Je ne les retrouve nulle part.

— Ne me dites pas qu’avec votre système dernier cri de surveillance vous ne pouvez pas les retrouver ?!! Chaque recoin de ce château ou de ce parc est relié ! Ils ne peuvent pas s’être évaporés comme ça !

— Je… Je vais les retrouver, je vous le promets…

— Vous avez plutôt intérêt, Farmhill… Vous n’aimeriez pas me voir en colère, je peux vous l’assurer… L’inspecteur Richards va m’aider à enfermer Saunders dans une des caves du relais et il reviendra vous donner un coup de main pour la traque. Vous prendrez autant d’hommes que nécessaire mais je veux la fille pour ce soir ! 

Morgane s’approcha de Kim et la força à se relever tandis que Mordred hissait le corps inerte de Jim sur son épaule. Edward fixa Kim avec panique.

— Madame ?... Et Kim ?...

— Vous ne la méritez plus, je reprends ce que j’ai donné… 

Kim sentit ses jambes se dérober sous son poids mais Morgane la tenait si fermement qu’elle resta debout. En haut, Edward se laissa aller à sangloter alors qu’elle s’éloignait, traînée de force par Morgane. Kim ne quitta pas Edward des yeux, le suppliant d’intercéder en sa faveur, de se comporter en homme mais il se contentait de pleurer comme un enfant à qui on avait pris son jouet en répétant inlassablement :

— Je suis désolé, Kim… Je suis désolé… désolé… 

La porte se referma sur eux, Edward se retrouva seul avec pour unique compagnie l’écho de ses sanglots qui résonna avec d’autant plus de douleur dans sa poitrine, les mains crispées sur la rambarde de bois ciré, la lèvre tremblante, les yeux fixés sur la porte au cas où, par miracle elle se rouvrirait sur Morgane qui aurait changé d’avis. Mais c’était mal connaître Morgane. Une silhouette furtive se glissa à côté de lui, accroupie, tentant de se faire remarquer le moins possible tandis que la seconde restait dans l’obscurité du couloir.

— Tu as compris qui elle était vraiment maintenant ? 

Edward entendait la voix d’Elizabeth mais refusait de l’écouter.

— Toutes ces filles que tu lui as livrées, Edward… Tu sais très bien ce qu’elle leur a fait… Tu le sais depuis toujours… C’est pour ça que tu as voulu sauver Kim… Mais toutes ces filles que tu lui as données en échange, tout ça c’était pour rien… Aujourd’hui c’est elle qu’elle va sacrifier, assassiner…

— Tais-toi !!!

— Tu le sais, Edward ! Sinon pourquoi ne pas nous avoir livrés ? Tu dois nous aider à l’empêcher de faire ça !... Regarde-moi, Edward… REGARDE-MOI !!! 

Edward baissa alors les yeux malgré lui et croisa les yeux d’Elizabeth.

— Si tu ne nous aides pas, ce soir… Elle tuera Kim… Et ensuite elle me tuera… C’est ce que tu veux, Edward ? Tu veux que Kim et moi nous soyons tuées par Morgane ? C’est vraiment ce que tu veux ?

— … Nooooon…

— Alors aide-moi… Aide-nous, Simon et moi. Aide-nous à nous cacher jusqu’à la cérémonie et ensuite aide-nous à entrer dans le relais de chasse, aide-nous à leur échapper ce soir, Edward… Pour moi… Pour Kim… Pour toutes les filles qui ont été les victimes de ces salopards… Edward… 

Edward ferma les yeux et hocha la tête.

— Il… Il y a des souterrains qu’ils ne connaissent pas sous le château… Mon arrière-grand-père les avait fait construire pendant la Seconde Guerre mondiale pour s’échapper si les bombardiers allemands venaient jusqu’ici… Il me disait toujours quand j’étais petit Il ne faut pas en parler à Morgane, il ne faudra jamais en parler à Morgane… Je croyais qu’il était cinglé, je ne voyais pas de qui il pouvait parler… Et puis, j’ai découvert qu’il parlait d’elle… Elle a toujours été une amie de la famille, elle a toujours été là pour moi, pour m’aider à gravir les échelons… Elle m’a tout donné, encore plus que ma propre famille… Elle m’a fait devenir un homme… Elle… Mais je ne lui ai jamais parlé de ces souterrains… Mon grand-père m’avait dit de me taire…

— Emmène-nous là-bas. Nous devons nous cacher pour être en sécurité jusqu’à ce soir… Tu feras semblant d’organiser nos recherches, tu resteras avec eux et feras mine de leur obéir en tout, et, ce soir, tu reviendras nous chercher, c’est d’accord ?...

— Il faut faire vite, ils vont bientôt revenir… 

Elizabeth se retourna vers Simon d’un air agacé. Ils ne devaient pas brusquer Edward. Elle avait passé la nuit à gagner sa confiance. L’équilibre était fragile, mais, au bout du compte, Simon avait raison, les minutes leur étaient comptées.

— Edward ?

— Suivez-moi.

Edward descendit les quelques marches jusqu’au rez-de-chaussée d’un pas pesant et se dirigea vers une double porte en chêne. Il poussa un des deux battants, les laissa entrer à sa suite et referma derrière eux. Ils se retrouvèrent dans une impressionnante bibliothèque dont les rayonnages atteignaient facilement plus de cinq mètres de hauteur. Devant eux, d’immenses fenêtres donnaient sur le devant du château. Le relais était à l’arrière, ce qui voulait dire qu’on ne pouvait pas les repérer mais ils ne pouvaient pas non plus voir Richards revenir. Il pouvait faire irruption à tout moment.

Edward s’approcha d’une étagère et actionna un discret mécanisme caché derrière un ouvrage de botanique. Le passage secret s’ouvrit sur un long escalier de pierre qui disparaissait dans l’obscurité. Edward appuya sur un interrupteur en porcelaine. Le système électrique n’avait certainement pas été changé depuis sa création mais au moins ils auraient de la lumière. Simon passa le premier, Elizabeth s’attarda un instant avec Edward et lui déposa un léger baiser de gratitude sur la joue avant de disparaître. La porte se referma derrière eux, le silence s’imposa comme à l’intérieur d’une tombe.

Elizabeth frissonna. Elle n’avait eu le temps que de passer un pull assez fin quand elle avait entendu les cris de dispute. Simon lui n’avait eu le temps que de passer un jean et un t-shirt, il devait être encore plus frigorifié qu’elle. Elle le rejoignit en bas et s’immobilisa un instant, pensant être la victime d’une hallucination. Simon était assis dans un fauteuil massif en cuir craquelé, entouré d’objets aussi insolites que poussiéreux, on aurait pu se croire dans le salon de la famille Adams, avec ses toiles d’araignées et son mauvais goût manifeste.

— Au moins, l’arrière-grand-père tenait à son confort, nous ne serons pas trop mal logés jusqu’à ce soir… 

Elizabeth ne répondit pas, la gorge serrée. Se rendant enfin compte du pétrin dans lequel elle s’était fourrée, l’issue lui semblant tellement incertaine qu’elle se demanda si cela valait vraiment la peine d’essayer de repousser l’inévitable. Elle se mordit les lèvres et détourna les yeux. Simon s’en rendit compte immédiatement et sauta sur ses pieds. En deux enjambées, il était auprès d’elle et la prit dans ses bras.

— Hey… ça va aller…

— Comment est-ce que ça pourrait aller ? Nous n’avons aucune chance…

— Tant qu’il y a de la vie…

— Oh, épargne-moi les clichés ! Ma sœur, elle, n’a eu aucune chance. Qu’est-ce qui pourrait faire que j’en aie plus qu’elle, hein ?

— Ben, moi je suis là… 

Elizabeth éclata d’un rire piteux.

— Je ne sais pas comment je dois le prendre… 

Elizabeth rit de nouveau, essuya ses larmes et le serra dans ses bras. Sa respiration se fit plus sereine, les battements du cœur de Simon répondant aux siens à l’unisson. Elle s’écarta un peu pour le regarder. Le visage de Simon était redevenu sérieux. Il leva une main pour essuyer une larme sur sa joue et la caresse de sa main s’attarda. Elle ferma les yeux et murmura.

— C’est parce que je risque de mourir ce soir que tu es aussi gentil avec moi ?

— Ça t’arrive de ne pas dire de conneries ?

— Tu as été aussi agréable avec Shirley ? C’est pour ça qu’elle t’a sauté dessus, comme ça, hier ?

— Tu es jalouse ?

— Tu réponds toujours à une question par une autre question ? 

Il ne répondit rien cette fois. Elle rouvrit les yeux. Simon était plus sérieux que jamais. Elizabeth en fut troublée plus qu’elle ne l’aurait voulu. Elle rougit malgré elle.

— Tu ne mourras pas ce soir… 

Le serment avait été simple, sans fioritures, mais formulé avec tant de sincérité qu’Elizabeth en fut convaincue. Elle déposa un baiser sur ses lèvres et comme si Simon avait attendu cette invitation, il y répondit avec ardeur. Sans desserrer son étreinte, il l’attira jusqu’au fauteuil et là, dans l’isolation de ce souterrain oublié de tous, avec l’épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes, ils firent l’amour comme si c’était leur dernière fois.

Chapitre XXIII

Jake avait eu un instant d’hésitation avant de glisser en 1605. Sa vision d’alors l’avait emmené dans les geôles de la Tour de Londres, pas du côté des bourreaux mais du côté des prisonniers, des traîtres à la couronne, des catholiques mêlés à la conjuration des poudres. Il n’avait reconnu aucun autre visage là-bas, ce qui voulait dire qu’Arthur se transmuterait ailleurs, dans un autre rôle. Arthur, lui, n’avait aucun souvenir de cette époque. Ce serait donc un voyage dans l’inconnu le plus complet. Ils avaient dû convenir d’une stratégie. Si Jake était apparu dans ces geôles c’est qu’il y avait un sens à tout cela, il devait y retourner et chercher la raison de sa présence là-bas. Peut-être en saurait-il plus sur le destin d’Emma, tout en souhaitant qu’elle ne se retrouvait pas dans le même pétrin que lui. Arthur, de son côté, devait enquêter et chercher où elle se trouvait. Ils se donnaient une heure, puis reviendraient dans le présent afin de choisir le moment opportun où ils pourraient sauver Emma de son destin tragique. Ils se réinstallèrent face à face. Jake inspira profondément. Il avait l’impression que son corps brûlait de fièvre et supposer qu’il risquait de faire face à la torture dans ce nouveau voyage ne le réjouissait pas du tout.

Il ferma les yeux, sentit les mains d’Arthur agripper les siennes et se retrouva happé dans le maelström du voyage de ses vies antérieures. La première sensation fut encore plus douloureuse qu’il ne l’avait imaginée. Ses doigts gonflés de sang, les ongles arrachés, ses pieds aux os brisés par les étaux de bois, les brûlures sur son flanc, il n’avait jamais imaginé pouvoir ressentir une telle douleur. Il lâcha un cri primal et ouvrit les yeux. Il se trouvait allongé sur le sol crasseux dans les bras d’un homme qu’il ne reconnaissait pas mais qui semblait soucieux de son état.

— Courage, mon frère. Dieu reconnaîtra ses martyrs. 

Ses martyrs ? Il en avait de bonnes lui ! Jake n’avait aucunement l’âme d’un martyr. Il exécrait tout fanatisme religieux, quel qu’il soit, alors en être un martyr ?! Il serra les dents et refréna un nouveau cri libérateur. Il ne supporterait pas cette douleur plus longtemps. Il se donnait encore quelques minutes et retournerait dans le présent. Emma ne pouvait pas être dans ce puits de l’enfer. L’homme sur les genoux duquel reposait sa tête porta une main tremblante à son épaule en écharpe. Une aigre odeur d’acétone s’en libérait, l’odeur de la gangrène. Il était déjà plus mort que vif mais portait secours à Jake. Il n’aurait su dire s’il trouvait cet homme héroïque ou tout simplement idiot.

— Thomas… 

Une troisième voix dans l’obscurité interpella l’homme qui prenait soin de lui.

— Thomas !

— Doucement, Robert ! Tu sais bien que si le geôlier nous entend, il viendra nous donner du bâton !

— Combien vont-ils encore en arrêter ? Ils ne peuvent pas tous nous arrêter, nous avons passé l’époque des persécutions religieuses !

— Autant qu’il sera nécessaire pour faire un exemple, j’en ai bien peur. Nous avons voulu attenter à la vie de notre roi, ils ne nous laisseront pas nous en sortir aussi facilement. Le seul crime de Jacob est de nous avoir ouvert l’arrière de son échoppe pour nos réunions. Nous savions ce que nous risquions avec cette tentative de régicide… Pas eux… 

Un cri affreux de femme déchira l’obscurité de leur cellule. Jake voulut se redresser mais son corps ne lui répondit pas et lui imposa l’obéissance en faisant hurler chacun de ses membres de douleur.

— EMMA !

— Du calme, mon ami. Tu ne peux rien y faire. Avec un peu de chance ta femme sera libérée bientôt de son fardeau. Bien des femmes ne supportent pas plus de trois heures de torture dans cette prison… Vous au moins n’aurez pas à subir le supplice des traîtres… 

De la merde ! Il refusait cette résignation à la con ! Il devait s’estimer heureux parce qu’ils allaient mourir plus vite que les autres ? C’était quoi ces conneries ? Il allait repartir, retrouver Arthur et revenir quelques semaines plus tôt et il fermerait la porte au nez à ce groupe de conspirateurs, même si ça risquait de changer le cours de l’histoire… Encore mieux, il essaierait de les convaincre que c’était un piège et que dans 400 ans de ça on se moquerait encore d’eux tous les ans en faisant tirer des feux d’artifice et en brûlant l’effigie de Guy Fawkes sur des bûchers toujours plus hauts chaque année. Il avait toujours détesté cette fête, maintenant, il comprenait pourquoi…

Nouveau cri d’Emma. Il ne pouvait pas en supporter plus. Il se concentra pour repartir… Rien. Ah non, il n’allait pas rester bloquer maintenant ! Il se concentra plus fort. Toujours rien… Merde… Arthur… Sa seule chance était Arthur, mais encore fallait-il qu’il le retrouve et qu’il puisse arriver jusqu’à lui et ça, c’était une autre histoire… Rhhhaaaaaaa… Il se redressa comme il put en tremblant.

— Arthur, je dois trouver Arthur…

— Il délire, le pauvre…

— Fais-le taire, il va nous attirer plus d’ennuis !

— Oh, lâchez-moi, vous voulez bien ! Vous ne voyez pas qu’il faut que je me tire d’ici ? ! C’est un piège, nous avons été piégés, nous n’avons rien à faire ici ! Emma !

— Calme-toi, l’ami. Jouer la folie ne te fera pas sortir d’ici pour autant.

— Je ne suis pas fou ! C’est Morgane et son fils, c’est à cause d’eux que nous sommes là, bordel ! EMMA ! ARTHUR !

Il se hissa comme il put sur ses genoux en grimaçant et se dirigea vers la grille, centimètre après centimètre.

— LAISSEZ-LA TRANQUILLE, BANDE DE CONNARDS !!! 

Une porte s’ouvrit sur la gauche, laissant entrer la lumière de l’autre côté des grilles et une grande silhouette se détacha. Les hommes derrière lui se signèrent et se recroquevillèrent dans un coin. Jake ne comprit pas instantanément pourquoi ses camarades de geôle tremblaient tant, puis l’homme vint se planter devant lui, le surplombant de toute sa puissance glorieuse, celle du vainqueur sur le vaincu, une massue en cuir dans sa main.

— Regardez-moi qui n’a pas encore compris dans quelle situation il se trouvait !

— Mordred ? ! 

L’homme en noir cilla, étonné d’entendre ce nom que personne n’était censé connaître.

— Serais-tu en train de perdre raison, petit aubergiste ? Je suis Sir Thomas Richards, Lord Monteagle.

— Celui qui a dénoncé Guy Fawkes après avoir reçu un message anonyme ? !

— Je vois que la mémoire te revient.

— Oh, ma mémoire est bien plus claire que ce que tu ne penses… Va dire à Morgane qu’elle nous fasse libérer ! 

Cette fois-ci, Richards pâlit véritablement et ses traits se figèrent de colère et d’un geste sec, la massue de cuir traversa les barreaux et vint s’abattre sur la mâchoire de Jake qui tomba en arrière, la bouche en sang.

— Impudent insolent !!! 

Le temps que Jake reprenne ses esprits, Richards avait tourné la clé dans la porte et était entré dans la cellule. Il lui décocha un coup de pied dans le bas-ventre. Jake était trop faible pour lui opposer quelque résistance. Richards le saisit par les cheveux et le força à se redresser. Il plaça son bâton de cuir sous sa gorge comme pour l’étrangler et l’immobilisa. Il avança sa bouche près de son oreille et chuchota.

— Qui t’a parlé de nos vrais noms ? Comment sais-tu ? 

Jake grogna et tenta de desserrer l’étreinte mais ses doigts meurtris n’avaient aucune force.

— Tu vas mourir ce soir mais avant je vais m’occuper de ta petite pute et puis je m’occuperai de ceux qui courent encore… Je vais te laisser la vie sauve parce que je veux que tu l’entendes hurler… Et ensuite je reviendrai pour toi… 

Glisser, il devait glisser avant de perdre connaissance. Il n’avait aucun espoir de sauver Emma maintenant. Il devait revenir bien avant. Il suffoquait. Dans un réflexe, il projeta son coude en arrière et atteignit Richards dans les parties, ce qui eut pour effet de lui faire lâcher prise et de reculer, plié en deux. Maintenant, il devait partir. Un nouveau hurlement d’Emma aiguillonna sa détermination. Il ferma les yeux et se concentra plus fort que jamais. Il sentit le monde de dissoudre, la douleur intense disparaître peu à peu de ses pieds et de ses mains, une impression de chute libre. Puis l’arrêt brusque de l’atterrissage. Il rouvrit les yeux, la tête renversée sur le fauteuil, les visages inquiets de Milern et Emma au-dessus de lui.

— Arthur est rentré ? 

Comme ils ne répondaient pas, Jake releva la tête et regarda en direction de Smithen. Il était assis, paisiblement, les paupières fermées, le visage détendu. Jake se leva et chancela. Il n’arrivait pas à croire que l’écho de cette douleur intense qu’il avait ressentie dans une autre vie puisse encore le hanter comme une douleur fantôme. Emma tendit le bras pour l’aider et il se dégagea pour attraper ses gants.

— Depuis combien de temps sommes-nous partis ?

— Un quart d’heure, vingt minutes au maximum, pourquoi ?

— L’Emma de 1605 est morte sous la torture dans les geôles de la tour de Londres… Et moi avec… On doit repartir plus loin, avant qu’on se retrouve mêlés à toute cette histoire sordide. Il faut faire revenir Arthur.

— Ne devrait-on pas au contraire lui laisser l’occasion d’en apprendre davantage de son côté ? Il a l’air d’aller très bien, non ?

— Je ne sais pas… Monsieur Milern, vous avez vécu toutes ces époques, vous ne vous souvenez vraiment pas du rôle d’Arthur à cette époque-là ?

— Non, non, je suis désolé de vous être d’une aide aussi peu efficace mais 1605 était vraiment une époque très troublée, j’ai dû me faire discret, les amitiés d’un jour étaient les inimitiés du lendemain, je n’étais pas vraiment bien vu des nouveaux cercles du pouvoir et je n’ai retrouvé votre piste que bien trop tard, après votre mort… En fait, je n’ai trouvé que vos tombes dans un petit cimetière des quartiers sud…

— Et Adam ? Et les frères Smithen ?

— Je n’en ai aucune idée…

— Vous n’avez pas cherché à les retrouver ?

— Emma était à nouveau morte…

— Et du coup, les autres n’avaient plus aucune valeur ? 

Jake secoua sa main engourdie par des millions de piqûres d’aiguilles et par une envie soudaine d’écraser son poing sur le nez de Milern, ahuri par la cruauté d’un tel constat. Mais finalement, que croyait-il ? C’était Emma la descendante du roi mythique, pas eux, ils n’étaient que de bons petits soldats. Le Jake d’aujourd’hui n’arrivait pas à concevoir que, dans une de ses vies antérieures, il avait pu être capable d’autant d’abnégation ridicule. La colère montait en lui tandis que Milern semblait se ratatiner sous le poids d’une honte tardive.

— J’ai fait des erreurs, Jake. Beaucoup trop au fil de ces interminables siècles et il est arrivé un moment où j’ai perdu la foi…

— Vous cherchez à vous dédouaner de vos fautes ?

— Je veux juste t’aider à comprendre…

— Je n’ai que trop bien compris !

— Hey, arrêtez-vous tous les deux ! Regardez Arthur ! Son visage est d’une drôle de couleur ! 

