Osukateï 3
Osukateï 3
Author: Morbihan
Osukateï 3
©2020 Faralonn éditions

www.faralonn-editions.com

Couverture : © Philippe Jozelon

Carte : © Magali Villetard

ISBN : 978-2-38131-077-0

Dépôt légal : Mars 2021

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OSUKATEÏ

L’âme de l’Arbre-Mère

Livre troisième

GEOFFREY LEGRAND

Préface

Cher lecteur, chère lectrice,

Vous avez dans les mains le troisième et dernier tome - tant attendu - des aventures de Luwise. C’est un objet précieux et un peu magique, vous allez vous en apercevoir.

Comme, vous le savez, Luwise Sofunada est devenue Osukateï, femme et représentante de la déesse Okateï, choisie par l’Arbre-Mère pour rétablir paix et équilibre sur le monde. Pour sauver la déesse et les créatures qui peuplent ses branches - hommes et démons. Osukateï va devoir changer les mentalités et apprendre à des ennemis millénaires à vivre ensemble.

Dans cet ouvrage, elle va donc devoir démontrer son pouvoir, veiller à sa reconnaissance et pour ce faire, définir la manière d’en faire usage. Face à ce dilemme, elle va devoir trouver la réponse à cette question : quelle empreinte choisir de laisser sur ce monde ? Question complexe et simple. Simple, car le fond de la réponse est en elle, depuis le début. Complexe car en possédant les pouvoirs de l’Arbre-Mère, la moindre réaction humaine peut avoir des conséquences dévastatrices. Il faut donc lutter. Contre les ennemis qui se dressent, avides de garder un pouvoir qu’ils croyaient dû, et contre ses propres démons.

Geoffrey Legrand a surpassé ce qu’il avait construit précédemment. Après avoir exploré les tréfonds de l’âme humaine, il s’élance ici à l’assaut du monde, dans toutes ses dimensions : aquatique, terrestre et aérienne. On voyage plus que jamais, on explore ces endroits de son imaginaire qu’il avait à peine évoqués jusqu’ici. Ce tome est une quête foisonnante et un dépaysement savoureux.

Et à chaque page, il y a quelque chose qui résonne, de plus en plus fort, jusqu’à la fin, lorsque le livre se ferme : un cœur qui bat à l’unisson des sèves qui circulent dans les branches, celui d’Osukateï et le nôtre en écho.

Livre troisième

L’ère du Feu

Un jour viendra où l’Arbre-Mère brûlera. L’incendie s’étendra des Racines à la canopée, et réduira en cendre tout ce qui est et tout ce qui fut. Les Branches deviendront braises, les feuillages se changeront en brandons dispersés à travers les Ramures jusqu’aux Îles des Vents, et les eaux du ciel comme celles de l’océan inférieur ne pourront en venir à bout.

Le Tronc Originel sera détruit, les âmes des défunts s’évaporeront dans la fournaise en hurlant leur chagrin du Paradis perdu. Seules les plus pures, celles qui auront œuvré pour le bien de la déesse Plante, atteindront Eärnlëy, l’île céleste, demeure des Grands Démons parmi lesquels ils vivront en félicité pour l’éternité.

L’Enfer de la fin des temps durera quarante années, laissant une terre stérile et mortifiée. Ni passé, ni futur, le temps se figera dans les roches vitrifiées d’un monde sans déesse. Le soleil continuera sa course, les rivières creuseront leurs lits et le vent fera danser les dunes, mais nul ne le verra, hormis les dieux créateurs qui pleureront depuis les cieux la destruction de leur joyau.

Extrait du conte de l’Apocalypse.

Préambule

Useärn déambulait dans les couloirs du palais de Jivude selon un rituel affiné au fil des semaines. Sortir de sa chambre aux premières heures du matin, lorsque le petit cor accueille de son chant mélodieux l’aube naissante, puis tourner à droite, toujours. Prendre en direction de la tour des bois perchés et demeurer sur le palier de la chambre occupée par la jeune Luwise durant son Initiation ; attendre un quart d’heure ou une demi-heure que la nouvelle résidente se réveille, en profiter pour mettre en ordre ses pensées en admirant par la meurtrière le paysage changeant des collines boisées sous les premières lueurs du jour. Lorsque la jeune fille s’est levée et préparée pour ses leçons matinales, entrer dans ce sanctuaire avec sa permission, et s’asseoir dans un fauteuil près de l’âtre où survit parfois une braise téméraire. Regarder ce lit et cette fenêtre, repenser à ce soir où Luwise rencontra le Sans-visage. Remettre en ordre ses pensées, encore, puis partir, en prenant soin de tout ranger, comme s’il n’était jamais passé.

Poursuivre vers les jardins, admirer les cerisiers dorés, songer au passé, proche comme lointain, historique comme personnel. Envisager le futur aussi, appréhender les risques, cerner les opportunités, dessiner les espoirs. Et lorsque les feuilles-miroirs flamboient du soleil de la mi-journée, se dire qu’il est temps de rentrer. Revenir dans sa chambre et se préparer à paraître en public. Faire bonne figure, toujours. Ne rien montrer de ses inquiétudes de savoir Luwise et ses compagnons lancés dans une quête démesurée.

— Avais-tu imaginé une telle destinée pour ta protégée ? Dis-moi, Nibe ! 

Son ancien partenaire – son ami – s’invitait souvent dans l’esprit d’Useärn, tantôt sévère, tantôt compatissant. Comme il lui manquait ! Comme il regrettait ces mots lâchés sous le coup de la colère, et tous ceux restés dans sa gorge par pudeur ou par bêtise. Certains pourtant demeuraient gravés dans sa mémoire, chéris tels les plus précieux des joyaux.

Cela remontait à l’époque où Nibe et Useärn travaillaient de concert sur le Flétrissement de l’Arbre-Mère, une époque où leur amitié brillait encore de l’éclat de la jeunesse. Les marques du déclin de la déesse s’égrainaient depuis des siècles au fil des recherches aërs comme une déprimante litanie.

— Ce dernier siècle, énonça Useärn, vingt-deux nouveaux nœuds répartis entre les quatre Ramures, contre le double le siècle précédent et plus du triple celui d’avant. Les nœuds existants se sont étendus d’à peine huit pour cent quand, de leur côté, les Enténébrés ont progressé du double sur les terres éclairées. Que dire du taux de renouvellement des feuilles-miroirs ou de la création d’humus dans la canopée ? Chaque campagne de mesures confirme l’accélération du processus, c’est à désespérer.

— Que veux-tu ? Okateï s’épuise, les Branches empiètent les unes sur les autres, et la densification de la canopée filtre la lumière du jour qui peine à s’enfoncer vers l’Intérieur des Ramures. Le fatalisme de Nibe offusqua son jeune collègue d’une touchante candeur. Le Patricien aimait ce défaut qui glissait à l’occasion une touche d’émerveillement et d’optimisme dans leurs recherches souvent austères. Aussi accueillait-il les récriminations d’Useärn comme un rappel à insuffler davantage de cœur au sein d’équations désincarnées. Nibe tenta une boutade qui échoua à dérider son partenaire.

— Il faudrait peut-être un bon jardinier pour élaguer cette broussaille.

— Les Seigneurs Fylides ne sont-ils pas censés le faire ?

— Chacun concentré sur son bourgeon, il manque une vision d’ensemble.

— Ne serait-ce pas souhaiter l’émergence d’un empire sylvestre ? Une entité oppressante qui imposerait, sous couvert de l’intérêt général, une volonté hégémonique. 

Nibe acquiesça, un brin désabusé.

— De telles tentatives ont déjà émergé par le passé. Au nom de l’Arbre-Mère ou de manière plus honnête, dans leur intérêt particulier, des Hauts Régents ont gouverné nombres de royaumes dispersés à travers les quatre Ramures. Ces jeunes souverains, Kawalië et Seïosu bouillonnent de ce genre d’ambitions. D’aucuns disent que la guerre est imminente et se propagera par le jeu des alliances et des vassalités à l’ensemble des Branches. 

Il marqua une pause, rumina ses pensées avant de les exprimer à haute voix, encore vibrantes d’incertitude.

— La défense de l’intérêt général passe toutefois par la répression d’intérêts particuliers. Une telle autorité serait acceptable si elle contribuait effectivement au bien-être de l’Arbre-Mère. J’ai toutefois peine à imaginer une organisation humaine à ce point intègre qu’elle gouvernerait en parfait accord avec l’intérêt de la déesse, et ce sans se mettre à dos le reste du monde.

— Pourquoi pas le Conseil aër ?

— Soyons sérieux ! 

Nibe agrémenta sa réponse d’un sourire narquois, véritable pieu dans la fierté d’Useärn. Le Patricien ignora la grimace de son adjoint et se perdit dans un silence songeur. D’expérience, Useärn savait qu’il était inutile de le troubler dans ses réflexions, sauf à vouloir recevoir une volée de bois vert imméritée. Son regard vagabondait, désespéré, sur la pile d’archives à classer lorsque Nibe sortit de sa léthargie.

— Aucun humain ne représentera Okateï, elle seule connaît ses besoins. Question : comment peut-elle les communiquer à ses serviteurs ?

— Via les chamans peut-être.

— Nous le saurions si les chamans rapportaient la détresse de l’Arbre-Mère. Comme nous-mêmes au Puit de Science, ils ne trouvent dans l’âme de la déesse que ce qu’ils y cherchent. Non, il existe d’autres exemples de communication avec la déesse.

— Vous ne pensez pas… 

La mine ravie de Nibe confirma les craintes d’Useärn, soudain pris d’une bouffée d’angoisse à l’idée du chemin vers lequel penchait son supérieur.

— Les Prophètes affirmaient haut et fort parler au nom de la déesse. Les charlatans prédominent sans doute, mais sommes-nous sûrs que d’authentiques hérauts d’Okateï ne se soient pas cachés parmi eux ?

— Vous ne vous risqueriez pas à une telle hérésie…

— Il n’y a d’hérésie qu’autour d’une croyance ; or les croyances éloignent du savoir. Il nous faut tout reprendre à zéro, éplucher les annales liées aux Prophètes sur la base de ce postulat nouveau : Okateï cherche à communiquer avec nous. 

Vue de l’extérieur, la subite frénésie de Nibe laissait craindre une folie pathologique, de celles qui frappaient certains Anges après la greffe de leurs ailes mécaniques. Tous les symptômes y étaient : gesticulation hystérique, souffle court, sueur frontale, pupilles dilatées et fébriles, sans compter le discours impie, preuve d’un esprit désaxé. Avec un plaisir enfantin, le Patricien éparpilla sur l’étroit bureau les derniers rapports de préscience, certains balayés avec tant d’énergie qu’ils tapissèrent le sol d’une épaisse couche de parchemins, au grand désarroi d’Useärn qui assista, impuissant, à la ruine d’une matinée de labeur. Sa folie cependant était de celles que l’on appréciait d’endurer. Contaminé par l’excentricité de son maître à penser, Useärn se lança à corps perdu dans ses recherches.

Bien des années plus tard, ce souvenir ramenait avec lui une bouffée de nostalgie, teinté ce jour-là d’une touche d’appréhension. Nibe s’était trompé sur un point, la déesse désirait bel et bien déléguer une partie de son pouvoir à un être humain. Un défi que Luwise Sofunada et ses chevaliers comptaient relever. La princesse de Palwite avait été éduquée par son précepteur dans le souvenir des erreurs passées, dans le respect de l’Arbre-Mère autant que du peuple sylvestre. Il y a cependant un monde entre les enseignements d’un professeur et ce que l’élève, devenu adulte, en aura effectivement retenu.

Désormais que s’ouvrait une nouvelle ère, la question revenait avec une force ravivée : quel type de jardinier sera l’héritier de l’Arbre-Mère, quel qu’il soit ? Les meilleures intentions ne préjugent pas du résultat final. Élaguée des lourdeurs du passé, la Plante peut aussi bien reprendre que péricliter, une tâche d’autant plus ardue lorsqu’il s’agit de trouver l’équilibre entre l’Arbre-Mère et ses habitants.

Useärn songea à Luwise, vice-reine d’Okateï. Elle pourrait être une formidable souveraine aussi bien qu’un énième fléau que les Îles des Vents réduiraient à néant avant qu’elle ne mène le monde à sa perte. Si la déesse venait à la désigner, la jeune femme s’aventurerait sur une poutre au-dessus du chaos, une corniche étroite et glissante, mortelle au premier faux pas, avec à l’autre bout un monde aux mille promesses. Un monde qu’Useärn aurait aimé découvrir, Nibe à ses côtés.

1

L’accord de Shanyröde

La vie est un brasier qui tarde à s’allumer, flamboie jusqu’à balayer l’obscurité, puis meurt peu à peu. J’arrive à un âge où en dépit du bois qui l’a nourrie, ma flamme n’est plus qu’une lueur vacillante, de celles qui usent les yeux pour écrire ses mémoires. Elle jette toutefois sur mes heures passées une lumière apaisée et éclaire mes actes sous un angle honnête. Loin de l’hagiographie chantée par les bardes, elle souligne les faits glorieux sans écraser les zones d’ombre.

Il est temps de conclure le récit de ma vie, de célébrer mes accomplissements et d’admettre mes erreurs, que mes successeurs puissent apprendre de mon expérience avant que ma voix ne se perde dans le Monde Intérieur. Il me tarde d’y retrouver mes proches et mes amis partis en éclaireurs, si toutefois cette grâce m’est accordée. Il me faut auparavant terminer cette tâche. Puisse Okateï soutenir ma plume jusqu’au point final.

La galère marchande sur laquelle nous avions embarqué au sortir des Enténébrés remontait la Quatrième Branche de l’Est vers Jivude sans quitter les côtes de vue. Les brumes s’accrochaient aux contreforts de l’échine centrale, habillant le rivage d’une robe de soie scintillante sous les premières lueurs de l’aube. Comme j’aurais souhaité me couvrir d’une semblable étoffe satinée et paresser dans mon lit jusque tard dans la matinée. Je n’avais plus goûté ce luxe depuis trois mois, depuis ma fugue précipitée de Palwite et le début de l’occupation de la Neuvième Branche de l’Est par les troupes aërs.

Ces campagnes verdoyantes, aux antipodes des Enténébrés d’où nous venions de nous extirper, agissaient comme une pommade d’huiles essentielles sur nos cœurs fatigués, baume aux parfums de nostalgie des paysages de mon adolescence. Hélas, l’onguent ne suffisait pas à apaiser mes tourments.

Je venais de passer une nouvelle nuit d’insomnie, l’esprit préoccupé par les prochaines épreuves. Je m’étais isolée sur le gaillard d’avant, accoudée à la rambarde face à l’immensité de l’océan des vents. L’approche de la cité de Suwamon-tame m’angoissait chaque jour davantage. Plus que mon parrain, je redoutais les retrouvailles avec la reine Nëdawiven, cette mère idéale à qui j’allais annoncer la perte de son fils.

Tobiane, Imolien et moi débarquâmes près du marché aux poissons aériens et aux cétacés volants, dont les ventes à la criée s’entendaient depuis l’entrée du port. Les vents contraires emportaient harangues et boutades vers les voisins ravis d’être réveillés aux aurores. J’aimais ce quartier animé qui réussit, l’espace de sa traversée, à effacer mes tracas. Le Seigneur Suwamon m’y avait emmenée au cours de mon Initiation à des fins éducatives, en précisant bien qu’il eût été déshonorant pour une jeune fille de mon rang de m’y hasarder hors d’une visite officielle. Il va donc de soi que j’y traînais régulièrement pour vider quelques chopines avec des compagnons de garnison.

Arrivés ainsi par les quais commerçants, nous nous présentâmes aux portes du palais sans avoir été annoncés. Si nous fûmes dirigés vers l’intimité des appartements privés du couple seigneurial, nous ne provoquâmes pas moins un branle-bas dans l’ensemble du palais, soudain transformé en fourmilière dans laquelle nous aurions mis un violent coup de pied. Le Seigneur Suwamon, l’ex-ambassadeur Useärn et bien sûr le reine Nëdawiven nous rejoignirent dans un petit salon où flambait une bûche à peine allumée, détail qui tira malgré moi un sourire satisfait. Nous étions bel et bien revenus à Jivude.

— Bienvenue, Tobiane-obe ! Bienvenue, qui-que-vous-soyez ! lança Suwamon à l’égard d’Imolien, oubliant pour l’occasion les formules d’usage. Quelle joie de vous revoir, Luwise !

— Lumière sur vous, Luwise-tame, ajouta Nëdawiven avec un formalisme appuyé, manière de combler les manquements de son époux.

Je devinai les mots à fleur de lèvre que la reine brûlait de prononcer. Trop bien éduquée, elle garda sa posture iconique de grande dame, poussant la performance jusqu’à glisser sur son visage radieux un modeste sourire d’une grâcieuse discrétion. Un chef d’œuvre de maîtrise.

— Grâce vous soit rendue, dame Nëdawiven, pour cette bienveillance indigne de ma personne. Okateï étend son ombre sur ma venue. 

Cette expression annonciatrice de mauvaises nouvelles jeta un froid sur l’assemblée. Le roi et sa reine cherchèrent des réponses sur les mines ternes de mes deux compagnons murés dans le silence. Useärn fut le premier à oser exprimer les craintes des souverains.

— Où sont vos frères d’armes ? Où sont Törize, Vänesine, Nisfyl et Nortenam ? Où est le prince Tilysëd ?

— Le prince de Jivude est tombé en héros au cœur des Enténébrés. 

Mes paroles tranchèrent les fils qui suspendaient le corps tendu de Nëdawiven. Suwamon à ses côtés eut juste le temps d’amortir sa chute avant qu’elle ne se cogne la tête contre le parquet. Il appela à l’aide, que l’on apporte des sels, de l’eau et les médecins. Sa voix conservait un semblant de fermeté, habituée à commander dans les pires situations ; il n’en demeurait pas moins éperdu devant le malaise de sa bien-aimée. Il n’hésita pas une seconde à sacrifier la précieuse robe de brocart réhaussée de perles pour ouvrir le corsage d’une dague tirée de sa ceinture. Sans doute n’avait-il pas encore réalisé la tragédie dont je m’étais faite la porteuse, tout accaparé qu’il était à ordonner les meilleurs soins pour sa dame que des serviteurs ramenèrent, inconsciente, dans ses appartements. Ce n’est qu’une fois le calme, bien relatif, revenu dans le petit salon qu’il sortit de sa transe et répéta, hagard :

— Tilysëd… Comment ?

— Face à des démons, en défendant Nortenam et Imolien, ici présent.

— N’êtes-vous pas ce Muwide après lequel s’est lancée la troupe de Luwise-tame ? demanda Useärn, plein de méfiance.

— Lui-même, rétorqua l’intéressé sans plus de commentaire.

— Imolien Nevalöd est un ami qui a prouvé sa loyauté à maintes occasions, ajoutai-je fermement. Tobiane pourra vous l’assurer. 

Mal à l’aise de se retrouver au cœur de l’attention, mon ancien écuyer acquiesça, un gage à peine suffisant aux yeux d’Useärn, encore soupçonneux. Néanmoins, il tut ses doutes et se contenta d’un – Et les autres ? – sec et douloureux, anticipant la réponse à venir.

— Nisfyl est tombé également, broyé par le Mangeur d’Âme. 

Il y avait un brin de culpabilité dans ma voix que je dissimulai en enchaînant sans m’arrêter.

— Nortenam a été abattu par mon frère Nöwemon-Inasu. 

Je répondis à la moue muette d’Useärn, sa bouche ronde de surprise.

— Oui, je l’ai tué en retour. Nous avons affronté les soldats aërs du clan des Aigles Étincelants. Nous avons libéré les survivants au seuil des Enténébrés ; nous n’aurions pu les emmener à Jivude sans condamner la cité au courroux des Îles des Vents. Nous avons gardé un unique prisonnier, l’enfant chéri Luwesey. Vänesine le garde à bord de la galère avec laquelle nous sommes arrivés, ainsi que Törize, paralytique depuis son combat contre un reptile volant.

— Qu’allez-vous faire de votre prisonnier ? s’enquit Suwamon, guère enjoué à l’idée de garder un Aërlyde dans ses geôles.

— Le juger pour ses crimes. Mais auparavant, je compte négocier avec les Îles des Vents, que la possible condamnation de l’un de leurs ressortissants ne soit pas considérée comme un acte de guerre.

— Comment croyez-vous que les Aërlydes puissent le voir autrement ? 

Useärn parlait en connaisseur. Les Aërlydes dominaient le monde depuis trop longtemps pour que cet état de fait ne leur apparaisse pas comme naturel. Les dignitaires aërs jouissaient d’une impunité tacite dès qu’ils posaient le pied dans les royaumes sylvestres. Rares étaient les souverains à oser se lever contre eux ; mon père s’y était essayé pour défendre son ami Nibe lors de la visite de l’Éclairé Eseï, alors Patricien, avant de renoncer pour le bien de sa Branche. Juger et condamner un Aërlyde selon la loi fylide constituaient un impardonnable outrage.

— Je négocierai une indulgence exceptionnelle.

— En échange de quoi ?

— La réouverture de Shanyröde depuis le Puits de Science. 

Tétanisé par l’invraisemblable annonce, mon auditoire oublia de respirer pendant plusieurs secondes. Peu familier des mondes mystiques, Suwamon hasarda une question que d’aucuns considéreraient comme naïves.

— Shanyröde… le mystérieux Monde Intermédiaire fréquenté par les chamans et les savants aërs ? Vous l’avez verrouillé, comme une simple porte ? Je savais vos pouvoirs puissants, mais là tout de même…

— Vous avez réussi, murmura Useärn. Vous avez été désignée par Okateï, vous êtes devenue le bras droit de l’Arbre-Mère… 

Davantage déboussolé par ces explications cryptiques, le seigneur Suwamon, conscient de manquer un élément majeur, s’enquit, un peu gêné :

— Qu’est-ce que cela signifie au juste ?

— Luwise-tame s’est élevée au rang d’Okateï elle-même. Elle vient d’en hériter les dons et les devoirs, elle est devenue la co-tutélaire de l’Arbre-Mère.

— Je suis devenue Osukateï Luwise, j’ai désormais en charge la destinée de la déesse. 

Osukateï, littéralement l’Âme de l’Arbre-Mère, un nom que je m’étais attribué lors de ma rencontre avec les savants aërs par-delà Shanyröde, juste avant de clore l’accès au monde mystique. Une manière de marquer les esprits et de redéfinir la position du peuple aérien, longtemps dépositaire de la conscience de la déesse, souvent réinterprétée au gré de leurs propres ambitions.

Si ce nom troubla les Aërlydes, il bouleversa mon parrain qui, instinctivement, devinait l’importance de ma nouvelle mission sans en saisir les contours. Il répéta le mot à mi-voix, façon de se l’approprier, d’intégrer sa pesanteur et de jauger les résonances qu’il faisait germer dans son cœur. Lorsqu’il eut enfin une idée claire des implications, il s’agenouilla comme un enfant prit en faute, empressé d’être pardonné.

— Si vous êtes désormais l’égale de la déesse, veuillez excuser la rusticité de mon accueil. 

Suwamon s’était incliné devant moi par le passé afin de m’honorer sans jamais oublier son rang de Seigneur, autant de témoignages d’humilité d’un souverain soucieux de son humanité. Rien de tel ce jour-là ; je retrouvai le profond respect, sincère et évident, témoigné au Seigneur Luwebiane, son ancien suzerain. Pour la première fois, Suwamon-tame se présentait devant moi en vassal avec une spontanéité qui m’ébranla.

— Relevez-vous, Suwamon-tame. Je ne mérite pas tant de dévotion. Si je suis l’héritière de l’Arbre-Mère par l’échange de miellat, je n’ai encore rien fait qui mérite des louanges. J’aurais cependant besoin de votre aide à tous… 

J’embrassai du regard, Useärn, Tobiane et surtout Imolien, dont je craignais encore le départ. Le Muwide acquiesça. Ses opinions claires et affirmées me seraient d’autant plus précieuses qu’elles divergeaient parfois des miennes. Je comptais sur ses désaccords pour prendre les décisions les plus justes.

— … pour soutenir Okateï dans son rétablissement, pour la ramener vers la prospérité, sans toutefois oublier les êtres qui la peuplent. Tous les êtres. 

Suwamon et Useärn ne comprirent sans doute pas le fond de cette allusion, davantage adressée à mes compagnons de voyage au cœur des Enténébrés. Héritière de l’Arbre-Mère, j’avais aussi gagné le titre de reine des démons. Une responsabilité que ne goûtaient guère Tobiane et Imolien. Je n’avais cependant aucun doute sur leur collaboration : notre expédition avait révélé un monde à l’opposé des légendes populaires. Rameaux obscurs et éclairés constituaient les deux faces d’une même tuile, deux domaines d’égale importance aux yeux de la déesse.

— Pour l’heure, j’aurais besoin d’être hébergée quelques jours, ainsi que mes compagnons. 

Suwamon nous réserva une chambre, notre prisonnier Luwesey se voyant attribuer la geôle la plus isolée du palais. Aussitôt installée, je m’enquis de la santé de la reine Nëdawiven alitée dans la chambre seigneuriale. J’y surpris Suwamon au chevet de sa dame, en train de murmurer quelques mots de réconfort en lui tenant la main. Lorsqu’il m’aperçut par la porte, il prétexta une obligation pour nous laisser en tête à tête, Nëdawiven et moi.

J’avais craint une froideur méritée de la part de la reine de Jivude. Sans moi, Tilysëd ne se serait jamais embarqué dans une telle folie et ne l’aurait payé de sa vie. Jamais pourtant Nëdawiven ne jeta sur moi la responsabilité de la perte de son fils. Elle m’accueillit d’un sourire triste, façade dressée par-dessus une douleur dévastatrice qu’il eût été indigne d’afficher.

— Comment vous portez-vous, Tawën ?

— Horriblement. 

Cet aveu qu’elle n’aurait jamais admis devant d’autres que sa proche famille me frappa autant par la confiance ainsi témoignée que par la détresse qu’il traduisait. Je posai ma main sur un poignet fin et fragile que Nëdawiven prit la peine de couvrir de sa propre paume, comme si j’étais celle qui avait le plus besoin de soutien.

— J’ai souvent tenu ce rôle de réconfort auprès d’une courtisane dont le fils, le frère ou le mari, était tombé sur un champ de bataille loin de chez lui. Je me suis préparée à endurer ce supplice le jour où mon petit a été désigné pour la voie de l’épée. J’observais Tilysëd endormi dans son lit et m’imaginais ses yeux clos à jamais. Malgré ces exercices infâmes, malgré cette voix nauséabonde qui nous susurre à chaque départ que, peut-être, nous ne le reverrons plus jamais, nous sommes en fin de compte démunis. C’est le lot de toutes les mères, j’imagine, que de s’inquiéter à outrance pour ses enfants. Alors nous nous faisons souffrance pour rejeter cette idée et nous persuader, contre le bon sens, que notre fils est immortel.

— Je suis navrée.

— Ne le soyez pas, dit-elle avec un entrain forcé, en contradiction avec son teint crayeux. Vous n’avez pas le temps pour cela. Vous êtes reine, et davantage m’a-t-on dit. Vous ne pouvez vous apitoyer sur le sort de chacun de vos chevaliers. Laissez cela aux mères et aux épouses. Allez de l’avant, c’est ce que Tilysëd aurait voulu.

— Je ne serai jamais tranquille en vous sachant dans cet état.

— Rassurez-vous, j’irai bien. Il le faut. Je le dois à Vün et à mon mari. Mon deuil n’empiétera pas sur leurs vies, encore moins sur la vôtre. Ce serait indigne de la reine de Jivude. 

Les bardes chantent encore la beauté et la sagesse de la reine Nëdawiven ; d’imparfaites éloges à la limite de l’outrage. Les proches de la Grande Dame de Jivude admiraient sa force cachée davantage que ses qualités publiques. Sans doute était-elle plus digne que moi d’endosser le rôle d’Osukateï et je me suis souvent demandé comment l’Histoire aurait été écrite si elle avait gouverné à ma place. En lettres moins sanglantes, probablement.

Nos maigres perceptions confondent l’immensité sans dimension de Shanyröde avec une impénétrable obscurité d’où émergent de rares illusions surgies de notre intellect. Des ténèbres denses et oppressantes où je m’enfonçai une fois de plus. Malgré ses périls et ses étrangetés, le Monde Intermédiaire était devenu un univers familier que je fréquentais sinon avec plaisir, du moins avec aisance. Ce jour-là pourtant, une sourde appréhension dardait cet espace informe d’invisibles échardes qui m’irritaient le corps. Un manteau de chardons dont je m’étais enveloppée dès le rendez-vous fixé aux dignitaires aërs, et qui m’étouffait de plus en plus à mesure qu’approchait la date fatidique.

D’une pensée, je brisai le kyste psychique érigé autour des bourgeons d’éther, ponts entre deux mondes par lesquels transitaient les esprits humains désireux d’explorer les méandres mystiques de l’Arbre-Mère. Aucun Aërlyde n’était parvenu à forcer les accès scellés par mes soins ; malheureusement, cette mesure radicale interdisait depuis des semaines l’entrée des chamans fylides qui, je m’en doutais, ne tarderaient pas à s’alarmer de cet inexplicable barrage. Ma menace envers les Aërlydes reposait en partie sur un coup d’esbrouffe dont je saurais très vite le succès ou l’échec cuisant.

Les Éthérés répondirent à mon appel avec une admirable ponctualité. Quatre figures se matérialisèrent dans la pénombre, volutes luminescentes au cœur de la nuit. Quatre silhouettes de vieillards se dessinèrent, une par Ramure, une par caste aër, comme de coutume chez les Éthérés. Une délégation hors norme néanmoins, à la hauteur de l’enjeu. Trois Patriarches issus des castes supérieures ainsi qu’un Patricien, représentant de la caste des Dénigrés, parleraient au nom des Îles des Vents, quatre ambassadeurs élus par leurs pairs en vertu de leur science et de leur intégrité. Quatre noms associés au désormais fameux conseil de Shanyröde. Quatre noms honnis ou encensés des années plus tard au sein même de leur communauté. Il y avait Niwelöd de la caste des Éclairés, Sinëv de celle des Avisés, Losunish, éminent représentant des Anciens, et enfin le Patricien Nynëd.

Ainsi que l’exigeait la hiérarchie aër, le Patriarche des Anciens parla le premier.

— Nous avons répondu à votre ultimatum, dame Osu Okateï ou quel que soit votre nom fallacieux. Savourez ce privilège accordé à une vile renégate et énoncez vos exigences tant que nos oreilles supportent l’affront.

— Vous parlez d’affront avec une belle aisance quand l’outrage des Aërlydes surclasse mes crimes de très loin. Je suis Osukateï, désignée par la déesse pour ouvrir les yeux d’inconscients tels que vous. Je pourrais vous conter la complainte désespérée de la déesse, je doute néanmoins que vous puissiez l’entendre après être demeurés sourds aux cris d’alarme lancés par vos propres confrères. Prouvez-moi que j’ai tort, prouvez-moi que vous êtes soucieux du bien-être de l’Arbre-Mère, cessez ces viols répétés et œuvrez pour un juste équilibre entre les hommes et la déesse. Alors, je serai disposée à rouvrir Shanyröde.

— De quels viols parlez-vous ? s’étonna Niwelöd, le Patriarche des Éclairés, faussement ingénu.

Son écœurante hypocrisie me souleva une bouffée d’humeur que j’évacuai dans un soupir. Le piège était trop grossier pour m’y laisser prendre, je ne laisserai pas la colère ruiner mon propos.

— Allons, rétorquai-je avec un brin de moquerie, seriez-vous Patriarche si vous ignoriez les mécanismes de votre prescience ? Vos chercheurs en quête du savoir, loin de l’aimable symbiose entre les chamans et la divinité, fouillent à la pelle et à la pioche les méandres d’un Esprit ainsi mutilé.

— D’où sortez-vous ce savoir hérétique ? gronda-t-il, mécontent de se voir ainsi moucher.

— Je suis Osukateï, autrement dit, je suis l’Arbre-Mère elle-même. Le simple fait d’avoir pu interdire les accès du Monde Intermédiaire aurait dû vous convaincre de cette réalité. J’impute votre cécité à la suffisance propre à votre peuple. Les Aërlydes sont cependant les disciples de la raison ; lorsque vous aurez retiré vos œillères, vous réaliserez que l’hérésie se situe dans votre savoir obsolète et non dans une réalité dont vous peinez à prendre conscience.

— Si tant est que nous acceptions de revoir nos méthodes d’investigation, nous garantirez-vous un libre accès à l’Esprit de la déesse ? 

Membre des Avisés, caste naturellement ouverte au dialogue, le Patriarche Sinëv était de ces hommes portés au compromis. Ces diplomates de talent s’avéraient aussi de grands manipulateurs, poussés par leurs intérêts particuliers bien plus que par les principes éthiques dont ils se voulaient les garants. Une caste à double facette, davantage retors que les Éclairés dont les ambitions affichées avaient au moins le mérite de l’honnêteté.

— Un libre accès garanti tant que l’accord sera respecté. Le moindre écart verra les portes se refermer à jamais. 

Je forçai le drame à outrance en connaissant pertinemment les limites de mes propres menaces. Je comptais sur l’ignorance des négociateurs pour soutenir ma supercherie, une ignorance bien plus vaste qu’escomptée chez un peuple prétendument à la pointe du progrès.

— Est-ce tout ? demanda le représentant des Anciens.

— Trois autres choses en effet. Tout d’abord, les troupes aërs doivent évacuer les cités injustement occupées sur la Neuvième Branche de l’Est. Le Puits de Science doit cesser la chasse aux sorcières contre les enfants chéris. Et enfin, le Dénigré Luwesey, enfant chéri à la botte du clan des Aigles Étincelants sera jugé selon les lois fylides pour ses crimes envers la déesse.

— De quoi parlez-vous ? grogna l’Éclairé Niwelöd.

— Luwesey a pris la tête d’une expédition commandée par l’Éclairé Eseï, chef des Aigles Étincelants, avec dessein d’occuper la place qui me revient aujourd’hui. Répondre à l’Appel d’Okateï n’est pas un crime ; au contraire, c’est un devoir et un honneur. Luwesey a commis une faute impardonnable à l’instant où il a tenté de dérober la goutte de miellat offerte à un autre prétendant. Bien qu’étrangers aux intrigues des royaumes sylvestres, vous connaissez le châtiment réservé aux vermines qui tentent d’usurper le trône d’un Seigneur en buvant à sa place la goutte de miellat. Les Îles des Vents hissent la justice au firmament, j’ose imaginer que vous répondrez positivement à cette requête sans l’ombre d’une hésitation. 

Hésitation il y eut pourtant. Les trois âmes se dissipèrent une petite minute, le temps d’un conciliabule secret dans le monde physique. Je craignis d’abord une rupture définitive des négociations et maudis mon empressement. Des inquiétudes dissipées lorsque les vaporeuses entités émergèrent du néant.

Je lus une certaine crispation chez l’Éclairé Niwelöd dont l’un des frères de caste venait d’être accusé, ni plus ni moins, de conspiration dans le dos du Puits de Science. Je connaissais mal la société aër, nourrie des seuls enseignements d’Useärn et de Nibe. Je savais le peuple aérien scindé en castes, elles-mêmes divisées en clans œuvrant dans leurs intérêts propres. Je me doutais donc que l’Éclairé Eseï avait agi en secret, au grand dam des Patriarches, Niwelöd inclus, qui découvrirent ces initiatives avec effroi. Demeurait l’esprit de corps, la nécessité de défendre, malgré l’évidence, l’un des siens pour préserver le groupe.

— Vos requêtes demandent réflexion, commença le Patriarche des Anciens Losunish. Elles doivent être présentées puis approuvées par le Conseil, cela prendra des semaines.

— Combien de temps vous faut-il ?

— Un mois, au minimum. D’ici là, nous avons besoin de gages de votre part afin d’appuyer vos demandes. Rouvrez l’accès à Shanyröde dès à présent, faute de quoi l’ensemble des royaumes sylvestres subira le courroux des Îles des Vents. Nous prendrons alors grand soin d’expliquer la cause de cette juste répression. 

Autrement dit, mon nom deviendrait synonyme d’oppression et de misère à travers les quatre Ramures. Une perspective enchanteresse…

— Et puisque vous faites grand cas de la justice, continua Losunish, livrez-nous également votre protégé, le Dénigré Useärn. Il sera jugé selon la loi aër pour trahison. Un échange de séditieux, cela nous semble équitable, qu’en pensez-vous ? 

Livrer Useärn, au moment où j’avais le plus besoin de ses conseils… Une requête légitime de la part des Aërlydes, j’en convenais ; devais-je néanmoins payer mon audace au prix d’un si lourd tribut ? Je refusai de prendre cette décision sans consulter l’intéressé.

— Je vous donnerai ma réponse d’ici demain. Vous comprendrez que dans ces conditions, je ne puisse différer d’un mois le jugement du Dénigré Luwesey.

— Cela est entendu, sous réserve de nous rendre le Dénigré Useärn. S’il devait arriver malheur à notre frère aër d’ici-là, les Îles des Vents souffleraient une tempête à travers les Branches telle que l’Arbre-Mère n’en a plus connu depuis des générations.

— Qu’en est-il des cités de la Neuvième Branche et des enfants chéris persécutés ?

— Ouvrez l’accès à Shanyröde dès maintenant, nous nous engageons à traiter l’âme de la déesse avec le respect qui lui est dû et nous suspendrons les chasses aux sorcières. Les troupes aërs resteront en revanche sur la Neuvième Branche jusqu’au vote du Conseil. Cela vous convient-il ?

— Avec ce bémol : en cas de vote défavorable, l’accès au Monde Intermédiaire sera immédiatement et définitivement barricadé. 

Une part de moi comptait accepter cet accord sur l’heure, consciente de m’en tirer d’ores et déjà à très bon compte. Conclure les négociations sans ce dernier chantage qui n’avait rien de paroles en l’air, aurait signé un aveu de faiblesse aux yeux des émissaires aërs et ruiné le rapport de force laborieusement construit. Je murai donc mon allégresse délatrice en me remémorant le sacrifice nécessaire à la concrétisation de ce plan. Je perçus de mon côté la relative satisfaction des Aërlydes le long de la trame sensible du Monde Intermédiaire. Le libre accès à Shanyröde primait à leurs yeux, ils ne sortaient pas perdant de cet arrangement.

Nous brisâmes la discussion en nous fixant rendez-vous le lendemain pour confirmer mon assentiment. Je me réveillai dans un salon du palais de Jivude, Tobiane à mes côtés, un éventail à la main agité machinalement, son attention tout entière dirigée vers les coupelles remplies de nectar d’éther dont la constante évaporation demandait un rééquilibrage régulier. Lorsqu’il prit conscience du retour de mon âme dans son enveloppe charnelle, il cessa ses ventilations sans oser m’assaillir de questions. Comme à son habitude, il attendit que je remette en ordre mes pensées embrouillées et m’exprime la première, délicate attention que j’appréciais à sa juste valeur.

— S’il te plaît, va chercher Useärn, bredouillai-je, la bouche encore pâteuse. J’ai à lui parler. 

Seule dans la chambre dans l’attente de mon ancien écuyer, je ruminai mes arguments, bons et mauvais, cyniques et honnêtes, pour me convaincre de prendre la meilleure décision, celle d’abandonner plus qu’un maître à penser, un véritable ami. Le malaise me nouait l’estomac et m’asséchait la gorge, symptômes que j’attribuai aux contrecoups de la transe – manière pathétique d’étouffer ma culpabilité.

Tobiane revint sans tarder, l’ambassadeur aër sur ses talons, pressé par une urgence dont il ignorait pourtant la nature. À ma mine contrite, Useärn devina d’emblée mes tourments. Sans doute les avait-il anticipés depuis des semaines, toujours est-il qu’il n’afficha ni surprise, ni inquiétude. Il prit place dans un fauteuil, rabattit le bas de sa mante sur ses genoux, avant de demander d’une voix douce et attentionnée, baume idéal apposé sur mon esprit déchiré :

— Vous vouliez me voir, dame Luwise ?

— Oui. 

Je pris une inspiration pour me donner du courage.

— Les Aërlydes ont accepté mes exigences en demandant un délai pour libérer la Neuvième Branche de l’Est, le temps de présenter ma requête devant le Conseil.

— Procédure normale, il fallait s’y attendre.

— Ils demandent la levée immédiate du blocus du Monde Intermédiaire, en échange de quoi ils s’engagent à suspendre la chasse aux enfants chéris. J’ai accepté. Je me réserve le droit de restaurer le blocus en cas de maintien des forces d’occupation à Palwite et Folivröde.

— Sage décision. Qu’en est-il du Dénigré Luwesey ?

— Les émissaires ont accepté de le soumettre à ma justice… (une nouvelle inspiration)… en échange de… en échange de ma reddition. 

Nul besoin de mots, nous puisions l’un dans l’autre cette compréhension mutuelle qui pansa mon cœur endolori. Davantage qu’une lucidité résignée, Useärn approuvait ma décision, il y ajouta même ses propres arguments.

— Il n’y a pas d’autres alternatives, sauf à libérer Luwesey, un rival aux mains de l’Éclairé Eseï qui se retournera contre vous sitôt relâché. Non, vous n’avez pas le choix. Quant aux émissaires aërs, ils ne peuvent renier les édits du Conseil. J’ai été démis de mes fonctions d’ambassadeur pour être jugé par mes pairs. Pour l’heure, je suis un fugitif ; je serai condamné par contumace à la déchéance et la mise au ban, une sentence pire que la mort pour un fils du ciel. Je préfère affronter la justice de mon pays et dire les choses telles qu’elles sont. Avec de la chance, ma franchise fléchira les cœurs honnêtes et gagnera à votre cause quelques alliés à Sutanal.

— Le croyez-vous vraiment ?

— L’écho d’un murmure s’entend davantage qu’un cri que l’on aurait tu.

— Votre parole n’aurait-elle pas plus de poids à mes côtés ?

— La parole d’un Réprouvé, renié et calomnié par les siens ? Même si je n’avais pas d’honneur à sauvegarder, ma seule présence ouvrirait une brèche par laquelle vos ennemis ne tarderaient pas à s’engouffrer. Par ailleurs, je suis et je reste un Aërlyde. Si vous avez quelque amitié à mon égard, laissez-moi conduire ma vie comme je l’entends, avec intégrité et dignité. 

Ces notions résonnaient aux oreilles d’une jeune fille éduquée selon les principes de la chevalerie fylide. Dès lors, j’abdiquai et acquiesçai aux désidératas de l’ambassadeur Useärn, déchirée entre la perte d’un être cher, un de plus, et la fierté de le compter parmi mes amis. Néanmoins, ce départ annoncé ajoutait une pierre dans un sac de plus en plus lourd à porter. Je compris, la mort dans l’âme, que le chemin sur lequel je m’étais engagée me conduirait à des abîmes de solitude.

2

L’arbre-Femme

Nous nous étions installés à Jivude comme une troupe de passage, toujours sur le départ. Törize avait été logée dans la chambre que nous occupions jadis, sa sœur et moi, désormais partagée avec une enfant d’à peine quinze ans. Une chambre choisie pour sa proximité avec les appartements où nous dormions, mes chevaliers et moi, Seigneur étrangère entourée de ses gens d’arme. J’avais droit à un lit à baldaquin aux rideaux pudiquement fermés tandis qu’Imolien, Tobiane et Vänesine ronflaient sur des paillasses étalées à même la pierre, leurs armes à portée de main, même en plein sommeil. Notre prisonnier Luwesey avait été enfermé dans les geôles de Suwamon qui ne rêvait que de s’en débarrasser et ne manquait pas une occasion de me le rappeler.

Il n’était pas le seul à attendre avec impatience la condamnation du félon. Combien de fois avais-je imaginé ma lame fondre sur le billot, la tête de Luwesey rouler à mes pieds et me fixer, moqueur, de cet air narquois et triomphant par-delà la mort ? Malgré mes doutes, il n’y avait guère d’alternatives.

— Les lois fylides sont claires, avait souligné Imolien. Luwesey a tenté de dérober le miellat qui vous était destiné. Ce crime mérite la peine capitale.

— Sans compter qu’un enfant chéri aux mains des Aërlydes reste une menace trop importante pour être ignorée, quand bien même a-t-il été récusé par la déesse, avait ajouté Suwamon, sans doute inspiré par l’impérieuse nécessité de se débarrasser de l’indésirable au plus vite.

Seul Tobiane, comme à son habitude, venait jouer les mauvaises consciences :

— Êtes-vous sûre qu’il n’y a pas d’autre moyen ? avait-il demandé.

Une ritournelle qui virevoltait depuis dans mon esprit indécis.

Soutenue par l’accord conclu avec les Éthérés, j’avais prétexté devoir attendre le départ d’Useärn pour rendre mon jugement. Bien évidemment, l’échéance maudite se présenta avant d’avoir pu trancher l’impossible dilemme.

Je n’avais jamais vécu un été si morose. Sans doute étais-je la seule dans Jivude à ruminer de la sorte. Le mois de Fenaison approchait, les blés blondissaient et couvraient d’or la campagne environnante, tandis que les marchés regorgeaient de fruits aux couleurs éclatantes, gonflés d’un soleil généreux réverbéré par des feuilles-miroirs resplendissantes. La rumeur joyeuse de la ville remontait les murailles jusqu’à la tour des bois perchés où je me retranchais, loin des plaisanteries insouciantes des sentinelles du palais. Sourd à ce riant badinage, mon cœur pleurait déjà l’extradition sur mon ordre de l’ambassadeur aër.

Souvent reclus dans sa chambre, Useärn préparait son retour à Sutanal sans gaieté ni drame. D’une certaine manière, l’expatrié revenait chez lui après de longs mois d’exil, que ce fusse pour se présenter devant ses juges importait peu. Tandis que nous vaquions dans le jardin des cerisiers dorés, l’Aërlyde m’évoquait ses promenades au cap des cumulus, les joues rosies de froid, fouettées par les vents incessants porteurs de fragrances originaires des quatre Ramures. Il lui semblait sentir au gré des courants les pinèdes des rameaux occidentaux, odeurs piégées dans de fines gouttelettes saupoudrées de givre soufflé depuis le bouclier nordique, ou parfumées d’essences iodées remontées de l’océan inférieur. Des grains cristallins rapportés du désert Asiwosüd les accompagnaient parfois, grenaille qui lui piquetait la peau comme pour souligner ces sens négligés sans lesquels la vie perdait sa saveur. Et il me racontait ceci tandis que nous nous enivrions des senteurs du jardin en fleur.

— Nibe, Luwaly, Nisfyl et vous à présent… je perds mes guides un à un, me lamentai-je.

— Vous avez assez de jugement et de droiture pour laisser parler votre cœur. En cas de doute, écoutez vos chevaliers, vous ne devriez ainsi guère vous tromper.

— S’ils disparaissent eux-aussi ? Vänesine, Imolien, Tobiane ! Que deviendrai-je alors ?

— Je vous souhaite une vie longue et prospère, dame Luwise, me dit Useärn avec une tendresse mêlée de tristesse. Hélas, plus longue sera votre vie, plus grandes seront les chances de voir partir vos proches. Il vous faudra apprendre à vivre avec cette solitude atténuée par les souvenirs vivaces des instants passés à leurs côtés. 

Comme j’aurais aimé recevoir davantage de ses conseils. Au lieu de cela, il s’envola sur une galère marchande en partance pour les Îles des Vents. Il s’en alla simplement, comme l’on part en voyage, sans garde ni fer, escorté d’une malle de linge et d’une autre pleine de manuscrits portées par quatre marins grimaçant sous la charge.

Le couple seigneurial accompagné des rares fréquentations d’Useärn à Jivude, des érudits pour la plupart, s’étaient déplacés à l’aube jusqu’au port pour saluer l’ambassadeur disgracié. Aux côtés de Suwamon et de Tobiane, je restai longtemps à observer le navire disparaître à l’horizon. Lorsque je me retrouvai sur le quai avec Tobiane et Imolien pour seule garde rapprochée, la galère réduite à un nuage de toile auréolé de rames en éventail aux brasses hypnotiques, je sortis ma flûte Änyrode.

L’on parle encore sur les marchés de Jivude, de cette reine aux cheveux couleur de blé qui figea le port tout entier le temps d’une mélodie cristalline. Si la rumeur évoqua un chagrin d’amour exorcisé en musique ou un magnificat offert à la déesse, l’aubade vibra au fond des cœurs telle une cantilène personnelle à chacun adressée. Ainsi naquit un mythe qu’il m’est arrivé d’entendre dans la bouche innocente d’un trouvère en mal de récit mélancolique. Un conte dont l’écho oublié ranime une fêlure jamais refermée.

Nous nous retrouvâmes le soir même, Tobiane, Vänesine, Imolien, un bourreau et moi-même, dans une clairière isolée aux abords de la cité, trouée perdue au fond d’un bois cerclé par la milice de Jivude sur les ordres du capitaine général Udei. Mandatée par le premier officier Nöwesayel lui-même, la maréchaussée de la capitale écartait les badauds d’un spectacle auquel le Seigneur Suwamon ne voulait pas être mêlé.

Mes relations avec les Îles des Vents demeuraient trop précaires pour que le monarque ou l’un de ses dignitaires s’associe à ce qui, aux yeux de beaucoup, s’apparentait à un crime contre les Éthérés. Car nous allions exécuter un fils du ciel.

Luwesey avait été conduit menotté par Vänesine qui avait mis un point d’honneur à le garrotter de son unique main valide. Il ne le libéra de sa poigne de fer que devant le billot. Sans le moindre avertissement, il le contraignit à s’agenouiller d’un coup de pied au jarret, histoire de faire bonne mesure.

À quatre pattes dans l’herbe fraîche, le jeune Aërlyde leva vers moi un regard plein de morgue que voilait pourtant la certitude d’un trépas imminent. Luwesey affrontait son destin avec un panache chancelant. Il n’avait jamais brillé par son courage ou sa force de caractère. Soutenu à bout de bras par des acolytes pugnaces auxquels il vouait une confiance absolue, écrasé par un chef autoritaire et impitoyable à qui il avait dédié sa vie autant par crainte que par dévotion, son caractère s’était poli dans l’ombre de ses modèles jusqu’à effacer la moindre aspérité. Jamais je n’aurais pensé l’admirer. Il se révéla pourtant fier et orgueilleux face à l’inéluctable, déterminé à mourir pour ce qu’il était, lui, et non l’image que d’autres avaient façonnée.

— Qu’attendez-vous ? grogna Luwesey. Seriez-vous trop couarde pour assumer vos choix ? La grande Luwise fléchirait-elle au moment fatidique ?

— Ne sois pas si pressé de mourir. 

Je remerciai intérieurement Imolien de rabattre le caquet du condamné bravache. Son insupportable vanité me donnait l’irrésistible envie d’écourter les préliminaires ; littéralement. J’avais néanmoins une sentence à rappeler, la première en tant qu’héritière de l’Arbre-Mère ; si je souhaitais inscrire mon règne sous le sceau de la justice, je devais bannir la colère et respecter les formes, quand bien même avais-je pour seuls témoins trois chevaliers acquis à ma cause.

— Luwesey de la caste des Dénigrés, vous avez commis le crime d’Imposture Suprême, une tentative de dol seigneurial au détriment de la déesse, un sacrilège puni de mort selon la loi fylide. Vous avez été jugé et condamné à mort. Avez-vous quelque chose à dire avant l’exécution de la sentence ?

— Que puis-je ajouter lorsque le verdict est depuis longtemps édicté ?

— Les coupables de telles forfaitures sont d’ordinaire écartelés, leurs quatre membres expédiés à travers les Ramures pour que la disgrâce frappe sa famille partout à travers les Branches, et son nom inscrit dans le Codex Honni. Le reste de sa dépouille mortelle est jetée dans la mer d’éther par-delà le bord du rameau afin que son âme, privée des rites funéraires, se perde à jamais dans les Limbes. 

Malgré un timide sourire provocateur, Luwesey avait perdu de sa superbe. Qu’éprouvait-il en cet instant ? L’horreur de nos coutumes ébranlait-elle l’Aërlyde habitué à des mœurs plus policées ? Redoutait-il uniquement les souffrances de l’écartèlement, peu impressionné par nos vaines pratiques cathartiques ? Ou y avait-il sur ce visage blême une part de tristesse dévote, celle de quitter ce monde sans jouir de l’incinération rituelle de son peuple et de condamner ainsi son esprit à une éternelle errance en ce bas monde ?

— Néanmoins, eu égard aux Îles des Vents, vous serez exécuté de manière honorable et votre corps rendu aux vôtres pour qu’ils en disposent selon leurs souhaits. 

Les yeux du condamné glissèrent, terrorisés, vers la hache du bourreau. Incapable de dissimuler l’épouvante primale qui le fouraillait, Luwesey psalmodiait entre deux sanglots tandis que Tobiane et Vänesine le contraignaient à poser sa tête contre le billot. Le bourreau levait haut la lame pour trancher le cou d’une unique frappe lorsque je l’arrêtai dans son élan.

— Non, je dois le faire. 

Luwesey redoubla de pleurs, désespéré d’être exécuté par une amateure qui s’y prendrait à deux ou trois fois avant de l’achever. Sans doute aurait-il moins souffert sous la main du professionnel recommandé par le Seigneur de Jivude en personne, il n’était pourtant pas dans mes intentions de lui infliger davantage de souffrances. Je le ressentais au fond de moi comme un devoir : mon jugement, mon fardeau.

Le bourreau m’abandonna la hache presque à regret, la culpabilité de se délester ainsi d’une tâche ingrate primant sur le reste. Je brandis le couperet sous les yeux médusés de mes compagnons, résolue à en finir.

Les bois résonnèrent de deux bruits secs, conspués par l’envol d’une dizaine de passereaux. Comment les en blâmer ? La clairière s’était soudain drapée d’une aura mortuaire. Ces coups de hache venaient de trancher le fil de l’Histoire, de figer dans les annales un point de non-retour plus radical peut-être que mon intronisation par la déesse. Car bien que tolérée par le Puits de Science, contraint et forcé, cette exécution n’en demeurait pas moins une insubordination majeure aux yeux du Conseil aër. La première d’une longue série qui, de fil en aiguille, bouleverserait le monde à jamais. À l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis pas certaine que ce fut pour le mieux.

— Quels sont vos projets désormais ? 

Suwamon m’avait posé cette question sans animosité, sa voix n’en dénotait pas moins une certaine frustration d’avoir été mis au pied du mur dans l’affaire du Dénigré Luwesey. L’exécution d’un Aërlyde sur ses terres augurait des ennuis plus gros que lui, le genre à placer une seigneurie au ban du conseil familial. Cette aigreur luttait contre l’affection qu’il m’avait toujours portée et sa dévotion nouvelle envers celle que l’on nommait désormais Osukateï. Un personnage étrange que d’aucuns avaient connu jeune fille en cours d’Initiation et que l’on découvrait, si l’on en croyait la rumeur, héritière d’Okateï – notion très floue au demeurant.

— Il est temps que le monde découvre qui je suis, déclarai-je. Les Fylides, qu’ils soient nobles ou inams, doivent connaître Osukateï, celle qui a été désignée pour seconder l’Arbre-Mère. Je dois porter mon message de paix universelle dans les cours des Quatre Ramures, me présenter non pas en rivale des Seigneurs mais en alliée.

— Une vie n’y suffirait pas, souligna Tobiane.

— Seule, non. Il me faut des émissaires influents, des hommes et des femmes irréprochables de droiture dont les seules paroles seraient un sceau de probité. 

Je coulai une œillade appuyée vers mon parrain qui s’offrit une seconde de réflexion avant de répondre.

— L’idéal serait de convaincre un Père de Lignée, le Seigneur d’une cité-mère capable de parler au nom de l’ensemble de sa Branche. Le seul avec lequel je peux vous mettre en relation serait mon propre Père de Lignée, le roi de Monyëte. Nous avons d’excellentes relations, je le persuaderai aisément de vous recevoir. Pour le reste, je ne vous promets rien. Quand bien même reconnaîtrait-il votre lien avec la déesse, une étrangère dotée de pouvoirs nouveaux et inquiétants est une menace qu’il faut éradiquer d’abord et étudier ensuite. 

Il hésita avant de se corriger :

— Éventuellement.

J’acquiesçai.

— Je me fais fort de le convaincre et de le persuader de mes honnêtes intentions. 

Suwamon afficha une confiance de façade. Il n’avait guère de doute sur les compétences de sa filleule à retourner les cœurs à son avantage ; la tâche à laquelle nous allions nous atteler dépassait néanmoins de loin les gentilles séductions auxquelles je m’étais livrée jusque-là. Aux yeux de Suwamon comme à ceux du monde, je demeurais une magicienne aux pouvoirs étranges, prétendument désignée par la déesse pour la seconder et que beaucoup qualifiaient en sous-main de Prophétesse. Pouvait-il, malgré notre amitié, risquer son prestige et le destin de son royaume ? Il en avait déjà fait beaucoup sur la foi de mon honneur, aller plus loin demandait davantage de garanties. Aussi ne lui en ai-je pas voulu lorsque je reçus, sur son ordre, une visite impromptue.

Je me trouvai en pleine discussion avec Tobiane et Imolien en préparation de notre voyage vers Monyëte, la cité-mère de la Quatrième Branche de l’Est, lorsque Suwamon nous rejoignit avec le grand maître des chamans seigneuriaux, reconnaissable à sa bure verte ceinturée d’une cordelette dorée.

— Sans doute connaissez-vous Seïnam Baüru, Gardien de Jivude.

— Lumière sur vous, dame Luwise.

— Qu’elle vous suive où que vous alliez, Baüru-seï, répondis-je poliment, intriguée par la démarche excessivement formelle de mon parrain.

— La requête peut sembler injurieuse adressée à un noble et je m’excuse d’avance de ma rudesse, commença Suwamon. Vous êtes toutefois la première à admettre qu’Osukateï a autant de lien avec les chamans qu’avec les Seigneurs. Une dualité que certains mettront en doute par principe, avant de la combattre avec détermination une fois celle-ci avérée. Baüru-seï est un homme d’honneur, respecté par ses pairs, sa parole portera loin à travers les Ramures auprès des initiés aux arts cachés. 

Je m’offusquai de l’insinuation dissimulée entre les mots de mon parrain. Sans l’avouer, il doutait encore de la réalité de mes dons que son chaman avait pour mission de certifier. Avec le recul, je comprends le scepticisme de Suwamon ; sans doute aurais-je agi de la sorte à sa place. Sur l’instant, je pris la mouche et m’apprêtai à répondre une tirade cinglante, regrettée sitôt passée la commissure des lèvres. La voix suave du Gardien me devança et éteignit le fiel comme un baume sirupeux étalée sur une brûlure à vif.

— Avec votre permission, dame Luwise, je partagerai mes savoirs sur la déesse. Peut-être les trouverez-vous ingénus si, comme on le raconte, vous partagez l’âme de l’Arbre-Mère. Néanmoins, si la rumeur est fondée, il est alors de mon devoir de chaman de vous apporter toute l’aide nécessaire.

— J’apprécie et accepte de bonne grâce votre proposition. Comment souhaitez-vous procéder ?

— Si nous prenions le thé dans mes appartements ? Une infusion m’a toujours semblé une excellente façon d’entamer une discussion. 

J’abandonnai mes compagnons pour suivre le Gardien dans des ailes méconnues du palais, de moi du moins. Les chamans seigneuriaux ne résidaient pas tous dans l’enceinte du château, préférant habiter quelques sombres masures au fond des bois, à proximité d’un bourgeon d’éther, en contact direct avec les effluves de la déesse. Le Gardien, en tant que grand maître des sorciers seigneuriaux, se devait de loger auprès de son souverain, afin de répondre dès que possible à la moindre de ses requêtes et de veiller sur la chambre de l’Änlisöve, le bourgeon de succession dont dépendait la survie même du royaume et de la Branche tout entière. À ce titre, le Gardien occupait une petite chambre dans les sous-sols du donjon où il dissimulait derrière une pierre murale, dit-on, la clef de la chambre du bourgeon. Pour avoir scruté son antre à la dérobée, je peux vous assurer que si le ragot est fondé, le Gardien doit exceller en maçonnerie. Toujours est-il qu’à Jivude comme ailleurs, la cachette de la clef de la chambre de succession est l’un des secrets les mieux gardés de la seigneurie.

Hormis ce détail pittoresque, la cellule du chef des chamans seigneuriaux brillait par son austérité. Enterrée à quelques pieds sous la haute cour, sans même un soupirail d’où filtrerait la lumière du jour, la chambre du Gardien puait l’humidité et la fumée d’encens encrassée. Sans doute cette dernière odeur est-elle unique à Jivude, ses confrères des autres royaumes ne s’autorisant certainement pas à allumer un bâtonnet de senteur sans l’aval d’un prêtre de l’Incandescent. Je sais les sorciers familiers avec l’usage de l’élément interdit, certains même officiellement accrédités par le clergé, d’autres ascètes trop éloignés des régions civilisées pour se formaliser de règles stupides, ou d’autres encore simplement hostiles à ce diktat qui passaient outre, au risque de leur propre vie. À Jivude cependant, il m’était impossible de trancher, la cité jouissant d’un passe-droit exceptionnel. Aussi ne fus-je ni surprise ni choquée de voir le Gardien allumer le feu sous la bouilloire avant de me servir un thé aux parfums exquis.

— On voit que vous avez été initiée à Jivude, s’amusa Baüru. L’Incandescent ne vous effraie pas.

— Au contraire, il me fascine.

— Mmh… acquiesça-t-il en prenant une gorgée. Une passion partagée que je me garderais d’exprimer hors de la cité du cerisier doré. Rassurez-vous, je n’en ferai nul étalage. Malgré cette attirance, ne trouvez-vous pas l’Incandescent mal assorti avec Okateï ? En tant que bras droit de la déesse, n’y a-t-il pas une contradiction ?

— De ce que j’en sais, les incendies qui ont par le passé ravagé certaines régions n’ont jamais mis en péril l’Arbre-Mère, au contraire de la folie humaine. Des incendies par ailleurs trop insignifiants pour blesser la déesse.

— Comment le savez-vous ?

— Je l’ai vécu. En l’espace d’une semaine, une forge a pris feu sur la Deuxième Branche du sud, emportant un village entier, une cuisine a embrasé la moitié d’un château de la Quinzième Branche du Nord, et une boulangerie est partie en fumée sur la Huitième Branche de l’Ouest. Nous en viendrions à douter de l’efficacité du clergé.

— Ainsi vous parvenez réellement à ausculter l’Arbre-Mère. Montrez-moi. 

Baüru-seï gigotait sous les coups d’une fascination infantile. Hormis une improbable indiscrétion d’un chaman du palais, la connaissance de ces incidents du bout du monde ne s’expliquait que par la réalité de mes dons mystiques, une rareté chez les aristocrates. Héritière de la déesse ou non, cela suffisait à exciter la curiosité du maître des chamans de Jivude.

Nous préparâmes donc des coupelles d’éther comme nous avions l’habitude de le faire avec Tobiane. Baüru me laissa discrètement l’initiative et constata vite mon expérience des arts cachés. Si cela le choqua comme je m’y attendais, il n’en montra rien. Sans jamais prendre de note, je lus dans ses mimiques des signes approbateurs, des rictus étonnés, voire ébahis devant une méthode efficace d’autodidacte à laquelle il n’aurait jamais songé. Jamais pourtant je ne surpris l’ombre d’un jugement, le réflexe d’une conscience outrée ou le conflit intérieur entre un esprit ouvert et des croyances bafouées. Réalisait-il seulement qu’il partageait, selon le sens commun, une transe avec une Prophétesse en puissance, ces démons aux visages d’homme sans autre vision que la destruction du monde ? Plus vraisemblablement, Baüru-seï ignorait ces racontars pour se concentrer sur les faits et juger sur pièce. Il avait le privilège de côtoyer une créature exceptionnelle, qu’elle fût humaine ou démoniaque, rien d’autre n’importait que son étude.

Je m’aventurai dans Shanyröde tandis que le Gardien suivait ma progression depuis le monde physique. Je sentais vaguement sa présence auprès de moi, effleurement subtil en marge de ma psyché, comme une main rassurante délicatement posée sur mon épaule.

— Nous y voilà, déclarai-je une peu bêtement. Que souhaitez-vous voir ?

— Quelle est cette bille de lumière au fond de votre âme ? Par-delà le rideau de clarté, il en émane une ombre diffuse, plus sombre que les ténèbres ? 

La prison spectrale du Mangeur d’Âme, réduite dans un coin de mon esprit, n’avait pas échappée à l’attentif Gardien. Coincé dans sa geôle, le cœur du Démon palpitait d’une colère tenace.

— À défaut de pouvoir le tuer, je maintiens captif un roi-démon, enkysté au fond de mon être. Je l’ai arrêté dans son complot contre Okateï.

— Ne demeure-t-il pas une menace ?

— De celles que l’on peut circonscrire sans jamais les éliminer, malheureusement. 

Le Gardien se satisfit de ma réponse, même si je le voyais chamboulé par cette inquiétante révélation. Peut-être ne réalisait-il pas la nature exacte du démon endigué et se rassurait-il de mes demi-vérités. Ou peut-être se laissait-il aveugler par la promesse d’une connexion intime avec la déesse, un lien dont il avait sans doute mille fois rêvé sans jamais pouvoir l’effleurer.

— J’ai observé de l’extérieur la fermeture du Monde Intermédiaire. Suwamon-tame m’a dit que vous en étiez à l’origine, une mesure nécessaire afin de parlementer avec les Éthérés.

— Je ne peux pas refermer Shanyröde sans rompre l’accord conclu avec les Îles des Vents.

— J’entends bien. Si vous êtes capable de tels prodiges, j’imagine que vous êtes capable d’agir sur d’autres organes de l’Arbre-Mère.

— J’ai réussi à déformer l’écorce superficielle de l’Arbre-Mère pour créer une sorte de palissade autour d’un groupe de soldats aërs. 

Je ressentis l’excitation du Gardien sous forme de picotements à fleur de peau. Rien de désagréable, au contraire. Son exaltation communicative m’amusait et me gonflait d’optimisme. Emportée par son euphorie, j’avais soudain l’impression de pouvoir fleurir les déserts et rendre à l’Arbre-Mère sa fraîcheur d’antan.

— Voilà qui est fascinant, lança-t-il. Rien de tel n’a jamais été mentionné dans les annales. Faites-moi une démonstration, ici, à Jivude. Créez une petite excroissance de la Branche. 

Comme une gamine orgueilleuse ravie de plaire à son professeur, je m’exécutai sans tarder. Je choisis un endroit délaissé du jardin palatial où émergea sous ma seule volonté, une tige d’écorce à peine plus haute qu’un adulte. Le petit séisme qui accompagna l’éruption ligneuse affola les résidents du palais qui craignirent le débourrement inattendu d’un bourgeon de croissance. Les gens rient aujourd’hui de cette frayeur infondée et chérissent cette excroissance qui trône encore dans la cour du château de Jivude, trésor national au même titre que les cerisiers dorés. On la nomme Nashnosukateï, la Branche d’Osukateï.

Quand bien même Baüru-seï s’attendait à l’impossible, assister à ce miracle depuis le Monde Intermédiaire fut pour lui une révélation.

— J’ignore si vous êtes l’héritière de la déesse, admit Baüru-seï, il est toutefois évident qu’Okateï vous a bénie d’une partie de ses dons. S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour vous aider, je m’y plierai.

— Merci, Seïnam. Peut-être pourriez-vous partager votre longue expérience chamanique. Vous qui auscultez la déesse depuis des années, quelle serait, selon vous, la meilleure manière de favoriser sa prospérité ? 

J’avais posé ma question par pure convenance, sans m’attendre à autre chose que des réponses conventionnelles : faciliter la croissance des Branches, retenir le développement des Enténébrés… Après un instant de réflexion, le Gardien me désarçonna de nouveau :

— Les Seigneurs fylides accordent trop d’importance à la lumière et au ciel, car ils n’ont d’autres leviers à leur portée que la bonne santé des feuilles-miroirs. C’est un facteur essentiel, il est vrai, et vous devrez vous en soucier. Ne négligez pas néanmoins l’autre extrémité de l’Arbre-Mère : la déesse extraie ses nutriments du sol, d’une terre chaque jour appauvrie à force d’y puiser à l’excès. Nous sommes en période de pénurie, je le constate confusément lors de mes transes. Je m’en désole sans rien pouvoir y faire. Si comme je le crois, vos pouvoirs vous le permettent, redirigez le flux des sèves vers les zones riches, qu’elles y prélèvent à loisir, et laissez-en jachère les terres devenues arides, vingt ans, trente ans, cinquante ans s’il le faut. Okateï s’y emploie déjà, instinctivement, mais sans grande efficacité hélas.

« L’Arbre-Mère ne peut se résoudre à sacrifier l’un de ses enfants plutôt qu’un autre. C’est malheureusement ce qu’il faut faire, il n’y a pas le choix : la croissance des Branches en pâtira, certaines au détriment d’autres, c’est inévitable. Si vous êtes réellement le bras droit d’Okateï, vous seule pouvez arbitrer ces dilemmes. Mais avant cela, il vous faut gagner la confiance des Seigneurs, gérer l’austérité avec équité, humilité et compréhension. Autrement vos médiations seront perçues comme autant d’injustices et le chaos se répandra à travers les Branches, pire que jamais. Vous en serez tenue pour responsable, à raison, votre vie mise en sursis et votre nom honni au même titre que d’autres infortunés idéalistes.»

Jamais je n’aurais cru un chaman, d’ordinaire réservé vis-à-vis des affaires humaines, si fin politique. L’analyse du Gardien de Jivude rejoignait mes propres vues et les étendait plus encore. En tant qu’héritière de l’Arbre-Mère, Osukateï devait considérer la Plante dans son ensemble, de la pointe de ses rhizomes jusqu’à la canopée.

Nous passâmes plusieurs heures à parcourir les Branches et les Racines via le Monde Intermédiaire. Seïnam Baüru partagea son savoir chamanique, la manière dont lui et ses pairs auscultaient les flux de sèves, scrutaient les échanges avec l’air et la terre au niveau des feuilles-miroirs ou des radicelles, ainsi que les bourgeons dont ils épiaient sans cesse l’évolution.

Je savais les chamans à l’écoute de la déesse, je découvris l’envers du décor, une classe de médecins dévoués à l’Arbre-Mère, à l’inverse des Aërlydes dont ils partageaient pourtant les dons.

Comme nous revenions de notre transe, Baüru s’inclina devant moi, mains accolées par les paumes, les doigts écartés en forme de fleur éclose. J’en fus bouleversée. Ce geste chamanique effectué d’ordinaire devant un bourgeon ou une feuille-miroir honorait la déesse Plante. En m’adressant ce signe, le Gardien reconnaissait la part divine en moi et proclamait son allégeance. Une allégeance bientôt répétée par l’ensemble des serviteurs des arts cachés.

La confiance du Gardien de Jivude remonta vite aux oreilles du Seigneur Suwamon et du reste de sa cour. Le lendemain, mon parrain vint me trouver dans ma chambre et s’agenouilla de nouveau devant moi, comme il l’avait fait par réflexe le jour de mon arrivée où je m’étais présentée en tant qu’Osukateï. Désormais, il répétait son serment de fidélité en pleine conscience.

— Pardonnez-moi d’avoir douté, ajouta-t-il.

Mais qu’avais-je donc à pardonner à cet homme qui m’avait tant offert, à commencer par son indéfectible amitié ?

Suwamon et moi avions fixé la date du départ pour Monyëte, voyage auquel se joindraient Tobiane et Imolien. L’état de Törize ne lui permettait pas d’entreprendre un tel voyage et il était entendu que Jivude lui accorderait l’hospitalité jusqu’à notre retour. Je n’avais en revanche aucune confirmation de Vänesine, distant et renfermé depuis l’expédition au cœur des Enténébrés, engoncé dans un chagrin qui semblait ne jamais devoir finir.

Je me rendis donc dans la chambre de Törize, celle que sa sœur et moi occupions jadis et que mon amie infirme partageait avec une jeune fille prénommée Liewamon. Une Nafunada de la Seconde Branche du Sud, voilà tout ce que j’en savais à l’époque. Pour l’avoir saluée une fois ou deux, je l’avais rapidement classée parmi ces apprenties courtisanes zélées, discrètes et bien élevées, avec lesquelles j’avais le plus grand mal à entamer une conversation. À l’évidence, je l’avais jugée trop hâtivement tant elle me surprit par sa témérité. Celle-ci se manifesta lors d’une salutation anodine ornée d’une fantaisie qui devait faire le tour du monde.

— Lumière sur vous, Luwise-osu.

— Osu ? 

Abasourdie par ce suffixe inédit, j’en oubliai les formules d’usage pour dévisager cette enfant presque femme dont la hardiesse s’apparentait à de la provocation. À la vérité, je me demandais encore si la jeune Liewamon se moquait ou m’adulait.

— Les gens vous nomment Osukateï, l’Âme de l’Arbre-Mère et ne s’adressent à vous qu’avec des « dame Luwise » gênées. Selon le Gardien et Suwamon-tame, vous seriez amenée à coiffer l’autorité des Seigneurs. Il faut l’afficher d’entrée de jeu. Vos interlocuteurs doivent en prendre conscience dès la prononciation de votre nom. Il ne s’agit là que d’une humble proposition, il en sera évidemment à votre convenance. Sur ce, je vous souhaite la bonne journée. 

Elle s’inclina respectueusement avant de se retirer pour me laisser ébahie devant l’érudition et la finesse de la jeune fille. Derrière ces traits enfantins fleurissait une brillante courtisane promise à une grande destinée.

Son départ plongea la chambre dans un silence mortuaire. Le taciturne Vänesine veillait depuis des jours sa compagne alitée, la belle Törize Vëda, dans un mutisme mortifère. Il y avait dans son recueillement une essence sacrée que je n’osai rompre, la sourde prière à l’Arbre-Mère ou à quelque démon des temps anciens, pour ramener à la vie d’antan celle que le plus optimiste des médecins promettait à la paralysie.

Malgré la pesanteur de l’atmosphère, retrouver les murs de mon adolescence souleva les souvenirs d’une époque révolue et pourtant si proche, ces quatre années entre l’enfance et l’âge adulte dédiées à l’Initiation. Je lus, gravés dans le bois des poutres, les cernes de ma propre croissance, les épreuves à travers lesquelles s’était construite la femme d’aujourd’hui, avec ses défauts et ses qualités, ses moments de joie et ses regrets. Partout où se posait mon regard vagabondait le fantôme de mon amie Luwaly, un livre à la main. Dans son fauteuil où elle passait le plus clair de son temps, près de la fenêtre pour profiter des dernières lueurs du jour, sous les draps de son lit où gisait désormais sa sœur.

Je m’approchai à tâtons, encore incertaine de la manière d’aborder mon lugubre compagnon. Törize dormait, son sommeil tourmenté par des douleurs qui la frappaient jusque dans ses rêves. Vänesine, assis sur un tabouret près de son oreiller, refusait de lâcher de sa main valide celle de sa bienaimée. Il somnolait sans doute, vu comme il sursauta lorsque je lui secouai l’épaule. D’abord effaré, presque terrorisé en découvrant mon visage, il soupira de lassitude.

— Ah, c’est vous…

— Comment va-t-elle ?

— Elle s’est réveillée deux heures aujourd’hui. Le moindre mouvement est un supplice. Je l’ai vue souffrir le martyre en essayant de dessiner un sourire.

— Et toi ? 

Vänesine fuit mon regard et cacha dans le même mouvement son moignon derrière sa jambe, comme s’il avait glissé sa main disparue sous sa cuisse.

— Je vais bien, grommela-t-il.

— Je sors d’une réunion avec Suwamon-tame, Tobiane et Imolien. Nous avons convenu de la date du départ et discuté de la marche à suivre à Monyëte. J’aurais aimé t’avoir à mes côtés.

— Je suis persuadé que les autres vous ont prodigué les conseils nécessaires.

— J’aurais aimé connaître les tiens.

— Je n’ai jamais été fin tacticien, ni bon meneur d’hommes. C’était le boulot de Nisfyl. J’étais juste bon à amuser la galerie.

— Cesse de te rabaisser. Tu es un de mes officiers. Je ne t’ai pas choisi par favoritisme ou pour ton beau minois, mais pour tes qualités. Tu as de l’esprit, tu sais te faire aimer de tes hommes et tu es un grand guerrier. 

Il ricana.

— Vous pouvez mettre ces qualificatifs au passé, dit-il en exposant son membre amputé. Il n’y a pas de grand guerrier manchot. Le meilleur archer de la Ramure ! Quelle blague… Quant à ma joie de vivre et mon bel esprit, j’ai dû les perdre sur la route des Enténébrés.

— Écoute, Vänesine. J’aimerais être là pour toi comme tu l’as été après ma disgrâce, mais je n’ai pas de temps à t’accorder. Nous repartons dans une semaine, avec ou sans toi. Si tu souhaites rester ici aux côtés de Törize, je comprendrai. Et si un jour tu te sens la force de revenir, tu auras ta place à mes côtés.

— Votre majesté est trop bonne. 

J’encaissai cette ultime provocation sans broncher. À quoi bon ? Vänesine se noyait dans la fange sans volonté de s’en extirper. Une pensée me vint alors, horrible, que je reniai aussitôt. Pourtant, plus je la repoussais, plus elle s’imposait : pourquoi le Mangeur d’Âme avait-il attaqué Nisfyl plutôt que Vänesine ? Même dévasté, mon premier officier aurait affronté l’épreuve sans fléchir. Vänesine, hélas, ne pouvait survivre sans Nisfyl.

Compte rendu d’audition du Dénigré Useärn

An 7683 de Sutanal, 22ème jour du mois de Fructification

Le Conseil aër s’est réuni à huis clos ce jourd’hui pour entendre l’ambassadeur Useärn de retour de la sphère sylvestre, sous le coup d’un mandat d’arrêt voté par le Conseil quatre mois plus tôt. Le greffier prend note que le prévenu est revenu sur les Îles de Vents de son plein gré, seul et sans violence. Il a été arrêté dès son débarquement de la galère marchande à bord duquel il voyageait, s’est soumis aux exigences de la garde avant d’être placé en cellule dans l’attente de son jugement.

Le Conseil désire éclaircir les liens qui l’unissent à la reine rebelle, Luwise Sofunada, coupable de sédition, d’agression de troupes aërs, de blasphème et d’obstruction psychique du Puits de Science.

Le Conseil au complet assiste à l’audience. Sont présents :

- Caste des Anciens : le doyen Dydëi, le Patriarche Losunish, le Patriarche Monseï

- Caste des Éclairés : le Patriarche Niwelöd, le Patriarche Isulëy

- Caste des Avisés : le Patriarche Sinëv, le Patriarche Gamiseï

Le doyen ouvre la séance.

— Useärn de la caste des Dénigrés, vous êtes accusé de trahison et de collusion avec la Fylide Luwise Sofunada, soupçonnée d’être une Prophétesse. Vous avez été interpellé par le Dénigré Sïleda lors de la mise sous tutelle de la cité factieuse de Folivröde. Vous vous êtes échappé quelques jours plus tard à l’occasion de l’attaque de l’Étoile du Nord, galère à bord de laquelle vous étiez enfermé, par des partisans de la rebelle suscitée. Malgré ces faits qui vous accablent, vous vous présentez aujourd’hui sans résistance. Pouvez-vous nous expliquer ce revirement ?

— Maîtres du Conseil, je reviens vers vous non en ennemi, mais comme messager. J’ai été témoin d’une épopée telle qu’en racontent les légendes ; j’ai été témoin de l’avènement d’une nouvelle ère ; j’ai rencontré l’héritière de l’Arbre-Mère.

— Blasphème ! s’insurge Niwelöd, premier Patriarche des Éclairés.

Le prévenu rétorque :

— Blasphème ? Choisissez, Maître : je pourrais vous accuser d’hypocrisie ou d’aveuglement, que préférez-vous ?

— Comment osez-vous ? 

L’arrogance manifeste du prévenu soulève un tollé parmi ses juges. Le doyen doit rappeler à l’ordre les membres du Conseil pour ramener le calme.

— Allons, ne partons pas sur un mauvais pied. Maître Niwelöd, reprenez votre calme et laissez notre frère s’exprimer. Veuillez poursuivre, Dénigré Useärn.

— Il y a de cela deux ou trois mois, la déesse a lancé un Appel qui a été entendu par les enfants chéris à travers Shanyröde. J’ai en ma possession des notes à même d’appuyer le lien entre ce phénomène et la volonté d’Okateï de s’unir au peuple sylvestre en vue de lutter contre le Flétrissement. 

Commentaire du greffier : des vibrations exceptionnelles ont été confirmées sur la période indiquée par les responsables de la salle du Puits alors en fonction. Le Dénigré Useärn a par ailleurs remis ses notes au Conseil pour étude ultérieure.

Le Dénigré Useärn poursuit.

— Le clan des Aigles Étincelants mené par l’Éclairé Eseï, a répondu à cet Appel dans l’idée de ravir le trône d’Okateï pour son profit. Malgré ces efforts, la déesse préféra la reine Luwise Sofunada.

— Celle qui se nomme elle-même Osukateï, l’Âme de l’Arbre-Mère. Quelle prétention... 

Le président du Conseil ignore la remarque de son collègue et relève avec une pointe de méfiance :

— Insinuez-vous que l’Éclairé Eseï se serait livré à des actions clandestines pour s’accaparer le trône de la déesse ? 

Le prévenu l’affirme. Le greffier note l’assurance d’une réponse immédiate.

Des murmures désapprobateurs s’élèvent du côté de la caste des Avisés, les représentants de la caste des Anciens ne cachent pas leurs expressions révoltées. L’Éclairé Niwelöd et son confrère Isulëy protestent bruyamment au nom de leur famille politique bafouée. L’Éclairé Niwelöd interpelle les autres membres du Conseil.

— Pas de messes basses, messieurs des Avisés ! Crachez donc votre venin. Osez dire que l’ensemble des Éclairés a pris part à ce complot, si tant est que cette fable soit avérée ! 

Le doyen doit de nouveau intervenir.

— Nul n’affirme cela. Cependant, une telle accusation mérite une enquête, nous y veillerons. Pour l’heure, revenons au cas de la prénommée Luwise Sofunada. Quelle relation entretenez-vous avec elle ?

— J’espère pouvoir servir de pont entre Osukateï et le Conseil.

— Vous voilà donc devenu son ambassadeur auprès des Aërlydes. Quelle ironie ! 

Ricanement dans l’assemblée sans déni du prévenu. Le doyen poursuit.

— Il a été porté à l’attention du Conseil les exigences de la rebelle Luwise Sofunada. En échange de la réouverture de Shanyröde dont l’obstruction paralysait la vie même du Puits de Science, la Prophétesse présumée a exigé une révision de nos méthodes de recherche, l’arrêt des persécutions d’enfants chéris, ainsi que la levée de l’occupation des cités séditieuses de la Neuvième Branche de l’Est. Approuvez-vous ces conditions ?

— Elles me semblent raisonnables. J’ai ouï dire que les émissaires des Îles des Vents avaient approuvé ces termes. Vous ne pouvez d’ailleurs nier qu’Osukateï a respecté sa parole en déverrouillant sur l’heure l’accès de Shanyröde. Qu’en est-il de votre côté ? Vos engagements ont-ils été tenus ?

— Cessez votre impertinence. Vous reconnaissez donc vous ranger aux côtés d’une force étrangère, à l’évidence hostile à notre nation.

— Je travaille dans l’intérêt de mon pays, les Îles des Vents. Les Aërlydes ont toujours œuvré pour le bien des peuples inférieurs autant que celui du peuple aérien. Cet accord va dans ce sens, tout comme mes actes passés. Je ne me sens nullement coupable des faits qui me sont reprochés. Le Conseil en prendra conscience, j’en suis convaincu.

— Pas de repentance donc ?

— Le Conseil me condamnera selon ses lois et je m’y plierai. 

Après un instant de réflexion suivi d’un conciliabule avec les membres du Conseil, le doyen pose une dernière question.

— Dénigré Useärn, vous qui avez côtoyé cette Osukateï, quel est votre sentiment profond ? Représente-t-elle une menace pour les Îles des Vents, pour les royaumes sylvestres, pour l’Arbre-Mère ou pour elle-même ? 

Le prévenu ne donne aucune réponse, hormis un trouble éloquent.

Le Conseil reconnaît la collusion de l’accusé avec un groupuscule factieux et condamne le Dénigré Useärn à une peine d’emprisonnement de trente ans, aménageable au bout de vingt années. La séance est levée à la première heure de la mi-journée.

3

L’héritière de la Déesse

La galère accosta de bon matin à Monyëte avec le faste protocolaire réservé aux visiteurs de marque. Je ne me leurrais pas, la cité-mère de la Quatrième Branche de l’Est accueillait le Seigneur Suwamon de Jivude, l’un des grands royaumes du houppier. Nul ne s’intéressait à la reine d’un pays étranger perdu dans la canopée, et cela me convenait parfaitement. Des affiches à mon effigie étaient encore placardées dans les casernes aux côtés de celles des voleurs, des meurtriers et des déserteurs. La mienne se distinguait toutefois de par le sceau des Îles des Vents, détail qui, paradoxalement, jouait en ma faveur tant l’arrogance des Éthérés avait ligué contre eux une bonne moitié du peuple sylvestre.

Nous étions venus dans le but de me présenter à la noblesse de Monyëte sans vouloir l’effrayer d’emblée avec des histoires de demi-dieux. Aussi Suwamon avait-il prétexté une visite de courtoisie, l’occasion de discuter de l’omniprésente menace des Enténébrés avec lesquels Monyëte et Jivude possédaient chacune une frontière. Imolien, Tobiane et moi nous étions mêlés à la garde rapprochée de Suwamon, pour ma part ravie de pouvoir dissimuler mon visage et ma chevelure de saison sous un heaume. Après cinq jours d’isolement, Vänesine m’avait annoncé son intention de rester auprès de Törize, décision que j’avais anticipée depuis le premier jour.

Nous accompagnions donc notre souverain dans ses appartements où nous trouvâmes enfin une nécessaire intimité. Suwamon mit lui-même un terme au ballet des serviteurs qui s’éternisait un peu trop à son goût, avant de s’affaler dans un fauteuil avec soulagement.

— À peine débarqués, nous voilà conviés à un banquet de bienvenue… Lëyudei-tame a beau être le Père de Lignée, il n’en reste pas moins un gamin rivé à sa citadelle sans aucune idée des affres du voyage. Un gentilhomme aurait attendu un jour ou deux avant d’organiser pareilles festivités.

— Au moins nous laisse-t-il la journée pour nous reposer, répondis-je avec compassion.

— La journée pour nous préparer, vous voulez dire. Nous devrons soigner notre entrée si nous voulons nous attirer les bonnes grâces de notre hôte.

— Je le croyais votre ami.

— Monyëte est une cité amie et son souverain me témoigne le respect dû à ses descendants, comme je lui montre celui dû à mes ancêtres. La diplomatie habituelle. En ce qui vous concerne, gardez-vous bien de vous attirer l’ire du Seigneur Lëyudei. Que l’on vous traite de Prophétesse, la parenté de nos royaumes ne vous évitera pas une exécution sommaire. 

Suwamon appuya ses propos d’une moue de professeur atterré devant la bêtise de son élève dont les leçons mille fois rabâchées peinaient à rentrer dans le crâne. Je me sentais l’âme d’un oisillon au bord du grand saut, sans autres choix que de voler ou s’écraser.

— Au fait, continua mon parrain, comment comptez-vous frapper les esprits ?

— Je n’ai guère eu le temps de m’entraîner et de tester l’étendue de mes pouvoirs. Je préfère donc me cantonner à des valeurs sûres, comme faire pousser un arbre en deux minutes.

— Mmh… 

Sa déception me blessa, réflexe de l’enfant avide de plaire à son maître. Malgré cette première impression, Suwamon acquiesça.

— Vous avez raison, mieux vaut éviter les expérimentations pour le grand soir. Avec l’effet de surprise et un discours lénifiant sur l’union du peuple sylvestre et de l’Arbre-Mère, cela devrait aller. 

Il me fixa, figé par une fulgurante pensée qu’il médita une bonne minute.

— Vous et vos hommes resterez ici jusqu’à ce que je vienne vous chercher. Si la piètre ressemblance de ces affiches ne suffit pas à vous faire reconnaître, votre chevelure de Seigneur vous désigne à des lieues à la ronde.

— Je peux porter mon casque.

— Toute la journée ? Ce serait suspect ou considéré comme une insulte aux règles de politesse. Non, restez ici, cela vaut mieux. Je rencontrerai Lëyudei-tame accompagné de mes gardes habituels. J’amènerai la conversation à son rythme vers notre affaire. 

Suwamon refusait de nommer notre complot, puisqu’il fallait l’appeler ainsi. Mis au pied du mur, nous forcerions le Seigneur de Monyëte à nous accorder son appui. Idéalement sans violence, du moins selon le plan. Une audace téméraire que mon parrain pouvait payer au prix fort. En cas d’échec, Suwamon serait accusé de trahison et de collusion avec une rebelle, des crimes passibles du simple blâme à la peine capitale selon le bon vouloir du Père de Lignée, le seul à même de juger les Seigneurs de son houppier. Pourtant, je n’ai jamais mis en doute sa détermination. Mon parrain appartenait à ces hommes rares pour qui la parole donnée valait plus qu’une vie.

— Que ferez-vous s’il refuse de nous écouter ? demandai-je, tout de même inquiète.

— Vous aurez intérêt à être particulièrement convaincante ce soir. 

Il n’y avait aucune ironie dans ses propos, juste une franchise sèche et sans appel. Il se prépara à sortir, pressé d’en finir. Sur le seuil de la porte, il fut pris d’un doute et ajouta à mi-voix :

— Gardez vos armes à portée de main et tenez-vous prêts au départ. On ne sait jamais. 

Enfermés dans notre prison de soie et de bois précieux, les heures rythmées par une clepsydre emplie de mélasse, nous trompions l’ennui autour d’une partie de cartes, cette nouveauté rendue populaire par les ambassadeurs aërs et que la xylographie naissante avait rendue abordable à la petite noblesse. À défaut de nous extasier devant la finesse des gravures, nous étions rivés sur nos mains dont l’importance nous semblait capitale.

— Roi d’automne, déclara Imolien en abattant la figure aux habits rouge auréolée de feuilles d’érable.

— Allons, vous n’allez pas vous laisser enterrer par un Muwide tout de même. Devrait-on miser pour vous donner du cœur au ventre ? Une tuile d’Aulne le point, voyez, je ne suis pas gourmand.

— Taisez-vous et jouez, maître Nevalöd, grogna un Tobiane extraordinairement concentré.

— Soit. Graine de Laurier. 

La mine joviale d’Imolien jurait tellement avec mon humeur taciturne que je ne pus m’empêcher de le jalouser. Comment arrivait-il à jouir de l’instant malgré notre situation précaire ? À l’inverse de Tobiane ou de Vänesine, je connaissais peu ce Muwide aux parfums de mystère qui jonglait avec aisance entre les humeurs contraires.

Le silence accusateur de mes comparses me tira de mes tracas. Hors du jeu depuis le début de la manche, je piochai une carte au hasard que je déposai sans même la regarder.

— Pourquoi restes-tu avec nous, Imolien ? Tu n’es pas officiellement recherché par les Aërlydes. Tu pourrais encore fuir.

— J’ai beau avoir été votre rival, j’ai de l’estime pour vous, Luwise-osu. Okateï vous a désignée, c’est ainsi et je me plie à sa décision. Je ne gouvernerai jamais comme je l’ai espéré, mais mes idées peuvent survivre à travers vous. 

Il se concentra sur son jeu avec une moue méditative des plus comiques, le tria minutieusement, avant de reprendre d’un ton badin :

— J’ai choisi de rester à vos côtés pour vous conseiller et m’assurer que l’héritière de la déesse ne trahira pas ses convictions.

— Serait-ce une menace ?

— Prenez-le comme vous voudrez. Je remarque seulement que les Prophètes, même animés des meilleures intentions, ont toujours apporté le chaos.

— Je ne suis pas une Prophétesse ! 

J’avais crié avec la rage du déni. Au fond de moi s’imposait l’évidence : peu de choses me différenciaient des autoproclamées Voix de l’Arbre-Mère. La même certitude de servir la déesse, les mêmes ambitions révolutionnaires et la même volonté hégémonique. Ce mimétisme inconscient m’effrayait. J’avais un temps essayé de m’en défaire, de m’opposer à cette inclination, sans parvenir à réprimer un naturel insidieux.

— Vous n’êtes pas un simple Prophète, poursuivit Imolien, imperturbable. Vous êtes nantie des pouvoirs de la déesse associés à ceux du roi des démons. Plus d’un s’en inquiéteraient.

— Malgré cela, tu me crois digne de la confiance qu’Okateï a placée en moi.

— Je pense que bien conseillé, un homme au cœur juste agira au mieux. Abandonnée à son sort, la même personne multipliera les erreurs sans même s’en apercevoir.

Je rougis devant le compliment tacite. Je n’étais pas sûre d’avoir le cœur juste que vantait Imolien, mais j’y aspirais en effet. La parenthèse refermée, le Muwide s’écria, ravi :

— Reine d’hiver ! À ce rythme-là, je vais vous dépouiller.

— Pas encore, contra Tobiane. Gardien ailé ! Un si beau pli ne se laisse pas filer. 

L’artiste avait saisi l’Ange en plein vol, son bâton tendu vers un ennemi invisible, dans un style épuré où surgissait, en quelques traits, toute la fureur du combattant. Assurément, le graveur connaissait son modèle : des machines de chair éduquées pour tuer, des corps vidés de leur âme pour mieux la remodeler, d’infatigables guerriers que nous avions fréquentés de bien trop près pour les apprécier.

— Comment se fait-il que les meilleurs atouts soient tous des Aërlydes ?

— En inventant ce jeu, les Éthérés se sont gardé les meilleures cartes, répondit Tobiane.

— Ils en ont profité pour figer dans les esprits la hiérarchie entre les peuples, précisa Imolien. Les quatre atouts Muwide sont évidemment les plus faibles, viennent ensuite les huit Fylides pour terminer par les douze Aërlydes. L’ordre du monde résumé en vingt-quatre cartes. 

La brume d’insouciance balayée par ce triste constat se leva soudain pour révéler la vérité crue. Les cartes dans nos mains devenaient des choses obscènes qui nous brûlaient les doigts. Nous perdîmes le goût de jouer et abandonnâmes la partie en plein milieu, si bien que nous nous retrouvâmes de nouveau désœuvrés. Tandis qu’il arrangeait ses pièces d’armure désordonnées par le voyage, Tobiane demanda d’un ton badin :

— Vous avez des nouvelles de la Neuvième Branche de l’Est ?

— Les troupes aërs occupaient toujours Folivröde et Palwite la dernière fois que j’y ai jeté un œil. 

Mon ancien écuyer acquiesça, dépité. Je guettais quotidiennement l’évolution de la situation sur ma Branche natale à l’aide du regard de l’Arbre-Mère. La promesse aër, hélas, tardait à se concrétiser. Les émissaires m’avaient prévenue du délai nécessaire et je n’avais d’autre choix que de ronger mon frein. L’accord officieux de Shanyröde demeurait fragile, rien n’assurait que le Conseil aër se plie aux exigences d’une hors-la-loi dont les avis de recherche s’affichaient encore à travers la Ramure.

De la même manière, j’aurais aimé suivre le voyage d’Useärn vers les Îles des Vents. Malheureusement, la vision de la déesse se perdait vite dans les brumes de l’éther, brouillard derrière lequel se dissimulaient les rochers aërs en lévitation au-dessus de la canopée.

— Et votre… captif ? s’enquit Imolien. Se tient-il tranquille ? 

La pudeur du Muwide m’amusa. Lui si franc et direct d’ordinaire hésitait à évoquer le roi des démons enfermé dans sa prison spectrale, elle-même logée entre les méandres de mon esprit.

— Le Mangeur d’Âme se porte comme un charme, merci de t’en soucier. 

L’air boudeur d’Imolien dont je savourais chacune des mimiques, m’incita à un élan de clémence.

— Il semble être entré en léthargie, ce qui est d’autant plus étrange que nous sommes à deux pas des Enténébrés.

— Manigance-t-il quelque-chose ? s’inquiéta Tobiane.

— Je ne crois pas. Ma nomination l’a hissé au rang de symbiote de l’héritière de l’Arbre-Mère. Sans atteindre exactement ses ambitions initiales, cela s’en rapproche assez pour le satisfaire. Pourquoi chercherait-il à fuir ?

— Prenez garde. Ce monstre sera votre pire ennemi. Il corrompra votre âme à petit feu. Chacune de ses interventions se paiera au prix fort.

— Je le sais, Imolien. 

Mon agacement perçait malgré moi. Je n’étais plus l’enfant qu’il fallait souvent sermonner, et si j’eus un jour une tolérance pour le chaperonnage, mon éducation de princesse gâtée l’éroda bien vite. Suwamon arriva fort à propos pour faire diversion.

— Chers amis, vous pouvez poser vos paquetages. Nous ne sommes pas mis à la porte.

— Lëyudei accepte de me rencontrer ? 

Suwamon ricana devant mon empressement.

— Soyez déjà satisfaite qu’il ne nous envoie pas la garde. Lëyudei-tame veut se donner le temps de la réflexion avant de se compromettre avec une rebelle.

— Dites plutôt qu’il espère marchander au mieux avec les Aërlydes.

— J’ai peine à l’admettre, mais cela reste une possibilité. Malgré votre rencontre mystique, les Îles de Vents poursuivent, du moins officiellement, leur chasse aux enfants chéris. L’ambassade aër de Monyëte est la plus importante de la Quatrième Branche, elle possède à ce titre une poignée d’Anges à même de nous arrêter si le Seigneur Lëyudei n’impose pas son autorité. 

Les grandes cités de l’intérieur hébergeaient toutes ou presque une ambassade des Îles des Vents, manière pour les Éthérés de surveiller les royaumes sylvestres et de tuer dans l’œuf les embryons de dissidence. Nous n’en avions pas croisé à notre arrivée, mais je ne doutais pas de rencontrer au moins un diplomate au banquet. Les officiels aërs adoraient ces petits plaisirs terrestres.

— Quoi qu’il en soit, poursuivit Suwamon, Lëyudei nous convie à son festin avec pour seule exigence que vous adoptiez la mode locale.

— La mode locale ?

— Les femmes de Monyëte se couvrent les cheveux d’un foulard chatoyant, une excellente façon de dissimuler votre coiffe de saison. Ne vous inquiétez pas, vous serez resplendissante. 

Ma chevelure d’un blond éclatant en ce bel été trahissait en effet le sang des Seigneurs palpitant dans mes veines. Il aurait été mal venu de compter trois souverains quand deux seulement étaient annoncés.

Des trésors d’étoffes remplissaient les cales de la galère de Suwamon, de la tunique sans prétention aux habits d’apparat, le tout en quantité suffisante pour parer aux imprévus. Le verbe et l’élégance, dit-on, sont l’épée et le bouclier des courtisans ; chaque ornement est étudié avec soin et choisi dans un but précis. Pour ma part, l’objectif était clair : forcer Lëyudei-tame, jeune Seigneur blasé par les toilettes sophistiquées des dames de la cour, à me recevoir en privé. J’optai donc pour une robe simple aux coupes traditionnelles que réhaussait une finition soignée. L’œil expert se laissait surprendre par la soierie argentée, moirée de motifs invisibles à l’œil nu. Mêlé à l’armure du tissu, un fil à peine plus brillant que ses voisins dessinait les bordures d’une multitude de Vünasinëd, trèfle dont les quatre feuilles représentaient les Ramures, symbole de l’Arbre-Mère. Un étendard rêvé pour celle qui se prétendait son héritière. Légère entorse aux traditions régionales, je préférais un long voile nacré accordé à la sobriété de ma robe aux épaules dénudées, plutôt que les étoffes bigarrées de ces dames de Monyëte, sujet de moquerie à travers les Branches. Nul besoin de miroir pour juger du résultat, les mines ébahies de mes compagnons reflétaient la qualité de la transformation.

— Je pense que nous pouvons y aller, jugea Suwamon, encore troublé par la vision enchanteresse de sa filleule.

Nous remontâmes l’aile sud du palais jusqu’aux jardins. De longues tables y avaient été installées, encadrant cinq scènes sur lesquelles se produiraient divers artistes jusque tard dans la nuit. Les serviteurs achevaient d’apprêter les dessertes tandis que les convives profitaient des dernières heures du jour pour vagabonder entre les massifs de fleurs et de plantes rares travaillés par des maîtres jardiniers. Le parc du château de Monyëte, le plus vaste de la Ramure de l’Est, était connu pour ses jeux de couleurs et de senteurs à travers lesquels se défiaient les meilleurs talents du moment. Ainsi, la silhouette torturée d’un chêne plusieurs fois centenaire vêtue d’un châle de myosotis et d’une jupe de lilas transformait les stigmates de la vieillesse en parfaite incarnation d’une beauté immuable. De l’autre côté du bosquet, un épi de bambous juvéniles dont l’équilibre d’une fausse simplicité enchantait les âmes en quête d’harmonie, lui disputait les louanges des esthètes. Même les feuilles-miroirs trouvaient leur place dans cet ensemble raffiné.

Hélas, malgré le lourd labeur des ouvriers, la réalité venait régulièrement gâcher ce tableau patiemment entretenu. Des taches brunâtres piquetaient les limbes frappés par l’Asiwitil, la maladie qui ternissait les feuilles-miroirs jusqu’à plonger le houppier dans la nuit. Malgré les abattages pour circonscrire l’épidémie, lutte vaine juste bonne à repousser l’inéluctable, le mal revenait sans cesse, porté par les vents soufflés des Enténébrés voisins. L’écoulement turbulent des sèves obstruées par les caillots de lignine sourdait dans mes oreilles ; un bruit funeste qui sonnait le glas des jours heureux de Monyëte. Je ressentais dans mes propres veines le flux troublé de l’Arbre-Mère, je devinais le fantôme des tissus nécrosés au creux de mes mains, comme si je pouvais les saisir et les écraser par ma simple volonté.

Un frisson me remonta l’échine. Était-ce une simple illusion ? Et si les fourmillements sous ma peau trahissaient un lien physique entre le corps de la déesse et le mien ? Cette intuition s’empara de mon être avec une urgence inhabituelle. L’espace d’un soupir, le doute se mua en certitude. Ainsi que je l’avais expérimenté avec le Gardien de Jivude, Okateï et moi ne faisions qu’un ; ses Branches, ses racines, ses feuilles devenaient les extensions de mes membres, ils se plieraient à mes souhaits comme mes muscles se contractaient d’une seule pensée.

Suwamon menait notre groupe d’un pas ferme vers le Pavillon du Soir où il savait trouver le Seigneur Lëyudei. Le bâtiment aux arches de teck délicatement ciselées offrait une vue remarquable sur les hauteurs de la cité. L’adret flamboyait au crépuscule sous les reflets des feuilles-miroirs. Lorsque le vent faisait danser les limbes, des halos rouge et orangés ondulaient sur les versants au rythme des feuillages des grands arbres dont le chant répondait aux sifflements de la brise. Un spectacle merveilleux dont le roi de Monyëte ne se lassait jamais.

Nous trouvâmes notre hôte en charmante discussion avec un trio de courtisanes aux atours bariolés. Mon parrain s’interposa avec courtoisie en glissant un inaudible « voici celle dont nous avions parlé » que je lus sur ses lèvres tandis qu’il me désignait d’un discret signe de la main. Lëyudei m’accorda un hochement de tête avant de retourner à sa délicate compagnie. Suwamon salua le maître des lieux avant de nous rejoindre, dépité.

— Je gage qu’il ne nous adressera pas un mot de la soirée.

— Charge à moi de le persuader du contraire. 

Je parcourus l’assemblée en quête du candidat idéal avant de tomber sur un homme au pourpoint exubérant, à l’image des moulinets dont il accompagnait chaque parole. L’espace ainsi libéré le plaçait au cœur d’un cercle d’admirateurs et de moqueurs dont il focalisait l’attention. Par ailleurs bel homme au langage enlevé, il assurait à lui seul l’attraction de la soirée. Le faire-valoir rêvé pour mon exhibition.

— Qui est-ce ?

— Subyne Koda. L’archétype du courtisan prétentieux et ambitieux. Amateur de jolies dames et briseur de cœurs invétéré, précisa Suwamon avec une ride acerbe.

Plutôt que de me formaliser de cette pique irrévérencieuse, j’appréciai l’information. Vraiment, le personnage semblait dessiné pour mes plans. Je m’approchai de ma cible et me faufilai parmi le public idolâtre jusqu’à me hisser au premier rang. Le bellâtre nous contait un quelconque exploit guerrier, sans doute imaginaire, contre un démon qui aurait franchi le Mur et atteint les jardins du palais. Notre héros l’aurait terrassé en ce lieu précis, le cercle défriché étant la preuve incontestable du terrible combat.

— N’est-il pas effrayant d’apprendre que malgré les défenses, ces monstres parviennent jusqu’au cœur de la cité ? 

Ingénue dans l’intonation même de ma voix, je jouais la faible courtisane en pâmoison devant le sauveur de Monyëte. Malgré la grossièreté du procédé, le sot s’y laissa prendre et vira de l’arrogant au carnassier en découvrant ma personne si joliment mise en valeur.

— Bonsoir, gente dame. À qui ai-je l’honneur, je n’ai point le privilège de vous connaître ?

— Pour cause, je viens d’arriver de Jivude avec le Seigneur Suwamon. Luwise-obe, pour vous servir.

— Dame Luwise, vous concurrencez les derniers feux du jour. Lorsque ceux-ci se seront éteints tout à fait, vous illuminerez cette soirée par votre simple présence. 

Combien de fois avait-il sorti cette entame éculée ? Pathétique. J’arrivai à douter de son utilité pour ma machination.

— Vous me gênez… monsieur ?

— Subyne Koda, mais appelez-moi, Subyne, je vous en prie.

— Sont-ce là les séquelles de cette incursion ? demandai-je en désignant le limbe gangréné de la feuille-miroir la plus proche.

— Si seulement nous pouvions contenir le fléau de l’Asiwitil ! Hélas non, la maladie se propage d’elle-même sans remède, hormis l’abattage et l’incinération des feuilles touchées.

— L’incinération ? L’usage de l’élément interdit n’est-il pas proscrit ?

— En de rares circonstances comme celle-ci et sous le contrôle du clergé, le feu est toléré.

— N’y a-t-il donc pas d’autres moyens ?

— Malheureusement, très chère. 

J’exhumai alors mon expression la plus naïve.

— Il me semblait pourtant qu’extraire le mal éviterait bien des tracas, n’y avez-vous point songé ? 

La stupidité de ma remarque suscita de bruyantes railleries qui attirèrent sur nous l’attention des convives. Je m’assurai que le premier d’entre eux, le Seigneur Lëyudei, délaisse l’espace d’un instant ses admiratrices pour s’intéresser au motif de cette soudaine agitation. Puis je levai le bras vers la feuille-miroir, geste théâtral inutile, si ce n’est pour ajouter de l’emphase au tour de magie à venir.

Une boule d’appréhension me comprima le bas du ventre. Malgré mes certitudes, une pincée de doute s’insinua au dernier moment : si je me trompais ? Si je me révélais incapable d’éliminer l’Asiwitil du limbe devant moi ? Pas d’expérimentation le jour fatidique, avais-je promis à Suwamon… Pourtant, quel triomphe en cas de réussite ! Vaincre la maladie des Enténébrés en présence des frontaliers qui les défiaient au quotidien, voilà qui ferait jaser pendant bien des hivers.

Le flux turbulent des sèves palpitait au rythme effréné du tambour sanguin contre mes tympans. Le fluide de l’Arbre-Mère parcourait mes veines autant que les vaisseaux de la Plante. La perception de nos deux corps s’entremêlait dans mon cerveau, embrouillé par cette inconfortable sensation de dédoublement. Il en résultait néanmoins une connaissance intime de mon alter ego, de la moindre des radicelles jusqu’au plus petit bourgeon, une accointance que je comptais mettre à profit. Le temps d’isoler la feuille-miroir face à moi des milliers d’autres dispersées à travers les Ramures, je concentrai mon attention sur les cellules infectées que j’écrasai une à une avant de les remplacer par des tissus sains.

Les taches brunes se résorbèrent à vue d’œil, nettoyées par une fée invisible qui laissait derrière elle un éclatant vernis d’un vert juvénile, contraste saisissant avec le reste du limbe usé par les ans. Aussitôt, la feuille-miroir rayonna et il sembla l’espace d’un instant que le crépuscule s’était effacé devant l’aube nouvelle. L’assemblée observa le miracle, fascinée par la résurgence de la lumière solaire, telle une source réduite à un maigre filet soudain ravivée par un flot impétueux. Il y avait aussi une part de vénération envers cet astre du jour d’une discrète prodigalité. Dissimulés derrière les ramées, certains habitants ne l’avaient jamais admiré dans son écrin d’azur et de nuages par-delà la canopée. Mes compagnons eux-mêmes, pourtant habitués à mes étranges pouvoirs, restèrent hypnotisés devant l’impensable.

Je masquai au mieux les marques d’un mal de crâne naissant pour garder intacte l’image de la puissante thaumaturge aux traits sereins et inflexibles. Heureusement, le labeur arrivait à son terme, un discret sourire ambigu étiré sur mes lèvres. Si d’aucuns y voyaient l’arrogance crâne de l’omnipotente magicienne, je savourais surtout la réussite d’un plan hasardeux. J’aurais eu tout le mal du monde à conserver cette mine radieuse si j’avais dû récidiver avec la centaine de feuilles-miroirs de la seigneurie. Je réfléchissais déjà à un prétexte pour esquiver une réédition de l’exploit.

— Comment est-ce possible ? bredouilla Subyne, soudain moins loquace.

— Okateï est pleine de ressources.

— Mais… mais qui êtes-vous ? 

Je souris en coulant une œillade aguicheuse vers le Seigneur Lëyudei. Habile politicien, le roi de Monyëte saisit la perche que je lui tendais gracieusement.

— Voilà bien la légendaire dame Luwise de Palwite, fille de Särise-tame, reine de Folivröde, qui terrassa le Gölbynekën et sauva la Neuvième Branche de l’Est. 

Le monarque s’approcha tandis que j’ôtais mon foulard. Ma blonde chevelure seigneuriale resplendit sous les reflets ravivés de la feuille-miroir. Le jeune souverain conclut sa présentation avec ces mots qui résonnèrent dans le silence :

— Lumière sur vous, Osukateï, héritière de l’Arbre-Mère. 

Avant de pousser le zèle jusqu’à s’agenouiller devant moi, tête baissée en marque d’obédience. Ce geste, inconcevable pour un Père de Lignée devant la régente d’une petite seigneurie de la canopée, me désarçonna. L’image troubla également l’assistance qui demeura indécise. Il fallut que Suwamon-tame, second Seigneur présent, imite son hôte pour que le reste des convives s’agenouillent à leur tour.

Je survolai ce champ de têtes courbées avec un mélange de fierté et d’appréhension. Combien de mes nouveaux alliés se prosternaient par réel respect et combien suivaient simplement la masse pour mieux s’y fondre ? Quelles pensées derrières ces visages face contre terre, aux expressions invisibles ? De l’espoir ? De la peur ? De la colère ? Je le savais déjà, la plus longue et la plus difficile conquête serait celle des cœurs. Soigner une feuille-miroir y œuvrait, mais il en faudrait bien plus pour faire accepter mon autorité.

— Relevez-vous, Lëyudei-tame. Relevez-vous tous, filles et fils d’Okateï. Vos paroles sont justes, Seigneur de Monyëte. La déesse m’a confié la charge de l’assister afin de ramener l’équilibre en son sein. Une mission impossible sans l’aide de l’ensemble des Fylides et des autres peuples de l’Arbre-Mère. Aussi est-ce à moi de m’incliner. 

Je me penchai d’un quart vers la foule qui se relevait peu à peu, avant de réitérer mon geste avec plus d’amplitude face au roi de Monyëte. Lëyudei apprécia mon apparente soumission. Ma courbette lui rendait le prestige entamé par sa propre révérence et le confortait dans la hiérarchie sociale.

— Nous aurons à parler, dame Luwise, mais profitons d’abord de cette soirée et du banquet qui nous attend. Je vous veux évidemment à mes côtés.

— Évidemment.

Notre jeu de dupes trompait peut-être les ingénus, mais la rumeur circulait déjà que le Seigneur Lëyudei chamboulait son plan de table pour recevoir dignement l’invitée surprise. Un bouleversement minime au vu de ce qui s’annonçait.

Les convives migrèrent vers les tables dressées en haut du jardin où nous attendaient acrobates, danseurs et musiciens. Les saltimbanques égayèrent une soirée qui s’écoula sans y paraître. Le roi Lëyudei s’accrocha à sa nouvelle égérie jusqu’à ce que la fatigue vienne réclamer son dû. Je m’excusai auprès de notre hôte qui lui, semblait vouloir rester jusqu’à l’aube, avant de me retirer accompagnée de mes chevaliers.

Les chants et bruits de harpes s’atténuaient à peine, masqués par le son clair de la fontaine d’un patio, lorsque le rythme martial de bottes sur le dallage nous tira d’une somnolence avinée. Une dizaine d’Anges, leurs bâtons de feu menaçants, nous encerclèrent sans nous laisser le temps de réagir. Nous eûmes à peine le temps de porter la main à nos épées logées dans leurs fourreaux d’où il eût été bien imprudent de les sortir. Sous le couvert d’une apparente nonchalance, l’ambassadeur des Îles des Vents qui commandait le détachement m’interpella sans se soucier de protocole.

— Luwise-tame, vous êtes accusée de dissidence et d’hérésie. Je vous arrête au nom du Puits de Science. 

À l’évidence, l’accord conclu avec les émissaires aër n’avait pas eu le temps de cascader jusqu’à Monyëte, si tant est qu’il ait été un jour approuvé par le Conseil de Sutanal. Restait aussi la possibilité d’une initiative personnelle, hypothèse rendue plausible par la véhémence de l’ambassadeur Tines. Peu lui importait d’outrepasser ses prérogatives au cœur d’un pays souverain. Quand bien même un importun viendrait à surprendre l’échauffourée, il était le genre d’homme convaincu de la supériorité de son peuple et de sa légitimité à faire régner sa loi à travers le monde. Le genre d’homme que j’exécrais.

4

Le rêve de paix

Un coup d’œil furtif confirma mes craintes : six guerriers ailés refermaient derrière moi l’ultime échappatoire. D’un pincement de lèvres autoritaire, je dissuadai Tobiane et Imolien de jouer les héros et les convainquis de lâcher le pommeau de leurs armes pour adopter une posture résignée à même de détendre l’atmosphère.

— Comment osez-vous vous en prendre à un Seigneur Fylide et à ses invités ?

— Soyez raisonnable, Suwamon-tame. Vous ne souhaitez pas que Jivude soit mise sous la tutelle de Sutanal. 

L’ambassadeur Tines ne manquait pas d’audace pour s’en prendre ainsi au roi d’une grande cité comme Jivude. Si le royaume du cerisier doré avait une réputation de rebelle invétéré, les Éthérés se montraient rarement aussi directs dans leurs menaces. Il nous fallait un allié de poids à même d’infléchir la balance en notre faveur pour éviter un bain de sang à l’issue incertaine.

Un simple clignement de paupières, à peine plus prononcé que d’ordinaire, m’offrit l’isolement nécessaire pour m’unir à l’Arbre-Mère. Mon âme remonta la Branche jusqu’aux jardins du palais où festoyait encore le roi de Monyëte. Je m’insinuai dans son esprit pour lui susurrer un cri d’alarme. L’espace d’un battement de cœur, je jetai mon message sans garantie d’être comprise ni même entendue. M’attarder davantage risquait d’éveiller les soupçons.

Tines doutait encore de notre reddition et gardait ses soldats sur la défensive. Le dignitaire aër jugeait mon visage impassible avec un scepticisme inquiet, preuve de sa finesse d’observation. Peut-être aurait-il laissé parler une prudente autorité si le temps ne lui avait manqué.

Les corridors alentours résonnèrent de claquements d’armure et de bruits de botte avant que ne déboule une escouade de soldats fylides dirigée par le Seigneur Lëyudei en personne.

— Voilà une heure bien tardive, ambassadeur Tines, pour vous joindre à la fête. Nous vous attendions aux dernières lueurs du jour et vous arrivez à la mi-nuit passée.

— Seigneur Lëyudei, il s’agit là d’une opération de police mandatée par les Îles des Vents. Je vous prierai de ne pas interférer.

— Dénigré Tines ! 

La formule débarrassée des politesses protocolaires blessa davantage l’ambassadeur que le ton cinglant. Anges et gardes de Monyëte se crispèrent sur les hampes de leurs armes, certains de s’étriper d’une minute à l’autre.

— Vous êtes ici mon invité. J’accueille volontiers le représentant de Sutanal avec le respect qui lui est dû et le traite en ami. J’attends cependant une réciprocité que ce soir, vous foulez aux pieds. Si les Îles des Vents venaient à se brouiller avec la cité-mère du houppier, sachez que la Quatrième Branche se lèverait d’un bloc pour les défier, ainsi que nos vassaux et alliés. Le Puits de Science vous a-t-il désigné pour déclencher les hostilités ? 

L’ambassadeur Tines avait perdu sa verve et recula d’un pas pour évaluer la situation. Quand bien même ses Anges seraient parvenus à vaincre les gardes deux fois plus nombreux, les Éthérés seraient écrasés par la garnison qui ne tarderait pas à les prendre en chasse. Son plan s’appuyait dès le départ sur l’absence du roi pour agir en catimini ; son entrée en lice remettait en cause toute l’opération. D’un grognement bestial, il ordonna le repli de ses troupes en nous laissant au soin de Lëyudei.

