NEFILIMS
NEFILIMS
Author: Morbihan
NEFILIMS
©2021 Faralonn éditions

www.faralonn-editions.com

ISBN :978-2-38131-066-4

Dépôt Légal : Février 2021

Illustrations : © SF.COVER 2021

AUTEUR : Fred Godefroy, représenté par Agence littéraire Leor

141 rue du commerce PIBS, CS82605

56 011 Vannes Cedex yannaelle@leor.bzh

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Nefilims

Chroniques contemporaines-Vol.1

L’ENTITÉ

Roman

Fred Godefroy

Je dédie cette série complète à tous mes amis, auteurs et étudiants qui, pendant plus d’un an, ont été mes compagnons de voyage quotidiens dans le Club des Ecrivains et la Méthode Godefroy. Je leur souhaite d’avoir le plus grand succès dans l’écriture de leurs propres œuvres. J’ai été votre formateur, vous avez été mes mentors.

Merci !

Fred Godefroy

Les Nephilims virent que les filles des hommes étaient belles, et ils prirent des femmes d’entre toutes celles qui leur plurent.

(Bible. Genèse, chapitre 6-2)

Écrit par Moïse en -1267 avant l’an 0, dans le désert du Sinaï.

L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait point d’horloger !

Voltaire

1

C’est après avoir roulé quatre kilomètres sur une route sans embranchements, à plusieurs centaines de mètres sous les pieds des Bruxellois, que la Berline déboucha dans un vaste parking aux néons blafards.

— Nous sommes arrivés, Mademoiselle Kalda, dit Vin Diesel en la regardant dans le rétroviseur.

Ida Kalda lui renvoya un sourire crispé.

On lui avait donné rendez-vous devant un chantier abandonné, à la sortie de la ville, à 8 heures pétantes. Des vigiles armés, depuis leur guérite, contrôlèrent son identité.

Une voiturette de golf conduite par un type en treillis l’emmena ensuite jusqu’à une aire de stationnement bitumée, à l’autre bout du faux chantier ; plusieurs dizaines de voitures luxueuses soigneusement parquées patientaient avec leur chauffeur assis à leur poste, bien à l’abri des regards des passants de cette banlieue éloignée de tout. Plus loin, elle vit des hélicoptères. Et encore plus loin, un aérodrome privé ou des jets pour millionnaires côtoyaient de petits avions de tourisme classiques. Personne ne pouvait deviner une telle installation depuis la route.

Le militaire s’arrêta devant une Mercedes.

Le chauffeur, un gars grand et costaud et chauve au teint mat, qui ressemblait comme deux gouttes de flotte à Vin Diesel et dont le costume strict et sombre avait du mal à camoufler ses muscles, lui ouvrit la porte arrière en l’invitant d’un geste à entrer à l’intérieur.

Une fois installée, et sans qu’un mot n’ait été échangé, ils s’engouffrèrent dans un tunnel, en fait une route à deux voies qui descendait en pente douce dans les entrailles de la capitale européenne.

Le tunnel faiblement éclairé par des loupiotes vertes ne permettait pas de voir grand-chose. Tout juste Ida remarqua-t-elle de temps à autre, balayées par les phares de la Mercedes qui roulait à soixante-quinze exactement, des portes de services donnant sur des locaux techniques, comme dans les couloirs de métro, et des caméras de sécurité, un peu partout.

Autant se l’avouer, Ida ne s’était pas du tout attendue à ce genre d’accueil pour sa première journée de travail au Bureau 09, un service secret européen inconnu de tous, qui lui avait valu sept mois de tests, d’évaluation psychologique, d’entretiens, d’enquêtes et de mises en situations aussi diverses qu’inattendues.

Capitaine à Interpol depuis à peine deux ans, parlant couramment sept langues sans accent, titulaire d’un doctorat en psychologie criminelle obtenu à Stanford avec mention, complété d’un stage d’un an au siège du FBI à Quantico où elle avait acquis la certification Profiler Niveau 3, le top du top en la matière pour une non-américaine, on lui avait proposé de postuler pour un service secret un peu particulier – c’était les mots qu’avaient utilisé le couple bon-chic- bon-genre-passe-partout venu lui vendre sa promotion directement à Lyon, sur son lieu de travail.

Ida Kalda avait bien sûr posé toutes les questions qu’on peut bien poser à deux inconnus qui viennent comme si de rien n’était (et sans prévenir) vous proposer d’intégrer un département d’enquête et d’action inconnu de tout le monde… sans obtenir aucune réponse pour autant.

La seule chose qu’ils daignèrent lui dire pour la retenir lorsqu’elle se leva pour quitter la pièce, excédée par leur paranoïa de la confidentialité et voyant qu’elle n’obtiendrait rien d’eux, c’est qu’elle disposerait du IBSDA le jour même de son entrée en fonction : International Black Secret Defense Accreditation, la plus haute accréditation en Secret Défense existante à ce jour dans le monde.

— Vous ne pensez pas que ça veut tout dire ? dit la femme en souriant pour toute conclusion, les doigts croisés sur le porte-document noir et blanc sur lequel le nom d’Ida Kalda avait été écrit à la main en lettres capitales et qu’elle avait déposé devant elle sur la table de réunion aseptisée sans en délasser l’attache, sûre d’elle.

A coup sûr, dans le dossier, il y avait de quoi la convaincre si sa réticence persistait.

Ida regarda l’homme. Son sourire ultra-brite de VRP ne faillit pas. Il souriait ainsi depuis le début, sans ouvrir la bouche. Seule la femme parlait.

C’est ça qui avait déclenché son envie d’en savoir plus : la curiosité. Le plus vilain défaut du monde ! Quel service secret pouvait attribuer à ses agents, dès le premier jour, une accréditation réservée à une poignée de personnes : présidents du G20, du G7, directeurs de la CIA, de la NSA ou de la DEA, quelques officiels de l’ONU, du FMI et autres organisations politiques internationales ? Si cent personnes en disposaient dans le monde, c’était le maximum.

Ida se rassit. Ils discutèrent encore un moment. Et puis elle dit ce qu’elle n’aurait jamais dû dire :

— Ok !

Le couple lui serra la main. Ils sortirent de la pièce et firent un saut par le bureau de son supérieur avant de repartir par où ils étaient venus.

Durant des mois, le Bureau 09 décortiqua sa vie : de son passé familial (une mère frapadingue, au fond d’un asile tout au bout d’une campagne introuvable du nord de l’Italie, qui se frapadinguait la tête sur des murs nuit et jour, c’était sa passion), père inconnu ; ils scrutèrent sa vie sociale depuis le lycée (inexistante, les gars, moi je bosse !) et enquêtèrent sur ses petits amis.

Lorsque Paul lui téléphona pour lui avouer avoir été questionné sur leur relation, un sentiment de rage s’empara d’elle toute la journée.

Paul disposait d’un statut particulier : avec lui, ça n’avait pas duré beaucoup plus longtemps que les autres (cinq semaines, trois jours, 7 heures et 3 minutes, ni plus ni moins, officiellement enregistré dans le compteur de ses relations amoureuses qui blessait pour l’éternité – et officiellement consigné dans son journal intime pour une postérité qui n’intéresserait jamais personne) mais c’était le seul et unique mec qui avait nourrit ses rêves d’union, de famille, de vie conjugale, et peut-être même d’enfants, sans qu’ils n’en parlent jamais l’un l’autre. Sa plus grande frustration. Pourquoi est-ce qu’il était si difficile de parler de choses si évidentes ? Le cœur d’Ida était un tombeau en cet instant où il était de l’autre côté de son téléphone, à entendre sa voix. Elle avait espéré son appel pendant des mois. Elle était loin d’imaginer qu’il arriverait pour ça.

— Je suis désolée, Paul. Tu connais mon métier, je ne pensais pas qu’ils iraient jusqu’à venir te voir.

— Je comprends. Je voulais juste te le dire.

Court instant de silence.

— Comment tu vas, toi ?

Elle pensait toujours à lui, souvent… tout le temps, en fait. Même si leur séparation datait de huit mois maintenant.

Chaque soir, elle s’enfilait une bouteille de vin en repensant à tous les bons moments qu’il lui avait fait vivre. Et de son caractère de cochon indécrottable qui avait donné lieu à tant de disputes, même si généralement ça se terminait en une baise torride, seul moyen de faire la paix dans une violence consentie, donnée et subite, souvent après avoir balancé à travers l’appartement verres et assiettes. C’était sport, comme on dit !

— Laisse tomber. Ça n’a pas d’importance. Je pars à New-York dans deux semaines pour exposer mes toiles. Dans une galerie un peu célèbre, dans SoHo.On dirait que ça commence à marcher. Et j’ai des commandes pour des collectionneurs privés, qui payent bien. Alors ça va plutôt bien…

— Je suis contente pour toi. Vraiment.

Elle hésita avant de lui demander, un peu tremblante :

— On pourrait peut-être dîner un soir ? A ton retour de New-York, je veux dire, ajouta-t-elle précipitamment en se mordant la langue d’avoir été aussi directe.

Nouveau silence de l’autre côté du combiné. Il esquiva :

— Je te téléphone, faut que je prépare mon voyage. A plus, Ida. Fais attention à toi. Ils étaient bizarres ceux qui sont venus me poser des questions. Je t’appelle, promis.

Il raccrocha.

Elle passa sa nuit à le pleurer. Elle savait qu’il ne rappellerait jamais.

Ils continuèrent l’enquête sur ses engagements politiques (néant), les associations auxquelles elle avait adhéré depuis ses six ans (la liste était si longue qu’elle-même n’était pas certaine de pouvoir se souvenir de tout ce qu’elle avait essayé : piano, danse, karaté, patinage, catéchisme, jazz, chant, natation, canoë kayak, vol à voile et des tas d’autres machins sportifs et dangereux), ses croyances religieuses (néant) et tout le reste de son passé pour qu’un matin qui semblait commencer comme un autre le téléphone sonne et qu’un homme qui ne s’annonce même pas lui dise d’une voix monocorde :

— Ida Kalda, vous êtes prise au Bureau 09. Félicitations. Vous commencez après-demain. Un livreur va vous déposer dans quelques instants vos billets de train, votre réservation d’hôtel et l’adresse devant laquelle vous devez vous trouver à 8 heures précises demain. Ne soyez pas en retard. Ne dites rien à vos collègues ni à vos supérieurs. Toutes les démarches administratives pour votre transfert dans notre unité ont été faites, approuvées, validées par nos administrations respectives. Prenez votre veste, vos quelques affaires personnelles et sortez de votre bureau juste après avoir reçu votre courrier en main propre. Ne dîtes au-revoir à personne, ne dites pas où vous allez. Bon voyage !

Elle raccrocha, abasourdie, assommée.

Et il se tenait là, le livreur, face à elle, un sourire ultra-brite identique au recruteur rencontré six mois plus tôt, avec un pli cacheté dans une main et un bordereau à signer dans l’autre.

Elle signa.

Le livreur lui tendit le paquet en hochant la tête d’un air satisfait :

— Votre train part dans 23 minutes et… quelques secondes, dit-il en consultant sa montre numérique reliée à Internet. Vous devriez vous dépêcher. Un taxi vous attend en bas.

— Ça ne me laisse même pas le temps de passer chez moi !

— Les déménageurs vont avoir bientôt terminé. Vos affaires seront à Bruxelles demain. Vous trouverez également des vêtements propres à votre taille dans votre chambre d’hôtel. Bon voyage, Mademoiselle Kalda. Ah oui ! j’allais oublier. Voici quelques billets pour vos faux frais. Dépensez-les comme vous le sentez.

Il déposa 50 billets de 100 euros devant elle, en une liasse bien ronde enroulée d’un élastique : 5000 €.

Comme ça. Pour les faux frais. C’était quoi ce délire ?

Elle profita de sa nuit d’hôtel pour bien manger, bien boire et ramassa un commercial itinérant néérlandais pas trop mal physiquement, intellectuellement limité, marié bien sûr, c’était toujours le cas, avec qui elle passa le début de la soirée en jouant le jeu classique : seule au bar sur un siège haut, mini-jupe et talons hauts de circonstance, à attendre le mâle qui aurait le courage de lui offrir un verre avant de l’inviter dans sa piaule sans timidité et surtout, en ne dépassant pas le quart d’heure de drague réglementaire. Au-delà, la conversation ne servait plus à rien. Les timides ou les amateurs, elle les abhorrait. Triste à en pleurer. A une heure, elle avait regagné sa chambre après s’être fait classiquement sauter, sans originalité, sans avoir pris de plaisir. Il restait encore 4300 euros de faux-frais à dépenser.

N’importe quoi !

Elle s’écroula, épuisée, et tenta d’oublier sans succès toute cette aventure délirante, sauf que c’est à Paul qu’elle rêva à demi-consciente jusqu’à ce que le soleil se lève enfin.

Et voilà comment elle se retrouvait maintenant dans une berline au fin fond du sous-sol d’une ville qu’elle n’avait même pas eu le temps de visiter, la trouille au ventre, toute asphyxiée par la rapidité des événements et… la manière peu orthodoxe de procéder de ce mystérieux Bureau 09.

Voilà à quoi ça t’amène la curiosité, pauvre idiote !

Le chauffeur s’arrêta devant une batterie d’ascenseurs alignés les uns à côté des autres. Il y en avait 15 en tout. Sur le sien était inscrit en gros un 09 en lettre blanche sur fond noir.

La copie conforme de Vin Diesel se retourna vers elle, le bras en appui sur le siège passager.

— Mon prénom est Antonio. Je suis votre chauffeur personnel. La voiture sera toujours garée au même emplacement, là-bas.

De sa voix caverneuse, il le lui montra du doigt. Il y avait partout des dizaines de voitures, du modèle de tous les jours aux modèles de sport les plus coûteux. Certains chauffeurs attendaient tandis que d’autres lustraient leur petit bijou comme s’il s’agissait d’un lingot d’or – ce que certains bolides valaient d’ailleurs probablement.

— A chaque fois que vous aurez besoin d’entrer ou de sortir du bâtiment, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, où que vous ayez besoin d’aller, je serai là. Je suis également votre pilote : hélicoptère ou avion, jet privé ou avion de ligne, bateau, poids lourds, tanker, blindé, VAB, peu importe ; et votre garde du corps. Si vous décidez d’aller manger un croissant en centre-ville, de prendre le métro pour un rendez-vous, de vous rendre dans des chiottes publiques, d’aller vous faire couper les cheveux ou de filer des rancards amoureux à qui mieux-mieux, je serai toujours là, jamais loin. Je resterai invisible, vous ne me verrez pas, mais moi si. Voici la carte avec le numéro pour me joindre à chaque fois que vous avez besoin de bouger d’ici, quelle qu’en soit la raison, privée ou professionnelle. N’essayez jamais de remonter ce tunnel à pied ou vous serez arrêtée ou tuée. C’est la seule sortie du bâtiment. Considérez qu’il me faut deux minutes pour être prêt, jamais plus, quelle que soit l’heure de votre appel ou la destination que vous m’indiquez. Voici votre badge d’accès personnel. Il a déjà été programmé et est prêt à fonctionner. Votre empreinte vocale a également été enregistrée dans le serveur pour que vous puissiez accéder aux étages intermédiaires.

Sur la carte de visite filigranée d’Antonio n’était inscrit qu’un numéro à 4 chiffres. Aucune autre info, même pas son prénom.

Sur la carte magnétique noire en plastique épais accrochée à une cordelette pour l’enfiler autour du cou qu’il lui donna ensuite, il n’y avait pour seule inscription, en lettre blanche, qu’un 09.

— Portez-le constamment à chaque fois que vous entrez dans l’ascenseur et ne l’enlevez jamais tant que vous ne sortez pas de l’ascenseur. C’est très important pour votre propre sécurité. Et n’essayez jamais de prendre un autre ascenseur que le 09. Où on vous tuera.

Il voulut sourire mais ne réussit à afficher qu’un rictus dangereux.

— Bon courage pour votre premier jour parmi nous, Mademoiselle Kalda. Je suis heureux de faire votre connaissance et de travailler pour vous à temps complet.

Antonio sortit pour lui ouvrir la porte. Ida réfléchissait aussi vite que possible.

L’ensemble des instructions de son garde du corps et chauffeur semblait surréaliste. Toute vie privée semblait inexistante ici.

Une fois face à lui, elle osa la question :

— Quel est votre cursus, Antonio ?

Elle ne lui arrivait même pas aux épaules, tout juste aux pectoraux. Sans hésiter, il répondit :

— Trois engagements consécutifs de cinq ans dans la Légion Étrangère dès mes 18 ans acquis. Je faisais partie d’unités spéciales chargées d’aller derrière le front pour récupérer des informations, tuer des chefs ou saboter des installations. Puis une fois démobilisé, douze ans dans la protection présidentielle de sept présidents occidentaux différents. Au total, j’ai encaissé douze balles, vingt-sept coups de couteaux et trop de coups de poings pour que je m’en souvienne. Depuis deux ans, je travaille pour le Bureau 09. C’est calme. Je prends ça comme une retraite, si vous voulez bien me passer l’expression. Mais si vous estimez, mademoiselle Kalda, que mon CV n’est pas à la hauteur de vos exigences de sécurité, transmettez à votre supérieur, je comprendrai. Et on vous proposera un collègue plus qualifié et proche de vos desiderata.

Ida, bouche bée, dut se forcer pour répondre :

— C’est parfait, Antonio. Vous venez d’Andalousie, n’est-ce pas ?

Antonio, surpris, se redressa :

— Je pensais parler sans accent le Français.

— Je suis douée pour les langues, c’est tout. Vous parlez effectivement un français parfait. A bientôt, Antonio.

— A bientôt, Mademoiselle.

Il remonta dans la voiture et alla se garer sur son emplacement.

Deux hommes d’un âge certain, en smoking avec nœud-papillon, passèrent à côté d’elle en lui jetant un regard méfiant – et en arrêtant de converser – avant de plaquer leur badge à tour de rôle sur le lecteur magnétique du N° 07 – un œil toujours sur elle.

Hésitante, elle enfila la cordelette et à son tour, plaça son badge devant le lecteur. Les portes glissèrent silencieusement.

Les deux hommes lui lancèrent un dernier regard, visiblement soulagés de la voir s’éclipser.

En fait d’ascenseur, c’était un véritable monte-charge. Il faisait au moins 9 mètres de long sur 3 de large. Tous les murs et le plafond étaient couverts de glaces. En entrant à l’intérieur, par le jeu des effets de miroirs, elle vit des milliers d’Ida Kalda reproduire ses pas et ses gestes maladroits.

Les portes se refermèrent. Il n’y avait aucun bouton sur lequel appuyer, aucun clavier, rien.

L’ascenseur ne sembla pas s’élever.

Au bout d’un moment qui lui parut long mais qui ne devait pas dépasser une minute, elle se mit à chercher un bouton d’alerte ou d’alarme ou un interphone de sécurité ou n’importe quoi d’autre pour dire qu’il y avait une grosse couille dans l’ascenseur.

Que dalle.

Elle passa son badge le long de la porte, sur les côtés, sans succès. Elle frappa plusieurs fois contre les battants qui étaient si épais que ses coups n’émettaient strictement aucun bruit.

Elle observa la cabine dans tous ses recoins.

Autour d’elle des milliers de milliers d’Ida Kalda lui renvoyaient sa peur.

2

C’est un peu livide (et l’air d’une gourde parfaite) qu’elle regarda les portes glisser alors qu’elle était accroupie à chercher un truc quelconque sur lequel appuyer.

Face à elle, un homme charismatique l’attendait, les mains dans les poches de son costume sur mesure.

Elle se redressa en toussant. Elle attrapa à la va-vite un mouchoir de papier et le montra à l’homme :

— Il était tombé.

Conne pour conne, autant y aller à fond !

Le type portait un costume noir, une chemise noire, une cravate blanche et des chaussures blanches elles aussi. La cinquantaine neuve, les cheveux grisonnants sur les tempes, séduisant à croquer, il ébaucha un sourire mathématiquement parfait qui ne se voulait pas moqueur. On aurait pu se noyer dans ses yeux verts limpides et intelligents. Sur d’autres, l’assemblage anachronique de ce noir et blanc aurait paru ridicule, mais pas sur lui. Au contraire.

— L’ascenseur fait cet effet à tout le monde la première fois, dit-il en avançant un pied pour bloquer la fermeture des portes. Comme on ne le sent pas gravir les sept cents mètres et quelques qui nous séparent du parking, on se croit coincé dedans.

Il lui tendit la main pour la relever et la sortir de là, avec délicatesse. Elle lui sourit pour le remercier.

— Colonel Claude Santoro. Je suis votre supérieur direct.

— Capitaine Ida Kalda. Du Bureau 09…

Son état de nervosité était dingue. Elle qui contrôlait toujours tout, d’habitude !

— … en tout cas, j’imagine que je dois dire ça maintenant…

Il se serrèrent la main. Ils avaient tous deux une poigne de mains volontaire. Pas écrasante, mais la volonté et la réussite se sentaient dans les doigts et dans la manière de placer sa main dans celle de l’autre. La plupart des gens n’imaginait pas à quel point on pouvait tout connaître de leur personnalité par une simple poignée de main.

— Pas exactement. Le Bureau 09 n’a pas d’existence officielle. Nous sommes des fonctionnaires de Bruxelles, de l’Union Européenne. Je vous dirai quoi dire selon les circonstances. Je vous fais visiter les lieux et on se met au boulot une fois que je vous ai expliqué le minimum vital, dit le Colonel. Ça vous convient ?

— C’est parfait.

Elle reprenait souffle. Enfin une situation qui semblait conventionnelle et normale !

Il s’écarta pour la laisser entrer.

— Antonio vous a briefée pour les entrées-sorties du bâtiment ? Ce n’est pas à prendre à la légère, nous sommes stricts sur la sécurité.

— J’ai bien cru le comprendre.

Elle découvrit une immense pièce dans laquelle une bonne cinquantaine de bureaux équipés d’ordinateurs dernier cri s’étalait partout sans ordre précis. Une petite partie seulement de ces bureaux semblait utilisée : des photos personnelles y étaient posées, des dossiers en cours traînaient ici et là. Alors que sur plus de la moitié des bureaux, il n’y avait rien de personnel.

Elle constata non sans un frisson dans le dos qu’il n’y avait aucune fenêtre. Pas la plus petite ouverture pour voir dehors. Et le sentiment d’oppression né dans la cabine grimpa d’un cran supplémentaire. Un vrai sentiment d’angoisse.

Santoro l’observait découvrir son nouveau lieu de travail.

Ida comprit comme 2+2 font 4 qu’il analysait chacune de ses réactions : chaque clignement de paupières, chaque mouvement de muscles autour de sa bouche – même les plus imperceptibles –, chaque respiration ou chaque balancement de bras, chaque position de pieds lui donnait des informations sur elle. C’était un expert. Elle aussi. Elle savait comment contrer ce genre d’étude en live.

— Vous êtes en sous-effectif ? demanda Ida en commençant à marcher entre les bureaux pour prendre en main la conversation.

Hors de question de perdre la face !

Pour l’instant, seul cinq ou six agents se trouvaient à leur poste. Mais il était encore tôt, neuf heures approchait. En toute logique, comme dans toutes les administrations de l’ouest européen, c’était neuf heures le début du boulot. Le colonel lui emboîta le pas, les mains à nouveau dans les poches de son pantalon aux plis impeccables. La voir prendre la direction de la discussion ne semblait pas lui déplaire.

— Oui et non, dit-il. Nos effectifs gonflent ou se dégonflent en fonction de l’activité ou non de nos ennemis. Nous sommes 27 enquêteurs et soldats à l’heure actuelle, en dehors des dix-sept techniciens qui travaillent au Centac, que je vais vous présenter dans quelques minutes. Pourquoi ?

Elle ne voulait pas tomber dans son piège. Elle ne voulait pas qu’il dirige le jeu des questions-réponses.

— C’est votre bureau, là ?

Elle indiqua du doigt, vers le fond de la pièce, à plus de vingt mètres d’où ils se trouvaient, contre le mur sans fenêtres, un bureau ovale impeccable et clean. Tout y était bien rangé, classé, ordonné.

— Expliquez-moi comment vous l’avez deviné ?

— C’est le vôtre ?

— Oui.

Ida continua à déambuler entre les bureaux en désordre, posés à même une moquette blanche immaculée, comme les murs. Tout était blanc ici.

— Il est à votre image, votre bureau, mon colonel. L’autre bureau ovale qui se trouve à côté du vôtre appartient probablement à un collègue à vous, un autre colonel, car il est le seul qui ait également cette forme concave. Et il se trouve collé au vôtre. Mais votre collègue est plus fougueux et instinctif. A n’en pas douter.

Le bureau qu’elle indiqua du doigt croulait sous les documents, les post- it, les A3 excells, les plans, les croquis, les photos. C’était un bordel monstre. Des documents reliés jonchaient même le sol, visiblement tombés de l’espace de travail.

— Bien vu, capitaine : le Colonel Prax, c’est son nom. Nous dirigeons tous deux ce service. Je suis en charge du renseignement, lui de l’action. Vous ne l’aimerez sûrement pas, mais c’est votre supérieur au même titre que moi. Si vous sortez de ce bureau pour aller sur le terrain, vous serez alors sous ses ordres.

— Bien reçu, mon Colonel. Je m’installe là.

Elle appuya la main sur un bureau et se tourna vers son supérieur.

Elle le surprit à relever les yeux qui… devaient traîner sur ses jambes, ses pieds ou son cul, au choix. Elle fit mine de ne rien avoir remarqué. Mais il ne fut pas dupe.

Ils se sourirent.

C’était un bureau coincé dans un angle de la pièce, à l’opposé de tous les bureaux utilisés par le personnel. Personne ne pouvait passer derrière son siège pour voir son écran et c’était la base de ce qu’il fallait pour qu’elle fasse bien son job. Si elle voulait jouer au solitaire pour se calmer l’esprit, elle n’avait pas envie qu’une pléthore de collègues voie ses prouesses ou aille baver qu’elle était une feignasse. Elle ne l’était pas et elle détestait qu’on pense ça d’elle. Mais parfois, pour réfléchir ou décompresser, un petit Solitaire faisait du bien.

Elle déposa son sac à main et son sac de voyage sur le siège pivotant à roulettes.

Claude Santoro s’adossa à un bureau vide, les bras croisés, visiblement amusé par son jeu de prise de pouvoir sans pour autant en être contrarié.

Trois ou quatre secondes furent silencieuses. Ils s’observaient, se jaugeaient.

C’est lui qui reprit la main :

— Capitaine, savez-vous pourquoi nous vous avons sélectionnée ?

— J’avoue que non, mon colonel.

Il se redressa et d’un signe de la main lui indiqua de le suivre :

— Vous avez pris le bureau le plus éloigné du Centac et du Centrac. Vous allez devoir apprendre à courir, Capitaine Kalda. A traverser tout ce putain de méandre de bureaux et à marcher sur les tête de vos collègues s’il le faut quand c’est urgent. Si on vous a choisie, c’est que vous êtes première en tout ce que vous entreprenez. Bac à 13 ans avec une moyenne de 19.75, première de votre promo à Quantico, première à la fac pour votre doctorat, auteure d’une thèse qui fait désormais référence sur les « nouveaux criminels indétectables par les méthodes traditionnelles dont disposent les agences de renseignements dans le monde » – je l’ai beaucoup appréciée, un véritable manuel en vérité, dont les préconisations devraient être mises en place partout… – et un 20 sur 20 à nos tests de recrutement, un exploit encore jamais atteint en cinquante ans d’existence. Sans oublier un taux de réussite de vos affaires à Interpol de 92 %, ce qui vous place dans les 6 agents les plus performants depuis la fin de la seconde guerre mondiale de cette vénérable institution internationale.

Elle ne le savait pas elle-même ! Il continua :

— On vous a proposé de travailler dans tous les services secrets de la planète, des directeurs en personne vous ont contactée de partout, mais vous avez choisi Interpol, un truc de flics sans réel pouvoir, ce qui est étrange. Il faudra que vous m’expliquiez ça un jour, mais pas maintenant. Saviez-vous que statistiquement il n’y a qu’une personne comme vous par décennie ?

Il passait la brosse dans le sens du poil.

— Le Bureau 09, et j’en suis certain, vous ne connaissez pas son rôle. Il est de traquer et d’emprisonner les Déviants. Nous nous trouvons dans un bâtiment au centre de Bruxelles capable de résister à une attaque nucléaire. Il n’y a aucune ouverture, aucune porte, aucune fenêtre. C’est un bâtiment qui contient tout ce qu’il faut si la guerre nucléaire éclatait demain. Ici, nous ne sentirions que quelques secousses, rien de plus. Il est construit selon les normes Nippones pour les tremblements de terre. Sous les fondations, il y a d’énormes ressorts pour absorber les chocs. Et les murs blindés de vingt-cinq mètres d’épaisseur nous protègent de tout.

Silence. Elle savait qu’il attendait une question de sa part. Pendant ce temps-là, ils continuaient à progresser vers le mur à l’opposé de son nouveau bureau.

— Les déviants, vous dîtes ?

— Exactement, les Déviants ! Des êtres abjects, des ennemis de la démocratie qui utilisent des pouvoirs disons… extra-ordinaires pour changer l’ordre du monde, instaurer le chaos, la guerre, les dissensions, la discorde ; qui jouent avec les ressources planétaires, s’insèrent dans les discussions diplomatiques et montent les peuples les uns contre les autres sans jamais être ni détectés, ni identifiés. Une fiente de l’espèce humaine que nous sommes chargés de contenir et d’abattre.

Elle n’avait jamais entendu parler de ces Déviants.

— Mon colonel, cela semble un peu… surréaliste, comme description.

— Pourtant, tout est vrai. Depuis des siècles, peut-être même plus, ils sont les mains invisibles qui modèlent le monde selon une philosophie qui leur est propre et que nous ne connaissons pas. Pas encore.

Le colonel Santoro ralentit et stoppa complètement lorsqu’il comprit que sa nouvelle subordonnée ne le suivait plus.

Ida, immobile au milieu d’une travée, le fixait d’un regard sceptique.

Santoro revint sur ses pas. Il parla à sa montre en marchant. Il marmonna des trucs à son cadran.

Les murs du fond vers lesquels ils se dirigeaient se transformèrent en vitres transparentes (du verre polarisé, bien sûr !).

Deux pièces se dessinèrent au-delà des vitres teintées.

Une énorme salle de contrôle contenant des centaines et des centaines d’écrans de toutes les tailles, et des consoles complexes devant lesquelles des techniciens tapotaient avidement.

Et une autre salle de réunion, attenante à la première, composée d’une table ovale d’au moins 20 places, juste à côté.

Santoro indiqua les deux salles du doigt :

— Ici se cachent les secrets du Bureau 09. A droite, avec tous les écrans, c’est le Centac : la Centrale Tactique. C’est ici que nous traquons ces déviants et que nous accumulons les renseignements sur eux. A côté, la salle de réunion est le Centrac : la Centrale d’Action, d’où nous pilotons toutes les actions sur le terrain pour capturer ou tuer les Déviants.

Il n’était plus qu’à deux mètres d’elle. Son parfum l’enivra un instant.

— Capitaine Kalda, depuis ce matin, vous êtes un officier supérieur de ce service. Vous allez diriger des hommes pour enquêter, vous allez diriger des hommes depuis le Centac partout dans le monde et parfois, vous serez même sur le terrain pour contrôler et diriger des opérations sensibles. Capitaine, vous allez disposer ici d’un pouvoir réel sur les événements du monde. Il y a au total quatre capitaines qui mettent en pratique les ordres que Prax ou moi donnons. Et vous avez carte blanche pour faire en sorte que ces ordres soient efficacement exécutés et donnent des résultats probants.

— D’accord. C’est quoi les Déviants ? C’est qui ? Ils sont où ? Ils sont combien ? On parle bien d’êtres humains, n’est-ce pas ?

Santoro reprit sa marche vers le Centac, la pièce bourrée d’écrans.

— Les Déviants… le fléau de l’humanité. Nul ne connaît leur existence et pourtant ils influent sur chaque moment de notre vie. Ils sont les plus dangereux ennemis que la démocratie n’ait jamais eu à affronter.

Il ouvrit la porte du Centac après s’être fait scanner les deux yeux.

200 écrans de toutes les tailles possibles et imaginables se chevauchaient sur une superficie concave de vingt mètres de long au milieu duquel des techos tapotaient sur des tas de claviers de différentes couleurs.

— Depuis ici, nous sommes reliés à toutes les webcams du monde, à tous les systèmes de sécurité privés ou publics utilisant Internet, à tous les moyens de communication, y compris ceux qui sont cryptés, à tous les échanges de SMS, de communications téléphoniques, à toutes les discussions Skype, à tous les réseaux sociaux. Du monde entier.

Il se tourna vers elle. Son air grave la surprit.

— Pour répondre à votre question, capitaine Kalda, les Déviants, ce sont des gens capables de changer le monde en nous faisant croire que tout est vrai alors que tout est faux. Si ça se trouve vous n’existez même pas, ou moi je n’existe pas et je ne suis même jamais né, et pourtant vous et moi pensons que je suis vrai et que vous êtes vrai. Dites-moi, capitaine Kalda, a quel moment avez-vous considéré que vous étiez vivante ? Quand vous repensez à un événement de votre passé, quel est l’instant où vous avez eu la certitude de l’avoir vécu ? Sans aucun doute possible ? Existez-vous vraiment ? A quelle preuve pouvez-vous vous rattacher pour le prouver ? Ce service, cette ville, cette planète sont-ils le fruit de l’imagination de quelqu’un ? Ou un rêve, ou une illusion ? Comment pouvez-vous répondre à ces questions, capitaine Kalda ?

3

Il n’était que 18 heures mais il faisait déjà sombre. Les nuages mangeaient petit à petit le ciel limpide. Ils roulaient les uns sur les autres, énormes, des arcs électriques silencieux éclataient à chacune de leur rencontre.

Cette nuit, il allait saucer un déluge de chez déluge ! Stan écarta un peu plus ses rideaux.

Des flammes grimpaient ça et là, dans des fûts, sous les piliers de béton armé larges de plusieurs mètres et noirs de la crasse des pots d’échappement des voitures roulant au-dessus d’eux. Les piliers soutenaient la quatre voies entourant la Défense, à plusieurs dizaines de mètres là-haut.

Les flammes dans les fûts de tôles faisaient danser les ombres des clodos qui s’agglutinaient autour pour se réchauffer. Les feux esquissaient les maisons en carton, en contreplaqué, en tôle ondulée ou en tissu, construites à la va-vite dans les coins et les recoins de cet immense terrain vague fait de collines de gravats, vestige de ce qui fut un quartier-village où il faisait bon vivre, jadis, et qu’on détruisait quotidiennement et méthodiquement depuis treize ans.

Même la fenêtre de sa chambre fermée, il entendait le roulement permanent des voitures sur la rocade cernant l’immense centre d’affaires mondial, le temple du néo-capitalisme, l’empire qui volait le monde entier pour son propre profit, protégé par des politiciens qui avaient vendu leur âme au diable.

Un nid de scorpions ou la prime reviendrait au meilleur escroc.

Sa maison se trouvait exactement en-dessous d’un échangeur ou plus d’un million de voitures circulait chaque jour. A force, on n’y faisait plus attention ; et c’était ça le plus grave.

Stan termina de préparer son sac quand sa mère frappa à la porte de sa chambre.

— Ouais !

Sa mère entra. Elle faisait plus vieille de dix ans, ses rides trahissaient son angoisse. Elle tortillait sa robe, inquiète, les doigts tout crispés sur son tissu.

— Chéri, tu sors ce soir ?

— Oui, M’man.

Sa mère entremêla ses mains à s’en faire claquer les phalanges, nerveuse. La maison qu’ils habitaient ne se trouvait nulle part entre la Défense et Nanterre et Courbevoie. Dans un No Man’s Land total d’un kilomètre de long et de deux kilomètres de large où, depuis plus de dix ans, les propriétaires terriens rachetaient les terres et les maisons pour tout raser, dans l’espoir de construire un nouveau centre commercial encore plus énorme que les 4 Temps.

Plus gros, plus grand, plus ludique, plus attractif, plus générateur de bon bénéfices bien frais !

Ses parents refusaient de vendre et sa maison était maintenant au milieu des ruines des autres maisons et des immeubles que leurs propriétaires avaient abandonnés contre une signature en bas d’un contrat qui les ruinait littéralement. Il ne restait plus qu’une douzaine de maisons individuelles encore debout, que leurs proprios refusaient de quitter : des héros !

La ville travaillait à mettre dehors ces récalcitrants le plus rapidement possible pour que les travaux puissent enfin commencer. C’était un combat juridique de tous les jours, perdu d’avance, tout le monde le savait, mais ces douze familles rebelles comptaient bien retarder le plus longtemps possible ce projet.

— Ne me dis pas que tu vas à une manif, Stan…

— Si. Je pourrais te mentir pour te rassurer, mais je vais lutter contre l’abrogation de l’argent liquide. Place de la Nation. Ils en ont parlé aux infos. Va y avoir plus de 100.000 personnes. Ils ont besoin de moi, tu le sais.

Depuis des semaines, toutes les nuits, le peuple se réunissait pour hurler son refus de voir disparaître ce bon vieux cash, le fric, le flouze, les pépètes.

Chaque nuit, ça dégénérait en affrontements jusqu’au petit matin.

Les journaux ne parlaient plus que de ça.

Le gouvernement d’extrême-droite élu soi-disant pour lutter contre l’argent facile, la corruption et le système ne faisait que consolider le pouvoir de leurs meilleurs potes : les banquiers.