Les deux hommes se tournèrent vers Arthur. Emma avait raison, son visage s’était empourpré, comme sous l’effet de la colère et ne cessait de foncer.

— Il fait une attaque ?

— Je ne sais pas, mais en tout cas, il faut le ramener maintenant… 

Ce fut à ce moment qu’Arthur se mit à tousser et qu’un liquide foncé sortit de sa bouche et se répandit sur sa chemise. Emma réprima un cri en portant ses mains à sa bouche tandis qu’Arthur semblait suffoquer. Du sang, il crachait du sang.

— Il va s’étouffer, il faut le pencher en avant. Emma ! Monsieur ! Penchez-le en avant, je vais le ramener !

— Mais qui dit que tu ne vas pas plutôt partir avec lui ? 

Jake s’immobilisa. Emma n’avait pas tort. Il contrôlait le voyage pour lui, pas pour les autres. S’il posait ses mains sur celles d’Arthur, il risquait de glisser dans le passé, de se retrouver dans la tour de Londres et de n’être d’aucune aide à Arthur… Il leva les yeux vers Milern.

— Je fais comment ?!

— Quoi ?

— Je fais comment pour le ramener ! Bordel, vous étiez magicien ou merde ?!! Tu parles d’un enchanteur !!!

— Je ne sais pas… Attendez, accrochez-vous à moi !

— Quoi ?

— Vos deux mains ! Donnez-moi une de vos mains, et touchez Arthur de l’autre, comme ça, je vous retiendrai !

— Qu’est-ce qui me prouve que vous avez raison ?

— Rien, mais c’est la seule chose à laquelle je pense donc soit vous vous fiez à mon instinct ou vous le laissez se noyer dans son sang ! 

Arthur eut une nouvelle quinte de toux et sa bouche s’ouvrit comme s’il était désespérément à la recherche d’air. Plus de temps pour hésiter. Jake devait se lancer. Il jeta sa paire de gants, inspira profondément comme s’il était sur le point de se jeter dans le vide et posa simultanément ses deux mains sur Milern et Arthur. Il eut l’impression que rien ne se passait d’abord, puis des voix, des échos du passé, des hurlements, la voix de Mordred, mais lui était toujours là dans la pièce avec les autres. Il se concentra et appela Arthur pour qu’il le rejoigne, une litanie pressante, qu’il répéterait jusqu’à ce que ces mots parviennent à Arthur. Jake sursauta, la main d’Arthur s’était refermée subitement sur son poignet. Il cligna des yeux comme si on l’avait soudainement tiré d’un sommeil profond et se retrouva plié en deux, il glissa du fauteuil et à quatre pattes sur le sol, il se mit à vomir du liquide pourpre foncé, bien trop liquide pour être du sang. Jake le soutint comme il put, n’osant plus le toucher du bout de ses doigts mais il renifla. Ce n’était définitivement pas l’odeur du sang. Arthur n’était pas mourant, il vomissait du…

— Du vin ?!!! 

Les quintes de toux s’étaient faites plus rauques au fur et à mesure qu’Arthur ne vomissait plus et que ses poumons débarrassés du liquide étranger retrouvaient avec douleur le contact de l’air. Il inspira spasmodiquement et s’affala enfin en arrière, totalement épuisé, le regard fiévreux. Emma se précipita pour l’entourer de ses bras. Assise sur le bras du fauteuil, elle le serrait avec tellement de tendresse sur sa poitrine que Jake ne put s’empêcher d’être aiguillonné par une nouvelle pointe de jalousie.

— Tu peux nous raconter maintenant ?

— Mordred…

— Quoi, Mordred ? Il ne pouvait pas être avec toi, il était avec moi dans la tour de Londres.

— Il a envoyé ses hommes… Ils ont essayé de me noyer dans un tonneau de vin… Tu es arrivé à temps… Je crois que je n’aurais jamais réussi à revenir tout seul…

— Et à part te la jouer Duc de Clarence, on peut savoir pourquoi les hommes de Mordred ont cherché à te noyer dans une barrique de vin ?

— Quand je suis arrivé, j’avais dans la main une lettre anonyme qui disait que Jacob et Emma Maxwell étaient des victimes innocentes et que si je cherchais la vérité, je la trouverais dans votre auberge. Quand je suis arrivé sur place, je ne vous ai pas trouvé, mais j’ai trouvé cinq hommes dans le cellier. Ils m’ont attrapé et m’ont dit que je fouinais trop dans les affaires du Seigneur Richards. C’est là qu’ils ont cherché à me noyer.

— Et tu n’as pas vu mon frère ?

— Non, je n’ai rencontré personne… Enfin, à part ces sales types.

— Il nous faut repartir avant. Notre seule chance de sauver Emma est de la convaincre de quitter Londres avant le 5 novembre.

— Tu veux dire… Maintenant ? 

Jake leva un regard dur vers Emma. Bien sûr qu’il voulait dire maintenant. Le temps leur était compté et s’il avait pu surmonter la douleur de la torture alors Arthur pourrait bien faire l’effort de repartir ! Il reposa les yeux sur Arthur qui semblait avoir du mal à reprendre ses esprits… Et merde… Puisqu’il en était ainsi, autant glisser tout seul et le laisser se reposer. De toute façon, le temps qu’il les retrouve, il aurait fini de convaincre Emma. Avant même que qui que ce soit ne se doute de quelque chose, il se concentra sur sa cible, sans pouvoir certifier qu’il atterrirait à la bonne date avec précision et s’empara du cercle. Le voyage fut plus rapide qu’il ne l’aurait cru et son corps tomba sur le sol comme une poupée de chiffon désarticulée, comme s’il avait été victime d’un foudroiement soudain. Mais il était déjà bien loin avant de pouvoir entendre les cris de ses camarades réalisant trop tard ce qu’il venait de faire.

Quand il rouvrit les yeux sur l’obscurité, il eut tout d’abord peur d’avoir rebasculé dans la Tour de Londres, s’attendant à ressentir la douleur revenir, il prit une profonde inspiration et s’arc-bouta contre la souffrance à venir. Mais bien vite, il se rendit compte qu’il ne ressentait aucune douleur. Au contraire, il était allongé dans un bon lit, les tentures refermées autour du lit, une épaisse couette en plume d’oie sur le corps, et, lové contre lui, la chaleur d’un corps nu, respirant comme font ceux qui sont plongés dans un profond sommeil. Jake était athée mais en cet instant il voulait bien croire qu’il y avait un dieu. Pour la première fois depuis qu’il maîtrisait ses voyages dans le passé, il se retrouvait au lit avec elle. Avec Emma…

Elle se serra contre lui et une bouffée de honte lui chauffa les joues. Le visage d’Adam s’imposa à lui… Adam qu’elle aimait depuis les origines… Adam qu’il avait vu dans sa vision imposée par Morgane serrer ce corps si désirable qu’il tenait en ce moment entre ses bras. Elle remua à nouveau et gémit dans un demi-sommeil.

— Jacob, mon amour… Tu ne dors pas ?

Toute bonne résolution s’évanouit instantanément. Emma était sa femme dans cette vie. SA femme… Elle se retourna vers lui et leva des yeux lourds de sommeil.

— Je ne voulais pas te réveiller…

— Et moi je ne voulais pas te priver de sommeil en te faisant cette proposition… Nous ne risquons pas grand-chose, ils ont juste besoin d’un local où se retrouver, qui pourrait nous dénoncer ?... Et si leur projet aboutit, alors cela pourrait être l’aube d’une nouvelle société de liberté, où chacun pourrait croire en ce qu’il veut… 

Elle leva sa main délicate vers son visage et y déposa ses doigts plus légers qu’un papillon en une caresse tendre sur sa joue.

— Emma… 

Elle leva la tête vers lui et l’embrassa délicatement, puis d’une façon plus pressante alors qu’elle se rapprocha encore, collant son corps tout contre le sien et Jake sentit son désir grandir. Il comprenait maintenant comment il s’était laissé aussi facilement convaincre.

— Emma…

— En souvenir d’Adam, Jake. Nous lui devons bien ça. Jamais il n’aurait dû mourir pour de simples convictions politiques et religieuses. Nous ne voulons pas que nos enfants grandissent dans un monde de peurs et de répressions, n’est-ce pas ?

— Emma… 

Jake avait la tête qui lui tournait et tout se mélangeait. La nouvelle que son frère était déjà mort, qu’apparemment tous deux lui devaient quelque chose. Qui était-il pour elle ? Un premier ou un second choix au bout du compte ? Et ce corps affolant qui éveillait chez lui les idées les plus folles. Respirer. Se concentrer. Il devait convaincre Emma du contraire. C’était de la folie de se mêler de cette histoire. Ils allaient y laisser la vie. Il laissa échapper un hoquet de surprise quand elle s’empara de son sexe. Woah ! La petite n’avait pas froid aux yeux et Jake jalousa son frère encore plus qu’avant.

— Emma… 

Il se sentit durcir sous ses doigts… Après tout… Rien qu’une fois…

— Emma, il ne faut pas… 

Emma s’immobilisa et leva vers lui un regard surpris.

— Non, pas ça, je veux dire… 

Emma sourit d’un air gourmand et glissa sa tête sous le drap. Oh, mon dieu !

— Woah ! Emma, non, franchement, je veux dire… Ce truc des conspirateurs… 

Oh, putain, elle est trop douée… Jake concentre-toi !!!...

— Emma, c’est dangereux, c’est un piège et ils vont nous faire tomber avec eux ! 

Emma sortit la tête de dessous le drap d’un air méfiant. Ah mais non ! Pas maintenant, ça commençait juste à être intéressant…

— Comment est-ce que ça peut être un piège ? Personne d’autre ne peut être au courant de ce qu’ils trament.

— Quoi ? L’explosion du Parlement ? Pff, c’est un secret de Polichinelle. 

Tout à sa déception, Jake laissa transpirer une pointe d’amertume. Quel idiot ! Il aurait pu attendre quelques minutes de plus, qu’est-ce que ça aurait changé ? Mais il semblait que cela changeait tout pour Emma qui avait soudain l’air féroce d’une révolutionnaire enragée.

— Comment es-tu au courant pour le Parlement ?!

— Parce que tu voulais me cacher un truc aussi énorme que ça ? Et tu crois que je suis le seul à être dans la confidence, hein ? Figure-toi que tes amis ont fait parvenir une lettre anonyme à Thomas Richards.

— Lord Monteagle ? Le fils adoptif de Lord Parker ? Mais… Mais… Et comment tu sais ça, toi ? 

Et voilà comment un moment agréable risquait soudainement de tourner au règlement de compte conjugal. La poisse !

— Disons que j’ai aussi des amis bien placés… Emma écoute-moi, tu ne crois pas que notre famille a déjà payé un lourd tribut à la cause, hein ? Il ne se passe pas une journée sans qu’Adam ne me manque à moi aussi… Mais si je devais te perdre… Emma, je ne veux pas prendre ce risque, tu comprends ?

Emma le dévisagea, visiblement émue par ses dernières paroles. Il avait visé juste. Ils s’étaient retrouvés influencés par la perte de son frère et même si Emma était dans ses bras en cet instant, il ne doutait plus qu’elle avait été d’abord éprise d’Adam. Un second choix. Il ne serait jamais qu’un second choix. Il tourna la tête.

Emma l’obligea à lui faire face à nouveau et l’embrassa avec une fougue nouvelle.

— Je t’aime, Jacob Maxwell, et encore plus aujourd’hui. 

Elle se glissa au-dessus de lui et ondula son corps contre le sien. Jake ferma les yeux et les rouvrit aussitôt. Chaque seconde passée avec elle était un cadeau inestimable. Son cœur enflé de sentiments intenses et contradictoires qu’il n’avait jamais ressentis pour aucune autre femme. Et en cet instant, cette Emma de 1605 était la sienne.

— Emma, tu dois me promettre…

— Te promettre quoi, mon amour ?

Ooohhh Emma… Ses hanches accélérèrent malgré lui. Emma gémit.

— Tu dois… rester… en dehors… de cette… de cette histoire… 

Elle l’embrassa langoureusement sans lui répondre. Il posa deux mains possessives sur ses hanches.

— Emma… Promets-moi !!!

Emma gémit plus fort et se cambra en arrière. Il n’allait pas pouvoir se retenir bien plus longtemps.

— EMMA ! PROMETS-MOI !!!

— OUI !! OUI !!! OUIIIIIII !!!! 

Ils se cambrèrent tous les deux et Jake se redressa pour l’enserrer alors qu’ils jouissaient en même temps, l’un accroché à l’autre. Leurs cœurs à l’unisson, prêts à exploser de bonheur. Puis Emma se détendit dans ses bras et dans une demi-torpeur satisfaite, elle lui chuchota à l’oreille.

— Je t’aime, mon amour… Je te promets… 

Et immédiatement, son corps se mit à luire. Non… Pas maintenant… Par pitié pas maintenant. Ne lui enlevez pas… Il la força à ancrer son regard dans le sien, garder le contact jusqu’au dernier moment et elle s’évanouit, le laissant seul dans l’obscurité, les bras vides, le cœur brisé. Il retomba lourdement sur l’oreiller et se recroquevilla en position fœtale, serrant les dents et le drap qui portait encore son parfum, luttant contre la douleur, les larmes et l’envie de hurler… Il lui avait sauvé la vie… Et il l’avait perdue… Il pressa le drap sur ses yeux et ne put retenir ses larmes, les sanglots lui déchirèrent la gorge et il laissa échapper un hurlement de rage… Lui aussi aimait Emma. Il aurait beau lutter, céder devant l’évidence du destin de son frère. Devait-il pour autant étouffer ses propres sentiments ?

— Jake… Jake… Reviens… Reviens à nous…

Les voix des autres. Ils l’appelaient. Ils voulaient son retour. Même s’il n’était pas prêt…

Il eut l’impression d’être happé par le tourbillon du temps, aspiré au cœur du lit pour ressurgir en pleine lumière au centre du salon de son frère, Emma penchée au-dessus de lui comme quelques minutes auparavant.

— Emma ?

Son visage se durcit et elle lui décocha une belle gifle.

— Espèce de petit con !

Arthur et Milern l’obligèrent à se relever sinon elle serait passée aux poings. Jake se releva péniblement, assommé par les événements, le dos calé contre un fauteuil, il regarda les trois autres comme s’il était complètement perdu. Il n’entendait rien de ce qu’ils disaient. Ses yeux se fixèrent sur Emma et il passa au-delà de son masque de colère. Elle avait été inquiète pour lui et réagissait à la hauteur de son angoisse par ce déversement de violence. Ce constat n’en fut que plus douloureux. Il aurait accepté un visage inquiet, un soulagement de le voir revenu… Il regarda ses mains nues, étendit le bras pour remettre ses gants, toujours sourd aux invectives et aux questions. Il se releva et se dirigea vers la chambre de son frère. Emma le retint par le bras. Il croisa son regard et elle comprit enfin.

— Emma de 1605 est sauvée. 

Sa voix s’était brisée sur les derniers mots et elle lui avait lâché le bras, comme si ce simple contact avait pu lui faire ressentir son cœur brisé. Il continua vers la chambre, le dos voûté, entra et referma la porte derrière lui, les occultant ainsi de son univers, volontairement.

— Qu’est-ce qu’il lui arrive ? 

Milern et Emma levèrent les yeux vers Arthur. Tous deux avaient compris. Il n’y avait rien d’autre à dire. Emma, les jambes flageolantes et soudain envahie par la culpabilité, regretta son accueil. Mais il était parti si soudainement, en faisant cavalier seul. C’était son irritante habitude. Elle avait tellement tremblé pour lui qu’elle avait voulu une bonne fois pour toutes qu’il comprenne ce qu’il mettait en jeu avec son comportement immature. Sa vie à elle bien sûr, mais aussi la possibilité de sortir Adam de sa prison où l’avait enfermé Morgane… Milern posa une main sur son épaule pour la réconforter. Il ne pouvait faire que ça. Puis, il se tourna vers Arthur.

— Il semble que le petit ait besoin de se reposer un peu… Vous croyez que vous seriez capable de vous charger de la prochaine mission ? 

Arthur sembla hésiter un instant. Quand Emma était venue le supplier de revenir les aider, il n’avait jamais imaginé qu’il y retournerait tout seul… Bon, quelque part, en 1605, il s’était retrouvé seul… Mais là c’était différent. Il y serait vraiment tout seul face à Mordred et Morgane… L’occasion ou jamais de mettre fin à toute cette histoire. N’était-ce pas ce qu’il avait toujours fait en homme d’affaires impitoyable ? Agir. Faire le premier pas là où on ne l’attendait pas… Il sourit à cette pensée et se tourna vers Emma et Milern.

— Vous avez raison, monsieur Milern. Jake est épuisé. Et puis, qu’est-ce que je risque ? Il semble que votre trio ait été plus exposé que moi ou mon frère. Que pouvez-vous me dire sur l’Emma de la prochaine époque ? 

Emma sembla hésiter un instant puis tendit la main vers le carnet sur lequel Adam avait pris des notes pendant leurs séances avec Ambre/Morgane.

— Heu, il a marqué : acteurs, tour de Londres, abdication de Marie Stuart, 1567.

— Acteurs ? Peut-être pour Adam et Jake mais ça ne me dit pas pour toi, Emma. Les femmes n’étaient pas autorisées à monter sur scène à cette époque, ils ne blaguaient pas avec ça.

— Peut-être qu’en les recherchant, tu me retrouveras ?

— Je n’en doute pas… 

Il lui fit un sourire rassurant et la prit dans ses bras.

— Tout ça va se terminer plus vite que tu ne le penses, Emma. Tout ira bien… Bientôt… 

Ces paroles étaient tellement rassurantes qu’elle avait envie d’y croire et s’y raccrocha.

Arthur Smithen s’installa dans le fauteuil d’un air assuré.

— Six de tes vies à sauver ? Facile ma belle. La prochaine fois que je te parlerai, ça sera pour t’emmener dans cette chambre et voir Adam se réveiller. 

Emma n’était pas dupe de ce numéro de bravade mais elle en fut tout de même émue.

— Un petit baiser pour le chevalier qui part au combat ? 

Emma sourit à son ex-beau-frère et se pencha pour déposer un baiser chaste sur ses lèvres.

— J’espère découvrir une vie où toi et moi avons eu notre chance, ma belle… À tout de suite. 

Il prit l’anneau, ferma les yeux et partit aussitôt. Arthur Smithen maîtrisait décidément parfaitement cette phase du voyage. Il avait adoré ce sentiment grisant de toute puissance qu’il avait acquis au fil des expériences, tentées avec ses maîtres de méditation, sans l’aide du fourbe docteur Ambre Kavinsky… Comme elle s’était jouée de lui et de tant d’autres personnes… Et elle avait tué son frère… Les choses étaient claires à présent. Il avait sa chance de voyager seul et il allait utiliser les armes de la sorcière pour les retourner contre elle.

Il fut un peu déstabilisé à l’arrivée et bouscula un passant. Il faut dire qu’il y avait du monde sur cette place du marché. Il s’excusa auprès de l’homme et lissa ses beaux habits. À croire qu’au cours de ses vies, au moins, il n’avait jamais manqué d’argent. Ça ne pouvait pas n’être qu’une question de karma, ça. Il n’avait jamais visité 1567. En fait, il ne se souvenait pas avoir visité autant d’époques que ça. Il y avait tant de dimensions du voyage qui semblaient lui échapper encore.

Il avança entre les étals, se laissant guider par le flot de la foule. Non loin, l’ombre de la Tour de Londres s’étendait comme un présage inquiétant. Après tout, il n’était pas bien loin le temps où Anne Boleyn, Catherine Howard ou même Lady Jane Grey avaient perdu la tête en s’opposant aux Tudors. S’ils se trouvaient bien au moment où Marie Stuart avait abdiqué, la pauvre aurait dû chercher asile en France et non chez sa cousine Elizabeth. La jalousie de la reine anglaise ferait rouler sa tête à elle aussi.

Des éclats de voix le guidèrent vers la droite. Sur une petite estrade de fortune, deux acteurs outrageusement maquillés jouaient une farce. Arthur sourit. Jake serait forcément enragé de découvrir que ses traits fins et aristocratiques le vouaient aux rôles féminins. La foule riait de bon cœur. La farce était grosse mais le public était clément. Au pied de l’estrade, une Emma rayonnante dévorait d’admiration les deux hommes au-dessus de sa tête. Elle tenait dans ses mains une panière, prête à passer dans la foule pour récolter l’argent une fois la courte prestation finie.