Une fois les Aërlydes partis, le Seigneur de Monyëte se tourna vers moi avec un mélange de satisfaction et d’inquiétude.

— J’ai eu l’impression d’entendre votre voix dans ma tête me demandant de vous secourir à cet endroit précis. Après la guérison d’une feuille-miroir, je ne m’étonne plus de nouveaux miracles. Aussi ai-je décidé de vérifier sur place, accompagné d’une poignée d’hommes. À raison apparemment.

— En effet, j’ai bien usé de télépathie pour vous appeler à l’aide. Je vous remercie de votre promptitude.

— Vous êtes pleine de surprise, Luwise-osu. J’attends notre entretien de demain avec d’autant plus d’impatience. D’ici là, rejoignez vos appartements où vous serez en sécurité et prenez du repos. Vous l’avez mérité. 

Lëyudei-tame nous salua avant de retourner auprès de ses convives qu’une nuit blanche n’effrayait nullement. De notre côté, nous préférâmes suivre les conseils du souverain sans nous attarder davantage dans ces couloirs mal famés.

Lëyudei nous convia le lendemain dans un salon privé où des corbeilles débordantes de fruits frais nous attendaient. Cette délicate attention traduisait l’humeur du roi, joyeuse et enlevée. Loin de souffrir des affres d’une nuit de veillée, Lëyudei arriva le visage radieux, rasé de près, enveloppé d’habits simples et élégants sans le moindre faux pli. Les pans souples et amples ajoutaient de l’emphase à ses bras grands ouverts comme pour accueillir des amis de longue date, qualificatif dont il abusa pour nous saluer.

— Comment fut votre nuit ? Ces trouble-fêtes aërs n’ont pas hanté votre sommeil, j’espère !

— Nullement.

— Bien. 

Il attrapa une pomme qu’il croqua à pleines dents en s’effondrant dans un fauteuil avec un soupir de contentement.

— Votre démonstration d’hier, Luwise-osu, force l’admiration. Jamais personne n’avait assisté à un tel prodige. Même les incrédules ne peuvent plus nier vos dons divins. 

Je souris devant le compliment, manière aussi de dissimuler mon amusement face à l’ironie de la situation. La veille encore, le roi Lëyudei appartenait aux sceptiques tant critiqués.

— Je me doute que votre présence à Monyëte n’est pas fortuite et que vous attendez quelque-chose de ma part. Parlez franchement, je vous en prie.

— Merci, Lëyudei-tame. Comme annoncé hier, la déesse m’a nommée pour ramener l’équilibre entre les Branches. Je veux mettre un terme aux guerres intestines entre les royaumes fylides causées par les croissances des Rameaux. En tant que représentante de l’Arbre-Mère, je serai l’intermédiaire entre les hommes et Okateï pour régler les conflits entre houppiers.

— Encore faut-il que les Seigneurs acceptent votre autorité. 

Je sentais que lui-même rechignait à partager son pouvoir. Courber l’échine devant une déesse végétale dont les ordres se limitaient à de vagues préceptes généraux lui convenait très bien. S’agenouiller devant une demi-déesse bien plus exigeante, voilà qui avait de quoi agacer le maître en sa demeure.

— En effet. C’est là que vous intervenez : en tant que Père de Lignée, vous pouvez aisément convaincre les royaumes de votre Branche. Vous êtes également un émissaire de choix auprès des autres houppiers.

— Vous m’assignez une tâche ardue. Les Seigneurs sont jaloux de leur indépendance, même au sein d’une Lignée. Il sera difficile de convaincre nos alliés et je doute de pouvoir rallier nos ennemis.

— Vous aurez avec vous ces trois arguments : Osukateï garantit la souveraineté des Seigneurs en leurs royaumes ; Osukateï traitera chaque Branche de manière juste et équitable, dans l’intérêt premier de l’Arbre-Mère et des Lignées ; et enfin, en gage de sa détermination à amener paix et prospérité à travers les Ramures, Osukateï mettra un terme aux attaques de démons aux frontières des terres illuminées. 

Lëyudei manqua de s’étouffer avec son morceau de pomme.

— Comment ? Vous allez vaincre les Enténébrés ?

— Non. Je vais négocier la paix avec les rois-démons.

— Je ne comprends pas. En soignant les feuilles-miroirs comme vous l’avez montré hier, vous pourriez repousser les Enténébrés et reconquérir les Rameaux Oubliés.

— Soigner les feuilles-miroirs serait aussi vain que remplir un tonneau percé. Au-delà de cela, les Enténébrés font partie de l’Arbre-Mère au même titre que les terres illuminées. Ils sont nécessaires à l’équilibre du monde. Par contre, il est possible d’en lisser la progression sans qu’humains et démons n’aient à s’épuiser en incessants combats. 

Renfoncé dans son fauteuil, le nez retroussé sous les assauts d’une insupportable puanteur, Lëyudei fuyait de tout son corps la perspective d’une paix avec l’ennemi héréditaire que son instinct lui commandait de pourfendre sans relâche. Je m’attaquais à l’un des fondamentaux du peuple sylvestre, le défenseur de l’Arbre-Mère, dont l’identité même se définissait à l’ombre de l’adversaire naturel. Celui du moins que la tradition ancestrale avait érigé comme tel. J’avais choisi cette voie en connaissance de cause, malgré ses prévisibles conséquences que le Seigneur Lëyudei se chargea de rappeler.

— Pactiser avec les démons, voilà une idée qui vous attirera bien des ennemis.

— Ils disparaîtront d’eux-mêmes en observant les bénéfices d’une paix pérenne et d’une stabilisation des frontières avec les Enténébrés. Plus d’attaque de rôdeurs, plus de débâcle désordonnée et d’abandon en catastrophe des cités-mères. Lorsque celles-ci tomberont, car ceci est inévitable, la chute aura été préparée et se passera dans le calme.

— Admettons… qu’est-ce qui vous fait croire que les démons vous écouteront ?

— N’ayez crainte. En devenant l’héritière de l’Arbre-Mère, je suis aussi devenue la reine des démons.

— Est-ce censé me rassurer ? 

À la vérité, la bonne humeur initiale s’était bel et bien évaporée, soufflée par l’angoisse d’avoir ouvert la porte au monstre ultime. À sa place, j’aurais eu la même réaction. Je mesurais la difficulté de briser des millénaires de préjugés fondés sur des dogmes nourris de peurs et d’ignorances.

— Hommes et démons ne sont guère différents. Nous sommes tous des êtres intelligents défendant nos intérêts et nos ambitions. Nous sommes cousins et rivaux, engagés dans une guerre que nul ne pourra gagner. Les plus sages combattent par devoir en sachant leurs efforts dérisoires, et pleurent leurs morts tombés en vain. Or il y a une autre voie, celle du dialogue. La route est longue et sinueuse, elle borde des précipices dans lesquels nous pourrions tomber au moindre faux pas. Plus douloureux sans doute, elle demande de délaisser notre fierté mortifère et de bouleverser nos sociétés. Un chemin difficile à l’autre bout duquel nous attendent les promesses d’un monde prospère et apaisé, celui dont nous avons tous un jour rêvé. 

Je sentais le Seigneur Lëyudei vaciller. Pourtant, son éducation l’ancrait dans le passé et je compris qu’il faudrait plus que des mots pour le convaincre tout à fait.

— Cette voie dans laquelle vous vous engagez… non ! Dans laquelle vous souhaitez entraîner le monde, corrigea Lëyudei, est parmi les plus ardues. Sa noblesse sera vue au mieux comme une utopie irréaliste ou une preuve de faiblesse dont les malicieux sauront profiter. Des années s’écouleront avant d’atteindre votre but, vous n’en verrez peut-être jamais la fin.

— J’y suis préparée.

— Il y aura des résistances. Il faudra mater les récalcitrants. À promouvoir la paix, vous risquez fort de déclencher une guerre.

— Nous sommes déjà en guerre permanente. 

Lëyudei se pinça les lèvres, effrayé par un avenir de flammes et de mort. La profondeur de son soupir affligé escomptait peut-être souffler ce brasier annoncé, sans grand espoir d’empêcher l’inéluctable.

— Prenez garde, dame Luwise. Vous empruntez le chemin des Prophètes. Beaucoup d’entre eux prêchaient la paix entre les Branches en usant du fer pour l’établir. Le résultat ne fut que destruction.

— Je privilégierai les mots à l’épée.

— Mais le sang coulera lorsqu’il le faudra. 

Encore un soupir suivi d’un silence pesant. Lëyudei comme Suwamon portaient le fardeau des Seigneurs, celui de rendre la justice et de manier le glaive pour punir ou défendre leurs peuples. Cauchemars et regrets hantaient leurs nuits depuis des années. Les deux souverains devinaient mieux que personne les mutilations à venir, lorsque mes idéaux se heurteraient à la réalité des actes. Leurs yeux consternés m’adressaient déjà de sourdes condoléances.

— Bien que naïve, votre âme est charitable. J’ai compris ce que vous attendez de moi et je vous aiderai, conclut Lëyudei. Et vous, qu’allez-vous faire concrètement ?

— Je vais me rendre dans les Enténébrés. Un de mes serviteurs organise en ce moment même une entrevue avec les principaux rois-démons que je tâcherai de convaincre. 

Lëyudei ne put retenir un ricanement qu’il regretta sur-le-champ.

— Pardonnez-moi, Luwise-osu. Parlementer avec ces monstres me semble si inconcevable… Vous risquez fort de terminer au fond d’un estomac.

— Voyez l’aspect positif : cela mettra un terme précoce à une aventure sans doute vouée à l’échec. 

Ma boutade dérida timidement le jeune souverain. Il hocha la tête en se levant du siège.

— Je vous fournirai une escorte, ajouta-t-il.

— Inutile. Elle doit déjà m’attendre de l’autre côté du Mur. 

Une fois de plus, je désarçonnai mon hôte qui eut toutefois la sagesse de taire ses commentaires et de dissimuler sa surprise à peine trahie par un haussement de sourcils ébahis. Il proposa de nous conduire jusqu’aux portes des Enténébrés, ce que j’acceptai aimablement. Comme l’entretien arrivait à son terme, je demandai au Seigneur Lëyudei la liberté de m’isoler au calme. L’entente conclue avec le Seigneur de Monyëte, un second entretien s’imposait, une mise au point que l’incident de la veille exigeait urgemment.

Je retournai donc dans notre appartement où je retrouvai Tobiane et Imolien en train de tromper l’ennui avec une partie d’osselets. Lorsque je les informai de mon intention de contraindre les Îles des Vents à s’expliquer quant aux agissements de leur ambassadeur, un branle-bas balaya la chambre, préparée en un temps record pour une séance de mysticisme.

Aussitôt, je m’enfonçai dans les ténèbres de Shanyröde, scellai une nouvelle fois la salle du Puits et autres accès au Monde Intermédiaire, puis attendis patiemment que se manifeste un interlocuteur excédé.

Je n’eus guère à user ma patience. Une délégation se présenta dans la Salle du Puits, unique lieu des Îles des Vents accessible à mon intellect. Je l’observai derrière la palissade mentale érigée pour bloquer l’accès à Shanyröde et contre laquelle deux Aërlydes de maigre talent s’échinaient en vain depuis une dizaine de minutes. Escorté par deux Patriciens Dénigrés reconnaissables à leurs ceintures noir et rouge, je devinai un haut responsable au visage vaguement familier, franchir le seuil de l’enceinte sacrée. D’abord inquiète d’un piège sournois, je me rassurai rapidement. Calme et posé, le dignitaire prit le temps de saluer ses subalternes exténués, confus de leur inutilité. Loin de leur en vouloir, il leur dispensa des mots aimables et compréhensifs, visiblement conscient des causes de cette nouvelle obstruction et de la manière de la lever. Il demanda une chaise et une tasse de thé qu’il sirota sans rien tenter contre l’infranchissable barrage. Je n’en attendais pas moins des éminents savants de Sutanal : cet homme répondait sciemment et de bonne grâce à ma discourtoise invitation.

Je m’insinuai dans son esprit, furtivement, manière de sonder l’environnement avant de prendre contact. C’était sans compter sur la vigilance et l’expérience du responsable aër.

— Inutile de jouer les timorées, dame Luwise. J’imagine que vous vouliez nous rencontrer, sinon pourquoi rompre l’accord que vous avez vous-même édicté.

— Accord que les Aërlydes ont été les premiers à briser. Puis-je d’abord savoir à qui j’ai affaire et au nom de qui vous vous exprimez ?

— Je suis le Patriarche des Avisés Sinëv. J’ai participé aux tractations de l’accord de Shanyröde. Rassurez-vous, je ne vous tiens pas rigueur de m’avoir oublié. En ce jour, j’ai été mandé par le Conseil pour parler en son nom. Je suis à votre écoute : quelles sont vos récriminations ? 

J’admirai malgré moi le flegme imperturbable du Patriarche, façonné par une vie de politique, domaine dans lequel mes gesticulations s’apparentaient aux inutiles contorsions d’un nourrisson.

— Voilà bientôt vingt jours que s’est tenue notre entrevue au cœur Shanyröde, repris-je avec humeur. Nous avions convenu entre autres d’un arrêt immédiat des persécutions des enfants chéris. Je constate que ce n’est pas le cas. Hier, votre ambassadeur de Monyëte a essayé de m’arrêter au nom de ce décret immonde. Souhaitez-vous tant que cela que la salle du Puits soit scellée à jamais ?

— Mettons de côté que vous êtes effectivement, aux yeux des Îles des Vents, une insurgée qui a attaqué à plusieurs reprises les troupes aërs, ce qui en soi justifierait les agissements de cet ambassadeur sans les excuser. Il serait mal avisé d’arrêter notre… partenaire. Non, il faut chercher une cause plus prosaïque à cet incident. Les missives de Sutanal mettent du temps à arriver dans chacune de nos ambassades. Nous ne jouissons pas, hélas, de vos dons télépathiques.

— Vingt jours ! Vous moquez-vous ? L’efficacité des courriers célestes, tant vantée à travers les royaumes sylvestres, serait-elle une grossière affabulation ?

— Il n’est pas à exclure un certain zèle de nos collaborateurs.

— Et une complaisance du Conseil aër ?

— Aucunement ! 

L’exclamation outrée sonnait trop faux pour m’y laisser prendre. Sauf à briser là notre fragile entente et risquer un conflit perdu d’avance, j’acceptai donc l’amertume du mensonge avec une politesse convenue.

— Il en va de même avec les troupes d’occupation à Palwite et Folivröde, j’imagine. Le Conseil n’a pas encore eu le temps de trancher.

— Malheureusement. 

Était-ce l’intonation railleuse ou le sarcasme vibrant au fond de sa gorge, ce nouvel élan d’hypocrisie fut la goutte de trop. Exaspérée par ces faux-semblants, je négligeai une seconde mon interlocuteur et tournai mon attention vers Palwite, à mille lieues de là, où stationnaient une galère aër et son équipage en patrouille dans les ruelles, honteuse souillure sur la cité de mon père. Du bout de ma pensée, je caressai l’écorce du Rameau, en parcourus les couches internes et en ressentis les fibres jusqu’aux cellules génératrices. La même sensation d’unité ressentie avec la feuille-miroir. L’Arbre-Mère devenait une extension de moi-même dont j’appréhendai instinctivement les mécanismes.

L’idée me vint, fulgurante, et je la trouvai si séduisante que je l’appliquai sans y réfléchir, grisée par le défi.

Je détournai les sèves de l’Arbre-Mère vers un point précis sous la surface du port de Noïrode, puis stimulai la multiplication cellulaire jusqu’à faire gonfler et éclater le liège qui dressa une épine ligneuse pointée vers le vaisseau aër. À cette époque, j’exerçais encore ces dons malhabiles. Aussi est-ce par chance que le pieu épais de plus d’un limbe s’arrête à moins d’une ramée de la coque métallique sans même l’égratigner. Il n’était pas question d’endommager un navire aër par une bête erreur de calcul.

Satisfaite de ma performance, j’observai la scène avec fierté. Ma vision actuelle embrasse ce souvenir d’une teinte de honte et de culpabilité. Fascinée par mes capacités, j’avais ignoré les conséquences d’un tremblement de terre, certes modéré et localisé, mais suffisamment brutal pour ravager le quartier des quais et piéger sous les décombres des familles entières.

— Voici de quoi alimenter la réflexion du Conseil et lui faire sentir l’urgence de la situation : vous recevrez d’ici peu l’annonce d’un phénomène étrange à Palwite. Un morceau d’écorce de l’Arbre-Mère s’est dressé tel un dard vers la Gloire du Ciel. Une force bienveillante l’a heureusement arrêté juste avant l’inéluctable. Vous ferez le rapprochement, à n’en pas douter, avec le miracle de Monyëte, cette feuille-miroir condamnée par l’Asiwitil qu’Osukateï aurait soignée, selon des dizaines de témoins. Dès lors, le Conseil réalisera certainement combien il serait dangereux de défier une telle thaumaturge en conservant des troupes sur le Neuvième Branche de l’Est.

— Prendriez-vous le risque d’une guerre ouverte ?

— Je vous retourne la question : prendriez-vous le risque de condamner Shanyröde définitivement et de perdre vos navires stationnés à travers les Branches ? Heureusement, nous n’en arriverons pas à de telles extrémités. Nous avons un accord, je suis persuadée que les anicroches actuelles ne sont dues, comme vous l’avez souligné, qu’à des retards dans la transmission d’ordres.

— Probablement. 

La confiance est comme une corde tendue entre les deux hémisphères du cerveau. Je voyais celle du Patriarche Sinëv se détendre dangereusement, trop lâche à présent pour défier le vide avec prestance, tel un funambule se riant de la mort. Mes mots avaient porté, restait à savoir si mon travail de sape modèlerait durablement les décisions du chef des Avisés ou si le trouble ne serait que passager.

— Si les Aërlydes refusent votre ultimatum, nous serons en guerre contre les Îles des Vents. 

Tobiane s’emporta sitôt que j’eus terminé mon récit. Son naturel prudent reprenait le dessus, pour mon plus grand désagrément.

— Une guerre ne serait pas à leur avantage.

— Ni au nôtre, rappela mon ami. Vous pouvez créer des pics d’écorce à l’autre bout de l’Arbre-Mère, mais vos pouvoirs se bornent au champ de vision de la déesse. Une divinité d’une affligeante myopie, soit dit en passant.

— Les Aërlydes l’ignorent.

— Laissez-leur trois jours de guerre et ils le découvriront. 

Quelle plaie d’être entouré de gens de talent… Le bon sens de mes chevaliers avait souvent raison de mes colères, dès lors retournées vers ma propre bêtise. Je détestais cela. Je maugréai en mordant dans la pulpe d’une grenade avec la force de mon aigreur. Suwamon choisit ce moment pour faire irruption.

— Le Seigneur Lëyudei a donné les ordres pour le départ. Nous pouvons y aller quand vous le souhaiterez. 

Nous rassemblâmes nos affaires avant de prendre la route vers la frontière, à trois jours de renards de la cité-mère. Lëyudei-tame nous accompagna avec l’ensemble de son état-major et une poignée de courtisans parmi les plus influents. Les casernes et entrepôts militaires se multipliaient à mesure que le jour déclinait faute de feuilles-miroirs pour le relayer. La silhouette anthracite du Mur se dessina dans un crépuscule bleuté, ciselé d’une multitude de foyers miroitant entre les créneaux du chemin de ronde. Je m’amusais de cette hypocrisie : tandis que les citoyens ordinaires grelottaient en hiver ou s’entassaient dans les cuisines communes en quête d’un repas chaud, les soldats du front jouissaient des douceurs de l’Incandescent, rendu tolérable par la menace démoniaque.

La présence du roi ouvrit l’accès au sommet sans autre justification ni commentaire. J’ai depuis visité nombre de Murs dressés à la frontière des Enténébrés. Je n’ai pourtant jamais réussi à me défaire de ce nœud au ventre lorsqu’apparaissait la lande, terne et décharnée, sciemment entretenue par la garnison afin d’accueillir sous une pluie mortelle les démons audacieux. Elle s’étendait au pied des murailles telle une longue cicatrice entre terres obscures et illuminées, rift entre deux mondes antagonistes que rien ne semblait pouvoir raccommoder.

À cent toises de nous se dressait une forêt dense aux arbres noueux et rachitiques, aux branches emmêlées tant et si bien qu’ils semblaient aussi vieux que la déesse elle-même. Illusion évidemment. Ces terres jadis défrichées et cultivées par les hommes avaient été colonisées par des hêtres et des chênes hirsutes, arbres chétifs dardés de ronces trouées par de rares layons, uniques voies vers l’intérieur des Rameaux Oubliés.

Je fermai les yeux pour mêler mon esprit aux gémissements des sèves de la Plante dont les fleuves insoupçonnés s’écoulaient sous nos pieds.

Sortez, amis, il ne vous sera fait aucun mal.

Mon ordre silencieux atteignit les cinq tigres bleus tapis dans les fourrés depuis une semaine, dans l’attente de mon arrivée. Leur apparition à l’orée de la forêt sema le trouble dans la garnison et déclencha l’alerte. Sur mon ordre, Lëyudei retint ses archers.

Les fauves au pelage blanc rayé d’aigue-marine s’arrêtèrent, fiers et calmes, à bonne portée du rempart. La tête haute rivée sur moi, les muscles saillant sous la fourrure, la queue enroulée autour d’une patte arrière, cette image du démon serein et pacifique frappa les témoins d’une scène irréaliste pour l’époque qui inspira nombre de sculpteurs par la suite. Ces gardiens taillés dans la pierre ou le bois fleurirent sur les perrons des palais et autres résidences de prestige, manière de capturer la puissance tranquille de ces monstres jadis haïs et massacrés à vue.

Je descendis jusqu’à la porte d’airain par laquelle de rares patrouilles s’aventuraient dans les Enténébrés. Évidemment, ni ma chevelure d’or des Seigneurs ni mon titre d’héritière de l’Arbre-Mère n’écartèrent les sentinelles de leur devoir. Ces soldats d’élite n’obéissaient qu’au Général du Mur dont les ordres prévalaient sur ceux du souverain local, fût-il Père de Lignée. Lëyudei-tame avait usé de toute son habilité pour obtenir une missive signée de l’officier commandant de la citadelle, mais à présent qu’il se trouvait sur le seuil fatidique, il hésitait à m’encourager dans ma folie. Peu importait leur placidité, les monstres derrière cette porte ignoraient pitié et modération. Ces carnassiers tuaient par instinct et par jeu. Les ancêtres répétaient ces avertissements depuis des générations, comment pouvait-il en être autrement ?

— Lëyudei-tame, j’attends ! 

Le roi tressaillit devant la profondeur de ma voix amplifiée par les voûtes. D’un simple hochement de tête, il donna l’ordre à regret. Les battants de la porte d’airain s’entrouvrirent juste assez pour laisser passer un homme. Quand bien même aucun tigre n’eût pu se faufiler dans cet interstice, les généraux de Monyëte resserrèrent les rangs autour de leur roi et dégainèrent leurs épées. La herse abaissée derrière eux, des archers prêts à verser flèches et huile bouillante par les mâchicoulis, l’exigüité des lieux et le nombre de combattants assuraient une victoire rapide de la garde seigneuriale. Pourtant, la peur tétanisait ces guerriers expérimentés.

À l’écart, mes amis affichaient une saine appréhension, loin de la psychose générale. Maîtres de leurs peurs, ils conservaient un jugement clair et alerte, à même de parer aux imprévus sans sombrer dans la panique. Je souris malgré moi, fière de leur courage.

— Tobiane, Imolien, accompagnez-moi. Suwamon-tame, votre place est auprès des vôtres.

— Luwise-osu, je suis tout à fait… !

— Je n’en doute pas. Là où nous allons, votre sens politique serait bien mal employé. Lëyudei-tame aura besoin de votre appui pour convaincre les Seigneurs. Par ailleurs, Jivude ne peut se passer trop longtemps de son souverain. Prenez soin de Törize et de Vänesine. J’espère les voir rétablis dans leur chair comme dans leur âme à mon retour. Je garderai le contact mental et vous donnerai des nouvelles régulières.

— Prenez garde. Les Enténébrés ont déjà pris mon fils, je ne veux pas leur céder ma filleule. 

Il emprisonna ma main dans les siennes et tarda à la libérer. Depuis la mort de mon père, Suwamon était pour moi ce qui s’apparentait le plus à une famille. Je le rassurai avec des mots convenus, gardant le secret de mes sentiments dans la confidence d’un ultime regard d’adieu. Imolien, Tobiane et moi franchîmes le seuil des remparts et la porte d’airain se referma aussitôt.

Nous rejoignîmes les tigres immobiles sous les regards médusés des sentinelles du Mur. Malgré une feinte nonchalance, je sentais une tension réciproque entre les démons et mes acolytes. Arrivée à bonne distance, je flattai d’une main le poitrail du félin le plus proche, le frère aîné et chef de la troupe, et saisis de l’autre le bras d’Imolien. Je sentais les frissons de ses muscles enclins à s’emparer de la lourde claymore, baptisée Latesarm, accrochée dans son dos. Je forçai le Muwide à s’approcher jusqu’à placer son poing sous le museau du tigre.

— Voici Lödoï, premier fils d’Urulu, grand Khan des tigres bleus de l’Est. Son père m’a prêté allégeance au soir de la bataille de la caverne d’Okateï. Ses frères et lui nous guiderons jusqu’au lieu de l’assemblée des rois-démons.

— Où se tiendra-t-elle ? s’enquit Tobiane.

— Je l’ignore. Nëjose est en pleine négociation. 

Le Sans-visage m’avait naturellement prêté allégeance sitôt son maître vaincu. La rumeur de destitution du roi des démons s’était propagée à travers les Enténébrés. Elle demeurait si improbable qu’aucune vermine à poil ou à plume n’y croyait vraiment. Qui prendrait le risque ? Bien fou celui qui oserait braver une convocation émanant du Mangeur d’Âme, fut-elle énoncée par la bouche de son disgracieux messager.

Néanmoins, réunir une assemblée de démons et la rallier à ma cause était deux choses bien différentes. Seul un familier des Khans, connu pour être la voix du seigneur absolu des Enténébrés, avait une chance de persuader les rois-démons de répondre à l’appel de la nouvelle reine des Rameaux Oubliés. Sans lui, nul espoir de convaincre des créatures habituées à négocier à coups de griffes et de crocs. Quand bien même je gardais un contact étroit avec mon fidèle ambassadeur grâce au regard d’Okateï, il me tardait de le retrouver.

Nous nous mîmes en route côte à côte, avant d’être rapidement distancés par nos guides félidés. Lassés par notre lenteur, les tigres feulaient avec des regards en coin meurtriers. Lödoï usait de son autorité d’aînesse pour maîtriser l’animosité de ses jeunes frères. Il fut également le premier à braver sa fierté pour me laisser l’enfourcher. Les autres durent se plier à l’exemple et se partager la charge de Tobiane et Imolien. Nous n’étions pas des cavaliers, loin de là. Les tigres nous toléraient à peine et ne ménageaient nullement notre confort. Nous nous cramponnions aux fourrures pour ne pas tomber, effrayés à l’idée d’être abandonnés en cas de chute.

Le visage enfoncé dans le pelage bleu et blanc de nos compagnons, nous n’eûmes guère l’occasion d’admirer le paysage. Cela aurait d’ailleurs été difficile : nous filions à travers des épais taillis encombrés de lianes hérissées d’épines. Nous nous arrêtions vers le crépuscule quand et où nos guides le jugeaient bon. Je profitais de ces étapes pour me glisser dans le Monde Intermédiaire. J’usais du regard de l’Arbre-Mère pour surveiller la situation à Folivröde et me familiarisais avec les pouvoirs de la déesse ainsi que le Gardien de Jivude me l’avait enseigné. Je sentais le flot des sèves de l’Arbre-Mère couler sous l’écorce, m’essayais à les dévier un court moment avant de leur rendre leur tumultueuse liberté. Je pratiquais d’abord cet exercice sur la Branche sous mes pieds, puis de plus en plus loin, jusqu’aux plus lointaines Ramures. La Plante qui couvre le monde ! Ce dicton populaire n’a rien d’une formule creuse. Je ressentais chacune des feuilles et chacune des racines de l’Arbre-Mère comme une part de mon être, des excroissances que je manipulais à loisir, d’abord difficilement puis avec aisance à mesure que venait l’habitude. L’effort n’en demeurait pas moins éreintant. Soigner une feuille-miroir, tordre une radicelle, canaliser la sève élaborée vers tel ou tel rameau… après une heure de travail, je sombrais systématiquement dans un sommeil sans rêve.

Quand pointait un ersatz de matin, nous avalions en guise de petit-déjeuner des fruits aussi sombres que les Enténébrés au cœur desquels ils avaient poussé. Nous ne les aurions jamais consommés si Lödoï et ses frères ne nous les avaient recommandés. Les primates de la région en raffolaient, paraissait-il, et nous dûmes reconnaître que l’aspect préjugeait mal du goût sucré, proche du litchi. Ces instants de repos me permettaient de contacter Nëjose qui me renseignait sur la direction à indiquer à Lödoï, avant de nous élancer pour une nouvelle journée de cavalcade effrénée.

Nous parcourûmes ainsi des centaines de lieues en un peu plus d’une semaine, plus vite qu’aucun Skwirid ne l’aurait permis. Malgré cette célérité, une longue route nous attendait encore. Nous remontions vers le Nœud Originel de la Quatrième Branche, vers le Tronc de la Ramure Orientale où Nëjose avait finalement fixé le rendez-vous. Vers le pont qui unissait les quatre piliers de l’Arbre-Mère, le lieu où, selon les mythes, germa la déesse Plante.

5

L’assemblée des démons

Nous arrivâmes au point de rendez-vous fixé par Nëjose deux semaines plus tard. Le Tronc de la Ramure Orientale prenait ici l’allure d’une vaste région de collines tourmentées entre lesquelles se creusaient des gorges et des canyons aux odeurs d’humus et de vieux bois rongés de mycètes. Les lueurs fantasmagoriques des fyltils et autres plantes fluorescentes dont les Enténébrés révélaient toute la splendeur, dessinaient ainsi les contours d’un fantastique labyrinthe. Ces tunnels tortueux et ces profonds corridors reliaient les différentes Ramures par des passages connus des seuls initiés. De ces chemins dérobés surgissaient des colonnes de démons venus des quatre coins de l’Arbre-Mère.

Nous étions attendus, et ce depuis longtemps déjà. Des hordes de lions cuirassés, de loups ailés et autres carnassiers improbables s’étaient partagé le fond d’une vallée au prix de féroces batailles dont les prés rachitiques gardaient encore les stigmates. La stature d’une meute se lisait dans la hauteur du talus occupé et son emplacement au sein de cette assemblée bestiale. Ainsi un clan de lions-gorilles dominait-il l’ensemble de ses rivaux rabroués à grand renfort de cris sarcastiques, tandis que les modestes musaraignes-vampires se contentaient d’un ruisseau desséché en périphérie du vallon.

Il y avait quelque-chose de surnaturel à traverser ce campement de poils et de plumes. Il m’est arrivé de parcourir les rangs d’armées antagonistes réunies sous une bannière à l’occasion d’une éphémère alliance. On y sentait une tension jugulée par nombre d’officiers attentifs au moindre dérapage. Rien de comparable à cette trêve boiteuse qui dégénérait souvent en combats sans pitié pour de simples bouts de viande. Le gibier alentour, réduit à peau de chagrin, forçait les chasseurs de chaque meute à partir des jours entiers pour rapporter de maigres prises âprement disputées. C’est par miracle que le rassemblement ne se fut pas encore terminé en carnage.

Ce semblant d’ordre tenait aux rois-démons qui régentaient leurs clans respectifs avec une autorité de fer. Les Khans, souvent les plus puissants et les plus féroces représentants de leur espèce, passaient la majorité de leur temps à contenir les ardeurs de leur meute, exacerbées par l’air saturé d’effluves musquées. Quoiqu’humaine et guère familière des démons, je reconnaissais les rois au premier coup d’œil. Si le galbe de leur musculature et la longueur de leurs crocs ne laissaient aucun doute quant à leur capacité à mater de potentiels rivaux, il se détachait de leur regard une intelligence et une vigilante sérénité, des qualités souvent présentes chez leurs homologues humains. Ainsi, tandis que leurs sbires s’écharpaient, ils étaient parmi les rares à nous épier, durs et méfiants, lors de notre passage à la lisière de leur territoire.

Comme nous nous rapprochions du centre du rassemblement et que se densifiaient la forêt de démons, l’odeur humaine titilla les naseaux des plus distraits dont les estomacs désœuvrés se rappelaient soudain à leur jugement bestial. Seule la peur d’être eux-mêmes dévorés par leurs chefs retenait cette foule enivrée par une rancune millénaire qu’une rencontre contre nature mettait sérieusement à l’épreuve. Nous avions la preuve indubitable que les monstres décrits dans nos contes et légendes savaient dépasser leurs instincts pour se plier aux ordres de leurs commandants.

Tandis que nous avancions, je sentais mon prisonnier s’agiter dans sa geôle spectrale. Le Mangeur d’Âme frémissait d’une joie inédite, celle de briller devant son peuple pour la première fois réuni en un seul lieu. Une occasion unique !

— Eh bien gamine, tu en as rameuté du beau monde.

— Ne t’emballe pas, tu n’es pas invité à la fête.

— Je suis où tu es, l’aurais-tu oublié ? 

Je ne répondis pas. À quoi bon lui faire ce plaisir ? Autant le laisser mariner et baver d’envie en maudissant son impuissance.

Si j’affichais une fausse désinvolture, Tobiane et Imolien restaient sur le qui-vive sans lâcher le pommeau de leurs épées.

— J’espère que vous savez ce que vous faites, murmura Imolien. Un simple contrordre d’un chef démon, et nous sommes morts. 

Il valait mieux répéter des évidences que sombrer dans le déni.

Lödoï et ses frères nous conduisirent sur une place au centre du rassemblement, où ils avaient flairé l’odeur de leur père. Urulu, le grand Khan des tigres bleus de l’Est, y entretenait une conversation silencieuse avec mon serviteur Nëjose et trois rois-démons, un varan colossal, une chimère proche du griffon et un gorille à tête de lion.

Les démons, comme nombre d’animaux, ont cela de particulier que la plus grande partie de leur langage passe par des expressions corporelles propres à chaque espèce. L’inclinaison plus ou moins prononcée d’une queue ou d’une oreille induit une nuance fatale ou salvatrice. L’absence de ces organes ampute des pans entiers et primordiaux de vocabulaire.

S’il ne s’agissait que d’attitudes plus ou moins transposables selon les races… Le langage des démons s’accompagnait d’odeurs souvent inaccessibles au nez humain. Les phéromones subsistent chez notre espèce, mais si atrophiés qu’elles ne remplissent plus que des fonctions d’alarme que nous nommons intuition ou sixième sens. Guère étonnant que les démons aient montré autant de mépris pour un animal maigrichon, dépourvu d’armes naturelles redoutables, et dont la sensibilité atteignait à peine celle d’un nouveau-né d’une race ordinaire. Une espèce qui pourtant avait attiré l’attention du Grand Renard Sylvestre et qui avait conquis à elle seule l’ensemble des Rameaux Éclairés. De quoi vouer une haine tenace capable d’effacer les plus vieilles rivalités.

Le roi des tigres bleus se tourna vers moi avec un battement de paupières légèrement prononcé en guise de révérence, signe imperceptible aux néophytes et pourtant indéniable marque de respect. Urulu-khan avait été le premier roi-démon à me prêter allégeance dès la fin de la bataille de la caverne d’Okateï. Fidèle à son précédent maître, le Mangeur d’Âme, il avait répondu à son appel pour combattre les Aërlydes venus assiéger la grotte sacrée. Depuis lors, il était mon unique soutien au cœur des Enténébrés.

— Bienvenue à vous, maîtresse. 

Le Sans-visage Nëjose s’inclina devant moi. J’éprouvai une joie sincère à retrouver ce compagnon dont l’ombre m’avait hantée toute mon enfance.

— Rares sont les rois-démons à avoir répondu à votre appel. Parmi ceux-ci, un représentant de chaque Ramure a été désigné pour vous rencontrer. Urulu-khan, tigre bleu de la Ramure de l’Est ; Lepes, varan géant de la Ramure du Sud ; Dargiko, Lion-gorille de la Ramure de l’Ouest ; et Pinoï, griffon de la Ramure du Nord. 

Urulu mis à part, les trois rois-démons m’observaient avec un intérêt gustatif. La langue bifide du varan ondulait lentement pour saisir l’ensemble de mes odeurs riches en enseignements, autant sur ma faible constitution que sur mon énigmatique personnalité. J’espérais que le musc de ma sueur portait en lui davantage de confiance que d’inquiétude et qu’à défaut de convaincre le varan de ma valeur, éviterait de lui donner l’eau à la bouche.

Si le griffon garda une pause majestueuse, le gorille à tête de lion, une espèce que l’on nommait Nortikolien, ne cachait en rien sa méchante humeur. Son poing aurait pu écraser mon crâne et je fus soulagée de le voir se refermer sur du vide, malgré le doigt accusateur tendu vers moi.

— Ça, pas démon, dit-il dans un langage commun sans le moindre accent. Peut pas avoir battu le Maître.

— J’ai vaincu le Mangeur d’Âme. Te risquerais-tu à en douter ? 

Question idiote. Hormis Urulu et mes compagnons, nul ici n’y croyait. Je sentis mon prisonnier s’agiter dans mon esprit.

— Libère-moi un instant, susurrait-il, juste le temps de leur rappeler à qui ils doivent le respect. 

Je raffermis la prison spectrale pour étouffer mon hôte trop entreprenant. Je ne pouvais offrir au roi des démons une chance de me corrompre.

J’entrai dans l’esprit des quatre chefs de clan et des témoins environnants, manière de contourner les subtilités de la communication animale au bénéfice d’une appréciable clarté. J’en profitai pour grossir ma voix et lui donner de terribles échos caverneux. Vile technique, j’en conviens, qui fit néanmoins son effet.

— Je suis Osukateï, héritière de l’Arbre-Mère et gardienne du Mangeur d’Âme. De ce fait, je suis votre reine et vous demande allégeance.

— Quelle que soit la véracité de tes propos, humaine tu es, humaine tu resteras à nos yeux, rétorqua le griffon. Par ailleurs, Dargiko a raison : nous n’avons pas la preuve que tu aies bel et bien capturé le Maître.

— La parole d’Urulu me suffit, dit le varan en appuyant sa position d’un mouvement de langue hypnotique.

Le tigre bleu ignora le commentaire flatteur du reptile. Le vieux roi parlait peu et gardait ses opinions dans un recoin inaccessible de son cerveau. Il avait trop vécu pour ignorer le poids des mots prononcés par signes, grognements ou vocables humains. Il ne formulait ses idées qu’une fois éprouvées par sa raison.

Dargiko, le lion-gorille, frappa le sol d’un poing furieux.

— Suffit la palabre ! hurla-t-il par télépathie. Le Maître nous aurait tous massacrés si nous avions contesté son autorité…

Brave Dargiko, approuva le Mangeur d’Âme du fond de sa cellule. Une grosse brute, fidèle parmi les fidèles.

— Ça ne l’a pas fait. 

Le son guttural prononcé de vive voix tonnait dans la plaine tandis que le Nortikolien me désignait d’un doigt accusateur, coupable d’un crime qui me laissait dubitative. Souhaitait-il vraiment que je lui prouve mes dires en le terrassant sur l’instant ?

— Ça n’est pas le Mangeur d’Âme. Ça n’est pas notre reine.

— Que faudrait-il pour te convaincre ? 

Ma question désarçonna le gorille et laissa perplexe ses alter ego. Cette minuscule primate les mettait au défi sans frémir. Belle illusion en vérité, car si je gardais la rigidité d’un chêne, mon estomac était balloté comme la tige d’un roseau en pleine tempête.

Pour la première fois, le monstre s’offrit le temps de la réflexion. Sa résolution prise, il s’approcha de moi avec un sourire carnassier avant de me dire en pensée :

— Si tu es le Mangeur d’Âme, tu me vaincras en combat singulier. 

Instinctivement, Tobiane et Imolien dégainèrent leurs armes et m’encadrèrent en couvrant mes arrières. Cette soudaine tension sonna le rappel de la masse grouillante qui trompaient l’ennui en affûtant leurs griffes acérées. Je leur ordonnai de ranger leurs lames. Je devinai un semblant d’honneur chez le gorille à tête de lion. S’il promettait un combat singulier, personne ne se mettrait entre lui et sa proie.

— D’accord. 

Ma détermination surprit mon rival et suscita un élan d’intérêt de la part des démons mineurs pour ce qui s’annonçait comme l’évènement de la journée. Les trois autres Khans me dévisagèrent sans savoir si je devais être prise au sérieux ou si j’avais succombé à de soudaines pulsions suicidaires. Le tigre bleu Lödoï qui nous avait escortés jusqu’à l’assemblée poussa un feulement vite réprimé par son père. L’humaine a choisi son destin, nul ne peut interférer. La parole d’Urulu avait valeur de loi, ni Lödoï ni ses frères n’y contreviendraient.

Tobiane, Imolien et le Sans-visage en revanche, commandés par leur propre allégeance, se précipitèrent pour me ramener au bon sens.

— Oubliez cette folie, implora Tobiane.

— Vous ne devriez pas, ajouta Nëjose.

— Je sais ce que je fais.

— Ne faites pas appel au Mangeur d’Âme, gronda Imolien. Il vous consumerait.

— Suffit ! 

Le gorille Dargiko, bien qu’amusé par les suppliques de mes chevaliers, s’étonna de ma confiance et commença à craindre un subterfuge.

— Si tu es vraiment reine des démons, tu te battras en démon. Avec les armes et les cuirasses dont la nature t’a dotée. 

Les yeux rivés sur ceux de mon adversaire, je confiai mon épée à Tobiane et ôtai les plaques de mon armure jusqu’à me retrouver en tunique.

— Telle que la nature t’a créée, précisa Dargiko.

Je n’osai comprendre. Comme le lion-gorille s’impatientait, je retirai ma chemise puis mes chausses malgré les protestations timorées de Tobiane, et me retrouvai parfaitement nue devant une foule bestiale plus amusée par l’absence de fourrure que par mon impudeur. Dargiko troussa sa truffe, marque de mépris face à la finesse de mes muscles saillants, sculptés par des années d’entrainement et de pratiques martiales. Trois fois plus petite que mon adversaire, mon buste plus mince que son biceps, je toisai mon adversaire avec un dédain horripilant. Abandonnant le confort de notre discussion mentale, le grand singe à tête de fauve prononça d’une voix gutturale :

— Toi, crevette, mourras bientôt. 

Ses intonations dures et profondes vibrèrent dans mes entrailles avec la délicatesse d’une main gantée d’épines, fouissant entre mes viscères pour en extraire des lambeaux de courage effilochés. Je pris une inspiration pour me redonner de la contenance. La réplique adressée au roi-démon cingla dans l’esprit de l’auditoire.

— Cesse de bavasser et ramène ta face de chaton. 

Je venais d’épandre mes derniers semis sur un terrain rocailleux. Si j’échouais, il ne resterait rien de mon corps ni de ceux de mes fidèles.

Le Nortikolien poussa un rugissement qui se répercuta des lieues à la ronde, tandis que son écho sifflait à mes oreilles de longues minutes durant. Il se rua ensuite sur moi sans considération pour les malheureuses créatures en travers de son chemin, balayées d’un simple revers de patte pour les plus chanceuses.

Les exercices pratiqués avec le Gardien de Jivude que je continuais seule depuis, m’avaient permis d’affiner les dons hérités de la déesse. Une assiduité payante. D’un songe, je fis surgir une haie de pics ligneux pointés vers la furie qui freina trop tard devant l’obstacle imprévu. Le gorille s’empala le bras qui protégeait son visage sans même pousser un rugissement, trop surpris par cette magie pour se soucier de la douleur.

Sans attendre, je me ruai sur le monstre. D’une simple pensée, je façonnai l’une des dents de bois en forme de poignard dont je m’emparai au bond au moment de m’élancer sur mon adversaire. Je pris appui dans le creux de son coude pour me hisser jusqu’à son cou et y percer l’une des artères. J’avais déjà armé mon bras lorsque le singe-lion m’agrippa par les chevilles et me plaqua au sol.

Le choc me coupa le souffle. Je sentis le grain de la terre contre ma peau tuméfiée et les fibres d’une herbe desséchée collées à mes écorchures. Mon buste, entaillé du cou jusqu’à la dernière de mes côtes fêlées, regrettait l’armure dont je m’étais négligemment délestée. J’eus la tentation de me recroqueviller en gémissant, mais compris vite que c’eût été me condamner à mort. Reine des démons, je me comporterais en démon.

Je relevai le nez pour découvrir le pied de Dargiko, immense patte velue cernée de griffes plus longues et acérées que ma dague de fortune.

Un réflexe, une intuition peut-être : je roulai sur le flanc et évitai un poing venu m’écraser la colonne vertébrale. Je m’agrippai d’une main aux poils du primate et plantai de l’autre mon pieu dans le mollet, avant de récidiver dans la cheville, histoire de faire bonne mesure. Le Nortikolien maquilla un cri de douleur en grognement mécontent. De grands talents d’acteur montrés de nouveau lorsqu’il déguisa une perte d’équilibre en repli tactique. Le roi-démon devait sans cesse effacer les signes de faiblesse pour dissuader d’éventuels rivaux. J’en profitai pour me redresser et reprendre ma position de garde.

— Pas d’arme ! maugréa le lion-gorille.

— Nous avons le droit d’user de celles dont la nature nous a dotés. Je suis Osukateï, l’écorce de l’Arbre-Mère est une extension de mon être. Je n’enfreins pas les règles. 

Contrarié et distrait par les élancements de sa jambe meurtrie, Dargiko resta de longues secondes, stupide et immobile, sans rien trouver à répondre capable de clouer le bec à cet avorton prétentieux. Sous ses airs féroces, le fauve musculeux n’était pas la moitié d’un imbécile. Ce bref échange avait suffi à juger de la qualité de mon bois. De ces tiges souples et solides que la force de la rage ne parvenait pas à rompre. Pour le reste de l’assemblée, son silence valut un adoubement. Oui, j’étais l’héritière d’Okateï, une demi-déesse dont le prestige tutoyait celui d’un roi-démon.

Si le gorille à tête de lion m’avait accordé un rang égal au sien, il ne s’avouait pas encore vaincu. Canalisant sa douleur dans un excès de fureur, il se lança dans une charge que ma magie végétale fut incapable d’arrêter. Enrichi de son amère expérience, il faucha de ses bras les pics d’écorce comme de vulgaires fétus de paille. Je hissai une ultime barrière lorsqu’il interrompit ma méditation pour m’attraper par les pieds et me lever, tête en bas, jusqu’à son visage. Ravi de sa prise, il m’examinait tel un insecte curieux dont les vains efforts pour se libérer poussaient à l’hilarité. Il exhiba son trophée devant une foule en délire, impatiente d’assister à la mise à mort. De mon inconfortable position, je distinguai Tobiane et Imolien dissuadés d’intervenir par le tigre bleu Lödoï et ses frères. Ballotée par Dargiko, je les perdis de vue et me tournai malgré moi face aux rois-démons, garants des règles du combat. Le museau empreint de déception d’Urulu, le roi des tigres bleus, me blessa davantage que les coups reçus jusqu’alors.

— Qu’attends-tu, gamine ? susurra le Mangeur d’Âme du fond de sa prison. Ne te laisse pas humilier. Débats-toi ! 

Piquée au vif, je contractai mes abdominaux pour atteindre ce poing qui m’enserrait les jambes et piquai mon poignard dans un des doigts. Aiguillon futile, juste bon à rappeler mon existence. Agacé par mes ridicules tentatives, Dargiko décida d’en finir. Il ramena son bras en arrière pour me fracasser au sol d’un ample mouvement circulaire. Mes boyaux écrasés par la vitesse, aveuglée par le vent, j’eus à peine le réflexe de protéger ma nuque de mes mains.

Impact.

Mes os se brisèrent. Ma peau nue éclata. Mes organes s’écrasèrent, heureusement sans hémorragie. Mon corps n’était plus qu’une vaste plaie, un pantin désarticulé qui déjà remontait pour une nouvelle parade macabre.

— Libère-moi ! hurla le Mangeur d’Âme. Tu vas mourir si tu ne le fais pas. 

Oui, j’allais mourir, c’était l’évidence. Loin de la mort héroïque dont rêvaient nombre de chevaliers, en vulgaire hochet pour un roi-démon.

— Libère-moi ! Libère-moi ! 

Paradoxalement, au seuil de mon trépas, je concentrai mes dernières énergies à renforcer la cage de mon hôte. Une énergie qui s’amenuisait de seconde en seconde.

Et une nouvelle remontée.

Je perdis conscience.

Mon esprit se déchira, transpercé par un boulet fulgurant qui pulvérisa au passage des pans entiers de souvenirs.

L’évasion du Mangeur d’Âme me ramena d’un coup parmi les vivants. Je sentis la présence du roi de tous les démons s’épandre dans mon corps, raffermir les chairs bouillies, remettre en place les articulations et rapprocher les os cassés en vue d’une future consolidation. Lorsque son enveloppe charnelle fut suffisamment raccommodée pour résister le temps nécessaire, il lança une ultime attaque.

Le gorille à tête de lion arrêta son mouvement à son zénith. Soudain frappé de spasmes, il recula maladroitement, les jambes chétives manquant de se dérober sous lui. Son poing se relâcha et laissa glisser mes restes ensanglantés. Le tigre Lödoï me rattrapa au vol de sa gueule armée de crocs dans laquelle je me lovai tel un chaton dans un coussin douillet.

Détachée du monde physique, mon âme pourchassait le Mangeur d’Âme en plein Shanyröde. Je le retrouvai aux prises avec Dargiko. Invisible et pourtant omniprésent, son ombre enveloppait le grand singe à tête de lion agressé de toutes parts. Le roi-démon, si vaillant et magnifique dans le monde extérieur, affrontait ici un nuage pernicieux contre lequel il se trouvait démuni.

Ce n’était pas mon cas. Shanyröde était mon univers autant que celui du Mangeur d’Âme, et au bout de mon poing brûlait une épée spectrale.

Je me réveillai sous une tente, décor incongru en dissonance avec mes réminiscences décousues, hâtivement associées aux divagations de la fièvre. Tobiane le fidèle dormait sur une chaise, victime d’une veille interminable. À mesure que mes membres se ranimaient, mon squelette irradia d’une douleur lancinante exacerbée par le moindre mouvement. J’usai de la vision de l’Arbre-Mère pour me projeter hors de mon être et m’observer de l’extérieur. Je découvris une loque allongée sur un matelas, couverte de cataplasmes d’argile. Plus que de simples attelles, on avait érigé un véritable sarcophage autour de mes membres et de mon buste dont je devinai les fractures multiples.

Tobiane s’étira pour extirper les résidus de sommeil de son corps engourdi. Incapable de bouger, je m’insinuai dans son esprit.

— Bien dormi ?

— Luwise-osu, est-ce vous ?

— Que s’est-il passé ? Où sommes-nous ?

— Toujours au rassemblement des démons. Nous avons monté une tente pour vous garder des regards et vous protéger des intempéries. Vous êtes restée inconsciente plus de deux semaines.

— Et nous sommes encore en vie ? 

Ma défaite face à Dargiko aurait dû conduire à mon exécution, probablement par éviscération avant un fastueux festin. Un délai de grâce de plusieurs semaines avait de quoi m’ébahir.

— Après sa crise, Dargiko-khan est revenu à lui hagard, dit Tobiane. Il lui fallut deux jours pour retrouver l’usage de la parole et nous donner une explication. Selon lui, vous auriez empêché le Mangeur d’Âme de mettre son esprit en pièce. Dès lors, et comme vous n’aviez pas encore trépassé, il a ordonné que l’on vous soigne et vous a protégé contre ceux que l’odeur du sang émoustillait.

— Vraiment ?

— Les rois-démons n’ont rien décidé sur votre sort hormis qu’ils veulent vous entendre.

— Ils se réservent le droit de me tuer après m’avoir ressuscitée… 

Tobiane m’observa d’un regard tendre. Ô comme j’aurais voulu fuir ces yeux langoureux !

— Ressuscitée, c’est bien le mot. Tout bien considéré, vous vous rétablissez à merveille.

— Le sang des Seigneurs coule dans mes veines. Mes pouvoirs de guérison dépassent ceux des simples mortels. 

Je n’osai avouer l’aide apportée par mon prisonnier en cavale. Quand bien même était-ce pour sauvegarder ses intérêts, le Mangeur d’Âme m’avait sauvé la vie au moment critique, une vérité difficile à admettre. Mes dons de résilience avaient parachevé une ébauche bien travaillée, rien de plus.

— Au fait, ajouta Tobiane. Imolien a usé de son don pour surveiller la Neuvième Branche. Le blocus a été levé et plus aucune troupe d’occupation ne stationne sur le Rameau.

— J’aurais été bien en peine de mettre ma menace à exécution… 

Bien que la déesse ne l’ait pas désigné comme son héritier, le Muwide gardait ses dons d’enfant chéri, en particulier celui de regarder à travers les yeux de l’Arbre-Mère. Un tel allié ouvrait des possibilités insoupçonnées.

Je demandai à Tobiane de m’aider à bouger et commençai sur l’heure des exercices qui portèrent vite leurs fruits. Mon rétablissement avait de quoi surprendre. Six jours plus tard, je marchais déjà, à peine gênée par une raideur persistante qui soulignait l’ampleur du miracle. Une raideur qui, encore aujourd’hui, me fait souffrir dès les premiers frimas. Les témoins du duel, impressionnés par l’étendue des dommages, ne doutaient plus de croiser l’incarnation d’Okateï. La rumeur me prêta des pouvoirs divins et l’on jurait que mes bras amputés avaient repoussé. Les plus extravagants évoquèrent même mon immortalité ; je me gardai bien de les détromper. Si je voulais conquérir le monde sans passer la moitié de sa population par l’épée, une légende capable d’exalter les foules arrangeait bien mon affaire.

Pour l’heure, il me fallait traiter avec les seigneurs des Enténébrés. Je les retrouvai là où je les avais quittés, trois semaines plus tôt, dans un tableau si semblable que j’aurais pu douter du temps écoulé. Une chose pourtant avait radicalement changé : leurs regards. J’y lisais un mélange de crainte et de respect, commun chez les vassaux mandés par leur suzerain.

— Bon, où en étions-nous ? 

Ma désinvolture interloqua les démons, peu coutumiers des manies humaines. J’ai toujours apprécié la franchise des habitants des Enténébrés. Ils exécraient les détours et les manigances, la force prévalait sur le verbe. C’était simple, sans ambigüité. Quel dommage que beaucoup d’entre eux aient un piètre sens de l’humour.

La voix gutturale de Dargiko s’éleva la première.

— Toi as battu le Maître, c’est vrai. Le Maître allait tuer moi. Pourquoi toi l’arrêter ?

— J’ai vaincu le Mangeur d’Âme, mais je ne suis pas comme lui. Il voulait vous asservir, je vous veux comme alliés. 

Je marquai une pause et guettai les réactions en vain. Impossible de dire si la perspective d’une association les enthousiasmait ou les révulsait. Devant le mutisme général, j’adaptai ma formulation au franc-parler des démons.

— Je serai votre reine. J’attends de vous respect et obéissance en échange de mon soutien. 

Si l’idée d’un retour de ma part, inconcevable sous le règne du Mangeur d’Âme, leur parut d’une déconcertante modernité, elle reflétait la protection d’un chef accordée aux membres de sa horde. Dès lors, un clan unique chapeauté par Osukateï semblait presque naturel.

— Quel soutien nous apporteriez-vous ? demanda Lepes, le varan de la Ramure Méridionale.

— Quel soutien la représentante d’Okateï pourrait donc vous offrir sinon vous aider à étendre les Enténébrés. 

Oreilles délicatement infléchies, oscillation frénétique d’une langue bifide ou irrépressible envie de se gratter la base du cou, je découvris ce jour-là les expressions de surprises propres aux différentes races de démons. Aucun, pas même Urulu, ne s’attendait à pareille annonce.

— Vous êtes une humaine, protesta Dargiko en pensée, trop choqué pour utiliser son vocable gutturale un brin limité.

— Vous n’agirez jamais contre les vôtres.

— Je suis Osukateï, j’agis pour le bien de l’Arbre-Mère et de ses habitants, qu’ils appartiennent aux Enténébrés ou aux Rameaux Éclairés. Je serai la garante de l’équilibre. Si une Branche croît, les Enténébrés progresseront. Si une Branche stagne, les Enténébrés l’imiteront.

— La Plante ignore nos contraintes, protesta le griffon. La nourriture est rare dans les terres obscures. Quand la famine vient, il nous faut migrer ou mourir sur place, affamés ou dévorés par plus voraces que soi. Peu importe que la Branche grandisse ou non, c’est une question de survie.

— Et lorsque la Branche sera entièrement gagnée par les Enténébrés, son dernier bourgeon sclérosé et ses réserves épuisées, vous serez rattrapés par ce que vous fuyez. 

Peu convaincu, le roi-démon courba tout de même l’échine. Détruire le rameau qui le nourrissait n’avait pas de sens, il le sentait bien. Sa tendance naturelle lui commandait pourtant de se gaver en prévision d’une future pénurie, hypothétique ou non. S’abstenir en vue de préserver la ressource… la perspective d’un tarissement était si lointaine qu’il n’arrivait pas à s’en persuader. Phénomène imperceptible à l’échelle d’une vie animale, les Aërlydes l’avaient pourtant démontré. Ils le nommaient Flétrissement. Un concept abstrait qu’il eût été ridicule d’exposer à ces créatures dominées par leurs instincts grégaires.

— Que proposez-vous ? Lorsque le moment sera venu d’étendre les Enténébrés, vous mènerez nos armées contre vos frères humains ? demanda le varan, sceptique.

— Non, je négocierai le retrait des humains. Personne n’aura à se battre.

— Comment ? Parlementer avec les humains ? 

L’idée révulsait Dargiko.

— Un démon ne parlemente pas, il se sert. Si les autres sont trop faibles pour lui résister, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

— Ce temps est révolu.

— Grave erreur de le penser, gronda le Nortikolien. La loi du plus fort est la seule que respectent les démons. En privilégiant la parlote, vous montrez une faiblesse qui poussera certains à la rébellion. 

La déception dans ses mots portait en elle un fond de vérité qu’hélas je pressentais. Si mon fidèle Nëjose avait réussi à rassembler des rois-démons parmi les plus illustres, beaucoup avait dédaigné l’invitation. Combien d’entre eux s’opposeraient à moi dans le sang ? Combien d’années me faudrait-il pour les plier à mon autorité ? Je balayai ces doutes et répondis d’une voix qui ne souffrait aucune contestation :

— Je les materai un à un. 

Un langage apprécié par les quatre chefs de horde. Le sage Urulu, silencieux jusque-là déclara alors :

— Vous venez à nous avec des mots de paix bien étranges à nos oreilles. Cette paix à venir se construira au fil de nombreuses batailles pour lesquelles vous nous demandez de sacrifier nos fils. Peut-être est-ce le prix pour que notre descendance hérite d’un avenir meilleur. Il est probable que nul d’entre nous n’assiste à ce rêve que vous nous décrivez, mais en parler lui donne déjà une réalité. Mon clan vous suivra, Osukateï. 

Je remerciai le tigre bleu d’un signe de tête. Les trois autres rois hésitaient davantage. Je coupai net leur réflexion.

— Amis, je ne vous demande pas une réponse immédiate. Portez mes paroles à travers les Rameaux obscurs, discutez-en entre vous. Nëjose me transmettra votre décision. 

Singe, varan et griffon apprécièrent cette fausse liberté. Vil procédé, j’en étais consciente.

Nous levâmes l’assemblée à la plus grande joie de la multitude de créatures mineures, énervées par l’inaction de ces dernières semaines. Je saluai personnellement le départ de chaque clan en espérant jusqu’à la dernière seconde une allégeance de leur chef. En vain. Urulu et ses tigres bleus demeurèrent mes seuls fidèles.

— Et maintenant, maîtresse ? 

Nëjose me fixait de son regard inexpressif. Je m’accordai une seconde avant de répondre.

— La graine a été semée. Il faut maintenant s’assurer qu’elle germe et se développe correctement. Va retrouver Dargiko et suis-le jusqu’à ce qu’il rallie notre cause. Il est le plus proche à céder, je le sens. Ne le lâche pas et use de tous les stratagèmes ! Tu recommenceras ensuite avec les autres.

— Bien maîtresse. Et vous, qu’allez-vous faire ? 

Bonne question en vérité. Lëyudei et Suwamon à travers les royaumes, Nëjose dans les Enténébrés, Useärn à Sutanal. J’avais dispersé mes émissaires aux points stratégiques de l’Arbre-Mère et attendais de récolter les fruits de mon labeur. Le temps jouait pour moi. Pour la première fois depuis des mois, je me retrouvai désœuvrée et ne souhaitai plus que goûter un repos mérité.

Je me tournai vers Tobiane et lui dis avec un sourire las :

— Rentrons chez nous. 

6

Le vent froid du changement

Nous arrivâmes à Jivude après quatre semaines de voyage, d’abord à dos de tigres jusqu’à Monyëte, avant de continuer en galère volante jusqu’à la cité du Seigneur Suwamon. Nous avions quitté le royaume du cerisier doré au début de l’été et j’y revenais avec ma coiffe d’automne d’un roux éclatant.

Nous y retrouvâmes Törize et Vänesine que je me refusais à abandonner. J’étais tenaillée par une boule d’angoisse à l’idée de trouver mon amie profondément transformée. Une crainte infondée. L’accueil enthousiaste de la jeune femme me désarçonna. Je la découvris allongée dans son lit, Vänesine à son chevet aussi taciturne qu’à notre séparation, un timide sourire de bienvenue tiré sur les lèvres au prix d’un effort surhumain.

Vänesine aida son aimée à se redresser. Le corps de Törize m’apparut alors dans sa terrible réalité. Ses bras et ses jambes traînaient sans force sur le matelas, extensions inutiles d’un buste de fait amputé. Si les jaloux avaient par le passé moqué l’idylle de l’archer et de la belle étrangère, les épreuves avaient révélé l’amour infini de Vänesine pour la jeune femme à qui il offrait sa vie sans hésiter. Le manchot et la paralysée, un couple qui devait inspirer bien des poèmes.

— Alors, dis-moi tout ! piailla Törize. Je veux tout savoir.

— Nous rentrons à Folivröde. Accompagnez-nous, nous aurons largement le temps de vous compter nos péripéties durant la traversée de l’océan des vents.

— Oui, bien sûr ! 

Son corps immobile bouillonnait d’excitation. Je m’amusai de ces pommettes frémissantes qui soulignaient le pétillement de son regard. Curieusement, la concentration de ses sentiments dans son visage densifiait chacune de ses expressions, à la manière de ces mimes qui d’une grimace nous transportaient sur des flots d’émotions. Par une merveilleuse magie, la voir ainsi transportée de joie effaçait un temps son handicap. Vänesine, en revanche conservait son masque amer.

Nous quittâmes Jivude le lendemain. Je poussai le fauteuil-roulant de Törize jusqu’au gaillard arrière pour voir disparaître les côtes de la Quatrième Branche derrière les brumes du large. Je ne me réjouissais pas tant de l’effacement des crêtes de Jivude que de la douce saveur du retour au pays dont les embruns m’apportaient déjà les inimitables fragrances.

Je rentrai à Folivröde huit mois après ma fuite et huit semaines après son évacuation par les troupes aërs. Se mélangeaient en moi la joie intense du retour au foyer et la crainte de le trouver chamboulé. J’avais souvent usé de la vision de l’Arbre-Mère afin de surveiller l’état de mon royaume, hélas elle ne me renseignait guère sur celui de ses habitants. Nisfyl et Vänesine m’avaient rapporté le climat de méfiance à mon égard, anciennes nouvelles que j’espérais obsolètes ; je craignais néanmoins d’être restée aux yeux de tous celle qui avait fui devant la fronde de son peuple.

Notre galère accosta dans la crique de Folivröde au petit matin, à l’heure où la ville s’éveille doucement. L’arrimage du vaisseau, toujours difficile jusqu’à l’achèvement du port en construction, prit une demi-heure, laissant le temps à une foule curieuse de s’amasser sur la plage. Lorsque la chaloupe nous conduisit enfin sur la terre ferme, le gratin de la noblesse avait rejoint bourgeois et paysans intrigués par cette visite inattendue.

Je reconnus au premier rang de la foule, les officiers Tilydöl et Tinesy aux côtés du chancelier Olien, mon mari. Ma chevelure rousse ébouriffée par les vents m’identifiait entre mille. Le retour du Seigneur de Folivröde souleva des exclamations enflammées, décuplées par l’apparition de Tobiane et Vänesine à mes côtés, avant d’être refroidies par la découverte d’Imolien, profanateur du temple du longicorne et meurtrier d’un des gardes du palais.

Malgré les mines perplexes, je puisai du réconfort dans le regard enamouré d’Olien. Le feu dans ses pupilles se propagea dans mon bas ventre, et je me surpris à le désirer pour la première fois depuis notre mariage.

— Bienvenue Luwise-tame, déclara-t-il, la chaloupe à peine échouée. Mais pouvons-nous encore vous appeler ainsi ? Les troubadours nous colportent d’invraisemblables nouvelles. Des feuilles-miroirs guéries d’une simple pensée, des démons domptés d’une seule caresse… Combien d’autres miracles attendent d’être contés ? 

Je bondis hors de la barque et serrai les mains de la multitude impatiente de me saluer.

— Ces histoires sont véridiques, Olien-obe, et vos suppositions sont correctes. La déesse m’a hissée au-dessus du rang de Seigneur. Je vous en exposerai les détails au cours d’une audience publique exceptionnelle. Pour l’heure, j’aimerais goûter un peu de repos et nous rafraichir des affres du voyage.

— Luwise-tame, dois-je arrêter l’assassin Imolien Nevalöd ? demanda le premier officier

— Je vous l’interdis. Les crimes de Maître Nevalöd ont été rachetés depuis. 

Je notai les expressions choquées et sceptiques des soldats alentour. L’évasion du Muwide et la mort d’un des gardes hantaient encore la garnison. L’amnistie d’Imolien s’avalait comme une potion amère que beaucoup refuseraient. J’en pris note sans réaliser la profondeur du malaise, trop longtemps éloignée de mes hommes pour saisir l’aigreur dans leur cœur.

Une petite femme joua des coudes malgré son ventre lourd d’une vie en devenir, pour se frayer un passage jusqu’à la plage. Lujin, l’épouse de Nisfyl.

— Dame Luwise, dame Luwise… 

Elle marqua une pause, à bout de souffle, sa mine réjouie vite ternie par une déception inquiète.

— Je ne vois pas mon mari à vos côtés. Où se trouve mon bon Nisfyl ? 

L’allégresse des retrouvailles se dispersa, soufflée par un blizzard cinglant. Ces douloureux instants me rappellent combien la voie des mots est importante. Je cherchai dans mon maigre vocabulaire une délicate façon d’annoncer la tragédie, mon regard sans cesse absorbé par cet enfant qui ne connaitrait jamais son père. Il n’existe hélas aucun terme assez doux pour exprimer la perte.

— Nous avons payé un lourd tribut pour le bien d’Okateï. Nisfyl et Nortenam se sont sacrifiés pour la gloire de la déesse. 

Lujin s’effondra à genoux. Abasourdie, elle tarda à réaliser l’horreur de la situation. Les rides se creusèrent à mesure que son visage rougissait et ses yeux s’embuaient de larmes, puis un râle d’agonie s’éleva jusqu’à couvrir les commentaires de l’assemblée. Tobiane la releva pour la conduire dans un lieu où sa peine s’épancherait sans alimenter les ragots mesquins.

Une attention superflue : la perte de deux officiers et les mutilations de Vänesine et Törize occupaient le cœur des discussions.

Je retrouvai le château avec nostalgie, heureuse de découvrir meubles et bibelots là où je les avais laissés. Pourtant, d’infimes traces dans les comportements des uns et des autres témoignaient d’évolutions en mon absence. Je remontai les couloirs du palais en compagnie du chancelier Olien et du premier officier Tilydöl que chacun nommait par son titre, Indasarm, depuis le départ de Nisfyl, lorsqu’on manda le chef de la garnison pour une affaire urgente. Nous nous retrouvâmes seuls dans un salon, Olien et moi, gênés par cette soudaine intimité.

— Alors, dis-je pour briser la glace, aurais-je manqué à mon mari dévoué ?

— En douteriez-vous ?  retorqua-t-il avec une œillade sans équivoque.

Je regrettai ma boutade qui m’embarrassa davantage que celui que je cherchai à taquiner. Je détournai donc la conversation avant de me perdre dans de mouvants marécages.

— Comment s’est passée l’occupation aër ?

— Nous n’avons pas trop eu à nous plaindre. J’ignore si cela est dû à la bonté de nos geôliers ou en raison, précisément, de notre docilité.

— N’y a-t-il donc eu aucun heurt ?

— Les choses avaient mal commencé, il est vrai. Les Aërlydes soupçonnaient tout le monde d’être un rebelle, le moindre prétexte justifiait une incarcération. Je me suis efforcé à appeler à la retenue et à convaincre les Éthérés de libérer d’injustes prisonniers. Heureusement, nous n’avons eu affaire à aucune pénurie qui aurait pu envenimer la situation. Nous étions surveillés sans être opprimés, il était plus facile de supporter la présence étrangère en attendant une libération, libération que nous vous devons, si j’ai bien compris. 

Se rendait-il compte de ses mérites ? Avoir évité des débordements qui auraient pu finir en bain de sang, sans se compromettre dans la plus servile des collaborations, voilà qui valait bien des louanges.

Une courtisane se présenta sur ces entrefaites, embarrassée de nous interrompre. Je l’invitai à entrer, profitant de cette diversion pour dissimuler le fard qui me montait aux joues. La dame souhaitait trancher un litige bénin, une affaire d’héritage qui traînait depuis des semaines et pour laquelle elle avait rassemblé d’importants documents. La douairière contestée n’avait d’yeux que pour le chancelier Olien, son sauveur. Contrainte par le protocole, elle hésitait à se tourner vers moi, sa reine légitime tout juste revenue d’un voyage de plusieurs mois. Je la libérai de ses réticences en la dirigeant vers mon mari, à son grand soulagement. Olien examina les papiers avec attention, une ride en travers du front.

— Voilà qui me semble édifiant, déclara-t-il après sa lecture. Laissez-moi ces parchemins que je les examine à tête reposée. 

Olien promit de régler l’affaire au plus tard le lendemain, après quoi il renvoya la noble dame emplie d’espoir.

— Ces familles émigrées de Rameaux lointains… que de complications juridiques ! se lamenta-t-il. Que disions-nous ? Ah oui ! Mon rôle lors de l’occupation aër. J’ai essayé de défendre votre cité sans jouer le héros, voilà tout, conclut-il sans fausse modestie.

— En effet, rétorquai-je, amusée. Tu as joué le chancelier, et plutôt bien à ce que j’ai pu en juger.

— Comme quoi, vous n’aviez pas complètement perdu la tête en me nommant à ce poste. 

Je ne sus quoi répondre, et à la vérité, je me coulai avec délice dans le silence. Olien bavarda pour deux. Il me décrivit la vie sous la coupe des Éthérés, les anecdotes heureuses autant que douloureuses. Il combla mes lacunes creusées depuis trop longtemps. J’étais fière de mon mari, et lorsque je l’observais à la dérobée, je ne voyais plus que ses iris d’or aux rayons ambrés.

Mon peuple méritait de connaître les secrets de ma disparition. Je n’en demeurais pas moins terrorisée à l’idée de perdre la confiance de ces gens de valeur qui avaient abandonné richesses et passé pour s’exiler dans cette bourgade de la canopée indigne du nom de seigneurie. Ce sont les yeux creusés de cernes par de trop nombreuses nuits blanches que je me présentai devant un parterre enthousiaste et intrigué, sans la moindre idée de ce que j’allais leur annoncer.

Comment expliquer ma fugue sans mentionner mes dons ? Devant l’impossibilité du défi, je décidai d’attaquer de but en blanc avec des secrets tus depuis l’enfance. J’évoquai la mort de Nibe, mes tentatives d’assassinat par les espions aërs, tout cela à cause de mon lien avec la déesse, du bruit des sèves qui depuis toujours hantaient mes rêves. Sous des regards médusés, je dévoilai l’énigme de l’Appel, la quête du bourgeon de Renaissance et la chasse du clan des aigles étincelants.

D’abord incrédule et fasciné, comme envoûté par le plus incroyable des troubadours, mon auditoire réalisa peu à peu l’implication de ces révélations. Un frisson parcourut l’assemblée lorsque passa de bouche en bouche un mot que je m’étais bien gardé de prononcer. Prophète ! On le murmurait sous cape, le menton enfoncé dans un col de chemise ou derrière le voile d’un foulard pour dissimuler ces lèvres souillées par ce vocable honni. Je le devinai néanmoins, davantage lu sur ces visages outrés qu’entendu au milieu d’une confuse rumeur.

Je pris l’audience de court en me levant d’un bond, une main accusatrice balayant les soupçons de l’assistance.

— Je récuse ce nom, Prophète ! Je défierai quiconque ose me l’accoler. Je reconnais néanmoins une certaine parenté et comprends la confusion. Oui, j’aspire au bien de l’Arbre-Mère, ainsi que tous Fylides, et je suis prête aux plus grands sacrifices pour cela. La déesse m’a choisie dans ce but. Mais non, mille fois non, je ne souhaite pas la guerre à travers les Branches. Je négocierai avec les Seigneurs, avec les Éthérés, avec les Muwides s’il le faut, pour promouvoir la paix et non défendre ces trêves auxquelles nous nous sommes résignés. 

Lorsque j’évoquai Imolien et l’amitié qui nous unissait, je sentis l’audience se crisper. Le Muwide et moi nous étions apprivoisés au fil des épreuves au cours desquelles s’était révélée la nature profonde de mon compagnon. Loyal et honnête, je lui aurais confié ma vie sans hésiter. Mes sujets demeurés à Folivröde conservaient du colosse l’image du meurtrier qui avait un jour profané leur temple sacré. Sans doute devais-je me féliciter qu’il n’ait pas été lynché dès son débarquement.

Je ne dissimulai qu’un secret. Si j’évoquai les entrevues avec les rois-démons, révélation qui souleva à elles-seules un début de scandale, je tus l’existence du Mangeur d’Âme. À trop arroser une plante, on finit par la noyer, dit le dicton.

J’avais parlé avec franchise, comme je le faisais avec mes officiers de confiance. Je ne récoltai que des mines atterrées. J’ouvris donc la séance des questions auxquelles je répondis avec franchise. La plupart révélaient de la peur et de l’incompréhension.

Pourquoi ces changements ? Quelle folie a pris la déesse pour forger une nouvelle alliance, quand l’actuelle qui unissait les hommes à l’Arbre-Mère fonctionnait plutôt bien ?

Je compris alors l’ampleur de l’ignorance de mes semblables. Il me fallut parler du Flétrissement, de la vieillesse d’Okateï qui, pour y faire face, avait parié sur le jugement des hommes. Des concepts au parfum d’impossible, trop révolutionnaires pour être acceptés d’emblée. Mes paroles ébranlaient des convictions millénaires sans parvenir à les vaincre. Qu’espérais-je ? J’attendais de mes pairs d’accomplir en une soirée un cheminement de pensée qui m’avait pris des années. Le temps ferait son œuvre, j’en avais la certitude. Quelle naïveté… La lumière d’aujourd’hui porte sur ces années candides des ombres bien cruelles.

L’audience publique achevée, je décrétai une soirée de fête pour célébrer notre retour et honorer la mémoire de nos disparus, autant que pour chasser ces troubles pensées. Elle fut organisée le lendemain et compte parmi les plus joyeuses de celles auxquelles il me fut donné d’assister. On ouvrit des tonneaux de vin pour me remercier d’avoir négocié le départ des Aërlydes, me pardonnant un peu vite d’être aussi la responsable de leur arrivée. On salua le chancelier Olien et le premier officier Tilydöl. L’alcool aidant, on félicita Tobiane pour son anoblissement à grand renfort de chants paillards et l’on se moqua gentiment de ce nouveau titre, Osukateï, qui sonnait étrangement aux oreilles puritaines. Après tout, après avoir terrassé un Gölbynekën, exterminé un longicorne géant, défié les Îles des Vents, la déesse Plante pouvait bien m’avoir nommée son héritière… Une dizaine de godets plus tard, la frontière entre ordinaire et fantasque devenait bien subjective.

Nous écoutâmes des trouvères qui chantèrent mes prouesses passées, et rappelèrent, au détour d’une stance, l’arrivée mouvementée de mon mari jadis méprisé. Beau joueur, Olien s’improvisa comédien et mima au fil des strophes, notre rencontre hasardeuse. Il m’invita à endosser mon propre rôle, si bien que nous en vînmes, sans que je ne sache trop comment, à déambuler gauchement sur le joint des tommettes, incarnation du scion de la Branche où nous nous rencontrâmes pour la première fois. Un refrain plus tard, nous dansions pour notre mariage. Une interprétation peu fidèle, je dois l’avouer. Je peinais à conserver l’aigreur imposée par le récit. En vérité, je goûtai cette farce comme une douce friandise, ma main tendrement logée dans la paume d’Olien tandis que nous entamions une basse danse à laquelle se joignit le reste des convives.

Il y eut aussi des moments de recueillement durant lesquels ma flûte Änyrode vibra de mélancolie. Les bruyants fêtards se turent aux premières notes de l’hymne funèbre et un chœur s’improvisa pour chanter la gloire de nos héros disparus. Le vin et la bière versés en abondance n’eurent pas raison de l’émouvante harmonie de ces voix un brin éraillées. Les paroles communes à l’ensemble de la Ramure de l’Ouest, ne mentionnaient pas les noms des défunts, aussi pouvions-nous y glisser nos deuils intimes. Sur le bois de ma flûte coula une larme pour le prince Tilysëd et pour le soldat Monely tombé face à Imolien dans sa fuite. Deux innocentes victimes de l’Appel, qui trouvaient dans ce chant une place de choix aux côtés de Nisfyl et Nortenam. Sous l’emprise de la musique, l’émotion rompait parfois les vannes et l’on pleurait en cachette ou au grand jour sans que personne ne se permette de juger. Lujin s’éclipsa sitôt la mélodie terminée, au prétexte de s’occuper de son fils Särkor, pourtant couché depuis des heures. Le bois résonna également pour Vänesine qui avait dédaigné la fête pour rester au chevet de Törize. La belle paralytique m’avoua le lendemain que l’archer s’était tu pour écouter la mélodie qui remontait à demi étouffée par les planchers. Elle lui avait demandé où s’envolaient ses pensées, à quoi Vänesine répondit :

— Si Luwise est bien celle qu’elle prétend, ses notes doivent s’enfoncer jusqu’au Tronc Originel. Nisfyl aimait le son de cette flûte. Il s’est sans doute faufilé aux premières loges pour l’apprécier, une fois de plus. 

Je ne connais pas une personne qui n’ait été marquée dans sa chair par cette soirée hors du commun. Je ne fis pas exception. Les festivités continuèrent jusqu’aux premières lueurs de l’aube. J’abandonnai mes convives bien avant, grisée par les danses et le vin, pour suivre Olien avec l’excitation d’une pucelle. Avait-il toujours eu ce charme insensé ?

— Poursuivons-nous la comédie des troubadours ? Rejouons-nous notre nuit de noce, chacun dans notre coin ? demanda-t-il, taquin. Ne pensez pas que votre absence ait gâté mon jeu d’acteur ! Je crois pouvoir jouer mon rôle d’amoureux transi ravi d’être sans cesse repoussé avec la conviction d’antan.

— Ne dis pas de bêtise, idiot. 

Main dans la main, je me laissai guider par ce garçon dont la timidité désormais envolée m’avait tant horripilée jadis. Cette nuit-là, je trompai mes amants avec mon mari.

Je découvris Tobiane dans l’écurie à brosser ma renarde Nëvudei. Je le regardai faire sans m’annoncer, éprouvant un plaisir simple à contempler une image surgie de mon enfance.

— Vous n’êtes plus palefrenier, Tobiane-obe. 

La brosse de l’ancien écuyer sursauta et accrocha la fourrure de la renarde qui jappa de mécontentement. S’excusant auprès de Nëvudei d’une caresse au cou, Tobiane soupira en maugréant.

— La nuit a été bonne ? me demanda-t-il, du fiel dans la voix.

— Fort bonne, puisque cela semble t’intéresser.

— Heureux de voir que vous vous accommodez plutôt bien de votre mariage arrangé.

— Attention à garder ta place. Tout noble que tu sois devenu, je reste ton Seigneur.

— À vos ordres, Luwise-osu. 

Il appuya le suffixe avec dédain. Je laissai couler cette ultime offense en me promettant de surveiller les impertinences de mon chevalier. Mais je me connaissais : je ne pouvais jamais garder rancune contre Tobiane.

— Que faisons-nous à présent ?

— Profiter de la vie, tant que cela nous est permis. Que dirais-tu d’une chevauchée à travers le domaine ? 

C’est ainsi que nous prîmes l’habitude, Tobiane et moi, de nous lever aux aurores pour lancer nos renards à pleine course, trop heureux de partager ces instants avec nos montures longtemps délaissées.

Au retour de l’une de ces promenades, nous découvrîmes Olien dans la basse-cour, la mine préoccupée. Il adressa un salut froid à Tobiane, avant de s’adresser à moi.

— Une jeune femme est arrivée cette nuit qui demande à vous voir. Elle se nomme Tilude Inshinada de la Deuxième Branche de l’Est, fille du Seigneur Sarmsayel.

— Illustre invitée. Que nous vaut sa visite ?

— Elle prétend être une enfant chérie et souhaite se mettre à votre service. 

Seul Imolien, Nortenam, Luwesey et moi-même avions répondu à l’Appel d’Okateï. J’en avais presqu’oublié l’existence de la centaine de prétendants pourchassés par les Aërlydes, la plupart inconscients de l’importance de leurs dons. Sans l’aide de mon amie d’enfance Luwaly et de l’ambassadeur Useärn, je serais venue grossir les rangs des figurants, loin de me douter des responsabilités auxquelles j’aurais pu prétendre.

Okateï avait rendu son jugement, l’héritière de l’Arbre-Mère avait été désignée ; ses enfants chéris pourtant demeuraient, anonymes dispersés à travers les Branches. Certains avaient été libérés par les Aërlydes selon l’accord de Shanyröde, d’autres s’étaient habilement cachés de l’oppression des Éthérés, ou avaient échappé aux purges, sauvés par leur ignorance. Anciens rivaux, je les voyais désormais comme des frères et sœurs enfantés par la déesse, à l’instar d’Imolien devenu un lieutenant loyal. Des membres de la famille, certes, mais des inconnus avant tout.

Je rencontrai la dénommée Tilude dans la salle d’audience où s’agglutinait une foule déchirée entre circonspection et curiosité. La jeune femme m’apparut engoncée dans un pourpoint de brocart doublé de velours, frappé aux armoiries d’une prestigieuse Lignée. Un ensemble accordé à des chausses vermeilles de grand prix, habit d’ordinaire réservé aux hommes et qui en choqua plus d’un, rehaussé de bottes en cuir raffiné qu’une chaise à porteur avait gardées de la boue du dehors. Cette courtisane déguisée en caricature de courtisan criait avec arrogance ses origines de hautes et vieilles noblesses qui se moquait des qu’en-dira-t-on.

Passé le choc de ces riches atours incongrus en notre misérable cité de la canopée, passé l’amusement de cette tenue qui criait à ses frères « je vaux tout autant que vous, si ce n’est plus », je tardai à cerner l’origine du malaise qui auréolait notre visiteuse. L’aristocrate doublait sa bonne éducation d’une intelligence au service d’une ambition démesurée.

— Que nous vaut cette visite, Tilude-obe ?

— Les ménestrels chantent le miracle de l’héritière de la déesse qui d’un geste ressuscita une feuille-miroir et d’un autre apaisa un démon. Une dame déjà fameuse pour avoir terrassé un serpent-oiseau, que les Éthérés ont pourchassé pour hérésie, une Prophétesse selon eux, avant de se résigner et de libérer leurs prisonniers impies. Cette même dame devant laquelle s’enflamma la paroi étincelante de Folivröde. Vous-même, dame Luwise.

— Est-ce pour confronter la légende à la réalité que vous avez voyagé de si loin ? 

Un gloussement parcourut le parterre de nobliaux, flattés que de telles rumeurs circulent sur leur reine et rejaillissent, de fait, sur le prestige de leur cité.

— En partie. Je souhaite me rendre au temple du longicorne et m’assurer qu’Okateï réponde bien à mon toucher.

— Vous vous prétendez enfant chérie, m’a-t-on dit. N’avez-vous pas déjà passé le test ainsi que tant d’autres ?

— Non. 

Mon air interrogateur la poussa à compléter une réponse embarrassée.

— Depuis bientôt un an, j’ai ressenti les nombreuses palpitations de l’Arbre-Mère, d’abord épisodiques puis de plus en plus rapprochées. Lorsque la nouvelle me parvint que la paroi étincelante de Folivröde s’embrasait au toucher de dizaines de jeunes gens, je devinai un lien entre les deux phénomènes. J’ai longtemps hésité à accomplir la traversée jusqu’à la Neuvième Branche de l’Est. Nul autour de moi ne connaissait mes dons sciemment gardés secrets. J’étais effrayée de lire le regard changé de mes proches si d’aventure je me révélais l’un de ces monstres que beaucoup décriaient. Vous me comprenez, Luwise-osu, je le sais. Je ne m’étais pas encore décidée quand les Aërlydes entamèrent leur traque des enfants chéris, trahis par Okateï elle-même. J’ai donc évité la chasse à l’homme, sauvée par ma couardise. 

Je pansai ses remords sans me soucier des murmures moqueurs de l’assemblée.

— Sauvée par votre bon sens. Si vous aviez compris que vous étiez l’une des nôtres, il devenait inutile de l’afficher. Pourquoi en sentir le besoin désormais ?

— Une certitude ne vaut pas une démonstration. Je veux vous prouver mes dires ainsi qu’à moi-même.

— Et ensuite ?

— Je me mettrai à votre service.

— Pourquoi ? 

Venait la question primordiale. Rivée sur la courtisane, je m’attachai aux plissures de ses rides et au rythme de sa respiration pour y lire les mots du silence. Tilude, en maîtresse de la voie des Mots, poursuivit d’un ton égal agrémenté d’un soupçon de détermination.

— J’ai compris la nature des enfants chéris à travers les chants des ménestrels. Celle que l’on nomme l’héritière de l’Arbre-Mère a plu à la déesse et a été désignée à une place qui aurait pu m’échoir. J’ai laissé passer ma chance, je suis la seule à blâmer. Le choc encaissé, je me suis juré de corriger mon erreur. Je servirai Okateï en suivant son légataire. 

Une explication plausible à l’honnêteté invérifiable.

— Et comment m’aiderais-tu ?

— On me donne des talents de diplomate. À défaut de vous offrir mon bras, je me ferai un honneur de vous prodiguer mes conseils et de parler en votre nom où vous jugerez bon de m’envoyer.

— Pourquoi croyez-vous que j’aurais besoin d’un tel serviteur ?

— La déesse Plante vous a nommée pour la représenter auprès des hommes. Il y a néanmoins une grande différence entre Celle qui couvre le monde et vous : votre nature humaine vous condamne à résider en un lieu donné.

— Certains dons me permettent de voir, d’entendre et d’agir par-delà les Ramures. 

La mine de Tilude trahit sa surprise. Malgré l’ignorance de ses pouvoirs latents, elle se ressaisit promptement et rétorqua avec une fermeté et une audace qui impressionnèrent jusqu’au moins averti des courtisans.

— Vous assurent-ils omniprésence et omniscience ? Si votre dessein est de couvrir le monde, il vous faudra un réseau d’ambassadeurs pour remonter les problèmes et guider vos pas là où vous serez utile. 

Mon hôte marquait un point. Ma méfiance s’émoussait, charmée par la finesse d’esprit de la fille du Seigneur Sarmsayel. Je décidai de la prendre à l’essai en tranchant avec un brin d’amusement :

— Allons vérifier vos présomptions. Après un si long voyage, je serais peinée de vous interdire l’entrée du temple du longicorne. 

Nous organisâmes une petite expédition sur le champ. Le sanctuaire était devenu un lieu sacré réputé dans toute la Ramure orientale et dont la notoriété gagnait déjà les autres piliers de l’Arbre-Mère. Je m’amusai de l’excitation de Tilude-obe qui retrouvait des mimiques infantiles à la seule idée de pénétrer dans le temple renversé. À vrai dire, je la comprenais. J’éprouvai moi-même un pincement au cœur lorsque le frêle esquif volant s’approcha du bâtiment. Accroché sous la Branche en défi aux lois naturelles, il surplombait les visiteurs tel le Seigneur devant ses sujets et les plongeait d’emblée dans une révérence mystique. Demeure d’Okateï, le Vünasinëd, symbole de l’Arbre-Mère, ornait la moindre surface des devantures et jusqu’au ponton où s’arrima notre barque.

Escorté du Gardien, maître des chamans seigneuriaux, et des officiers de Folivröde, Tilude s’enfonça dans le passage du longicorne jusqu’à la paroi étincelante, sublime et envoûtante. Je ne pouvais m’enfoncer dans ces tunnels sans un cœur troublé de sentiments mitigés. À la différence de l’étrangère qui découvrait, extatique, le mur irradié par les sèves lumineuses de l’Arbre-Mère, je revivais à chaque pas le combat au cours duquel tant d’amis périrent pour terrasser le xylophage. Des souvenirs encore vivaces et douloureux.

La fille de Sarmsayel approcha de la paroi et l’effleura. Je plissai les yeux, davantage meurtrie par un mal de poitrine que par l’éclat des sèves dont l’embrasement aveuglait l’assistance. Mon cœur et ceux de tous les enfants chéris à travers le monde se contractèrent à l’unisson des palpitations d’Okateï, enflammée par le toucher de la princesse. La déesse reconnaissait les siens, Tilude venait de confirmer ses dires.

Le malaise passé, je me tournai vers l’assemblée :

— Que les hérauts et ménestrels portent ce message : quiconque enflammera ainsi la paroi étincelante deviendra mon protégé. 

J’ajoutai à l’attention de Tilude :

— Qu’il vienne à me trahir et je disperserai son âme dans les Limbes du Monde Intermédiaire. 

Mémoires d’un soldat aër

J’ai longtemps hésité à coucher ces mots sur le papier, leur seule existence représentant une menace pour la société aër. Du moins est-ce ainsi que je l’envisageais voilà encore un mois, jusqu’à ce que mes convictions se trouvent chamboulées par cet homme. Je suis dans le flou, j’ai peur de me fourvoyer et de me laisser embrigader par un habile orateur. J’ai besoin de clarifier mes pensées, de les affirmer ou de les balayer, de suivre leur évolution pour prendre du recul. J’ai alors décidé de les écrire.

J’ai été assigné à la garnison de Palätanal, l’île volante carcérale, voilà quatre ans. Jeune soldat aër fraichement sorti de ses classes, j’ai été confronté à des opposants politiques dès le premier jour. La doctrine officielle du Puits de Science, martelée durant ma formation, avait imprégné mon être et enrobé mon cerveau d’une couche hydrofuge qui rejetait les opinions déviantes quasi mécaniquement. À peine m’effleuraient-elles que mon esprit les chassait sans même les étudier, avec la réactivité d’une armée d’anticorps à l’assaut d’une infection. Une fois par mois, nous avions droit à une séance de reconditionnement pour régénérer nos défenses altérées par les incessantes agressions de prisonniers hérésiarques.

L’un d’eux se démarqua pourtant. Il y a trois mois arriva le Dénigré Useärn, mis au secret au fin fond de la prison de Palätanal. Cette procédure exceptionnelle concernait les dissidents les plus virulents. Nos contacts se bornaient aux repas glissés par une trappe à travers laquelle nous devinions à peine l’ombre de sa main s’emparant du plateau.

Il s’écoula trois semaines avant qu’un grand ponte du Conseil vienne visiter notre pensionnaire, décidément hors du commun. Le Patriarche Sinëv des Avisés s’entretint une bonne heure avec le captif et revint trois fois dans les semaines qui suivirent. Nous ignorions ce qui se tramait, mais pour que le Conseil dépêche l’un de ses membres auprès d’un opposant politique, l’affaire devait troubler le sommeil de nos dirigeants. L’armée avait été déployée dans les royaumes sylvestres pour arrêter un groupe de Prophètes et nous savions qu’une force mystérieuse bloquait depuis peu la salle du Puits, notre accès à l’esprit de l’Arbre-Mère. La rumeur enflait que les deux évènements étaient liés et que le Dénigré Useärn y tenait sa bonne part, assez du moins pour lui réserver un traitement de pestiféré.

Il fallait néanmoins assurer les tours de garde dans cette aile de la place forte. J’étais de faction lorsque le Patriarche Sinëv tint audience avec Useärn en laissant par négligence la porte de la cellule entrebâillée. Nul risque d’évasion, mais une formidable occasion d’épier malgré moi les voix répercutées contre les voûtes de l’antique forteresse. Je n’aurais pas mieux suivi la conversation en me trouvant dans la cellule aux côtés du prisonnier.

— Comment pouvez-vous croire à la bonne conscience de votre protégée ? Ses pouvoirs sont réels et terrifiants. Ils la corrompront.

— Okateï l’a désignée par deux fois, d’abord pour devenir Seigneur, puis pour lui confier la lourde tâche de la seconder. Si la déesse lui a fait confiance, ne semble-t-il pas raisonnable de l’imiter ?

— Okateï a déjà désigné des Seigneurs aux comportements par la suite douteux.

— La déesse Plante juge ce qui est, non ce qui pourrait devenir. Les erreurs des Seigneurs sont liées aux inconstances humaines. La question que vous devriez vous poser est la suivante : serez-vous timorés au point de combattre Luwise-osu ou préférerez-vous l’accompagner et la guider au besoin ? 

Le Patriarche Sinëv ne donna pas de réponse. Malgré leur brièveté, ces mots attrapés au vol me hantèrent durant des nuits.

Nous apprîmes par la suite que le blocus de la Neuvième Branche de l’Est avait été levé et l’armée rapatriée dans ses casernes des Îles des Vents. Une histoire folle remontait de la sphère sylvestre évoquant une jeune femme aux dons extraordinaires et que l’on disait héritière de l’Arbre-Mère. L’on susurrait son nom, Osukateï, avec appréhension, persuadés que la magicienne habitait les vents pour se glisser dans nos intimités, sonder les tréfonds de nos âmes et nous juger telle une déesse de la Mort, cruelle et impitoyable.

Je ne partageais pas l’angoisse de mes frères d’arme. Les paroles échangées dans les cachots quelques semaines plus tôt me revinrent en mémoire et figèrent mes convictions : celle qu’Useärn avait nommée Luwise et la femme des légendes étaient une seule et même personne que mon captif connaissait de près. Après de longues tergiversations, je brisai un interdit et me condamnai moi-même. J’adressai la parole au prisonnier maudit.

Extrait du journal du Dénigré Saïn, caporal de la garnison de Palätanal

7

Les blessures du passé

Mon annonce se propagea à travers les Ramures, leste et rapide, comme portée par la bise hivernale. Le vent de la saison Quiescente nous ramena des prétendants par brassées entières jusqu’aux premiers frimas. Parmi eux, beaucoup se révélaient des humains ordinaires, honnêtes ingénus ou véritables escrocs déboutés par l’implacable verdict d’Okateï. Plusieurs cependant réussirent à enflammer la paroi étincelante et mon petit cœur exalté par cette famille inespérée.

Chaque semaine amenait son nouveau disciple venu grossir les rangs d’une élite en devenir. Enfants chéris nourris de la Sève Royale par la grâce de l’Arbre-Mère, nous nous reconnaissions frères, membres d’une communauté unie dans un but plus grand que nos vies et nos Lignées : servir la déesse Plante que nous savions en danger et ouvrir les yeux de nos contemporains sur l’avancement du Flétrissement que nous étions les seuls à véritablement constater.

Nous dissertions et partagions nos visions du monde durant des journées entières, au point de forger une communauté de valeurs que l’on nomma la Fraternité de l’Arbre-Mère. Nos cercles d’érudits s’ouvraient volontiers aux Fylides acquis à nos idées. Tobiane et mon époux Olien ne manquaient aucune de nos réunions. Tout aussi assidu quoique tapis dans l’ombre, Vänesine ruminait son amertume sans jamais prendre part aux débats. Vérolée par le désespoir, son âme souffrait d’une peste ramenée des Enténébrés que l’on nommait le Mal de l’Intérieur.

Au sein de notre communauté, je m’appuyais sur l’expérience et la sagesse d’Imolien, et sur l’intelligence et le charisme de Tilude qui l’imposèrent comme un membre incontournable. Leurs fortes personnalités les poussaient régulièrement à l’affrontement.

— Osukateï doit s’affirmer face aux Seigneurs, défendait souvent Tilude.

— L’héritière ne peut balayer des institutions et des traditions millénaires, rétorquait en général Imolien. Il faut au contraire s’appuyer dessus.

— S’appuyer sur une branche malade précipite la chute.

— Qu’espérez-vous au juste, dame Tilude ? Remplacer les Seigneurs par votre Fraternité ?

— À laquelle vous appartenez, maître Nevalöd.

— Une fratrie chamailleuse, déplora Tobiane.

— Une fratrie, en somme ! résuma Olien avec un naturel qui dérida l’assemblée.

Malgré leurs différents, Tobiane, Olien, Tilude et Imolien formaient mon conseil rapproché. Je partageais avec eux mes plans et mes ambitions. Nous nous enfermions jusque tard dans la nuit à l’abri des oreilles indiscrètes, pour dessiner les chemins vers une utopie dont la seule évocation exaltait notre imagination.

Galvanisés par notre enthousiasme, nous nous persuadions que tous à la cour partageaient notre bonheur. Aux antipodes de cette illusion, nous nous montrions, je dois bien l’avouer, hautains et méprisants. Je me souviens d’avoir renvoyé un aristocrate de haut rang dans le seul but de briller aux yeux de mon clan.

— Ne voyez aucun reproche à l’ineptie de votre jugement, avais-je sottement répondu. Vos sens vous font défaut. L’on ne peut demander à un aveugle de juger un tableau. 

Éblouis par notre suffisance, nous nous bercions d’une vision inique de la réalité. Quand bien même se fourvoyait-elle à son insu, l’antique noblesse avait moult fois versé son sang pour la défense de la déesse et de son Bourgeon. L’accuser ainsi que nous le faisions de trahison envers l’Arbre-Mère était une insulte trop souvent répétée pour être pardonnée. Notre parole foulait au pied des valeurs ancestrales pour lesquelles ces hommes avaient tout sacrifié, alors que ces gamins puérils, ces enfants chéris donneurs de leçons, n’avaient pour seul mérite que d’être nés de ventres ensemencés par la Sève Royale de la déesse.

— La cour gronde, m’avertit un jour Olien. Ajouté au scandale de l’amnistie d’Imolien, ce cénacle d’enfants chéris hérisse la noblesse. 

La remarque de mon mari réveilla les images des heures sombres de la fronde, les soupçons et les rancœurs qui me forcèrent à fuir la cité. Tirée de ma léthargie, je me repris en main et mis au pas la quinzaine d’enfants chéris rassemblés. Une mesure hélas trop tardive pour étouffer la sourde colère de mon peuple.

La solution m’apparut un matin, évidente et naturelle. Pour mettre au clair la situation et tuer dans l’œuf les velléités de révolte, j’organisai une cérémonie aux motifs secrets. Le mystère suscita un grain de folie chez les courtisans dont les spéculations s’envolèrent vers des sommets d’invraisemblance. Le jeu amusa follement la noblesse qui oublia ses ressentiments, impatiente de connaître le fin mot de l’histoire.

La salle d’audience fut habillée avec faste. J’avais moi-même exhumé mes vêtements d’apparat et affichait ostensiblement les symboles du pouvoir, le sceptre d’Aulne à la main et la chevelure hivernale des Seigneurs coiffée avec élégance, une cascade de brillants disséminés avec art entre mes mèches étincelantes.

Les nobles de Folivröde s’entassèrent dans la plus grande pièce du château, trop petite pour les contenir. Les plus importants logeaient aux premiers rangs, parmi lesquels les officiers du conseil et le chancelier, mon mari Olien. Lorsque le brouhaha s’apaisa, je commençai mon allocution.

— Mes amis, vous le savez, Okateï m’a confié une tâche longue et ardue, ramener l’équilibre entre les Branches. Un labeur impossible sans l’aide de serviteurs loyaux, enfants chéris d’Okateï ou chevaliers désireux d’œuvrer pour le bien de l’Arbre-Mère. Cette mission hélas me laissera peu de temps pour m’occuper de ma chère cité Folivröde, appelée à devenir l’un des hauts lieux de la Ramure. Je vais donc me retirer de l’intendance du royaume. Je resterai le Seigneur de Folivröde puisqu’Okateï l’a inscrit dans ma chair. Comme de juste, la déesse désignera un nouveau souverain après ma mort. D’ici-là, la cité ne peut rester sans roi.C’est pourquoi je vais confier mon pouvoir terrestre à l’un d’entre vous. Il sera Seigneur parmi les Seigneurs, parlera et agira au nom du royaume auprès des pays étrangers et aura la charge de guider notre peuple vers la prospérité. Ni moi, ni personne attaché au service d’Osukateï, ne s’immiscera dans les affaires du pays, hormis celles concernant l’Arbre-Mère dans son ensemble. Seule la déesse pourra le destituer lorsqu’elle désignera à ma mort le nouveau Seigneur de Folivröde. S’il venait à mourir avant moi, je désignerai un nouveau dirigeant. Ainsi sont les lois de ma passation. 

Je sondai l’assistance plongée dans un mutisme béat, incrédule devant une abdication inédite. En choisissant son protecteur, Okateï transformait un simple humain en Seigneur. Un hybride mi-homme, mi-végétal dont les altérations les plus visibles demeuraient la chevelure de saison. L’on ne reniait pas son rang de Seigneur. Cette mutation irréversible interdisait le principe même d’abdication, ou sinon à travers le suicide.

J’innovais, mes responsabilités l’imposaient. J’avais consacré ces derniers mois à peser les conséquences de cette décision, à définir ces règles, avec pour seuls conseillers mes plus proches compagnons, Imolien et Tobiane. J’avais également réfléchi au choix de mon successeur, sans doute la décision la plus ardue de ma vie.

Suspendue à mes lèvres, l’assemblée attendait la conclusion de mon discours.

— Le trône de Folivröde doit revenir à un sage qui a prouvé sa valeur et son attachement à la Neuvième Branche et à sa cité. 

Je fixai Olien, pétrifié par l’intensité de mon regard. Je lus ses pensées entre les rides de son front, ses espérances et ses craintes. Chancelier émérite, il aurait accepté le poste sans hésiter, et peut-être le souhaitait-il. Mais Olien demeurait l’étranger venu d’une Branche ennemie. L’élever au niveau d’un Seigneur aurait ravivé des querelles enfouies et risqué une nouvelle guerre. Sans compter qu’égoïstement, j’aspirais à le garder auprès de moi.

Je me tournai vers le doyen du conseil.

— Tilydöl Difunada, acceptez-vous le sceptre d’Aulne ? 

Si le Premier Officier de Folivröde fut surpris par sa désignation, il n’en montra rien. Flegmatique comme à son habitude, il se leva puis s’inclina humblement.

— Ce sera un honneur, Luwise-osu.

— Approchez, Tilydöl-tame. Je vous nomme Gouverneur de Folivröde. Si de Seigneur vous n’avez pas le titre, vous en aurez désormais le rang. Agissez en tant que tel et montrez-vous digne d’Okateï. 

Tandis que mon premier officier saluait l’assemblée qui l’acclamait, satisfaite d’hériter d’un dirigeant dédié à sa cause, je l’applaudissais avec un pincement au cœur, émue et mitigée à l’idée d’abandonner mes fonctions seigneuriales et de léguer à d’autres le destin du royaume. De mon royaume, aussi modeste fut-il. La raison cependant commandait à mes sentiments. Le rôle confié par Okateï allait m’occuper à plein temps durant les années qu’il me restait à vivre. M’agripper au trône sans pouvoir l’occuper revenait à trahir la cité que j’avais fondée. Je ravalai donc mes larmes, souris à pleines dents pour évacuer l’amertume remontée du fond de ma gorge et me joignis aux exclamations enthousiastes de la foule, criées à pleins poumons : « Okateï to ly asinëd », vie éternelle à l’Arbre-Mère. Si mes yeux brillaient de diamants salés, ma gorge vibrait d’une joie sans aucune fausseté.

Si seulement cela avait suffi à étouffer les braises trop longtemps accumulées.

Dans la bouche d’Imolien, cette histoire relevait d’une tragique péripétie, indigne d’être contée ; une mésaventure qualifiée tantôt d’accident, tantôt d’embarrassante anicroche. Je ne sus jamais les parts d’humilité sincère et de honte inavouable dans son mutisme. Je vous restituerai donc ce que j’en appris de Tobiane, son escorte en ce jour funeste.

Chacune des apparitions de l’assassin Imolien n’avait fait qu’attiser les tensions sous-jacentes. Comme il n’était pas question de cloîtrer le Muwide, nous avions conclu qu’Imolien ne sortirait plus en public sans une garde rapprochée, et plus d’une fois, les bras armés de Tobiane et Vänesine dissuadèrent les revanchards de pousser trop loin leur audace.

Ce jour-là devait ressembler à tous les autres. Imolien et Tobiane chevauchaient vers Folivröde sous un limpide ciel d’hiver. Engourdie par la saison Quiescente, la campagne de la seigneurie retrouvait ses airs de rameau à peine débourré. Si l’écorce se recouvrait d’une fine couche d’humus, crevasses et collines ligneuses modelaient encore le paysage. La froidure avait dépouillé les arbustes de leurs feuillages et bruni les prés juvéniles réduits à peau de chagrin.

Heureusement, la cascade de diamants liquides ondulant au gré des vents apportait une touche de vie sur ce tableau terne et froid. La grande arche, symbole de la cité, scindait le voile aqueux en deux pans ouverts, tel le rideau d’un baldaquin de satin posé, par la grâce de la perspective, au-dessus du château et de la cité à ses pieds. Les cavaliers avançaient au pas sur la passerelle hissée par des dizaines de pilotis au-dessus du marais qui léchait les remparts de la ville basse, barrés par une herse fermée à la nuit tombée. Gonflé par les eaux de la cascade, il s’étirait désormais d’un bord à l’autre de la Branche avant de se déverser en deux chutes jumelles par-dessus les rives du rameau.

Tobiane et Imolien se trouvaient devant la porte de la cité, inhabituellement abandonnée en ce milieu d’après-midi. S’ils s’étonnèrent de l’absence des gardes, ils ne s’en formalisèrent pas outre mesure, notant bien de rapporter ce manquement au Gouverneur Tilydöl. Ils avaient à peine franchi le seuil qu’un inam sortit, affolé, d’une auberge terriblement animée. L’ouverture tonitruante de la porte par le triste sire, à ce point empressé qu’il manqua de trébucher, fut l’occasion de porter au-dehors une flopée de jurons surgis d’un charivari infernal. L’on y distinguait, entre d’innombrables bruits sourds et furieux, de funestes froissements métalliques.

— Messeigneurs, par pitié ! Aidez-moi ! Des soldats sont sur le point de s’entretuer. Ils vont saccager mon établissement. 

Comme Tobiane posait déjà pied à terre, Imolien tenta de l’arrêter d’un timide « nous ne devrions pas…» Le chevalier pétri de droiture ignora son acolyte. Un inam en détresse lui demandait son aide, Tobiane ne pouvait passer son chemin sans faire son possible pour ramener ces hommes à la raison.

Un cercle s’était formé dans la grande salle de l’auberge autour de deux miliciens, leurs glaives au clair, retenus par leurs compagnons dans l’espoir d’une ultime négociation. Tobiane se glissa d’abord à l’arrière de l’assemblée en quête de visages familiers. Il reconnut Asiwime, archer de la citadelle et ami d’enfance en qui il vouait une confiance aveugle.

— Que se passe-t-il ?

— Tobiane… heu, Tobiane-obe ! se corrigea Asiwime. Je ne t’avais pas entendu venir. 

Beaucoup de ceux qui l’avaient connu par le passé peinaient à voir Tobiane autrement qu’un homme du peuple, tant celui-ci avait gardé ses habitudes et ses manières simples.

— Le sergent Asirac vient d’apprendre la trahison de son ami Otulä durant l’occupation. Asirac a été arrêté par les Aërlydes dès les premiers jours, avec ceux qui ont tenté de repousser les envahisseurs. Gardé au secret par les Éthérés, nous les avons crus morts… De quelle trahison s’agit-il ?

— Disons qu’Otulä a un peu trop bien réconforté la femme de son ami, même après avoir appris la vérité de la bouche des forces d’occupation.

— Comment l’a-t-il su ? 

Asiwime hésita à révéler ce qui méritait de rester caché.

— Il faut que tu comprennes, les temps n’ont pas été faciles sous l’occupation aër. Et encore, cela aurait été pire sans le soutien du chancelier Olien. Certes, Otulä collaborait avec les Éthérés, mais il nous soutenait aussi en cas de problème. Il ne nous revient pas de juger sa conduite… nous lui devons tant.

— Admettons… grommela Tobiane, guère convaincu par l’héroïsme d’un félon. Et donc ? J’imagine qu’Asirac a découvert la vérité. 

Asiwime acquiesça.

— Un camarade d’Otulä, jaloux de la réussite de son compagnon, a versé son venin devant les deux amis. Asirac est devenu fou. À ses yeux, nous sommes tous coupables d’avoir gardé le silence comme prix des largesses d’Otulä. À l’entendre, nous aussi, nous avons collaboré avec les Éthérés.

— À raison, maugréa le chevalier.

— Tu ne peux pas dire ça. Si dame Luwise et toi-même n’étiez pas partis, rien de cela ne serait arrivé. 

L’argument porta, flèche coupable plantée dans son orgueil caché. Sans répondre, il se faufila dans la foule jusqu’au cœur de la mêlée où il fit irruption entre les deux forcenés.

— Par toutes les Branches ! Quelle est donc cette folie ? Laisserez-vous le passé vous ronger jusqu’à votre mort ? 

Il y avait dans l’air trop de haine pour qu’une pluie d’eau claire ne douche les esprits enflammés. Bien au contraire, Tobiane véhiculait l’image de la reine infâme, celle par qui le malheur était arrivé et qui avait fui à l’approche de l’ennemi. Celle pour qui les anciens chefs frondeurs vouaient une rancune tenace, manifestée par de discrètes insubordinations. Ces impertinences, toujours au seuil du répréhensible, distillaient dans le palais les germes d’une mutinerie.

— Que vient faire le chevalier Tobiane-obe dans les bouges des bas-quartiers ? railla Asirac après s’être débarrassé la bouche d’une glaire bruyamment crachée. Aurais-tu des remords, traître à ta condition ?

— Économise ta salive. Arrêtez tous les deux cet esclandre et rentrez dans vos garnisons respectives. Si vous avez toujours un grief lorsque l’alcool se sera dissipé, demandez le jugement du Gouverneur Tilydöl. 

Le calme et la constance soufflent sur les esprits fielleux comme une brise sur des braises ardentes. Contrarié par cette irritante exemplarité, Asirac repartit de plus bel dans sa diatribe hargneuse.

— Depuis qu’il a goûté le sang du Renard, monsieur se croit permis de donner des ordres. Il paraît que la félonne elle-même s’est ouvert les veines pour anoblir son bellâtre.

— Asirac… murmura un de ses compagnons, atterré par la tournure des évènements.

— Qu’as-tu donc fait pour mériter pareil honneur ?

— Suffit ! gronda Tobiane.

— Allez, dis-le ! Tu l’as baisée au moins ? 

La lame du chevalier jaillit dans un bruissement cristallin, leste et rapide, pour se loger avec une minutie d’artiste sous la glotte frondeuse. Si plusieurs mains dans l’assemblée attrapèrent les pommeaux de leurs armes, nul n’osa dégainer tant la grossièreté de l’offense accablait le soldat gangréné de haine et de chagrin. C’est précisément cette tragique aliénation qui retint le bras de Tobiane, clairvoyant malgré l’insulte qui lui gonflait les veines et crispait ses mâchoires carnassières. Asirac contempla le regard fou de Tobiane où dansait ce brasier qui l’avait lui-même consumé.

— Tobiane, il est temps d’y aller. 

Invisible dans les ombres du fond de salle, Imolien avait jusque-là gardé un silence religieux. Seule l’urgence du drame à venir l’avait forcé à quitter sa cachette et risquer une périlleuse intrusion dans cette arène de fauves déchaînés. Les esprits enflammés se figèrent, transis par l’apparition du Muwide honni. Par sa seule présence, Imolien accomplit le miracle d’effacer toutes traces de querelle pour concentrer sur lui la haine des anciens rivaux et de leurs partisans. L’air se chargea d’humeurs moites empuanties de sueur qui pesèrent lourdement sur les épaules et asséchèrent les bouches amères. Asirac fut le premier à retrouver sa verve démente.

— Comment cet assassin ose-t-il se montrer ici ? Compagnons, allez-vous le laisser s’échapper une nouvelle fois ? 

L’appel à l’esprit de corps et au traumatisme commun réveilla l’essaim, soudain uni vers l’ennemi maudit. Aussitôt les fers chantèrent leur stridente complainte. Leurs reflets peignirent les murs et le plafond des blafardes réverbérations des lanternes à fyltil. La taverne semblait envahie par ces lucioles glauques qui dansent parfois au-dessus des bourgeons funéraires. Le temps suspendit sa course dans une fébrile hésitation, frileux à déchaîner le chaos.

— Allons-y, répéta Imolien à l’attention de Tobiane.

— Tu n’iras nulle part! rétorqua Asirac.

Il profita de la tétanie de Tobiane et du relâchement du compagnon qui le maîtrisait jusqu’alors, pour se dégager de ses entraves et dégainer son propre glaive. Bien sûr, les inams n’avaient pas le droit de porter d’épée en public ; il en allait différemment des soldats en faction. L’ensemble de la garnison semblait s’être donné rendez-vous dans cette cambuse, attiré par le scandale du tumultueux Asirac. Des scélérats armés, enragés et entraînés au combat, l’affaire déplaisait au Muwide qui troussa du nez en attrapant sa hache.

Si les chansons populaires associent Imolien à sa claymore Latesarm, le géant lui préférait sa lourde francisque dès lors qu’il fallait se battre en un lieu étriqué, comme dans cette auberge encombrée de tables, de bancs et de lanternes à fyltil suspendues guère plus haut que son front. Certains reprochent à cette arme son manque de noblesse. Il est vrai qu’elle se prête davantage aux barouds sauvages qu’aux savantes démonstrations d’escrime. Je peux néanmoins vous assurer qu’entre les mains expertes d’Imolien, ce vulgaire outil de bûcheron fauchait les preux plus sûrement qu’une épée à deux mains.

La soldatesque de Folivröde ignorait les talents du guerrier muwide, tout juste se souvenait-elle de son évasion fracassante que d’aucuns associaient à de la vile couardise. La massive silhouette d’Imolien épaulée de sa francisque n’en étendait pas moins son ombre terrible et purgeait à elle seule les âmes aigries d’une bonne part de leur fiel.

— J’ai de quoi m’ouvrir un passage, énonça Imolien comme une incontestable vérité.

Humilié par l’inaltérable tempérance du Muwide, Asirac rugit sa haine en s’élançant tel un forcené dénué de jugement. Un cadet se serait mieux débrouillé que cet empoté qu’Imolien esquiva d’un simple pas de côté. Asirac trébucha sur le pied négligemment oublié du colosse, avant de s’étaler de tout son long, gueule en avant pour mieux se fracasser le nez contre une table vicieuse. Il y laissa plantées quelques dents gâtées par l’alcool, le gratifiant d’un nouveau sourire qui, à l’évidence, ne l’aiderait pas à reconquérir sa belle. Qui pouvait donc s’abaisser à suivre un si piètre commandant ? C’est pourtant ce qui arriva. Un ordre ridicule, fondu en un zézaiement d’édenté, souleva une meute d’enragés.

— Truzidez-moi zet azzazin. 

Comme j’écris ces lignes, je maudis mon aveuglement. Comment ai-je pu ignorer la sourde rancœur d’une garnison trahie par sa reine ? Ces erreurs de jeunesse auraient dû éclairer mes faiblesses. Un esprit ouvert et affûté aurait perçu le défaut dans la trame, reprisé l’accroc avant qu’il ne s’effiloche et ne ruine le travail laborieusement accompli. Un autre que moi aurait pressenti les tragédies à venir.

Guère impressionné par ce flot humain, Imolien joua des bras et de sa hache pour affronter la déferlante qui se brisa contre un roc inébranlable. La francisque enfonçait ici une armure de cuir, éclatait là-bas un nez de son manche et tranchait parfois une main serrée sur une dague meurtrière. Des grognements bovins beuglaient la perte du membre amputé, lamentations terribles qui s’élevaient au-dessus du carnage, comme autant d’incantations à un Grand Démon de naguère, vengeur et sanguinaire. Les craquements d’os et de cartilages, l’âcre odeur du sang qui poissait le parquet, les gémissements des blessés qui cherchaient à tâtons une manière de s’extirper, souvent sous les godillots massacreurs de leurs frères d’arme aveugles ; autant d’arguments qui tempérèrent les ardeurs d’une foule gagnée par la déraison. Imolien profita de ce relatif relâchement. D’un coup de pied, il renversa une table transformée en pavois. Derrière ce mur improvisé, il accueillit comme il se doit la masse grouillante de reîtres stupidement rassurés par la force du nombre. Un nombre décroissant à chaque volée de l’imparable serpe.