Ils avaient fait plus pour eux en six mois que Macron et Hollande réunis en 10 ans. Le liquide ne représentait que 3 % du total de l’argent manipulé dans le monde. Et dans ces 3 %, seul 5 % étaient considérés comme de l’argent sale. Leurs arguments étaient bidons, leur véritable objectif était tout autre : cette loi était faite pour contrôler les populations. Si on savait ce que tu achetais, où tu l’achetais, si on pouvait comparer ce que tu gagnais à ce que tu dépensais, les banques disposaient d’un pouvoir absolu. Si tu achetais ta baguette de pain avec ta carte au lieu de donner une pièce de 1 euro, tu donnais de précieuses informations sur toi et ta famille.

C’était insoutenable comme idée. Plus jamais ton argent ne t’appartiendrait. Tu serais entièrement et totalement sous le joug de la banque qui déciderait si oui ou non ton achat serait bon pour toi ou non. Ton argent ne serait plus le tien, tout simplement, il ne serait plus qu’une suite de 1 et de 0 dans des logiciels.

Autre loi folle passée la semaine précédente : manifester était devenu interdit.

Et depuis le vote de cette loi débile, passée à 4h12 du matin avec trois députés de la majorité dans l’hémicycle, eh bien ! tout le monde manifestait contre tout. C’était la même situation qu’en 1919, aux USA. Quand le gouvernement décida que l’alcool était interdit, tout le monde se mit à picoler et des empires mafieux naquirent grâce à cette interdiction, empires qui existaient toujours de nos jours alors que l’amendement lui-même avait été annulé treize ans plus tard.

Chaque nuit, il y avait des morts, les CRS et les flics s’en donnaient à cœur joie pour tabasser et tabasser encore. Depuis dix jours, ils disposaient même du droit de tirer à balles réelles si l’envie leur en prenait. Pas de chance pour eux, en face on ne se laissait pas faire. La résistance s’organisait et s’équipait.

Sa mère s’affaissa, comme déjà épuisée par ce qui allait suivre. D’ailleurs, elle ne dit rien.

Heureusement.

Stan n’avait pas envie d’un affrontement.

— Je vais être avec Bibi, dit Stan. On sera à l’extérieur du mouvement, te fais pas de mouron. D’accord ?

Sa mère dit :

— Ouais, tu parles ! Je te vois partir et je sais pas si tu seras encore en vie demain. Tu crois que je dors bien ? Et ton père, tu crois qu’il décroche de la télé quand il sait que t’es pas là ?

Elle pleurait presque.

Marcel Kross avait conduit toute sa vie des camions de 38 tonnes chargés à bloc de matos de construction pour les immeubles et les buildings. Il les avait chargés et déchargés à la force du poignet. A 57 ans, il était dans un fauteuil et se lever était un calvaire. Son dos le faisait tellement souffrir qu’il ne pouvait plus rien faire. Il passait son temps dans le salon à alterner télé et mots croisés, dans son gros fauteuil à accoudoirs défoncés. Il s’endormait devant les émissions de chasse de la nuit pour se réveiller trois heures plus tard devant des larbins qui s’agitaient sur un plateau pour souhaiter une bonne journée à tous. Sa femme, infirmière au chômage depuis neuf ans, attendait sa pension de retraite avec impatience, dans cinq ans. Depuis que tous les hôpitaux avaient été privatisés, trouver un job était impossible. Pour l’instant, ils touchaient à peine sept cents euros par mois pour trois.

Difficile de vivre avec ça !

Stan savait qu’elle ne le comprenait pas : toutes ces manifs, tout ce côté révolutionnaire, cette résistance de plus en plus violente ; mais c’était pour eux qu’il le faisait aussi, en un certain sens. Même s’ils étaient loin de le comprendre.

— M’man, tout va bien se passer. Tu as mon numéro, si tu vois que je suis pas rentré vers 7 ou 8 heures du mat’, tu me téléphones, d’accord ?

— N’oublie pas ta canne, hein…

Stan Kross ferma son sac à dos et l’enfila. Il mit sa capuche après avoir fixé son bandana autour du cou, pour respirer au milieu des gaz lacrymogènes et attrapa sa béquille, sa troisième jambe.

Sans elle, il n’irait pas bien loin.

— Tu as pris ta morphine ? Et des réserves si tu ne rentres pas à l’aube ?

— J’ai tout prévu, t’inquiète.

— Au fait, Stan, il faut que tu ailles voir ton grand-père à l’hospice. C’est son anniversaire dans une semaine. Il t’attend avec impatience.

— Je vais y aller. J’ai pas oublié.

Son portable fit bip-bip. Il le regarda d’un œil.

— Bibi m’attend.

Il embrassa sa mère sur la joue. Elle sentait le terreau. Elle avait dû bosser dans ce qui lui restait de jardin, au milieu des gravats et des déchets que les riverains protégés de l’expropriation venaient jeter la nuit par flemmardise d’aller jusqu’au centre de retraitement écolo.

Elle l’agrippa. Fermement.

A son oreille, elle lui souffla :

— Jamais tu ne pourras le faire revenir, tu sais ?

Stan Kross la poussa si fort qu’elle s’en alla cogner contre le mur d’en face, dans le couloir. Lui-même resta glacé par son geste. Il s’enfuit et claqua la porte d’entrée, furieux contre lui-même, haineux contre elle.

Il détestait laisser ses parents dans cet état. Il se détestait d’avoir fait ça.

Il détestait encore plus qu’elle lui parle d’André.

Tout juste entendit-il un « bonne chance, mon grand » de la morne voix de son père en train de se faire laver le cerveau par une émission débile sans même tourner son regard vers lui.

4

Tous les hommes reconnaissent le droit à la révolution, c’est-à-dire le droit de refuser fidélité et allégeance au gouvernement et le droit de lui résister quand sa tyrannie ou son incapacité sont notoires ou intolérables. (Thoreau)

Bibi, assis sur un monceau de gravats d’un ex-immeuble de huit étages – où au rez-de-chaussée avait beuglé durant quarante-quatre ans, tous les matins, Claude Aziepienketof, sur le pas de sa boucherie, pour vanter sa super viande et la tendresse de ses morceaux de sa grosse voix de baryton (viande qu’il écrabouillait à coups de burin à l’aube, à l’abri des regards) – tapotait à une vitesse de malade sur sa tablette fabrication artisanale.

L’écran douze pouces illuminait son visage au milieu du rien du tout qui l’entourait.

Son système Linux optimisé à mort faisait sa fierté.

Sa maison, juste derrière, appartenait encore à un îlot de baraques de résistants, quatre au total. Mais fallait dire qu’ils n’étaient qu’à cent mètres de Nanterre Ville, ce qui aidait à vouloir rester coûte que coûte.

La mère de Bibi, aussi inquiète que la mère de Stan, observait son fiston par le rideau de la fenêtre de sa cuisine. Stan lui fit un petit bonjour de la main. Elle lui répondit d’un geste et ferma les volets, rassurée qu’ils se soient rejoints. Elle devait déjà composer le numéro de la mère de Stan pour lui dire que tout allait bien.

Les derniers habitants se claquemuraient, terrorisés par la faune du noman’s land.

Claude, le boucher, avait pris sa retraite dans une tour de Nanterre après avoir encaissé un chèque conséquent des promoteurs pour tout l’immeuble qu’il possédait, immeuble qu’on détruisit une semaine plus tard après avoir exproprié tout le monde de façon musclée.

Depuis que le boucher n’officiait plus, Stan et ses parents ne mangeaient plus de viande. Ça remontait à deux ans, maintenant. Au final, ça avait fait de Stan Kross un végétarien convaincu, un putain de vegan, comme disaient ses rares potes.

Lui trouvait ça cool, pas sa mère ni son père, habitués depuis l’aube des temps à leurs morceaux de barbaque quotidiens. Cahin-caha, leur fils les habituait progressivement aux steaks de soja, au tofu et à la soupe japonaise, qu’il allait chaparder dans les coops bio de la Défense et des alentours.

Fallait être franc, le souvenir des patates bien rosées dans du beurre en accompagnement de larges onglets à l’ail et à l’échalote cuits au vin rouge avait la vie dure dans les papilles gustatives de ses vieux qui n’arrivaient pas à se faire au végétarisme.

Stan avait traversé les huit cents mètres qui le séparaient de son ami sans encombres. De toute façon, tous les clodos du coin le connaissaient.

On le salua, on lui tapota l’épaule, on l’invita à venir bouffer un bon gueuleton, en l’occurrence un chien trapu qui rôtissait doucement.

Il déclina. La viande et lui, ça faisait deux maintenant.

Il croisa Chihouhua, un type qui ne faisait qu’un mètre cinquante et gagnait sa croûte en jonglant du côté de la tour Eiffel ; Malko, un gars de l’est qui ne parlait pas le Français et faisait les poches des Parigos dans le métro ; La Turlute (pas besoin de décrire comment il gagnait sa vie) ; Grigri-le-Serbe, John Tatoo, Kiki le singe, Pat Nanterre toujours accompagné par son Bruno du Jura, l’ancêtre du coin qui faisait office de sage et de juge, et puis tous les autres. Ils étaient des centaines à vivre ici.

Les flics les laisseraient tranquilles jusqu’à ce que les douze fouteurs de merde qui refusaient de vendre se fassent expulser et qu’ils puissent enfin construire leur super centre commercial géant.

Sa mère l’ignorait, mais il arrivait à Stan de passer des journées entières avec eux à boire de la bière dégueulasse à soixante centimes le demi-litre, assis sur des canapés défoncés aux ressorts bien tranchants à en bondir de deux mètres ou des sièges de princes avec accoudoirs que tout le monde se disputait. Certains de ces pauvres gus avaient été chefs d’entreprise, d’autres contremaîtres, d’autres encore avaient bossé à la télé. En gros, ils en étaient tous arrivés là pour cinq choses : séparation, drogues, alcool, licenciement ou dépression. Pour la plupart, c’était les cinq d’un coup.

Il les adorait tous ces rejetons de la société, tous sans exception, même les plus dangereux comme Jack La Grimace, qui avait planté plusieurs types ou Fifi l’Entourloupe, recherché en France et en Allemagne pour meurtres. Ils étaient bien plus humains que ces robots qui s’entassaient à s’en étouffer dans des rames de métro matin et soir, à pleurer pour une augmentation d’un demi- pourcent tout en se faisant pourrir leur quotidien par des petits-chefs incompétents en attendant, comme si leur vie en dépendait, les grandes vacances où ils iraient s’entasser les uns sur les autres sur les mêmes plages que leurs collègues en se croyant libres et heureux.

Stan avait arrêté l’école depuis presque deux ans. Le jour de ses seize ans, pile-poil. Ses parents n’avaient pas bronché. De toute façon, avec deux redoublements et une moyenne générale de 6,35, c’était grillé. Et ce n’était plus un secret pour personne qu’avoir un bac + 5 ou être sans diplôme ne changeait rien au résultat : il n’y avait plus de boulot !

Pour aider au budget familial, Stan bossait à mi-temps dans une de ces entreprises qu’il détestait au plus haut point et contre laquelle il luttait quotidiennement : MacDo, en plein cœur du quartier des affaires.

Le bon côté des choses est qu’il volait burgers, frites, salades et chickens en grosse quantité pour les refiler à ses amis clodos, en rentrant chez lui. Les gars hurlaient, dansaient et applaudissaient comme s’il était Dieu en personne quand ils le voyaient arriver avec un gros sac poubelle sur son dos rempli de junk food.

Il leur donnait un coup de main, quoi !

— Putain, ça bouge, mec ! beugla Bibi en voyant son meilleur ami enfin débarquer du néant des ruines que les mauvaises herbes commençaient à grignoter partout.

— Explique.

Les premières gouttes commençaient à tomber doucement, glaciales et épaisses.

— Deux cent mille personnes déjà, dit Bibi en levant les deux bras en signe de victoire. Vu ce qu’il y a dans le métro, c’est cent mille de plus dans moins de deux heures. Les schmidts semblent dépassés, ils ont fait une demande au préfet pour avoir l’aide de l’armée. Ils ont bloqué toutes les avenues de la place de la Nation, sauf deux. Douze mille keufs sont sur le coup. Ils en ont même fait remonter de Lyon et de Marseille. Ils sont en route.

— C’est un piège les deux avenues de libres. Mais avec tout ce monde dans les deux camps, ça va être une hécatombe !

— C’est bien pour ça que je te le dis, trou du cul. C’est toi le spécialiste de la guerre. File-moi ton portable.

Stan le lui donna. Bibi démonta la batterie et la carte SIM et le lui redonna démonté.

— Allez, on fonce ! Pour André, mec !

— Pour André, mec ! répondit Stan Kross en cognant son poing contre celui de Bibi, la gorge serrée.

Leur rituel à eux pour se souvenir de leur ami. Mort pour toujours.

5

Que l’ennemi ne sache jamais comment vous avez l’intention de le combattre, ni la manière dont vous vous disposez à l’attaquer, ou à vous défendre. Car, s’il se prépare au front, ses arrières seront faibles ; s’il se prépare à l’arrière, son front sera fragile ; s’il se prépare à sa gauche, sa droite sera vulnérable ; s’il se prépare à sa droite, sa gauche sera affaiblie ; et s’il se prépare en tous lieux, il sera partout en défaut. S’il l’ignore absolument, il fera de grands préparatifs, il tâchera de se rendre fort de tous les côtés, il divisera ses forces, et c’est justement ce qui fera sa perte.

(L’Art de la Guerre – Tsun Tzu)

— C’est celui-là, annonça doucement Bibi en longeant les cars de CRS casqués qui s’alignaient sur toute la largeur de l’avenue Dorian, boucliers, matraques, flash balls, lance-grenades et fusils à pompes à balles réelles en main.

— Il est presque 20h30, faut se magner le cul.

Ils entrèrent dans un immeuble coincé entre un vendeur de téléphonie mobile et un coiffeur qui avaient tiré tous deux leurs rideaux de fer. Ils franchirent la première porte grâce à une clef de facteur achetée sous le manteau à son propriétaire deux ans plus tôt, par Stan.

Comme tous les immeubles parisiens, il y avait un sas à franchir avec un code de sécurité ou des interphones pour la seconde porte. Bibi repérait à l’avance les immeubles avec digicode. Il repérait aussi toutes les planques, toutes les sorties, toutes les échappatoires en cas de coup dur. C’était une partie de son job.

Il préparait l’arrivée et la fuite. Stan se plaça de manière à cacher son pote, jouant dans le vide avec son téléphone éteint pour faire diversion.

Bibi tira la tablette de son sac et la connecta au clavier en cinq secondes.

Il tapota des lignes de codes qui s’imprimaient en vert sur fond noir sur son écran. C’était vintage comme couleurs, très eighties. Les jeunes geeks étaient tous accrocs à ça en ce moment.

Stan vit deux flics, à trois ou quatre mètres de l’entrée, qui les observaient à travers leurs visières d’un noir d’encre. L’un d’eux commençait à se rapprocher, le fusil à pompe posé sur l’épaule.

— On est checkés, man. Grouille ton gros cul.

— J’ai pas un gros cul, gros con d’éclopé.

Il entendit un bip et la seconde porte s’entrouvrit.

— Et voilà le boulot ! dit Bibi tout fier en franchissant la porte comme s’il avait toujours vécu là, son matos glissé sous son poncho dégoulinant de flotte.

Stan le suivit et les CRS reportèrent leur attention sur la Nation d’où s’élevait un brouhaha de slogans anti-capitalistes.

— Il faut prendre l’escalier, annonça à regret le hacker. Il y a une caméra de sécurité dans l’ascenseur. Circuit fermé. Trop long à pirater.

— Fait chier.

— Ça va aller tes jambes ?

— Monte et occupe-toi de ta graisse.

Neuf étages à monter, pour Stan, c’était l’enfer. Au-delà du troisième, les douleurs dans ses jambes devenaient infernales. Mais le pauvre Bibi, lui, devait traîner ses cent trente kilos avec difficulté. Au second palier, il était déjà essoufflé comme un bœuf. L’un comme l’autre souffraient en silence.

— Donne-moi un jetable, dit Stan en enfilant des gants chirurgicaux. Faut que j’appelle le Martien pour lui dire qu’on sera en place dans vingt minutes.

Bibi fouilla dans son sac et lui tendit un jetable à usage unique encore emballé dans son plastique de protection.

Stan déchira l’emballage et composa un numéro.

— L’Épervier sera en place dans vingt minutes, dit simplement Stan sans s’annoncer.

— Tarde pas ! répondit le Martien. Son interlocuteur raccrocha.

Stan cassa le téléphone en deux et le lança dans la cour par une fenêtre de l’escalier.

Le Martien était le nom de code d’un des organisateurs du collectif Liberty Warrior qui coordonnait toutes les manifestations à Paris depuis plusieurs mois.

L’Épervier – Bibi et Stan en l’occurrence – était la pièce majeure du dispositif. Tout le monde savait qu’ils existaient, personne ne savait qui ils étaient, ni même qu’ils étaient deux. Tout le monde, révolutionnaires comme flics, croyaient que l’Épervier n’était qu’une seule personne.

De leur côté, Stan et Bibi n’avaient jamais rencontré le Martien autrement que par des discussions cryptées sur un chat IRC sécurisé par le réseau TOR doublé d’une couche VPN dernier cri. Ils ignoraient tout de lui. Lui ignorait tout d’eux. Mesure de sécurité maximale.

Les organisateurs sur le terrain comptaient sur l’Épervier pour savoir où, quand et comment diriger les groupes de manifestants. C’était bien plus organisé que ce que les policiers – devenus la milice privée du gouvernement – ne pouvaient s’imaginer. C’était une guérilla, une vraie résistance à la dictature mise en place depuis trente ans par les gouvernements de droite et de gauche.

Et leur rôle d’Épervier multipliait les forces de frappes des manifestants, surprenant à chaque fois les stratèges ennemis. Et si l’art de la guerre avait été enseigné à l’école, Stan aurait été premier de sa classe. Il excellait plus que tout le monde là-dedans.

Ce n’est que quinze minutes plus tard qu’ils ouvrirent la porte du toit. On aurait dit que Bibi sortait de la piscine tant il transpirait. Il respirait comme un asthmatique. Stan boitait puissance dix, ses douleurs l’empêchaient presque d’avancer.

Bibi posa un doigt sur sa bouche pour dire à Stan de ne faire aucun bruit. Et du doigt, il indiqua deux tireurs d’élites installés à trente mètres, allongés, l’un avec des jumelles, l’autre avec son fusil à lunette. Ils portaient des oreillettes et discutaient de ce que leur talkie-walkie émettait, ce qui devait couvrir les sifflements rauques de Bibi et le clac-clac léger de la béquille de Stan.

Doucement, Stan et son pote marchèrent dans le sens opposé, grimpèrent une échelle tant bien que mal. Ils contournèrent des installations d’aération pour enfin se retrouver au-dessus de la Place de la Nation.

Un vrai champ de bataille.

— On y est, dit Bibi en posant son sac. Allonge-toi, ils ont mis des tireurs sur les toits entre chaque avenue. Ils surveillent le sol donc ça devrait aller, mais faut pas bouger.

Stan s’envoya deux pastilles de morphine qu’il coinça contre sa gencive.

Dans cinq minutes, ses douleurs diminueraient. Un peu.

Bibi étala une couverture épaisse. Il en sortit une seconde, mais de survie celle-là, qu’il étala par-dessus eux une fois qu’ils furent allongés côte à côte sur la couverture épaisse.

La couverture ultra-fine qui les recouvrait totalement était le même genre de matériel qu’utilisaient les pompiers, ces machins qui ressemblaient à des feuilles de papiers alu, comme on voyait dans tous les films.

Sauf que la leur était d’un noir d’encre.

Elle retenait la chaleur et empêchait les snipers équipés de détecteurs thermiques de repérer la température de leurs corps. C’était tout bête, mais c’était efficace.

Chacun déballa son matos dans une obscurité presque totale. Allumer une lumière aurait été bien trop dangereux.

Stan fixa un casque de communication à son oreille qu’il relia à un gros téléphone satellitaire. Puis il connecta le téléphone à la tablette de Bibi par un câble, qui elle-même était branchée à un appareil, une sorte de vieux poste de radio à ondes courtes dont l’écran archaïque affichait des courbes de fréquences de différentes couleurs.

Ce système, que Bibi avait fabriqué entièrement, permettait de changer de lieu sept fois par seconde. Si on essayait de les repérer, ils apparaîtraient partout dans le monde, rendant impossible tout traçage. Comme toutes les pièces dataient des années quatre-vingts, genre vieil auto-radio à cassettes, aucun contre-système hyper-perfectionné ne pouvait les localiser.

Collé contre lui par manque d’espace, Bibi mit à son tour un gros casque sur ses oreilles et se connecta aux canaux sécurisés de la police et de l’armée. Il entendait en temps réel tous les ordres qui étaient donnés, toutes les discussions entre les différentes unités.

— Épervier à Martien. Épervier en place, annonça Stan tout doucement dans son micro. On évalue la situation.

Des grésillements permanents montaient ou baissaient d’intensité tout le temps, c’était l’inconvénient de ce moyen de communication. Du pur système D.

— Fait voir une photo aérienne de la place et des huit cents mètres autour, demanda Stan à Bibi qui tapait déjà du code pour se relier à il ne savait quel satellite.

Bibi lui tendit la tablette pendant que Stan commençait à observer avec des jumelles thermiques toutes les rues et tous les immeubles qui entouraient la place, soulevant à peine la couverture de protection.

En bas, c’était le délire : ça hurlait, ça bougeait dans un chaos total. Des hommes et des femmes de tous les âges et de toutes les conditions sociales venaient de toute la France pour être là.

Il y avait des manifestations similaires dans toutes les capitales du monde, tous les soirs depuis des semaines. Même les journalistes corrompus jusqu’à la moelle commençaient à parler d’insurrection et chez DFV-TV, un présentateur avait osé utiliser le mot « révolution » avant de se faire virer par l’actionnaire de la chaîne, un milliardaire connu pour ses amitiés douteuses (pour ne pas dire mafieuses) avec les gouvernements et les pires banques du monde.

Autant ces escrocs de politiciens avaient réussi à faire passer une tonne de lois liberticides sans trop de casse, autant l’abolition définitive de la monnaie et des billets était la goutte d’eau qui avait fait exploser le vase qu’ils croyaient incassable.

Ils avaient atteint le point de rupture et ne s’y attendaient absolument pas.

Ne plus avoir d’argent liquide, c’était ne plus posséder son argent. C’était faire mourir, au sens propre du terme, des centaines de milliers de personnes exclues du système bancaire qui ne pourraient plus rien acheter ni vendre. C’était pouvoir couper les vivres d’un simple clic de tout contestataire, de tout média anti-mainstream, de toute organisation non-gouvernementale qui fouillerait un peu trop les égouts puant de la coalition médiatico-politico- bancaire.

Et avec les lois qu’ils avaient fait passer ces dernières années, un gouvernement pouvait décider à tout instant de prendre tout ou partie des placements et des comptes-courants pour refinancer les banques suites à un crack boursier, ou pour rembourser les dettes des pays, ou pour mener une guerre, sans qu’aucun citoyen ne puisse contester.

Enlever l’argent liquide était la dernière pièce de l’édifice qu’ils construisaient depuis la création de la Zone Euro. Pour beaucoup de monde qui n’avait jamais bougé jusqu’à maintenant, l’annonce avait été comme un difficile réveil d’après cuite.

D’un coup, c’est comme si le soleil avait éclairé le naufrage du navire démocratique. Le Titanic n’était pas en train de couler. Il était déjà sous la surface… Ceux qui se trouvaient à la Nation faisaient partie de ceux qui espéraient revoir le ciel et avoir assez d’air dans les poumons pour respirer.

— Les lignes de flics reculent de quatre cents mètres dans chaque avenue, dit Bibi en serrant le casque contre ses oreilles. Il y aurait plus de 450.000 manifestants en bas et des centaines de bus continuent à arriver de province. Ils attendent toujours l’ordre de réquisition de l’armée par le préfet. La gendarmerie mobile vient de déployer des renforts dans tout le secteur de l’Élysée et de Matignon, au cas où la foule se déplacerait par là-bas.

— Ils flippent sévère, les cadors, se marra Stan. Ils ont peur que le gouvernement soit renversé.

Stan jubilait. C’était énorme ce qui était en train de se passer. Un vrai mouvement international de contestation prenait enfin forme après des mois de guérilla et d’actes de résistance de petite envergure.

Dans ses lunettes, il repéra plusieurs agents à l’intérieur d’appartements qui, comme lui, jaugeaient la situation. Des gars des services secrets, de la DGSI.

Il mémorisa leurs positions.

Sur la tablette, avec la vision aérienne, les lignes de forces étaient claires.

— Épervier au Martien, dit Stan.

— Martien à Epervier, 3 sur 5, grésilla une voix dans son écouteur.

— Ils ont laissé au nord Saint-Antoine et Voltaire libre. Ils vont charger par le sud. Impossible de passer par les autres avenues, elles sont blindées. Voltaire et Saint-Antoine sont des pièges pour que vous fuyez par là. Une fois que vous serez dedans, vous serez pris en étau par votre droite et votre gauche à chaque intersection. Il y a des milliers de Mobiles dans toutes les rues latérales.

— Solution ? demanda le Martien.

— Forcer le passage par la petite et courte avenue de Taillebourg. Dégage les manifestants qui se trouvent devant. Les flics avanceront leurs lignes et seront fragilisés. L’avenue n’est pas large, donc vous pourrez casser leur résistance plus vite car ils sont moins nombreux. Si tu peux glisser deux cents guerriers entraînés par leur revers qui les prennent en tenaille, tu gagneras de précieuses minutes. Une fois la rue ouverte, remontez ensuite Charonne par le nord jusqu’aux Père-Lachaise, le plus vite possible. Envoie des petites équipes péter les chaînes des portes du cimetière, faut pas que vous soyez bloqués devant. Une fois à l’intérieur, vous pourrez mener un combat plus équilibré car ils seront divisés en toutes petites unités. Vous serez à force égale, pour la première fois depuis longtemps.

— Bien reçu, Épervier.

— Prépare plusieurs équipes de casseurs sans pitié et place-les au sud de la place pour faire diversion et retenir le plus longtemps possible ceux qui pourraient vous prendre par derrière. Créez une barrière infranchissable dans le sud pour que le nord soit votre terrain de bataille. Les méchants vont croire que vous cherchez un combat frontal. Ils ramèneront plusieurs bataillons du nord vers le sud, ce qui vous laissera le temps de rejoindre le Père-Lachaise car ils se seront désorganisés sur ce front. Quand ça commencera à chauffer au sud et que vous vous frayerez un passage par Taillebourg, on se déplacera pour superviser le combat au Père-Lachaise. On donnera le top départ.

— Martien à Épervier, bien reçu. Merci mec.

— Épervier à Martien. Bonne chance. Over.

— J’avais pas prévu ça, dit Bibi. Je commence les repérages pour le Père Lachaise si ça tourne comme tu l’as dit. Chouette plan, comme d’hab.

Des hélicoptères balayaient de leur faisceaux puissants les manifestants, les immeubles et les toits. Planqués sous leur couverture, Bibi et Stan ne bougèrent pas. Un faisceau passa à deux ou trois reprises sur eux.

— Tu as la cape de Frodon, c’est ça ? chuchota Stan en se marrant. Bibi s’en étouffa presque pour ne pas éclater de rire.

6

Santoro passa la journée complète à lui expliquer l’inconcevable, preuves et documentations à l’appui… sans jamais lui donner la clé pour tout comprendre.

Il voulait d’abord qu’elle voie de quoi ces Déviants étaient capables avant de lui révéler comment ils le faisaient. Car s’il avait commencé par le comment, elle ne l’aurait tout simplement pas cru.

Il passa la journée à lui montrer les faits. Il n’allait pas tarder à lui parler de la cause qui engendrait ces faits, on y arrivait, elle le sentait.

Un bip annonça depuis l’horloge murale que 22 heures venaient de sonner. Depuis 14 heures, elle découvrait une facette du monde inimaginable, même en rêve… ou plutôt en cauchemars.

Étrangement, un peu partout dans la salle, des affiches proclamaient en caractères gras impossibles à rater :

N’oubliez pas : ne DORMEZ JAMAIS ici !

Toute la journée, elle observa la vingtaine d’agents – sa future équipe – enquêter et chercher les Déviants en analysant et comparant de monumentales bases de données provenant du monde entier et de tous les services secrets de la planète, en croisant les infos diffusées par des dizaines de milliers et de milliers de canaux, en analysant les enregistrements de tous les voyageurs dans le monde à travers les visas, les photos anthropométriques, les réservations de billets d’avions ou de trains, en écoutant des morceaux choisis par la NSA de l’enregistrement de millions de conversations provenant des messageries privées, des mails ou des téléphones fixes ou cellulaires, en sondant des parties du monde avec des satellites d’espionnage de cartographie surpuissant qui donnaient des détails au mètre près.

C’était vertigineux.

Mais ce qu’ils faisaient revenait à vouloir trouver une miette de pain dans un champ complet couvert de bottes de foin. Ça semblait futile.

Bon, elle n’en était qu’à ses premières heures ici, elle allait au moins attendre quelques jours avant de se faire une opinion plus ferme sur cette première impression.

Et ne pas se faire remarquer trop vite, une de ses spécialités…

Certains agents travaillaient parfois deux ou trois jours de suite sans s’arrêter. Il n’y avait pas d’horaires fixes de boulot. On travaillait le plus possible, voilà tout. Et si on trouvait une piste, on ne la lâchait plus. Les heures sup, les week-ends, tout ça, à la poubelle. Ici, ça fonctionnait autrement.

Puis, seconde étape, agir pour éliminer un Déviant quand on en dégotait un, soit en le capturant si c’était possible, soit en le tuant. Tous ici disposaient du « permis de tuer », comme on aurait dit dans James Bond.

C’était tout à fait contraire à ses principes de justice, mais en même temps, les hommes et les femmes contre qui ils luttaient était tellement… différents et dangereux qu’elle en arrivait presque à concevoir cette solution comme acceptable.

Et elle se détestait de s’autoriser à penser ça ! Ce n’était pas elle !

Elle comprenait aussi pourquoi son salaire annuel avait quintuplé et pourquoi on lui avait donné une carte bleue gold avec un plafond hebdomadaire de cent mille euros pour les opérations sur le terrain ou l’achat d’infos privées. Pas de justificatifs à donner, elle pouvait même aller les claquer au casino si l’envie lui en prenait !

Santoro revint après un café et sa pause clope. Il y avait une salle de repos avec fauteuils, canapés confortables, télé, machine à café gratuite pas trop dégueulasse, quelques revues à jour (pas comme chez les médecins où l’on trouvait des mensuels datant de trois ou quatre ans plus tôt) et cendriers pour les accros à la nicotine.

Juste à côté, une double porte en verre donnait sur un restaurant uniquement dédié au personnel de l’étage, ouvert 24 heures sur 24.

Ils y avaient déjeuné à midi et fallait avouer que c’était plutôt pas mal. On pouvait s’y rendre quand on le désirait, pour un casse-croûte, un repas complet à l’occidentale ou à l’orientale ou un cheese-frites cuisiné uniquement à base de produits frais.

Toutes les deux heures, le colonel prenait sa pause. Comme l’odeur de la cigarette écœurait Ida, elle évitait de le suivre et passait ce temps de repos au Centac à observer sur les centaines d’écrans tout ce qui se passait dans le monde.

En cet instant, c’était à Paris, Berlin et Londres que ça chauffait. Les collectifs anti-capitalistes hostiles au projet de lois sur la suppression de la monnaie scripturaire avaient réussi l’exploit de réunir autour de leur mouvement des citoyens de tous les bords politiques, de tous les âges, de toutes les situations sociales.

C’était à Paris que c’était le plus impressionnant. Des corps jonchaient les rues, les affrontements étaient d’une rare violence. Plus de vingt écrans dont les images provenaient des webcams, des journalistes, des réseaux sociaux ou des téléphones piratés par le Centac et filmant de l’intérieur les échauffourées, donnaient le vertige en se superposant les unes sur les autres à une vitesse folle. Depuis quelques minutes, certains flics tiraient à balles réelles sur les plus virulents manifestants qui leur faisaient face, au sud de la Nation.

Ça courait dans tous les sens. Ça hurlait.

Les onze techniciens de permanence devant leurs consoles jonglaient avec les images du monde entier. Des dizaines d’écrans d’ordinateurs affichaient aussi en temps réel tout ce qui se disait sut Twitter, Facebook, Instagram, Telegraph et autres applis sociales.

Santoro lui tendit une tasse.

Elle ne l’avait pas entendu rentrer. C’était au moins son dixième depuis ce matin. Entre ce qu’elle avait appris et le taux de caféine qui circulait dans son sang, Ida Kalda n’allait pas dormir pendant au moins deux jours.

Prax, l’autre colonel qui dirigeait le Bureau 09, se trouvait pour l’heure assis à la table du Centrac, à préparer une opération avec trois de ses lieutenants. Ils avaient tous des carrures et des visages de soldats rompus aux pires combats. D’ailleurs, contrairement à tout le monde ici, ils portaient le treillis et une arme à la ceinture. Autant le calme et la sérénité posés de Santoro le lui rendait sympathique, autant le peu de contact qu’elle avait eu avec le colonel Prax lui avait laissé une sale impression. C’était un violent et un instinctif, froid et direct, un tueur à gage sans émotion. Une raclure de première catégorie.

— Une crise de plus, dit Santoro en supervisant les images de Paris.

— Celle-là semble assez costaud. Il va y avoir des morts. Il y en a déjà, on dirait.

— Le monde change vite, trop vite. Les peuples ont du mal à suivre et les changements font toujours peur. Et comme vous l’avez compris aujourd’hui, nous ne sommes pas toujours à l’origine de ces changements.

Elle goûta le café. Il était encore trop chaud.

— A quoi ça vous sert de regarder tout ça ? Comment est-ce que vous pouvez repérer un Déviant en direct ?

— En direct, c’est quasiment impossible. Mais si demain, par exemple, aucun journal ne relate les affrontements de la nuit et que tout le monde semble ignorer que ça s’est passé, alors c’est peut être le résultat d’un Déviant ou d’un groupe de Déviants. Je prends un exemple très gros car je ne crois pas qu’ils puissent aller jusque là, mais c’est l’idée. Donc, en suivant tout ce qui se passe dans le monde en direct, on peut a posteriori déterminer si un déviant a agi dans le cas où la réalité perçue par les gens n’est pas celle que nous nous avons constatée en direct. C’est ce qu’on nomme ici une Faille. Lorsqu’on détecte une Faille, vous et votre équipe devez immédiatement enquêter dessus pour valider qu’il s’agit d’une opération d’un Déviant ou de quelque chose d’autre. Vous prenez le relais du Centac.

Il fit une pause, pensif.

— Ce n’est pas la seule solution, heureusement. Il y en a d’autres, plus fines, plus subtiles. Mais celle-là donne de bons résultats. Parfois. Venez, on va aller à mon bureau récapituler tout ça et je vous présenterai votre chez vous. Je ne vous l’ai pas encore dit, mais dans ce complexe, tous les étages sont doubles. Il y a quinze services sensibles, confidentiels, discrets ou secrets, soit trente étages et plusieurs sous-sols où sont entreposés les serveurs parmi les plus puissants du monde. L’étage juste au-dessus de nous regroupe un ensemble d’appartements pour tout le personnel du Bureau 09. On y accède par le petit ascenseur que vous voyez là, dans le coin. En tant que Capitaine, vous disposez d’un quatre pièces avec votre bureau intégré, ce qui vous permet de bosser depuis chez vous si vous avez besoin de plus de calme ou de confidentialité. Vos affaires personnelles y ont été installées dans la journée par nos déménageurs.

Ida en resta sans voix. On se trouvait comme dans une sorte de prison où tout le monde dormait, travaillait, mangeait au même endroit. Rester ici plus de quelques jours sans voir le soleil devait rendre dingue. Ou complètement lobotomisé, l’esprit uniquement préoccupé par les résultats. On frôlait les techniques d’hypnoses les plus fines et efficaces ici.

Santoro perçut sa résistance mais ne rebondit pas.

Ils rejoignirent son bureau circulaire et impeccable.

Seuls trois agents travaillaient encore dans la grande salle, tous éloignés les uns des autres, au calme. Des femmes de ménage nettoyaient les locaux jonchés de papiers froissés ou de paquets de chips vides traînant par terre.

La moitié droite du bureau de Santoro était occupée par 5 écrans tactiles géants et transparents, l’autre moitié lui permettait de consulter des dossiers ou d’écrire des notes.

Ils s’assirent.

— A ce jour, nous avons identifié cinq déviants. On estime qu’en ce moment, il y en a entre trente et quarante en activité. Il y a une vingtaine d’années, ils ne devaient pas être plus de quinze et il y a cinquante ans, il y en avait au moins cent. On ne sait pas pourquoi leur effectif change ni pourquoi.

Il tapota sur un des claviers et cinq photos s’affichèrent les unes à côté des autres sur l’écran 29 pouces le plus proche d’elle. La première réflexion qu’elle se fit est qu’ils étaient tous jeunes, entre vingt et trente ans en gros. Sauf un qui devait avoir la cinquantaine.

En jouant avec ses doigts sur l’écran tactile translucide, Claude Santoro agrandit la première photo. D’autres images de l’homme prises à différents endroits, des coupures de journaux, des documents confidentiels glissèrent dans les coins, prêt à être agrandis. Tout le dossier du type était à la portée d’un index et d’un pouce.