Arthur ne bougea pas. Il avait compris qu’Ambre… Morgane, n’était jamais loin. Et qu’elle aimait observer. Il laissa errer son regard dans la foule au moment où les applaudissements retentirent. Emma commença à passer parmi les spectateurs, un sourire par ci, une œillade par là. Elle était rayonnante de fraîcheur et d’innocence. Quand il la vit. Leurs yeux se croisèrent et se jaugèrent. Arthur savait que moins il en dévoilait, mieux il maîtrisait la situation. Il opina discrètement dans sa direction, comme s’il saluait une vieille amie avec qui il partageait de lourds secrets, mais il ne bougea pas. Attendre que l’ennemi fasse le premier pas. Dans la vie comme aux échecs, cette stratégie était toujours la bonne. Ne pas apparaître en position de demandeur mais en position de force. Et cela n’y manqua pas. Morgane se décida à venir dans sa direction. Une robe simple mais au tissu soyeux qui trahissait sa qualité de dame de haut rang. Elle vint se poser à ses côtés, les yeux tournés vers la scène. À aucun moment, elle ne tourna la tête vers lui.

— Mon cher Arthur, je ne pensais pas vous voir ici aujourd’hui.

— Vraiment ? 

Se contenter du minimum. Ne rien dévoiler. Laisser venir.

— Et comment va votre très cher frère ? 

Morgane scruta sa réaction. Il savait qu’elle chercherait à le déstabiliser pour démasquer l’Arthur Smithen du futur. Mais elle ne savait pas à qui elle avait affaire. Il ne laissa rien paraître.

— Je ne crois pas être là pour ça, je me trompe ? 

Morgane hésita un instant puis estima qu’elle avait bien à côté d’elle l’Arthur de l’époque.

— Vous voyez ces acteurs ? Cette jeune fille, là… Ils veulent proposer une pièce à Burbage. Une histoire d’amour impossible, entre Mary Stuart et son Lord Bothwell. Et comme si cette apologie d’une reine fugitive n’était pas un affront suffisant à notre reine, figurez-vous que la jeune fille elle-même a l’intention de jouer le rôle de Marie… Pensez-donc ! Une femme sur scène !... C’est non seulement indécent mais c’est un outrage envers la politique de notre reine. Après tout, le défunt mari de l’Écossaise, lord Darnley, n’était-il pas le cousin préféré de notre reine ? Mettre en valeur ses assassins est tout bonnement une insulte !

— Et je suppose que vous avez trouvé une solution à ce… petit problème ?

— Le Red Lion… Votre théâtre en construction du côté de Whitechapel. La jeune fille doit venir m’y rejoindre ce soir à la nuit tombée. Elle pense que notre théâtre lui offrira plus que Burbage et lui offrira sans hésiter le premier rôle, faisant fi de la loi et des convenances. Votre théâtre est encore en construction si je ne me trompe… Et un accident est si vite arrivé… Quelle sépulture pourrait être plus appropriée pour une jeune femme qui désire ardemment devenir une actrice ?

Alors il était directeur d’un théâtre… Quel dommage de ne pas explorer cette vie plus longuement. Il aurait adoré vivre au milieu des acteurs. Emma sembla le reconnaître car elle lui fit un sourire encore plus chaleureux.

— Pourquoi attendre ce soir ?

— Pardon ? 

Il avait réussi à déstabiliser Morgane.

— C’est jour de marché, je renverrai facilement les derniers ouvriers, laissez-moi une demi-heure et retrouvez-moi là-bas avec la fille. 

Il échangea un dernier sourire carnassier avant de s’éloigner. Ses règles, son jeu, sa surprise.

Il trouva facilement le quartier de Whitechapel et l’emplacement du Red Lion. Partout on affichait son ouverture prochaine. Effectivement, après échange de quelques pièces, il n’eut pas grand mal à se débarrasser des derniers ouvriers. Des fosses béantes s’ouvraient sur les fondations. Les murs s’élevaient comme ceux d’une cathédrale. Il se plaça là où se trouverait bientôt la scène et oublia un instant ce qui allait advenir. Il aurait rêvé devenir un artiste. Et il ne pouvait même pas se dire que ce serait pour une autre vie… Il sourit et soupira. Il se pencha pour saisir un énorme ciseau à bois tranchant qu’il cacha dans la manche de son ample manteau. Trancher la gorge de la sorcière, voilà qui serait idéal.

— Une envie de brûler les planches, monsieur Smithen ? 

Elle n’avait pas tardé. Elle était là comme convenu, avec une Emma plus innocente que jamais qui était loin de se douter de ce qui se tramait. Il sourit. Les laissa s’approcher. Encore. Encore. Encore… Il laissa glisser le ciseau dans sa main droite et avec une dextérité d’épéiste, il décrivit un arc de cercle sec au ras-du-cou de Morgane qui ouvrit de grands yeux d’effroi tandis que le ciseau tranchait sa gorge. Le sang lui éclaboussa le visage et Emma hurla d’effroi. Alors que Morgane s’écroulait dans un gargouillis funeste, Arthur lâcha le ciseau et se tourna vers Emma pour la pousser à fuir.

— Fuyez ! Ne vous retournez pas ! Fuyez le plus loin que vous le pourrez !!! 

Et alors qu’elle passait la porte, Emma se mit à luire et s’évapora. Arthur sourit. Il venait de sauver une nouvelle Emma à lui tout seul.

Il ne comprit pas au premier abord pourquoi ce choc dans son dos, pourquoi cette immense tige en fer lui transperçait la poitrine. Il regarda grandir la tache de sang sur sa chemise. Puis, il sentit ses jambes flancher sous son poids et à genoux, il la vit le contourner et se poster devant lui, la gorge béante, la voix plus proche d’un râle mais chargée de fiel.

— J’aurais dû savoir qui tu étais vraiment Smithen ! Tu croyais vraiment te débarrasser de moi aussi facilement ? Je vais repartir dans le présent, imbécile. Mais avant, je vais t’aider à rentrer chez toi, pour que tes amis là-bas, te voient crever comme un chien ! Comme ton abruti de frère !!!! Ahahahaha ! 

Son rire était un gargouillis immonde. Elle posa ses deux mains sur la tête d’Arthur et elle disparut, le projetant dans le futur, à genoux au milieu du salon, la plaie libérée de la tige de fer laissa se déverser le sang à flots, il tenta de l’endiguer en pressant sa main mais ce fut peine perdue. Il s’écroula sans vie dans les bras de Milern et Emma.

Chapitre XXIV

Il reprit connaissance quand on se délesta de son poids sans ménagement sur le carrelage glacé. Il roula sur lui-même, les yeux fixés au plafond. Ce n’était pas la geôle à laquelle il s’était attendu. C’était une pièce exiguë, moderne, à l’éclairage encaissé dans le plafond. Aucun meuble, une immense vitre donnant sur une pièce attenante plus grande. Il avait froid, il avait une boule dans la gorge, il avait une douleur lancinante dans le dos et l’arrière de la tête. Allez, un effort. Il fallait se redresser, chercher un moyen de sortir de là.

La porte de la pièce d’à côté s’ouvrit et Kim y fut poussée avant que la porte ne se referme derrière elle. Elle tremblait, serrait le drap contre elle, mais au-delà de ça, elle semblait aller bien. Il mobilisa tous ses efforts et se redressa. Se mettre debout fut une tout autre histoire. La pièce valsa autour de lui, il tendit une main vers la vitre pour ne pas perdre l’équilibre, il s’empêtra les pieds dans la couverture, mais une fois stabilisé, il fit un petit signe à Kim pour la rassurer de sa présence. Elle ne sembla pas le voir. Évitait-elle sciemment de croiser son regard ? Elle tournait sur elle-même, les lèvres tremblantes. Elle passa une main dans ses cheveux emmêlés.

— Hey, Kim… Je suis là… 

Elle ne sembla pas l’entendre non plus… Un miroir sans tain… Il la voyait mais elle ne pouvait pas le voir. Il devait pourtant la rassurer, lui faire comprendre qu’il était près d’elle. Il frappa légèrement la cloison de son ongle. Ça ne sembla faire aucune différence. Alors il frappa plus fort de son poing. La paroi vibra à peine mais ce fut suffisant pour que Kim s’approche avec un air de doute sur le visage.

— Je suis là, Kim. Je suis près de toi, tu m’entends ? 

Elle inclina la tête sur le côté, cherchant à percer l’illusion de son propre reflet. Il frappa plus fort et la fit sursauter. Elle posa la main sur le miroir. Il posa ses propres doigts à l’emplacement des siens. Il eut l’impression que cette connexion la rassurait et il la vit se détendre. Elle esquissa même un sourire timide.

— Je suis là… Je suis avec toi… 

La porte se rouvrit derrière elle. Elle fit volte-face. Jim se décala un peu pour voir l’identité de cette interruption malvenue. Tom Richards…

— Bonjour, ma belle. 

Jim sursauta. La voix lui était parvenue claire et artificielle. Il leva les yeux et remarqua deux haut-parleurs au-dessus de sa tête. Il regarda à nouveau dans l’autre pièce et vit que des micros pendaient du plafond. Elle ne pouvait pas l’entendre mais lui pourrait.

— Tu reconnais cet endroit bien sûr… Le studio… 

Kim recula contre la vitre et s’y pressa comme si elle avait pu passer au travers de la paroi par magie. Mais le miroir résista à tous ses souhaits alors que Richards s’approchait d’elle.

— Le studio final… Celui auquel tu as échappé la dernière fois… Le studio où nous aurions dû nous retrouver… Toi et moi… 

Il l’emprisonna entre son corps et le miroir, les mains plaquées de chaque côté de son visage. Elle ne bougea pas, pétrifiée. Il colla sa joue contre la sienne, les yeux fermés de délectation. Jim aurait voulu lui aussi pouvoir passer au-delà du miroir, juste pour refermer ses mains autour de cette gorge haïssable. Il s’approcha lui aussi, à quelques centimètres, comme si sa simple présence le pousserait à reculer. C’est alors que Richards rouvrit les yeux, faisant sursauter Jim et reculer d’un pas. Il le voyait. Ce sacré fils de pute pouvait le voir au travers du miroir. Il en fut certain quand il lui sourit et lui lança un clin d’œil. Jim frappa la paroi du plat de sa main de rage. Richards laissa échapper un rire cruel.

— Tu sais qui se trouve en ce moment derrière ce miroir, n’est-ce pas, ma belle ? Ton joli policier… Sait-il comment tu as réussi à survivre la première fois ? Sait-il combien tu es généreuse quand il s’agit de sauver ta vie ? 

Richards sortit une mini-télécommande de sa poche et pressa un bouton. Le mur d’en face s’alluma de plusieurs écrans et sur ces écrans, des images de Kim. Kim dans la lumière, un sourire radieux et innocent.

— Un concours pour décrocher un premier rôle d’actrice à Hollywood, voilà le rêve de toute Cendrillon… Le rêve d’être enfin dans la lumière… Messieurs, sur vos ordinateurs, vous avez payé très cher pour pouvoir élire celle qui remportera cette récompense ultime et c’est vous qui déciderez des épreuves… 

La voix d’Ambre résonnait avec un enthousiasme qui gagnait les candidates crédules. Les visages d’internautes apparaissaient sur les écrans en face d’elles. Leurs mécènes, ceux qui pouvaient faire d’elles des princesses et mettre fin à ce passé de galère. Peu importait s’ils avaient souvent trois fois leur âge, peu importait si leurs regards étaient lascifs. L’important était de devenir l’élue.

L’instinct de policier de Jim reprit le dessus. Se souvenir. Se souvenir de chaque visage pour les traîner devant la justice. Mais le rire de Richards lui répondit comme s’il avait pu lire dans ses pensées.

— Ne perds pas ton temps, sergent. Tu ne sortiras jamais d’ici pour dévoiler leur identité…

Cet homme était le diable en personne. Comment pouvait-il savoir ce qu’il pensait en cet instant ?

— Concentre-toi plutôt sur ta belle… Regarde-la perdre l’éclat dans ses yeux quand elle comprend au fur et à mesure que ce qu’on va lui demander sera une toute autre danse et un tout autre chant que ce qu’on lui avait demandé de préparer. Regarde les autres jeunes filles se décomposer et pleurer comme les enfants qu’elles sont tandis qu’elle… Oh oui, elle… Ce regard… Tu le connais ce regard ?... Une capacité à se couper du monde… Ce regard qu’elle a exactement en ce moment… 

Sans prévenir, il s’empara violemment de son bras et la força à se retourner afin de plaquer son joli visage contre le miroir. Il la tenait fermement par la nuque, déformant sa joue plaquée contre la vitre. Son regard était bien le regard vide dont Richards parlait. Mais au cœur de ces yeux, une fêlure. Elle leva les yeux vers Jim et il y lut tout le désespoir, la honte, la mortification même, alors que ses gémissements résonnaient dans toute la pièce et que des images sordides défilaient sur les écrans derrière.

— Edward a voulu tricher ce soir-là. Il voulait la sauver et mère avait trop besoin de lui pour les autres filles. Elle lui accorda de truquer les résultats et ce fut la seconde qui vint me rejoindre dans cette pièce… On m’a volé ce dernier moment avec elle… Mais dans quelques heures, ce sera chose réparée… 

Il tira violemment sur le drap et Kim se retrouva nue. Elle trembla mais n’avait plus la force ni la pudeur de se cacher.

— Regarde, petit sergent, regarde… Ce soir… Elle sera à moi… 

Il passa sa main sur son corps, le galbe de ses seins, se pressa plus contre elle, l’emprisonnant entre lui et le miroir sur un fond de gémissements et de pleurs, plaqua ses doigts entre ses cuisses. C’en fut trop pour Jim qui se mit à frapper la vitre comme un fou. Il pouvait casser un miroir. Une vitre ne pouvait pas résister. Il frappa, coup de poing après coup de poing, la peau de ses phalanges éclata choc après choc mais il ne ressentait pas la douleur. Il ne pensait qu’à délivrer Kim des bras de ce salopard. Il donna des coups de genoux, des coups de pied, mais les pieds nus avaient moins de force qu’avec une bonne paire de chaussures. Là, il aurait pu tout défoncer. Il hurla des insanités, il jura la mort de Richards. Mais de l’autre côté de la vitre, ils ne ressentirent que les vibrations et n’entendirent qu’une voix lointaine et étouffée.

— Il semblerait que ton fiancé n’apprécie pas, ma belle… Tu peux hurler et te débattre tant que tu voudras mais ce soir je la baiserai sous tes yeux avant de lui arracher le cœur et seulement là, seulement à cet instant, je viendrai te mettre une balle entre les deux yeux, pour que tu emportes dans la tombe chaque image de cette soirée, connard… 

Il retira sa main d’entre les cuisses de Kim et porta ses doigts humides jusqu’à sa bouche pour les lécher avec délectation.

À cet instant, un cri affreux résonna. Un cri inhumain et le visage de Richards se figea. Si Jim n’avait pas été aussi furieux et impuissant à venir en aide à Kim, il aurait pu lire l’inquiétude qui avait pris la place de la moquerie dans les yeux du bourreau. Richards lâcha Kim sans ménagement et elle s’écroula à ses pieds, se recroquevillant comme une souris apeurée. Jim s’accroupit à ses côtés, tentant une litanie réconfortante qu’elle ne pouvait pas entendre, les jointures de ses mains ensanglantées palpitaient de douleur et il les cala sous ses bras pour que la pression éteigne un tant soit peu la sensation insoutenable.

Richards, lui, détourna son attention du couple et sortit de la pièce comme un enfant gâté se lasse de ses jouets. Il claqua la porte du studio derrière lui, un garde se précipita vers lui.

— C’est votre mère…

— Comment ça, ma mère…

— Elle est blessée, elle est revenue d’un de ses voyages. On lui a ouvert la gorge.

— COMMENT ?! 

Le pauvre messager se retrouva soulevé et plaqué contre le mur, la trachée écrasée par la fureur du fils. Mais le message faisant son chemin, Richards lâcha l’homme pour se précipiter dans le temple.

Habituellement, il évitait tant que possible d’entrer dans le sanctuaire de sa mère qui se trouvait au plus profond du relais de chasse. Le relais avait été construit sur une ancienne église détruite par les soldats d’Henry VIII. Cette ancienne église avait elle-même été construite sur les ruines d’un temple païen. Et c’était là que sa mère finissait toujours ses sacrifices humains.

Et pour avoir la vie éternelle, elle en avait fait des sacrifices. Les jeunes filles, Ambre Kavinsky, la vraie, à qui elle avait pu voler son apparence et sa vitalité. Ce n’était pas la mort qui l’effrayait, mais les ombres, ces ombres qui gravitaient autour de sa mère, des charognards qui l’attendaient lui aussi, il en était certain.

Mais l’instant n’était pas à la méfiance. Il descendit le long escalier de pierre et se retrouva face aux deux lourdes portes de chêne. Il les poussa sans efforts, tout à sa rage et son inquiétude.

— Mère ?!!

— Ici, mon fils… 

La voix avait été aussi harmonieuse qu’un croassement, et la phrase ponctuée de quintes de toux et de gargouillis immondes. Il suivit la voix et découvrit l’autel central sur lequel était allongée sa mère, sa déesse, le seul être auquel il tenait vraiment et qui tenait sincèrement à lui. Il la trouva très pâle, presque exsangue. Le trou béant et indécent de sa gorge l’effraya. Il ne pouvait pas la perdre. Il ne pouvait pas être le Mordred qui verrait la fin de Morgane. C’était à lui de mourir avant elle, c’était dans l’ordre des choses. Morgane, elle, était immortelle. Il s’agenouilla à ses côtés, prenant une de ses mains dans les siennes.

— Mère ! Qui vous a fait ça ?

— Arthur Smithen. Ce salopard m’a dupée mais il ne s’en est pas tiré. C’en est terminé pour les frères Smithen. 

Une nouvelle quinte de toux.

— Que dois-je faire, mère… Vous voir si faible…

— Ne te laisse pas tromper par les apparences, mon jeune prince. Ce n’est qu’une égratignure qui sera vite oubliée après un sacrifice, il en faut plus pour mettre en danger la grande Morgane. 

Les chuchotements, les frissons, les ombres… Elles étaient là, elles se rapprochaient. Richards sentit ses vêtements lui coller à la peau et une caresse glaciale lui parcourir l’échine. Les portes se rouvrirent derrière eux et deux hommes propulsèrent une jeune femme à l’intérieur. Il la reconnut. Shirley Sands. Cette jolie blonde écervelée qui, de peur de n’être jamais acceptée, acceptait tout en retour, jusqu’au plus avilissant. Les portes se refermèrent derrière elle et son temps de réaction fit comprendre à Richards qu’elle était encore sous l’effet de psychotropes. Elle tituba et avança de quelques pas, un sourire d’incompréhension sur les lèvres. Richards eut presque pitié d’elle. Il ressentit sa tristesse. Il ressentit sa solitude. Elle désirait tant qu’on l’aime vraiment, rien qu’une fois. Et ils avaient abusé de sa détresse, utilisant sa faiblesse contre elle-même. Shirley était la fille typique, victime de leurs recherches des prêtresses d’Avalon, son destin était de survivre, de terminer dans un fossé à vendre ses charmes au rabais, mais au moins elle pouvait avoir sa chance. Sa mère semblait en avoir décidé autrement.

— C’est elle qu’il me faut…

— Mère, vous n’aurez plus assez de candidates

— N’oublie pas que nous avons récupéré Elizabeth… Car nous l’avons ?... N’est-ce pas ?

— Ce n’est qu’une question de minutes mère. Ils ne peuvent pas avoir été bien loin. 

Morgane saisit le poignet de son fils et le broya presque dans sa poigne implacable.

— Ce soir, Mordred ! Tu m’entends ?! Tu n’auras pas d’autres chances !! 

Il se débattit et elle le lâcha avec un rire caustique.

— Maintenant mon fils, recule-toi… J’ai besoin de retrouver ma… Jeunesse et mes forces. 

Les ombres tournoyèrent autour d’eux avec plus d’agitation. Elles s’approchèrent de Shirley, s’éloignèrent aussi vite, comme un essaim d’abeilles affolées. Shirley tituba encore d’un pas ou deux en avant, visiblement inquiète malgré le nuage qui lui embrumait l’esprit. Elle lui sourit avec une naïveté désarmante d’une biche qu’on mène à l’abattoir. Il recula pour être hors de sa portée. Il vit sa mère se lever péniblement, les ombres faisaient des allers et retours entre Morgane et Shirley. Mordred vit bientôt que les ombres étaient attachées à Morgane. En fait, elles émanaient d’elle. Elles étaient Morgane.