Tobiane se fraya un chemin parmi les soudards, trop affairés pour se soucier d’un gaillard pressé d’en découdre. Il écartait d’une poigne autoritaire des mufles mafflus gonflés de rogne, repoussait avec force des hères avinés qui, par d’improbables jeux de croque-en-jambe, s’étalaient telles des quilles chamboulées par une balle habile, et cognait les moins coopératifs. Il réussit ainsi à se glisser jusqu’à son compagnon, seigneur d’une petite cour au passage de laquelle il prélevait sa dîme. Sous les yeux médusés des forcenés saisis par cette audace insensée, Tobiane profita du chaos pour bondir par-dessus le rempart. Le colosse l’accueillit d’un simple hochement de tête, comme si tout ceci n’eût été qu’une joviale empoignade entre garnements turbulents.

— Nous avons besoin de renfort, déclara Tobiane. Usez de votre don pour alerter dame Luwise.

— Inutile de la déranger, rétorqua simplement Imolien.

— Vous plaisantez ? Malgré vos talents, nous allons nous faire laminer par ces furies.

— C’est une question de principe. Nous sommes en comptes, ces hommes et moi. Il est temps de tirer ça au clair. 

Les insultes à mots couverts, les regards de biais qui vous jugent et vous condamnent, ces agressions silencieuses à longueur de journée, sculptent votre colère dans le marbre le plus pur. Le matériau d’où aurait pu naître grâce et beauté se trouve perverti par ces assauts du quotidien. Il est tentant de vouloir réduire en miette cette part de notre être ; cette rage, je la comprends pour l’avoir moi-même vécue. Il est pourtant nécessaire de voir au-delà, de partir de cette abomination pour la transcender en autre chose, une œuvre belle à sa manière. Un œuvre dont nous pourrons tirer fierté, non pas pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle est devenue. Ce jour-là, Tobiane porta le premier coup de burin sur le cœur meurtri d’Imolien.

— La gloriole attendra. Que vous le vouliez ou non, vous êtes désormais l’un des hommes liges de Luwise-osu. Vos actes l’honorent ou la condamnent. Ce ne sont pas de simples vilains que nous affrontons ce jourd’hui ; c’est l’armée de Folivröde, la cité de notre reine. Nous ne pouvons pourfendre ces hommes sans la désavouer aux yeux des siens, des rares du moins qui lui restent fidèles. Dès lors je vous en conjure, appelez dame Luwise ; je vous offrirai le répit nécessaire.

— Où est donc passé le bilieux Tobiane de tantôt ?

— Disons que le spectacle de cette folie a quelque peu dilué mon aigreur.

 Tobiane repoussa les assauts de hardis bretteurs avant d’ajouter un brin excédé par ces palabres :

— Livrez-vous à vos méditations, maître Nevalöd, tandis que j’offre à causer à vos admirateurs. 

Docile, Imolien s’assit dos contre la table et ferma les yeux pour se soustraire au tumulte environnant. Il me surprit en pleine discussion avec Törize que je visitais quotidiennement. Comme j’avais pu le faire à maintes reprises, il s’insinua dans mon esprit qu’il héla rudement, non par maladresse mais bel et bien animé par l’urgence. Il délivra son message par bribes claires et succinctes, condensés d’efficacité. J’en saisis immédiatement l’importance et me confiai au Gouverneur Tilydöl dont les hommes étaient les seuls légitimes pour appréhender les fauteurs de trouble.

La garde du Gouverneur en route, je me tournai vers le cœur du combat où Tobiane et Imolien bataillaient seuls contre vingt, efficacement retranchés mais trop timorés dans leurs attaques pour l’emporter. Je ne compris que plus tard que les deux bretteurs modéraient leurs coups pour mon propre salut ; je leur rends grâce aujourd’hui de leur lucidité. Il n’est de plus grande force que de savoir quand la retenir.

Je me glissai dans les méninges des soudards hystériques, avec quelques difficultés compte tenu du nombre, afin d’offrir un sursis à mes chevaliers barricadés derrière leur rempart de fortune. Une migraine fulgurante frappa la vingtaine de forcenés sous les yeux ébahis de Tobiane et Imolien. Trop sidérés pour avoir l’idée de prendre la fuite, ils observèrent avec effroi le supplice de leurs adversaires tordus de douleur. Les plus vaillants luttaient contre le mal ; non qu’ils y étaient immunisés, mais l’expérience de la souffrance, à la guerre ou dans leurs vies misérables, leur avait appris à passer outre. Bien au contraire, ils redirigeaient leur calvaire vers leurs muscles gonflés de hargne.

C’est alors qu’arriva la garde du palais, la véritable, celle qui fait honneur à nos armoiries par sa mesure et sa loyauté. Le Gouverneur accompagnait ses hommes en personne afin de briser la rixe par sa seule présence. Sa voix résonna, puissante et péremptoire, dans l’auberge saccagée.

— Par toutes les Branches, que se passe-t-il ici ? Arrêtez céans cette aliénation. 

L’irruption du maître de Folivröde à qui chacun avait prêté serment, figea l’échauffourée. Une seconde de flottement précéda la réponse d’Asirac, concentré sur son élocution chancelante, la main sur son groin sanguinolent.

— Le Muwide a tué Monely en z’évadant, y a un an. Nous devions venzer notre frère d’arme.

— Depuis quand les hommes de Folivröde se substituent-ils à la justice de leur Seigneur ?  ragea Tilydöl au comble de la fureur.

Porté par son humeur exécrable, il attrapa le soldat par le col et le jeta contre un mur où s’adossait un moribond. Le Gouverneur découvrit alors l’ampleur de la tragédie.

— Bande d’imbéciles ! Occupez-vous des blessés au lieu de pleurer des morts depuis longtemps enterrés. 

Ces chiens de guerre enlevèrent leurs œillères pour contempler, l’air hébété, le tableau funeste au milieu duquel ils trônaient. Certains de ces gamins déguisés en soldats avaient rejoint la garde après la mort du brave Monely. Ils ne connaissaient de l’armée qu’une fronde et des mois d’occupation, le déshonneur et l’humiliation. Quelle reine étais-je pour avoir légué à mon successeur si piètre héritage ?

On pansa les blessés avant de les évacuer et ne resta bientôt plus que Tobiane et Imolien, source du conflit, face au Gouverneur muselé par son courroux. Les dents de sa mâchoire prognathe crissèrent sous la pression de la colère, ses yeux meurtriers rivés vers le Muwide. Tout son être dégorgeait de la même haine qui avait submergé ses subordonnés. Il la maîtrisait néanmoins et ordonna d’un ton sec :

— Arrêtez-moi ces deux-là, le temps d’éclaircir ce foutoir. 

Le Gouverneur Tilydöl me manda le jour même afin de régler cette affaire. Ainsi qu’à son habitude, mon ancien conseiller avait laissé passer plusieurs heures, enfermé dans ses appartements à méditer, à lire des textes de loi et des annales d’anciens jugements, et à prier Okateï de lui accorder la sagesse dont il pensait toujours manquer. Il attendit que j’aie traversé la nef pour le rejoindre, lui sur le trône, moi à ses pieds. Le sceptre d’Aulnes avait été négligemment posé sur l’accoudoir du siège royal, discret rappel des pouvoirs que je lui avais librement concédés.

— Dame Luwise, dit-il enfin, vous avez acquitté Imolien Nevalöd et j’accepte le jugement de celle qui était à l’époque Seigneur de Folivröde. En tant que nouveau Gouverneur, je ne peux néanmoins accepter la présence de ce meurtrier qui, aujourd’hui encore, a attenté à la vie de nos hommes. Pour le bien de la cité, maître Nevalöd doit partir et ne plus revenir.

— Je comprends et je vous sais gré de votre clémence. Imolien partira dès aujourd’hui. 

Riche de cette promesse, Tilydöl libéra mes deux compagnons et j’organisai sur le champ le départ de mon ami. Tandis que le Muwide rassemblait ses rares affaires, j’usai de mes dons pour contacter les Seigneurs Lëyudei et Suwamon par-delà les Branches. En dépit du malheur qui frappait mon ami, il y avait là une carte à jouer. Les dons télépathiques d’Imolien offraient un avantage stratégique que je comptais bien exploiter. Une idée que m’avait soufflée, malgré lui, mon mari lorsque je le surpris un jour dans le pigeonnier à accrocher un message sur l’un des volatiles.

— Tout le monde n’a pas vos dons pour communiquer par-delà les Branches, s’était-il justifié, un brin moqueur.

Une heure plus tard, je retrouvai Imolien dans les appartements surpeuplés qu’il partageait avec les membres de la Fraternité. Je jouai des coudes pour me faufiler jusqu’au centre de l’assemblée partagée entre compassion et rébellion face à ce que beaucoup considéraient comme une injustice. Je fis taire les râleurs avant de me tourner vers mon ami banni.

— Imolien, ton exil est le fruit de mes actes. J’ai organisé ton évasion qui conduisit à la mort du soldat Monely. Je suis responsable de cette tragédie et c’est toi que l’on condamne. Je te demande pardon.

— Ne dites pas de sottises, Luwise-osu. Si vous m’avez libéré de mes chaînes, j’ai effectivement planté la lame. Le Gouverneur Tilydöl a pris la décision qui s’imposait, il n’y a rien à y redire.

— Je suis heureuse que tu le prennes ainsi. N’oublie pas : l’éloignement physique est sans importance. Où que nous soyons, nos esprits restent voisins dans le Monde Intermédiaire. Tes dons d’enfant chéri te permettent de me parler à travers Shanyröde, contrairement aux simples humains. Pour cela, tu rejoindras l’ambassade des Seigneurs Suwamon et Lëyudei qui t’attendent sur la Première Branche du Sud. Pour le moment, je suis la seule à pouvoir initier une conversation alors que certaines de leurs tractations mériteraient d’être discutées sur l’heure. 

Imolien salua ses compagnons, accordant à chacun un mot aimable. Lorsque vint le tour de Tilude, instigatrice de la Fraternité, il prit un air sévère.

— J’ai mis du temps à vous jauger, Tilude-obe. Talentueuse et prétentieuse, vous sentiez l’opportuniste venue se blottir sous l’aile de la demi-déesse. Je vous ai observée et malgré mes appréhensions, j’ai été témoin de votre implication et de votre loyauté. Vous êtes une femme aux atouts précieux et je me réjouis de vous compter dans nos rangs. 

Son sourire franc dissipa la méfiance qui flotta entre les deux alliés, rivaux pour les faveurs d’Osukateï. Une belle illusion en vérité. Sous couvert d’une sincère réconciliation, Imolien m’adressait un ultime avertissement :

— Gardez cette courtisane à l’œil. 

Le Muwide se tourna ensuite vers Tobiane qu’il enlaça chaleureusement. Si les Enténébrés avaient broyé Vänesine, elles avaient forgé une réelle amitié entre ces hommes drapés de valeurs communes.

— Je te la confie, lui chuchota Imolien. Protège-la des autres, d’elle-même et assure-toi qu’Il ne s’évade plus. 

La signification de ces mots quasi inaudibles échappa aux rares qui purent les entendre, et si d’aventure l’un d’eux les avaient ruminés, Imolien se chargea de le distraire. Lancé dans une tirade enflammée, le Muwide gratifia Olien de sous-entendus grivois et d’humour potache dont j’étais évidemment l’inspiration. Le trouble de mon mari, gêné d’être ainsi moqué en public, souleva l’hilarité. Olien et Imolien, duo de saltimbanques improbables, réussirent à transformer ces tristes adieux en souvenirs heureux que l’on se remémorerait de longues années durant.

Puis vint l’heure. Une nouvelle fois, les notes flûtées d’Änyrode accompagnèrent un de mes amis, le colosse venu des mondes souterrains, en marche vers Palwite où l’attendait une galère à destination des Rameaux méridionaux. Une nouvelle fois, ma musique portait dans ses variations une mélancolie qui s’épancha loin à travers la lande. Elle contamina bien des familles dont le souvenir chagrin d’un parent disparu ne se dissipa qu’au petit matin.

8

La visite du Patriarche

Malgré la passation de pouvoir, je résidais toujours au palais dans ma suite seigneuriale, désormais partagée avec mon mari déchu de son rang de chancelier. Je goutais les plaisirs d’une vie de loisirs dans l’attente de nouvelles de mes ambassadeurs. Grâce à la vision de l’Arbre-Mère, je suivais de loin les Seigneurs Suwamon et Lëyudei ainsi que le Sans-visage Nëjose, rassurée de les savoir en bonne santé bien qu’attristée par la lenteur de leurs progrès.

Je passais le plus clair de mon temps en compagnie de la Fraternité de l’Arbre-Mère. Passées les premières semaines d’apprivoisements réciproques, nous apprîmes à apprécier nos différences héritées de nos éducations et de nos caractères aussi variés que nos Branches d’origine. Une chose nous rapprochait, ce bruit des sèves qui toujours bourdonnait à nos oreilles et nous rappelait que, malgré nos divergences, nous étions les enfants chéris d’Okateï.

Je m’aperçus bien vite des lacunes plus ou moins profondes de beaucoup. Par respect des traditions, par décret de leurs parents ou par manque d’intérêt pour les secrets mystiques, peu avaient suivi l’enseignement d’un chaman, encore moins maîtrisaient un dixième de leurs dons. Je leur appris à franchir les barrières de Shanyröde, à user du regard de l’Arbre-Mère, ainsi que d’autres techniques découvertes au fil de mes expériences.

On ne comprend les mérites de ses professeurs que le jour où nous sommes nous-mêmes amenés à enseigner. Au sein de notre Fraternité se côtoyaient des érudits des arts cachés, initiés en secret dans leur jeunesse par des chamans et dont la maturité leur permettait des progrès fulgurants, des autodidactes surdoués tels Imolien ou Tilude qui effacèrent leurs retards avec une vexante facilité, et des novices dont le travail et la bonne volonté ne suffisaient pas toujours à combler des années de lacunes. Les plus talentueux me secondèrent auprès de leurs amis en difficulté. Loin de les moquer ou de les abandonner à leur sort, je leur accordais une attention particulière, quand bien même leur formation ne serait achevée que bien des années plus tard. Fragile et insignifiante, une jeune pousse deviendra un chêne robuste et majestueux avec du temps et de l’attention.

Des palpes psychiques, hésitants et balourds, délinéaient les contours de mon âme comme un aveugle mire de ses doigts un visage inconnu. Je m’amusais de ces gourdes caresses sans me formaliser d’un pincement ou d’une claque accidentelle d’une touchante maladresse.

— Est-ce vous, Luwise-osu ?

— Tu y es, Vänteï-obe. Félicitations. 

La félicité de la jeune femme irradiait à travers le Monde Intermédiaire. Fille de la canopée, elle avait grandi dans une bourgade plus petite encore que Palwite. Trop pauvre pour s’offrir les services d’un précepteur, elle devait sa science à l’érudition de sa mère. Si la princesse Vänteï n’avait jamais effleuré les secrets des arts cachés, elle avait hérité de ses parents une curiosité et une finesse d’esprit qui la hissait parmi les plus grands courtisans.

Son travail assidu lui avait permis de maîtriser ses dons naturels. Retirée à l’extrémité du houppier, elle avait usé du regard de l’Arbre-Mère pour remonter les vaisseaux de la Branche jusqu’au palais de Folivröde, me surprendre en pleine méditation dans mes appartements et confirmer sa réussite d’une palpation psychique. Une première pour la jeune femme, une fierté pour mon élève et son professeur.

D’autres enfants chéris avaient ainsi été dispersés à travers la seigneurie, manière d’évaluer les progrès effectués par la Fraternité. Ces dons de communication se révèleraient indispensables à mes ambitions futures, aussi bien dans les royaumes sylvestres que dans les Enténébrés où mon messager, le Sans-visage Nëjose, usait son verbe à persuader les rois-démons de mon honorable bestialité. Je suivais ses maigres progrès avec un profond dépit qu’exécrait mon parasite enkysté.

— À l’inverse de vous-autres, misérables humains, les rois-démons ne se laissent pas berner par de belles paroles, grogna le Mangeur d’Âme, fier de ses sujets. Tes tours de passe-passe et ta forfanterie ne font pas de toi l’une des leurs.

— Destituer le roi de tous les démons et le cloîtrer dans sa geôle spectrale est sans doute insuffisant à leurs yeux. Tes anciens serviteurs ne t’estimaient pas tant que cela a priori. Ou peut-être trouvent-ils une certaine satisfaction à se voir débarrassés d’un maître indésirable. 

Inspirée par la colère, ma boutade fouetta l’orgueil de mon captif davantage qu’escompté. La perle d’aigue-marine, limpide et chatoyante, explosa en une bulle d’orage cerclée d’éclairs. Surprise par ce subit élan de fureur après des mois d’une trompeuse placidité, je tardai à maîtriser mon prisonnier nourri de ma propre anxiété.

S’il m’arrivait de le négliger, je ne pouvais jamais vraiment l’oublier : garder le contrôle du roi des démons demandait un effort de chaque instant, de jour comme de nuit, quel que fût mon état de fatigue ou mon moral parfois vacillant. J’avais appris à dormir à moitié, une part de mon subconscient tournée vers la prison spectrale, ravivée au moindre signe de faiblesse. Il en allait de ma survie. Nous l’avions convenu au premier jour : au moment de rendre mon dernier souffle, le Mangeur d’Âme franchirait les barrières psychiques et mettrait un terme à mes souffrances.

L’heure n’était pas venue. Ramené par la force à davantage de retenue, le Mangeur d’Âme manifestait encore, dans son filet de flammes, son indignation à fleur de peau. Après l’acide, je versais du miel sur les brûlures de mon irascible prisonnier.

— J’ai toute confiance en Nëjose. Cela prendra du temps, j’en suis consciente, mais il arrivera à convaincre les rois-démons. Tu as de plus raison : les seigneurs des Enténébrés ne partagent pas la fourberie de mes semblables. S’ils sont durs à rallier, leur allégeance, elle, sera sincère.

— Mouais… tu parles de choses que tu ignores, gamine. N’idéalise pas les miens. Un démon ne reconnaît que la force, ils te croqueront la main si tu t’avises de les caresser sans un fouet à portée. En revanche je te l’accorde, les membres de ton espèce ont cette délicieuse tendance à l’autodestruction. Elle est si ancrée dans vos traditions que son bouquet imprègne jusqu’aux venelles de vos plus petits villages. J’hume en ta cité cette odeur faisandée du complot et de la tromperie. Un régal ! 

Je méprisai la remarque de mon hôte qui n’aimait rien tant que me tourmenter. Une erreur, sans doute. Une de plus.

Je consacrais le reste de mon temps à mes dames de compagnie, restées fidèles en dépit de mon abdication. J’accordais une attention privilégiée pour Törize et Lujin, la veuve de Nisfyl. Délivrée du jeune Nëvidas, son second enfant, elle trouvait dans cette vie nouvelle une branche où s’accrocher malgré la perte de son aimé. Je regardais avec un soupçon de jalousie ce poupon dans son lit de coton, assoupi avec un sourire tendre, nullement dérangé par nos badinages. Il lui suffisait d’un soupir extatique pour que mon dépit se change en émerveillement ravi.

Voilà une image que trouvères et ménétriers n’ont guère l’habitude de chanter. Nous ignorions alors côtoyer le berceau d’un des plus grands guerriers de la ramée. Parmi les poèmes épiques qui fleurirent en ces temps de bouleversements, les prouesses de Nëvidas et de son frère Särkor inspirèrent le grand classique Nideno Nisfyl, dont les vers résonnent, encore et encore, sans parvenir à les faner. Lorsqu’un piètre saltimbanque vient en mon château nous conter La geste des fils de Nisfyl, je remise au croc mes exigences mélodiques et me laisse attendrir par une vague nostalgique. Bien des artistes de bas étages ont su profiter de cette faiblesse.

— Je ne vous remercierai jamais assez d’avoir conduit l’âme de Nisfyl jusqu’au Tronc Originel, balbutia un jour Lujin. Lorsque vous le croiserez par-delà le monde spirituel, dites-lui qu’il ne s’écoule pas une heure sans que je ne pense à lui. 

Si l’idée d’atteindre le domaine des morts ne m’avait jamais effleurée, les difficultés rencontrées pour revenir des Limbes me dissuadèrent de tenter l’expérience. Néanmoins, je considérais l’impossible d’un œil moins sévère, et me pris à rêver d’une discussion avec mes amis disparus, d’une réconciliation posthume avec mon frère et de retrouvailles enflammées avec mon père. Et pourquoi pas, d’une rencontre mère-fille dont la vie m’avait privée…

— Ne t’en fais pas, répondis-je à Lujin, Nisfyl sait déjà tout cela.

— Oui, sans doute. Donnez-lui alors des nouvelles de Särkor. Il aurait tant voulu assister à ses premiers pas.

— Nos ancêtres nous observent depuis le Tronc Originel, assura Törize.

Ses iris d’un bleu laiteux cerclaient deux gouffres de tristesse. Depuis sa paralysie, ses sentiments avaient déserté les rides de son visage pour se réfugier dans la profondeur d’un lac insondable. Soutenir son regard relevait d’une épreuve dont nul ne sortait indemne.

— Votre sœur vous manque… 

Lujin regretta ses paroles lorsque deux larmes coulèrent le long du nez de Törize sans que celle-ci ne puisse les essuyer.

— J’ai l’impression de l’avoir déçue, sanglota-t-elle. Je n’ai pas pu vous conduire jusqu’au Bourgeon de Renaissance, dame Luwise. Au contraire, j’ai été un poids qui vous a retardé.

— Cesse de dire n’importe quoi. Luwaly serait fière de toi. Tu m’as aidée autant que les autres chevaliers, et plus par certains côtés.

— Et Vänesine… je suis la source de son mal, je le sais. Sans moi, il ne se morfondrait pas ainsi. 

Pour la première fois, la carapace de Törize craquait devant moi et révélait l’ampleur de la dévastation si longuement dissimulée. Je ne sais trop quel sentiment prévalait chez moi, la tristesse, la pitié, la colère ? Le remord, probablement.

— Au contraire, sans toi il aurait déjà succombé. 

On frappa à la porte.

— Pardonnez-moi, Luwise-osu, bredouilla un valet. Une galère aër s’approche de Folivröde. Le Gouverneur Tilydöl requiert votre présence au sommet du donjon. 

Je répondis à l’appel sur le champ et retrouvai les officiers de la cité au point culminant du château. Un vaisseau aër scintillait sous une douche de rayons solaires versée par l’une des fenêtres de ciel qui ornaient le ciel de Folivröde. Son allure, franche et résolue, ne laissait aucun doute quant à sa direction. Nous dûmes attendre une heure avant de distinguer les couleurs de son étendard qu’un vent facétieux arborait de travers. Nous fûmes stupéfaits de découvrir le plus prestigieux des blasons : champs de gueules au soleil d’or borduré d’argent. Les armoiries du Puits de Science ! Un émissaire du gouvernement aër se trouvait à bord.

— Je croyais que seuls les Dénigrés pouvaient se mêler aux peuples inférieurs ? s’étonna Tilydöl.

— En effet, lui répondit Olien. Les trois autres castes restent sur les Îles des Vents pour ne pas se compromettre avec des gens aussi peu recommandables que des Fylides. Le Puits de Science a dû dépêcher le plus prometteur de leurs Patriciens pour lui confier son étendard. 

Je n’avais jamais vu pareil bâtiment. Je m’étais habituée à la démesure des galères volantes aërs qui rabaissaient le plus gros vaisseau fylide au rang de nain, mais celle-ci surpassait toutes celles rencontrées jusqu’alors. Je me trouvais soulagée de constater les sabords fermés, preuve d’intentions si ce n’est amicales, du moins pas tout à fait hostiles.

Le navire au nom mérité de Flamboyant s’arrima à la côte à l’aide d’une trentaine d’amarres dont les plus extrêmes s’ancraient l’une à l’Ouest et l’autre à l’Est de la cité plongée dans l’ombre du mastodonte de métal. Une chaloupe volante rejoignit la terre ferme avec à son bord un Patricien identifiable à sa ceinture rouge et noir, escorté de cinq soldats et de deux Anges qui réveillèrent chez les habitants de Folivröde un traumatisme à peine cicatrisé.

Tilydöl reçut le Patricien dans la grande salle du château, fièrement assis sur le trône et le sceptre d’Aulne bien visible. Le doyen des officiers tenait son rang de souverain avec la superbe nécessaire, bien mieux en tout cas que nombre de roitelets dénués de prestance. Quoi qu’en aient dit ses détracteurs qu’il combattit sa vie entière, s’il lui manquait le sang des Seigneurs, il en avait l’âme.

Je m’étais glissée dans la foule des spectateurs, la chevelure de saison couverte d’un voile de manière à masquer mon identité. Le Patricien s’inclina devant Tilydöl, Fylide ordinaire qu’une folle audace avait juché sur le siège des rois. Les chanceliers en charge d’un royaume en l’absence de leur Seigneur ne poussaient pas l’outrecuidance jusqu’à une telle insolence. Dans ce contexte, le geste de l’Aërlyde frappa par sa sincérité. Le Patricien acheva de surprendre l’assistance en annonçant :

— Lumière sur vous, Gouverneur Tilydöl.

— Qu’elle vous suive où que vous alliez. Vous voilà informé de nouvelles récentes, Patricien.

— Sutanal met un point d’honneur à suivre de près les affaires des royaumes sylvestres. Je me nomme Büwelëy, envoyé par Sutanal pour rencontrer dame Luwise que nous savons en ce château. 

Les espions des Îles des Vents grouillaient dans notre cité avant même son occupation. Il flottait dans la requête du Patricien un parfum de menace. Pourtant, il ne me vint jamais l’idée de fuir. Échaudée par mon précédent exil, j’avais résolu de rester et d’en assumer les conséquences.

— Que lui voulez-vous ?

— J’aimerais l’entretenir en privé à bord de notre galère.

— Nous prenez-vous pour des imbéciles ? s’enflamma Tilydöl offusqué par ce piège grossier.

— Dame Luwise n’a rien à craindre. Elle serait capable, après tout, de couler notre vaisseau d’une simple pensée. 

L’allusion au chantage de Palwite titilla ma curiosité. Derrière l’ironie, le Patricien m’adressait un message plein de finesse : nous vous avons fait confiance, faites-en de même. S’il y avait un piège, il s’annonçait assez subtile pour m’inciter à relever le défi.

— Fort bien, déclarai-je en découvrant mes cheveux d’argent. Je vous suivrai. 

Le Patricien se retourna, guère étonné par ce dénouement. Il s’inclina devant moi avant de m’inviter à le suivre. Je fis taire les protestations de mes proches dont certains avaient déjà dégainé l’épée, et n’acceptai que l’escorte de Tobiane. Je quittai une salle médusée, persuadée de ma folie.

Nous arrivâmes sur la galère envahie de matelots laborieux et de soldats sur le qui-vive. La garde de mon ami devenait purement symbolique, mais je tins à ce qu’il m’accompagne durant l’entretien.

— Notre réunion doit se tenir en tête-à tête, s’excusa le Patricien. Je vous assure néanmoins de votre sécurité.

— Est-ce à ce point compromettant ?

— Notre passé commun est un peu trop… tumultueux pour que nous puissions parler d’avenir en grand comité. 

À demi convaincue, je décidai de donner des gages de bonnes intentions. J’acquiesçai et fis signe à Tobiane de rester sur le pont.

Le Patricien me conduisit donc seule dans une cabine aux dimensions princières. Je contemplai les dorures épurées, omniprésentes du sol au plafond, qui se reflétaient sur un carrelage de marbre rose veiné de vert. Meublée avec goût et cloisonnée de paravents aux motifs aërs, elle mêlait faste et simplicité avec un équilibre délicat du meilleur effet. Une merveille baignée de silence qui fleurait la solitude.

Un homme apparut de derrière un des écrans de toile. Vêtu de la bure commune aux Aërlydes, je m’interrogeai sur la signification de cette bande noire et mauve qui m’était inconnue. Son visage pourtant, m’était vaguement familier.

Il remercia le Patricien Büwelëy qu’il invita à patienter dans le petit salon adjacent, avant de m’accueillir comme il se doit.

— Bienvenue, Luwise-osu. Prenez un siège, je vous en prie.

— Je suis très bien debout.

— Que puis-je vous offrir ? Thé, café, fruits, pâtisseries ? 

Il désigna une commode sur laquelle étaient disposés divers coupe-faim. Je refusai d’un geste poli.

— Nous nous sommes déjà rencontrés, n’est-ce pas ?

— Par-delà Shanyröde, en effet. Je suis le Patriarche Sinëv, dit-il en se servant du thé. Vous m’aviez donc reconnu ?

— Une intuition plutôt. Quel autre membre du Conseil aurait enfreint les règles des castes supérieures pour rencontrer une Fylide ?

— Pour rencontrer l’héritière de l’Arbre-Mère ! Ce n’est pas tout à fait la même chose. Je me devais de remercier celle qui nous a rouvert les portes de Shanyröde. 

Il porta la tasse à ses lèvres qu’il but avec un haussement de sourcil approbateur.

— Êtes-vous sûre de ne pas en vouloir ? Il est excellent. Un thé récolté sur les contreforts de Karasayel, sur la Troisième Branche occidentale. Il est considéré comme le meilleur du monde.

— M’avez-vous conviée pour parler boisson ?

— Impatiente et sur la défensive. Ne vous laissez pas gouverner par la peur, ma chère, et apprenez à goûter aux joies du présent lorsqu’elles s’offrent à vous. 

Cet homme me laissait perplexe. D’un âge avancé, il respirait une antique sagesse. Derrière ses airs débonnaires se dissimulait un esprit acéré à l’affût du moindre détail. Je devinais entre ses délicates attentions une épreuve qu’il me fallait réussir.

— Je vais me laisser tenter par ce thé.

— Voilà une excellente décision. Un tel arôme ne se refuse pas. 

Il versa le liquide ambré avec des gestes savamment étudiés, inscrits dans une chorégraphie millénaire, fluide et cohérente. Il en résultait un ballet du poignet qui charmait le spectateur, impatient de savourer ce breuvage servi avec art.

Le Patriarche Sinëv me conduisit vers des fauteuils de velours dans lesquels il m’invita à m’asseoir. Je me sentis grossière dans ma tunique, raffinée selon la mode fylide, qu’un tel luxe rendait vulgaire. Je détachai le fourreau de Nadesayel que je posai au sol, assez loin pour paraître inoffensive mais suffisamment proche pour m’en saisir en cas de nécessité.

— Elle ne vous quitte jamais, commenta la Patriarche.

— Nadesayel est devenue une extension de ma personne. Je m’en sépare rarement et à regret.

— Je connais le côté sentimental des guerriers fylides. Donner des noms à des bouts de métal, n’est-ce pas romantique ? Mais de fait, votre épée est spéciale. Sa lame obsidienne a contribué à sa renommée et à celle de sa propriétaire. Tant d’éloges griseraient bien des jeunes gens. Ne craignez-vous pas que sa noirceur déteigne sur vous ?

— Je m’intéresse uniquement aux éloges qui récompensent mes actes. Les autres ne sont qu’inutile vanité. 

Sinëv acquiesça en terminant sa tasse avant de nous resservir du fabuleux nectar.

— Et la déesse sait les prouesses que vous avez réalisées. Depuis votre victoire sur le serpent-oiseau, vous engrangez les réussites.

— Je ne le vois pas ainsi. Certes, j’atteins mon but, mais le prix à payer est parfois si élevé que je n’ai rien à célébrer.

— Avez-vous des remords ?

— Plus d’un. Parfois, la vie s’accélère et nous glisse des œillères au moment de prendre des choix cruciaux. Lorsque je repense à ces instants, au calme et l’esprit clair, les multiples options qui s’offraient à moi m’apparaissent avec évidence. Je me maudis alors de les avoir négligées et d’avoir condamné par mes erreurs des amis qui avaient placé leur confiance en moi.

— Certes… 

Le Patriarche posa sa tasse sur une table basse. Il prit une profonde inspiration en s’appuyant contre le dossier du fauteuil.

— La mort de votre frère fait-elle partie de vos regrets ?

— De laquelle parlez-vous ? De la mort d’Inasu ou de celle de Nöwemon ? 

Mon ton sec et accusateur surprit Sinëv. Il s’attendait sans doute à toucher un point sensible, mais pas avec une telle acuité. Il médita cette nouvelle donnée, essentielle dans la compréhension de mon personnage.

— Vous haïssez le peuple aérien, conclut-il.

— Vous n’en avez pas idée. 

Les nerfs à vif, j’avais parlé par réflexe. Peu importait. Le Patriarche était venu pour me sonder ; une démarche louable et de bon sens. Autant le gratifier de ma franchise.

Une fois de plus, la brutalité de ma réponse le désarçonna et le replongea dans des abysses de perplexité. La mâchoire crispée et les sourcils froncés au point de réduire ses yeux à des fentes minuscules, la réflexion métamorphosa le vieillard jovial en ours bougon. Lorsqu’il se dérida enfin, il attrapa sa tasse de thé, en but une gorgée et reprit la conversation comme si de rien n’était.

— Savez-vous que nous avons mandaté une enquête sur les actions du clan des Aigles Étincelants ? L’Éclairé Eseï a été suspendu de ses fonctions et assigné à résidence dans l’attente de son jugement.

— Useärn vous a convaincus ?

— L’accusation était suffisamment grave et les soupçons assez prégnants pour justifier ces mesures.

— Et Useärn ?

— Condamné par contumace pour rébellion et désertion, il a été emprisonné dans la forteresse de Palätanal.

— Deux poids, deux mesures visiblement. 

Sinëv soupira de lassitude.

— Le système judiciaire des Îles des Vents ne repose pas sur l’arbitraire comme c’est le cas dans les royaumes sylvestres. Nous sommes un peuple de droit pour lequel la présomption d’innocence est la règle. 

Cela ne les avait pas empêchés de pourchasser les enfants chéris par simple précaution, inspirés par la peur d’un danger futur, hypothétique et invérifiable. La belle morale de la justice aër se limitait au seul peuple aérien.

— Les faits sont pourtant accablants.

— Vous avez hélas exécuté votre rival Luwesey, le chef de l’expédition lancée à la recherche du Bourgeon de Renaissance, nous privant d’un témoignage précieux.

— N’allez-vous donc rien faire ?

— Je n’ai pas dit ça, mais le procès s’annonce compliqué. 

Ce pinaillage m’exaspérait. Mon intime conviction m’avait toujours suffi pour rendre justice en mon royaume. Pourquoi ces bureaucrates éthérés avaient-ils besoin de preuves factuelles ?

Devant ma mine renfrognée, le Patriarche remplit ma tasse depuis longtemps asséchée et m’invita à la boire. Il y avait dans ce breuvage une substance apaisante bienvenue.

— Vous en ignorez beaucoup sur le peuple aérien. Vous le voyez uni et cohérent alors qu’il n’y a rien de plus faux. Laissez-moi vous conter ses origines pour que vous puissiez en saisir la diversité. 

Il s’enfonça dans son fauteuil avant de reprendre.

— Les Aërlydes se sont détachés du peuple sylvestre dès l’invention des premiers navires volants. Une communauté décida de vivre en ermites sur les Îles des Vents, terres inaccessibles qui narguaient les humains depuis la Germination. Les maîtres vivaient reclus, dévouant leur existence à la méditation tandis que leurs disciples se chargeaient de les approvisionner en traitant avec les marchands venus des royaumes sylvestres. Ainsi naquirent les deux premières castes que l’on nomme aujourd’hui les Anciens et les Dénigrés. Les conditions de vie rudes et la stérilité infligée par l’omniprésence de l’éther dissuadaient les candidats à l’exil. Il n’y avait pas d’échange d’enfants en ce temps-là. L’on devenait Aërlyde par vocation, ce qui convenait parfaitement aux Anciens qui, aujourd’hui encore, prônent un isolement complet avec les mondes inférieurs. Les Aërlydes auraient pu rester une secte perchée sur les rochers flottants sans l’irruption de deux frères ambitieux. Simples inams, Wiven et Mytafel sont arrivés sur l’Île Majeure pour fuir la répression d’un Seigneur despotique, rendu paranoïaque par des tentatives d’assassinat infructueuses. Dégoûtés par les monarchies fylides, ils emportèrent avec eux une rage inextinguible, source de leur détermination et moteur de leur ascension. Exemplaires dans leur maîtrise du spiritisme, ils gravirent les échelons de la société aër et devinrent maîtres à l’âge de vingt-cinq ans. Arrivés au sommet, ils purent mettre en pratique leurs idées : échanger au compte-goutte des secrets extorqués à l’Arbre-Mère contre des faveurs et de l’influence, pour s’immiscer par petites touches dans les affaires des royaumes sylvestres. Le succès fut fulgurant et les Îles des Vents devinrent rapidement incontournables. Le prestige des Aërlydes, perçus alors comme des philanthropes, se propagea à travers les quatre Ramures, et en l’espace d’une génération, la société aër passa de deux cents âmes à quarante milles. 

La douce voix du Patriarche Sinëv, aux intonations théâtrales parfaitement maîtrisées, me captiva malgré moi. Mes mains agrippées à la tasse brûlante, je me laissais emporter vers ces terres célestes où je n’avais voyagé qu’en rêve.

— On appela les disciples de Wiven et Mytafel, les Éclairés. Ils répandaient les lumières du savoir à travers le monde, non pour le bien commun mais pour leur intérêt propre, comme on le comprit bientôt. Les deux frères se dévoilèrent lorsqu’ils commencèrent à dicter leurs conditions aux Seigneurs venus quémander leur science ou leurs conseils. Ils se drapèrent peu à peu dans les oripeaux de ces tyrans jadis honnis. Mytafel alla plus loin en essayant de transformer le gouvernement aër, collégiale depuis sa création, en un pouvoir central dont il occuperait le poste suprême. La proposition souleva un tollé qui vira en crise ouverte. Avant que les choses ne s’enveniment davantage, un groupe mené par Wiven arrêta Mytafel et ses partisans. Ils furent bannis et devinrent les premiers Réprouvés, sentence régulièrement appliquée contre les rebelles depuis cette date. Pour apaiser les tensions entre les différentes factions aërs, Wiven fonda le Conseil qui se réunirait dans le palais d’une nouvelle cité construite sur l’Île Majeure : Sutanal. La société aër prospéra ainsi durant un millénaire. Les Aërlydes des origines, très proches des chamans fylides, avaient cédé la place à des hommes modernes. Puisant la préscience directement à la source, dans l’âme de l’Arbre-Mère, les Aërlydes maîtrisèrent des techniques avancées qu’ils se gardèrent bien de partager avec les peuples inférieurs maintenus dans un archaïsme révoltant. Doté d’une armée technologiquement écrasante, Sutanal n’avait plus besoin de négocier pour imposer ses vues. Le gouvernement aër dominé par les Éclairés s’érigea en défenseur de l’Arbre-Mère et dicta ses lois aux royaumes sylvestres. L’une d’elle est particulièrement honteuse. L’Échange consiste à accorder la protection du Puits de Science, nom du gouvernement aër, à un Seigneur en échange d’un de ses fils.

— Un fils uniquement ? 

Un sourire illumina le Patriarche, amusé par ma question.

— En effet. Alors que la société aër originelle connaissait la mixité, elle est devenue exclusivement masculine. J’ignore comment nous en sommes arrivés là précisément. Certes, la stérilité causée par l’éther attirait moins les femmes, fortement minoritaires dès le départ. Mais je crois que la mise en place de la politique de l’échange fut l’occasion d’écarter définitivement – d’éradiquer, devrions-nous dire – la gente féminine des cercles de pouvoir. 

Contrarié de trouver la théière asséchée, il prépara une nouvelle infusion avant de poursuivre d’un ton égal.

— Les Anciens se sont opposés à cette évolution hégémonique, mais leur nombre ridicule au regard des Éclairés les marginalisa. Considérés comme les garants des valeurs aërs, ils gardent un certain poids politique ; leur parole est écoutée et respectée. En pratique cependant, ils ne pèsent rien, faiblesse accentuée par leur inclination naturelle à l’isolement qui les pousse à fuir les débats dès lors que le sujet touche aux peuples inférieurs. Une frange pourtant des Dénigrés et des maîtres Éclairés s’indigna des actions du gouvernement. Le schisme se produisit voilà mille cinq cents ans, lorsque le Patriarche Éclairé Zuleï claqua la porte du Conseil pour protester contre une énième action militaire envers un royaume fylide. Il entraîna avec lui une foule de Dénigrés qui organisèrent un blocus du port de Sutanal pour empêcher le départ des troupes. La répression du Mouvement des Pacifistes fut sans pitié, un nom ironique au regard des exactions perpétuées dans chaque camp. Pour la première fois, le sang coula sur les Îles des Vents. Les affrontements durèrent une semaine et firent six cents victimes. Les Anciens, réputés pour leur hermétisme face à la violence des mondes inférieurs, se révélèrent téméraires et résolus à mettre un terme aux heurts qui endeuillaient Sutanal. Leur autorité imposa une trêve qui se mua sous leur égide en négociations de paix. Il s’ensuivit une scission de la caste des Éclairés dont la branche dissidente devint les Avisés. Le Conseil fut réorganisé avec deux Patriarches pour les Éclairés, deux pour les Avisés et trois pour les Anciens dont la mission première reste de canaliser les mésententes entre les rivaux.

— Où voulez-vous en venir ? 

Comme son breuvage achevait d’infuser, Sinëv s’accorda une seconde pour remplir sa tasse avant de reprendre, le ton plus grave encore.

— Vous dépassez les Prophètes d’antan, c’est une évidence. Certains membres du Conseil vous prêtent des pouvoirs démoniaques et souhaitent vous éliminer au plus vite. De mon côté, je suis convaincu de la part divine qu’Okateï a placée en vous. Dès lors, je ne peux me résoudre à vous combattre avec la certitude du juste. Entendez-moi bien, en tant que premier Patriarche des Avisés, je travaille avant tout pour le bien de mon peuple. Je ne serai ni votre allié ni votre ennemi, mais votre partenaire. Donnez-moi de quoi plaider votre cause au sein du Conseil et je me battrai pour vous défendre. Montrez-nous des intentions hostiles et je ne pourrai rien pour vous.

— Merci de votre confiance, Patriarche. Je ne cherche pas les conflits, au contraire, je souhaite les endiguer. Mes ambassadeurs négocient en ce moment même avec les Seigneurs des quatre Ramures pour mettre un terme aux guerres intestines qui gangrènent l’Arbre-Mère.

— Une tentative d’alliance destinée à combattre les Îles des Vents, selon nos espions. 

Cette remarque provoqua chez moi un rire sincère.

— Énoncer de telles énormités ! Vos espions ne méritent pas leurs salaires. 

Ma spontanéité surprit et amusa le Patriarche qui me sourit en retour. Nous passâmes encore de longues minutes à évoquer mes projets, vagues et incertains, dont la ligne directrice seule apparaissait clairement. Le Patriarche m’accorda congé après une heure d’entretien au cours duquel il avait pu gratter la surface et se forger une opinion que j’espérais positive.

Quand bien même avais-je réussi à le séduire, Sinëv représentait une minorité compatissante. Chez les Aërlydes comme chez les Fylides, Osukateï avait une longue route devant elle pour gagner les cœurs.

9

Le défi des Seigneurs

Assise à même le sol, dos contre le mur, je méditais depuis une heure devant la paroi scintillante au fin fond de la caverne du longicorne. J’avais pris l’habitude de m’isoler devant son aura blanc-bleutée, en tête à tête avec Okateï dont les sèves pulsaient d’un éclat aveuglant. Nul besoin d’effleurer la paroi, la déesse accueillait son alter ego d’une flamboyance ravivée sitôt le seuil de la caverne franchi. Je baignais de fait dans une clarté plus vive qu’un midi de plein été.

Je laissais mon âme errer à la frontière du Monde Intermédiaire, tantôt éveillée dans mon enveloppe charnelle, tantôt emportée dans l’antichambre de l’Arbre-Mère. Curieusement, depuis que je n’avais plus à dissimuler mes transes, j’éprouvais le besoin de m’isoler pour me rapprocher de la déesse, de fuir ces conseillers tapageurs pour écouter celle dont l’opinion comptait vraiment.

Okateï ne parlait pas au sens où les humains l’entendent. Un néophyte comme je le fus autrefois, se trouvait déconcerté par sa manière de communiquer. Elle ne prônait rien, ne jugeait aucune action, ne commentait aucune situation. Elle se bornait à transmettre ses émotions sous la forme d’images plus ou moins ésotériques. Des formes abstraites et des couleurs irréelles traduisaient le spectre de ses sentiments : le bien-être, la douleur, l’espoir ou l’inquiétude. Les passions n’appartenaient pas à son registre. Ni joie ni haine, ni amour ni colère, tout juste une bienveillance ou une animosité motivée par les expériences passées.

L’esprit d’Okateï recelait aussi une infinité de savoirs, la fameuse préscience chérie par les Aërlydes, que la déesse partageait parfois sans aucun jugement de valeur. Charge m’était confiée d’associer ces informations factuelles aux humeurs de la Plante pour forger mes convictions et décider des choix à prendre. Un piètre mentor, vous en conviendrez. Pourtant, nul ne pouvait être plus honnête qu’à travers ces données brutes.

La raison pour laquelle la déesse avait lancé son Appel et reconnu parmi les prétendants la meilleure des résonances, trouvait sa justification dans la nature singulière de notre relation. La qualité de notre union reposait tout entière sur ma capacité à comprendre par-delà les mots, les besoins, les sentiments et les attentes d’Okateï. Une compréhension accessible par la seule méditation.

— Avez-vous besoin de quelque chose ? 

Le Gardien s’était permis cette irruption comme je fixais, évasive, l’ondoyante lumière de la paroi scintillante. Je souris au maître des chamans seigneuriaux et déclinai son offre en le remerciant de son attention.

— Beaucoup doutent de votre légitimité à parler au nom de la déesse et à vous présenter comme son héritière. Sachez que ce débat est sans fondement pour les garants des arts cachés. Partout à travers les Branches, le consensus s’impose. La voix de Baüru-seï, le Gardien de Jivude, appuie ce que les chamans peuvent constater : Okateï vous répond comme à nul autre. Vous avez de nombreux ennemis, ici à Folivröde, mais les sorciers, soyez-en assurée, vous sont dévoués. Le temple du longicorne sera toujours cet îlot de sérénité au cœur d’un océan déchaîné.

— Merci, Seïnam. Il va me falloir hélas retrouver ces flots impétueux. Okateï ne m’a pas confié la tâche de la seconder pour me terrer dans ce cocon ouaté. 

Le Gardien acquiesça avec un sourire compréhensif. Je regagnai la barque amarrée au temple inversé où m’attendait Tobiane depuis une bonne heure. Je devinai à sa mine contrite une mauvaise nouvelle qu’il me conta tandis que l’esquif remontait vers la cité. La relève de la garde du temple avait porté la rumeur d’une altercation entre aristocrates et membres de la Fraternité.

Loin de s’être dissipée à notre arrivée, l’algarade avait gagné en intensité, si bien que les gardes, sous les ordres de l’officier Nöwive, s’étaient dispersés dans le cloître du palais pour séparer une dizaine d’enfants chéris des nobliaux acariâtres contenus sous les arcades. L’on entendait par-dessus les sommations au calme et à la retenue, les mots « sales étrangers, profiteurs et conspirateurs » répétés jusqu’à la nausée. On les accusait de manipuler la reine Luwise, poussée, à les entendre, sur la voie funeste des Prophètes. Je m’insurgeai contre ces calomnies et me ruai devant les fauteurs de trouble, ma chevelure bien en évidence pour asseoir une autorité pourtant léguée au Gouverneur Tilydöl.

— Qui ose proférer de telles insanités ? Sortez des rangs et faites-vous reconnaître. Seriez-vous si couards que votre parole se délie uniquement sous le couvert d’une foule haineuse ? 

Nulle réponse, évidemment. Mon scandale mit cependant un terme à l’agitation et la garde n’eut plus qu’à disperser les derniers grincheux. Tilude qui s’était jointe à ses frères livrés à la vindicte nobiliaire, me remerciait de mon intervention lorsque le Gouverneur m’interpella depuis l’autre bout du cloître. Il m’invita à le suivre d’un ton qui ne souffrait aucune opposition. Nous nous enfermâmes dans un de ses cabinets particuliers où il m’invita à m’asseoir sur un tabouret tandis qu’il prenait place devant son secrétaire, dos à une étroite fenêtre. La lumière du jour drapait ainsi ses épaules d’une cape dorée qui dissimulait par contraste ses traits sévères.

— Vous nous avez encore foutu un beau merdier aujourd’hui, grommela Tilydöl.

— M’accuseriez-vous d’avoir incité la Fraternité à une soi-disant conjuration ? Je ne sais d’où a germé cette calomnie ; il s’agit là de boniments soufflés par la jalousie, vous le savez.

— Il ne s’agit pas de ça. Vous semez malgré vous désordre et zizanie depuis votre retour. Non, depuis la fronde en fait. Autrefois, en tant qu’officier, je le déplorais. Désormais, en tant que souverain, je ne peux le tolérer.

Tilydöl forçait sa nature pour ignorer les mèches argentées de ma coiffe seigneuriale, cruel rappel des faveurs qu’Okateï m’accorda à travers ce miellat que lui n’avait bu. Au fond, le Gouverneur se trouvait indigne de gouverner. Soutenir le regard de la reine légitime pour lui asséner ses quatre vérités relevait du supplice. J’ai toujours apprécié cette droiture, fondement d’une loyauté sans faille, qui hélas se retournait contre l’homme devenu maître de Folivröde. Un souverain doit chasser pareille faiblesse : après le temps de la réflexion pour concilier justice et devoir, sa résolution doit être inébranlable.

— J’apporte le changement, en effet, et cela déplait aux conservateurs prisonniers de leurs privilèges. Qu’en est-il de vous ? Vous m’avez soutenue depuis mon retour. Auriez-vous changé d’état d’esprit ?

— Luwise-osu, l’honneur me commande la franchise : je respecte le Premier Serviteur de l’Arbre-Mère, celle que la déesse a désignée pour protéger son bourgeon, et cela ne changera jamais. Par contre, Osukateï m’indiffère. Vous prétendez être une demi-déesse, très bien, mais qu’avez-vous réalisé qui mérite que l’on se batte pour vous ? D’absconses promesses bien loin des soucis du quotidien peuvent charmer les rêveurs, mais les gens ordinaires gardent les pieds sur terre. Sans résultat tangible, vous n’aurez aucune légitimité, et sans légitimité, aucun soutien.

— Donnez-moi du temps et je vous offrirai ces résultats.

— Ce temps s’égrène déjà. Je vous ai offert ma bienveillance voilà bientôt six mois et je ne récolte en retour que troubles et mécontentements. Je conçois que votre tâche soit longue et ardue, à l’inverse de la patience de notre peuple, courte et versatile. 

Il me coûtait d’admettre la justesse de ces propos. Hélas l’évidence des faits rossait mon amour propre. J’opinai tel un automate de foire, le visage de bois lisse et les traits figés dessinés au pinceau. Tilydöl se tut le temps d’un soupir avant de reprendre, désolé :

— Je suis tiraillé entre mon serment d’allégeance à votre égard et mes responsabilités vis-à-vis de la cité.

— N’ayez pas peur, Gouverneur, et dites ce que vous avez à dire. 

Il s’écoula encore une seconde avant que ne cèdent les derniers scrupules.

— Soit. Quand comptez-vous reprendre les airs ? 

La question de Tilydöl resta sans réponse. Depuis longtemps, la date de mon départ hantait mes journées oisives. En attendant des nouvelles de mes émissaires Suwamon et Lëyudei dans les Rameaux Éclairés, Nëjose dans les Enténébrés, j’usais mon temps libre en interminables préparatifs. Je profitais de ce paisible interlude pour récupérer des mois de cavalcade à côtoyer la Mort. Malgré ce repos bienvenu, inutile de me leurrer : je me lassais de cette tranquillité.

Je ruminais mon impatience lorsque le souffle d’une brise mystique passa à l’envers de mon front, telle une plume d’oie venue caresser l’intérieur de ma boîte crânienne. La sensation fut si fugace que je crus d’abord à un mauvais tour de mon captif, pourtant bien tranquille dans sa prison spectrale.

— Tu m’insultes, gamine, grogna le Mangeur d’Âme. Le jour où je te sonnerai, je ne me contenterai pas d’une mélodie de harpe, crains plutôt l’apoplexie. 

Non content de cette première saillie, il enchaîna avec un second coup au cœur.

— Par ailleurs, pourquoi m’intéresserais-je à une timorée incapable de hausser la voix devant un laquais promu chambellan ? Continue comme ça et je pourrai remettre en cause notre trêve.

— Menace autant que tu voudras, mon petit matassin. J’aime à entendre combien tu te plais dans ton cachot où tu es entré de ta propre volonté et y restes par simple curiosité.

— Attention, greluche suicidaire ! Tu attises des puissances qui t’échappent.

— À toi aussi visiblement, donc tout va bien. 

J’aurais bien continué à titiller mon démon intérieur si le souffle mystique n’avait récidivé son toucher velouté. Cette fois-ci, je n’hésitai plus et projetai mon esprit dans Shanyröde avant que le contact psychique ne se dissipe. Mon âme rassembla ses fragments dispersés pour construire l’image de mon corps resté dans la réalité physique. À mes côtés, quoique cette notion perde ici de son sens, patientait Imolien, soulagé de me voir enfin apparaitre.

— Malgré l’étendue de mes talents, il n’est guère aisé de vous joindre si vous ne restez pas à l’écoute.

— Pardonne-moi, Imolien. Quelles sont les nouvelles ?

— Guère réjouissantes, je le crains. Suwamon-tame et Lëyudei-tame ont rencontré tous les Pères de Lignée de la Ramure de l’Est, un bon nombre de ceux des Ramures méridionales et septentrionales, ainsi que quelques dignitaires des Branches de l’Ouest. La conclusion est sans équivoque : les Seigneurs oscillent entre indifférence et respect pour celle qui, à l’évidence, a hérité de certains pouvoirs de la déesse Plante. Aucun cependant n’est prêt à s’incliner devant vous.

— Ont-ils évoqué un ou des motifs particuliers ?

— Des centaines qui se résument en une phrase : une allégeance ne présente aucun intérêt à leurs yeux, et comme vous refusez d’user de la force pour conquérir les royaumes sylvestres, la crainte de votre courroux s’évanouit. 

Je m’attendais à ce genre de conclusion, je n’en accusais pas moins le coup, de l’aigreur plein la bouche. Mieux que les paroles, les émotions se propagent vite et claires à travers Shanyröde. Imolien m’offrit les minutes nécessaires au deuil de mes naïves espérances. Lorsqu’il jugea le temps des lamentations révolu, il repartit d’un ton autoritaire.

— Rejoignez-nous, Luwise-osu. Lëyudei-tame a convaincu les Pères des Lignées orientales de venir écouter la reine de Folivröde, l’enfant de Palwite, la fille du roi Särise. L’une des leurs. En jouant sur la fibre sentimentale, le Seigneur de Monyëte a réussi à organiser une ultime rencontre sous l’égide de la Première Branche de l’Est. Vous seule avez une chance, une dernière chance, de les rallier à votre cause. 

En quelques mots, Imolien venait de raviver une flamme moribonde. Bien sûr, il n’y avait pas à hésiter. Je séduirais les Seigneurs un à un et leur arracherais, du bout des lèvres s’il le fallait, cette confiance qu’ils dédaignaient encore. Je ne devais pas échouer. Je ne pouvais pas échouer.

L’aristocratie de Folivröde ainsi qu’une foule anonyme s’étaient rassemblées sur la grève pour assister à notre départ, indécises entre soulagements et regrets. Je demeurais la fondatrice de la cité, celle qui par deux fois avait sauvé le bourgeon et à qui l’on promettait un vaste destin sans oser en augurer la fin. Il flottait autour de moi la brume des instants historiques, ces moments dont la portée, bien qu’indéniable, nous échappait encore. Ce frisson en galvanisait certains, en effrayait beaucoup et plongeait la plupart dans la confusion, mélange de fascination et d’appréhension devant des forces supérieures.

S’il y en avait une exaltée par ma seule présence, c’était bien Törize. Corps rivé à son fauteuil, pieds et poings sanglés pour ne point choir, sa paralysie ne l’empêchait pas de réprimander avec verve le manque de délicatesse des hommes venus la transborder sur la chaloupe. J’avais longtemps hésité à lui proposer de m’accompagner, le bon sens me commandant de l’abandonner à Folivröde malgré les réticences de mon cœur. Mon opposition de pure forme céda lorsque la jeune fille dévoila les ficelles de mon hypocrisie.

— Pourquoi m’avoir ramassée à Jivude si c’est pour m’abandonner à Folivröde ? m’avait-elle demandé avec un sourire moqueur. Ses joues s’étaient ensuite fardées de sévérité lorsqu’elle ajouta, taciturne :

— Regardez-moi. Je n’ai plus d’utilité qu’auprès de vous, pour vous écouter et vous conseiller à mon humble mesure. À moins que mon babillage ne vous incommode, évidemment. 

Sa dernière œillade espiègle avait achevé de me convaincre.

Vänesine goûtait beaucoup moins l’entrain passionné de sa dulcinée, mais avait résolu de plier sans broncher à ses caprices. Sa résignation m’affecta. Mon ami avait creusé sa caverne avec une telle application que ses sentiments se perdaient dans l’ombre de ses tourments. J’étais incapable de discerner dans son apathie le timbre de la colère ou celui de l’amour à même de trahir le fond de ses pensées. Il suivrait sa reine et sa dame, fidèle et efficace comme un automate dont l’âme s’était égarée dans les Enténébrés, rien de plus.

J’aurais préféré en revanche qu’Olien ne montre pas tant d’attachement, mais deux jours de dissertation furent insuffisants à le persuader de rester à Folivröde. Tobiane et Tilude, comme bon nombre des membres de la Fraternité, m’accompagnaient ; aussi se sentait-il le devoir de les imiter. Il dénicha les arguments les plus invraisemblables pour éviter d’être abandonné dans une ville où de fait, je ne reviendrais pas avant longtemps. Nous le savions tous, nous entamions une errance à travers les Branches dont nul n’avait idée de la durée.

C’est pourquoi mes adieux au Gouverneur Tilydöl se teintèrent de mélancolie. Conscients de la nécessité de notre séparation, nous n’arrivions pas à éviter les affres d’une déchirure, tel un vieux couple aux relations compliquées qu’une tendresse résiduelle unissait malgré tout.

— Je vous confie mon disciple Süfüi. Il sera mes yeux, mes oreilles et ma bouche à Folivröde. Il a le don de me contacter par-delà les Branches et pourra m’avertir si vous avez besoin de quoi que ce soit.

— Je vous remercie, Luwise-osu. Süfüi-obe aura le statut d’ambassadeur d’Osukateï et sera considéré avec le respect dû à sa fonction. 

Je m’inclinai d’une demi-tête vers Tilydöl, juste assez pour l’honorer sans marquer une quelconque obédience.

— Pouvons-nous savoir où vous vous rendez ?

— À Damude, cité-mère de la Première Branche de l’Est. 

Tilydöl acquiesça pour signifier qu’il avait bien entendu. La question de pure forme ne l’intéressait pas outre mesure. Je pensais clore là cette discussion de convenance, lorsque je devinai aux mimiques embarrassées du Gouverneur une préoccupation plus profonde.

— Je vous souhaite bon voyage, dame Luwise, et bonne chance dans votre entreprise. Puissiez-vous servir le bien de tous et non les intérêts de quelques-uns. Prenez le temps de vous rappeler d’où vous venez, de réfléchir où vous voulez aller et ne déviez pas de cette ligne directrice. Il est si facile de se laisser entraîner par son enthousiasme et de regretter nos actes menés avec les meilleures intentions. 

Ces mots m’accompagnèrent la journée entière et longtemps après que les côtes du rameau se fussent confondues avec le fond céladon de la sphère sylvestre. Aujourd’hui encore il m’arrive d’y penser et de me demander pourquoi, à certaines occasions, j’en suis venue à les oublier.

Nous arrivâmes à Damude la première semaine du mois de Germination qui annonçait le printemps. Pourtant, en remontant vers la Première Branche, la plus ancienne de la Ramure orientale, nous nous éloignions de la canopée et de son climat aérien aux saisons tranchées. Nous nous enfoncions vers l’intérieur et ses longs hivers humides qui s’étiraient jusqu’aux portes d’étés tempérés sans véritable transition printanière.

Malgré la froidure persistante et les gelées matinales, la sortie de trois mois de Quiescence est l’occasion de festivités à l’échelle du prestige de la cité. Une bourgade déshéritée comme Folivröde travaillait toute une année aux rafistolages d’anciennes décorations pour donner à l’évènement un lustre digne de ses ancêtres. Des efforts louables mais ô combien dérisoires au regard des réjouissances données sept jours durant dans les cités-mères. Les Mères de Lignée rivalisaient ainsi de magnificences pour asseoir leur autorité à l’aube de l’année nouvelle. Imaginez le faste du carnaval proposé par la première d’entre elles, la doyenne de la Ramure, Damude, dont l’oriflamme au chêne rouge flottait à chaque fenêtre jusqu’à couvrir la ville d’un voile de satin carmin.

Notre débarquement passa inaperçu. Les quais, bien qu’épargnés par l’excentricité festive des faubourgs, vibraient au rythme des déchargements de fanfreluches et victuailles destinées à combler l’insatiable appétit d’une ville boulimique de festins et de galas. Le bal des avitailleurs nous emporta dès que nous quittâmes la passerelle. Nous nous crûmes sauvés après avoir passé les hangars, un interlude de courte durée. Nous nous engluâmes dans les ruelles marchandes congestionnées de badauds grimés de masques féériques, leurs costumes bardés de plumes chatoyantes et de riches fourrures. Des échassiers aux habits multicolores les surplombaient d’un pas nonchalant en jouant des airs de mandoline. Les madones se pressaient à leurs balcons dans leurs plus belles toilettes pour les applaudir et leur offrir une simple primevère ou, pour les plus généreuses, une bourse de tuiles de palissandre.

À chaque coin de rue, musiciens et ménestrels régalaient les citadins de chansons et de poèmes déclamés forts et clairs pour surpasser le brouhaha de la foule. Les artistes nourrissaient le secret espoir de voir leurs vers attrapés au vol par un aristocrate de passage, et obtenir de lui les clefs d’un salon mondain, assurance de revenus autrement plus lucratifs que les quelques tuiles lâchées par les promeneurs.

Nous savourâmes la tranquillité relative de la place d’honneur, en face du palais. Nous n’eûmes qu’à nous présenter aux gardes pour nous faire annoncer et escorter jusqu’au maître des lieux, le Seigneur Ufeny, roi de Damude, Père de Lignée de la Première Branche de l’Est. La quarantaine finissante, Ufeny-tame aurait porté le titre honorifique de doyen de la Ramure au sens propre si une poignée de Seigneurs ne lui avait disputé le privilège de l’âge, distinction qu’en revanche nul Père de Lignée ne lui contestait. Privilège suave dont l’ambitieux Ufeny jouissait avec délectation.

Je connaissais le fameux Seigneur à travers les récits des colporteurs et les tableaux de monarques illustres, pour une fois plutôt fidèles, si bien que j’eus l’impression de découvrir un étranger familier. Je le rencontrai dans la salle d’audience encadré en majesté par les onze Pères de Lignée, parmi lesquels siégeait mon émissaire Lëyudei-tame. Il trônait sur une estrade, un pied au-dessus de ses pairs, la chevelure de saison coiffée court et le sceptre d’Aulne nonchalamment posé en évidence sur ses genoux. Sa beauté sévère s’accordait avec le bleu de glace et l’orange de feu de ses troublants yeux vairons.

Je traversai la longue salle devant la cour venue assister à cet instant historique, à laquelle se mêlait des dignitaires de marque tel mon parrain, le Seigneur de Jivude, Suwamon-tame, qui d’un clin d’œil regonfla ma confiance chancelante.

— Bienvenue à vous, Luwise-tame. Ou plutôt Luwise-osu, puisqu’il faut vous désigner ainsi, semble-t-il.

— Qu’Okateï bénisse votre Lignée, Ufeny-tame. Je vous remercie de cette entrevue.

— Les Seigneurs Lëyudei et Suwamon nous ont longuement entretenus de vos projets, avec ferveur et conviction. Vous avez là, dame Luwise, de bien beaux orateurs dignes de louanges. 

Ufeny-tame adressa un sourire au Seigneur de Monyëte qui lui répondit d’un hochement de tête convenu.

Maudits courtisans ! maugréai-je en moi-même. Rien ne leur fait plus plaisir que de s’entendre parler. Viens-en au fait, sacré vieillard ! Je redoutais cependant la semonce. Une telle couche de pommade ne pouvait annoncer qu’une salve des plus cruelles.

— Vos intentions sont louables, poursuivit-il, et nous ne doutons pas qu’elles soient sincères. Nous reconnaissons également la connexion indéniable que vous avez établie avec Okateï. Votre parole mérite d’être écoutée et vous trouverez toujours une oreille attentive auprès des Seigneurs. Bras et Voix de l’Arbre-Mère doivent œuvrer de concert pour le bien de la déesse. Mais les noms ont un sens : la Voix suggère, les Bras agissent.

— Pardonnez-moi, Ufeny-tame, il y a là une regrettable confusion. Je ne suis pas la Voix de l’Arbre-Mère, je ne me contente pas d’énoncer la volonté de la déesse Plante. Je suis Osukateï, l’Âme de l’Arbre-mère, son héritière pour guider le monde.

— Blasphème ! 

Une voix venait de s’élever de l’assistance en dépit de l’étiquette. Sa hargne embrasa les croyances offensées des dévots qui épousèrent son exemple et déversèrent un flot d’injures tels que les murs du vénérable édifice n’en avaient jamais connu. Je savais avoir outrepassé ce que beaucoup étaient prêts à accepter, mais je n’avais d’autre choix que d’exposer clairement mes positions. Les royaumes sylvestres ignoraient encore ce qui était clair pour moi depuis des lunes : j’ambitionnais de révolutionner les mœurs, de trancher les lianes des habitudes et des fausses croyances qui étouffaient notre monde. La première d’entre elle consistait à imaginer les Branches isolées de leurs sœurs. Depuis des millénaires, le serment des Seigneurs était dans l’erreur : défendre sa Branche n’est pas toujours légitime.

— L’Arbre se meurt ! 

J’avais crié par-dessus la mêlée qu’Ufeny, malgré ses injonctions, n’arrivait pas à calmer. Je tenais cette vérité d’Useärn et de mon précepteur Nibe, deux Aërlydes qui avaient étudié le Flétrissement durant des années. Une vérité cachée au peuple sylvestre par peur du chaos engendré par la panique, des scrupules que je foulais au pied. Mon affirmation ramena un silence crispé, une fragile bulle de calme prête à rompre sous la pression d’un océan déchaîné.

— La Plante a grandi et couvert le monde. Ses Branches se sont étendues dans toutes les directions jusqu’à réduire les aires de croissance à peau de chagrin. Chaque houppier vit une course effrénée vers la lumière qui épuise Okateï. Inconsciemment, nous y faisions face à notre manière. Nous vivions une époque où les Lignées guerroyaient les unes contre les autres pour contrôler les croissances anarchiques des Branches, pour couper celle des voisins et assurer la survie des siens. Nos royaumes se sont déchirés dans ces interminables guerres fratricides, des milliers de vies ont été fauchées pour un labeur sans fin. Sommes-nous destinés à engendrer des guerriers-élagueurs pour l’éternité ? Non ! Je vous l’annonce, cet âge est révolu. Les guerres de Lignée devront cesser. Osukateï jugera les conflits entre les Branches et les Seigneurs devront se plier à ses décisions.

— Impensable ! s’indigna un Père de Lignée.

— Et s’il s’avérait nécessaire de couper une Branche, ajouta un autre, les Seigneurs devraient s’y plier sans mot dire ?

— Si telle est la décision d’Osukateï, oui.

— Allons ! Vous n’y pensez pas ! Ce n’est pas sérieux ! s’insurgèrent en chœur la moitié des dignitaires.

La fronde gagna l’audience fébrile. J’avais opté pour la franchise. Si mes ambitions de fraternité universelle devaient échouer, autant qu’elles se concluent ce jour-là avec ma seule tête sur le billot. Je ne m’étais pourtant pas résignée et repris de cette voix tonitruante qui avait par une fois déjà prouvé son efficacité.

— Réfléchissez avant d’hurler à la démence ! Quelle différence avec la situation actuelle ? Une guerre de Lignée se termine tôt ou tard par la mort de l’une des Branches, que ce soit au bout de dix ou de mille ans. Elle aura coûté la vie à des milliers, voire des centaines de milliers de Fylides, civiles ou militaires, nobles ou simples inams. Des terres auront été ravagées dans les deux camps, des haines ancestrales auront germé et proliféré. Et pour quel profit ? Un répit de quelques siècles. Pareil conflit pourrait être arbitré par Osukateï. Une des Branches pourrait être coupée, certes, comme elle l’aurait été à l’issue de la guerre. Je vous pose la question : est-il préférable de mettre un terme à une Lignée après des siècles sanglants ou à la suite d’accords qui assureront une juste compensation à la partie lésée ?

— Une sage utopie, Luwise-osu, répondit le Seigneur Ufeny. Un doux rêve, hélas. Aucun Seigneur n’acceptera de sacrifier son royaume, sa Branche, celle de ses ancêtres qui le jugeront depuis le Monde Intérieur.

— Voilà pourquoi Osukateï n’est pas la Voix de l’Arbre-Mère. Les Seigneurs obéiront à l’Âme de l’Arbre-Mère ou seront jugés pour leurs crimes.

— Leurs crimes ? s’écria dame Orubiane, Mère de Lignée de la Douzième Branche. En vertu de quelles lois ? Lois dictées par qui ? Vous ? Cessez de parler d’Osukateï comme d’une tierce personne, je vous prie. Votre suffisance me donne la nausée. 

Je ravalai la montée de colère qui entravait ma gorge et m’inclinai devant Orubiane-tame. Malgré son aversion à mon égard, elle soulevait des points essentiels au-delà des réactions épidermiques de ses confrères. À elle seule, son ouverture d’esprit méritait le respect.

— Fine remarque. J’emploie le terme d’Osukateï pour désigner ceux qui aujourd’hui et à l’avenir serviront cette fonction. Je ne serai pas éternelle, l’Arbre-Mère et ses défis me survivront. À ma mort, la déesse désignera un ou une nouvelle Osukateï. Quant aux lois, j’entends m’entourer des Pères de Lignée des quatre Ramures pour les édicter. Je vous le répète : ma charge a pour unique raison d’équilibrer les relations entre les Branches et de soulager la croissance de l’Arbre-Mère pour que la déesse survive au Flétrissement. Les Seigneurs continueront à gérer leurs royaumes comme de coutume et les conflits entre rameaux seront réglés avant tout par le dialogue. Seule une impasse durable ou une transgression au code communément accepté pourra amener une sanction. 

Il y eut un flottement entre les Pères de Lignée. Certains échangèrent des murmures, d’autres abandonnèrent leur posture défensive et lui préférèrent une position plus confortable, propice à la méditation. Le revirement se propagea également dans l’assistance dont l’animosité semblait dissipée. Je me méfiai néanmoins : les foules se montraient souvent versatiles.

Après une minute de conciliabule avec ses voisins, Ufeny recueillit leur assentiment silencieux, puis reprit la parole :

— Une entrave gêne vos projets : pareille institution pourrait se concevoir si l’unanimité des Lignée reconnaissait l’autorité d’Osukateï. Similaire expérience a été tentée dans une moindre mesure. La Haute Régence du Seigneur Kawalië avait réussi à bâtir une alliance mondiale après des décennies de guerre. Or cette alliance n’incluait pas tous les royaumes et vola en éclats à la mort du Haut Régent.

— Je vous l’accorde. L’autorité d’Osukateï nécessite l’approbation de l’ensemble du peuple fylide. Ce sera la tâche de toute une vie et peut-être la mienne n’y suffira pas. Cependant, si la Ramure de l’Est seule accepte cette gouvernance, elle ne mettra pas seulement fin aux guerres de Lignée entre les douze Branches qui la composent, elle servira d’exemple au reste du monde. Les pionniers ont un rôle difficile, souvent ingrat, mais eux seuls gravent leurs noms dans l’écorce de l’Arbre-Mère. 

Nouvelles palabres, plus longues et agitées dans laquelle s’immiscèrent l’ensemble des Pères de Lignée. Héraut de ses confrères, Ufeny poursuivit enfin.

— Vos idées méritent d’être considérées avec attention. Nous avons néanmoins une réserve.

— Laquelle ?

— Êtes-vous véritablement capable d’amener la paix entre les Branches ? 

Voici LA question que j’espérais, à la fois preuve de ma victoire idéologique et bourreau de mes illusions. Je vivais dans un rêve idéaliste où je me plaisais à construire un monde parfait selon mes vœux. Ambition sans action n’est que mirage évanescent ; il était temps d’accomplir mes désirs, quitte à briser mes espérances contre le mur des évidences.

— Mettez-moi à l’épreuve. 

L’assurance dans ma voix désarçonna le Seigneur Ufeny et le reste du conseil. Je m’étais préparée pour cet instant, ces mois de réflexion avec la Fraternité avaient forgé une armure dans laquelle je me sentais invulnérable. Je n’avais aucun doute, confiante dans ma capacité à rompre le cycle infernal de guerres millénaires. Naïve que j’étais.

Ufeny-tame évalua la candeur de mon âme. Il avait eu son comptant de jeunes présomptueux, prodigues en promesses irréalistes, et si peu de ces joyaux capables des plus belles prouesses. Il nourrissait encore des doutes quant au panier où me loger. Du haut de mes vingt-et-un printemps, je brillais d’un palmarès enviable, en partie dû à mon caractère sanguin et à une chance insolente qui compensaient mes erreurs de jugement. Je lus ses hésitations, claires et funestes, comme un rai de lumière à travers un vin rouge léger, portant sur l’oracle de miroitants reflets grenat. Il croyait en moi tout en pressentant ma chute.

— Soit, conclut-il. Okateï soit louée, nous n’avons pas de guerre de Lignée en cours dans la Ramure de l’Est…

Hormis le conflit gelé entre la Neuvième et la Dixième Branche, songeai-je en repensant à mes épousailles politiques.

— Il en est autrement dans les Branches du Nord. La guerre larvée entre les Sixième et Septième Branches a éclaté pour la quatrième fois en un demi-siècle. Les deux rameaux sont exsangues et beaucoup craignent que l’un d’eux succombe à cette ultime guerre. Mettez-y un terme de façon définitive et satisfaisante pour les deux parties. Si vous y parvenez, peu importe le temps que cela vous aura pris, vous aurez gagné notre confiance. 

J’acquiesçai, consciente des difficultés à venir mais résolue à les affronter. Je devais prouver au monde ma valeur, non plus comme guerrière mais comme médiatrice, rendre à la déesse la confiance qu’elle m’avait accordée, et dessiner les contours d’un ordre nouveau. Je devais surtout et avant tout combattre la voix qui dans ma tête doutait de mes chances de succès, même si je savais le fond de vérité qu’elle recelait.

Mémoires d’un soldat aër

L’île carcérale de Palätanal dérivait cette année-là au-dessus des Branches septentrionales, que nous, Aërlydes, nommons l’hémisphère froid. Ces Branches, ainsi que les premiers rameaux occidentaux et orientaux, se sont développées sur le bouclier continental polaire. Elles ne profitent pas des courants tempérés de l’océan inférieur, dont les eaux baignent l’hémisphère sud et s’insinuent en larges chenaux jusqu’au tropique nordique. Il en résulte des hivers longs et rigoureux, doublés de courants d’altitude vifs et cruels.

Le Nordet se faufilait entre les pierres de la forteresse par des interstices insoupçonnés. Les sinueuses anfractuosités aux arêtes aiguisées lui arrachaient une complainte lugubre faite de sifflements stridents et de hululements fantasmagoriques. La mante de laine réglementaire montrait ses limites, si bien que la majorité des gardes l’agrémentait d’une surcouche de fourrure dissimulée sous le tabard aux couleurs de la garnison.

Épargnés par la froidure, les cachots de haute sécurité, confinés au cœur de la forteresse, trouvaient à nos yeux un attrait inédit. Nul ne s’étonna donc de mon engouement pour cette section, quoique ma motivation véritable vînt du prisonnier qui y résidait.

J’avais pris pour habitude de visiter le Dénigré Useärn à chacune de mes factions, entre le deuxième et le dernier quart de la rotation. Les patrouilles rôdaient alors à l’opposé de la citadelle et nous pouvions être raisonnablement certains de notre tranquillité. Nous devisions de longues minutes, des heures entières parfois au mépris de la plus élémentaire prudence. Parmi les sujets récurrents, Osukateï, l’héritière de l’Arbre-Mère, figurait en bonne place. Maître Useärn me raconta la vie de Luwise Sofunada, son enfance, ses premiers exploits, la quête de l’Appel. Ses errements aussi. Les méandres par lesquels serpenta la jeune fille de la canopée, tantôt rapides et tumultueux, tantôt placides et sinueux. Il en brossait un tableau mêlé d’ors et d’obscurs d’où resplendissaient les fauves couleurs de la fascination. Il partagea ses craintes et ses espoirs de voir sa protégée commettre des erreurs, trébucher et tomber du firmament où elle s’était hissée, et entraîner le monde dans sa chute.

— Malgré sa soif de pouvoir, l’Éclairé Eseï, désormais blanchi des accusations portées contre lui, est convaincu que Luwise-osu conduira l’Arbre-Mère à la ruine, avoua-t-il un jour qu’il se parlait à lui-même. À ses yeux, les Prophètes sont un poison qu’il convient d’extirper avant d’atteindre la dose létale. Il n’a pas tort. Le risque existe, et quand bien même serait-il infime, nul ne peut le repousser d’un revers de la main.

— Pourquoi Osukateï serait-elle différente ?

— Oui… Pourquoi donc ?... Sans doute suis-je un peu fou. Nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle, une porte sur l’abîme. Il y a de quoi souffrir de vertige et s’agripper à la corniche sur laquelle nous vivotons. C’est oublier que nous avons des ailes si nous osons les déployer. L’inconnu devient dès lors un champ des possibles infini, charge à nous de naviguer vers les plus beaux rivages. 

Useärn termina sa tirade l’air absent, un sourire malicieux pointant au bord de l’étole enroulée sur son museau. Emmitouflé dans ma pelisse, un zéphyr souffla sur mon cœur engourdi. J’ignorais tout de cette enfant sylvestre et n’avais que les mots enflammés de mon prisonnier pour me la façonner. L’imagination et le rêve, deux forces à même de braver le froid et l’obscurité, les compagnes idéales de ce long hiver.

Extrait du journal du Dénigré Saïn, caporal de la garnison de Palätanal

10

La guerre éternelle

Après des semaines de navigation, nous nous réveillâmes un matin devant un spectacle d’une terrifiante beauté. La guerre nous accueillait sous ses plus beaux atours.

L’horizon se couvrit d’une mosaïque de voiles chamarrées battues par les vents, aux couleurs des vassaux et des seigneuries de la Septième Branche du Nord. Des nuées d’ors, de rouges et d’azur, se distinguaient surtout les tours couronnées, blason de Tanasayel, cité-mère du houppier. Les doubles chevrons hérissés, armoiries de Nostanal, et l’anguille lové, celles de Mugosypal, les deux dauphines de la Septième Branche, suivaient de près au décompte des oriflammes. Derrière le mur mouvant de galères volantes, les rivages de la Sixième Branche découpaient une silhouette maussade enveloppée de brume, triste comme un condamné dans l’attente de son bourreau.

Le grondement martial de ce nuage de toiles s’était propagé tout le long de son voyage à travers la Ramure Septentrionale, tel un roulement de tonnerre répercuté dans le lointain. Notre frégate, Bon Espoir, aimablement prêtée par la seigneurie de Damude, n’eut qu’à guetter son écho colporté par les ménestrels, pour se guider à travers les rameaux et suivre le déroulement des hostilités. La débâcle de la flotte de la Sixième Branche venue repousser les envahisseurs, précéda de peu le pillage des côtes sans défense. Les rapines épuisèrent les milices locales et préparèrent le débarquement qui eut lieu près d’une cité nommée Tilowesha, à trois nœuds de l’extrémité du houppier.

La cité avait été choisie avec la minutie d’un bûcheron soucieux de minimiser ses efforts. Bien sûr, les fortifications des cités de l’intérieur compliquent des sièges rendus hasardeux. Néanmoins, les défenses d’une citadelle ne sont pas les seuls aspects à entrer en ligne de compte. Une Branche ne casse sous son propre poids que si elle est tuée suffisamment loin de son extrémité. Tuer le dernier bourgeon du rameau ne sert qu’à interrompre la croissance du houppier. Or, la Septième Branche souhaitait libérer les aires de croissance convoitées, pas vivre aux côtés d’un cadavre encombrant. Entre efficacité de la coupe et facilité du siège, Tilowesha constituait le parfait compromis.

Lorsque nous apprîmes l’arrivée des armées d’invasion, nous multipliâmes les escales. Sitôt un pied à terre, les membres de la Fraternité et moi-même employions le regard d’Okateï pour surveiller l’évolution de la bataille. Une vingtaine d’enfants chéris m’avaient suivie dans cette périlleuse aventure, parmi lesquels Imolien et Tilude. Les autres étaient restés à ma demande auprès des Seigneurs de la Ramure Orientale avec qui je pouvais ainsi garder contact. Gage de confiance à mon égard, Ufeny-tame avait détaché ses meilleurs guerriers pour constituer ma garde rapprochée. Ainsi escortée et avec Olien, Tobiane et Törize parmi mes proches conseillers, j’entamais cette bataille avec une confiance à peine ternie par le silencieux pessimisme de Vänesine.

Nous craignîmes d’arriver trop tard. Le déploiement des troupes suivait les schémas habituels. Campements et machines de siège se dressaient en bon ordre aux alentours de la citadelle esquintée par les bombardements. Les balistes anti-aériennes, défendues avec acharnements par les assiégés, restaient opérationnelles aux sommets des tours et dans des casemates fortifiées. Elles maintenaient pour un temps encore les galères volantes en respect. Si deux ou trois escarmouches avaient émaillé le début du siège, les troupes de Tanasayel et de ses alliés ne pressaient pas l’assaut et s’installaient dans la durée. Leurs espions les avaient informés de l’absence de renforts. Sans craindre une contre-attaque sérieuse, les généraux économisaient leurs forces. Un choix tactique certes à notre avantage, nous n’aurions cependant pas pris le risque de réduire l’allure et de voir flotter sur la cité conquise les couleurs de son tortionnaire.

Mal remise de la dernière guerre, la Sixième Branche bombait le torse pour masquer la maigreur de ses muscles. Un coup d’œil sur les cités voisines nous apprit que les conscrits, rassemblés à la hâte, arriveraient trop tard pour sauver la pauvre Tilowesha. Nous avions poussé le Bon Espoir au maximum de ses capacités, excellentes au demeurant quand il s’agissait de remonter au vent. Nous avions toutefois sorti les rames-éventails pour forcer l’allure et gagner ces jours dont manquait cruellement la cité promise à un destin de martyre, juste à temps pour empêcher l’inéluctable.

Nous arrivâmes en vue de l’armada par un matin du mois de Frondaison, lorsque les futaies verdissent de feuilles juvéniles. Faute d’emblèmes sur nos voiles blanches capables de nous distinguer des belligérants, nous avions hissé un pavillon trouvé dans les greniers de Damude, un antique drapeau hérité des fêtes printanières. Le hasard et l’urgence décidèrent des armoiries d’Osukateï, hissées pour la première fois devant Tilowesha : un trèfle à quatre feuilles dessiné par trois nervures d’or spiralées ; le Vünasinëd, symbole de l’Arbre-Mère, en majesté sur un fond céladon.

Je me tenais sur le gaillard d’avant où j’avais convoqué Imolien, Tilude et Vänteï, les enfants chéris de la Fraternité avec qui j’avais le plus d’affinités.

— Nous y sommes, dis-je d’une voix sévère. Nous avons testé et affiné nos dons autant que nous le pouvions. Il ne s’agissait jusqu’à présent que d’exercices, il est temps de voir ce que nous valons vraiment. Quel est le moral de nos frères et sœurs ?

— Déterminé, répondit Vänteï.

— Ils sont prêts, me rassura Tilude.

La jeune femme avait raison de le préciser. Notre résolution sans faille ne suffirait pas à renverser l’équilibre des forces en présence devant nous. Nous avions laissé à Damude les enfants chéris les moins expérimentés, ceux pour qui Shanyröde demeurait un univers mystérieux, voire dangereux. Les enfants chéris du Bon Espoir comptaient parmi les meilleurs éléments de notre Fraternité juvénile. Les moins doués maîtrisaient le regard de l’Arbre-Mère avec aisance, outil indispensable aux ambassadeurs que je comptais essaimer à travers les Ramures. Les plus talentueux domptaient les feuilles-miroirs et l’écorce d’Okateï aussi bien que moi. Des prodiges qu’il m’arrivait de jalouser.

— Espérons que ton idée est la bonne, murmurai-je à Tilude.

— Il n’y a aucun doute là-dessus, rétorqua-t-elle. Encore faut-il que les belligérants nous écoutent sans nous massacrer.

— J’en fais mon affaire. 

Les assiégeants nous confondirent sans doute avec un navire marchand égaré dans ces contrées troublées. Lorsque la silhouette caractéristique d’une frégate ne laissa plus de doute sur la nature militaire du bâtiment, la flotte lança deux brigantins à notre rencontre, assez pour nous offrir un plongeon vers la terre ferme s’il leur prenait quelque humeur belliqueuse.

— Que fait-on ? s’enquit Imolien.

— Dérivons discrètement vers les côtes avant de nous faire aborder. Je suis trop loin de la Branche pour fusionner avec Okateï. 

Mon lien psychique avec la déesse s’amenuisait dès que je perdais contact avec le bois de l’Arbre-Mère, pour s’estomper tout à fait à quelques encablures des côtes. Un seul lieu échappait à cette règle, la salle du Puits de Sutanal, si saturée d’éther que mon esprit parvenait à s’y matérialiser.

Les brigantins, véloces et maniables, ne nous offrirent aucun répit. À mesure que notre frégate se rapprochait du rameau, le flux des sèves chanta à mes oreilles, d’abord murmure à peine perceptible, puis chuintement saccadé au rythme du pouls de l’Arbre-Mère. Ce chuchotis divin me liait à Okateï depuis ma plus tendre enfance ; j’avais appris à le discerner en plein vacarme et à l’ignorer au besoin pour me fondre dans le silence. Ce jour-là, trop ténu, je lui tendais la main sans parvenir à l’effleurer et à me connecter à la Plante qui couvrait le monde. Je me retrouvais esseulée et chétive, orpheline en errance sur l’océan des vents.

Les drapeaux de signal nous ordonnèrent de mettre en panne. Nous obtempérâmes sans rechigner, guère tentés par une résistance suicidaire. Un navire nous accosta tandis que son confrère nous maintenait en respect avec ses balistes. Le capitaine du brigantin se présenta en personne à notre bord, épaulé d’une solide escorte pour prévenir les grabuges.

— Lumière sur vous, messieurs !... Madame… ajouta-t-il avec une révérence lorsqu’il découvrit mon sexe et la coiffe du blond verdoyant des Seigneurs au printemps. Je me présente, Edaseï Vëshinada, capitaine de ce vaisseau.

— Que la Lumière vous suive où que vous alliez, Edaseï-obe. Je suis Luwise-osu, émissaire envoyée par la Ramure de l’Est pour mettre un terme au conflit qui vous oppose à la Sixième Branche. 

Le capitaine tiqua au son du suffixe inconnu dont j’avais orné mon nom, sans y prêter davantage attention.

— Lumière sur vous, dame Luwise. Les affaires des Ramures du Nord ne concernent pas les rameaux orientaux. Je vous demanderai de retourner d’où vous venez, faute de quoi nous serons au regret de vous couler. 

L’infime sifflement me déconcentra une seconde. Oui, je l’entendais, friselis délicat inaudible l’instant d’avant. Les courants nous emportaient vers les côtes et comblaient les toises qui me séparaient de la déesse.

Je fermai les yeux et détachai mon âme.

Je me retrouvai plongée dans Shanyröde où ondoyait une sphère spectrale, orbe malsain au cœur de l’obscurité. Je passai mon chemin sans lui daigner un regard.

— Qu’y a-t-il, gamine ? On ne dit même plus bonjour ? 

Le sourire carnassier du Mangeur d’Âme me brûla les entrailles. Je poursuivis ma route dans cet espace sans dimension, soudain infiniment long.

— Pourquoi te compliquer la vie avec de la magie de légumineuse ? Libère-moi ! Tu verras, ce prétentieux la ramènera moins, ça ne tardera pas. 

Après ce qui sembla des éons, mon interminable marche dans le vide m’éloigna de la boule iridescente où s’agitait le démon captif, ulcéré par mon indifférence.

— C’est ça ! Ignore-moi ! La petite fille reviendra en pleurant lorsque la Salade aura montré ses limites. 

Enfin il disparut et je franchis les portes de Shanyröde pour me propulser jusqu’au bourgeon de Tilowesha.

Je me retrouvai dans la chambre emmurée de l’Änlisöve, le bourgeon de succession de la cité assiégée. Au cœur de son sarcophage, le bulbe palpitait d’un mince filet de sève, timide et tranquille, dans l’attente de la désignation du prochain Seigneur de Tilowesha. Ce jour-là, le ruisseau innocent se déverserait en torrent, gonflé par la présence de la déesse. Pour l’heure, les écailles du bourgeon offraient une maigre protection contre les haches de la Septième Branche du Nord dont la victoire semblait inéluctable. Une frêle armure dont dépendait la survie d’une Lignée, une fine écorce qui déciderait de ma destinée. Pour plaire aux Seigneurs de l’Est et gagner leur vassalité, je défendrais ce bourgeon contre une armée s’il le fallait.

Ces mois passés en communion avec la Fraternité nous avaient permis d’étudier nos dons et de les exercer. Je n’étais plus la novice qui soignait, incertaine, une feuille-miroir devant une foule de spectateurs ébahis. Je connaissais désormais l’étendue de mes pouvoirs, ou du moins en avais-je une idée assez précise. Riche de ces expériences, je déroulais un plan longuement échafaudé, clair et précis, tracé vers un succès assuré. D’où me venait alors cette appréhension qui me tenaillait le cœur au moment fatidique ?

Sous le joug de ma volonté, les capillaires du bourgeon se sclérosèrent un à un, le flux des sèves se tarit, les écailles se chargèrent de lignine et se crevassèrent en surface. J’éprouvai dans ma chair la nécrose de ces tissus. Ce n’était pas une douleur à proprement parler. Plutôt la désagréable sensation d’un organe – un de mes organes – lentement racorni à mesure que la vie s’écoulait hors de lui, momifié dans une gangue chaque seconde plus épaisse. J’asphyxiais l’excroissance de l’Arbre-Mère, je tuais la Branche que j’étais venue défendre, consciencieusement, par petites touches chirurgicales. Je sentis le rameau dépérir, le flot vital s’amenuir et délaisser l’extrémité condamnée pour sauver ce qui pouvait l’être. J’arrêtai le processus juste avant le point de non-retour, conservant une circulation de sèves à la base du bulbe. Plongé dans une léthargie infinie, nul n’éveillerait le bourgeon endormi lorsque viendrait l’heure de désigner un nouveau roi. Profondément assoupi, tout juste maintenait-il la Branche en vie. En contrepartie, le bourgeon endossait une cuirasse impénétrable, semblable à celle de ses confrères avalés par les Enténébrés. Une carapace à l’épreuve des hommes et des démons, un sarcophage dans l’espoir d’une improbable résurrection.

Okateï approuvait-elle ma méthode ? Mes contradicteurs en ont toujours douté. L’indolente déesse n’en demeurait pas moins sensible. Ferveur et douleur voyageaient avec les sèves à travers les quatre Ramures, mues par l’éternel conflit entre la chaleur du ciel et l’attraction des profondeurs. L’éventuelle complainte de la déesse outragée aurait ainsi dû être ressentie dans chacune des Branches, ce qu’aucun chaman n’attesta. Malgré tout, certains m’accusent d’user de stratagèmes contre nature auxquels la déesse ne se serait jamais abaissée. Je leur réponds ceci : Okateï m’a choisie pour ma singularité, non comme le reflet d’elle-même. Et je comptais bien le montrer.

Ma tâche accomplie, je ramenai mon âme dans son corps et retrouvai le plein usage de mes sens physiques. J’eus besoin toutefois d’une seconde d’adaptation pour comprendre la tournure des évènements déroulés en mon absence. Je me retrouvai encerclée de gardes, les épées tirées, Tobiane et Imolien me collant au corps, l’un devant, l’autre derrière, face à un cercle d’épées menaçantes.

— Baissez vos armes, tous ! hurlai-je pour écraser de ma voix les grognements et injures proférés par les deux camps.

Le capitaine Edaseï et ses hommes restèrent interloqués par le retour à la vie de cette femme qui, une minute plus tôt, sombrait dans une transe et s’effondrait, ses muscles vidés de leur vigueur, avant que son mari ne la rattrape in extremis. Elle se dressait désormais, quelques secondes après son réveil, en pleine possession de ses moyens. Il y avait là une sombre magie aux relents de sacrilèges qui indisposait le dévot capitaine.

— Retournez auprès de vos commandants, Edaseï-obe, et demandez aux chamans d’ausculter la Sixième Branche, si ce n’est déjà fait. Ils vous confirmeront l’inutilité de ce siège : le bourgeon est désormais indestructible. Il en sera de même pour chaque cité que vous oserez attaquer.

— Comment serait-ce possible ?

— Je suis Osukateï, héritière de l’Arbre-Mère, venue mettre un terme aux conflits qui opposent vos rameaux depuis des décennies. Je ne souhaite qu’une entrevue avec votre généralissime, afin de trouver des conditions satisfaisantes aux deux partis.

— Vous êtes une sorcière ! Jamais mes maîtres ne voudront traiter avec vous.

— Laissez-les en juger. 

La fermeté du capitaine chancela. Il s’accorda un instant de réflexion avant de rétorquer :

— Nous pourrions vous tuer, ici et maintenant.

— En effet, vous pouvez essayer. Croyez-vous qu’une femme qui a pu scléroser un bourgeon soit si facile à éliminer ? Par ailleurs, qu’en penseraient vos chefs ? N’est-il pas préférable d’épargner l’émissaire qui prétend venir en paix, le temps au moins d’étudier sa proposition ? Si cela peut vous rassurer, nous accosterons sur ce rivage et établirons notre campement à portée de vos balistes. 

Edaseï hésita. Il décida de nous épargner en laissant une garnison à bord et donna l’ordre au second brigantin de nous couler sans sommation au premier signe suspect. Enfin je soupirai. La prise de contact se terminait mieux qu’escompté.

Nous installâmes nos quartiers à terre, bien que les cabines de notre frégate fussent plus confortables. La perspective d’un plongeon de mille toises durant mon sommeil ne m’enchantait guère et justifiait bien le désagrément de nuits un peu fraiches. Un détachement de lanciers et d’archers nous surveillait à bonne distance, tandis que nous observions de notre côté le déroulement de la bataille. En vérité, passés les premiers jours d’incrédulité, les officiers de la Septième Branche suspendirent les assauts et se bornèrent à contrer les sorties et tentatives d’évasion des assiégés. Trois semaines s’écoulèrent sans réaction et je commençais à douter d’être un jour prise au sérieux.

— Il faut montrer notre détermination, plaida un soir Tilude.

— Je suis d’accord, soutint Imolien. Frappez un bourgeon de la Septième Branche de la même manière que celui de Tilowesha. Montrez-leur que la distance n’a aucune importance pour vous et que leur demeure n’est pas plus en sécurité que celle de leurs ennemis. Ils négocieront si leur foyer est menacé.

— Vous êtes fous ? s’insurgea Tobiane. Nous sommes venus réconcilier deux peuples déchirés par la haine, et vous, vous espérez y parvenir en commettant un acte de guerre ? Pire ! Un crime contre une Lignée entière.

— Il ne s’agirait pas de tuer le bourgeon, protesta Tilude. Juste de l’altérer un temps avant de le soigner, une fois les négociations entamées.

— Si mettre un couteau sous la gorge n’est pas un meurtre, ça n’en demeure pas moins une impardonnable agression, appuya Törize depuis son fauteuil d’infirme, soutenue d’un hochement de tête par Tobiane, ravi de cette aide spontanée.

La proposition d’Imolien et Tilude m’avait inspiré un certain enthousiasme nourri par ma frustration d’être recluse dans ce camp et rejetée par les généraux de la Septième Branche. La conviction passionnée de Tobiane, davantage que ses arguments, sapèrent mes résolutions.

— Peut-être pourrions-nous agir sur autre chose qu’un Änlisöve… suggéra timidement Olien. Une démonstration moins provocatrice…

Les mots d’Olien, Tobiane et Törize se bousculèrent pour renverser le postulat d’origine. Je ne devais pas menacer la Septième Branche. Quel mal avait-elle donc commis ? Suivre les règles séculaires érigées en code d’honneur de la chevalerie fylide ? Je souhaitais convaincre mes semblables de l’erreur des dogmes actuels, pas humilier ceux qui les respectaient à la lettre et qui un jour, je l’espérais, suivraient mes préceptes. Je devais refuser le réflexe de la provocation et lui préférer le difficile chemin de la séduction.

Je puisai dans les souvenirs les plus beaux et les plus heureux, nécessairement tirés de ma prime enfance, une image emblématique de ma bienveillance. Parmi les candidates potentielles, l’une d’elle se rattachait à l’Arbre-Mère : la branche de la Vieille Dame, cette excroissance de l’écorce érigée dans les jardins du château de Palwite et dont j’avais fait mon palais particulier. Je m’étonnai d’en discerner les moindres détails, réels ou embellis, avec la précision d’une pièce d’orfèvrerie. Je m’en imprégnai avant de projeter mon esprit par-delà Shanyröde jusqu’à Tanasayel, cité-mère de la Septième Branche du Nord, où je m’appliquai à reconstruire la merveille de mes jeunes années.

Je choisis un terrain à la fois proche de la ville et isolé où je pouvais bâtir mon chef d’œuvre sans nuire aux riverains. L’écorce craqua et souleva les mottes de terre qui la couvraient. Le bois gonfla tel le dôme d’un volcan en pleine éruption, avant de s’étirer vers le ciel et onduler pour se figer en une arabesque végétale, fossile d’un mouvement gracile capturé à son zénith. La beauté brute de la silhouette devançait mes espérances sans me satisfaire tout à fait. La branche de mon enfance s’habillait d’une robe de mousse et d’un voile de feuillage. Il me fallait reproduire cette parure, hélas je n’avais aucun contrôle sur les plantes qui coloniseraient ma création. Je transformai néanmoins l’écorce rêche en un duvet molletonné où se nicheraient les graines des arbres et des fleurs à venir. Au fil des ans, ma branche se couvrit d’un manteau de vignes vierges et d’hortensias, rejoints ensuite par des chèvrefeuilles grimpants aux fleurs rouges et jaunes.

Mon travail achevé, mon âme retrouva son enveloppe charnelle. J’ordonnai aussitôt d’envoyer un message à la flotte d’invasion qui tenait en ces lignes :

 

Honorables Seigneurs, je devine une certaine méfiance quant à la sincérité de mon amitié. Afin de dissiper ce doute, j’ai offert à la ville de Tanasayel un présent qui, je l’espère, sera au goût de ses habitants. Puisse Okateï approuver vos projets et vous porter chance. 

Cette fois-ci, la réponse arriva dans les dix jours, le temps pour un relai de courriers de se rendre à la cité-mère de la Septième Branche et d’en revenir. Nous organisâmes l’entrevue dans le campement de l’armée de siège, hors de portée des balistes et catapultes des assiégés. Il aurait été plus sage de m’amener à bord d’une galère afin de me couper de l’Arbre-Mère et d’annuler mes dons. Mais les généraux ignoraient la nature de mes pouvoirs et se sentaient plus en sécurité entourés de milliers de soldats. Nous les retrouvâmes donc le soir de la première lune du mois de Frondaison, Tilude et moi-même présentées comme émissaires escortés d’Imolien, Tobiane et Olien qui furent désarmés sitôt arrivés.

Je reconnus parmi nos hôtes le capitaine Edaseï qui me salua de la tête, comme un vieil ami. Assis devant une table de commandement, s’alignaient six Seigneurs et une quinzaine d’officiers reconnaissables aux insignes brochés sur leurs manteaux. Le généralissime siégeait au milieu, simple humain dépourvu de la coiffe de saison, mais riche d’une longue expérience inscrite dans ses rides soucieuses creusées par des nuits à se tenir penché sur des plans de bataille. D’une subtile ostentation, une feuille de chêne d’or épinglée à son col matérialisait fièrement l’autorité du Père de Lignée. Il se présenta, Wosëd Ütifunada, avant d’abréger les préliminaires.

— Vous vous nommez Luwise Sofunada Susay-Nashly-Fonda, surnommée Osukateï. Qu’est-ce qui vous amène si loin de la Neuvième Branche de l’Est ?

— Osukateï est plus qu’un titre honorifique dont je me draperais par orgueil. J’ai été élue par l’Arbre-Mère pour la seconder et régenter le monde à ses côtés.

— Régenter le monde ! Rien que ça !

— Laissez-moi terminer, Wosëd-obe ! 

L’homme à la cinquantaine rayonnante s’offusqua de l’outrecuidance de cette enfant plus jeune que sa propre fille. Cette magicienne avait pourtant impressionné ses maîtres sans même les avoir rencontrés et leurs ordres étaient clairs : écouter ce qu’elle avait à dire et œuvrer en conséquence. Je m’assurai de l’attention de mon auditoire avant de poursuivre.

— Mon unique tâche consiste à lisser les tensions entre les Branches et à m’assurer du bien-être de la Plante. Les affaires humaines resteront entre les mains des Seigneurs. C’est dans ce cadre que j’interviens ici. J’ai sclérosé le bourgeon de Tilowesha, non pour défendre cette cité mais pour laisser le temps au dialogue. J’aurais agi de même si l’une de vos seigneuries avait été attaquée. Votre guerre devient de fait inutile : je protégerai les villes menacées jusqu’à la levée du siège.

— Que proposez-vous ? Devons-nous plier bagage et attendre l’inéluctable pourrissement d’une des Branches privée d’aire de croissance, sans rien tenter pour la sauver ?

— Retirez vos troupes et accordez un sursis à la Sixième Branche. Vous savez ce que j’ai créé en une journée. Laissez-moi un an et vos chamans confirmeront le virement de bord de la Branche. 

J’éprouvai une certaine jouissance devant ces faces décomposées par l’incrédulité. Elles n’étaient pas sans rappeler celles de mes disciples, ainsi que la mienne je dois bien l’avouer, lorsque Tilude souleva cette possibilité pour la première fois. La Fraternité avait débattu des semaines durant de la faisabilité d’un tel prodige, multipliant les expériences sur la Neuvième Branche de l’Est, à l’insu évidemment de ses occupants. Ces lignes, écrites au crépuscule de ma vie, sont les premiers et uniques aveux de ce qui, à l’époque, serait passé pour une ignominie. Le monde tel que nous le connaissons, avec ses failles et ses splendeurs, n’aurait jamais émergé si nous avions travaillé en pleine lumière et révélé nos expérimentations contre nature. Une graine germe dans le secret de la terre, ce n’est qu’à l’apparition des premières feuilles qu’on la déclare bonne ou mauvaise herbe.

À la suite de nos exercices, la Neuvième Branche obliqua d’un dixième de degré, une variation infime mais suffisante pour valider l’hypothèse. Nous pouvions courber la croissance des Branches et guider le développement de l’Arbre-Mère comme un jardinier celui de son massif. Cela nécessitait un effort permanent pour cintrer une à une les tiges de lignine jusqu’à en figer l’angle et contraindre la pousse dans la direction souhaitée. Un travail quotidien et exténuant qui mobilisait l’intégralité de mes sens et de ma conscience. Une prouesse ultime, impossible à l’échelle de la Plante entière. L’Arbre-Mère déploierait ses Ramures ainsi qu’elle l’avait fait durant des millénaires, seule et de façon anarchique. Osukateï corrigerait simplement des points de détail, par petites touches imperceptibles. Tâche fastidieuse et ingrate, pourtant cruciale dans la mission que je m’étais confiée.

— Vous affirmez pouvoir tordre une Branche ? répéta Wosëd, estomaqué.

— Avec l’approbation des Seigneurs de celle-ci.

— Qui vous dit que ceux de la Sixième ou de la Septième accepteront ? demanda l’un des souverains présents.

— Je ne toucherai pas à la Septième Branche. J’irai parlementer avec le Père de Lignée de la Sixième et lui proposerai cet accord : je tenterai une réorientation de sa Branche en échange d’une paix durable avec ses voisins. Leur sévère défaite contre vos armées devrait suffire à les convaincre. En cas de refus, j’admettrai mon échec et vous laisserai vous étriper selon la tradition. 

Cela semblait si simple expliqué ainsi. Bien sûr, les généraux acceptèrent. Quel risque prenaient-ils ? Ma confiance résonnait dans mes mots et irradiait de mon visage. Je ne mentais pas, je ne péchais pas par naïveté, je me savais capable de ce prodige. Nous nous quittâmes volontaires et optimistes, pleins de bonne volonté. J’entrai dans la citadelle le lendemain sous le drapeau vert-jade de la trêve, et négociai la levée du siège avec le Seigneur de Tilowesha. Les armées ennemies rembarquèrent et seule une portion congrue de la flotte resta en surveillance. Si la guerre continuait dans les textes, elle s’habillait désormais du costume de la paix. Je me rendis ensuite à Lupaly, la cité-mère de la Sixième Branche, pour rencontrer le Père de Lignée. Quoiqu’au début réticent, il accepta mon offre, faute d’alternative. Je commençai le jour même mon labeur de fourmi, usant de techniques rodées. Hélas, l’Homme se joue des mécaniques bien huilées. S’il lui en prend l’envie, il trouvera toujours un bâton à glisser dans les rouages.

Nous laissâmes cinq enfants chéris en ambassade auprès des Seigneurs de la Sixième Branche et autant auprès de ceux de la Septième, dont la tendre Vänteï que j’avais prise en affection. Je lui confiai le poste d’ambassadrice auprès de Tanasayel, la cité-mère de la Septième Branche, preuve de ma confiance à son égard. Prudente et avisée, je lui savais les qualités pour me représenter devant les chefs de l’invasion à laquelle j’avais mis un terme. Un panel d’aristocrates bouffis d’orgueil et sûrs de leur bon droit qui avaient toutes les raisons de me haïr. Je repensais avec émotion à nos exercices, quelques mois plus tôt. La jeune Vänteï les avaient affrontés sans frémir, malgré ses difficultés premières, les répétant encore et encore, jusqu’à la perfection. La voir grandir, affiner ses dons était pour moi une fierté et un honneur. Je la serrai fort contre mon cœur au moment des adieux et lui réservai une accolade insensiblement plus longue que celles de ses confrères. Elle le ressentit. Lorsque nos regards se croisèrent une dernière fois avant l’inéluctable séparation, nous échangeâmes un hommage muet, comme un secret connu de nous seules.

Outre les réticences des souverains qui ne souhaitaient pas régner sur un nœud momifié, il aurait pu être dangereux pour la Sixième Branche de laisser le bourgeon sclérosé. Nul ne savait en vérité comment l’Arbre-Mère supporterait cette demi-mort sur le long terme. Malgré le risque d’une reprise des hostilités, je régénérai donc le bourgeon de Tilowesha avant de quitter la zone de conflit et de m’exiler dans un lieu calme et isolé, propice à la méditation nécessaire à mon labeur. Lorsqu’elle apprit ma quête de cette bulle de tranquillité, Törize s’empressa de proposer son manoir familial, à une semaine de galère volante. Je refusai d’abord, craignant d’embarrassantes retrouvailles entre la jeune fugueuse et ses parents, avant de céder à l’enthousiasme et à la persévérance de mon amie.

Nous préparâmes donc notre départ pour la seigneurie d’Orutory d’où étaient originaires Törize et sa défunte sœur Luwaly. Dans l’attente de l’appareillage du Bon Espoir, notre frégate, notre équipée se dispersa dans les quartiers portuaires de Lupaly à la recherche des dernières babioles manquantes pour notre voyage. Je retrouvai Olien au hasard de ces déambulations devant l’échoppe d’un bijoutier d’où il sortait avec la mine suspecte d’un coquin après son méfait. Il ne me remarqua pas, perdue dans la foule, et poursuivit ses emplettes, certain d’être seul. Par jeu plus que par malice, je le suivis à travers les rues bondées de la capitale tout le long de sa promenade ponctuée d’étapes. Là une parfumerie, ici un bureau de poste, là encore une boutique de vêtements et plus loin, une librairie.

Lassée par cette traque, je le rattrapai lors d’une halte devant l’étal d’un cordonnier.

— Eh bien, cher époux, laquelle de ces bottines siérait le mieux à votre toilette ? 

Le pauvre Olien eut tout le mal du monde à retrouver sa contenance, fardé comme une coquette prise sur le fait.

— Moquez-vous, madame. Les rôles seront inversés lorsque nous passerons devant la prochaine armurerie, je vous connais.

— C’est fort possible, mon ami. J’espère au moins que tu n’as pas commis de folies. Notre escarcelle n’est pas sans fond.

— Il faudrait s’accorder au préalable sur le terme de folies et sur les occasions où elles se justifient. 

Sans me laisser le temps répondre, il m’entraina dans une venelle déserte qui déboucha sur une placette où sourdait une fontaine publique, source d’eau potable pour le quartier. Nous étions à un pâté de maison du grand axe marchand dont le tumulte érodé arrivait ici comme un simple murmure. Fier de sa trouvaille repérée sans doute de longue date, Olien dénicha d’une poche une bourse de tissu qu’il conserva dans la main sans l’ouvrir.

— Une victoire, par exemple, est le prétexte rêvé de s’offrir un caprice. Or c’est bien d’une victoire dont vous pouvez vous féliciter.

— Tout reste à faire. À peine avons-nous gagné un sursis.

— Quand bien même ! C’est au-delà des espérances des Seigneurs orientaux. 

Il prit une mine sévère pour gronder :  Pas de fausse modestie, je vous prie, et acceptez cette récompense. 

Il exhiba du sachet un collier de palissandre, de mûrier et de néflier au bout duquel resplendissait une fleur étoilée en bois rose d’amarante qu’il déploya, une extrémité dans chaque main. Je souris, gênée et touchée malgré moi par cette attention, puis écartai de mes mains frissonnantes les cheveux qui cascadaient sur mes épaules pour offrir mon cou nu aux soins de mon époux. Olien accrocha le collier qu’il abandonna à regret, ses doigts effleurant les morceaux de bois précieux jusqu’à la pièce centrale, cette fleur méticuleusement déposée sur l’échancrure de ma poitrine.

— Voici Fërasiwayel, la fleur de paix qu’Osukateï fera éclore à travers les Branches. 

Olien avait ce pouvoir d’insuffler de la majesté et de l’emphase dans les tournures les plus ridicules. Qu’importait la niaiserie de son discours, je ne l’écoutais plus, aveuglée d’amour et les reins incendiés de désir. À peine terminait-il sa palabre que je m’emparai de lui dans une étreinte passionnée.

Ma gorge abandonnée à l’appétit vorace de mon mari, je pressai son corps contre le mien pour sentir la tension de ses muscles rachitiques malgré l’épaisseur des vêtements entre nous. Olien maintenait ma nuque prisonnière sous une main de fer, tandis que sa jumelle cherchait sous ma chemise le contact d’une peau nue. Il lui fallut batailler avec un gilet de cuir et les étoffes matelassées d’un pourpoint de lin avant d’effleurer le galbe de mes seins.

Quel scandale si un passant venait à nous surprendre ! Loin de nous arrêter, la menace de l’interdit ajoutait sa note au concert de jouissances. L’humidité du banc de pierre s’infiltra dans nos chausses, tandis que les échos de bruits de bottes se répétaient avec insistance dans les ruelles adjacentes. La réalité s’immisça dans notre intimité et nous arracha à nos pulsions de débauche.

— Viens, rentrons sur la frégate. 

Nous regagnâmes notre navire d’une marche rapide bien peu naturelle. Tobiane me décocha un regard noir, rivé sur le collier inconnu qui trônait entre les pans de ma chemise débraillée. Je feignis l’indifférence et passai devant lui sans le saluer, trop pressée de m’enfermer dans ma cabine en bonne compagnie. Ce portrait rageur et meurtri s’imposa plus tard, lorsque mon esprit apaisé délaissa ses vils instincts. Je maudis alors mon manque de tact que la méchante humeur de mon ancien écuyer s’entêtait à rappeler. L’atmosphère étouffante s’atténua peu à peu lorsque les montagnes de Lupaly s’effacèrent dans la brume du large. Ses relents s’éternisèrent toutefois, incrustés dans chacun de nos pores. Des conditions idéales pour les méditations à venir…

11

Un manoir au fond des bois

Notre frégate accosta dans un port de province du royaume d’Orutory, sur la Cinquième Branche du Nord. J’avais adressé une courtoise missive annonçant ma venue au Seigneur local, comme il est de coutume lorsqu’un souverain visite le royaume d’un de ses pairs. J’y accompagnais les politesses d’usage d’une explication sur mes besoins d’isolement et de méditation. Justifiant ainsi l’esquive des formalités protocolaires, nous nous dirigeâmes vers les terres des Vëda, la famille de Luwaly et Törize qui avait été bannie dix-huit ans plus tôt de la capitale. Elle logeait depuis dans un manoir reculé sur l’échine du Rameau au milieu d’une forêt de pins. Nous y accédions par une route unique serpentant entre gorges et ravines, que les diligences comme la nôtre empruntaient au petit trot par peur d’un accident ou d’une embuscade. À plus de cinquante lieues d’Orutory et à dix lieues de la première bourgade, ces montagnes offraient un refuge rêvé pour les brigands et autres exclus de la société. Les Vëda y avaient jadis fait régner l’ordre royal, mais la déchéance de la famille empêchait l’entretien d’une milice à même d’accomplir ses missions et seule la vilenie prospérait sur ces terres.

Par chance ou par la puissance affichée de notre équipage, nous voyageâmes sans encombre jusqu’au fief de la famille de Törize et ses villages égrenés aux creux des vallées défrichées. La diligence de bonne facture, quoique crasseuse après deux jours de route, flanquée de onze cavaliers bardés comme des chevaliers, et cette oriflamme inconnue marquée du Vünasinëd sur fond vert, impressionna la piétaille qui s’inclina sur notre passage, persuadée de croiser un haut Seigneur dissimulé derrière les rideaux de la cabine. Impossible de rester discret ainsi. Notre arrivée parvint longtemps avant nous au domaine des Vëda qui nous accueillirent sur leur perron lorsque le coche s’immobilisa dans la cour.

Mon amie de chambrée, Luwaly, m’avait souvent décrit le manoir de ses parents, une vieille bâtisse que la ruine de sa famille empêchait d’entretenir. De l’extérieur du moins, l’ancien châtelet conservait une fière allure. Désarmé par manque d’intérêt stratégique, ses murs épais avaient été percés de larges fenêtres orientées vers les feuilles-miroirs pour égayer les salons et chambres aménagés dans les anciennes salles de garde. Deux tourelles que chapeautaient des toits coniques en ardoise, rappelaient sa vocation martiale désuète et offraient désormais une armature de premier choix au lierre grimpant, bien décidé à coloniser la moitié nord du bâtiment.

Sur les marches de l’entrée, un homme et sa femme, le port fier et austère de ceux qui refusent la précarité de leur condition. Ils restèrent impassibles lorsque les hussards mirent pied à terre et ôtèrent leurs casques, d’une dignité inflexible lorsque la chevelure d’une jeune cavalière s’enflamma d’un blond seigneurial, et d’une rigidité marmoréenne lorsque ce Bras de l’Arbre-Mère tendit sa paume en signe de salutation bienveillante.

— Qu’Okateï bénisse votre Lignée, je suis Luwise Sofunada de la Neuvième Branche de l’Est. 

Le maître des lieux tarda à répondre, plongé dans une soudaine réflexion.

— Oui ! Je me souviens de vous. Vous étiez invitée au mariage de ma fille, Luwaly. Vous ne portiez pas alors la coiffe de saison. Que la déesse éclaire vos ancêtres et protège vos descendants, Luwise-tame. Je suis Sered Vëda, gérant de ce domaine. Voici ma femme, Elencia. Que puis-je pour vous, dame Luwise ?

— Je viens sur les recommandations de votre fille, Törize-obe, et vous demande gîte et couvert pour quelques mois. 

Au nom de mon amie, Elencia Vëda retint un cri de surprise en couvrant sa bouche de ses mains. Des larmes perlèrent au coin de ses paupières et sa respiration se fit ample et saccadée, étouffée par le corset de sa robe de deuil. Moins affecté, son mari poursuivit avec un ton malgré tout éraillé par l’émoi.

— Törize… Avez-vous des nouvelles de ma fille ?

— Elle a servi à mes côtés et combattu avec vaillance et honneur.

— Est-elle...

— Elle vit, mais ses blessures l’ont paralysée. 