— Chang, un Chinois. C’est nous qui l’avons nommé ainsi, on ne connaît pas son véritable nom. Il intervient principalement en Asie du sud-est et dans le Pacifique Sud. Comme tous les Déviants, c’est un solitaire qui voyage tout le temps. Un jour il est à Shanghai, le suivant sur une île déserte au large du Laos, le suivant à Hanoï… Chaque jour, il a une carte bleue différente, un numéro de téléphone différent, une identité différente. Vous pensez l’avoir trouvé et le jour suivant tout a changé. Ils sont tous comme lui. Une fois repérés, on ne dispose que de quelques heures pour tenter de les capturer. Souvent, c’est même quelques minutes seulement. Ils sont comme l’eau, insaisissables, ils glissent entre les doigts et plus on serre le poing, plus ils nous glissent comme des gouttes d’eau suintant entre nos phalanges.

— Ils ont tous l’air jeunes, sauf un.

Santoro sourit.

— Exact. On dirait qu’ils dépassent rarement trente ou trente-cinq ans, mais on ne sait pas pourquoi. Est-ce qu’ils se font tuer ? Est-ce qu’ils prennent leur retraite ? Aucune idée.

Il joua avec ses doigts sur l’écran pour faire apparaître le seul « vieux ». Charismatique, il portait une tignasse blanche à la Richard Gere. Ses yeux avaient quelque chose de profond et de captivant. Sur les trois images qu’on avait réussi à capturer de lui, il arborait toujours un costume sombre sur mesure avec pochette et boutons de manchettes dorés. Une des photos semblait très vieille, en noir et blanc. Elle l’indiqua du doigt.

— Vous vous demandez pourquoi cette photo est si vieille ? Parce qu’elle l’est. Elle a été prise en 1966 à Lima, au Pérou, par un touriste. On l’a trouvée sur Internet il y a 3 ans. Les gosses du photographe, une sorte d’aventurier qui s’était amusé à faire le tour du monde, avaient créé un site en sa mémoire, avec toutes ses photos.

— Il a la même tête que les deux photos récentes. Comme s’il n’avait pas vieilli.

Santoro s’enfonça dans son siège.

— Certains vieillissent normalement mais les plus vieux ne bougent plus arrivés à quarante ou cinquante ans. Pourquoi ? Je ne sais pas. Est-ce qu’ils sont immortels ? Non, on en a tué deux, déjà, en trente ans. Mais pour une raison inconnue de nous, ils semblent arrêter de vieillir s’ils sont toujours en activité à quarante ou cinquante ans. Ce sont assurément les plus dangereux. Et si on vous a recrutée, c’est pour que vous le traquiez, lui !

On arrivait enfin dans le vif du sujet. Santoro embraya :

— On l’appelle le Recruteur. On pense – non, on sait ! – que c’est lui qui trouve et qui recrute les jeunes Déviants. Il sillonne le monde à leur recherche. Il fréquente tous les endroits où les jeunes peuvent exprimer leur créativité : club de jeux de rôle, club de théâtre, écoles artistiques… révolutions. Sur tous les continents, dans tous les pays. Écoutez-moi bien : un jour on l’a localisé à Istanbul. Cinq minutes plus tard, on l’a vu passer devant une webcam en plein Manhattan. C’est le plus insaisissable de tous les Déviants, probablement leur chef suprême et c’est lui que vous allez devoir attraper. Je vous envoie tout son dossier sur votre ordi.

L’esprit d’Ida tournoyait devant le nombre d’infos qui défilaient à une vitesse de malade. Et son malaise n’était pas qu’une impression.

Santoro vit qu’elle n’allait pas bien.

— Reposez-vous un instant et je vais vous montrer vos appartements.On reprendra demain.

Il fit glisser ses doigts et un instant plus tard une confirmation s’afficha qu’elle venait de recevoir le « paquet » de dossiers le concernant, lui, le Recruteur.

Ida fit tourner son siège pour être face à son supérieur.

— Avant, et je crois qu’il en est grand temps, vous devez me dire comment ils font tout ça. Comment et pourquoi ils modifient le monde sans que personne ne sache quel but réel ils poursuivent. C’est qui ou c’est quoi, ces gens ?

Claude Santoro acquiesça doucement de la tête.

— Ils rêvent, dit Santoro. Ils rêvent et quand ils rêvent, ils s’introduisent dans les rêves des cibles qu’ils ont choisies. Et ils leur implantent des idées, des sentiments, des émotions ou des décisions qu’exécuteront leurs cibles une fois réveillées, de manière tout à fait inconsciente, persuadés qu’ils sont à l’origine d’une bonne idée dans leur domaine, et ils le feront, comme des marionnettes. Leurs cibles créent des lois, ils coulent des sociétés, ils détournent de l’argent, ils planifient des assassinats ou des révoltes en les rêvant. Les Déviants rêvent à la place d’autres personnes et les rêves de ces personnes deviennent réalité. Ce ne sont pas des êtres humains. Ils sont quelque chose d’autre ! Ils sont la main du mal étendu au-dessus de tous les peuples de la Terre.

7

C’est un peu avant 23 heures que les choses prirent formes.

Sur toutes les avenues sud, les casseurs et les manifestants s’en donnaient à cœur joie. Pavés, cocktails Molotov, grenades fumigènes, poubelles, abris-bus démontés et finalement tout ce qui pouvait voler volait dans tous les sens. Les CRS ne voyaient plus la couleur du ciel !

Une voiture enflammée lancée à vive allure brisa leur ligne de défense et des dizaines de flics furent projetés dans les airs comme des pantins.

Une grenade lancée depuis les manifestants explosa près d’un car et tous les flics qui se trouvaient dedans surgirent des portes en hurlant, salement blessés.

Plusieurs coups de feu retentirent Boulevard Diderot. Une mitrailleuse tira plusieurs fois en l’air avant de faucher des dizaines de manifestants, dont des familles avec des enfants.

Du côté de l’avenue de Taillebourg, la barrière de flics s’était avancée jusqu’à l’entrée de la place depuis une bonne heure, comme l’avait prévu Stan.

De ce côté, les manifestants se faisaient plus rares et plus calmes.

Les renforts de flics se déplaçaient par le nord-est pour contourner la place et venir renforcer les effectifs du sud.

Les CRS lançaient de petites charges de cent mètres pour disperser les plus avant-gardistes des manifestants avant de reprendre leur position défensive.

Plusieurs manifestants surgirent d’un coup et tirèrent sur les policiers à coups de fusils de chasse. Des dizaines s’écroulèrent sur place, fauchés par les plombs.

Sur les lignes arrière du sud du champ de bataille, on empilait tout ce qu’on trouvait pour ériger des barricades à la va-vite.

Le Mutant avait opté pour toutes les options d’un coup !

Le plan de Stan se déroulait exactement selon ses prédictions mais en cent fois plus dramatique que tout ce qu’il avait imaginé.

Et Bibi avait un problème de taille :

— Je ne vois aucun moyen de rejoindre le Père Lachaise sans devoir traverser… tout ça. C’est à plus de huit cents mètres à pieds et ni toi ni moi on y arrivera vivants. Comment vont tes jambes ?

— T’en occupe pas.

La morphine n’avait qu’atténué le mal.

Et rester allongé comme ça à même le sol humide depuis des heures ne faisait qu’amplifier les douleurs dans ses muscles et ses nerfs.

La couverture sous eux était toute trempée.

— Et même si ton idée est bonne de livrer combat dans le cimetière car aucun régiment de flicaille ne pourra y rester uni, on ne dispose d’aucun lieu stratégique suffisamment élevé pour superviser l’ensemble du Père-Lachaise. Il est trop grand et y’a cette foutue colline au milieu qui nous bouchera toujours les trois quarts du terrain, où qu’on se place.

Stan ne répondit rien. Il réfléchissait.

— T’as pas une phrase toute faite de Tsun Tzu à me sortir, là ? demanda Bibi comme pour se rassurer.

— Les nations se sont irritées ; et ta colère est venue, et le temps est venu de juger les morts, de récompenser tes serviteurs les prophètes, les saints et ceux qui craignent ton nom, les petits et les grands, et de détruire ceux qui détruisent la terre.

— C’est du Tsun Tzu, ça ? fit Bibi, sceptique.

— Non, l’Apocalypse. La Bible. Je suis à court de Tsun Tzu. Et merde ! se crispa Stan en frappant de rage le sol du poing.

Stan scruta encore une fois ce qui se passait en bas.

Il y avait tellement de monde que la cohorte de manifestants s’étendait désormais dans les deux avenues du nord : pour eux, on ne pouvait plus rien faire. Ils allaient être mis en pièces par les bataillons de flics Mobiles planqués dans toutes les artères attenantes, de Nation à République.

Les corps à terre, partout où que regardait Stan, se comptaient par centaines…

A l’entrée de Taillebourg, l’assaut fut lancé d’un coup.

Une trentaine de petits groupes organisés surgirent en hurlant des manifestants lambda : ils se jetèrent sur la palissade de boucliers qui bloquait la route menant au boulevard Charonne.

Au même moment, des dizaines de feux d’artifice tirés des premiers étages juste au-dessus d’eux explosèrent au milieu des troupes de CRS, les éparpillant, paniqués.

Des voitures prirent feu les unes après les autres.

Des flammes grimpèrent jusqu’au deuxième étage des immeubles. Plusieurs flics s’embrasèrent.

Leurs collègues tentèrent de les sauver avec des extincteurs avant d’être abattus à bout portant par des manifestants que Stan n’avait jamais vus. Ils portaient des peintures de guerre sur leurs joues et leurs fronts, des gilets pare-balles et tout le matériel de guerre typique des mercenaires.

Ils tenaient leurs canons sciés fermement et tiraient froidement sur chaque flic, debout ou à terre, dans les visages. Leur visière de protection n’était pas conçue pour supporter une décharge de calibre 12.

C’était une boucherie. Il y avait du sang partout, une vraie rivière.

C’est par milliers que les manifestants s’engouffrèrent dans l’artère, piétinant les flics encore en vie jusqu’à la mort, glissant dans la mare de sang à en tomber, avec pour objectif de rejoindre le plus vite possible le Père Lachaise.

La Nation sembla se vider comme la bonde d’un évier trop plein qu’on ouvre d’un coup.

Une fois dans le cimetière, ce seraient les révolutionnaires qui auraient l’avantage du terrain. Ça allait être un massacre pour les flics.

Ce que venaient de voir Stan et Bibi n’étaient que le prélude d’une tuerie totale.

— Il faut bouger, dit Stan, ça dérape trop. Le Mutant a été trop loin. Faut faire quelque chose. Par où on passe, Bibi, par où on passe ? Il faut contrôler ce qui se passe, on peut pas laisser faire ça !

— Je te l’ai dit, merde, on peut pas ! On va se faire massacrer avant d’avoir fait dix mètres dans la rue. On est bloqués ici, c’est impossible d’aller jusque là-bas. Et puis quoi ? Tu veux aider les keufs maintenant ? C’est une guerre, une putain de guerre, on y est, elle est partie, on l’a déclenchée, mon pote, exactement ce qu’on voulait depuis deux ans.

Bibi souffla :

— Depuis André.

Stant était tétanisé. Il ne pouvait rien répondre à ça. C’était vrai.

Depuis deux ans, depuis la mort d’André, ils n’attendaient que ce moment. Mais en parler, l’imaginer, en rêver, le concevoir et le voir en vrai, c’était… horrible !

Juste horrible.

— Ça fait des heures que je cherche, dit calmement Bibi en regardant le visage livide de son meilleur ami. C’est pas comme si on était des compétiteurs olympiques toi et moi !

— Bouge plus. Dis rien, chuchota Stan.

Sous leur couverture de camouflage trempée de pluie, Stan venait de repérer un des agents de la DGSI dans un appartement de l’autre côté de la place qui ne bougeait pas d’un pouce, enfoncé de plusieurs mètres à l’intérieur du salon dans lequel il se trouvait, ses jumelles… braquées sur eux.

Stan attendit dix secondes avant de considérer ce qui s’imposait.

— On est repérés, souffla Stan. Bibi se mit à trembler de peur.

— Vite, vite, mets tout ton matériel dans mon sac. Ne garde rien d’illégal sur toi.

Ils enfournèrent tout à la va-vite dans le sac de Stan, arrachant leur casque, débranchant leur matos, jetant tout en désordre à l’intérieur, à la limite de la panique.

Tous les deux savaient que les flics connaissaient l’Épervier, un des chefs supposés des Liberty Wariors, considéré par tous les services comme l’un des plus dangereux de tous.

Ils le recherchaient activement depuis un an au point d’avoir créé une brigade de trois agents uniquement dédiée à sa traque. S’ils étaient pris, ce serait la prison à vie avec ce qui venait de se passer.

— Je garde ma tablette, implora Bibi, la larme à l’œil.

Il l’avait entièrement construite de ses mains. Des mois de boulot.

Stan la lui arracha de ses bras tremblants, la poussa dans le sac et leva le doigt subitement.

— Chuuut !

Bibi comprit : il n’entendait plus les légers grésillements et les voix lointaines du talkie-walkie du duo de snipers, à trente-cinq mètres de là.

Sur le toit régnait un silence dangereux.

— Elles sont où tes sorties ? murmura Stan à l’oreille de Bibi en soulevant un peu plus la couverture pour avoir une vision plus large des toits derrière eux.

— A trois toits d’ici, il y a un immeuble de bureaux. Le parking donne sur une rue latérale juste derrière la position des schmidts. Mais il me faut ma tablette et mes câbles pour ouvrir le sas de sécurité incendie.

Stan ne voyait rien bouger pour l’instant.

— Quoi d’autre ?

— Heu… A douze mètres d’ici, il y a une grille d’aération qu’on peut ouvrir. En se glissant dedans de quelques mètres, on peut rester cachés jusqu’au matin, jusqu’à ce que ça se calme.

Stan se dégagea complètement de la couverture, la roula en boule et tassa fort pour la faire entrer dans le sac plein à craquer.

Et sans une hésitation, il lança le sac par-dessus le bord du toit, le plus fort et le plus loin possible.

Bibi, tétanisé de voir s’envoler son précieux matériel, se retint de ne pas hurler ni chialer.

La pluie glaciale plaqua en quelques secondes leurs cheveux devant leurs yeux.

Stan se glissa jusqu’au rebord du caisson de ventilation derrière lequel ils s’étaient abrités et jeta un rapide coup d’œil.

Les deux snipers du RAID avançaient de quinconce, à quinze mètres d’eux. L’un avait son fusil collé à l’épaule, l’œil vigilant dans le viseur, prêt à tirer.

L’autre le précédait avec un flash-ball équipé d’une lampe torche fixée sur le dessus du canon.

Leur tenue noire les rendait quasiment invisibles sous les trombes d’eau et sans le puissant faisceau de la lampe, peut-être que Stan ne les aurait même pas vus.

Stan se plaqua contre le petit muret, le souffle court, très court.

— Bibi, écoute-bien ce que je vais te dire. Je vais aller à gauche pour faire diversion. Dès que je me lève, tu rampes jusqu’à ta grille d’aération et tu te planques jusqu’à demain. Compris ?

— Je…

Stan lui mit un petit bourre-pif pas méchant, juste pour qu’il réagisse. Ou plutôt qu’il ne réagisse pas. Le nez de Bibi se mit à saigner. Un petit peu.

Stan, sans l’once d’un doute, savait ce qu’il devait faire :

— Tu seras pas mon deuxième André, fils de pute.

Bibi acquiesça en plaçant un mouchoir contre ses narines.

— Pour André, mec ! dit Bibi, dont les larmes coulaient jusqu’à sa bouche.

— Pour André, mec ! dit Stan, sûr de lui.

Ils se cognèrent les poings l’un contre l’autre.

Et sans attendre une seconde de plus, Stan se leva et se mit à courir comme il le pouvait avec sa béquille.

Le flic au flash-ball dirigea sa puissante torche sur lui.

— Bouge pas, enculé !

Stan continua à trottiner vers une échelle menant à une autre partie du toit.

Il entendit une détonation puissante.

L’équivalent de quinze bons coups de poings de Rocky Balboa le frappa dans le dos, vers son épaule droite.

Il s’envola dans les airs, passa par-dessus l’échelle et s’écrasa sur du béton bien dur et bien râpeux en roulant sur lui-même, cinq mètres plus bas.

C’est une barrière de sécurité qui l’empêcha de basculer dans le vide et de chuter de neuf étages.

Stan n’arrivait plus à respirer. D’où il était, il ne pouvait plus voir Bibi. Les deux flics furent sur lui deux secondes plus tard.

Celui qui avait le fusil de sniper sourit vicieusement : il lui donna un coup de crosse dans le visage de toutes ses forces.

Stan eut l’impression qu’on venait d’éclater son cerveau dans toutes les directions.

8

Du néant plein de ténèbres, des cris monstrueux qui se mélangeaient les uns aux autres montaient jusqu’à lui. Il grimpait un gouffre abrupt à mains nues, terrifié par ce qu’il pressentait exister sous lui, loin en bas, ces présences invisibles qui puaient la mort, qui l’attendait. Il imaginait des monstres aux tentacules vertigineuses depuis la corniche où il venait d’échouer, épuisé, évitant une chute fatidique et sans avenir dans les profondeurs d’un monde affreux dont il ne voulait surtout pas voir à quoi il pouvait ressembler.

En haut de la montagne, plus très loin, un feu brûlait, source d’un espoir bien faible que la vie existait encore.

Et lorsqu’il fut à côté du feu, après un dernier effort pour fuir l’enfer, Stan comprit qu’il était allongé par terre, à deux ou trois mètres des flammes brûlantes.

Ses doigts enserrés à leurs bases par des mitaines en laines pouilleuses, épaisses, trouées, étaient tout ensanglantés par son escalade qui n’avait rien de virtuelle, apparemment.

Pourtant, autour de lui, il ne vit aucun trou ni aucun puits ni aucune falaise ou gouffre qu’il aurait pu gravir.

Juste un sol bien crasseux.

Sa tête reposait sur un sac poubelle de papier éventré d’où émergeait des légumes pourris et toutes sortes de choses étranges, remplies de blattes, de rats et d’autres insectes repoussants.

Il s’assit en criant, se frottant le visage pour enlever les bestioles qui couraient sur ses joues.

Dans une grosse marmite qui pendouillait au-dessus du feu, attachée par de grosses chaînes au-dessus des flammes de bois sec, bouillait une soupe dont l’odeur lui donna une faim de loup rien qu’à la sentir, bien que le fumet un tantinet fort en épices devait cacher des ingrédients qu’il ne fallait peut-être pas trop connaître.

Une vieille africaine vêtue de haillons trop larges et d’un fichu tourneboulé sur sa tête touillait avec un gros et long bâton de bois la mixture épaisse sans jamais faire de pause. Des gris-gris, des colliers de plumes, de dents pourries, et des boucles d’oreilles, au moins dix accrochées à chaque lobe – certaines pendouillaient jusqu’aux épaules ou tombaient jusqu’à sa plantureuse poitrine –, s’entrechoquaient à chaque mouvement circulaire de ses mains épaisses.

Lorsqu’elle vit que Stan la regardait, ahuri et abruti, elle éclata d’un rire sonore à lui en faire exploser les tympans.

— Alors, le p’tit roupillon a été bon, Stan ? beugla-t-elle en continuant de s’esclaffer tout en touillant.

Vu la taille de ses muscles, elle avait dû tourner le bouillon toute sa vie.

— J’ai fait un cauchemar, Sandy-la-soupe, répondit Stan en se relevant, se demandant comment il la connaissait.

Il était sur une sorte de terrasse inclinée faite de bric et de broc, à une dizaine de mètres au-dessus de ce qui ressemblait être une ancienne avenue parisienne. Mais de l’avenue, il ne restait presque rien, à part quelques parcelles de bitume bouffées par le chiendent, les ronces, les mauvaises herbes et le lierre.

Partout, des constructions de toutes sortes en bois, en tôle, en toile, en pierre, s’entrelaçaient les unes derrière les autres et les unes sur les autres jusqu’à former un labyrinthe tridimensionnel dont personne n’aurait pu établir de plans. Des passerelles, des escaliers, des échelles courtes ou hautes de plusieurs étages, des sentiers boueux, des cordes à nœuds, des tyroliennes, des échafaudages, des élévateurs qu’on tirait à la force du poignet ou d’autres équipés d’ingénieux systèmes de poulies et de contre-poids, tout était construit avec des matériaux de récupération du Monde de l’Avant. Ils permettaient de circuler dans cette jungle urbaine hallucinante créée sans aucune logique.

De chaque côté s’élevaient les immeubles haussmanniens bordant à droite et à gauche la vieille avenue.

Le long de la plupart des étages de ces immeubles du passé se croisaient des coursives qui donnaient sur des logements ou des échoppes installées à l’intérieur d’appartements détruits et réaménagés. La plupart des entrées des rez-de-chaussée étaient bouchées par des planches ou de lourdes plaques de métal.

Ici, tout se passait dans les hauteurs.

Un peu partout, des néons annonçaient des microbars, des clubs, des sexyclubs, des restorapides, des chinorestos, des artisostocks, des nanasagogo, des stockslives.

On y accédait par des fenêtres ou d’anciens balcons qu’il fallait enjamber ou par des séries de planches simplement posées au-dessus du vide entre deux échafaudages de fortune.

Des graphs de toutes les couleurs ajoutaient de l’ambiance à tout ce bordel.

Des cheminées artisanales projetaient des tas de fumées colorées dont certaines puaient la fiente tandis que d’autres laissaient éclater des odeurs de weeds.

C’était pareil en dessous de lui : des anciennes grilles d’aération du réseau de métro et d’égouts s’élevaient des fumerolles de toute sortes. Tout se mélangeait pour former une atmosphère dense, odorante, opaque, poisseuse.

Stan se sentait graisseux de partout. Il puait la sueur.

Des centaines de feux dans des fûts éclairaient ici et là jusqu’à l’horizon des ombres et des groupes flous, à tous les niveaux, des gens bien trop nombreux pour les compter.

Certains dansaient, d’autres discutaient, d’autres se battaient.

Des câbles électriques moisis pendouillaient partout, bourrés d’étincelles et de claquements secs. Ils reliaient des groupes électrogènes à énergie solaire à tout un tas d’installations électriques biscornues, aux baraques difformes, aux échoppes, aux néons.

Des cordes pendaient de partout et des gens les grimpaient comme des singes.

Du linge accroché séchait au milieu de ces fumées nauséeuses qui empuantissaient l’air.

Un gamin aux cheveux rouge et vert traversa plus de vingt mètres de distance en se la jouant à la Tarzan, très loin au-dessus du sol.

Stan se releva avec un mal de tête à en crever sur place.

A trois ou quatre cents mètres, à travers l’écheveau d’étages et de paliers branlants, il vit l’Arc de Triomphe. Il n’était qu’une esquisse tant l’air épais rendait floue la distance.

Sur le toit de l’Arc avait été construit une sorte de cité sur plusieurs niveaux et des échelles de bois fixées à même les deux imposants pieds du bâtiment permettaient d’y accéder. Des hommes, des femmes, des enfants et même des vieillards montaient ou descendaient comme si de rien n’était ces échelles d’une hauteur folle, sans protections. S’ils tombaient, c’était la mort assurée.

La Place entourant l’ancien édifice semblait ne plus exister, l’écheveau urbain ayant pris le dessus jusqu’à toucher les pieds noirâtres de pollution de cet antique symbole d’un pays qui jadis s’appelait la France, dans le Monde de l’Avant.

Stan, maintenant debout, s’aperçut qu’il portait une cape très large d’un bleu délavé dans laquelle il pouvait s’envelopper et un bâton de roseau rouge, pour marcher. Au-dessous de la cape, une sorte de robe de bure de moine jaune cradingue lui laissait pas mal de liberté de mouvement.

Il avait l’impression d’être au cœur d’un Escape Game, un de ces jeux qui dure un week-end et où on incarne un personnage. Lui devait être à coup sûr un magicien.

Mais ce n’était pas un jeu ! C’était la RÉALITÉ.

Une autre chose étrange formait une grosse boule dans sa gorge : l’impression très très forte qu’il était chez lui.

Il ressentait le même plaisir que quand on rentre d’un long voyage. On est heureux d’être dans sa maison mais il faut se réhabituer à ses petites habitudes, rallumer le chauffage, aérer ses draps, ouvrir les fenêtres, faire le tour du jardin pour voir si les poules n’ont pas été mangées par les renards.

Trois très vieilles femmes habillées de noir, assises sur un canapé défoncé posé dans un coin de la plate-forme bancale, bavassaient. Elles firent un petit salut à Stan de leurs yeux blancs sans pupilles.

— Salut les pipelettes, dit Stan avec un naturel qui le surprit lui-même.

Elles rigolèrent et de la bave coula sur leurs robes. C’était un truc entre eux depuis des lustres. Comment il le savait ?

— Tiens, Stan, mange ça avant de te sauver, tu maigris à vue d’œil depuis la dernière fois que je t’ai vu !

Il n’avait jamais été épais mais c’est vrai qu’il se sentait maigrichon, flottant comme un croque-mort dans son étrange costume de moine magicien.

Sandy-la-soupe lui tendit un bol de métal défoncé rempli à moitié de son bouillon. Elle y plongea une cuiller en bois et lui tendit le bol d’un regard mi-chaleureux, mi-glacial :

— Tiens ! Et si tu manges pas tout, je te botterai ton petit cul tout osseux avec mes gros pieds jusqu’à ce que t’avale tout !

Elle lui colla le bol entre les mains.

— Merci, Sandy-la-soupe. A plus tard.

Buvant des gorgées bouillantes d’où émergeaient des bouts de légumes indéterminés, il grimpa les étages. Tout lui semblait connu, il n’avait pas besoin de réfléchir pour se diriger. Et puis la mixture avait bon goût, et elle le réchauffait, et il se sentait doucement revivre après son affreuse remontée de l’Hadès. Rêve ou réalité ?

Tous ceux qu’il croisait le connaissaient. Et ça semblait réciproque.

On le salua, il salua ; on lui serra la main, il serra des mains ; on s’inclina devant lui, il s’inclina devant eux. Certains s’allongèrent même comme s’il était l’incarnation d’un dieu. Il passa sa main dans des cheveux rêches, caressa des joues jamais lavées, distribua son bonjour à tout le monde, sans exception.

Tous portaient des haillons, parlaient des langues ou des dialectes différents, beaucoup vivaient là où Stan les croisait, sur une marche, une coursive branlante, un coin d’échafaudage.

Des ordures de la vie courante traînaient partout mélangées aux restes de la civilisation d’Avant : éviers, radiateurs, tv, tables sans pieds, lattes de parquets brisées, tablettes tactiles sans plus aucune utilité ; tout cela attendait d’être récupéré pour construire quelque chose de nouveau. Ces monticules de tout et de n’importe quoi montaient parfois à plusieurs mètres de haut.

Certains s’étaient aménagé des abris provisoires dans ces montagnes de détritus, creusant des grottes et des abris provisoires.

Et Stan prit d’un coup conscience qu’il n’avait aucune douleur aux jambes. Il ne boitait pas non plus. Son bâton rouge était juste un accessoire décoratif.

Jamais il n’avait connu ce plaisir d’être « comme tout le monde ». Marcher normalement ?

Il avait l’impression de voler, oui !

Pour la toute première fois de sa vie, il savait enfin ce que les gens ressentaient avec leurs jambes.

Comment mettre un pied devant l’autre était si naturel, si facile… au lieu d’être une torture permanente, une épreuve à chaque coup de talon posé sur le sol.

Il respira un grand coup, un sourire jusqu’aux oreilles.

Il se trouvait à peu près au septième étage des immeubles Hausmannien, au milieu des constructions urbaines de fortune, quand il se sentit observé : deux niveaux plus haut, à une cinquantaine de mètres de lui, une femme aux couettes bleues et touffues, portant une tenue de cuir noire et moulante et des gants qu’on aurait dit en acier clouté, l’observait depuis une plate-forme suspendue, sans accès apparent.

Lorsqu’elle comprit qu’il l’avait vue, elle plia les jambes et bondit à plus de trente mètres de haut – un saut tranquille, sans se presser – jusqu’au dernier niveau de construction existant, là où il n’y avait qu’une passerelle de fortune où nul ne se risquait jamais.

Elle le regarda de nouveau à travers l’épaisse atmosphère – elle n’était plus qu’une ombre là-haut – avant de partir d’un pas serein.

Les autochtones qui l’avaient vue voler n’en furent pas plus surpris que de croiser un rat (et il y en avait des tonnes ici).

Qui était cette femme étrange, la seule à ne pas porter des vêtements puants et pleins de trous ?

Stan chercha un moyen de grimper là-haut. Il se perdit dans des impasses, revint sur ses pas, monta un escalier de métal sans rambarde de sécurité, partit à droite, fit demi-tour.

Et un néon juste devant lui le stoppa net.

Le néon coupa toutes ses réflexions. Toutes les questions qu’il se posait sur cette fille s’évanouirent : un BibiBar en néons rouge et bleu clignotait devant lui, avec une grosse flèche verte en dessous qui indiquait la direction à suivre.

Bibibar ? Sérieux ? Ça ne pouvait pas être un hasard.

Il marcha en écartant une foule bigarrée rassemblée autour d’une partie de Cafardland, le grand jeu local. Stan grimpa une échelle qu’une simple corde retenait attachée à un balcon pour ne pas qu’elle bascule loin dans le vide sous ses pieds.

Il marcha ensuite sur deux longues planches de bois de dix mètres de long, posées côte à côte sans être attachées entres elles, ce qui formait l’unique et seule entrée du BibiBar, avant d’atterrir, soulagé, sur du béton bien dur et bien lézardé par le temps.

Il était sur le toit d’un immeuble à moitié en ruine aménagé en troquet.

Un vieux de chez vieux jouait du saxo, assis sur un rebord de pierres à l’autre bout de la terrasse. Les yeux fermés, il se donnait à fond dans son morceau, un classique d’Otis Reeding. Old Boy. C’était son nom. C’était un black qu’on disait vieux de 150 ans et personne ne remettait son âge en cause. On racontait que 130 ans plus tôt, il jouait déjà dans les speakeasy de Lucky Luciano – les bars illégaux vendant de l’alcool pendant la grande dépression de 1929 – avant d’être l’attraction principale du Courtson Cave, un club du Monde de l’Avant qui avait connu son heure de gloire un peu avant les années 2000.

Allez savoir ! Tout ici pouvait être vrai après tout !

Des tables remontées des appartements des étages du dessous et des chaises complètement disparates formaient la salle à l’air libre qui devait être pleine à craquer la nuit.

Derrière un véritable comptoir avec ses bars de zinc pour poser les pieds et les bras, une blonde incendiaire en mini-jupe attendait le chaland en mâchant du chewing-gum et en se faisant les ongles.

Des toiles plantées sur des piliers de bois créaient un enchevêtrement de plafonds pour se protéger des rayons brûlants du soleil, lorsqu’il faisait son apparition. Stan savait qu’il était essentiel de se protéger du soleil. Avec la disparition de la couche d’ozone et la création de la Troposphère nucléaire, une heure sous des rayons bien chauds suffisait à vous transformer en mouton grillé. Sans parler des pluies acides.

Il n’y avait que quatre clients, chacun à leur table. Stan en connaissait deux qu’il salua de loin.

Une voix un peu fluette qu’il reconnaîtrait entre mille résonna à côté de lui.

— Tiens Stan, t’es là ?

Il était assis à une table sur un fauteuil énorme, capable de supporter ses deux cents kilos de graisse, une sorte de trône au centre du pub.

— Bibi ?

Impossible de ne pas le reconnaître, même avec vingt ans de plus, une calvitie qui remontait jusqu’en haut de son crâne et des cheveux en pointes, orange vif fluo, à l’horizontale au-dessus des oreilles sur plus de vingt centimètres qui lui donnait un air de… démon sympathique avec sa bouille toute ronde. Ou peut-être que c’était des antennes pour rendre son cerveau tordu encore plus tordu.

— Blondie chérie, hurla Bibi, ramène-nous la bouteille de Stan et deux verres. Et propres les verres !

— Va te faire foutre, le Gros.

— Bibi, ce que je suis content de te voir ! hurla Stan en serrant son pote de toujours dans les bras.

Le ventre de son ami était vraiment énorme, il ne pouvait même plus faire le tour de son torse.

— Alors, enfoiré, t’es de passage ? Les plans avancent, dit Bibi en montrant des tas de croquis qu’il dessinait sur un large cahier à dessin. Je crois que j’ai trouvé le moyen d’atteindre la Chrysalide pour l’explorer puis pouvoir en monter et en descendre à chaque fois qu’on le veut. Ca va pas être évident à construire, mais avec les trafiquants de Ross-le-renifleur (il montra d’un geste de la tête le haut de l’Arc de Triomphe), on devrait pouvoir y arriver. J’ai commencé à lui préparer une liste et j’ai réussi à mettre de côté plus de deux cents plaques solaires, bien gardées, crois-moi. On les disposera entre le second et le dernier étage. On sera autonomes en énergie.

Stan n’y comprit rien : ni ce qu’il voyait, ni l’âge de son ami, ni de quoi il parlait.

Et il savait qu’il n’était pas en train d’halluciner.

Et il savait qu’il était déjà venu ici plusieurs fois au cours des dix dernières années, dans ses rêves nocturnes. Ça lui arrivait de temps en temps de vivre des aventures dans ce monde.

Des images floues lui revenaient, pas plus. Mais là, un truc n’était plus le même.

Bibi s’en rendit bien compte.

— Ça va, mon vieux ? T’as pas l’air bien. Tiens, donne ton bol, je le redonnerai à Sandy-la-soupe.

— Je ne sais pas… Je me sens… je me sens…

— Oh, bon Dieu de merde ! lâcha Bibi en reculant de deux mètres avec son fauteuil en le poussant de ses pieds, une main bien tendue devant lui pour empêcher Stan de s’approcher. Mon pote, c’est quoi ton dernier souvenir ?

Stan se rappela le choc de la crosse du sniper contre sa tête.

— Quand on était sur le toit et que j’ai fait diversion.

Bibi plaqua ses mains contre sa bouche pour s’empêcher de parler.

— Oh putain de merde de putain de merde de putain de merde de sa mère la grosse en pyjama dans un cadi, cracha-t-il en postillonnant partout ! Il faut que tu te casses, Stan. Maintenant ! J’ai rien le droit de te dire. Rien, rien rien ! Mia Quà de sti tutti cleo patroli Te pe ne qua dralii !

— Qu’est-ce que tu baves, Bibi ? Pourquoi t’as le droit de rien dire ? Tu me la joues à quoi, là ?

— C’est toi qui me l’as interdit, c’est toi qui me l’as interdit, répéta Bibi, au bord de la panique, aussi livide que sur le toit de la Nation, quelques heures plus tôt. Oh putain de merde de putain de merde de putain de merde ! Pitio des nervas attentico lessibio kie tue ra…

Il n’arrêtait pas de reculer. Les pieds de son fauteuil crissaient sur le béton.

— Va-t’en, Stan, tu peux pas rester là, c’est trop dangereux.

Un des clients que Stan ne connaissait pas se leva et s’approcha de lui. Les yeux de Bibi s’écarquillèrent comme des soucoupes en l’apercevant.

— Oh non ! C’est presque le Jour J ! Il remit les mains devant sa bouche.

L’homme, un vieux de cinquante piges au moins avec des cheveux tout blancs façon Richard Gere, tendit la main à Stan, un sourire franc au centre d’un visage sympathique et propre, et c’était pas courant dans le coin.

— Bonjour, Stanislas. Je me nomme Théophile. On ne se connaît pas encore mais ça ne va pas tarder. Je suis juste venu te dire que je m’occupe de tout. On se voit très bientôt. Je te ferai signe.

L’homme lui sourit encore puis s’éloigna, franchissant les planches avec agilité.

Bibi était tout vert comme un légume. Il montrait l’homme qui venait de prendre une échelle d’un doigt tremblant.

Stan perçut un scintillement partout dans le décor autour de lui, sur chaque être vivant qu’il pouvait voir, sauf un, le second client qu’il ne connaissait pas.

Tout scintilla de plus en plus – sauf celui-là, l’inconnu – et son mal de crâne s’amplifia jusqu’à ce qu’il hurle de douleur et qu’il s’écroule à genoux.

Il vit Bibi tenter de se lever pour venir le secourir sans y parvenir, lui aussi devenant une lumière parmi les autres et tout le décor, finalement, disparut en rayons arc-en-ciel.

Sauf le mystérieux client qui regardait Stan, et il souriait bêtement, visiblement tout heureux.

Stan toucha sa tête bouillante et il sentit…

9

Tout est vanité et poursuite du vent, et il n’y a aucun avantage à tirer de ce qu’on fait sous le soleil. (Ecclésiaste – la Bible)

… un bandage épais qui recouvrait son crâne et son œil gauche.

Sur le lit à côté de lui, le client du BibiBar qui n’avait pas disparu dans la lumière, menotté à des barreaux d’acier, continuait à le regarder en se marrant tout seul.

Il n’avait plus que deux dents et quelques touffes de cheveux sur le ciboulot, comme si on lui avait tout arraché par poignées entières. Son cuir chevelu était tout ensanglanté. Les miliciens avaient dû le traîner à même le sol sur des dizaines de mètres par ses cheveux pour obtenir ce résultat spectaculaire !

— Merde, qu’il dit ! J’sais pas ce que m’ont donné les docs, mais faut que j’leur demande. C’est la première satanée fois où j’vois un gars disparaître et – pouf de pouf – réapparaître sur son pieu, directos dans ses menottes ! Wahou, gigatrip !

Stan constata qu’effectivement une de ses mains était menottée aux barreaux de son propre lit. Il n’avait qu’une main de libre. Une perfusion lui entrait dans le coude, reliée à des pochettes médicales contenant des liquides transparents accrochés haut en hauteur.

Et ses jambes lui faisaient un mal atroce. Depuis combien de temps n’avait-il pas pris de morphine ? Il se sentait glacé et en sueur, les effets habituels du manque.