— Tu n’as jamais eu l’occasion d’assister à cette cérémonie, mon fils… Regarde… Regarde et apprends… 

Morgane tendit des bras maternels vers Shirley qui s’avança vers elle comme si elle lui faisait entièrement confiance. Elle hésita un instant quand elle découvrit sa gorge béante mais au bout du compte, les ombres l’inquiétaient bien plus. Et alors qu’elle ne se trouvait plus qu’à quelques pas, le visage doux de Morgane se transforma en masque de fureur et elle déchaîna les ombres sur la pauvre Shirley. Les silhouettes sombres fondirent sur elle, tailladèrent dans sa chair, mordirent. Shirley hurla de douleur. Les ombres l’enlacèrent et elle disparut au milieu de ces colonnes morbides qui se gorgèrent de sang frais, le sang circula jusqu’à Morgane dont la blessure se cicatrisa. Et tandis que Shirley se débattait entre la vie et la mort, Morgane scintillait de force, de jeunesse et de puissance, plus désirable que jamais… Mordred savait que bientôt viendrait le temps de se glisser dans le lit de sa mère, comme ses autres frères et aïeux l’avaient fait avant lui, afin de perpétuer la lignée royale.

Shirley s’écroula sur le sol. Morte. Les ombres regagnèrent leur tanière, au cœur de sa mère, magnifique. Mordred en eut le souffle coupé et tomba à genoux, oubliant Shirley et tout le reste. Morgane lui sourit, s’approcha et l’enserra dans ses bras, serrant sa tête contre son ventre.

— Mon fils, mon seul amour. Ce soir verra ton avènement. Et nous régnerons sans partage, toi, moi et l’enfant qui va grandir en moi…

— Pardon ? 

Mordred recula, comme piqué par une guêpe. Elle passa une main câline sur sa joue.

— J’attends un autre enfant, mon fils…

— Un enfant ? Mais… Comment ?

Mordred sentit la fureur s’emparer de lui. Si sa mère devait attendre un autre enfant, ça devait être le sien. Quel autre homme avait osé toucher sa mère ?!

— Ça n’était pas prévu mais il était nécessaire de retarder Jake Maxwell…

— Jake Maxwell ?!!!

— Je sais que j’aurais dû prendre des précautions mais imagine la symbolique d’une telle union. Nous avons pris le dessus sur ce qu’ils ont de plus sacré… Et peut-être t’offrirai-je l’occasion de sacrifier la vie de ce nouveau né toi-même…

— Mais je m’en moque !!! 

Mordred avait rejeté sa mère avec fureur. Il s’était redressé, les yeux rougis de rage. Il hurla sa frustration. Morgane ne sembla pas avoir peur de lui. Au contraire, elle jubilait de le voir ainsi faire preuve de jalousie et de détermination. Il renversa les candélabres et les vasques d’huile, puis il fondit sur la mère, la repoussa jusque sur l’autel et la força à s’allonger sous son poids. Il la força à écarter les jambes et s’imposa entre ses cuisses, une main refermée sur sa gorge à peine cicatrisée mais dont on ne voyait plus aucune séquelle. Et elle se mit à rire. Elle rit tant qu’elle ne réussit qu’à augmenter sa fureur.

— Que cherches-tu Mordred ? Effacer ce qui a déjà été fait ? Pourquoi ne pas attendre ton heure ?

— RHHAAAAA ! Envoie-moi là-bas !!!!

— Où veux-tu que je t’envoie mon fils ?

— Là où tu le caches !

— Mais qui donc ?

— Adam Maxwell !

— Et pourquoi faire, mon guerrier implacable ?

— Si la mort de mes ancêtres est capable de créer des blessures sur mon propre corps, j’imagine que si je blesse Adam Maxwell qui est notre prisonnier, cela apparaîtra sur son corps ? Je veux que son frère angoisse en voyant dépérir Adam au fur et à mesure de mes coups… As-tu une objection mère ?

— Je ne vois pas pourquoi je t’enlèverais ce plaisir, mon amour. Seulement, ne le tue pas. J’ai encore besoin de lui…

— Jake Maxwell va regretter d’avoir posé les mains sur toi…

— J’aime t’entendre parler ainsi.

— Et je vais ainsi régler mon contentieux avec Adam…

— Ça, c’est mon enfant…

— Tu sais que je ne peux pas voyager seul. Envoie-moi là-bas…

— J’obéis, mon seigneur et maître… 

Et elle l’embrassa fougueusement avant d’apposer deux mains sur sa tête et il s’écroula immédiatement sur sa poitrine. Il était parti. Le corps de son petit n’était plus qu’une coquille vide qu’elle serrait contre elle, émoustillée par la force qu’il venait d’employer et qui la rassurait. La lignée de Mordred ne s’était pas étiolée finalement. Elle avait retrouvé la fougue de son premier enfant. Cela lui confirma l’envie de lui donner en sacrifice cet enfant qu’elle portait en elle. Alors il verserait dans la magie noire comme elle l’avait fait auparavant. Alors il serait immortel et sans l’autre lignée d’Arthur, il serait libre de conquérir le pouvoir année après année, décennie après décennie, siècle après siècle. Elle aurait enfin ce que ce bâtard lui avait volé. Sa véritable place.

Elle sourit et s’assura de la présence de son fils là où il avait demandé à être envoyé. Il y était bien. Elle glissa en dessous de lui et le laissa reposer sur la stèle de l’autel. Elle rajusta ses vêtements et l’allongea sur le dos, aussi confortablement que possible sur le plateau. Elle le regarda une dernière fois avec fierté. Elle viendrait le récupérer bientôt. En attendant, elle avait d’autres chats à fouetter. Elle devait organiser la dernière cérémonie qui mettrait fin aux prêtresses d’Avalon de cette génération. Ce soir, Kim et Elizabeth devraient mourir.

Elle sortit du temple et laissa son fils derrière elle.

Ce dernier expérimentait le voyage dans le passé pour la première fois, mais sans enveloppe charnelle pour l’accueillir, la sensation se trouva être encore plus déstabilisante. Il lui fallait un corps et sa mère l’avait envoyé dans le corps d’un autre… Enfin un autre… Son ancêtre… Le Mordred de l’époque. Après un étourdissement intense, il dut prendre possession de ce corps étranger. Il regarda sa main, l’ouvrit puis la ferma. Ce nouveau corps lui répondit. Alors et seulement alors, il regarda autour de lui et sourit. Bien sûr. Forcément. Il n’y avait pas de meilleur lieu, pas de meilleure époque…

Il descendit les quelques marches du donjon. Il n’y avait aucun garde, la grille n’était pas fermée. Pas besoin. Sa mère régnait sur cette époque. Des torches étaient accrochées aux murs et baignaient la pièce dans une lumière aux ombres inquiétantes. Et au fond de la geôle, les mains entravées par de lourdes chaînes, Adam Maxwell se trouvait assis, rongeant son frein. Il leva les yeux vers lui et se redressa d’un bond.

— Mordred !!!

— Oui, Adam, mais pas celui auquel tu t’attends… 

Adam serra les poings et plissa les yeux. Il le laissa s’approcher et reconnut ce sourire entre tous.

— … Tom Richards…

— Bravo, inspecteur. Tu n’as rien perdu de ta perspicacité…

— Comment es-tu arrivé là ? Tu ne peux pas voyager dans le temps.

— Pour ma mère, rien n’est impossible. Ces chaînes ne sont-elles pas là pour le démontrer ?

— Libère-moi et retrouvons-nous face à face, à notre époque. Toi et moi.

— Mais nous sommes toi et moi, mon cher Adam… Que crois-tu ? Que je vais te laisser mener un combat à la régulière ? Quand toi et ton petit con de frère n’avez rien fait de régulier jusqu’à présent ?

— Ils n’ont pas besoin de moi pour vous réduire en miettes.

— Ah, je n’en serais pas si certain à ta place. Arthur Smithen a rejoint son frère, le savais-tu ? 

Adam accusa le coup mais serra les poings, avança d’un pas et tira sur ses chaînes.

— Ah, j’oubliais aussi. Nous avons Jim aussi. Et bien sûr Kim et Elizabeth. Ah et j’oubliais le petit caïd, Simon… Donne-nous encore quelques heures et je me ferai un plaisir de leur planter un poignard en plein cœur. 

Adam voulut se jeter sur lui mais les chaînes cliquetèrent et le tirèrent en arrière.

— Si tu touches à un seul de leurs cheveux !!!

— Quoi ? Qu’es-tu en position de faire ? Je dois avoir peur ? Tu as toujours été affaibli par la culpabilité de la responsabilité que tu portes pour les autres, mon pauvre ami. La mort de tes parents, la fuite en avant de ton frère, Sarah…

— Tais-toi !

— Ah oui ? Je ne t’ai pas dit ? Sarah, c’était moi… C’est moi qui l’ai poussée dans tes bras, c’est moi qui ai maintenu la pression pour que tu plonges toujours plus dans l’alcool… Et c’est moi qui ai drogué ton alcool… L’accident était inévitable. J’aurais juste voulu que tu crèves avec elle. Mais au bout du compte, te voir torturé par la culpabilité jour après jour, ce n’était pas si mal.

— LA FERME !

— Et mon dernier plaisir sera de trucider Emma sous tes yeux… Non ça serait trop facile. Je vais la baiser et je la tuerai à petit feu devant toi. Et tu ne pourras rien faire…

— LIBÈRE-MOI DE CES CHAÎNES, CONNARD ET VIENS TE MESURER À MOI !

— Et te laisser une chance d’avoir le dessus ? Me prends-tu pour un idiot ? Je pourrais te tuer là, en quelques secondes, un coup de poignard bien placé. Mais j’ai besoin de toi pour attirer Emma et ton frère dans nos filets. Seulement voilà, ton frère a été un vilain garçon… 

Richards se mit à faire le tour de la pièce en prenant bien soin de ne pas trop s’approcher d’Adam qui tirait sur ses chaînes comme un forcené. Il tapota le poignard qu’il avait à sa ceinture, puis il soupesa différents objets de cette ancienne salle de tortures. Il laissa glisser ses doigts sur les sarcophages, les chaises, les poucettes et les sabots.

— Il y a une chose qui me rend plus furieux que tout autre chose… C’est qu’on touche à ma mère… Et ton frère est venu s’immiscer entre les cuisses de ma mère et ça, ça me rend carrément dingue… 

Il glissa sa main sur les haches. Adam recula instinctivement en assimilant ce que Mordred venait de lui dire. Jake ?... Jake et Morgane ?... C’était ubuesque… C’était forcément une nouvelle tentative de manipulation…

— Je pourrais te couper une main ? On n’en meurt pas de ça… Mais ça serait trop rapide pour toi… Non, je veux que tu souffres le plus longtemps possible… J’ai besoin de me défouler…

Sa main se referma sur une masse d’arme cylindrique et son sourire s’élargit. Adam déglutit. Il ne bluffait pas. Il recula pour donner un peu de mou à ses chaînes et s’en servir comme une arme défensive.

Richards souleva la masse, la balança, tout en décrivant des arcs de cercle autour d’Adam, comme un prédateur se délecte devant une proie acculée, jouant avec ses nerfs, faisant des feintes. Adam, conscient de la folie de Richards, ne le quittait pas des yeux, les poings refermés sur les lourdes chaînes. Il ne rêvait que de lui enserrer le cou avec et lui briser la nuque mais pour cela, il faudrait qu’il s’approche plus. La masse arriva pour la première fois de la gauche. Adam fit un écart et tira sur ses chaînes. Richards ne parvint qu’à heurter le métal mais les vibrations meurtrirent ses poignets qui étaient déjà à vifs après tant d’heures passées à essayer de se libérer de ses entraves. Il essaya d’occulter la morsure des menottes et se concentra sur son adversaire. La moindre erreur d’inattention pourrait se révéler fatale. Ils se jaugèrent encore un long instant. Adam savait que Richards cherchait à l’épuiser nerveusement avant de frapper une bonne fois pour toutes. Il arrêta de suivre le mouvement de son opposant et pivota juste pour lui faire toujours face. C’est alors que le serpent frappa. Adam leva ses entraves. La masse s’immobilisa à quelques centimètres de son crâne, mais Richards s’était approché bien trop près. Adam releva le genou et heurta Richards dans les parties. Il se plia en deux, le souffle coupé, mais la rage lui fit vite reprendre ses esprits. Il releva la tête subitement et écrasa le nez d’Adam qui céda sous le choc. Adam, étourdi par la douleur, tituba en arrière. Richards en profita pour lui enfoncer le manche de la massue dans les côtes et lui donna un coup de coude dans la mâchoire. Il recula pour prendre son élan laissant à Adam le temps de s’écarter pour se mettre à l’abri, pantelant. Richards lança la masse d’arme vers son épaule. Adam, poussé par la décharge d’adrénaline, esquiva, entoura la masse de ses chaînes et d’un geste sec, désarma son agresseur. La masse alla rouler dans un coin de la pièce avec un bruit métallique. Mais Richards se pencha sur le côté et profita du moment où Adam avait les bras levés pour lui assener un coup de pied latéral dans son dos au niveau des reins. Adam hurla et se retrouva à genoux. Richards s’approcha pour le frapper au visage mais Adam reprit ses esprits assez vite pour lui planter ses dents dans une cuisse jusqu’au sang. Richards hurla à son tour et recula assez pour permettre à Adam de se relever. En fait, il se dirigea vers le coin de la pièce pour récupérer la masse d’arme et la fureur qu’Adam put lire dans ses yeux lui glaça les sangs. S’il le touchait à présent, Adam était un homme mort. Richards chargea avec une rapidité irréelle et la force d’un soldat des temps anciens.

Il avait misé sur le bouclier des chaînes et cette fois-ci la douleur fut si intense qu’Adam fut obligé de baisser sa garde. Richards tournoya sur lui-même et écrasa la masse sur l’épaule droite d’Adam qui hurla quand elle se brisa.

Les larmes aux yeux, il s’écroula sur le sol. Richards releva la masse au-dessus de sa tête et l’abattit cette fois sur la cuisse d’Adam. Elle se brisa en deux, d’une façon nette, comme une brindille et Adam hurla une nouvelle fois. Richards balança la masse au loin. Il n’en avait plus besoin. Son adversaire était à terre, il ne lui opposerait plus aucune résistance. Un dernier coup de pied dans les côtes, ça défoulait. Puis il saisit Adam par les chevilles et le fit glisser sur le sol afin d’étendre les chaînes et de l’écarteler. La douleur des membres brisés et étirés fut tellement insoutenable qu’Adam eut la sensation de perdre connaissance. Mais c’était un soulagement que Richards ne lui permettrait pas. Il vint se positionner au-dessus de lui et s’assit sur son torse avant de se pencher vers son visage.

— Tu souffres ?... Tu as mal ?... Je veux t’entendre crier jusqu’à ce que tes cordes vocales pètent. Je veux que ton frère soit témoin de ta souffrance. Et qu’il te regarde hurler sans être capable de faire quoi que ce soit… 

Il enfonça ses doigts dans l’épaule brisée et écartelée. Adam poussa un cri et refréna un sanglot. Puis il lui assena un coup de poing au visage, sur son nez brisé, puis un autre, sa lèvre se fendit, puis un autre et son arcade sourcilière droite s’ouvrit comme un fruit trop mûr. Richards jubilait. Coup après coup, il réduisait en miettes celui qu’il avait toujours cherché à détruire. Celui qu’il avait secrètement jalousé toutes ces années. Et il était où le grand Adam Maxwell, là ? Il suspendit ses coups un instant. Son visage était baigné de sang et il ne répondait plus avec autant de force. Il ne devait pas perdre connaissance. Pas avant que Richards n’ait envoyé son dernier message à Jake. Adam toussa, crachant le sang qui se déversait dans sa bouche et l’empêchait de respirer. Richards glissa en arrière, s’installant sciemment sur la cuisse brisée pour arracher un nouveau hurlement. Il était bien trop faible à son goût. Il devait faire vite avant qu’il ne perde connaissance. Il sortit sa dague. La fit étinceler dans la lumière des torches afin de terroriser Adam puis l’abaissa pour déchirer l’étoffe qui recouvrait le torse de sa victime. Richards s’immobilisa un instant devant la chair qui n’était plus immaculée, rougie et bleuissant à l’endroit des coups. Puis il souleva sa lame d’un air cruel.

— C’est maintenant que tu vas hurler pour de bon…

Jake avait refermé la porte derrière lui. Il se retrouvait seul avec le corps inerte de son frère. Il tira une chaise et s’installa à son chevet, les poings serrés devant sa bouche, des images d’Emma défilant devant ses yeux. Il pouvait encore sentir le goût de ses lèvres, la chaleur de son corps contre le sien, l’impression de ne faire qu’un, d’avoir enfin trouvé ce qui manquait à son cœur invalide. Et ensuite l’absence, le vide justement, l’impression d’avoir perdu une partie de sa propre âme. Pourquoi devait-il justement tomber amoureux d’elle ? Il avait beau lutter et se raisonner, son cœur le trahissait, choisissait à sa place et le faisait souffrir comme un chien.

— Je ne peux pas, Adam… Je ne peux pas faire comme si je ne ressentais rien… C’est la première fois, Adam… C’est la première fois que j’ai l’impression de manquer d’air quand elle n’est pas là… C’est la première fois que j’ai l’impression qu’on m’arrache le cœur quand elle disparaît… Je sais que vous deux, c’est… Oh merde, Adam… Je ne pourrai pas y arriver… Je sais que toute cette histoire se terminera bientôt et je souhaite de tout mon cœur que ce soit pour le mieux… Je sais que c’est toi qu’elle choisira, mec… Merde, merde, merde… Si tu savais, je n’ai jamais été aussi jaloux de toi… Ça me dévore… Comment être jaloux de la personne qu’on aime plus que soi-même… Je l’aime… Je l’aime tellement… Je l’aime si fort que parfois… Parfois je me dis… Et si tu ne revenais jamais… Je sais, c’est affreux et je me dis que je suis immonde de penser ne serait-ce qu’une seconde à ça et je te jure que je vais tout faire pour te ramener mais… 

À cet instant, le corps d’Adam commença à s’agiter.

— Wow, wow, wow… Adam ?... Tu m’entends ?

Le corps d’Adam s’agita. Son visage se contracta, comme sous l’effet d’un effort intense. Son front se couvrit de sueur et il fut pris de soubresauts, comme s’il luttait contre un adversaire invisible. Jake évita de justesse le revers d’une main.

— Hey, mec, je ne voulais pas te mettre en colère… Tu m’entends alors ?... Je te jure que je ne pensais pas à mal, OK ?

Adam laissa échapper un cri étouffé alors qu’un craquement se fit entendre au niveau de son visage, que son nez enfla et qu’il se mit à saigner. Merde, qu’est-ce que c’était que ça ? Jake tenta de l’immobiliser et de l’apaiser. Adam était brûlant, comme soumis à une forte fièvre. Le corps d’Adam sursauta avec une force incroyable et Jake dut reculer pour ne pas être heurté. Ce n’était pas normal. Il se passait quelque chose de grave. On s’en prenait à Adam dans une de ses vies antérieures et il ne pouvait pas rester là à ne rien faire.

— Adam ? ADAM ! Réponds-moi ! Ne te laisse pas faire ! Conduis-moi jusqu’à toi ! Ou alors suis ma voix ! Ne le laisse pas prendre le dessus !! 

Et alors que Jake tentait de le calmer et d’établir un lien, il entendit un craquement sinistre au niveau de l’épaule d’Adam qui se mit à hurler si fort que Jake en tomba de la chaise. Merde ! C’était lui qui avait provoqué ça ? Il regarda ses mains gantées. Il ne pouvait pas avoir établi de contact, ce n’était pas possible. Un deuxième craquement sec au niveau de la cuisse gauche et un nouveau hurlement secoué de sanglots. MERDE ! Son frère se brisait devant ses yeux sans qu’il puisse faire quoi que ce soit ! Il se précipita vers la porte et l’ouvrit à la volée.

— AIDEZ-MOI ! ADAM… 

Il s’immobilisa en découvrant la scène qui se dévoilait sous ses yeux. Les mots lui manquèrent. Emma et Milern étaient agenouillés sur le sol et tenaient Arthur dans leurs bras en sanglotant. Au centre de son torse, une tache rouge brun s’élargissait, c’était bien trop foncé pour n’être que du vin cette fois et déjà dans son regard, la présence de la mort. C’était un cauchemar. Ils étaient en train de les tuer. Ils étaient en train de tous les tuer !!! Un nouveau hurlement d’Adam leur parvint et Emma leva enfin les yeux vers lui.

— Adam ?!! ADAM !!!!

Elle se releva avec promptitude, délaissant le corps sans vie d’Arthur et se précipita vers la chambre. Jake la retint dans ses bras alors que le corps d’Adam était secoué de soubresauts violents, que son visage était heurté brutalement et se couvrait de sang. Emma tourna vers lui un regard désespéré.

— Jake ! Oh mon dieu, Jake ! Fais quelque chose !!! 