Elencia s’effondra contre son mari, lui-même chancelant. Peu importaient les griefs passés, ces parents aimaient leur enfant et souffraient mille morts depuis son départ. Les voir ainsi affligés me bouleversa et m’incita à abréger leur calvaire.

— Votre fille vous attend dans le coche. Avec votre permission, mes hommes et moi allons décharger nos affaires et vous laisser à vos retrouvailles. 

Sered acquiesça, l’esprit déjà à bord du carrosse où patientait sa fille invalide. Il soutint sa femme que ses jambes flageolantes peinaient à porter, jusqu’au véhicule harnaché à quatre renards sylvestres assis ou allongés sur les graviers de la cour. Comme je donnais mes ordres à mes compagnons, Olien et Tilude sortirent de la cabine pour se joindre aux autres et laissèrent la porte entrouverte. Lorsque le couple d’aristocrates atteignit la diligence, Vänesine sortit à son tour, adressa un signe de tête aux parents Vëda avant de leur libérer l’accès. Ne restait plus à bord que Törize, calée contre les murs en cuir capitonnés, le visage en pleurs dissimulé par la pénombre.

— Bonjour, Papa.

— Bienvenue à la maison, ma chérie. 

Le débarquement impromptu de seize visiteurs anima le manoir des Vëda déserté depuis trop d’années. Hormis le couple propriétaire, un serviteur et sa vieille femme logeaient à demeure, tandis que quatre commis venaient des hameaux voisins pour compléter la maigre domesticité payée une misère. Beaucoup travaillaient pour les Vëda bien avant leurs déboires et demeuraient à leur service par loyauté. Ce petit monde vivait dans la routine du quotidien, loin des fastes de palais et des réceptions grandioses. Le dernier banquet donné en ces murs remontait à trois années, une soirée désastreuse durant laquelle Törize avait vertement rejeté le prétendant choisi par ses parents. Depuis, le manoir sombrait dans une déprimante léthargie.

Notre arrivée dégrippa des réflexes oubliés. On ouvrit des chambres aux volets rouillés qu’il fallut décoincer au burin. La lumière du jour dévoila des parquets tapissés de poussières sédimentées au fil des années, et des rideaux, matelas et velours imprégnés d’une humide odeur de renfermé. L’on exhuma l’argenterie de fête pour célébrer comme il se doit le retour de la fille perdue, l’on ressuscita les fourneaux abandonnés à la suie et l’on ramena le clerc du village pour procéder au rituel de l’inflammation. L’on délaissa les ragoûts et purée de pois usuels pour leur préférer jambons, volailles et filets de sandre chargés d’épices et de condiments, tant de victuailles gardées au sellier pour les grandes occasions, arrosées de vins à profusion. L’on oublia l’espace d’une soirée la pauvreté du logis et l’on dévora sans s’en rendre compte les réserves d’un mois.

Notre premier dîner dans la maison des Vëda se déroula merveilleusement. Attablé en bout de table, le maître des lieux, Sered-obe, savourait cet honneur retrouvé, encadré de sa femme Elencia et de sa fille Törize dans son fauteuil roulant que, d’un accord tacite, personne ne mentionnait. Luson, la femme du chef des domestiques qui fut aussi la nourrice des enfants de la famille, aidait son ancienne protégée dans son repas, maniant à sa place couteaux, fourchettes bifides et cuillères, avec un soin particulier pour effacer sa présence. À la gauche de la jeune fille, Vänesine dénotait de ses compagnons par un mutisme et une raideur vide de sentiment, à l’exception d’une amertume devenue coutumière.

Quant à nous autres, nous égayions le repas par nos histoires et conversations de caserne. Outre mes amis proches, Tilude et trois enfants chéris nous accompagnaient dans notre retraite ainsi que six des guerriers confiés par Ufeny-tame et devenus ma garde rapprochée. J’avais appris à connaître et à apprécier l’officier de ces soldats aguerris, Tufenam-obe, de dix ans mon aîné mais facétieux comme un jeune homme. Il séduisait et gagnait le respect de ses soldats par un subtil mélange d’autorité et de complicité que je me suis essayé à imiter, avant de renoncer tant le juste équilibre relevait d’un art que je ne pouvais qu’envier. J’aimais l’avoir à mes côtés lorsque les discussions devenaient trop sérieuses.

— Et donc, qu’est-ce qui vous amène dans cette contrée isolée ? demanda le père de Törize.

— Son isolement, précisément. La méditation dont je vous ai parlé nécessite calme et concentration.

— Pour cela, vous ne serez pas déçue. Nul ne vient si loin dans les montagnes à moins d’une bonne raison. 

Sered se resservit d’une tranche de pintade fichée sur la pointe de son couteau qu’il avala avec un verre de cabernet franc, avant de reprendre le fil de ses pensées.

— Ainsi, vous pensez régler ce conflit par une quelconque magie ?

— Appelez cela comme il vous sierra, l’idée est bien là. En détournant la Sixième Branche de sa trajectoire actuelle, le contentieux perdra de sa substance et mourra de lui-même.

— Mmh… Avec tout le respect que je vous dois, Luwise-tame… ou Luwise-osu si vous y tenez, vous vous fourvoyez. Quand bien même vous réussiriez cette prouesse, vous méconnaissez le cœur des hommes.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous êtes une guerrière, vous avez été élevée dans le respect des traditions et du code de la chevalerie. Protéger sa Branche, protéger sa Lignée. La belle morale, la religion, les idéaux servent d’habillage aux véritables motifs : la soif de pourvoir. Je vous envie, vous savez ? La voie de l’épée dans laquelle vous avez été éduquée est claire et affûtée. On y perd la vie du tranchant d’une lame, l’esprit pur comme celui d’un nouveau-né. La voie des mots est fourbe et tortueuse. Si l’âme est dans la gorge, celle d’un courtisan est pourrie par le mensonge et l’hypocrisie. Or ce sont bien ces beaux parleurs qui mènent les guerres sans jamais mettre le pied sur un champ de bataille. Il y en aura toujours un pour souffler sur les braises et rallumer l’Enfer de la fin des temps, malgré vos louables efforts.

— Vous avez tort sur un point, Sered-obe…

Tufenam leva son gobelet pour quémander une nouvelle rasade de vin. Il continua une fois servi et sa soif étanchée.

— Je connais nombre de guerriers respectueux des lois, des codes de chevalerie et toutes ces choses fascinantes, et qui sur un champ de bataille les oublient sciemment, trop pressés de survivre pour se préoccuper d’éthique. Et j’en connais bien plus encore qui dénigrent ouvertement ces carcans moraux. Il y a toujours un prétexte : les ordres hiérarchiques, la nécessité du moment, ou pour les plus honnêtes, leur bon plaisir. Ils sont bien contents en vérité d’agir selon leurs souhaits. Votre ressentiment pour votre caste lettrée ne doit pas enjoliver ceux qui portent l’épée. 

Les guerriers de l’assemblée approuvèrent cette tirade, curieusement satisfaits de revendiquer leur part de noirceur. Beau joueur, Sered leva son verre.

— Vous avez raison, Tufenam-obe. Buvons à nos infamies partagées. 

Nous trinquâmes à cette proclamation d’ivrogne, et rîmes de ce qui nous paraissait à travers les brumes de l’alcool, un trait fort spirituel. J’en eus honte le lendemain, mais me persuadai de l’innocence des délires d’une soirée de débauche. Pourtant, les paroles de Sered-obe revenaient telle une rengaine prisonnière dans le labyrinthe de mon esprit et creusèrent le lit d’un doute qui jamais ne s’effaça. Et si les dons de la déesse se révélaient impuissants face à l’égoïsme humain ?

Je m’astreignis les jours et semaines suivantes à une discipline stricte, quasi militaire. Des premières matinales jusqu’à la mi-journée, puis du début à la fin de l’après-midi, je m’enfonçai dans Shanyröde et me livrai à un labeur quotidien dans les contrées mystiques. Je projetai mon âme sur le scion de la Sixième Branche et en cintrai les fibres une à une, avec la minutie d’une artiste et la fermeté d’une virago. Au bout d’un mois, j’obtins mes premiers résultats tangibles : la pousse continue de la Branche, imperceptible pour le commun des mortels, marquait une infime inflexion, trop peu pour convaincre les chamans mais assez pour me mettre du baume au cœur. Les membres de la Fraternité, Tilude et Imolien au premier chef, me soutenaient dans ce labeur. Ils n’avaient certes pas le pouvoir de plier la Branche par leur seule volonté, mais leurs dons d’enfants chéris leur permettaient de maintenir la courbure deux ou trois heures, le temps pour moi de reprendre des forces physiques et psychiques. Il s’agissait d’une nécessité. Outre ma santé ainsi épargnée, je conservais les forces suffisantes pour maintenir captif le Mangeur d’Âme qui, à n’en pas douter, aurait profité de mon asthénie pour briser sa prison spectrale.

— Cette vie est un supplice…

J’exhalai cette complainte dans un râle d’agonie et m’effondrai dans un fauteuil du grand salon où m’attendait Tobiane, un verre d’eau citronné et une serviette humide parfumée à la main. Je repris des couleurs grâce aux bons soins du jeune homme qui épongeait mon visage moite comme l’on caresse son aimée. Il massa mon cou d’une pommade aux huiles essentielles dont les puissantes émanations de fleur entêtaient mes sens et participaient à cette béatitude dans laquelle je m’enveloppais avec délice. La pression de ses pouces contre la base de ma nuque traçait les déliés sensuels d’une rune mystique dont l’achèvement libérait mes muscles d’un filet de fatigue.

Je me gardai bien d’interrompre cet instant rare. Au-delà du plaisir égoïste, je savourai le goût exquis d’une romance interdite, non par les usages – les barrières de castes qui me séparaient de Tobiane avaient été abattues avec son anoblissement – mais par mes propres réticences. Mon ancien écuyer demeurait ce presque-frère, le complice de mon enfance et l’ombre de mon adolescence. Ses sentiments revêtaient à mes yeux les étoffes d’un amour incestueux. Je souffrais pourtant de le voir rejeter tant de beaux partis et de se complaire dans le célibat au nom d’une absurde fidélité. À défaut d’une impossible liaison, je lui accordais donc de temps à autre cette effusion tactile.

Ce traitement me délassait, tant et bien qu’il m’arrivait de m’assoupir pour de bon. Tobiane m’abandonnait alors à mon sommeil et je me réveillais souvent seule, perdue et confuse comme au petit matin. C’est ainsi que j’émergeai ce jour-là, à l’heure où les rayons du soleil reflétés par les feuilles-miroirs enflamment les murs de formes fantastiques aux couleurs rougeoyantes. Je demeurai de longues secondes paupières fermées quoique parfaitement alerte, et surpris ainsi l’arrivée impromptue de Vänesine qui passa sans me remarquer. Il s’installa dans un coin du salon, une carafe de vin à moitié vide à la main. Peu après le rejoignit Sered-obe qui se dirigea droit vers le débauché, lui aussi sans me voir. Il prit place face à l’homme qui fut jadis le meilleur archer de la Neuvième Branche de l’Est, peut-être de la Ramure entière, et dont ne restait aujourd’hui que des débris.

— Pouvons-nous converser un peu, Vänesine-obe ? Bon. Voilà cinq semaines que nous vous accueillons avec grand plaisir dans notre demeure, un temps d’ordinaire suffisant pour cerner les gens. Votre personne demeure pourtant une énigme. J’ai appris votre relation avec ma tendre Törize avec un sentiment de surprise émoussée. Une nouvelle inattendue, certes, mais qui, à la réflexion, semble naturelle. 

Sered guetta une réaction du jeune homme amorphe. Déçu, il décida de poursuivre sur le même ton désinvolte.

— Écoutez Vänesine (vous me permettez cette familiarité ?), je sais l’affection de ma fille à votre égard et je suis convaincu qu’elle ne se serait pas entichée d’un nobliau sans valeur. Toutefois, lorsque je vous vois ainsi, brisé dans votre âme davantage que dans votre corps, j’ai de la peine pour elle. Je vais être franc et direct : je me moque des épreuves et des douleurs que vous avez pu traverser. Vous avez affronté les Enténébrés et ils vous ont terrassé, j’en suis navré pour vous. Prenez cet acompte de compassion si cela peut vous aider, mais n’espérez rien de plus de ma part. Le bien-être de votre personne m’indiffère.

— Je m’inquiète en revanche pour Törize. Ma fille vous aime et je ne peux rien pour l’en dissuader. Elle hisserait votre carcasse vers la lumière du soleil et sacrifierait sa vie si cela pouvait extirper la pourriture qui vous ronge. Hélas, elle-même a besoin d’un tuteur pour la redresser. Nous sommes là, sa mère et moi, et nous l’aidons autant que nous le pouvons, mais c’est de vous dont elle a véritablement besoin ! Pas de votre ombre endeuillée qui la guette au chevet de son lit sans autres perspectives qu’une longue agonie ! 

Un silence sans aucune réaction, une fois de plus.

— Par toutes les Branches ! Ressaisissez-vous ! Ni elle ni vous n’habitez encore un bourgeon funéraire. Vous aurez bien le temps de jouer les morts une fois trépassés. Vivez tant que vous respirez ! Vos jambes marchent encore, l’un de vos bras est toujours valide. Rassurez-moi, votre tête fonctionne correctement, non ? Si vous avez effectivement des sentiments pour ma fille, prenez sur vous ! Vous êtes un guerrier, vous avez appris à vous battre jusqu’aux limites de votre corps. Je n’en demande pas moins aujourd’hui. Battez-vous ! Battez-vous contre vous-même. Chassez le Mal de l’Intérieur qui vous consume et redevenez l’homme qui sauvera Törize, ce héros dont elle s’est éprise ! 

Sered suspendit sa tirade. J’entendais sa respiration ample et devinais sa frustration face à Vänesine, impassible, qui ne trouva rien de mieux à rétorquer qu’un odieux « voudrez-vous du vin ? »

Sered fulmina.

— Monsieur, un jardin ne s’épanouit que s’il est bien entretenu. Les herbes malades, je les arrache. Montrez-moi qu’il reste de la sève en vous, ou bien partez. 

Il donna l’exemple en laissant l’asocial archer avec pour seule amie, sa carafe asséchée. Par lâcheté, je n’osai trahir ma présence et attendis le départ de Vänesine qui abandonna le salon à la faveur de la nuit, triste manière de masquer son apathie.

Imolien, Tilude et moi nous étions donné rendez-vous dans le grand salon pour entamer notre séance de spiritisme quotidienne. Je surpris Tilude, arrivée en avance, en pleine contemplation devant le portrait de Luwaly, la fille aînée défunte des Vëda et mon ancienne amie.

— Vous étiez très proche, me dit-elle. Ses parents n’évoquent guère le sujet de son mariage forcé et de ce qu’il a entraîné. Ils m’ont finalement ouvert leurs cœurs lorsque j’ai partagé avec eux mes propres fêlures. 

Je restais muette. Jamais Tilude ne s’était épanchée sur son passé. J’avais deviné à ses manières et à son style vestimentaire volontairement rebelle, une écharde dissimulée sous sa cuirasse. Que la courtisane la remonte d’elle-même à la surface était la seule manière de l’enlever. Je n’avais pas à interférer, uniquement à écouter.

— Lorsque vint l’âge de me marier, j’avais espéré pouvoir choisir un homme qui me convenait, ainsi que mes frères avaient pu choisir leurs épouses. Je ne souhaitais pas forcément un mariage d’amour, un mariage d’intérêt – dans mon intérêt – m’aurait tout aussi bien convenu. J’ai donc repoussé de nombreux prétendants au point d’en lasser mes parents. Mon père usa de son autorité de souverain pour m’imposer un mariage arrangé. Je lui avais prêté serment d’allégeance, non comme une fille à son père mais un chevalier à son roi. Je dus me résigner. Mon prétendant était un noble de la Troisième Branche de l’Ouest, originaire d’un royaume à la bordure du désert Asiwosüd. Sa délégation arriva en grande pompe dans notre palais, chargée de présents somptueux. Il aurait mieux valu que je rencontre mon promis avant son émissaire. Jamais je ne vis un plus bel homme ! Sa peau noire tranchait avec la blancheur de ses étoffes ornées de motifs en fil d’or. Son visage, fin et déterminé, brillait d’une subtile intelligence, de celle que l’on distille par petites touches pour ne pas éblouir ses hôtes. Dès son apparition dans la salle d’audience du palais, plus rien d’autre que lui n’exista à mes yeux. Toutes mes leçons, tous ces exercices pratiqués jusqu’à la nausée, échouèrent à prévenir mon dramatique impair. J’oubliai l’étiquette et trahis malgré moi, mon émoi mal placé. Pire ! Par une bévue si stupide que j’en ai oublié les détails, j’humiliai mon père en saluant l’émissaire avec les égards théoriquement dus à mon futur époux. Le scandale était consommé et le mariage avorta. Je suppliai mon père de me pardonner. Je tentai de le convaincre que, le mal étant fait, il était à notre honneur de répondre à l’appel des passions. Hélas, la logique d’une femme amoureuse n’est pas celle de la politique. Mon mari rejeté ne pouvait accepter que sa promise finisse dans la couche d’un de ses vassaux. Mon père eut alors ces mots terribles qui brisèrent une part de mon âme. Si seulement tu étais née mâle. Je refusais d’abord de comprendre. Cette affaire, si les sexes avaient été inversées, aurait pu trouver une fin heureuse. Je pris alors une ferme résolution. Puisque la vie ne m’avait pas fait naître du bon côté, je m’y glisserais de mon plein gré. 

Tilude caressa le portrait de Luwaly. Elle ne fit aucun autre commentaire. Lorsqu’elle remarqua Tobiane et Imolien qui attendaient en silence que s’achève ce deuil inavoué, elle lança d’une voix forte :

— Allons-y.

Et sans plus d’effusions, nous commençâmes notre méditation.

Mon âme flottait dans le néant de Shanyröde tel un spectre de lumière autour duquel vacillaient une vingtaine d’autres flammèches aux formes humaines, matérialisations des esprits des enfants chéris réunis en assemblée dans la vacuité du Monde Intermédiaire. Par-delà les Branches, nous nous retrouvions dans cet espace adimensionnel, sans table à présider, sans voisin mis à l’honneur, partout et nulle part à fois, en parfaite égalité dans la chair même de l’Arbre-Mère.

Mes ambassadeurs disséminés à travers les Ramures me rapportaient leurs comptes-rendus hebdomadaires et partageaient leurs points de vue, ainsi que nous en avions pris l’habitude au sein de la Fraternité. Il me revenait de trancher les débats, toujours après l’écoute de chacun, ainsi que le font les monarques éclairés dont j’avais suivi les enseignements. Il est simple, en période faste et pacifiée, de montrer pareille magnanimité ; bien moins lors d’âges troublés comme celui dans lequel nous nous enfoncions à notre insu. Ses prémices flottaient dans l’air comme des senteurs étranges que nul ne parvenait à identifier, mais dont les relents suffisaient à affoler mes disciples.

— Les grandes familles de Tanasayel s’agitent, s’inquiéta Vänteï. Les seigneuries de la canopée refusent la trêve accordée par Lefafel-tame, le Père de Lignée. Ses opposants jouent de ces tensions pour le déstabiliser.

— Le Seigneur Lefafel n’est pas homme à s’en laisser conter. 

Je sentis le doute de mes conseillers me griffer la peau. L’affection que je portais à la jeune Vänteï lui autorisait une franchise qui la distinguait de ses camarades timorés. Beaucoup d’ailleurs se reposaient sur elle pour donner des avis qu’eux-mêmes n’osaient porter.

— Vous faites erreur, dame Luwise, je le crains. Lefafel-tame a certes accepté vos conditions et ne dédira pas ses serments. Toutefois, sa décision reposait davantage sur la crainte d’une sclérose de son propre bourgeon que par un soudain élan de pacifisme. Les arguments des va-t-en-guerre trouvent un écho à ses oreilles.

— J’ai les mêmes retours de Mugosypal, les tergiversations en moins, renchérit mon deuxième ambassadeur sur la Septième Branche, enhardi par la position de sa consœur. Son Seigneur est ouvertement belliciste et les forges tournent à plein régime. 

Ces rapports convergents dissipèrent ma cécité sans ôter le prisme de mes illusions.

— Qu’en est-il sur la Sixième Branche ? demandai-je dans l’espoir d’une bonne nouvelle.

— La trêve tient. Les galères volantes de la Septième Branche laissées en observation, en accord avec le traité, mouillent dans une crique à quelques encablures de Tilowesha. Les troupes s’évitent et malgré des accrochages réguliers entre soulards, la paix est respectée.

— L’avant-garde des envahisseurs, aussi bien que l’armée exsangue de Tilowesha, n’ont pas les moyens d’une provocation,  ironisa Tilude.

Certes, une guerre sans combattant valait mieux qu’une paix jonchée de cadavres. Elle n’en restait pas moins un seau de copeaux qu’une étincelle suffirait à enflammer. Une contagieuse désespérance se propagea dans le Monde Intermédiaire.

— Rassurez-moi, que pensent les Branches de l’Est ? 

Il me fallait une gorgée d’optimisme, une de ces liqueurs suaves et fleuries dont l’alcool transporte l’esprit vers des contrées apaisées. Une charge dévolue à la timide Rezywën que j’avais dépêchée auprès du Seigneur de Damude, et dont la voix fluette et pétillante se savourait comme des épices de chambre, ces morceaux d’amande, de gingembre ou de cannelle enrobés de sucre rissolé, que l’on déguste en secret le soir avant de s’endormir.

— Les Pères de Lignée sont impressionnés pour la trêve arrachée à la veille d’une victoire militaire annoncée. Les chamans restent néanmoins sceptiques quant à la réalité de votre prouesse. Réorienter la croissance d’une Branche est, selon eux, une fanfaronnade destinée à gagner du temps. 

Maudits vieillards ! Toujours à douter des nouveautés malgré leur allégeance de façade. Il me tardait de les débarrasser de leurs cataractes, obscurcies par des siècles de préjugés.

— Nous en reparlerons dans un an. Et à Folivröde ?

— L’on se réjouit de votre succès, déclara Süfüi en poste dans ma cité.

— De mon succès ou de mon départ ? 

Süfüi avait été le premier enfant chéri, après l’irruption sanglante d’Imolien, à tenter sa chance face à la paroi étincelante de Folivröde. Je m’amusais parfois à l’appeler le premier disciple, un hommage à sa témérité lorsqu’il avait affronté le jugement de la déesse à une époque où nul autre que moi n’avait enflammé la paroi scintillante. Il avait tant impressionné les gens de Folivröde qu’il fut l’un des rares membres de la Fraternité accueillis avec ferveur à son retour dans la cité. C’est pour ces relations de longues dates que je l’avais nommé ambassadeur dans ma propre cité. Des connexions qui lui offraient une perception organique des sentiments de mes anciens sujets. Un contrepoint dont je ne pouvais me passer.

D’un silence éloquent, le jeune homme confirma mes vagues pressentiments. Une poignée de courtisans fidèles se languissaient peut-être de mon retour, mais la plupart espéraient ne jamais revoir leur reine par trop sulfureuse. J’avais fait mon deuil et accepté cette déplaisante réalité. Bien que mon cœur fût à jamais enraciné à Folivröde, mon regard portait désormais bien au-delà. Je dissimulai mon dépit sous une indifférence forcée.

— Autre chose ?

— Rien à l’ordre du jour, conclut Tilude en sa fonction de secrétaire générale de la Fraternité.

— J’ai une question, si vous me le permettez,  déclara Imolien avant de poursuivre sans attendre mon autorisation. Avez-vous des nouvelles des Enténébrés ? Voilà des mois que nous n’entendons plus parler du Sans-visage.

— Hélas non. À sa décharge, il est seul pour couvrir l’ensemble des Rameaux oubliés, quand une cinquantaine d’enfants chéris sont éparpillés à travers les terres illuminées. 

Je marquai une pause dans mes réflexions et me rappelai que Nëjose, à la différence des enfants chéris, n’avait aucun moyen de me contacter par-delà les Branches. Plier l’Arbre-Mère à ma volonté demandait un effort de chaque instant. Quand mon esprit n’était pas tout entier concentré sur son labeur, je me diluais dans un sommeil réparateur, trop exténuée pour me consacrer au serviteur du Mangeur d’Âme. Je décidai d’y remédier. De tous les enfants chéris, Imolien était le seul à connaître le Sans-visage. Il m’apparut donc naturel de le nommer en charge du contact régulier avec mon émissaire dans les Enténébrés, tâche que le Muwide accepta sans plus de formalité.

Nous levâmes la séance et retrouvâmes nos corps respectifs, à des milliers de lieues les uns des autres. La bouche pâteuse et l’esprit embrouillé comme souvent à mon retour de ces voyages mystiques, je me réveillai dans le salon du manoir des Vëda plongé dans la pénombre glauque des lanternes à fyltil. Les mousses luminescentes diffusaient leur lueur verdâtre depuis les corniches du plafond où se dissimulaient des alcôves garnies de ces plantes originaires des mondes souterrains. Certaines cascadaient le long de pilastres en colonnes d’émeraudes chatoyantes dont la pâle nitescence irradiait jusqu’au plancher. Malgré leur abondance, leur lumière blafarde insufflait à l’ensemble de la pièce l’ambiance toxique d’un monde putrescent. À me réveiller dans cet univers nauséeux, il m’est arrivé plus d’une fois de trouver aux ténèbres de Shanyröde et à ses dangers mortels, un goût de reviens-y irrésistible.

Le visage illuminé par la lumière tamisée, un trait olive surlignait l’arrête du nez et les arcades sourcilières de Tobiane, penché sur ma personne pour m’éponger le front trempé de sueur. Ce liseré de jade révélait par contraste les rides soucieuses qui plissaient les coins de ses yeux. Malgré le clair-obscur, une concentration intense doublée d’une douceur presque maternelle creusait son front céladon piqueté d’éclats de moiteur. À peine troublé par l’agitation de Tilude et Imolien allongé sur les sofas voisins, Tobiane garda son attention pour moi-seul. Il ne m’accorda un sourire soulagé que lorsque je daignai enfin ouvrir grandes mes paupières et aligner plus de deux mots intelligibles.

— Bon retour parmi nous. 

Je le remerciai de ces bonnes paroles avant de me redresser et chasser ma désorientation passagère. Imolien, solide gaillard déjà debout, s’étirait les bras et la mâchoire à grand renfort de mimiques grotesques, tandis que Tilude récupérait doucement, assise sur son divan, la tête entre les mains. Je notais une absence inhabituelle dans ce tableau ordinaire.

— Où est donc Olien ?

— Il s’est absenté pour une affaire en ville. Le père de Törize en a profité pour lui confier une liste de courses. Il devrait être de retour d’ici peu.

— Et Törize, justement ?

— Dans sa chambre avec Vänesine.

— Toujours à broyer du noir ?

— Avez-vous besoin de poser la question ? 

La mine désabusée de Tobiane me frappa car j’y voyais mon propre reflet, à la fois certain de l’avenir funeste de mon vieil ami et désespéré de pouvoir un jour lui venir en aide. Comment aider quelqu’un qui se laisse couler sans saisir les mains tendues pour le secourir ?

Nous vîmes l’archer pour dîner où il fit acte de présence avant de se retirer de bonne heure. Jamais il ne prit part aux conversations quand je résumais la réunion immatérielle de la Fraternité, à la différence de Törize qui se passionnait pour les jeux politiques à l’œuvre sur la Septième Branche. Olien partagea son avis d’expert sur le sujet, familier qu’il était de ce genre de manœuvre. Malgré la science incontestable de mon mari sur le sujet, j’accordai davantage l’oreille à notre hôte, Sered-obe, ancien ambassadeur d’Orutory durant les guerres des Hauts Régents. Non seulement habitué aux fourberies de l’aristocratie, il avait tenté d’y mettre un terme, expérience dont personne d’autre parmi nous ne pouvait se targuer.

— Ce que j’ai du mal à comprendre, souleva Tobiane, c’est l’intérêt des petites seigneuries de la canopée pour une reprise de la guerre. Elles sont les premières concernées par les questions de croissance de la Branche. Elles devraient être ravies d‘une solution pérenne à leur problème.

— Nous touchons là la naïveté de votre expérience, sans vouloir vous manquer de respect, Luwise-osu. 

Je hochai de la tête pour rassurer Sered et l’invitai à poursuivre.

— Vous n’envisagez le monde qu’à travers le prisme de l’Arbre-Mère, une attitude noble en tout point raccord avec l’éthique fylide. Vous oubliez hélas que nous sommes humains, non de simples végétaux luttant pour étendre leurs feuillages et leurs racines au détriment de leurs voisins.

— Les seigneuries de la canopée sont les premières concernées par ces conflits, vous avez raison Tobiane-obe. Je suis tout de même surpris par votre remarque puisque vous-même avez grandi dans l’un de ces petits royaumes. Quel était donc ce voisin qui vous cherchait querelle déjà ?

— Amfiteï… reconnut Tobiane.

Je coulai une œillade vers Olien que l’appétit semblait avoir soudain quitté. Nous avions depuis longtemps accepté le prince étranger dans nos rangs, mais n’avions jamais vraiment oublié qu’il était né chez nos ennemis. La pénombre des lanternes à fyltil, si souvent critiquée, offrait ce soir-là un refuge inespéré à mon époux à la terrible parenté.

— Vos tensions sont récentes et vous n’avez connu, si je ne m’abuse, qu’une guerre entre Palwite et Amfiteï. Que ressentez-vous au souvenir de ces amis tombés sous les lames de ces chiens ? rugit-il, son couteau pointé vers la gorge de Tobiane.

— Morts non pour défendre un bourgeon, mais bel et bien la vie de vos frères, de vos parents, de vos enfants ! Combien d’ailleurs ont succombé malgré vos efforts désespérés ? Et qui trouvez-vous à blâmer ?

D’un geste ample armé d’un fer graisseux, il désigna le coupable, mon pauvre Olien affolé par cette accusation calomnieuse.

— Eux bien sûr ! Ces barbares assoiffés de pillages et de meurtres, grimés de masques anonymes si faciles à haïr ! 

Sered laissa flotter l’angoisse et la hargne le temps de les voir nous recouvrir d’une neige de rancune. L’ancien diplomate n’avait pas planté en nos cœurs une colère artificielle, il avait seulement poncé la patine des années pour raviver des blessures enkystées qui nous apparaissaient désormais sous une cruelle évidence.

— Imaginez maintenant une telle animosité cultivée durant des décennies, des familles entières élevées dans l’horreur de l’adversaire. Même votre maigre expérience de la haine devrait suffire pour comprendre le gouffre qui sépare la Sixième et la Septième Branche du Nord, en guerre perpétuelle depuis deux siècles. 

Le discours du père de Törize nous avait coupé l’appétit, mais nullement celui de l’orateur qui s’offrit un morceau de caille et un verre de vin avant de reprendre sans transition.

— Remodeler l’Arbre-Mère dans son entier ne suffira pas à mettre un terme aux guerres. Il vous faudrait remodeler les cœurs humains, et cela, mes amis, je doute que vous y parveniez. 

12

La nuit écarlate

Chaque jour confirmait davantage les paroles prophétiques de Sered-obe. Plus la Sixième Branche inscrivait dans ses fibres l’inflexion qui l’éloignait de sa voisine, plus la noblesse des deux camps trouvait de raisons de reprendre les hostilités. La défense de l’Arbre-Mère cédait face aux viles rancœurs. L’idéal chevaleresque vanté par les contes de notre enfance, apparut comme ce qu’il fut toujours en sous-main, un paravent aux désirs bellicistes d’une caste revancharde. La feuille de vigne ôtée, restait la nudité bestiale de fauves cannibales. « Des gens comme je les aime ! » s’amusa un jour le Mangeur d’Âme depuis sa prison spectrale. Guère étonnant que le maître des Enténébrés ait vu en notre espèce ses dignes héritiers. L’homme est le plus terrible des démons, m’avait autrefois confié mon parrain Suwamon.

Mon labeur cependant n’était pas vain. L’épisodique correspondance entretenue jusqu’alors avec le Seigneur d’Orutory céda la place à une cour épistolaire dès que les chamans attestèrent de l’impensable : la Sixième Branche virait bel et bien, tel qu’annoncé par l’énigmatique Osukateï. Je répondis d’abord sur le même ton, courtois et formel, avant de me lasser de ces invitations à venir rencontrer le monarque en son palais. Je dus briser le cœur du Seigneur Urudei à force de laisser sans réponses ses supplications. Mon mutisme le décida à changer de stratégie ainsi que nous le découvrîmes par une belle journée de début d’automne.

Un carrosse aux armoiries d’Orutory surprit la maisonnée en milieu de matinée, tandis que chacun vaquait à ses activités. Nul besoin de branle-bas, le crissement des roues sur les gravillons de la cour fouetta les sangs du plus indolent des serviteurs. Un émissaire de la capitale, au manoir ! Voilà dix-huit années que ce n’était plus arrivé ; depuis la déchéance de l’ambassadeur Sered en vérité. S’il restait un brin d’optimisme au père de Törize quant à un improbable retour en grâce auprès de son suzerain, le petit homme qui descendit du chariot se chargea de le lui ôter.

— Que viens-tu faire ici, Dirlio ?

— Mon cher Sered, que voilà un accueil fort peu diplomatique ! La rudesse du climat montagnard déteindrait-elle sur ton amabilité ?

— Arrête la palabre, tu n’es pas le bienvenu en ces murs. Donne ton message et repars. Une longue route t’attend jusqu’à la capitale.

— J’apprécie ta prévention. Crois-le bien, je me serais gardé de remuer la bile qui te brûle les entrailles si ma mission n’exigeait ce pénible intermède. Je demande audience à Luwise-tame de Folivröde. J’ai ouï dire qu’elle résidait en ta demeure.

— En effet, et tu pourras le vérifier en guettant à travers les grilles du domaine une fois que les chiens t’en auront chassé.

— Il suffit ! 

Dame Elencia, la mère de Törize, venait d’apparaître sur le perron, alarmée par le raffut des deux roquets dans la cour. Horrifiée par les chamailleries des deux hommes, elle ordonna aux domestiques de descendre les affaires de l’émissaire et de lui préparer la meilleure chambre. Après quoi, elle conclut avec un regard mauvais pour son mari :

— Les Vëda ont toujours placé l’hospitalité au-dessus des rancunes et ce serait humilier nos ancêtres que de rompre avec cette tradition.

— Grâce vous soit rendue, dame Elencia.

— J’attends en retour courtoisie et humilité en ma demeure. Me suis-je bien fait comprendre, Dirlio-obe ?

— Okateï m’en soit témoin, ces mots sont ma devise.

— Voilà une nouveauté, maugréa Sered.

Une dernière œillade sévère de la maîtresse de maison dissuada les deux rivaux de renchérir dans un ultime baroud, en souvenir d’une querelle jamais vidée dont les eaux croupies avaient empoisonné ces vingt dernières années. Dirlio Fonda prit le temps de s’installer pour un séjour de plusieurs jours, au grand déplaisir de Sered-obe. Il vint ensuite me retrouver dans le jardin où je me promenais entre les bruyères et les camélias en fleur.

Des mêmes âges que Sered-obe, il n’avait pas été, comme lui, altéré par l’infortune et affichait la fraîcheur d’une quarantaine conquérante. Il était de ces hommes qui, sachant leur zénith passé, refuse le diktat de la jeunesse, vigoureuse et carnassière. Émissaire du roi et fier de sa position, il avait œuvré et manœuvré assez d’années pour se croire détenteur légitime des miettes de pouvoir prêtées par son souverain. Un travers courant chez les courtisans rivés aux sommets et drogués par l’air des cimes. Beaucoup ne se relèvent pas de l’inéluctable chute.

Des considérations très loin des préoccupations de Dirlio-obe. Le faucon planait haut dans le ciel et menaçait de son ombre quiconque venait le contrarier. Je le compris à l’emphase de son pas martial sur le chemin de gravillons blancs qui soulignait davantage la vanité du personnage que l’autorité escomptée. À l’approche du conseiller, je congédiai poliment Olien qui salua Dirlio-obe d’un petit signe de la tête avant de s’en retourner au manoir.

— Lumière sur vous, Luwise-tame.

— Je vous prierai de m’appeler par mon titre, Luwise-osu. Voilà désormais un an que le nom d’Osukateï circule à travers les Branches. J’osais espérer que la rumeur avait atteint vos oreilles. 

Malgré son ostentation, je lus un homme prompt aux courbettes devant les puissants et avide des flagorneries de ses subalternes. J’exhibai à dessein ma coiffe d’un roux embrasé que j’agitai pour couvrir de flammèches mes épaules dénudées offertes aux dernières tiédeurs automnales. S’il méprisait mon titre autoproclamé, du moins devait-il s’agenouiller devant l’un des Bras de l’Arbre-Mère, fût-elle reine d’une bourgade sans importance.

— Pardonnez-moi Luwise… -osu. Ce terme est encore si… novateur. Ainsi que vos incroyables dons.

— Je me méfie de ce mot, don. Dans la bouche des jaloux, il devient synonyme de malédiction.

— Rassurez-vous, je viens à vous empli de bonnes intentions. 

Je me gardai de nouveaux commentaires, bien que mon éducation m’ait appris comment les courtisans pouvaient dissimuler à loisir les plus viles perfidies derrière de sincères allégeances. Nous marchâmes un peu, feignant de nous intéresser aux frênes et aux chênes que les jours déclinants privaient déjà de leurs rousses parures.

— Je viens de la part d’Urudei-tame, Seigneur d’Orutory. Bien que nous respections votre retraite, mon souverain se trouve peiné de ne point pouvoir vous saluer comme il se doit. Auriez-vous pris ombrage de ses requêtes ?

— Nullement, je suis simplement harassée par un travail dont je ne puis me libérer. 

Dirlio-obe acquiesça et reprit d’un air entendu :

— Comme beaucoup, nous gardons un œil sur le conflit entre nos voisins de la Sixième et de la Septième Branches. La rumeur évoquait une trêve construite sur la promesse d’une magie salvatrice, le redressement du Rameau. Vous comprendrez, j’imagine, notre incrédulité première. Nous dûmes néanmoins réviser notre jugement lorsque les chamans seigneuriaux confirmèrent la réorientation, certes infime mais bien réelle, de la Sixième Branche. Il pourrait s’agir d’une pure coïncidence, mais ce serait alors admettre vos dons de prophétie. 

L’insinuation aux Prophètes de jadis relevait du piège grossier, si flagrant qu’il imposait assez de franchise pour s’en dépêtrer. Dirlio n’espérait pas me voir tomber mais abattre mes cartes d’emblée.

— Nulle voyance, je suis bel et bien à l’origine de ce phénomène. Plutôt que d’évoquer ces talents manifestes malgré votre scepticisme, allez droit au but et dites-moi ce que vous attendez de moi.

— Fort bien. Vos talents uniques soulèvent des questions en haut lieu. Vous en usez pour mettre un terme à une guerre centenaire, une bien noble cause. Il vous est pourtant impossible de rester complètement neutre. Par exemple, pourquoi brider la Sixième Branche et non sa rivale ?

— J’ai dû tenir compte de la réalité politique du moment. La coalition de Tanasayel écrasait ses adversaires, la Sixième Branche serait tombée sans mon intervention.

— Précisément. De la même manière qu’une cité vaincue accepte la vassalité en dépit de sa fierté bafouée, la Sixième Branche a dû plier devant la défaite annoncée. 

Dirlio sa gaussa d’un rire gras, content de sa boutade préparée de longue date. Une décontraction apparente qu’un battement de cil suffit à effacer, remplacée par un ton tranchant où ne perçait aucune empathie.

— Malgré l’étendue de vos pouvoirs, votre champ d’action est limité.

— Venez-en au fait, Dirlio-obe.

— Vous ne serez jamais impartiale, vos actes avantageront les uns et déplairont aux autres. Plus tôt vous l’accepterez, mieux vous vous porterez.

— J’en ai conscience.

— Excellent. Dès lors, vous aurez certainement à cœur d’écouter les propositions de mon maître en vue d’accords mutuellement bénéfiques sur des sujets… sensibles, dirons-nous.

— Comme écarter une Branche voisine, par exemple.

— Je me garderai bien de parler au nom de mon Seigneur, quoique l’idée soit intéressante, en effet. 

Le bal des charognards commençait ! L’idée venait-elle du Seigneur Urudei ou de son vil serviteur Dirlio ? Peu importait. Que l’on veuille m’acheter ne me surprenait pas, je m’y étais préparée. Je fus néanmoins surprise par cette soudaine amertume dans ma bouche, celle de la colère primale face à un odieux chantage, mêlée à la honte de l’avoir une seconde envisagé. Je la ravalai néanmoins et pris le temps de doser ma réponse, laissant mon attention divaguer vers un tapis de gentianes blanches et bleues.

— Je cherche en effet à trouver des accords mutuellement bénéfiques entre les Branches. Car c’est évidemment ainsi que vous l’entendiez, n’est-ce pas ? 

Je me satisfis de son sourire narquois.

— Je vais vous éclairer sur un point, Dirlio-obe. Osukateï n’est pas l’arbuste chétif, mignon et attachant que l’on choie pour orner le jardin. C’est le séquoia millénaire autour duquel le reste s’ordonne en harmonie. Vous n’en avez pas encore conscience, car la pousse sous vos yeux germe à peine de terre, mais en une génération à peine, Osukateï étendra ses palmes sur les quatre Ramures. Elle couvrira les Branches d’un ombrage protecteur sous lequel chaque royaume trouvera fraîcheur en été et douceur en hiver. Or cela impose une confiance réciproque, une confiance fragile qui s’entretient et se préserve. La corruption en particulier, serait un champignon invasif qui en quelques années dévorerait le bois le plus robuste. Une calamité que je ne peux tolérer.

— Cela va de soi. 

Dirlio le loquace se contenta de cette seule conclusion, brève et timide comme l’excuse d’un gamin pris en faute. Les arrangements en sous-main, bien qu’officiellement réprouvés, bénéficiaient d’une certaine tolérance et parfois de la bienveillance d’une communauté aux travers partagés. Non, l’aspect moral n’entrait pas en ligne de compte. L’intégrité était pour moi une question de survie, une nécessité pour garder l’appui de partis ennemis que je forcerai à coopérer.

Ma détermination laissa peu d’espoir à Dirlio et notre conversation tourna court assez vite. L’émissaire revint deux fois à la charge dans la soirée, avec l’illusion que le sommeil aidant, ma résolution se vit émoussée. Il en fut toujours pour ses frais et abandonna définitivement au quatrième jour. Le jour de son départ, il me trouva une dernière fois avec ce message à mi-chemin entre l’avertissement et la menace.

— Je vous souhaite chance et succès dans votre entreprise, Luwise-osu. Si vos desseins sont d’œuvrer pour le bien de l’Arbre-Mère et celle de la Cinquième Branche du Nord, Orutory vous soutiendra. Hélas, vous n’éviterez pas les mécontents. Vous vous heurterez à des adversaires pugnaces. Votre belle morale sera alors un piètre bouclier derrière lequel vous protéger. 

J’observais son carrosse s’éloigner sans parvenir à m’en détacher. Les crissements de l’attelage ravivaient l’écho de ces paroles qui me tourmentèrent jusqu’au lendemain et qui souvent encore se rappellent à mes souvenirs. Oui, j’allais en avoir, des ennemis féroces aux verbes d’acier et aux lames effilées. Des ennemis que je terrasserais un à un.

La chambre de Törize donnait sur un balcon duquel nous pouvions admirer les reflets des feuilles-miroirs au crépuscule. Les habitants de la canopée ont le privilège de soirées étoilées, vite camouflées par le feuillage de la sphère sylvestre lorsque les rameaux immatures viennent à s’étendre. Les constellations qu’étudient les Aërlydes depuis leurs observatoires sont inconnues des Fylides de l’intérieur, et comme beaucoup de choses exotiques, sont sources de fantasmes et de mythes. L’un d’eux explique que les constellations d’étoiles se reflètent à la tombée du jour sur les feuilles-miroirs éparpillées à travers les Branches. Elles s’offriraient ainsi aux regards émerveillés des Fylides privés d’azur, dupliquées à l’identique sur la sphère sylvestre par les soins de l’Arbre-Mère dans le seul but de leur plaire. Une fable qui ne résiste pas à un minimum de logique et d’observation pour peu que l’on ait voyagé, mais nombreux sont les romantiques à se laisser charmer par de si beaux contes. Quel mal à cela ? Le spectacle du soleil couchant réfléchi en myriade de diamants jusqu’aux Enténébrés est une telle splendeur quotidiennement renouvelée ! Guère étonnant qu’il ait inspiré de fabuleuses légendes.

Nous goutions donc à ce ravissement, assis dans des fauteuils d’osier autour de la chaise roulante de Törize qui oubliait, l’espace d’une rêverie, sa lourde paralysie. Olien et Tobiane nous accompagnaient bien souvent, au grand dam d’Imolien pour qui ces contemplations relevaient d’une risible sensiblerie féminine, indigne de sa personne.

Le taciturne Vänesine partageait peut-être ce point de vue, encore eût-il fallu qu’il s’exprime sur le sujet. Il nous écoutait du fond de la chambre, calfeutré dans l’ombre, sans jamais se mêler à nos conversations. Il ne restait que pour son aimée qu’il couvait d’un regard jaloux. Comment jugeait-il notre complicité tandis que sa propre relation avec la jeune femme se bornait à de longs silences angoissés ? Comment Törize supportait-elle cette tension entre leurs deux êtres déchirés dans leurs chairs ? Ces questions me hantaient sans oser les poser.

Le soleil, disparu derrière l’horizon, dardait encore le manoir d’une poussière de jour par le jeu complexe des feuilles-miroirs. Cette heure où les silhouettes d’encre se découpent de liserés bleutés, offrait un tableau d’une sombre beauté, ultime féérie avant la noirceur de la nuit.

— Bon allez ! Il est temps de se coucher, annonça Olien, s’attirant nos protestations d’enfants bien décidés à renier la voix de la raison.

Une flèche se planta alors sur la chaise qu’il venait à peine de quitter. Moins d’une seconde plus tard, une grêle épineuse martela le balcon de petits coups sourds et funestes. Malgré leur imprécision, certains dards se plantèrent, vampires voraces, dans des chairs couvertes de fines étoffes, cuirasses pathétiques. L’un se ficha dans le bras de Tobiane, un autre sur mon épaule, les empennages pointés vers les bois en bordure du domaine, barrière d’ombres dont les bruissements feuillus nous parurent soudain emplis de risées mauvaises.

D’abord insensibles, mes nerfs m’élancèrent à travers mon flanc droit. La douleur irradia une vaste zone allant du coude au sternum. Des muscles alanguis par des mois de répits retrouvèrent soudain leurs réflexes guerriers.

— À couvert ! 

Comme pour accompagner mon ordre, une seconde salve abattit ses viretons sur le manoir. Si plusieurs se heurtèrent à la balustrade de la terrasse et au mur derrière nous, d’autres touchèrent au but sans épargner aucun de nous.

— Foutre terre ! jura Tobiane frappé de deux nouveaux poinçons, l’un au bras et l’autre à la hanche, avant d’avoir le temps de se jeter à plat ventre. J’étais moi-même au sol avec ma chaise pour bouclier, lorsqu’un carreau traversa le dossier pour me gratifier d’une longue estafilade au flanc qui m’inquiéta un instant. L’épanchement carmin, vite absorbé par ma tunique déchirée, me rassura sur la légèreté de la blessure. Égratigné au bras, Olien avait trouvé refuge avant le gros de l’averse, imité par Tilude, et tous deux couraient déjà chercher des secours au moment où Tobiane et moi arrivions enfin à l’intérieur.

Je reprenais à peine mes esprits lorsque Vänesine me bouscula sans ménagement pour se ruer sur le balcon mortel, son épée courte au clair. Incrédule, je le vis marquer un arrêt sur le seuil, jeter un œil vers les bois ténébreux, avant de s’avancer à découvert d’un pas lent, le visage empli de haine. Il ignora les ombres mouvantes qui se déployaient à pas feutrés dans les jardins pour encercler le manoir, telle une meute autour d’une proie malade. Son attention se concentrait sur ces noires futaies où se dissimulaient nombre d’arbalétriers qu’en d’autres temps, il aurait volontiers défiés, arc à la main.

Avec une apparente nonchalance, il trancha coup sur coup quatre projectiles en plein vol, sans interrompre sa marche tranquille vers le fauteuil de Törize que nous avions abandonnée dans notre débandade. Cramponnée au chambranle de la porte, j’oubliai de respirer tout le long de sa progression insensée, affolée à l’idée de perdre l’un de mes plus vieux amis.

Lorsqu’il atteignit enfin son objectif, il se protégea la tête de son membre fantôme duquel ne subsistait qu’un court moignon. Sa posture ridicule lui sauva la vie lorsqu’une flèche s’enfonça dans la demi-coudée qui restait de son bras. Il ignora la mort qui le guettait d’un œil gourmand, et saisit de sa main valide le dossier de la chaise roulante de Törize qu’il projeta d’un coup de pied vers l’intérieur de la chambre où je la réceptionnai maladroitement. Blême, Törize me dévisagea sans me reconnaître. Un trait trônait sous sa clavicule et un autre dans son sein droit, son bustier imbibé d’une auréole sanguine de mauvais augure. Ses lèvres agitées de spasmes frénétiques répétaient, comme un mantra salvateur, le nom de son amant.

Dès le retour de l’héroïque guerrier, nous fermâmes la porte contre laquelle s’abattit une ultime bordée, drue et rageuse. Vänesine me poussa sans se soucier des convenances, pour se pencher sur les blessures de la jeune femme. Avait-il remarqué cette dernière flèche plantée dans son omoplate ? Si la douleur lui brûlait le dos, il l’ignora superbement.

Mes yeux hagards oscillaient entre les visages livides de Tobiane et Törize, tel le balancier d’une horloge macabre, incapables de départager celui ou celle qui franchirait le premier le seuil du Tronc Originel. Les grimaces de Tobiane laissaient quelques espoirs, à l’inverse de mon amie qui se figeait sur un masque de renoncement.

Je me perdais sur ces considérations sans m’inquiéter de mon propre sort, lorsqu’Olien et Imolien débarquèrent en trombe dans la pièce aux allures de chambre mortuaire. Le Muwide avait fait un détour par l’armurerie pour récupérer mon épée Nadesayel qu’il me tendit en déclarant :

— Tilude s’est retranché dans les cuisines avec les enfants chéris pour nous apporter un appui psychique. Cependant, cela ne suffira pas à retenir la masse de loups qui se jette sur nous en ce moment. Il nous faut le maximum de combattants valides pour repousser l’assaut. Pouvez-vous vous battre ?

— Il le faudra bien. 

Je n’envisageai même pas de délaisser les guerriers en sous-nombre pour préférer la sécurité du cellier, quand bien même mes dons psychiques auraient pu aider. Le colosse acquiesça, rassuré par ma détermination. Il avisa d’un œil expert le reste de la troupe et conclut sans ambages :

— Olien-obe, emmenez Tobiane et dame Törize dans les cuisines, auprès de dame Elencia. Ils y seront à l’abri. Vänesine, dame Luwise, il nous faut rejoindre Tufenam et ses hommes aux portes du manoir. Des spadassins ont envahi la cour, j’en ai compté une vingtaine avant qu’ils ne se dispersent dans les dépendances. La maison en sera bientôt infestée. 

Nous suivîmes les consignes d’Imolien comme si elles venaient du Père de Lignée en personne. Nous retrouvâmes le chef de la garde Tufenam dans le grand salon que ses hommes barricadaient du mieux possible.

— Impossible de sortir, avoua-t-il. Une dizaine d’archers nous barrent la route du village. 

Calfeutrés dans ce bastion de fortune, Sered et ses domestiques semblaient désemparés. Si l’ancien ambassadeur avait connu des guerres par le passé, jamais il n’avait eu à combattre. Je retrouvai sur ses traits l’appréhension coutumière de la bleusaille, mêlée à la farouche détermination de ceux qui défendent leur terre. Tufenam et Imolien leur avaient confié glaives et boucliers qu’ils avaient acceptés sans être certains de savoir les utiliser. La poignée de cuir dans leur main crispée et le poids de la lame au bout de leur bras flasque les rassuraient comme si l’arme, par sa seule présence, les enfermait dans une bulle de sécurité.

— Les voilà ! hurla Tufenam en désignant une silhouette découpée par les planches ajourées des volets. Pour lui donner raison, une hache s’échina à abattre l’obstacle, vite imitée par une consœur qui s’attaqua à la fenêtre voisine, puis une troisième qui martela la porte qui verrouillait l’accès aux étages, envahis par l’ennemi. Je comptais nos forces : six soldats aguerris, Imolien, Vänesine et moi pour les épauler, et cinq ou six domestiques avec pour seul atout leur vaillance et leur rage de vivre. À cela s’ajoutaient quatre enfants chéris pour nous épauler depuis le Monde Intermédiaire. Face à nous, une troupe professionnelle armée et entraînée pour la guerre que nous entendions parfois gémir dans les jardins. Brave Tilude ! Elle s’attelait déjà à affaiblir leur psyché.

Lorsque l’ouverture creusée par la hache fut suffisante, l’un des soldats de Tufenam passa sa pique dans l’orifice pour empaler l’attaquant. Un coup mortel à en juger par le râle morbide de sa victime et les cris alarmés de ses frères d’arme. L’un d’eux trancha la hampe et ordonna à chacun de s’éloigner.

— L’accent de la Septième Branche… commenta Sered.

Guère intéressée par les implications de cette intuition, je m’inquiétai des coups de boutoir qu’assénaient les assaillants pour éclater les derniers verrous de notre donjon. Puis vint la curée. Dès le premier membre passé à travers l’embrassure encombrée de débris, nous nous acharnâmes sur ce bout de chair, tels ces poissons voraces aux dents affûtées, qui ne laissent d’un bras trempé dans l’eau qu’un moignon rongé. Le carnage continua jusqu’à ce qu’une deuxième brèche s’ouvre. Moins dominateurs, nous contînmes tout de même l’invasion, avant de céder avec l’apparition du troisième front et l’afflux des guerriers venus de l’étage.

Malgré une raideur héritée de mon combat contre le roi-démon Dargiko, je retrouvai des réflexes enracinés dans mon être par des années de formation, ma lame obsidienne virevoltant de son propre gré. Le fer noir s’évanouissait dans la pénombre des lanternes à fyltil, pour surgir au débotté et trancher des vies, sans autre miséricorde qu’une fin soudaine, allégée des tourments du trépas. Okateï, source de vie, avait désormais sa faucheuse vengeresse, Nadesayel, dont le nom serait redouté à travers les quatre Ramures.

Malgré nos prouesses individuelles, l’inexpérience d’une partie de nos gens pesait lourd dans la balance. L’affrontement tourna au massacre. Une soudaine inspiration me souffla une idée, je stimulai la croissance des mousses de fyltil qui envahirent le champ de bataille et sema une brève panique chez nos ennemis. Un avantage fugace dont nous ne sûmes tirer profit, doublés par nos adversaires ragaillardis par la clarté de cette fluorescence inespérée.

— Laisse tomber ces enfantillages, gamine ! Donne-moi la barre et je règlerai leur affaire à ces pantins.

— Vas-tu te taire, Démon ! 

Le Mangeur d’Âme s’amusait de ma posture délicate et savourait l’odeur du sang qui saturait les narines. Je l’entendais rire dans ma tête, ravi du spectacle, désopilant selon lui. Il se fendit même d’un bravo appréciateur lorsque je lacérai le torse d’un de mes adversaires contre qui je ferraillais depuis une bonne minute. Les lames tournoyaient et les visages se succédaient sans s’imprimer dans mon esprit, le dernier en date aussitôt effacé par le suivant. Les cris, les râles, les claquements de métal, le vacarme de mon propre souffle qui bourdonne dans mes oreilles. Je tranchais en automate aveugle, par une suite de réflexes d’une précision mortelle.

Prise par la frénésie des combats, je n’avais pas noté les différences de surcots des danseurs macabres, tantôt jaune bouton d’or aux couleurs des Vëda, tantôt vert mélèze en l’hommage d’Osukateï, ou encore d’un noir anthracite pour mieux se fondre dans l’obscurité. Des couleurs souvent unifiées par la luminescence végétale : les lueurs verdâtres arasaient les nuances d’étoffes maculées de taches écarlates. Détails négligeables, seules importaient les lames meurtrières dont j’exécutais les propriétaires sans discrimination.

— Arrêtez, Luwise ! s’écria Sered comme je m’apprêtais à tailler le buste de mon propre lieutenant, Tufenam-obe, horrifié devant mon visage glauque grimé de sang caillé. Je restai pétrifiée, ma conscience torturée par ma méprise. Guère rancunier, Tufenam para de justesse un tranchant venu par derrière moi que mon instinct anesthésié n’avait su deviner.

— Pauvre petite fille sensible, ricana le Mangeur d’Âme du fond de sa prison spectrale.

Je n’avais guère le temps de m’offusquer des moqueries du Démon. Le combat battait son plein, bien que mes mouvements, je le notai ensuite, s’exprimaient désormais sans entrave. L’escrime étriquée des mêlées avait laissé place aux voltes aériennes. Discrètement, les danseurs s’effacèrent et le tintement des fers s’amenuisa jusqu’à s’éteindre de lui-même. Le tourbillon mourut alors, comme une folle soirée évaporée par l’aurore.

Nous nous dévisageâmes dans la pénombre, brillant de sueur sous notre maquillage d’horreur. La lumière blafarde des fyltils empêchait de juger l’issue du combat, mais l’odeur âcre du sang qui imbibait le plancher et clapotait sous nos pieds donnait une idée de l’ampleur du massacre.

— Bilan des pertes ! ordonna Tufenam.

— Impossible d’y voir clair, Indasarm. Ils ont eu Sayafel, Rufyl, Uruvel et au moins trois civils. Sered-obe a reçu une méchante entaille.

— Je survivrai, rassura l’intéressé avec un grognement contradictoire.

— Dame Luwise, comment allez-vous ? s’inquiéta Tufenam dont ma sécurité était la préoccupation première.

— À merveille. Qu’en est-il de nos adversaires ? 

Nous nous livrâmes à une triste besogne au milieu de la nuit, auxiliaires de la Putrescence venue clamer son dû avant de réveiller les bourgeons funéraires au nombre convenu. Nous décomptâmes dans le salon ravagé six cadavres aux tuniques couleur de suie, trois autres dans les pièces adjacentes, abattus dans leur fuite, et deux derniers dans la cour, étripés avant même d’avoir franchi le seuil.

— Ils ont subi de lourdes pertes, commenta Imolien. Mais ils reviendront, soyons-en assuré. 

Consciente de notre piètre situation, je demandai à Tilude d’avertir par télépathie la milice du bourg le plus proche. Si le capitaine crut à un rêve prémonitoire, du moins envoya-t-il une vingtaine de miliciens dès le petit matin. Assez pour dissuader les tueurs de risquer un nouvel assaut.

Dans l’attente de ces inestimables renforts, nous organisâmes des tours de garde. Précaution superflue en vérité. Nos adversaires étaient sans doute aussi fourbus que nous l’étions.

Incapable de trouver le sommeil, je déambulais, hagarde, entre les corps alignés couverts d’un linge pudique déjà souillé.

— Tant de morts pour rien, marmonna le Mangeur d’Âme. Si tu ne t’étais pas entêtée à me garder prisonnier, ils seraient encore vivants à tes côtés. Tu le sais. 

Oui, il n’y avait aucun doute là-dessus. En matière de destruction, le roi des Démons s’y entendait. Mon regard dériva vers un soldat de ma garde que j’avais connu rieur et enjoué, aux antipodes du masque mortuaire dont il se voyait affublé. Sayafel, un jeune homme d’une vingtaine d’année, redoutable aux parties de dés. Aux côtés d’estafilades sans gravité, une banderole sanglante courait de la hanche à la clavicule, blessure anonyme aux yeux des profanes. Pour ma part, je ne m’y trompais pas. La coupe franche et profonde en travers d’une cuirasse matelassée de première qualité trahissait l’efficacité de Nadesayel, lame de Luwise la meurtrière.

Sered m’emmena dans les cuisines où l’on soignait les blessés. Elencia Vëda nous accueillit, épouvantée par les auréoles noires qui tachaient nos bustiers et le bas de nos chausses. Elle porta une main à sa bouche devant le torse zébré de son mari qu’elle couvrit de baisers autant pour le réconforter que pour expurger sa propre angoisse. Elle laissa libre cours à ses pleurs lorsque son époux parla au passé d’amis qui, une heure plus tôt, animaient la grande maisonnée. Elle s’était préparée à ces tragédies dès le début des affrontements. Elle reprit vite le dessus en s’occupant des blessés.

— Comment vont Törize et Tobiane ?

— Mieux, me répondit-elle avec un sourire forcé. Tobiane se remettra, quant à ma fille… elle est forte, elle surmontera cette épreuve.

— Avez-vous pu coudre la plaie ?

— Pas sous cette maigre lumière, il nous faudra attendre le matin, se lamenta dame Elencia.

Ce fatalisme me révolta. Nourrie par des siècles de croyances puritaines, la mère de Törize se résignait à voir périr sa fille sans rien oser pour y remédier. Je refusai cet état de fait et foulai au pied les tabous ancestraux.

— Par toutes les Branches, apportez donc des torches ! 

Je m’attirai les regards navrés de mes compagnons où se lisait cette petite phrase : la pauvre, elle a perdu la raison. Il y avait un peu de cela. L’imbécilité de la situation ravivait des idéaux forgés au fil des années et longtemps tus pour ne pas choquer. Tel un madrier patiemment raboté pour en ôter les défauts, les mensonges et les dogmes erronés s’accumulaient en amas de copeaux, secs et inflammables, que la stupidité humaine, tison incandescent, s’apprêtait à embraser.

— L’Arbre-Mère survivra à vos flammèches, je vous le garantis. De la même manière je vous l’assure, sans soins immédiats Törize ne passera pas la nuit. 

Ébranlée par cet oracle funeste, Elencia hésita. Peut-être aurait-elle vaincu ses superstitions avec le temps, un luxe inenvisageable en cet instant. Quelqu’un d’autre la devança. Une silhouette au fond de la salle se traina vers les fours, rassembla des bûches mises en ordre avec le petit bois et l’amadou, et frappa le briquet d’acier contre un morceau de silex taillé. Les flammes vives s’élevèrent haut dans leurs fourneaux, et balayèrent les pâles nitescences des lanternes à fyltil, ridicules halos glauques aussitôt oubliés. Les ombres dansèrent, les pupilles se dilatèrent et un monde nouveau nous apparut, empli de chaleur, de couleurs et d’espoir. La silhouette anonyme à l’origine de ce prodige s’envola pour révéler un sourire fatigué mais heureux. Tobiane, évidemment…

13

Les jeux de pouvoir

Un matin rouge se leva sur le manoir meurtri des Vëda. Les jardins entretenus avec soin malgré le déclin de la famille, réminiscence d’une gloire passée au deuil inachevé, avaient été saccagés sans vergogne par la horde d’assassins. Les massifs taillés au carré avaient été éventrés par des machettes furieuses, le potager d’automne piétiné par des carnassiers affamés de tueries, et les parterres de fleurs ravagés par une folie aveugle aux beautés simples présentes à nos pieds. La façade du castel avait été criblée de viretons profondément enfoncés entre les pierres tendres, des blocs parfois constellés d’éclats là où les poinçons n’avaient pu se ficher à leur aise.

Si l’état lamentable de la cour insufflait des pensées chagrines, l’intérieur de la maison inspirait des cauchemars éveillés. Malgré l’évacuation du mobilier démoli par la féroce bataille, il régnait dans le salon une atmosphère néfaste qui pourrissait le cœur et corrompait l’esprit. L’âcre odeur du sang imprégnerait durablement murs et planchers desquels il serait impossible d’effacer certaines balafres sans les reconstruire tout entier. Un chantier qui aurait demandé des mois à une famille fortunée et que les Vëda n’étaient pas sûrs de pouvoir financer.

Devenu inhabitable, nous avions quitté le manoir pour l’auberge de Vëdatanal dont le patron nous accueillit avec les honneurs réservés aux plus grands. Nous avions remis à la milice du bourg les tabards de nos assaillants dont les corps avaient été lâchement abandonnés par leurs pairs. Nul blason sur leurs tuniques tenant plus des fripes de renégats que d’uniformes d’une armée régulière. Quelques effets personnels, ainsi que l’accent entendu la veille par Sered-obe, suggéraient des hommes de la Septième Branche du Nord, sans prouver l’implication de Tanasayel dans cette odieuse attaque.

— Il n’y a aucun doute, gronda Imolien. La faction belliciste a finalement pris le dessus et décidé d’éliminer purement et simplement la seule qui contrecarrait leur soif de vengeance.

— Une accusation sans preuve hélas, modéra Tilude. Nos ambassadeurs sur la Septième Branche devraient pouvoir nous renseigner. Par ailleurs, si Tanasayel et ses alliés s’apprêtent effectivement à reprendre les hostilités, il faut avertir la Sixième Branche sans tarder. 

J’acquiesçai. J’appréciai cette vision d’ensemble dans les moments critiques, et les précieux conseils que cette courtisane avisée savait en tirer. Ce n’est pas un hasard si en moins d’un an, Tilude s’était gagné une place de premier choix parmi mes lieutenants.

Imolien, Tilude et moi-même nous isolâmes dans notre chambre dès le lendemain, le temps de reprendre des forces. Nous répétâmes l’exercice maintes fois réussi et contactâmes sans difficulté nos amis sur la Sixième Branche. Nos ambassadeurs sur le Rameau rival, en revanche, restèrent désespérément sourds à nos appels, un silence dont la durée tirait en nous une corde d’inquiétude sur le point de rompre et de briser nos dernières illusions. En désespoir de cause, nous appelâmes leurs noms par-delà Shanyröde, pour porter nos regards sur leurs personnes où qu’elles se trouvent, une technique qui n’avait jamais failli. Cinq noms, cinq échecs. Otosëd, Enorte, Ekoway, Reïz… et Vänteï, chère à mon cœur.

— Ils sont peut-être à bord d’un navire volant, suggéra Tilude sans trop y croire.

La vue myope de l’Arbre-Mère s’obscurcissait passées une dizaine de toises à travers l’éther, là où l’œil humain couvrait sans problème plusieurs lieues en l’absence d’obstacle. Une explication possible que nos cœurs, nous le savions, imploraient pour conjurer une cruelle réalité de plus en plus probable.

— Tous les cinq ? En même temps ? 

Le pragmatisme d’Imolien raillait nos espoirs puérils. L’alternative s’ouvrait devant nous dans son effroyable crudité. J’imaginais avec une horrible acuité les traits figés de mes compagnons, de mes amis, de mes frères, les paupières couvertes de glands verts avant de plonger leurs corps dans le bourgeon funéraire et d’entamer leur voyage vers le Tronc Originel.

Il nous fallait en avoir le cœur net, et pour cela, se rendre sur la Septième Branche, là où nous attendaient mille chevaliers prêts à nous faire rendre gorge.

— Vos gardes ne suffiront pas, avertit Imolien. Il vous faut un détachement puissant, capable de tenir tête aux armées locales et d’appuyer vos négociations.

— Nous n’avons guère le choix…

Tilude hésita à aller au bout de son idée de peur de me froisser. La même logique avait déjà effleuré mon esprit. Je l’allégeai du poids de la culpabilité en prenant les devants.

— Le temps nous manque. Nous devrons négocier avec le Seigneur d’Orutory et son insupportable conseiller, Dirlio-obe. 

J’énonçai ce simple constat avec une amertume en bouche qui m’arracha une grimace. Je marquai une pause pour évacuer ce dégoût, intermède fécond d’une soudaine inspiration.

— Imolien, as-tu contacté Nëjose ? Où en est-il ?

— Le Sans-visage piétine. La grande majorité des rois-démons n’ont aucune confiance en vous.

— Je comprends. Les démons se moquent des palabres, ils ne comprennent que les actes. Demande-lui de rejoindre les Enténébrés de la Septième Branche du Nord au plus vite.

— Qu’avez-vous en tête ?

— Une horde de bêtes sanguinaires aux portes de Tanasayel équilibrerait nos discussions.

— Êtes-vous sûre de vous ? 

Je soutins le regard inquiet d’Imolien et répondis d’une voix exagérément forte :

— Transmets mes ordres à Nëjose et tiens-moi au courant de ses mouvements.

On frappa à la porte de notre chambre, une simple marque de politesse puisque Tobiane passa la tête par l’embrasure sans qu’on l’y invite. Le blessé encore couvert de bandages s’exprimait déjà d’une voix forte, galvanisé par une froide colère.

— Pardonnez-moi. Pourriez-vous venir, Luwise-osu. Je dois vous montrer quelque chose.

— Cela ne peut-il attendre ?

— Hélas non.

Je l’incitai à s’expliquer, mais le jeune chevalier refusa de parler à d’autres qu’à moi, quand bien même s’agissait-il d’amis fidèles. Devant tant de mystères, je me résolus à le suivre et donnai congé à Imolien et Tilude.

Il me conduisit hors de l’auberge jusqu’au bureau de poste du bourg. Celui-ci se reconnaissait sans mal à son pigeonnier, une haute tour octogonale au sommet duquel flottait l’étendard d’Orutory. Une légère odeur de fiente flottait dans l’échoppe, détail dont le propriétaire s’était accommodé depuis des années. La pestilence repoussait les notables qui déléguaient avantageusement leurs domestiques pour porter tel ou tel courrier. Quelle fut donc sa surprise lorsque je me présentai dans sa boutique, la chevelure seigneuriale bien en évidence.

— Lumière sur vous, Bras de l’Arbre-Mère ! C’est un honneur de vous voir en ma demeure. 

Tobiane ne me laissa pas le temps de répondre et commença d’emblée sur un ton inquisiteur.

— Cesse tes courbettes. Sors-nous plutôt la missive que tu m’as montrée.

— Comprenez, Seigneur, que c’est là une démarche exceptionnelle motivée par ma loyauté due aux Serviteurs d’Okateï. Jamais nous ne nous permettrions d’ouvrir vos propres lettres… De quoi s’agit-il ? demandai-je, un brin énervée par les vœux d’intégrité du commerçant assermenté.

Tobiane arracha des mains de l’agent de poste une cartouche préparée pour le voyage par pigeon. Il en extirpa un petit papier qu’il me tendit déplié. J’y lus un résumé concis et exhaustif des évènements de ces derniers jours, avec moult détails connus des seuls acteurs de la tragédie. Sans rien révéler de compromettant, ce court message soulevait bien des questions.

— À qui est-ce destiné ?

— Un palefrenier d’une bourgade orientale… (L’agent chercha dans son registre) du nom de Folivröde.

— Un palefrenier ? 

Je lus le nom, Südive, qui ne m’évoquait rien. Tobiane connaissait le bonhomme, un gars simple et sans histoire, pas le genre à qui l’on adresserait en priorité des nouvelles de l’ancienne reine.

— Qui est l’auteur ? 

J’ignore si le plus douloureux fut la réponse ou la moue ironique de Tobiane qui, à l’évidence, connaissait le coupable de longue date. Il avait pris un malin plaisir à faire durer le mystère pour satisfaire une vile jalousie, une mesquinerie que je lui reprochai durant des jours. Le commerçant consulta de nouveau ses cahiers.

— Le sieur Olien Shifunada. 

L’ampleur de ma colère s’élevait à la hauteur de mon humiliation. La trahison de mon mari aurait été plus supportable si je l’avais toujours traité comme au premier jour, avec mépris et condescendance. Depuis un an hélas, les caresses d’Olien flattaient mon âme romantique, désormais esclave de ces plaisirs. Je souffrais à la seule idée de m’en séparer. Cette douleur se retrouvait dans la hargne avec laquelle je tendis le document accusateur, sous le nez de mon époux.

— Donne-moi une raison de ne pas t’exécuter sur le champ. 

La main sur la poignée d’une dague rangée à ma ceinture appuyait ma menace, si d’aventure mon entrée fracassante ne l’avait pas convaincu de mon humeur exécrable. Sans lire la missive, Olien reconnut son écriture et se décomposa sans chercher à nier.

— Je n’avais pas le choix. C’était pour le bien de Folivröde.

— Trahir sa f... (Le mot refusa de sortir. Je repris avec plus d’autorité.)  Trahir sa reine pour le bien de Folivröde ? À qui destinais-tu cette lettre ?

— Le palefrenier Südive.

— Un simple intermédiaire pour brouiller les pistes. Qui est le destinataire final ? 

Olien hésita. J’étais persuadée que mon mari œuvrait pour son ancienne Lignée, la Dixième Branche de l’Est, les ennemis de mes ancêtres depuis des générations. Aussi tombai-je des nues lorsqu’il annonça d’une traite :

— Le Patriarche Sinëv.

— Le P... Tu travailles pour les Aërlydes ?

— Je vous l’ai dit, je n’ai pas eu le choix ! C’était le prix à payer pour protéger Folivröde et ses habitants durant l’occupation. Juste avant le départ des troupes aërs, j’ai été contacté par un émissaire. En échange des faveurs passées, je devais les informer de la situation à Folivröde, avec la promesse de revenir pour détruire la cité si je me défilais. 

Ébranlée par le doute, j’abaissai ma garde et cherchai à me convaincre de la sincérité de mon époux. Je retraçai en pensées le fil des évènements depuis le jugement d’Okateï et l’avènement de son héritière. La fermeture de la Salle du Puits et le chantage qui s’ensuivit, ma première entrevue avec le Patriarche Sinëv dans Shanyröde, puis la seconde sur sa galère au large de Folivröde. L’homme me connaissait bien avant même de me rencontrer, assez pour flatter mon orgueil et guider nos discussions à son intérêt. L’histoire d’Olien se tenait, à mon grand regret.

La surprise avait soufflé ma colère dont il ne restait plus qu’un goût âcre de fumée au fond de la gorge. Mon esprit échauffé par la rancœur, je mis du temps à rassembler mes idées et restai de longues minutes silencieuse, laissant Olien dans l’expectative, en proie avec ses remords. Comment tolérer la présence d’un traître à mes côtés ? Les motivations honorables du forfait justifiaient-elles une amnistie ? Mon cœur supporterait-il la condamnation de l’homme qui l’avait si longtemps assiégé pour enfin le ravir ? Tant de questions se bousculaient avec leurs réponses contradictoires. Aucune ne me satisfaisait, il me fallait pourtant trancher.

— Olien Shifunada, tu es coupable de félonie et de parjure. Je t’épargnerai néanmoins, en souvenir des services que tu rendis à Folivröde. Des gardes te surveilleront en permanence et tu maintiendras la correspondance avec le Patriarche Sinëv, sous notre dictée ! Nous te trouverons une chambre où te loger. L’époux de la reine ne saurait dormir au cachot avant une franche répudiation. 

Le dernier mot sapa les jambes d’Olien qui s’effondra sur un coffre. Le voir ainsi accablé me meurtrit en retour, faiblesse intolérable pour une souveraine.

Je donnai les ordres à ma garde avant de fuir vers les écuries de l’auberge. J’y empruntai un renard sylvestre et disparus une journée entière dans les montagnes. Je m’arrêtai sur les bords d’une cascade dont le bruit de la chute masquait celui de mes pleurs. Je sortis Änyrode, ma flûte veinée de bois noir et blanc, dont le son porta ma tristesse à travers forêts et vallons. Je ne revins à l’auberge qu’aux dernières lueurs du jour, lorsque la lumière manquait et que mon visage creusé de larmes se confondait avec le masque éreinté d’une longue chevauchée.

Nous partîmes pour Orutory le surlendemain après avoir averti le palais de notre arrivée prochaine. Notre délégation se limitait à Tilude, Imolien, Tufenam et deux gardes, afin de voyager léger. La famille Vëda, toujours bannie de la capitale, était restée dans son manoir, et Vänesine au chevet de sa bien-aimée dont la santé restait source d’inquiétudes. Quant à Tobiane… je reportai sur lui qui avait dénoncé Olien, la rancœur pour mon mari. Une manière lâche d’évacuer mon humiliation.

— Que pouvez-vous m’apprendre sur le Seigneur Urudei ? demandai-je en route à mes compagnons.

— C’est un inverti notoire, souligna Tilude non sans une pointe de dégoût. Bravache, il n’hésite pas à paraître en public avec son compagnon, qu’importent les qu’en-dira-t-on.

— Du caractère. Et combien possède-t-il de galères ? 

L’officier Tufenam s’amusa de ma tempérance qui outra, sans qu’elle n’ose l’avouer, ma conseillère Tilude. Désintéressé par cette muette polémique, ce fut Imolien qui répondit à la question.

— Sered-obe évoquait une vingtaine de gros tonnages et une cinquantaine de brigantins. La cinquième flotte du houppier, paraît-il.

— Un allié de poids en somme,  conclus-je avec une œillade sévère vers mon conseiller puritain.

L’avertissement suffit et plus jamais Tilude ne revint avec ses préjugés. Notre voyage s’acheva le lendemain. Nous franchîmes les murailles de la capitale un jour de marché, et dûmes contourner le cœur de la ville par des ruelles non moins bondées.

Orutory était l’une de ces cités de l’Intérieur aux venelles labyrinthiques, héritage d’une histoire plurimillénaire. Aux côtés de grands axes coupés à la serpe, les ruelles s’y dispersaient tel un réseau de nervures réticulées, anarchiques en apparence, pour couvrir l’ensemble de la ville jusque dans ses tréfonds secrets. Nous nous perdîmes ainsi dans les quartiers les moins favorisés qui pourtant, s’élevaient au pied des palais aristocratiques sans rougir à outrance de la comparaison. Nous contemplions les marbres d’une riche seigneurie, la marque d’une puissance dont nous espérions goûter les fruits.

Après une longue errance, nous débouchâmes sur la place du palais où nous fûmes reçus par des officiers qui nous annoncèrent à leur suzerain.

Au fil des mois, la rumeur du Rameau cintré par la volonté d’une puissante magicienne avait gagné les grandes cités de la Ramure septentrionale. Si beaucoup n’accordaient aucun crédit à ces fariboles, il leur fallait s’incliner devant les faits : la guerre entre la Sixième et la Septième Branche avait bel et bien été suspendue à la veille d’une victoire annoncée. Cette seule prouesse auréolait de gloire l’étrange Osukateï, nimbée de mythes et de mystères, qui honorait de sa visite la seigneurie d’Orutory.

Ainsi, aussi modeste que fut notre équipage, Urudei-tame nous accueillit tels des hôtes de marque. Malgré les drapeaux et les beaux uniformes exhumés pour l’occasion, une habile mise en scène dessinait une hiérarchie implicite. Le souverain nous attendit, dominateur, sur le balcon de l’escalier d’honneur que nous gravîmes à pas lents, ainsi que l’exigeait le protocole. Nous remontâmes ainsi les marches sous la musique festive de cors et de tambours, une longue traversée sous les regards inquisiteurs d’une foule anonyme qui nous jugeait en silence. Si une brise curieuse glissa sur nos épaules et une risée d’enthousiasme nous caressa le visage jusqu’en haut de l’escalier, nous ressentîmes la lourde pesanteur du dégoût et de la peur, une atmosphère moite aux relents de sueur dont nous n’arrivions pas à nous défaire.

Nous oubliâmes ce léger malaise en dédiant notre attention au roi de céans. À ses côtés se tenaient son compagnon Owesu-obe, officiellement nommé prince consort en dépit des traditions. Un homme courtois et élégant à qui l’on prêtait une grande intelligence et une certaine habilité pour les arts de l’épée – à raison, je peux vous le certifier. Au second plan, quoique bien visible derrière le couple seigneurial, se dressait un homme non moins puissant, le conseiller Dirlio-obe, affublé de sa mine suffisante et d’un discret sourire de vainqueur. Qu’il savoure cet instant de gloire ! Ma venue à Orutory ne lui garantissait pas ma soumission.

— Lumière sur vous, Luwise-osu. 

J’appréciai la présence de mon titre autoproclamé dans les salutations du Seigneur Urudei. À cette époque, beaucoup de souverains, fiers et indépendants, l’omettaient sciemment pour me rabaisser à leur niveau. Une insulte à la déesse elle-même !

— Qu’elle vous suive où que vous alliez, répondis-je poliment.

— C’est une joie de vous voir dans notre belle cité. Elle manque certes du pittoresque des régions montagneuses, vous y trouverez tout de même élégance et raffinement propre à la méditation.

— Je n’en doute pas. Le repos, hélas, attendra. Je viens pour m’entretenir avec le Bras de l’Arbre-Mère à qui la déesse a confié son bourgeon. 

L’expression honorifique recelait une fibre martiale qui intrigua le souverain.

— Voilà une affaire qui me semble bien sérieuse. 

Urudei nous invita par ces mots à le suivre dans ses appartements où nous nous enfermâmes à l’abri des oreilles indiscrètes.

Sitôt reclus dans l’intimité d’un cabinet privé, le jeune souverain abandonna le formalisme protocolaire pour une joyeuse décontraction qui lui seyait à merveille. La barbe aux vives couleurs automnales rehaussait une mine naturellement joviale qui séduisait le peuple et attirait immédiatement la sympathie. Après quelques mots de politesse, il entra dans le vif du sujet.

— Fort bien, dame Luwise. En quoi puis-je vous aider ?

— Vous aurez appris l’attaque du manoir des Vëda, famille certes bannie de la capitale, mais toujours sous votre protection. Laisser une telle barbarie impunie serait vu par vos sujets et vos rivaux comme une inquiétante marque de faiblesse.

— Les brigands seront châtiés.

— J’aime à vous l’entendre dire. Il se trouve que ces brigands sont citoyens de la Septième Branche, de cette même Branche d’où je suis sans nouvelle de mes ambassadeurs.

— Les courriers manquent parfois de ponctualité.

— Pas les miens. 

Inspiré par une saine prudence, Urudei se ravisa à temps de poser une question malheureuse, et se rabattit sur une offre compatissante et bon marché.

— Je serai ravi de vous aider à lever vos craintes. Donnez-moi les noms de vos émissaires, je lancerai mes informateurs à leur recherche.

— À vrai dire, je souhaitais me rendre moi-même à Tanasayel pour y demander des comptes. 

Jusque-là désinvolte, le roi d’Orutory m’observa avec méfiance, troublé par ma témérité. Du coin de l’œil, il consulta Dirlio-obe, plongé dans la même perplexité.

— Pardonnez-moi de modérer votre courage, Luwise-osu. Il est de mon devoir de vous avertir, si vous l’ignorez, du piètre engouement à votre égard des nobles de cette cité. Vous y risqueriez votre tête.

— Précisément. Voilà pourquoi j’accepte votre aide, et vous demande de me prêter une troupe de fantassins et trois galères volantes avec leurs équipages. 

Urudei-tame avala un hoquet.

— Vous ne manquez pas de culot ! ricana-t-il. Qu’espérez-vous ? Prendre d’assaut la forteresse avec un si maigre détachement ?

— Une telle escouade dissuadera une attaque intempestive, sans menacer la garnison. Nombres d’ambassades comptent davantage de soldats. 

Le Seigneur Urudei soupira. Il prit néanmoins le temps de la réflexion et répondit d’une voix métallique.

— Vous avez conscience que mes hommes périront probablement à vos côtés dans l’aventure.

— Il y a un risque, je vous le concède. Refusez-vous ? 

La question rhétorique ne visait qu’à mettre un terme à ces lassants préliminaires. Urudei-tame appartenait à cette race de Seigneurs calculateurs pour qui les vies humaines se jaugeaient aux bénéfices récoltés. Une ombre de doute s’arrêta une minute sur son visage, avant de s’envoler, emportant avec elle mes craintes d’un rejet.

— Expliquez-moi, Luwise-osu. Quel intérêt aurais-je à défier un voisin puissant et à risquer une guerre ouverte avec une autre Lignée ?

— Outre le fait que vous venez de me promettre votre aide ? 

J’adoucis ma boutade d’un sourire convenu auquel mon hôte répondit avec une moue amusée. Malgré la perspective de sacrifier des hommes sur l’autel de la politique, le Seigneur d’Orutory gardait le sens de l’humour. Sa bonne humeur s’effaça néanmoins lorsqu’il précisa sa pensée.

— Dirlio-obe m’a rapporté vos nobles principes d’impartialité. Je comprends votre position. Comprenez la mienne en retour : vous n’aurez aucun soldat sans une solide contrepartie. J’écoute donc : quelle est votre offre ?

— Votre conseiller vous a fidèlement restitué mes paroles. Il n’y a pas de contrepartie, si ce n’est l’honneur de servir Okateï.

— Loin de moi l’idée de dénigrer la déesse. Votre demande est néanmoins conséquente. Il est d’usage, y compris entre Seigneurs, de rétribuer son débiteur. J’entends que vous ne pouvez sacrifier votre intégrité, que seriez-vous donc prête à proposer en échange de mes services ?

— Que souhaiteriez-vous ? Si nous connaissons les désirs et les contraintes de chacun, il sera plus facile de trouver une entente. 

Le Seigneur Urudei s’inclina avec une mine aimable, ravi de la tournure de la conversation.

— Laissez-moi y réfléchir, je vous prie. Je vous donnerai ma réponse d’ici demain. Entre-temps, permettez-moi de vous convier à une pièce donnée à l’occasion de l’anniversaire du prince consort Owesu. 

J’acceptai de bonne grâce et me fendit d’un hochement de tête vers le compagnon du Seigneur Urudei. Le roi d’Orutory nous offrit également le gîte. Nous nous retranchâmes donc dans nos appartements jusqu’en début d’après-midi, heure de la représentation.

Le palais jouissait d’une salle de bal richement ornée de stucs et de dorures, dans laquelle on avait monté une estrade et aligné plusieurs rangées de bancs pour les membres de la cour. Les fauteuils royaux avaient été installés sur un balcon qui surplombait le parterre, ainsi qu’il convenait au souverain d’une prestigieuse maison.

La salle s’emplissait déjà d’invités enthousiastes lorsque se présenta à la balustrade Urudei-tame et son compagnon Owesu-obe. Si l’on applaudit avec une ferveur retenue le couple seigneurial, l’on ovationna la mère du prince consort, dame Tilie, qui s’assit au balcon avec un simple geste de la main pour remercier la foule de ses acclamations. Son fils Owesu prit la parole sobrement :

— Mère, nous célébrons aujourd’hui ce jour béni où tu me donnas la vie. Accepte ce présent, une représentation par la troupe des Arts Illustres du conte du Chapelier voyageur dont tu aimais me bercer durant mes jeunes années. 

Tilie-obe remercia chaudement son fils pour ce cadeau qui, à l’évidence, trouvait le chemin tout droit vers son cœur. Elle prit ses aises dans son fauteuil réservé et attendit le début de la pièce avec une authentique impatience, son visage ridé illuminé d’une jouvence retrouvée.

Mon entrée passa inaperçue, occultée par la mère et son fils mis à l’honneur. Une fois n’est pas coutume, le siège du Seigneur Urudei avait été placé au second rang, une entorse justifiée par les circonstances. Une manière de se glisser près de moi et de se cacher des regards indiscrets derrière le paravent de la mère et de son enfant.

La pièce commença, vive et enlevée comme ce conte pour enfants aux multiples rebondissements. Un plaisir pour les yeux, une douceur pour les oreilles, le tout servi par une poignée d’acteurs qui déclamaient les vers suaves avec le talent exigé par cet auditoire royal. Lorsque l’assistance fut absorbée par les aventures rocambolesques de ce chapelier, parti en quête de fils d’eau et de lumière à même de confectionner un couvre-chef divin, Urudei-tame s’appuya à l’accoudoir de mon siège pour me murmurer à l’oreille :

— Regardez la joie de dame Tilie. Owesu est son dernier fils après les morts en couche et les décès à la guerre de ses autres enfants. Même avant ces tragédies, Owesu a toujours été son préféré : grande prestance, douce manière et belle intelligence, de quoi enchanter le cœur d’une mère. Avait-elle deviné depuis des années les inclinations de son fils ou s’est-elle résignée lorsqu’Owesu finit par les lui avouer ? Quoi qu’il en soit, elle ne lui a jamais reproché ses penchants que beaucoup jugent contre nature. 

Je me tus, laissant le souverain étirer le fil de sa pensée, consciente que ces confidences préludaient une conversation autrement plus sérieuse.

— Cette femme est exceptionnelle. Bien rares accepteraient avec le sourire les tares de son fils chéri.

— Les tares ? Sont-ce vos mots ? m’étonnai-je.

— N’est-ce pas ce que tout le monde en dit ? Il doit y avoir un fond de vérité si tant de philosophes s’accordent sur cette insanité. Je souffre du même mal et j’ai tenté, croyez-le, d’y remédier. Jusqu’à ma rencontre avec Owesu. Sa sagesse m’a ouvert les yeux. Plutôt que de me mutiler, j’ai accepté ma différence, partie intégrante de mon identité. Devenu Seigneur, j’ai refusé de le cacher. La cour d’Orutory a dû s’y résoudre, et si je suis victime de quolibets, personne n’a le front de me le dire en face.

— Où voulez-vous en venir, Urudei-tame ?

— La relative tolérance de mon peuple n’est pas partagée par le reste de la Ramure. Par la seule faute de ma différence, mon autorité s’arrête aux frontières de ma seigneurie, quand bien même un royaume du rang d’Orutory pourrait prétendre à davantage de responsabilités, ne serait-ce qu’au conseil de la Lignée. 

Le visage d’Urudei se fit plus dur, meurtri depuis trop d’années par une insidieuse injustice. Sa voix baissa d’un ton et devint rauque, oppressée par une sourde colère enfin exhalée.

— Vous et moi sommes dépréciés, dame Luwise. Les Seigneurs prennent peu à peu conscience de vos pouvoirs, mais nul ne vous respecte ni ne vous craint. Cela changera si vous défiez Tanasayel sur ses terres. Vous vous hisserez au-dessus du taillis, votre nom sera glorifié… ou vous serez à ce point piétinée que jamais vous ne vous relèverez. En m’associant à votre aventure, je risque le même sort. En cas d’échec, le déshonneur s’abattra sur mon règne, mon royaume et ma Lignée. Votre succès en revanche, ne contribuera guère à mon prestige. L’on n’honore jamais l’armateur d’une périlleuse expédition, uniquement le capitaine qui aura su la mener à bien.

— À moins que je ne porte votre nom au firmament. 

Urudei sourit.

— Y consentiriez-vous ?

— Tant que les différentes Branches sont traitées avec équité, rien ne m’interdit de rendre hommage à de fidèles alliés. 

Une sentence accueillie d’un hochement de tête entendu.

Un valet s’approcha discrètement de nous pour ne pas déranger les autres spectateurs envoûtés par la pièce. Il s’excusa auprès de moi, gêné d’interrompre notre conversation.

— Votre officier vous demande, murmura-t-il, un souffle d’urgence expiré entre ces mots anodins.

D’un signe de tête, Urudei-tame me libéra et je suivis le serviteur dans les méandres du palais.

Je ne remarquai pas tout de suite les détails qui réveillèrent peu à peu l’alarme de mes sens. Une démarche pressée, des poings crispés perlés de moiteur, des épaules secouées d’imperceptibles frissons, une raideur nucale trahie par d’incessants dodelinements et des cheveux huilés de sueur. Le laquais puait la peur. Une bouffée d’appréhension me saisit qui me donna le vertige, un bref et authentique malaise fort opportun pour dissimuler la transe dans laquelle je m’enfonçais à dessein. Mon corps glissa contre le mur tandis que j’usai du regard de l’Arbre-Mère en quête de mon officier Tufenam.

Je le dénichai sans tarder à quelques couloirs de là, dans un cabinet d’une aile excentrée du palais, ligoté à une chaise mais en vie. Mon inquiétude, une seconde soulagée, se raviva lorsque je devinai la présence dans les chambres voisines d’une escouade de spadassins armés pour la guerre. Vautrés sur un banc, les pieds sur le bord d’une table, ou accaparés autour d’une partie de dés, les soldats ne barraient pas moins les accès à la prison improvisée pour mon pauvre officier. La vision d’Okateï ne brillait guère par sa précision, aussi eussé-je toutes les peines du monde à reconnaître les tabards d’Orutory, bélier ancorné d’or sur champ d’argent flanqué de gueule. Malgré la myopie de la déesse, je ne me leurrai pas : des hommes aux couleurs de mon hôte et désormais allié, le Seigneur Urudei, séquestraient le chef de ma garde. Une nouvelle de bien mauvais augure.

Dans l’urgence, j’alertai par la pensée Imolien et Urudei-tame, sans pouvoir m’assurer de la réception du message désespéré : déjà le valet scélérat interrompait ma méditation.

— Est-ce que tout va bien, dame Luwise ? Voulez-vous du vin pour vous remettre ? Ou de l’eau peut-être ?

— Ça ira. Sommes-nous encore loin ?

— Nous arrivons. 

Ainsi le félon me conduisait bel et bien à ses compagnons assassins. Inconsciemment, je trouvai le contact rassurant d’une dague à ma ceinture, piètre substitut à ma brave Nadesayel, abandonnée dans mes appartements le temps d’un après-midi dédié en théorie aux plaisirs de la comédie. Mon guide ouvrit enfin la porte de la chambre funeste qu’il m’invita à franchir la première.

— Après vous. J’insiste, rétorquai-je sèchement.

Troublée par les armoiries amies que la soldatesque, je l’ignorai encore, avait usurpées grâce à quelques complicités, je gardai ma lame au fourreau. Je l’avoue néanmoins, les doigts sur la lanière de cuir me démangeaient furieusement. J’entrai donc derrière mon bouclier de chair, vêtue de mes seuls habits de cour, dans cette chambre où m’attendaient une dizaine de bretteurs bardés de métal.

La troupe m’accueillit amicalement, l’air grave cependant. Celui qui à l’évidence la commandait s’avança, résolu, et commença sa mascarade longuement préparée.

— Dame Luwise, je me présente : Tosayel-obe, officier d’Orutory. L’un de vos hommes a cherché querelle à la garde du palais, sous l’emprise de l’alcool, je le crains.

— Pourquoi en référer à moi et non à votre souverain ?

— Il s’agit d’une incartade de soulard, nous ne voulions pas perturber vos discussions avec Urudei-tame pour une broutille. 

Malgré l’invraisemblance de la réponse, je jouai le jeu jusqu’au bout, manière de gagner du temps dans l’attente d’éventuels secours.

— Puis-je voir Tufenam-obe ?

— Tout à fait. Nous le gardons dans le bureau d’à côté.

— Improbable cachot pour le responsable d’une rixe.

— Vous êtes des hôtes de marque. Nous ne voulions pas déplaire. 

Une fois de plus, l’incongruité de l’explication m’étira un sourire sarcastique. Le prétendu Tosayel confondit mon amusement avec une marque d’obligeance qui l’incita à pousser son avantage.

— Je vous en prie, constatez par vous-même. 

L’un de ses sbires ouvrit la porte du cabinet construit en encorbellement à l’angle de la tour. Une impasse sans espoir de fuite. Mais aussi une merveilleuse position défensive à même d’être tenue à un contre dix.

Je m’engageai donc sans remords dans le cul-de-sac. Derrière moi, j’imaginai le poing levé armé d’un stylet, prêt à me larder en traître. D’une volte rapide, je dégainai mon couteau et tranchai la gorge du tueur, incrédule, sa lame fatale à la main. J’arrachai son épée hors de son fourreau avant de repousser son corps sanguinolent et de refermer derrière moi la porte de ma cellule que je barricadai à la va-vite.

Aussitôt, les coups de boutoir se multiplièrent contre mon maigre rempart. Je libérai Tufenam de ses liens, mais l’espoir d’un soutien s’évanouit à l’image du guerrier assoupi. Les muscles avachis sous l’empire d’une drogue inconnue, il s’écroula sitôt détaché. Coup du sort, la porte éclata au même moment. J’eus à peine le temps de rejoindre ma fortification en péril pour repousser l’irruption d’un soudard encombré par ses plates d’armure. Je lui brisai un fémur comme il enjambait les débris saillants et parachevai la besogne en enfonçant ma lame dans le bas du ventre, à la jointure de son plastron. Ses yeux exorbités me jetèrent les malédictions que sa bouche inondée de sang ne pouvait plus me cracher. Il tenta bien de m’estoquer d’un coup de glaive dolent que j’arrêtai de ma main libre, la seconde occupée à fourrager ses entrailles pour accélérer son trépas. Il mourut sur mon épaule en vomissant une bile sanglante. Derrière son cadavre s’alignaient mes futurs cavaliers, pressés de m’inviter pour une ultime danse. Au dernier rang, Tosayel me foudroyait de haine sans oser me défier lui-même.

Un hurlement effroyable suspendit l’assaut. Surprenant l’arrière-garde tétanisée, Imolien se ruait dans la chambre à l’improviste, sa terrible francisque brandie au-dessus de sa tête transfigurée en une gueule cauchemardesque. Les cuirasses cloutées ou bardées de métal s’enfoncèrent sous les coups du forcené, telles de fines écorces de bouleau aux blancheurs souillés d’écarlate. Deux bretteurs vidèrent leurs entrailles dans des râles d’agonie avant que le reste de la bande ne charge la furie. Profitant du chaos, je surgis à mon tour et pris à revers les sicaires paniqués. Entre deux parades, Tosayel tenta bien de ramener un semblant d’ordre, sans réussir à surpasser le tumulte des combats, sa voix étouffée par le chœur des armes.

Tel un spectre malin, la Putrescence s’était glissée au sein de notre assemblée. Par nos mains meurtrières, elle prit possession des appartements sanctifiés par les vies sacrifiées. Elle imprégna les murs et le plancher d’où la pestilence ne put jamais être purgée. Son parfum flottait en ces lieux maudits malgré les courants d’air qui toujours traversaient la tour. Par peur des mauvais esprits, l’on condamna ensuite cet étage que le Seigneur Urudei finit par raser, bien des années plus tard, créant par là-même une salle de spectacle d’une inhabituelle hauteur sous plafond. Étrange et dérangeante, ne subsistait de la scène du massacre qu’une ouverture dans le vide, accrochée à mi-hauteur à l’angle du mur : l’accès au cabinet en encorbellement où gisait encore, disait-on, une chaise abandonnée et des morceaux de corde tranchés.

Ignorants de cet avenir, nous nous étripions avec une détermination remarquable lorsque se présenta un officier escorté de cinq soldats aux lourds pavois qui s’immiscèrent incontinents entre les belligérants.

— Par ordre du roi, déposez les armes ou nous vous massacrerons jusqu’au dernier. 

Réduite à quatre estropiés sans espoir de fuite, la bande d’assassins se rangea à la voix de la raison. Sitôt leurs prisonniers menottés, les soldats d’Orutory arrachèrent les tabards usurpés perçus comme une insulte à leur seigneurie. Le tout agrémenté de taloches gantées de fer, pour la forme. Je m’approchai de Tosayel (ou quel que fut son nom), le saisit par le cou pour le plaquer contre le mur et plantai ma dague juste devant son nez, de manière à ce qu’il vît son reflet dans le métal souillé du sang de ses camarades.

— Qui t’envoie, mildiou ? 

Son sourire sardonique écrasé contre la pierre annonçait une longue nuit d’insomnie rythmée par des cris de supplices.

Mémoires d’un soldat aër

Le Patriarche Sinëv visita le prisonnier Useärn cinq fois au cours de la première année d’incarcération. Les entretiens, tantôt aimables et civilisés, tantôt tendus et outranciers, s’étiraient sur plusieurs heures au cours desquelles je tendais l’oreille malgré l’interdit. Les nouvelles venues des Branches du Nord y occupaient une place majeure. Le Puits de Science ne manquait rien de la guerre entre la Sixième et la Septième Branche qui, depuis l’irruption d’Osukateï, avait été baptisée la guerre de l’Héritière. Une habile manœuvre de la caste des Éclairés, à n’en pas douter. Cette dénomination fallacieuse amenait certains à croire que la dénommée Luwise Sofunada avait déclenché ce conflit, alors qu’elle s’efforçait au contraire d’y mettre un terme. La propagande échouait cependant à dissimuler le redressement de la Sixième Branche, un prodige qui interpella les plus sages des Aërlydes et souffla les érudits dans des tourbillons de perplexité. Le doute s’insinua chez certains. L’héritière de l’Arbre-Mère pouvait-elle être ce qu’elle prétendait, garante de l’union des Ramures ? Pour d’autres, cette obscure magie confortait leurs craintes.

Le Patriarche Sinëv, représentant des Avisés, ramenait de ses entrevues avec le Dénigré Useärn, des arguments en faveur d’un soutien prudent pour l’héritière de la déesse. Une position encore marginale au Conseil et non sans risque.

— Les critiques des Éclairés sont de plus en plus virulentes, avoua un jour le Patriarche. Il s’est même trouvé un Patricien pour proférer des menaces physiques.

— Des menaces de mort ? demanda Useärn.

— Ce chien fou se bornait à appeler à la bastonnade, ce qui lui a coûté son rang et ses espoirs de promotion. Il n’en demeure pas moins que la société aër, d’ordinaire policée et tempérée, n’a plus connu de tels propos depuis des siècles. Si les Patriarches des Éclairés condamnent ces exactions, aucun ne cherche à calmer le jeu. Au contraire, l’Éclairé Eseï souffle parfois sur les braises. L’atmosphère à Sutanal n’a jamais été aussi délétère.

— Malgré sa soif de pouvoir, Eseï se limitera aux attaques verbales.

— Espérons-le, soupira Sinëv. Tout dépendra de la manière dont votre protégée terminera cette guerre septentrionale. Un coup de force de sa part obligerait les Îles des Vents à intervenir et à réprimer cette hérésie dans le sang.

— Faites-lui confiance.

— Je n’ai plus trop le choix désormais. Sa chute entrainerait ma disgrâce. 

Le Patriarche Avisé doutait de la pertinence du nom de sa caste. Sans doute aurait-il dû garder ses distances avec cette jeune fille réputée pour sa dextérité plus que pour sa diplomatie. Lorsqu’il se retira en ce dernier jour du mois des Semences, veille d’un nouvel hiver, il m’adressa pour la première fois la parole :

— Veillez bien sur votre prisonnier. Il a davantage à craindre dehors que dans sa cellule. 

Extrait du journal du Dénigré Saïn, caporal de la garnison de Palätanal

14

Les épines d’Okateï

Le Vünasinëd doré sur fond céladon flottait au sommet de la tente, fouetté par un vent d’hiver mordant. Le blason d’Osukateï se répétait par centaines sur les oriflammes du campement, les tabards et les écus des chevaliers, ainsi que sur les voiles des galères volantes arrimées dans la baie de Tanasayel. La cité-mère de la Septième Branche s’étonnait encore de cette armée aux armoiries inconnues alignée en bonne ordre sous ses murailles, trop petite pour la menacer quoique trop grande pour être chassée d’un revers de main. Nous avions réussi le prodige de dresser le bivouac en une soirée, non loin de l’excroissance de l’Arbre-Mère que j’avais moi-même fait surgir en signe de bienveillance. Nous avions terminé les ébauches de fossés et de palissades pour surprendre la cité alanguie au petit matin, une prouesse qui attira, comme attendu, des visiteurs sitôt passé l’aube.

Je terminai ma méditation lorsqu’une sentinelle nous avertit de l’approche de cavaliers. Je me tournai vers Imolien, assis en croiseur à mes côtés, pour lui donner ces ordres sibyllins :

— Garde contact avec notre ami, qu’il se tienne prêt comme convenu. 

Le Muwide acquiesça, puis je me retirai pour rencontrer nos visiteurs. Tobiane, l’armure ajustée et l’épée prête à être dégainée, se tenait déjà au-devant des émissaires. Il secondait le chef de la garde Tufenam dont l’allégeance revenait surtout à son Seigneur, le roi de Damude. Il me fallait à ses côtés un homme d’une indéfectible loyauté et dont le courage, l’intégrité et son statut d’inam fraîchement anobli lui attiraient le respect des soldats de mon escorte. L’animosité que je pus éprouver à l’égard de Tobiane après la découverte de la trahison d’Olien disparut passés quelques jours, le temps que s’émousse mon amertume et que ressurgisse l’amitié éternelle qui nous unissait.

J’accueillis les deux cavaliers, un courtisan gracile flanqué d’une femme sculptée par la voie de l’épée, l’insigne du Premier Officier épinglé à son torse. En dépit des convenances, nos visiteurs restèrent en selle, me dominant ostensiblement du haut de leurs renards.

— Lumière sur vous, je suis Damanien Fonfunada, ambassadeur du Seigneur Lefafel, Père de Lignée de la Septième Branche du Nord.

— Que la Lumière vous suive où que vous alliez, Damanien-obe. Je suis Osukateï Luwise, plénipotentiaire de l’Arbre-Mère, en charge de mettre un terme au conflit entre la Sixième et Septième Branche. Je demande audience auprès de votre souverain. 

Qu’il fût surpris ou non par mon identité, l’émissaire conserva son imperturbable rigidité. Sous cette apparente placidité, le courtisan maîtrisait sa monture à la perfection, à l’inverse de sa nerveuse voisine dont le renard épiait les guerriers alentours avec des grognements menaçants.

— Lefafel-tame ne reconnait pas l’autorité d’Osukateï et refuse donc de vous recevoir en tête-à-tête. Vous pourrez toutefois le rencontrer en audience publique le jour des doléances. 

Entre les plaintes de deux inams après des heures d’attente ! Y avait-il meilleure façon de m’humilier ?

— J’aimerais rencontrer Vänteï-obe, mon ambassadrice à Tanasayel. Pourriez-vous me conduire à elle ?

— Comme je vous l’ai dit, la Septième Branche ne reconnait pas votre autorité. Osukateï n’a donc pas d’ambassadeurs dans nos cités. Quant à la Seigneurie de Folivröde, aucun ambassadeur ne s’est présenté en son nom.

— En ce cas, où sont mes conseillers détachés auprès de vos Seigneurs ? 

Damanien et la femme officier se consultèrent à mi-voix, visiblement inquiets de la façon d’annoncer une déplaisante nouvelle.

— Vous repartirez en vie quelle que soit votre réponse, si cela peut vous rassurer, ajoutai-je, énervée par ces messes basses.

— Vos conseillers… ont rejoint leurs ancêtres. 

Poser des mots sur mes pires craintes me scia l’abdomen. Ces semaines de silence n’avaient laissé guère de doutes. L’incertitude néanmoins, soutenait jusque-là l’improbable, une baudruche percée que je m’échinais à gonfler pour chasser l’impensable. Damanien-obe, pour son aveu susurré du bout des lèvres, brisa mes dernières illusions. Un flot de souvenances remonta soudain ; des rires et des colères, des joies et des peines, des projets qui jamais ne verraient le jour. Des visages à jamais emportés.

Les doux traits de Vänteï s’imposèrent au premier plan. Ses exercices répétés à l’excès et sa promesse de devenir la meilleure des enfants chéris dans le seul but de servir la déesse Okateï. Le nœud dans ma gorge m’étouffait et je manquai de fondre en larmes. Je masquai au mieux mon malaise dont mes adversaires se seraient délectés. D’un souffle, je balayai la douleur pour ne garder que l’énergie de la rancœur.

— Tous les cinq ? Dans cinq seigneuries à des centaines de lieues les unes des autres ? Quelles sont les circonstances de leurs morts ?

— Vos amis ont été condamnés pour activités séditieuses.

— Votre Père de Lignée a donc approuvé, si ce n’est ordonné, l’exécution de serviteurs sous ma protection ! Si vous refusez d’accueillir Osukateï, Lefafel a l’obligation d’entendre la reine de Folivröde.

— Hélas, dame Luwise, vous avez abdiqué. Vous ne pouvez prétendre à ce titre.

— Écoute, mildiou ! Ton roitelet peut jouer la mijaurée dans sa tour de marbre, la sève des Seigneurs coule dans mes veines autant que dans les siennes. S’il a, ne serait-ce que la fierté d’une algue au fond de sa mare croupie, Lefafel me recevra. Il expliquera du même coup ces assassins envoyés sur ses ordres, dont les aveux torturés hantent encore les geôles d’Orutory. 

La maîtrise de l’ambassadeur succomba à cette ultime provocation. Le visage sanguin et le claquement de langue autoritaire, il lança son skwirid à vive allure, la guerrière sur ses talons, pour rendre compte au plus vite de l’impertinence de la Prophétesse.

— Je crois que nous les avons énervés.

— N’est-ce pas plutôt l’inverse ? me demanda Tobiane.

— Après une telle scène, Lefafel-tame refusera assurément de vous voir, ajouta Tufenam.

— Espérons-le. En rejetant la diplomatie, il nous offrira une chance de terminer cette guerre d’ici demain, et nos compagnons ne seront pas morts en vain. 

J’aimais à m’en persuader. Pourtant, au fond de moi, je pleurais d’avoir conduit mes amis à la mort. Ils rejoignaient Tilysëd, Nisfyl et Nortenam, autant de jeunesses sacrifiées pour mes ambitions démesurées. Je me sentis laide. Une inspiration plus tard, j’en pris mon parti et retournai sous ma tente préparer les massacres à venir.

La citadelle de Tanasayel avait cette particularité de s’affaler contre l’échine centrale de la Branche, telle une croûte de lichen sur l’écorce de l’Arbre-Mère, étalée depuis les plaines côtières jusqu’aux plus hauts plateaux. Seuls la surplombaient les pics acérés des Monts Étincelants, des massifs ligneux découpés par une centaine de cascades dont les eaux miroitantes couronnaient les cimes de mille diamants. Ces quatre sommets, affectueusement nommés les Tours de Tanasayel, semblaient veiller sur la cité.

Épaulées par ce rempart naturel, les murailles s’alignaient ainsi sur une dizaine d’étages, comme autant de ponts de navire puissamment armés de balistes orientées vers l’unique versant susceptible d’être attaqué. Avec un seul flanc à défendre, il devenait impossible d’échapper aux milliers de sentinelles, et plus encore de s’introduire dans le palais à moitié enfoui au cœur de la montagne d’où ne dépassaient que les bâtiments d’apparat. Telle était pourtant notre ferme intention malgré l’interdit seigneurial.

Nous patientâmes la journée entière sans voir reparaître l’ambassadeur Damanien. Les flammes ambrées des feuilles-miroirs, annonciatrices du crépuscule, scellèrent le destin de Tanasayel et de son belliqueux souverain.

— L’homme qui après une journée refuse encore la main tendue, jamais ne la saisira. 

Tilude, Tobiane et Imolien se gardèrent de commenter ce dicton populaire et attendirent que je poursuive ma pensée. Tufenam me jaugea de biais. Maintenant que se présentait le moment critique, il se trouvait indécis sur la conduite à tenir. Comment interpréter les ordres de son suzerain alors que je m’apprêtais à entrer en guerre, de fait, contre un royaume souverain ? Me protégeait-il vraiment en me suivant dans cette folie au lieu de m’arrêter sur le champ ? Il n’était pas le seul à douter. La peur de l’inconnu me paralysa une poignée de secondes avant de donner l’ordre libérateur.

— Imolien, que Nëjose lance l’assaut. 

Le Muwide ferma les paupières l’espace d’un soupir. Presqu’aussitôt, la corne sylvestre du Mur situé à une centaine de lieues vrombit à travers la plaine, sourde et puissante : une horde de démons menaçait la frontière avec les Enténébrés. Premier signal, simple avertissement pour la capitale. Le deuxième brame étira un sourire rusé sur mes lèvres : la garnison demandait des renforts devant l’ampleur de l’attaque. Très vite, une centaine de chevaliers sortit de la citadelle à bride abattue pour porter main forte à leurs camarades en détresse. Une infime portion des défenses de la ville disparaissait au galop, trop peu à mon goût, mais j’aurais été bien ingrate de m’en plaindre.

Il était temps pour nous de profiter de la diversion offerte par l’armée du Sans-visage revenu des confins des Enténébrés pour cette seule mission.

— Allons-y. Tilude, je compte sur toi et le reste de la Fraternité pour couvrir nos arrières. 

Ma conseillère, éduquée dans les soieries et les manigances courtisanes, maniait l’épée avec l’habilité d’une bûche. Ses dons d’enfant chérie la dotaient cependant, ainsi que ses frères et sœurs, d’armes aussi redoutables que les plus fines lames.

Menée par Tobiane et Tufenam, une escouade d’une vingtaine de soldats parmi les plus fidèles à ma cause, m’accompagna à pas feutrés jusqu’aux faubourgs de Tanasayel. Entre ces silhouettes félines, un ours roux, sa lourde claymore accrochée dans le dos, se ruait en première ligne pour chercher l’ombre des premiers édifices. Notre groupe se faufilait ainsi entre les élégantes maisons où se calfeutraient les habitants, terrorisés par l’assaut des démons. Des craintes légitimes. Quelques-unes de ces bêtes sanguinaires pouvaient franchir le Mur et errer dans les rues en quête de carnage. Ces braves citoyens n’étaient pas si loin de la vérité : les plus terribles des démons se précipitaient effectivement vers la citadelle, bardés comme à la guerre.

Lorsque nous arrivâmes au pied de la première ligne de muraille, je commandai d’une simple pensée la croissance d’une liane qui escalada la paroi jusqu’au chemin de ronde sous les yeux incrédules de mes acolytes. Retournant la terre adjacente sur un rayon de trois coudées, le tronc s’épaissit jusqu’à pouvoir supporter le poids d’un homme et de sa charge. Le frisson de la terre se propagea le long de mon corps, mêlé à la fièvre de ma propre appréhension. Un rapide coup d’œil aux alentours nous confirma que le tour de magie n’avait pas éveillé l’attention. Rassérénée, je pris la tête de l’ascension et gravis la vingtaine de toises qui nous séparaient du sommet, les mains agrippées sur cette écorce duveteuse, la douce peau d’un rameau juvénile.

Nadesayel hors de son fourreau, je me faufilai dans la courtine couverte, ainsi protégée des attaques aériennes, à l’affût de l’approche d’une sentinelle. Deux corps gisaient inconscients contre le parapet, à distance réglementaire l’un de l’autre, frappés de terribles migraines en plein pendant leur garde. Brave Tilude ! Les enfants chéris, leurs esprits en embuscade dans le Monde Intermédiaire, ouvraient la voie à la troupe d’assaut.

Tandis que mes compagnons dissimulaient les corps, j’effaçai la trace de notre passage, sitôt le dernier grimpeur arrivé. Desséchée puis rongée en silence par d’invisibles filaments mycéliens, la liane se désagrégea en une minute, réduite à l’état de copeaux emportés par les vents. Curieuse ironie, les citadins balaieraient cette répugnante poussière du rebord de leurs fenêtres sans soupçonner sa divine origine.

Nous répétâmes l’opération pour les trois premières lignes de remparts, méthode plus discrète qu’une attaque frontale des portes lourdement gardées. Toute tactique a néanmoins ses limites. Lorsque nous atteignîmes la quatrième ligne, l’importance de la garnison, de plus en plus dense à l’approche du palais, mit à mal la discrétion.

Nous escaladions encore le mur lorsque des cris affolés s’élevèrent dans les salles de garde avoisinantes. Cette fois-ci, les rescapés des attaques psychiques eurent le temps de sonner l’alarme qui résonna rapidement dans la ville haute. Plus le temps d’hésiter, je me glissai entre les créneaux, suivie de près par Tufenam, Tobiane et Imolien, lames au clair.

La confusion joua d’abord en notre faveur. Nous nous mêlâmes aux gardes paniqués qui ne remarquèrent qu’après de longues minutes nos armures étrangères. Les escarmouches émaillèrent notre progression vers le dernier cercle défensif, le palais de Tanasayel, au cours desquelles nous eûmes le soutien de Tilude et de ses pairs, toujours prêts à intervenir pour distraire un adversaire au moment fatal, ou pour neutraliser un assaillant surgi dans le dos. Ce travail d’équipe manquait d’honneur, je le reconnais. Il n’y a aucun prestige à écraser de minuscules fourmis de son doigt de géant. Les dons des enfants chéris associés à l’escrime de nos meilleurs bretteurs se révélaient néanmoins d’une redoutable efficacité. L’importance de notre mission rachetait cet écart au code, très relatif, de la chevalerie. Je me rassurai de cette pensée lorsque Nadesayel lacéra le torse d’un adolescent tout juste initié, tandis que Tilude lui forait l’esprit à la base du cervelet.

L’affaire se corsa lorsque les défenseurs se coordonnèrent et agirent en meute pour défaire ces intrus aux pouvoirs surnaturels. Leur stratégie triompha en nous infligeant une première victime dans nos rangs. Le chevalier Lyniel, chargé de ma protection par le Seigneur de Damude, avait depuis longtemps montré un zèle au-delà de sa mission. Comme ses frères d’arme qui ce jour-là menaient l’assaut contre la cité belliqueuse, les mois passés les uns avec les autres les avaient à ce point convaincus de la justesse de mon combat, que Lyniel-obe et ses camarades avaient souhaité me jurer allégeance au lendemain de la bataille du manoir des Vëda.

— Comment osez-vous renier votre souverain légitime, Ufeny-tame ?  s’était indigné Tufenam-obe.

Lyniel avait été le premier à répondre à leur chef.

— Pardonnez-moi, mon commandant, il n’y a aucun parjure à reconnaître la déesse supérieure aux Seigneurs. Osukateï Luwise est l’héritière de l’Arbre-Mère, nous en avons la preuve désormais. Nous lui devons respect et obéissance ; Ufeny-tame y consentirait s’il était présent. 

Des paroles insensées proférées avec une déconcertante ferveur. Loin de son souverain, en prise à une troupe renégate, Tufenam préféra jouer l’apaisement et garder la main sur ses soldats, pour la plupart des amis, dont il conservait l’estime. Je me gardai bien d’envenimer la situation. Au contraire, je jurai à Tufenam de régler cette affaire personnellement sitôt notre mission terminée.