Il se trouvait dans la salle vétuste d’un vieux bâtiment parisien aux plafonds élevés, aux fenêtres grillagées, aux murs écaillés. Une trentaine de types au moins gisait dans leur lit à moitié inconscients. Certains gémissaient de douleur, la plupart dormait, un ou deux chialaient quelque part, plus loin.

— On est où ? demanda Stan à son voisin qui continuait à rire bêtement.

— A la prison du Palais de Justice, mon frère. Procès immédiat pour les révolutionnaires. Paraît qu’ils donnent dix ans ferme à tous ceux qui ont été arrêtés hier soir, ouaips. Pas d’exception. Pas de jugement. Juste une peine. Ils veulent faire un exemple de nous. Pas de pitié, les salopards ! Ça va être ton tour dans pas longtemps. Ils en sont à la lettre I. Toi, c’est Kross, c’est ça ? K- K, pas bon pour toi ! Caca, hahaha !

L’autre fou se marra.

Stan ne répondit pas, encore accroché à des filaments de son rêve qui s’étiolaient petit à petit au fur et à mesure que la salle de soins prenait vraiment réalité.

— Moi, c’est P.J., sans dec. Paquet-Jartier. J’sais pas dans quelle lettre y vont m’ranger. Olivier Paquet-Jartier, ça donne O.P.J. J’te dis pas comment ça vanne chez mes potes, mon pote, quand je vais chez mes potes, ah ah !

Stan pensa à ses pauvres parents qui devaient être morts d’inquiétude. A son pauvre père qui devait le chercher partout avec son mal de dos terrible.

Si seulement, pour une fois, pour une seule fois, il les avait écoutés.

Et Bibi. Bibi… est-ce qu’il s’en était sorti ? S’il s’était fait attraper, Stan lui botterait le cul jusqu’à la fin de sa vie. Son rêve lui revint un peu plus en mémoire. C’était bizarre d’avoir vu son pote âgé de quarante ans au moins. Et si gros. Lui qui faisait tant d’efforts pour essayer de perdre ses quarante kilos de trop alors que là il en avait soixante-dix de plus.

— Hé, P.J. !

Il interpella de nouveau son voisin qui cherchait sans succès à faire tourner la molette pour augmenter sa dose d’anti-douleur.

— Tu peux pas m’aider ? dit-il en se tordant à s’en éclater l’épaule. En tendant ton bras libre, tu peux y arriver, hein !

— Tu connais le BibiBar ?

— Le BibiBar ? Jamais entendu parler. Alors, tu peux attraper cette saloperie de truc à tourner, là.

— Trop loin !

Ce n’était qu’à moitié vrai. Stan n’avait juste pas envie de l’aider.

Dix ans ! Ce n’était pas possible qu’il prenne dix ans ferme. Il était juste sur un toit, à traîner là. Il pourrait jouer sur son handicap pour dire qu’il regardait de là-haut ce qui se passait, qu’être en bas était impossible pour lui… non, dire qu’il ne se sentait même pas concerné mais qu’il voulait juste regarder. Si on venait à prouver qu’il était l’Épervier et que tout le monde se coltinait dix ans de mitards, c’est vingt ans au moins qui l’attendaient.

Et son papy et son anniversaire dans quelques jours… 92 ans. Il ne lui restait plus longtemps à vivre. Et s’il ne le voyait plus jamais de sa vie ?

Un violent désespoir l’envahit. Là, cette fois, il avait bien déconné.

L’idée d’être enfermé dans une prison surpeuplée jusqu’à ses trente-sept ans était… insoutenable. En fait, ce n’était juste pas imaginable. La liberté était le fondement philosophique de sa vie. En être privé revenait à être mort. Autant crever tout de suite !

La porte s’ouvrit en claquant. Des flics entrèrent avec une liste de noms inscrits à la main sur une feuille de carnet déchiré.

Ils réunirent tous ceux dont le nom commençait par J, trois au total et les embarquèrent, menottés et enchaînés comme des chiens.

L’instant suivant, les infirmières désinfectèrent les lits en quatre ou cinq minutes et de nouveaux blessés prirent leurs places.

Une des infirmières lisait un quotidien en passant devant lui. Stan faillit vomir en voyant la première page :

L’Épervier ENFIN arrêté. Le Suprême Leader des Liberty Warriors, Stanislas Kross, sera jugé demain en comparution immédiate.

Des sénateurs réclament sa peine de mort !

Et sous le titre, sur toute la page, la tête de Stan en gros plan, énorme.

Stan, anéanti, n’y comprenait plus rien. Imaginer que toute la France et peut-être même le monde entier connaissait son visage lui donna une chair de poule immédiate.

Les infirmières parlaient de la nuit entres elles :

« … plus de trois cent dix morts au Père-Lachaise, au moins 150 à la Nation… »

« … le plus grand massacre depuis la Libération… »

« … on dit qu’au moins 183 policiers sont décédés… »

« … La loi martiale a été déclarée à dix heures, tout à l’heure… »

« … Sept mille blessés, y’en a qui vont jusqu’à Lyon ou Marseille pour être soignés… »

« … Plus le droit de se réunir dans la rue à plus de 5 personnes… »

« … Plus le droit de sortir entre 23 heures et 5 heures… »

« … Les frontières ont toutes été fermées à minuit… »

Ça tournait et tournait et se retournait dans la tête de Stan.

Qu’est-ce qu’il avait fait ? Est-ce que c’était lui le responsable de tout ça ? Si les 460 morts étaient vrais, c’est qu’il en était la cause ! Il avait conçu la stratégie, il savait exactement ce qui allait se passer. Lui, tout ce qu’il voulait, c’était lutter contre des décisions politiques liberticides et dangereuses.

Jusqu’à maintenant, il n’y avait eu que des blessés, des bagarres classiques entre manifestants et forces de l’ordre. Rien de bien grave.

Un abîme de doutes s’ajouta à son désespoir. Est-ce que lutter contre une loi voulait dire que des flics et des civils devaient mourir sauvagement ?

On était tous Français, non ? Qu’est-ce qui avait dérapé ?

Pourquoi n’avait-il pas compris que les règles du jeu avaient changé en 2 ans, quand il avait commencé à s’investir dans la rébellion anti-capitaliste, après la mort d’André ?

C’est dans cet état d’esprit sombre et désespéré que les flics revinrent à peine vingt-cinq minutes plus tard. Ils se marraient de la gueule que tiraient tous ceux qui se prenaient dix ans en trois minutes de procès maximum par prisonnier, à la chaîne. C’était mathématique.

Il était le seul K. de la liste.

— Debout, Stanislas Kross, dit un maton en lui défaisant sa menotte.

L’autre frappait les barreaux du lit avec sa matraque pour qu’il se magne le fion.

— J’ai besoin de deux cannes pour marcher, je suis handicapé. Et j’ai besoin d’un patch de morphine.

— C’est ça, ouais ! Et tu veux un petit shoot d’héroïne au passage ? Le maton l’attrapa et d’une poussée virulente le mit debout.

Stan s’écroula comme une chiffe molle. Il ne sentait plus ses jambes, à part les douleurs.

— Merde ! fit le maton.

— Il est handicapé ? demanda son collègue à une infirmière. Elle haussa les épaules.

— On n’a pas encore reçu les dossiers médicaux, vous pulsez trop vite.

— C’est qu’y a du monde à foutre derrière les barreaux, s’excusa le flic à la matraque, un peu décontenancé.

L’infirmière ramena un fauteuil roulant pendant que l’autre con rattachait son arme à la ceinture.

— Il faut me le ramener, dit-elle aux deux gardiens. Pas lui, le fauteuil.On n’en a que deux pour tout le service.

— Promis, mademoiselle…

— Elise. Elise Duparain.

Le gardien à la matraque lui lança un clin d’œil qui la fit rougir.

Son collègue ramassa Stan qu’il installa tant bien que mal dans cette torture qu’on appelait ici un fauteuil roulant. Il n’y avait pas de roues pour qu’il se pousse lui-même.

— Allez, go !

— A plus, mon frère ! beugla l’homme aux deux dents. J’me souviendrai de toi, ça j’te l’jure ! On s’reverra dans un paradis sans flics !

Ils franchirent les portes qui grincèrent comme dans un film d’horreur. Une des roues avant du fauteuil roulant tournait sur elle-même, rendant encore plus dur de le pousser droit. C’étaient de larges couloirs et à intervalles réguliers, ils devaient slalomer entre les monceaux d’ordures que chaque service jettait dans cette allée principale. Avec la grève interminable des éboueurs, tout Paris se transformait en une poubelle géante.

Le trajet dura près de quinze minutes. Les couloirs du palais de justice s’étendaient sur plusieurs dizaines de kilomètres en tout si on comptait les sous-sols dédiés aux prisonniers.

— Alors, fils de pute, prêt à morfler ? dit le maton à la matraque en installant Stan devant une double porte. Y’en a qui disent que t’es l’Épervier, c’est vrai ? Putain, je crois que je vais jouir tout seul dans mon froc en souvenir de mes amis qui sont morts cette nuit, quand tu vas te prendre la peine de mort. Enculé de salaud !

Il lui mit un coup dans la nuque qui assomma Stan un instant.

— T’as de la chance que je puisse pas faire plus, fils de pute ! glissa le flic à son oreille pendant qu’il le remettait droit dans le fauteuil.

Stan ne bougea pas, ne dit rien. Il resta aussi impassible qu’une statue du musée Grévin.

— Ouais, t’inquiète, le proc a prévu de pas le rater, dit l’autre.

Les doubles portes s’ouvrirent et la salle d’audience vaste et pleine à craquer apparut.

Sans que Stan ne le veuille, sans que ses mots ne sortent vraiment de lui, il dit aux deux enflures :

— J’espère que vous avez embrassé vos femmes ce matin. Parce que vous allez mourir dans quelques minutes.

C’est rouges de fureur de ne pas pouvoir le frapper à mort qu’ils le poussèrent dans la salle.

Le cœur de Stan s’emballa à une vitesse folle.

Pourquoi est-ce qu’il avait dit ça ? D’où sortaient ces phrases ? Et pourquoi tout le monde hurlait dans la salle d’audience ?

On l’installa seul dans le box des accusés, derrière une vitre blindée. Au moins quinze flics autour de lui l’encadraient, le Famas armé dans les mains, prêt à être utilisé.

Une chose le terrifia : ils n’étaient pas là pour l’empêcher de s’enfuir, ils étaient là pour le protéger, pour lui sauver la vie des gens dans la salle qui voulaient le tuer.

Une plâtrée de dessinateurs croquèrent son visage en quelques coups de crayon urgents. Les procès n’avaient pas le droit d’être filmés et seules les caricatures et autres dessins pouvaient être publiés dans la presse pour illustrer les articles. C’était la loi française.

Dans la salle, des gens hurlaient et pleuraient en brandissant des photos de leurs fils morts dans l’exercice de leurs fonctions ; d’autres applaudissaient et brandissaient du poing en hurlant « Tu es notre héros ! » ; des flics retenaient des hommes par la force pour ne pas qu’ils franchissent les seuils de sécurité.

Les deux matons qui l’avaient amené jusqu’ici, postés devant les portes de sorties, étaient entourés de militants acquis à la cause de Stan. Ils semblaient bien seuls. Ils tremblaient de peur et le regardaient avec haine.

Au balcon, c’était le même délire. Une femme voulut se jeter dans le vide à poil, par « sacrifice », avant d’être rattrapée par ses voisins.

Un vieux mima un fusil qu’il braqua sur Stan et fit « pan » avec sa bouche.

Plusieurs activistes élevèrent des pancartes sur lesquelles on lisait « La justice est aussi indépendante qu’une pute », « Combien vous avez palpé cette nuit, monsieur le juge ? », « L’Épervier est notre Héros, sauvez-le ! ».

Un homme assis un peu plus bas devant lui, derrière la vitre protectrice, se leva et se pencha pour lui parler doucement :

— Maître Charmard, je suis votre avocat jeune homme, désigné d’office. Je viens de prendre connaissance de votre dossier, il est… à charge. Je vais tout essayer, je vous promets rien. Rien du tout.

Puis il se rassit. Il transpirait comme un bœuf. Stan vit ses parents, au milieu de la foule.

Ils pleuraient en lui faisant des coucous de la main. Il réussit à leur sourire malgré son bandage. Ça eu l’air de leur faire du bien.

Le marteau du juge mit fin au brouhaha bruyant.

Il tapa, tapa et tapa jusqu’à ce qu’un vrai silence s’instaure.

— Bien, un seul prisonnier, ça nous change des charrettes qu’on a depuis ce matin.

Il ouvrit un dossier.

— Il n’en reste pas moins que j’accorde trois minutes à chaque partie.

Monsieur le procureur, c’est à vous.

Un type de l’autre côté de la pièce se leva.

Stan continua à regarder ses parents. Ils avaient l’air en pièce. Il s’en voulait à mort.

— Monsieur le Président, nous avons devant nous un des plus dangereux activistes du mouvement Liberty Warrior, un de ses coordinateurs, un de ses leaders si ce n’est son chef suprême, probablement le principal responsable du massacre du Père-Lachaise, la Nuit de Sang comme l’ont appelé les journaux, un révolutionnaire connu sous le nom d’Épervier. La police et les services secrets le traquent depuis un an, sans relâche. Nous disposons de plusieurs preuves qui prouvent que c’est lui. Un sac retrouvé en bas de l’immeuble où il a été arrêté – un agent de la DGSI a filmé le coupable jeter le sac avant son arrestation et vous trouverez son identité confidentielle dans le dossier – comporte des empreintes sans équivoques sur son propriétaire, monsieur Stanislas Kross. Ce sac contient du matériel de piratage de haute technologie permettant d’anticiper les mouvements de la police, de se connecter aux réseaux sécurisés de l’État et même à des satellites d’espionnage sophistiqués. Un ingénieux système de communication a permis à ce monsieur Kross de planifier les mouvements de la foule pour attirer les forces de police au cimetière du Père-Lachaise avant que…

Le juge leva la main.

— Vos trois minutes sont terminées, monsieur le Procureur.

— Monsieur le Juge, s’emporta le proc, je crois qu’un individu aussi dangereux que lui mérite plus que trois minutes de…

Le juge le coupa à nouveau.

— Oui, oui, j’entends bien. Mais la journée est chargée. Que réclamez- vous ?

Abattu, le procureur baissa d’un ton. Mais c’est d’une voix calme et sûr de son succès qu’il clama :

— Réclusion à perpétuité avec une peine de sûreté de quarante ans dans l’établissement d’hyper haute sécurité de Cayenne. Et si la peine de mort est rétablie comme le prévoit le gouvernement avec effet à dater de la Nuit Sanglante, la peine de mort immédiate par pendaison sans possibilité de faire appel.

Depuis un an, l’extrême-droite réhabilitait les pires prisons de l’histoire. Cayenne en était le fer de lance, avec ses travaux forcés et ses îles isolées. Un symbole de la dictature dominante qui inspirait de nombreux autres pays occidentaux.

Stan manqua de s’évanouir. Il n’arrivait plus à respirer.

Sa mère enfouit son visage dans ses mains et son père pleurait en silence.

— A vous, Maître… Charmard, dit le juge en consultant sa montre. Je ne vous connais pas, c’est votre première audience, Maître ?

— Affirmatif, monsieur le Juge.

— Essayez de faire encore plus court, l’heure du déjeuner est dépassée de quarante minutes déjà. Et j’ai faim.

L’avocat était sans force. Il dut s’accrocher à son parloir pour se mettre debout. Il regarda Stan un instant sans aucun espoir dans ses yeux.

10

Lorsque l’ennemi est uni, divisez-le ; et attaquez là où il n’est point préparé, en surgissant lorsqu’il ne vous attend point. Telles sont les clefs stratégiques de la victoire.

(L’Art de la Guerre – Tsun Tzu)

Ida Kalda se réveilla peu avant dix heures. Lorsqu’elle regarda sa montre, elle bondit de son lit avant de se rallonger un instant.

Après sa journée d’hier et ses dix-huit heures de formation intensive par Santoro, elle avait bien le droit de rester cinq minutes de plus allongée.

Et elle ne faisait que suivre les ordres de son supérieur qui, à deux heures du matin sur son palier et après lui avoir fait visiter son appartement lui avait dit, un doigt tendu vers elle :

— Pas de réveil-matin pour demain. C’est un ordre.

Toutes ses affaires personnelles étaient là, rangées, pliées, exactement comme si c’était elle qui l’avait fait.

Elle essaya de ne pas penser aux déménageurs qui s’étaient occupés de ses affaires intimes mais, après réflexion, elle ne les rencontrerait jamais et ils devaient avoir l’habitude de ce genre de chose.

Elle s’était écroulée après un salut officiel envers son supérieur et dormit à l’instant où elle s’enroula sous sa couette, quatre minutes plus tard.

L’appart était plutôt coquet, plus spacieux que ce qu’elle aurait cru (au moins 60 m²), fait pour une fille (décos roses et peintures douces, bibelots, lait de bain parfumé et autres produits d’agrément pour la peau posés sur le rebord de la baignoire – et elle imagina que les mecs, eux, devaient disposer d’une télé géante courbée ultra-plate dernier cri et d’une PS4 avec batterie de jeux à disposition. Faudrait peut-être qu’elle aille faire un tour chez un de ses lieutenants pour faire une partie de Call of Duty un soir, tiens !).

Le temps d’émerger de son sommeil confus elle regarda dans la pénombre le Dreamcatcher tournant doucement sur lui-même à cause de la clim. Devenu un objet de déco pour beaucoup de monde aujourd’hui, qu’on trouvait dans toutes les boutiques un peu à la mode des capitales européennes, très prisé des bobos, cet objet était à l’origine un authentique outil magique fabriqué par les indiens d’Amérique du Nord pour se protéger des démons, dieux et monstres peuplant leurs rêves et leurs cauchemars. Ils pensaient que les êtres surnaturels disposaient de la faculté d’entrer dans l’âme des hommes par la porte des rêves laissée grande ouverte sans surveillance durant le sommeil.

Le Bureau 09 avait fait une découverte incroyable douze ans plus tôt lors d’une opération au Nouveau Mexique : les Dreamcatchers fonctionnaient contre les Déviants. Les gens qui dormaient dans une pièce équipée d’un Dreamcatcher ne pouvaient pas être visités durant leur sommeil par eux, les méchants. C’était la meilleure de toutes les protections. Une sorte de blindage bien costaud. Comme on pensait avec une quasi-certitude que les Déviants existaient depuis des siècles, ou des millénaires, il était plus que possible que les chamanes Indiens aient spécialement créé les Dreamcatchers pour se protéger des Déviants.

Mais pour que ça fonctionne, le Dreamcatcher devait être authentique, fabriqué par un chamane et consacré selon un rite spécial qui durait le temps d’une lunaison. Autant dire que personne ou presque n’en possédait de véritables en occident. Un lieutenant du Bureau 09 de l’époque était parti huit mois aux États-Unis recenser les tribus qui avaient préservé l’art ancestral du Dreamcatcher. Il en restait six en tout et pour tout, qui s’étendaient du nord du Mexique au grand nord canadien en suivant, étrangement, une ligne droite correspondant exactement au 110ème degré ouest de Latitude.

Le Bureau 09 et deux tribus, après des discussions compliquées, étaient finalement tombés d’accord et contre des investissements sociaux et éducatifs annuels, les tribus consentaient à fabriquer un certain nombre de Dreamcatchers par an pour ces étrangers. Aujourd’hui, chaque chambre des 42 appartements de l’étage 9 et demi en possédait un.

Et il était formellement interdit à tout agent de dormir dans son salon ou à son bureau. Le risque d’intrusion était trop élevé. D’où toutes les affiches surprenantes qu’Ida avait vu placarder partout à l’étage du dessous qui rappelait de ne SURTOUT pas dormir sur son lieu de travail.

Chaque Dreamcatcher était unique, une œuvre d’art faite à la main pour un usage protecteur réel.

Le sien possédait de larges et splendides plumes multicolores et des pierres naturellement rondes, vertes et jaunes, insérées à l’intérieur de la toile d’araignée tissée dans une corde artisanale entièrement faite à la main elle aussi, autour d’un cercle en bois rituellement fabriqué. Le diamètre du Dreamcatcher déterminait la surface qu’il protégeait. Le sien faisait environ 40 cm de diamètre pour une chambre de 20 m² environ.

Confortable, fonctionnel, il ne manquait qu’une chose à son appartement : des fenêtres. On les avait remplacées par des murs tactiles et en appuyant n’importe où du bout d’un doigt apparaissait un menu et ses milliers de paysages avec options.

Elle se leva enfin, tapota le mur et opta pour les montagnes, régla le son du vent et le degré de chute de neige. Adepte du Snowboard hors-piste, voir ces paysages lui donna d’un coup une pêche d’enfer. Elle se voyait dévaler de dangereuses pentes, anticipant les roches, les vides, les crevasses, glissant à une vitesse folle et risquant des sauts dans le vide sans jamais savoir à quoi allait ressembler son atterrissage. Elle eut une vraie poussée d’adrénaline dans le sang pendant quelques secondes. L’avantage d’avoir bossé à Lyon est qu’elle passait ses week-ends d’hiver à surfer. Ici, à Bruxelles, ça allait être plus difficile.

Elle régla les angles, les zooms, les couleurs, joua avec la télécommande virtuelle qui la suivait dans ses déplacements, sur le mur tactile.

Elle se serait crue dans un chalet perdu dans les hauteurs des Alpes. Où qu’elle aille dans l’appartement, une vue panoramique à 360°, splendide, l’entourait.

Seuls le sol et le plafond restaient neutre, pour ne pas perturber sa direction dans l’espace. C’était très bien fait, on ne voyait presque pas la différence avec une véritable vue sur le Mont-Blanc et ses alentours alpins. Ce genre d’installation devait coûter une fortune. Le Bureau 09 ne lésinait pas sur les plaisirs optionnels pour fidéliser son personnel.

Elle prit finalement une douche rapide pendant que son café refroidissait, eut du mal à choisir sa tenue (elle avait vu très peu de femmes dans les bureaux hier et opta pour la tenue réglementaire, un tailleur-uniforme avec son grade et son nom). Elle se maquilla rapidement. Après trois jours de voyage, ça ne lui faisait pas de mal d’être propre et jolie.

Sa tasse de café à la main – il était maintenant 11h10 –, elle s’installa devant son ordinateur, privilège réservé aux officiers que de pouvoir travailler depuis chez eux.

C’était le même matos que Santoro : écran 29 pouces transparent tactile, clavier digital incrusté sur la surface plane du meuble qu’on pouvait projeter en hologramme à la verticale, là où on le souhaitait au-dessus du bureau. Elle ne savait même pas que ce genre de technologie existait.

Face à elle, elle distingua à l’intérieur des montagnes enneigées, un écran discrètement incrusté dans le mur, à trois mètres environ, un écran géant qui devait servir pour les web-conférences et les réunions virtuelles ou alors… elle pianota rapidement et projeta son écran d’ordinateur sur cette télé aux proportions inhabituelles. C’était bien ça. Un écran secondaire. Elle ramena le bureau de son ordinateur d’un coup de pouce courbé sur son écran normal.

Sur le côté se trouvait une pile de manuels pour apprendre à maîtriser les logiciels développés spécifiquement pour le Bureau 09. Elle trouva celui qu’elle cherchait : la manipulation par les doigts du système d’exploitation, un dérivé de Linux basé sur Ubuntu appelé Bubuntu 37.04 Panoramix.

Il y avait quelques dizaines de mouvements de base à connaître pour l’écran tactile et le temps de boire son café, elle en apprit les principaux.

Elle s’amusa à faire apparaître et disparaître des fichiers, à zoomer sur des photos jusqu’à un niveau de détail où chaque pore de la peau d’un visage pouvait prendre tout l’écran, à jongler avec des dossiers complets composés de centaines de milliers de pages, à projeter dans les coins les fichiers à archiver et à étudier, à jouer avec les logiciels de photos et de vidéos professionnels qui autorisaient toutes les manipulations d’images qu’on voulait.

C’est bien simple, il y avait TOUT !

Des logiciels basés sur la méthode GTD lui permettait de gérer son boulot de manière mathématique. Formée à GTD, Ida se trouva très à l’aise avec les logiciels dédiés à l’organisation de son travail.

On pouvait aussi dicter un courrier sans avoir recours au clavier, annoter n’importe quoi dans un bloc-notes à accès permanent avec hyperliens reliés aux dossiers correspondants ou entrer dans n’importe quelle base de données sans identifiant ni mot de passe, uniquement par reconnaissance vocale. Elle mémorisa ainsi une cinquantaine de commandes de base, les opérations essentielles à son métier et pas mal de perfectionnements à réaliser pour que ce système s’adapte à elle et non l’inverse.

Elle passa aux choses sérieuses en ouvrant sa messagerie et son calendrier. Plusieurs mails envoyés depuis ce matin par des collègues qu’elle ne connaissait pas l’attendaient déjà dans sa boîte de réception. Des tags bien visibles accompagnaient chaque mail : règlement intérieur, sortie extra-professionnelle, Déviants, infos du jour, Faille probable, Faille officielle, etc.

Elle ouvrit le mail d’un toucher d’index tagué « sortie extra- professionnelle ». Le sergent Hans Hopminster proposait une sortie en boîte, après-demain, samedi soir, dans le centre de Bruxelles, après un dîner au Marmiton, un des restaurants les plus célèbres de la ville. Huit personnes avaient déjà répondu présentes, dont deux femmes. Elle ajouta son nom à la liste. Même si elle détestait ce genre de réunion qui mélangeait vies professionnelle et personnelle, il fallait qu’elle s’intègre et qu’on l’accepte. Sinon, ça deviendrait vite un enfer dans ce bocal où tout le monde vivait et bossait ensemble.

Et puis si ça se trouve, un ou deux garçons mériteraient son intérêt… La sonnerie de la porte retentit d’un chaleureux ding-dong de cloches à l’orientale. Un type la salua à la française, main verticale touchant son front droit, et lui tendit un paquet avant de s’en retourner vers l’ascenseur.

A l’intérieur, un téléphone ultra mince aussi transparent que l’écran de son ordinateur et une montre connectée déjà programmée l’accompagnait. Un petit mot écrit à la main et au stylo plume indiquait :

Votre téléphone professionnel. Claude Santoro.

Elle l’alluma. C’était le même système et les mêmes manipulations manuelles que sur son ordinateur. Cool.

Elle remplaça son élégante montre à aiguilles par la montre digitale. Elle fixa l’oreillette minuscule livrée en bonus et testa tous les appareils ensemble.

C’était impressionnant.

Elle pouvait parler à sa montre, qui allait chercher l’info dans le téléphone qui était relié aux serveurs du Bureau 09 et à son ordinateur et dans son oreille, une voix presque humaine lui lisait ses mails ou des extraits de dossiers à la demande. Déstabilisant.

Elle pouvait aussi entrer en contact avec n’importe qui du Bureau en connaissant son code Intercom. Une liste donnait tous les codes. Elle retint celui de Santoro, 111 et de Prax, 110.

Elle sursauta.

Tous ses murs remplis de montagnes enneigées furent remplacés par une lumière rouge clignotante et de gros BIP qui résonnaient partout dans son appartement à intervalles réguliers.

La tête de Santoro s’afficha sur le mur en face d’elle, énorme. Elle remarqua qu’il avait une peau remarquablement entretenue. C’était un homme qui faisait attention à lui.

— Capitaine Kalda, descendez immédiatement au Centrac. C’est une alerte maximum.

Puis le visage disparut et les montagnes et le bruit du vent et la neige qui tombe revinrent remplacer l’horrible lumière rouge et le BIP tonitruant.

Elle déboucha dans la salle principale où tout le monde courait partout. Les plus proches la saluèrent d’un « mon capitaine » officiel avant de se remettre à la tâche.

La vitre du Centrac était complètement opacifiée, on ne voyait pas ce qui se passait à l’intérieur. Elle s’y dirigea directement, passa son badge devant le lecteur optique. La porte s’ouvrit et se referma automatiquement derrière elle. Sur tous les murs et sur la table, des photos, des vidéos et des dossiers numériques voltigeaient au rythme des doigts des cinq personnes qui se trouvaient autour : Prax et Santoro étaient installés face à face à la grande table ovale. Deux sergents de Prax en treillis, installés pas loin de leur patron, feuilletaient directement sur la table tactile des rapports dont la pile virtuelle semblait conséquente.

Un lieutenant de Santoro choisissait les documents principaux à afficher sur les murs. La pièce était plongée dans une pénombre rouge menaçante.

— Prenez place, capitaine, dit Santoro en lui indiquant une chaise à sa gauche.

Sur les murs, plusieurs photos du Recruteur se stabilisèrent.

— Bon, on est au complet, on commence, cracha Prax dont les deux jambes survoltées par l’excitation tremblaient à l’idée de l’action qui s’annonçait.

— Pour tout le monde, voici le capitaine Ida Kalda, annonça Santoro calmement malgré l’apparente urgence de la situation. Elle a intégré le Bureau 09 hier, je vous demande donc une indulgence à son égard quant à nos procédures. Elle ne les connaît pas encore, vous êtes donc tous chargés de lui expliquer ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons au fur et à mesure que nous le faisons. Elle se trouve directement sous mes ordres et c’est elle qui va superviser tout le personnel du département Recherche & Surveillance. C’est également elle l’Analyste en chef en charge du Recruteur. En tant que telle, elle est à la tête des opérations qui vont suivre.

Ida réprima un croisement de bras protecteur qui aurait pu être perçu comme un geste de peur.

Elle remarqua aussi que Prax évitait de la regarder. Il la haïssait à la hauteur de la détestation qu’elle lui portait.

D’ailleurs, il ne l’avait pas regardée du tout depuis qu’elle avait franchi la porte. Symptomatique du mâle qui pense qu’une femme ne doit pas s’élever au-delà du poste de secrétaire, et encore. Devoir lui rendre des comptes devait être quasi impossible pour lui. Ida avait déjà parfaitement cerné son profil psychologique, sa spirale de stress et son modèle de communication.

Diriger ou manipuler ce genre de grosse bestiole était la base la plus élémentaire de sa formation.

Elle allait lui montrer qui était le boss !

— Capitaine, continua Santoro, voici le lieutenant Boorman, votre second. Il est également en charge du Recruteur et pourra vous briefer en cours de route. Les Sergents Plechel et Hopminster secondent le Colonel Prax pour le département Action. Boorman, on vous écoute.

Le lieutenant se leva et se plaça devant un des murs où plusieurs photos du Recruteur se superposaient les unes sur les autres. Boorman avait trente ans maximum et puait le geek pas encore dépucelé.

— On sait où se trouve le Recruteur. Il a été photographié et filmé à plusieurs reprises cette nuit à Paris, pendant les émeutes.

Il fit défiler plusieurs photos. On le voyait au milieu de la foule, place de la Nation, vêtu d’un costume de marque, comme à ses habitudes, calme au milieu de l’agitation et des combats.

Sur plusieurs photos, il regardait vers le ciel.

— Pourquoi est-ce qu’il regarde en l’air ? demanda Ida.

— On ne le sait pas encore, répondit Boorman. On cherche à savoir où il se trouvait à chacune des prises pour localiser là où porte son regard. En fouillant les archives des caméras de sécurité de la ville de Paris, on a découvert qu’il se trouve là-bas depuis plusieurs jours.

Plusieurs photos de mauvaises qualités s’alignèrent. On le voyait marcher dans la rue, entrer dans des boutiques, toujours solitaire.

— C’est complètement inhabituel qu’il se montre à visage découvert et reste au même endroit aussi longtemps, dit Santoro d’un ton sombre. Ça ressemble presque à un leurre ou à un piège.

— Leurre ou piège, on doit lui sauter dessus aujourd’hui, dit Prax, les yeux dilatés.

Un vrai psychopathe !

— A moins que quelque chose de plus gros ne se prépare, réfléchit tout haut Santoro. On sait où il loge ?

Boorman fit glisser des photos à grands gestes.

— Le Prince de Galles.

Un palace proche des Champs-Elysées apparut sous plusieurs angles.

— Il y dispose d’une suite de trois pièces avec terrasse, au dernier étage, sous le nom d’Anatole Edouard Agostini. Il y est depuis une semaine.

Prax fit apparaître des plans sur la table devant lui, zooma, se promena un instant dans la rue avec Streetview de Google. Il répartit les plans entre ses deux lieutenants en lançant les dossiers numérisés vers eux.

— Santoro, dit Prax, on sera à Paris dans deux heures. Il nous faut une planque en face de sa chambre, au même étage, et une chambre dans le même hôtel, à l’étage du dessous. Il nous faut trois véhicules, un 4x4, une berline, un van avec porte latérale coulissante et équipement d’emprisonnement adapté. Il y a un immeuble d’habitation en face qui devrait faire l’affaire… ici.

Prax lança ses plans et ses photos à son collègue. Ils traversèrent numériquement la table jusqu’à Santoro qui les rattrapa avec dextérité.

— Je m’en charge. Tout sera opérationnel dans cinquante minutes. Santoro se tourna vers Ida :

— Capitaine, vous avez huit minutes pour préparer votre sac de voyage. Vous partez à Paris superviser les opérations pour la capture du Recruteur. Vous travaillez en équipe avec le Colonel Prax. Nous restons en contact permanent.

11

La loi n’a jamais rendu les hommes un brin plus justes, et par l’effet du respect qu’ils lui témoignent les gens les mieux intentionnés se font chaque jour les commis de l’injustice. (Thoreau)

— Eh bien… commença Charmard en feuilletant ses notes.

Il suait à grosses gouttes. Les feuilles dans ses mains tremblaient au rythme de son angoisse.

— En premier lieu, je tiens à rappeler que nous avons affaire à un mineur…

— Depuis la loi Protero promulguée en juin dernier, hurla le procureur qui ne se remettait pas de l’intransigeance du juge, tout mineur impliqué dans des actes pénaux est considéré comme majeur dès ses quatorze ans !

— Demandez la parole, hurla à son tour le juge en tapant et tapant de son maillet, surprenant tout le monde.

— Nous ne sommes pas dans un tribunal pénal, héla Charmard pour se faire entendre au milieu des grondements qui s’élevait de l’assistance. A moins que monsieur le procureur ait oublié ses cours de droit, ce qui ne m’étonnerait pas vu ses arguments mensongers, énoncés à grands renforts de gestes pompeux, nous jugeons présentement un enfant au civil. Si vous estimez que mon client relève du pénal, j’imagine monsieur le procureur, qu’il vous reste encore quelques souvenirs de la marche à suivre et nous nous retrouverons alors dans la Cour ad hoc.

Le procureur cassa un stylo de rage entre ses doigts et projeta les deux bouts vers l’assistance.

Un homme lui lança un doigt d’honneur. Il y eut quelques applaudissements ici et là.

Une femme hurla, un flic l’assomma d’un coup de matraque. Le juge tapa encore plusieurs fois, rouge de fureur.

— Nous sommes dans une Cour de justice. Que chacun respecte la République. Messieurs les policiers, je vous demande de mettre dehors toute personne qui contreviendrait aux plus élémentaires lois de la bienséance.

— Comme je le disais, nous avons affaire à un mineur, un enfant handicapé qui plus est, reprit Charmard d’un ton plus construit, atteint d’une neuropathologie centrale dégénérative qui le laissera dans un état de légume d’ici 10 ans, dans un fauteuil roulant qu’il ne pourra même pas déplacer lui-même. Vous écoutez bien ce que je vous dis ? Dans 10 ans, ce pauvre gosse ne pourra plus rien faire de sa vie : ni rire, ni pleurer, ni penser, ni travailler, ni parler, ni aimer, ni faire l’amour, ni quoi que ce soit d’autre.

Stan vivait avec cette épée de Damoclès depuis qu’il était en âge de comprendre ce que ça voulait dire, depuis ses six ans environ. L’entendre avec des mots aussi simples face à une assistance pleine à craquer lui donna comme un coup dans le sternum. Il se mit à pleurer sans le vouloir, s’imaginant déjà dans dix ans !

Le silence était revenu. On aurait pu entendre voler une mouche.

Charmard venait de réussir un coup de maître en captant l’attention de tous les esprits. Et tout le monde regardait Stan pleurer.

— Vous voulez que ce pauvre gosse soit l’Épervier ? Vous avez décidé sans rien savoir de lui qu’IL était l’Épervier ? Vous voulez qu’il soit LE grand méchant de l’histoire à l’origine de centaines et de centaines de morts cette nuit ? Vous voulez qu’il soit celui qui organise tout depuis sa petite chambre de gamin, dans un quartier que l’on détruit chaque jour un peu plus pour installer un centre commercial géant à la place, balayant tous les matins à coups de pelleteuse ses souvenirs d’enfant et tout ce à quoi il peut se raccrocher ? Vous pensez que depuis les toits, sur lesquels Stanislas Kross circule avec son fauteuil en sautant d’immeubles en immeubles, tel Spiderman, il organise une rébellion de deux millions et demi de personnes qui provoque près de quatre cents morts ?

Silence.

Plus personne ne semblait quoi penser.

Des personnes qui hurlaient au départ se mettaient à pleurer.

D’autres qui pleuraient au début acquiesçaient maintenant à chaque argument.

D’autres encore baissaient le regard ou la tête et c’était la honte de leur propre crédulité, de leur propre bêtise qu’on voyait dans leurs yeux.

Stan vit un groupe avec une corde pour le pendre la dissimuler sous les sièges.

— Mesdames, messieurs, si vous avez des enfants, écoutez bien ce qui suit. Dites-moi une chose, vous tous qui regardez Stan : que font en cet instant vos enfants pour vous ? Que font-ils pour que vous, leurs parents, vous vous portiez mieux, ayez moins de choses à faire dans votre journée, ou même simplement qu’ils se préoccupent de vos problèmes ou de ce que vous pensez ? Si vous avez des adolescents qui consacrent la plupart de leur temps à vous aider, levez la main.