Son cri était proche de l’hystérie. Arthur venait de mourir dans ses bras et l’idée de perdre Adam aussi était une torture insoutenable. Les cris de ce dernier leur déchiraient les oreilles et déjà il devenait plus faible. Il n’en fallut pas plus pour décider Jake de tenter à nouveau le tout pour le tout. Il repoussa Emma dans les bras de Milern et jeta ses gants au loin. Il s’agenouilla au côté du lit, se concentra plus que jamais et saisit les mains de son frère.

— Reviens… Suis le son de ma voix… ADAM, REVIENS !!! 

Rien… Son propre sang bourdonna dans ses oreilles. Il inspira profondément et apposa ses mains sur la tête de son frère cette fois.

— ADAM, JE T’ORDONNE DE M’ÉCOUTER !!! REVIENS !!! 

Adam semblait faible, son visage était pâle et il gémissait. Jake repensa aux craquements qu’il avait entendus et serra les dents. Il osait à peine imaginer la douleur qu’endurait son frère. Mais rien ne se passait. Il n’arrivait ni à établir un contact, ni à voyager vers son frère, ni à le ramener à eux. Arthur aurait peut-être réussi mais lui… Et Arthur était mort… Bordel de merde. Il se mordit les lèvres pour étouffer un cri d’impuissance.

Un nouveau hurlement d’Adam et ce dernier se cambra sur le lit. Son t-shirt se teinta de sang.

— Oh mon dieu ! Ils sont en train de le tuer ! ILS SONT EN TRAIN DE LE TUER ! ILS LUI FONT LA MÊME CHOSE QU’À ARTHUR !!!

Milern affirma sa poigne sur Emma pour qu’elle ne se jette pas sur Adam qui devait déjà bien trop souffrir.

— Le t-shirt ! Découpez son t-shirt ! Jake ! Maintenant ! Pas dans dix ans !!!

Les cris d’Adam étaient incessants, il se tordait de douleur alors que la tache s’élargissait. Jake avait les mains tremblantes. Il n’osait plus toucher son frère, pensant que quelque part, il y était pour quelque chose.

— JAKE ! LES CISEAUX ! DANS LE TIROIR DE LA TABLE DE NUIT ! 

Jake réagit au ton impérieux de Milern, il se précipita vers la table de nuit et posa sa main sur le bouton du tiroir pour être immédiatement projeté dans une vision de son frère avec Sarah. NON ! Ce n’était pas le moment !!! Il se mit à quatre pattes pour retrouver ses gants, n’en trouva qu’un seul, l’enfila, ouvrit le tiroir et s’empara de la paire de ciseaux.

— Milern, aidez-moi ! Tenez le t-shirt pendant que je le découpe !

Milern abandonna Emma qui pleurait hystériquement pour venir tenir le t-shirt tandis que Jake tailla dans l’étoffe jusqu’au cou. Adam se tordait toujours de douleur, ses cordes vocales enrouées, reprenant difficilement son souffle et c’est là qu’ils le virent…

La mâchoire de Jake tomba, Milern posa une main sur sa bouche et Emma ouvrit de grands yeux d’horreur, les larmes taries par l’énormité de ce qui se passait sous leurs yeux.

— Oh putain !!!

Comme gravées par une main invisible, des lettres taillées dans la chair apparurent, l’une après l’autre, profondes, sanguinolentes. Ils pouvaient déjà percevoir les trois premières lettres JAK… C’était un message. Un message morbide et cruel et tous savaient qu’ils ne pourraient rien faire tant que l’auteur du message ne l’aurait pas délivré en totalité. Adam hurlait toujours mais faiblissait. Ils ne pouvaient espérer qu’une chose. Qu’il perde connaissance et qu’on lui épargne la souffrance du reste du message. Mais il n’en fut rien. Emma rassembla ses forces et s’installa près de lui.

— Je suis là, mon amour… Je suis là… Je suis avec toi… 

Elle posa sa main dans la sienne, il la saisit en tremblant comme si elle avait été la seule à pouvoir le joindre au cours du temps. Elle baisa ses larmes tandis que le message finit de s’inscrire. Puis ce fut terminé. Il tremblait de tout son corps et Emma ne cessa pas sa litanie. Milern et Jake reculèrent d’un pas devant le message. Jake sentit la nausée l’envahir. Le message l’accusait. Il était responsable de l’épreuve qu’on venait d’imposer à son frère. Il ne put aller jusqu’à la salle de bains, et se retourna pour vomir. Milern se tint immobile sentant le sol s’enfoncer sous son poids pour l’engloutir. Sur le torse d’Adam, gravé en lettres de sang se trouvait ce message :

JAKE

TU ES

UN HOMME

MORT

Chapitre XXV

— Prenez les chiens et ratissez les bois, ils ne peuvent pas avoir quitté la propriété, ils auraient forcément déclenché les systèmes d’alarme. Et surtout pas de vagues tant que les derniers invités ne sont pas repartis, c’est bien compris ? Enfin, ceux qui ne participeront pas à la cérémonie ce soir, bien entendu… 

Edward Farmhill essayait de donner le change depuis plus d’une heure. Il avait mobilisé les membres de sa sécurité et ceux d’Ambre. Il leur avait fait fouiller tous les bâtiments. Quand ils avaient fait chou blanc, il avait alors été temps de les envoyer plus loin. Il serait ainsi libre d’aider Simon et Elizabeth à rejoindre le relais de chasse par les souterrains, aider Kim et Jim à s’échapper par le même chemin et leur prêter un de ses petits bolides pour qu’ils déguerpissent avant que qui que ce soit ne se doute de quelque chose. Il n’avait pas encore décidé s’il partirait avec eux ou s’il resterait ici à affronter le courroux d’Ambre, leur donnant encore un peu plus d’avance en la retenant…

Il s’approcha de la grande baie centrale qui surplombait le rond-point et la fontaine à l’entrée de la bâtisse. Dehors, c’était la valse des domestiques portant un nombre extravagant de valises pour une seule nuit, des voitures de sport de tout calibre et de ses amis accrochés à leur téléphone en gesticulant dans tous les sens pour se donner de l’importance. Seuls quelques-uns avaient été invités à rester une nuit de plus, les habitués, ses amis issus de bonnes familles, des copains d’enfance pour la plupart ou des potes de fac. Ils avaient fait les quatre cents coups ensemble, recherché toujours le grand frisson, repoussé les limites, flirté avec l’illégalité. Et bien vite basculé dans les filets de Morgane… Enfin Ambre… Il ne savait plus comment elle voulait qu’il l’appelle… Cette diablesse qui l’avait tant fasciné, lui avait tout donné et tout repris. Les orgies, les films pornos, les accès exclusifs à la cérémonie sur internet à de riches pervers qui n’hésitaient pas à casquer en une soirée l’équivalent du PNB annuel de plusieurs pays africains pour voir les filles faire des trucs avilissants, il avait trouvé ça très drôle, il avait même pris son pied avec ces pauvres filles du projet Cinderella. Après tout, qu’est-ce qu’elles espéraient ? Lui voler un bout de son ciel bleu ? Chacun à sa place, chacun son destin et chacun sa merde. Lui, en tout cas, avait décidé d’en profiter au maximum… Jusqu’à Kim… Son cœur se serra. Il se mordit les lèvres et serra les poings.

— Edward ?... Edward, mon chou, je suis très peinée… 

Edward soupira et ferma les yeux, comme si ce simple geste allait la faire disparaître. Mais son vœu ne fut pas exaucé. Il sentit ses bras se glisser en dessous des siens, lui enserrer la taille par-derrière et elle vint se coller contre lui dans une intimité qu’il ne désirait aucunement.

— Becky…

— Rebecca, Edward ? Pourquoi est-ce que tu insistes tant à utiliser ce diminutif puéril ? Nous ne sommes plus des enfants. 

Peut-être parce qu’il la connaissait depuis l’époque où on lui faisait des nattes et qu’elle se trimbalait avec des petites robes de princesse. Peut-être parce qu’il l’avait toujours appelée ainsi et n’avait aucune envie de changer. Peut-être parce qu’il savait à quel point ça l’agaçait et que ça lui procurait un plaisir fou de la faire enrager. Il repoussa ses bras mais elle en profita pour faire le tour et se lova tout contre lui, déposant de petits baisers pressants le long de sa mâchoire et de son cou.

— Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas rester cette fois, Edward… S’il te plaît…

— C’est une fête très privée.

— Tellement privée que tu préfères garder ces morues du projet plutôt que moi ?

— Oui.

— Il fut un temps où nous étions inséparables toi et moi.

— Les choses changent.

— Et elles peuvent changer encore, Ned… Toi et moi, nous n’avons jamais été aussi proches que ces derniers jours…

— Becky…

— Et si je t’embrassais jusqu’à ce que tu m’appelles enfin Rebecca ?

— Rebecca !!! 

Il brisa le contact et s’éloigna de quelques pas.

— C’est Kim, c’est ça ? Encore et toujours Kim ? Kim pour qui tu m’as laissée tomber ? Kim, cette grande impératrice froide qui n’a pas hésité à partir dans cette chambre avec ce type ? Comment peux-tu encore tenir à elle ? Comment peux-tu encore être blessé ?... Jamais je ne te ferai du mal, moi, Edward… Tu le sais bien… Laisse-moi rester…

— Mais voilà qui est une excellente idée, Edward… 

Edward sursauta. Morgane l’avait surpris comme bien des fois, mais cette fois, ce qu’il lut dans son regard était inacceptable.

— Non…

— Mais enfin, Edward ? Pourquoi être cruel envers ta bonne amie Rebecca ? C’est une bien belle jeune femme, élégante, raffinée. Je suis persuadée qu’elle pourrait être la perle de la soirée…

— Ambre, vous ne pouvez pas me demander ça !

— Allons, allons Edward. Je ne te savais pas aussi désagréable.

— Elle ne fait pas partie du projet ! Rebecca est une fille de bonne famille ! Une amie de toujours !

— Nous avons même été plus qu’amis pendant un temps, madame Kavinsky, mais il semble qu’Edward cherche à oublier cette époque.

— Voyez-vous cela… 

Edward fut littéralement terrifié par cette intonation chantante et ce regard cruel du serpent prêt à s’abattre sur sa proie.

— Ambre… S’il vous plaît…

— Suffit, Edward ! Mademoiselle, puisque l’hôte de ce domaine est trop grossier pour vous inviter, c’est moi qui vous invite. Et vous serez mon invitée d’honneur. Retournez vous reposer dans votre chambre et faites-vous belle pour une soirée de gala. Les autres filles face à vous seront inexistantes, je vous le garantis. 

Si Becky n’avait pas été retenue par l’envie de montrer ses bonnes manières, elle aurait pu sauter au cou d’Ambre, tellement elle jubilait. Ce soir serait le soir où elle renouerait avec Edward, elle en était persuadée, et cette fois, elle ne le laisserait plus lui échapper.

— Merci, vraiment merci, docteur Kavinsky. J’ai toujours été admirative de vos travaux, vous ne savez pas ce que ça signifie pour moi.

— Mais si, mais si, voyons, mon petit. Maintenant filez. Vous avez besoin de vous reposer et Edward et moi avons quelques préparatifs à finaliser. 

Après un dernier regard pour Edward, Becky quitta la pièce avec un large sourire et la démarche victorieuse, tout en refrénant l’envie de sautiller et courir jusqu’à sa chambre pour donner l’ordre aux domestiques d’arrêter de ranger ses affaires et au contraire, préparer pour elle une de ses plus belles robes. Elle avait à peine fermé la porte derrière elle qu’Edward fondit sur Morgane.

— Mais vous avez perdu la raison ?!!

— Parle-moi autrement, tu veux ?

— Mais vous savez qui elle est ? Becky Graves ! Rebecca Graves !!! De Graves & Mason !!! La grande banque d’affaires !!! Une des premières fortunes d’Angleterre !!!

— Je sais qui elle est, je sais même qui est son père. Un homme caractériel, soit dit en passant.

— Mais si vous l’invitez à participer à la cérémonie, vous savez ce qui se passera ?!

— Il se passera quoi à ton avis, mon cher petit ?! Après cette soirée, rien ne nous résistera, ni toi, ni les Graves & Mason, ni cette usurpatrice de Reine d’Angleterre !!! Quand les prêtresses et Emma ne seront plus qu’un souvenir, il n’y aura pas un être, pas un seul sur cette terre qui sera en mesure de s’opposer à moi et à mon fils ! Tu as peur de représailles ? Mais cet idiot sera trop heureux de me baiser les pieds après ce soir. Et cette idiote sera aux anges d’avoir été un instant choisie pour participer à cet instant historique… Peut-être que je te laisserai l’épouser. Peut-être même que je te laisserai la tringler ce soir devant les caméras… Tu aimerais ça, hein ? Avoue que ça t’excite !

— Vous avez déjà Shirley, Debbie, Mary, Anna, Elizabeth et Kim ! Six candidates ! On avait dit juste six candidates !

— Et si je l’échangeais contre Kim ?

Edward retint son souffle bien trop longtemps pour ne pas trahir ses sentiments. Il aurait pu envisager l’échange. Ses joues s’empourprèrent de honte. Il avait presque cédé à cette proposition faustienne. Morgane éclata de rire.

— Tu étais prêt à dire oui ! Tu étais prêt à sacrifier Rebecca pour Kim ?!!! Quel gentleman tu fais Edward ! Tout ce qu’il y a de plus médiocre chez un homme !!! Je te rassure, je ne te laisserai pas la possibilité de faire cet échange. C’est une prêtresse. Elle doit mourir ce soir… Et puis tu n’as toujours pas mis la main sur Elizabeth et tu as plutôt intérêt à la retrouver vite… Sans compter que nous n’avons plus Shirley.

— Nous n’avons plus Shirley ? Comment ça nous n’avons plus Shirley ?!

— J’ai eu… Un petit accident… J’ai eu besoin de sang frais… 

Edward ouvrit de grands yeux horrifiés. Shirley n’aurait pas dû mourir ce soir. Elle n’était pas une prêtresse. Elle aurait certes retrouvé sa triste condition en sortant de la cérémonie… mais mourir ?... Edward retint la bile qui lui remonta dans la gorge.

— Vous êtes le diable en personne !!!

— Allons, allons, tout de suite les grands mots… Je ne suis pas le diable… Le diable n’est qu’un amateur… Et tu as plutôt intérêt à ce que tout ce soir se passe sans accroc… 

Elle soutint son regard pour appuyer ses paroles. Edward se sentit rapetisser de peur. Et si elle était capable de lire dans ses pensées ? Si elle était capable de lire dans son âme ? Mais elle éclata de rire et le laissa seul, pétrifié de terreur, tremblant comme une feuille, désorienté. Que pouvait-il faire ? Que devait-il faire ? S’il sauvait Kim, il ne pourrait pas sauver Becky en même temps. Sauver l’une signifiait abandonner l’autre. Morgane savait très bien ce qu’elle faisait… Bon sang !

Il regarda une dernière fois par la fenêtre. Les derniers invités s’éloignaient, les voitures se faisaient plus rares. Les extras ne tarderaient pas à partir, son personnel se chargeait de tout comme d’habitude… Et le visage de Kim se refléta dans la vitre… Il ferma les yeux pour y échapper mais l’image était dans sa tête. Pour une fois dans sa vie, il se rendait compte qu’il aimait une autre personne bien plus que lui-même. Ce constat attisa sa résolution. Il ferait comme prévu et il resterait pour épargner à Becky l’humiliation et la destruction de son estime de soi. Elle avait beau être la créature la plus agaçante qu’il connaissait, elle avait été aussi une compagne fidèle et une amie de toujours. Il lui devait bien ça.

Ce dernier constat le poussa à l’action. Première chose, trouver des vêtements pour Kim et le flic. Il devait avoir ce qu’il fallait parmi les vêtements rassemblés par les domestiques. C’était affolant le nombre de vêtements abandonnés par leurs propriétaires lors de ces soirées privées. Il passa rapidement par sa chambre, fouilla dans son dressing et trouva un sac de toile noire. Parfait. Puis il descendit à la lingerie. Personne ne fit attention à lui. Il y avait les machines à lancer, le reste du linge à étendre et repasser, tout ranger de manière impeccable pour ne pas s’attirer les foudres de monsieur Farmhill père. Edward fouilla dans les bacs et trouva deux paires de jeans et des t-shirts. Ça serait certainement un peu large mais il valait mieux des vêtements trop larges que rien du tout. Il les fourra dans son sac et se dirigea vers la bibliothèque. Il s’arrêta soudain. La voiture… Ils étaient forcément arrivés en voiture… Il retourna auprès du tableau des clés du voiturier. En effet, il restait quelques trousseaux. Il repéra facilement la voiture de marque bien moins prestigieuse que les autres et s’empara des clés. Il sortit et se dirigea vers le garage où étaient garées toutes les voitures des invités. Le gravier crissa sous ses pieds. Il jeta des regards inquiets, espérant qu’on ne repère pas son manège. La voiture était bien là, presque seule au milieu du grand garage collectif. Il actionna le bip, entendit le claquement caractéristique et ouvrit la portière du conducteur. Il s’installa sur le siège et commença à fouiller. Son intuition fut vite récompensée. Dans la boîte à gant, il trouva les cartes et badges des deux policiers. Ils n’avaient pas pris le risque de les emporter sur eux, c’était logique. Il trouva également leurs armes. Ça, c’était un atout indéniable. Il fourra le tout dans le sac. Il trouva enfin un appareil photo numérique. Cédant à la curiosité, il l’alluma et regarda les photos… Merde, Elizabeth avait là assez de preuves pour le faire tomber. Il espérait juste qu’elle lui serait reconnaissante et qu’elle ne les utiliserait pas… Ou peut-être devait-il les effacer maintenant ?... Elle en avait certainement une copie… Il continua et tomba sur les photos de Lucy… La petite Lucy Granger… Il se souvenait de son rire cristallin. Une jeune fille pleine de vie, qui croyait dur comme fer à leurs promesses du projet Cinderella. La jeune fille trop maquillée sur la photo au sourire désabusé… C’était leur création à eux… C’était leur faute… Et elle avait fini dans la Tamise… Tout ça parce qu’ils s’étaient trompés de sœur… Edward éteignit l’appareil rageusement et le rangea dans la boîte à gants. C’était la dernière fois qu’il participait à cette atrocité. Son égoïsme et son détachement de tout ce qui n’était pas de son monde avaient déjà causé bien trop de dégâts. Il était resté trop longtemps sous l’emprise de Morgane et aujourd’hui, savoir Kim en danger lui avait ouvert les yeux. Il mit le contact et déplaça la voiture. Il roula au pas jusqu’à l’entrée. Il devrait faire vite, avant que les domestiques ne se demandent ce que cette voiture, qui dénotait avec l’esthétique du paysage, faisait si près de l’entrée majestueuse de la bâtisse. Il actionna le système de fermeture et fourra les clés dans le sac. Au moins, le personnel n’aurait pas la possibilité de la déplacer au cas où il leur en viendrait l’idée. Il lança le sac par-dessus son épaule.

Il était temps de passer à l’action.

Il grimpa les trois marches de l’entrée d’un bond, se dirigea vers la grande bibliothèque et ferma à clé derrière lui. Puis il se tourna vers le passage secret, actionna le mécanisme et tira le pan pour dévoiler les escaliers. Il tira la cloison derrière lui par la poignée intérieure. Si un curieux regardait par la fenêtre, il ne devait se douter de rien. Il descendit les quelques marches d’un pas énergique. À chaque fois qu’il descendait là, il se souvenait de la bonne odeur du tabac de son grand-père, comme s’il était toujours à ses côtés dans ce lieu. Encore quelques marches et enfin retrouver… Personne ?

— Simon ?… Elizabeth ?

On bougea derrière les fauteuils. Deux têtes apparurent derrière le dossier.

— Edward ? On s’est cachés là de peur que ce soit quelqu’un d’autre… Il est déjà l’heure ? 

Edward fronça les sourcils devant leurs têtes échevelées.

— Oui… Oui, j’ai un sac avec des vêtements, vos badges, vos armes et les clés de votre voiture que j’ai garée devant la porte du pavillon. Si nous faisons vite, nous pourrons utiliser l’effet de surprise à notre avantage et vous pouvez être bien loin avant qu’elle ne s’en rende compte.

— Et la laisser continuer la cérémonie ?

— La cérémonie, elle s’en moque, ce qu’elle veut, ce sont les deux dernières prêtresses d’Avalon et une fois qu’elle comprendra qu’elles lui ont filé sous le nez, les autres n’auront pas beaucoup d’importance. 

Edward ouvrit le sac et tendit sa plaque et son arme à Simon, il s’empara de la seconde arme.

— Et moi ? 

Edward leva des yeux d’incompréhension vers Elizabeth. Une arme ? Pour une fille ? Il laissa échapper un petit rire nerveux mais Elizabeth lui prit l’arme des mains.

— Moi je prends le pistolet, toi tu nous montres le chemin. 