Malgré les récriminations de l’officier, une poignée de chevaliers me prêtèrent allégeance dans les jardins dévastés du manoir, peu avant notre départ pour la capitale Orutory. Un serment à valeur symbolique tant que leur précédente obédience n’avait pas été révoquée par le Seigneur Ufeny. Il n’en demeurait pas moins qu’aux yeux de tous, les trente guerriers natifs de Damude formaient l’embryon de la garde personnelle d’Osukateï, indépendante de quelconques Seigneurs de par le monde. De ce fait, Lyniel ne tombait plus au nom de son roi, mais en celui de la déesse incarnée elle-même. Un changement de perspective aux implications invisibles et pourtant colossales.

L’heure des escarmouches était bel et bien révolue. La garnison de Tanasayel surgissait de chaque ruelle et de chaque bâtiment, comme une nuée de cafards attirés par l’humidité. S’il avait d’abord bataillé sa hache à la main, plus pratique quand il s’agissait d’escalader les remparts, Imolien changea d’option lorsqu’il se trouva isolé face à cinq assaillants.

Le Muwide déroula son bras en un geste lent et ample pour libérer de son fourreau cette lame d’une demi-toise que seul le colosse pouvait manier. Une assurance contre le vol, m’avait-il répondu un jour que je l’interrogeai sur le choix d’une arme si mal commode. Pour l’avoir mainte fois observé au combat, je peux certifier qu’entre ses mains, cet incroyable outil de mort ne semblait guère plus encombrant qu’une épée bâtarde. Imolien l’appréciait tant qu’il la nomma Latesarm, son bras de métal.

Outre sa puissance destructrice, la claymore avait cet autre avantage d’étendre son ombre d’épouvante avant même le début du combat. Épaulée par sa terrible partenaire, l’imposante silhouette éclaircit d’une simple frappe les rangs qui le séparaient du reste de notre groupe.

La force dévastatrice du colosse ne contint pas longtemps le flux incessant de guerriers hargneux. Submergés, nous fûmes repoussés vers une place où la supériorité numérique de nos adversaires pourrait s’exprimer pleinement. Nous avions conquis plusieurs points hauts, là le piédestal d’une statue, là le rebord d’une fontaine aux eaux bientôt mêlées de sang, que nous défendions avec acharnement. Des efforts inutiles. À un contre dix, notre lutte était désespérée, nos forces se réduisaient de minutes en minutes, et l’espoir de victoire nous avait abandonnés.

Pourtant, nous nous battions avec toute l’étendue de notre art. Nos sens embrouillés réagissaient par réflexe aux mouvements aperçus du coin de l’œil. Là un tranchant paré de quarte, ici un coup de martel arrêté de justesse, le pommeau croché contre la lame, le temps de sortir une dague et de l’enfoncer entre les plaques d’armure. La grimace de ce soldat inconnu, conscient de sa mort imminente, se figea sur une expression de haine qui me laissa insensible. Nous étions deux tueurs sans remords, pourquoi le nier ?

Plus d’une fois, Tobiane bloqua une attaque dans mon dos. Son dévouement plaçait ma protection avant sa propre vie, comme l’attestait une fois de plus l’entaille sur son épaule. Je lui rendis la pareille autant que je pus, mais je crois lui rester débiteur.

— Nous ne tiendrons pas longtemps, trouva-t-il le temps de dire entre deux assauts.

— Laisse-moi faire, gamine, susurra une voix au fond de ma tête que je m’efforçai de museler.

Profitant d’une accalmie, je m’offris le luxe d’un tour d’horizon rapide. Je ne comptais plus qu’une dizaine de guerriers aux couleurs céladon éparpillés à travers la place par grappes de deux ou trois. Notre résistance tenait du miracle. Les attaques psychiques des enfants chéris maintenaient des îlots de sécurité autour de nos combattants, sans parvenir à endiguer les flots pourpre de la garnison de Tanasayel.

— Tu me feras signe quand tu seras décidée. 

L’Immonde se moquait du fond de sa prison spectrale. Qu’il se gausse ! Je me passerais de ses services. Il fallait néanmoins redistribuer les cartes en notre faveur avant de courir à la catastrophe. Je me tournai vers Tobiane, aux prises avec un nouvel adversaire.

— Allons rejoindre Imolien, j’ai besoin de deux défenseurs durant ma méditation.

— Votre méditation ? Vous pensez que c’est le moment ? 

Un froncement de sourcil suffit à clore le débat. Notre charge au cœur de la mêlée surpris les assaillants qui ouvrirent le passage ou périrent sur place, fauchés par une lame obsidienne.

J’ai toujours été intriguée par l’imposante carrure des hommes du peuple souterrain. Une petite taille aurait permis de creuser des galeries moins hautes. Quoi qu’il en soit, la forte stature d’Imolien nous servit de phare dans la tempête.

Au moment de le rejoindre, nous nous arrêtâmes net devant une lame longue comme un homme dont l’effroyable portée manqua de nous étêter. La terrible claymore d’Imolien voletait de manière imprévisible, brisant une arabesque pour rebrousser chemin et terminer sa course sous une glotte dénudée qu’un pas supplémentaire aurait suffi à trancher. Les plus téméraires se gardaient à distance respectueuse de ce fauve juché sur un monceau de cadavres. Et si une forte tête espérait le prendre à revers ou profiter d’une ouverture temporaire, le Muwide la gratifiait d’un coup de pommeau en plein sternum qui laissait le gaillard sonné une bonne minute.

Nul ne pénétrait dans ce cercle mortel sans autorisation préalable. Un coup d’œil complice nous ouvrit la zone interdite au centre de laquelle je m’installai, assise en croiseur, laissant le soin à mes chevaliers de repousser les assauts continus. Des bardes chantèrent par la suite leur résistance épique. Sans doute auraient-ils conclu leurs poèmes par les morts héroïques de mes vaillants défenseurs si je n’avais renforcé nos défenses.

Le sol se mit à trembler, les immeubles alentour à se lézarder de fissures parfois larges comme le poing, et les pavés de la place à se déchausser sous les spasmes d’une terre en furie. Le grondement se répercuta dans la nuit jusque loin dans la campagne où on le confondit avec le rugissement d’un antique Démon revenu des contrées célestes pour déverser sa rage. Malgré son ampleur, le phénomène restait localisé au seul quartier de la ville où se déroulaient les combats une minute plus tôt. Renversés par les secousses, les guerriers des deux camps fuirent le séisme aussi vite que leur permettait le sol chancelant. Bien leur en prit. Des pics d’écorce percèrent le dallage de marbre projeté en blocs dévastateurs jusque dans les faubourgs, et dressèrent une palissade haute d’une toise.

J’étendis notre fortification autour des îlots de résistance de notre escouade, érigeant en cinq minutes un fortin derrière lequel nous repousserions les vagues d’assaillants. Malgré son efficacité, la tactique nous confinait à une posture défensive fatale sur le long terme. Il fallait jouer le coup d’après sans tarder.

Désormais en relative sécurité, je m’installai au centre de notre bastion et me préparai à pénétrer dans Shanyröde. Il n’y avait pas d’autre issue. Je capturerai le Seigneur Lefafel depuis le Monde Intermédiaire pour contraindre ses armées à déposer les armes. Terrasser un homme d’une simple pensée. Une stratégie sans honneur, digne de ces magiciens honnis qui avaient jadis ligué contre eux les seigneuries des quatre Ramures. Une stratégie à même de ruiner mes projets futurs et que mes conseillers et moi avions rejetée la veille encore. Hélas, en ces minutes où le passé et l’avenir s’effacent devant un présent oppressant, les pires idées se couvrent de leurs plus belles étoffes.

Mon âme flottait au seuil de Shanyröde lorsqu’une vive douleur la ramena d’emblée dans son enveloppe physique. Je rouvris les yeux pour découvrir l’empennage d’une flèche fichée dans mon épaule, et Tobiane en train de me couvrir d’un pavois transpercé de cinq pointes métalliques. Ma mine ahurie incita Tobiane à une brève explication.

— Le centre de la place désormais libre des soldats de Tanasayel, nous formons des cibles de choix pour les archers postés sur les toits. 

À vouloir sauver ma compagnie d’un combat perdu d’avance, je l’avais jetée dans un piège plus mortel encore. J’aurais pu me replonger dans les ténèbres de Shanyröde, bien à l’abri derrière le bouclier de mon ancien écuyer, et laisser mes hommes se faire massacrer. Peut-être aurais-je réussi à capturer Lefafel-tame, peut-être aurais-je mis fin à la guerre entre la Sixième et la Septième Branche, mais avec quelle maigre chance de succès et pour quel prix ? Ma garde anéantie et l’avenir d’Osukateï réduit à néant ? Ce constat me révulsa.

Trois impacts martelèrent coup sur coup le bouclier laminé dont le bois craqua finalement, éclaté par un poinçon qui se logea entre le radius et l’ulna de Tobiane. Foudroyé par la douleur, son bras céda sous le poids du pavois qui l’entrainâ dans sa chute. Une nouvelle volée de flèches m’aurait fauchée si le corps de mon ancien écuyer ne s’était interposé. Quatre dards se plantèrent dans son haubert aux mailles déchirées par endroit. Trois pointes se faufilèrent entre les anneaux métalliques et deux traversèrent le pourpoint matelassé sous-jacent. Une seule lui mordit les chairs, une unique perfide qui trouva son chemin jusque dans son cœur.

Je le vis tomber, son beau visage blond encore épargné par une douleur qui n’avait pas eu le temps de se révéler. Il s’écroula à genoux, vidé de ses forces à mesure que s’épanchait le flot carmin sur sa poitrine. Il pressa sa main dans une tentative dérisoire d’endiguer l’hémorragie, tandis qu’une nouvelle flèche le coucha pour de bon sous la force du choc. Lorsqu’il comprit l’aboutissement de son destin, il me chercha du regard, non pour me supplier ou chercher un ultime réconfort avant de rejoindre ses ancêtres, mais terrifié à l’idée que je fusse moi-même victime d’une énième bordée. Il entrevit Tufenam se ruer pour me couvrir de son bouclier et sourit de me savoir en sûreté.

Je poussai un hurlement de suppliciée et m’effondrai sur le corps de mon tendre ami. Son agonie soufflait des mots que je ne m’étais jamais avoués, des mots qui demeurèrent dans ma gorge jusqu’à ce que s’éteigne la lueur dans ses yeux, des mots que je ravalai sans les prononcer.

— Dame Luwise, nous ne pouvons pas rester ici, me supplia Tufenam. Nous allons tous y passer si ça continue. 

La haine naquit dans mon ventre pour se répandre et consumer mon être d’une inextinguible folie meurtrière. Des mots impensables sortirent de ma bouche, froids, cruels et résolus.

— Extermine-les jusqu’au dernier. 

Les flammes de la prison spectrale s’amenuisèrent tandis que je m’immisçais dans l’esprit du Mangeur d’Âme. Le roi des Démons toléra cette intrusion, tout à la joie de sa liberté retrouvée. Je me tenais tel un cavalier novice sur un renard fougueux, emportée par mon incontrôlable monture. Sans doute devais-je me trouver heureuse que le Mangeur d’Âme daigne obéir de bonne grâce à mes ordres. Ainsi chargea-t-il en priorité les archers, nos esprits entremêlés volant d’une âme à l’autre pour découper un à un les fils qui les reliaient à leurs corps. Le maître des Démons ne s’embarrassa pas de manières. Il trancha les attaches par poignées, arrachant sans vergogne des lambeaux d’âmes au passage. Leurs propriétaires dérivèrent vers le Tronc Originel où les attendaient leurs ancêtres affligés de les voir ainsi mutilés. Et encore, ces pauvres hères figuraient parmi les plus chanceux. Malgré mes efforts pour retenir la Bête Immonde, celle-ci se régala de quatre ou cinq âmes anonymes, déchiquetées jusqu’à la dernière miette et qui jamais ne profiteraient du jardin de l’au-delà, ni même du sommeil infini des Limbes. Digérés par le Démon, ces Fylides disparurent du présent et du futur, et ne laissèrent pour traces de leur existence qu’un fragile souvenir vite effacé. Ces lignes sont une piètre offrande à leur sacrifice. Qu’elles permettent aux générations futures d’honorer ces hommes tombés dans l’oubli.

Le dernier archer massacré, le Mangeur d’Âme se trouva loin d’être rassasié. Il se rabattit sur les fantassins qui, sous la couverture de leurs alliés, avaient repris l’offensive. Frappés en plein assaut, les soldats s’écroulèrent sous les regards médusés de leurs adversaires. Une compagnie entière s’effondra, fauchée dans un même mouvement avec une telle minutie que l’on aurait cru voir le geste invisible de la Moissonneuse.

J’assistai au carnage, grisée par une boulimie meurtrière. Chaque seconde passée à chevaucher le roi des Démons, mon âme se chargeait de furie, une drogue à laquelle mon cerveau s’accoutuma avec une rapidité effrayante. Je ne me suis jamais sevrée de cet addictif poison. Faible lueur sur ce sombre tableau, je contaminai mon hôte en retour. Aujourd’hui encore, mon empreinte atténue sa sauvagerie, juste équilibre de son triste lègue.

Aucune armure, aucun bouclier n’empêcha le massacre. L’inam avec sa frêle cote de cuir succomba aussi bien que l’officier caparaçonné sous des plaques du meilleur métal. En moins de cinq minutes, cent hommes de l’armée de Tanasayel venaient de trépasser, sous les yeux ahuris des deux camps. L’inexplicable hécatombe sema un vent de terreur chez les défenseurs de la cité qui s’enfuirent malgré leur supériorité numérique. Efforts vains. Nul coureur ne fut assez rapide pour échapper aux crocs affamés du Mangeur d’Âme. Les survivants s’écroulèrent dans les ruelles et les maisons, sans cachette possible. Débusqués dans les caves et les greniers, jusqu’aux plus secrètes alcôves, les soldats attendirent la mort qui déjà frappait les frères d’arme à leurs côtés. Les cris d’horreur des civils s’élevèrent dans la ville haute. Il me fallut la plus grande fermeté pour retenir mon insatiable allié lorsque trépassa le dernier militaire à une demi-lieue à la ronde et que son appétit féroce se tourna vers de simples habitants.

— Arrête-toi à présent ! Ton labeur est terminé.

— Qui es-tu, gamine, pour me donner des ordres ? 

Ce disant, le Mangeur d’Âme entama l’esprit d’une enfant de douze ans, une petite fille recroquevillée sous ses draps dans une posture de martyre. Les fils de sa psyché cédaient un à un tandis que son corps convulsait avec des angles impossibles, lésions irréversibles qui la suivraient le reste de sa vie. Un rideau de flammes spectrales d’une violence inouïe sépara le bourreau de sa victime qui déjà s’apaisait malgré un rictus de douleur persistant. J’encerclai mon prisonnier et ramenai sa geôle à la taille d’une perle qui se logea dans un coin désolé de mon cerveau, cette région jadis détruite par mon captif.

— Je suis ton Gardien, ne l’oublie pas ! répondis-je en colère contre ma propre faiblesse.

J’avais cédé. J’avais rompu ma promesse et utilisé les pouvoirs néfastes du Mangeur d’Âme, laissant le maître des Démons étendre son emprise sur ma personne. Reconduire mon hôte dans sa cellule de flammes n’ôtait rien à mon infamie. Je souffrais davantage de ma culpabilité que des blessures subies lors de l’assaut, et me jurai de ne plus jamais avoir recours aux capacités de mon prisonnier. Je me mentais, évidemment. J’avais pris goût aux saveurs du carnage et une part de moi en réclamait davantage. Je l’ignorai et pansai mon orgueil meurtri de promesses intenables.

Lorsque mon esprit reprit possession de mon corps, je découvris mes compagnons d’arme, sept survivants parmi lesquels Tufenam et Imolien, horrifiés par leur capitaine. La tentation du reniement flotta parmi ces hommes loyaux par essence. Peut-être envisageaient-ils d’abattre la sorcière tant glorifiée avant qu’elle ne retourne contre les siens ses terrifiants pouvoirs.

— Vous avez le droit de me condamner, déclarai-je. Ce que je viens de faire est terrible et nul ne le pardonnerait. De cette vilénie pourtant résulte notre salut, l’espoir de revoir vos familles. Pour cela, je suis prête à payer le prix de ma faiblesse. Je vous délivre de vos serments. Vous pouvez retourner au service de votre roi sans déshonneur ou vous pouvez me suivre pour en finir avec le Seigneur parjure. Faites votre choix. 

Tufenam s’avança le premier. Il y avait dans son regard la sagesse de celui qui connaît les épreuves endurées. Il se contenta d’un hochement de tête, bref et austère. S’il marquait une approbation timorée, j’y lus surtout une sincère gratitude. Cinq soldats le suivirent qui un à un, heurtèrent leurs épées contre leurs boucliers. Ne restait plus qu’Imolien resté en retrait et qui me fixait d’un œil sévère baigné de déception. Je le jaugeai, aigrie par son indécision. J’aurais préféré une rupture franche et rapide, plutôt que ces reproches tamisés. Finalement, il s’avança à son tour et dit d’une voix forte :

— Nous saluons votre sacrifice. 

J’acquiesçai avec un sourire, puis donnai l’ordre du départ. Nous traversâmes une cité hantée par les esprits des suppliciés dont les corps jonchaient les rues par centaines. Leurs yeux caves révulsés dans un masque figé d’effroi, leurs êtres sculptés par un abominable trépas nous insultaient de cris muets. Nous arrivâmes sans encombre jusqu’aux portes du palais où se calfeutrait une cour terrorisée. Les grands halls et les discrètes alcôves fourmillaient d’âmes éperdues, de simples inams ou des nobles richement vêtus, incertains d’avoir réellement survécu. On pleurait le cadavre d’un chevalier tombé l’épée à la main sans jamais avoir pu s’en servir ; on errait, hagard et débile, en marmonnant des phrases insensées ; on s’embrassait une dernière fois, persuadé que la Moissonneuse reviendrait pour une nouvelle brassée. Et partout les cadavres oubliés sur l’andain d’un champ macabre.

Nous dénichâmes le Seigneur Lefafel dans ses appartements, lame au poing, sa femme et ses trois enfants derrière lui. L’observateur négligent aurait moqué sa posture maladroite, sans remarquer l’étincelle rebelle qui enflammait le Seigneur acculé. Malgré nos armures délabrées sous lesquelles se cachaient de profondes entailles, notre escouade auréolée de son improbable victoire étendait une ombre d’épouvante propre aux créatures démoniaques. Dans ces conditions, la bravade de Lefafel inspirait le respect. J’adressai un sourire au souverain défait qui prit mon admiration pour une ignoble marque d’ironie.

— Tuez-moi si vous le souhaitez, supplia-t-il, mais épargnez ma famille ainsi que ma cité.

— Tanasayel et votre famille n’ont rien à craindre, je vous le promets, répondis-je en toute bonne foi. Rendez-vous et vous serez jugé pour vos crimes dans le respect des lois d’Okateï.

— Quels crimes ? Et quel juge ? Vous-même, Osukateï ? 

Il y avait du fiel dans sa voix.

— Vous êtes une Prophétesse à mes yeux, poursuivit-il, de cette race honnie qui conduit les Ramures à la destruction. Les combats de ce soir en sont la preuve éclatante.

— Vous serez jugé par vos pairs. 

Ma sentence surprit jusque chez mes hommes. Je profitai du flottement ambiant pour ordonner à Tufenam de s’emparer du Seigneur Lefafel. L’aîné des princes tenta de s’interposer, un garçon de onze ans nommé Linëy. Un nom que j’oubliai un peu vite. Tufenam le repoussa d’une main ferme appuyée contre le front, un geste désinvolte qui enflamma l’intrépide garnement. L’indomptable profita de sa petite taille pour se lover sous le coude du chevalier, et lui dérober le poignard rangé à sa ceinture. L’affaire aurait pu être fatale à l’officier sans les réflexes d’Imolien qui estourbit le prince rebelle d’un coup de pommeau en pleine face, lui cassant le nez au passage. L’appendice mal rajusté imprima l’humiliation en plein milieu de son visage, une leçon que l’impétueux gamin put ressasser sa vie durant. Il y avait là assez d’engrais pour nourrir une rancœur tenace. Sans doute aurais-je dû arracher cette mauvaise herbe avant qu’elle ne se transforme en un taillis épineux. La clémence sans clairvoyance nourrit souvent bien des regrets.

15

Le Sénat de l’Arbre-Mère

Dix renards chevauchaient vers le Mur de Tanasayel, menés par une cavalière à la chevelure de feu portée par le vent, étendard flamboyant de son rang seigneurial. Tufenam et Imolien sur mes flancs, nous abandonnions la cité conquise aux soins de Tilude et du reste de la garde, maigre armée pour repousser une éventuelle contre-attaque.

L’oriflamme marquée du Vünasinëd, funestes oripeaux aux yeux des hommes de ces contrées, attira sur nous la haine des paysans surpris par la cavalcade de montures bardées d’armures. Nos mines sévères et refermées marquaient moins notre détermination que la crainte d’un nouvel affrontement avec la garnison du Mur. Autour de nous, la campagne gardait intactes ses parures d’automne, à peine esquintées ici et là par les stigmates d’un démon ailé venu s’écraser au milieu d’un verger. Ces champs fertiles devaient leur salut à la barrière de granite, haute de cent toises, dont la silhouette monolithique barrait l’horizon depuis des générations.

Le sommet du colosse, pourtant, ne goûtait pas la même quiétude que les terres prospères à ses pieds. Les remparts dessinaient dans le lointain des dents de géants creusées de caries. La fière muraille de la civilisation, la veille ornée de motifs géométriques aussi décoratifs que stratégiques, revêtait aujourd’hui les parures de la sauvagerie, une nuit seulement après avoir affronté les hordes des Enténébrés.

— L’alliance avec les démons pèsera lourd dans les accusations d’hérésie proférées par vos ennemis, maugréa Imolien.

— Un préjugé à courte vue qu’il faudra combattre sans relâche.

— En aurez-vous seulement le temps ? À bouleverser un à un les fondements de la société fylides, vous dressez vous-même l’échafaud sur lequel vous montrez bientôt. 

Je ne répondis rien à la remarque acerbe de mon ami muwide, un cavalier venu du Mur approchait au petit trot. Habillé de sa cape d’officier, la feuille de palme des capitaines du Mur brochée à la poitrine, l’homme portait dressé l’étendard vert-jade de la trêve.

— Osukateï Luwise, je présume. Je suis Dyosh Kokonada, émissaire du Général du Mur de Tanasayel, mandaté pour parlementer avec vous.

— Lumière sur vous, Dyosh-obe.

— Avant toute chose, quels sont les nouvelles de la cité-mère et du Seigneur Lefafel ?

— Lefafel-tame est gardé prisonnier en ses murs jusqu’au jour de son procès. Il va sans dire qu’une attaque contre nos personnes aurait des conséquences néfastes pour le Bras de l’Arbre-Mère.

— Son procès ? Au nom de quoi ? 

La révolte du jeune officier, à l’évidence natif de Tanasayel, me désola. Le parjure du roi ne choquait aucun de ses sujets. Était-ce par candeur et ignorance, ou par adhésion aux ambitions belliqueuses de l’aristocratie locale ? Je n’arrivais pas à trancher et cette dernière hypothèse m’inquiétait au plus haut point.

— Rassurez-vous, capitaine. Vous et l’ensemble de la Ramure du Nord en serez avisés d’ici peu. Pour le moment, assurez-nous un sauf conduit jusqu’aux portes d’airain, et je négocierai avec l’armée de démons qui vous assaillent depuis deux jours.

— Négocier avec les démons ? C’est impossible.

— Tout comme l’était la prise de Tanasayel par une poignée d’hommes, et comme le sera la destruction du Mur si votre Général refuse ma proposition. Souhaitez-vous libérer une déferlante démoniaque sur votre chère cité ? 

La folle menace prenait une aura de crédibilité au lendemain de notre incroyable percée. Notre audace, récompensée par un succès éclatant, avait tétanisé le Rameau entier et persuadé le Général de nous accorder un libre passage sans se donner la peine de nous rencontrer, par crainte sans doute d’une issue funeste. Nous passâmes ainsi la porte d’airain sous les regards méfiants des soldats en haut de la muraille, qui nous menaçaient de toutes sortes de projectiles. Les pointes des flèches visaient encore nos dos lorsque nous avançâmes sur la terre labourée des Enténébrés.

Le plus sévère des paysans n’aurait pas décrié le labeur tant le sol avait été consciencieusement retourné. Il aurait dû cependant souffrir d’une grave myopie pour ignorer les carcasses monstrueuses essaimées en abondance. Les flots d’humeurs putrides gorgeaient les sillons d’où ne sortirait aucun fruit sain avant des générations. Des amas de chairs lacérées s’accumulaient contre le Mur, rampes qui avaient permis aux meilleurs grimpeurs de répandre la mort dans les rangs de la garnison.

La traversée du champ de bataille ensemencé des corps de démons me donna une désagréable impression de déjà-vu. Je retrouvai, parmi ces museaux et ces becs de toutes races, des expressions figées par ces douleurs ô combien familières. Le museau troussé par la raideur cadavérique d’un jeune canidé, ou la cuirasse déchirée d’une tortue-lion aux airs de vieux sage, rappelaient des images inscrites dans ma mémoire. La horde informe de bêtes carnassières se révélait ici-bas une armée d’individus singuliers, chacun chargé d’une âme et d’une histoire propre qui trouvaient leurs termes sur cette plaine désolée.

Glissa subrepticement le souvenir de Tobiane. Je le vis adossé au ventre velu d’un chien-ours gisant, sa poitrine hérissée des quatre flèches funestes, avec la mine blême et rêche d’un trépassé de la veille. Je pressai le pas en prenant grand soin d’esquiver ce mirage.

Je me présentai devant le roi-démon Fordary emplie du chagrin de cette triste marche. Aux côtés du Seigneur Loup-aux-bois-de-cerf, le Sans-visage Nëjose contenait la joie des retrouvailles derrière sa face inexpressive. Néanmoins, une tension palpable agitait ses moindres mouvements, crispés par la révérence craintive due à son maître. Malgré la captivité du Mangeur d’Âme et notre respect mutuel, je savais à qui allait la réelle fidélité du démon chétif.

L’ondulation heureuse de la queue blanche rayée de bleu ne cachait rien, quant à elle, de la joie sincère du tigre Lödoï. Le fils aîné du grand Khan Urulu avait quitté ses terres ancestrales pour escorter le Sans-visage, et servir à travers lui, l’humaine victorieuse du lion-gorille Dargiko. Je m’approchai et lui pris la tête entre mes mains pour la coller contre mon front. L’image du félin docile qui aurait pu me décapiter d’un coup de mâchoire, frappa les spectateurs au loin sur les murailles, tout à la fois ébahis, outrés, incrédules et émerveillés.

Une caresse sur le haut du crâne de Nëjose en guise de salut, et je me tournai vers le Loup-aux-bois-de-cerf, terrible et majestueux.

— Gloire à vous, Fordary-khan. 

Nulle parole. Le roi-démon inclina vers moi une oreille et dilata ses narines pour humer mon parfum.

— Le Maître des loups couronnés vous salue, Osukateï, traduisit Nëjose.

— Je vous remercie d’avoir répondu à mon appel. La déesse Plante unie désormais au Roi des Enténébrés loue le courage de vos guerriers et récompensera leur bravoure. 

La queue dressée et les épaules haussées, le canidé gonfla son poil en une posture menaçante qui ne laissa aucune ambigüité sur ses intentions. J’aimais le langage corporel des démons, sans fioriture ni tromperie. Mon interprète se donna tout de même la peine d’expliciter le message.

— Fordary-khan a engagé ses troupes sur la promesse d’Osukateï, transmise par ma bouche, d’une avancée des Enténébrés. La rumeur dessinait le portrait d’une reine d’honneur, malgré ses origines humaines. Fordary-khan n’aime pas les mots des singes nus, souvent faux et arrogants. Il préfère les actes qui, mieux que les paroles, expriment le fond de l’âme. Respectez votre serment ou subissez son courroux. 

Je retins Tufenam et Imolien, trop prompts à tirer le glaive contre des menaces de pure forme, avant de m’incliner respectueusement face au loup géant. J’effaçai les prémices d’un sourire aimable, une grimace humaine si semblable aux babines retroussées d’un démon colérique. Une différence culturelle capable de nous condamner. Je lui préférai une voix forte et claire aux accents de franchise, tout de même doublée par mes dons télépathiques, histoire d’éviter une fâcheuse méprise.

— Grand Khan, mes mots sont inscrits dans le bois de l’Arbre-Mère et ne sauraient être effacés. Les humains abandonneront leurs terres de leur plein gré et les offriront aux Enténébrés. Je ne vous demande qu’une faveur, Grand Roi : le repli s’opérera d’ici trois années, le temps de bâtir un nouveau Mur en aval de la Branche. Il en va de l’équilibre entre les Terres Obscures et Illuminées. 

Un grognement roula dans la gorge du roi-démon, léger et insistant, comme un bris de méfiance qui pouvait ruiner l’entente naissante.

— Ces Murs sont une insulte, traduisit Nëjose.

— Grand Khan, je vous sais sage et avisé. Nous vivons dans un monde marqué par des millénaires de guerres entre humains et démons. Les Murs sont les expressions tangibles de ce conflit, et un jour viendra où ils n’auront plus de raison d’être. Pour l’heure, humains et démons doivent apprendre à vivre en harmonie, les uns à côté des autres. Le chemin sur la voie de la guérison sera long et difficile. La plaie restera vive durant des années, des siècles peut-être, quels que soient nos efforts de réconciliation. Ces Murs seront les bandages nécessaires qui protègeront la blessure le temps de la cicatrisation. 

Le Loup demeura un instant la truffe dressée, semblant chercher l’inspiration dans l’air infesté de fragrances morbides, comme si ses guerriers trépassés venaient le conseiller pour donner un sens à leur sacrifice. Puis Fordary-khan frotta ses bois contre le sol à un pas de moi pour les nettoyer de leur velours. Il les releva aiguisés en pointes qui auraient pu m’éventrer d’un seul coup. Il y eut d’autres mouvements d’oreilles, de museau et de queue trop subtils pour que je puisse tous les identifier. Nëjose ne manqua rien de ce discours silencieux fidèlement transmis.

— Vous avez trois ans pour abattre le Mur. Des progrès devront être visibles avant cela, sans quoi l’accord sera caduc et les Démons des quatre Ramures sauront ce que vaut la parole d’Osukateï.

J’acquiesçai à ces termes, ce qui acheva l’entretien. Nous repartîmes chacun de notre côté sous les regards médusés des sentinelles de la muraille. Le roi-démon Fordary poussa un hurlement qui résonna sur de nombreuses lieues et fut repris plus loin encore par des centaines d’autres, d’une rive à l’autre de la Branche. Sur l’ordre du clan des Loups couronnés, l’armée de démons se replia sous les arbres, n’abandonnant que des guetteurs qui restèrent jours et nuits à l’orée de la forêt. Les mois passant, les soldats de la garnison virent en ces veilleurs leurs homologues, et se surprirent à montrer un timide respect pour la discipline sans faille de ces monstres devenus familiers.

Nous nous séparâmes à regret du Sans-visage et du tigre bleu Lödoï que nous nous promîmes de revoir au plus vite. Nëjose avait beaucoup à faire pour maintenir l’accord conclu avec les démons ; j’en avais plus encore pour le faire accepter par les humains. Sur le chemin du retour, la mine bougonne d’Imolien m’exaspéra.

— Parle, maugréai-je à bout de patience.

— Vous comptez livrer Tanasayel aux Enténébrés sans en avoir parlé avec les premiers concernés. Qu’est-ce là ? Une vengeance personnelle pour punir la cité de s’être opposée à votre bon vouloir ?

— Nullement. De la politique, voilà tout. 

Tufenam s’insurgea à son tour.

— Vous n’avez aucun mandat pour prendre une telle décision.

— Écoutez tous les deux ! Nous voulons amener l’équilibre entre les Branches, ce qui inclut les Enténébrés. Pour cela, nous avons besoin du soutien des rois-démons et de leur prouver, ainsi qu’aux Seigneurs, que nous sommes leurs alliés.

— Vous ne pouvez pas être l’alliée de tout le monde à la fois, grogna le Muwide.

— En effet. Maintenir l’équilibre signifie prendre aux uns pour donner aux autres dans un esprit de justice. 

Le colosse poussa un ricanement acerbe. Au-delà de son insolence qui rendait écho à mes contradictions, la pique s’enfonçait d’autant plus dans mes chairs que l’estocade avait été portée par l’ami le plus proche qui me restait. Qu’en aurait pensé Tobiane ? Si je m’étais rassurée à l’époque du soutien d’un mort, je suis convaincue aujourd’hui de son inaudible réprobation.

Imolien garda le silence trois jours durant, et ne décocha par la suite que de sévères critiques à mon encontre. Je laissai couler, au grand étonnement de mes conseillers qui auraient volontiers châtié ce mauvais sujet. Par ses brimades, le Muwide ramenait ma conscience vers ce chemin vertueux, étroit et sinueux, que j’aspirais à suivre.

Passés les premiers jours à consolider nos positions et à ramener l’ordre dans la cité de Tanasayel, la Fraternité de l’Arbre-Mère se réunit devant la salle du Bourgeon, au plus près de la déesse. Pour la première fois, Tilude dut préparer elle-même les coupes de nectar tandis que les enfants chéris s’asseyaient en cercle autour de moi. L’absence de Tobiane nous affecta tous sans que personne n’ose l’avouer. Par respect pour mon deuil, certainement. J’avais perdu plus qu’un homme lige dévoué à ma sécurité, plus qu’un complice à qui j’avais confié mes moindres tourments, plus qu’un frère dont le fantôme hantait mes journées, plus qu’un amant dont les douces caresses n’auraient suffi à me combler. Tobiane avait été bien plus que cela ; il avait modelé mon âme.

— Êtes-vous prête ?  demanda Tilude.

J’acquiesçai et commençai ma méditation. Nous dispersâmes nos esprits à travers la Ramure du Nord, et nos frères restés auprès des royaumes orientaux nous imitèrent dans leur propre région. Nous dénichâmes les Gardiens, chefs des chamans seigneuriaux, les plus éminents et entrâmes dans leurs cerveaux pour relayer ce message par-delà les Branches :

— Serviteurs de l’Arbre-Mère, vous qui œuvrez pour les Seigneurs de la Ramure du Nord, je vous convie, moi, Osukateï, à juger le roi Lefafel-tame, mon prisonnier, pour son agression injustifiée contre la Sixième Branche septentrionale. Le procès se tiendra dans deux jours, au sein même du Monde Intermédiaire. Vous serez la voix de vos souverains qui décideront, en parfaite égalité, du sort de leur pair félon. Je me plierai au choix de ce Sénat, soyez-en assurés. Les chamans des autres Ramures sont invités à être témoins de la justice d’Okateï. 

Nous répétâmes notre annonce encore et encore, jusqu’à atteindre les seigneuries occidentales et méridionales. Lorsque ce fut fait, nous sortîmes enfin de notre transe, épuisés mais conscients de la portée de notre mission. Dans la pénombre de la salle souterraine, péniblement éclairée par des lanternes à fyltil, j’accrochai le regard d’Imolien, austère et silencieux. J’y lus de la satisfaction et une dose de fierté qui raccommodèrent les accros des jours passés.

Si la nouvelle de la prise de Tanasayel arriva par pigeon dès le surlendemain, il fallut plusieurs jours pour que la famille Vëda reçoive davantage de détails. Le messager trouva Törize alitée, son amant auprès d’elle comme toujours. Plus d’un mois avait passé depuis l’attaque du manoir ; la blessure de la jeune femme, pourtant, tardait à se résorber. La poitrine étoilée d’une cicatrice violacée du plus mauvais effet laissait peu d’espoir, malgré l’optimisme réservé des médecins. Les visites quotidiennes de ses parents, Sered et Elencia, apportaient à la malade le nécessaire réconfort familial, l’assurance qu’au cœur de l’épreuve, Törize ne serait jamais seule. Hélas, l’amour des proches et un mental d’acier ne suffisent pas toujours à vaincre les esprits malins infiltrés dans les chairs. Le teint cireux de leur fille affectait la maisonnée aux mines cadavériques, peintes par mimétisme. Sans jamais l’évoquer, chacun craignait l’ombre de la Rôdeuse, aux aguets dans l’attente de son heure.

Le poumon percé par la flèche sifflait à chaque respiration, rendue difficile par des caillots de sang coincés dans les bronches. Les chuintements stridents tiraient une larme aux cœurs déchirés des proches de Törize, navrés de leur impuissance. La paralytique endurait son supplice avec bravoure, réservant ses maigres forces pour une joie d’apparat davantage que pour les gémissements de son corps meurtri. Elle força même un sourire lorsque le messager hésita à entrer, de peur de déranger.

— Un courrier pour dame Törize Vëda et monseigneur Vänesine Difunada. 

Le taciturne archer se leva sans se défaire de son air mauvais. Il arracha presque la lettre des mains du messager qui s’éclipsa sans demander son reste. Incapable de tourner le cou vers Vänesine, Törize écarquilla les yeux pour deviner les raisons de ce long silence, à peine troublé par le crissement du parchemin sous les doigts de son amant. Sans un commentaire, pas même un grognement amer, le taiseux guerrier chiffonna la missive qu’il envoya rouler dans un coin de la pièce avant de se sauver d’un pas rageur. Törize serra fort ses paupières lorsque la porte claqua avec une férocité inédite, digue dérisoire, incapable de retenir les larmes de douleur qui s’épanchèrent sur ses joues ravinées de chagrins répétés.

L’intrusion affolée de Sered-obe laissa place au soulagement de découvrir sa fille indemne, contrairement à ce qu’avait laissé augurer l’inquiétant vacarme.

— Que s’est-il passé ?

— Peux-tu me lire la lettre roulée en boule sur le sol ? 

Sered-obe s’exécuta après une fouille rapide sous le chiche mobilier. Il la dépliait à peine lorsque s’éleva du dehors un hurlement de rage.

— Hors de mon chemin, manants ! 

Par la fenêtre, Sered observa Vänesine rudoyer un palefrenier pour sortir un renard des stalles, le monter à cru et partir au galop vers les montagnes d’où il ne revint que tard dans la nuit, plus morne et acerbe qu’il ne l’avait jamais été. Sered ne décrivit ni ne commenta la triste scène, les protestations outrées du personnel de l’auberge suffirent à Törize pour se faire une idée de l’esclandre. Son père se contenta d’une phrase pour résumer aussi bien l’altercation que le contenu du courrier.

— Tobiane est mort. 

Le visage de Törize se figea de stupeur le temps de réaliser la signification de ces mots. Une franche amitié liait la jeune femme à mon ancien écuyer, sans commune mesure néanmoins avec la relation fusionnelle que Vänesine ou moi-même avions forgé avec cet ami d’enfance. Une distance nécessaire pour que sa douleur, quoique déchirante, épargne son jugement.

— Tobiane était l’être le plus important sur cette terre, dit-elle à mi-voix, la lumière vers laquelle s’orientait l’âme de Luwise, le tuteur sur lequel elle s’appuyait, le guide dans les moments de doute. Je suis terrifiée à l’idée qu’elle ne se perde dans le chagrin. Si la folie de Vänesine n’affecte que lui-même, l’errance d’Osukateï nous condamne tous. 

Sered n’avait jamais entendu sa fille parler ainsi à cœur ouvert, une parenthèse éphémère, close sitôt cette confidence achevée. Si la jeune fille avait jadis l’âme d’une guerrière davantage que d’une philosophe, la paralysie ne lui laissait d’autres libertés que celle de la pensée. Sered-obe se garda bien de briser cet instant de son rustre langage, conscient que l’esprit de Törize flottait encore dans ses muettes réflexions.

Il comptait la laisser se reposer lorsqu’elle l’arrêta soudain, ferme et décidée.

— Père, j’aurais besoin de ton aide. 

Les ténèbres de Shanyröde s’allumèrent de brumes lactescentes qui se condensèrent une à une en formes humaines. Autour de mon esprit matérialisé dans le Monde Intermédiaire, un millier d’autres prenaient place dans ce qui entrerait dans l’Histoire comme la première réunion du Sénat de l’Arbre-Mère. Tilude et Imolien coordonnaient les enfants chéris pour accueillir cette multitude, des chamans en majorité ainsi qu’une poignée d’observateurs aërs qui n’auraient jamais raté cet évènement d’une ampleur inédite dans les annales des arts cachés.

Notre invitation avait été relayée sans distinction dans les quatre Ramures à qui pouvait l’entendre. Notre entreprise fut un tel succès que nous vîmes ce jour-là (ou cette nuit-là, au déplaisir des résidents des antipodes) aussi bien des chamans seigneuriaux que des sorciers du désert d’Asiwosüd, des missionnaires expatriés dans les Racines en royaumes muwides, ou des ermites isolés au cœur des rameaux immatures.

Loger une telle foule dans un espace sans dimension comme Shanyröde éprouvait nos cerveaux rationnels qui aspiraient à trouver un sens à toute chose. Ainsi, l’étranger infiniment lointain semblait nous murmurer à l’oreille aussi bien que l’apparent voisin. Notre esprit se jouait des distances pour se matérialiser au gré de nos envies, tantôt aux côtés d’un membre de notre houppier, tantôt à proximité d’un chaman d’une autre Ramure. Ce tourbillon sensoriel donnait le vertige aux plus expérimentés et la nausée aux novices. Pourtant nous ressentions une forme de fierté à communier sous l’égide de la déesse Plante, maigre échantillon de l’humanité glané aux quatre coins du monde qui, ici rassemblé, prenait conscience de son unité.

Lorsque nous jugeâmes le moment venu, je m’adressai à l’auditoire fondu en un nuage éclatant. Les émotions brutes de ces âmes indistinctes, peur, colère, espoir, me brûlaient les sens et me piquaient le cœur. Face à moi, un troupeau effrayé et fasciné par leur berger.

— Merci à tous d’avoir répondu si nombreux à mon appel. Soyez les bienvenus. Notre monde se déchire depuis des millénaires pour régler des conflits de Lignées, des guerres motivées par les croissances anarchiques et antagonistes des Branches. Notre code de chevalerie impose à la noblesse de défendre son houppier, de lutter contre leurs voisins dont le rameau se déploie en direction du leur. Des Fylides s’entretuent par la seule faute des croissances aveugles de l’Arbre-Mère. Si nous sommes réunis aujourd’hui pour régler la guerre de Lignées entre les Sixième et Septième Branches du Nord, nous avons lu cette histoire bien des fois et nous en connaissons les issues tragiques. Une des Branches doit périr, et avec elle doit disparaitre toute une Lignée. Or la situation a changé. Certes, l’Arbre-Mère continuera sa croissance et des rameaux seront coupés à l’avenir. C’est inévitable dans certains cas, mais ce n’est plus toujours irrémédiable. Désormais que la déesse a partagé son pouvoir avec son héritière, vous avez été témoins de l’impossible : les Branches peuvent être courbées par la volonté d’Osukateï. Dès lors que la croissance de la Sixième Branche ne menaçait plus sa voisine, la guerre de Lignée perdait sa raison d’être et devait s’éteindre d’elle-même. Ainsi l’exigeait notre code de chevalerie énoncé lors du serment des Seigneurs, et dont la pertinence demeure malgré l’ordre nouveau. Hélas, l’homme ne se pare de vertu que pour mieux cacher ses vices. Les décennies de conflits larvés et les multiples guerres ouvertes ont aigri les cœurs mortifiés et assoiffés de vengeance. La preuve a été donnée lorsque les troupes de la Septième Branche ont rompu la trêve pour attaquer sa rivale. Non content de fouler la parole donnée, le Seigneur Lefafel, Père de Lignée et à ce titre responsable des agissements de son houppier, a enfreint le code de chevalerie en se livrant à une guerre gratuite, motivée par la haine et non par l’honneur. Je demanderai aux Gardiens et chamans seigneuriaux de la Ramure septentrionale, de s’exprimer librement. Ils rapporteront ensuite nos échanges à leurs souverains et reviendront avec la décision de leurs Seigneurs quant à la culpabilité ou non du Seigneur Lefafel, de sa maison et des autres seigneuries de la Septième Branche. Les représentants des autres Ramures ou ceux qui ne sont rattachés à aucune maison royale, n’ont pas le droit de parole pour ce procès. 

Les règles arbitraires imposées aux chamans furent bien acceptées car perçues comme naturelles dans des sociétés où les Seigneurs assumaient une justice souvent absolue. Elles sauvegardaient le prestige des souverains, un temps rebutés par l’ingérence d’Osukateï. Cet espace d’expression entre pairs, où leur décision commune s’imposerait à l’héritière de l’Arbre-Mère, m’assurait leur soutien et les coudées franches pour la mise en œuvre de politiques ainsi légitimées. Un modeste compromis pour asseoir mon autorité. Car mon avenir se jouait dans le procès de Lefafel-tame, pauvre faire-valoir sacrifié à mes ambitions.

Je laissai les débats s’amorcer. Très vite, nous distinguâmes deux camps, les puristes de l’éthique chevaleresque qui condamnaient le Seigneur félon avec parfois une grande virulence, et les pragmatiques qui voyaient dans la reprise des hostilités une mesure radicale pour achever une rivalité entre états, somme toute banale. Un Gardien de ce deuxième courant énonça une remarque de son souverain, bien pensée j’en conviens, qui porta les débats jusqu’au point d’ébullition :

— Pardonnez-moi de vous solliciter ainsi, Luwise-osu, commença-t-il innocemment, mais pouvez-vous nous éclairer ? En quoi le comportement de Lefafel-tame, si critiquable soit-il, diffère-t-il des guerres menées par le Haut Régent Kawalië contre son rival Seïosu-tame ?

— Ces guerres ont mis en branle des alliances et des vassalités. Rien qui ne contrevient au serment des Seigneurs.

— Certes. La plupart des Branches ont été engagées dans le conflit par ce biais. Il n’en est rien des Seigneurs Kawalië et Seïosu eux-mêmes. Ont-ils trahi, eux-aussi, le code de la chevalerie, ou s’agissait-il d’une simple lutte de pouvoir comme il en a toujours existé ?

— À l’évidence, il s’agissait d’une lutte de pouvoir, admis-je, troublée par ces questions et leur mystérieuse finalité.

— Entendez-vous que les luttes de pouvoir sont répréhensibles ? Ainsi, les vassalités héritées des guerres du Haut Régent comme de celle de sa succession, seraient illégitimes au regard de l’éthique chevaleresque et devraient être remises en cause. 

Cette hypothèse souleva un tôlé parmi les seigneuries suzeraines, nombreuses dans les Ramures du Nord, qui refusaient de céder la rente des tributs versés par leurs vassaux. Je sentais le vent tourner en ma défaveur, nombre de royaumes puristes préférant céder au pragmatisme politique que de perdre leurs acquis.

Il me fallait intervenir avant que la balance des forces ne cède sous le poids des intérêts particuliers. Je rassemblai mes convictions, consolidai mes arguments et choisis mes mots avec soin pour que ce discours improvisé contrecarre à lui seul les réticences d’une caste de nantis, sans me mettre à dos les seigneuries inféodées, en grande majorité étrangères aux Ramures septentrionales et dont les représentants assistaient aux débats avec un regain d’attention. J’en avais conscience, des mots mal choisis pouvaient, dès le lendemain, embraser des foyers de rébellion à l’autre bout de l’Arbre-Mère.

— Que les choses soient claires ! La légitimité d’Osukateï trouve sa source dans le serment des Seigneurs, pacte entre la déesse et ses serviteurs : respecter la déesse Plante, agir pour le bien de l’Arbre-Mère, défendre son bourgeon, favoriser la croissance de la Branche et couper les rameaux voisins si ceux-ci gênent le développement du sien. Ces lois sont pour certaines contradictoires, et le rôle d’Osukateï est de régler pacifiquement ces contradictions. Jamais Osukateï n’interviendra dans les affaires humaines. Un Seigneur est souverain en son royaume. Il est également souverain dans ses relations avec ses voisins. Je regrette les luttes de pouvoir, qu’elles se tiennent dans les salons feutrés d’un palais ou sur des champs de bataille. Osukateï n’interviendra pas dans des conflits sans lien avec la croissance des Branches.

— Fort bien, répondit l’habile Gardien. Les agissements du Seigneur Lefafel-tame, furent-ils dictés par de viles intentions, ne regardent donc pas votre Verdoyance. 

L’expression inventée pour l’occasion avait le goût acide de l’humiliation, une marque de rébellion qu’il me fallait briser sur-le-champ.

— Peut-on connaître le nom de votre souverain ? J’aimerais lui prodiguer quelques conseils sur la manière de nommer des chamans capables de tenir leur rang.

— J’œuvre pour Jinsinëd-tame, Seigneur de Palasiwayel et successeur du Haut Régent Kawalië. 

Malgré la mort du Haut Régent, la cité du Nord gardait un prestige conséquent. L’on ne commande pas la plus grande alliance de l’Histoire sans une suffisance qui se rit de la réalité. La déshérence de l’empire du Haut Régent gonflait l’orgueil des rois déchus à qui ne restaient que des bribes d’illusions vénérées comme de saintes reliques.

Loin de perdre ma superbe, j’amplifiai mon aura et écrasai par ma psyché courroucée le méprisable chaman de cour.

— Si le roitelet Jinsinëd possède une miette de l’esprit de son prédécesseur, jamais il ne gardera à son service si piètre ambassadeur, capable de déclencher la fureur d’une déesse par un verbiage nauséabond. Pour répondre à votre remarque, il ne s’agit pas là d’une simple querelle de voisinage. En reprenant les hostilités, Lefafel-tame a enfreint la première règle du serment des Seigneurs :

L’Arbre-Mère donne la vie,

L’Arbre-Mère a droit de mort.

Mon premier devoir est de louer ses bienfaits et de craindre son courroux.

« En trahissant son serment donné à Osukateï, l’héritière de l’Arbre-Mère, il a trahi la déesse elle-même.»

— Lefafel-tame ne reconnait pas votre autorité, protesta le chaman du Seigneur emprisonné, toléré en cette assemblée malgré la captivité de son suzerain.

— A-t-il mis en doute ma divinité ?

— Non…

— Et vous, vous y risqueriez-vous ? 

Malgré l’amplification de ma voix et autres effets théâtraux, je prenais un vrai risque avec cette question fermée. Une mise en doute publique de la nature divine d’Osukateï ruinerait mes ambitions. Un risque mesuré, les multiples démonstrations de mes dons convainquaient jusqu’aux sceptiques.

Le chaman de Tanasayel s’abstint de répondre, adoubant par là-même mes prétentions. Le calme revint et avec lui, des débats plus policés. Mes dernières interventions penchaient la balance en faveur de la condamnation de Lefafel-tame, le Seigneur qui avait osé s’opposer à la déesse Okateï. Trop d’indécis pouvaient néanmoins donner leurs voix à l’un ou à l’autre camp. Je m’étais certes engagée à respecter le vote du Sénat. Il n’en demeurait pas moins que l’acquittement de mon captif, en plus de l’humiliation personnelle que j’aurais pu retourner en élan de clémence, remettrait en cause l’accord secret avec le roi-démon Fordary. Une issue inenvisageable pour celle qui voulait régner sur les Enténébrés autant que les Rameaux Illuminés.

J’avais anticipé pareil scénario et gardé dans ma manche un précieux allié. En habile politicien, Urudei-tame suivait attentivement la réunion par l’intermédiaire de son chaman attitré, à l’affût du moment propice pour entrer en scène. Après m’avoir prêté ses troupes et ses navires, le Seigneur d’Orutory s’était trop compromis pour me laisser perdre la face, disgrâce qui aurait rejailli sur sa propre maison. Il ne pouvait non plus intervenir directement : la rumeur de ses liens avec Osukateï, qui déjà glissait de bouche en bouche, dressait un voile de suspicion sur sa parole. Il n’en allait pas de même de ses obligés, parmi lesquels un Père de Lignée des plus respectés.

D’un signe convenu entre les chamans des deux royaumes, le représentant de Mugosy, cité-mère de la Troisième Branche du Nord, demanda la parole et attendit le silence pour commencer son discours.

— Mes chers amis, nous avons entendu les arguments de chacun, tous louables et respectables. Nous avons été conviés à débattre et à décider, non pas d’un cas particulier, mais d’un monde nouveau, celui où les conflits de Lignée, et seulement ceux-ci, seraient réglé non plus par les armes mais par le jugement de la plénipotentiaire de la déesse. Nous l’annonçons aux souverains des Quatre Ramures, le royaume de Mugosy adhère à cette utopie et reconnait la légitimité d’Osukateï. Dès lors, mon Seigneur votera pour la condamnation de la Septième Branche, de Tanasayel et de son souverain, et invite sans les y contraindre, les royaumes de la Troisième Branche à suivre son exemple. 

Bien souvent, la parole du Père du Lignée s’impose à ses descendants et ce Sénat ne fit pas exception. La Troisième Branche du Nord, l’une des plus anciennes de l’Arbre-Mère, au passé prestigieux et à l’honneur sans tache, s’aligna d’un seul bloc sur le choix de son chef. D’autres suivirent rapidement, à commencer par la Sixième Branche, la victime de cette guerre insensée. La Branche du Seigneur Urudei attendit un nombre respectable de ralliements afin d’écarter les soupçons de collusion avec l’héritière de la déesse. Au bout du compte, dix des vingt-et-une Branches du Nord se rallièrent à la proposition du royaume de Mugosy, ainsi qu’une cinquantaine de cités des autres rameaux divisés sur le choix à prendre. Leurs opposants se présentèrent en ordre dispersé, diminuant d’autant la portée de leurs voix dans ce concert des peuples. Seule la Septième Branche, comme attendue, rejeta unanimement la sanction de sa cité-mère et de son Père de Lignée, une avanie pour l’ensemble du rameau.

Nous clôturâmes les débats et laissâmes une journée de réflexion aux Seigneurs. Tilude m’avait avertie du risque de retournement d’alliance durant ce laps de temps propice à raviver les doutes. Je balayai ses craintes.

— Je préfère subir un revers aujourd’hui que de construire l’avenir sur des bases fragiles. Ce Sénat deviendra le lien de confiance entre les Seigneurs et Osukateï, une assemblée qui garantira l’équilibre entre les hommes et la divinité, les fondations de l’harmonie future. Les décisions, cruciales et difficiles, prises dans ce cercle demanderont des esprits calmes et clairvoyants, capables de les accepter ou de les refuser en pleine conscience de leurs conséquences. Elles en deviendront dès lors incontestables. 

Le Sénat de l’Arbre-Mère se retrouva le lendemain pour passer au vote. Seul de rares Seigneurs avaient changé d’opinion dans un sens ou dans l’autre, et sans surprise, la résolution fut adoptée. Les Ramures du Nord condamnaient l’agression de la Septième Branche envers sa voisine et la responsabilité de la cité-mère Tanasayel. Il me revenait d’énoncer et d’appliquer la sentence.

— Les Seigneurs ont voté et j’en prends bonne note. La Septième Branche a brisé l’accord conclu avec la Sixième, sa rivale, et Osukateï, l’héritière de l’Arbre-Mère. En reprenant les hostilités, Lefafel-tame, Père de Lignée, s’est rendu coupable, lui et lui seul, de parjure envers la déesse elle-même. À ce titre, le Seigneur Lefafel est condamné à mort.

— Les autres royaumes de la Branche, quoique liés par l’honneur aux décisions de leur ancêtre, n’ont pas su ou pas voulu l’arrêter. Sachez que cette faute est tout aussi condamnable aux yeux de la déesse. Cependant, en cette période de transition vers l’ordre nouveau, Osukateï ne souhaite pas condamner la Lignée entière pour un acte qui, selon l’ancienne coutume, allait de soi. Ainsi, seule Tanasayel sera châtiée. Le bourgeon sera sclérosé et sous trois années, son territoire passera dans les Enténébrés. Cela laissera le temps aux familles, nobles et inams, de migrer vers Nostanal qui deviendra la nouvelle cité-mère de la Septième Branche. La Fraternité de l’Arbre-Mère aidera au bon déroulement de cette passation et repoussera les démons le temps de l’érection d’un nouveau Mur. Ainsi en a décidé Osukateï. 

Malgré le camouflet, la sentence satisfit les cités intérieures qui voyaient la hiérarchie familiale ramenée à leur avantage, à commencer par Nostanal, la dauphine de Tanasayel, impatiente de sa promotion imminente. Bien moins ravi, le chaman de la cité désavouée se retira du Monde Intermédiaire, incapable de supporter la condamnation de son souverain. Avant que son exemple n’initie un repli général, une dernière tâche m’incombait.

— Bourreau, fais ton office.

— Avec plaisir, rétorqua le Mangeur d’Âme, jouissif.

Tufenam surveillait personnellement la prison du roi Lefafel. Il patientait depuis une heure dans l’attente du jugement du Sénat dont il était exclu, faute de pouvoirs mystiques. Il avait insisté pour assurer ce tour de garde tragique qu’il me rapporta dans ses moindres détails.

Un contact psychique d’Imolien avertit l’officier du verdict ; la peine capitale avait été prononcée, la sentence serait exécutée d’ici peu. Tufenam observait le captif, recroquevillé sur son lit de paille au fond de sa cellule. Il tâchait de dormir sans y parvenir. L’ancien souverain savait son heure venue et n’espérait plus qu’une fin rapide.

— Puisses-tu nous pardonner, murmura Tufenam à l’adresse du condamné qui ne l’entendit pas.

Lefafel fut alors pris de spasmes terribles qui jetèrent son corps contre les murs du cachot sur lesquels il s’ouvrit le crâne. Il roula ensuite sur le sol, la bave débordant de sa gueule et les griffes arrachant la peau du visage sur de longues balafres sanguinolentes. Son cerveau, soumis à une atroce torture, se réduisit à une bouillie infâme qui suinta par les fêlures de son occiput. Lorsque le supplice cessa, il ne resta qu’un cadavre défiguré qui n’avait plus grand-chose d’humain.

Tufenam avait observé la scène sans se détourner de l’horreur. Les traits du souverain défunt se figèrent sur le masque d’épouvante propre aux victimes du Mangeur d’Âme. Désormais complice de cette ignominie, le dégoût de lui-même l’emportait. Il en pleura de honte.

L’esprit hagard de Lefafel détaché de son corps par les crocs du Mangeur d’Âme, se matérialisa dans le Monde Intermédiaire sous les yeux effarés des chamans. Derrière la silhouette de lumière, des volutes charbonneuses, à peine visible au sein des ténèbres de Shanyröde, se rassemblèrent pour dessiner l’ombre d’une créature bipède à tête carnassière. Le museau allongé, les dents effilées et les oreilles dressées, il tenait à la fois du rat, du loup et de l’ours, une bête entièrement vouée à la destruction.

— Voici le Bourreau de l’Arbre-Mère, le fléau des parjures. L’homme qui attaque la déesse ne mérite pas de connaître le Tronc Originel. 

Les sorciers hésitèrent à comprendre la menace. Une illustration s’imposait.

La mâchoire d’obscurité s’ouvrit béante sur l’esprit de Lefafel, impassible dans sa marche vers le pays des morts où l’attendaient ses ancêtres. Puis elle se referma d’un coup, une fois, deux fois, déchirant l’âme en de minuscules copeaux qui s’évaporèrent dans la nuit. Affamé, le roi des démons savourait sa proie dont il ne resta rien, pas même une poussière pour se perdre dans les Limbes.

Les chamans rassemblés avaient assisté à la scène, terrorisés. La créature s’effaçait à présent, son sinistre ouvrage accompli, mais demeurait le souvenir de la Bête affreuse qui privait les morts du dernier repos et de l’espoir de résurrection lorsque viendrait l’Enfer de la fin des temps.

— Le Bourreau est la hache punitive du Sénat, dis-je de ma voix la plus suave. Lui seul a l’autorité pour en user. 

Nul ne contredit ma promesse, tous encore choqués par l’élimination pure et simple du Seigneur Lefafel. Une réaction que j’espérais. Cette cruelle démonstration de puissance donnerait à réfléchir aux rebelles qui ne manqueraient pas, tôt ou tard, de s’élever.

Mémoires d’un soldat aër

Le Dénigré Useärn revint pour la première fois à Sutanal au milieu de sa quatrième année de captivité. Le déroulement des évènements dans les royaumes sylvestres, et plus particulièrement dans la Ramure septentrionale, avait d’abord effrayé puis intrigué les sages aërs. Le Mur de Nostanal venait d’être achevé, celui de Tanasayel abattu et le territoire de l’ancienne cité-mère offert aux Enténébrés, cela sans plus de victimes que le coup de force de la première journée, quatre ans auparavant. La première réunion du Sénat de l’Arbre-Mère avait laissé craindre le pire aux Aërlydes qui avaient décelé en Osukateï les germes d’un tyran, comme ces Prophètes combattus par le passé. Cependant, les années suivantes avaient donné tort aux pessimistes. Le Sénat se réunissait une à deux fois l’an pour dresser le bilan, en toute transparence, des avancements de la passation de Tanasayel. Le gouvernement des Îles des Vents hésitait donc sur la conduite à tenir vis-à-vis d’Osukateï, cette anomalie qui s’enracinait dans la normalité. Il avait été décidé de convoquer son ancien conseiller, le prisonnier Useärn, isolé dans son cachot depuis sa condamnation.

Le transfert du prisonnier jusqu’à la capitale aër mobilisa cinq gardiens auquel je me joignis en échange d’un mois de solde pour m’assurer une place dans le convoi. Les avertissements du Patriarche Sinëv ne m’avaient jamais quitté, et si cette escapade se déroula sans encombre, je redoutai tout du long un attentat contre mon protégé. Lui au contraire savourait cette fenêtre de liberté. Même s’il retrouvait les murs de sa geôle le lendemain, revoir les nuages et le bleu du ciel revigora le vieil homme terni par la captivité.

Je n’assistai pas aux débats dont je lus néanmoins les grandes lignes sur le visage satisfait du prisonnier de retour dans sa geôle.

— Comment cela s’est-il passé ? lui demandai-je lorsque nous nous retrouvâmes seul.

— Mieux que je ne le craignais. Les Patriarches des castes des Avisés et des Anciens sont disposés à accepter Luwise-osu. Les Éclairés restent réticents, mais sans hostilité virulente. Même le Patriarche Eseï s’est montré modéré. 

Blanchi depuis longtemps des accusations fallacieuses de la Prophétesse, l’Éclairé Eseï avait subtilement joué de sa réputation d’intransigeance envers la prétendue héritière de la déesse, pour se faire élire second Patriarche des Éclairés à la retraite de son prédécesseur, Maître Isulëy, un an plus tôt.

— N’était-ce pas l’ennemi acharné de dame Luwise ?

— Si et je doute qu’il ait renoncé à la combattre. Je le soupçonne d’attendre le moment propice. Osukateï est en pleine gloire. Sa prouesse dans le Nord l’a rendue pour un temps intouchable. Elle en profitera pour asseoir sa position et installer son règne dans la durée.

— Tout va pour le mieux en somme. 

Useärn tarda à répondre, visiblement saisi d’un doute. Il réagit enfin, la mine illuminée d’un franc sourire.

— Oui, nous pouvons nous réjouir. Il y aura assez d’occasions de regretter ces instants bénis pour les bouder aujourd’hui.

— Que craignez-vous ?

— Rien en particulier. La vie est secouée de turbulences et de courants contraires d’autant plus violents que l’on s’approche du soleil. Mais ne t’en fais pas. Un vieillard s’inquiètera toujours pour sa protégée. 

Malgré son ton rassurant, Useärn regrettait plus que jamais sa captivité. Il aurait tout donné pour se trouver auprès de Luwise Sofunada en cette période dangereuse où, emportée par l’élan de ses succès, la jeune femme risquait le pas de trop qui l’entraînerait dans sa chute. Une chute que certains attendaient avec impatience.

Extrait du journal du Dénigré Saïn, sergent de la garnison de Palätanal

16

Les années sombres

— Okateï, déesse Plante qui couvre le monde de ses Quatre Ramures. Durant mille ans, les murs de Tanasayel ont protégé ton bourgeon des hordes de la nuit, le sang versé a irrigué l’écorce fertile de ton rameau et favorisé la croissance de nos descendants. Aujourd’hui, fiers du travail accompli, notre labeur touche à sa fin. Le bourgeon se sclérose et il nous revient d’ouvrir les portes d’airain. Nous confions les terres de Tanasayel à ta bonne garde, et nous replions vers Nostanal, nouvelle cité-mère de la Septième Branche, où notre Lignée continuera l’œuvre sacrée que tu nous as confiée. Puisses-tu nous guider avec sagesse face aux périls à venir. 

Le Gardien de la cité déchue avait dû fouiller dans ses grimoires pour retrouver ces paroles rituelles si rarement prononcées. Non pas que l’abandon d’une cité-mère fût inhabituel ; les circonstances du repli, elles, étaient exceptionnelles. Combien de fois la première seigneurie du rameau avait-elle ainsi pu être rendue en bon ordre aux Enténébrés ? Une dizaine, une vingtaine de fois tout au long de la vie de l’Arbre-Mère ? Guère plus.

Exemplaires dans leur dignité, les femmes et les hommes de Tanasayel avaient plié sous le joug du destin sans un reproche, sans un mot de haine, ni d’amertume. Je devinais néanmoins la rancœur dans les sanglots de la foule venue assister à l’oraison de leur royaume, dans les non-dits du maître des chamans, dans les rapports des enfants-chéris chargés de la surveillance des travaux. Pour ce peuple et leurs descendants, Osukateï serait toujours l’immonde bourreau de Tanasayel.

Je vis avec un pincement au cœur le glorieux Mur diminué du tiers de sa hauteur pour dresser son jumeau bien des lieues en aval. Dernière étape avant la destruction de l’édifice, le déchaussement des grandes portes de leurs gonds centenaires, des colosses de la taille d’un homme que l’on eût dit forgés par des titans. Terribles jusque dans leur fin, les battants de bronze s’écroulèrent dans un fracas de fin du monde. Immédiatement, on effondra la voûte pour obstruer le passage vers les Rameaux Obscurs. Plus jamais les hommes ne contesteraient ces terres aux démons devenus leurs légitimes propriétaires.

J’observais avec mélancolie la branche dressée par mes soins au pied de la cité en gage de bienveillance. Lefafel-tame n’avait vu en ce miracle qu’une démonstration d’arrogance ou de naïveté. Peut-être l’avait-il poussé à rompre sa promesse et à sceller son destin. Quelle tragédie ! Cette excroissance inspirée de mes souvenirs d’enfance fleurirait, j’y veillerais, fût-elle au cœur des Rameaux Obscurs. Puisque les hommes n’en avaient pas voulu, les démons en hériteraient.

Tanasayel avait vécu. Le roi-démon Fordary triomphait parmi les siens, ainsi que ses frères partisans de l’humaine gardienne du Mangeur d’Âme. Osukateï affermissait ainsi son pouvoir sur les Quatre Ramures, de part et d’autre des Murs du Crépuscule. Un état de grâce d’autant plus précieux que je le savais éphémère.

Si le destin souriait à Osukateï, Luwise sombrait dans l’aigreur. Les succès publics portaient un éclairage cruel sur mes déconvenues privées dont la mort de Tobiane semblait avoir été le précurseur.

Sitôt la conquête de la cité renégate assurée et la passation de pouvoir vers Nostanal en bonne voie, Tufenam vint me trouver, l’air maussade. Il se présenta un matin d’hiver sur les remparts que nous avions assaillis ensemble pour défaire le Seigneur Lefafel, aux premières lueurs d’un matin froid. Une longue nuit de garde à méditer sur les jours, les semaines et les mois passés, avait affirmé une résolution en germe depuis la condamnation du roi félon.

— Puis-je vous parler, Luwise-osu ? La guerre entre la Sixième et la Septième Branche est désormais terminée. Vous avez tenu votre promesse, les Seigneurs de la Ramure Orientale ont adoubé votre bannière et reconnaissent votre autorité. La mission que m’a confiée Ufeny-tame, assurer votre protection le temps nécessaire à relever le défi de vos pairs, est achevée. À présent, je vais retourner au service de mon souverain.

— La plupart des soldats de la garde ont décidé de rester auprès de moi, Ufeny-tame les a officiellement libérés de leurs serments. Tu pourrais en faire autant. Ton aide et tes conseils me seraient précieux. 

Tufenam dodelina de la tête, non pas qu’il hésitait sur la réponse à donner, plutôt sur la manière de la présenter sans m’offenser.

— Je suis heureux que vous me portiez en si haute estime. Vous êtes entourée de conseillers avisés, qu’il s’agisse de l’habile Tilude ou du sage Imolien. Quant à moi, jamais je ne pourrai combler la perte de celui qui fut un véritable ami. S’il s’agit d’une lame pour vous défendre, vous en trouverez des dizaines aussi bien trempées que la mienne. S’il s’agit d’un cœur pour vous guider, je crains que le mien ne vous déplaise. Mon âme reste loyale à mon suzerain, je ne pourrais vous conseiller sans ce biais dans mes pensées. J’en suis navré. 

L’officier Tufenam-obe s’en retourna à Damude couvert d’honneur et de gloire. Chaque fois que je visitai la cité-mère de la Première Branche de l’Est, je pris le temps de m’entretenir, ne serait-ce qu’un bref instant, avec cet homme dont j’appréciais le franc-parler. Chacune de nos discussions rappelait le poids de cette perte pour ma maison. Au moins avions-nous gardé une entente cordiale et pouvions-nous nous retrouver un large sourire aux lèvres. Ce ne fut pas toujours le cas.

La même année, je répudiai officiellement mon mari Olien. Si j’avais un temps envisagé de divulguer au monde la trahison de mon époux, je décidai de la garder secrète afin d’épargner nos relations avec les Îles des Vents, d’une prudente bienveillance à l’égard d’Osukateï. Un relatif soutien indispensable, quand bien même j’entretenais une rancœur tenace envers le peuple aérien.

Je ne pouvais restaurer ma confiance en Olien. J’usai de sa duplicité pour conter une version édulcorée de la chute de Tanasayel au Patriarche Sinëv. Sa plume devint inutile lorsque la guerre fut définitivement enterrée, la passation vers la nouvelle cité-mère Nostanal effective, et les terres de l’ancien royaume abandonnées aux Enténébrés. Il était temps d’en terminer avec cette mascarade.

Nous organisâmes sa disgrâce publique comme une comédie savamment orchestrée. Olien et moi affichâmes des mois durant une authentique mésentente, sans fard pour la dissimuler. Nous ne donnâmes aucune explication à ce retournement d’humeur, les rumeurs se chargèrent d’en inventer pour nous. La plus commune imaginait une dispute au sujet d’un enfant qui tardait à naître, un héritier dont en vérité, je n’avais pas le temps de me soucier. À l’aube de mon vingt-cinquième anniversaire, le sujet émoustillait la polémique. Sauf déboires familiaux ou tragédies guerrières, la plupart des jeunes gens de mon âge attendaient leur troisième ou quatrième rejeton. Mes voyages incessants et mes lourdes responsabilités plaidaient certes en ma faveur, mais l’impatience gagnait les commères et l’on hésitait entre un manque de vigueur de mon mari ou une honteuse négligence de ma part. Notre inimitié offrait aux bavards une nouvelle hypothèse sur laquelle déblatérer. Des sous-entendus ou d’innocentes questions sondaient parfois la pertinence de cette fable. Mes réponses évasives apportèrent bientôt assez de crédit pour valider cette explication commode.

Quand je jugeai l’opinion mûre pour notre rupture, nous déroulâmes la scène finale depuis longtemps préparée. Nous visitions la seigneurie de Noïfër où Olien avait grandi, celle-là même qui avait arrangé mon mariage en gage de paix avec Palwite. Le banquet se déroulait à merveille, le vin coulait à flot. Olien buvait beaucoup trop. S’il suivait scrupuleusement le rôle convenu, il noyait surtout son chagrin véritable, la perte de la femme de sa vie qui le reniait pour une faute injuste à ses yeux. Il m’aimait, je n’avais aucun doute là-dessus. Sa trahison, quelle qu’en fut la raison, m’en était d’autant plus insupportable. Sa seule vision me révulsait et nul ce soir-là ne pouvait douter de notre désamour.

Outrancièrement grossier, Olien grognait des insultes à mon encontre, d’abord à demi étouffées pour que seuls ses voisins de tablée puissent en profiter, puis de plus en plus affirmées, jouant des blancs de conversation pour que chaque saillie puisse porter jusqu’au fond du banquet. Je l’observais du coin de l’œil, troublée par la véracité de sa performance. Contraint de se plier à cette flagellation volontaire sous peine d’un châtiment plus cruel encore, Olien ne jouait pas tout à fait. Oh bien sûr, il amplifiait la dramaturgie de ses effets, mais le fond de ses griefs était sincère. Je lui avais offert l’occasion d’épancher le pus de son cœur, il s’y livrait avec zèle.

— À trop se mêler à l’Arbre-Mère, dame Luwise a hérité du cœur passionné d’une cucurbitacée. On pourrait s’en accommoder, lui trouver l’attrait d’une courge grasse et nourrissante, mais la première bouchée révèle une chair pourrie dont le goût empuantit la bouche des jours durant.

— Il suffit. 

Mon grondement ne servit qu’à relancer sa diatribe. Un tremolo dans la voix, il reprit un ton plus bas, comme une confidence pour lui-même.

— Aveuglée par le ciel des hautes sphères, elle ne distingue plus le sacrifice de la compromission, et ne voit dans l’ami qu’un infâme félon. Ne compte plus que sa petite personne.

— Arrête tes délires, Olien. Gardes ! Qu’on raccompagne mon époux dans sa chambre. Le vin lui monte à la tête.

— Qu’y a-t-il, Osukateï ? Vous ferais-je honte ? Peut-être aimeriez-vous me répudier ?

— Cela peut s’envisager, en effet. 

Ce dernier échange plongea la salle en apnée. Chacun comprenait l’insulte et nul Seigneur n’aurait laissé impuni un tel crime de lèse-majesté. Le blâme implacable tombait sur Olien, pourtant fils de la maison de Noïfër, qui humiliait en ces lieux autant son épouse que sa propre Lignée. En suggérant moi-même la rupture, j’épargnais la maison de Noïfër, déjà meurtrie par l’esclandre de l’un des siens. Par cette mise en scène, je brisais mon engagement sans remettre en cause le traité de paix avec Palwite. Et par ce scandale retentissant, j’effaçais aux yeux de tous la trahison réelle du chancelier de Folivröde.

Je m’étais néanmoins abaissée à demander le divorce, une tache sur mon honneur qu’une vie de dévotion ne suffirait à effacer. Je l’acceptai. La paix avec les Îles des Vents, indispensable à mes projets, était à ce prix.

Nous officialisâmes notre séparation dans le mois qui suivit en présence des souverains de Noïfër, de Palwite et du Gouverneur de Folivröde, tous trois impliqués dans cette union politique. Ce fut une cérémonie triste et rapide où je n’eus même pas le cœur de sourire de la mine contrariée d’Alenash-tame. Bien maigre consolation.

Je m’apprêtais à partir lorsqu’Olien tint à me saluer une dernière fois, à l’écart des autres pour que nul ne surprenne nos paroles.

— Je n’ai rien à me faire pardonner. Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour Folivröde. Je veux que vous sachiez que je vous ai toujours aimée, même lorsque vous m’avez humilié, même en ce jour où vous me reniez. Je vous souhaite donc le meilleur. J’espère qu’en plus du succès, vous trouverez un peu de bonheur. Vous semblez en manquer. 

Je n’étais pas la seule à en manquer. Je reçus bien plus tard une lettre des Vëda qui m’apprit toute l’histoire.

Les parents de Törize veillaient leur fille jour et nuit à tour de rôle. Depuis des années, ma pauvre amie enchaînait les infections pulmonaires, séquelles de sa dernière blessure, qui manquèrent plus d’une fois de l’emporter. Elle démentit par deux fois ses médecins qui la crurent condamnée, prudents savants qui par la suite se gardèrent de tout pronostic. Sa force de guérison était telle qu’elle attirait des dévots persuadés de sa sainteté.

Törize ne sortait pourtant pas indemne de ces excursions aux portes de la mort. Chaque mois passé creusait ses joues et enfonçait ses yeux davantage. Ses lèvres gerçaient et ses cheveux fourchus se cassaient par touffes entières. À la suite de sa dernière crise, elle avait perdu plus de trente livres en six mois sans que la courbe ne semble s’inverser. Un flétrissement qui gagnait l’ensemble de la maisonnée.

Dame Elencia n’était plus que l’ombre d’elle-même. Des natifs de la région qui revenaient à Vëdatanal après des années de voyage, croisaient sans la reconnaître cette vieille femme voûtée aux cheveux grisonnants qui jadis tournait les têtes malgré ses pattes d’oie et son front plissé. Ses sorties se limitaient au stricte nécessaire, plus par lassitude que pour épargner le spectacle de sa décrépitude. Elle restait au chevet de sa fille, la choyait, lui lisait des livres ou lui décrivait la montagne visible par la fenêtre.

— Mère, ne te donne pas tant de mal, soupira Törize avec une peine infinie.

Sa vie était devenue une lutte interminable. Respirer ou boire lui était douloureux, manger tournait au calvaire, se réveiller relevait du cauchemar. Durant son sommeil, des grimaces sur son visage assoupi trahissaient la souffrance intérieure de son corps paralytique. La jeune fille de vingt-cinq ans aspirait à une fin que son corps, par un puissant instinct de survie, rejetait au moment fatidique.

Dame Elencia continua comme si de rien n’était.

— Voyons, ça ne me dérange pas. Tiens, les prêtres de l’Incandescent s’en reviennent à leur temple ; le boulanger a terminé sa fournée bien tard ce matin. Pourquoi ont-ils construit leur sanctuaire si haut dans le vallon ? La marche doit faire partie de leur sacerdoce… Oh, si tu voyais ce nuage accroché à la montagne ! Les feuilles-miroirs le parent d’éclats fuchsia. C’est magnifique !

— Ça a l’air, glissa Törize avec un sourire bienveillant.

Dame Elencia se figea lorsque Vänesine se présenta devant la porte, immobile et silencieux. Cet homme froid la mettait mal à l’aise. Elle ne le supportait qu’en raison de son importance aux yeux de sa fille.

— Je vais vous laisser, dit-elle après un instant de gêne réciproque.

— Attends ! l’arrêta Törize.

Dame Elencia se retourna pleine d’espoir de se voir préférée au taciturne étranger.

— Je t’aime. 

Surprise par cet élan d’affection, dame Elencia retourna à sa fille un visage chaleureux. Puis elle abandonna les deux jeunes gens à leur intimité.

Selon un rituel bien établi, Vänesine approcha un tabouret du lit de son aimée, s’y assit et plongea son regard dans le sien sans dire un mot. Il lui caressa ensuite les doigts un à un avec une parfaite équité, des doigts froids aux tendons coupés, incapables de supporter leurs poids sitôt lâchés. Törize l’observait, frustrée de ne pouvoir lui rendre sa tendresse. Des larmes débordèrent pour s’écouler en diamants salés que Vänesine essuya de son index. Il usa de son ongle mouillé de cette encre invisible pour dessiner une arabesque sur la joue de son aimée, rare parcelle de peau encore sensible aux caresses amoureuses.

Il s’arrêta sur le bord de ses lèvres qu’il effleura jusqu’à ce que s’étire un sourire malade.

— Tu penses souvent à Nisfyl ?

— Tous les jours.

— Luwaly me manque… Enfant, je la taquinais souvent quand elle était absorbée dans un roman. Parfois, à force de l’embêter, elle sortait de ses pensées pour affronter l’importune qui virevoltait autour d’elle. Loin de me gronder, elle me souriait et poursuivait sa lecture à voix haute. J’aimais ça. 

Elle jaugea la détermination de Vänesine. Ses traits implacables la réconfortèrent. Elle prit une profonde inspiration qui lui arracha des larmes de supplice et déclara d’une voix enrouée :

— On fait comme on a dit. 

Vänesine acquiesça.

Törize supplia alors, la gorge nouée de terreur :

— Embrasse-moi. 

Son amant lui offrit un long baiser qu’elle savoura jusqu’à la dernière seconde. Lorsque leurs lèvres se séparèrent à regret, elle profita de l’unique degré de liberté de son cou pour glisser son visage dans le col molletonné de Vänesine. L’archer passa ses doigts dans ses cheveux hirsutes, peigne délicat qui agrippa l’arrière du crâne et le serra contre lui aussi fort qu’il le put. Prisonnière de son étreinte, Törize resta calme et endura l’épreuve sans un gémissement. Des spasmes la secouèrent lorsque l’agonie demanda son dû. Loin de relâcher son emprise, Vänesine contracta ses muscles en une croche redoutable adoucie d’un baiser passionné sur la chevelure moite de la jeune femme. Lorsque le corps de Törize cessa de tressauter, le chevalier resta un moment avec le corps inanimé dans les bras, lui chuchotant des airs de comptines de son enfance.

Vänesine coucha Törize en lui rajustant sa robe de nuit, ainsi qu’une mèche qu’il glissa derrière l’oreille, comme il convenait à une dame de son rang, la plus belle qu’il n’eût jamais connue.

Un bourgeon funéraire avait éclos pour Törize dans le jardin du manoir. La jeune femme resplendissait sur son lit de fougères fraiches, un bouquet de myosotis et de lilas entre les mains. Vänesine posa lui-même les traditionnels glands verts sur les yeux scellés de son éternel amour.

L’archer, plus taciturne que jamais, salua Sered Vëda et dame Elencia, effondrée de chagrin. Le père et l’amant se toisèrent sans un mot, Vänesine indifférent, Sered-obe consumé de haine. Sered n’avait jamais douté de la responsabilité de l’archer, plongé dans un mutisme coupable depuis la tragédie. Seule la conviction que sa fille avait elle-même souhaité cette issue l’avait dissuadé d’étriper cet homme abject. L’amant et le père se quittèrent sans regret ni pardon. Plus jamais Vänesine ne revint à Vëdatanal où gisaient, éparpillés, ses débris d’humanité.

Ces quatre années terribles m’avaient ôté des amis parmi les plus chers. Quatre ans au cours desquels je perdis coup sur coup Tobiane, Tufenam, Olien et Törize. Des pertes vécues comme des ablations dans ma propre chair. Je me forçais à paraître insensible en public, drapée dans une impénétrable cuirasse ; en privé, des fantômes m’assaillaient, esprits moqueurs venus se jouer de ma solitude. Certes, je considérais Imolien et Tilude comme de fidèles camarades, mais nullement capables de combler le vide laissé par de véritables amis.

Je me tournais donc vers la seule amie qui pouvait réellement me comprendre, celle dont l’esprit s’entremêlait au mien, l’alter ego pour qui mon âme n’avait aucun secret. La déesse Plante elle-même. Il était loin le temps où je m’enfonçais dans l’antichambre d’Okateï avec mes questions naïves et égoïstes ; je me fondais désormais dans la sève, emportée par le courant depuis les radicelles jusqu’aux limbes de la canopée, ou me fixais en un point et goûtais au plaisir simple de sentir fluer l’onde vitale sur ma peau. Je n’attendais aucune réponse, je ne partageais pas même mes peines et mes douleurs. Je jouissais simplement de la conscience d’être et de vivre à travers l’Arbre-Mère, celle qui abrite toute chose en son sein, depuis les fouisseurs entre ses racines jusqu’aux volants entre ses Branches.

Le courant nettoyait les failles de mon âme des impuretés venues s’y loger, sans toutefois parvenir à les refermer. À défaut d’éliminer la noirceur dans mon cœur, Okateï l’atténuait, emportant avec elle une part de mon fardeau, ne serait-ce que pour un bref instant. Sans elle, j’aurais sombré depuis longtemps.

Ces fusions répétées déteignaient sur nous deux. Ma perception de l’Arbre-Mère s’affinait à chaque immersion, au point de soupçonner, sitôt entrée dans Shanyröde, une tension dans telle radicelle ou tel rameau. Sans effort, j’auscultais la Plante Monde dans sa plus fine intimité. Un prodige auquel s’échinaient des générations de chamans pour un résultat souvent décevant. Je scrutais ainsi la croissance des Ramures, identifiais les zones de conflits futurs et y remédiais, lorsque cela était possible, avant même que les Seigneurs locaux ne prennent conscience des rivalités conjurées.

L’Arbre-Mère prenait parfois les devants. Alors que la déesse Plante s’était déployée durant vingt millénaires sans autre règle qu’une quête effrénée vers la lumière, elle incurvait désormais ses Branches pour l’avantage des seigneuries. Une part de ma nature humaine diffusait dans ses sèves, mes préoccupations suintaient dans les siennes, sans doute était-ce là la véritable révolution de la nouvelle alliance.

Une autre découverte bouleversa ma relation avec Okateï. Je perçus le phénomène pour la première fois dans ma vingt-sixième année, soit cinq ans après mon intronisation en tant qu’héritière de l’Arbre-Mère. Immergée dans l’essence de la déesse, je scrutais davantage la santé des feuilles-miroirs que le flux des sèves dans leurs limbes. Je ne sais plus précisément ce qui attira mon attention, une curiosité végétale probablement, un de ces détails anodins sur lequel nous passons sans nous y arrêter.

Je venais de surprendre l’éveil d’un bourgeon de succession. Rien d’extraordinaire en vérité, je m’étais souvent amusée à guetter de l’intérieur les cérémonies de Wylatmode. Des moments d’intenses émotions, aussi bien pour les prétendants agenouillés devant l’Änlisöve, le bourgeon de succession, que pour Okateï elle-même. Exemple unique de dissociation entre nous, la déesse Plante conservait le contrôle plein et entier de cet évènement, me tolérant à peine comme spectatrice. Comment lui en vouloir ? Okateï ne brillait jamais autant de vie qu’en ce moment d’union, quand un simple humain sacrifiait sa part animale pour rejoindre les rangs glorieux de ses protecteurs. Au moment de la libération du miellat, ses frondaisons vibraient à l’unisson, les sèves des quatre Ramures bouillonnaient dans leurs vaisseaux, les racines frissonnaient de délectation, l’obscurité de Shanyröde elle-même semblait s’illuminer. Et le sentiment d’extase demeurait de longues journées avant de s’effacer peu à peu, comme une réminiscence que l’on refuse d’oublier.

Non, ce n’était pas ce plaisir chaque fois renouvelé qui m’avait alors interpelée. Je tardai à saisir la dissonance dans ce chant familier. Une note étrangère s’y était imbriquée, discrète et pourtant essentielle, de celle qui sublime un chœur pour le hisser au rang divin. Jointe au miellat, une goutte de Sève Royale diluait ses vertus. De ce roi ou de cette reine en ce jour couronné naîtrait peut-être un nouvel enfant chéri.

Je le découvris plus tard, Okateï n’avait guère attendu pour reprendre son essaimage. Sitôt l’Appel entamé, la déesse avait de nouveau libéré la Sève Royale au goutte à goutte, imperceptible pour les chamans. Quant aux Aërlydes, ils étaient trop accaparés par leur chasse aux sorcières. Cette décision témoignait d’une vision à long terme de l’Arbre-Mère, consciente de la différence de longévité entre la Plante et ses serviteurs humains. Cette alliance devait transcender les générations et me confiner au rôle d’Osukateï, première du nom.

— De délicieuses perspectives s’offrent à nous, savoura le Mangeur d’Âme du fond de sa prison spectrale. Enfin à nous… à moi surtout. 

Je gardai pour moi mes propres commentaires. Quelques années plus tard, un enfant de huit ans venu des Branches de l’Ouest se présenta avec son père au temple du longicorne de Folivröde. D’un doigt, il enflamma la paroi étincelante et serra le cœur des enfants chéris à travers les Branches. Les quatre Ramures comprirent alors que le monde était bel et bien entré dans une nouvelle ère.

Ma vie avait pris la tournure d’une longue errance. Je répondais aux appels d’urgence de mes émissaires, plus rarement aux cris d’alarme de chamans désespérés. Je me rendais aussi de ma propre initiative là où ma voix avait une chance de peser dans la balance. En une petite dizaine d’années, Osukateï s’était imposée dans le paysage sylvestre, crainte et respectée, autant pour la menace de son Bourreau que pour les résultats engendrés. Si je recueillais l’approbation de la majorité, mes détracteurs demeuraient légions. Plutôt que de les mépriser, je les affrontais en face, privilégiant le dialogue houleux au dédain silencieux.

Ces ambassades hasardeuses nécessitaient une troupe dissuasive, héritière de celle prêtée par les royaumes de Damude et d’Orutory six ans plus tôt. Le prestige d’Osukateï attira en nombre nobles et inams qui structurèrent la Garde de l’Arbre-Mère, une troupe de plusieurs centaines de lances et d’épées dévouée à l’ensemble de la Fraternité. Le tabard céladon et son Vünasinëd aux nervures dorées, autrefois moqué, arpentait désormais les cours des palais avec fierté. Selon des accords tacites, les chevaliers détachés au service de la déesse suspendaient leur serment auprès de leur Seigneur légitime sans jamais renier leur filiation. Ils revenaient des années plus tard, auréolés de gloire et pleins du secret espoir de plaire à Okateï quand viendrait Wylatmode.

Une portion congrue de la Garde m’accompagna donc à Eärnlödy, la cité-mère de la Sixième Branche de l’Est, celle-là même que nous avions conquise durant la guerre de succession. Je n’y étais plus revenue depuis qu’adolescente, j’avais franchi les portes avec les troupes de Jivude. Je revis avec un pincement au cœur ces murailles devant lesquelles nous avions tenu un siège de plusieurs semaines, l’achèvement de deux ans de combats, de souffrances et de sacrifices pour une lutte de pouvoir inutile. La Sixième Branche avait choisi le mauvais camp, poussée dans ses retranchements par la croissance des rameaux voisins qui obstruaient le développement de son houppier et le condamnaient à terme aux Enténébrés. Une situation inchangée depuis lors à laquelle je comptais bien remédier.

Selon les habitudes de la Fraternité, nous réunissions les parties prenantes du conflit larvé et énoncions les conditions que chacun s’engageait à respecter. Tilude rédigea un traité dûment signé par les Seigneurs de la Sixième Branche et de ses voisines, dans lequel les souverains s’engageaient à héberger et protéger les enfants chéris chargés d’incurver le rameau, sous peine de subir la justice d’Osukateï. Le châtiment de Tanasayel occupait tous les esprits lorsque les sceaux officiels scellaient un engagement que nul n’oserait renier.

Je profitai de cette visite pour retrouver un vieil ami un temps perdu de vue. Nous nous isolâmes un soir en haut des remparts, à l’endroit où nous nous étions jadis quittés après la signature de l’armistice.

— C’est un plaisir de vous retrouver, Luwise-osu, puisque c’est ainsi qu’il faut vous appeler désormais.

— Un plaisir partagé, Indasarm Fündavün. Le temps a passé sans jamais effacer ces jours en votre compagnie, lorsque vous fûtes mon prisonnier.

Fündavün sourit au souvenir comique d’une jeune fille de quinze ans à peine capturant un chevalier aguerri de cinq ans son aîné. Loin de m’en tenir rancune, le premier Officier d’Eärnlödy ressassa cette aventure comme une épopée digne de louange.

— Je suis heureux que le sergent Udei ait survécu. Vous ne manquerez pas de lui passer mes salutations, ainsi qu’à ses hommes, si un jour vous veniez à les croiser.

— Promis.

— Et vous ? Comme tout un chacun, j’ai suivi les prouesses de l’héritière de l’Arbre-Mère. J’ignore toutefois comment se porte Luwise Sofunada.

Nul n’avait osé me poser une question si directe depuis très longtemps. Depuis la mort de Tobiane en fait. Emportée par le tumulte de ma nouvelle vie et sans personne pour me rappeler d’y jeter un œil à rebours, je pris un temps pour y réfléchir. L’ombre de ces dernières années, malgré les succès apparents, découpait la noire silhouette d’une femme usée par le temps.

Les mots sortirent par automatisme, discours maintes fois répété à d’autres et surtout à moi-même.

— Que pourrais-je espérer de meilleur ? Les seigneuries louent les mérites d’Osukateï dont le labeur porte ses premiers fruits. J’ai auprès de moi des conseillers fidèles et dévoués, les meilleurs que l’on puisse rêver : Imolien, Tilude et tant d’autres, tous acquis au sublime dessein dont nous traçons les lignes jour après jour, des Rameaux Éclairés jusqu’au plus profond des Enténébrés. L’Arbre-Mère et l’humanité enfin unies, en symbiose et en harmonie. Oui, que pourrais-je espérer de meilleur ? …

Ma voix s’éteignit d’elle-même, honteuse de son hypocrisie. Fündavün écoutait sans mot dire, sagace mais courtois, préférant me laisser bercer d’illusions que d’accabler une âme déboussolée. Quelque chose se brisa sur ces remparts, l’image peut-être de la gamine naïve et idéaliste, élevée selon les principes de la belle chevalerie, persuadée que l’âme est dans la gorge, que ses paroles sont vérité. Nécessairement.

— Non… En vérité, je suis désespérément seule. Mes amis véritables m’ont quittée les uns après les autres, y compris le Vänesine insouciant et rieur, tombé dans les Enténébrés, rongé par le Mal de l’Intérieur. À quoi bon des amitiés dont ne subsiste que souffrance et tourment.

— Le pensez-vous vraiment ? La souvenance de ces moments heureux en leur compagnie ne vous prodigue-t-elle pas douceur et chaleur en ces temps rigoureux ?

— Oui, la chaleur d’un brasier qui consume jusqu’aux tréfonds de mon âme.

— Les amitiés passées n’ont-elles plus aucune importance ? Que pensez-vous de celle que nous nous étions juré jadis en ce lieu ? 

Froide et assurée, je muris ma réponse pour ne pas le froisser :

— Notre amitié était sincère ; mon estime à votre égard l’est toujours, je peux vous l’assurer. Je ne pourrai néanmoins réitérer aujourd’hui les mots d’autrefois. Mon devoir envers Okateï m’interdit de me disperser en vaines promesses. L’affection tournerait au poison ; je refuse de prendre ce risque.

— Vous m’en voyez peiné. Une plante sans lumière pour la guider blanchit et meurt. Si personne ne peut vous éclairer dans les moments sombres, j’espère que vous écouterez au moins votre cœur. La Luwise que je connais est une jeune femme droite et honorable. Vous trouverez le chemin pour vous sortir des ténèbres, j’en suis persuadé. 

Écouter mon cœur, croire en mes convictions comme seule boussole de mes actions. Après tout, n’étais-je pas l’héritière de la déesse ? Aucun de mes conseillers ne pouvait se prévaloir d’une si forte connexion avec l’Arbre-Mère. Ainsi nourrie par mon chagrin et ma solitude, germa une graine qui dressa des années durant un infranchissable rempart entre mes idées, nécessairement justes, et d’inaudibles critiques. Elle ancra ses racines dans les fêlures de mon âme avec d’autant plus de force qu’elles étaient profondes ; bien qu’arrachées au prix de grands sacrifices, certaines demeurent encore aujourd’hui, prêtes à resurgir sitôt versé l’engrais d’un cœur éploré.

Je ne peux nier que les décisions prises en cette période obscure sont mes reflets fidèles. Sans ces blessures, les choses auraient sans doute tourné avec davantage de modération ; le monde tel que nous le connaissons en aurait été transformé. Inutile de revenir sur le passé pour écrire un futur hypothétique. Un jour, j’ai fait un choix. Ce ne fut ni une erreur, ni un caprice, mais le prolongement d’une conviction de longue date. Il en découla une série d’évènements, il nous faut vivre désormais avec leurs conséquences.

Mémoires d’un soldat aër

Les rumeurs venues de Sutanal au gré des réapprovisionnements s’étaient peu à peu teintées de drame et d’angoisse. Les rivalités houleuses entre les castes, d’ordinaire feutrées et sans gravité, s’épanchaient désormais en menaces ouvertes proférées jusque dans les rangs du Conseil, garant supposé de l’unité aër et du consensus politique. L’atmosphère chargé d’effluves nauséabonds pesait lourd sur une cité en mal de civilité. Si beaucoup se lamentaient, personne ne tentait vraiment d’y remédier. Triste fait divers, témoin de cette décrépitude, de jeunes Aspirants en étaient venus aux mains en plein Collège sans que nul ne les sépare avant le premier sang. Du jamais vu depuis la fondation de Sutanal !

Des querelles de petits coqs vantards, de simples chapons excités par une femme exceptionnelle, une demi-déesse se prétendant l’héritière de l’Arbre-Mère. Hideux spectacle… Des millénaires de sagesses et de philosophie rendaient les armes devant les grâces d’Osukateï.

Les troubles de la capitale occupaient le cœur des conversations lorsque le chef de la garnison me manda de bon matin. J’ignore comment, l’urgence de la convocation peut-être, je sus mon destin lié au triste climat du moment. Le commandant Niweseï me dévisagea comme ces prisonniers qu’il accueillait chaque semaine, avec un mélange de sévérité et de compassion. Je me crus condamné pour une mystérieuse faute dont j’ignorais tout, et aux yeux de mon supérieur, nous n’en étions pas loin.

— Sergent Saïn, il semble que vous ayez tapé dans l’œil d’un de nos dirigeants ; vous êtes muté à la Garde Patriarcale. Voici votre ordre de mission.

— Vraiment ?... Qu… qui aurais-je sous ma protection ?

— Le Patriarche Sinëv des Avisés. 

Il hésita une seconde, se pinça les lèvres, avant de prendre une inspiration pour cracher cette confidence, inadmissible dans la bouche d’un officier. Sa grande estime à mon égard réhaussé d’un brin de pitié lui souffla malgré tout ces aveux.

— Je ne suis pas sûr de devoir vous féliciter. Par les temps qui courent, vous seriez mieux ici, à Palätanal, dans notre belle île carcérale, si calme et si tranquille.

— Si des troubles menacent, n’est-ce pas une raison supplémentaire pour protéger les membres du Conseil ?

— Vous êtes un bon élément, sergent Saïn, droit et loyal. Depuis combien de temps n’êtes-vous pas allé en permission à Sutanal ? Un mois ? Deux peut-être ? J’ignore comment nous en sommes arrivés là, la situation s’est dégradée de manière inquiétante en quelques semaines… Il faudra vous méfier de vos propres frères.

— Que craigniez-vous, commandant ? 

Il tarda à répondre, de peur d’invoquer un maléfice et de lui donner corps par ses seules paroles.

— J’ai senti cette moiteur une fois par le passé, avoua-t-il à contrecœur. Elle planait, suffocante, entre les murs de cette prison. Un équilibre quasi surnaturel maintenait un calme illusoire qu’une brise malencontreuse aurait suffi à briser. Nous devinions le malaise sans parvenir à le nommer. Et sans que personne ne puisse l’annoncer, la corde tendue se brisa. Débuta alors l’insurrection. 

Il parapha presqu’à regret l’ordre de mission qu’il me tendit avec ces mots :

— Prenez garde à vous, sergent, et que les vents vous soient cléments. La tempête menace, vous devez y être préparé. 

Extrait du journal du Dénigré Saïn, sergent de la garnison de Palätanal

17

Les flammes de la discorde

Je n’étais plus revenue à Jivude depuis des années, depuis que Suwamon et moi étions partis pour Monyëte en quête d’alliés pour porter le message d’Osukateï. À l’époque, le prince Vün n’avait pas encore terminé son Initiation. Je le retrouvai homme marié, noué d’angoisse dans un minuscule vestibule où l’on avait reclus les hommes tandis que les femmes s’affairaient dans la chambre voisine autour de la future mère. Mon sexe m’aurait autorisé à me joindre au ballet des accoucheuses, inutile potiche aux bras ballants dont la seule présence aurait été un fardeau. Aussi préférai-je tenir compagnie au jeune père et au jeune grand-père, le non moins fébrile Seigneur Suwamon. Mon parrain jalousait mon apparente quiétude, bien trompeuse en vérité.

— Vous aussi connaîtrez pareils émois, vous verrez.

— Ce destin n’est pas pour moi, lui rétorquai-je sans méchanceté, un doux sourire en guise de baume sur son cœur enflammé.

Nous n’eûmes pas le temps de poursuivre davantage que des pleurs détournèrent les débats. Vün bondit sur l’instant mais se garda bien d’entrer avant que sa mère, la reine Nëdawiven, ne vienne le chercher.

— Félicitations, c’est un garçon ! lança-t-elle tout sourire.

À peine libéré, le nouveau père se faufila entre le chambranle de la porte et l’épaule maternelle, symbolique barrage désormais désuet. Tout à la joie de cette heureuse naissance, Nëdawiven s’amusa de cet empressement peu protocolaire. Elle répondit aux œillades enamourées de son époux qu’elle embrassa avec tendresse. Après une longue étreinte, elle se tourna vers moi pour m’envelopper de ses bras frémissant d’un bonheur expansif. Rien n’avait changé malgré les années : la famille royale de Jivude m’honorait comme la fille de la maison, comme la gamine de Palwite choyée tel le plus beau des trésors.

Lorsque nous entrâmes à notre tour dans la chambre, le prince Vün et sa femme Liewamon s’enlaçaient, pleins d’extase pour une boule rose braillarde dont les doigts minuscules réclamaient le sein de sa mère. Ainsi que le voulait la coutume, Vün offrit à son épouse et au nom de son fils, le premier cadeau de naissance, offrande de l’enfant reconnaissant en souvenir de ce jour où bonheur et espérance côtoient les douleurs de la délivrance. Le reste de la famille et les amis vinrent ensuite adresser leurs félicitations aux parents exaltés.

— Je n’ai pu assister à votre mariage, m’excusai-je. Je suis ravie d’être en votre compagnie en ce jour béni.

— Votre charge ne vous laisse aucun loisir, nous le savons. Vous avoir à nos côtés aujourd’hui est une chance dont nous mesurons la portée, Luwise-osu. 

Entendre ce nom dans la bouche de la jeune femme raviva le souvenir de la jeune fille qui, ici-même, avait inventé ce suffixe pour m’honorer. Depuis, l’Initiée Liewamon avait grandi, s’était éprise du fils de Suwamon-tame, et n’avait plus quitté Jivude malgré sa famille par-delà les Branches.

— Puisque vous êtes l’héritière de l’Arbre-Mère, me demanda-t-elle, puis-je vous présenter mon fils selon la coutume ?

— Osukateï ne se substitue pas à la déesse. Gardez les présentations rituelles pour plus tard. 

Nëdawiven et Suwamon s’amusèrent de la frustration de la jeune mère, contrainte de taire le nom de son enfant afin d’en garder la primeur pour Okateï. Une scène ô combien habituelle, moquée ou encensée par les dramaturges en mal d’émotions universelles. Comme des générations de femmes avant elle, Liewamon présenterait son fils devant une feuille-miroir sitôt ses forces revenues. Elle le porta dès le lendemain, emmailloté dans une couverture de coton pour le protéger des derniers frimas printaniers. Drapée d’or et de mélèze aux couleurs réunies de Jivude et d’Okateï, elle remonta les allées bordées de cerisiers dorés avec une grâce royale, sous la vigilance bienveillante de la cour au grand complet. Si le petit-fils d’un Seigneur n’était qu’un noble parmi les autres, le petit-fils de Suwamon-tame brillait de l’aura de son grand-père. Manquer ce baptême aurait été un crime de lèse-majesté.

Liewamon s’arrêta devant un limbe de bonne taille sur lequel se reflétait l’image d’une mère à l’enfant, fière et radieuse. Elle tourna le visage du poupon vers l’excroissance végétale, puis déclara d’une voix assez forte pour que chacun dans le parc puisse l’entendre.

— Okateï, Source de Vie, moi, Liewamon Nafunada de la Seconde Branche du Sud, unie par mes vœux de mariage à la maison de Jivude, te présente mon nouveau-né, Niely Infunada Susay-Nashly-Koda. Héritier du souffle de Skwiteïsan, fils du prince Vün Infunada, petit-fils du Seigneur Suwamon et de la reine Nëdawiven de Jivude, petit-fils de Lyniel Nafunada et de Pialimon Koshinada de la Seconde Branche du Sud, il rejoint les rangs de tes serviteurs dévoués. Nourris-le et donne-lui la force de croître jusqu’à ce qu’il puisse te retourner ces bienfaits. 

L’assistance répondit à cette déclaration d’une acclamation tonitruante « Okateï to ly asinëd », vie éternelle à l’Arbre-Mère. L’on célébra enfin l’arrivée du jeune Niely lors d’un joyeux banquet où pour une fois, et ce n’était pas pour me déplaire, je n’étais pas le centre d’intérêt général. Esclave du protocole, la pauvre Liewamon confia son enfant à regret à une armée de nourrices pour se dévouer aux innombrables invités venus saluer la jeune mère et son époux.

La reine Nëdawiven veillait de près sur le couple princier auquel l’on ne pouvait accéder sans son accord. Elle n’hésitait pas à repousser les impatients d’un refus sec mais toujours courtois, épaulée parfois du premier officier Latenam lorsque l’interminable attente attisait les plus impétueux. Le Seigneur Suwamon brillait par son absence de cette scène surjouée.

Je le dénichai sur un balcon du jardin, à admirer les étincelles nocturnes de la sphère sylvestre. Je lui trouvai une mine inhabituelle, à la fois apaisée et extatique, soufflée par un bonheur simple et parfait, de ceux dont le souvenir nourri une vie entière.

— C’est donc ici que vous vous cachiez. Suwamon-tame, fuiriez-vous la pression de la cour et du protocole ?

— Pour une fois que cela m’est permis, répondit-il avec un sourire taquin. Je vois que vous me comprenez. Et puis la sphère sylvestre est si belle cette nuit… 

Je pris le temps d’admirer la myriade de saphirs, autant de feuilles-miroirs aux éclats changeants suivant la profondeur du ciel nocturne par-delà la canopée. Que la lune soit pleine, que les étoiles se couvrent de nuages, que les rayons d’un soleil rétif trouvent un chemin de feuille-miroir en feuille-miroir pour se jouer de l’horizon, et les couleurs de la nuit sylvestre s’en trouvaient métamorphosées. Certains oracles (des charlatans, soyons honnêtes, mais parfois de vrais poètes) lisaient dans ces jeux d’ombre et de lumière les promesses du jour à venir dont la trame se tissait dans le secret des astres. Ainsi les amoureux scrutent l’éclat violine à la mi-nuit en quête d’une confirmation de leurs respectives passions. Puis le temps passant, ils se mettent à guetter la lueur magenta aux prémices de l’aube, annonciatrice d’un heureux évènement. J’ignore ce que guettait Suwamon, sans doute se laissait-il simplement emporter par la magie du moment.

— Je suis heureux que vous vous soyez arrêtée à Jivude en ce jour bienheureux. Notre famille n’aurait pas été complète et notre allégresse en partie ternie si vous vaquiez par-delà les Branches.

— C’est un fortuné hasard. J’avais besoin de vous voir.

— Oui… toute cette précipitation nous a distraits. Veuillez m’en excuser.

— Nullement ! Je ne veux pas vous embarrasser de mes préoccupations. Elles ne méritent pas d’entacher la joie de votre maison.

— Au contraire, si nous devons parler, faisons-le maintenant. Les jours prochains ne seront guère plus opportuns. 

Il m’invita à prendre un des sièges tournés vers le jardin. Les cerisiers dorés bruissaient sous une brise du soir empreinte de quiétude. Je m’en inspirai pour taire mes tourments et conter mon histoire de la manière la plus objective possible.

— Avez-vous eu vent de ma visite à Mulysay, sur la Seconde Branche de l’Est ?

— S’il s’agit d’un ragot récent, j’ai bien peur que les colporteurs du port de Jivude aient une avance sur moi. Je plaide pour un certain laisser-aller quant au suivi des affaires internationales. 

L’arrivée d’un jeune être a ce pouvoir d’effacer le monde autour de lui. Je pardonnai bien volontiers au roi de Jivude cet instant d’insouciance, bien que je soupçonne ses proches conseillers d’avoir guetté avec impatience le moment approprié pour lui annoncer la rumeur qui ébouriffait l’ensemble des houppiers.

— Tandis que s’achevait mon séjour à Eärnlödy, je reçus une lettre d’Afelosu-tame, Seigneur de Mulysay. Elle m’interpella par ces quelques mots griffés d’une main rapide, les lettres hachées par les sautillements de la plume sur les reliefs du parchemin. Dame Luwise, commençait-elle, je vous sais accaparée par les tourments du monde, mais peut-être trouverez-vous une minute pour vous soucier des miens. Ils éveilleront des souvenances d’une triste ressemblance avec l’affaire qui me préoccupe. Et le Seigneur Afelosu de conclure par cette simple phrase : je dois juger mon neveu de huit ans pour usage illicite de l’Incandescent. Sans davantage de précision, je devinai les tourments du roi de Mulysay. Comme mon père Särise jadis, il n’avait d’autres choix que d’appliquer la loi fylide dictée par les Éthérés et condamner à mort le fils de son frère pour une faute dont le gamin ignorait tout. 

La rage me remontait à la seule évocation de cette cruelle réalité que d’aucuns appelaient fatalité. Incapable de poursuivre en l’état, j’avalai une gorgée de salive pour me redonner de la contenance.

— Ce garçon devant ses juges, c’était moi enfant, c’était Inasu. Une colère enfouie depuis l’enfance, souvent tue mais jamais éteinte, telles des braises vivaces sous la cendre. Si la détresse du roi n’avait été aussi patente, mon ulcération aurait justifié à elle seule mon implication. Le Seigneur Afelosu m’avait envoyé cette missive avec le secret espoir de justifier une clémence par la voix sacrée d’Osukateï, héritière de l’Arbre-Mère et habilitée à parler en son nom. Je ne vous cache pas que je m’y employai de bon cœur. 

Le temps d’un soupir d’aise à cette simple pensée, je repris mon récit.

— Je me rendis donc à Mulysay où je fus fraîchement accueillie par le clergé ainsi que l’ambassadeur aër local. Leur humeur devint glaciale lorsque je prononçai mon verdict : l’Incandescent n’avait rien d’une menace pour l’Arbre-Mère, dès lors la peine capitale pour un enfant inconscient de l’interdit se révélait excessif. Soyez assuré qu’il ne s’agit pas là d’un préjugé hérité de mon séjour à Jivude, mon lien spirituel avec la déesse me confirma cette conviction de longue date. Afelosu-tame entretenait de bonnes relations avec le clergé et les Îles des Vents, les prêtres et l’ambassadeur aër se retinrent donc de crier au blasphème. Après tout, ils avaient reconnu mon rang d’héritière de l’Arbre-Mère et ne pouvaient se déjuger en critiquant mon verdict. Le neveu du roi fut acquitté sans la moindre condamnation. Pour la première fois, un tribunal rejetait la peine capitale pour l’usage accidentel de l’élément interdit par un enfant. Cette sentence en elle-même aurait suffi à m’attirer l’hostilité des prêtres. Non contente de cette petite victoire, je donnai au clergé une raison de muer cette rancœur en haine mortelle.

— Qu’avez-vous fait ?

— Le Seigneur Afelosu organisa un banquet en mon honneur, officiellement pour accueillir comme il se doit Osukateï. À sa mine ravie, il ne faisait aucun doute qu’il fêtait l’issue heureuse de cette tragique affaire et remerciait particulièrement celle par qui le miracle avait pu prendre corps. Centre de tous les intérêts, grisée par mon succès et d’excessives rasades de vin, je cédai aux pressions d’un groupe de nobliaux et levai l’ambiguïté sur mon discours du matin. Puisque l’Incandescent ne menaçait pas l’Arbre-Mère, aucun profane ne méritait la mort pour avoir usé de l’élément interdit. Ce n’était une question ni d’âge, ni de contexte. Un artisan devait pouvoir manier le feu sans l’aval des prêtres, si tel était son choix. 

Suwamon avala un hoquet de stupeur.

— Vous avez vraiment dit cela ? Devant l’ensemble de la cour ?

— Je ne regrette rien. Ces mots sont le reflet de mes sentiments profonds, une décision assumée, repoussée uniquement à des fins politiques : la réhabilitation de l’élément interdit. 

Je m’attendais à une réaction enthousiaste ou bien outrée du Seigneur de Jivude. Au moins une réaction expressive, digne de cette rupture historique qui brisait des millénaires de dogmes irréfutables. Comme le silence s’allongeait, je coulai une œillade inquiète vers mon parrain. Sa silhouette ciselée d’un liseré bleuté, je devinai son menton volontaire dressé pour mieux humer les fragrances du soir. L’éther exhalé par l’Arbre-Mère inspire les artistes et les poètes, dit-on. Dans ses périodes de doute, Suwamon usait de similaires artifices pour en appeler à la déesse et affiner son jugement. Ce n’est qu’après deux bonnes minutes qu’il répondit enfin.

— Seigneur de Jivude, je ne suis pas le mieux placé pour parler de la sorte. Méfiez-vous toutefois des traditions ancrées depuis des générations. Ceux dont la vie entière s’est construite autour d’une idée, avérée ou non, refuseront de nier ces années forgées autour de cette conviction sous prétexte qu’une autorité nouvelle la déclare erronée. La force de leur rejet n’aura d’égal que la ferveur de leur dévotion. Votre situation est d’autant plus délicate qu’il n’y a guère que les chamans et les Aërlydes pour confirmer vos dires. Certains vous appuieront, d’autres non, de bonne foi ou par calcul politique. Le peuple fylide quant à lui, suivra cette querelle d’initiés sans moyen de se forger une opinion par lui-même. Peut-être se laissera-t-il séduire par les avantages de l’Incandescent ; il faudra au préalable lever les peurs ancestrales. D’ici-là, vos adversaires vont se ruer dans la brèche. Il n’est rien de plus facile à manipuler qu’une foule en émoi.

— Soyons clair, je n’impose à personne l’usage de l’Incandescent. Les Seigneurs ont le loisir de conserver les anciennes coutumes, de laisser au clergé la charge de veiller sur l’élément interdit. Par contre, si des royaumes souhaitent suivre l’exemple de Jivude, il n’y a aucune raison de les en empêcher.

— Ne jouez pas aux naïves, vous ne leurrez personne. Et par pitié, épargnez-moi le couplet sur le vin qui vous aurait fait perdre vos moyens. Je vous connais, vous saviez très bien ce que vous faisiez. De tels propos sont une insulte pour le clergé, les Îles des Vents et tous les Fylides heurtés dans leurs croyances. De nouveaux contestataires rejoindront par légions entières vos détracteurs jusque-là silencieux. Que croyez-vous qu’il se passera lorsque vos ennemis ne se compteront plus par centaines mais par dizaines de milliers ?

— Aurais-je dû laisser cet enfant mourir, taire une injustice et renier mes principes ?

— Cela s’appelle gouverner. 

La pique de Suwamon me gifla cruellement. Il ne m’apprenait rien, bien sûr. Pourtant, l’entendre ainsi formulé me blessa davantage que je ne l’aurais cru. Je répondis par bravade davantage que par colère.

— Vous avez raison, ce n’était pas un coup de tête. Autant assumer cette nouvelle politique.

— Une politique bien dangereuse, si je puis me permettre. Osukateï n’a pas encore les épaules pour défier les Branches et moins encore les Îles des Vents. Que les Seigneurs vous désavouent, et vous courrez à votre perte. 

Ce soir-là, je m’enfermai dans ma fierté et refusai d’entendre le bon sens de mon parrain. L’Homme est ainsi fait que l’orgueil et les passions prennent souvent le dessus sur le discernement et la raison. Bien des guerres commencent de la sorte.

Depuis ma fusion avec Okateï, une étrange sensation ne me quittait jamais tout à fait. Une caresse un peu rêche sur l’envers de ma peau, des friselis qui parfois se changeaient en frissons, de discrets vertiges dont je m’efforçais de faire abstraction. Ils se fondaient la plupart du temps avec les froissements des vêtements ou le souffle d’une brise sur ma chair nue, quand ils ne disparaissaient pas tout bonnement derrière d’autres stimuli autrement plus intenses.

Je m’efforçais toutefois d’y prêter attention, de suivre ces contacts feutrés laissés par les chamans ou les Aërlydes lors de leurs intrusions dans Shanyröde. J’appréciais en particulier de voir comment les Éthérés avaient abandonné leurs rustres pratiques d’antan pour revenir aux délicates unions des magiciens fylides en communion avec l’Arbre-Mère.

Il arrivait qu’un sorcier sylvestre ou un savant aër explore les méandres mystiques avec une rudesse peu commune, qu’une subite migraine ou un spasme incontrôlé révélait indubitablement. De simples accidents qu’une réprimande suffisait à corriger. Ce ne fut pas ce genre de ruade qui m’assaillit le crâne ce jour-là, mais un roulement de tambour, sévère et autoritaire, joué à l’arrière de mon front par un percussionniste déchaîné. Il y avait une urgence derrière l’insistance du martellement, une urgence qui ne souffrait aucun délai.

J’abandonnai mes conseillers Tilude et Imolien qui me virent blêmir avant de succomber au malaise. Il me fallait fuir vers une chambre, une alcôve ou n’importe quel débarras où je pourrais abandonner mon corps évanoui et me plonger dans Shanyröde. Nul besoin de nectar d’éther ou d’autres substances narcotiques, l’impérieuse nécessité de taire ce supplice éclipsa toute prudence.

Une assemblée d’auras lactescentes illuminait le Monde Intermédiaire, centaines de chandelles dupliquées à perte de vue dans ces ténèbres infinies. Aussitôt, mon mal de tête disparut et je pus me concentrer sur ces âmes tracées de grains de lumière en éternel mouvement autour de contours plus ou moins distincts. Je reconnus certains visages, plus maussades que d’ordinaire, les traits durcis par une sombre colère.

— Il est heureux de constater que nous pouvons vous mander sans passer par vos dévoués enfants chéris. 

D’un souhait, je me retrouvai à côté de l’auteur de cette pique acide, le Gardien de Nostanal, la cité-mère de la Septième Branche du Nord depuis que j’avais condamné Tanasayel à se fondre dans les Enténébrés.