Nul ne leva la main. Une femme hésita mais voyant qu’elle serait la seule à le faire, elle se fit toute petite.

— Stanislas Kross a arrêté l’école le jour de ses 16 ans pour pouvoir travailler dans un fast-food près de chez lui, malgré son handicap et les terribles douleurs qui vont de pair. Pourquoi ? Pour aider ses parents qui vivent avec 730 euros par mois. Sa mère est au chômage depuis 10 ans, son père est en pré-retraite parce qu’il a soulevé des tonnes de palettes de quatre cents kilos ou plus qui lui ont brisé le dos et que sa mutuelle qu’il a payée pendant trente-six ans ne couvre pas les séquelles professionnelles. Saviez-vous que la moyenne de Stan Kross au collège, qui a redoublé deux fois, était en troisième de 5,65 ? Stan Kross, aussi sympathique, gentil et altruiste qu’il soit, est ce que nous appelons un cancre. Oui, un cancre qui se planque au fond de la classe près du radiateur, nous en avons tous connu. Et vous voulez qu’un élève qui a redoublé deux fois, qui a une moyenne qui le place avant-dernier de sa classe, possède les capacités, les compétences, le savoir pour, je cite mon confrère procureur « anticiper les mouvements de la police, se connecter aux réseaux sécurisés de l’Etat et même à des satellites d’espionnage sophistiqués. Un ingénieux système de communication a permis à ce monsieur Kross de planifier les mouvements de la foule ». Fin de citation.

Une moitié de la salle se mit à rire.

Le procureur était si furieux qu’on aurait pu faire cuire un œuf sur sa tête chauve. Il frappa du poing son prétoire, ce qui fit encore plus rire une partie de la foule.

L’avocat bondit de derrière son bureau, comme saisi par la main invisible du succès. L’assurance venait de le posséder, littéralement.

Charmard était lancé. Il balaya de la main les centaines de personnes assises face à lui, regardant dans les yeux chacun et chacune :

— Vous qui hurlez à la peine de mort, vous qui brandissez les pires menaces à l’encontre de mon client, faisant fi de toute justice, oubliant que jusqu’au jugement on reste présumé innocent, vous croyez vraiment que Stanisla Kross peut être l’Épervier, cette espèce de mythe, de super-héros, inventé par la police pour justifier ses échecs et ses fuites devant des révolutionnaires qui n’ont que des cailloux et des bâtons de bois pour se défendre ? Vous croyez vraiment qu’un handicapé dans un fauteuil roulant peut aller se percher sur un toit et diriger une rébellion de deux millions et demi de personnes alors que le dosage de ses médicaments auraient de quoi mettre n’importe lequel d’entre nous au fond de son lit pour une semaine ?

Charmard était maintenant au milieu de la salle.

— Les trois minutes sont dépassées depuis longtemps, hurla de toutes ses forces le procureur. Elles sont dépassées ! Dépassées ! Dépassées !

Le juge tapa une seule fois.

Le juge se tourna lentement vers le procureur avec un tel air de mépris que tout l’auditoire retint son souffle.

— Si j’entends encore votre voix, monsieur le procureur, je vous mets à pied pour une durée de trente jours.

Le procureur, détruit, brisé, se rassit en silence, sans force.

Charmard, au comble d’une jubilation qu’il eut du mal à ne pas montrer, enchaîna sans attendre :

— J’ai honte à un point que vous ne pouvez même pas savoir de vous avoir vu juger ce pauvre fiston (il montra d’une main ouverte Stan) qui aurait pu être le vôtre avant de savoir qui il était, sans rien savoir sur lui, simplement parce que ces incompétents de journalistes (il pointa du doigt la rangée de journalistes furax d’être la cible de la plaidoirie) vous ont dit de penser ça. Les responsables des jugements que vous portez, des regards que vous avez sur les autres, ce sont eux qui les façonnent pour vous. Ils sont le fléau de notre siècle, l’inconscience de nos politiciens suicidaires, la caste secrète qui construit et déconstruit la perception que nous portons sur notre monde et sur notre société. S’ils n’avaient pas écrit dans l’urgence pour avoir un scoop cette nuit en checkant leur compte Twitter, et en ne faisant pas leur travail de vérifier l’information, annonçant à grand renfort d’adjectifs et de superlatifs disproportionnés que l’Épervier serait jugé en cet instant, car il venait d’être arrêté par des flics rusés et intelligents, juste avant le bouclage de leur quotidien, seriez-vous là, messieurs, mesdames ?

Silence. Les journalistes faisaient mine basse.

— Regardez-les, ces manipulateurs qui ont oublié depuis bien longtemps quel doit être leur travail. Et regardez Stanislas Kross avec vos yeux, dans ses yeux, avec votre cœur et avec votre propre conscience, dans son cœur et dans sa conscience. J’ai dit ! Merci, Monsieur le juge. Je réclame la relaxe pure et simple.

Il rejoignit sa place et lança discrètement un pouce levé à Stan.

Il transpirait comme s’il venait de faire le marathon de New-York, mais l’espoir avait remplacé le désespoir.

Stan comprit que son avocat timide était le premier surpris par la prose et le show qu’il venait de réaliser.

L’assistance ne soufflait mot.

Le juge tapa une fois avec son maillet.

— Stanislas Kross, vous êtes libre. Je vous condamne à 12 séances de TIG durant 4 mois dont les modalités vous seront communiquées dans les jours qui viennent par les services concernés.

Stan s’écroula de soulagement dans son siège pourri. Comment était-ce possible ?

Il éclata en sanglots.

Toute l’assemblée se leva comme un seul homme à l’annonce du verdict. La moitié de la salle se mit à hurler, insulter le juge, la justice, la France, Stan et même à vouloir le pendre ici-même, aux lustres de l’antique institution. Une violente bagarre éclata entre des policiers en civil assis dans l’assistance et des policiers chargés de veiller au calme. Ils matraquèrent avec violence leurs collègues qui jouaient du poing pour se défendre.

Ça partait en vrille.

Le procureur bondit de son siège et insulta le juge si violemment que deux policiers l’empoignèrent pour l’allonger à terre et le calmer avec les poussettes.

Toutes les portes s’ouvrirent en grand. Des renforts entraient à la queue- leu-leu, bouclier en main.

Des grenades fumigènes volèrent partout.

L’autre moitié de la salle applaudit, bondit dans tous les sens, hurla des « hourra ! » et des « victoire ! » et des « vive Stan ! » et des « continue le combat l’Épervier, tu es notre héros ! ».

Toute la rangée de journalistes dictait leur article à leur rédaction en hurlant dans leur portable.

Stan en entendit un qui cria dans son portable en toussant :

— J’ai jamais vu ça, j’ai jamais vu ça !

Des coups de feu éclatèrent du côté des policiers qui s’affrontaient.

Des détonations retentirent et des grenades fumigènes explosèrent un peu partout dans la vaste salle pendant qu’on évacuait le juge et ses assistants en urgence.

Un groupe s’était frayé un chemin jusqu’au procureur qui, à terre, se faisait tabasser à mort.

Toute la foule tentait de fuir.

Un policier chargé de protéger Stan déverrouilla ses menottes trop serrées. Il attrapa les poignées de son fauteuil roulant.

— Je vais te faire sortir par une autre porte. Tu vas te faire tuer si tu dois traverser cette salle.

Stan le remercia d’un hochement de tête. Il chercha ses parents du regard mais c’était trop le chaos.

Il ne vit que l’homme de son rêve, celui qui disait s’appeler Théophile, celui du BibiBar, le sosie de Richard Gere. Il était au centre d’un mouvement de foule incontrôlé, fixe comme un pilier que tout le monde contournait, embrumé par les gaz lacrymogènes qui ne semblaient pas le perturber.

Et il lui sourit. D’un sourire plein de confiance.

Et les deux matons qui l’avaient accompagné jusqu’à cette salle d’audience étaient allongés par terre devant la porte de sortie, morts tous les deux, piétinés sans pitié par ceux qui fuyaient.

12

Le jet venait de passer la frontière Française.

Chacun des cinq hommes – et femmes – de l’équipe, travaillait au succès de l’opération baptisée « Électron Libre », nom de code donné par le Bureau 09 à la capture du Recruteur.

Ida Kalda, enfoncée dans son siège, observa son second installé en face d’elle.

— Lieutenant Boorman, briefez-moi sur les trois autres.

Elle indiqua d’un léger mouvement de tête les militaires installés au fond du jet, réunis autour de cartes et de plans qu’ils annotaient avec des feutres de différentes couleurs. Sur les sièges de l’autre rangée, leurs sacs militaires comprenaient une tonne de matériel de tout type et des armes allant du simple Glock au chargeur rallongé de 15 cartouches aux fusils d’assauts H&K avec silencieux intégrés et viseurs lasers. Il y avait aussi des grenades et des pistolets à seringues. Les seringues dans les cartouchières étaient de couleurs différentes.

Boorman se pencha pour ne pas avoir à parler fort.

— Le colonel Prax ne respectera aucune de vos consignes. C’est un sanguin au sens propre comme au figuré. S’il peut tuer Électron Libre, le Recruteur, avant de le capturer, il le fera. Même s’il est bien trop intelligent pour tirer avant et parler après, comme on dit, il s’en rapproche dangereusement. Tuer des civils ne lui pose aucun souci s’ils sont sur son passage. Vous devez faire très attention à lui. Il est du genre à laisser des fausses preuves sur les lieux de ses crimes pour prouver qu’il était en état de légitime défense. Les sergents Plechel et Hopminster sont de bons soldats, aguerris, solides, capables de prendre des initiatives mais qui suivront toujours en premier lieu le plan et les ordres de Prax. Plechel est américain. Il a passé quinze ans chez les Navy Seals. Il a fait l’Afghanistan et l’Irak et a été consultant militaire pour le compte du Pentagone au Yemen et en Syrie où il a formé des commandos spéciaux. Il est capable d’intervenir sur tous les types de terrain. Hopminster est tireur d’élite, un des meilleurs. Il vient de l’ex-Rodhésie où il a vu ses parents se faire brûler vifs lors de la guerre d’indépendance du pays. On dit qu’il détient le record du monde de la cible abattue à longue distance : 4300 mètres, alors qu’elle courait et qu’il y avait un vent contraire de 27 kilomètres-heure avec un plein soleil à 10 heures de sa position. Son exploit a été filmé d’après les racontars. Il aurait lancé un défi à tous les snipers du monde de faire mieux que lui. Apparemment, certains ont accepté cette joute un peu spéciale. C’est un petit monde, celui des snipers. Je ne connais pas son cursus, je crois qu’il a surtout bossé pour des compagnies de sécurité privées en Afrique ; un mercenaire, quoi.

— Et vous-même, Lieutenant ?

— J’ai un CV plus simple, mon capitaine : treize ans de MI5, le service secret intérieur Anglais, dès la sortie de la fac de droit avec mon diplôme d’avocat en poche, qui ne m’a jamais servi à rien. Suivi de deux ans au MI6, période pendant laquelle j’ai surtout habité dans les pays Baltes où je travaillais pour l’OTAN. Ça fait quatre ans que je suis au Bureau 09. C’est ma seconde opération sur le terrain. C’est rare qu’on repère un Déviant…

Ida se cala dans son siège. Tous des pros. Quinze à vingt ans d’expérience en moyenne pour chaque élément. Et elle, vingt-sept ans au compteur, officier supérieur du Bureau 09 depuis quelques heures seulement, deux ans d’expérience à Interpol en tout et pour tout. Elle dirigeait des hommes qui avaient tous vécu bien plus de choses qu’elle et avaient affronté des situations mortelles tout au long de leur vie.

Pourquoi l’avait-on réellement sélectionnée pour ce poste ?

Le voyage étant rapide, Ida se plongea dans le dossier du Recruteur.

On pensait qu’il faisait ce job depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Ce n’était qu’une supposition. On pensait qu’il était à l’origine du recrutement de l’intégralité des Déviants depuis cette époque. On supposait qu’il repérait un Déviant grâce à ses rêves qui devaient être différents du rêve du commun des mortels.

Une fois un Déviant repéré, celui-ci semblait disparaître de la circulation pour plusieurs années. Ils avaient tous entre dix et vingt-cinq ans environ lors de leur recrutement.

Ils réapparaissaient des années après, quelque part dans le monde et passaient leur temps à modifier la réalité sans qu’on sache le but qu’ils poursuivaient. Même le mot « réalité » devenait sujet à caution car on ne savait jamais si on prenait ses décisions soi-même ou non, ou si ce qu’on vivait était un rêve, ou un rêve dans un rêve, ou n’importe quoi d’autre.

Comment savoir que la personne en face de vous n’était pas issue de l’imagination d’un Déviant ? Ou que les mots qu’il vous prononçait ne lui avaient pas été dictés par un Déviant ?

Les questions sans réponse étaient tellement nombreuses qu’Ida les mit de côté. Ce n’était pas le moment de philosopher sur la réalité ou la non-réalité des événements.

Le jet atterrit quarante minutes plus tard sur un petit aérodrome privé dans les Yvelines, au milieu des champs, quelque part derrière Versailles.

Chacun ramassa son paquetage en silence, fixa l’oreillette qui les reliait tous entre eux et à Bruxelles.

L’opération commençait.

Kalda était Echo 1 et Boorman Echo 2.

Prax, Foxtrot 1 ; Hopminster, Foxtrot 2 ; Plechel, Foxtrot 3. Santoro et le Centrac, à Bruxelles : Alpha 1.

Boorman continuait à pianoter sur sa tablette et à faire des recherches même en marchant ; il ne s’arrêtait jamais.

La berline anonyme, une Citroën C6 toutes options et le 4x4, une Range Rover noire aux vitres teintées, les attendaient au pied de la rampe, sur le tarmac.

Prax indiqua la berline à Ida Kalda.

— Celle-là, c’est la vôtre. Les clefs sont dessus. On se retrouve devant l’hôtel.

— Alpha 1 (c’était Santoro qui parlait) à équipes Echo et Foxtrot. L’appartement en face de la chambre d’Électron Libre est nettoyé. On vous envoie les codes de la porte d’en bas par SMS et on vous laisse les clefs sous le paillasson. Septième étage, il n’y a qu’une porte. On attend encore la confirmation de la réservation de la chambre à l’emplacement prévu. Vous trouverez dans la boîte à gants vos faux papiers. Le van sera opérationnel dans deux heures et garé dans l’avenue devant la porte de votre immeuble.

— Echo 1, bien reçu, dit Ida.

— Foxtrot 1, bien reçu, dit Prax depuis le 4x4.

Ida s’installa au volant. Boorman jeta son sac sur la banquette arrière et se posa sur son siège en pianotant.

Ida consulta rapidement dans la boîte à gants les passeports, permis de conduire, cartes de bibliothèque, de donneur de sang, cartes de fidélité pour différents supermarchés autour des Champs-Élysées, et cartes d’identité pour elle et son adjoint, la totale !

Construire une légende en moins de deux heures avec tout ce qui allait avec… elle ne savait même pas que c’était matériellement possible. Le Bureau 09 disposait de moyens aussi énormes que les plus puissants services secrets de la planète, si ce n’était plus.

Elle s’appelait Anne Herbert. Son lieutenant : Pierre Herbert. Officiellement, ils étaient mariés et habitaient l’appartement où ils se rendaient, avenue George V. Toute une série de photos d’eux en vacances, en train de s’embrasser ou de faire les fous dans le jardin avec une famille totalement fictive complétait le tableau. Ahurissant et flippant !

— Je crois que j’ai quelque chose, dit Boorman en refermant la porte.

— Je t’écoute, mon chéri ! rigola Ida en distribuant sur ses genoux les papiers qui lui correspondaient.

Il lui lança un petit sourire moqueur : Ha ha !

Sur le GPS intégré à droite du volant, le trajet avait déjà été programmé jusqu’à l’appartement. Temps de parcours : 1h10.

Ida s’engagea derrière le 4x4 conduit par Prax. Boorman lisait des comptes-rendus :

— Suite aux émeutes de la nuit dernière, il y a eu plus de mille personnes arrêtées. Une loi promulguée à l’Assemblée Nationale à six heures ce matin, et votée par les douze députés présents, indique que chaque révolutionnaire arrêté sur le terrain sera condamné à dix ans de prison minimum. Ils en ont profité au passage pour promulguer la loi martiale et le couvre-feu pour une durée de trente jours renouvelables à volonté. Désormais l’armée dispose de tous les pouvoirs pour ramener la paix dans le pays, y compris par la force. Plusieurs divisions partent de tous les coins de France pour rejoindre Paris.

Ce n’était pas bon signe.

Ida pensa avec tristesse que la France était devenue, sous de beaux discours de respect des droits de l’homme et de pays défendant la liberté et la laïcité, une dictature parfaite qui n’en portait pas encore le nom. Un Chili en devenir… en dix fois pire. Et les politiciens s’étonnaient que le peuple se révolte ! Aussi crétin qu’un politicien, elle ne connaissait pas.

Boorman continua à parler en surfant sur les dernières dépêches de presse de Reuters et de l’AFP.

— Depuis ce matin, cette loi est appliquée consciencieusement par les trois Chambres du Palais de Justice de Paris chargées de juger les manifestants arrêtés. Mais… vous m’entendez clair et net Alpha et Foxtrot ?

— Alpha 1, affirmatif.

— Foxtrot 1, 2 et 3, affirmatif.

— Il y a 12 minutes, un adolescent de 17 ans, Stanislas Kross, que les journaux présentaient depuis ce matin comme un des plus dangereux hackers de sa génération et comme un des leaders, si ce n’est le chef suprême du collectif révolutionnaire Liberty Warriors, leader connu sous le nom d’Épervier, a été relâché avec quatre mois de Travaux d’Intérêts Généraux. Aucune peine de prison. Le procès a dégénéré et il y a eu plus de soixante-dix blessés à l’intérieur de la salle d’audience. Le procureur général est dans un état critique, le juge a dû être évacué d’urgence.

— C’est une Faille, dit Alpha 1 depuis le Centrac. Je mets le Centac et six agents sur ce coup pour avérer ou non la Faille.

— Echo 1. On a l’adresse de ce gamin ? demanda Ida.

— Alpha 1. On a tout. Adresse, cursus, filiation. On étudie ça de près. On vous tient au courant des conclusions et pistes à suivre avant vingt zéro zéro.

— Reçu ! dirent en cœur Echo et Foxtrot.

Il était 15h16 – quinze un six, en langage militaire.

Ida comprit qu’ils n’avaient peut-être jamais été aussi près de capturer un ponte Déviant et un Déviant en latence en même temps.

13

« Comme un chien qui retourne à son vomissement, le stupide réitère sa sottise » (Bible : Proverbes, 26-11)

L’Hospice des Saints-Justes de l’Espérance se trouvait à plus de cinq heures de voyage, dans un trou paumé à côté de Fontainebleau. On y accédait par car à partir de la gare routière située devant la sortie du train aux banquettes pourries, lacérées à coups de cutter et jamais changées par la compagnie ferroviaire privée.

L’hospice vieux d’un siècle et demi, venteux et démesuré comme on les faisait dans le temps, se trouvait au milieu des champs plats jusqu’à l’horizon, et n’accueillait que des patients sans ressources (les indigents, comme ils disaient dans leur jargon administratif).

Cet hospice pour pauvres avait été le seul, vingt et un an plus tôt, à accepter son grand-père, qui commençait à perdre doucement la boule.

Impossible de trouver plus proche, a moins d’avoir 2000 euros à mettre chaque mois dans une maison de retraite bas de gamme d’une banlieue parisienne pourrie où, de toute façon, il n’aurait pas été mieux traité qu’ici.

Stan, pourtant déclaré non-coupable, était pour tout le monde l’Épervier.

Depuis une semaine qu’il était libre, après toutes les horreurs de l’émeute qui s’était déroulée dans la salle, pas un jour ne se passait sans qu’il ne fasse la une de centaines de titres dans le monde. Un numéro avec son nom et sa tête en couverture se vendait sept fois plus qu’un tirage normal.

Tous ces corrompus de journalistes en profitaient : ils inventaient un nombre de faits incroyables sur lui et tartinaient des milliers de pages par jour, dans toutes les langues, dans tous les pays.

Tout le monde, des politiciens au poivrot du coin de la rue, croyait dur comme fer qu’il était le fameux Épervier. Qu’il était le stratège d’une révolution mondiale, un génie capable de lutter contre les gouvernements dictatoriaux avec le courage d’un Che Guevara et la sagesse d’un Gandhi.

Son handicap neurologique, au lieu de le disculper, en avait fait sa force auprès de l’opinion publique.

Un quotidien de droite modéré l’avait comparé dans son édition d’hier à Kaizer Sauzé, ce mythologique (mythique ?) criminel de Usual Suspect qui anticipait tout et que personne n’avait jamais vu. Chers lecteurs, interprétez cette comparaison : Stanislas Kross simule son handicap et il est le génie du mal qui tue la démocratie en soulevant une révolution !

Le Huffington Post – dans son édition américaine dont l’article avait été traduit en Français – le surnommait Daredevil, en référence au personnage aveugle capable de réaliser des prouesses de super-héros, justement parce qu’il ne voyait rien.

C’était absurde : il était l’Épervier (avec Bibi, complètement invisible jusque là, et c’était très bien ainsi, pour sa propre protection). Le jugement rendu avait dit qu’il n’était pas l’Épervier. Et les journaux et le grand public le prenaient pour l’Épervier.

C’était à en perdre la boule.

Le simple fait qu’il ait été le seul et unique manifestant sur 1103 révolutionnaires arrêtés qui ait échappé aux 10 ans de prison démontrait son pouvoir, sa puissance, son influence occulte (uniquement des mots tirés des quotidiens du jour, ne parlons pas de ceux des jours précédents…).

Un autre journaliste, Allemand celui-là et farouchement anti-Russe, l’avait aussi comparé à Kasparov, l’un des meilleurs joueurs d’échecs du monde, qui avait vécu son heure de gloire dans les années 80, en disant que Stan Kross n’avait pas trois coups d’avance sur le gouvernement et les flics, mais cent coups d’avance ! Comme Poutine vis-à-vis de l’Occident, dixit le journaliste en question, qui terminait son article par cette question hautement existentielle : Stan Kross est-il une nouvelle génération de supers agents secrets du FSB ?

Pour la majorité des médias meanstream (c’est-à-dire les 97 % de journaux et de TV appartenant en tout et pour tout à sept milliardaires totalement intégrés aux pouvoirs politiques et bancaires occidentaux), Stan Kross était le diable en personne, ou l’antéchrist de la Révélation, ou le destructeur de la civilisation moderne, un libertaire extrémiste totalement voué à la chute de la société, l’ennemi à abattre avant que ses desseins ne se réalisent, un révolutionnaire qui réinventait la lutte contre les puissants, un idéologue moyenâgeux, une marionnette au service des anarchistes secrètement soutenus par des gouvernements dissidents au libre-échange, etc.

Stan collectionnait chaque article et les collait les uns à la suite des autres dans un grand cahier. Qui sait ? Un jour, ce serait peut-être marrant de relire toutes ces conneries ?

Deux banquiers apparentés à des filiales Rotschild avaient mis sa tête à prix, trois millions d’euros pour son assassinat, en direct à la télé anglaise. Le tollé après leurs déclarations était général. Plusieurs cabinets d’avocats dont il n’avait jamais entendu les noms déposaient plainte en son nom dans plus de trente pays. Les deux banquiers avaient été virés de leur banque le jour même, sans indemnités, précision fournie par l’AFP.

Charmard, qui lui avait promis de le défendre autant de temps qu’il le faudrait puisque son procès avait fait sa gloire et sa renommée et qu’il lui devait bien ça, avait, lui, porté plainte contre ces enfoirés et demandait à chacun de ces deux banquiers… 185 millions d’euros de dommages et intérêts. Il portait plainte aussi contre tous les journaux, contre tous les politiciens, contre toutes les stars du show biz qui attaquaient Stan sous une forme ou sous une autre, systématiquement, aveuglément, par principe :

—- Avec les 683 plaintes que je viens de lancer en cinq jours, lui dit Paul Charmard au téléphone la veille au soir, toi et moi on sera multi-millionnaires l’année prochaine. Peut-être même milliardaires. Bravo, fiston ! Je suis fier de toi. Et vive l’Épervier. Continue comme ça ! Je t’invite dans un bon resto la semaine prochaine pour qu’on parle de tout ça.

Charmard, jadis timide et effacé, venait de monter une énorme étude boulevard Klebert et récupérait tous les cas indéfendables liés à la Révolution Stan (un nom inventé par le présentateur du 20h00 le plus écouté de France), faisant lui aussi la une de tous les journaux.

Et il entreprenait une action en justice collective pour l’intégralité des révolutionnaires jugés afin de faire sauter leur peine pour vice de procédure. Il venait aussi d’interpeller la Cour internationale des droits de l’homme à grand renfort médiatique et plusieurs départements de l’ONU.

Bref, depuis sa prose enflammée, une fusée le propulsait à mac20 dans la stratosphère des avocats les plus chers et les plus demandés du monde.

Le procureur publiquement ridiculisé, mis à terre par les flics, tabassé par la foule, avait promis depuis son lit d’hôpital de traîner l’infâme Stan Kross au pénal dès sa révocation provisoire levée, de lutter pour le rétablissement de la peine de mort et de faire de Stan Kross le premier révolutionnaire dont on couperait la tête à la Bastille. Et que cet événement historique serait rediffusé en direct partout dans le monde. Et il avait juré que des dizaines de milliers de gens acclameraient sa tête tombant dans le panier dans des giclées de sang dont la couleur même serait la preuve de son ignominie et du mal qui le possédait !

Des associations de citoyens se réunissaient en collectif pour soutenir le procureur. D’autres se formaient au contraire pour soutenir Stan en réunissant des fonds, en créant des sites Internet à la gloire de leur héros, en imprimant des affiches, en défilant dans les rues, en faisant signer des pétitions au niveau européen pour faire changer les lois que l’U.E. voulait imposer à tous les Etats.

Certaines affiches croisées ça et là, collées à la va-vite sur les abribus et les portes d’entrée des immeubles proclamaient : « Kross : notre futur président du monde ». D’autres : « Vive le monde sans gouvernement ! »

Le juge, conspué par la profession, se faisait le défenseur du droit fondamental dans les éditoriaux. Il expliquait le pourquoi de sa décision, ce qui l’avait mené à donner à Stan Kross sa liberté.

Le ministre de la justice parlait de le destituer, estimant que l’état de droit avait été violé et se demandant, ouvertement, comment le juge s’était fait acheter ! Plusieurs membres du gouvernement avaient démissionné sur le champ, estimant ses propos disproportionnés et indignes de la position qu’il occupait. La présidente de la République elle-même était sortie de son silence pour ramener dans le droit chemin son ministre, désormais sur la sellette.

La police, chaque jour, démantelait des cellules qui se revendiquaient de l’Épervier et qui se battaient en son nom contre les lois absurdes votées à la queue-leu-leu par un gouvernement extrémiste incapable de gérer quoi que ce soit.

On haïssait Stan autant qu’on le vénérait. Pour tous les pauvres, les criminels, les victimes de la mondialisation, les chômeurs, les stagiaires exploités, les associations de consommateurs, l’Épervier était leur héros. Pour les banquiers, les politiciens, les journalistes, les grands patrons, c’était l’homme à jeter au fond de la Seine avec des chaussures en ciment aux pieds.

Un graphiste avait créé la veille un symbole d’Épervier pour le représenter, une image simple, visuelle, mémorisable, orange sur fond blanc. Elle avait été partagée 560 millions de fois sur les réseaux sociaux en 24 heures, ce qui en faisait la première image la plus partagée au monde dans toute l’histoire de la viralité numérique.

Désormais, c’était son symbole, sa représentation. On le graphait sur les murs partout dans le monde.

Trois entreprises de fabrication et de conception de vêtements avaient créé en une seule nuit toute une gamme Épervier. Ils annonçaient un volume record de pré-commandes en provenance du monde entier.

En sortant de la gare, Stan tomba sur un vendeur de pin’s à l’effigie de l’Épervier. Il était assailli par les passants. Il hurlait comme un prédicateur qu’on serait un révolutionnaire, un résistant à la dictature, un libertaire, un partisan du mouvement qui allait changer le monde dès qu’on porterait ostensiblement ce symbole de la liberté accroché à sa veste.

Stan avait fait tout le voyage caché sous une capuche et une paire de lunettes. S’il avait pu se réfugier dans une grotte pour le restant de ses jours, il l’aurait fait dans l’instant.

14

Stan avait téléphoné la vieille à l’hospice pour prévenir de sa venue, annoncer qu’il serait suivi par des journalistes ou des tarés de toutes sortes et qu’il fallait absolument préserver son grand-père de tout ça.

Le personnel comprit qu’ils allaient devoir gérer une situation inhabituelle. Trois infirmiers en tenue blanche, baraqués, surveillaient l’imposante grille en fer forgé.

Ils l’ouvrirent à l’arrivée de Stan et la refermèrent aussitôt, obligeant la trentaine de journalistes qui couraient avec leurs caméras à rester dehors. Ces rapaces avaient deviné qu’il allait venir ici et s’étaient préparés.

Stan descendit du car, les vit se précipiter sur lui depuis leurs vans truffés de paraboles et n’eut d’autre choix que de courir avec sa canne pour leur échapper.

Les infirmiers agirent vite et bien. Ils le chopèrent par les épaules, le soulevèrent et l’emmenèrent en courant dans le bâtiment.

— Merci, dit Stan en enlevant sa capuche une fois reposé sur le sol.

— Tu ne crains plus rien ici, dit un black avec une carrure à la Mike Tyson.

Une voiture aux vitres sombres, une BMW, traînait toujours dans son sillage aussi. Stan l’avait repérée depuis deux jours. Personne n’en sortait jamais. La voiture était à vingt mètres de l’entrée. Service secret ? Police ? Autre chose ?

Il ne savait pas.

Il était maintenant dans l’hôpital.

Un infirmier le conduisit à travers un dédale de couloirs.

Tout l’hospice se trouvait de plain-pied et s’étendait sur une surface énorme dont on ne voyait que rarement le bout des couloirs. Des néons grésillaient, des fenêtres fendues faisaient siffler le vent, les radiateurs ne fonctionnaient qu’à faible température, les doubles portes grinçaient et claquaient et, pire que tout, derrière la puissante odeur d’éther perçait la puanteur de la mort et de la décomposition.

Stan venait ici une fois par an. Ses parents avaient rassemblé tout le liquide dont ils disposaient dans leurs porte-monnaie pour que Stan s’achète un billet de train et un cadeau pour son papy.

L’infirmier, arrivé devant la porte de la chambre, stoppa Stan en lui posant sa main de boxeur sur l’épaule.

— Il est de plus en plus fatigué. Ce serait bien de dire à vos parents qu’ils ne tardent pas trop à venir. On ne sait jamais. Il a encore des forces, mais certains jours, c’est comme s’il n’était plus avec nous. Vous comprenez ?

Stan acquiesça. Il s’attendait à entendre ça depuis des années. Il avait déjà résisté si longtemps, son p’tit-vieux à lui.

Son grand-père, assis face à la fenêtre qui donnait sur un jardin que l’entretien inexistant avait transformé en jungle sauvage, bricolait un truc en se parlant à lui-même par mono-syllabes répétitives.

Il n’avait pas entendu Stan entrer.

La chambre était grande – elle avait probablement été conçue à l’origine pour contenir au moins neuf ou dix lits serrés les uns contre les autres, avec un sol de vieux carreaux noirs et blancs noircis par les années. Dans le couloir, on entendait les talons des infirmières claquer et des roues de lits mal huilées qu’on déplaçait, crisser sur le carrelage fendu.

Dans les angles, les mêmes toiles d’araignées que l’année dernière, perchées à six mètres du sol, attendaient toujours qu’on vienne les nettoyer. Le lit à gros barreaux de fer devait toujours produire autant de bruit lorsqu’on s’asseyait dessus et le seul fauteuil pour s’installer en dehors de la chaise du bureau était tellement défoncé par des milliers de fesses qui s’étaient vautrées dedans qu’une fois installé, on avait un mal fou à en ressortir… quand on y arrivait.

— Avance mon petit Stan, viens faire la bise à ton vieux déchet de grand-père.

Stan sourit. On la lui faisait pas, à son p’tit vieux ! Ils se serrèrent longuement dans les bras.

Gaspard Kross n’avait pas beaucoup changé. Il tremblait un peu plus que dans les souvenirs de Stan, ses cernes plus épaisses rendaient son visage encore plus maigre. Des poils lui sortaient maintenant par poignées entières des oreilles et du nez, des poils longs et blancs, comme son épaisse crinière de cheveux embroussaillée à la Einstein. Et ses yeux semblaient un peu plus humides, la coloration de ses iris un peu plus terne, un phénomène qu’on retrouvait souvent chez les personnes âgées qui se rapprochaient de la fin.

— Comment tu vas, Papy ?

— J’arrive pas à réparer mon pendule à mouvement perpétuel. Je ne sais pas ce qui cloche. Depuis une semaine, il ne bouge plus. Sauf si l’axe de la terre a changé cette nuit-là – ce qui n’est pas impossible, tu me diras –, y’a pas de satanées raisons pour que ce bidule fasse des caprices. T’en penses quoi, Stan ?

— Ben, tu sais, avec 3 en math de moyenne tu me parles un peu chinois…

Gaspard Kross ricana et balaya l’argument d’un geste de la main.

— Si les mathématiques qu’on t’apprend à l’école servaient à quelque chose, ça se saurait depuis Napoléon. A part les tables de multiplication, le théorème de Pythagore et les 4 opérations, tout le reste, c’est du vent ! Faut faire appel à ton intelligence pure, à une logique qui transcende les frontières créatives. Sors de ta grotte mentale, Stan, allez p’tit gars ! Deviens enfin toi- même, c’est l’heure.

— Je n’ai que 17 ans, papy.

— 18 dans quelques semaines. C’est à 17 ans qu’on croit encore qu’on a le pouvoir de changer le monde. A 51 ans, la résignation de la vie quotidienne a tué définitivement tous les rêves (il appuya sur le mot rêve avec une étrange sonorité). On n’est plus qu’un rouage du système, même si on l’a créé, ce système.

Stan fouilla dans son sac et tendit son cadeau. Il était juste dans une pochette en papier attachée par un petit bout de scotch. Comme Stan l’avait acheté à Montparnasse, il n’avait pas eu le temps de l’emballer dans du papier cadeau.

— Merci de me rappeler que je deviens vieux, dit son grand-père en rigolant. Allez, fait voir ça, mini-moi !

— Toi t’as regardé Austin Powers à la télé, se marra Stan.

— M’en parle pas, éclata de rire Gaspard Kross, j’ai failli faire une crise cardiaque tellement j’ai rigolé ! Mais moi, j’ai plus mon Mojo depuis… depuis… bon, on s’en tape !

Il ouvrit la pochette et dégagea un DVD. C’était une conférence live de Stephen Hawkins, sous-titrée en Français, le plus grand scientifique de l’histoire avec Albert Einstein. Le titre en était L’avenir de l’humanité est dans l’espace, sans les robots.

Le sourire de son grand-père s’allongea jusqu’aux oreilles. Hawkins était une de ses idoles.

Trois ans plus tôt, Stan lui avait offert un petit lecteur DVD à dix euros avec écran 9 pouces qu’il avait déniché dans une brocante, le genre de truc réservé aux mômes pour qu’ils regardent leurs dessins animés préférés pendant les longs trajets vers les vacances tant attendues toute l’année par leurs parents. C’était super simple d’utilisation et depuis, Stan lui offrait chaque année un DVD pour augmenter sa collection. L’année dernière, ça avait été un coffret de 3 DVD des plus grands inventeurs de l’histoire, d’Edison aux fondateurs de Google.

— Viens ici que je te fasse une bise ! Ils se serrèrent à nouveau dans les bras.

— L’infirmier m’a dit que t’étais fatigué, dit Stan.

— Ils racontent que des conneries ceux-là, j’te jure. Je pète la forme. Si tu savais le nombre d’années qu’il me reste, jeune Padawan…

En parlant de péter, son grand-père lâcha une caisse maousse-costaud à l’en faire décoller de son pieu. Depuis quelques années, ses flatulences et les odeurs qui allaient de pair étaient devenues une légende tant pour les autres pensionnaires que pour sa famille. Et à chaque pet, il murmurait, comme un mantra dont personne ne connaissait l’origine, écroulé de rire :

— Un an de gagné pour celui qui pète et qui chie plus fort que la tempête.

Gaspard Kross avait passé sa vie à inventer des trucs. Il était inventeur, c’était son métier. Il habitait la maison dans laquelle Stan habitait aujourd’hui, c’était même lui qui l’avait achetée en 1946, mais à l’époque, le quartier n’était qu’un petit village où tout le monde se connaissait.

Son papy avait construit une grande cabane au fond du jardin. Et dans cette cabane, dans son atelier du futur, comme il le disait à Hélène, son épouse (Stan n’avait jamais connu sa grand-mère, elle était morte d’une méchante grippe en 79, bien longtemps avant sa naissance), il imaginait et concevait nuit et jour des tas de choses utiles ou non.

Comme il ne possédait pas la fibre marchande et que toute monétisation de ses inventions lui semblait être une absurdité sans nom, il était passé à côté de la fortune en ne faisant jamais rien breveter. Personne ne le savait, mais la bouilloire électrique, le fil qui rentre tout seul dans les aspirateurs, la reliure contemporaine pour les livres, tout ça et bien d’autres outils qu’on utilisait dans notre vie quotidienne, c’était lui ! Il avait survécu en bossant au black en bricolant les fuites d’eau, les pannes d’électricité et les voitures de ses voisins.