Edward regarda vers Simon pour lui demander du soutien mais abandonna quand il se rendit compte que le policier n’y voyait aucun inconvénient. OK, pas de soucis, au moins, il pourrait toujours dire qu’il avait été contraint par la force des armes et gagner ainsi un peu de temps.

— OK, suivez-moi… 

Il déplaça quelques objets de ce fourre-tout poussiéreux et actionna un nouveau mécanisme sur la paroi du fond de cette pièce. Il se retourna une dernière fois avant de pénétrer dans le tunnel obscur.

— Ce tunnel mène jusqu’à un niveau inférieur du relais de chasse, le niveau moins un où se trouvent justement les quatre studios d’enregistrement. Je parie que c’est là qu’elle les y a fait enfermés. Les studios sont sécurisés, à l’épreuve de la force et des cris au cas où les jeunes filles auraient l’idée de se rebeller… 

Son regard croisa celui d’Elizabeth et il se racla la gorge.

— Il y a également deux loges, une pour les candidates et une pour les… les partenaires… 

Elizabeth serra nerveusement la crosse de l’arme. C’était vraiment une très mauvaise idée de la lui laisser…

— Et il y a la régie vidéo et codage informatique. À cette heure-ci, ils sont déjà certainement en train de faire les derniers réglages, multiplier les adresses IP afin de perdre ceux qui chercheraient à retrouver notre localisation, comme la police par exemple… Enfin, tout ça pour vous dire qu’ils vont faire des essais son et lumière dans les studios et que si Jim et Kim s’y trouvent, nous serons très vite repérés. Notre fenêtre d’action sera très courte, il faudra vite se réengouffrer dans le souterrain, sortir de la bibliothèque et voler jusqu’à la voiture que j’ai garée devant l’entrée… J’allais oublier de vous donner les clés. 

Il fouilla dans le sac et pâlit.

— Les clés… Merde, les clés !!! 

Il retourna sur ses pas et chercha frénétiquement. Sans les clés, ils étaient perdus. Il les vit sur le sol, là où il avait ouvert le sac pour rendre son badge à Simon et les armes. Il se précipita dessus et les serra contre lui avec soulagement. Son cœur ne tiendrait pas jusqu’à l’issue de cette soirée. Le souffle court et le front humide, il revint vers Simon pour les lui donner.

— Les voilà… Ce que je peux être tête en l’air parfois !

Simon et Elizabeth échangèrent un regard inquiet. Si leur salut dépendait uniquement d’Edward, alors ils étaient mal barrés.

— Enfin voilà. Une fois tous réunis, vous filez, vous ne vous occupez pas de moi, je resterai sur place pour vous faire gagner un peu de temps…

— Edward, vous n’avez pas à faire ça…

— Je ne fais ça pour aucun d’entre vous… Je le fais pour Kim… Je veux qu’elle bénéficie d’un programme de protection des témoins, qu’elle puisse avoir une nouvelle identité, la possibilité d’une nouvelle vie… ailleurs…

— Toujours plus que ce que tu as laissé à ma sœur, connard… 

Elizabeth n’avait plus à jouer de rôle pour tirer les vers du nez d’Edward. Les masques étaient tombés et sa colère enflait en sa présence. Simon serra sa main pour la freiner.

— Sortons Jim et Kim de là. Nous verrons plus tard ce que nous déciderons…

— Ne crois surtout pas que ton sacrifice, ta décision de rester en arrière pour nous assurer la fuite, achètera mon pardon… 

Edward sourit avec peine.

— Je ne cherche pas ton pardon,… Il y a bien trop longtemps que j’ai vendu mon âme au diable… 

Puis il leur tourna le dos et s’engouffra dans le couloir sombre.

Le sol était parfaitement lisse et stable. Sans avoir peur des obstacles, ils avancèrent assez rapidement dans le noir en longeant la paroi. Jusqu’à une nouvelle porte dérobée.

Edward hésita un instant. Dès qu’il pousserait cette porte, tout s’accélérerait. Il se mordit les lèvres, écouta les respirations saccadées des autres, trahissant leur propre stress.

— Prêts ?...

— … Prêt.

— Oui, allons-y… 

Il poussa la porte, s’attendant à entendre les sirènes d’alarme mais la chance était avec eux. La porte dérobée avait bien été cachée par son grand-père et n’avait pas été répertoriée. Il passa la tête. Ils étaient dans un couloir vide. Edward s’était vite repéré, il savait où il était. Il fit sortir Elizabeth et Simon et repoussa la cloison.

— C’est par là… 

Il leva les yeux. Des caméras. Pourvu que les gardes soient trop affairés pour y prêter attention. En tout cas, ils ne connaissaient pas les deux autres et voir Edward passer en premier ne les inquiéterait pas plus que cela.

— Cachez vos armes et faites comme si vous aviez l’habitude de vous promener ici. 

Mais au détour d’un couloir, ils s’immobilisèrent. Deux jeunes hommes vêtus de costumes sur mesure apparurent. Edward repoussa Elizabeth sur le côté et tenta de cacher Simon autant que faire se peut.

— Edward, mon pote ! Où te cachais-tu ?! Les répétitions ont commencé !

— Oui… Je… J’arrive, juste une petite histoire à régler…

— Tu savais que Bertie avait fait un coma éthylique ? Il va falloir le remplacer. Si tu veux, je m’occupe de deux filles, j’ai une forme du tonnerre… Hello, jolie demoiselle. C’est une candidate ? 

L’homme glissa un regard équivoque tout le long des courbes d’Elizabeth. Elle recula machinalement.

— … Heu… Oui, oui, c’est ça… Elizabeth est une concurrente…

— Elle est un peu plus âgée que la moyenne… Mais d’un autre côté, elle n’en aura que plus d’expérience… Je peux me porter volontaire…

— Je suis là pour remplacer Bertie, les gars. Je me chargerai d’Elizabeth… 

Tous se retournèrent vers Simon qui venait de les surprendre. Il affichait le même sourire dédaigneux que les deux autres et cligna de l’œil en signe de connivence. Les deux autres explosèrent de rire et tapèrent sur l’épaule de Simon.

— Tu ne vas pas t’ennuyer, mon cochon ! Ahahaha ! Mais vous feriez mieux de vous dépêcher pour aller vous préparer. Il ne faudrait pas rater la première… 

Il sourit à Elizabeth.

— … danse. 

Et ils repartirent dans un rire graveleux en s’éloignant d’eux sans un dernier regard.

— Laissez-moi leur couper les couilles… 

Elizabeth, les dents serrées de fureur, semblait prête à bondir à leur suite. Simon s’interposa et l’obligea à lever les yeux vers lui.

— Chaque chose en son temps, ma douce.

— Je ne suis pas ta douce… Bon, on y va ou on prend racine ?! 

Elle le repoussa sans ménagement et pressa Edward de leur montrer le chemin.

Edward expira l’air qu’il avait gardé prisonnier pendant cette rencontre et repassa devant.

Les couloirs étaient très lumineux, recouverts de moquette au sol et aux murs, étouffant naturellement le moindre bruit. Edward s’arrêta devant une porte surmontée d’un voyant rouge éteint. Il y en avait quatre le long de ce couloir.

— Voici les studios. Quatre épreuves. Quatre studios. Trois épreuves éliminatoires et une finale où les candidates passent une par une avant d’être menées à une salle en sous-sol pour attendre les votes et les délibérations. La gagnante est directement menée au troisième sous-sol où seuls Morgane et ses hommes sont autorisés… Les gagnantes ne quittent jamais ce sous-sol… 

Edward évita de croiser le regard d’Elizabeth. Il savait bien ce qu’elle pensait. Était-il mieux de quitter ces lieux complètement démolie ou ne pas les quitter du tout ?

Il s’éclaircit la gorge et résista à la tentation de lever les yeux vers les caméras de surveillance. Ne pas éveiller les soupçons, avoir l’air naturel… Il poussa la première porte.

Le studio principal. Edward faillit refermer la porte par réflexe. Il n’était pas vide, il était rempli de techniciens au son et à la lumière. Ils tournèrent tous la tête vers lui et le saluèrent avec le sourire. Edward leur rendit leur salut avec des genoux tremblants et referma la porte.

— Ils ne sont pas là… 

Si le stress augmentait, il finirait par se pisser dessus. Il passa à la seconde porte. Le second studio était celui du strip-tease. Une estrade centrale illuminée, une barre chromée, et des sièges pour les tentateurs afin de détendre la jeune fille en lui passant champagne et autres drogues et si elle se révélait trop timide, la pousser à en dévoiler toujours plus. Devant eux, un immense miroir et au pied du miroir, un drap… Le drap de Kim, mais elle, elle n’était plus là. Merde !!!

Edward se précipita vers le drap qu’il saisit et tourna sur lui-même. Elle avait été là. Où pouvaient-ils l’avoir emmenée ? Simon et Elizabeth pénétrèrent à sa suite, craignant d’être trop visibles dans le couloir.

— C’est le drap de Kim ?

— Oui ! Elle était là !!... L’observatoire… L’observatoire, il est juste derrière… 

Il repéra une porte sur la gauche qui était ouverte et qui donnait sur un petit couloir technique. Une seconde porte était ouverte au milieu et ils s’y engouffrèrent tous les trois… Personne. Elizabeth porta un regard assassin sur le miroir sans tain.

— Bande de pervers… On devrait rétablir la peine de mort rien que pour vous ! Bande de connards !

Mais ce qui attira l’attention de Simon, ce ne fut pas le miroir en lui-même mais le sang à peine séché sur la grande vitre.

— Si Kim était dans le studio, Jim était ici…

— Tu crois qu’ils l’ont battu ?

— Non je crois surtout qu’il n’a pas aimé ce qu’il a vu de l’autre côté de la vitre… 

Leurs regards se posèrent sur le drap de Kim… Non… Ils ne pouvaient pas… Ils ne pouvaient pas avoir fait du mal à Kim… Pas encore… C’était trop tôt !!!

— Edward… S’ils ne sont pas là, où sont-ils ?

Mais Edward restait focalisé sur le drap, les joues empourprées, la lèvre tremblante.

— Edward… Edward !!! 

Elizabeth n’attendit pas que Simon monte encore le ton, elle se posta devant Edward et lui assena une bonne paire de gifles, aller et retour. Edward porta la main à sa joue et cligna des yeux. Puis sembla avoir une révélation.

— Les geôles…

— Les geôles ?

— Oui, enfin on les appelle comme ça pour blaguer mais quand une fille pète les plombs en cours de route, c’est comme une salle médicalisée où il y a un cabinet capitonné. Comme ça, elle peut piquer sa crise et ensuite, on n’a plus qu’à lui filer un bon calmant, un raccord maquillage et toilette pour celles qui se pissent dessus de peur et elle est prête pour retourner sur scène… On en a autant que de candidates… 

Même Simon fut choqué d’autant de cynisme.

— Tu es sûr qu’on ne devrait pas vérifier les autres studios ?

— On peut le faire en passant mais je ne vois pas pourquoi ils les auraient enlevés de là pour les mettre à côté.

— Ne perdons pas de temps, allons-y ! 

Ils retraversèrent le studio, retournèrent dans le couloir et Simon ouvrit les portes des deux autres studios, il désirait plus que tout épargner cette vision à Elizabeth. Ils étaient beaucoup plus petits, les candidates devaient passer l’une après l’autre. Le troisième studio ressemblait au plateau de tournage d’un film érotique, un lit central, des coussins par milliers, une moquette épaisse et des fleurs partout. Sur une table au fond de la pièce, des aliments et divers accessoires. On comprenait que les exigences montaient d’un cran mais qu’on cherchait à rassurer les candidates. Ce n’était qu’une étape dans leur grande carrière d’actrice, bien sûr… Oui, bien sûr, une étape, car il y avait toujours le studio 4… Simon resta sans voix et figé en découvrant le dernier studio. Une vision infernale de chaînes, de lanières en cuir et d’appareils, de tréteaux permettant de multiples pénétrations. Des lumières stroboscopiques, une musique agressive. Elizabeth tenta de jeter un œil, il la repoussa avec violence.

— C’est pas pour toi, tu ne devrais pas voir ça…

— C’était ma sœur, tu comprends ?!... J’ai besoin de voir… 

Elle le poussa. Il résista. Elle insista en soutenant son regard. Il capitula. Et tandis qu’elle entrait dans le studio, Edward piétinait nerveusement dans le couloir, se disant qu’ils perdaient bien trop de temps à son goût.

Ils entendirent les sanglots d’Elizabeth. C’était une chose de fantasmer sur le bondage entre adultes consentants. C’en était une autre d’imaginer le viol de jeunes filles dans des conditions pareilles d’humiliation et de douleur.

— Simon… Il faut y aller…

— Une minute, tu veux, c’était sa petite sœur.

— Si on n’y va pas maintenant, elle ira bien vite la rejoindre, plus vite que tu ne le penses. 

Simon comprit. Il entra dans le studio et tira Elizabeth de sa contemplation cauchemardesque.

— Il faut partir d’ici, Liz… 

Elle ferma les yeux, hocha la tête, sécha ses larmes et le suivit avec une nouvelle détermination. Edward bondit vers la fin du couloir, se laissant gagner par une nervosité croissante et descendit quelques marches, tourna à droite, puis encore à droite avant de s’immobiliser à nouveau. Un des médecins engagés venait vers eux.

— Monsieur Farmhill ? Que faites-vous ici ? 

Edward resta sans voix. Simon reprit les devants.

— La petite nous fait une petite crise d’hystérie, un petit séjour dans le caisson devrait lui faire du bien…

— Vous voulez que je lui administre un calmant ?

— Non, je crois qu’elle nous fait justement une crise de paranoïa à cause d’un mauvais trip. Lui filer un calmant maintenant la mettrait HS pour l’émission et personne ne voudrait ça, n’est-ce pas, Edward ?

— Heu… Oui… Oui, bien sûr… Bien sûr…

— Très bien, allez-y mais évitez les caissons 4 et 5. Ils sont occupés.

— Wow, il y a du monde de nerveux ce soir !

— M’en parlez pas, je crois que je vais avoir du boulot ! J’ai dû calmer le type, j’ai cru qu’il allait défoncer les quatre gars qui le tenaient. 

Et le médecin s’éloigna en ricanant. Simon retint à nouveau Elizabeth de sortir son arme.

— Co… Comment tu sais tout ça à propos du trip et des calmants ?

— Facile, monsieur Farmhill, je ne suis qu’un simple agent, alors les mecs bourrés et les mauvais trips c’est mon lot tous les week-ends… En attendant, un petit peu de bluff et nous savons où on les a enfermés. Passe devant, dépêche-toi. 

Edward obéit et ils arrivèrent dans un nouveau couloir plus sombre celui-là. Ils passèrent les premières portes et s’arrêtèrent devant la 4e. Edward poussa la porte. Personne dans l’unité médicalisée. Tant mieux, il ne devait y avoir que ce médecin de garde. Au fond, une sorte de boîte cubique d’un mètre cinquante de côté et une porte munie d’une roue comme pour un coffre-fort. Des tuyaux entraient et sortaient de toute part. Une petite boîte portative de torture et de manipulation mentale. Morgane ne reculait devant rien pour arriver à ses fins.

Simon tourna la roue et ouvrit la porte qui émit une sorte de bruit de succion. Il soupira de soulagement, Jim s’y trouvait bien, complètement recroquevillé, le regard vide, la bave coulant sur son menton, il tremblait, la couverture tombée à ses pieds.

— Merde, mec, dans quel état ils t’ont mis !!! 

Simon se plia en deux pour extraire Jim de sa boîte. Mais il était comme un poids mort, impossible à déloger seul.

— Farmhill ! Donne-moi un coup de main !

— Kim est certainement dans la salle d’à côté…

— On ira après ! Aide-moi !!

— Aide-le, Edward… Je m’occupe de Kim. 

Elizabeth plongea dans le sac et prit les vêtements de femme. Les deux hommes purent se concentrer sur Jim. Ils le glissèrent à l’extérieur. Impossible de le mettre debout. Ça allait être coton de le sortir par les souterrains.

— Putain, c’est quoi le cocktail qu’ils lui ont filé ? Il faut le faire vomir, aide-moi à le tourner sur le côté.

— Ne compte pas sur moi pour mettre mes doigts dans sa bouche.

— Ça ne m’étonne pas de toi, j’imagine que tu as un larbin pour ça aussi quand ça t’arrive ? 

Simon ouvrit la bouche de Jim et y inséra deux doigts profondément. Jim fut soulevé de haut-le-cœur et il vomit enfin. Simon recula juste à temps. Quand Jim se calma, il l’aida à se redresser. Ils le conduisirent jusqu’à la table d’examen.

— Mec, il va falloir passer ces vêtements. Tu m’entends ? Jim ? Jim ? J’ai ton attention là ? 

Jim hocha la tête, encore dans le vague. Elizabeth rentra à cet instant, suivie de Kim qui avait encore les yeux rouges. Edward fit un pas vers elle mais s’arrêta quand elle recula.

— Kim, c’est grâce à lui que nous sommes là… Et c’est grâce à lui que nous nous sortirons de là… Liz, si Kim va bien, vient nous aider à tenir Jim, qu’on finisse de lui passer ses vêtements. 

Edward revint soutenir Jim tandis que Simon lui passait le jean et qu’Elizabeth lui passait le t-shirt. Il s’approcha d’elle pour lui chuchoter.

— Elle va bien ? Ils ne lui ont rien fait ?

— Elle va aussi bien que possible depuis que vous lui avez gâché la vie mais si tu me demandes s’ils l’ont maltraitée aujourd’hui, il semble que ce ne soit pas encore le cas. 

Jim était prêt. Ils le relevèrent, il tangua dangereusement.

— Ça va aller ?

— … Ou… Oui, je crois… Je crois que je vais tenir…

— Appuie-toi sur mon épaule. On va essayer de faire vite… 

Et tous les cinq se dirigèrent vers la sortie, trop lentement au goût d’Edward.

En haut, dans la régie, Morgane entra pour voir où en étaient les derniers ajustements. Son regard se posa sur une des caméras de surveillance et ses yeux s’arrondirent de fureur.

— ARRÊTEZ-MOI CES IMBÉCILES !!! ILS NE DOIVENT PAS S’ÉCHAPPER !!! 

Les sirènes d’alarme s’enclenchèrent. Le groupe hâta le pas vers le souterrain.

— On va y arriver, on va y arriver ! 

Les pas des agents de sécurité se rapprochèrent et tandis qu’ils remontaient le couloir obscur, ils purent les entendre s’infiltrer par le même passage. La cachette du grand-père venait d’être définitivement compromise. Ils débarquèrent dans la cave et s’élancèrent dans l’escalier. La surface enfin. Ils claquèrent la paroi de la bibliothèque. Le temps que les gardes trouvent le mécanisme, ils avaient gagné de précieuses secondes. Ils se précipitèrent dans le hall.

— Edward ? 

Rebecca Graves se tenait dans le grand escalier, une robe magnifique, un port de reine mais un visage atterré.

— Sauve-toi, Becky !! Ne reste pas là !!! 

Ils accélérèrent encore le pas, soufflant sous le poids de Jim à traîner. La voiture. Ils y étaient presque !! Simon actionna le bip à distance. Ils installèrent Jim à l’arrière et Kim se glissa à côté de lui. Simon se tourna vers Edward.

— MONTE !! 

Déjà, des gardes arrivaient de toute part, armés jusqu’aux dents, Morgane derrière eux, la fureur lui donnant une aura encore plus immense.

— Allez-y ! Je reste ici ! Je la retiens !!!

— EDWARD ! FAIS PAS LE CON !!!

— BARREZ-VOUS !!! 

Il s’empara du revolver tenu par Elizabeth et la poussa sur le siège passager. Simon qui voyait leur chance de fuite s’amenuiser, ne discuta pas plus longtemps, il mit le contact et démarra sur les chapeaux de roues. Les gardes commencèrent à tirer sur la voiture. Edward répliqua, touchant les gardes les uns après les autres dans une rage inhumaine, qu’il s’agisse des hommes de Morgane ou des siens, il ne faisait plus aucune différence. Morgane s’avança avec la vitesse d’une démone, semblant insensible aux projectiles, elle fondit sur lui et l’attrapa par la gorge, d’un simple geste, elle lui brisa la nuque. Becky, qui avait assisté à la scène hurla elle aussi. Morgane, d’un simple revers de la main, la projeta dans la fontaine. Sa tête se brisa sur le béton. Derrière elle, un bruit de pneus qui crissent, puis explosent sous l’impact des balles. Perte de contrôle, la voiture qui décolle, se retourne et, finalement, s’immobilise dans un fossé au milieu des arbres. Morgane sourit. Leur tentative d’évasion avait avorté. S’ils étaient morts sur le coup, alors l’affaire était réglée et tant pis pour l’émission. S’il y avait des survivants, elle se ferait un plaisir de les faire souffrir comme personne n’avait jamais souffert.