— Le Sénat de l’Arbre-Mère tenait à cette session extraordinaire sans l’emprise de vos larbins zélés. Vous et nous, les porte-voix de nos Seigneurs, pour tirer au clair cette affaire d’Incandescent. 

Ainsi tout s’expliquait. J’attendais depuis longtemps cette inévitable confrontation, et si la forme m’avait d’abord surprise, je ne m’en formalisai pas. L’appui unanime des sorciers à mon égard avait été ébréché par ma vision hérétique de l’élément interdit. Les chamans seigneuriaux imaginaient me déstabiliser en m’isolant du reste de la Fraternité, grand bien leur fasse. Je souffris davantage de découvrir parmi les mines contrites les Gardiens de Palwite et de Folivröde. Si le prestige grandissant d’Osukateï avait redoré mon blason auprès de mon propre peuple, des bris de méfiance subsistaient, comme deux parents qu’une incompréhension réciproque s’obstinait à diviser.

— Je vous écoute, rétorquai-je, affable.

— Confirmez-vous devant cette assemblée les propos tenus à Mulysay ? Levez-vous l’interdit sur l’usage immodéré du feu ? Reconnaissez-vous l’innocuité de cet élément ? 

Inconsciemment, je repensai aux joutes verbales auxquelles je me livrais jadis avec mon rival Alenash. Discréditer l’adversaire en déformant ses propos et le laisser s’empêtrer dans d’inutiles justifications. Je souris benoîtement à cette lointaine réminiscence, souvenir d’un temps où les défis les plus simples me paraissaient insurmontables. Le Gardien confondit cet amusement avec une marque d’ironie.

— Y trouveriez-vous à rire ?

— Pardonnez-moi, Muiray-seï. Je m’émerveillais simplement de la manière dont les rumeurs se déforment avant d’atteindre vos illustres oreilles. S’il y a un fond de vérité, celui-ci vous est parvenu si dénaturé qu’évidemment, il ne pouvait que vous choquer. Ne préjugeons pas de nos capacités : j’affirme que l’Incandescent tel que nous l’utilisons aujourd’hui, ne nuit pas à l’Arbre-Mère. Vous-même, Gardien, avez-vous senti les cris d’Okateï lorsque les flammes ont dévoré l’humus de tel ou tel houppier ? Non, car ces incendies ne sont que d’inoffensives brûlures superficielles.

— Comment osez-vous ?  s’indigna Muiray.

Je le coupais avant que sa diatribe n’occulte ma pensée.

— Ne préjugeons pas non plus des esprits malins qui nous guettent. Si l’Enfer de la Fin des Temps se produit un jour, il sera la conséquence d’une puissance dévastatrice sans commune mesure avec celle que nous connaissons, tels des milliers de soleils tombés du ciel en météores ardents. Nos ancêtres observaient les Îles des Vents avec envie, ils se sont lancés à leur conquête sitôt le vol en ballon maîtrisé et les grands oiseaux domptés. Le feu est aujourd’hui cet horizon convoité. Rien ne dit qu’un jour, l’Homme n’acquiert ce terrible pouvoir et n’en use dans un accès de folie. Nous devons respecter le feu et le craindre pour ce qu’il est, un outil à manier avec sagesse, ni plus ni moins. Un outil qui, entre des mains avisées, peut nous combler de bienfaits. Nous les connaissons déjà : la chaleur d’un foyer, la douceur d’un repas chaud, une lumière rassurante dans les ténèbres. S’en priver est aussi pervers que d’en abuser. En confier la charge à un clergé aux bottes des Aërlydes est d’une hypocrisie sans nom. 

Je constatai l’attention de mon auditoire lors d’un bref interlude silencieux. Une respiration songeuse à l’écoute de ces brasiers intérieurs, ces passions contradictoires qui longtemps nous tiraillent, nous martèlent, nous façonnent, jusqu’à forger nos idéaux.

— Osukateï n’a pas à s’immiscer dans les affaires internes des seigneuries, sauf à la demande du souverain. Puisque j’ai été amenée à me prononcer, j’énonce cette vérité : pour l’Arbre-Mère, le feu n’a rien d’un tabou. Il brûlait sur les Branches bien avant que les Fylides ne prêtent allégeance à la déesse. Les Hommes l’ont banni par convention, l’interdit pourrait être levé tout aussi facilement. Les Seigneurs décideront s’ils rétablissent ou non l’usage profane de l’Incandescent. Je n’ai aucun droit de jugement sur ces décisions souveraines. 

Une certaine satisfaction nimba l’assemblée mystique. Le respect de la souveraineté des seigneuries rassurait la plupart des chamans – et à travers eux, leurs maîtres. Certains goûtaient d’avance une autonomie accrue vis-à-vis du clergé et des Îles des Vents. Cette complaisance majoritaire trouvait néanmoins ses réfractaires. Leurs auras ternis d’un voile anthracite s’évanouirent dans les ténèbres de Shanyröde sans oser protester, abandonnant les béats à leur liesse révoltante. Je retrouvai ce cercle d’aigris des mois plus tard, rassérénés et confortés dans leur union, prêts à dire tout haut ces mots de colère que l’humiliation avait ce jour-là étouffés.

Vänesine était revenu de Vëdatanal transformé sans que je n’en susse la raison avant des années : son mutisme taciturne avait dégénéré en amertume acerbe qu’il exprimait pour la moindre futilité. Il n’en demeurait pas moins cet ami d’enfance, naguère joyeux et désinvolte, auquel j’espérai redonner vie. Il était surtout la dernière branche d’un passé envolé à laquelle je pouvais me raccrocher, ce lien avec ces camarades si chers qui m’avaient quittée bien trop tôt.

Je lui offris donc un poste d’officier dans la Garde de l’Arbre-Mère où il se distingua par son inflexible loyauté. Un jour qu’une soirée avec un ambitieux Seigneur tourna à la mauvaise comédie, celle-ci vira à l’esclandre lorsque le souverain, désinhibé par le vin et l’hydromel, remit en cause mon autorité, insultant par là même sa prestigieuse invitée. Tel un chevalier libre de ses actes, Vänesine se leva sans attendre une quelconque autorisation et se planta devant le souverain aviné.

— Retirez vos paroles, monseigneur, ou désignez votre champion que je l’étrille proprement. 

Le roitelet accepta le défi du manchot d’un rire gras et présenta pour le défendre un colosse invaincu depuis son Initiation. Les tables de banquet dessinèrent une arène en lieu et place des jongleurs et des musiciens brutalement remerciés.

— Luwise-osu ! Oubliez cette folie ! C’est indigne de votre rang, supplia Tilude.

J’appréciais les conseils de la talentueuse courtisane pour leur pragmatisme froid. Je les méprisais parfois pour les mêmes raisons. Je ne pouvais laisser passer l’impertinence du souverain. J’adoubai donc le défenseur de mes couleurs et officialisai le duel dont l’issue marquerait les annales.

Sans armure, uniquement vêtu d’un élégant pourpoint de soirée et de chausses chamarrées d’or et de pourpre, Vänesine dégaina son épée courte d’archer qu’il portait toujours à la ceinture. Depuis la perte de sa main droite, le guerrier avait exercé l’autre bras dans ses rares moments de sobriété. Je notai à cette occasion les fruits de ces années d’efforts. Vänesine jouait beaucoup de ses jambes pour esquiver avec grâce les assauts adverses, mais ses parades fermes et avisées attestaient d’une réelle maîtrise de l’escrime gauchère. Le géant ne s’en laissa pas conter et s’adapta aux manœuvres du leste estropié.

Une quarte puissante arracha la lame de la main de Vänesine qui perdit un instant l’équilibre, tituba et manqua de s’étaler sur le dallage. Nous pensâmes l’affaire réglée lorsque l’archer s’écroula sur son rival pour lui tomber en plein dans ses bras, curieuse étreinte au cœur d’un combat sans merci.

Le tableau se figea sur cette scène improbable, les belligérants figés contre toute attente dans cet élan faussement fraternel. Le géant en partie dissimulé par Vänesine, nous tardâmes à voir la cascade vermeille qui s’épanchait de sa gorge. Nous ne comprîmes la situation que lorsque le svelte guerrier retira son moignon au bout duquel trônait une lame de stylet maculé de rouge. Soutenant son adversaire moribond, Vänesine essuya la fine aiguille du meilleur acier avant de la rentrer dans sa manche où un discret mécanisme l’emprisonna. Puis, il abandonna avec désinvolture sa victime qui s’effondra au milieu d’une auréole sanglante.

Beaucoup de guerriers parmi les plus aguerris affichaient un mélange de rage et de repentance lorsque leur ennemi expirait contre leur épaule. Vänesine quant à lui garda l’expression vide des assassins après leur besogne. Aucune émotion, aucun remords, il avait accompli son devoir sans animosité ni rancune, telle une implacable machine à tuer. Ce visage impressionna les convives, une image que les bardes se pressèrent de peindre en sombres sonnets. Ainsi naquit la légende du chevalier noir d’Osukateï dont la simple présence, assuraient les contes populaires, était porteuse de malheurs. Les ragots grandissent sur un terreau fertile. Celui-ci du moins, avait un fond de vérité.

L’ombre crépusculaire du lugubre Vänesine escortait mes pas tandis que je remontai les rues de Susaytanal d’où nous nous étions autrefois, mes chevaliers et moi, enfoncés dans les Enténébrés en quête du Bourgeon de Renaissance. J’avais fait escale dans la cité-mère de la Septième Branche de l’Est avec un brin de nostalgie, je dois l’avouer, et l’envie de retrouver l’officier Särsan-obe sous les ordres duquel nous avions servi sur le Mur. Aussi brève que fut notre rencontre, elle n’en demeurait pas moins essentielle dans mon cheminement personnel, un condensé de sagesse sans lequel je n’aurais pu être la femme que je suis. Nul n’avait jamais vu en Särsan Nafunada autre chose qu’un guerrier, une machine de guerre dédiée à la défense des terres illuminées. Le monde, pour l’essentiel, en ignore même jusqu’à son existence. Il est pourtant à mes yeux l’un des plus grands philosophes que l’Arbre-Mère ait porté, une conscience universelle logée dans un corps d’homme, le premier à avoir compris l’unité du vivant par-delà les barrières mentales dressées par nos savants.

Je m’étais donc arrêtée à Susaytanal pour remercier cet ami, le convaincre aussi de me conseiller au quotidien, ce qu’il refusa avec le sourire et une simple phrase, douce et sincère :

— Ma place est ici, sur ce Mur, sentinelle à la frontière de deux mondes jumeaux.

Deux mondes pour l’heure insolubles, sur lesquels il convenait en effet de veiller avec un œil alerte, afin de les garder de leur propre bêtise.

Un passage dans la capitale de la Septième Branche, fusse pour voir un vieil ami, imposait une visite au Père de Lignée. C’est ainsi que je me retrouvai à défiler dans les rues de la grande ville sous les vivats de la foule. Huit ans après mon intronisation en tant qu’héritière de la déesse, quatre ans après la chute du Mur de Tanasayel rendue aux Enténébrés, un an après mon verdict de Mulysay et la levée du tabou de l’Incandescent, je constatai qu’Osukateï avait gagné les cœurs des gens du peuple. Ou au moins, de celui de la Ramure de l’Est dont j’étais devenue l’égérie. Pensez ! L’enfant du pays devenue l’égal des dieux anciens !

La quête d’équilibre d’Osukateï convenait évidemment aux inams, soucieux de leur bien-être, davantage qu’aux nobles concernés par le destin de leur Lignée, de leur Branche. Se multipliaient donc les « Longue vie à l’Arbre-Mère » et les « Gloire à Osukateï » que des inams accompagnaient d’un signe de respect envers la déesse, paumes accolées, les doigts écartés en forme de fleur éclose, inconscients d’usurper un geste censément réservé aux chamans.

La ferveur de la foule variait suivant les quartiers, jusqu’à sombrer dans l’indifférence par endroits. Ces moments de calme me rappelaient l’inégale adhésion des Fylides à l’ordre nouveau. Certains abhorraient même ce vent de changement dangereux pour leurs intérêts particuliers.

Nous pûmes l’observer aux abords d’un quartier industrieux où abondaient les temples de l’Incandescent. D’abord d’une froide retenue, artisans et ouvriers suivirent notre passage, l’œil sombre et la mine sévère. Ils se gardèrent toutefois de protester devant des hommes en armes escortant une prétendue divinité qui, et cela imposait le respect, portait bien en évidence la coiffe automnale des Seigneurs. Derrière ce premier rang d’anonymes mécontents se dressaient de tristes sirs couverts de bures anthracite, des prêtres venus surveiller leurs ouailles. De là à dire que la colère populaire ne leur était pas étrangère, il y avait un pas que je franchis allégrement. Je gardai néanmoins cette conviction pour moi et incitai le cortège à poursuivre vers le palais sans se soucier de l’ambiance délétère.

J’ignore d’où partit le premier fruit pourri qui tacha d’écarlate l’étendard d’Osukateï. Il fut vite suivi d’une pluie de pommes, de poires et de prunes, probablement fournis par de riches mécènes guère soucieux de ce gâchis de victuailles. Les pulpes juteuses émaillèrent nos tabards d’honteuses auréoles que nous portâmes par la suite jusque devant le Seigneur de Susaytanal. Quelques cris se distinguèrent à travers les giboulées :

— Non à l’Incandescent ! Non à l’Enfer de la Fin des Temps ! Honte sur la fausse déesse !

Des mots hurlés avec le cœur. Le contraste avec les acclamations entendues un quart d’heure plus tôt en était d’autant plus cruel.

Puis vinrent les premières pierres, des éclats de blocs de taille arrachés aux hôtels particuliers si répandus dans la cité-mère. Les hommes à pied hissèrent leurs pavois au-dessus de leurs têtes, tandis que les cavaliers peinaient à maîtriser leurs renards.

Vänesine dégaina son sabre avec un cri de ralliement qui s’éleva au-dessus du raffut.

— Hommes de la Garde, protégez Osukateï ! Cavaliers, avec moi ! 

L’impétueux officier s’apprêtait à charger la populace sans la moindre hésitation. Les images d’un carnage défilèrent devant mes yeux, une intuition d’une horreur éminemment détaillée qui, et j’en fus la première étonnée, me laissa insensible. Je n’éprouvais aucune compassion pour la populace qui abhorrait mon nom. Je redoutais en revanche les conséquences politiques d’un massacre motivé par la seule colère. Un calcul pragmatique, simple et froid, se confondit aux yeux du monde avec un élan de magnanimité.

— Vänesine, non ! 

Tel un molosse sifflé par son maître, l’estropié figea sa monture affaissée sur ses pattes arrière, prête à bondir dans la mêlée. Nulle frustration sur les traits du chevalier, aucune trace de rancœur de se voir ainsi désavoué devant ses hommes. L’officier n’accordait aucune importance à son rang ou à la fascination, il faut bien le dire, qu’il exerçait sur la troupe. Ni rage, ni fureur non plus. Vänesine ne nourrissait aucune haine envers ces rebelles qui avaient pourtant craché leur venin sur sa dame et attenté à sa vie. Rien d’autre que la glaciale détermination d’un tueur concentré sur sa mission.

— Cavaliers ! criai-je à m’en déchirer la voix. Au galop vers le palais, lame au fourreau. Ces hommes en pleine confusion ne sont pas nos ennemis. Soldats à pied, protégez notre retraite sans provocation et retrouvez-nous sans tarder au palais. Exécution ! 

Nous nous mîmes en branle comme un seul homme. Je tournai un dernier regard haineux vers les carapaces de cuir grise des prêtres de l’Incandescent, calfeutrés sous les arcades, bien à l’arrière des troubles. Je crus discerner de narquois sourires sur ces faces austères et impersonnelles coiffées du même calot noir. Une brochette de conspirateurs que je rêvais d’enfourner dans leur maudit brasier.

Un visage se distingua pourtant, celui d’un homme richement vêtu, un bourgeois ou un aristocrate crânement campé au milieu du clergé sans se grimer de leurs oripeaux noircis de suie. Il accrocha mon regard tout le long de notre fuite durant laquelle il me renvoya sa haine viscérale. Son visage étranger m’était vaguement familier. Son portrait me tourmentait encore des semaines plus tard alors que nous partions vers d’autres horizons. Puis le temps faisant son œuvre, il se fondit dans l’oubli.

Le prince Linëy devenu homme se chargerait bientôt de combler ces lacunes. Si le gamin de onze ans avait été effacé de mes souvenirs, lui n’avait jamais oublié la meurtrière de son père, le Seigneur Lefafel, roi déchu de Tanasayel.

Mémoires d’un soldat aër

La garde d’un Patriarche consistait à passer le plus clair de son temps dans les alcôves de la Chancellerie où se réunissait le Conseil. Les hommes en arme étaient formellement interdits durant les séances plénières et les commissions, moments durant lesquels nous confiions la sécurité de nos protégés aux Anges du Puits de Science. Nous ne nous en formalisions pas, Sutanal n’avait plus connu de violences depuis mille cinq cents ans et le massacre du Mouvement des Pacifistes. Un garde du Patriarche se contentait d’ouvrir le passage dans les rues encombrées entre la Chancellerie et la résidence du haut dignitaire.

C’était sans compter sur le climat de tension qui baignait la société aër depuis deux ans. Les accrochages répétés entre Aspirants du Collège avaient conduit à la dissolution de promotions entières, renvoyées sur l’heure dans leurs seigneuries fylides d’origine sous le sceau du déshonneur. Trop jeunes pour avoir prêté serment au Puits de Science et devenir d’authentiques Aërlydes, ils avaient épargné au Conseil l’humiliation de renier les siens. Ce n’en demeurait pas moins un terrible aveu d’échec. Le Collège avait été profondément restructuré, ses directeurs relégués dans les fanges de la société aërs et ses élèves, matés dès leur entrée dans l’école céleste. Confinés dans leurs cellules et leurs salles de classe, ils n’avaient droit qu’à une heure de liberté dans le cloître de l’institution, heure qu’il était de bon ton de passer en silence à la bibliothèque, pour le plaisir d’étudier. Une société qui se méfie de ses enfants n’a plus d’avenir.

Malgré le semblant d’ordre rétabli par ces coupes, l’eau bouillait toujours sous le couvercle. Les gardes des différents Patriarches rassemblés autour d’un jeu de dés, avaient tout le loisir d’entendre, atterrés, les querelles étouffées par d’épais murs censés garantir la confidentialité des débats. Si nous ne percevions que les éclats de voix sans en comprendre le sens, nous devinions la raison de ces altercations : Osukateï faisait encore parler d’elle.

Ce jour-là, l’ouverture fracassante de la salle de réunion nous arracha de nos triviales parties de cartes. Le Patriarche Eseï et son confrère des Éclairés s’extirpèrent de forte méchante humeur sans autre commentaire qu’un ordre succinct à leurs miliciens.

Une rumeur affirmait que le Patriarche Eseï avait récemment rencontré, contre tous les usages, un Seigneur Fylide déchu, un rebelle en froid avec l’héritière de l’Arbre-Mère. L’on évoquait une négociation secrète en vue d’abattre l’hégémonie naissante de la soi-disant demi-déesse. Le genre de rumeur entendue de la bouche d’un ami d’ami qui aurait vu la scène un soir de beuverie sous la lueur blafarde de la lune. Une fiabilité douteuse à l’image de cette prétendue entrevue entre le Patriarche Sinëv et Osukateï elle-même. Qu’y avait-il de plus grotesque ?

Était-ce mon insistance à le dévisager, l’air stupide, qui braqua sur moi sa mine de chafouin contrarié ? Toujours est-il qu’il me glaça les os. Je me trouvai face à un véritable tueur, de la race des calculateurs rigoureux et implacables. La dernière passe d’arme du Conseil s’était conclue à son désavantage ? Un revers sans importance. Le Patriarche Eseï préparait déjà le coup d’après.

L’échange muet dura trois secondes tout au plus. Ce fut bien assez pour figer dans mes chairs une crainte authentique, instinctive et primale. Ce jour-là, j’avais entraperçu le véritable Eseï, dépouillé de ses costumes impeccables de politicien. La carte de la fermeté jouée en public m’apparaissait bien pâle en comparaison de la botte dissimulée dans sa manche. C’est ce jour-là que je pris au sérieux les menaces qui planaient au-dessus de mon protégé, le Patriarche Sinëv. Que je pris la mesure du fauve auquel il s’était attaqué.

Extrait du journal du Dénigré Saïn, lieutenant au service du Patriarche Sinëv

18

Le dernier Conseil

Extrait du journal du Dénigré Saïn, lieutenant au service du Patriarche Sinëv

L’année 7694 de Sutanal sera marquée à jamais du sceau de l’ignominie, une tache sur l’Histoire des Îles des Vents que les siècles ne suffiront pas à effacer.

L’Île Majeure dérivait au-dessus du désert d’Asiwosüd, aussi eûmes-nous droit à un printemps d’une extrême douceur. Les célébrations du nouvel an furent d’ailleurs fêtées en habits légers, par un soir d’équinoxe limpide. L’étendue de sable et de rocailles nous apparaissait dans son incroyable immensité, une plaie béante aux mille variations d’ocre et d’orangés, une cicatrice creusée de canyons éoliens dont les scarifications se fondaient dans l’horizon. Si l’île volante s’était figée au-dessus de cette ingrate contrée et que notre savoir s’était perdu au fil des ans, nous n’aurions jamais soupçonné l’existence d’une verdoyante canopée au-delà de ces regs brûlants bordés d’océans sableux aux dunes dansantes.

Lorsque les festivités s’estompèrent et que Sutanal retrouva sa pudique civilité, le Patriarche Sinëv invita son confrère des Avisés, le Patriarche Gamiseï, pour parler des affaires du Puits de Science (des affaires du monde, donc), ainsi qu’ils aimaient le faire par une nuit claire, allongés sur les divans de la terrasse. Nous étions le dixième jour du mois de Germination.

Je terminais mon service et m’apprêtais à retrouver mes quartiers à la jonction entre les aires publiques et privatives de la villa patriarcale. Mon ultime ronde m’amena sur le belvédère où bavardaient le maître de maison et son invité, une corbeille de fruits à portée de main pour conclure une tirade par une bouchée de figue ou une grappe de raisins.

— Eseï n’a pas tout à fait tort, souleva Gamiseï. La levée de l’interdit de l’Incandescent est fâcheux, pour les royaumes sylvestres davantage que pour les Îles de Vents.

— Il y a un risque, j’en conviens, admit Sinëv, mais modéré. Voilà un peu plus de deux ans que Luwise-osu a rendu son verdict sur l’Incandescent, la sphère sylvestre ne s’en est pas trouvée chamboulée.

— Vous connaissez le dicton : il faut dix années pour qu’une idée puisse germer.

— Bien sûr. Son idée est trop neuve pour être largement appréciée. Le peuple pragmatique en perçoit pourtant les avantages. Et vous le savez, le feu n’est pas une menace pour l’Arbre-Mère.

— Pour l’Arbre-Mère, non. Pour l’Homme en revanche… Le principe même de l’abolition du tabou divise les royaumes. La paix entre les Branches n’a jamais été aussi précaire qu’aujourd’hui.

— Vous exagérez ! s’indigna Sinëv. Je vous le concède néanmoins, Luwise-osu a été inconséquente dans ses choix. Je n’ai plus hélas d’informateurs auprès d’Osukateï pour confirmer mon intuition, mais je devine une colère à la barre de cette décision.

— Un sentiment dangereux. 

Gamiseï appuya sa pique d’une main menaçante qui s’en vint attraper une poire qu’il croqua goulument. Sinëv s’apprêta à répondre avant de se raviser d’un certes pusillanime. C’est alors qu’il me remarqua à traîner aux abords de l’esplanade, honteux de mon indiscrétion. Il saisit l’opportunité d’une diversion et me héla joyeusement.

— Lieutenant Saïn, apportez-nous du vin et joignez-vous à nous. Vous connaissez le Dénigré Useärn, lui-même mentor d’Osukateï Luwise. Que pensez-vous de cette situation ?

— Je n’ai pas tous les éléments pour me faire une opinion éclairée.

— Vous avez la sagesse d’un enfant, rétorqua Sinëv. Nul n’a jamais toutes les cartes en main. Il nous faut pourtant juger et agir au mieux, quitte à se raviser si l’on se découvre dans l’erreur. En votre état des connaissances, que pensez-vous de l’héritière de l’Arbre-Mère et comment, selon vous, devrait réagir le Puits de Science ? 

J’aimais écouter les sages parler politique, comprendre les rouages de leurs réflexions, m’émerveiller devant tant d’intelligence et me flatter d’en appréhender les moindres subtilités. Prendre la parole, en revanche, me rendait extrêmement mal à l’aise. La peur d’être jugé, d’être moqué, de commettre une erreur absurde sous l’empire du stress. Je tentai donc d’esquiver l’épreuve, tardant à trouver ce pichet de vin posé devant mes yeux. Il suffit d’un regard de Sinëv pour abattre mes réticences. J’y lus de la confiance. Le Patriarche accordait une véritable importance à mon opinion. J’en fus honoré.

Avec la permission du maître de maison, je me servis une rasade, histoire de me donner du cœur au ventre, puis je me lançai.

— Luwise-osu a effectué son Initiation à Jivude, elle a vécu une période essentielle de sa vie au contact d’un feu domestiqué. Elle est sincèrement convaincue des bienfaits de l’Incandescent injustement interdit au plus grand nombre. Sa démarche n’est pas le fruit d’un calcul, mais de l’aspiration au bien-être de ses semblables. Elle voue en effet une haine viscérale pour les Îles des Vents. Remettre en cause l’autorité du clergé, et donc celle de Sutanal, lui procure sans doute une grande jouissance. Ce n’est cependant pas sa raison première, contrairement à ce qu’affirment nombre d’Éclairés.

— Ce n’est en rien une circonstance atténuante, protesta Gamiseï.

— Laissez-le poursuivre, rétorqua Sinëv. Continuez lieutenant, je vous en prie. 

Un peu décontenancé, j’avalai une nouvelle rasade avant de reprendre.

— Les Aërlydes utilisent l’Incandescent pour de multiples usages, à commencer par la confection de nos armes. Nous tolérons son utilisation par les peuples inférieurs sous le strict contrôle du clergé. Un terme loin d’être anodin. L’aura religieuse dans laquelle nous l’avons enveloppé participe à sa sacralisation. 

Je marquai une pause, absorbé par de soudains souvenirs.

— Je me souviens de la maquette d’Okateï exposée dans le palais Patriarcal, admirée lors de la cérémonie d’intronisation des Aspirants. Cette sphère de gemmes précieuses, cette Arbre-Mère vue du ciel et reconstituée avec fidélité au fil de multiples Rotations, m’avait impressionné par son immensité. Pour la première fois, je pouvais embrasser le monde d’un seul regard, comparer cette boule de jade et d’azurite aux huit îles volantes maintenues sur leurs orbites par des câbles d’acier, ridiculement petites en comparaison de la planète sylvestre. Nos savants l’ont démontré, l’Arbre-Mère est trop massive pour qu’un incendie d’origine humaine puisse la menacer. Le contrôle de l’Incandescent assure celui des royaumes sylvestres. Sans notre avantage technologique, nous serions débordés par la vigueur des peuples inférieurs. La fin de l’élément interdit représente une menace pour les Aërlydes davantage que pour les Fylides, quoiqu’en disent nos beaux discours. Le Patriarche Eseï a donc raison : pour le bien de notre nation, nous devons arrêter Osukateï avant qu’elle ne bouleverse les équilibres millénaires. Pour le bien des hommes en revanche, la question se pose. Avons-nous le droit de priver la majorité de l’humanité de la sécurité et du confort d’un foyer pour notre seul avantage ? Du point de vue de l’Arbre-Mère, ce débat n’a aucun intérêt. Au contraire, peut-être est-il nocif de nous battre pour de telles futilités alors que la vraie menace est ailleurs. La croissance de la déesse l’épuise, Osukateï devrait se concentrer sur cette unique tâche. Un vœu pieux, hélas. Osukateï est humaine, elle ne peut se soustraire à ses passions. Cette force animale dont l’Arbre-Mère a tant besoin pour se régénérer est aussi ce poison qui pourrait l’asphyxier. Elle a besoin de conseils pour la canaliser. C’est pour cela que le peuple aérien devrait la soutenir plutôt que la combattre. 

Je lus une certaine fierté chez le Patriarche Sinëv. Il tenta de masquer en vain ce sourire tiré au coin des lèvres.

— Useärn a trouvé en vous un excellent disciple.

— Répétez ces paroles ailleurs qu’entre ces murs, et ce n’est pas au reconditionnement que l’on vous enverra, avertit Gamiseï. Ce sera à Palätanal, de l’autre côté des barreaux dont vous aviez la garde. 

Le second Patriarche des Avisés s’assit sur le divan et secoua la tête, désabusé. Il inspira une longue bouffée comme pour humer l’air frais du soir avant qu’une odeur nauséabonde ne vienne en gâcher l’harmonie.

— Vous êtes un cas isolé, poursuivit-il. Osukateï divise les notables et les Patriciens en deux catégories, les radicaux qui prônent le respect de l’ordre établi et les extrémistes qui comptent arrêter l’héritière de l’Arbre-Mère par la force s’il le faut. La modération du Conseil ne reflète pas ces opinions. Il n’y a guère que le Patriarche Eseï pour porter la parole du peuple aër.

— Pour nourrir ses ambitions, corrigea Sinëv.

— En attendant, le soutien de la foule nourrit surtout son audace. Il n’hésite plus à s’opposer au reste du Conseil, parfois violemment.

— Le soutien de la foule ne lui donne pas raison pour autant.

— Et si c’est nous qui étions dans l’erreur ? protesta Gamiseï. Qui est donc le plus arrogant ? Est-ce si méprisable de défendre les intérêts de son peuple ? Sommes-nous assurés d’œuvrer pour le bien de l’humanité en soutenant, au nom de beaux principes, une inconnue qui pourrait se révéler un infâme tyran ? Nous pouvons lire beaucoup de choses dans l’Âme d’Okateï, mais nous ne pouvons pas y lire l’avenir.

— L’avenir se modèle, c’est une question de volonté.

— De nombreuses volontés, souvent contradictoires ! Sans bonne intelligence, le résultat peut se révéler fort disgracieux. 

Les deux hommes restèrent un moment silencieux, leurs mains crispées sur des coupes remplies d’un vin devenu aigre. J’hésitai à me retirer sans oser bouger, de peur de briser une amphore dans laquelle l’on aurait scellé toutes les fureurs du monde.

Au bout d’un temps qui me sembla interminable, Gamiseï se leva et s’avança jusqu’à la balustrade. La ville basse et le port aérien de Sutanal s’étalaient au pied de la villa, nichée sur les hauteurs avec les résidences des hauts dignitaires. Par-delà les murailles, le désert d’Asiwosüd resplendissait de sa beauté minérale. La lune ciselait les lignes de crêtes avec la finesse d’un artiste, soulignait par contraste les vallons de larges traits d’un noir profond, et magnifiait l’ensemble de l’estampe d’un voile argenté qui scintillait ici et là, la lumière sélène accrochée par de minuscules grains de sable en suspension portés par les vents.

— Crois-tu que l’Enfer de la Fin des Temps ne soit qu’un mythe ? demanda Gamiseï.

— Je te pensais homme de science à l’esprit rationnel. 

Radoucie, il n’y avait nulle moquerie dans la voix de Sinëv. Peut-être un brin d’inquiétude que souligna sa question :

— Qu’y a-t-il, mon ami ?

— Je m’interroge parfois. Si Okateï inspire les poètes, les mythes ne sont-ils pas de son invention ? Comment interpréter celui de l’Apocalypse ? Un présage ? La peur de sa propre fin ? Un avertissement pour l’humanité ?

— Les mythes sont les interprétations humaines des visions sibyllines de la déesse, rétorqua Sinëv, sûr de lui. Ils sont la sagesse de peuples ignares.

— Et nous, que sommes-nous ? Que savons-nous réellement ?

— Nous sommes des hommes qui cherchons à comprendre, conscients d’avoir entre nos mains quelques feuillets à peine du Grand Livre de l’Univers. Pour répondre à ta question initiale, je vais te donner mon opinion. L’Arbre-Mère mourra un jour. J’ignore si l’Homme lui survivra, mais la Vie, elle, j’en suis persuadé. Des créatures survivent dans ce désert en-dessous de nous. Elles n’ont peut-être même pas conscience de l’existence de l’Arbre-Mère à des milliers de lieues d’ici. Si la Fin des Temps correspond à la fin de l’Arbre-Mère, que celle-ci périsse par le feu ou d’épuisement, il ne s’agira que de la fin d’un temps. La fin d’une ère et l’ouverture d’une nouvelle. Nous pouvons regretter ce qui sera perdu, cela n’empêchera pas la Vie de se perpétuer sous d’autres formes. Ce mythe est-il un cauchemar d’Okateï ? Un avertissement pour l’Humanité ? Peut-être. Cela importe peu. Ce qui compte est ce que nous voulons et ce que nous ferons. Aujourd’hui, Osukateï nous offre la possibilité de ralentir le Flétrissement, peut-être même de l’endiguer. C’est notre choix de saisir cette chance ou de la rejeter. Elle désire offrir le feu aux hommes ? Très bien. Cela ne changera rien pour l’Arbre-Mère, autant lui autoriser ce caprice si par ailleurs, elle peut nous conduire vers un monde meilleur. Charge à nous d’en convaincre le plus grand nombre. 

Il ne s’était guère écoulé plus de quelques semaines lorsqu’un courrier se présenta de bonne heure à la villa patriarcale. Rien d’étonnant ces derniers temps où les réunions extraordinaires devenaient la norme. La majorité des missives s’adressaient au secrétaire du Patriarche, quelle ne fut donc pas ma surprise de recevoir une lettre en mon nom propre. Cachetée avec soin d’une goutte de cire sans le moindre sceau, il n’y avait guère que l’écriture pour me renseigner sur son auteur. Un Lieutenant Saïn griffonné à la hâte, direct et sans fioriture. Une écriture de soldat. J’ouvris le papier plié en six, un excès de rigueur trop inhabituel pour être anodin, et découvris les quelques mots rédigés avec le même empressement.

Que le Patriarche Sinëv ne vienne pas au Conseil aujourd’hui.

Un avertissement anonyme adressé au chef de la sécurité ; dans le contexte actuel, je ne pouvais pas l’ignorer. Je me rendis aussitôt dans les appartements du dignitaire, évidemment réveillé malgré l’heure matinale, pour lui montrer ce papier qui avait gâché ma matinée.

— Savez-vous d’où vient ce message ? me demanda-t-il sans afficher le moindre émoi.

— Je l’ignore. Je penche pour un soldat, un homme impliqué dans un complot imminent, tourmenté entre son allégeance au Puits de Science et les ordres donnés par ses supérieurs.

— Un complot, rien que ça !

— Je vous en prie, Maître Sinëv, ne vous rendez pas à la Chancellerie aujourd’hui.

— Il le faut. La caste des Éclairés a déposé une motion de défiance envers le Conseil. Les notables dans leur grande majorité, Avisés compris, risquent de voter la dissolution du gouvernement. Nul besoin d’un complot, si mes ennemis œuvrent habillement, notre constitution me forcera à la démission d’ici ce soir.

— Pourquoi ce message alors ? rétorquai-je, guère convaincu d’aimer la perspective d’une destitution du Patriarche Sinëv, fusse-t-elle légale.

Malgré son assurance, Maître Sinëv se garda d’une présomptueuse hypothèse. Nous nous préparâmes comme d’ordinaire. Lui avec un soin tout particulier à la mise de sa robe, sa ceinture noire et mauve de Patriarche des Avisés bien en évidence. Moi avec un surcroît de recommandations adressées à ma demi-douzaine d’hommes, des vétérans rouillés par une routine protocolaire. Malgré mes réserves sur leur condition physique, je n’avais aucun doute sur leur moral : ces dernières années à servir au cœur d’une société à fleur de peau m’avaient démontré qu’un bon garde patriarcal savait maintenir la lame au fourreau en plein cœur de l’émeute. J’avais la chance de compter sous mes ordres les meilleurs qui soient, ceux qui ouvrent la foule d’une seule main tendue, ceux qui repoussent les insurgés d’un simple regard, ceux d’où émanent intransigeance et compréhension, bienveillance et dissuasion.

Cette force serait mise à rude épreuve, nous le sûmes sitôt passé le seuil de la Chancellerie. L’attroupement policé qui s’alignait d’ordinaire devant les portes closes du Conseil dans l’attente d’une séance imminente, avait pris l’allure d’une cohue porcine, bruyante et puante. Au milieu des couinements et des grognements s’élevaient des invectives haineuses d’une terrible clarté. Virez le Conseil ! À mort les traîtres ! Les séniles au fournil ! et autres joyeusetés inspirées par la tant vantée érudition aër. Avec de tels énergumènes venus vider leur pus cumulé depuis des années, cette assemblée s’annonçait comme une mascarade prête à dégénérer à la moindre incartade.

— Rentrons, suppliai-je.

— La fuite ne changera rien à nos échecs, rétorqua Sinëv. L’ensemble du Puits de Science, le Conseil en tête, est responsable de ce désastre. Nous n’avons pas su ou pas voulu empêcher ces dérives. Si nos têtes sont un sacrifice expiatoire capable de ramener les Aërlydes à la raison, je suis prêt à monter sur le billot. 

J’admirais le premier Patriarche des Avisés, même lorsque sa bravoure frisait la naïveté. Il admettait ses erreurs avec droiture et panache ; dommage qu’elles dussent tous nous emporter.

Les portes s’ouvrirent enfin, et avec elles s’engouffra le flot d’imbéciles. Les membres du Conseil attendirent dans l’antichambre que les notables et les Dénigrés s’installent selon leur rang. Je tentai une dernière fois de retenir mon protégé, Maître Sinëv me repoussa encore une fois. Puis le Conseil se présenta, le doyen fermant le cortège comme l’exigeait la coutume.

L’amphithéâtre du Conseil, dessiné pour accueillir deux milles citoyens aërs, en logeait bien souvent le double. Si les chefs de clans des trois castes supérieures s’asseyaient à leur aise dans le parterre, les Dénigrés s’entassaient debout dans les gradins, tandis que des milliers d’autres suivaient tant bien que mal les débats à l’extérieur sur la place de Chancellerie. Par miracle, aucun drame n’avait jamais été déploré. L’antique bâtisse n’avait jamais abrité non plus une ambiance aussi étouffante et délétère.

Quelques huées s’élevèrent à l’entrée des officiels avant de s’éteindre d’elles-mêmes. Le doyen ouvrit la séance publique de cette phrase énoncée comme une banalité :

— Une motion soutenue par Maître Senose de la caste des Éclairés, a été déposée pour demander la dissolution du Conseil. La motion a été déclarée conforme à la Charte Fondamentale, elle sera donc débattue et soumise au vote exceptionnel des castes supérieures. 

Depuis la création du Conseil, la Charte définissait la répartition des pouvoirs : aux notables le droit de proposition, aux Patriarches celui de décision. Seules les motions de censure envers le Conseil faisaient exception, épargnant aux Patriarches le choix grotesque de voter ou non leur propre démission.

Maître Senose se leva avant de se tourner vers ses pairs.

— Mes frères ! La situation dans les royaumes sylvestres envenime depuis des années le quotidien du Puits de Science. L’apparition de cette Osukateï a semé la discorde à Sutanal, nos Aspirants se sont rebellés, nos miliciens doivent chaque jour interrompre des rixes entre Dénigrés exaltés et les réunions du Conseil sont polluées par des débats qui finiront, si ça continue, en pugilat. La situation n’a que trop pourri, il est temps d’y mettre un terme. Il est temps de changer ce Conseil sclérosé. Changer les têtes ne réglera pas le débat de fond, me direz-vous. N’en soyez pas si sûrs ! Ce Conseil est paralysé par des conflits d’intérêt. J’accuse le Patriarche Sinëv d’avoir rencontré discrètement Osukateï Luwise et ourdi une entente dans le but de nuire aux Îles des Vents.

— Allons, c’est ridicule ! s’emporta un dignitaire des Avisés en dépit du protocole. Vous n’allez pas croire ces rumeurs invraisemblables. Aussi ridicules je l’espère, que celles concernant une entrevue entre le Patriarche des Éclairés Eseï et un Seigneur Fylide. Seuls les Dénigrés se mêlent aux peuples inférieurs. Les castes supérieures ne se livreraient pas à une telle bassesse.

— Veuillez demander la parole et ne parler que lorsque celle-ci vous sera accordée, rappela le doyen. Maître Senose, veuillez poursuivre, s’il vous plaît.

— Merci, Doyen. Maître Seïen, votre incivilité n’a d’égale que votre naïveté. Nous savons tous que les castes supérieures outrepassent parfois cette loi. Je ne me prononcerai pas sans preuve sur les accusations visant le Patriarche Eseï. Je peux en revanche vous montrer les déclarations d’officiers aërs qui ont décidé de briser leur devoir de réserve devant l’état pitoyable de notre Oligarchie. 

Senose brandit une liasse de feuillets au-dessus de sa tête tel un trophée exhibé devant une foule revancharde. De nouvelles insultes fusèrent, un peu trop élaborées à mon goût pour être improvisées. Je scrutai le haut des gradins depuis les portes de la scène par où étaient entrés les Patriarches. La plèbe s’ébranlait. Simple remous, miroir des propos de l’Éclairé Senose, ou conspiration de factieux comme me le soufflait mon cerveau enflammé.

Y avait-il eu un signal ? La masse avait-elle suivi l’exemple de quelques instigateurs ? La houle agitée se mua soudain en raz-de-marée. Un déluge de huées jaillit des derniers rangs pour descendre vers le parterre telle une cascade bouillonnante. Les notables confortablement assis sur leurs sièges s’effrayèrent de cette brusque fureur populaire. Certains se levèrent si brutalement qu’ils trébuchèrent sur leurs voisins, ajoutant au chaos dont l’amphithéâtre amplifiait les échos. Les castes supérieures s’indignèrent avec une rare unanimité du mépris des règles millénaires qui régissaient le Conseil : les Dénigrés devaient connaître leur place, écouter en silence et obéir à leurs maîtres. Il fallut l’intervention du doyen et l’irruption des Anges du Puits de Science pour que la furie se fige en un tableau irréel. Une douzaine de gardes ailés, armés de leurs puissants fusils et d’une aura de terreur qui pétrifiait jusqu’à leurs concitoyens, ceinturèrent mille cinq-cents insurgés. Un rapport de force ridicule que ne tardèrent pas à remarquer les émeutiers. En une seconde, la démence vira à l’insurrection.

Des grappes de fous furieux se ruèrent sur les soldats d’élite qui se débattirent comme des lions à coups d’ailes et de poings, jusqu’à dégager leurs armes dont ils usèrent sans hésiter. Les baïonnettes perforèrent les thorax sans autre bruit que les râles d’agonie d’aliénés écrasés sous la pression de leurs congénères. La puissance des Anges céda devant le nombre. Pires que des démons, ces fauves voraces dépecèrent leurs victimes sans se soucier de leurs frères tombés pour cette honteuse victoire.

— Protégez les Patriarches ! hurlai-je aux gardes, indépendamment de leur allégeance.

À défaut d’armures ou de boucliers, nous opposâmes nos corps, piètres murailles, aux projectiles divers que lançait la foule sur les membres du Conseil. Pierres, débris et morceaux de bois ramenés du dehors, l’hypothèse d’une révolte spontanée s’envolait en fumée. Les plus audacieux retournèrent les armes des Anges contre les gardes du Puits de Science. Heureusement les empreintes digitales verrouillaient les rayons incandescents. Devais-je m’en réjouir ? Les baïonnettes rivées sur les fusils suffisaient à un horrible massacre.

Nous exfiltrâmes les Patriarches par les sorties de scène, au pied du parterre désormais vidé de ses notables terrorisés, tandis que fondait sur nous une vague de Dénigrés enragés. Il fallait remonter à la répression du Mouvement des Pacifistes, quinze siècles plus tôt, pour retrouver pareille jacquerie que l’on pensait réservée aux royaumes sylvestres, barbares et arriérés. Les Aërlydes brillaient par leur discipline, de telles exactions avaient dû être fomentées de longue date et préparées avec soin, j’en étais convaincu.

Nous eûmes tout juste le temps de barricader les portes avant que la horde ne vienne se fracasser sur l’obstacle. Une sécurité illusoire. Les couloirs se trouvaient déjà envahis de rebelles.

— Le doyen Dydëi est touché !  hurla l’un des gardes de sa suite.

Coup d’œil rapide, vision cauchemardesque. Une phalange d’insurgés avait percé nos défenses pour semer la mort à l’arrière de nos rangs. Notre victoire à la suite d’une lutte sans merci se paya au prix d’un bilan dramatique. Trois Patriarches blessés dont le doyen percé au flanc par une lance mauvaise, ainsi qu’une demi-douzaine de miliciens, parmi lesquels Nëvafel dont les traits crispés prenaient déjà une couleur cireuse.

Rude gaillard de dix ans mon aîné, l’ancêtre de la garde patriarcale se caractérisait par un caractère de cochon sans lequel le commandement de notre troupe lui serait naturellement revenu. Hélas pour sa carrière, il était de ces Aërlydes au conditionnement déficient et au sens de la discipline trop inconstant pour lui permettre de se hisser dans la hiérarchie militaire. Une qualité pour un homme de valeur, selon mon humble avis. Le voir assis dans son propre sang, mains sur la nuque pour se protéger du piétinement, avec un mur comme seul compagnon d’agonie, m’étouffa le cœur. Quatre soldats me séparaient de lui, une barrière plus infranchissable qu’un fleuve tumultueux.

— On se replie vers la salle des gardes !  hurla l’un des miliciens, un gars au service du doyen, je crois bien.

La merveilleuse discipline aër ! Sitôt l’ordre donné, les survivants fluèrent vers notre nouveau bastion, Patriarches traînés de force avec nous tandis que nous abandonnions nos hommes blessés à la vindicte populaire. Quand bien même ne se feraient-ils pas lyncher par la foule, l’absence de soins immédiats les condamnait tout aussi sûrement. Et pourtant, nous les laissâmes sans hésitation et n’emportâmes avec nous que nos regrets secrets.

De nouveau, nous barricadâmes la porte et refermâmes une nasse sans autre espoir de fuite qu’un saut par une fenêtre et une course sur les toits glissants de la Chancellerie. La précipitation de notre reculade nous offrit un bref répit avant la reprise des hostilités, un répit que nous mîmes à profit pour soigner les blessés qui avaient pu suivre cette folle débandade.

— Le doyen… murmura l’un de ses gardes, la gorge nouée.

Nul besoin de précision. Les rides affaissées du vénérable maître contaient pour lui la triste histoire. Un frisson glacial parcourut l’assemblée, tétanisée par l’effondrement de notre société incarnée en cet homme, digne jusque dans son trépas. Tête renversée vers l’arrière contre le dossier d’une chaise, trône tragique sur lequel il avait été installé pour ses derniers instants, ses gardes lui avaient ouvert la bouche pour que son âme s’envole vers Eärnlëy, l’île céleste, demeure des Grands Démons créateurs du monde, où disait-on, les âmes aërs méritantes trouvaient un repos éternel. Les Patriarches Monseï des Anciens et Gamiseï des Avisés, eux aussi vilainement touchés, observèrent avec une insistance particulière leur confrère cendreux, funeste oracle d’un avenir incertain.

— Quelle démence a bien pu contaminer nos frères ? s’interrogea le Patriarche Losunish des Anciens, au comble de l’angoisse.

— Comment surtout pouvons-nous y mettre un terme ? lui rétorqua Niwelöd des Éclairés.

— Il faut dissoudre le Conseil… admit Sinëv.

— Cela ne suffira pas, vous le savez, insinua le Patriarche Eseï.

Le perfide… Il dissimulait ses émotions à merveille. Je le devinais jouir en son for intérieur, ravi de nuire à son éternel rival.

— Si ma condamnation peut ramener la paix, lança crânement le Patriarche Sinëv, qu’il en soit ainsi. 

Cette résignation me blessa profondément. Mon maître se croyait-il véritablement responsable de cette insurrection ? Pensait-il que son sacrifice allait améliorer les choses ? Ou envisageait-il une fine dérobade pour mieux retourner la situation à son avantage ? Aucune de ces hypothèses me satisfaisait. Je souffrais de servir un mentor drapé dans sa dignité pour masquer une forme de lâcheté, aussi bien qu’un perfide calculateur qui ne vaudrait guère mieux que ses détracteurs.

— C’est inévitable, je le crains, répondit Eseï l’hypocrite.

— Et après ? s’enquit Monseï des Anciens. Une fois le Conseil dissous, nous ne pouvons pas laisser les Îles des Vents sans gouvernement.

— Les insurgés accepteront-ils seulement un nouveau Conseil désigné par les seules castes supérieures ? questionna Niwelöd des Éclairés. Ne faudrait-il pas ouvrir les élections aux Patriciens ?

— Non, à la plèbe dans son ensemble, trancha le Patriarche Losunish des Anciens. Regardez où nous en sommes ! Nous sommes assiégés, le doyen est mort ! Ces démons ne reculent devant rien. Nous subirons le même sort si nous prenons des mesures trop timorées. 

Les Patriarches approuvèrent un à un. J’ignore à l’heure où j’écris ces lignes si cette décision prise par un Conseil moribond, contesté dans sa légitimité, révolutionnera le fonctionnement du Puits de Science dans la durée. Cela n’en constituait pas moins une décision historique : les Dénigrés, la caste inférieure qui constituait plus des trois quarts de la société aër, allait prendre part pour la première fois à l’élection du nouveau gouvernement. Cela suffirait-il à calmer les insurgés ? Nous n’allions pas tarder à le savoir.

Une agitation grandissante s’éleva de derrière la porte. D’abord perplexes, les rebelles identifièrent rapidement l’unique porte verrouillée derrière laquelle nous nous étions retranchés.

— Rendez-vous, vous êtes cernés ! hurla un rebelle.

— Uniquement si vous assurez la sécurité des Patriarches et que vous mettez fin à vos exactions ! rétorquai-je.

— Il n’y a plus de Patriarches, nous ne reconnaissons plus ce gouvernement vendu à l’Héritière. Nous ne tolérons qu’Eseï des Éclairés, le seul à s’être toujours battu pour le peuple aër. 

La tirade interloqua les prisonniers qui se tournèrent d’un bloc vers l’intéressé gonflé de fierté. Le Patriarche Eseï récoltait les fruits d’années d’opposition, tantôt feutrée, tantôt énergique. Paria du Conseil, il jouissait d’une réelle popularité chez les Dénigrés, auréolé de sa haine envers Osukateï mise en exergue lors de son procès. Conclu par un non-lieu, les juges avaient certes reconnu son implication dans ce qu’il était convenu de nommer la course au trône d’Okateï, sans prouver une volonté de nuire au Puits de Science. Au contraire, le Patriarche Eseï et le clan des Aigles Étincelants étaient sortis grandis de ces audiences, défenseurs malheureux des intérêts des Îles des Vents.

— Était-ce votre plan depuis le début ? grinça Sinëv, enfin débarrassé de son horripilante naïveté.

— Qu’allez-vous imaginer ? dit Eseï, incapable d’effacer un sourire sournois au coin des lèvres. Me croyez-vous capable de fomenter de tels troubles à moi seul ? Je ne suis nullement responsable de la colère du peuple.

— Mais vous avez manœuvré pour vous attirer ses grâces.

— Comme vous avez été incapable de le faire de votre côté. Une menace suffit à diriger une nuée d’étourneaux dans la direction souhaitée. Vous avez commis l’erreur de l’oublier. Les jeux sont faits. Les Îles des Vents vont pouvoir reprendre les rênes de leur destin.

— Avec vous pour les tenir, j’imagine. 

Eseï sourit.

— Rassurez-vous, vous ne serez pas là pour vous en lamenter. 

Il se tourna vers la porte contre laquelle il cria :

— Je suis Eseï des Éclairés. Je viens pour négocier.

— Un instant ! 

Je venais de dégainer sous l’effet d’un coup de sang et pointais ma lame vers le Patriarche félon. Le reste des miliciens resta figé, indécis sur leur nouvelle allégeance. Seule la garde d’Eseï réagit après deux longues secondes.

— Qu’espères-tu, militaire ? demanda Eseï, nullement inquiet de l’épée pointée vers sa gorge. Ta loyauté t’honore, mais te condamne à une mort imminente autant qu’inutile. Range cette arme et tout se passera bien, tu as ma parole. 

Son miel avait un goût de fiel. Je raffermis au contraire ma position. Les spadassins d’Eseï me trucideraient sans doute, mais pas avant que je ne lui tranche la carotide.

— Range cette épée, dit à son tour Sinëv.

— Voilà un sage conseil, ricana Eseï. Peut-être pourrons-nous vous épargner, mon cher Sinëv. 

Le Patriarche des Avisés continua sans se soucier de son confrère renégat.

— Pars rejoindre notre amie et avertis-la de la menace qui plane sur sa tête. 

Cet ordre flotta un instant dans la pièce, l’incompréhension générale gravée sur les traits de chacun. Mon visage s’illumina d’une fulgurance lorsque je raccordai enfin les éléments. Eseï aboutit au même raisonnement une fraction de seconde plus tard, juste à temps pour crier arrêtez-le ! tandis que je me ruai tête la première à travers l’unique fenêtre et me réceptionnai d’une roulade un étage plus bas, sur les tuiles d’une aile de la Chancellerie.

Je n’avais plus qu’une idée en tête : quitter Sutanal et rejoindre Osukateï Luwise où qu’elle se trouve, ainsi que me l’avait demandé le Patriarche Sinëv. Plus qu’un ordre auquel j’aurais obéi aveuglément, je sentais au fond de moi l’urgence de cette mission. Instruit par le prisonnier Useärn, adoubé par Maître Sinëv, j’étais peut-être le seul Aërlyde hormis ces deux dignitaires à réellement comprendre l’héritière de l’Arbre-Mère. D’une certaine manière, il me semblait déjà la connaître ; il me tardait en tout cas de la retrouver.

Cette conclusion s’était imposée d’elle-même, une minute plus tôt. Désormais, l’intégralité de mon attention se focalisait sur les tuiles glissantes sous mes pieds, le long d’un versant qui m’amena à un étage de la rue. Les premiers tirs de fusil cinglèrent au moment où je sautai sur les pavés et disparus au milieu d’une foule compacte.

Je trouvai refuge chez un garde au service du Patriarche Losunish des Anciens. Ami de l’école militaire, Tilykör m’offrit le gîte jusqu’à la nuit, un grenier poussiéreux troué d’une minuscule lucarne par laquelle j’avais le loisir de surveiller la ruelle, illuminée par la froide lumière électrique de l’éclairage public. Mon évasion avait mis en branle la milice de la ville, effectifs de réserve compris. Les patrouilles se concentraient dans le port transformé en imprenable bastion. L’île carcérale de Palätanal ne m’avait jamais semblé aussi bien gardée.

Tilykör me réveilla au crépuscule pour me tirer de ma cachette :

— Je t’ai trouvé un bateau. 

Cette nouvelle me laissa perplexe, équilibre instable entre joie et méfiance. Si l’on ne pouvait en effet quitter Sutanal que par la voie des airs, comment espérait-il me faire traverser le port sous couvre-feu ?

— Enfile ça ! 

Il me tendit un uniforme de la milice que j’examinai, interloqué. Tilykör me pressa d’obéir avec une telle insistance que j’obtempérai en silence. Ainsi apprêté, je le suivis au rez-de-chaussée où nous attendait une patrouille de six hommes. Terrifié, je dégainai mon épée sans réfléchir.

— Range ton coupe-chou, m’enjoignit Tilykör. Ils sont avec nous. Le Patriarche Eseï a été nommé Dictateur pour une période d’un an, le temps de rétablir l’ordre et de refonder le gouvernement sur de nouvelles bases. Quoiqu’en disent les Éclairés, je t’assure qu’Eseï n’a qu’un soutien parcellaire au sein des Dénigrés. Nous allons au-devant d’une guerre civile, j’en ai peur. Pour l’heure, nous allons t’aider à quitter Sutanal. Rien de tel que de te fondre au sein d’une authentique patrouille pour échapper à la milice. Allez, en avant. 

Notre détachement se mit au pas dans le scrupuleux respect des procédures en vigueur. Notre lieutenant commandait d’une voix forte et claire, davantage même lorsque nous croisions nos collègues que nous saluions d’une façon martiale, nos poings énergiquement frappés contre le plastron. Il n’y avait pas plus zélé que notre patrouille qu’un officier tatillon aurait citée en exemple sans hésiter.

Dissimulé dans la lumière, je me faufilai ainsi vers les quartiers résidentiels, à l’opposé du port, point de détail qui m’intrigua sans oser le relever. Nous atteignîmes sans encombre le cap des cumulus, connu pour son parc arboré surplombant une falaise fouettée par les vents.

— Tu n’as plus qu’à sauter dans le vide, me lança Tilykör.

— Tu rigoles ?

— Fais-moi confiance. 

La patrouille ralentit le pas comme le sentier longeait le précipice. Malgré mon indéfectible amitié pour Tilykör, je ne pus me résoudre à obéir aveuglement. Il allait me fournir quelques explications lorsqu’une autre section apparut au détour d’un bosquet. Impossible de casser l’allure au risque de paraître suspect, notre lieutenant ordonna simplement de resserrer les rangs de manière à masquer mon plongeon.

— Maintenant !  cracha Tilykör à mi-voix.

Je n’avais guère le choix, la seconde patrouille allait m’apercevoir si je tardai trop. Profitant du couvert de mes compagnons, je courus dos courbé vers l’extrémité du cap et me jetai tête la première dans le vide.

Paupières fermées par réflexe, mon cœur sur le point de rompre sous la pression, un vent glacial sur la peau, je me sentis chuter dans la mer d’éther, prémices d’une interminable culbute à la funeste conclusion. J’ignore quand je rouvris les yeux, une ou deux secondes plus tard. Une éternité ! Le souffle gelé m’arracha d’abord des larmes glacées qui brouillait ma vue et que j’essuyai d’un bras malhabile. Je retrouvais mon sens juste à temps pour me protéger le visage de la masse de cuir cirée dans laquelle je m’enfonçai avant de rebondir, à demi sonné. Je glissai ensuite le long de l’immense ballon, heurtai un premier filin qui me brûla le bras, puis un second que j’agrippai mécaniquement. Je crus me déboîter l’épaule sous la violence du choc, vite suivi d’une douleur insoutenable que j’accueillis avec béatitude. Oui, j’étais vivant !

Un gabier acrobate me récupéra sur mon perchoir de fortune pour me descendre jusqu’au pont d’un brigantin fylide où je fus accueilli par un capitaine enthousiaste, juste avant de m’évanouir.

— Bienvenue à bord, lieutenant Saïn. On vous dépose quelque part ? 

19

Un bruissement dans les Branches

Comme tous les Fylides, j’appris bien tard les évènements qui bouleversèrent les Îles des Vents. Les Aërlydes gardèrent secret le coup d’état de Sutanal durant plus d’un mois. Les marchands fylides de passage étaient cantonnés dans le port où ils étaient sommés d’écourter au maximum leur escale. De telles mesures d’exception nourrirent les rumeurs les plus folles, jamais pourtant ces divagations n’approchèrent la réalité jusqu’à ce que les Îles des Vents annoncent officiellement la nouvelle aux royaumes sylvestres par la voie de leurs ambassadeurs. Le Conseil avait été démis de ses fonctions, un gouvernement de transition normalisait la situation, il n’y avait aucune raison de s’alarmer.

J’eus cependant droit à une version sensiblement différente lorsque se présenta sur les quais de Liosänish, seigneurie de la Cinquième Branche de l’Ouest où je me trouvai alors, un navire nommé le Coursier du ciel. Le brigantin avait erré à ma recherche à travers les Ramures durant plusieurs semaines, prétextant un somptueux cadeau à me remettre en main propre. Une histoire fabuleuse dont le bruissement répété à l’envie de tavernes en châteaux lui valut quelques ennuis. Le leste brigantin esquiva de gourmands pirates grâce à la célérité du vaisseau bien nommé.

Le célèbre navire se présenta en vue du port deux jours seulement après que j’aie appris sa quête obstinée. Il ne payait pas de mine, ce frêle bâtiment d’une vingtaine de toises que surmontait un ballon effilé, étudié pour se fondre dans les courants… Si ses cales auraient déçu de cupides forbans, elles recelaient pourtant un précieux trésor.

À peine accosté, le capitaine Otoy posa une ultime fois sa rituelle question. Je le vis se gonfler de fierté et de soulagement lorsqu’on me désigna du doigt. Enfin, il atteignait son but, ne restait plus que quelques pas qu’il franchit, le cœur sémillant et léger, tel un jeune homme de retour auprès de sa belle. Il me salua, paume dressée.

— Lumière sur vous, Luwise-osu.

— Qu’elle vous suive où que vous alliez.

— Capitaine Otoy, pour vous servir. J’ai à mon bord un cadeau à vous remettre en mains propres.

— Je l’ai ouï dire. De qui vient-il ?

— D’un ami en détresse. Il serait sage de poursuivre cette conversation dans l’intimité de ma cabine. 

Il me conduisit à son bord, Imolien, Vänesine et Tilude sur mes talons. Le capitaine s’en offusqua d’abord, avant de plier devant ma ferme intention de garder auprès de moi ces trois officiers, ne serait-ce que pour prévenir un guet-apens. Cette extrême prudence souleva la curiosité générale, à commencer par celle de nos hôtes restés sur les quais. Notre surprise, et je dois l’avouer, un brin d’inquiétude, décupla lorsque le capitaine Otoy se dirigea vers la cale plutôt que sa cabine comme convenu.

Dissimulé dans l’ombre du faux-pont entre divers caisses et tonneaux, je devinai une silhouette humaine qui se dressa, un peu chancelant, à notre irruption dans les entrailles du navire. Le passager s’avança jusqu’à la douche de lumière qui perçait à travers l’écoutille. C’est alors que je reconnus son uniforme, une tunique blanc-gris ourlée de bandes noires, à la fois légère et robuste, que ceignait une ceinture de cuir marron réglementaire. Un soldat aër.

Je ne fus pas la seule à reconnaître cet habit de tristes souvenirs. Imolien et Vänesine dégainèrent sans hésiter, leurs lames pointées vers l’inconnu acculé.

— Gardez votre calme, messieurs ! intima l’Aërlyde. Je suis un ami du Dénigré Useärn et du Patriarche Sinëv. Je n’ai aucune intention hostile. Au contraire, j’ai un message de la plus haute importance pour Osukateï Luwise. 

Le seul nom d’Useärn détendit l’atmosphère encore chargée de suspicion. Cela faisait onze ans qu’Useärn avait rejoint Sutanal pour se constituer prisonnier ; onze ans sans la moindre nouvelle.

— Comment va-t-il ? demandai-je, un tremolo angoissé dans la gorge.

— Bien, de ce que j’en sais. Il est enfermé dans l’île carcérale de Palätanal où j’ai servi comme gardien. C’est là-bas et grâce à lui que j’ai appris à vous connaître, Luwise-osu.

— Comment vous nommez-vous ?

— Je suis Saïn de la caste des Dénigrés. Avant ma fuite de Sutanal, j’étais lieutenant dans la garde du Patriarche Sinëv avec qui vous avez, semble-t-il, parlementé il y a des années.

— En effet. Pourquoi avez-vous quitté les Îles des Vents ?

— Le Conseil a été renversé, le Patriarche Sinëv a été déchu et emprisonné. Il est accusé d’une trop forte accointance avec votre personne au détriment des intérêts du Puits de Science.

— La rumeur nous est déjà parvenue, railla Tilude.

Saïn ignora l’impétueuse courtisane. Il ne fixait que moi, conscient que sa prochaine phrase allait m’ébranler.

— Le Patriarche Eseï a pris la tête du gouvernement de transition. Il a été nommé Dictateur pour une période d’un an. Ce mandat d’exception, renouvelable cinq fois, lui octroie les pleins pouvoirs. Compte tenu des raisons du coup d’état, soyez sûre qu’il en usera pour vous abattre par tous les moyens, et avec d’autant plus de détermination que le temps joue contre lui. Sauf à renier la Charte Fondamentale, il aura besoin de résultats pour proroger son mandat. 

Je titubai et trouvai appui contre les parois intérieures de la coque. Je maquillai au mieux ce malaise en posture pensive, ma comédie hélas ne leurra personne.

— Que compte-t-il faire ? continua Imolien

— Je l’ignore, répondit Saïn. Mais il est à prévoir qu’il se lance dans une nouvelle chasse aux sorcières.

— Contre qui ? demanda Vänesine.

— Contre les enfants chéris, pardi, rétorqua le Muwide.

— Il a raison, dit Tilude. Il faut alerter nos ambassadeurs à travers les Branches et convaincre les Seigneurs de s’opposer à cette nouvelle ingérence.

— J’ignore quels sont ses soutiens parmi les Fylides, il semble toutefois qu’Eseï ait déjà pris contact avec quelques Seigneurs, avertit Saïn.

Royaumes lésés par un arbitrage d’Osukateï, adeptes de l’Incandescent et des anciennes traditions mises à mal, ou simples rivaux jaloux, nous avions beaucoup d’opposants au sein de notre propre peuple, cela n’était un mystère pour personne. Que mon ennemi de toujours, le Patricien Eseï, devenu Patriarche des Éclairés puis Dictateur aux pleins pouvoirs, se soient alliés à ces légions hostiles, aussi hétéroclites que déterminées, me jeta un froid dans le dos. Connaissant mon adversaire, je doutais qu’Eseï se fût acoquiné à un seul rebelle. Unir autant de factions disparates nécessitait une diplomatie de longue haleine. Cette machination avait été orchestrée de longue date, peut-être même dès le lendemain de la défaite de l’expédition des Aigles Étincelants, une dizaine d’années auparavant. Si notre ennemi avait à ce point avancé ses pions, il n’était plus temps de tergiverser.

— Très bien ! Tilude, contacte la Fraternité. Dis-leur d’avertir les Seigneurs et de se tenir sur leurs gardes. Imolien, préviens Nëjose. Nous aurons peut-être besoin de nous replier dans les Enténébrés à un moment donné. Vänesine, rassemble la garde. Nous quittons Liosänish ce jour.

— Pour où ? s’enquit Vänesine.

— La Ramure de l’Est, là où nous avons le plus de soutiens.

— Et moi ? 

Je dévisageai le lieutenant Saïn, entre les ombres et la lumière qui tombaient de l’écoutille. Malgré les informations capitales qu’il nous avait gracieusement apportées, je persistais à voir en lui le perfide Aërlyde capable de me poignarder sitôt le dos tourné. Puis me revinrent en mémoire les portraits à demi effacés de Sinëv, d’Useärn et de Nibe. Le peuple aër n’était pas mauvais en lui-même, ni plus ni moins en tout cas que mes compatriotes fylides. Passée la trentaine, je commençais à peine à l’accepter, idée saugrenue soutenue par le pacte de confiance qui, bon an, mal an, avait scellé pendant dix ans ma relation avec le Patriarche Sinëv. Un long cheminement que la guerre à venir allait détruire en quelques mois. Il n’en était encore rien, et c’est portée par une inédite empathie pour le peuple aérien que j’acceptai le lieutenant Saïn auprès de moi.

Le Sénat de l’Arbre-Mère fut convoqué en session extraordinaire avant même mon départ de la Ramure de l’Ouest. Le renversement du gouvernement aër n’était plus un secret depuis peu, la version de Saïn peinait pourtant à convaincre les Seigneurs fylides. Les érudits sylvestres avaient une connaissance lacunaire de l’Histoire aër, c’est dire celle de leurs gouvernants. Nous n’avions aucun souvenir d’une révolte, encore moins d’un coup d’état, au sein des Îles des Vents. Il était inconcevable qu’un dignitaire du Conseil ait pu fomenter ces troubles et les manipuler à son avantage.

La nomination d’un Dictateur, ce dont les ambassadeurs aërs ne s’étaient guère vantés, fut néanmoins confirmée dans les semaines qui suivirent et donnèrent du crédit aux allégations du lieutenant transfuge. Lorsqu’il fut établi que les Îles des Vents vivaient une période d’exception, les royaumes sylvestres se scindèrent entre les inquiets, les indifférents et de rares partisans du nouvel ordre en place à Sutanal. Parmi ces enthousiastes se retrouvaient quelques seigneuries de la Septième Branche du Nord, par ailleurs ouvertement hostiles à Osukateï.

Des membres de la Fraternité rapportèrent des frictions avec les ambassades aërs, d’abord verbales puis physiques. Lorsque le premier garde de l’Arbre-Mère fut blessé par un soldat aër à la suite d’une altercation entre les ambassadeurs des deux factions, je décidai de rapatrier les enfants chéris les plus exposés ainsi que leurs escortes. La Fraternité et ses forces armées étaient trop peu nombreuses pour risquer un conflit ouvert. Il en allait de notre survie.

Comme souvent en temps de crise, je m’étais réfugiée chez le plus fidèle des alliés, dans la demeure de mon parrain, le Seigneur de Jivude. J’y suivais de loin l’évolution des positions vis-à-vis de Sutanal, fluctuantes au gré des arrangements usuels entre seigneuries clientes. Nul ne percevait la menace au-dessus de nos têtes, peut-être parce que celle-ci ne pesait que sur la mienne. Après tout, les Îles des Vents n’avaient pas changé de politique à l’égard des royaumes sylvestres. Et quand bien même les Éthérés destitueraient Osukateï, cela ne restaurerait pas l’ordre ancien. Un retour à la normale en somme. Qu’y avait-il à craindre ?

Au contraire, le parti des enthousiastes gagnait des affiliés chaque semaine, rassurés par ce discours : ce n’est pas si grave. Après tout, à quoi bon s’opposer aux Îles des Vents. Nul ne peut les vaincre.

De notre côté, nous nous préparions au mieux avec nos maigres moyens. Imolien avait pris contact avec le marquis Dargevë qui, avec l’aide du Sans-visage Nëjose, avait transformé la citadelle de Körshany en place forte imprenable. Nul homme ne pouvait approcher le bastion sans l’aval de l’armée de démons en maraude aux alentours. Quant à Vänesine, il avait pris la tête de la garde qui chaque jour grossissait des forces rapatriées avec les enfants chéris trop exposés.

Il vint un jour trouver le lieutenant Saïn, reclus dans ses quartiers sans autre devoir que d’attendre qu’on le convoque pour partager sa science. L’Aërlyde vivait cette période délicate d’une relation de confiance en construction. Les fondations s’érigeaient peu à peu, il aurait été cependant imprudent de s’y appuyer à l’excès.

Vänesine passa outre. Il entra dans la chambre de l’officier éthéré sans se faire inviter, puis posa sur le coffre à vêtements le fusil qu’il avait dérobé jadis à bord de la galère aër, l’Étoile du Nord.

— Luwise-osu se berce d’illusions. Nous serons bientôt en guerre contre les Îles des Vents, c’est une certitude. S’il est probable que nous y passions tous, je compte bien envoyer autant de tes compatriotes que possible rejoindre leurs ancêtres. Tu y vois un problème ?

— Serais-je ici sinon ? répondit Saïn.

— Bien. J’ai emprunté ce bâton de feu à un soldat aër, il y a plus de dix ans. La main qui me permettait de l’utiliser a pourri depuis longtemps. 

Saïn s’abstint de commentaire, son haussement de sourcil et sa moue dégoûtée parlaient pour lui.

— Peux-tu le rendre de nouveau opérationnel ?

— Difficilement. Les fusils sont conçus pour n’être utilisables que par leur propriétaire légitime. Il faudrait le programmer pour reconnaître vos empreintes digitales. C’est au-delà de mes capacités, seul un armurier de Sutanal pourrait accomplir cette tâche.

— Tu nous disais que certains de tes collègues s’opposaient au nouveau gouvernement. Y aurait-il un armurier dans le lot ?

— C’est possible. Le problème est de l’identifier et de le contacter. L’autre souci concerne les munitions. Ces fusils utilisent des cartouches d’éther concentré, source d’énergie pour la mise à feu. Les cartouches ne sont jamais parfaitement étanches et se vident par simple dissipation en quelques années. Votre arme est probablement à court d’énergie à l’heure qu’il est.

— Votre armurier doit en avoir des neuves en réserve.

— Sans doute. Mais nous nous heurtons au même problème. Qui peut nous aider et comment le contacter ?

— Entendu. Trouve un moyen, je compte sur toi. 

Vänesine planta là le lieutenant Saïn sans autre ménagement. Je n’eus vent de cet échange que deux jours plus tard. L’initiative du ténébreux archer, aussi impulsive fut-elle, soulevait un problème essentiel. Je ne m’obstinais pas à sauver la paix par principe, comme le suggérait mon misanthrope officier. Je m’y attelais par nécessité, consciente de notre infériorité technologique et de notre incapacité à défier les Îles des Vents en cas de conflit ouvert. Notre salut ne viendrait que de la résistance aër. Une résistance hypothétique avec laquelle nous n’avions aucune liaison.

Nous passâmes par les réseaux du capitaine Otoy qui, grâce à sa guilde marchande, correspondait régulièrement avec les Îles des Vents. Le regard de l’Arbre-Mère ne porte pas loin à travers l’éther. Hormis la salle du puits gardée jour et nuit par les Anges de la Chancellerie, les Îles des Vents se fondent dans un impénétrable brouillard. Nous n’avions pas le choix, nous devions nous rendre sur place pour communiquer avec les rebelles de Sutanal. Les hommes du capitaine Otoy accomplirent, durant ces premières semaines, une tâche essentielle dont jamais nous ne pûmes nous acquitter à la hauteur de leurs mérites. Confinés dans le port de la capitale aër, ils tâtonnèrent pour dénicher, sans éveiller les soupçons, un certain Tilykör, lieutenant aër en qui Saïn avait toute confiance. Il fallut trois voyages pour qu’enfin, un de nos messagers rencontre le chef des dissidents.

Selon ce qui m’a été rapporté, le capitaine Latön du Goéland, se fit convoquer peu après son arrivée par un officier du port tatillon :

— Votre registre indique sept tonneaux de vin en provenance de Seconde Branche de l’Est. Vous en avez déchargé huit.

— Je… il s’agit d’un cadeau pour la garde de Sutanal. En souvenir d’un service rendu il y a quelque temps.

— Serait-ce de la corruption ?

— Non ! Bien sûr que non !

L’inspecteur scruta le capitaine Latön, suspicieux.

— Il est bon au moins ?

— Du meilleur cru. 

Cette réponse satisfit l’officier qui s’éloigna sans plus rechigner. Plus tard en soirée, Latön regagnait son navire où lui et son équipage étaient consignés, lorsqu’il fut abordé par un homme encapuchonné qui le tira dans une venelle entre deux entrepôts.

— Voilà trois navires fylides qui nous livrent huit caisses ou tonneaux quand sept sont comptés sur les documents officiels. Ça commence à attirer l’œil. Auriez-vous une explication ?

— Un comptable étourdi, sans doute.

— Y aurait-il un lien avec une patrouille de huit hommes quand le règlement en stipule sept ?

— Une telle coïncidence… il faudrait vraiment être étourdi. 

Les deux hommes se jaugèrent en silence.

— Comment va-t-il ? demanda l’homme encapuchonné.

— Il irait mieux avec davantage d’armes et de munitions. 

Nouveau silence.

— Il faut qu’on en discute. Revenez avec ce même navire et une cargaison conforme aux formulaires. Vous aurez votre réponse. 

Ainsi s’acheva la première entrevue avec le lieutenant Tilykör. S’ensuivirent de nombreuses autres, souvent limitées à quelques mots échangés sous le couvert du soir au détour d’une ruelle. Tilykör tarda à donner sa réponse. Deux mois après la nomination d’Eseï, les dissidents se bornaient à une timide grève du zèle, laxisme volontaire que certains peinaient à assumer. L’éducation aër s’opposait viscéralement à la moindre forme de rébellion, la lutte la plus rude se livrait dans le secret des psychés, jusqu’à clouer au lit les mieux conditionnés, en proie à des fièvres qui pouvaient durer plusieurs semaines. Le facteur psychologique n’était pas la seule raison de cette extrême modération. Les insurgés n’avaient pas les moyens d’actions ambitieuses. Encore mal structurée et mal équipée, cette résistance aux troupes timorées grondait d’incantations sans lendemain. Et nous lui demandions de détourner à notre profit des armements dont eux-mêmes manquaient. Nous aurions rougi de honte si seulement nous nous étions rendu compte de l’énormité de nos prétentions.

Tilykör parvint tout de même à nous fournir une caisse de fusils, une autre de munitions, ainsi qu’à exfiltrer un médecin aux propos bravaches, trop audibles pour être tolérés par le nouveau Dictateur. Maître Otosen des Avisés fit une halte à Jivude avant de poursuivre son périple vers un refuge moins évident. Il en profita pour examiner Vänesine sur l’insistance du lieutenant Saïn.

— Ainsi vous étiez un archer émérite, badina-t-il tandis qu’il opérait mon ami, son flanc droit anesthésié par une mystérieuse liqueur de fleur injectée dans son moignon.

— Avec ce que je vous prépare, vous devriez retrouver une partie de vos facultés. 

Engourdi par la médecine aër, Vänesine observait, mi-hébété, mi-fasciné, ce canon de fusil fixé à l’extrémité de son bras tranché, une paire de fils greffés dans sa chair jusqu’à l’extrémité de ses nerfs. Une technique similaire aux ailes des Anges dont les branchements synaptiques se connectaient au sein même de la moelle épinière, nous avait expliqué le savant éthéré. Nos mines abruties le dissuadèrent d’approfondir son exposé.

— Comment pourrai-je l’utiliser ? Il n’y a pas de gâchette, s’étonna Vänesine.

— Une pensée suffira. Tant que vos cartouches installées dans ce coffret ventral seront chargées, vous n’aurez qu’à souhaiter tirer pour faire feu. Je vous recommande de retirer ces cartouches lors de votre sommeil. Il serait dommage de vous tuer en rêvant de bataille.

— N’est-ce pas dangereux de coller ce coffret à la poitrine ?

— Guère plus que de défier les Îles des Vents. Vous avez cependant raison. Ces cartouches sont hautement explosives au contact du feu. Maniez-les avec précautions. 

Otosen de la caste des Avisés admira son travail avec une évidente fierté. Il n’avait pas besoin d’attendre les premiers tests pour être convaincu de la qualité de son œuvre. Avec le recul, doter Vänesine d’une telle arme relevait de la démence ; je doute néanmoins que le chirurgien ait seulement envisagé les implications de son acte. La performance primait sur les conséquences.

J’étais partie pour une promenade à dos de renard sylvestre dans la campagne de Jivude, accompagnée de mon parrain Suwamon et de son fils Vün, ainsi que quelques chevaliers. Un moment de détente en ces temps troublés. Nous fûmes attirés dans une clairière par des bruits de tonnerre cadencés. Nous y surprîmes Vänesine en train de s’entraîner au maniement de sa nouvelle arme. Si sa précision laissait encore à désirer, j’appréciai cette rigueur et cette application que je ne lui avais plus connues depuis des années.

Certes, son visage fermé ne luisait pas du plaisir qu’il montrait jadis au maniement d’un arc de belle facture. Il n’en demeurait pas moins métamorphosé, cela me suffisait. Ce canon portatif lui redonnait sa place au sein de l’élite guerrière, un rang qu’il n’occupait plus que sur le papier. Il redevenait Vänesine Difunada, le meilleur tireur du houppier, celui dont deux flèches d’or croisées ornaient avec orgueil les armoiries personnelles. Un sombre guerrier ressuscité par la haine ; mais cela, je refusais de l’admettre.

Notre compagnie l’observa un instant sans oser le déranger. Les tirs approximatifs impressionnaient déjà par leurs puissances destructrices. Nous admirâmes le talent croissant de notre ami, avant de réaliser que ces mêmes armes équipaient par milliers les forces éthérées que nous serions sans doute amenés à combattre.

— Vänesine-obe s’apprête à la guerre, commenta Suwamon. Peut-être est-il le plus lucide d’entre nous.

— Peut-être, en effet, concédai-je à regret.

— Une guerre contre les Îles des Vents… Le pire scénario. Peu importe son issue, il vous relègue au rang des Prophètes d’antan.

— Je n’ai pas voulu ce conflit.

— Les souhaits sont muets, les actes parlent pour vous. 

Les paroles de mon parrain me blessèrent. Si ma haine du peuple aérien demeurait entière, elle s’effaçait devant la nécessité politique. Par souci d’apaisement, je n’avais pas encore scellé le Puits de Science comme il aurait été légitime après ce coup d’état qui remettait en cause mes accords passés avec Sutanal. Comment Suwamon pouvait-il m’accuser de suivre les pas des Prophètes alors que j’évitais la moindre provocation ?

— Le Puits de Science n’a plus déclaré de guerre sainte contre un Prophète depuis plus de cinq cents ans, ajouta le Seigneur de Jivude. Dans l’imaginaire collectif, les Aërlydes jouissent d’une aura de justice. Ils incarnent les ultimes défenseurs de la déesse en péril, récompensés par de continuelles victoires contre les hérétiques, mauvais par essence. Vous ne serez qu’une proie ajoutée à leur tableau de chasse.

— Nous n’avons pas encore perdu la bataille des idées, arguai-je avec fougue. En dix ans, Osukateï a prouvé son dévouement aux royaumes fylides. Les Seigneurs se rallieront à nous sans se laisser berner par la propagande aër.

— Le croyez-vous sincèrement ? Quand bien même les Seigneurs verraient clair dans les mensonges de Sutanal, prendront-ils le risque de condamner leurs seigneuries en ralliant le camp des probables perdants ? 

La question de Suwamon resta en suspens dans le silence d’une forêt effrayée par le fracas des tirs de Vänesine. Selon mon parrain, le monde me verrait, que je le veuille ou non, comme l’un de ces Prophètes honnis, bras armés du chaos. Je refusais cet état de fait. Peu m’importait. Je continuais à me croire capable d’unir le Sénat sous ma bannière, avec peu de succès pour l’heure, je l’admets.

Puis vint ce triste jour du mois des Vendanges.

Une galère aër s’amarra au port de Wivenëd, l’une des principales cités de la Quatrième Branche de l’Ouest, au soir du douzième jour du mois des Vendanges. Le Patricien Wenüsen et son escorte demandèrent l’hospitalité, ce que le Seigneur local, Fifëriz-tame, ne put refuser. On organisa à la hâte un banquet en l’honneur de la délégation aër. On tua le plus gras des cochons et on ouvrit le meilleur des vins. On festoya puis on se coucha heureux et satisfait d’avoir offert aux Éthérés le meilleur des accueils.

Le lendemain, le Patricien Wenüsen remercia son hôte lors du repas du matin. Rapproché du souverain par cette nuit d’agape, il s’adressa au Seigneur Fifëriz d’un ton badin.

— J’ai entendu dire que vous vous étiez rendu l’année dernière à Folivröde sur la Neuvième Branche de l’Est.

— C’est exact. 

La conversation prenait la tournure redoutée depuis la veille. Les politesses protocolaires avaient un temps maintenu l’illusion d’une visite de courtoisie.

— Votre fille aurait enflammé la paroi étincelante du temple du longicorne. C’est formidable ! Je n’ai pas eu le plaisir de la croiser hier.

— Elle est souffrante. Je n’ai pas souhaité la fatiguer.

— Bien sûr. 

Le Patricien sortit de sa bure une missive qu’il donna au souverain.

— Le Dictateur Eseï ordonne l’arrestation de tous les enfants-chéris. Veuillez me confier votre fille sans faire d’histoire. La moindre résistance signera l’arrêt de mort de votre cité. 

Le Patricien ne pratiquait pas de vaines menaces. Un panache de fumée s’éleva trois jours durant des ruines de Wivenëd.

Le Seigneur Fifëriz paya de sa vie sa révolte contre l’autorité des Îles des Vents. La garde du Patricien Wenüsen massacra la moitié des chevaliers de la cité pour se frayer un chemin jusqu’à la chambre de la princesse que les Anges exécutèrent dans son lit sans autre procès. La galère aër, coincée dans la rade du port, essuya les assauts de deux frégates et quatre galères, coulées les unes après les autres en vingt minutes à peine. Des rayons incandescents frappèrent les balistes installées aux sommets des tours de la citadelle, et réduisirent les murailles en poussière sitôt le Patricien et ses hommes revenus à bord. Des torrents de flammes immolèrent la cité insoumise en dépit du prétendu interdit. Les survivants ne purent que pleurer leurs parents décédés, leurs maisons calcinées, leurs vies brisées.

La Quatrième Branche de l’Ouest, unanime, manda une session extraordinaire du Sénat de l’Arbre-Mère en vue de venger la seigneurie martyre. La nouvelle du massacre de Wivenëd s’était propagée à travers les Ramures plus vite que le Grand Incendie de la Fin des Temps. Des rescapés traumatisés aux chamans seigneuriaux capables d’annoncer la tragédie par-delà Shanyröde, il ne s’était pas écoulé plus d’une semaine pour que l’ensemble des royaumes sylvestres aient vent de la tragédie. Une tragédie entretenue dans les mémoires année après année par les chants larmoyants des ménestrels. Une tragédie universelle de laquelle germa la graine de l’unité fylide.

Deux autres jeunes enfants chéris ainsi qu’un membre de la Fraternité avaient été arrêtés, heureusement sans heurt majeur, avant que les Seigneurs à travers le monde ne cachent leurs progénitures menacées. Le Sénat de l’Arbre-Mère se réunit donc dans une atmosphère de veillée d’armes.

Les ténèbres de Shanyröde grondaient ce soir-là d’une inextinguible colère, une dangereuse énergie au potentiel infini qu’il convenait de manier avec précaution. Les silhouettes des chamans brillaient d’une aura violâtre, nimbée de vapeurs pernicieuses.

— Nous ne pouvons tolérer une telle profanation de nos souverainetés ! s’exclama le chaman de Karadin, cité mère de la Quatrième Branche de l’Ouest. Combien d’entre vous servent un Seigneur dont le fils ou la fille est un enfant chéri ? Une grosse centaine à ce jour. La plupart de ces enfants sont adultes à présent. Chaque année pourtant, la paroi étincelante s’illumine devant de jeunes enfants bénis et tout laisse à penser que la nouvelle génération se multipliera encore et encore, tant que la déesse nous accordera sa confiance. Devrions-nous attendre que les Îles des Vents les assassinent un par un ? Qui sera le prochain ? Ne vous sentez pas épargné au prétexte qu’aucun enfant chéri n’est né au sein de votre maison. Un jour viendra peut-être où Okateï vous honorera de sa grâce, et Sutanal de son courroux. Il faut arrêter les Éthérés dès à présent ! Qui est avec nous ?

— Je comprends votre émotion, répondit le chaman de Nostanal de la Septième Branche du Nord. En ces heures troublées, il nous faut raison garder. Vous parlez sous l’emprise de la colère, la pire des conseillères. Qui donc est la source première de ce drame ? Qui est la cause de l’ire aër ? Plutôt que de défier les Aërlydes et courir à notre destruction, ne devrions-nous pas blâmer Osukateï ? 

Je m’attendais à une attaque de la part de la Septième Branche du Nord pour qui la chute du mur de Tanasayel, six ans auparavant, était l’un de ces affronts ressassés jusqu’à la nausée. Je fus néanmoins surprise par le soutien que le chaman de Nostanal recueillit parmi ses pairs. Face au péril aër se révélaient les allégeances secrètes, les fiertés bafouées et les couardises crasses. Je ne pouvais laisser prospérer une telle fronde au sein des royaumes sylvestres.

— Depuis dix ans, j’entretiens des relations respectueuses avec les Îles des Vents. Quel honnête homme peut m’accuser, moi, Osukateï, d’avoir offensé le peuple aérien ? L’attaque de Wivenëd n’est pas de mon fait, ni de ma politique, inchangée depuis ma nomination par l’Arbre-Mère. Celle du gouvernement aër, en revanche, a bel et bien été bouleversée par le coup d’état du Dictateur Eseï. Oseriez-vous le nier ? 

Je patientai une seconde dans l’attente d’une contestation qui ne vint pas.

— Je vous l’accorde, à travers les enfants chéris, c’est Osukateï qu’Eseï cherche à atteindre. Je propose donc aux Seigneurs dont les fils et filles ont été désignés par la déesse de me les confier. Ils seront emmenés dans un lieu tenu secret, inaccessible aux Aërlydes.

— Où ça ? grogna le chaman de Nostanal. Dans les Enténébrés ? 

Mon silence appuyé valait le meilleur des aveux. Cette perspective n’enchanta guère les chamans, pétris de fausses certitudes inculquées au fil des siècles.

— Où que soit ce refuge, continuai-je, les jeunes enfants chéris y seront en sûreté et traités avec les égards dus à leur rang. Ils seront formés par leurs aînés à la maîtrise de leurs dons, à la compréhension de l’Arbre-Mère et à leurs responsabilités, si la déesse les choisit, en tant que futur Osukateï. Quelles que soient leurs destinées, ils retrouveront leurs foyers sitôt la guerre terminée, où ils seront accueillis par leurs parents emplis de fierté. Des parents qui d’ici-là n’auront pas à craindre l’invasion de troupes aërs privées du prétexte d’une chasse aux sorcières.

— Vous parlez donc de guerre, releva le chaman de Nostanal.

— J’ai longtemps espéré maintenir la paix avec le Dictateur Eseï… La princesse Nyranzen est morte à l’âge de huit ans, assassinée par l’armée aër pour avoir hérité des dons d’Okateï. Son père, le Seigneur Fifëriz, est tombé en la défendant, ainsi que la fine fleur de la chevalerie de Wivenëd, une cité dont il ne reste que des cendres et un bourgeon enseveli sous un tas de gravats. Nous pourrions nous étonner de l’usage d’un élément censément interdit par ceux-là même qui le condamnent. Je me contenterai de cette unique question : Gardien, que feriez-vous à ma place, en tant que garant de l’équilibre entre les Branches ? Je vous le demande à tous. Êtes-vous prêts à vous unir pour avoir le droit de vivre selon nos choix et non sous le joug d’un Dictateur perché sur son rocher volant ? 

Une vague de vivats martiaux s’éleva dans les ténèbres du Monde Intermédiaire, laissant sans voix le chaman de Nostanal conscient de sa position minoritaire. Elle n’en demeurait pas moins partagée, et si une large majorité des seigneuries se rallièrent au cri de guerre, une frange significative préféra une neutralité de façade. Pourquoi ne fus-je pas étonnée d’en retrouver certains sur le champ de bataille, rangés en bon ordre aux côtés de ceux qui nous avaient agressés ?

L’enthousiasme conquérant du Sénat s’évanouit devant la réalité de notre impréparation. Tilude rassembla avec une célérité exemplaire les enfants chéris dissimulés aux inquisiteurs aërs. Elle les emmena dans le fort de Körshany, en plein cœur des Enténébrés, où nous savions trouver un lieu sûr. Elle dirigea cette communauté en exil avec la justesse et la détermination nécessaires à ces temps troublés. Son opportunisme et son ambition que d’aucuns décriaient s’effacèrent devant sa clairvoyance et son évidente loyauté. Tandis que nous nous battions en pleine lumière, Tilude brilla dans l’ombre au chevet des enfants traqués, notre futur à tous. Dans le discret refuge de Körshany, elle posait une à une les fondations d’un édifice en devenir.

Cette indubitable réussite ne masqua rien des difficultés à agréger des armées davantage habituées à se combattre qu’à coopérer. Nous levions, au nom d’une menace commune, la plus grande coalition que l’Arbre-Mère n’ait jamais connue. La plus faible aussi.

Archive de l’unité rebelle Ciel Nouveau

Sutanal,

Le 27ème jour du mois des Vendanges, an 7694 de Sutanal

Mon ami, nous vivons des heures dignes des tragédies mythologiques. Il me semble enfin connaître la douleur de la déesse mère Okalëy, première parmi les démiurges, lorsqu’elle découvrit le crime fratricide de son fils. Comme Luwemon, la lune du matin, assassina son jumeau Luwevë, la lune du soir, Eseï le honni s’est souillé par l’exécution de ses frères.

Des officiers de haut rang opposés à la nouvelle chasse aux sorcières, ont ruiné la vaste opération imaginée par le Dictateur lui-même. Par leur volontaire indolence, ils ne bafouèrent pas simplement les ordres. Leur trahison a permis à nombre d’enfants chéris d’échapper à la serpe promise. Fou de rage, Eseï a fait arrêter les généraux félons, jugés sommairement et condamnés à mort dans la foulée.

Je dois te l’annoncer le cœur lourd, cette fournée d’exécutions a été étendue aux contestataires de longue date. Useärn est de ceux-là. Eseï l’a fait pendre sous le Grand Rocher de Sutanal avec les neuf généraux félons, de manière à ce que les navires marchands puissent les contempler avant d’entrer dans le port et rapporter la funeste nouvelle à Osukateï. Leurs corps resteront suspendus au-dessus du vide jusqu’à ce que leurs cous cèdent, rongés par la vermine.

J’ignore si cela te sera d’un quelconque réconfort. Sache que le Patriarche Sinëv est sauf pour l’heure. Eseï ne peut se permettre d’éliminer un membre du Conseil déchu auquel il a lui-même appartenu. Pas encore du moins. Mais ce temps viendra, j’en suis convaincu. Maître Sinëv a été enfermé à Palätanal, dans la cellule qu’occupait jadis le Dénigré Useärn.

La nuit venue, je m’attarde sur les quais d’où je peux observer la silhouette de l’ancien ambassadeur ballotée par les vents. Je ne l’ai pas bien connu, mais je sais ce qu’il représente pour toi et combien il a œuvré, à sa manière, aux bouleversements actuels. Il m’arrive de penser que le monde serait meilleur sans ses idées pernicieuses d’une alliance avec l’héritière de l’Arbre-Mère. De sombres pensées vite balayées. Inutile de s’apitoyer sur un monde qui jamais ne fut.

Dans le mythe, les larmes d’Okalëy alimentèrent les rivières et les océans qui inondèrent la Terre bien avant que ne germe l’Arbre-Mère. Chaque soir, Luwemon dut affronter l’image de son jumeau réfléchie sur ces vastes miroirs aqueux, souvenir dont il porta toujours le fardeau.

Puissions-nous dresser devant Eseï le miroir de ses crimes, qu’il puisse s’en repentir avant de les payer jusqu’au dernier.

Lettre du lieutenant Tilykör au lieutenant en exil Saïn

20

La colère aër

Je guettai le port de Jivude plongé dans une brume hivernale, du haut des remparts du palais seigneurial, calfeutrée dans une échauguette dans l’espoir d’y disparaître l’espace d’une matinée. Les quais, le bourg et la campagne alentour s’apprêtaient pour une guerre d’honneur et de principe. Qu’espérions-nous réellement ? Renverser le Dictateur Eseï ? Envahir les Îles des Vents ? Nous avions voté les hostilités pour laver l’affront ; nous cherchions encore la manière d’y parvenir.

Pour l’heure, nous, les royaumes sylvestres, entamions les préparatifs d’une guerre étrange que nous n’osions déclarer. Deux mois et demi avaient passé depuis la réunion du Sénat et nous nous bornions à renforcer nos défenses respectives dans l’attente de la prochaine agression aër que nous nous faisions fort de défier, armes à la main. Malgré ces fanfaronnades, nous nous gardions bien de provoquer la furie des Éthérés, conscients de notre faiblesse inavouée.

Après l’exaltation des premiers jours, j’observais ce petit théâtre d’un air désabusé. L’esbroufe et les boniments envolés, nous nous révélions tels que nous étions : de minuscules États éparpillés à travers les Branches, vaguement liés par l’honneur et la Lignée, farouchement indépendants et décidés à le rester. Affranchis du Haut Régent une quinzaine d’années auparavant, les Seigneurs refusaient obstinément le principe d’une coalition commandée par tel ou tel monarque gonflé d’ambition. En dépit de ma colère et de mon amertume, ou peut-être grâce à elles, il me restait assez de discernement pour me tenir à distance de ces combats de coqs. Le moment venu, l’union s’imposerait d’elle-même et je serai là pour la conduire, pour faire payer à Eseï les crimes, les morts et les supplices endurés, les années passées dans l’ombre de ses griffes acérées.

— Cette colère est une douce sucrerie dans ma bouche, dit le Mangeur d’Âme du fond de sa prison spectrale. Pourquoi ne la laisses-tu pas s’exprimer davantage ?

— Je n’ai pas à nourrir le démon qui dort au fond de moi.

— Allons, cesse de te mentir, gamine. Depuis la disparition de tes amis, les ténèbres t’envahissent jour après jour. Inasu, Nibe, Nisfyl, Nortenam, Tobiane, Törize… et maintenant Useärn. Qui dois-tu blâmer pour ces morts si ce n’est le Dictateur Eseï ? Ton cœur brûle de vengeance, dois-tu le murer pour plaire à ce tyran meurtrier ?

— J’ai encore assez de jugement pour contenir cette rage. Assez de force aussi pour sceller ta cage. 

Nous en étions donc là lorsque je décidai de m’isoler dans une échauguette sur les remparts de Jivude. Une bien piètre cachette en vérité. Je m’y étais recluse depuis moins d’une heure quand Imolien m’y dénicha.

— Curieux endroit pour méditer, dame Luwise.

— Il en vaut bien d’autres.

— Je viens d’apprendre la nouvelle. La lettre de Saïn. Je suis désolé… 

Les murs d’un château alangui réverbéraient les bruits de couloir avec une célérité qui ne manquait pas de m’étonner. Le Muwide connaissait probablement les détails de la triste missive reçue deux jours plus tôt par le Dénigré Saïn.

Useärn n’était plus. Je l’avais finalement peu connu. Nous nous étions côtoyés durant une année à Folivröde, le temps de nous apprivoiser, de nous connaître et de nous respecter. Puis nous nous étions brièvement entrecroisés à Jivude, avant de me lancer à corps perdu dans la quête de l’Appel, puis de retour des Enténébrés, couronnée par l’Arbre-Mère. Si peu de temps que l’on pourrait croire ces moments insignifiants. Bien au contraire, ces instants condensés avaient gravé dans le bois de la déesse cette rencontre capitale, inscrite dans la continuité de celle de Nibe et de Luwaly, mes maîtres à penser grâce auxquels je me suis construite. Il n’y avait rien d’étonnant à ce que la mort d’Useärn m’affecte autant. Une nouvelle entaille, profonde et douloureuse, sur mon cœur depuis longtemps scarifié.

— Inutile d’en parler. Je vais bien. 

Que je mentais mal ! Imolien ne se laissa pas berner. Il se garda cependant de me contredire et dévia la conversation d’un ton badin.

— Tilude est arrivée à Körshany avec la première poignée de juvéniles. 

C’est ainsi que nous appelions la nouvelle génération d’enfants chéris aux dons certains quoiqu’immatures. Par ce terme, nous les distinguions des enfants chéris accomplis, membres officiels de la Fraternité de l’Arbre-Mère.

— Oui, je l’ai suivie par-delà Shanyröde et nous avons échangé dès son arrivée dans la forteresse.

— Qui se charge de rassembler les derniers juvéniles épars ?

— Süfüi, Lysay et Damasïl. Ils voyagent à travers les Ramures orientale, occidentale et méridionale.

— Süfüi ? Vous n’avez donc pas maintenu d’ambassadeur à Folivröde ? 

Je tardai à répondre, le cœur pincé de remords.

— L’ancienne seigneurie d’Osukateï n’est plus un lieu sûr pour un enfant chéri. Folivröde est une cible symbolique de premier choix pour qui veut m’atteindre, d’autant plus avec le temple du longicorne et sa capacité à trahir les hérétiques.

— Ce temple sera peut-être le protecteur de votre cité. La paroi scintillante est l’incarnation de la déesse. S’en prendre à Folivröde revient à attaquer Okateï elle-même. Personne n’osera, pas même les Aërlydes. 

Les mots d’Imolien parvinrent à me rassurer. Je voulais me raccrocher à cet espoir, à cette fable qui dessinait pour la seigneurie de mon cœur, un avenir moins terne.

J’avais cependant vu juste, les Aërlydes cherchaient à me toucher personnellement. J’en eus l’illustration de la manière la plus flagrante et la plus directe qui soit, en pleine rue de Jivude.

Nous traversions le deuxième mois de Quiescence, le Terrible, celui dont la froidure mordante et cruelle, la plus féroce du trio hivernal, réveillait les graines en dormance. Les habitants de Jivude se calfeutraient chez eux autour d’un foyer allumé, un luxe que nombre d’inams ignoraient en d’autres contrées où la tolérance envers l’Incandescent peinait à se diffuser. La plupart des Fylides à travers les Branches passaient l’hiver dans de grandes salles communes où brûlait l’élément interdit surveillé par les prêtres.

Malgré leurs différences, Jivude et le reste du monde avaient ceci en commun que cette période de l’année vidait leurs ruelles de leurs villes ankylosées. Je serais moi-même restée au palais si un coursier ne nous avait prévenus de l’arrivée d’une galère alliée en provenance de la Ramure septentrionale. Un message secret que le capitaine ne pouvait révéler que dans les bureaux de son armateur pour davantage de discrétion… avec le recul, évidemment, on ne peut que blâmer mon imprudence. À ma décharge, Vänesine, Imolien et trois gardes de la Fraternité assuraient mon escorte.

Une précaution bienvenue. Nous traversions une place désertée du quartier marchand, à deux pas du lieu de rendez-vous, lorsqu’un carreau me transperça l’épaule, un autre se ficha dans la cuisse d’Imolien et une dernière brassée hérissa le torse de mes gardes du corps. Seul Vänesine échappa à cette première volée, une erreur fatale pour nos agresseurs.

Qu’il ait vu les tireurs ou qu’il ait lu leurs positions grâce aux empennages des poinçons, l’ancien archer ne leur offrit pas l’occasion d’une nouvelle bordée. Son canon emmanché dans son bras pulvérisa la cachette des assassins, calfeutrés au dernier étage d’un hôtel particulier.

Une quinzaine de spadassins étaient sortis de l’ombre aux premiers sifflements de projectiles ; la riposte explosive de Vänesine les paralysa à découvert. Nous perdîmes une seconde à prendre conscience du guet-apens, autant que nos sicaires pour retrouver leurs esprits. Professionnels aguerris, ils se ruèrent sur l’incendiaire sans tergiverser. Ils ne pouvaient savoir que le manchot n’était pas le seul guerrier dont il fallait se méfier.

Malgré les viretons dressés sur nos pourpoints, Imolien et moi dégainâmes nos épées, bien décidés à épauler notre ami en péril. Nadesayel et Latesarm, emportés dans un balai meurtrier, fendirent les crânes, tranchèrent les bras et écrasèrent les côtes sans la moindre mansuétude. Nos lames semblaient se mouvoir d’elles-mêmes, affamées de tueries, inarrêtables démons de métal envoûtés par une obscure magie. Il ne restait qu’une paire de survivants lorsque je pris conscience du carnage.

— Épargnez-les ! Nous devons les faire parler. 

Ma clameur arriva trop tard aux oreilles de Vänesine qui acheva son adversaire avant de saisir le sens de ma supplique. Nous nous retrouvâmes donc avec un unique rescapé qu’un de mes gardes maintenait en respect. Ses mains pressées contre une large entaille au flanc, le souffle court, adossé contre un de ses compagnons gisants, je craignais qu’il ne trépasse avant de lâcher les noms de ses commanditaires. Je m’accroupis face à lui pour défier ses yeux agonisants.

— Qui t’envoie ? 

Je n’eus droit qu’à un crachat sanglant en pleine face.

— Luwise-osu ! appela Imolien. Regardez cette chevalière et les pommeaux de ces épées. Des blasons de la Septième Branche du Nord. 

En effet, l’on retrouvait les armoiries de Nostanal et Mugosypal, première et deuxième cité de la Septième Branche septentrionale depuis la chute de Tanasayel, sur nombre d’objets personnels des tueurs. S’ils avaient craint l’échec de leur opération, ils n’avaient pas jugé nécessaire de masquer leurs origines. Question d’honneur ou de fierté ? Je penchais davantage pour un plan calculé. Ce que l’on avait appelé la guerre de l’Héritière et son funeste dénouement me revenaient en pleine face une décennie plus tard avec son panier de fruits pourris.

Notre prisonnier ne passa pas la nuit. Il s’éteignit au petit matin sans avoir prononcé un seul mot, quand bien même se savait-il découvert. Nous n’eûmes pas besoin de lui pour connaître le responsable de cet attentat. Il se révéla lui-même deux mois plus tard, précipitant le monde dans le chaos.

Des voiles tissées de fils d’or percèrent la canopée depuis les champs azurés. Navires flamboyants des dieux anciens, nefs d’éclairs et de tonnerre, ils s’en venaient châtier les hommes pour leur impudence. Quatre vaisseaux somptueux, drapés dans la gloire des justes, s’enfoncèrent dans la Ramure primordiale jusqu’à la Branche scélérate que trancherait bientôt une hache vengeresse.

Les ménestrels savent chanter les heurs et les malheurs des royaumes et de leurs serviteurs. Ils en exaltent les vertus ou en dépeignent les défauts avec une cruelle acuité, souvent partiale. Celui-ci offrait à entendre le récit d’une bataille, bien loin de celle que j’avais moi-même vécue. Un poème moultes fois répété à travers bien des contrées, spécialement composé à mon attention. Une œuvre lyrique offerte à Osukateï par son pire ennemi.

Comme nous le rapporte cette sinistre ode héroïque, quatre galères aërs traversèrent le rideau feuillu de la sphère sylvestre au zénith de la Septième Branche du Nord. Ils rejoignirent à bonne distance du Rameau, une huitaine de navires fylides venus des royaumes voisins. Ce rendez-vous en plein océan des vents échappa aux regards de la Fraternité qui surveillait de près ce houppier au passé tourmenté. L’humiliation avait été gravée au plus profond de son bois millénaire par l’arrogance présumée de l’héritière de l’Arbre-Mère. La chute de Tanasayel et l’exécution de son roi, Lefafel-tame, avait nourri une génération de factieux, hostiles à l’ordre nouveau d’Osukateï. Un nom revenait sitôt que l’on mentionnait cette fronde septentrionale, un certain Linëy-obe, fils du roi martyr devenu l’égérie du mouvement. L’enfant qui jadis, s’était opposé au colosse Imolien pour défendre son père acculé, s’était métamorphosé en homme aguerri décidé à laver dans le sang l’honneur de sa Lignée. Un homme qui avait rencontré le Patriarche Eseï en secret, en vue d’une alliance forgée par une haine commune contre ma personne. Un homme qui menait désormais cette funeste expédition.

Douze vaisseaux de divers tonnages mirent les voiles en direction de la voisine honnie, la Sixième de Branche dont la seule existence, aux yeux de ces hommes, incarnait l’abjection. Douze bâtiments, petits et grands ; une flotte ridicule au regard de leur mission. Des marchands qui croisèrent leur route les confondirent avec une délégation aër escortée par un Seigneur sylvestre, en signe de courtoisie. Personne ne devina leur dessein véritable ; comment l’aurait-on pu ? L’on ne porte guère de crédit aux fables inconcevables jusqu’à ce qu’elles se réalisent sous nos yeux ébahis.

Le convoi arriva en vue de Tilowesha sans avoir attiré le moindre soupçon. Tilowesha, la cité épargnée par Osukateï la perfide qui, aux dires de ces revanchards, avait trouvé là l’occasion de placer le premier coin pour renverser le monde à son avantage. Si les guetteurs s’étonnèrent de la présence de ces incongrus visiteurs et de l’absence d’étendard sur les navires fylides, le cor d’alarme resta pour autant dramatiquement muet. Les navires de guerre passèrent à portée de voix devant les fortins avancés sans être inquiétés. Ils les saluèrent même paraît-il, puis progressèrent jusqu’au port où somnolaient trois galères à quai.

Quand il devint évident que les vaisseaux aërs se dirigeaient vers Tilowesha, des dignitaires se précipitèrent pour leur faire bon accueil. Leur enthousiasme se mua en incompréhension paniquée lorsque les sabords s’ouvrirent pour révéler les gueules noires des canons pointés en leur direction.

Un orage de fin du monde tonna dans la rade, si puissant que sa rumeur étouffée s’entendit le long des côtes jusqu’aux royaumes voisins. Instantanément, les navires arrimés explosèrent en millions de copeaux avant d’être engloutis par l’océan des vents sans qu’aucun marin ne puisse en réchapper. Les remparts de la citadelle s’écroulèrent en trois brèches, grandes ouvertes dans les sections les plus épaisses. Les tours à balistes s’effondrèrent comme de vulgaires meules de foin soufflés par la bourrasque. Tétanisée par le cataclysme, la populace tarda à comprendre l’origine du fléau. Des langues de flammes crachées depuis les bouches de feu aërs, visibles une bonne minute après les tirs, signèrent les coupables avec une cruelle désinvolture.

Quatre bonnes minutes après cette première salve qui rossa la garnison, le cor d’alarme résonna enfin du haut du donjon, son brâme profond au diapason des cœurs pétris d’angoisse. Le troupier, tiré de sa paillasse n’avait pas eu le temps de s’emparer de sa guisarme fièrement dressée sur le râtelier, qu’une seconde salve ébranla les fondations de la forteresse au point de lui faire perdre l’équilibre, ainsi qu’à ses compères, couchés le temps que cesse l’improbable tremblement de terre. Il se releva, à moitié chancelant, et gravit au pas de course l’escalier qui le menait en haut des murailles, avant de s’arrêter net face au précipice. Car ce qui fut jadis un impressionnant rempart couronné de crénelures, se résumait désormais à un tas de gravats d’où émergeaient ici une étoffe ensanglantée, là-bas un bras, son index accusateur pointé vers ses meurtriers.

Notre impuissant défenseur pouvait tout aussi bien porter son regard vers le port ou le château, il ne découvrait que des ruines vers lesquelles avançaient huit navires fylides, appuyés de leurs alliés aërs restés en retrait. Les balistes anti-aériennes réduites à un amas d’échardes à demi calcinées, galères, frégates et brigantins progressaient au-dessus de la ville suppliciée sans rencontrer la moindre résistance. Les archers et lanciers à leur bord ne se donnèrent même pas la peine d’achever les survivants dont les têtes hagardes émergeaient au milieu des décombres. Notre défenseur impuissant ne pouvait qu’observer les ombres des nefs silencieuses glisser au-dessus de lui pour se faufiler vers le cœur de la seigneurie. Vers l’orgueilleux donjon dont ne restait qu’une infâme carcasse torturée.

Tels des vautours au-dessus d’un charnier, les huit navires mirent en panne à la verticale de la tour en ruine. Leurs meurtrières de coque se dardèrent de poinçons miroitants qui s’abattirent bientôt en une pluie mortelle. L’averse fatale tombait dru lorsque des cordages se déroulèrent depuis les sabords inférieurs et qu’une escouade de guerriers en usa pour glisser jusqu’au sol. Épaulés par les archers restés à bord, les hommes à pied se ruèrent dans les entrailles du donjon éventré.

En l’espace d’une vingtaine de minutes, les fortifications du château avaient été endommagées comme après des semaines de pilonnages intensifs. La soldatesque, soufflée par les explosions, se réveilla dans un monde méconnaissable. Les miraculés, lorsqu’ils arrivaient à s’extraire des débris sous lesquels ils avaient été ensevelis, peinaient à s’orienter dans ce monde étranger où surgissait parfois un vestige familier. Rares étaient ceux à s’inquiéter de leurs propres blessures, pourtant préoccupantes. Il y avait trop de frères d’arme à secourir ou à soutenir dans leurs derniers instants, et aucun officier pour leur assigner d’autres tâches prioritaires. Personne pour rassembler ces pauvres hères, pour redresser ces hommes détruits par le feu aër et faire barrage à l’invasion. Ainsi livrés à eux-mêmes, bien peu remarquèrent ces inconnus s’insinuer dans les souterrains, ombres véloces bondissantes entre les décombres. Les plus attentifs notèrent ces livrées non réglementaires et, portés par un excès de zèle funeste, virent leur sagacité récompensée par une profonde zébrure en plein torse.

Le prince déchu de Tanasayel, Linëy Diekonada, menait lui-même une vingtaine de guerriers vers le cœur de la citadelle, peu ou prou le nombre que j’avais moi-même conduit à l’assaut de sa ville natale. Ce détail n’avait rien d’anodin. Loin de l’arrogance d’un enfant aigri, il s’ajoutait aux messages implicites que le dictateur Eseï adressait à Osukateï. Nous aussi, nous pouvons le faire.

Linëy avait-il seulement conscience de cette manipulation ? Quoi qu’il en fût, il dirigea ses hommes avec hardiesse et courage jusqu’au plus sacré des sanctuaires, jusqu’à la salle du bourgeon protégée par les meilleurs chevaliers du royaume. Enterrée sous l’humus pluriséculaires, la salle du bourgeon n’avait pas souffert des frémissements du bombardement, ainsi que l’attestaient les escaliers intacts des souterrains. Linëy savait devoir affronter une poignée de gardes, barricadés dans l’antichambre de l’Änlisöve avec provision d’armes et de vivres, prêts à mourir pour leur Lignée. Le prince rebelle n’avait pas le choix, il lui fallait vaincre dans les plus brefs délais, tant que le château titubait sous les coups de boutoir des galères aërs et qu’Osukateï, à l’autre bout du monde, ignorait la tragédie en cours. Car son objectif était clair désormais, tuer le bourgeon de la Sixième Branche, accomplir cette sainte mission que j’avais empêchée, neuf ans plus tôt, et laver ce déshonneur qui tachait le blason de sa Lignée. Il m’aurait été aisé de scléroser le bourgeon de Tilowesha, comme je l’avais fait autrefois, pour empêcher ce crime. Encore fallait-il que mon regard se tourne vers la Sixième Branche, raison pour laquelle Linëy devait couper le bourgeon dès le premier assaut, avant qu’un chaman ne m’avertisse par-delà Shanyröde. Chose impossible sans la puissance de feu aër.

Restait un ultime obstacle : la garde du bourgeon. L’antichambre, comme toutes ses jumelles, était fermée par une lourde porte d’airain verrouillée de l’intérieur. Il fallait des heures, voire des jours pour que cèdent les gonds et les battants sous les heurts d’un bélier manié sans relâche. Trop long pour Linëy qui ne pouvait pas non plus compter sur l’appui des canonnières aërs. Une complication bien évidemment anticipée.

Les Îles des Vents s’étaient montrées généreuses avec le clan factieux. Anecdotes souvent omises dans les chansons, Linëy et ses lieutenants usèrent de fusils aërs pour venir à bout des charnières qui maintenaient les encombrants battants. Abasourdis par la rapidité de l’intrusion, les chevaliers de Tilowesha se ressaisirent et opposèrent aux envahisseurs une résistance farouche. Les odes les plus connues, rédigées par les Aërlydes au lendemain de la victoire, se gardent bien d’honorer ces héros. Il n’aurait pourtant pas coûté cher de nommer ces cinq combattants qui tinrent têtes, quinze minutes durant, à leurs vingt assaillants. Il y avait Südise, officier de Tilowesha qui s’était illustré durant son Initiation en défiant un Roi-démon ; Otuny, le fils du roi, de qui l’on exigeait davantage que des simples soldats ; Fidova, le guerrier le plus expérimenté de la seigneurie, vétéran de quatre guerres à travers les quatre Ramures ; Sigobyne, la fille de Fidova, à qui le soldat émérite avait tout appris ; et Saïnam, un colosse né inam, dont la force impressionnante avait été reconnue par son Seigneur. Cinq héros qui tombèrent les uns après les autres, non sans emporter leur lot de victimes. Cinq héros qui faillirent repousser Linëy et ses rêves insensés. Les héros, hélas, ne suffisent pas toujours.

Lorsque le calme retomba, les lanternes à fyltil éclairèrent un spectacle d’horreur. Les lueurs verdâtres soulignaient les silhouettes des cadavres entassés dans la pièce exiguë. Monceaux de chairs, la pénombre dessinait des formes insanes, inhumaines, chimères mutilées aux bras multiples et aux torses éviscérés. S’ajoutaient à cette vision cauchemardesque la puanteur de la sueur, mêlée aux effluves métalliques du liquide carmin qui poissait le sol.

Grisé par les combats, Linëy ignora cette atmosphère délétère pour suivre le plan établi. Le bourgeon, comme ses frères, avait été muré de belle manière. Les fusils aërs, pour le coup, se révélèrent inefficaces et il fallut revenir à la méthode éprouvée de la masse et du burin.

L’antre du bourgeon se découvre toujours avec un pincement au cœur. Qu’il s’agisse de la cérémonie de Wylatmode ou de la visite impromptue de vils profanateurs, se trouver devant un Änlisöve, c’est se tenir devant la déesse. Cela inspire un profond respect. Il peut sembler contradictoire que Linëy, sur le point de couper le bourgeon de Tilowesha et de condamner la Sixième Branche, puisse éprouver pareille dévotion. La chevalerie fylide est ainsi régie par ses contradictions. Abattre un rameau adverse pour le bien de sa propre Lignée ne s’oppose pas à l’amour inconditionnel porté à Okateï ; au contraire, il lui rend honneur. Le cinquième devoir des chevaliers commandait de couper les Branches frêles pour le bien de la déesse. Dans sa folie haineuse, Linëy était convaincu d’agir dans le sens de la justice. Et dans la bouche des troubadours, il demeurait ce héros redresseur de torts, le vengeur de Tanasayel, un génocidaire humaniste.

Il s’avança seul dans l’antre du bourgeon plongée dans la semi-obscurité. Il foula l’écorce avec révérence, laissa ses empreintes sur ce tapis de poussière cumulée depuis le dernier Wylatmode et s’agenouilla à l’endroit même où Okateï nommait ses Seigneurs. Il adressa une silencieuse prière, à la déesse, à ses ancêtres, à lui-même peut-être. Puis il se redressa, leva sa hache et frappa.