La mère de Stan lui avait dit un jour que son père avait tellement inventé d’objets qu’on n’en connaissait pas le dixième.

Sauf… Sauf que là, ça schlinguait sévère.

— Je vais ouvrir un peu la fenêtre, dit Stan au bord de l’évanouissement. Son grand-père se marra un bon coup encore une fois :

— Moi, je sens plus rien au bout de toutes ses années. Paraît qu’un Ricain est mort de ses pets une nuit, y’avait plus assez d’oxygène dans la chambre. Paraît qu’il mangeait que des haricots depuis douze ans.

Il se marra encore un grand coup.

— Faudrait que je flatulence non-stop toute la nuit pour que ça m’arrive, vu la taille de cette pièce !

Sa cabane au fond du jardin avait été rasée huit ans plus tôt, après que les parents de Stan eurent vendu le fond du terrain, une centaine de mètres carrés, à un voisin, pour se faire un peu d’argent et payer leurs dettes.

Personne n’avait jamais dit à son grand-père que son Atelier du Futur n’était plus qu’un tas de ruines, il en serait mort sur le coup. Ses parents ne l’avaient pas vidé, ils avaient juste regardé la pelleteuse renverser les murs et écraser encore et encore tout ce qui se trouvait à l’intérieur, une fois que les voisins en question furent partis à leur tour après avoir signé le contrat des promoteurs.

Gaspard se leva et alla se poser sur le bord de son matelas. Tout grinça de partout.

— Viens-là, mon petit, faut qu’on cause entre hommes.

Stan s’installa à côté de son grand-père qui l’enlaça avec une force encore vive, presque surprenante.

— Ça te fait quoi d’être la star des journaux, p’tit ? Je suis ton actualité, t’es comme Mikeal Jackson maintenant.

— J’aime pas ça, Papy. Et Mickael Jackson est mort depuis douze ans, en 2012, tu sais. Je veux qu’on me laisse tranquille. Demain je commence mes T.I.G. Je dois aider à ramasser les millions de sacs poubelles qui encombrent Paris, à cause de la grève des éboueurs.

Son grand-père hocha la tête.

— Vers la fin des années quarante, ou le début des années cinquante, j’sais plus, un jour comme un autre, j’ai bu mon café et je suis allé dans ma cabane. Elle était toujours fermée à clef par un cadenas, tu vois. J’avais pas envie qu’on vienne trifouiller mes inventions ou me piquer des outils. Quand j’ai ouvert la porte, un drôle de type était assis là, au milieu de mes établis, dans l’ombre. Il portait un grand manteau qui l’enveloppait et il me regardait, pas méchamment. Je voyais que ses yeux. Après un petit moment de surprise, t’imagines bien, lui et moi on s’est mis à causer. Il avait des tas de trucs à me dire sur ce que je créais. Il m’a donné des solutions à des problèmes que je n’arrivais pas à résoudre, comme si tout lui était connu, comme si dans chaque science et dans chaque discipline, il en était un expert incontestable. Et puis il m’a donné toute une série de plans que j’ai pas compris au premier abord. Ils étaient complexes, vraiment très complexes. Il m’a dit : « Gaspard Kross, tu as trente ans devant toi pour créer ça. Tu ne me reverras jamais. Quand tu les auras créés, tu les cacheras. Personne, absolument personne, ne doit mettre la main dessus avant que le moment ne soit venu. Un jour viendra où tu auras un petit-fils que personne n’attendait, un petit-fils comme sorti de nul part. Il aura trois jambes, il sera très connu avant même sa majorité. A ses dix-huit ans, quand tu auras tes 92 ans révolus et qu’il ne te restera plus beaucoup de temps à vivre, tu lui donneras la clef qui lui donnera accès à ces inventions. » Je l’ai pris pour un fou, un grand malade, t’imagines la scène. Mais quand j’ai regardé ses plans, wahou ! P’tit, c’était du Léonard de Vinci. Alors je l’ai fait son truc. Je l’ai fabriqué. J’ai mis trente ans, comme il l’avait dit ce gus. Au fur et à mesure que la science progressait, les solutions apparaissaient. C’était comme s’il savait tout de l’avenir. Il m’est même arrivé de l’appeler et de prier pour qu’il revienne, mais il ne l’a jamais fait.

Gaspard Kross passa sa main sous son épais pull et lentement en retira une chaîne en acier. Au bout pendait une clef en laiton lourde et épaisse.

— Tu n’as pas encore dix-huit ans, Stan, tu ne les auras que dans quelques semaines, mais les événements me font penser que c’est maintenant que je dois te la donner. Et je fête mes 92 ans aujourd’hui. Alors ce qui doit être fait doit être fait pour que mon départ soit paisible et que la parole que j’ai donnée à cet homme ce jour-là soit payée. Une dette est une dette. J’ai fait ce qu’il m’a demandé. La semaine dernière, j’ai compris que ce que j’avais fait ces années-là servait un but très précis qui va changer à jamais la face du monde. Mais ça n’a pas d’importance. J’ai fait ma part du job, j’ai fait ce que je devais faire pour la suite de l’évolution de la civilisation. Va à la cabane. Trouve le passage. Ouvre- le. Et tu comprendras. Je l’ai fabriqué pour toi. Uniquement pour toi. Maintenant, tout est clair…

Stan prit la clef entre ses mains. Elle semblait encore plus lourde que ce qu’il avait imaginé.

— Stan, ce n’est pas la clef de la cabane. A l’intérieur de la cabane, il y a un passage secret. Trouve-le et tu trouveras le verrou dans lequel tu introduiras cette clef. Alors, tu trouveras ce que l’homme m’a demandé de fabriquer pour toi. Il faut que tu le fasses. J’ai laissé des indices que seul toi peux comprendre. Observe, lit, agit. Et le passage, tu y entreras.

Il rigola comme un gamin.

— Et en plus, avec toute cette révolution, je comprends tout, je comprends tout. C’est juste purement génial !

— Papy, je n’y comprends rien. Il ressemblait à quoi cet homme, c’est quoi qu’il t’a demandé de fabriquer ?

Son grand-père respira un grand coup, le regard perdu dans le jardin en fouillis.

— Le plus étrange, c’est que je n’ai aucun souvenir du visage de cet homme. Et que ce que j’ai créé à sa demande, je l’ai complètement oublié le jour où j’ai refermé le passage pour la dernière fois. Je sais juste qu’à chaque fois qu’un problème semblait insoluble ou qu’une technologie n’existait pas encore, au petit matin, après une bonne nuit de sommeil, j’avais la solution, conçue la nuit, pendant mes rêves. Toujours. Depuis ma première et ma dernière rencontre avec lui.

15

Stan, au bout de ce qui restait de son patio précieusement entretenu par sa mère, au milieu des ruines qui s’étendaient à perte de vue, regardait un monticule de pierres, de bois, de lattes et de meubles brisés dans la nuit tombante. Il n’était rentré que depuis une heure de Fontainebleau.

De là où il se trouvait, le paquet de journalistes plantés devant sa maison 24 heures sur 24 ne pouvait pas le voir.

Il entendit des pas arriver derrière lui et Jeanne Kross, sa mère, planta ses sabots à côté de lui, dans la boue et la gadoue. Juste au-dessus d’eux, sur le périphérique de la Défense, roulaient dans un bruit monstrueux des milliers et des milliers de voitures.

— Ça va, Stan ?

— Je me demandais où se trouvait la cabane de papy, là où il faisait ses inventions.

D’abord surprise par la question, elle regarda l’amoncellement de ce qui fut jadis de petits immeubles et de petits pavillons pour ouvriers entrecoupés de petits jardins, d’espaces verts, de cabanons.

— Par là, à environ dix mètres. C’est dur à reconnaître maintenant. Pendant quelques instants, tous deux observèrent l’endroit que le soi-disant progrès avait rayé de la surface de la Terre.

— Je m’excuse d’être sorti ce soir-là. Pour toi et papa. Je sais que vous en bavez et je m’en veux.

Philosophe, sa mère lui répondit doucement :

— Ce sont les épreuves qui nous rendent vivant…

Ni lui ni ses parents ne pouvaient sortir sans qu’une partie de la meute ne les traque, caméra et micro en mains. Mais fidèles comme Stan au conseil de Charmard, ses parents ne pipaient mot. A force, la meute dépérissait et ce n’était plus qu’une trentaine de vans avec leurs antennes paraboliques et leurs supers équipes de reporters spéciaux venus du monde entier qui hantaient le reste de rue défoncée passant devant leur maison. Et les procès à répétition intentés par Charmard commençaient à décourager même les plus endurants des journaux et des chaînes TV.

— Chéri… dit sa mère. Avec ton père, on pense qu’on va vendre. La mairie nous propose soixante mille euros et un relogement dans Nanterre-Ville. Pas dans une barre ni une cité mais dans un petit immeuble au cœur des magasins, à côté du marché. On a trois jours pour réfléchir.

Stan prit sa mère par les épaules.

— Petite maman, fallait bien que ça arrive un jour. Vous serez bien dans le centre de Nanterre, Papa pourra même aller acheter sa baguette ou son bout de viande, c’est pas loin.

Elle le regarda avec un sourire, sa façon à elle de dire merci.

— Tu parles de nous comme si tu n’allais plus être là ?

— Il y a une fin à tout.

De la porte ouverte rugit la voix de son père :

— Stan, Bibi est là !

— Allez, rentrons, dit sa mère en l’entraînant à la suite de ses pas. Pourquoi tu voulais savoir où se trouvait l’Atelier du Futur de ton grand-père ?

— Il m’en a parlé, c’est tout, dit-il en touchant la grosse et lourde clef en laiton qui pendait à son cou, sous son pull-over, bien cachée.

Elle ne lui servirait plus à grand-chose désormais, mais ce serait un beau souvenir de lui qu’il garderait toute sa vie.

Le froid s’installait vite en ce début novembre.

Ils refermèrent la porte à double tour. Plusieurs journalistes avaient tenté de s’introduire dans leur maison par derrière et ça avait tellement fait rugir son père qu’il en avait ressorti son fusil de chasse, aussi vieux que la Tour Eiffel. Il l’avait consciencieusement nettoyé, graissé, huilé avant de vérifier qu’il fonctionnait bien en tirant quelques boîtes de conserve à l’arrière de la maison.

Désormais, il était posé contre son fauteuil, armé et prêt à être utilisé.

— Bibi est déjà dans ta chambre, marmonna Fernand Kross, que tout le monde appelait FeFe. Fils, aide-moi à changer de position, j’y arrive pas.

Stanislas posa sa canne et aida son père à trouver une meilleure position dans son fauteuil, face à la télé. Si on ne le changeait pas régulièrement de position, le sang commençait à mal circuler et les effets secondaires désagréables pour lui demandaient à toute la famille des soins constants pendant des semaines.

— M’man m’a dit, pour la proposition de la mairie, dit Stan à son père, une fois mieux installé, la couverture bien posée sur ses jambes et son torse.

— Ouais, on en reparlera un autre jour. Pour l’instant, faut déjà s’occuper de ton cas et virer les microbes agglutinés devant la porte.

— J’ai fait des patates aux champignons et au tofu, cria sa mère depuis la cuisine, vous mangerez avec nous les garçons ?

— Je te dirai ça tout à l’heure. Vous occupez pas de nous pour l’instant.On fera réchauffer s’il faut !

Stan grimpa à l’étage.

Bibi scannait chaque centimètre de sa chambre avec une antenne de sa fabrication. Il lui fit « chut » d’un doigt sur la bouche.

Une fois tout inspecté, il alluma son smartphone qu’il brancha aux enceintes. Arkona envahit la pièce.

— Tu sais que ces enfoirés d’ingénieurs du son ont planté des micros directionnels vers ta piaule ?

— Viens là, pauv’con !

Ils se tapèrent les épaules. Ils ne s’étaient pas vus depuis une semaine, pour ne pas éveiller les soupçons. La force de Stan Kross était qu’il était une bille en informatique mais si on en venait à deviner qu’il faisait équipe avec un hacker de génie, d’un coup la légende de l’Épervier deviendrait crédible.

— J’ai vraiment eu peur qu’ils t’aient attrapé, dit Stan en ouvrant deux roteuses tiédasses.

— Ça s’est fait d’un cheveu. Un des cops sur le toit a dû entendre la grille d’aération se refermer, il est venu la regarder avec sa lampe torche. Mais y’avait un renfoncement et j’étais dedans. Il a dû avoir la flemme de descendre. J’étais à ton procès, tu sais.

— Je t’ai pas vu.

Ils ouvrirent un paquet de cacahuètes grillées.

— Comment t’expliques ça ?

— Quoi ?

— Tes T.I.G., pas de tôle, rien ! Y’a que dalle de normal là-dedans. T’aurais dû piger pour trente ans de travaux forcés à Cayenne.

Stan engloutit une poignée entière d’arachides bourrées d’huile de palme, essayant de ne pas y penser. C’est tout ce qu’il avait pu se payer pour la soirée : six bières premier prix et des cacahuètes au kilo estampillées Best Price. Trois euros et une poignée de centimes en tout.

— Mon avocat était bon, je sais pas moi…

Bibi bondit dans tous les sens et la graisse de ses kilos en trop se balada dans toute la piaule au rythme de son excitation.

— Nikita, tu t’en souviens ? Le film, dit-il en claquant des doigts

— Ben ouais. J’m’en souviens.

— Tu vas être recruté par les services secrets, comme elle. Ils vont t’apprendre à tuer tout le monde et tu seras aux ordres de l’Ordre Mondial dirigée par les Illuminati.

Stan baissa la tête, désespéré. Il adorait tout chez son pote, sauf son côté complotiste délirant. Ca l’exaspérait à un point !

— C’est ça. Et dans un an je serai en mini-robe dans un resto du tout Paris en train de descendre un gros lard et ses gardes du corps et avec mes bas filés je sauterai dans un vide-ordure pour échapper à la grenade des méchants !

— T’es vraiment trop con ! dit Bibi, énervé. Bibi possédait un sens de l’humour restreint.

— Je suis désolé pour ta tablette.

— Pas grave, je suis en train d’en construire une autre. Elle va déchirer grave celle-là !

Bibi s’installa par terre et alluma son portable 12 pouces qu’il relia à une antenne de son cru, faite en papier aluminium, un truc de 1,50 m de haut.

— Tu sais quoi ?

Stan vida sa canette d’une traite et s’en ouvrit une autre.

— Depuis ton arrestation, y’a plus aucun message du Mutant sur l’IRC crypté.

— Et alors ?

Bibi agrippa de sa grosse main une pleine poignée de cacahuètes, qui vida le sachet d’un tiers avant de tout mettre dans son vide-bouffe sans fond qui lui servait de bouche.

— Et alors ? Soit il ne veut plus nous parler, soit… il est mort.

Stan faillit régurgiter sa bière.

Le Mutant, mort ? Avec tout ce qui se passait depuis une semaine, pas un moment il n’avait pensé à cette possibilité. Et comme il était certain qu’il était au Père-Lachaise pour gérer la rébellion, sa mort n’avait rien d’improbable. Ça avait été un tel massacre.

Et comme personne ne connaissait la vraie identité du Mutant…

— Tu as tout essayé pour rentrer en contact avec lui ?

— Tout, dit Bibi qui terminait de mâchonner la bouche ouverte, faisant des grands bruits secs avec ses dents et sa langue, un truc que Stan abhorrait chez son ami.

— De toute façon, j’arrête les manifs et tous ces trucs. C’est à cause de moi qu’il y a eu tous ces morts. J’en dors plus. Je ne veux plus être à l’origine d’un autre massacre. Je ne peux plus me regarder dans une glace.

Bibi observa son pote de toujours : il était sérieux ? Pas de doute, il l’était.

— Avec ou sans toi, ça aurait été pareil. La pression monte, c’est normal que ça dégénère de plus en plus. Et tu sais quoi, avec ou sans toi, ça va continuer et ça va être de pire en pire, car la lutte contre une dictature mondiale ne s’arrête pas à quelques centaines de morts un samedi soir. Et j’ai quelque chose à te dire : l’Épervier continuera à vivre avec ou sans toi aussi. Les gens ont besoin de symboles qui incarnent leur soif de liberté. L’Épervier est un de ces symboles, le premier d’une nouvelle ère, c’est une sorte de Batman des temps modernes. Si ce n’est pas toi qui es derrière, quelqu’un prendra le relais. T’as vu, t’as même ton logo maintenant. Je le trouve pas mal. On pourrait te créer un costume bourré de gadgets et une Epervier-Mobile…

— J’ai pas le permis, qu’est-ce que t’en racontes comme conneries à la minute !

— Me dis pas que mon idée de Symbole est idiot. Tiens, pense à V comme Vendetta. C’est ce qu’il dit le héros. Il dit aussi que les idées survivent à celui qui les proclame… OH ! PUTAIN !

Stan bondit du lit, recrachant la moitié de sa gorgée de bière.

Bibi avait hurlé.

Bibi était trempé comme s’il s’était pissé dessus. Heu… Il s’était pissé dessus !

— Ça va les enfants ? demanda la mère de Stan depuis le pied de l’escalier menant à l’étage, inquiète du cri de Bibi qu’Arkona, le groupe russe de métal qu’ils préféraient tous deux, n’avait pas réussi à étouffer.

Bibi montra du doigt l’ordinateur comme si c’était E.T. en personne qui leur écrivait.

— Tout va bien, M’man ! hurla Stan.

Bibi, chuchotant, fit signe à Stan de venir s’allonger à côté de lui.

— Le Mutant est en ligne, souffla Bibi en regardant autour de lui avec méfiance.

Plus parano que lui, tu meurs !

Sur l’IRC, le canal d’échange privatif du groupe Liberty Warriors, des suites de lettres incompréhensibles se suivaient les unes derrière les autres : VIOREOZHB RFEUÇA BGVFR IUBGUI…

Bibi lança le logiciel de décryptage qu’il avait conçu avec un niveau de sécurité totalement interdit par la loi avant de le diffuser aux douze membres dirigeants du collectif.

Le Mutant disait : Demain matin, monte dans le van rouge par la porte latérale droite, pas sur la moto. Ne passe pas par la porte latérale gauche.

Le Mutant se déconnecta avant que Bibi n’ait le temps de lui répondre.

— Qu’est-ce que ça veut dire, putain ! exécra Bibi en se remettant debout, dans tous ses états.

— Demain matin, je me lève à 4h15 pour aller à mon premier jour de T.I.G. Demain soir, tu sauras ce que ça voulait dire.

Mais Stan n’avait encore aucune idée de la date ni des circonstances dans lesquelles il reverrait Bibi. Et il était très loin d’imaginer ce qui allait lui arriver pour les années à venir…

16

L’appartement Haussmannien de huit pièces leur était désormais connu de fond en comble. Depuis six jours qu’ils étaient là, les membres de l’opération Électron Libre se relayaient pour surveiller l’activité du Recruteur dans la suite de l’autre côté de l’avenue George V.

Depuis leur arrivée, leur cible n’avait fait qu’une chose : dormir et méditer. Rien d’autre. Il n’était pas sorti une seule fois, n’avait pas passé de coup de fil, pas envoyé de SMS, rien.

De temps en temps il mangeait, et encore, jamais plus d’un repas léger par jour.

— Plus il dort et médite, plus il voyage dans les rêves des autres. Il est en train de préparer un coup, dit Prax que confirma Santoro depuis Bruxelles, dans leurs oreillettes qu’ils ne quittaient jamais.

— Dormir est une arme pour eux, dit calmement Prax. C’est comme braquer le canon d’un fusil longue portée Draguenov sur la tête de quelqu’un à travers une lunette sophistiquée.

Quand les membres du groupe se reposaient, ils allaient dans une chambre ou dans une autre pour s’isoler, se reposer ou dormir, après avoir accroché leur Dreamcatcher personnel à l’entrée de la pièce.

Vivre en groupe en circuit fermé sans jamais sortir ou presque mettait les nerfs de chacun à fleur de peau.

En se promenant dans l’appartement, Ida comprit que c’était une famille avec trois enfants qui habitait là. Elle se demanda comment Santoro les avait convaincus en moins d’une heure d’abandonner leur appartement pour une durée indéterminée mais elle se garda bien de le lui demander. Constamment reliés entre eux par leurs oreillettes avec tous les autres, toute vie privée était inexistante.

On était samedi soir, quelque part entre 19h00 et 20h00.

Depuis cinq jours, Foxtrot 3 s’était installé dans la chambre 605 du Prince de Galles, juste en dessous de la chambre du Recruteur, la 705. Il avait réussi à positionner du matériel d’écoute dans le plafond, après l’avoir percé silencieusement et se tenait prêt à intervenir à chaque instant si nécessaire, ses armes déployées sur son lit. Lui-même dormait sur le tapis, ce qui semblait lui convenir.

Le van blindé, équipé à l’intérieur d’une prison spécialement conçue pour le Recruteur, se trouvait en bas, à quinze mètres de l’entrée du Prince de Galles.

Ida traînait sur un fauteuil à écouter sur son Iphone des cours débutants de Norvégien en se demandant si elle n’allait pas préférer s’engager dans le Suédois lorsque Boorman lui toucha la jambe pour la faire réagir.

— Électron Libre a une visite, dit son adjoint, Écho 2. Enfin ! Ça bougeait !

Elle bondit.

Boorman et elle se trouvaient seuls dans la salle de surveillance – le salon de l’appartement transformé en centre de contrôle. En tant que chef d’opération, elle devait immédiatement lancer le protocole de vigilance.

— Écho 1 à Alpha 1. Électron Libre a de la visite. Demande autorisation de suivi par satellite s’ils sont amenés à bouger.

— Alpha 1 à Écho 1. Demande du satellite et vérification de sa position en cours.

C’était la voix de Santoro. Il était au Centrac. Très bien, elle préférait avoir affaire à lui.

Boorman se fixa devant l’appareil photo au téléobjectif géant de presque un mètre de long et alluma la caméra à auto-mouvement déjà réglée sur la piaule.

— Écho 1 à Foxtrot 3. Préparez-vous à une intervention préparatoire pour notre arrivée si nous devons empêcher les cibles de sortir de la chambre.

— Foxtrot 3 à Écho 1, bien reçu.

Avec ses jumelles, elle vit Plechel (Foxtrot 3) enfiler son gilet pare-balles et s’équiper de plusieurs armes avant d’enfiler une cagoule sur la tête qu’il laissa enrouler sur son front comme un bonnet.

— Écho 1 à Foxtrot 1 et 2, réunion immédiate au QG.

Prax et Hopminster devaient pioncer quelque part. En moins de cinquante secondes, Hopminster fut sur place, les yeux encore collés par sa petite sieste. Prax arriva deux minutes plus tard en s’essuyant la bouche tachetée de noire avec une serviette.

Qu’est-ce qu’il venait de faire ? Mystère.

Ida s’en foutait royalement tant qu’il était opérationnel !

— Y’a du café chaud dans la cuisine, dit Ida. Hopminster fila s’en servir un.

Prax exécuta quelques mouvements de boxe rapides pour réveiller son corps.

— Qu’est-ce qu’on a ? finit-il par demander une fois en pleine forme.

— Le Recruteur vient de recevoir une visite depuis trois minutes quarante deux.

Prax se plaça devant les écrans d’ordinateur où les clichés que prenait Hopminster s’affichaient les uns au-dessus des autres, à la file.

Prax parla en même temps qu’il les analysait :

— Foxtrot 1 à Alpha 1. On a affaire à un homme de type caucasien, cheveux rouge vif, environ trente ans, non-répertorié dans nos fichiers de déviants.

Les minutes passèrent. Le visiteur aux cheveux rouges salua simplement le Recruteur d’une poignée de main, visita la suite et choisit le canapé du salon pour s’allonger après avoir enlevé ses rangers et son manteau de cuir, un cache-poussière australien. De sous son manteau, il dégagea un canon scié à crosse courte et un pistolet-mitrailleur qu’il posa sur la table basse. Puis, en quelques minutes, il s’endormit.

— Ils ne se sont même pas parlé, dit Ida.

— Ils se sont tout dit par rêves interposés au cours des derniers jours, dit Prax. C’est pour ça qu’il pionçait autant ce salopard de Recruteur.

— Foxtrot 1 à Alpha 1. C’est un Déviant.

— Alpha 1 à toute l’équipe : recueillez le plus d’informations possibles sur lui. Prenez des photos de son visage qu’on pourra passer au scanner anthropométrique pour le retrouver sur toutes les archives mondiales des caméras de surveillance.

De son côté, le Recruteur consulta sa montre, se prépara un café et se posa sur la terrasse à regarder la rue… et les immeubles en face.

Tous retinrent leur respiration. Bien que les rideaux soient tirés et que tout soit fait pour être totalement invisibles, on n’était jamais à l’abri d’être repérés. Un coup de vent, un rideau qui se soulève au mauvais moment et c’était la cata assurée.

— Echo1 à Alpha 1. Électron Libre surveille la rue et les immeubles. On est dans la ligne de mire.

— Alpha 1 à toute l’équipe. Si vous êtes repérés, intervention immédiate pour les capturer vivants. Foxtrot 3, empêchez toute tentative de fuite de la part d’Électron Libre et bloquez-les dans l’hôtel en attendant vos renforts.

Dans l’appartement, sans aucun mouvement brusque, chacun attrapa ses armes et son sac de matériel.

Hopminster glissa jusqu’à son fusil déjà installé sur son trépied, la lunette réglée pour la bonne distance. Il plaça son doigt sur la gâchette et régula sa respiration en quelques secondes. S’il devait tirer sur le Recruteur, il viserait un genou ou une hanche. C’étaient les ordres.

— Il n’a jamais été aussi près de nous ce salaud et faut attendre ! ronronna Prax dont l’envie de bondir pour aller le chercher par la peau du cou – ou lui mettre une balle de .45 dans la tête – le démangeait de partout.

— Mouvement, souffla très très doucement Hopminster sans quitter sa lunette des yeux.

Dans ses jumelles, Ida Kalda vit le recruteur se lever et se diriger vers la porte.

— Foxtrot 3 à Alpha 1 et Echo, murmura Plechel depuis l’étage du dessous, dans l’hôtel. On vient de frapper trois coups plus deux coups plus un coup à la porte. Légers les coups. C’est un code.

Le Recruteur ouvrit la porte de la suite.

Une fille entra, très jeune, dans les vingt ans, en petite robe d’été. Ils se saluèrent de la tête – aucun mot échangé.

La nana fit le tour de l’appartement et opta pour le grand lit king size de la suite principale. Elle posa son sac, se changea en une tenue plus pratique. En quelques minutes, elle s’endormit, droite comme un i, les bras le long du corps.

Le Recruteur revint sur la terrasse.

— Alpha 1 à toute l’équipe. Interdiction totale d’intervenir. On a droit à une réunion importante. Trois d’un coup au même endroit, c’est rare. Prenez les photographies et ne bougez pas. Je répète : interdiction totale de bouger. Interdiction totale d’intervenir.

Et puis un troisième visiteur débarqua cinq minutes après selon le même scénario.

C’était Chang ! L’Asiatique dont Santoro avait détaillé à Ida les exploits le jour de son arrivée.

Lui opta pour dormir à même le sol, bien droit comme une momie sur un tapis moelleux et épais. Toujours aucune parole.

Le Recruteur ferma la fenêtre de la suite et s’installa sur un canapé libre. A 20h15, les 4 déviants dormaient profondément. Sur l’écran de surveillance, on voyait la chaleur de leur corps devenir légèrement plus bleue.

Quand on dormait, on se refroidissait et une caméra thermique aussi puissante que celle qu’ils avaient ne pouvaient pas manquer ça.

Dans l’appartement de l’équipe du Bureau 09, la pression retomba.

Pourtant, Ida avait le ventre tout noué du stress qu’ils venaient de vivre pendant une heure. 4 Déviants juste en face !

Ordre fut reçu depuis Bruxelles de doubler la surveillance et, au moindre mouvement, de reprendre contact et de les prendre en filature s’ils sortaient.

Santoro pensait qu’ils étaient là pour récupérer Stanislas Kross, le très probable nouveau Déviant.

Si cela s’avérait juste, ils verraient pour la première fois comment les Déviants procédaient : allaient-ils l’enlever ? Tenter de le convaincre ? Discuter dans des endroits publics à plusieurs reprises ? Entrer dans ses rêves pour faire en sorte qu’il débarque directement à l’hôtel ? Lui donner des documents, des modes d’emplois ?

Cette mission était devenue prioritaire sur toutes les autres.

Là-bas, à Bruxelles, tout le bureau bossait dessus, surveillait les caméras, remontait le temps des archives, tentait de trouver l’identité des deux Déviants non- référencés débarqués au Prince de Galles, fouillait et refouillait le passé du jeune Stan Kross.

Prax, tendu comme une liane – on ne pouvait même plus lui dire quoi que ce soit sans qu’il hurle – commanda chinois sans rien demander à personne après avoir farfouillé dans la cuisine les prospectus des restaurants locaux.

Le livreur déposa la commande trente minutes plus tard puis traversa la rue pour déposer à la réception les cartons de nouilles et les nems pour la chambre 605, pour Plechel, qui crevait la dalle lui aussi.

— Personne ne dort cette nuit, dit Prax en avalant son poulet au curry épicé. Je veux que tout le monde soit O.P. en dix secondes s’il le faut. Bouffez tout, buvez des tonnes de café. C’est un ordre !

La nuit allait être longue.

Ida hésita longuement à manger, mais son ventre était tellement un enfer qu’elle donna sa part aux autres membres de l’équipe. Elle n’avait aucune envie de vomir en pleine action.

Pas pour sa première opération. Prax lui dit qu’elle devait manger.

Il lui tendit un Tandoori, apparemment attristé de ne pas la voir prendre des forces. Il avait les yeux explosés.

Elle s’excusa, refusa poliment.

Prax ramena le plat devant lui, et d’un geste énervé, le repoussa sans force sur la table basse et s’écroula sur lui-même, épuisé.

Allongée sur le canapé, elle lisait un bouquin de droit. Depuis quelques jours, une question la travaillait : s’ils arrêtaient des Déviants, sous quelle juridiction seraient-ils officiellement inculpés et quelles seraient les charges retenues contre eux ? Il n’existait aucun article ni en droit pénal ni en droit civil, tant en France, qu’en Angleterre, en Allemagne ou aux USA ou n’importe où dans le monde, qui prohibait l’utilisation des rêves à fin de manipulation mentale. Et tant que la science n’aurait pas produit des preuves indiscutables en la matière ou que les faits soient tellement flagrants que des questions légitimes émergeraient du législateur, il était tout simplement impossible de mettre un Déviant en prison et encore moins de le faire passer devant un tribunal.

A moins d’utiliser la technique « Capone », qui était tombé pour sa comptabilité véreuse mais n’avait jamais été inculpé d’aucun meurtre, Ida Kalda se trouvait devant un mur juridique sans portes. Qu’avait prévu le Bureau 09 ? Ce qui l’amena à plusieurs questions : au cas où une opération comme Électron Libre se révélait un succès et qu’un ou plusieurs Déviants soient ramenés à Bruxelles, que deviendraient-ils ? Où seraient-ils enfermés ? Pour combien de temps ? Au bout de combien de temps un avocat pourrait-il intervenir ? Quel état serait responsable de leur sort ? Leur pays de naissance, de résidence, d’arrestation, Bruxelles, le CPI ? Est-ce qu’on se retrouverait dans le même cas illégal que Guantanamo, la pire honte du monde occidental depuis la seconde guerre mondiale ?

A moins que le Bureau 09 ait un autre objectif : récupérer les Déviants pour leur propre compte ? Les tuer sans jugement, sans procès, là, directement dans un trou creusé dans la forêt ? Ou les recruter ?

Elle pour qui la justice était le pilier inébranlable d’une société démocratique, qui ne pouvait concevoir de travailler pour une agence qui puisse avoir des buts non-avoués contraires à toute justice élémentaire.

Déviants ou pas, ils devaient avoir le droit à un procès et dépendaient, comme tout le monde, de la charte des droits de l’homme, étaient protégés par la convention de Genève et disposaient des droits à la présomption d’innocence jusqu’à preuve du contraire.

Ida se retourna, le dos un peu torturé par le canapé et… tomba par terre. Elle se redressa, encore toute engluée dans son sommeil, dans sa couverture et dans le rêve qu’elle devait faire mais dont elle n’avait aucun souvenir.

Elle s’était endormie avec son épais livre de droit sur le ventre, sans s’en rendre compte.

Pourquoi ne l’avait-on pas réveillée ? Elle se redressa.

Hopminster gisait par terre, à genoux, la tête baissée, au pied du trépied de son fusil.

Prax était étendu sous la table basse, le front enfoncé dans son carton de riz cantonais renversé sur le tapis.

Il tenait encore ses barquettes dans la main. Ses doigts étaient bleus.

Boorman, assis devant son ordinateur, avait son index et son pouce posés sur deux touches, B et U. Sur le traitement de texte, à l’écran, il avait écrit onze mille pages de B et de U qui se suivaient sans interruption.

Ida, le cœur battant, comprit l’horreur sans arriver à y croire, se leva en titubant, en se demandant par qui commencer…

Elle prit le pouls de Boorman : néant. Hopminster : néant.

Prax : faible. Mais vivant.

Elle regarda dans la paire de jumelles : Foxtrot 3 gisait devant la porte d’entrée de sa chambre. De la mousse sortait des commissures de ses lèvres et ses yeux ouverts regardaient le vide. Mort à coup sûr.

La montre d’Ida indiquait qu’il était 5h11 du matin, le dimanche.

— Alpha 1, ici Echo 1.

La boule dans sa gorge l’empêchait presque de parler. Elle était en vie parce qu’elle n’avait pas mangé Chinois. C’était évident.

— Alpha 1, 5 sur 5. Où en est la situation ?

Elle releva les jumelles d’un étage. Dans la suite, il n’y avait plus personne : les Déviants avaient disparu.

— Echo 1. On a un problème. Un gros problème… Elle éclata en pleurs sans réussir à poursuivre.

17

Stan se retrouva Place Clichy avec une centaine d’autres délinquants de droit mineur, vers cinq heures trente le dimanche matin, équipé de ses deux cannes et de plusieurs cachetons de morphine en réserve dans sa poche.

Bibi l’avait quitté la veille vers vingt-trois heures pour le laisser pioncer après avoir tout tenté pour reprendre contact avec le Mutant, sans succès. Ils se saluèrent avec leur traditionnel Pour André, mon pote ! et Bibi s’éclipsa par l’arrière de la maison pour rejoindre la sienne, à travers une série de passages secrets qu’ils s’amusaient à mettre en place dans les ruines, depuis des mois.

Stan reçu un SMS quelques minutes plus tard : « bien arrivé. T’as le bjr de Grigi et Malko », qu’il avait dû croiser autour des fûts.

Des camions de poubelles alignés les uns à la suite des autres éclairaient de leurs gyrophares orange les façades fermées des immeubles. Plus personne n’ouvrait ses fenêtres depuis deux semaines et certains magasins avaient été obligés de clore boutique : on ne pouvait plus accéder chez eux à cause des monticules jetés directement des étages sur les trottoirs par les riverains.

A cela s’était ajouté la grève des taxis et des bus, incapables de travailler dans ces conditions.

Dans certains quartiers, des équipes d’habitants s’étaient auto-formées pour nettoyer les artères principales, repoussant les immondices sur d’autres rues connexes et de méchantes échauffourées avaient éclaté avec les résidents de ces rues, pas contents du tout de voir doubler ou tripler la dose de merde déposée devant leur nez, sous le feu heureux des caméras TV.

On racontait que dans une rue du 9ème, une montagne de poubelles atteignait les fenêtres du 4ème étage, coupant en deux la rue pourtant large de 11 mètres ! Des riverains avaient découvert qu’une bande de gamins faisait grossir chaque nuit le tas pour voir s’ils seraient capables de dépasser le toit des immeubles. Sur une chaîne dédiée sur Instagram, qui avait bien fait rire Stan et Bibi la veille au soir, on voyait la progression de la montagne et les visages hilares de ces petits plaisantins. Plus d’un million de vues en une semaine : la consécration de l’idiotie !

Des jeunes marchaient dans la rue, éméchés par leur nuit passée en boîte. Les sex-shops véreux et les restos grecs poisseux tiraient petit à petit leurs rideaux de fer, balançant leurs sacs de bouffe pourrie sur un tas ou sur un autre. Partout dans la capitale, des sacs-poubelle s’entassaient jusqu’à créer des collines hautes de six ou huit mètres de haut parfois, couvertes de rats et de cafards.

Et les clébards à l’abandon, de plus en plus nombreux, éventraient et étalaient le contenu pourrissant partout sur les trottoirs et les rues.

Ça puait à en crever sur place.

Certaines routes avaient même dû être fermées, comme le boulevard Magenta ou Saint-Germain, la circulation devenant totalement impossible.

Bon nombre de Parisiens (et surtout de Parisiennes, avec leurs talons), glissaient sur l’épaisse couche de graisse qui recouvrait tout Paris. On voyait des gens à qui c’était arrivé, pleurer de dégoût et de honte à leur bureau, vomissant à plusieurs reprises à cause de l’odeur qu’ils trimbalaient sur eux.

Les éboueurs en grève qui réclamaient 21 % d’augmentation et un système de roulement d’horaires différent, ne bossaient plus depuis trois semaines. Le gouvernement, fidèle à ses idéaux depuis qu’il était arrivé au pouvoir, ne discutait pas et ne négociait rien.

Les éboueurs avaient éteint les usines et bloqué les dépôts.

La ville avait dû réquisitionner des anciens à la retraite pour rallumer les machines et faire intervenir la gendarmerie pour réussir à rassembler quinze foutus bahuts au total, au prix d’un affrontement épique qui et, pour une fois, avait éclipsé les unes dédiées à l’Épervier, hier matin.