— Allez voir s’il y a des survivants et ramenez-les dans le relais de chasse !!!

Morgane s’immobilisa soudainement comme si on l’avait poignardée dans le ventre. Non, elle n’allait pas perdre l’enfant maintenant ! Ce n’était pas possible !! Une seconde douleur… Et un grand froid cette fois. Puis un hurlement d’homme déchira le silence, la terre se mit à trembler sous ses pieds, elle manqua d’air. Seule une magie hors norme pouvait être à l’origine de ce phénomène. Un nouveau hurlement. Mon dieu ! Pas lui ! PAS LUI !!!

Morgane se précipita vers le relais avec la fureur décuplée d’une mère affolée.

— MORDRED !!! 

Chapitre XXVI

Assis sur le sol, contre le pied du lit, Jake n’arrivait pas à sortir de sa stupeur. Milern restait planté comme s’il avait été pétrifié. Emma serra le visage d’Adam contre sa joue, contre ses lèvres et caressait ses cheveux, sa seconde main emprisonnée dans la poigne souffrante d’Adam. Mais déjà elle sentait ses forces le quitter. Elle perdait le lien. Elle était en train de perdre Adam…

— Il faut faire quelque chose… 

Les hommes ne lui répondirent rien.

— Il faut faire quelque chose… Il est mourant… 

Que lui répondre ? La rassurer avec des mensonges ? Ils étaient tous si impuissants… Non, ils n’étaient pas tous impuissants…

— Monsieur Milern…

— Je suis désolée, ma douce, si tu savais à quel point… 

Le défaitisme dans sa voix mit Emma hors d’elle.

— Mais vous êtes Merlin, bordel de merde !!!

— Je l’étais, mais…

— NON ! Je ne veux plus entendre vos excuses !!! Vous fuyez vos responsabilités ! Vous pensez que vous êtes réduit à l’état d’observateur parce que vous le voulez bien !! Mais je sais que l’homme que vous étiez, le mage que vous étiez, n’est pas prisonnier à des milliers de kilomètres dans un chêne de la forêt de Brocéliande, il est là ! Il est là avec nous, dans votre cœur, dans votre tête !!! 

Elle se leva et fondit sur lui avec la témérité et la rage d’un coq de basse-cour face à un ours.

— Ramenez-le moi ! 

Milern détourna les yeux.

— Vous êtes un lâche, Merlin ! Montrez-moi que j’ai tort ! 

Il leva des yeux las vers elle, les bras ballants, il avait déjà tellement de fois échoué.

— Vous avez renoncé avant même d’essayer, Merlin. 

Elle le gifla.

— Battez-vous ! 

Elle le gifla encore. Il leva un bras pour se protéger. Elle le frappa avec le poing.

— Défendez-vous !!! Battez-vous !!! 

Milern recula. La voix d’Emma se fit de plus en plus impérieuse au fur et à mesure des coups. Elle sembla plus grande. Éberlué, Jake se redressa.

— Ressaisissez-vous, Merlin !!! Réveillez-vous, je vous l’ordonne !!! 

Les coups se firent plus forts, Milern recula encore. Emma semblait briller tout à coup de cette aura étrange. Pas celle dont ses ancêtres brillaient avant de disparaître, quelque chose de plus intense, de plus fort.

— REVENEZ, MERLIN ! C’EST VOTRE REINE QUI VOUS L’ORDONNE !!! 

Milern était à genoux, les bras repliés autour de sa tête de vieil homme pour se protéger. Emma le dominait de toute sa hauteur, elle apposa ses mains sur son crâne et il se mit à hurler de douleur. Jake sursauta et tenta de s’interposer.

— Emma ! Arrête ! Qu’est-ce que tu fais, tu vas le tuer !!! 

Elle le balaya d’un revers de la main qui l’envoya valser contre la commode comme s’il n’avait pas été plus lourd qu’un jouet pour enfant. Et Milern hurla et hurla encore mais Emma ne le libéra pas. Une lumière rouge se matérialisa autour de Milern, sous la forme de cordages qui lui enserraient la poitrine et lui liaient les bras.

— BATTEZ-VOUS, MERLIN, MON AMI !!! BATTEZ-VOUS POUR VOTRE REINE !! 

Milern hurla plus fort mais Jake le vit se débattre contre des liens de lumière restés invisibles jusque-là. Il enfla la poitrine, Jake vit les liens se fissurer.

— Ça marche ! Ça marche !! Continuez ! Continuez ! Vous allez y arriver !!!! 

La lumière brilla davantage mais Emma résista. Elle donnait toute son énergie pour aider le vieil homme à se libérer de ses entraves. Ils se mirent à hurler tous les deux et le souffle d’une explosion invisible les balaya tous quand les liens cédèrent. Jake, sonné, releva lentement la tête. Emma était également sur le sol, elle ne brillait plus et avait l’air désorientée.

Milern, par contre… Lui, se tenait debout. Il avait l’air plus grand, plus fort. Il donnait l’impression d’un homme qui se réveillait d’un trop long sommeil. Il n’était plus l’homme qu’ils connaissaient. Il n’était plus Milern, il était…

— … Merlin ? 

Merlin tendit une main vers Emma avec un sourire de tendresse.

— Oui, ma reine… Vous m’avez libéré de la malédiction qui pesait sur moi. 

Il l’aida à se relever et ils s’étreignirent.

— Vous m’avez tellement manqué, mon vieil ami…

— J’avoue m’être également manqué. Il est bon de se retrouver… Il est bon de vous retrouver… 

Jake resta sans voix. C’était une chose qu’un type vous annonce qu’il était Merlin. Et le voir en réalité en était une autre. Jake n’avait jamais rien vu de comparable. Il connaissait Milern depuis son enfance et pourtant, à cet instant même, il avait conscience du fait qu’il ne l’avait jamais vraiment connu. Cet homme-là était… Il n’y avait pas de mots pour traduire l’effet de terreur et de respect que Jake ressentait à cet instant précis. Quand il détourna les yeux d’Emma pour les poser sur lui, Jake eut l’impression d’être redevenu un petit enfant, fasciné par un dresseur de lions ou un pompier sortant d’un immeuble en flammes.

— Relève-toi, Jake. Je vais avoir besoin de toi pour veiller sur Emma pendant que je ramène ton frère…

— Je… Oui… Mais… Si… 

Idiot ! Reprends-toi, bon sang !!

— Je… Je dois y aller aussi… Le message m’était adressé à moi…

— Et risquer de te perdre toi aussi ? Ce message t’est adressé mais c’est de toute évidence pour t’attirer dans un piège… Si c’est Morgane qui nous attend de l’autre côté, il y a de grandes chances pour que personne n’en revienne. Je me suis peut-être retrouvé mais, après tant de siècles, je suis sacrément rouillé… Au cas où je ne reviendrais pas avec Adam… 

Emma tenta de l’interrompre, il leva la main pour la faire taire.

— C’est une possibilité que nous devons forcément envisager. Jake, je compte sur toi pour emmener Emma le plus loin d’ici possible. Quittez l’Angleterre. Voici la clé de chez moi. Vous y trouverez des passeports vierges et une machine pour les affranchir officiellement. Choisissez un endroit reclus, loin de tout, où vous passerez inaperçus… Qu’au moins une fois, pour sa dernière existence, notre princesse vive sa vie pleinement… Et qui sait, quand le temps aura atténué vos blessures… Vous penserez peut-être à nous offrir une descendance, et alors la prophétie ne sera plus vaine et aura une nouvelle chance… 

Jake pouffa. Comment pouvait-il seulement imaginer qu’ils allaient fuir maintenant et les abandonner tous ? Puis il tourna les yeux vers Emma et soudain cette idée ne lui sembla plus tout à fait idiote… Une chance pour elle et lui… Une chance de vivre enfin leur amour jusqu’au bout… Avec le fantôme d’Adam éternellement dressé entre eux. Il soupira.

— OK, je vous laisse y aller, mais vous avez intérêt à réussir, Merlin. Si vous voulez qu’Emma ait une chance d’être vraiment heureuse, c’est lui que vous devez ramener… 

Emma leva les yeux vers lui avec surprise et gratitude. Jake lui rendit un sourire et recula pour se tenir à ses côtés tandis que Merlin s’approcha du lit. Il hocha la tête pour leur indiquer qu’il était prêt, sa main resta un instant suspendue au-dessus de la poitrine ensanglantée d’Adam. Puis il la baissa et lorsque le contact s’établit, Milern ne s’effondra pas comme une poupée de chiffon comme les autres. Il disparut littéralement dans un éclair de lumière.

Il eut l’impression de ne plus pouvoir respirer, ses oreilles se bouchèrent et il eut un instant l’impression d’être devenu aveugle. Il ne se souvenait plus à quel point les voyages temporels étaient pénibles. Sa vision s’ajusta et il se rendit compte qu’il se trouvait à présent dans une crypte, pas n’importe quelle crypte, la crypte où tout avait commencé. Et là, sur le sol, gisait Adam enchaîné, sous le choc il avait perdu connaissance. Milern fit un pas vers lui puis se ravisa. C’était un piège. C’était forcément un piège de Morgane. Elle devait se trouver là, tapie dans l’ombre. Milern inspira profondément et sonda l’obscurité. Et il trouva ce qu’il cherchait… Ou plutôt non, ce n’était pas ce qu’il cherchait. Ce qui se trouvait là avait l’âme noire mais son pouvoir était insignifiant. À quel jeu jouait Morgane pour envoyer… son propre fils ?

— Vous pouvez sortir de là, Richards, je vous ai repéré… 

On bougea derrière son dos. Milern se retourna et découvrit Richards armé d’une masse d’arme.

— Vous n’êtes pas celui que j’attendais, commissaire…

— Toi non plus, Mordred…

— Je n’ai pas envie de vous faire de mal, commissaire, votre histoire concerne plutôt ma mère… Mais si je peux me débarrasser des frères Maxwell, alors je serai digne de mon aïeul.

— Tu veux dire celui qui a tué son propre père ? C’est ça que tu admires ?

— Arthur l’avait chassé, comme il avait chassé sa propre sœur après lui avoir volé le trône de Pendragon. C’est cet usurpateur-là que vous voulez voir renaître ? Arthur n’aurait jamais dû être et sa descendance aussi, s’il n’avait pas usé de subterfuges pour cacher l’existence d’un autre enfant. Mordred était le premier né. Le seul, le véritable héritier. Et je suis son descendant. C’est moi le véritable descendant d’Arthur, pas cette Emma. Et j’ai en plus toute la légitimité par ma mère. Je serai le nouveau Pendragon !!! 

Richards se laissait emporter par sa folie, les yeux brillants de fièvre, il tremblait d’excitation.

— Thomas… Comment es-tu arrivé ici ? Tu n’as pas le pouvoir de voyager dans le temps.

— N’essayez pas de gagner du temps, Milern, vous savez bien que c’est ma mère qui m’a amené ici et qu’elle ne tardera pas à nous rejoindre. Ne me dites pas qu’elle vous a manqué, après tout ce temps ? Vous lui en voulez encore pour Viviane ? Vous ne supportez pas d’être une coquille vide, les pieds et poings liés alors que ma mère a détruit génération après génération les êtres que vous vous êtes efforcé en vain de protéger ? Ça doit être humiliant de vous retrouver impuissant après avoir été le plus grand mage de tous les temps ? 

Richards laissa échapper un petit rire alors qu’il commençait à faire tourner la masse d’arme entre ses mains.

— Mon pauvre Thomas… Tu ne t’es pas posé la question, comment j’ai pu arriver ici ? 

Le sourire de Richards se figea. Ses yeux s’agrandirent. Il sembla pour la première fois véritablement regarder l’homme qu’il avait en face de lui et son visage se décomposa pour se transformer en masque de haine. Ils l’avaient libéré. C’était impossible ! Et lui, simple mortel se retrouvait seul, dans une époque qui n’était pas la sienne face à l’homme dont la magie n’avait jamais été égalée, même par sa mère ? Il se mit à réfléchir avec fébrilité. Sa seule chance résidait dans la surprise. Après tout, un frère c’était toujours mieux que rien. Il s’apprêta à bondir sur Adam pour l’achever avant que Merlin ne réagisse.

— Je n’y songerais même pas à ta place… 

Le vieil homme tentait de l’intimider. Richards plongea en avant. Merlin le balaya de la main et il se retrouva projeté contre la cheminée, le souffle coupé. Il se redressa pourtant. Milern ou Merlin, quel qu’il soit, ne l’empêcherait pas d’atteindre son but et s’il devait mourir, il mourrait en rendant sa mère fière de lui, il ferait honneur à ses ancêtres.

Il ressaisit la masse d’arme qui lui avait échappé des mains, même si une douleur intense lui déchirait le dos. Il rassembla toute sa détermination et fit à nouveau tourner la masse en avançant vers Adam.

— Thomas… Ne me force pas à faire ça… 

Richards leva le bras pour abattre l’arme sur le crâne d’Adam, Merlin le balaya à nouveau d’un revers de la main, sans effort et Richards voltigea à plusieurs mètres, la masse glissant loin de lui. De rage, il se releva à nouveau, saisit une épée et la lança de toutes ses forces en direction de la poitrine d’Adam. Cette fois-ci, Milern n’aurait pas le temps de réagir. Mais avant même de comprendre ce qui lui arrivait, il se retrouva projeté en arrière, le souffle coupé, ses pieds ne touchant plus le sol. C’est alors qu’il remarqua l’épée qui lui transperçait le torse et qui s’était figée dans la pierre de la crypte. Merlin l’avait renvoyée comme un boomerang et la douleur s’imposa à son esprit. Il hurla d’une voix sans âge, comme si les voix de ses ancêtres s’étaient unies à la sienne. Puis, perdant ses forces, il s’immobilisa, pantelant, la vie le quittant peu à peu, des larmes de rage et de honte roulant sur son visage. Merlin s’approcha de lui et posa une main sur sa joue.

— Pourquoi devait-on en arriver là, Thomas… Tu pouvais refuser d’être Mordred, tu pouvais rejeter la folie meurtrière de ta mère…

— Mais alors… Mon existence… aurait été… vaine…

— Aucune existence n’est vaine… 

Richards cracha du sang, il était en train d’étouffer. Merlin lui apporta une mort clémente mais un goût amer de gâchis lui resta dans la bouche.

Fermant les yeux de Richards, Merlin réalisa que cette mort n’était certainement pas passée inaperçue de Morgane. Elle ne tarderait pas à accourir pour voir son fils mort, le dernier héritier de Mordred, sans aucune autre chance de descendance. Elle serait hors d’elle et Merlin ne se sentait pas encore assez fort pour l’affronter. Il devait partir et emmener Adam avec lui.

Il s’agenouilla aux côtés du jeune homme. Merlin déglutit. Il pouvait ressentir la douleur intense qui émanait de chaque partie de son corps torturé. Il était faible. Trop faible pour voyager avec lui dans cet état. Il lui faudrait recourir à la magie pour réduire les fractures.

— Adam… Tu m’entends ?… Je vais devoir employer la magie pour te remettre d’aplomb… Mais ressouder les fractures risque de se révéler douloureux… Tu m’entends, mon garçon ? Il va falloir encore être courageux… Je t’assure que je ne le fais pas de gaîté de cœur, mais nous n’avons pas un instant à perdre, Morgane ne tardera pas… 

Adam cligna des yeux faiblement. Sa main encore valide pressa le poignet de Merlin qui prit ce geste comme un signe d’assentiment. Il devait commencer par les vilaines entailles sur la poitrine. Ça serait moins douloureux que le reste. Adam était trop faible pour supporter immédiatement les douleurs les plus intenses.

Merlin positionna ses mains au-dessus du torse d’Adam. Il les frotta l’une contre l’autre et les plaça à quelques centimètres de sa peau. Ses paumes rougeoyèrent. Adam grimaça mais son visage retrouva des couleurs tandis qu’il cicatrisait. Adam reprit pleinement connaissance et gémit.

— Adam… C’est maintenant que ce sera le plus douloureux mais si je ne soigne pas les fractures de ton épaule et de ta jambe, tu ne supporteras pas le voyage du retour… Tu es prêt ? 

Adam serra les dents et hocha la tête. Merlin se mit debout et dessina des arabesques en l’air, puis un geste brusque et le bras d’Adam se tordit pour retrouver sa place. Adam hurla. Merlin grimaça. Il devait à présent ressouder l’os brisé. Adam gémit et grinça des dents mais la douleur s’estompa tandis que le bras et l’épaule retrouvaient leur unité.

— Là… Là… Voilà… Tu t’en sors comme un chef… La jambe risque de faire un peu plus mal. 

Il ne lui laissa pas le temps de se préparer et réduisit la fracture d’un nouveau geste sec. Adam hurla à pleins poumons. C’était bon signe, il reprenait des forces. Il ne lui restait plus qu’à ressouder le tout et le ramener avec lui…

— Tu as osé… 

Merlin sursauta. Elle était apparue sans crier gare, elle s’était matérialisée dans les ténèbres et l’espace d’un instant, Merlin eut le cœur brisé de voir cette mère s’avancer vers le cadavre de son enfant encore empalé contre le mur. Elle posa une main tremblante contre sa joue froide et déposa un dernier baiser sur ses lèvres bleuies. Une larme roula sur sa joue et quand elle releva les yeux vers Merlin, une folie meurtrière avait remplacé le chagrin.

— Mon fils… Mon tout-petit… Tu l’as tué pour… lui ?! 

Adam hurla quand Morgane agita le bout de son index. D’un simple mouvement, elle venait de briser à nouveau ce que Merlin s’était évertué à guérir. Elle haussa un sourcil et retroussa les lèvres en un sourire carnassier.

Merlin comprit qu’il ne lui restait qu’une fraction de seconde avant que la tornade de sa rage ne se déclenche. D’un geste sec du poignet, il projeta un écran de fumée et se jeta à genoux aux côtés d’Adam. Il n’était plus question de réfléchir et de craindre qu’Adam ne supporte pas le trajet retour. S’ils restaient plus longtemps, aucun d’entre eux ne reviendrait. Il saisit Adam dans ses bras en un éclair de lumière, Merlin disparut en emmenant l’âme du jeune homme pour qu’elle retrouve son enveloppe charnelle du présent. La seconde attaque de Morgane rata sa cible de peu et quand la fumée se dispersa, elle ne vit que la dépouille de l’Adam d’alors, disloquée comme un pantin grotesque sur le sol. Les assassins de son fils venaient de lui filer entre les doigts… Morgane laissa échapper un hurlement inhumain qui poursuivit Merlin jusque dans le présent.

Il reprit ses esprits sur le lit, assis à côté d’Adam. Il cligna des yeux alors que deux paires de mains le secouaient déjà.

— Vous l’avez ramené ?... Pourquoi ne bouge-t-il pas ? Il ne reprend pas connaissance… Que s’est-il passé ?

Merlin, au bord de la nausée, toussa et les repoussa sans ménagement.

— De l’air… Poussez-vous… Laissez-nous respirer… 

Il se tourna vers Adam. C’était bien vrai, il ne reprenait pas connaissance. Il était pourtant certain de l’avoir ramené avec lui… Enfin… Il n’en était plus si certain… S’il s’était trompé ?... Il inspira pour se concentrer et saisit son poignet… Non, il était bien là, mais il était faible, très faible. Ses blessures et le voyage dans le temps… Son cœur battait faiblement et de façon irrégulière. Il n’avait pas un instant à perdre.

— Je vais devoir tout recommencer…

— Quoi ? Qu’est-ce que vous devez recommencer ?

— Morgane a ruiné ce que je venais de guérir… Vous savez ce que ça fait de se casser une jambe ? Imaginez qu’on vous la ressoude pour la briser à nouveau quelques minutes plus tard ?... Adam avait de multiples fractures que j’ai déjà eu du mal à réduire. Morgane vient juste de briser à nouveau chacune d’entre elles pour me punir d’avoir tué son fils. 

Adam gémit. Jake pâlit et recula d’un pas. Emma pleura en silence, écartelée entre l’envie de serrer Adam contre elle et la peur de lui faire davantage de mal.

Merlin se leva et prit les choses en main. Ils devaient agir vite avant qu’Adam ne leur échappe définitivement.

— Jake, je vais avoir besoin de toi pour le maintenir, il va hurler quand il reprendra des forces, il se débattra contre la douleur et si son corps est pour l’instant déconnecté, la douleur reviendra quand il reprendra conscience avec d’autant plus de force qu’il va la ressentir pour la quatrième fois, les deux fois où on l’aura brisé et les deux fois où j’aurai tenté de le guérir… Emma… Emma, je vais devoir faire appel à celle qui m’a libéré de mes liens…

— Je ne… Je ne sais pas…

— Elle est là, elle est en toi, ma douce… 

La voix de Merlin se voulait rassurante. Il tendit les mains vers elle. Elle y déposa les siennes en tremblant.