La morsure de la hache me fendit les côtes si proprement que je m’effondrais en pleine place du marché, entourée de mes gardes incrédules et paniqués.

Avec les derniers frimas, Jivude oubliait cette guerre sans bataille dans laquelle, paraît-il, nous nous étions engagés. Seuls comptaient l’équinoxe, le printemps et la nouvelle année qu’il convenait d’accueillir sous ses meilleurs atours. Avec les premières douceurs entrecoupées de gelées, les habitants émergeaient de leurs beaux appartements, de leurs modestes maisons, de leurs insalubres cahutes, et tous s’attelaient dans un même chœur à rénover les toits et les façades abîmés par l’hiver.

Suwamon, le prince Vün et moi profitions de ces festivités, le cœur léger devant cette renaissance, oublieux de l’attentat qui m’avait visée deux mois plus tôt. Puis tout changea en une seconde. Le malaise me saisit, soudain et incompréhensible, si violent que je m’évanouis dans les bras de mon parrain qui me ramena inconsciente au palais. Mon âme s’enfonça dans un pays de cauchemars, de flammes et d’apocalypse, souvenance de mes errances dans la forêt incendiée, ce monde rêvé aux marges de Shanyröde, où se dissimulait une fleur au cœur du brasier.

Quand la fournaise s’estompa, j’émergeai dans un reg parsemé de souches calcinées. Surmontée d’un ciel violacé, la roche ocre saupoudrée de poussière anthracite s’effrita en une mare de sable cuivré qui m’avala et me digéra, corps et âme. Je fus recrachée avec les chiasses d’un ver dans une flaque d’eau salée où je manquai de me noyer. Puis la mer se retourna, le haut devint bas, et les flots s’égouttèrent en un déluge infini, rideau de pluie soufflé par les vents. Bringuebalée par les éléments, mon âme termina ce périple impossible au fond du néant.

Je me réveillai dans les ténèbres de Shanyröde, riche de la connaissance d’une tragédie que nul ne m’avait rapportée, hormis la déesse elle-même. Je portai mon regard vers la Sixième Branche du Nord afin de me convaincre de cette inacceptable réalité. Mon esprit tournoya sans oser approcher, effrayé par la vérité que je savais trouver. Après une éternité, je dépassai mes peurs et affrontai la tragédie.

Le bourgeon de Tilowesha était mort, la Sixième Branche avec lui. Déjà, la sève se tarissait, les plus petits vaisseaux se sclérosaient ; bientôt le rameau entier se dessècherait. Dans quelques décennies, les feuilles-miroirs flétriraient, l’humus s’appauvrirait et les royaumes déclineraient avant de se faire absorber un à un par les Enténébrés. Pour l’heure, je ressentais une intense douleur enfouie au plus profond de mon être. La perte d’un membre nécrosé, encore attaché aux tissus vivants alentours sur lesquels il exerçait sa lourde pesanteur, comme une invitation à venir le rejoindre dans l’autre monde.

Tout ceci par la faute d’un seul homme. Je contemplai depuis l’intérieur de l’Arbre-Mère le visage du bourreau, stupéfait par sa propre audace, la hache coupable entre ses mains. Le visage de Linëy, haïssable dans ses moindres détails.

Lorsque je compris la situation et réalisai mon impuissance, ma colère rayonna dans Shanyröde, si puissante et terrible qu’elle traversa les frontières du Monde Intermédiaire. Des étoiles spectrales s’illuminèrent une à une autour de mon âme traumatisée, autant de chamans venus des quatre Ramures alertés par mon cri de détresse.

Le monde découvrit alors l’ignominie. Le monde sortit enfin de sa léthargie.

21

La seconde bataille de Tanasayel

Saïn se présenta de bon matin devant la salle du conseil de Jivude gardée par deux sentinelles peu amènes. Invité de la cité rebelle depuis plus de six mois, l’Aërlyde n’en demeurait pas moins un étranger auquel le roi interdisait certains accès.

— Je suis attendu, crut bon de préciser l’Éthéré.

Malgré une œillade suspicieuse, les gardes s’effacèrent pour le laisser entrer, visiblement avertis de cette convocation.

Intimidé par l’exceptionnel honneur qui lui avait été accordé, le lieutenant Saïn se joignit aux dignitaires présents avec un excès de discrétion. Outre ses officiers dont Nöwesayel-obe, le premier d’entre eux, Suwamon avait rassemblé mes propres conseillers, Imolien, Vänesine et les capitaines de la garde de l’Arbre-Mère. Notre conseil au complet, il m’invita à ouvrir la séance. J’inspirai profondément et tâchai de masquer la hargne qui bouillonnait dans mon cœur. Nul ne suivrait une guerrière gouvernée par la colère ; si je ne pouvais l’étouffer, il me fallait la dissimuler.

— Mes amis, Tilowesha a été attaquée hier par une flotte de la Septième Branche du Nord, escortée par une poignée de navires aërs. En moins de deux heures, les assaillants ont pu anéantir les défenses du château, s’y infiltrer et couper le bourgeon. La Sixième Branche du Nord est morte avec lui. Les royaumes sylvestres pleurent cette tragédie d’autant plus inadmissible que le rameau avait bel et bien été réorienté par mes soins, voilà dix ans. Aucune menace ne planait plus sur la Septième Branche. Cette monstruosité n’est ni plus ni moins qu’une provocation à mon égard. Nous n’avons hélas d’autre choix que d’y répondre.

— Que comptez-vous faire ? s’enquit Nöwesayel.

— Nous sommes ici pour en discuter, répondit son souverain. 

D’un signe de tête, Suwamon m’indiqua de poursuivre.

— J’ai d’ores et déjà plongé en léthargie les bourgeons de la Septième Branche. Je ne peux faire plus sans l’aval du Sénat de l’Arbre-Mère. Par ailleurs, je ne souhaite pas condamner cette Lignée pour la faute d’une minorité. Nous nous rabaisserions au rang de ces renégats sans rien changer au sort de la Sixième Branche. Si ce rebelle, ce Linëy, a tenu la lame et porté le coup fatal, son bras a été armé par les Îles des Vents. Nous avons été passifs après l’attaque de Wivenëd, le Dictateur Eseï en a profité pour avancer ses pions et prendre l’initiative.

— Vous n’imaginez tout de même pas prendre d’assaut Sutanal ? s’exclama un officier.

— Évidemment non, ce serait suicidaire. Mais nous devons détruire cette flotte au plus vite. Elle a tué une Branche en quelques heures, elle pourrait recommencer où bon lui semble.

— Aucune armée fylide n’a jamais vaincu une flotte aër, souligna Nöwesayel.

— En effet. C’est une réalité que nous ne pouvons pas ignorer. Le lieutenant Saïn, ici présent, nous aidera à trouver les failles dans la cuirasse. 

L’Aërlyde tomba des nues lorsqu’il se trouva ainsi mis en avant. Si nous l’avions souvent consulté pour mieux connaître la société aër et son armée, cela s’était toujours déroulé dans le cadre feutré et familier d’une chambre ou d’un salon particulier. Jamais encore, le transfuge n’avait eu à s’exprimer devant un conseil de guerre d’une quinzaine d’officiers fylides. Il se redonna un peu de contenance en se raclant la gorge.

— Si je vous entends bien, Luwise-osu, vous comptez détruire les flottes aër et renégate afin d’éviter un nouveau désastre. Il faut que vous preniez pleinement conscience de la puissance de l’adversaire. 

Il déglutit, mal à l’aise à l’idée d’énoncer les crimes récents de ses compatriotes. Un soldat aurait goûté une certaine fierté à énumérer les hauts-faits de son armée. La manière toutefois dont celle-ci avait été utilisée couvrait Saïn de honte. J’appréciais cette humanité, bien rare chez ce peuple réputé pour vivre détaché des choses terrestres.

— La marine aër possède une quarantaine de galères tout au plus. Sept bâtiments, les chiens de garde, sont affectés en permanence à la défense des Îles des Vents. Nous pouvons les retirer du décompte. J’ignore combien de navires ont été détachés pour soutenir l’invasion de Tilowesha, encore moins combien s’opposeront à vous lors de cette bataille que vous appelez de vos vœux. Souvenez-vous cependant de ceci : une seule galère a détruit en quelques heures les fortifications de Wivenëd, une poignée a anéanti les défenses de Tilowesha. Ces dévastations sont dues à la puissance de feu des canons de marine. Vous les avez peut-être entraperçus à travers les sabords qui ouvrent les flancs de la coque. 

Vänesine acquiesça d’un air entendu.

— Leur puissance, leurs portées, leurs cadences de tir sont sans commune mesure avec les catapultes et les balistes qui équipent votre flotte.

— N’y a-t-il aucun moyen de les contrecarrer ? demandai-je avec un brin de naïveté.

— L’invincibilité de la flotte aër n’a rien d’une légende, c’est un fait historique. 

Nulle provocation ou présomption, Saïn avait répondu avec la douceur et le naturel de l’évidence. Sa réponse n’en demeurait pas moins inacceptable. Mon froncement de sourcil ou la fermeté de mon visage dut le persuader de revoir sa conclusion. Guère convaincu lui-même, il admit du bout des lèvres une faiblesse.

— Les galères aërs sont étudiées pour les hautes sphères, là où les vents soufflent avec fougue sans barrière pour les arrêter. Au sein de la sphère sylvestre, les vents sont apaisés. S’ils s’expriment avec davantage de vigueur dans le grand large, les Branches et les rameaux immatures les ont assez épuisés près des côtes pour les réduire à de simples brises au regard des courants de la haute atmosphère. Comme les vaisseaux fylides, les galères aërs doivent alors sortir les rames palmées pour mouvoir leur masse imposante. Or si les bancs de rames se situent dans les ponts inférieurs, juste en-dessous des batteries de canons, les éventails des avirons masquent régulièrement les sabords durant la nage. Autrement dit, en condition de vent faible, les canons sont inopérants lorsque la galère est en mouvement. Du fait de leur taille et de leur tonnage, les galères aërs sont également peu manœuvrables, même par les meilleurs équipages. Les navires fylides, quant à eux, sont étudiés pour cet environnement. Les bricks et les brigantins sont maniables et rapides par petite brise ou vent nul. Vous devriez les privilégier pour lancer un abordage rapide.

— Ces navires ont très peu de balistes pour se défendre à distance, et aucune catapulte, remarqua un officier.

— Comme je vous l’ai dit, vos armes sont inutiles. Vos galères souffrent des mêmes défauts que les navires aërs. Hormis les catapultes installées sur le pont supérieurs, inutiles à cause de leur faible précision sur un navire en mouvement, les balistes installées dans les ponts intermédiaires souffrent des mêmes contraintes que les canons aërs. Vos galères se feront étriller avant de se mettre à portée. Vous pouvez conserver quelques vaisseaux de gros tonnages sur vos arrières pour attaquer la flotte fylide renégate, mais la seule chance que vous puissiez avoir contre la technologie aër repose entièrement sur l’agilité de vos vaisseaux.

— Qu’en serait-il avec des cavaliers ailés ? souleva Suwamon.

Saïn réfléchit un instant avant de donner son verdict.

— Je ne les ai jamais vus au combat. Si un cavalier juché sur un oiseau géant était capable de manier les fusils que nous avons pu nous procurer, il éviterait facilement les tirs en provenance des galères tout en apportant un soutien appréciable pour les troupes d’abordage. Mais son absence de cuirasse le rendrait vulnérable aux tirs perdus et aux guerriers ailés. Car soyez-en certains : une galère aër ne se déplace jamais sans une escouade d’Anges pour la protéger.

— Combien faudrait-il de navires pour défier la flotte aër selon vous ? demanda Nöwesayel.

— Cela dépend des forces adverses. Je doute que le Dictateur Eseï risque l’intégralité de ses forces dans une bataille décisive. Admettons qu’ils détachent une quinzaine de navires, il vous faudra les submerger sous le nombre si vous voulez espérer les vaincre. Il vous faudrait aligner, je ne sais pas… peut-être, quarante ou cinquante fois ce nombre. Les annales rapportent d’écrasantes victoires aërs contre des armadas fylides à un contre vingt.

— Presque huit cents navires de tous gabarits, murmura Suwamon. Par toutes les Branches… Du jamais vu depuis les temps légendaires.

— Est-ce envisageable ? lançai-je avec appréhension.

— Étant donné l’émoi suscité par la destruction de Tilowesha, ce n’est pas impossible, dit mon parrain avec un haussement de sourcil pensif.

— Peut-on envisager des désertions au sein de la flotte aër ? Qu’en disent vos amis rebelles ? demanda Nöwesayel.

— J’en doute. La répression des récentes insubordinations a ramené une discipline de fer au sein de l’armée. Les insurgés se font très discrets.

— Quelles seraient nos pertes ? demanda Imolien avec un pragmatisme glaçant.

— Effroyables. 

Comme à son habitude, l’Aërlyde avait répondu avec sa sincérité instinctive et une honnêteté qui l’empêchait de donner des chiffres incalculables. Cependant, les vibrations dans sa voix traduisaient bien son appréhension, et il n’en fallut pas plus pour semer le trouble parmi les officiers. Je sentis les esprits glisser le long d’une pente dangereuse, un dérapage auquel je devais mettre un terme dès maintenant.

— Mes amis, je comprends vos craintes et vos interrogations. Cette campagne ressemble à s’y méprendre aux folies meurtrières des Prophètes de jadis. Laissez-moi vous rappeler une chose : nous n’avons pas déclaré la guerre aux Îles des Vents, mais à un homme, le Dictateur Eseï. Vous pourriez être tentés de préférer le Dictateur à l’Héritière ; après tout, à en entendre certains, un tyran en vaut bien un autre. Comparons néanmoins les méthodes. Osukateï a dévié la Sixième Branche du Nord pour permettre à deux Lignées de vivre côte-à-côte, si ce n’est en harmonie, du moins pacifiquement. Le Dictateur a réglé le litige en éliminant l’un des belligérants selon son bon plaisir. Lequel des deux est le détraqué qui mène le monde à sa perte ? Quel prix sommes-nous prêts à payer pour l’arrêter ? Il n’y a aucune autre question à se poser. 

J’avais tenu pareil discours devant le Sénat et recueilli une marée de vivats. Tant de rois ravis de conduire à la mort la piétaille innocente par dizaines de milliers sans même une seconde de réflexion. Je m’étais attendu à davantage d’hésitations, j’avais sous-estimé la haine et l’humiliation des Seigneurs devant cette dernière preuve d’arrogance aër. Peut-être croyaient-ils en leurs chances de victoire avec l’appui d’Osukateï, l’héritière de l’Arbre-Mère. Si seulement ils avaient pu voir mon jugement gangréné par cette même colère primale… Sans doute n’auraient-ils pas été aussi prompts à risquer la vie de leurs hommes dans une bataille hasardeuse. J’étais alors frappée de cette même cécité, persuadée de vaincre par la grâce de notre juste cause.

La grande armada de la Ramure de l’Est s’était regroupée deux semaines plus tard dans la rade de Palysay, cité-mère de la Deuxième Branche de l’Est. Par une curieuse tortuosité de l’Arbre-Mère, cette ville se trouvait être la citadelle de notre Ramure la plus proche de sa voisine septentrionale et constituait par là-même la porte vers les terres du Nord. Nous y armions donc des centaines de brigantins, de bricks et de frégates, ainsi que nous l’avions établi, et attendions la flotte des Ramures du Sud avant de rejoindre nos frères du Nord et de l’Ouest afin de constituer la plus grande flotte que l’Arbre-Mère n’ait jamais connu.

Si certains royaumes manquaient, la grande majorité avait répondu à l’appel du Sénat en délégant un à trois navires, parfois un simple équipage pour les moins argentés. Un sacrifice modéré en réalité. Il y avait toutefois quelque-chose de surréaliste et d’insensé, de fascinant en somme, à voir flotter ces étendards chamarrés de seigneuries ennemies rassemblées autour d’une même cause. Le supplice de Wivenëd avait réveillé la fierté du peuple Fylide, la tragédie de Tilowesha avait forgé son unité. Cette vision grandiose laissait croire en une improbable victoire.

— Le nombre est un handicap. 

Cette sentence cinglante dans mon dos m’était familière. Son auteur la ressassait depuis notre départ de Jivude.

— Donnez-moi cinquante hommes et je vous coule les galères aërs une à une.

— Inutile de revenir là-dessus, Vänesine. L’abordage de l’Étoile du Nord était un coup de chance. Mais tu auras l’occasion de couler des navires aërs, je te le promets.

— Vous partez à la guerre pleine de rêves, Luwise-osu. Ouvrez les yeux : vous vous émerveillez devant la variété de ces armoiries enfin unifiées sous votre commandement ; vous devriez vous alarmer au contraire. Je ne m’y entends guère en guerre navale, mais c’est flagrant : ces capitaines ne savent pas manœuvrer de concert. Ce n’est pas une flotte, c’est un conglomérat d’anciens rivaux.

— Que recommandes-tu ? L’escarmouche ? Pourquoi crois-tu qu’Eseï a envoyé ses navires détruire Tilowesha ? Pour assouvir la vengeance de Linëy ? 

Je laissai à Vänesine le temps de réaliser le ridicule de l’hypothèse.

— Tilowesha est un symbole, la ville que j’avais sauvée de la destruction. En ruinant mes efforts, Eseï cherche à me provoquer dans le seul but de m’affronter à son avantage : sur un champ de bataille. Cet homme me voue une haine sans borne. Si je refuse le défi, il s’en prendra à d’autres royaumes sylvestres, encore et encore, jusqu’à ce que je cède à ses exigences. C’est ce qui se produira si nous nous livrons à de simples embuscades comme tu le proposes. Je n’ai d’autre choix que de combattre ses armées en face à face.

— En sachant que vous allez vous faire laminer ? s’étonna Vänesine, peu convaincu par ma vocation de martyr.

— En rassemblant ostensiblement une telle armada, j’accepte de fait l’affrontement. Eseï doit jubiler de voir son piège se refermer. Si je relève le gant, je n’ai pas dit pour autant que je jouterai selon ses règles. 

Cette conclusion s’était imposée à l’écoute des conseils avisés de généraux expérimentés, de l’expertise du lieutenant Saïn, et des rapports d’informateurs sur les derniers mouvements des forces ennemies. Vänesine avait raison : notre écrasante supériorité numérique ne leurrait personne, surtout pas Eseï qui se ferait une joie d’annihiler les forces d’Osukateï avec sa poignée de navires surpuissants. Dès lors, cette vaine armée hypertrophiée devenait l’appât idéal pour engluer le titan dans une mélasse mortelle.

Le regard de l’Arbre-Mère, inutile à quelques encablures de l’écorce de l’Arbre-Mère, ne me permettait pas de suivre les déplacements des flottes adverses. Nul besoin de ce don en vérité. Les observateurs des royaumes alliés, nombreux et fort bien dispersés à travers la Ramure du Nord, nous informaient sitôt les galères renégates accostées pour ravitailler entre deux escarmouches sur les terres de leurs voisins moribonds. Comme attendu, elles ne s’éloignaient guère de leurs ports d’attache sur la Septième Branche du Nord.

Quant aux Aërlydes, nous aurions pu penser qu’une fois leur triste besogne achevée, leurs vaisseaux se seraient retirés vers Sutanal, ou tout du moins, dans la haute atmosphère. Tout au contraire, les quatre navires aërs ondoyaient paisiblement au large des grandes cités de la Septième Branche. Elles se tenaient assez loin pour se garder des épines ligneuses que j’aurais pu hérisser pour les couler, comme je le fis autrefois pour menacer une galère ancrée dans le port de Palwite, tout en restant bien en vue des côtes, de manière à ce que nos espions ne puissent les manquer. Eseï me narguait. Je t’attends, semblait-il me dire.

Lui-même ne pouvait ignorer la colossale armada qui s’assemblait le long des côtes de la Cinquième Branche du Nord. Si les ambassadeurs aërs avaient été chassés des seigneuries coalisées au lendemain de la chute de Tilowesha, je faisais confiance aux Îles des Vents pour avoir tissé de solides réseaux de renseignements que je comptais exploiter à mon profit.

Un mois après le raid de Linëy et ses crimes odieux, des navires marchands rapportèrent l’intrusion dans la sphère sylvestre d’une quinzaine de galères aërs venues prêter main forte à leurs consœurs déjà engagées. Des renforts plus importants qu’escomptés, signe d’une certaine fébrilité du Dictateur Eseï appréciée à sa juste valeur.

La grande armada se mit en branle au treizième jour du mois de Frondaison, sitôt les derniers navires ravitaillés. J’aurais aimé assister à ce spectacle depuis l’une des murailles des quatre cités où avaient été stationnés les différents navires, innombrables et magnifiques. Des poètes ont comparé cette envolée aux lâchés de sternes des fêtes du nouvel an, ces nuées blanches, fluides et véloces, happées par l’océan des vents. L’image n’aurait pu être mieux choisie. Nous gagnâmes au plus vite le grand large en direction de la Septième Branche, loin des regards vendus à l’ennemi, avant de ceindre nos forces en deux.

L’une des clefs de la bataille à venir résidait dans la maîtrise du terrain. Toute la difficulté était donc d’attirer la flotte aër sans éveiller les soupçons. Nous détachâmes donc deux cents navires légers auxquels se mêlaient quelques galères imposantes quoique mal armées, assez pour crédibiliser une attaque d’ampleur. La flottille fit voile vers Nostanal, cité-mère de la Septième Branche. Au même moment, une armée de démons menée par le Loup-aux-bois-de-cerf Fordary-khan, marchait vers le Mur pour un assaut d’ampleur. Les sentinelles ne s’y trompèrent pas : le retour d’un roi-démon, dix ans après la chute de Tanasayel, signait une intervention de l’infâme Osukateï. Leur intuition se confirma lorsque la flotte bombarda la capitale et le Mur. Il n’y avait aucun doute aux yeux des assiégés, l’héritière de l’Arbre-Mère comptait bien se venger des exactions de Linëy en rasant la nouvelle cité-mère de leur Rameau. Les signaux d’alarme remontèrent le houpier jusqu’à son extrémité, ainsi qu’espéré.

La bataille de Nostanal vit la destruction de la maigre flottille renégate de Linëy, écrasée sous le nombre impensable de navires alliés. Une satisfaction appréciable, à peine entachée par la survie du commandant rebelle. Cette victoire ne constituait pourtant pas l’objectif premier de l’opération.

En fin de journée apparut le long de la côte en aval du Rameau, une vingtaine de silhouettes aux lignes caractéristiques : le détachement aër au grand complet. Aussitôt, la flotte alliée et l’armée de démons bâtirent en retraite, les uns dans les profondeurs des Enténébrés, les autres toutes voiles dehors vers l’amont de la Branche.

Les capitaines des bricks et brigantins manœuvrèrent de manière à se garder hors de portée de leurs poursuivants sans jamais les distancer. Il ne fallait surtout pas qu’ils se perdent de vue. Afin de faire patienter les Aërlydes et d’épargner leur frustration, nous sacrifiâmes une à une la quinzaine de galères, lourdes et pataudes, devenues inutiles passée la première phase de la bataille. Bien que réduits au minimum, leurs équipages n’eurent aucune chance face aux canons aërs qui pulvérisèrent les coquilles de bois.

Au bout de trois jours de poursuite, toujours plus loin le long de la Branche jusqu’aux ruines de l’ancienne Tanasayel, notre flottille rejoignit presqu’intacte, le reste de l’armada. Quelle put bien être la stupeur de l’amiral aër en découvrant le mur de voiles et de rames palmées sur le sombre horizon de la Septième Branche plongées dans les Enténébrés ? La campagne de l’ancienne cité-mère baignait dans une lumière crépusculaire réfléchie par des feuilles-miroirs moribondes. Ce halo blafard dessinait plutôt bien les vestiges des villes et villages abandonnés dix ans plus tôt, à demi avalés par des épineux conquérants. Au milieu des ruines gambadaient des troupeaux de démons, nouveaux propriétaires d’une terre jadis fertile.

Devant ce triste arrière-plan, nos navires et leurs grandes voiles de coton apparaissaient par contraste d’une blancheur sublime, silhouettes spectrales démultipliées à l’infini jusqu’à se perdre dans la pénombre des rameaux oubliés. Même un Aërlyde sûr de sa puissance de feu devait frissonner d’effroi face à un tel spectacle. Pour preuve, les vingt galères abandonnèrent la ligne offensive pour lui préférer un pavé défensif sur deux niveaux, la formation idéale pour se prévenir d’un encerclement dans les trois dimensions, effrayant au passage une horde de reptiles volants qui s’évadèrent vers le zénith.

Sage précaution. Tandis que les frégates et les navires de commandement restaient en retrait, les vaisseaux rapides qui flanquaient notre flotte enveloppèrent la formation aër par bâbord et tribord simultanément. Je songeais au sarcasme des officiers aërs. Ils assistaient à l’attaque conventionnelle d’une armée en surnombre venue écraser l’adversaire sous sa masse. Le genre de manœuvre étudiée dans ses moindres détails dans toutes les académies militaires et qui appelait une réponse tout aussi convenue.

Bien à l’abri sur le château avant de la galère amirale, j’observais cet assaut de moucherons élancés à vive allure sur un mur contre lequel ils ne manqueraient pas de s’écraser. Une charge téméraire à laquelle avait pris part Vänesine. J’avais suivi son brigantin jusqu’à ce qu’il se perde dans la nuée, point minuscule fondu dans l’océan des vents. Je ne distinguais plus qu’un nuage de toiles à quelques encablures de la portée des canons des Aërlydes, à quelques minutes d’un avant-goût de l’Enfer de la Fin des Temps.

— Libère-moi, gamine, et j’expédie ces emplumés chez leurs aïeux. 

La proposition du Mangeur d’Âme avait de quoi me séduire si seulement le miel ne dissimulait pas un fourbe poison. Chacune de ses évasions avait laissé une empreinte indélébile sur mon âme, une fêlure de plus qui me rapprochait du point de rupture. Viendrait le jour où les ruades de mon prisonnier briseraient sa prison spectrale et où se déverserait son insatiable appétit.

— Plus tard, peut-être, répondis-je sans ambages.

Je me tournai alors vers Imolien et Saïn à mes côtés.

— Il est l’heure, envoyez le signal. 

Le lieutenant aër alluma alors une lanterne, non pas de fyltil comme il était d’usage, mais d’une flamme vive et brillante qui perça les Enténébrés comme la première étoile du soir. Nous n’avions d’autre choix que d’utiliser l’élément interdit pour transmettre l’ordre à plus d’une lieue, de l’autre côté du champ de bataille.

Il ne se passa tout d’abord rien, les vaisseaux légers continuaient leur progression, leurs premières lignes foudroyées par les tirs aërs qui déchirèrent la nuit d’éclairs et de panaches incandescents. Les coques de bois et les toiles de coton explosèrent une à une avant de sombrer en torches dans les profondeurs de l’océan des vents. Les frêles vaisseaux éparpillés en quinconce poursuivaient néanmoins leur raid insensé, ignorant leurs voisins pulvérisés sur l’instant.

Des zébrures désordonnées s’élevèrent soudain au sommet du pavé défensif, coiffures de feu sur la tête des galères aërs. Chose étrange, nul navire fylide ne menaçait le zénith de la formation ennemie. N’importe quel observateur se serait étonné de cette brusque folie. L’obscurité des Enténébrés masquait les raisons de ce chaos que je ne pouvais qu’imaginer, un sourire sadique aux lèvres. Il m’avait fallu jurer assistance au roi-démon Afelug en prise avec un rival, pour m’assurer son appui dans cette attaque décisive. Une promesse payante. Une pluie de démons volants s’abattait sur la flotte aër qui déjà rompait la formation et négligeait les navires légers qui se mêlèrent au ballet démoniaque.

L’on conta la hardiesse de Vänesine, le démon humain, de moultes manières, tantôt glorieuse, tantôt affreuse suivant le parti pris. J’eus le privilège d’entendre la version du premier concerné, sommaire je dois bien l’avouer, et de ses compagnons, beaucoup plus loquaces.

Le Nuage noir, brigantin reconnaissable à sa coque anthracite et à ses voiles poudrées de suie la veille de la bataille, s’était faufilé au cœur de la canonnade, épargné davantage par la chance que par son ténébreux camouflage. Vänesine avait été séduit par ces atours qui répondaient si bien à son humeur, et l’avait choisi comme monture pour assaillir les galères aërs. Une phalange de la garde de l’Arbre-Mère avait donc suivi l’officier à bord du sinistre navire, un choix heureux jusqu’alors puisque le Nuage Noir avait traversé le déluge de flammes sans la moindre égratignure.

— Foncez droit devant ! avait recommandé l’amiral Nëvsïl de Jivude, dont l’expérience en matière navale faisait autorité à travers les quatre Ramures. Dissimulez autant que possible la ligne du navire derrière sa proue, comme un archer sur le point de tirer. Vous réduirez la surface offerte aux tirs adverses et augmenterez vos chances de survie. 

Un conseil que l’équipage de Vänesine appliquait avec zèle jusqu’à s’enfoncer à portée de baliste de leurs cibles. Encore trop loin cependant pour que l’audacieux brigantin daigne casser l’allure. Dominant légèrement la ligne supérieure de la formation aër, désormais à l’abri des batteries latérales, il s’attendait à subir le feu nourri de l’infanterie du pont supérieur, bien protégé derrière son bouclier percé de meurtrières. Heureusement pour eux, l’équipage aër avait une autre priorité. Une nuée de chiroptères géants déferlait sur l’armada, leurs pics et leurs crocs effilés d’une effroyable solidité, à l’œuvre pour percer des plaques de métal prévues pour résister à de vulgaires lances fylides.

Le Nuage Noir essuya un tir perdu qui perça son ballast principal et commença à gîter jusqu’à se vautrer sur le flanc contre le pont d’une galère nommée le Zéphyr. Un magnifique bâtiment de guerre autant que de prestige, à la carapace malmenée par l’assaut démoniaque qu’une poignée de Fylides investit sitôt remis de l’accostage hasardeux. L’abordage d’un navire éthéré par ces sylvains arriérés était à ce point improbable que les troupes aërs tardèrent à s’en convaincre. Il fallut les premières effusions de sang et les premiers râles d’agonie pour que la soldatesque sorte de sa funeste léthargie, trop tard hélas pour renverser un effet de surprise à la faveur des Fylides.

La stupeur aër s’expliquait en partie par l’impossible vision de cet homme, un fusil greffé au bras, dont la précision mortelle fauchait les lignes aërs comme les blés aux moissons d’été. Délirante chimère née d’un esprit malade, le monstre vengeur de l’Arbre-Mère outragée avait d’ores et déjà conquis les esprits des Aërlydes terrifiés. Visages fondus, membres dévorés par les flammes, cadavres calcinés jusqu’aux os ; la légende de Vänesine-poing-de-feu s’écrivit en lettres carmin sur des pages et des pages remplies d’horreurs et d’atrocités.

Si Vänesine brillait par une effrayante dextérité, les Aërlydes savaient également manier leurs bâtons de feu. Le quart d’heure d’effroi passé, ils le démontrèrent avec brio et menacèrent un temps de repousser l’intrusion. Une héroïque résistance vouée à l’échec. La flotte fylide s’inspirait de ces mouches venues pondre dans la moindre plaie, élargie ensuite par leur vorace progéniture. Le Zéphyr vit ainsi déferler une myriade de petits navires qui déversèrent sur la carcasse éventrée de nouveaux assaillants par brassées entières. Ce n’était qu’une question de temps avant que le vaisseau ennemi ne succombe sous le nombre.

Tels des nids de guêpes attaqués par un plantigrade sans manière, des nuées de guerriers ailés surgirent des galères en arrière-ligne pour se porter au secours de leur consœur en détresse. Je distinguais mal ces moucherons tourbillonnant autour des navires d’assaut, mais les stries enflammées au cœur de la pénombre révélaient sans nul doute leurs positions.

— Envoyez les obynes, ordonnai-je à Saïn et Imolien qui répercutèrent la consigne.

Un fanion agité commanda l’envol d’une escadre de cavaliers volants juchés sur des aigles géants, monture d’une extrême rareté réservée aux plus puissants royaumes. Les Seigneurs m’en avaient confié une centaine, un nombre ridicule que j’avais compensé avec des auxiliaires démoniaques pour le premier raid. Chaque oiseau monté par deux cavaliers, un pilote à l’avant et un fusilier à l’arrière, nous tentions ici une improbable parade aux Anges redoutables. Hormis des exercices répétés à outrance ces deux derniers mois, nous n’avions jamais pu évaluer la pertinence au combat de cette curieuse association. Certains officiers, Imolien et Vänesine au premier chef, la remettaient ouvertement en question. Si les fusiliers montés sur obyne échouèrent à repousser les légions angéliques, la vitesse et la manœuvrabilité des oiseaux combinés à la menace des tirs enflammés, dissuasifs bien qu’inefficaces, déstabilisèrent les guerriers ailés. Comme les canonniers avaient relâché la pression sur les navires d’assaut durant la pluie des Chiroptères, les Anges se détournèrent de ces mêmes brigantins pour la plupart à portée d’abordage.

Mon récit enthousiaste peut donner une vision erronée du champ de bataille. Je dois bien l’admettre, les tirs de barrage aërs avaient décimé nos navires légers réduits à une portion congrue, tandis que la horde de démons volants s’était dispersée après avoir subi de lourdes pertes lors de la traversé de la flottille sous un feu meurtrier. Le beau pavé défensif aër n’en avait pas moins éclaté, chaque galère dérivant au hasard pour se défaire des parasites qui leur tournoyaient autour. Une galère aër battait en retraite (le Zéphyr où luttait Vänesine, comme je l’appris plus tard), deux autres avaient été réduites au silence, preuve d’une intense bataille dans les coursives, et une dernière plongeait lentement vers les abysses malgré les efforts de l’équipage pour la redresser. Seize autres galères, quoiqu’en difficulté, n’en demeuraient pas moins pugnaces. Si la supériorité numérique nous offrait une illusion de domination, le temps jouait contre nous. Chaque minute voyait un de nos bâtiments tomber en torchères, tandis que nos adversaires encaissaient le martelage avec aplomb. Nous devions profiter de la confusion sans tarder.

J’ordonnai le départ de la deuxième vague constituée principalement de galères dont les tambours cadençaient l’allure effrénée. Leur son martial porté sans entrave sur plusieurs lieues, distillait au cœur de la mêlée tantôt la crainte du prochain assaut, tantôt le réconfort des renforts annoncés. Gênées par les navires légers en première ligne ou désorientées par diverses manœuvres d’esquive, rares étaient les galères aërs en position pour briser l’attaque sous un feu nourri. Cette deuxième vague, pourtant plus lente, arriva au contact en excellent état.

Il y eut tant de nos bâtiments à assaillir les vaisseaux ennemis et tant de cavaliers volants à virevolter autour de cet imbroglio que je ne pouvais plus distinguer le déroulement de la bataille et agir en conséquence. Je demandai conseil auprès des rois et généraux rassemblés avec moi à l’arrière-garde, trop loin pour voir quoi que ce soit, mais ne pus conclure qu’à notre impuissance. La masse de nos forces jouait ici en notre défaveur.

Nous dûmes attendre une demi-heure à prier que l’expérience et la hardiesse de nos capitaines les conduisent à prendre les meilleures décisions par eux-mêmes, avant que le ciel ne s’éclaircisse sur un spectacle de désolation. Une à une, nos galères se disloquaient dans les abîmes de la mer d’éther ; un à un, nos cavaliers volants disparaissaient dans les profondeurs de l’océan des vents. Lorsque nos troupes éperdues relâchèrent la pression pour compter leurs morts, nous vîmes surgir de la nuée défaite six galères aërs, contuses, délabrées, moribondes pour certaines, véritables miraculées d’une bataille qui avait vu sombrer dix des leurs. Elles se rassemblèrent pourtant en triangle d’attaque, pour ramer vers nous avec la hargne d’un estropié vengeur. Jamais la flotte aër n’avait connu autant de pertes, quand bien même l’avait-elle rendu au décuple ; une humiliation qu’elle entendait laver dès à présent.

L’arrière-garde comptait encore une soixantaine de navires, des frégates manœuvrières et bien armées pour la plupart. L’espace d’un instant, l’idée de les vaincre de front nous traversa l’esprit, fol espoir de gloire et présomption imbécile. Il n’y avait aucune chance que nous réussissions là où des centaines d’autres avaient échoué. Notre décision peut vous sembler ridicule, cher lecteur, elle était pourtant évidente pour les témoins de cette charge surnaturelle. La cadence sauvage des avirons comme les horribles cicatrices qui émaillaient l’ensemble de la coque et des boucliers, donnaient aux six vaisseaux une allure fantastique. Guerriers revenus d’entre les morts à la suite d’un combat épique, nous n’avions aucun mal à les penser animés d’une volonté propre, d’une détermination farouche à nous exterminer jusqu’au dernier. Nous fîmes donc ce que tout être sensé aurait fait, nous préparâmes notre retraite.

Les galères arrivaient déjà à portée de canon. L’une d’elle se mit de travers, rentra les avirons et s’apprêta à tirer tandis que ses consœurs continuaient sur leur lancée. Cette unique salve emporta deux frégates, achevant de sonner la débâcle de l’arrière-garde. La débandade aurait été totale si le Zéphyr n’était pas revenu. Un temps à l’écart de la mêlée, son capitaine avait, semblait-il, repris le contrôle de son navire pour prêter main forte à ses frères d’arme. La ruse fut révélée lorsque le félon foudroya le plus lent des six rescapés pour l’envoyer par le fond en quelques tirs bien ajustés. Le Zéphyr poussa la provocation jusqu’à hisser un pavillon céladon frappé du Vünasinëd aux nervures dorées, armoirie d’Osukateï.

Les débris des deux premières vagues, cent cinquante navires tout au plus, se regroupèrent autour de ce vaisseau amiral inattendu qui, malgré son piteux état, offrait à l’armada une puissance de feu jusque-là impensable. Les Aërlydes, ramenés à cinq galères, durent scinder leurs forces pour couvrir leurs arrières contre la flotte renaissante, sans laisser filer les frégates de commandement à bord desquelles, ils le savaient, se trouvait Osukateï elle-même. Mes signaux au cours de la bataille avaient trahi ma position sans ambiguïté. J’en eus la confirmation lorsque les deux galères de tête ciblèrent ma frégate avec acharnement malgré une position défavorable.

Ce que les historiens appelèrent ensuite la seconde bataille de Tanasayel entra alors dans sa dernière phase, la plus improbable. Il n’était plus question de détruire l’armée adverse, mais d’éliminer ou de défendre coûte que coûte l’héritière de l’Arbre-Mère. Dans tout autre contexte, chacune des armées aurait battu en retraite, compte tenu des pertes considérables de chaque camp. Si sept cents navires fylides et leurs équipages avaient sombré en une journée, une hémorragie sévère que les Quatre Ramures unifiées pouvaient néanmoins supporter, les Aërlydes avaient perdu dans le même temps quinze galères, coulées ou capturées, les deux cinquièmes de l’ensemble de leurs forces armées. Une hécatombe aux répercutions sensibles pendant de longues années. Or cette guerre n’avait rien d’ordinaire. Nous ne nous battions pas pour une victoire aux marges des Enténébrés, nous combattions pour un ordre nouveau. Un monde qui ne serait pas subrepticement régi par un peuple perché sur huit îles volantes poussées par les vents, mais par une assemblée de royaumes sous la houlette de l’Arbre-Mère, unifiés par le Sénat dans le respect de leurs individualités.

Malgré les deuils et la souffrance, nul ne songeait plus à fuir tant qu’Osukateï ne serait pas mise à l’abri. Les brigantins et les rares galères fylides rescapées protégeaient de leurs corps le Zéphyr dont les canons étaient la seule menace capable de détourner l’attention aër de ma personne. Nous perdîmes encore vingt bâtiments au cours de cette attaque insensée qui réussit pourtant à couler une galère aër supplémentaire de l’arrière-garde. Dans le même temps, les deux navires de tête de la flotte éthérée talonnaient ma frégate. Comme les poursuivants ne pouvaient rentrer les avirons au profit de leurs canons, au risque de creuser la distance, les Aërlydes déployèrent leurs Anges, non pas dans l’espoir de nous aborder, mais de nous rabattre contre la côte de la Septième Branche et entraver notre retraite. Bien que nous lussions leurs intentions, nous échouâmes à contrer la manœuvre fort bien menée. Nous nous retrouvâmes acculés dans une crique sans espoir de fuite.

— Nous sommes faits comme des rats, constata Imolien. Abandonnons le navire et gagnons le rivage avec les chaloupes tant que nous le pouvons encore.

— Les Anges nous fusilleraient sur le champ, protesta Saïn.

— Nous tenons la position ! dis-je crânement. Ces capitaines ont pris un gros risque en nous rapprochant si près de l’Arbre-Mère. Rien n’est perdu. 

J’avais accepté le principe d’une bataille navale malgré la supériorité aër dans ce domaine. Nous ne pouvions gagner cette guerre qu’en brisant leur flotte, source de leur puissance. Le coût humain avait été terrible, mais malgré ses allures de défaite cuisante, nous venions de remporter une victoire stratégique de premier plan. Pour atteindre ce but, nous avions dû nous éloigner de l’Arbre-Mère et rompre le lien qui m’unissait à la déesse. À présent que la frégate tournoyait à trois encablures des côtes, j’entendais le bruit des sèves au creux de mon oreille, timide bourdonnement ô combien plaisant, dont la mélodie ravivait les souvenirs de mes jeunes années. Instinctivement, ma respiration se synchronisa avec le rythme de la déesse.

J’ordonnai au capitaine de la frégate de conduire notre navire sous la Branche, une manœuvre stupide qui nous plaçait sous l’horizon de nos poursuivants, et donc dans une situation désavantageuse. La vitesse que nous gagnions lors de la plongée, se retournerait contre nous lorsque nous devrions reprendre de l’altitude. Peu m’importait. Je souhaitais forcer nos chasseurs à se rapprocher à leur tour des côtes. À se rapprocher de l’Arbre-Mère.

J’aime les adversaires coopératifs, de la trempe de ces deux capitaines qui suivirent à la lettre le plan concocté à leur attention. Lorsque nos poursuivants furent à bonne distance, je fusionnai mon esprit avec celui d’Okateï. Aussitôt, l’écorce craquela dans un fracas assourdissant et deux épines larges comme un homme jaillirent vers les galères. L’une d’elle perça la coque de la galère la plus proche comme la cuirasse d’un vulgaire insecte placardé au mur. La seconde, hélas, ripa sur le métal de la plus éloignée sans parvenir à l’éventrer. Je maudis ma maladresse.

Par réflexe autant que par frayeur, le second vaisseau s’éloigna à vive allure de cette Branche hostile. Avec un certain sang-froid, le capitaine plaça son navire en position de tir malgré le risque d’éperonnage d’une nouvelle aiguille végétale. Avait-il de la chance ou une connaissance des limites de mes pouvoirs ? Toujours est-il que sa galère se trouvait effectivement hors de ma portée. Elle eut ainsi le loisir d’ajuster ses canons sur la frégate sans défense.

Comme nombre de navires fylides avant nous, nous essuyâmes le feu aër de plein fouet. Le bordage vola en morceaux calcinés sur l’instant, les mâts furent pulvérisés et les voiles avalées dans un brasier qui se propagea à l’ensemble du pont – ou de ce qu’il en restait. Aussitôt, la frégate chuta de plusieurs toises avant que l’arrière du bâtiment ne se détache pour disparaître dans les abysses et ne rétablisse un équilibre précaire pour la moitié avant soutenue par un fragile ballast miraculeusement intact.

— Aux canots de sauvetage ! hurla le capitaine de la frégate.

— Si tant est qu’il en reste, maugréa Imolien.

Le Muwide avait toutes les raisons d’être pessimiste. La majeure partie des embarcations de secours avait été emportée avec les débris de la dunette arrière. Ne restait qu’une paire de chaloupes intactes sur le gaillard d’avant prises d’assaut par la vingtaine de matelots survivants. Une échappatoire illusoire tant que patrouilleraient les guerriers ailés qui déjà s’élançaient à l’assaut de l’épave.

Fort heureusement pour notre salut, le reste de notre flotte, réduite elle aussi à peau de chagrin, nous offrit un répit en occupant une partie des forces aërs. Les deux chaloupes s’envolèrent, leurs ballons dramatiquement exposés aux tirs aërs, et se dirigèrent vers la côte la plus proche. Notre manœuvre d’esquive nous avait hélas amenés bien en-deçà du sommet de la Branche et nous dûmes effectuer une dangereuse remontée en plein cœur de la mêlée. Nos esquifs ne passèrent pas inaperçus et nous fûmes bientôt assaillis par des escouades d’Anges que nos flèches ne surent repousser.

Nos hommes se sacrifiaient sous le feu aër pour réparer les ballasts immanquablement percés par de nombreux tirs sournois, espérant contre toute évidence nous offrir une chance d’atteindre la côte avant de couler corps et biens. Un trio de cavaliers aériens s’invita dans ce chaos tandis que nos chaloupes hébergeaient davantage de morts et de blessés que d’hommes valides.

— Évacuez l’Héritière ! s’écria le capitaine de frégate.

C’était en effet l’unique espoir de survie pour nous tous. L’acharnement des Aërlydes contre des naufragés en infraction des règles de la guerre, ne s’expliquait que par ma présence à bord et par l’impérieuse volonté de m’éliminer. Me soustraire de ces embarcations de fortune devait détourner la fureur du peuple céleste.

Un obyne s’approcha de notre chaloupe contre laquelle il se plaça en vol stationnaire. J’agrippai l’une de ses pattes pour me hisser sur son dos, lorsqu’une rafale fusilla le bel oiseau et son cavalier. Dans les convulsions de son agonie, ses serres lacérèrent le ballast du canot, irréparable balafre qui vida le ballon en une seconde. Nous plongeâmes dans les profondeurs de la mer d’éther, les cordages de notre embarcation emmêlés au cadavre du grand faucon venu nous sauver.

22

L’océan inférieur

Quand j’étais petite, mes nourrices me racontaient le mythe de l’éphémère qui voulait voir le soleil. Une larve d’éphémère avait passé toute sa vie dans les eaux calmes de l’océan inférieur, cette vaste étendue aquatique qui baignait, disait-on, les piliers des quatre Ramures. Une vie dans la plus profonde des obscurités, si loin de ce soleil qui inondait de lumière le feuillage de la canopée. Cet éphémère n’avait qu’une hâte, crever sa mue pour quitter cet océan de misère et voler le plus haut possible vers son rêve azuré.

Ce jour se présenta enfin, et tandis que ses frères et sœurs se contentaient de voleter en essaim au-dessus des eaux salées pour perpétuer en vain ce cycle sans fin, le téméraire éphémère déploya ses ailes et s’envola, porté par son idéal. Il s’éleva et s’éleva encore, dépassant les premières Branches plongées dans les Enténébrés, confondit les feuilles-miroirs avec de faux soleils, sans se laisser décourager par ces désillusions. Il affronta maints dangers, évita les démons et les oiseaux qui tentèrent de le croquer, sans jamais songer à l’abandon. Il persévéra et persévéra encore jusqu’à finalement atteindre les champs azurés.

Il s’écoula toute une journée entre sa dernière mue et cette lueur perçue à travers une fenêtre de ciel. Toute une journée au soir de laquelle sa vie s’achevait, une vie menée vers ce seul but, vers ce soleil tant attendu. Lorsqu’il franchit enfin les frontières de la sphère sylvestre, il découvrit un ciel rougeoyant, drapé des sombres beautés du crépuscule. Il chercha le soleil, mais celui-ci avait déjà disparu sous l’horizon. Au bout de quelques minutes, les dernières flammes du jour s’estompèrent pour ne laisser qu’une nuit percée d’étoile, tels les scintillements d’argent de l’océan inférieur. Exténué, l’éphémère s’éteignit sans avoir pu contempler sa lumière chérie.

Si je repensais à cette fable en ce jour funeste, ce n’était pas pour sa morale tant appréciée par mes nourrices excédées par mes escapades. L’éphémère avait mis un jour entier pour s’élever de l’océan inférieur jusqu’à la canopée, une distance que nous aurions parcourue en moins d’une minute si nous avions pu voler à la vitesse où nous chutions alors. Mon esprit s’égarait dans cette curieuse réflexion, préférant ignorer l’embarrassante certitude de notre dramatique atterrissage.

Sitôt notre ballon déchiré, le monde disparut, balayé par un vent furieux qui nous retournait les paupières embuées de larmes. La plupart des marins furent arrachés du canot, avalés par l’abîme. Je ne dus ma survie qu’à la chance de m’emmêler dans les cordages du ballon. Avec le recul, cette même providence m’épargna étranglements, lacérations et autres mutilations mortelles. Sans doute n’aurait-elle pas poussé le zèle jusqu’à m’éviter l’écrasement final.

À moitié consciente, je sentis un bras puissant qui m’enveloppa et me tira contre un corps chaud et douillet. Deux secondes plus tard, l’impact m’assomma et je perdis connaissance.

Combien de temps m’étais-je évanouie ? Deux, trois minutes ? La suffocation m’arracha d’une torpeur mortuaire pour me réveiller en pleine horreur. Je me noyais dans un amas de plumes et de viscères, bouillie infâme gargouillant dans ce qui fut, récemment encore, la cage thoracique de notre sauveteur et bourreau, le faucon géant.

Des vagues d’eau salée débordaient par intermittence à l’intérieur de ce berceau de chairs tendu par un squelette malmené. Je tentai de me lever ; effort brisé par une douleur aigüe qui m’élança des cuisses à la poitrine. Une seconde tentative s’avéra plus fructueuse. Malgré le supplice, je me hissai à la force de mes bras au sommet de la dépouille et trouvai une assise sur un os fendu qui supporta mon poids en dépit d’inquiétants craquements.

Autour de moi s’étendait à perte de vue une nappe liquide délicatement ondulée par une houle tranquille. Je n’avais jamais rien vu de tel. Les plus grands lacs sur les Branches s’embrassaient d’un simple regard. Chose inconcevable pour mon esprit étriqué, ce bassin semblait sans limite, ses frontières absorbées par l’obscurité. Il n’y avait qu’un mot dans ma langue pour décrire cette géographie inédite, comme sortie des fables et des légendes qui bercèrent mon enfance, un mot entendu à de rares occasions sans bien en saisir le sens : l’océan inférieur, cette étendue aqueuse synonyme de mort pour de nombreux marins.

À en croire les récits délirants de voyageurs revenus, soi-disant, des confins du monde, je dérivais donc au pied de l’Arbre-Mère, aux antipodes des terres qui me virent naître, là-haut dans la canopée. Si loin du ciel et du soleil, j’aurais pu me croire plongée dans les ténèbres absolues. Il n’en était rien. Stries luminescentes ondoyantes au gré des vagues, des algues bleues resplendissaient d’une lumière chatoyante. Elles baignaient les flots d’un halo irisé qui dessinait, au fil de leurs errances, un tableau mouvant aux formes improbables d’une primaire beauté.

Je tournai ma tête vers le zénith et tâchai de deviner dans ce noir percé d’éclats d’argent, les ombres de l’Arbre-Mère dont je me sentais soudain orpheline. Les lueurs des feuilles-miroirs dessinaient des constellations scintillantes au cœur d’une nuit d’encre. Par endroits, la silhouette d’une Branche tranchait ce canevas étoilé, bande ténébreuse derrière laquelle se cachaient les terres illuminées. Jamais je n’aurais cru être ainsi émue par la noirceur d’une ombre.

Un gémissement m’arracha à mon enchantement. Je fouillai du regard les décombres de notre canot à la recherche du grognement. Les morceaux de bois enchevêtrés dans les cordages du ballon, assuraient la flottaison d’un improbable radeau où se mêlait débris de canot, cadavres humains et thorax mutilé d’un obyne démembré. Des fragments du défunt esquif dérivaient à quelques toises de là, îlots précaires un à un submergés par les flots. Seul mon navire de fortune semblait résister par sa taille et le nombre de flotteurs piégés dans ses filets, à l’irrépressible attrait des profondeurs.

Je concentrai mon enquête sur mon radeau dont les amas hétéroclites offraient autant de cachettes à fouiller du regard. Perchée sur mon promontoire de chair et de plume, j’essayai de reconnaître le corps inerte d’un trépassé de celui, paralysé, d’un survivant à sauver. Je sondai la pénombre durant une bonne minute lorsque je remarquai le ventre d’un homme allongé sur le dos au bord du radeau, se soulever insensiblement avec une saine rythmicité.

Je me trainai à la force de mes bras, dégringolai du haut du cadavre du faucon géant, puis essayai de me hisser sur mes jambes en m’appuyant sur une planche, parvenant à esquisser deux pas avant de m’effondrer de nouveau et de me résigner, épuisée par cette timide avancée. Je m’étais écroulée tête vers le zénith d’où je vis choir un curieux oiseau. Sa silhouette vaguement humaine se distinguait par deux membranes tendues entre ses bras et son torse, une vision saugrenue qui me fit douter de ma raison. À demi consciente, je l’observai virevolter au gré des courants, jusqu’à se poser avec grâce sur le monticule flottant. L’homme volant détacha des fixations à ses poignets puis enroula ses ailes qu’il rangea sous sa cuirasse. Rendu à sa forme naturelle, il s’approcha de moi, alors au seuil de l’évanouissement.

— Vous avez une mine horrible, Luwise-osu. 

Il s’agenouilla près de moi et porta sa gourde d’eau fraîche contre mes lèvres. C’est alors seulement que je le reconnus.

— Saïn…

— Ne parlez pas. 

Il mouilla un linge avec l’eau de l’océan et lava ma peau couverte du sang de l’obyne.

— Vous souffrez de lésions multiples doublées de probables fractures. C’est un miracle que vous n’ayez pas d’hémorragie, quoique j’ignore l’état de vos organes internes. Restez calme et reposez-vous. Vous êtes en sécurité pour le moment.

— Là-bas, bredouillai-je. Il y a quelqu’un. 

Je pointai d’un doigt malade la silhouette que j’avais vu respirer. Saïn m’abandonna un instant le temps de se soucier du second rescapé. Je dus m’assoupir, car lorsque je rouvris les yeux, l’Aërlyde se tenait à ma droite, en train d’étaler sur une étoffe déchirée les maigres provisions qu’il avait pu dénicher dans les décombres. À mes côtés, je vis Imolien évanoui, méconnaissable avec sa tempe traversée par une large cicatrice recousue à la hâte, son nez fracassé redressé de travers, une prune boursoufflée en guise de paupière et sa mâchoire fracturée qui lui donnait un air de démon sanguinaire. Chacune de ses respirations s’accompagnait d’un sifflement aigu dont la régularité était le seul aspect rassurant.

Saïn se détourna de son labeur lorsqu’il me vit m’ébrouer en dépit de la douleur et d’une entrave sur l’une de mes jambes.

— Ne bougez pas, vous risqueriez de défaire l’attelle.

— Imolien… comment va-t-il ?

— Bien, compte tenu de ce qu’il a enduré. C’est un colosse indestructible. Il a vraisemblablement été projeté dans l’eau juste au moment de l’impact, ce qui lui a épargné les lésions les plus graves. J’ignore où il a trouvé la force de nager et de se hisser à bord du radeau, mais les traces de son corps trainé depuis l’océan l’attestent. À moins que quelqu’un d’autre ne l’ait aidé, une personne qui se serait évaporée depuis. Nous sommes les trois survivants du naufrage. 

Je déglutis en me concentrant pour ne pas défaillir de nouveau. La mémoire me revenait par bribes et je réalisai peu à peu la précarité de notre situation. Nous errions au milieu de l’océan inférieur… Si les mythes décrivaient la moitié seulement de la réalité, il aurait mieux valu que nous fussions morts.

Saïn me tendit aux lèvres une pâte sucrée que je mâchonnai douloureusement.

— Prenez des forces. Durant ma descente, j’ai vu un îlot non loin d’ici. Nous y serons mieux pour vous soigner, Imolien et vous, avant de repartir. L’océan inférieur est trop dangereux pour y naviguer avec deux moribonds. D’autant plus lorsque des cadavres y ont été dispersés en abondance. Ces eaux vont devenir infréquentables.

— Tu es bien savant…

— Je ne sais que ce que j’en ai lu dans la bibliothèque de Sutanal. Rien de réjouissant, je vous l’assure. 

Saïn usa d’une pagaie de fortune pour diriger notre radeau vers cette terre promise. Après plusieurs heures, les lignes d’un rivage se dessinèrent dans la pénombre, comme tracées par un épais pinceau d’obscurité pure soulignée par les halos bleutés des algues fluorescentes. Nous échouâmes sur une plage de sable rugueux au pied d’un monticule de rocaille que Saïn escalada pour reconnaître les environs. De retour d’exploration, ses grognements illustrèrent son désarroi. Motte de terre émergée, nous n’y trouverions ni vivre, ni bois pour bâtir un esquif digne de ce nom, et pire que tout, pas la moindre goutte d’eau potable pour étancher notre soif grandissante. L’océan inférieur tuait par ses crocs et la déshydratation. La moue écœurée de Saïn après sa première gorgée semblait confirmer le dicton.

L’Aërlyde passa donc le plus clair de son temps à jouer les garde-malades. Le premier soir, nous eûmes le bonheur de profiter d’une pluie bienvenue. Elle tomba d’abord en gouttelettes éparses et discrètes, avant de se concentrer sur une dizaine de cascades qui dégringolaient des déversoirs des Branches au-dessus de nos têtes, avant de terminer leurs courses dans des gerbes d’éclaboussure en plein océan inférieur.

— Évidemment, aucune ne daigne atterrir sur notre îlot, grogna Saïn.

Il avisa un puissant filet d’eau qui chutait à deux ou trois cents toises de la plage, à quelques minutes de brasses à peine. La force de la cascade aurait disloqué notre radeau, il n’y avait d’autre solution que d’y aller à la nage. Les Fylides se baignaient rarement, et uniquement dans les lacs qui inondaient les creux des rameaux. Les Aërlydes quant à eux, avaient une pratique de la natation purement théorique. Malgré son inexpérience, Saïn n’hésita pas. Il ôta son armure, attrapa une paire de gourdes efflanquées et barbota vers la chute à la manière d’un chien. Peu sujet aux tempêtes, l’océan inférieur est une étendue d’eau tranquille. Ses courants néanmoins sont pernicieux et redoutables. Plus d’une fois, Saïn dut doubler d’effort pour corriger sa trajectoire.

Lorsqu’il arriva enfin aux abords de la cascade, il tendit le bras vers la chute d’eau qui manqua de lui arracher ses gourdes. À force d’acharnement, il parvint à remplir les deux sacs de cuir avant d’entamer le chemin de retour.

Il approchait de la plage malgré la dérive, lorsqu’un poisson (puisqu’il faut bien désigner cette improbable créature d’un qualificatif, même approximatif), gros comme dogue, lui harponna le bras avec une corne propulsée par un membre extensible de plus d’une toise. Dardé de crochets, le projectile s’était logé entre les deux os de l’avant-bras, le transperçant de part en part. L’animal ramena sa prise incrédule vers une gueule garnie de trois rangées de dents carnassières.

La douleur de son bras meurtri avait eu le mérite d’effacer l’épuisement de Saïn et de fouetter son esprit engourdi. Il sortit le couteau à sa ceinture, trancha d’un coup net le lien de chair qui l’unissait à son prédateur, puis retira la corne dentelée, non pas en l’arrachant sans ménagement, mais en la poussant tout au contraire jusqu’à la faire traverser son bras. Saïn évita ainsi de se déchirer les muscles plus que nécessaire avec la centaine d’agrafes qui hérissaient le dard. Il attendit ensuite que le poisson furieux vienne chercher sa proie récalcitrante pour lui clouer la mâchoire avec son propre harpon, avant de lui trancher la tête avec son couteau au ras des nageoires pectorales. Il usa du cadavre ichtyen comme d’un flotteur pour rejoindre enfin la plage, exténué.

Saïn banda sa blessure avec un linge sec, à défaut d’être parfaitement propre, puis se soucia de nouveau d’Imolien et moi. Le Muwide, encore inconscient, commençait à s’agiter, ce qui donnait bon espoir d’un réveil imminent. En attendant le moment où il pourrait véritablement juger de l’état du colosse, Saïn alluma un feu avec quelques planches de notre embarcation pour cuire le curieux poisson. Je le regardai faire. Cet Aërlyde perdu dans les régions sauvages du monde inférieur, comme l’appelait son peuple, dénotait de l’image fantasmée de l’Éthéré déconnecté des choses terrestres.

— Dis-moi, demandais-je. Comment as-tu survécu à notre chute ? En plein délire, j’ai cru voir des ailes sur tes bras.

— Système de sauvetage intégré aux armures des soldats aërs, répondit-il, amusé. Ces ailes permettent de planer et d’atterrir en douceur en cas de destruction d’un navire volant. Le genre de technologie que les Îles des Vents se gardent bien de partager avec les peuples inférieurs. Dès qu’il s’agit de conserver le contrôle des airs, Sutanal se montre avare en confidences. 

Son sourire s’effaça lorsqu’il songea aux milliers de marins qui avaient trépassé faute d’un tel attirail.

— Je n’ai pas voulu vous en parler, cela n’aurait servi à rien, se défendit-il. Cette technique nécessite une grande pratique. Quand bien même aurions-nous pu en fabriquer pour l’ensemble de la flotte, vos troupes n’auraient pas eu le temps d’apprendre à maîtriser ces ailes de secours.

— Ne te justifie pas. Je ne suis pas en état de te reprocher quoi que ce soit. Je suis la première responsable de ce désastre. Il me faut contacter les autres enfants chéris, ce qui est impossible tant que je serai loin d’Okateï. Nous devons trouver un pilier de l’Arbre-Mère.

— Il vous faut d’abord reprendre des forces. Je vais ensuite rafistoler ce rafiot et nous reprendrons la mer. Rester ici nous condamne à court ou moyen terme. 

Il s’attela à son chantier jusqu’au réveil d’Imolien, tandis que la pénombre argentée se muait en obscurité bleutée. La lumière du lointain soleil s’estompait, quelque part derrière l’invisible horizon, remplacée par la seule lueur des algues luminescentes.

Le visage gonflé de multiples ecchymoses, le Muwide pouvait à peine parler. Il crut d’abord avoir perdu la vue lorsqu’il émergea au cœur de cette noirceur tintée de liserés azurés, avant de découvrir l’Aërlyde à son chevet en train de lui tendre une gourde bien entamée. Imolien accepta le cadeau sans un mot. Il ne remercia jamais Saïn de vive voix pour les soins prodigués ; tout avait déjà été dit en un regard.

Les premières paroles du Muwide furent pour moi.

— Luwise… ?

— Elle va bien, répondit Saïn en me désignant d’un geste du menton.

Imolien tourna la tête et s’apaisa en me découvrant à ses côtés. Il se rendormit rapidement pour ne se réveiller qu’une heure plus tard, tiraillé par la soif et la faim.

Nous passâmes ainsi deux jours sur notre îlot désert. Le sang des Seigneurs révéla de nouveau ses prodigieuses facultés. Au terme de cette brève convalescence, ma fracture à la jambe s’était en grande partie ressoudée et mes contusions s’étaient s’évanouies sans autres traces que de timides auréoles violacées. La résorption de mes fractures demanda plus de temps, bien que les premiers signes témoignèrent de mon rétablissement. Imolien, en revanche, ne jouissait pas de ce fluide miraculeux. La robustesse de sa constitution ainsi qu’une chance inouïe lui avait épargné les dommages les plus graves, il n’en demeurait pas moins fortement affecté. Lorsqu’il retrouva l’usage de la parole, Saïn vérifia la clarté de sa psyché, sondant la cohérence de ses souvenirs.

— Je me rappelle avoir attrapé Luwise-osu prise dans les cordages et de l’avoir tirée contre le plumage de l’obyne. C’était le meilleur moyen d’absorber le choc de l’impact. Je me suis moi-même accroché au corps de l’oiseau. La suite est confuse… La fraîcheur de l’eau m’a réveillé au bord de la noyade. Je crois avoir nagé jusqu’à des débris sur lesquels je me suis évanoui. Savez-vous où nous sommes ?

— Quelque part à l’aplomb de la Septième Branche du Nord, j’imagine, dit Saïn.

— Il nous faut rejoindre un des piliers de l’Arbre-Mère, rétorqua Imolien. Notre seule chance de remontée sur les Branches est de rejoindre une communauté muwide.

À l’évidence, le colosse amoindri gardait toute sa tête. Fylides et Aërlydes ont à ce point une piètre opinion du peuple souterrain que ni Saïn, ni moi n’avions sérieusement songé à lui demander de l’aide. Au fil de leurs croissances, les rameaux fléchissaient sous leurs poids jusqu’à toucher le sol et créer un pied, un pilier secondaire, similaire aux piliers primordiaux des Quatre Ramures, sur lequel s’appuyait la Branche pour s’élancer avec une audace nouvelle à la conquête du ciel. Ces pieds et leurs racines adventives perçaient le sol en d’innombrables galeries où aimaient s’établir les communautés fouisseuses du peuple muwide. Ces structures ligneuses dressaient également des falaises craquelées, indispensables et périlleux escaliers pour rejoindre les royaumes sylvestres et les terres illuminées. Des chemins connus des seuls initiés. Notre orgueil peinait à l’admettre, l’aide des Muwides serait essentielle.

— Comment trouver le pied le plus proche ? demanda Saïn. Le pilier de la Ramure du Nord est bien trop éloigné.

— Avons-nous une sphère d’Okazu ? 

L’une de ces boussoles ne quittait pas ma poche depuis que nous avions pris la tête de l’armada. Je doutais néanmoins qu’elle ait survécu au naufrage. À raison. Je trouvai dans ma veste déchirée les bris de verre de la boule où flottait naguère l’écharde de l’Arbre-Mère censée indiquer le pied de la Branche le plus proche. Le morceau de bois sacré, long comme un ongle, s’était coincé entre les fibres effilées de mon habit. Je l’exhibai, penaude, comme la ruine de nos espoirs.

Saïn s’en empara et se dépêcha de remplir d’eau de mer un bol (ou plutôt un vague objet concave qui en tenait lieu) dans lequel il plaça l’écharde de l’Arbre-Mère. L’aiguille coula à demi, tournoya quelques secondes, indécise, avant de se fixer sur une direction. Faute d’une sphère complète, l’inclinaison zénithale demeurait imprécise, l’azimut en revanche se lisait parfaitement. Nul besoin de plus ici-bas où les déplacements se bornaient au triste plan de l’océan.

Nous n’avions cependant aucune idée de la distance qui nous séparait du pilier indiqué par la boussole. Saïn doubla d’effort pour terminer notre nouveau radeau, plus robuste et maniable que l’enchevêtrement de débris sur lequel nous avions dérivé jusqu’ici. Notre embarcation de fortune fut terminée le soir même et chargée du strict nécessaire pour un voyage de trois ou quatre jours au maximum. Une errance plus longue nous condamnerait à mourir de soif plus sûrement que de faim. Outre les vivres, mes biens se limitaient à ma fidèle Nadesayel et une armure à demi disloquée. Mes possessions les plus chères étaient restées à Jivude avant notre départ en campagne. Sage précaution au regard de la tournure de notre expédition.

Saïn largua les amarres au petit matin, à l’heure où la poussière en suspension lève un voile d’argent sur la noirceur bleutée de l’océan. Rivé à une civière, Imolien estropié avait été calé entre les sacs de provisions et les outils de pêche. J’avais pour ma part repris assez de force pour aider Saïn à la manœuvre, lui-même diminué par sa blessure au bras dont les teintes malsaines nourrissaient de sourdes inquiétudes.

L’Aërlyde avait arraché les ailes de secours de son armure pour les transformer en petites voiles hissées sur un mât ridicule. L’effort louable prêtait à sourire. Protégé par le couvert de l’Arbre-Mère, le vent à la surface de l’océan ne soufflait guère plus qu’une brise timorée. Notre progression s’effectuait surtout à la rame, cadencée par la fatigue et l’ennui.

Faute de repère auquel s’accrocher, nous nous reposions entièrement sur notre boussole. Les navires volants qui s’élancent à la conquête des Îles des Vents s’orientent grâce aux étoiles d’un ciel soigneusement cartographié ; ceux qui relient les Branches à travers le grand large peuvent s’appuyer sur les reflets sélènes des feuilles-miroirs, immuables sur une vie d’homme ; mais ici-bas, au ras du sol où s’enfouissent les racines de l’Arbre-Mère, en deçà même des Enténébrés, les fades lumières des lointaines feuilles-miroirs s’agencent en constellations inconnues. Sans cette petite écharde dans son bol d’eau, vénérée avec ferveur tel le dieu des voyageurs, nous nous serions perdus dans la grisaille de l’océan inférieur.

Nous réalisâmes au bout de quelques heures que le courant décidait de nos mouvements davantage que nos rames. Tandis que nous suivions le cap indiqué par la boussole, nous observions l’aiguille dévier avec une impitoyable régularité. Malgré notre assiduité, nous contournions l’inaccessible pilier, toujours invisible. Nous sombrâmes dans le désespoir.

Depuis que notre îlot avait disparu dans la nuit, notre paysage s’étalait, liquide, avec une affligeante monotonie. Il n’y avait guère que les lueurs sous-marines pour aviver notre curiosité. Les algues luminescentes n’étaient pas les seules à luire dans les profondeurs. Des créatures lestes et rapides se mouvaient sous nos pieds, illuminant leurs ballets de couleurs chatoyantes. Rouges, jaunes, vertes, bleues ou orangées, ces vives lumières émanaient de sournois prédateurs aux crocs acérés ou de leurs proies rusées équipées de leurres dissuasifs. Nous les guettions depuis notre balcon, à la fois fascinés et terrifiés à l’idée de couler au milieu de cette faune exotique.

En dépit de cet effroyable ballet aquatique, nous tentâmes de pêcher, avant de nous raviser lorsque bondit une anguille plus longue que notre embarcation, notre hameçon dans la gueule. Nous la laissâmes filer avant qu’elle n’entraîne le radeau dans les profondeurs. Incapables de puiser de l’eau douce ou de renouveler notre stock de nourriture, sous la conduite aveugle des courants, nous nous sûmes alors entre les mains crochues du destin, persuadés de notre fin prochaine.

À bout de force, j’avais renoncé à pagayer en vain. La gorge irritée par la déshydratation, mon esprit brouillé par la soif, la faim et la fatigue, je n’avais d’autre occupation que de broyer du noir. J’eus tout le loisir de méditer sur la fatalité qui œuvra à l’annihilation de notre flotte. Nous avions infligé un coup dur à la puissance aër, mais ma disparition dans les abysses octroyait, de fait, la victoire psychologique au Dictateur Eseï. Inacceptable ! Cet échec mettrait en cause mon autorité au sein des Seigneurs fylides. Après m’avoir ôté mes amis les plus proches, Eseï s’apprêtait à me ravir mes alliés. Je fulminais.

Inasu, Nibe, Luwaly, Nisfyl, Nortenam, Tobiane ! Mes vassaux à présent ! À quand la potence ?

Une colère intérieure éclata soudain, fulgurante comme une fièvre maligne. Il n’y avait aucun doute dans mon esprit : Eseï incarnait l’essence du mal, lui et ses sbires devaient être éradiqués par tous les moyens.

— Si tu m’avais laissé faire comme je te l’avais suggéré… susurra le Mangeur d’Âme au fond de ma tête.

Oui, pourquoi ne l’avais-je pas écouté ? Mes barrières morales cédaient une à une. Seul comptait le but ultime, l’élimination du démon Eseï. Avec néanmoins ce petit contretemps : il me fallait remonter sur les Branches pour assouvir ma vengeance.

La Providence se glisse à votre oreille, dit-on, pour surprendre la rumeur de vos souhaits secrets. Cette petite fée devait virevolter autour de nous pour nous apporter un si merveilleux cadeau à l’aube (du moins l’imaginions-nous) du troisième jour de pérégrinations.

Un troupeau de walaërs surgit de la pénombre au-dessus de nous, cinq cétacés volants plus grands que des cotres de beau tonnage, au vol élégant et placide. Je n’avais jamais vu de si près ces gracieuses créatures, somme toute inoffensives lorsqu’elles ne vous avalaient pas par inadvertance. Je leur trouvai soudain un charme inédit, très loin de l’image de cette gueule horrible qui avait manqué nous gober, Tobiane et moi, quelques années auparavant. Le troupeau flottait à basse altitude dans la direction obstinément pointée par notre boussole.

— Les walaërs mettent bas autour des piliers de l’Arbre-Mère, expliqua Imolien qui trouva la force de se hisser sur ses coudes pour admirer l’improbable spectacle. Dans leur premier jour de vie, les jeunes walaërs doivent manger des Flotteurs d’éther pour se gorger du gaz qui assurera leur flottaison jusqu’à leur mort. Ces excroissances de l’Arbre-Mère s’apparentent aux bourgeons d’éther. Elles fabriquent le même gaz, emprisonné dans une poche accrochée au sol par une mince tige facile à trancher pour des walaërs affamés. Ces Flotteurs ne poussent que sur les piliers en bordure de l’océan inférieur, lieux de convergence de cétacés volants à la saison des naissances. C’est également la saison de la chasse aux walaërs pour les communautés muwides.

— Les guides parfaits, maugréai-je, frustrée de ne pouvoir les suivre.

— Donnez-moi une corde ! ordonna Saïn.

Je lui tendis la première amarre qui me tomba sous la main que l’Aërlyde transforma aussitôt en lasso. Il tenta par trois fois d’accrocher une nageoire d’un des impassibles animaux avant d’abandonner, désormais hors de portée. Nous crûmes notre chance passée lorsque deux retardataires survolèrent nonchalamment notre modeste équipage. Saïn se concentra avec la ferveur d’un homme en quête de rédemption, ajusta son lancer, puis lâcha la corde. Taquine, celle-ci bringuebala autour de la nageoire caudale avant de l’enserrer. Notre cri de victoire se mêla à un élan de frayeur lorsque l’à-coup du départ manqua de nous faire chavirer. Une fois la stupeur passée, nous rééquilibrâmes les masses sur notre radeau et n’eûmes plus qu’à nous laisser traîner par le paisible cétacé. L’animal filait à bonne allure au risque de nous jeter par-dessus bord. Nous dûmes nous arrimer au radeau et prier que notre destrier ne prenne pas de l’altitude.

Une douzaine d’heures de cette terrible cavale nous persuada que la noyade était, tout compte fait, une option des plus douces. Fort heureusement, le pilier apparut tandis que nous effleuraient ces sombres pensées. Citadelle colossale soutenue par de gigantesques contreforts ligneux grands comme des montagnes et dont le sommet se fondait dans un ciel d’encre, le pilier se dressait, formidable, tel un pieu planté en plein océan. Un pieu aux dimensions incommensurables que l’on ne pouvait embrasser d’un simple regard. Bien que son écorce fût craquelée de crevasses et colonisée par des fougères arborescentes aux feuilles luisantes comme des saphirs, la paroi verticale présageait d’une délicate remontée. À ses pieds, les contreforts s’enfonçaient dans une roche écartelée par des millénaires de sape méticuleuse. Il en résultait un rivage chaotique, sérac minéral en perpétuelle évolution sous les effets antagonistes de la croissance des racines de l’Arbre-Mère et de l’érosion.

À quelques encablures de la côte poussait une étrange forêt de ballons volants ancrés au sol par une liane de plus de dix toises de haut. Les Flotteurs décrits par Imolien, à n’en pas douter. Comme souvent en ces contrées privées de soleil, les sphères irradiaient d’un halo bleuté. Ballotées par une douce brise, elles oscillaient le long de leurs amarres en une danse hypnotique, irrésistibles pour les walaërs affamés. Notre aimable chauffeur s’agita soudain, en proie à une dangereuse euphorie qui nous décida à détacher notre attelage pour terminer à la rame.

Nous traversâmes la forêt de Flotteurs dont nous repoussâmes à la main les tiges souples comme des roseaux. Les sphères luminescentes gonflées d’éther étiraient leurs pédoncules comme un appel suicidaire aux voraces cétacés venus s’approvisionner en gaz nécessaire à leur portance. J’eus beau fouiller dans l’esprit de l’Arbre-Mère pour comprendre l’intérêt de ces sacrifices, je n’ai jamais trouvé de réponse satisfaisante. Y en avait-il seulement une ? Comme les bourgeons d’éther existent sans autre raison que d’exhaler leur gaz au niveau des Branches, les Flotteurs faisaient de même au niveau des racines. L’usage qu’en avait trouvé les hommes ou les walaërs n’intéressait en rien Okateï.

Nous nous échouâmes sur un rivage boueux tandis que le troupeau de walaërs s’égayait, ravi d’atteindre sa destination après un si long périple. Jamais je n’aurais cru déborder de joie à la seule sensation d’une terre ferme sous mes pieds. J’oubliai soudain les privations et l’épuisement pour me ruer contre le morceau d’écorce le plus proche, un fragment de racine qui émergeait à peine du sol. Une part de l’Arbre-Mère, une part de moi-même.

Je m’affalai contre sa peau ligneuse, caressai sa texture rugueuse, ressentis dans mon âme le flux des sèves et écoutai leur doux murmure avec une jouissance infinie. Enfin je revivais.

Aussitôt, je retrouvai le lien avec la déesse, la conscience de l’arbre monde. Je projetai mon regard à travers les Branches, cherchai mes amis et m’assurai de les trouver en vie. Tilude et les enfants chéris dans la forteresse de Körshany, Suwamon à Jivude et même le Gouverneur Tilydöl à Folivröde. Je touchai chacun d’eux par l’intermédiaire du Regard de l’Arbre-Mère, juste le temps de m’assurer de leur santé et de les rassurer sur la mienne.

Quand vint le tour de Vänesine, je le dénichai dans les Enténébrés de la Septième Branche, non loin d’une crique où il avait arrimé le Zéphyr, remarquable prise de guerre que ses hommes rafistolaient tant bien que mal. Je le vis couvert de sang, le sien comme celui de ses victimes qu’il n’avait pas pris le temps de nettoyer. Le visage dur d’un homme pétri de rancœurs, son âme lacérée par une haine devenue ordinaire, gravée au plus profond de son être. Lui aussi avait été victime des crimes du Dictateur Eseï. Ma rage, un temps submergée par l’extase des retrouvailles, ressurgit d’un coup. J’entrai dans l’esprit de Vänesine pour m’adresser à lui directement.

— C’est moi, Luwise, vivante et plus déterminée que jamais. Il faut que tu fasses comprendre à Sutanal qu’Osukateï n’est pas prête à baisser les armes. 

Archive de l’unité rebelle Ciel Nouveau

Sutanal,

Le 9ème jour du mois de Floraison, an 7695 de Sutanal

Osukateï est morte. C’est du moins ce que clament les Patriciens à qui veut les entendre. Les proches du Dictateur se montrent plus prudents. La victoire d’Eseï est incomplète. La disparition de l’Héritière dans les abysses, indubitable, laisse néanmoins planer le doute. Sans corps pour confirmer sa mort, l’espoir d’un miracle demeure. Le flottement dans les Branches en atteste : les royaumes hésitent à rompre l’alliance sylvestre contre les Îles des Vents, à faire repentance et à recevoir de nouveau nos ambassadeurs. Sur le plan diplomatique, Sutanal a remporté une bataille mais certainement pas la guerre.

Sur le plan militaire, le bilan est encore plus mitigé. Cette victoire éclatante – car c’est ainsi que nos dirigeants vantent l’issue de ce massacre – qui a vu triompher vingt galères aërs de plus de huit cents navires fylides, s’est révélée extrêmement coûteuse. Seize navires coulés pour trois rescapés revenus en piteux état. Pire que tout, l’un de nos vaisseaux a été capturé par l’ennemi et a réussi à fuir. Si nos généraux présentent la seconde bataille de Tanasayel comme le triomphe de la technologie sur le nombre, les historiens porteront un jugement bien plus sévère, j’en suis convaincu. Sutanal a perdu la moitié de sa flotte, une hémorragie qui mettra des années à être comblée.

Malgré cette faiblesse, ou peut-être à cause d’elle, le Dictateur Eseï dont le mandat a été prolongé d’un an, a décidé de pousser son maigre avantage. La présomption de la mort d’Osukateï laisse les royaumes sylvestres groggys, une aubaine à exploiter avant que l’opportunité s’évanouisse. Le Dictateur a donc déployé le reste de sa flotte dans la sphère sylvestre, à l’exception des chiens de garde destinés à la protection des Îles des Vents, et des trois vaisseaux rescapés du désastre que l’on a pris soin de dissimuler dans les hangars de maintenance. Il ne faudrait pas que leurs tristes figures affectent le moral des troupes.

Treize galères ont quitté Sutanal au petit matin. Treize voiles blanches bientôt tâchées d’infamies, chargées de ramener l’ordre parmi les dissidents. Un ou deux exemples feront l’affaire, ont déclaré les amiraux.

Mes hommes et moi en avons longuement discuté. Nous ne pouvons tolérer davantage de crimes. Nous n’avons aucun plan, aucun objectif précis à part mettre un terme à cette folie. C’est avec une profonde inconscience et une naïve détermination que les hommes de Ciel Nouveau se sont portés volontaires pour cette mission punitive.

J’étais de repos lorsque la flottille a survolé la canopée, épais buisson de rameaux immatures percé d’ouvertures éparses dans le feuillage, ce que les Fylides nomment fenêtres de ciel, ce que nous nommons les portes d’Okateï. Un tapis de verdure miroitant sous le vent et le soleil. Un pudique rideau sur un univers en plein chaos.

Vers midi, notre capitaine a ordonné la plongée. Notre galère s’est inclinée doucement, a délaissé le ciel azuré pour traverser le voile de la sphère sylvestre.

Extrait du journal du lieutenant Tilykör,

23

Le monde souterrain

— Vous sentez-vous bien, dame Luwise ? 

Le visage creusé de rides haineuses, les muscles tendus et les poings serrés à blanc, j’avais tout du reître avide de carnage sur le seuil du prochain village à piller. Guère étonnant que Saïn fût ainsi pris d’inquiétude à mon retour. Je l’avais brutalement abandonné, ivre de joie, pour me jeter sur l’une des racines de l’Arbre-Mère, avant de revenir métamorphosée en créature hantée par de sombres desseins.

— Tout va bien, répondis-je après m’être forcée à adoucir mes traits. Comment va Imolien ?

— Il a besoin d’un médecin. Moi aussi je le crains. Ma blessure au bras prend un tour violacé du plus mauvais effet.

— J’ai repéré une descenderie à cinq lieues d’ici. Je n’ai guère l’habitude d’ausculter les mondes souterrains, la vision de l’Arbre-Mère m’y est confuse. Les racines suivent nombre de galeries. Je gage que nous y trouverons un village muwide.

— Vous comptez vous enfoncer sous terre au lieu de remonter sur les Branches ?

— Il nous faut de l’aide. Ni Imolien, ni toi n’êtes en état de poursuivre notre voyage. Nous n’irions d’ailleurs pas très loin sans provisions.

Saïn acquiesça. Je le devinai soucieux et le questionnai du regard. Il rassemblait tout ce qui pouvait encore être utile lorsqu’il se confia enfin.

— Quelle suite allez-vous donner au conflit ? Le temps joue contre nous à présent. Les Seigneurs vous croient probablement morts. L’alliance sylvestre va se déliter et le Dictateur Eseï en profitera pour éliminer les royaumes les plus loyaux.

— J’ai déjà ordonné à Vänesine de poursuivre le combat. Quant aux Seigneurs, je convoquerai le Sénat pour rassurer les pleutres sitôt que nous serons nous-mêmes en sécurité. Notre situation est encore trop précaire. Trouvons ces Muwides, nous aviserons ensuite. Imolien, peux-tu marcher ?

— Je vous ralentirais, partez devant, rétorqua le colosse, bravache.

— Hors de question. Je ne renouvellerai pas les erreurs faites avec Nortenam. Nous fabriquerons un travois que nous tirerons nous-même jusqu’à te trouver un médecin digne de ce nom. 

Malgré son orgueil, Imolien avait bien conscience de son affaiblissement. Le souvenir de la déchéance de Nortenam rongé par les humeurs malignes eut raison de ses dernières réticences. Nous fabriquâmes un traîneau de fortune que nous tractâmes à la force de notre corps, un manteau en guise de lanière passée autour de nos poitrines. Nous fîmes un léger détour par une source que j’avais repérée grâce au regard de la déesse, un filet d’eau douce qui ruisselait le long de l’écorce de l’Arbre-Mère, tantôt en surface, tantôt dans de secrètes cavités, depuis la canopée jusqu’aux racines et plus profondément encore. Nous nous désaltérâmes à satiété, une délivrance pour nos gorges assoiffées, avant de remplir tout ce qui pouvait servir de gourdes par peur de manquer, traumatisés que nous étions par notre dérive sur l’océan inférieur. Précaution inutile comme nous le découvrîmes ensuite.

Nos réserves reconstituées, nous prîmes la direction de la descenderie. Nous longeâmes de lugubres marais, véritables déserts de vase marbrés de mycéliums luminescents. Les racines de l’Arbre-Mère, collines dans le lointain, surplombaient ce paysage glauque inondé par l’océan lors des grandes marées ou par les torrents célestes lorsque se déversent sur les Branches des pluies diluviennes.

Vivaient dans ces mares boueuses d’étranges créatures friandes de coquillages palustres, eux-mêmes amateurs des champignons et moisissures présents en abondance sur ces terres putrides. Sauriens, serpents et autres insectes géants avaient creusé la sente que nous suivions et qu’il eût été inconsidéré de quitter, sauf à vouloir s’embourber dans plusieurs toises de mélasses. Nous nous serions crus perdus au milieu de terres sauvages sans l’apparition régulière de traces humaines. Les habitants de la région dédaignaient la surface, nous les comprenions, sans la fuir tout à fait.

Des expéditions de chasseurs s’organisaient lorsque les réserves devenaient critiques, nous expliqua Imolien. Toutefois, il y avait peu de chance de tomber nez-à-nez sur une colonne muwides en ces contrées désolées. Nous dûmes nous fier à ma mémoire et à mon sens de l’orientation pour dénicher cette descenderie, repérée quelques heures plus tôt par l’intermédiaire du regard de l’Arbre-Mère. Elle se situait le long d’un contrefort, de l’autre côté du marécage dont j’avais sous-estimé la pénibilité de la traversée, chargés comme nous l’étions d’un travois et de deux blessés. Nous l’atteignîmes le soir de notre accostage, à l’heure où la pénombre s’efface pour laisser pleinement s’exprimer la magie luminescente du marais. Mycéliums violacés, vers luisants, salamandres flamboyantes, crotales pourpres, libellules multicolores. Tous les êtres vivants semblaient rivaliser d’ardeur pour pallier l’absence de lumière extérieur. Certains usaient de leurs atours chatoyants pour dissuader un prédateur, d’autres pour hypnotiser leurs proies, fascinées par d’envoûtantes pulsations lumineuses, d’autres encore pour détourner l’attention de l’aiguille mortelle demeurée dans l’ombre. Nous nous trouvions, misérables humains, terriblement ordinaires aux côtés d’une telle débauche d’inventivité.

Le gouffre tant recherché se révéla un modeste passage, large comme deux personnes de bonne taille, son ouverture calfeutrée contre une racine de l’Arbre-Mère, celle-là même qui avait probablement creusé la cavité initiale. Exténués par notre périple, nous décidâmes de camper pour la nuit avant de plonger dans les profondeurs du monde.

J’eus du mal à trouver le sommeil, ainsi adossée à une des racines de l’Arbre-Mère. Le dos appuyé contre l’écorce, je pouvais suivre en songe les rhizomes de la Plante, depuis les solides piliers jusqu’aux fines radicelles, un inextricable réseau enfoui sous nos pieds. Notre îlot au milieu de l’océan inférieur était sans doute trop éloigné d’Okateï pour je puisse prendre conscience de cette dérangeante réalité : pour la première fois de ma vie, je marchais sur une terre qui ne reposait pas sur les Branches de l’Arbre-Mère. Pour la première fois, je foulais le substrat dans lequel s’ancrait la déesse. Étrangement, sur ce plancher fondamental, je me trouvais… déracinée.

Je me réveillai la bouche pâteuse comme après une nuit de débauche dans les bouges des bas quartiers de Jivude. Même Saïn qui nettoyait, inquiet, le bandage de son bras, et Imolien qui dormait sur son travois, le visage apaisé, semblaient avoir mieux dormi. C’est de méchante humeur que je leur proposai de reprendre la route.

Nous dûmes plier le travois d’Imolien à l’entrée de ces souterrains aux boyaux irréguliers. « Ça ira » avait grogné le colosse en se hissant sur ses jambes chancelantes. Une grosse semaine avait passé depuis notre atterrissage forcé, trop peu pour cicatriser hanches, vertèbres, clavicules et côtes fêlées. Un homme ordinaire se serait effondré sous la douleur, Imolien se contentait de grimacer et de suer à grosses gouttes. Il tenta d’aligner deux pas avant de se rendre à l’évidence : l’effort demandé dépassait ses capacités surhumaines.

— Les tunnels muwides sont difficilement praticables sur deux ou trois cents toises, manière de se défendre des envahisseurs, expliqua-t-il. Ils s’améliorent ensuite. Nous ressortirons le travois là-bas. En attendant, aidez-moi à marcher. 

Cet aveu craché du bout des lèvres lui coûtait. Sans commentaire, nous le soutînmes et progressâmes à tâtons, manquant de trébucher à maintes reprises. La prédiction d’Imolien se vérifia rapidement. Au bout de longues minutes d’une marche difficile au milieu d’obstacles invisibles, nous débouchâmes dans un boyau dont le sol avait été lissé et élargi à la pelle et à la pioche pour permettre le croisement de deux adultes de bonnes tailles. Des fyltils, ces mousses luminescentes que j’avais coutume de voir enfermées dans des lanternes, poussaient ici sur les parois à hauteur d’épaule et jusqu’au plafond, le long de rigoles finement taillées dans la roche pour assurer leur nécessaire irrigation. Une culture savamment entretenue pour tamiser les corridors d’une douce lumière verdâtre qui nous dévoila enfin les irrégularités de terrain que la main de l’homme n’avait pu ou voulu araser. Si l’entrée du tunnel avait conservé son aspect naturel aux vertus défensives, nous arrivions désormais dans les fameuses galeries muwides vantées par de nombreux récits.

Le tunnel suivait de près la racine de l’Arbre-Mère qui avait fracturé la roche au fil des siècles. Son écorce apparaissait sur tout un pan du corridor où s’alignaient parfois des champignonnières ordonnées en étages. Le soin apporté à ces cultures témoignait d’un entretien régulier, preuve de la présence d’une communauté à proximité. Nous en eûmes la confirmation lorsque nous découvrîmes des glyphes gravés dans le bois d’Okateï, non loin d’un croisement entre deux tunnels. Ils se juxtaposaient à d’autres marques plus anciennes, à demi effacées par la croissance racinaire. À l’inverse des Aërlydes et des Fylides, peuples frères unis par l’odieux commerce d’enfants dont avait été victime mon frère Inasu, les Muwides étaient isolés par les Enténébrés qui, sans être infranchissables, se révélaient une barrière des plus efficaces. Le peuple souterrain avait ainsi développé sa propre langue et cette écriture anguleuse aux antipodes de la calligraphie arrondie des peuples supérieurs. Incapable de lire cet alphabet, Saïn et moi dûmes nous référer à Imolien pour décider du chemin à suivre. Élevé parmi les Fylides, le colosse alité dans son travois ne maîtrisait que des rudiments de l’idiome de ses ancêtres, assez toutefois pour nous servir de guide.

Sur ses conseils, nous nous engageâmes dans un tunnel transverse qui déboucha très vite sur un grand corridor illuminé par une voûte de fyltil. Des étais soutenaient la terre devenue meuble d’où émergeait une multitude de radicelles suspendues dans le vide. Nous croisâmes de grandes pièces soutenues par des piliers de pierre. Nul ornement dans ces salles assez vastes pour accueillir une centaine de personnes, juste un sol labouré d’où émergeaient des pousses d’asperges et de topinambours. Des champs protégés par des pieux de bois pointés vers l’extérieur, trop espacés pour empêcher un humain de s’infiltrer. Nous ignorâmes ce curieux détail et continuâmes toujours plus profond dans ces cavernes modelées par la main de l’homme.

Peut-être aurions-nous dû nous inquiéter de la présence de cette barrière sommaire, mais un regain de vigilance n’aurait pas changé grand-chose à notre mésaventure. Nous arpentions un couloir de largeur modeste lorsque sol et parois se mirent à frissonner. Des mottes de terres plurent sur nos têtes, certaines pleines de graviers gros comme le poing qui auraient pu nous fendre le crâne si nous n’avions pris soin de nous couvrir de nos bras.

Je crus d’abord à un tremblement de terre similaire à ceux rencontrés sur la Branche lors du débourrement d’un bourgeon. Grossière erreur ! Nous nous retrouvâmes nez-à-nez avec un ver géant, cette espèce redoutée que les marchands fylides nomment Jibulen. L’annélide obstruait à lui seul le tunnel que je le soupçonnais d’avoir en partie creusé. Sa tête rosée sans autres aspérités que les anneaux qui cerclaient sa cuticule, était percée d’une bouche dentée à même de broyer les roches friables, et accessoirement des chevaliers malencontreusement campés sur son passage. Saïn et moi aurions pu fuir le flegmatique lombric s’il n’avait été nécessaire d’abandonner Imolien à une mort certaine. Sans plus réfléchir, l’Aërlyde et moi dégainâmes épée et bâton de feu, prêts à en découdre.

— Rangez ces armes ! ordonna Imolien. Les Jibulens sont des animaux sacrés ; blessez-en un et nous ne sortirons pas vivants de ces tunnels. 

Un conseil avisé, à n’en pas douter, qui condamnait notre ami à une fin d’autant plus expéditive. Malgré sa nonchalance aveugle, le ver géant grignotait du terrain, toise après toise, tout en fragilisant une voûte qui menaçait de s’effondrer à chaque instant. La barrière hérissée de pics des champs de tubercules n’avait pas pour vocation de caresser le monstre sacré ; devions-nous nous laisser dévorer au nom d’une coutume hypocrite ?

Nadesayel brilla des reflets verdâtres des mousses luminescentes, sa lame fièrement dressée en position de garde au-dessus de ma tête. La baïonnette de Saïn pointait, toute aussi résolue, au bout de son bâton de feu. Indifférent à ces fers menaçants, le longiligne animal n’était plus qu’à une toise de nous. Plus que quelques ondulations avant de lui fendre les téguments ou de visiter son tube digestif.

— Mildiou ! Vous voulez nous faire tuer ? grogna Imolien. Oubliez vos réflexes de Surfaciens et aidez-moi plutôt à démanteler ce travois. 

Nous n’avions plus le temps d’hésiter. Nous décidâmes de faire confiance au Muwide qui s’attelait déjà à briser en petits morceaux les tiges qui structuraient son traîneau de fortune. Comme nous lui prêtions main forte, Imolien alluma un feu aussi vite que le permettait son squelette amoché. Le brasier révéla avec une horrible clarté la tête conique du lombric rendu à deux pas de notre assemblée. La vague de chaleur déploya un invisible bouclier contre lequel se heurta le ver géant dont les anneaux s’enchevêtrèrent, donnant à la créature, autant que cela fût possible, une mimique horrifiée. Le Jibulen tenta de contourner l’obstacle par la droite ou par la gauche, exutoires bouchés par les parois terreuses de la caverne. Après une brève hésitation, le fouisseur se décida à attaquer les murs pour fuir cette insupportable chaleur.

Nous observâmes, ébahis, les métamères du lombric disparaître un à un dans ce corridor inexistant une minute plus tôt. Lorsque le ver eut complètement disparu dans ce passage plongé dans la plus noire des obscurités, nous découvrîmes le tunnel par lequel il était arrivé. Les parois fraîches, parfaitement cylindriques, épousaient le diamètre de leur architecte. Les fyltils avaient été arrachés par brassées entières, leurs spores disséminés sur plusieurs lieues pour ensemencer les galeries nouvelles. Ne restaient plus que des traînées de mousses luminescentes qui partiraient bientôt à la reconquête de l’espace laissé vacant.

— Ne traînez pas ici, maugréa Imolien, flageolant sur ses jambes.

Le Muwide brûlait ses dernières énergies à entretenir l’illusion d’un colosse inébranlable, stupide orgueil alors que Saïn et moi avions pleinement conscience de sa déchéance. Le regard du géant creusé par les ombres du brasier ne souffrait aucun commentaire. Il avait néanmoins raison, faute de travois, nous serions incapables de traîner une telle carcasse, fût-elle brisée en mille morceaux. Comme nous étions réticents à abandonner notre compagnon, Imolien poussa un grognement d’ours.

— Filez et revenez avec des secours. 

Nous nous résolûmes à laisser notre ami avec le secret espoir de trouver une communauté humaine avant de nous perdre dans ce dédale souterrain. Nous empruntâmes des brandons pour compenser l’éclairage pâlichon des colonies de fyltils réduites à peau de chagrin. Nous remontâmes la piste du Jibulen que nous pensions aisément praticable. Naïveté de néophyte. Le large couloir se réduisait par endroits à un étroit boyau étranglé par l’effondrement d’une voûte ou d’une paroi fragilisée par le passage du ver. Nous distinguâmes dans les éboulis des vestiges humains : toiles, outils, planches brisées depuis peu. Des vêtements aussi, de belles étoffes que la vermine n’avait pas eu le temps de ronger. Des indices d’un peuplement humain ravagé par l’animal sacré, peut-être le seul à des lieues à la ronde.

Cette sombre pensée s’évanouit lorsque nous découvrîmes une nouvelle rangée de pieux qui barraient un couloir secondaire soigneusement évité par l’annélide. Nous retrouvâmes des glyphes gravés dans la pierre. J’eus été bien incapable de les comparer à ceux que nous avions croisés deux ou trois heures plus tôt, encore plus d’en deviner le sens. Mot de bienvenue ou malédiction, cette empreinte de pensée humaine soulevait en moi une vague d’euphorie et d’exaltation qui balaya la plus élémentaire prudence. Je me mis à courir dans ce tunnel truffé de chausse-trappes, au grand dam de Saïn lancé à ma poursuite pour m’inciter à plus de retenue. Après cinq minutes de cette course folle qui souffla nos torches rendues inutiles par un plafond riche en mousses luminescentes, nous nous heurtâmes à un portail fortifié, véritable muraille de pierres taillées, finement scellées et percées de meurtrières d’où se distinguaient les miroitements sournois de pointes de flèches hostiles.

— Lumière sur vous ! déclamai-je, toujours guillerette quoiqu’un peu refroidie par cet accueil pour le moins circonspect.

Je réalisai après coup la bêtise de mon expression dénuée de sens pour ces hommes du nadir. Je me consolai en songeant à la barrière de la langue, voile opportun posée sur ma stupidité.

— Nous sommes des amis. Nous avons besoin d’aide. Je vous prie de bien vouloir nous accueillir. 

J’accompagnai mes propos d’une paume dressée en signe de bienveillance, espérant trouver ici un symbole universel. À défaut de réponse, je ne fus pas criblée de flèches, ce qui était une première victoire en soi. La porte en bois massif demeurait néanmoins irrémédiablement fermée.

— Nous devrions déposer nos armes, suggéra Saïn, un avis judicieux que nous mîmes en pratique sur le champ.

Après une nouvelle minute d’hésitation, les gardes daignèrent enfin ouvrir leur barricade. Leur premier réflexe fut de confisquer mon épée et le bâton de Saïn, puis de nous ligoter avant de nous emmener à l’intérieur de leur fort.

Je franchis le seuil les yeux baissés de peur de froisser nos hôtes par une outrageuse curiosité. Je sentis malgré tout une brûlure de défiance sur ma nuque, le sceau de l’étrangère marqué sur ma peau, honteux et indélébile. Nous fûmes conduits dans une cahute aux murs d’argile, richement décorée d’ébénisteries et de tapisseries. Un vieil homme en armure d’apparat fumait la pipe, hypnotisé par la danse des flammes au centre d’un braséro d’acier posé sur un trépied. Il ne quitta pas l’envoûtant spectacle lorsque commença l’interrogatoire.

— Vous êtes des Surfaciens, n’est-ce pas ? dit-il en langage sylvestre.

— Je me nomme Luwise Sofunada, de la Neuvième Branche de l’Est. Voici le Dénigré Saïn de Sutanal. Notre compagnon Muwide attend des secours à quelques lieues d’ici. Son corps a été brisé lors de la chute de notre navire. Il a besoin de votre aide.

— Une Fylide, un Aërlyde et un Muwide. Bien curieuse compagnie que la vôtre. Je suis Arkhor, chef de la garnison de Raltefloz, en charge de décider de votre sort. 

Le vieil homme daigna enfin nous adresser une œillade distraite.

— L’Éthéré aussi a besoin de soins. Cette blessure a l’air infectée, vous aurez de la chance s’il ne faut pas vous amputer.

— Un poisson de l’océan inférieur m’a transpercé le bras avec son harpon frontal.

— Murène archère. Mauvais. Que venez-vous chercher ici-bas, à part peut-être un endroit pour mourir ?

— Une aide pour regagner les Branches, rien d’autre. 

La suspicion du Muwide commençait à m’exaspérer. Nous avions hélas trop besoin de lui pour m’emporter.

— Bien sûr, reprit-il. Pour quelle autre raison viendriez-vous vous perdre entre les racines ? Aux yeux des Surfaciens, les Souterriens… pardon, les Muwides comme vous nous nommez, n’existent que pour vous rendre service. Le reste du temps, nous ne sommes que des nuisibles, des rats qui grouillent sur le plancher du monde. C’est dans l’ordre des choses, je suppose. 

Il tira une bouffée de sa pipe, la savoura une minute avant de la recracher en volutes bleutées.

— Malgré le mépris des peuples du dessus, l’hospitalité est chez nous un devoir sacré. Nous soignerons vos blessés, nous vous hébergerons le temps nécessaire, puis vous repartirez vers les royaumes sylvestres avec la prochaine caravane.

— Excellent ! Quand arrivera-t-elle ?

— D’ici deux ou trois mois, si tout va bien. 

Arkhor s’amusa de ma mine déconfite. Il avala une nouvelle bouffée avant de préciser, jovial :

— Malheureusement, notre village ne figure pas sur les grandes routes commerciales. Un Surfacien et ses hommes nous visitent deux fois l’an. Il connaît les chemins cachés, il vous ramènera chez vous.

— Vos hommes les connaissent tout aussi bien, j’imagine. Une poignée d’entre eux pourraient m’escorter tandis que mes amis restent ici sous vos bons soins. Je dois rejoindre les miens au plus vite.

— Ils le pourraient mais ne le feront pas. La route vers les Branches est longue et périlleuse. Je n’ai aucune raison de me priver de guerriers, de les sacrifier peut-être. Vous êtes une Seigneur, je le vois à votre chevelure. Un titre sans valeur ici-bas.

— Je suis Osukateï, l’héritière de l’Arbre-Mère, celle à qui la déesse a confié sa destinée.

— Et ? rétorqua Arkhor en soufflant une bouffée.

J’en fus estomaquée. Je pensais les Muwides proches, à leur manière, de l’Arbre-Mère. Ils vivaient entre les racines de la déesse, en tiraient les ressources nécessaires à leur survie. Comment ne pouvaient-ils pas la vénérer ? Finalement, ces peuplades souterraines ne valaient guère mieux que les sombres portraits dépeints par de rares explorateurs, fanfarons et fabulateurs pour la plupart. Des rustres, des félons par nature, solides dans l’effort et impitoyables au combat, indignes pourtant de la moindre confiance ; des sauvages irrévérencieux pour qui l’Arbre-Mère ne méritait aucune considération ; des animaux capables, pour sauver leurs misérables vies, de sacrifier celle de leur propre engeance.

— N’avez-vous aucun respect pour Okateï ?

— Autant que pour le mycélium qui grandit en symbiose avec le Grand Arbre. Bien moins cependant que pour les Grands Démons qui façonnèrent le monde.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous autres, Fylides, honorez le Grand Arbre comme une divinité. Nous autres, Souterriens, refusons de le sacraliser. Ses racines fendent la roche, son écorce sert de terreau à nos cultures, le Grand Arbre est une part essentielle de notre vie, c’est un fait. Mais lui-même ne vivrait pas longtemps sans les mycètes qui prolongent à l’infini son réseau racinaire. La Plante dépérirait si les Narviaks, les vers sacrés, ne remuaient les terres sur leurs passages, drainant les nutriments depuis la surface jusqu’aux profondeurs, et les minéraux depuis la Roche-Mère jusqu’aux couches supérieures.Parce que vous vivez sous le soleil et jouissez des splendeurs du ciel, vous pensez connaître cet être sur lequel vous gambadez insouciamment. Vous vous émerveillez devant la verdeur d’un limbe juvénile, vous admirez ses nervures, vous vous extasiez devant votre reflet sur sa cuticule cireuse et imaginez votre âme, par symétrie, marcher dans ce Monde Intérieur où vous attendraient vos ancêtres. Libre à vous de le croire. Mais songez-vous à la sève dont regorge cet appendice mirifique ? À son voyage à travers le bois, à son origine dans les ténèbres du sol, si loin de votre merveilleux soleil ? Ici-bas, nous savons nous passer de la lumière du jour. Nous vivons des germinations et des moisissures, de la vie et de la mort qui s’épanouissent sur le plancher et dont vous, les Surfaciens, êtes les généreux donateurs. L’esprit s’imagine au sommet de la création lorsqu’il tutoie les étoiles, une éphémère illusion. Quand vient le jour, l’enveloppe charnelle lui rappelle cette loi naturelle : le bas des choses a plus de poids que le haut, il les entraîne irrémédiablement dans sa chute. Le Grand Arbre dépend autant que nous de cette terre sur laquelle nous vivons. Dites-moi alors, Osukateï : pourquoi devrions-nous honorer une Plante, plus encore son héritière, à qui nous devons si peu ? 

J’avais écouté Arkhor avec une telle sidération que je restai sans voix. Une colère viscérale gonflait dans mon ventre, acide et vorace, plus profonde que celle nourrie jadis contre mon rival Alenash, pire même que celle que je vouais à mon ennemi de toujours, l’Aërlyde Eseï. Cette rage ne puisait pas sa source dans un orgueil blessé ou dans un ancien trauma, mais dans une remise en cause radicale de mon identité. Arkhor, en rabaissant Okateï au rang de végétal ordinaire, niait la valeur de mes convictions les plus intimes, la justesse de mes choix et la pertinence des épreuves endurées.

Au fond de moi, je savais qu’il avait tort – il ne pouvait en être autrement. J’aurais pu l’ignorer, me moquer de ses risibles croyances païennes et le laisser pourrir dans son marasme intellectuel. J’aurais pu m’appuyer sur mes inébranlables certitudes et boucher mes oreilles à de telles hérésies. Il n’en fut rien. L’entendre proférer ces inepties m’était insupportable. Je l’aurais voulu mort et une part de moi réfléchissait déjà au moyen d’y remédier ; la seconde moitié de ma psyché modéra mes pulsions. Nous avions besoin de ces mécréants, il me fallait taire mes envies de meurtre, dussé-je me faire violence.

Mes crispations m’empêchèrent de réfléchir et de clouer le bec à ce blasphémateur. Une chance sans doute, mon esprit enflammé n’aurait pu sortir que des absurdités. Je réalisai aussi ma faiblesse : le Muwide connaissait ma culture à la perfection tandis que j’ignorais tout de la sienne. Il me fallait combler mes lacunes pour relever ses contradictions. Je ravalai donc ma fierté et fis amende honorable.

— Entendu, j’attendrai la caravane. Soignez mes compagnons et vous aurez toute ma gratitude. Il n’y a rien de plus important à cette heure. 

Arkhor acquiesça, satisfait de cette réponse. Ses hommes partirent sur l’heure récupérer Imolien qu’ils trouvèrent sans mal, pendant qu’un médecin appliquait un cataplasme sur la plaie de Saïn. Il dilua le surplus de pommade dans une mélasse aux relents d’alcool que Saïn avala avec dégoût. Le remède prouva pourtant son efficacité. Les prémices d’une fièvre maligne s’évaporèrent le soir même, première étape d’un lent rétablissement au cours duquel les chairs putrides virèrent du vert au brun en trois jours avant de cicatriser les semaines suivantes.

La convalescence d’Imolien prit davantage de temps. Il resta alité un mois entier avant de se remettre à marcher dans la douleur et la sueur, chaque pas arraché comme une victoire. Deux mois après notre arrivée dans ce village muwide, il reprenait les exercices à l’épée pour fortifier des muscles fondus de moitié. Ses éclats d’humeur résonnaient dans les couloirs lorsque ses adversaires retenaient leurs coups par pitié ou par politesse. Des accès de colère mémorables qui terrifièrent d’abord la populace avant qu’elle n’apprenne à connaître ce colosse sévère contre lui-même autant que serviable avec son prochain.

Ses origines muwides ne lui offrirent aucune faveur. Natif des racines occidentales, il n’avait aucune parenté avec les membres de cette communauté. On le considérait avec une vague curiosité, tel un cousin éloigné encombrant, débarqué à l’improviste pour s’inviter à dîner. Il est heureux que nul n’ait su la nature de son sang mêlé. Je l’appris par la suite, les métisses portaient le mauvais œil pour la plupart des peuples souterriens. La loi ne les condamnait pas à proprement parler et la conscience populaire jugeait ces enfants du pêché innocents de leur crime. La tare pourtant demeurait, gravée dans leur chair. Ostracisés, les sangs mêlés partaient d’eux-mêmes sitôt en âge de voyager.

Le genre de voyage qu’il me tardait de reprendre. Mon esprit, heureusement, pouvait fuir cette prison souterraine et se projeter par-delà les Branches. Se plonger dans une guerre qui n’avait jamais cessé.

24

La guerre lointaine

La plupart des tunnels muwides suivaient de près ou de loin les racines de l’Arbre-Mère, véritables veines de ce monde souterrain, dont l’écorce affleurait au hasard d’un éboulis. Des aléas heureux car, comme je le découvris très tôt, à l’inverse de l’humus qui tapissait les Branches, la roche comme l’air, m’isolait des flux de la déesse. Désœuvrée dans l’attente de cette caravane espérée telle la promesse d’une renaissance, je passai le plus clair de mon temps contre ces parois ligneuses, vautrée dans des recoins improbables, absorbée dans une transe qui souvent m’emportait plusieurs heures durant. Mon corps avachi, drapé de haillons traînés depuis des semaines, se mêlait aux débris qui jonchaient les couloirs délaissés dans lesquels je venais m’échouer. Un badaud perdu dans ces coins reculés m’aurait confondue avec une vagabonde détruite par l’alcool, une étrangère assurément, tant il était impensable qu’un membre de la communauté décline à ce point sans interpeler ses frères et sœurs. Qu’il s’imagine des fables et me laisse en paix, j’avais bien mieux à faire, absorbée par mes voyages mystiques.

Mon esprit se projetait le long de la Plante jusqu’aux lointains rivages de la Septième Branche du Nord où je savais trouver Vänesine et ses hommes. En un mois, les rescapés de la seconde bataille de Tanasayel avaient gagné une terrible réputation forgée dans le feu et dans le sang, des massacres inspirés par la haine insensée de leur capitaine. Au-delà des simples crimes d’une bande de pillards, la rumeur parlait d’une vision de cauchemar. L’histoire d’un monstre à la tête des chevaliers de l’Enfer, d’un homme au poing de feu, celui que l’on nommait autrefois Vänesine l’archer, rieur et charmeur, aujourd’hui consumé par le Mal de l’Intérieur. Cette légende noire, si célèbre de nos jours, planta sa graine dans la terreur de ces heures maudites.

Vänesine se rendit tristement célèbre le jour où, pour venger le martyr de Tilowesha, il condamna au bûcher cinq officiers du renégat Linëy, le prince immonde qui avait osé me défier avec l’aide de ses alliés aërs. Une nouvelle méthode d’exécution que la morale aujourd’hui encore réprouve. Aux yeux de mon compagnon, pourtant, ce n’était que justice : les flammes de l’Incandescent punissaient ceux qui avaient manié le feu des Îles des Vents. Une fin à laquelle Vänesine se pensait lui-même destiné, lui dont le bras crachait une mort enflammée.

Loin de le condamner, je l’encourageais par télépathie et maniais à travers lui le fer de mes aigreurs. À défaut de pouvoir abattre le Dictateur Eseï, mon ennemi de toujours, je lançais mon limier sur les traces de Linëy qui poussait la vilenie jusqu’à survivre tandis que je sombrais dans les ténèbres. Le couard se terrait à bord d’une galère volante, hors de mon champ de vision. Qu’à cela ne tienne, s’il me fuyait, sa Lignée paierait pour lui.

Le Zéphyr ravagea les côtes de la Septième Branche du Nord. Des cités millénaires que moultes sièges n’avaient su soumettre, furent réduites en ruine sous le feu des canons aërs, tandis que les soudards de Vänesine-poing-de-feu brûlaient méthodiquement la campagne afin que rien n’y repousse avant plusieurs générations. Le blason d’Osukateï dont s’affublait ces reîtres, le Vünasinëd doré sur champ céladon, devint en trois semaines les armoiries de la barbarie, l’oriflamme d’une violence vengeresse, l’emblème de la démence et du chaos. L’ombre du Zéphyr, annoncé deux ou trois jours avant son arrivée, vidait une ville de ses habitants, exilés dans les forêts et les montagnes environnantes d’où ils contemplaient, incrédules, la consciencieuse destruction de leurs vies passées.

La traque du rebelle Linëy et son chapelet de cruautés délièrent les langues, parfois aidées de pinces, de lames et de tisons dont l’efficacité pour extirper l’esprit de repentance des âmes pêcheresses n’était plus à démontrer. Le navire de Linëy cabotait le long des côtes de sa Branche natale. Il lui fallait néanmoins se ravitailler et se fier aux Seigneurs locaux pour lui fournir vivres et protections le temps d’une escale. La loyauté se juge le couteau sous la gorge ; celle de ses aïeux acculés laissait à désirer. Le Zéphyr surprit le navire rebelle amarré dans une crique, son dernier port d’attache avant de s’échouer tel un cétacé moribond, la coque mutilée par le feu des canons. La providence avait, une fois de plus, été généreuse envers le prince renégat. Rendu à terre avec une vingtaine d’hommes le temps d’une expédition, il échappa au martyr de son navire et de ses occupants. Il trouva refuge dans le fortin d’un cousin, calfeutré dans un trou de souris au fond d’un canyon, véritable muraille contre toute approche aérienne. Vänesine et les siens décidèrent de mener l’assaut, piqués par la lubie d’emporter cette imprenable forteresse.

Ces gamins désabusés, prétendument chevaliers, n’obéissaient qu’à la fureur de leurs cœurs desséchés. Leurs frères et sœurs avaient péri en une journée sous les flammes d’un peuple autrefois admiré, au nom d’une demi-déesse bénie par l’Arbre-Mère. Puis Osukateï était tombée et avec elle, le rempart de leur humanité. Ne restait désormais qu’une troupe de forcenés prêts à se sacrifier jusqu’au dernier pour donner un sens à leurs vies perdues.

Le genre de têtes brûlées à s’élancer à l’assaut d’une muraille sans attendre la moindre assistance. Comme je posais le regard de l’Arbre-Mère sur cette région du rameau, je les découvris accrochés aux parois du château, une trentaine de cancrelats chargés d’épées et de boucliers, en train d’escalader les murs sans aucune corde pour parer au malheur. Et à leur tête, évidemment, ce cabochard de Vänesine. Je me gardai bien d’effleurer son esprit au risque de le voir dévisser sous le coup de la surprise. Je me contentai d’observer la scène improbable et d’étudier la manière d’aider au mieux la petite équipe.

Il m’aurait été facile de brouiller l’esprit d’une sentinelle pour préparer l’invasion du chemin de ronde, la tâche prenait une toute autre ampleur s’il fallait en faire de même pour l’ensemble de la garnison. Une migraine inopinée aurait attiré l’attention et compliqué la discrète intrusion de Vänesine et de ses hommes. Quant à m’en prendre à Linëy pour lui infliger mille tourments sans parvenir à l’achever, voilà qui aurait été bien inutile. Ces hardis compagnons n’eurent d’ailleurs aucun besoin de mes pouvoirs pour prendre pied sur les créneaux, neutraliser les gardes à proximité et se rendre maître de la porte principale. Sitôt la salle de la herse sous contrôle, Vänesine s’empara d’une lanterne à fyltil qu’il agita à travers une meurtrière, signal qui déclencha la ruée d’une centaine de démons débarqués du Zéphyr dont les cales s’étaient transformées en succursale des Enténébrés.

Étrange revirement que celui de l’archer frappé du Mal de l’Intérieur. La maladie s’était insinuée entre les failles de son âme, profitant de la mort de son meilleur ami Nisfyl, puis de celle de sa tendre Törize, pour le prendre dans ses rets. La victime des Enténébrés aurait pu nourrir une sombre rancœur contre celles qui lui avaient tant pris. Au contraire, il fut l’un des premiers à comprendre l’intérêt stratégique des démons, redoutables auxiliaires insensibles aux manigances humaines. Au lendemain de la bataille de Tanasayel, les retrouvailles dans les ruines de la cité avec le Sans-visage Nëjose, à défaut d’être chaleureuses, furent pragmatiques.

— Mon maître vit toujours dans l’esprit de l’enfant chérie, avait dit le serviteur du Mangeur d’Âme. Votre reine a subi un revers, elle n’a pas pour autant succombé. Nous lui devons toujours fidélité et devons la venger. 