A partir d’aujourd’hui et jusqu’à ce que l’affaire soit réglée, tous les condamnés non soumis à une peine de prison ferme étaient automatiquement assignés aux T.I.G. du ramassage des poubelles. La Peine Obligatoire par Défaut, qu’ils avaient appelée la P.O.D., Stan avait été un des premiers à en profiter. Supeeeeeeer ! On estimait qu’il faudrait entre 5 et 6 mois pour nettoyer la plus belle ex-ville du monde et au moins 5000 P.O.D. tournant 24 heures sur 24 par roulement pour y parvenir.

— Bande d’enfoirés, hurla un type aussi large que Schwarzy dans Terminator 1, la justice a décidé que vous alliez récurer jusqu’aux dents les trottoirs puants de cette capitale de merde.

Il était à mi-chemin d’une montagne d’ordures, bien en vue au-dessus de tous les condamnés et mâchonnait un cigare en regardant des rats gros comme ses avant-bras grouiller autour de ses pieds équipés de rangers épaisses et usées.

— Et vous savez quoi les Bitos ! Ben vous allez les récurer jusqu’à ce que les demoiselles puissent se regarder dans les trottoirs pour se trouver toutes belles. Et si je trouve un putain de trottoir avec une glaire ou un chewing-gum pas enlevé, vous saurez ce que c’est que d’avoir Carlos Pète-la-Gueule sur votre dos.

Il haussa les épaules et joua des triceps.

— Carlos Pète-la-Gueule, c’est moi. Je suis votre ange gardien et je suis le diable en personne. En fonction de comment vous travaillez, vous aurez affaire à l’un ou à l’autre. Vous choisissez. Et comme vous l’aurez compris, tas de cancrelats, rebuts de la société, délinquants à la mords-moi-le-nœud, péter la gueule, c’est mon truc, et plus je péterai vos petites tronches de minets avant midi, plus mon putain de steak bien sanglant que je m’enfilerai à 13 heures pétantes avec des frites bien grasses couvertes de ketchup pendant que vous remuerez la merde, aura de goût.

Une épaisse cendre de son cigare tomba dans les ordures et le feu prit instantanément.

Sans se démonter, il fit signe à un de ses hommes de rappliquer illico. Il y avait une cinquantaine de gars uniquement dédiés à l’encadrement des condamnés. C’était des matons, des gardiens de prisons crut comprendre Stan ; pas des flics.

— Celui que je prends à fumer près de ces immondices, c’est direct la taule, okay ?

Son larbin lâcha une giclée de mousse pour éteindre le feu qui grimpait vite fait autour de son chef qui ne semblait pas s’en inquiéter pour deux sous.

— Allez les tarlouzes, enfilez votre combinaison orange fluorescente qui se trouve sur la table en queue de convoi, pissez et chiez un dernier coup dans un des tas de merde qui vous entoure parce qu’après l’avoir mise, cette putain de combinaison orange, vous serez dans une sacrée putain de situation pour aller lâcher un Mexicain. Et fumer votre dernière clope parce qu’avant midi, le seul putain de goût que vous aurez dans la bouche, c’est celui de la chiasse des Parisiens entassée dans ces millions de sacs-poubelle éventrés. Une équipe de médecins – ce sont les gars en combi blanche avec un masque, que vous voyez là-bas, sera en fin de convoi. Si vous vous blessez, si vous vous ouvrez et même si ça n’a l’air de rien, foncez les voir pour qu’ils vous injectent une maxi-dose de machin protège-tout qui évitera que vous deveniez un zombie d’ici la nuit.

— Vive Walking Dead ! hurla quelqu’un en se marrant dans le tas de P.O.D. qui écoutait le discours.

— Voilà un monde qui m’irait bien, se marra le boss en descendant de son monticule.

Stan se dirigea vers la table lorsque Brutus l’interpella, les chaussures encore fumantes du feu provoqué avec sa cendre. Son cigare était éteint mais il continuait à le mâchonner.

— Kross. C’est toi Kross ? Je reconnais ta tête de con !

— Oui, m’sieur.

— On m’avait dit que j’avais un cul de jatte dans l’équi…

— Je suis pas cul de jatte, mon…

— TA GUEULE ! Si je veux que tu sois mon cul de jatte, t’es mon cul de jatte. Si je veux que tu sois une pute, t’es une pute. Si je veux que tu fasses ton boulot à 4 pattes, tu fais ton boulot à 4 pattes. Capice ?

Stan hocha la tête.

— Cul de jatte, t’es pas prêt de soulever un seul de ces putains de sacs de merde emballés avec une main sur une canne et ton gabarit d’Éthiopien des années 80.

— Affirmatif, dit Stan, à moitié amusé par le style gros dur, à moitié inquiet de ce qui allait suivre.

— Okay Cul de Jatte, on se comprend. Tu vas remonter l’allée de camions et monter dans le premier. Tu dirigeras les bahuts pour qu’ils entrent dans les ruelles et les rues trop petites, capice ? Tu vois une ruelle, tu descends, tu guides avec tes bras et tes mains et même tes putains de cannes pour que le cul du bahut défonce pas la piaule d’un couple qui dort peinard.

— Capice.

Il venait de rafler le poste à planque.

— Si on klaxonne deux fois, c’est pour toi.

— Compris.

— Si on klaxonne une fois ou trois fois, c’est pas pour toi.

— Compris

— Allez, dégage de ma vue, Cul de Jatte !

Stan remonta l’allée après avoir enfilé sa combi.

— Salut, moi c’est Cliff !

Stan serra la pince d’un grand black qui avait une bonne tête de repris de justice après avoir pris place sur le siège passager du camion en tête de convoi. Cliff était le conducteur.

— Tu t’en fous de connaître mon vrai nom, pas vrai mon frère ? Donc, pour toi et pour les autres, c’est Cliff.

— Grave ! acquiesça Stan en tapant son poing contre celui de Cliff. Moi, c’est Stan.

— Merde, t’es l’Eper…

— C’est kif-kif, mon frère. Je te pose pas de question, tu fais pareil.

Cliff hocha du chef avec respect. Il semblait aux anges.

Un coup de sifflet retentit. Cliff enclencha la première. C’était parti pour une journée bien pourrie.

— T’as quoi aux guibolles, frérot ? Un accident ?

— Une neuropathologie centrale dégénérative. C’est le nom savant pour dire que les dizaines de docs et de profs que je vois depuis que je suis en âge de marcher savent pas ce que c’est. Une de ces nouvelles maladies apparues à cause de la pollution, des produits chimiques qu’ils mettent dans la bouffe, de l’invention du plastique, du micro-ondes, de Tchernobyl, un peu de tout ça. Un cocktail à la gloire de notre merveilleux monde !

— Pas glop, mon frère.

— Pas glop, je confirme.

Pendant une heure, tout se passa bien. Ils avançaient au ralenti. Dans les rétros, Stan voyait ses congénères courir dans tous les sens et jeter dans les broyeuses un nombre de sacs inconcevable.

D’autres récuraient les trottoirs avec des machines à vapeur bouillante ; d’autres ramassaient avec une pince à main tous les petits trucs qui restaient sur la chaussée ; d’autres rinçaient avec des jets d’eau à haute pression le bitume. Les derniers aspergeaient tout d’insecticides infectes.

En tant que voiture de tête, c’était à eux de s’engouffrer dans la première impasse venue.

Elle était à droite, pas plus large que le camion.

— Je vais te diriger, dit Stan en descendant avec ses cannes.

C’était son job. A grand coup de gestes droite-gauche, il réussit à faire entrer le bahut dans la ruelle, à l’envers, pour que la broyeuse soit du côté des ordures. De chaque côté du camion, il y avait tout juste la place pour se glisser.

De l’autre côté de la ruelle – qui devait faire trente mètres à peine –, une bonne grosse bite en béton empêchait les voitures de rentrer.

Dans les murs, entre les collines de poubelles, il y avait des sorties de secours pour des boîtes à cul, des sorties anti-feu pour des immeubles, des portes de cave, des entrées d’appartements sous-terrains.

Cliff descendit du camion et s’éloigna dans l’avenue.

— Tu fais quoi ? cria Stan, éberlué de le voir se casser.

— Je reviens tout de suite, je vais vérifier un truc, hurla à son tour Cliff qui disparut pour de bon.

Dans les interstices entre le camion et les murs des immeubles, il vit les ramasseurs d’ordures continuer leur chemin sans le rejoindre, comme si la ruelle n’existait pas.

C’était quoi ce délire ? Il faisait encore nuit. Il était seul.

Un pressentiment désagréable le saisit des pieds à la tête. Un vrai pressentiment.

Il s’apprêtait à rejoindre l’avenue pour savoir ce qui se passait en avançant d’un pas, pour comprendre pourquoi personne ne venait nettoyer ici, lorsqu’une porte donnant sur les caves, juste à la hauteur du cul du camion, s’ouvrit d’un coup.

Des serpents surgirent par milliers, rampant dans la mélasse. Il y en avait des petits et des fins mais aussi d’énormes bestiaux du genre boas ou des trucs dans le genre. Il y en avait des tonnes, des milliers, qui se glissaient dessus et s’entremêlaient et ils commençaient à se diriger vers lui, comme une rivière qui suit un lit invisible pour rejoindre l’océan. Ils ne se dispersaient pas, ils coulaient.

Vers LUI !

Il était tétanisé, totalement incapable de bouger.

Les serpents se glissaient les uns sur les autres et avançaient, avançaient, avançaient vers lui, se mélangeant comme des spaghettis en rampant, leur langue sifflant à chaque fois qu’ils montraient leurs crocs et on aurait presque dit une mélodie, une chanson.

Surgit alors de la porte une moto de course, un monstre étincelant qui devait pouvoir atteindre les 300 km/h, dont le moteur rugit par à-coups furieux à chaque mouvement de poignée.

La fille qu’il avait vue dans son rêve, avec sa tenue de cuir intégrale et ses épaisses couettes bleues – qui s’était envolée aux derniers étages de son monde onirique avec une certaine grâce – pilotait l’engin. Elle avait toujours ses gants en acier couverts au niveau de chaque phalange de pointes en métal épaisses et longues, de véritables armes pour tuer.

Elle lui tendit un casque et passa la première d’un coup de pied ferme :

— Monte ! Vite ! Ils vont arriver !

Les serpents se séparèrent pour lui créer un sentier jusqu’à elle.

18

Stan reprit enfin ses esprits. Est-ce qu’il devait courir vers la fille ou prendre ses jambes à son cou en se sauvant dans l’autre sens ?

Derrière lui, un crissement de pneus lui fit tourner la tête.

Un van rouge venait de piler juste devant la bite en béton. Au volant, Stan reconnu l’homme aux cheveux à la Richard Gere, vu au BibiBar dans son rêve et dans la salle d’audience, au milieu des fumigènes.

La porte latérale gauche du van s’ouvrit en glissant.

Un homme aux cheveux rouges, tenant une M60 dans les mains, lui fit signe de se baisser.

Stan bondit derrière un tas de poubelles.

Les balles fusèrent du van comme des fusées, explosant l’arrière du camion de poubelles dans des gerbes d’étincelles dignes d’un feu d’artifice.

La fille aux couettes bleues mit les gaz et c’est à fond qu’elle se précipita vers le van, évitant la sulfateuse en slalomant à droite et à gauche comme une furieuse. Ses roues glissaient dans la graisse et tout n’était que glissades et dérapages contrôlés ou non.

Elle se jeta sans hésiter sur un tas de poubelles et la moto s’envola en l’air pendant que la fille atterrissait au milieu des ordures, à la hauteur de Stan mais de l’autre côté de la ruelle, à quatre mètres.

Stan chercha un coin où se cacher avant de remarquer les serpents qui n’étaient plus qu’à quelques mètres de lui.

Il hurla.

La fille dans les poubelles dégaina des flingues énormes de son dos et commença à mitrailler le van. Les pneus exposèrent et le van s’affaissa sur lui-même. Partout, les impacts de balles creusaient dans la carlingue des trous gros comme des pouces.

Ça tirait dans tous les sens. Des milliers de bouts de murs, de pierres et de poubelles déchiquetés voletaient partout autour de lui.

La moto atterrit sur la vitre du van qui explosa sous le choc avant de rebondir plus loin dans l’avenue. Elle explosa à l’atterrissage et glissa sur au moins cinquante mètres avant de cogner une voiture familiale garée sur le bord de la route, laissant derrière son trajet une longue traînée de flammes sur le bitume.

Stan, qui continuait à hurler en remontant tant bien que mal les sacs poubelle vit les milliers de serpents entamer eux aussi l’ascension. Ils le poursuivaient.

A six ou sept mètres de lui, une porte coupe-feu s’ouvrit à la volée et un ninja apparut, un sabre courbé qui semblait tranchant, vraiment tranchant, dans ses mains. Il portait la tenue complète, avec la cagoule et des gadgets genre étoiles japonaises à la ceinture.

La fille aux couettes bleues vit le ninja, rangea ses flingues dans son dos et se projeta en l’air.

S’appuyant sur le mur de la ruelle d’un pied, elle s’élança vers le mur opposé, rebondit vers le mur d’où elle venait et ainsi de suite, grimpant à plus de huit mètres au moins par bonds successifs tout en se rapprochant du gars au sabre.

Le gars à la mitrailleuse continuait à sulfater dans sa direction mais elle était si rapide que les énormes balles ne faisaient que la suivre.

De gestes si vifs que Stan eut du mal à les voir, le Ninja lança plusieurs shuriken. La fille aux couettes bleues les esquiva et la seule qui aurait pu la toucher rebondit sur la paume de son gant droit en acier, dont elle se servit comme d’un bouclier.

Depuis le van, le tireur à la sulfateuse continuait à tirer sans jamais la toucher. Tout explosait partout dans la ruelle, mais pas la fille.

— Cours ici ! hurla une voix de jeune femme depuis le van rouge.

La fille volante se laissa tomber sur le ninja de plus de huit mètres de haut qui para son premier coup de poing aux gants d’acier grâce à son sabre. Une énorme gerbe d’étincelles les enveloppa comme un parapluie avant qu’ils n’entament un combat comme Stan n’en avait vu que dans des films idiots et sans budget.

Pourtant, là, c’était bien réel.

Ils sautaient, alignaient les coups à une vitesse folle, bondissaient, esquivaient. A chaque rencontre entre les poings d’acier et la lame du sabre, les étincelles explosaient en gerbes de feux d’artifice.

Et il sentit le premier serpent toucher sa jambe.

Là, sa peur fut tellement forte qu’il hurla encore plus fort, grimpa le dernier mètre qui lui restait avant le sommet de la pyramide de poubelles et se laissa glisser de l’autre côté comme sur un toboggan, ramassant des déchets puants partout sur lui.

Le type à la sulfateuse réarmait.

Une fille blonde en treillis bondit par la porte du van et courut à la rencontre de Stan. Elle ne devait pas avoir plus de 20 ans.

Elle lui attrapa le bras.

— Viens avec moi.

Une voix provenant du fond de la ruelle les stoppa net.

C’était une voix caverneuse surgie des ténèbres, rauque et sombre, aussi noire que peut être la voix d’un démon, c’est en tout cas ce que Stan pensa à cet instant. Et il y avait une puanteur bien pire que toutes les poubelles réunies qui parvint jusqu’à eux, une odeur de mort et de putréfaction qui piquait le nez et donnait envie de vomir.

La fille et Stan jetèrent un coup d’œil derrière eux.

Sorti par la même porte que la fille aux couettes bleues avec sa moto, entourés de milliers de serpent qui couvraient tout le bahut d’éboueurs, rampant sur tous les murs autour de lui, se tenait un homme dont on ne distinguait par le visage dans la poudrière qu’était devenu la ruelle. Par contre, on ne pouvait pas rater ses bottes, énormes, une paire de tiags colorée et voyante aux bouts pointus en métal forgé. Le type devait avoir les cheveux longs et portait une sorte d’immense cache-poussière en cuir épais qui flottait autour de lui. Et à travers le brouillard, on voyait ses yeux, translucides, terrifiants, des portes ouvertes vers les cauchemars les plus fous.

— Il est à moi ! dit-il de sa voix qui glaça Stan si fort qu’il en trembla de partout.

Il ne parlait même pas fort et pourtant on aurait dit qu’il se trouvait à deux mètres de lui.

Et l’odeur de mort et de putréfaction s’intensifia lorsqu’il parla. Ça venait de sa bouche…

— COURS ! hurla la fille qui lui tenait le bras, encore plus terrorisée que lui.

Ils coururent vers le van mais alors qu’elle l’entraînait vers la porte latérale ouverte, la porte latérale gauche, là où l’homme aux cheveux rouges terminait de réarmer une cartouchière de plusieurs mètres dans sa machine à tuer, dont le canon fumait par la cadence des tirs intensifs, Stan se souvint du conseil du Mutant lu la veille sur l’IRC crypté des Liberty Warriors. « Porte latérale droite. Surtout pas la gauche ».

— Pas par ici, hurla-t-il en tirant la fille si fort que le bras de son treillis se déchira.

La jeune femme résista de toutes ses forces à Stan. Ils n’étaient qu’à deux mètres de la porte par laquelle ils ne devaient pas entrer.

Par chance, et même avec une canne (où était passée l’autre ?), il était plus fort qu’elle et l’empêcha de s’approcher plus de la porte tout en l’entraînant un peu plus vers l’arrière du fourgon.

Une détonation énorme explosa au point de rendre sourd tout le quartier.

L’homme aux cheveux rouges reçut une énorme charge explosive en plein dans les poumons. Elle fut tellement forte que lui et sa M60 furent projetés en arrière, firent voler la porte latérale qui se trouvait de l’autre côté du van criblé de balles et atterrirent sur le boulevard après avoir glissé sur – et avec la porte sous lui –, au moins vingt mètres, tout en continuant à exploser de l’intérieur à plusieurs reprises et à se disperser partout en gerbes sanglantes.

Un grand rire éclata dans leur dos, un rire de joie, d’excitation, de folie.

L’Homme aux Bottes tenait une sorte de canon que Stan n’avait jamais vu. L’Homme aux Bottes, maintenant, avançait au milieu de ses serpents. Il était en train de réarmer et poussait une sorte d’obus dans le chargeur de son arme démentielle.

— Démarre ! hurla la fille blonde qui tenait Stan par le bras mais au lieu de passer par la porte ouverte juste devant eux, ils firent le tour du Van, comme Stan tentait de l’obliger à le faire depuis trois secondes.

Le camion commença à avancer poussivement, les roues crevées projetant des étincelles autour des jantes à vif, creusant le bitume de sillons profonds.

La fille et Stan se trouvaient maintenant côté rue, protégés de la ruelle par le van, prêts à sauter dedans par la porte latérale droite du véhicule qui n’en avait plus que le nom.

Il y eu un second coup de canon tonitruant.

Ils virent l’obus passer juste devant eux ! Il traversa le van de part en part, franchissant les portes ouvertes en face à face et termina sa course plus loin, dans un magasin de téléphonie mobile, qui explosa en plusieurs fois, détruisant toutes les vitrines de l’avenue et les vitres des voitures en stationnement.

— MAINTENANT ! cria la fille.

Et ils se jetèrent dans le van qui venait enfin de quitter l’axe de la ruelle.

Le conducteur, l’homme aux cheveux blancs, vérifia que Stan était là et poussa sur le champignon tout en éclatant les bouts de vitres brisées encore accrochés devant lui à grands coups de poings furieux.

Le van faisait un bruit horrible avec ses pneus à plat mais il atteignit rapidement les cinquante, le maximum qu’il pouvait faire.

Au loin, des dizaines de sirènes de police se rapprochaient. Un « bong » sur le toit les fit sursauter.

La fille dégaina un flingue et se plaça devant Stan pour faire bouclier. Le ninja atterrit dans le van après une galipette impressionnante.

— Putain, j’ai failli te tirer dessus, implora la fille qui semblait traumatisée par la tournure des événements.

Le ninja enleva sa cagoule. C’était un japonais. Il s’accouda à côté de Théophile.

Le nom de l’homme aux cheveux blancs venait de revenir à Stan, si on pouvait considérer qu’un rêve était prémonitoire, bien sûr. C’était Théophile.

Le Japonais lui dit de s’arrêter.

Le crissement affreux des jantes prit enfin fin.

Le chinois sauta du van, choisit une Mercedes sportive garée le long de l’avenue. En moins d’une minute, elle était ouverte, allumée et aucun signal d’alarme ne s’était déclenché.

C’est lui qui se mit au volant. Théophile monta à l’arrière et fit signe à la fille de prendre la place du passager. Stan monta derrière avec celui qui semblait être le chef.

Théophile baissa sa fenêtre et balança une grenade dans le van. Il tapota l’épaule du japonais pour qu’il décolle.

— Bienvenue dans l’Entité, dit Théophile en serrant la main de Stan tandis que la voiture s’éloignait du van en lambeaux abandonné au milieu de l’avenue, des flammes le dévorant avidement après une explosion assourdissante.

19

Ils volèrent cinq voitures pour faire soixante-quinze kilomètres en tout.

La fille blonde en treillis de vingt ans à peine consultait son smartphone en permanence – on aurait dit un Bibi féminin avec pas mal de dizaines de kilos en moins et beaucoup de charme en plus – pour savoir où se trouvaient les flics, les postes de contrôle et tout le reste.

A la quatrième voiture, une Prius hybride piquée sur le parking de Velizy 2, chacun avait retrouvé son calme.

Les présentations furent faites officiellement :

Le vieux s’appelait bien Théophile. C’était le boss. La fille, Annabelle.

Le Japonais, Akihiro.

Ils se changèrent sur le parking devant Auchan pour une tenue plus discrète, genre jeans-basket-polo. Annabelle aussi s’était changée derrière une voiture en jeune femme tranquille qui sort un soir avec des potes, robe et talons sages pour le prouver. Seul Théophile resta habillé pareil, style aventurier avec un pantalon et une veste de reporter pleins de poches.

— Enlève ta combinaison orange, Stan ! lui dit-il tandis que Stan essayait de comprendre.

Ils tassèrent la combinaison flashy et puante dans une poubelle plastique du parking.

Stan, encore sonné et pas qu’à moitié par la fusillade, les serpents, les explosions, les filles qui volent, les motos qui explosent, les ninjas, les bastons comme dans les films, les hommes aux bottes sortant de l’enfer, ne savait quoi faire ni comment se comporter.

Que ce soit Akihiro, Annabelle ou Théophile, tous étaient cool avec lui. Il voyait qu’ils faisaient des efforts pour le réconforter, pour ne pas qu’il panique. Il comprit qu’ils voulaient qu’il se sente bien.

Il comprit aussi que chacun tentait d’encaisser la mort de leur ami aux cheveux rouges, sans le montrer. A plusieurs reprises, Annabelle lui parla sans le regarder car elle savait que les larmes glissaient de ses yeux. Elle les frottait souvent.

Sur le parking de la morgue d’Orsay, ils volèrent un 4x4 vieillot avec une plate-forme vide dont le chauffage ne fonctionnait même pas.

Ils traversèrent les villages de riches de la région avant de franchir un Chevreuse nocturne sans vie et de gravir les collines boisées jusqu’à une maison moderne protégée par une enceinte.

Des caméras et des gardes armés surveillaient tout.

— Stan, on va rester deux ou trois jours ici le temps d’organiser notre fuite et laisser passer la tempête, tu es d’accord ?

Stan hocha la tête. De toute façon, est-ce qu’il avait son mot à dire ?

— Va falloir m’expliquer des choses, répondit simplement Stan.

Théophile hocha la tête lui aussi.

20

BibiBar. Il faisait nuit. Le troquet sur le toit était plein à craquer.

Des filles en mini-jupe ou en robe du soir dansaient entres elles en regardant d’un œil enflammé les grappes de mecs qui buvaient leur verre d’un œil vicieux sur ce que pourrait être le reste de leur nuit.

Sur l’estrade, Old Boy faisait monter la pression avec son jazz vieux d’un siècle, mais ça marchait.

Plusieurs planches supplémentaires avaient été installées pour gérer l’afflux nocturne entre les échafaudages et l’entrée du bar.

Ça n’empêchait pas quelques gorets bourrés à mort de basculer dans le vide.

Les plus chanceux s’écroulaient un ou deux étages en dessous en faisant rire tout le monde, un bras ou une jambe de cassé tout au plus, les malchanceux visitaient les neuf étages qui les séparaient du vieux bitume de l’ancien monde sans jamais se relever.

Blondie et ses jambes en résille aussi longues que celles de Madonna servait tranquillement les clients sans se presser.

— Salut, Stan, elle lui dit en passant devant lui.

— Salut, Blondie.

— Bibi est au fond, près des plantations de weed, avec Théophile. Ils t’attendent.

— Merci, Blondie. File-moi une bière. Blondie lui fila un pichet de picrate à la place.

— Y’a plus de bière, elle dit simplement en passant à un autre client.

Stan se fraya un chemin dans la foule. Plusieurs mecs et nanas le saluèrent avec respect.

Bibi et Théophile étaient bien là, assis autour d’une table ronde de jardin, en hauteur, au-dessus de la foule, au niveau des plantureuses plantations d’herbe qui s’étalaient sur plusieurs toits.

Bibi lui fit signe, tout content de le voir.

Théophile sourit, plus calme, plus serein que dans les voitures volées à la chaîne. Une troisième chaise l’attendait. Il grimpa l’étage en renversant une partie de son vin sur lui.

— Et merde !

Il s’installa sur la chaise vide.

Bibi se leva et le serra fort dans ses bras.

— Pour André, mon frère !

— Pour André, mon frère ! répondit Stan en frappant du poing celui de

Bibi.

Ils trinquèrent tous les trois.

Bibi tourna sa grosse chaise rembourrée vers Stan. Stan constata que son

ami avait toujours quarante piges, peut-être même plus et deux cents kilos de graisse partout.

Mais c’était bien Bibi, son Bibi… en plus vieux et en Bibendum.

— Stan, tu dois absolument écouter ce type. Là, dehors, de l’autre côté je veux dire, ta vie est vraiment en danger. Y’a pas 36 personnes qui peuvent te sortir de là. Okay ?

— Okay, dit Stan. Et toi, qu’est-ce que tu fous là, dans mon putain de rêve, avec 20 ans de plus et un bar sur les toits d’un Paris complètement en vrac ? Pourquoi j’ai rêvé de ce type…

Il montra Théophile d’un geste du menton. On était dans un rêve après tout, il pouvait dire ce qu’il voulait.

— … et de la fille aux cheveux bleus, des jours avant de les rencontrer ? C’était qui l’Homme aux Bottes, les serpents, et MERDE, J’EN AI MARRE ! Pourquoi t’es là et pourquoi t’as l’air si réel !

Bibi leva les mains en signe de paix.

— Mec, tu sais que je t’abandonnerai jamais. Alors arrête de psychoter. Ici t’es chez moi, t’es chez nous, t’es surtout chez toi, reste tranquille, tout va bien. Et ça s’appelle plus Paris mais Pars. Et écoute le claque-merde de ce putain de sosie à Richard Gere.

Stan but la moitié de son vin et se posa bien devant Théophile en essuyant sa bouche avec son avant-bras.

— On prend les habitudes du cru, à ce que je vois, dit Théophile. Stan ne dit rien. Il resta à le regarder droit dans les yeux.

— Stan, mon nom est Théophile. J’existe dans la vraie vie et j’existe dans tes rêves. Je suis ce qu’on appelle un Dreamaker en anglais. C’est un mot à la con qu’on a inventé après la deuxième guerre mondiale, après que l’Anglais soit devenu la langue internationale. On est des fabricants de rêves ou des faiseurs de rêves, en français. Notre vrai nom est Nefilims. Nous sommes peu nombreux dans le monde à savoir voyager dans les rêves, quelques dizaines, pas plus. Toi, Stan tu es l’un de nous. Tu es très puissant. Mon travail consiste à trouver les gens comme toi et à les former. Ce que tu as vécu dans la ruelle est exceptionnel. Ça n’aurait jamais dû arriver. Nous ne l’avions pas prévu.

— Faut que tu m’en dises plus ! Qu’est-ce que vous n’aviez pas prévu ? Stan sentait, c’était étrange, qu’il était en position de force.

Théophile leva la main pour commander une autre tournée. Bibi écoutait, blasé, comme s’il savait déjà tout.

Il posa son bras sur celui de Stan :

— Stan ! Reste zen, surtout. Écoute.

Théophile continua avant que Stan ne puisse lui répondre :

— Il y a deux groupes de Nefilims, deux groupes qui poursuivent des objectifs différents. Je représente l’Entité. Nous cherchons à construire un monde égalitaire, un monde où chacun a sa chance de réussite. L’Homme aux Bottes, dont personne ne connaît le visage, dirige le Coffre. C’est l’ennemi de l’Entité. Il vole nos Nefilims et leur lave le cerveau pour créer une dictature mondiale. Ce que tu as vu dans cette ruelle, c’est le combat que nous nous livrons. Nous n’avions pas prévu qu’il seraient là et que… que ça se passerait comme ça. On ne savait pas qu’ils t’avaient découvert eux aussi. Mais j’imagine que ton procès lui a mis la puce à l’oreille.

Stan réfléchissait aussi vite que possible.

— On est dans mon rêve ou dans votre rêve ? Ou dans… autre chose ?

— Dans le tien, dit Théophile. Dans ton monde à toi. C’est très très très rare d’avoir son propre monde onirique. C’est ce qui te rend si puissant. Ça s’appelle une Récurrence. Le dernier Nefilim à avoir eu une récurrence est mort depuis si longtemps qu’on a oublié qui c’était !

— C’est vous qui avez influencé le juge, mon avocat, tout ça ? Dans la tête de Stan, les pièces du puzzle s’emboîtaient.

— Oui. Je lui ai fait ce qu’on nomme une Induction. Je lui ai implanté dans son esprit la décision qu’il devait rendre. C’était le seul moyen de te récupérer. En prison, ça aurait demandé trop de ressources. Et j’ai aussi fait une induction à ton commis d’office pour que sa prose reste un modèle du genre. Je lui ai dit quoi dire dans son rêve et il l’a dit au procès.

— Okay. Et n’importe quel Nefilims peut venir ici ? Puisque c’est mon rêve et ma Récurrence, est-ce que j’ai un contrôle ?

— Tu peux formater les figurants pour qu’ils lui fassent la vie dure, par exemple. Ou fermer les portes au fur et à mesure que tu les trouves. Mais théoriquement, n’importe quel Nefilim peut tomber sur ton monde par hasard, ou parce que tu l’y invites.

— Les figurants ?

— On appelle les figurants d’un monde onirique les gens que l’on croise, comme ça. Ils sont les habitants de ton monde, ils en sont les figurants. Ils sont tous toi à la fois. Une infime partie de toi, un microscopique bout de ton toi éternel. Que tu les voies ou pas, qu’il y en ait dix ou cent millions, qu’ils soient devant toi ou de l’autre côté de la Terre, ils sont tous toi. Ils ont tous une étincelle de Stan en eux qui leur donne vie, qui les rend autonomes, leur donne un objectif à accomplir, qui leur fait croire qu’ils sont uniques et qu’ils possèdent une identité propre. Pour eux, ce monde est le vrai monde. C’est leur monde, ils ne le remettent pas du tout en question. Comme toi de l’autre côté, dans la vraie vie.

— Ils croient que tout ça existe ? Théophile sourit en buvant sa bière.

— Bien sûr, tout comme tu crois que le monde dans lequel tu vis est réel, non ? Mais si c’était le rêve de quelqu’un, comment le saurais-tu ? C’est pour ça que nous appelons notre « vrai » monde le Paradoxe. Parce qu’on ne sait pas. Parce que personne ne sait. Ce qui rend une Récurrence si puissante, c’est que tu forges ton monde selon tes souhaits. Virtuellement, tout est possible, nous sommes dans un rêve. Progressivement, plus tu viens ici, plus tu développes ton monde, plus il devient résistant à toute attaque ; un vrai fort imprenable. L’autre puissance d’une Récurrence, c’est que tu amènes les Hôtes dans ton monde au lieu de t’incruster dans leurs rêves. Tu as un pouvoir complet sur ce qui peut leur arriver. L’Induction que tu leur places dans la tête est décuplée.

Théophile leva la main pour anticiper la question suivante de Stan et but une autre gorgée de bière.

— Un Hôte… c’est tout l’objectif de notre action. Un Hôte est une cible, si tu préfères, dans laquelle nous pénétrons pendant qu’il dort. On investit son rêve. Pourquoi ? Pour lui implanter une idée suffisamment forte qu’il mettra en action dans sa journée, parce que cette idée le travaille. Ou on fera naître en lui une émotion, ou un sentiment ou un désir suffisamment fort qui le poussera à agir dans certaines directions. On va faire en sorte que des gens se rencontrent et tombent amoureux, que d’autres résolvent un problème scientifique qui les bloquent depuis des mois, etc. C’est notre job. On fait progresser le monde.

Stan ingurgitait. Mais y’en avait beaucoup, beaucoup trop. Chaque phrase demandait plein d’autres explications, bien d’autres questions.

— Dans un rêve, il peut se passer n’importe quoi d’irréel qui paraîtra tout à fait normal à tout le monde, pas vrai ?

— Oui.

Stan imagina une soucoupe volante venir se stabiliser au-dessus du bar.

L’instant suivant, la soucoupe apparut, allumant des projecteurs bleutés au-dessus du toit. Les gens fêtaient leur arrivée en commandant des tournées pour tout le monde.

Puis, sans qu’il sache comment, les E.T. étaient là, au milieu de la foule, à danser et à boire. Ils ressemblaient aux hommes mais n’avaient pas de cheveux ni de nez. Même pas de trous de nez pour respirer. Et leurs doigts étaient palmés.

— Je n’avais pas prévu ça, dit Stan en montrant les E.T. peloter les jolies filles en dansant.

A côté de Théophile, un nain avec une veste à carreaux faisait des claquettes en parlant à l’envers. Derrière lui, un vieux sans dents balayait. Laura Palmer le regardait, assise dans un fauteuil, plus loin, en robe rouge, les jambes croisées, allumeuse.

— Pourquoi les personnages de Lynch sont là, demanda Stan ?

Théophile ignora la question et passa à l’explication en terminant sa bière :

— Si tu imagines une action, comme l’arrivée de ta soucoupe volante mais pas la suite, il peut se passer n’importe quoi que tu ne pourras pas contrôler. Le BibiBar est un endroit cool, donc ça se passe cool. On a de la chance. Si tes extra-terrestres avaient décidé d’ouvrir le feu sur nous, on serait peut-être morts à l’heure qu’il est. Si tu imagines une action dans le monde de ton rêve, ou même dans le monde du rêve de ton Hôte, tu dois créer chaque chemin possible, chaque situation, chaque réaction de ton hôte ou d’un figurant, tu dois savoir le moindre détail jusqu’au plus infime pour que tout soit vrai, que cela dure cinq secondes ou un an. Sinon, c’est la cata. Et là, beaucoup de choses désagréables peuvent arriver.

— Mais si…

21

— si, si…

Stan avait oublié ce qu’il voulait dire.

Il ouvrit les yeux, une moitié encore perdue dans les limbes brumeuses de son rêve d’un Paris déchu faisant la fête au BibiBar avec des OVNI ; et l’autre moitié prenant conscience de la réalité de ce lundi matin.

Il était dix heures passées.

Sa chambre était vaste, la double porte-fenêtre sans rideaux donnait sur une terrasse. Encore en caleçon et en tee-shirt, il s’y rendit. Il faisait frais. Partout, des bois aux feuilles toutes jaunes s’étalaient en collines autour de lui.

A un ou deux kilomètres d’ici, un clocher indiquait la position d’un village.

Dans le jardin de la villa, un homme en costume noir armé d’une Kalachnikov passa en longeant la piscine vide, surveillant les alentours. Il lui lança un bonjour de la tête.

Une fois sa douche prise, Stan partit à la découverte de l’immense maison.

Des draps recouvraient les meubles.

Il n’y avait aucune décoration, aucune photo, aucun objet personnel. Ce n’était pas une baraque habitée. Les couloirs larges donnaient sur des bibliothèques vides, des salons vides, des salles vides.

Finalement, il entendit des voix et rejoignit la cuisine. On avait enlevé les draps de l’îlot central et des chaises. Annabelle, Théophile et Akihiro se tartinaient des tranches de pain au beurre et à la confiture de fraise en buvant café sur café.

— Salut Stan, dit Annabelle qui écarta le siège à côté d’elle pour qu’il s’assoie. Le café est encore bien chaud, une tasse ?

Stan fit oui de la tête en disant bonjour à tout le monde d’un signe de la main.

Annabelle lui déposa une tasse fumante devant lui.

— Merci.

Elle était mignonne, style irlandaise, blonde aux yeux verts. Sans son treillis, en robe fleurie, comme ça, avec des bottes et des tresses dans les cheveux, jamais on aurait deviné qu’elle puisse participer à un massacre comme celui d’hier matin. En fait, elle était même plutôt canon.

Sur le bar, une carte de France s’étalait avec des feutres de couleurs posés dessus et des tas d’annotations.

— Stan, dit Théophile. tu as encore beaucoup de questions à nous poser et c’est normal. Mais pour l’instant, il faut absolument qu’on établisse notre plan pour rentrer chez nous. Une alerte enlèvement a été lancée hier soir te concernant. Et vu le remue-ménage qu’on a dû faire pour te récupérer, tout ce que la France compte de flics et de militaires nous recherche.