— Tu me l’as prouvé tout à l’heure, ma reine. Tu en as le pouvoir. Tu m’as libéré… Et sans ce pouvoir, Adam ne survivra pas à l’épreuve que je dois lui faire subir une fois encore…

— Mais je ne sais pas quoi faire…

— Viens t’asseoir près de moi. 

Elle lui obéit, les joues baignées de larmes. Merlin lui céda sa place sur le lit et invita Emma à poser ses deux paumes sur la poitrine d’Adam.

— Tu sens les battements de son cœur ?

— Il… Il est faible…

— Il ne doit pas s’arrêter…

— Il faut l’emmener aux urgences…

— Il est trop tard pour ça… Trop tard pour la médecine des hommes. Il ne lui reste que la magie… Et cette magie est en toi… Elle est en toi depuis un millier d’années… Souviens-toi de ce que je t’ai enseigné… 

Emma fronça les sourcils. Qu’est-ce que… ? Des images furtives remontèrent à la surface de sa conscience. Des moments passés ensemble. Une complicité… Merlin avait toujours été auprès d’elle, il avait été son mentor, son professeur…

— Je… Je ne me souviens pas comment…

— Ferme les yeux et détends-toi… Concentre-toi sur les battements de son cœur. Ne romps jamais le contact. Calque ton rythme sur le sien… Voilà, comme ça, c’est bien… Tu as maintenant son cœur entre tes mains… 

Elle se raidit.

— C’est une façon de parler, retrouve ton état de concentration… Tu dois garder ce contact quoi qu’il arrive. Si son cœur s’emballe, tu dois le forcer à ralentir… S’il s’arrête, tu dois le pousser à repartir… Oui, comme ça… C’est bien… Ça revient naturellement, princesse… Tu as toujours été une élève très douée… 

Emma avait l’air plus serein, concentrée sur sa tâche, les mains à plat sur la poitrine d’Adam.

Merlin recula d’un pas et s’approcha de Jake qui tremblait, encore bouleversé. Il lui parla doucement, comme à un enfant.

— Remets tes gants, Jake, je ne voudrais pas que tu partes involontairement. J’ai besoin de ta force physique. Il va se débattre contre la douleur. Tu vas devoir le maintenir sur le lit pour qu’il ne se blesse pas davantage… Tu me comprends, Jake ?

Jake hocha fébrilement la tête sans quitter son frère et Emma des yeux. Il essuya d’un revers de la main la sueur qui perlait sur sa lèvre supérieure.

— Assieds-toi de l’autre côté du lit… Oui, là… Lève sa tête et pose-la sur tes cuisses… Voilà, comme ça… Doucement… 

Emma leva les yeux vers lui, fronçant les yeux avec sévérité, lui intimant de faire attention.

— Maintenant presse tes mains de chaque côté de ses épaules… 

Jake hésita.

— Je crois que sa clavicule a été cassée avec son bras tout à l’heure…

— Pose tes deux mains au niveau de son sternum… Oui, là, juste au-dessus des mains d’Emma… Il ne doit surtout pas bouger… Vous êtes prêts ? 

Tous les deux hochèrent la tête, croisant leurs regards, terrifiés à l’avance.

— Je vais commencer avec l’épaule et le bras. 

Merlin inspira profondément, se redressa, se concentra sur la partie à guérir et d’un mouvement sec, réduisit la fracture. Adam hurla, se cambra et son bras valide se redressa d’un geste incontrôlé et vint s’écraser sur le nez de Jake, dont la tête cogna contre le mur derrière lui.

— Il faut le tenir, bon sang !!! 

Jake secoua la tête pour chasser l’étourdissement et il se redressa, le nez en sang. Emma leva vers lui un regard inquiet.

— Jake ? Ça va ? 

Jake hocha la tête et replaça ses mains sur la poitrine d’Adam, fiévreux. Il reprenait peu à peu connaissance. Merlin se pencha vers lui.

— Adam, mon garçon, vous m’entendez ? 

Jake essuya son nez en le frottant contre le haut de sa manche. Il grimaça. Il enflait déjà. Bravo, il cherchait à réduire les fractures de son frère et il allait se retrouver avec un nez cassé. Adam gémit.

— Adam, si vous m’entendez… Je suis désolé mais nous allons devoir recommencer à réduire les fractures et ressouder les os. Je sais que vous êtes épuisé… Mais nous sommes de retour, regardez, vous êtes dans votre chambre… Emma est là… Et Jake aussi… 

Adam souleva les paupières avec peine. Emma lui sourit faiblement, trop inquiète pour jouer la comédie. Adam leva les yeux vers son frère.

— Tu… Tu saignes du nez… 

Sa voix n’était qu’un souffle.

— C’est parce que tu viens d’essayer de jouer à Bruce Lee et que tu viens de me foutre une sacrée mandale… 

Adam tenta de sourire faiblement mais fut secoué par une quinte de toux. Emma regarda ses mains avec effroi. Elles étaient éclaboussées de sang. Adam était pâle et il respirait avec difficulté, chaque inspiration sifflait entre ses lèvres qui perdaient leur couleur. Emma leva la tête vers Merlin.

— Une côte a dû perforer un poumon. Nous devons faire vite. Emma, Jake, Adam… Tenez-vous tous prêts… 

Merlin pressa ses mains l’une contre l’autre. Il devait faire vite et n’avait pas le droit à l’erreur. Une chaleur intense irradia entre ses paumes. Il leva les yeux et d’un geste rapide, écarta les mains. Adam ouvrit de grands yeux et se cabra, la bouche ouverte, comme un poisson hors de l’eau, à la recherche d’oxygène. Sa cage thoracique sembla enfler. Le bruit sinistre de ses côtes retrouvant leur place fit grincer Jake des dents, n’imaginant que trop la douleur que son frère devait ressentir. Puis Merlin tourna ses mains et une onde se propagea jusqu’Adam qui serrait la mâchoire autant que possible, retenant ses gémissements, ses doigts froissant le drap en boule dans ses poings serrés, ressentant encore la douleur dans son épaule qui venait d’être ressoudée.

— Adam… Regarde-moi… Adam, ici, regarde mes yeux, reste concentré sur mes yeux, Adam… Tu vas y arriver… Accroche-toi à moi… 

La voix d’Emma était douce et ferme à la fois, rassurante autant que possible. Adam leva les yeux vers elle. Il tremblait de tout son corps, luttant contre la douleur, mais il lui obéit. Elle pressa alors encore plus ses mains sur sa poitrine, ses doigts frôlant ceux de Jake qui ressentit la décharge d’énergie passer entre eux trois. Mais elle ne rompit pas le contact car Adam avait besoin d’elle. Il s’épuisait. Son cœur s’emballait. Des larmes coulèrent sur son visage. Pourquoi est-ce que cela prenait autant de temps ? Dans un dernier effort intense, Merlin rompit l’enchantement et Adam retomba mollement sur le lit, respirant plus facilement déjà, la couleur revenant sur ses lèvres. Mais à bout de forces, il craqua et laissa échapper un sanglot. Jake en avait la gorge nouée, bouleversé d’être aussi impuissant face à l’épreuve que vivait son frère.

Merlin se plia en deux, les paumes sur ses genoux, cherchant à retrouver son énergie. Il ne s’était pas attendu à ce que cela soit si difficile. Avait-il trop vieilli ? Ou bien avait-il perdu la main après tant de siècles ? Les sanglots d’Adam résonnaient dans sa tête et il savait pourtant que le plus difficile restait à venir.

— Emma… Jake… Adam… Je ressens trois fractures au niveau de la jambe gauche… Et le bassin a été déplacé… Adam, mon garçon, ça va faire mal… Bien plus mal que tout ce par quoi tu es passé jusqu’à présent… J’en suis désolé mais… Nous n’avons pas d’autre moyen… Tenez-vous prêts tous les trois… 

Adam, le visage trempé de sueur, hocha la tête.

— Non… Je ne peux pas… C’est trop difficile… 

Emma tourna la tête vers Merlin pour trouver du réconfort mais son front plissé et inquiet ne fit qu’intensifier sa détresse. Merlin savait. Il savait ce qu’elle ressentait sous ses doigts. Adam s’affaiblissait et la prochaine étape risquait de lui être fatale.

— Est-ce qu’on ne pourrait pas l’emmener à l’hôpital maintenant ? Vous avez stabilisé son poumon perforé. Les médecins au moins pourront lui administrer une anesthésie avant de…

— Emma, tenez-vous prête…

— Il a dit non…

— C’est le seul moyen…

— Merlin, regardez-vous, vous avez perdu la main, vous allez le tuer !

— Je sais que je peux le faire… 

Jake regardait l’échange éberlué. Que voulait dire Emma quand elle disait qu’il avait perdu la main. Que ressentait-elle qu’il ne comprenait pas ?...

— Pourquoi dis-tu qu’il va le tuer, Emma ?...

— Merlin est à bout de forces, Adam est à bout de forces…

— Et il en perd encore plus tandis que nous discutons.

— Merlin, vous pensez vraiment que…

— Ne… Ne le laissez pas faire… Je… Je n’en peux plus…

— Tenez-vous prêts !

— Merlin ne faites pas ça…

— Je vais tout faire en une seule fois !

— Vous êtes cinglé !!!

— Adam, accroche-toi mon petit !!

— NOOON !!!

Et avant même de pouvoir protester une dernière fois, Merlin inspira et projeta ses mains en avant. Le bassin se remit en place avec un craquement sinistre. Merlin tourna son poignet droit et tira vers lui d’un coup sec, la jambe retrouva son axe ainsi que les trois fractures. Adam hurla et hurla plus fort, comme si on l’écorchait vif ou qu’on le descendait progressivement dans un bain d’huile en ébullition. Jake pleurait tant qu’il ne voyait plus le visage de son frère que derrière le prisme déformé de ses larmes. Emma hurlait elle aussi.

— MERLIN ARRÊTEZ !!! ARRÊTEZ !!! VOUS ÊTES EN TRAIN DE LE TUER !!! 

Mais Merlin n’écoutait plus et il lança l’onde de lumière réparatrice afin de ressouder les fractures. Adam hurla et hurla encore… Jusqu’à ce que sa voix faiblisse… Il jeta un regard presque étonné à Emma, puis il se tut, la bouche ouverte, les yeux fixes… Le silence…

— Non… Non… Adam… Ne me fais pas ça… Tu ne me lâches pas maintenant… ADAM !! ADAM !!!... Son cœur s’est arrêté !!!... MERLIN !!! 

Jake fut un instant interloqué, ne comprenant pas ce qui se passait. Emma entama un massage cardiaque.

— Nooon… Non… Ce n’est pas vrai… Ce n’est pas possible… Vous l’avez tué ! VOUS L’AVEZ TUÉ, ESPÈCE DE CONNARD !!! 

Il bondit sur ses pieds et se rua sur Merlin qui chancelait. Tous deux roulèrent à terre sous le poids de Jake qui se redressa juste assez pour l’immobiliser sous lui et le frapper de toutes ses forces au visage. Merlin ne se défendit pas, ce qui ne fit qu’augmenter la fureur meurtrière de Jake qui frappa et frappa encore le vieil homme.

— VOUS… L’AVEZ… TUÉ !... VOUS… L’AVEZ… TUÉ !!!... 

Chaque coup s’affaiblissait alors que la réalité faisait son chemin dans la tête de Jake et s’imposait à lui. Il perdait de la force dans ses bras, il perdait de la force dans ses poings tandis qu’il entendait la litanie d’Emma se battant pour sauver la vie de son frère.

— Reviens… Reviens… Reviens… 

Jake roula sur le sol, secoué de sanglots, il s’assit contre le mur, son visage entre ses mains. Merlin, à ses côtés, ne bougea pas, le visage ensanglanté, les yeux, gonflés par les coups, fixés au plafond.

— Reviens… Reviens… Ne me laisse pas… Tu n’as pas le droit…

— Je croyais… Je croyais que j’y arriverais… Je croyais…

— Adam… Reviens… Reviens… 

Et soudain la poitrine d’Adam se souleva alors qu’il inspira violemment, il cligna des yeux et se mit à tousser.

— OUI !... C’est ça !!... Oui, Adam !!... Doucement !... Prends ton temps ! 

La voix d’Emma passait du rire aux larmes puis de nouveau au rire tant le soulagement était intense. Jake n’en crut pas ses oreilles et se releva d’un bond avant de se jeter sur le lit pour aider Emma à le ranimer totalement. Elle semblait bien tenir virtuellement le cœur de son frère entre ses mains, ses doigts mimant les contractions de chaque battement, calquant sa respiration sur la sienne.

— Doucement… Doucement… Respire avec moi… 

Jake se passa la main dans les cheveux, n’osant intervenir mais tellement heureux de voir Adam vivant à nouveau. Il s’assit à ses côtés avec maintes précautions et prit sa main dans la sienne. Il avait envie de jeter ses gants pour sentir sa paume dans la sienne mais il repoussa cette idée. Emma échangea enfin un regard baigné de larmes de joie avec lui. Ils avaient réussi… Ils avaient ramené Adam… Adam était bien vivant.

Adam tenta de dire quelque chose mais seul un coassement inintelligible sortit de sa gorge. Emma lui sourit et se pencha pour l’embrasser. Elle cessa son massage. Adam était hors de danger…

— Il tremble, il est encore en état de choc, tu peux lui trouver d’autres couvertures ? 

Jake hocha la tête et se releva à regret. Les couvertures étaient dans le dressing. Il se retourna juste à temps pour voir Merlin sortir de la pièce, le dos voûté, le visage ravagé de culpabilité. Il semblait avoir gagné un millénaire de plus. Il referma la porte derrière lui sans un regard en arrière. Jake se sentit coupable lui aussi. Après tout ce qu’il venait de lui dire, après chaque coup de poing… Au bout du compte, c’était Merlin qui avait risqué sa propre vie pour ramener Adam, c’était lui qui avait montré à Emma ce qu’elle devrait faire, c’était lui qui avait soigné ses blessures… Jake ouvrit les portes de la grande armoire et se mit sur la pointe des pieds pour attraper la couverture. Il la déplia et la mit sur son frère. Adam lui sourit pour le remercier.

— Ça ira, comme ça ?

Adam hocha la tête et lui sourit, tremblant toujours. Emma se coucha à ses côtés et le prit dans ses bras. Les tremblements s’apaisèrent.

— Reste avec lui, il a besoin de repos… 

Emma sourit et serra Adam contre elle, comme si elle craignait de le voir s’évaporer à nouveau. Front contre front, yeux dans les yeux, ils communiaient en savourant chaque seconde de ces retrouvailles.

Pour la première fois, Jake ne ressentit pas une once de jalousie. Ce qui devait être, était et il avait tellement eu peur de perdre son frère, qu’il fut pour la première fois totalement heureux de les voir ainsi se retrouver. Ils avaient besoin d’intimité. Lui devait retrouver Merlin et s’excuser de s’être emporté si vite. Il sortit de la chambre.

Sa joie nouvellement retrouvée fut de courte durée quand il vit Merlin agenouillé auprès de la dépouille d’Arthur. Jake s’approcha doucement. Merlin tenait le malheureux dans ses bras et se balançait d’avant en arrière. Difficile de croire en cet instant que le mage légendaire n’était autre chose qu’un vieil homme impotent. Jake s’approcha à pas feutrés et s’assit sur le fauteuil à côté de lui.

— Merlin… Je suis désolé… Vous saviez… Je n’aurais pas dû douter…

— Non, Jacob. J’ai mérité chacun de tes coups. J’en mérite encore plus… Regarde ce gâchis… Je suis responsable… Arthur… Alan… Tom… Chacun d’entre vous au travers de ces siècles… J’aurais pu croire qu’à force de vous voir mourir, je me serais endurci… Mais c’est chaque fois plus difficile… Et cette fois était la dernière… J’aurais dû me livrer à Morgane il y a bien longtemps, c’est ma lâcheté qui vous a fait subir toutes ces épreuves…

— Merlin… Vous savez bien que ce n’est pas vous qu’elle veut… C’est Emma… Vous n’avez pas été lâche, au contraire, vous avez eu le courage d’endurer tout cela et de revenir auprès de nous, génération après génération… 

Merlin leva des yeux pleins d’espoir vers Jake comme s’il espérait avec ferveur que le jeune homme ait raison. Jake posa une main rassurante sur son épaule.

— Comment va-t-on expliquer la mort d’Arthur ?... C’est… C’était une personnalité…

— J’ai encore quelques relations, ils nous concocteront une histoire plausible… 

Une vibration se fit entendre. Jake fronça les sourcils. Ça ne pouvait pas être son portable. Il ne savait même plus où il était passé… Le portable d’Adam, alors ?

Il se dirigea vers la cuisine. Le téléphone avait été abandonné sur la table. Jake s’en saisit et l’alluma. 17 messages, exactement identiques, envoyés ces dix dernières minutes.

Regarde ton mail. Et il avait été envoyé du portable de Jim. Jake posa le téléphone, il était trop ancien pour y lire des mails, et retourna dans le salon pour allumer l’ordinateur avec un mauvais pressentiment. La machine était longue à s’allumer, il s’agita. Merlin vint le rejoindre.

— Un souci ?

— Peut-être bien, oui… Un de plus… 

Enfin la page, d’accueil. L’accès au mail n’avait pas été sécurisé et il découvrit le message envoyé depuis le téléphone de Jim… Une vidéo… Il cliqua dessus pour l’ouvrir…

Un vrombissement, une image instable puis l’impression d’un seau de glace versé dans son dos, quatre silhouettes attachées et bâillonnées dans le fond d’un camion militaire, à peine conscients : Jim, Simon, Elizabeth et une autre jeune fille brune, puis le téléphone tourna sur lui-même pour laisser apparaître Morgane au visage implacable.

— Vous m’avez pris ce que j’avais de plus cher. Je vais vous prendre ceux qui comptent pour vous, un par un et je m’arrangerai pour que chacun de leurs cris vous parvienne, à moins que, tous sans exception, et j’insiste, sans exception, vous ne veniez vous-même m’en empêcher, là où tout a commencé… À Avalon… 

La communication s’interrompit aussitôt. Le premier instant de surprise et d’horreur passé, Jake se tourna vers Merlin.

— Avalon ?

— Oui. Elle veut parler de… Glastonbury… C’est son nom aujourd’hui. 

Chapitre XXVII

— Très bien, je prends ma veste et on y va. 

Merlin posa sa main sur le bras du jeune homme pour le freiner.

— Elle veut que nous y allions tous.

— Elle a Jim et Simon en otage. Adam a assez de morts sur sa conscience, il n’en aura pas deux de plus.

— Adam n’est pas en état…

— Je sais, je n’avais pas l’intention de l’emmener. Juste vous et moi.

— Je ne pourrai pas te protéger dans une confrontation. Elle a gardé son pouvoir et l’a développé au travers de tous ces siècles. Je viens juste de le retrouver… Je ne serai pas de taille, Jacob…

— Alors quelle est votre solution ? On se cache ? On se terre comme des lapins jusqu’à ce qu’elle nous retrouve quand même et nous élimine avant de s’en prendre à Emma ? C’est ça, votre solution ?

— Non, bien sûr que non…

— De toute façon, elle gagne à tous les coups… J’aimerais au moins faire le choix d’essayer pour voir comment ça se passerait… Adam et Emma… Il faut gagner du temps pour eux… Ils ont le droit d’avoir une dernière chance…

— Et pas toi ? 

Jake ouvrit la bouche pour répliquer et se ravisa. Il hésita un instant, pointa un doigt déterminé vers Merlin comme pour ponctuer les mots à venir.

— Je ne vous dirai pas que je mérite de vivre plus que mon frère ou l’inverse, je suis un petit con d’égoïste, si on me laissait encore le choix, je voudrais garder Emma pour moi mais qu’est-ce que j’ai à lui offrir à part une vie dissolue et des combines à la con ?

— Tu lui as donné bien plus tout au long de ces différentes vies, Jake…

— Je ne suis pas assez bien pour elle, Merlin… Putain, ça me fait encore bizarre de vous appeler comme ça… Je ne suis pas un mec fidèle… Le premier petit cul qui passe et déjà ma tête tourne… Et c’est pour ne pas dire autre chose…

— Mais tu reviens vers elle à chaque fois…

— C’est bon là ? Qu’est-ce que vous voulez me faire dire ? Vous le savez aussi bien que moi, vous étiez là, vous savez que j’ai un compte à régler avec Morgane !!!

— Alors, c’est ça ? C’est uniquement ça ? Ton petit amour-propre blessé ? C’est ce que tu veux me faire croire ? Tout ça pour me cacher que derrière ce numéro de bravade, tu veux les laisser là pour les protéger ?!

— C’est