Avant même que je ne reprenne contact avec lui, Vänesine avait la certitude de mon retour. Le Sans-visage lui offrit les services de lieutenants loyaux, des loups-tigrés et des chiens-ours pour la plupart, de ces races de démons tolérants aux rayons solaires que les humains nommaient Rôdeurs. Dissimulés dans les entrailles du Zéphyr, ces précieux alliés changeaient à eux seuls le cours d’une bataille, une efficacité crainte ou vantée dans les chancelleries des quatre Ramures. Outrés par cette alliance contre nature dépeinte avec les mots de l’horreur, les ménestrels diffusèrent malgré eux cette idée impensable qu’humains et démons pouvaient se battre et mourir côte à côte. Une idée que les années dépouillèrent peu à peu de leurs haillons pour les vêtir d’atours présentables, une idée insensée que le temps rendit, finalement, envisageable. En dépit de leurs crimes impardonnables, Vänesine et ses sbires creusèrent les fondations de l’union entre les terres illuminées et les Enténébrés.

La charge démoniaque s’était élancée dans le fond du canyon étriqué, serpent herbeux arrosé par un ruisseau que les orages transformaient en torrent furieux. En cette aube rouge, les rugissements de la horde n’avaient rien à envier au tumulte des flots impétueux. Loups-tigrés et chien-ours s’engouffrèrent dans la basse-cour, la herse à peine relevée, prêtant main forte à la trentaine d’humains aux prises avec la garnison débordée. En infériorité numérique dans un bastion inconnu, les assaillants jouaient sur l’effet de surprise pour réduire les forces adverses avant que celles-ci ne se ressaisissent. Vänesine l’avait bien en tête lorsqu’il se rua dans les escaliers du donjon, la gueule du canon fixé à son moignon rougi à force de cracher des flammes.

Sur ta droite !

D’une simple pensée, j’avertis mon officier qui para de justesse un tranchant sournois surgi d’une embrasure. Le fauchon mordit le métal de la prothèse, un sursis bienvenu que Vänesine mit à profit pour larder de sa main gauche le bretteur entravé. Sans plus de formalité, il dégagea son moignon et reprit sa course vers les étages.

Nullement décontenancé par mon intrusion dans son esprit, Vänesine se fia au contraire à mes directives pour le conduire jusqu’à Linëy que je savais trouver dans la grande salle du donjon en compagnie de cinq chevaliers aguerris. Avec mon troisième œil pour le prévenir des dangers, nul ne parvint à ralentir sa fulgurante progression. Lorsqu’il fut enfin devant l’ultime porte, il rechargea le coffre à munition sur sa poitrine, attendit le sifflement caractéristique de l’armement de son fusil et déclara à mon attention :

— N’intervenez pas avec vos pouvoirs. Linëy est à moi. 

Pourquoi ? N’en fais pas une affaire personnelle, lui rétorquai-je en songe.

— Il n’y a rien de personnel, c’est un plaisir que je m’accorde. Nous avons pillé et massacré pour venir jusqu’à lui. Cet homme mérite de mourir de mes mains, à la loyale. 

Voilà un humain comme je les aime, se réjouit le Mangeur d’Âme du fond de sa prison.

Sans que mon officier n’en sût rien, j’assaillis les cinq chevaliers d’une migraine ravageuse, offrant l’occasion à Vänesine de les occire en deux tirs et trois coups d’épée. Je respectai néanmoins son souhait et me gardai d’intervenir dans le duel qui opposa les capitaines des deux armées.

Linëy avait pour lui la vigueur et la hardiesse de la jeunesse ; Vänesine, malgré son handicap, combinait l’expérience et la ruse des vétérans. J’avais craint que mon ami ne se laisse emporter par une haine aveuglante. Bien au contraire, comme il l’avait lui-même annoncé, Vänesine savoura la joute. Je l’entendis rire à l’occasion d’une habile passe d’arme et siffler quand le filet de la lame adverse effleura sa barbe d’un peu trop près. Sa grimace d’ordinaire maussade s’était tirée de rides heureuses qui horripilaient le jeune Linëy insulté par cette joyeuseté, fausse assurément, derrière laquelle se dissimulait une véritable condescendance.

Le fougueux roquet crut faire ravaler son sourire au vieux corniaud lorsque son épée dévia le canon qui, après de nombreuses entailles, se disloqua, signant la fin du terrible Vänesine-poing-de-feu. Loin de s’inquiéter de ce contretemps, le guerrier se découvrit une seconde jeunesse qui dérouta son adversaire persuadé, une minute plus tôt, de sa rapide victoire.

— Que voilà une bonne idée ! le nargua Vänesine. Vous aurez ainsi le privilège d’être éventré par un manchot, une cocasserie à conter à vos aïeux lorsque vous les retrouverez d’ici peu. 

Loin de la vantardise gratuite, la provocation conduisit Linëy à la faute. La prothèse morcelée, arme à feu devenue inutile, réussit à dévier un coup mal ajusté, se révélant ainsi un bouclier fort appréciable. Pire qu’une simple parade, Linëy coinça sa lame entre les débris du moignon métallique, dangereuse opportunité dont Vänesine s’empara sans hésiter. Sa pointe traversa la gorge de son rival pour resurgir dans la nuque, poinçon de métal souillé d’un mince filet carmin.

Vänesine abandonna le corps inerte de Linëy avec une forme de respect. J’ignore à quoi songeait mon ami en cet instant et me gardai bien de sonder son esprit, par pudeur autant que par crainte d’y lire d’inavouables pensées. L’espace d’un combat, Vänesine avait retrouvé sa gaieté d’antan avant de sombrer de nouveau dans l’amertume, une parenthèse que je ne compris jamais tout à fait. Avait-il vu dans l’impétueux rebelle l’image de sa propre jeunesse ? Une réminiscence joyeuse évaporée sitôt son rival trépassé. Ou l’allégresse d’affronter ses propres travers, avec l’espoir – qui sait ? – d’une défaite expiatoire ? Toujours est-il que Vänesine s’accorda une minute pour allonger proprement Linëy, les mains jointes sur la garde de son épée posée sur sa poitrine.

L’officier retrouva ses troupes en difficulté dans la cour du château, aux prises avec une garnison à présent rassemblée. Humains et démons piétinaient devant les remparts du dernier bastion couronné d’archers, impitoyables gardiens aux traits ravageurs. D’un coup d’œil, Vänesine embrassa l’ampleur du désastre. Un général avisé aurait sonné la retraite au risque de nourrir la rébellion en lui concédant une victoire en demi-teinte. Une perle rare dont nous manquions cruellement.

D’un sifflement, Vänesine attira l’attention d’un chien-ours qu’il enfourcha d’un bond et conduisit vers la tour assiégée. Son bouclier dressé au-dessus de la tête, il essuya une pluie de flèches qui aurait disloqué son pavois sans l’orle métallique pour en cercler le pourtour. Arrivé sous les portes du fortin, il y laissa son coffre à munitions désormais inutile, avant de se retirer sous les regards circonspects des défenseurs, inquiets d’une nouvelle ruse du célèbre Vänesine-poing-de-feu.

Ils tentèrent bien de cribler le fuyard avant qu’il ne regagne ses lignes. Sa monture démoniaque, hélas, rivalisait d’agilité avec les renards sylvestres. De bonds en esquives, le chien-ours se faufila sous cette pluie de viretons jusqu’à se réfugier derrière la première ligne de remparts où s’étaient rassemblés les survivants de l’assaut. L’absence de parapets sur le flanc intérieur du chemin de ronde avait contraint les assaillants à se retrancher en haut de la porte fortifiée. C’est en haut de cette tour que Vänesine retrouva ses archers en plein échange de politesses avec leurs homologues du camp adverse.

— Écoutez-moi, les bigleux ! hurla-t-il à la soldatesque affairée. Une bouteille de brandevin au premier qui m’enflammera le cadeau que j’ai offert à nos amis d’en face. 

Les tireurs avisèrent le coffre à trois cents pas en contrebas, une cible ridiculement petite qui en laissa plus d’un dubitatif. Ils s’y essayèrent, comptant beaucoup sur la chance pour atteindre leur cible impossible. Vänesine observa avec un pincement au cœur ce boîtier métallique martelé de flèches trop molles ou imprécises pour le transpercer. Le coffret trônait encore, une heure plus tôt, bien en évidence sur son poitrail. Tout le monde connaissait et craignait cet étrange artéfact, la source infernale des tirs enflammés du terrible Vänesine-poing-de-feu. Aux yeux du monde, il était le guerrier qui avait renié les anciennes traditions, outrepassé les tabous de l’Incandescent pour servir Osukateï, la demi-déesse. Aux yeux des partisans de l’ordre nouveau, Vänesine avait détourné cette arme interdite pour vaincre les Aërlydes sous le feu de leur propre hypocrisie. Pour les détracteurs de l’héritière de l’Arbre-Mère, il incarnait à lui seul les vices de la Prophétesse. Peu importait les opinions de chacun, cette arme au bout du bras et ce boitier à munition attaché à son torse étaient devenus au fil des mois une part de Vänesine. C’était un peu de lui-même que ses hommes tentaient de détruire sur son ordre. Avec bien peu de succès, il fallait l’admettre.

— Donne-moi ton arc ! grogna Vänesine au tireur le plus proche.

Décontenancé par l’ordre du manchot, le malheureux hésita à obéir. Furieux, Vänesine arracha l’arme des mains de l’empoté. Il tordit une des barbes de métal qui hérissaient sa prothèse disloquée et agrippa la corde de l’arc grâce à ce crochet improvisé. Vänesine ramena son moignon contre sa joue, son bras gauche tendu devant lui, un dard enflammé délicatement ajusté sur le rebord de ses doigts, avant de bloquer sa respiration. Plus rien n’exista autour de lui à part son arc et la flèche encochée. Les sensations de l’archer, jamais oubliées, habillèrent peu à peu le champion du tournoi de Jasmin. Puis Vänesine libéra son trait ardent.

Le coffre à munition explosa sous les langues voraces de l’incandescent, et avec lui, le bastion tout entier. Le souffle balaya les assaillants sauvés par les solides murailles de la porte fortifiée. Lorsqu’ils redressèrent la tête, ne restait plus qu’un fortin éventré, pauvre ruine défendue par une armée moribonde. La rébellion de la Septième Branche du Nord s’éteignit ce jour-là, ensevelie sous un amas de gravats.

Certaines guerres gravent un sillon profond dans le bois de l’Arbre-Mère, une cicatrice entretenue dans les mémoires par les chants des troubadours davantage que par les annales poussiéreuses des érudits. Certaines ont marqué leur temps par l’ampleur des armées engagées ou le nombre de royaumes renversés. La traque du renégat Linëy, si elle s’inscrit comme un bref épisode de la guerre dite de la Terre et du Ciel, marqua à elle seule toute une génération. Depuis la destruction de Tilowesha, les belligérants persuadés de leur bon droit avaient tour à tour foulé au pied le code de chevalerie et les règles de la guerre, l’honneur et les traditions, la morale et la dignité humaine. Les tabous ancestraux, indestructibles remparts depuis des âges immémoriaux, étaient tombés un à un pour laisser un monde hagard et apeuré. Qui des Aërlydes ou d’Osukateï pouvaient guider les peuples vers la lumière, lorsque chacun avait bu si goulument dans la coupe de la haine ?

La Plante tout entière vibrait de ces inquiétudes. Il fallait convaincre de mon innocence des Seigneurs que ma disparition dans les profondeurs avait déjà ébranlés. L’éventualité de ma mort, envisagée durant les jours qui suivirent ma chute, avait suffi à planter les graines de la sédition. Les prouesses de Vänesine sous les couleurs de l’Héritière les avaient faits germer. Une énième réunion du Sénat s’imposait, une ultime tentative de panser les plaies ouvertes par l’indispensable traque du rebelle Linëy.

Je traversais donc le village muwide pour rejoindre la racine de l’Arbre-Mère et renouer avec la déesse. À mes côtés, Imolien s’efforçait de tenir l’allure malgré la raideur de son pas. Après plus d’un mois de convalescence, le colosse n’était plus que l’ombre de lui-même. Autrefois taillé dans le roc, ses muscles avaient fondu pour ne laisser que des membres maigrelets, de bonne taille selon le jugement populaire, mais ridiculement chétifs au regard de ce qu’ils furent jadis. La force du Souterrien, loin de l’avoir quitté, s’était exilée de ses bras et de ses jambes vers ses yeux dont les pupilles luisaient d’un éclat opiniâtre que la pire des fatalités n’aurait pu souffler.

Tandis que j’écourtais mes foulées pour permettre à mon compagnon de me suivre sans s’épuiser, mon regard divaguait sur la communauté souterraine que j’avais si longtemps côtoyée sans jamais m’y intéresser, obnubilée que j’étais par ma personne et les drames des mondes supérieurs. Le village de Raltefloz, protégé par la garnison du chef Arkhor, s’étirait le long d’un réseau de galeries fermées de portes fortifiées comme celle contre laquelle Saïn et moi nous étions heurtés. Contrairement aux habitants de la surface, les Muwides n’avaient guère à se protéger de la pluie ou du soleil, tout juste assuraient-ils l’écoulement des eaux de ruissellement grâce à de nombreuses rigoles et chenaux entretenus avec soin. Davantage qu’une égide contre les affres du climat, les Souterriens cherchaient une intimité souvent difficile dans ces tunnels exigus égayés d’échos lointains. Leurs maisons se bornaient à dresser des cloisons de simple toile ou de brique pour les plus nantis, délimitant l’espace privé entre la voie publique et les murs de la galerie, parfois couverts de torchis et de tapisseries pour se garder de l’humidité. Derrière chacune de ces enceintes sacrées brûlait un foyer qui, en ces terres barbares, n’avait jamais été frappé d’interdit. Les Muwides s’amusaient, avec une savoureuse ironie, de notre préférence saugrenue pour les malcommodes lanternes à fyltil au détriment des torches enflammées, ô combien plus efficaces.

En guise de maison commune, le forum accueillait les trois cents âmes du village dans une vaste salle creusée à même la roche, carrefour des cinq tunnels majeurs des environs. Cette communauté souterrienne, d’une taille moyenne aux dires d’Imolien, s’y réunissait une fois par semaine ou plus si la situation l’exigeait, pour y débattre, voter les projets à entreprendre et élire les brigadiers chargés de les commander. Hormis les esclaves, des prisonniers de guerre capturés chez les tribus voisines pour la plupart, tout un chacun pouvait proposer son idée dont il devenait, si elle était approuvée, le brigadier, à moins d’en décliner la responsabilité, conscient de sa propre incompétence. Une curieuse organisation aux antipodes du monarchisme fylide que je jaugeai d’abord avec scepticisme. Les Muwides n’avaient pas un chef mais une multitude. Arkhor, par exemple, avait été nommé brigadier de la garnison jusqu’à ce que ses pairs le démettent ou qu’il abandonne de lui-même ses fonctions. Comment dans ces conditions conduire une vue d’ensemble quand les conflits de petits chefs émaillaient régulièrement la vie de cette communauté de destins ? À vrai dire, je me moquais de ces questions si loin de mes préoccupations. Tout ce que je voyais, c’était ces empoignades verbales hebdomadaires qui obstruaient le forum, passage obligé vers la racine de l’Arbre-Mère tant convoitée.

— À quel fief appartient ce village ? demandai-je à Imolien, davantage pour tromper l’ennui que par réel intérêt.

— Chaque communauté muwide est souveraine. Ces terres sont trop pauvres pour entretenir de grandes communautés, plus encore un royaume ou un empire centralisé.

— Des communautés en guerres constantes les unes contre les autres.

— Les razzias sont indispensables à la survie des peuples muwides.

— Belle mentalité.

— Le mode de vie fylide choque tout autant les Souterriens, rétorqua Imolien, froissé. Souvenez-vous, Osukateï, les despotes ne sont tolérés que tant qu’ils apportent prospérité aux peuples asservis. 

Imolien s’arrêta un instant pour reprendre son souffle, appuyé contre l’un de ces bancs en pierre qui s’alignaient en arcs de cercle sur dix rangées. Sa franchise m’ébranla longuement, et encore aujourd’hui ses mots figurent, nets et précis, parmi ceux qui ont forgé la femme que je suis.

— Pardonnez-moi cette outrecuidance, Luwise-osu. Les mondes souterrains méritent mieux que vos préjugés. Vous qui régnez sur l’Arbre-Mère, posez-vous cette question : que serait la Plante sans les Fouisseurs entre ses racines ? Qui renouvelle la terre d’où Elle extrait sa subsistance ? Les Muwides, autant que les vers sacrés, retournent ce terreau rendu fertile par leurs soins. Que serait la croissance des Branches si la nourriture au ras du sol venait à manquer ? Vous n’avez pas à régenter ces peuples aux mœurs étranges à vos yeux, mais à les comprendre, à les aider autant que faire se peut, ou à défaut, à ne pas leur nuire, et ce dans votre propre intérêt. 

Ma fierté blessée me noua la gorge. Ce fut sans doute un bien tant mon cœur outré m’inspirait nombre de stupidités que j’aurais regrettées ensuite. Ces mots résonnaient encore à mes oreilles les jours suivant, tandis que je portais sur cette société souterraine un regard plein de préjugés, mais curieux et prêt à les rejeter. Je l’appris plus tard, Raltefloz n’était qu’un modèle parmi tant d’autres. Chaque communauté s’était construite selon ses propres règles. Seul un terreau de culture commune unissait les peuples muwides à travers le monde : ce lien sacré avec la terre, le respect pour le fragile équilibre dont tous dépendaient, à commencer par l’Arbre-Mère elle-même. Peu à peu, je m’imprégnais de cette idée : Muwides et Fylides, nous n’étions guère différents.

Imolien et moi poursuivîmes notre chemin jusqu’à la galerie vermeille, au-delà des murailles de la bourgade, où travaillait depuis deux semaines une section d’esclaves surveillés par deux gardes blasés. Le passage tirait son nom des pissenlits sanguinolents qui poussaient en abondance dans ces tunnels étroits, preuve d’une terre riche que les fermiers se feraient fort de valoriser pour peu que l’étroit couloir fût élargi en large salle et son sol débarrassé de la caillasse qui l’encombrait.

Pour ma part, je ne voyais que cette racine de l’Arbre-Mère dont l’écorce effleurait sur une dizaine de toises. Soldats et ouvriers avaient pris l’habitude de me voir traîner aux alentours et m’évanouir sitôt adossée au bois. Ils ne se formalisèrent guère de trouver à mes côtés l’estropié avec lequel j’étais arrivé dans leur communauté, deux mois plus tôt. Remarquaient-ils seulement nos sourires béats ? Pour Imolien et moi, ce mur ligneux représentait davantage qu’une paroi révérée que les ouvriers avaient interdiction d’entamer. Elle nous offrait une fenêtre sur le Monde Intermédiaire, une porte d’entrée vers l’univers sacré de la déesse, un cordon vers notre maison offert aux déracinés que nous étions. Les sèves résonnaient à nos oreilles comme une mélodie d’ordinaire cloitrée dans son coffre de pierre. Un Appel auquel nous succombions sur l’instant.

Aussitôt, nous plongeâmes dans les noirceurs de Shanyröde et rejoignîmes le Sénat déjà assemblé. Il flottait dans le néant une onde amère, une défiance palpable, presque visqueuse, de celle qui s’accroche à la peau malgré les brocs d’eau savonneuse versés à l’infini. Les âmes des chamans scintillaient, rétives, comme devant un fauve enchaîné dont le collier pouvait se briser à tout moment. Mon aura avait perdu l’éclat d’autrefois. L’hécatombe de la bataille de Tanasayel doublée des crimes de Vänesine avaient changé l’égérie d’une paix en devenir en succube dévoreuse d’empires.

Quel accueil, maugréa le Mangeur d’Âme, hérissé par cette fraîcheur depuis le fond de sa prison spectrale. Il serait bon de rappeler qui nous sommes avant que tes alliés ne franchissent le seuil de la traîtrise.

Fidèle à lui-même, mon captif envisageait d’emblée la solution radicale. Il y avait pourtant un fond de vérité dans sa médisance. Clairsemé par la défection de plusieurs seigneuries, le Sénat de l’Arbre-Mère ballotait au seuil de la dissidence.

— Vous voilà enfin ! tempêta le chaman de la seigneurie de Damude, cité-mère de la Première Branche de l’Est.

La froideur inattendue de ce royaume ami, meneur de la Ramure orientale, ma propre famille, renforça mes craintes.

— Il est grand temps que vous reveniez des pays muwides, Osukateï, poursuivit-il. Les raids de votre Garde sur la Septième Branche du Nord n’ont pas été un divertissement des plus plaisants. Il faut que vous y mettiez un terme. 

Cette remarque interloqua Imolien que sa convalescence avait maintenu trop longtemps en dehors du monde. Je me gardai bien de vanter les macabres exploits de Vänesine et éludai le sujet au plus vite.

— Rassurez Ufeny-tame, cela était bien dans mes intentions. Le renégat Linëy a été châtié. Je n’ai rien contre ceux de sa Lignée, la Septième Branche septentrionale ne subira pas davantage mon courroux.

— Il y a autre chose de plus inquiétant. Sutanal a envoyé une flotte qui remonte de la Ramure méridionale vers nos royaumes orientaux. À chacune de leurs escales, le message est clair : les Seigneurs doivent se désolidariser de l’alliance sylvestre pour s’épargner les foudres des Îles des Vents. 

Rien de bien étonnant. Le martyr de Tilowesha et la disparition de l’Héritière dans les abysses dégonflèrent les ardeurs guerrières des cités rebelles. Le joug de Sutanal semblait plus doux que le feu des canons aërs. La forfaiture de ces lâches attisa mon ressentiment tant et si bien que je fus, un instant, tentée par les pires extrémités. Je conservais assez de jugement pour les repousser, consciente de la nécessité d’œuvrer plus tard avec ces félons, si toutefois je parvenais à défaire le Dictateur Eseï et ses sbires.

— Les Éthérés comptent-ils briser l’alliance en menaçant les seigneuries une à une ? demandai-je un peu naïvement.

— Nous ne le croyons pas, répondit le délégué du royaume de Damude. Cette flotte vient pour vous.

— Pour moi ?

— Pour mettre un terme définitif à cette guerre qui n’a que trop duré. Pour décider qui, des Îles des Vents ou d’Osukateï, aura la prééminence sur le destin de l’Arbre-Mère.

— Encore faudrait-il que je relève le défi selon leurs règles.

— Ils ont les moyens de vous y contraindre, je le crains. 

Loin de se réjouir de ma sombre situation, il y avait un fatalisme attristé dans la voix du chaman.

— Nos observateurs le confirment, reprit-il. La flotte aër fait voile vers la Neuvième Branche de l’Est. Nous craignons qu’elle s’en prenne à Folivröde.

 

25

Les chemins secrets

Imolien ne décocha pas un mot avant notre retour dans l’habitation de toile qui nous avait été allouée. Une heureuse initiative car je n’étais moi-même pas encline au bavardage, frappée par la nouvelle d’une flotte aër en route vers ma seigneurie. Ce n’était pourtant pas la guerre portée sur mes terres qui chagrinait mon compagnon, mais l’ellipse de ces derniers mois sur la tournure du conflit, tandis qu’il s’était concentré sur son rétablissement. Il n’avait rien su des agissements de la Garde menée par Vänesine, et sans doute les aurait-il désapprouvés s’il en avait été informé. Raison bien suffisante pour le soustraire à ces préoccupations.

De retour de cette séance sénatoriale, la première pour lui depuis la bataille de Tanasayel, le Souterrien libéra sa frustration sitôt revenu dans notre humble demeure où nous attendait l’Aërlyde Saïn.

— Pourquoi avoir laissé les coudées franches à Vänesine et à ses hommes ? Vous pouviez le contacter et le dissuader de se livrer à ces extrémités. J’ai porté mon regard le long de la Septième Branche du Nord, les traces de son passage, dans la terre moins que dans les cœurs, mettront du temps à cicatriser. Pire que tout, ces soudards ont commis leurs exactions sous votre étendard. Vous en portez de fait la responsabilité. ( Il hésita avant de reprendre à demi-mot ) Je n’ose imaginer que vous les ayez encouragées.

Mon mutisme aiguillonna ses doutes qui peignirent sur ses traits une profonde déception.

— Si vous escomptez asseoir le pouvoir d’Osukateï dans la durée, votre nom doit être associé à un esprit de justice, non à la barbarie. Vänesine vous a débarrassée d’un opposant récalcitrant à un coût exorbitant. Ses méthodes vous priveront de soutiens futurs.

— Inutile de disserter sur un avenir hypothétique. Le présent est bien assez problématique.

— Demain grandit dans le terreau d’hier et d’aujourd’hui. La beauté de ses fruits tiendra beaucoup de l’humus avec lequel nous les aurons nourris. 

Il suffit parfois d’une phrase pour placer devant nous le miroir de nos erreurs. Bien évidemment, Imolien ne m’apprenait rien. La colère avait dressé des œillères que ma fierté refusait d’ôter. Me voir ainsi, contrainte et forcée par l’acharnement d’un ami opiniâtre, griffa le voile de ma cécité, minuscule accroc par lequel filtra un rai de lumière salutaire.

— Et donc ? rétorquai-je avec un sourire suffisant.

— J’ai promis de servir celle qu’Okateï a choisi, de l’aider à se montrer digne de cet honneur ou de la châtier le cas échéant. Souvenez-vous en. 

Sans me laisser le temps de répondre, Imolien s’échappa de notre tente étouffante, sous les yeux médusés de Saïn, incapable de comprendre l’origine de la dispute. Lorsqu’Imolien revint une heure plus tard, les bras chargés de victuailles pour justifier son absence prolongée, il dissimulait les séquelles de l’incident derrière une nonchalance ordinaire, un peu trop appuyée pour être tout à fait sincère. Ses efforts pour lisser nos différents n’en demeuraient pas moins réels. Mon ami avait décidé de m’absoudre de mes errements, une clémence que je moquais comme une faiblesse autant que je l’admirais. Mon aigreur posait une lourde chape sur ma rédemption.

La fièvre gagna la bourgade, soudaine et contagieuse, un matin du mois de Fructification, ou quel que soit le nom que les Muwides donnent aux portes de l’été en ce monde dénué de saison. Un chasseur était revenu de la surface riche d’une fabuleuse nouvelle : la caravane fylide étirait dans la lande ses longues colonnes de skwirids chargés de présents.

Je m’étais extirpée de notre misérable, quoique respectable logis selon les critères de nos hôtes, au simple son de Surfacien, fanion d’espoir surgi au milieu de l’incompréhensible charabia muwide. Curieusement, la fébrilité de la populace s’approchait davantage de l’appréhension que de mon enthousiasme débordant. Mes illusions des mois passés s’évanouirent comme un rêve au petit matin. L’arrivée de la caravane marchande n’avait rien d’une fête ; tout au contraire, le hourvari du chasseur vida les couloirs des badauds soudain appelés par d’urgentes affaires. Seul un cortège de dignitaires, les brigadiers chargés du commerce et des relations extérieurs, se dirigeait en bon ordre vers les portes de la descenderie, celle à laquelle Saïn et moi nous étions présentés.

Comme je m’apprêtai à les suivre, Imolien m’arrêta d’un geste autoritaire.

— Nous n’avons pas le droit d’assister aux entretiens avec la délégation marchande. Ce serait perçu comme un manque de respect envers nos hôtes, une maladresse qui pourrait jouer contre nous.

— Comment être sûr qu’ils nous confieront à la caravane ?

— Ne vous en faites pas. Nos camarades de circonstance ont autant envie que nous de nous voir déguerpir. Muwides et Fylides se côtoient sans se mêler. Ceux du dessus méprisent ceux du dessous, ce qui convient très bien à ces derniers qui n’ont d’autres désirs que de vivre retranchés dans leurs cavernes.

— La frontière entre nos deux peuples s’étend au-delà des Enténébrés, elle s’enracine dans notre mental. 

Imolien acquiesça, un brin surpris par ma clairvoyance, peu commune en ces temps de confusion. Résignés, nous patientâmes jusqu’à la fin des tractations. Malgré leurs relations distendues, Muwides et Fylides avaient développé une interdépendance exprimée dans la variété des marchandises échangées. De la pierre et des minerais extraits des profondeurs au bois et céréales ramenés des terres éclairées, en passant par les pièces d’artisanat de chacun, il fallut deux bonnes heures pour se mettre d’accord sur la valeur et surtout le moyen de paiement, un sujet délicat en cette région où les tuiles sylvestres ne valaient guère plus que les copeaux dans lesquels elles étaient finement ciselées. Les Muwides n’acceptaient que le troc et ses multiples complications.

Nous sautâmes presque du banc sur lequel nous usions notre derrière depuis le début de l’entrevue, lorsque la porte en toile se souleva devant les brigadiers suivis de près par le négociant fylide. Ses riches habits festonnés, aux broderies d’or et d’argent, dénotaient parmi les rudimentaires tuniques muwides. Son air maussade nous apprit que les échanges avec ses partenaires souterriens n’avaient pas tourné à son avantage. À l’œillade furtive qu’il me lança, je devinai être la cause de cet embarras.

L’homme d’affaire donna d’abord des ordres à ses hommes restés à l’extérieur des murailles, avant de venir nous rejoindre avec le même enthousiasme débordant. Il s’inclina devant moi en signe de respect.

— Lumière sur vous, Luwise-osu. Je m’appelle Ovanide, fils de Velenam.

— Qu’elle vous suive où que vous alliez, répondis-je poliment.

— Vos hôtes m’ont demandé de vous raccompagner dans les Branches. Nous partirons sitôt l’échange terminé. 

La fraîcheur de cet accueil me piqua au vif.

— Pardonnez-moi, maître Ovanide. Vous aurais-je froissé d’une quelconque manière ? 

L’inam hésita à répondre. Il trouva néanmoins assez de courage pour me fixer, sévère et silencieux, pendant une longue minute où ne s’exprimait que le tambourinement frénétique de nos palpitants.

— Je suis natif de la Septième Branche du Nord. Disons que j’ai quelques raisons de ne pas vous porter dans mon cœur. 

Avec le recul, il semblait naturel de trouver un fils du rameau honni à l’aplomb de celui-ci. Je maudis tout de même ma déveine. Les préparatifs du départ offrirent une opportune diversion à cette embarrassante discussion. Nos maigres affaires rassemblées, nous remontâmes à la surface où se tenait un ballet des plus surprenants. Là où nous avions connu une lande rase et désolée, se dressait désormais un village de tentes où s’affairaient une centaine de caravaniers et leur escorte autour de montures lourdement chargées. Habitués à ce branle-bas, les renards sylvestres se laissaient faire avec flegme sans même chercher à s’allonger, ce qui aurait gêné le déchargement. Une maîtrise acquise grâce à des années de dressage qui donnait toute leur valeur aux renards de caravane.

Certaines bêtes de somme étaient ensevelies sous une montagne de paniers d’osier agencés avec un soin tout particulier. Les responsables du convoi usaient parfois d’une grande arche de bambou en guise de calibre qu’ils plaçaient au-dessus de l’animal, manière de vérifier si le renard et sa carapace de bourriches pourraient s’insinuer dans les passages les plus étroits. D’autres canidés étaient harnachés à des chariots remplis de pierres à peine dégrossies ou de caisses de minerais ardemment désirées par les forgerons fylides. Des boudins de cuir huilé, ballasts rudimentaires sur le principe de ceux des navires volants, allégeaient le chargement qu’un renard ordinaire n’aurait pu tirer jusqu’aux royaumes sylvestres sans succomber avant la fin du voyage.

— Pourquoi ne pas venir ici en galère volante pour charger si lourd fardeau ? demandai-je à Ovanide.

— Certains s’y risquent, bien qu’il faille une sérieuse expérience de ces aires mal cartographiées. Quoi que vous en disiez, les Enténébrés ne sont pas peuplés de créatures bienveillantes. Je préfère emprunter des chemins plus longs avec des caravanes moins chargées, et arriver sans encombre à destination.

— Fort bien. Et où nous emmènerons ces chemins ? 

Sans le reconnaître, je craignais que la caravane ne gagne les seigneuries de la Septième Branche qui, malgré la défaite, se livreraient à une vengeance aveugle si l’héritière de l’Arbre-Mère venait à tomber entre leurs mains. Vänesine aurait pu venir à notre secours à bord du Zéphyr ; je lui aurais demandé de nous récupérer ici-bas s’il lui avait été possible de trouver son chemin jusqu’à nous. Je préférais éviter de prendre le risque d’une fin aussi tragique que stupide.

Ovanide lut le fond de ma pensée.

— Mes acheteurs se trouvent sur la Sixième Branche du Nord. De là, vous trouverez bien un vaisseau pour vous conduire en toute sécurité où bon vous semblera. 

Je m’inclinai devant lui avec une sincère gratitude.

— Rassurez-vous, ajouta-t-il. Mon âme est dans ma gorge, mes mots sont vérité : j’ai promis à nos amis Muwides que je vous conduirai saine et sauve jusqu’aux vôtres, moyennant un rabais sur le reste de la marchandise, bien entendu. Croyez-le ou non, je tiens toujours parole.

— J’ai confiance en vous, maître Ovanide. 

À vrai dire, je n’avais guère le choix. Je ne m’inquiétais pas. Ma fidèle Nadesayel à la ceinture, Saïn et Imolien à mes côtés et le Mangeur d’Âme en réserve, je me faisais fort de venir à bout d’une bande de commerçants félons.

La troupe d’Ovanide passa deux jours complets à délester leurs montures des multiples paquets aussitôt emportés par des colonnes de Muwides continuellement renouvelées. Les renards profitèrent peu de leur aisance retrouvée. Deux jours de plus furent nécessaire pour charger matériaux divers et breloques par nasses entières. Imolien, Saïn et moi patientâmes dans le campement marchand dressé aux abords de la descenderie, peu enclins à retourner dans les profondeurs que nous nous apprêtions à quitter. Lorsque l’affrètement toucha à sa fin, le brigadier Arkhor abandonna sa garnison pour venir me trouver.

— Il est temps de retourner chez vous, dame Luwise. J’espère que ce séjour parmi nous vous aura été agréable.

— Je vous remercie, ainsi que l’ensemble de votre communauté, pour votre hospitalité. Les coutumes et l’ignorance divisent nos peuples sans raison, ces trois mois passés à vos côtés me l’ont fait réaliser.

— J’en suis flatté… mais j’ai peur de ne pas comprendre.

— Je suis Osukateï. J’ai été choisie par l’Arbre-Mère pour prendre soin de la Plante et de ses habitants. Vous ne vénérez pas Okateï comme une déesse, je l’entends bien et je le respecte. Vous me l’avez appris, celle qui couvre le monde dépend des créatures du sous-sol, depuis le minuscule mycélium jusqu’aux plus grands Fouisseurs qui serpentent entre ses racines. À commencer par vous, hommes de la terre. Lors de notre première rencontre, vous me demandiez pourquoi vous deviez m’honorer. Tout au contraire, ce serait à moi de célébrer vos louanges, et c’est ce que je m’engage à faire. Vous avez raison, les Fylides sont prétentieux et méprisants à l’égard de votre peuple. Je m’engage à corriger cette injustice en vantant vos mérites. Cela prendra du temps, des générations peut-être, mais les Muwides gagneront un jour leurs lettres de noblesse. 

Dubitatif, Arkhor me jaugea d’un œil sévère avant de demander.

— Je vous en rendrais grâce… Et que demandez-vous en échange ?

— Rien d’insurmontable. Restez vous-mêmes. Continuez à prendre soin de la terre dans laquelle puise Okateï. Assurez notre prospérité commune. 

Mon discours ne convainquit pas le responsable de la garnison de Raltefloz, échaudé par une vie de relations houleuses avec les peuples du dessus. Il afficha tout de même une mine bienveillante et me souhaita un bon voyage.

— Puissiez-vous sereinement atteindre le bout du tunnel, me dit-il.

Je ne m’attendais pas à ce que cette expression souterrienne convienne à ce point au voyage qui nous attendait.

Chef de la caravane, Ovanide donna le signal du départ dans le clair-obscur de l’aube des abysses. Je me surpris à regretter l’absence de Muwides pour venir nous saluer. Parler d’attachement eût été exagéré. Ce trimestre sous terre m’avait pourtant assez marquée pour que pointe un pincement au moment de quitter cette lande désolée.

Nous remontâmes le contrefort ligneux au pied duquel s’enfonçait la descenderie de Raltefloz. Devant nous s’étendait un paysage de collines dominé par l’un des piliers de la Septième Branche du Nord, une imprenable forteresse aux parois couvertes de fougères brunes et bleutées à demi dissimulées dans la pénombre. Le tapis végétal ondulait sous un vent marin parfumé d’embruns iodés venus de l’océan inférieur tout proche. Très vite, les coteaux se brisèrent contre la falaise sans que ne se dessine le moindre sentier praticable.

Malgré mon expérience des renards sylvestres, je ne réalisai qu’alors la puissance de ces animaux. Sur la simple consigne de leurs cavaliers, les skwirids bondirent d’une plateforme à la suivante malgré les marchandises harnachées sur leurs dos. Nous nous cramponnâmes aux poignées de nos selles pour ne pas dévisser, emportés par la fougue de nos animaux. Hisser les chariots fut une autre histoire. Chacun d’entre eux devait être dételé devant les obstacles, attaché à un palan de voyage prévu à cet effet, puis halé au sommet de la terrasse, soulevé par son propre skwirid préalablement conduit sur les hauteurs. Des opérations si lentes que je désespérai de rejoindre un jour l’une des Branches.

Le parcours semblait si improbable pour une caravane de notre envergure que je doutais parfois du jugement de notre chef d’expédition. Je me rassurais toutefois en découvrant la sente creusée sur le replat en bordure du vide. Nous suivions une route, certes discrète et connue des seuls initiés, mais bel et bien tracée au mépris du précipice. À ma grande surprise, nous campâmes le premier soir bien plus haut que je ne l’eus pensé au regard de la vitesse de notre progression. Plaque d’un noir profond, l’océan inférieur se constellait de miroitements violine, timides et fugaces, emportés par la houle que l’on entendait rouler, murmure omniprésent qui nous escorta encore tout le lendemain. La terre, au contraire, nous apparaissait plus claire ; un mot que j’hésite à utiliser de peur de le galvauder. Les reliefs du continent semblaient esquissés avec une pointe de bistre pour en détacher les contours du fond noiraud de cette triste région.

Le campement se dressa autour de six feux également répartis, un détail que je ne remarquai pas tout de suite tant je m’y étais habituée au contact des Muwides. Voilà cinq ans que j’avais levé le tabou de l’Incandescent, tout en laissant la liberté à chaque seigneurie de l’appliquer ou non. Si la nouvelle s’était ébruitée à travers les Branches et avait nourri bien des débats, peu de Seigneurs avaient, en pratique, franchi le pas. Je posai la question à Ovanide au soir de la deuxième étape :

— J’imagine que votre seigneurie de la Septième Branche interdit toujours l’Incandescent.

— J’imagine. Si je suis natif de la Septième Branche, j’habite désormais sur la Huitième Branche du Nord. 

Malgré un haussement de sourcil, je ne commentai pas. À l’inverse de la noblesse rivée à sa Lignée, les inams étaient libres d’émigrer où bon leur semblait. Ovanide releva mon étonnement et se donna la peine d’y répondre.

— Les affaires y sont plus florissantes. La guerre a ruiné le commerce au pays de mes ancêtres. Mais pour répondre à votre question, ma nouvelle seigneurie ne tolère pas plus l’élément interdit. Cependant, ces règles ne s’appliquent pas dans les Enténébrés.

— Et vous, que pensez-vous de la levée de l’interdit de l’Incandescent ? 

Il profita du passage d’une outre de vin pour se servir un grand godet de picrate, avant de confier le breuvage à Saïn et Imolien. Cette heureuse diversion lui offrit le temps de la réflexion. À l’évidence, il ne s’était jamais donné la peine de réfléchir à une question qui, jusqu’à récemment, l’aurait condamné au crime d’hérésie.

— J’imagine que c’est une bonne chose, finit-il par dire. Nous utilisons le feu sitôt franchie la frontière des Enténébrés. Pourquoi serait-ce plus mal d’en user dans les terres illuminées ? Nous pourrions profiter au quotidien des nombreux avantages de l’Incandescent. 

Si cette réponse me ravit, je lus sur son visage une seconde réflexion qui tardait à prendre corps. Lorsqu’elle passa le seuil de sa bouche, elle demeurait hésitante, frileuse comme toutes les idées nouvelles qui affrontent pour la première fois les rudesses de la contradiction.

— Si la libéralisation de l’Incandescent va dans le bon sens pour la plupart des gens, personne, il me semble, ne l’a expressément demandée.

— N’est-ce pas le rôle d’un dirigeant de montrer au peuple des perspectives auxquelles il n’aurait pas même songé ?

— Sans doute, si elles profitent effectivement au plus grand nombre, et c’est peut-être bien ce qui adviendra en effet. Cependant dites-moi : cette décision vise-t-elle au bien commun ou, selon la rumeur, à régler une vieille rancœur ? Plus prosaïquement, sert-elle à affirmer votre pouvoir au détriment des Îles des Vents ? 

Cette critique me pinça le cœur d’autant plus durement que la voix d’Ovanide s’affermissait. Bonne joueuse, j’endurai ce supplice que j’avais moi-même recherché.

— Et quels sont ces besoins prioritaires auxquels il me faudrait répondre ?

— Dame, je l’ignore. Je ne vois le monde que depuis ma place, mon jugement en est forcément tronqué. Les inams ne demandent pas autre chose que cette paix entre les Branches à laquelle vous aspirez. Vos premiers efforts portaient de beaux fruits… et puis, je ne sais trop pourquoi, les évènements ont dérapé.

— Je ne peux qu’acquiescer, rétorquai-je, morose. Les rivalités entre les hommes m’échappent parfois.

— L’exercice du pouvoir nécessite une dose d’autorité, j’en ai conscience. Tant que vos décisions sont prises avec le bien commun pour horizon, vous n’avez aucun regret à avoir. Si elles ne l’ont pas toujours été, admettez-le et demandez-vous comment y remédier. 

Imolien leva son verre à cette tirade.

— Vous êtes un sage, maître Ovanide. 

La sagesse de l’innocence, oui. L’insouciance de notre négociant idéaliste était à peine tempérée par l’intuition de son ignorance. Il est aisé de dessiner une trajectoire parfaite, vite oubliée lorsque surgit la tempête. Ovanide avait toutefois raison : il est nécessaire de garder un cap au cœur du tumulte. La prospérité de l’Arbre-Mère à laquelle j’aspirais remettait en cause des traditions millénaires et des intérêts particuliers non moins puissants. Il me fallait briser les récalcitrants ; si cette nécessité s’imposait, le choix de la méthode me revenait. Un bon dirigeant usera d’autorité sans tomber dans l’oppression. Une frontière ténue si facile à franchir dans un sens et si dure à traverser dans l’autre. Je commençais à prendre conscience du pas de trop inspiré par la colère, je doutais en revanche de pouvoir un jour faire marche arrière.

Notre voyage se poursuivit sur les flancs du pilier, tantôt rapide, aidé par un sentier en pente douce, tantôt terriblement lent quand il se heurtait à ces escaliers aux marches parfois ridicules, mais qui nécessitaient pourtant de sortir les palans pour hisser un à un les chariots. Au bout de cinq jours, la lande muwide s’était fondue dans la brume que l’on trouvait accrochée ici et là sur notre passage, comme de coquettes mantilles posées sur l’écorce de l’Arbre-Mère. Un vent douçâtre, quoique secoué de vives bourrasques, jouait entre nos jambes fermement campées sur la corniche. Assez large pour nos renards et leurs chariots, elle n’en bordait pas moins un précipice vertigineux dont l’appel me chatouillait l’échine. Si le sol échappait à notre regard, la Septième Branche dressait au-dessus de nos têtes un plafond de plus en plus imposant. À mesure que nous nous en approchions et que s’affinaient les pourtours, je me confortais dans l’idée que le pilier s’encastrait sous un infranchissable dévers, une impasse qui n’inquiétait en rien notre chef d’expédition.

L’expérience nourrissait sa tranquillité. Nous voyagions depuis une semaine lorsque le sentier s’enfonça dans l’écorce, à travers une caverne logée à quelques lieues à peine de l’encoignure entre le pilier et le dessous de la Branche. Je profitai de ces derniers instants au grand air pour contempler ce rameau plongé dans les Enténébrés comme l’on admire l’être aimé. J’avais beau escalader depuis plusieurs jours un pied de l’Arbre-Mère, je ne me sentis jamais aussi proche de la déesse qu’en cet instant où l’un de ses bras étirait son ombre juste au-dessus de nos têtes. Un Fylide perché sur son rameau ignore ce sentiment d’écrasement, incapable dès lors de réaliser son insignifiance aux côtés de la Plante qui couvre le monde. Le peuple sylvestre témoigne son respect à la déesse par tradition et superstition, convaincu d’être chargé d’une mission sacrée rapportée par les chants et les textes anciens. Aussi dévoués sommes-nous, nous ne pouvons pas nous attacher à cette terre foulée négligemment, autant qu’à cet Être découvert en pleine majesté. Malgré son châle de fougères brunes et défraîchies, je trouvais à ce tronçon des Enténébrés les plus beaux attraits.

Lorsque nous entrâmes dans la grotte, je compris enfin l’intérêt des calibres utilisés avant notre départ pour arranger le chargement de nos montures. Parfois ouvert sur de larges espaces, le chemin s’insinuait le plus souvent dans des couloirs étroits dont les dimensions avaient inspiré les gabarits des caravaniers.

À l’inverse des cavernes muwides, trop rocheuses à mon goût, ce boyau ligneux bruissait du murmure des sèves. Telle une sonde glissée dans les entrailles de la déesse, nous avancions entourés de ses flux vitaux, une sensation grisante que seul Imolien et moi-même pouvions, hélas, apprécier. Cette expérience quasi mystique n’était pas sans me rappeler la grotte du bourgeon de Renaissance, passage vers le Monde Intermédiaire et l’antichambre de l’Arbre-Mère où Okateï désigna son Héritière. La ressemblance était si frappante que je craignis d’être avalée malgré moi dans Shanyröde. Ces couloirs cependant, n’avaient rien de magiques. Tapis de mousses fluorescentes, les murs baignés de moiteur luisaient de taches virides longues parfois de plusieurs toises. Nous avions croisé des colonies de fyltils éparses sur toute la hauteur du pilier, nourries par les embruns et la rosée du matin. Les végétaux pionniers se développaient ici avec d’autant plus d’aisance. L’écorce humide et cette atmosphère confinée leur offraient le substrat idéal sur lequel proliférer. Les compagnons d’Ovanide prélevèrent quelques échantillons qu’ils logèrent dans des lanternes avant de trouver une place de choix sur les étals de futurs marchés.

Je perdis rapidement la notion du temps, privée des sombres matinées de la surface ou des journées souterraines cadencées par les diverses horloges de la communauté muwide. Je n’avais guère pour me situer que le rythme des étapes décidées par Ovanide au gré des salles appropriées au repos des hommes et des bêtes. Je profitais de ces haltes pour porter au loin le regard de l’Arbre-Mère, et guetter le sort de ma chère cité, Folivröde. J’avais encore en tête l’avertissement du Sénat au sujet de cette flotte aër aux desseins incertains. Des craintes apparemment infondées puisque je trouvais, jour après jour, mon royaume tel que dans mes souvenirs. Loin de me rassurer, l’évaporation de la flotte mystérieuse m’inspirait les hypothèses les plus folles, une appréhension qui vira à l’obsession et posa sur mon jugement de funestes œillères.

Ma quête infructueuse me permit tout de même de retrouver Vänesine, alors en escale sur la Cinquième Branche du Nord. S’il commandait encore le Zéphyr, il ne quittait plus sa cabine qu’en de rares occasions, déléguant l’autorité à son second. Son œuvre macabre accomplie, ne restait plus de sa vie qu’une ruine dénuée de sens. Je me garde en général d’ausculter l’esprit de mes amis, par respect autant que par pudeur. Je fis néanmoins une exception tant la décrépitude de mon compagnon m’était insupportable. Sans doute aurais-je dû m’abstenir.

La perte de Nisfyl et de Törize avait amputé mon cœur de gemmes essentielles, de précieux joyaux sans lesquelles ma coiffe royale n’avait plus le moindre éclat. Si la blessure cicatrisée demeurait sensible, je parvenais à l’oublier et à construire des ponts par-dessus ce vide. Il n’en était rien de Vänesine. Je le savais davantage meurtri, jamais je ne l’aurais pensé à ce point anéanti. Mon esprit s’aventura dans les vapeurs d’un quotidien insignifiant où il chercha en vain un appui inexistant. Une ambition, une mission, que sais-je ? Un espoir quelconque. Je ne trouvai rien d’autre que la vase putride d’amères souvenirs. Ce fut un tel choc ! Je ne pus le supporter et m’extirpai de ce cerveau rance avec la vivacité d’une main arrachée des flammes. Je dus attendre un peu avant de contacter mon ami et lui donner rendez-vous au lieu que m’avait communiqué le négociant Ovanide. Puis je l’abandonnai avec un au revoir glissé du bout des lèvres.

Je restai une longue minute les yeux ouverts sans bouger, avec le Mangeur d’Âme pour seul confident, à tenter de chasser cette vision de déchéance. Curieusement, mon captif se borna à un commentaire dépité :

— Ces âmes ravagées n’ont aucune saveur. 

Imolien nota mon réveil maussade sans oser s’immiscer dans mes pensées. Il mit peut-être ma morosité sur le compte de la fébrilité générale de la caravane. Nous l’apprîmes au hasard de paroles échangées entre les gardes du convoi, notre tranquillité touchait à sa fin. Encore deux jours de tunnel, à les entendre, avant de rejoindre l’air libre en plein cœur des Enténébrés et de ses sombres occupants.

— Nous devrions atteindre l’entrelacement de Borider entre la Septième et la Sixième Branches d’ici cinq jours, m’avait expliqué Ovanide. De là, nous serons presque arrivés à Owelënish où attendent mes acquéreurs. 

Trois jours donc à vadrouiller sur les terres obscures, une éternité dans ces régions infestées de démons. Largement de quoi justifier la trentaine de piquiers dont l’apparente inutilité m’avait jusque-là laissée sceptique. Nous fûmes déjà chanceux de n’avoir croisé aucune créature malveillante dans les entrailles de l’Arbre-Mère. Ces boyaux puaient trop l’humain pour qu’un animal s’y sente à l’aise, mais un démon audacieux aurait pu espérer y dénicher son repas.

Sitôt quitté le couvert de la grotte, c’est nous, misérables bipèdes, qui nous sentîmes en terre étrangère. Le convoi, autrefois animé de conversations légères ponctuées de rires gras, progressait désormais dans un silence tendu, les sens en alerte. Les paquetages des skwirids avaient été garnis de piques, déguisant nos renards sylvestres en hérissons improbables.

Pour ma part, je souffrais de la contagieuse euphorie de mon prisonnier dans sa cage spectrale, en conflit avec mon instinct de survie qui m’appelait à davantage de vigilance. Ma raison arbitrait entre les deux pour une saine prudence. Après tout, n’étais-je pas la reine des démons ?

Nous étions sur la Septième Branche du Nord, sur le domaine du grand Loup-aux-bois-de-cerf, le roi-démon Fordary-khan. Un allié qui m’avait permis de vaincre Tanasayel dix ans plus tôt. Un allié contesté depuis de nombreuses années, précisément en raison de sa loyauté à mon égard. Si ma présence assurait à la caravane un sauf-conduit de la part de Fordary-khan, il n’en était rien de ses rivaux pour qui ma dépouille lacérée aurait été le plus beau des trophées. Il n’en fallait guère plus pour que mon imagination fertile décèle une myriade d’yeux gourmands sur le moindre buisson épineux.

Je n’étais pas la seule à ressentir une présence hostile. Échaudée par les expériences passées, l’escorte du convoi guettait le moindre mouvement dans les fourrés. Le branle-bas vint de l’avant-garde d’où remonta quantité de jurons mêlés au mot Démon ! Je me faufilai jusqu’en tête de colonne recroquevillée derrière une haie de pieux particulièrement dense.

Toute cette agitation pour une misérable créature efflanquée, plantée bien en évidence au milieu du chemin. Les bras brinquebalants comme s’il ne savait pas quoi en faire, le dos voûté sous le poids d’une tête trop lourde pour son corps gringalet, le Sans-visage inquiétait davantage par sa nonchalance suspecte que par son attirail meurtrier inexistant.

— Nëjose ! C’est une joie de te retrouver. Qu’est-ce qui t’amène par ici ?

— Bonjour, maîtresse. Votre cortège empeste à des dizaines de lieues, vos breloques carillonnent plus loin encore. Vous n’êtes guère difficile à pister.

— Es-tu venu de si loin pour nous faire la morale ?

— J’ai du mal à comprendre… Je suis venu vous prévenir : l’entrelacement que vous comptez emprunter est fermé par la horde de Fazor, un ancien guerrier de Fordary-khan devenu l’un de ses pires ennemis.

— Qu’y fait-il ? Il prépare un raid sur la Sixième Branche ?

— Nullement. Il vous attend simplement, votre route est si prévisible… Il semble que Fazor ait en tête de vous tuer, manière de se légitimer avant de défier Fordary-khan et de devenir le nouveau roi-démon. 

Nëjose avait l’art et la manière d’envisager ma mort prochaine avec une déconcertante désinvolture.

— Et Fordary-khan, où est-il ? Ne souhaite-t-il pas remettre à sa place ce parvenu ?

— Certes. Le roi Fordary juge qu’il est bon que vous vous chargiez vous-même de Fazor. Cela montrera aux Démons qu’Osukateï défend les siens. 

Je sentis un certain remous dans la caravane derrière moi. Les hommes d’Ovanide ne savaient plus quoi penser de cette ahurissante négociation. Je saisis l’occasion de gagner les cœurs de ces intrépides voyageurs.

— Fort bien, répondis-je enfin. En échange, je veux la garantie de Fordary-khan que les caravanes humaines pourront emprunter cette route en sécurité. Qu’elles en dévient et les Démons appliqueront leurs lois. Mais sur cette voie sacrée prévaut la Paix de l’Arbre-Mère. 

Nëjose s’offrit une minute de réflexion.

— Une exigence audacieuse… Je porterai vos conditions. Je vous souhaite bonne chance face à votre adversaire. 

La silhouette torturée de Nëjose se déploya en un bond magnifique et disparut dans les fourrés. Saïn et Imolien se précipitèrent à ma rencontre pour me sermonner, en vain. Je ne les écoutais déjà plus. J’étais en pleine conversation avec mon meilleur conseiller dans cette affaire, l’ancien roi des Démons.

— Connais-tu ce Fazor ?

— Un dur à cuir doublé d’un sournois. Tu ferais mieux de rester sur tes gardes, gamine.

Puis le Mangeur d’Âme ajouta avec malice.

— Ou tu peux me libérer le temps que je l’écharpe. Souviens-toi de ton combat avec le gorille Dargiko. Sans moi, tu y passais.

— Non. Nous devons le dominer proprement, sans le massacrer, ni l’humilier. Il en va de mon hégémonie sur les Enténébrés. Il va falloir allier force brute et finesse… Je te propose une chose, mon ami : j’ouvre ta cage pour que nous puissions agir ensemble côte à côte, en partenaires, chacun avec nos atouts propres. Qu’en dis-tu ? 

Le Mangeur d’Âme réserva sa réponse un instant, bien que celle-ci ne fasse aucun doute tant je le sentais bouillir d’exaltation.

— Ça marche, gamine ! À une seule condition : ne m’appelle plus jamais ton ami. 

Lettre de Sered Vëda à sa femme Elencia

Jivude,

Le 3ème jour du mois des Moissons, an 3471 de Jivude

Ma très chère Elencia,

Je suis arrivé voilà deux semaines à Jivude, cité du Seigneur Suwamon, sur la Quatrième Branche de l’Est. Selon la rumeur, Luwise-osu aurait laissé des affaires personnelles chez son parrain, gage de son retour prochain, quoique dans un avenir incertain. Le souverain et sa reine, Nëdawiven, m’ont permis de rester au palais jusqu’au jour où je pourrai honorer le dernier souhait de notre tendre Törize et remettre à dame Luwise la missive rédigée à son attention, voilà tant d’années.

Je me suis préparé à une longue attente, rendue agréable par la délicatesse de mes hôtes. Le Seigneur Suwamon multiplie les gestes de courtoisie, bien au-delà de ce qu’exigent les règles de l’hospitalité. Je devine derrière ces élans de sympathie le souvenir glacé du mariage de notre belle Luwaly. Un silence se glisse parfois dans nos conversations, interlude pénible durant lequel s’immiscent les remords et les douleurs passées. Il me semble alors avoir apporté l’aquilon de nos contrées. Je n’ai jamais ouvert mon cœur au Seigneur Suwamon, et je crois que lui-aussi préfère garder scellées les blessures d’autrefois.

Le présent est bien plus préoccupant.

Je t’écris cette lettre le cœur serré d’angoisse. Ce matin ont surgi du grand large treize voiles funestes, une flotte de galères aërs qui mit en panne au seuil de Jivude, leurs canons pointés vers les murailles de la cité. Une estafette est partie à leur rencontre pour sonder leurs intentions, elle en est revenue avec une exigence impossible. Les Aërlydes somment le Seigneur Suwamon d’annoncer publiquement le retrait de Jivude de l’alliance sylvestre, de renier Osukateï et de lui livrer la rebelle Luwise.

Au-delà de l’impossibilité pratique de leur remettre une prisonnière absente, les requêtes aërs heurtent de plein fouet les serments et les croyances de Suwamon-tame. Jamais ce roi n’abandonnerait sa filleule Luwise-osu qu’il aime comme sa fille. Jamais il n’abjurerait sa foi en Osukateï pour qui il s’est déjà tant battu. Ce serait bafouer son honneur et les Éthérés le savent.

La flotte aër ne s’est pas arrêtée devant Monyëte, la cité-mère de la Quatrième Branche de l’Est. Non, elle a dressé le siège autour de Jivude, la cité rebelle qui depuis trop longtemps se moque des Îles des Vents. L’ultimatum prendra fin d’ici douze heures, son issue pourtant ne fait aucun doute. Nous allons à l’affrontement, et malgré sa marine, la plus puissante de la Ramure, Jivude ne pourra pas l’emporter. La ville se vide de ses habitants, terrorisés. Les rues sont encombrées de charrettes à bras ensevelies sous le poids d’une vie résumée à de maigres richesses rassemblées à la hâte.

Pour ma part, je reste auprès de la famille seigneuriale. Pourrais-je affronter le regard de Luwise-osu et lui remettre les paroles de Törize si j’abandonne cette famille si chère à son cœur ? Une famille qui, en dépit de notre délicat passé, m’a traité en véritable ami. J’affronterai donc mon destin et rendrai son honneur à la famille Vëda. Si le pire devait advenir, sache que jusqu’au bout, tu es dans mes pensées.

Ton mari qui t’aime, Sered

26

Celle que je suis

Les sèves tourbillonnantes de l’entrelacement me secouèrent la tête jusqu’à la nausée. Je n’ai jamais aimé me promener sur ces ponts entre les Branches, le vortex de leurs tiges emmêlées ayant la fâcheuse faculté de nourrir dans mon crâne une migraine au mieux importune, au pire intenable. C’est donc d’une humeur massacrante, fouettée par un fort vent du large aux effluves de mousse et de vieux bois, que je me dressai devant une horde de démons menée par un gigantesque loup couronné d’andouillers. Le Mangeur d’Âme cloisonné dans sa prison spectrale aurait pu souffrir de mon malaise, il n’en fut rien en vérité. Je le sentais exulter, euphorique à l’idée de rosser le canidé cervin.

— Calme-toi, lui susurrai-je. Attends mon signal et surtout ne le tue pas ! 

Je pris son silence de prédateur à l’affût pour une forme d’approbation. Insensiblement, je déliai les mailles de la prison spectrale, prête à refermer la nasse au moindre signe de rébellion. J’ai toujours accordé une relative confiance à mon symbiote pour exécuter notre plan patiemment échafaudé, je n’eus toutefois la certitude de sa loyauté que devant son inébranlable retenue malgré sa cage grande ouverte. Le Mangeur d’Âme ne souhaitait plus vaincre pour lui-même, mais pour cette entité bicéphale nommée Osukateï, la seule capable de régner sur l’ensemble de l’Arbre-Mère, que ses rameaux soient plongés dans l’obscurité ou baignés de lumière. Osukateï qui allait affirmer devant démons et humains rassemblés son incontestable hégémonie.

Il n’y avait guère que le grand loup Fazor pour oser le contester. La horde comme le convoi marchand se tenaient à une distance raisonnable des deux antagonistes, silhouettes terribles dressées sur la lande dans l’aube délavée, ambiance coutumière à la frontière des Enténébrés. Truffe levée, babines fébriles et griffes rivées dans l’humus fragile, il émanait du démon, je dois l’admettre, le nimbe glorieux des chefs charismatiques. Ses effluves fauves émoustillaient mes sens, hérissés par la provocation du rival abhorré.

— Laisse-nous passer, Fazor. Tu peux encore quitter cette plaine indemne et ton honneur intact. 

Une négociation pour la forme, je n’espérais aucune concession de la part du démon rebelle. Au contraire, j’attendais son refus avec gourmandise. Fazor montra les dents avec un grognement éloquent. Que j’aimais le langage direct et universel de la gente démoniaque !

— Soit. 

Le fer obsidienne de Nadesayel scintilla dans l’aurore livide dont la mantille d’argent couvrait délicatement l’entrelacement. L’espace d’un battement de paupière, je canalisai les sèves sous les pattes du loup couronné ; aussitôt l’écorce se hérissa d’échardes vicieuses dont pâtirent les fragiles coussinets. Tel un rapace privé de ses ailes, je venais de clouer au sol le bondissant démon. Dans le même temps, le Mangeur d’Âme projeta ses crocs fantomatiques sur l’esprit de notre adversaire tétanisé. Assailli par le Roi des Démons littéralement déchaîné, Fazor convulsa sous les yeux de sa horde effarée. Désespéré, le puissant loup se roula sur le lit d’épines acérées dont les morsures semblaient bien futiles en comparaison du supplice déjà enduré. Fazor immobilisé, les yeux révulsés, la gueule baveuse et la gorge secouée de borborygmes insanes, je bondis sur la bête aux abois, mon glaive fièrement dressé au-dessus de ma tête comme un aigle fondant sur sa proie. Je me réceptionnai dangereusement près de ses mâchoires aux soubresauts redoutables. D’une pensée, je lui agrafai le museau avec une aiguille de bois de la taille d’un bras humain, m’épargnant une malheureuse entaille qui m’eût été fatale. Devant la foule rassemblée, s’étalait le déplorable spectacle du chef rebelle muselé. Puis Nadesayel rendit son verdict. Elle trancha l’un des bois à la racine, priva le roi de sa couronne canine, qui, ainsi dépouillé, fut livré à la vindicte.

La meute retint son souffle. En moins d’une minute, son champion venait d’être mis à bas, une lame prête à le décapiter. Le globe exorbité de mon prisonnier tournoyait, affolé, indécis entre rage et effroi, enclin à un dernier éclat. Condamné par ses troupes davantage que par sa rivale, ne lui restait plus que des options stupides gouvernées par un sens de l’honneur suicidaire. Il est toujours souhaitable de ménager une sortie pour une bête acculée, de préférence dans la direction désirée.

— Tes efforts sont vains, Fazor. Je suis Osukateï, gardienne du Mangeur d’Âme, reine des Démons. Tu ne peux me vaincre. J’ai besoin de chefs intelligents et charismatiques pour veiller sur les Enténébrés. Tu pourrais être de ceux-là. Je ne demande qu’une chose en échange : une parfaite dévotion. À défaut, je t’offrirai la fin honorable accordée à un valeureux adversaire et je respecterai ta mémoire. Quel est ton choix ? 

Par instinct, les Démons défient l’autorité dans l’espoir de la renverser à leur profit. C’est un fait, j’en ai pris mon parti. J’eus souvent à mater des foyers de sédition. À chaque fois, j’offris aux rois-démons la même alternative, me rallier ou mourir. L’expérience l’a prouvé : la première option est de loin la plus populaire. J’ignore si Fazor inspira ses successeurs, il n’en demeure pas moins le précurseur. Fidèle jusqu’à sa mort, il veilla à la sécurité des caravanes marchandes sur les routes sacrées que je lui avais assignées. Son histoire se répandit à travers les terres obscures, une histoire de force, d’honneur et de respect. Des valeurs essentielles pour la gente démoniaque qui m’ouvrirent les portes des Enténébrés.

L’histoire du loup terrassé d’un coup de sabre voyagea également dans les terres illuminées. Toutefois, le message véhiculé différait légèrement. Simple et percutant, il résonna jusqu’à Sutanal : Osukateï était de retour.

Nous arrivâmes à Owelënish deux jours plus tard. Carrefour commercial majeur de la Sixième Branche du Nord, la rade grouillait de navires de divers tonnages. Son port disparaissait même parfois aux yeux du voyageur venu du grand large, ses quais enveloppés d’un nuage de voiles bigarrées et de rames palmées mouvant au gré des vents.

Un vaisseau se détachait de la nuée, un colosse de métal blanc arrimé à l’écart du port, gigantesque paria que les autorités hésitaient à éconduire. Le pavillon céladon marqué du Vünasinëd, emblème d’Osukateï, crânement hissé sur le mât d’un navire volé aux Îles des Vents, justifiait une saine prudence. Ajouter à cela la sulfureuse réputation du Zéphyr et de son capitaine, il n’était guère étonnant que son équipage, bien que ravitaillé en abondance, fut cantonné à bord.

Pour ma part, cette longue silhouette aux couleurs de l’Héritière gonflait mon cœur de fierté. Peu m’importait la légende noire du bâtiment et de son commandant, je ne voyais que les prochaines retrouvailles avec un vieil ami, d’autant plus cher que je le savais dans la peine. Après avoir remercié Ovanide et sa caravane, Imolien, Saïn et moi rejoignîmes Vänesine à bord du Zéphyr. Prêt au départ de longue date, nous nous mîmes en route vers Jivude où il me tardait de retrouver Suwamon-tame, le plus fidèle de mes alliés. Grâce à son aide, nous redonnerions un nouvel élan à cette guerre.

Nous naviguâmes plus d’une semaine sans mettre pied à terre, esseulés dans l’océan des vents, sans aucun lien avec l’esprit de la déesse. Cette séparation me meurtrit, mais bien moins que l’empressement de revoir Jivude, mon parrain et sa famille, la seule qui me restait.

Durant cette longue retraite, j’eus maintes occasions d’approcher Vänesine pour lui parler à cœur ouvert et tenter de panser ses tourments. Par une étrange magie, il se trouva toujours un imprévu pour rompre l’instant à l’ultime moment, imprévu souvent initié par le taciturne capitaine lui-même, doué d’une soudaine omniscience dont il usait pour fuir ces tête-à-tête. Le moment se produisit enfin le soir du huitième jour de voyage, tandis que Vänesine admirait le crépuscule du haut du château arrière où il semblait m’attendre. Sans même me saluer, il commença d’une voix triste, les yeux perdus dans l’horizon violine.

— J’aurais dû mourir à la place de Nisfyl au cœur des Enténébrés. La vie n’a plus aucun intérêt depuis. 

Il jaugea l’abîme avec avidité avant de reprendre, résigné.

— Le suicide est un parjure pour un chevalier. Le désir personnel ne doit jamais devancer les besoins du souverain. J’ai pourtant couru au-devant de la mort ces derniers mois, forcé le destin et la haine des Hommes pour que l’un d’eux ose m’achever. Un assassinat ou un piège sournois m’aurait suffi ! La Putrescence prend plaisir à me voir languir, il faut croire… 

Il se tourna alors vers moi avec un masque implorant que je ne lui avais jamais connu.

— Libérez-moi de mon serment, Luwise-osu. Offrez-moi la liberté de choisir comment en finir.

— Jamais je n’offrirai la lame qui tranchera les veines de mon ami.

— Ma décision est prise, quel que soit votre choix. Rassurez-vous, vous ne porterez aucune responsabilité. Je vous demande seulement la permission de partir avec mon honneur, sans parjure.

— Pourrais-je t’appeler ami si je renonçais à te secourir ?

— Pouvez-vous vous prétendre mon amie si vous vous obstinez à me laisser souffrir ? Vous avez tenté maintes fois de panser mes blessures. Törize s’y est elle aussi acharnée. En vain. Il n’y a rien qui n’ait déjà été tenté. Je n’aspire plus qu’à retrouver mon amante et mon frère de cœur. 

Je sentis les racines de ma résolution grignotées par un ravageur vorace. Une à une, elles se desséchaient, s’effritaient, menaçant d’écrouler le tronc, fier et arrogant, qu’elles supportaient. Les plus fortes et les plus anciennes résistaient néanmoins, celles héritées de l’enfance, abreuvées de souvenirs heureux. Je m’appuyai sur ces ultimes pivots pour étayer ma détermination.

— Je n’ai rien à refuser à mon plus vieil ami. Si tu le souhaites ardemment, je lèverai ton serment d’allégeance. Et parce que tu es mon plus vieil ami, je ne me résignerai pas à te voir dépérir. 

Vänesine m’adressa un sourire, frêle et hésitant comme ces expressions maladroites par manque de pratique. J’y retrouvai pourtant les contours des jours heureux, de l’époque où Vänesine savait rire et entraîner avec lui une foule joyeuse. Un sourire qui me disait merci.

Je prononçai les paroles rituelles sur le pont du Zéphyr aux dernières lueurs du jour, Vänesine à genoux devant moi, dernière obédience avant de rompre le lien.

— Ton Seigneur entend ta décision. Je te délie en ce jour de ton serment. 

Lorsqu’il se releva, je découvris son visage apaisé, celui de Vänesine l’archer avec qui je chahutais jadis. Sans aucune attache pour le dissuader, je craignis le pire. Il n’en fut rien. Peut-être goûtait-il cette liberté retrouvée, avant de l’abandonner pour rejoindre ses ancêtres. Je n’attendis pas la réponse à cette question.

— Vänesine, tu ne me dois rien désormais, je respecterai ta décision quelle qu’elle soit. Je te le demande tout de même : m’accompagneras-tu dans les combats qu’il nous reste à mener ? Nous devons en finir avec la folie d’Eseï, mettre un terme à cette guerre et ramener l’équilibre entre les Branches et les Îles des Vents. Ton aide serait précieuse.

— Autant que ma mort soit utile. 

Je me contentai de cette répartie dont l’ironie fleurait bon le Vänesine d’antan. Emportée par une bouffée d’affection, je l’enlaçai et le serrai fort contre moi. Il se laissa faire, sans réagir d’abord, avant de rendre mon étreinte. J’ignore combien de temps nous restâmes ainsi dans les bras l’un de l’autre. La nuit avait ostensiblement revendiqué son dû lorsque nous nous séparâmes et rejoignîmes nos compagnons pour dîner. Nous évoquâmes le trajet jusqu’à Jivude sans jamais revenir sur notre échange. Il en fut de même le jour suivant et jusqu’à notre arrivée en vue de la Quatrième Branche de l’Est. Le spectacle que nous découvrîmes alors balaya ces préoccupations devenues soudain bien futiles.

Revoir les coteaux de Jivude est pour moi un ravissement sans cesse renouvelé. Plus de sept mois après mon départ de la cité de mon adolescence, je m’attendais à ce qu’opère une fois encore l’infaillible magie. Malheureusement, nul envoûtement n’est éternel. Ce jour-là, la nostalgie céda le pas à l’écœurement. L’écrin de mes jeunes années, le baume de mes heures d’angoisse, la ville où mon cœur avait élu domicile juchait, martyre, sur la colline des cerisiers dorés.

La silhouette de la citadelle se présenta d’abord dans le lointain, familière et pourtant singulière, emprunte d’une troublante étrangeté. Je ne pouvais mettre des mots sur ce subtile malaise. Il était là, à fleur de peau, telle une saisissante intuition. À mesure que nous approchions du port et que les détails s’affinaient, le désastre se dévoila dans son atrocité. Amas de charbon adossé aux remparts éventrés, ce qui fut la ville hors-les-murs tapissait la plaine de poussières anthracite soulevées par les vents en tornades cendreuses. Par-delà les murailles affaissées, les immeubles de la ville basse, autrefois majestueux, croulaient sur leurs fondations rongées par un vorace brasier. Les flammes avaient léché de leurs langues de suie l’enceinte du palais, guère épargné par la calamité malgré ses tours fièrement dressées au-dessus du chaos.

Notre arrivée dans le port ravagé souleva une vague de terreur comme seul sait le provoquer un épervier dans une nuée d’étourneaux. Ne restait plus sur les quais qu’une escouade bravache de gardes loqueteux. D’abord hostiles, le pavillon d’Osukateï leva la confusion.

— Dame Luwise ! Pardonnez notre rudesse, s’excusa le capitaine, nous ne vous attendions pas à bord d’un tel navire. Nous allons vous conduire à dame Nëdawiven.

— Que s’est-il passé ? Où se trouve Suwamon-tame ? 

Il y eut un silence gêné.

— Hélas… le Seigneur Suwamon est tombé lors de l’attaque de la flotte aër. 

Les habitants de Jivude ont la réputation d’hommes fiers et tenaces, inébranlables dans la tempête et posés face au péril. À ces qualités devraient s’ajouter la discipline et la solidarité dans l’adversité. Rassemblés autour de tentes où se reposaient les plus fragiles, les familles d’un même quartier déblayaient les gravats, sauvaient les bâtiments et les richesses qui pouvaient l’être, et reconstruisaient déjà des abris de fortune en prévision de l’hiver qui approchait à grands pas. L’ampleur de l’incendie aurait pu dégoûter les Jivudenams de l’usage de l’Incandescent, il n’en fut rien. La cité rebelle puisait dans les foyers entretenus à chaque coin de rues le réconfort dont les flammes de la catastrophe les avaient privés. Quant aux blessures cachées, je ne lus sur ces visages exténués ni colère ni désespoir, seulement la farouche volonté d’aller de l’avant.

Je les admirais. À leur place, je le savais, j’aurais été consumée par la tragédie. Quelques mois plus tôt, la disparition de mon parrain, nouvelle qu’une partie de moi refusait toujours d’admettre, aurait suffi à me détruire. Bien sûr, mon cœur avait saigné, lacéré par une griffe démoniaque. Je m’étais effondrée en public, soutenue in extremis par Saïn qui tenta de m’extirper des bras décharnés de la tristesse avec des mots que je n’entendis même pas. Je perdis le sens du temps et de l’espace, je me retrouvai plongée dans les ombres de Shanyröde. Et c’est là que je les entendis, douces et tendres comme le chant d’une mère. Les sèves d’Okateï palpitaient à mes oreilles. Elles étaient toujours là auprès de moi, discrètes et attentives, prêtes à m’épauler dans les moments de faiblesse, riches des âmes de mes compagnons disparus hébergés en son sein. Lorsque je revins du Monde Intermédiaire, j’accrochai le regard chaleureux d’Imolien. Il savait, il avait suivi ma descente aussi bien que ma remontée. Il ne dit rien car il n’y avait rien à dire : la fierté de servir cette reine illuminait son timide sourire.

Les gardes ne nous conduisirent pas vers le palais mais vers une butte à quelques lieues de la citadelle. Une centaine de bourgeons funéraires encore verts y avaient éclos récemment. Rien ne distinguait le rang de leurs hôtes. Nobles ou inams, serviteurs de la déesse ou simples humains, Okateï les accueillait dans la mort vêtus des mêmes oripeaux. Jamais nous n’aurions pu trouver le bourgeon du roi Suwamon sans la triste silhouette de la reine Nëdawiven à ses côtés.

Elle était là dans sa robe brun-orangé, couleur de deuil, les mains jointes accolées aux lèvres dans une prière silencieuse face au bulbe scellé. L’affliction de la dame de Jivude, comme la joie ou la colère, se couvrait d’une noblesse légendaire. Il m’est arrivé de revoir cette icône accablée dans la peinture d’un artiste torturé, une vision pénible adoucie par les indissociables souvenirs des temps heureux.

— Tawën !

— Luwise, ma chère enfant ! Vous êtes revenue. 

Sa joie sincère effaça un instant la douleur du deuil.

— Je suis navrée pour votre perte, Tawën. Comment vont Vün, Liewamon et Niely ?

— Grâce soit rendue à Okateï, ils vont bien. Mais s’il vous plaît, ne m’appelez plus par ce titre. Je ne suis plus reine de Jivude. Je ne suis plus que Nëdawiven-obe, veuve de l’ancien roi Suwamon-tame.

— Comment est-ce arrivé ?

— Nous avons été assiégés par la flotte aër qui nous a posé un ultimatum : quitter l’alliance sylvestre et renier notre allégeance à Osukateï. Mon mari ne pouvait accepter, ces monstres le savaient. Le délai écoulé, le bombardement a commencé. Cela n’a pas duré plus d’une dizaine de minutes, bien assez pour déclencher l’Enfer dans la ville basse.

— Si peu de temps ?

— Cela aurait pu être bien pire s’il ne s’était passé quelque chose d’inconcevable. Une poignée de navires aërs, deux ou trois selon nos généraux, se sont détachés du reste de la flotte et ont tiré sur leurs propres vaisseaux.

— La rébellion !  s’enthousiasma Saïn.

La reine Nëdawiven ignora l’engouement de l’Aërlyde, presqu’indécent en ces lieux, et continua son récit d’une voix monocorde.

— La surprise fut telle que les insurgés coulèrent six navires avant que le reste de la flotte ne commence à réagir. La bataille se détourna alors de la citadelle pour se concentrer sur les galères aërs. Nos cavaliers aériens et nos vaisseaux de guerre offrirent aux Éthérés rebelles une diversion bienvenue. Pendant ce temps, l’incendie ravageait Jivude et causa des pertes considérables chez nos gens. Mon époux ne pouvait guère aider les marins en prise avec nos agresseurs. Il se rendit alors dans la ville basse avec ses officiers et les plus méritants de ses chevaliers. Vün était de l’expédition. De ce que j’en ai ouï dire, il insuffla l’espoir parmi le peuple désemparé, rassembla la milice et organisa la lutte contre le sinistre. On le vit chevaucher son skwirid d’un bout à l’autre de la capitale, porter lui-même assistance à ses sujets et défier l’incendie avec pour armure ses seuls habits imbibés d’eau. Il se trouvait dans les quartiers sud lorsque l’Incandescent demanda son dû. Mon époux entra dans une salle de garde pour n’en jamais ressortir. Au comble de l’inquiétude, Vün plongea au cœur du brasier où il trouva le corps inanimé de Suwamon, affalé aux côtés de ses chevaliers. Rongé par les flammes, le bâtiment s’écroula tandis que Vün tentait d’extraire le corps de son père. Par chance, mon fils ne souffrit que de simples fractures et de vilaines écorchures. Quant à Suwamon… Mon époux donna sa vie, aux côtés de tant d’autres, pour lutter contre le sinistre. C’était son devoir et je devrais en éprouver une grande fierté. Pour l’heure, je ne peux éprouver rien d’autre que de la douleur. 

Suwamon Infunada, cent dix-huitième souverain de Jivude, était ainsi tombé au cœur des flammes pour le bien de l’Arbre-Mère et de ses sujets. Les ménestrels pleurent encore son héroïque sacrifice lorsque le Grand Incendie de Jivude s’invite au cœur des banquets. Les éloges funèbres n’ont jamais consolé mon cœur meurtri de n’avoir pu serrer une dernière fois ce père d’adoption chéri. J’aurais aimé embrasser sa chevelure d’automne, hélas une résine brune scellait les écailles du bourgeon que j’aurais été incapable d’entrouvrir.

— Le péril était tel que nous ne nous souciâmes plus des querelles intestines aërs, poursuivit Nëdawiven. Nous ne vainquîmes les flammes que deux jours plus tard, bien après que ce furent retirées les galères aërs. De ce que nous en sûmes, les loyalistes détruisirent les renégats jusqu’au dernier, au prix de lourdes pertes. L’on parle d’une ou deux galères à peine de retour vers Sutanal. Maigre réconfort de songer que les fils du ciel ont payé pour leurs pêchés. 

Une telle hécatombe ! C’était inespéré. L’armada aër ne se réduisait plus qu’aux sept chiens de garde, sept colosses entre moi et le Patriarche Eseï. Je pouvais presque voir sa tête au bout d’une pique de l’autre côté du chemin, si proche et toujours aussi inaccessible.

— Les douves et les murailles du palais ont épargné la plus grande partie de la citadelle, se lamenta Nëdawiven. Cruelle farce. De ma fenêtre, je peux contempler la ruine de notre royaume tandis que notre servante nous apporte le déjeuner du matin. Je songe à la vie de mon mari, à ses efforts pour élever Jivude au firmament. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Des cendres et des gravats.

— Bien plus que cela. Il nous reste l’esprit combatif d’un Seigneur qui sut rendre sa liberté à un peuple longtemps humilié, donner une vision à une jeune fille en perte de repères et montrer le chemin d’un monde nouveau. L’héritage de Suwamon n’est pas dans la pierre mais dans les cœurs, en cela il est immortel. 

Nëdawiven m’adressa un sourire d’affection.

— Vous avez raison. Pardonnez-moi. Je vous retiens en ce lieu sinistre alors que vous devez être exténuée. Votre chambre vous attend telle que vous l’avez laissée, si ce n’est une odeur de fumée tenace. Vous y trouverez Sered Vëda de la Cinquième Branche du Nord, un de vos amis semble-t-il. 

Sered Vëda, le père de Luwaly et Törize ! Voilà un nom que je n’attendais pas le moins du monde. Pourquoi se trouvait-il ici ? Il me fallait bien ce mystère et la joie de revoir cet ami pour me porter d’un pas léger vers le palais, tandis que je traversais la ville ravagée dans laquelle je gambadais jadis, heureuse et insouciante.

Je découvris Sered-obe endormi sur un fauteuil, dos contre la fenêtre, à l’endroit même où sa fille aînée aimait lire. Si l’on ignorait la différence d’âge et de pilosité, il y avait une certaine ressemblance entre Luwaly et son père que les ombres portées depuis l’âtre par un feu moribond soulignaient avec justesse. Ce nez droit et ces pommettes rebondies ravivèrent de douces réminiscences.

Sered-obe somnolait. Ses paupières papillonnèrent lorsque la porte grinça à mon passage.

— Luwise-osu ! Mille excuses, je ne voulais pas me présenter à vous ainsi, assoupi.

— Ne vous en voulez pas, Sered-obe. Il semble que ces dernières semaines aient été éprouvantes pour tout le monde. Dites-moi plutôt. Qu’est-ce qui vous amène si loin de Vëdatanal ?

— Je suis venu jusqu’à vous pour tenir la promesse faite à ma fille, Törize. 

De nouveau, ce nom inattendu suscita ma surprise. Au moment où se décidait l’avenir, mon passé ressurgissait des ruines de Jivude martyr.

— Dame Luwise, me permettez-vous d’être franc ? demanda Sered.

— Allez-y.

— Peu après la mort de Tobiane-obe, ma tendre Törize a craint de vous voir sombrer ainsi que l’avait fait son amant, Vänesine. Elle m’a donc dicté une lettre que j’ai gardée toutes ces années, en me commandant de vous la remettre si un jour vous deviez vous perdre. Ce moment, je le crois, est arrivé. Cette guerre contre les Îles des Vents a réveillé des blessures profondément enfouies. Trop d’exactions ont été commises pour n’être que le fruit d’erreurs de jugement. Votre colère a pris le dessus, chacun le sent plus ou moins consciemment. Les royaumes alliés vous quittent, ne pensez pas que les Aërlydes y ont œuvré seul. Vos récentes décisions ont sapé une confiance en construction. Il n’est pas trop tard. Si vous voulez devenir cette reine universelle à laquelle vous aspirez, ressaisissez-vous.

— Donnez-moi cette lettre. 

Ma voix se fit plus dure que désiré. Sered-obe me tendit le parchemin avec une dose de courage indéniable. L’ancien diplomate avait connu trop de souverains pour ignorer les risques d’une telle liberté de parole. Malgré la fermeté de son bras, un frisson au coin de ses paupières trahit ses craintes. Des craintes justifiées : une part de moi me soufflait de remettre à sa place cette vieille noblesse arrogante. Sered-obe dépassait sa peur, porté par la mémoire de Törize et par la conscience de l’importance de sa mission.

Je saisis le rouleau cacheté et brisai le sceau de cire craquelé par les années. Je parcourus le parchemin noirci par la main de Sered-obe derrière laquelle respiraient les mots de Törize. Je crus presque l’entendre.

Ma chère Luwise

Tu t’es longtemps questionnée sur le sens à donner à ta vie. Voulais-tu devenir reine ? Quelle héritière de l’Arbre-Mère serais-tu ? Ces interrogations ont jalonné ton existence, ces doutes t’ont conseillée aux moments des choix, des décisions importantes que le cœur et la raison ne pouvaient trancher à eux seuls. Tu écoutais tes amis, confrontais leurs idées avant de te prononcer, sûre de toi.

Aujourd’hui, je viens d’apprendre la terrible nouvelle, la disparition de Tobiane. De tes chevaliers, il était le plus précieux. Il veillait sur ton âme en gardien zélé, effacé et pourtant omniprésent. Ta vie vient de perdre son balancier et je crains de te voir tomber du mauvais côté.

J’ai peur pour toi alors que je ne devrais pas. Tu as assez de force pour surmonter les épreuves et la clairvoyance pour trouver ta voie. Seul te manque un guide dans les moments difficiles, un pilier sur lequel t’appuyer, un autre Tobiane pour t’écouter. Or tout cela, tu l’as déjà en toi. Si tu en doutes, songe à tes amis d’hier et d’aujourd’hui, à ce qu’ils te diraient s’ils se tenaient à tes côtés. Car en vérité, ils ne t’ont jamais quittée. Tends l’oreille, tu les entendras susurrer leurs conseils.

J’espère être une de ces voix qui te guideront dans la solitude de tes doutes. Une voix qui sera toujours là pour rappeler les souvenirs de notre heureuse complicité. Une lumière pour chasser les heures sombres.

Ta tendre Törize

Je relus cette lettre deux fois avant de la poser respectueusement, presque religieusement, sur une table devant moi, bien consciente de son importance. Ces mots de Törize appliquaient sur mes blessures le dernier cataplasme nécessaire à ma convalescence entamée dans les tunnels muwides. Je portais désormais un regard honteux sur mes errances, heureuse néanmoins d’avoir relevé le défi de ma déchéance. Enfoncé dans son fauteuil, Sered-obe m’observait à la fois inquiet et intrigué. Je levai ses craintes d’un sourire amical.

— Je ne pourrai jamais rendre à la famille Vëda sa bonté offerte à maintes reprises. Que ce soit Luwaly, Törize ou vous-même, Sered-obe, je vous dois tant ! Comment pourrais-je vous remercier ?

— Mettez un terme à cette guerre. Non pas comme un tyran, avec le sel de la rancune, mais comme un jardinier, avec du terreau fertile. Faites germer une paix dans laquelle chacun pourra s’épanouir.

— Je m’y emploierai. 

Nous bavardâmes encore un peu, après quoi Sered-obe prit congé. Je restai un temps dans la chambre à regarder la lettre de Törize sans la relire. Je n’en avais nul besoin, l’écho de ses mots résonnaient encore, clairs et distincts.

Machinalement, je déballai mes maigres affaires laissées à Jivude le temps de l’expédition contre la flotte aër. Je retrouvai ma flûte Änyrode, offerte par Nortenam pour me consoler du départ de mon frère Inasu. Je la déposai sur la couverture de mon lit à côté de Nadesayel rangée dans son fourreau, ma lame obsidienne, cadeau de mon père Särise pour mon adoubement. La flûte et l’épée, les deux facettes de ma personnalité. Prise d’une soudaine inspiration, je dénichai dans un sachet de toile un anneau que je ne portais plus au doigt depuis des années sans jamais avoir pu m’en séparer. Molien, offert par mon époux pour notre premier anniversaire de mariage. À ses côtés, j’alignai avec un soin particulier une fleur en bois rose d’amarante accrochée à son collier de bois précieux. Olien l’avait nommée Fërasiwayel, la fleur de paix qu’Osukateï ferait éclore à travers les Branches. En cette heure de rédemption, ce bijou oublié prit une dimension nouvelle. Enfin, je plaçai au milieu de ces trésors une feuille de chêne en argent ciselée par un maître ferronnier. Je n’avais jamais nommé ce médaillon qui m’était pourtant le plus cher. Offert par mon père au début de mon Initiation, il était tout ce qu’il me restait de ma mère, Litfër.

Mon histoire s’alignait devant moi. Fille de Seigneur, éduquée pour succéder à son père dans l’espoir de plaire à Okateï. Chevalier au service de sa Branche et de sa seigneurie, mariée contre son gré pour le bien de sa Lignée. Enfant chérie devenue l’héritière de l’Arbre-Mère, garante des vies hébergées entre ses rameaux. J’étais Osukateï Luwise, fille de Särise Sofunada, roi de Palwite. Mon titre, mes ancêtres et ma Lignée l’imposaient : plus jamais je ne me laisserai dominer par la haine et la colère. Une résolution qu’un visiteur ne tarderait pas à mettre à l’épreuve.

27

La prison céleste

Je consacrai les jours qui suivirent mon retour à Jivude à renouer contact avec les membres de la Fraternité éparpillés à travers les Branches. Je n’avais guère donné de nouvelles depuis le début de ma remontée des terres muwides, un relâchement malvenu alors que la flotte aër dispersait l’alliance sylvestre au fil de leur progression. Mes ambassadeurs essuyèrent les critiques et les revers avec humilité, une attitude avisée dont ils tirèrent les fruits à présent que le vent tournait. L’étrange bataille de Jivude avait détruit davantage qu’une citadelle millénaire. Les royaumes sylvestres avaient assisté, ahuris, aux déchirures internes d’une société aër en perdition, parangon de sagesse surpris à céder aux plus viles bassesses.

L’alliance, pourtant, demeurait fébrile. Nul Seigneur ne souhaitait risquer un navire de plus pour cueillir un fruit pourri qui, aux dires de chacun, chuterait de lui-même. Il me faudrait des années pour rassembler une force semblable à l’armada partie venger Tilowesha la martyre.

Je me désespérai d’arrêter un jour la folie du Dictateur Eseï, lorsque se présenta dans le port calciné de Jivude une goélette aux lignes racées. Elle arriva sans bruit au milieu des nombreuses galères dont les premières cargaisons de bois et de pierres alimentaient les chantiers d’une renaissance. Personne ne prêta attention à son unique passager lorsqu’il se présenta aux portes du palais, mêlé à la délégation marchande venue négocier ses tarifs avec Rifesey, l’éternel chancelier de Jivude. L’étranger s’éclipsa avant les tractations pour se faufiler jusqu’aux appartements de l’ancienne reine Nëdawiven qu’il subjugua de son beau langage. C’est ainsi qu’il me trompa et se traça un chemin jusqu’à ma porte interdite.

Nëdawiven m’avait conviée pour le souper dans ses appartements désormais modestes, une invitation que je n’aurais jamais songé à refuser. Je le vis alors, assis en bonne place aux côtés de notre hôte, une vision qui me souleva un haut-le-corps.

— Olien ! Que fais-tu là ?

— Luwise-osu, m’interrompit Nëdawiven, je vous prie de tempérer vos rancœurs. J’ai invité ce soir Olien-obe pour qu’il puisse partager son message malgré les séquelles du passé. 

Le parti pris de Nëdawiven s’ajouta aux nombreux griefs contre mon ancien époux. La sentence de ma marraine s’imposa néanmoins, impérieuse et incontestable. Je m’assis donc résignée sans masquer ma méchante humeur.

— Je suis venu porteur d’un message à votre attention. J’ai été approché à Noïfër par un ambassadeur aër proche de la caste des Avisés. Il s’est présenté comme l’émissaire du Patriarche emmuré Sinëv.

— Pour le compte duquel tu m’espionnais autrefois.

— Peut-être est-ce la raison pour laquelle il a pensé à moi comme porte-parole, répondit-il sans se laisser démonter. Sinëv est enfermé sur l’île volante de Palätanal. Malgré une poignée d’alliés parmi les gardiens, la plus grande part de la garnison est fidèle au Dictateur Eseï. Il a besoin de votre aide pour sortir de sa prison et renverser l’usurpateur.

— Espère-t-il me voir prendre d’assaut l’une des Îles Volantes ? Qui plus est la forteresse de Palätanal !

— Sinëv est le seul capable de rallier les castes des Avisés, des Anciens ainsi que les Éveillés et les Dénigrés modérés. Nombre d’Aërlydes sont écœurés par deux années de dictature calamiteuses qui ont vu la flotte éthérée réduite au cinquième de sa force d’antan et le prestige des Îles des Vents amputé d’autant. 

Olien parlait vrai, et cela me peinait grandement. Abattre mon ennemi juré comblerait mes viles passions pendant un bref instant et plongerait Sutanal dans le chaos pour des décennies. Pour le bien de l’Arbre-Mère et des royaumes sylvestres, il me fallait préparer l’avenir, un futur harmonieux que le Patriarche Sinëv semblait le plus à même de bâtir.

Olien me sentit flancher bien que retenue par l’ampleur de la tâche.

— Vous aurez des supports dans la place, précisa-t-il. Arborez les armoiries d’Osukateï au moment opportun et vous trouverez une vingtaine d’hommes à même de vous ouvrir les portes de la prison.

— Une vingtaine sur combien ? Deux cents ?

— Selon l’ambassadeur du Patriarche, vous auriez à vos côtés un familier des lieux.

— Le lieutenant Saïn, j’y ai pensé, évidemment. Ça reste léger comme avantage. 

Le silence d’Olien m’incita à pousser ma réflexion.

— Qu’est-ce qui me dit qu’il ne s’agit pas d’un piège ? Et serait-il honnête, qui me garantit que le Patriarche Sinëv a autant d’appuis parmi les Aërlydes qu’il l’affirme ?

— Je ne porte que le message. Libre à vous de l’ignorer. Mais si vous me permettez : avez-vous une meilleure option ? 

Une fois de plus, le courtisan visait juste. Les Îles des Vents n’avaient jamais été aussi affaiblies et ne le seraient peut-être plus jamais. C’eût été folie de tergiverser. Olien me livra ensuite le peu qu’il savait, assez pour me convaincre de son honnêteté. Un entretien avec Saïn appuya cette conviction. Le nombre de partisans de l’ancien Patriarche au sein de la garnison, leur détermination et leur audace crédibilisaient les propos de mon époux répudié.

— Une lettre m’aurait permis de reconnaître l’écriture du Patriarche Sinëv, se désola Saïn.

— Nous devrons nous en passer.

— C’est tout de même un grand risque, ajouta Imolien. S’attaquer à l’île de Palätanal pourrait nous coûter notre maigre avantage.

— Si maigre qu’il ne durera pas, rétorquai-je, acerbe. Eseï n’acceptera jamais le statu quo. Il mettra un, cinq ou dix ans pour reconstituer sa flotte ; sa haine, elle, ne s’érodera jamais. Je lui fais confiance pour se maintenir au pouvoir le temps nécessaire pour achever ce qu’il considère comme son devoir. Nous devons y mettre un terme dès à présent. La question n’est pas de savoir s’il faut répondre au message du Patriarche Sinëv, mais comment. J’attends vos suggestions. 

Nous passâmes la journée à échafauder un plan que d’aucuns auraient considéré comme insensé. Je mandai l’assistance du nouveau souverain de Jivude, Urise-tame, un courtisan de mes âges que j’avais brièvement connu lors de mon Initiation alors qu’il venait d’être adoubé. Un homme droit et loyal envers son peuple et sa Lignée. Un homme hélas dénué de courage.

— Dame Luwise, Jivude vous a ouvert ses portes en mémoire de mon prédécesseur et eu égard à votre rang. Je ne peux faire davantage. Ces hommes que vous me demandez trouveront une bien meilleure utilité pour la reconstruction de notre cité.

— Une reconstruction inutile tant que le Dictateur Eseï étend son ombre sur les Branches.

— Ma décision est définitive. Mon hospitalité, elle, est précaire, Luwise-osu.

— Veuillez m’excuser, Urise-tame. Je ne voulais pas vous froisser. Jivude est maître de son destin, je n’ai aucun droit de m’y opposer. 

La déception m’étreignait la gorge. Je venais de perdre Jivude, ma première alliée. Cette relation privilégiée que j’avais crue éternelle avait disparu avec Suwamon, et avec elle rompait le dernier maillon de l’alliance sylvestre. L’envol des dernières illusions est un deuil douloureux, je m’y étais préparée à l’instant où j’appris la mort de mon parrain. L’affronter n’en demeurait pas moins une terrible épreuve.

Faute d’appuis, nous nous résolûmes à partir avec nos maigres forces présentes à bord du Zéphyr. Saïn attendait encore les noms et les ports d’attache des navires fylides habilités à approvisionner l’île volante de Palätanal, indispensables auxiliaires de notre audacieuse expédition. Ces ultimes confirmations m’offrirent le luxe de longs adieux à dame Nëdawiven, son fils Vün, sa femme et son enfant de quatre ans déjà. Elles m’obligèrent également à endurer les jérémiades d’Olien, inconvénient que je supportais plutôt bien à mon grand étonnement. Ma rancœur s’était laissé attendrir par la douceur naturelle de mon ancien époux. Malgré moi, il me plaisait de l’avoir à mes côtés. Je retrouvai sa tendre pugnacité, son inébranlable désir de chérir, envers et contre tout, l’être aimé.

— Me tenez-vous toujours rigueur de mon erreur ? me demanda-t-il un jour.

— De ta traîtrise ?

— J’ai agi pour le bien de Folivröde, vous le savez. J’ai livré des informations au Patriarche Sinëv pour le bien du peuple, de votre peuple. Un Patriarche que vous vous apprêtez à secourir. N’est-ce pas ironique ? 

Un sourire triste passa sur son visage.

— Rassure-toi, lui répondis-je. Je t’ai pardonné depuis longtemps. Pourtant, te voir à mes côtés m’est toujours aussi douloureux. Je suis navrée.

— Oui, je le sais. Néanmoins… je ne peux m’empêcher d’espérer qu’un jour vous me reviendrez. Que nous vieillirons ensemble, nos enfants à nos côtés…

— Olien… Cette vie n’est pas pour moi. Je ne te donnerai jamais cette famille rêvée, ces enfants que tu voudrais m’imposer. Je n’en ai pas besoin. Je suis Osukateï, le monde est mon enfant.

— Vous n’êtes pas obligée de vous sacrifier…

— Je me suis sacrifiée par le passé, le jour où j’ai accepté mon mariage forcé ! Je ne le regrette pas, c’était mon devoir de reine. Il n’en est rien aujourd’hui. Crois-le si tu le peux, accepte-le sinon, il n’y a aucun sacrifice dans ce choix de vie. 

Inspiré par une certaine sagesse, Olien se garda de répondre. Il ne comprenait pas mon entêtement, je le lisais dans ses yeux, mais il admit ma détermination et abandonna ses dernières espérances. À son tour, il se sacrifiait, et si rien ne pouvait raviver un amour éteint, je l’admirais néanmoins.

Nous nous quittâmes ainsi, par des adieux grimés en simples aurevoir. Il n’assista pas à notre départ, il avait embarqué la veille sur une galère marchande sans en avertir personne.

Les renseignements de Saïn se révélèrent précieux. Par l’intermédiaire d’un réseau d’ambassadeurs aërs que le lieutenant savait acquis à la cause du Patriarche Sinëv, nous débusquâmes un brigantin nommé le Galant Homme, habitué à livrer ses marchandises sur les Îles des Vents. Nous n’eûmes aucun mal à le réquisitionner, nos arguments appuyés par les menaçants canons du Zéphyr. Nous convoyâmes de conserve jusqu’aux rameaux occidentaux au-dessus desquels dérivait l’île carcérale.

Nous voguâmes entre les rameaux immatures à la lisière de la sphère sylvestre, sans nous éloigner des ports où nous pouvions nous ravitailler. Nous cabotâmes ainsi trois semaines avant de nous décider à quitter la canopée pour le ciel azuré et ses redoutables turbulences. Nous savions la galère aër étudiée pour affronter ces dangers, il n’en était rien du navire fylide, tout de bois et de toile qu’une bourrasque des hautes sphères pouvait cisailler d’un seul coup. Même les marins expérimentés, habitués à lire les courants dans les plus fins nuages, rechignent à prolonger plus que nécessaire leur trajet en libre atmosphère. Ce fut donc un branle-bas lorsque le capitaine du Galant Homme ordonna la traversée de la canopée.

Fille de Palwite, j’avais toujours guetté l’azur, entraperçu avec envie à travers une fenêtre de ciel. Je n’aurais jamais pensé autant m’émerveiller, non pas devant ce ciel si convoité, mais devant ce tapis de feuilles miroitantes que nous survolions de si près. Les rameaux immatures tressaient un canevas aux larges mailles, dont les multiples couches dessinaient collines et canyons, un relief complexe si homogène pourtant lorsqu’il est vu des Branches, loin au-dessous. Ce tapis feuillu prit, avec l’altitude, l’aspect d’une éponge aux verts changeant au gré des vents. De l’émeraude profonde au blanc étincelant, en passant par des tons jaunes, voire orangés, la peau de l’Arbre-Mère m’apparut dans sa vivante diversité. Il me semblait retrouver dans ce tableau enchanteur un peu du lien divin rompu par notre élévation. Maigre compensation.

Après deux jours à naviguer entre les nuages en suivant la direction pointée par nos boussoles aërs, nous aperçûmes la silhouette de Palätanal, point gris fondu dans l’horizon laiteux, indiscernable sans les éclats du jour réfléchis sur ses murs d’albâtre. Cette tache à peine visible ébranla mon palpitant. Le Zéphyr dévia de manière à rester hors de vue de l’île volante, tandis que le Galant Homme poursuivait seul sa route. Nous avions désigné Imolien pour mener le détachement chargé de prendre contact avec les rebelles. Trop connu en ces murs pour se joindre au groupe, Saïn multiplia les ultimes recommandations que l’impassible Muwide accueillit avec des remerciements polis. Nous le savions tous, aucune préparation ne nous permettrait de maîtriser cette phase d’approche pleine d’incertitudes, la moins bancale pourtant d’un plan quasi inexistant. Nous comptions beaucoup sur l’aide intérieure, nous réservant la liberté d’abandonner la mission à la moindre complication.

La sécurité d’Imolien et de ses hommes reposait sur le naturel d’une livraison ordinaire. Heureusement, le capitaine du Galant Homme, trop engagé pour reculer, connaissait son affaire. Il hissa les pavillons d’usage pour annoncer ses intentions marchandes auxquels répondit la forteresse. Menace pour la forme, deux canons furent dirigés vers le brigantin lors de sa manœuvre d’arrimage sur l’éperon aérien.

Le capitaine présenta ses accréditations à l’officier aër qui ne s’étonna que de son origine.

— Vous venez des Branches de l’Est ? Ça fait un long trajet jusqu’ici.

— Les temps sont difficiles, il faut savoir accepter des courses longues mais rentables. 

Le détail de la cargaison, eau, vins, viandes et fruits séchés, eurent raison des réticences de l’Aërlyde. Imolien supervisa le déchargement sur les quais, une fibule marquée du Vünasinëd bien en évidence à son col. Ce symbole traditionnel fylide, autrefois icône de l’Arbre-Mère, était depuis quelques années attaché à l’image d’Osukateï. Faute de mieux, nous comptions sur lui pour nous faire reconnaître des initiés sans éveiller les soupçons.

Il se passa une longue demi-heure sans aucun évènement notable, à tel point qu’Imolien envisageait de revenir bredouille et de conseiller, par mesure de sécurité, d’abandonner ce sauvetage par trop improvisé. Alors que le déchargement touchait à sa fin, un sergent accosta le grand Muwide, opportunément couvert par son ombre de colosse.

— Quelles sont les nouvelles des royaumes sylvestres ? Y regrette-t-on l’ancien Conseil aër ?

— Disons que les choses ne vont pas en s’arrangeant, commenta prudemment Imolien.

— Si seulement l’ancien Patriarche recouvrait sa liberté.

— En effet. 

Il y eut un silence. Nul n’osait quitter la fausse sécurité des non-dits. Poussé par l’urgence de la situation, l’Aërlyde se risqua le premier.

— Où se trouve Osukateï ?

— À bord de notre galère aër, à quelques lieues d’ici, avoua Imolien, non sans une ultime réticence.

— Parfait. Demandez-lui d’accoster demain soir. D’ici là, nous aurons pris le contrôle de Palätanal.

— N’est-ce pas trop risqué ?

— Prendre possession de l’île volante ne posera guère de problème : nous avons verrouillé les postes clefs. La tenir quand viendra la relève est une autre histoire. Nous avons une fenêtre de sept jours pour renverser le Dictateur Eseï ou mourir.

— Quel est votre plan, exactement ?

— Le Patriarche Sinëv vous l’expliquera. Vous devez y aller maintenant ; nous attirons trop l’attention. 

Le sergent s’éloigna d’Imolien avec une parfaite désinvolture tandis qu’approchait un lieutenant intrigué par ces badinages aux allures de secrètes connivences. Irrité par cette soudaine esquive, l’officier ordonna le départ de ces maudits Fylides tolérés par la seule force de la nécessité.

Imolien revint de sa mission taraudé par les doutes et la contrariété. Il ne pipa mot jusqu’à ce que nous fûmes tous rassemblés, Saïn, Vänesine, lui et moi, dans la cabine du capitaine du Zéphyr auquel s’était amarré le petit Galant Homme. Il nous rapporta fidèlement ses échanges avec le sergent aër, avant de conclure par cette seule note subjective :

— Ça sent le piège.

— Le Patriarche Sinëv est un homme de confiance, s’offusqua Saïn. Il sait ce qu’il fait.

— Je ne doute pas, la question est de savoir s’il représente un danger pour nous, grogna le Muwide.

— Dame Luwise, me supplia Saïn. Vous l’avez rencontré, vous savez de quel genre d’homme il s’agit, prudent et réfléchi. Plus que tout, vous savez qu’il est votre allié.

— Quelle décision prenez-vous ? s’enquit Vänesine, guère ému par le dilemme.

Nous étions à la croisée des chemins, à la merci des caprices d’un vieillard entre les mains duquel nous déposerions aveuglément nos vies. Un espoir, un pari, l’unique issue en vérité d’un corridor étriqué.

— Approche-toi d’assez près, gamine, et à la moindre entourloupe, je transformerai ce rocher volant en cimetière. 

Je puisai dans l’assurance du Mangeur d’Âmes les dernières forces de ma détermination.

— Nous approcherons de Palätanal sabords ouverts et canons prêts à tirer.  Ainsi avais-je parlé.

Palätanal est loin d’être la plus belle des Îles Volantes, enlaidie par ses austères murailles. Elle n’en demeurait pas moins la première que je vis de mes yeux. Un rocher en lévitation… Bien qu’il m’ait été donné de surprendre la silhouette de ces îles à travers la fenêtre de ciel de Palwite durant mes jeunes années, je restai transie devant ce spectacle contre nature. J’avais tant espéré ce moment, tant rêvé cet instant où je foulerai de mes pieds ces terres suspendues dans les cieux. À présent que ce fantasme prenait corps, bataillaient en moi une excitation enfantine et la peur de braver un interdit, de m’aventurer dans un monde divin que les hommes n’auraient jamais dû souiller.

Une oriflamme de sable au soleil d’or, armoirie de l’armée céleste, flottait sur la plus haute tour de la citadelle de Palätanal, improbable scarabée aux dômes fortifiés, surmontés de beffrois et de terrasses d’artillerie. L’étrange forteresse dessinait sur l’horizon ses formes reconnaissables à plusieurs dizaines de lieues tant ses dimensions imposaient le respect. Elle couvrait l’entièreté du rocher volant sur lequel elle était bâtie et que l’on distinguait à peine sous ses fondations, ventre de pierre brute sous une carapace de blocs taillés avec la plus fine des précisions. Un unique éperon d’amarrage offert aux navires de passage s’étirait sur l’un de ses flancs. Tantôt comparé avec la corne rectiligne d’un cétacé ou à la queue effilée d’une musaraigne, le verdict populaire lui préféra la ressemblance avec le long nez d’un soldat casqué dont les dômes de la forteresse traçaient les contours bombés.

C’est avec une appréhension certaine que nous approchâmes le Zéphyr du bastion enveloppé de murs à l’épreuve de nos canons. Malgré une architecture commune, les galères aërs se distinguaient les unes des autres par de petits détails comme les arabesques de la proue ou les motifs du bastingage. Un œil averti reconnaissait un navire à une ou deux encablures, mais nous savions les Aërlydes équipés de lunettes capables de décupler cette distance, soit la portée de nos canons et de ceux de la forteresse. Nul doute qu’un artilleur loyal au Dictateur Eseï et informé de la capture du Zéphyr, enverrait notre vaisseau par le fond avant que nous puissions riposter. Nous prîmes le risque de nous avancer lorsqu’un bref signal lumineux scintilla au sommet d’une tour, preuve selon Saïn que les insurgés avaient pris le contrôle de Palätanal. Nous nous arrimâmes en effet sans encombre au ponton de la prison où nous fûmes accueillis par un soldat en armure barrée de fraiches estafilades, son bâton de feu noirci par un usage récent.

— Nous vous attendions, déclara-t-il avec un sourire en demi-teinte.

Sans un mot de plus, il nous conduisit, Imolien, Vänesine, Saïn, moi-même et un groupe d’une douzaine de combattants fylides apprêtés pour la guerre, jusqu’aux portes de la forteresse avec une décontraction qui s’évapora sitôt passée la première barbacane. Dès lors, nous abordâmes chaque coin de couloir avec un excès de prudence. Nous avions à peine quitté les quartiers du port qu’un tir maladroit ricocha contre la paroi, à quelques pas devant nous.

— Mur de boucliers ! ordonnai-je à mes hommes.

Aussitôt une palissade se dressa devant notre guide que nous bousculâmes jusqu’à l’arrière de notre cortège.

— Tireur isolé au bout du corridor, résuma Vänesine. Nos pavois pourront encaisser deux ou trois tirs, pas plus. Nous aurons des blessés, mais ce seront des morts si nous restons ici à ne rien faire.

— Très bien. On charge en bloc soudé ! 

Saïn resta sur nos arrières pour contraindre notre adversaire à la retenue avec quelques coups de feu sans précision. Fort de cet appui, une quinzaine de guerriers fylides se ruèrent sur le fusilier décontenancé par nos mugissements barbares. Fuir ou tenir, sa brève indécision scella son destin.

— Ils ont pris le contrôle de Palätanal, hein ? dis-je à Saïn après cette escarmouche.

— Des poches de résistance persistent, admit notre guide.

Les échos d’une lointaine fusillade confirmèrent les propos de l’Aërlyde. Nous nous faufilâmes d’entrepôts en cuisines sans croiser la moindre geôle, logée dans les entrailles de l’île volante. Le soldat aër nous mena plutôt dans les quartiers des officiers où nous trouvâmes le bureau du commandant de la prison. Enfoncé dans un fauteuil de cuir derrière un bureau de bois précieux, le Patriarche Sinëv y discutait avec deux capitaines, meneurs de l’insurrection.

— Dame Luwise, vous voici ! s’exclama le politicien émacié par sa captivité. Quel plaisir de vous revoir après tant d’années !

— Lumière sur vous, Patriarche Sinëv. C’est une joie partagée, croyez-le. Pardonnez-moi de couper court aux politesses, vous ne semblez guère avoir besoin d’aide pour organiser votre libération. Pourquoi avoir insisté pour que je vienne ?

— Droit au but, vous avez raison. Le temps nous est compté. Votre aide m’est nécessaire non pas pour ma libération, mais pour mettre fin à cette guerre stérile. Nous devons nous rendre ensemble à Sutanal pour convaincre les castes aërs de se rebeller et de renverser le Dictateur Eseï. Nous leur montrerons que, non seulement, vous n’êtes pas une menace pour les Îles des Vents, mais qu’au contraire, vous êtes un partenaire digne de confiance. —

Je tardai à répondre tant je fus estomaquée par l’audace de ce plan insensé.

— Vous voulez que je me rende à Sutanal ? Rien que tous les deux pour rencontrer une bande de vieillards hostiles ? C’est du suicide ! Ou pire, un piège grossier.

— Si cela était un piège, je serais le premier à m’y jeter. Cette mutinerie se terminera en massacre si nous ne prenons pas Sutanal dans la foulée. Qu’aurais-je à y gagner ?

— Je ne sais pas. Votre rédemption en échange de ma tête, peut-être ?

— Sondez mes pensées si vous avez le moindre doute. Vous avez ce genre de pouvoir, n’est-ce pas ?

— Nous sommes trop éloignés de l’Arbre-Mère pour en user. Effacez cet air narquois : j’ai toujours la possibilité de châtier les traîtres en un clin d’œil. 

Le Mangeur d’Âme tressaillit de plaisir à l’idée d’un festin. Étrangement, les parois de sa cage spectrale gagnèrent en souplesse, avant-goût d’une liberté tant espérée.

— Fort bien ! Vous avez donc une parade contre une éventuelle félonie de ma part. Et si comme je le crois, votre pouvoir est celui qui décima la citadelle de Tanasayel, vous n’aurez aucun mal à exterminer l’ensemble de la population de Sutanal en sus de votre ennemi juré. 

Ma bouche s’assécha soudain et mes poils se hérissèrent d’horreur. Le calme avec lequel Sinëv évoqua l’anéantissement de son peuple me sidéra et me plongea dans un abîme de perplexité. Quels sévices infligeait-on dans cette prison pour qu’un homme perde à ce point son humanité ?

— Êtes-vous sérieux ? Comment pouvez-vous encourager la destruction de vos frères ?

— Je l’encouragerais si j’avais l’intention de vous piéger. Vous ne commettrez jamais une telle ignominie tant que je mériterai votre confiance. Pour vous convaincre de ma bonne foi, je suis prêt à mettre la survie de mon peuple en garantie. 

Je toisai le Patriarche impassible. Autour de nous, soldats aërs et fylides effleuraient leurs armes, fébriles, leurs souffles suspendus au moindre dérapage. Était-ce possible ? Sinëv parlait-il franchement ou jouait-il un sinistre double-jeu ? Je fulminai d’être privée des dons de l’Arbre-Mère au moment où ils m’auraient été les plus utiles. Lire les pensées de mes pairs, voir les mensonges comme l’on devine le souffle du vent dans la danse des feuillages… et me retrouver en ce jour dépourvue, semblable à n’importe quel humain, avec sa raison et ses croyances comme seuls jurés. J’agonisai à l’idée de me fourvoyer. Pour me garder de la folie, je décidai de le prendre au mot.

— Entendu, je vous suivrai. Mais gardez cela en tête : au moindre faux pas, ni vous, ni aucun Aërlyde n’en réchappera. Ce plan n’en demeure pas moins du suicide. Quelles chances avons-nous de convaincre les autres castes ?

— Une chance sur deux, selon mes estimations. Nous n’avons hélas aucune autre option, sauf à anéantir l’ensemble des Îles des Vents. Un choix peu judicieux pour ensuite se porter garante de la paix universelle, vous en conviendrez. 

J’opinai sans enthousiasme. Malgré ma rancœur et ma méfiance envers les Aërlydes, je me pliai à l’évidence. La légitimité d’Osukateï s’appuyait sur l’approbation des habitants de l’Arbre-Mère, des Muwides aux Éthérés, en passant par les Fylides et les Démons. Une utopie que j’espérais bien concrétiser.

Sur ces entrefaites, un sergent interrompit la réunion avec mille excuses inutiles. L’importance de son message pardonnait son irruption.

— Le Tempête arrive par le Nord. 

Les officiers aërs furent les premiers à se ruer vers le beffroi le plus proche, suivi d’un Patriarche un peu pataud mais non moins fébrile. Contaminés par cette fièvre inconnue, nous autres Fylides nous enfilâmes dans cette procession jusqu’au sommet de la tour d’alarme. Deux guetteurs nous y accueillirent, un salut respectueux adressé aux dignitaires aërs, suivi d’un autre, plus réticent, à notre égard. Ils pointèrent du doigt la minuscule silhouette d’une galère volante perdue entre les nuages que nous identifiâmes avec une lunette au grossissement impressionnant. L’un des Chiens de garde de Sutanal venait renifler aux abords de l’île carcérale.

— Le Tempête est le défenseur de notre demi-quadrant, expliqua le capitaine Nöwelëy qui se sentit obligé de préciser devant nos mines effarées : les aires de ciel attribuées à chacune des huit Îles Volantes. Le Tempête patrouille durant une semaine au large de Palätanal. Le voir revenir si tôt ne peut signifier qu’une excellente ou une exécrable nouvelle.

— C’est-à-dire ? demandai-je, guère rassurée.

— Armez les canons puis faites le signal, ordonna Nöwelëy à ses hommes.

Les vigiles communiquèrent les consignes via un système des plus étranges de cornets de cuivre attachés à des cordons de chanvre tressés. Aussitôt nous vîmes s’ajuster les batteries des tours d’artillerie, de l’autre côté de la forteresse, puis avec une synchronisation parfaite, le sémaphore entama ses palpitations lumineuses. Il me semblait qu’à travers ces éclats saccadés, Palätanal révélait les secrets de son cœur frénétique.

Étrangère à ces conciliabules muets, je partageais la palpable tension de nos compagnons, incertains durant ces secondes d’attente que nulle étincelle ne venait briser. La délivrance arriva enfin sous la forme d’éclats vert et rouge espacés de fractions de seconde précisément calibrées.

— Navire sous contrôle malgré de lourdes pertes, traduisit le capitaine aër. Voici votre transport pour Sutanal. 

Nous embarquâmes le soir même à bord du Tempête, un navire à même d’accoster sur l’île de Sutanal sans éveiller les soupçons. Par sécurité davantage que par n