— Ce serait peut-être l’occasion de changer de QG, Théo, dit Akihiro en tapotant la carte de France avec la phalange de son index. Même s’ils n’ont aucune image de nous, ce terrain va devenir dangereux. Surtout avec la politique de répression du gouvernement. On pourrait aller aux USA, en Islande – non, fait trop froid là-bas –, à Madère, je sais pas moi.

— C’est vrai que la France commence à craindre, avoua Théophile. Ça fait longtemps qu’on y est et on laisse de plus en plus de traces.

Stan buvait son café. Annabelle lui sourit pour lui donner confiance.

— Y’a pas un téléphone, lui demanda-t-il, faut que je prévienne mes parents pour leur dire que je suis en vie.

Annabelle jeta un coup d’œil gêné à Théophile. Il le regarda très sérieusement :

— Pas de coup de fil, Stan. A personne. Pour ce monde, tu t’es vaporisé, désintégré, tu n’existes plus. Je comprends que ce soit dur à entendre et à accepter mais on passe tous par là. Le téléphone de tes parents est sur écoute, les flics sont partout autour d’eux et après tes exploits de la semaine dernière en tant qu’Épervier (il leva la main pour empêcher Stan de répliquer) – et ne viens pas me dire que ce n’est pas toi, ça fait assez longtemps qu’on te surveille pour connaître ton rôle exact dans cette histoire et on sait tous ici que tu l’es –, tu as tous les médias au cul. Et c’est bien la première fois qu’on a à gérer une star comme toi, crois-moi. Y’a pas un trou du cul dans le monde qui n’a pas bouffé pendant une semaine ta tronche sur son téléviseur à la con. On se débrouillera dès qu’on sera à notre QG pour faire passer un message à tes parents et les rassurer, ça te va ?

Stan était à la limite de se lever et de prendre la tangente. Mais ils étaient trois combattants aguerris, dehors il y avait des gardes, sortir d’ici semblait impossible.

Il acquiesça à regret. Et comprit que tout le monde avait vu son hésitation à prendre ses jambes à son cou, là, tout de suite.

Pour éviter d’être le centre des regards, il se leva pour aller se servir un autre café.

Théophile fit un signe à Annabelle :

— Annabelle, tu pourrais aller te promener dans la propriété avec Stan et répondre à ses questions. Pendant ce temps-là, avec Akihiro, on va tenter d’établir un plan de sortie.

Annabelle se leva et attrapa la main de Stan.

Vraiment, avec sa petite robe à fleurs, il avait du mal à la reconnaître.

— On y va ?

La propriété était grande, entourée d’un mur d’enceinte avec des fils de fer barbelés au-dessus, des caméras de surveillance et des détecteurs de mouvements dans l’herbe.

Il y avait toujours un garde pas loin à se promener là où ils allaient.

— Tu ne sais pas par où commencer, pas vrai ?

— C’est un peu ça, dit Stan en buvant une gorgée de café.

— C’est important pour toi que tes parents te sachent en vie ? Il hocha la tête.

Annabelle s’arrêta et sortit d’une poche un paquet de cigarettes.

— Je m’en fume une par jour, je crois que je vais prendre celle d’aujourd’hui maintenant. Je t’en propose.

— Pourquoi pas…

Stan avait dû fumer dix clopes dans sa vie, uniquement dans ses pires moments. On pouvait dire sans se tromper que cette journée et celle d’hier faisaient partie du lot.

Ils continuèrent à marcher en tirant silencieusement leurs bouffées.

— Ce qu’il faut que tu comprennes, entama finalement Annabelle, c’est que tu ne dois plus te considérer comme normal. Tu disposes d’un énorme pouvoir qui te distingue des huit milliards d’humains qu’il y a sur terre. Tu sais, il y a cette phrase dans Spiderman où l’oncle dit à son neveu : « un grand pouvoir donne de grandes responsabilités ». Ou quelque chose comme ça. C’est ton cas. Et l’Entité, c’est le regroupement des hommes et des femmes qui ont le même pouvoir que toi. On a tous nos petites particularités ou nos petites spécialités qui nous distinguent les uns des autres, mais à la base, on fait tous la même chose : on rentre dans les rêves des autres et on change des choses dans le monde.

— D’accord, mais pourquoi est-ce qu’on fait ça ? Pourquoi est-ce qu’on change le monde ?

— Tu trouves qu’il va bien, le monde ? Tu es un révolutionnaire, un stratège de génie, depuis deux ans tu organises les manifestations, tu as même arrêté l’école pour ça. Tu es le mieux placé parmi nous tous pour dire que le monde a un gros problème. Dans un siècle ou moins, les pôles auront fondu, on ne se battra plus pour le pétrole mais pour l’eau, les trois quarts de la population en 2050 vivront sous le seuil de pauvreté, les gouvernements auront disparu au profit des multinationales qui érigeront les lois et dirigeront des pays entiers. Pendant deux ans, tu as combattu ça avec les armes dont tu disposais : des manifs, des actes révolutionnaires, etc. Aujourd’hui, tu peux faire la même chose mais en puissance 1000, avec une vraie possibilité de faire bouger les choses.

Elle savait être convaincante.

— Ça fait longtemps que vous me suivez ?

— Je ne sais pas. Moi j’ai commencé à te suivre dans tes rêves il y a six mois environ. L’opération pour te récupérer s’est mise en place progressivement, au fur et à mesure qu’on en apprenait plus sur toi.

— C’est flippant.

Il écrasa sa clope alors qu’il n’en avait fumé que la moitié. C’était pas son truc.

— Comment il s’appelait ?

— Qui ? demanda Annabelle.

— Celui qui est mort hier, tué par l’Homme aux Bottes ?

Annabelle respira un grand coup. Elle devait bien le connaître et l’apprécier, son émotion était palpable.

— On l’appelait Ulysse. Personne ne connaissait son prénom mais je crois que c’était Jack ou Jacky, un prénom dans le genre. Il était Portoricain. Ça faisait trois ans qu’il nous avait rejoints. Il était sympa, du genre à faire des vannes foireuses tout le temps. Et il adorait les gros flingues, comme tous les Américains.

Ils marchèrent en silence quelques minutes, contournèrent la grande piscine en forme de T, vide d’eau. Des jouets de gamins reposaient au fond, moisis par le temps.

— On a tous des surnoms, des sortes de noms de guerre. Dans les rêves, c’est toujours ce nom qu’on utilise. Ça permet de ne pas devenir schizo. Souvent, on le découvre en Transitant, on se découvre soi-même, on comprend mieux notre spécificité et le rôle qu’on a à jouer.

— En Transitant ?

— Quand tu quittes le Paradoxe – notre monde, notre vrai monde je veux dire – pour entrer dans le rêve d’un Hôte, c’est ce qu’on appelle un Transit. Au moment où tu Transites, ton corps ici doit être protégé par quelqu’un d’autre, pour pas qu’on vienne te couper la gorge pendant que tu dors. Toi, quand tu vas dans ta Récurrence, ton corps disparaît de ce monde. Ça nous a tous surpris quand on l’a compris.

— C’est strange.

Ils avaient presque fait le tour de la villa. Elle était vraiment grande, bourrée de terrasses, de portes vitrées, de coins et de recoins. Une baraque d’architecte typique mais vide de toute vie. Ça lui donnait un côté fantomatique.

— C’est quoi l’Entité ? Une sorte de société secrète ?

— C’est secret parce que personne ne nous connaît. C’est à la fois une école, un lieu d’entraînement et de perfectionnement, un endroit où certains Nefilims habitent, mais il y en a beaucoup qui préfèrent être seuls et se promener dans le monde. C’est aussi un centre de recherche, un labo sur les rêves, c’est le QG des opérations qu’on mène partout sur la Terre, c’est un peu tout ça à la fois. Dans sa version actuelle, l’Entité existe depuis 1945 mais il y a toujours eu des gens comme nous avant qui se sont réunis dans des cercles confidentiels. Depuis l’aube des temps, je dirais. De toute façon, tu vas apprendre tout ça. Tu risques d’être surpris par l’histoire qui se cache derrière l’Histoire.

Stan s’arrêta et prit le bras d’Annabelle pour qu’ils se retrouvent face à face.

— Et si je veux pas de tout ça. Si je refuse de faire partie de votre société de super-héros, si je veux juste rentrer chez moi, ne plus jamais entendre parler de vous et continuer tranquillement ma vie. Personne m’a demandé si j’avais envie de ça ! Personne !

Annabelle devint très sérieuse.

Son sourire séduisant s’envola comme les feuilles d’automne autour d’eux qui s’écrasaient en silence sur une herbe trop longue qu’on n’avait pas coupée depuis longtemps :

— C’est trop tard, Stan. Ta vie d’avant n’existe déjà plus. Et si tu essayais de la retrouver, maintenant que tu connais ton pouvoir, il te dévorerait de l’intérieur et tu finirais en quelques semaines enfermé dans un asile pour le restant de tes jours. Tu ne serais ni le premier ni le dernier à refuser de rejoindre l’Entité. Mais l’issue est toujours la même : à chaque fois. Et personne ne te retient. Chevreuse est à deux kilomètres à pied. Il te suffit de franchir le portail et d’y aller. Tu descends la petite route et c’est à gauche au croisement. Personne ne te retiendra, tu n’es pas un prisonnier. Tu es un des nôtres. Mais si tu le fais, je t’en voudrai beaucoup. Parce qu’Ulysse valait le coup et qu’il est mort pour toi, pour que tu sois là ce matin, avec nous.

Annabelle fit demi-tour et entra dans la maison.

Stan, seul, regarda le portail. Le doute le bouffait de partout.

22

Ida Kalda arriva au Bureau 09 le lundi vers 10 heures. Ça faisait vingt neuf heures qu’elle n’avait pas dormi ni changé de fringues. Elle passa rapidement à son appartement prendre une douche et enfiler des affaires qui sentaient le frais avant de rejoindre Claude Santoro qui, debout au milieu du Centac, visionnait et revisionnait les centaines d’heures d’images dont le service disposait.

— Colonel.

— Capitaine.

Depuis la veille à 5h10, c’était la panique au bureau : trois agents étaient morts. Prax, dans le coma, était sous surveillance permanente à l’Hôpital Américain de Neuilly sans que personne ne sache s’il allait s’en sortir ou pas, ni avec quelles séquelles physiques ou mentales.

Et toutes les cibles prioritaires s’étaient volatilisées.

Et pour couronner le tout, le jeune Stanislas Kross avait été enlevé dans un déchaînement de violence ahurissant digne des pires scènes de guerre urbaine.

C’était un fiasco complet, un drame pour tous les membres du Bureau, une honte professionnelle que chaque agent ici semblait avoir du mal à vivre ! Ida la première.

— On connaît l’origine de leur mort ? demanda Ida face à un Santoro silencieux, les bras croisés face aux écrans.

Elle ne savait pas s’il contenait sa rage ou s’il avait déjà tout absorbé pour passer à la suite. Avec ses bras croisés et son visage impénétrable, il imposait la froideur et le respect de son grade ; rien à voir avec le premier jour de son arrivée, la semaine dernière.

Ida ayant passé sa journée du dimanche avec les flics et les services secrets français dans la ruelle près de la Place Clichy, à essayer de comprendre ce qui c’était passé, elle n’avait pas pu s’intéresser à l’enquête menée par le Bureau sur ses collègues décédés.

— Cyanure, dit Santoro. Bonne vieille méthode à l’ancienne, digne de la guerre froide. Il y en avait dans tous les plats. Le restaurant Chinois que Prax a appelé pour commander n’existe pas. Il n’y a qu’une seule explication plausible : un déviant s’est introduit dans les rêves de Prax pour lui donner l’envie de manger Chinois ce soir-là et appeler le seul prospectus de restaurant chinois qu’il y avait dans l’appartement, un faux restaurant, un faux prospectus. Tout simplement.

Ida commençait mieux à saisir le pouvoir si puissant et si destructeur de leurs ennemis.

— Le colonel Prax est plus qu’entraîné, il n’aurait jamais dormi sans son Dreamcatcher, dit-elle en réfléchissant tout haut.

— Exact, marmonna Santoro plus pour lui-même que pour faire la conversation, et c’est bien ce qui me dérange.

Il se tourna lentement vers elle, pour être parfaitement face à son visage.

— Pourquoi vous n’avez rien mangé, vous ? Capitaine Kalda, pourquoi ne pas avoir mangé ce soir-là alors que vous aviez mangé tous les autres soirs ?

Le cœur d’Ida s’envola. La question était carrément accusatrice.

— J’avais mal au ventre. Depuis l’après-midi. C’était l’opération, ma première, ça me stressait.

Santoro fit défiler en accéléré toutes les images du samedi de toutes les pièces de l’appartement où ils étaient en planque. Ida ne savait même pas qu’ils étaient surveillés de l’intérieur. La parano du Bureau 09 était totale !

— On a décortiqué les images de toute la semaine. De chaque agent. De chaque pièce. On n’a rien trouvé d’inhabituel. Tout le monde a suivi les protocoles, tout le monde a dormi avec sa protection, tout le monde a tout fait dans les règles, et vous n’avez pas été repérés par l’ennemi. J’y comprends rien du tout. A moins, et ce serait la réponse à tout ce qu’on ne comprend pas, que les Déviants aient un espion ici, au Bureau 09… qu’ils aient su qu’ils étaient surveillés… qu’ils aient su exactement quand et comment nous allions intervenir. Un espion. C’est la réponse à tout. Venez avec moi, Capitaine !

La conclusion était logique. Elle expliquerait tout. Mais était-ce le cas ? Le ton autoritaire de son supérieur ne la rassura pas. Croyait-il que c’était elle, l’espionne ?

Il l’emmena au Centrac.

En se refermant, les portes allumèrent les veilleuses et la table numérique tactile s’illumina d’un énorme 09 en son centre.

Santoro tapa son mot de passe et les bases de données apparurent un peu partout sur la table.

Il obtura les vitres jusqu’à ce qu’elles prennent, de l’autre côté, la texture des murs. Eux pouvaient voir les agents travailler mais plus personne ne pouvait les voir. Ils ne voyaient qu’un mur, comme elle la première fois qu’elle avait franchi les portes de l’ascenseur.

— Asseyez-vous, Capitaine Kalda. Elle s’installa à une place, au hasard.Santoro s’installa en bout de table ovale. La place du boss.

— Vous êtes la dernière arrivée ici. Si je n’avais pas eu les caméras de surveillance dans l’appartement, je vous aurais exécutée par principe de précaution, car tout fait de vous l’espion des Déviants. Mais j’ai confiance en vous.

En un geste sur la table, il balança tous les dossiers devant elle. Chaque dossier, certains épais, d’autres assez minces, s’empilèrent numériquement les uns sur les autres, à sa droite. Par le jeu de la 3D, on aurait dit une pile d’un mètre cinquante de haut, au moins.

— Capitaine, je vous confie deux missions que vous allez mener en parallèle: primo, je veux tout savoir de Stanislas Kross. S’il vient d’être recruté, il ne doit rien comprendre à ce qui se passe, être bourré de doutes et fait donc une proie idéale pour qu’on le retourne. Apprenez tout sur lui, trouvez-le et utilisez tous les stratagèmes pour en faire votre indic au sein des Déviants. Deuxio : vous allez passer au crible chaque agent du Bureau 09. Étudiez leurs mails, leurs SMS, leurs communications, leurs travaux, regardez les dossiers qu’ils ont consultés, fouillez dans leur passé, trouvez les failles et les faiblesses de chacun. Parlez avec chacun d’eux, posez des questions qui font peur, vous êtes une spécialiste de la psychologie criminelle, alors utilisez toutes vos compétences. Relevez tous les faits étranges et remontez-les moi en personne. Quand je dis tout le monde, c’est tout le monde. Donc, je suis logé à la même enseigne que le reste de l’équipe. Et vous aussi. Travaillez 32 heures par jour s’il le faut, mais je veux des résultats pour hier. Enfin, faites-moi un rapport complet et factuel de votre journée d’enquête dans la ruelle où le jeune Kross a été enlevé, pour ce soir. Bonne journée, capitaine Kalda.

Santoro se leva et sortit par la porte presque invisible.

Ida Kalda resta clouée sur sa chaise un bon moment : qu’est-ce qu’elle était venue foutre dans ce bourbier ?

23

Quand Stan rejoignit l’équipe dans la cuisine, au moins vingt minutes plus tard – étant resté indécis dans le jardin, marchant à droite et à gauche jusqu’à ce qu’il comprenne qu’un retour chez lui mettrait sûrement en danger ses parents, Bibi et tous les gens qu’il aimait –, l’effervescence les animait tous.

Au moins vingt téléphones jetables posés sur le bar étaient utilisés à la chaîne pour passer des appels courts et codés. Comme tous ceux qui ne voulaient pas être repérés, les téléphones étaient brisés après un seul appel et jetés dans un sac-poubelle spécial qui démagnétisait les puces, les circuits électroniques et les batteries.

Chacun semblait connaître son rôle.

On parlait de Jersey, de jet privé, du Nevada, des frontières, de Transits.

— Ils vont localiser la borne d’appel 4G qu’on utilise dans peu de temps, dit Théophile en regardant son équipe puis Stan. Prépare-toi, Stan, on décolle dans huit minutes.

Annabelle lui lança un sourire qui voulait tout dire. Elle était heureuse qu’il soit là. Qu’il ne se soit pas enfui vers le village. Ses yeux brillaient. Stan lui renvoya timidement son sourire.

— Qu’est-ce que je peux faire ? osa-t-il demander gauchement.

Voir tout le monde s’agiter rendait idiote son inactivité. Il était là, les bras ballants, comme un con.

— Deux hélicoptères vont arriver dans quelques instants, dit Théophile. Fais-les atterrir sur le chemin qui mène du portail à la maison et demande aux gardes de verrouiller et de piéger toutes les entrées et de se casser fissa, dans une heure max. Et dis aux pilotes de laisser tourner les rotors, on part tout de suite.

Stan glissa une pastille de morphine dans sa bouche et se rendit dans l’allée pavée en rose, à coups de canne rapides. Des hélicoptères, des gardes armés, une maison de milliardaire piégée, il était en plein James Bond ! C’était comme dans les films, mais en vrai. C’était complètement dingue.

— Il faut fermer et piéger toutes les entrées, hurla-t-il au garde le plus proche. Et cassez-vous dès que c’est fait, dans moins d’une heure !

Le garde se mit à courir en parlant dans son oreillette. C’était bizarre que des gars comme ça lui obéissent dans un claquement de doigts.

Déjà, il perçut les moteurs des hélicoptères approcher.

Ils surgirent d’un coup, juste au-dessus des arbres, pliant les branches et faisant voler les feuilles dans tous les sens : 2 Bell 222-C, les mêmes que dans la série vintage Supercopter, mais en plus profilés et en plus agressifs. Quelques modèles seulement avaient été construits au début des années 90, juste avant que plusieurs modèles A (ceux qui avaient servi dans la série) s’écrasent aux alentours de 92, en Allemagne, montrant des failles dans la conception des moteurs. Avec un pote comme Bibi, c’était typiquement le genre de choses dont il lui avait rebattu les oreilles depuis qu’ils étaient gamins.

Ils lui firent penser à des requins volants. Stan croyait qu’ils avaient été démilitarisés et mis au rebut depuis au moins vingt ans.

Fallait croire que non.

Avec ses bras (et sa canne), il les fit atterrir sur l’allée et courut dire aux deux pilotes qu’on repartait illico. Les pales semblaient vouloir l’attirer vers elles pour le broyer à jamais.

Ses trois « équipiers » (est-ce que c’est comme ça qu’on dit ?) surgirent de la maison en courant, leur sac de voyage dans les mains.

— Annabelle, tu montes avec Stan. Akihiro, avec moi.

La robe d’Annabelle vola dans tous les sens sous la puissance des hélices, qu’elle retint de ses mains comme elle le pouvait. Ses jambes étaient superbes. Stan, toujours sensible aux charmes des jeunes femmes, profita du spectacle sans en avoir l’air.

Il l’aida à grimper.

Stan s’installa sur le siège arrière, juste à côté d’elle.

C’était la première fois qu’il montait dans un hélicoptère (et s’il disait à Bibi que c’était un Supercopter, il tomberait dans les vapes de jalousie – il en avait même une maquette qui pendouillait au-dessus de son lit, amoureusement assemblée pour l’anniversaire de ses 11 ans).

Il était stressé à mort. Annabelle fixa sa ceinture et son casque et lui prit la main, doucement. Leurs doigts s’enlacèrent.

Stan la regarda. Il hocha la tête pour dire que tout était okay.

Elle lui donna un nouveau sourire, vraiment séducteur cette fois. Elle l’allumait carrément !

Le cœur de Stan battait toujours à tout rompre par sa peur de voler là- dedans, mais plus vraiment pour les mêmes raisons. Et la robe d’Annabelle remontée sur ses cuisses donna plusieurs fois l’occasion à Stan de jeter des petits coups d’œils vers elle, pas toujours des plus discrets. Elle était jolie comme un cœur, avec une peau lisse qu’on imaginait toute douce au toucher et une poitrine parfaite qu’un décolleté sage laissait juste deviner.

Son taux de testostérone grimpa en flèche et remplaça complètement son anxiété.

L’instant suivant, les engins quittèrent le sol sans qu’il s’en rende compte. Ils survolèrent la forêt juste au-dessus de la cime des arbres, longeant les collines et descendant dans les creux de la vallée de Chevreuse sans jamais s’élever plus haut. A chaque mouvement brusque, Stan était persuadé qu’ils allaient s’écraser contre un arbre ou une colline. Puis ils s’élevèrent enfin d’une centaine de mètres et volèrent en zigzaguant pour éviter villes et villages.

— On vole juste en-dessous des radars, lui expliqua Annabelle dans le casque. Plus longtemps ils mettront à nous retrouver, plus de temps on disposera pour s’installer dans la nouvelle base.

Deux heures plus tard et après avoir survolé moins de trente minutes la mer, ils atterrirent sur un petit aérodrome en bord de plage, sur une île verdoyante aux petites maisons cossues, aux toits et volets colorés.

— Bienvenue à Jersey, dit Annabelle en lui lâchant la main (à regret, espéra Stan – ce qui semblait être le cas) pour retirer son casque.

D’autres hélicoptères plus classiques arrivèrent avec des jeunes à bord.

D’autres jeunes attendaient déjà dans un petit hall qu’Annabelle et Stan rejoignirent immédiatement, escortés par le pilote qui portait un flingue à la ceinture, la main sur la crosse.

Par réflexe, Stan identifia l’emplacement des caméras de sécurité. Elles étaient toutes tournées vers d’autres directions ; ce ne fut que lorsqu’ils furent passés dans le hall qu’elles se remirent en marche, comme par magie. Tout comme avec les Liberty Warriors, les Nefilims de l’Entité faisaient attention aux petits détails. C’était plutôt rassurant.

La police des frontières anglaise, quelques gus en uniforme dans un petit centre de surveillance à deux pas de là, faisait mine de ne pas voir tout cet attroupement de gosses. Pourtant, ils étaient plus de vingt dans la petite salle VIP, à boire un café chaud, manger des chips, des barres chocolatées, des croissants ou se fumer une clope dans un coin, tous avec des sacs de voyage plus ou moins gros à leurs pieds.

Annabelle sauta dans les bras de tout le monde, distribuant des bises et des câlins à qui mieux-mieux.

Akihiro serra quelques mains avant de se caler dans un coin, avec une femme d’une quarantaine d’années, la seule « vieille » qui se trouvait là avec lui.

Théophile salua tout le monde de la main. Il rejoignit rapidement Akihiro et la femme.

Stan, debout près d’une rangée de sièges où il n’y avait personne, attendait, à l’autre bout de la pièce.

Quand on le regardait, il lançait un signe de tête du genre « salut ».

Certains lui répondirent avec un sourire, d’autres avec un geste sympathique de la main. Mais quelques-uns l’ignorèrent avec hauteur comme s’il était la pire des crottes incrustée sous leur godasse. Une petite bande de connards rassemblée. La bande de cons du coin, comme il y en avait dans chaque groupe. Il enregistra la bouille de chaque con. Les identifier tout de suite était une très bonne chose. Ils ne pourraient pas l’avoir par surprise.

Annabelle lui rapporta un café dans un gobelet avec de la pub anglaise dessus, accompagnée d’une autre fille, blonde comme elle, très BCBG dans son style.

Il n’y avait pas besoin d’être devin pour voir qu’elle n’avait pas passé son enfance dans une cité de Nanterre. Mais elle semblait tellement différente des autres que Stan accrocha sur elle à l’instant où leurs yeux se croisèrent subrepticement.

— Stan, je te présente ma meilleure amie : Prisca. Prisca lui fit la bise, un peu intimidée.

— Ça ne fait pas très longtemps que Prisca est avec nous, continua Annabelle, un petit mois tout juste.

— C’est vrai, fit Prisca en évitant le regard de Stan. C’est dur la première fois qu’on arrive. Je sais ce que c’est.

Pourtant, ils avaient du mal à se quitter des yeux. Jamais longtemps. Tout gênés tous les deux.

Prisca était plus jeune qu’Annabelle. Annabelle faisait ses vingt ans et Prisca deux ou trois ans de moins qu’elle, comme lui, donc, dans les 17 ans. Elle était blonde avec des yeux vert émeraude. Elle aussi était carrément jolie. Plus que ça, même…

Est-ce qu’il n’y avait que des canons à l’Entité ?

Une fois que Prisca se détacha un peu des yeux de Stan, gênée par l’intensité de leur regard, – et ce n’était pas passé inaperçu pour Annabelle qu’ils s’étaient regardés avec des éclairs dans les yeux –, un petit tour d’horizon lui confirma l’impression que leur rencontre ne faisait pas plaisir à tout le monde. Surtout à la bande de cons.

A part une fille un peu enrobée fagotée comme un sac à patates et une hardeuse en kilt et résilles déchirés sur des rangers défoncées dont le maquillage tout noir camouflait le visage, oui ! les sept ou huit autres filles présentes valaient le détour.

Mais il eut tout de même l’impression d’avoir les plus jolies avec lui, à sa gauche et à sa droite.

Théophile monta sur une chaise pour être vu de tout le monde. Il les compta rapidement.

— 23, parfait, tout le monde est là. Mes amis, je vous demande une minute d’attention. L’opération à Paris a été difficile. L’Homme aux Bottes et Sélénia étaient là pour récupérer Stan, que voici. Souhaitez-lui la bienvenue, vous savez tous comme c’est difficile d’arriver dans notre groupe le premier jour, surtout dans les conditions qui sont les nôtres aujourd’hui…

On le salua plus officiellement et plus franchement même si les têtes de cons s’en abstinrent franchement.

Stan fit un bonjour général du bras, rouge d’être le centre d’attention.

— Oliver, continua Théophile, tu fais à peu près la même taille et le même gabarit que Stan, prête-lui des fringues qu’il puisse se changer dans les toilettes. Il pue le chacal.

Un gars se détacha du groupe, avec des lunettes à verres épais et les cheveux en pétard ; le parfait Geek du groupe. Il retira de son sac un jean troué et un polo rapiécé.

— Salut, mec. Tiens, ça devrait être bon. Un tee-shirt aussi ?

— Ça va aller. Merci, Oliver.

— Bon, vous ferez des présentations plus officielles entre vous tous quand on sera arrivés. On a douze heures de vol devant nous. J’ai quelques missions pour certains d’entre vous pendant le voyage, vous profiterez d’un petit roupillon dans l’avion pour bosser un peu. J’ai le regret de vous annoncer la mort d’Ulysse durant l’opération de Paris. Nous n’avons rien pu faire pour le sauver, l’Homme aux Bottes disposait d’une arme redoutable que nous ne connaissions pas.

Deux ou trois filles éclatèrent en pleurs. Une grosse vague de silence balaya la salle.

— Le Bureau 09 a été neutralisé comme prévu, merci à tous ceux qui y ont participé. S’ils avaient été là en plus du Coffre, Stan ne serait pas à nos côtés aujourd’hui et Akihiro, Annabelle et moi-même non plus, très probablement. Cette opération a mis en péril notre retraite en Bretagne c’est pourquoi nous avons décidé d’un changement immédiat de QG. Vous aurez la surprise de la destination quand on y sera.

— Une question, Théo ! demanda une des têtes-de-con.

— Je t’écoute, Loma.

— Stan appartient à quelle lignée ? Théophile regarda Stan avec regret.

Stan crut lire dans les yeux de Théophile de la tristesse à devoir dire la vérité.

— Il n’appartient à aucune lignée. C’est un Errant. Cette fois, tout le monde le fixa avec animosité.

Même Prisca s’éloigna de lui d’un pas.

24

Ida Kalda décida pour ne pas tourner folle dingue d’alterner une heure d’étude d’un dossier d’un employé du Bureau 09, suivie d’une heure consacrée à la recherche d’infos sur Stanislas Kross, en réservant son heure de déjeuner pour dicter depuis le salon de son appartement son rapport sur l’enquête de la ruelle.

Elle avait tellement peu dormi que parfois, sur la table tactile du Centrac, dont la salle entière lui était totalement réservée, il lui arrivait de voir les caractères se dédoubler.

Elle s’enfila sa dose de café hebdomadaire en une seule heure et tout en épluchant le passé des experts en tous genres qui bossaient dans l’énorme bureau derrière la vitre polarisée, elle élabora un questionnaire destiné à détecter les mensonges lors des entretiens qu’elle allait faire passer à tout le monde dès le lendemain matin.

A midi, sur les rotules, elle commanda par l’interphone interne une pizza au resto du Bureau, à livrer à son appartement, et alla trouver Santoro qui continuait à décrypter image par image toutes les vidéos dont ils disposaient sur l’opération foireuse de Paris. Les techs, pixel par pixel, agrandissaient les images sélectionnées par le colonel pour tenter d’y voir plus clair.

— colonel, il me faut un second, dit Ida. J’ai prévu d’interroger chaque employé demain mais j’ai besoin d’une aide pour lire, interpréter et synthétiser les dossiers. Boorman était parfait mais Boorman n’est plus.

Elle lui tendit un planning où toutes les vingt minutes, un employé devait se présenter le lendemain à une heure précise pour une « évaluation interne », nom hypocrite qu’elle avait donné à son questionnaire détecteur de mensonges.

Santoro remarqua qu’il était prévu lui-même à 10h20.

— Je vous adjoins le lieutenant Brahms. Trish Brahms. Elle a le même genre de parcours que vous : doctorat en psychologie cognitive, doctorat en ethnologie des cultures occidentales depuis la révolution française et doctorat en histoire des organisations politiques dans le monde depuis l’origine des temps ou à peu près. Elle est Suisse, 37 ans, a été mariée cinq fois et bosse ici depuis trois ans. Elle vous retrouvera au Centrac à 14 heures pétantes, après votre pizza. Bon appétit et à tout à l’heure.

Décidément, il savait toujours tout et avait toujours réponse à tout. Elle aurait pu le claquer, ça l’aurait défoulée, tiens !

Elle le salua en silence et monta dans son appartement où le livreur l’attendait déjà. Elle attrapa la pizza sans penser à le remercier et le poussa pour rentrer chez elle.

Une fois la porte refermée, elle sentit la pression baisser d’un cran (tout petit, le cran !).

Elle jeta ses escarpins au loin d’un mouvement de pied assuré, se vautra dans son canapé avec la tablette allumée à ses côtés et tout en mangeant l’intégralité de sa pizza quatre personnes comme si toute sa vie, sa dépendance sur sept générations et l’avenir de l’humanité en dépendait, dicta son rapport sur la ruelle qu’elle intitula :

— Rapport sur l’enlèvement de Stanisla Kross par les Déviants après une opération de surveillance ratée du Bureau 09, par le capitaine Ida Kalda, matricule 639, enquêtrice au Bureau 09 et responsable de la dite opération.

Y’avait pas besoin d’être psy pour comprendre qu’elle en avait gros sur le cigare. Après une énorme bouchée comme elle n’en avait jamais mangé de sa vie, elle se lança :

— Il semble que le piège pour isoler Stanislas Kross dans la ruelle ait été bien préparé. Tous les éboueurs disent n’avoir pas vu le camion entrer dans la ruelle et sont donc passés devant sans s’en soucier. Le chauffeur, Christophe Lombard, dit Chris, inculpé pour vol à l’étalage chez plusieurs Carrefour, a indiqué à la police qu’il avait eu une envie pressante et avoir eu du mal à trouver un coin pour pisser tranquille. Durant deux minutes environ, on ne sait pas ce qui s’est passé dans cette ruelle à part que de nombreux coups de feu de gros calibres ont été tirés. La balistique française, à l’heure où je les ai quittés, estimait que plus de 1530 cartouches de calibres .50 avaient été tirées depuis le van se trouvant sur l’avenue en direction du cul du camion de poubelle et que de nombreux autres impacts de balles de calibres .45 étaient dispersés un peu partout, probablement 200 ou 300.

Sur l’écran du portable, tout s’écrivait automatiquement. Elle dictait entre les bouchées pour ne pas avoir une tonne de corrections à faire.

— Un adolescent habitant au troisième étage du boulevard qui se trouve dans la prolongation de la ruelle, réveillé par les détonations, a filmé avec son smartphone, un Iphone 6, sans faire de zoom, ce qui se passait. Il se trouvait à environ soixante-dix mètres des événements. On y voit un van rouge dont les deux portes latérales sont ouvertes. Sur le boulevard lui-même, une moto brûle et un homme à terre semble exploser à plusieurs reprises. La police scientifique française a estimé que plusieurs grenades avaient été comme placées en lui avant de se déclencher les unes à la suite des autres à une seconde d’intervalle chacune. Puis on voit ce qui semble être une jeune femme et Stanislas Kross contourner le van pour rentrer à l’intérieur par la porte latérale droite, c’est-à- dire celle qui leur demandait le plus de temps pour y accéder. Pourquoi ont-ils contourné le van ? Probablement pour éviter le tir d’un obus ou de ce qui s’en rapproche. Sur le film en question, on voit très bien une charge à propulsion autonome traverser le van par les portes ouvertes se faisant face à face avant d’atteindre et de détruire plusieurs boutiques du boulevard qui se trouve derrière. L’obus auto-propulsé semble avoir raté sa cible, le van, en le traversant par les ouvertures frontales. Il y a fort à supposer que si cette charge explosive inconnue des spécialistes en armement avait atteint le van, il n’en resterait plus rien. Le vidéaste amateur a surtout filmé, ensuite, les explosions des magasins de l’autre côté de la rue pendant plusieurs secondes avant de revenir sur la ruelle en répétant « Oh, putain ! Oh, putain ! Oh, putain ! ». Lorsque la caméra est revenue sur la scène de l’opération, le van roulait sur ses jantes et avait parcouru plusieurs mètres lorsqu’une forme en noir, une sorte de ninja, a longé les immeubles en s’y agrippant avec facilité avant de bondir sur le van rouge et entrer à l’intérieur. Il est intéressant, sur cette vidéo, de remarquer que le fond de la ruelle semble comme plongé dans les ténèbres d’où n’émerge rien de visible. On ne voit même plus le camion d’éboueurs. Il est également intéressant que tout le sol de la ruelle semble comme mouvant, toujours vu depuis la caméra amateur, sans que l’on sache pourquoi ni de quoi il s’agit. Une analyse spectrométrique pratiquée sur place par les officiers scientifiques français montrent un sol plus froid que la température de l’air ambiant enregistré à la même heure sans qu’une explication ne soit fournie. Nous pouvons cependant distinguer une forme, durant deux secondes environ, qui rejoint ces ténèbres. C’est une femme et on suppose, malgré la mauvaise qualité et les tremblements de l’image, qu’elle a les cheveux bleus. Deux conclusions complémentaires : primo, toutes les caméras du secteur étaient dysfonctionnelles au moment des faits. Deuxio, et c’est une conclusion personnelle : à mon sens, deux groupes opposés de Déviants ont cherché à récupérer au même moment Stanislas Kross, supposé être un nouveau Déviant. A ce jour, le Bureau 09 n’a jamais identifié deux groupes adverses de Déviants. Piste à suivre. Fin de Rapport.

Trish Brahms consultait déjà les rapports de ses collègues quand Ida débarqua avec deux minutes d’avance, l’estomac à peine saturé par sa pizza géante. Elle n’avait jamais autant mangé de toute sa vie !

— Lieutenant Brahms, enchantée.

— Capitaine Kalda, réciproquement.

— Le colonel Santoro ne m’a expliqué que brièvement les objectifs de cette réunion. Si j’ai bien compris, il faut vérifier qu’il n’y ait pas d’espion au sein de notre unité.

— Affirmatif.

Ida tapa son code sur un coin de table et lança vers sa collègue, une plantureuse femme qui aimait se maquiller et porter des tenues qu’on remarque, le questionnaire qu’elle avait créé quelques heures plus tôt.

— Voici le questionnaire de niveau 1 que nous allons passer en aveugle à tour de rôle demain à tout le personnel du Bureau 09, nous inclus, le capitaine Santoro inclus. Si nous avons un doute sur quelqu’un, nous préparons un questionnaire de niveau 2. Au-delà, nous transmettons nos doutes à la hiérarchie.

Trish le survola d’un œil d’aigle.

— Vous me permettez quelques ajouts ?

— Vous avez les compétences qu’il faut.

Durant une bonne partie de l’après-midi, elles travaillèrent de concert, affinant le questionnaire et posant telle ou telle question sur la réalité d’un CV qui pouvait paraître limite. Elles passèrent des coups de fil et survolèrent des bases de données.

A intervalles réguliers, Ida changea de chaise et alla s’installer à l’autre bout de la table pour mener son enquête sur Stanislas Kross. C’était le signe qu’elle ne voulait plus être dérangée, qu’elle faisait autre chose.

Stanislas Kross. Presque dix-huit ans. Anniversaire le 12 décembre. Né en 2006. Rebelle introverti qui plaît aux filles, touché par une maladie neurologique rare de nature indéterminée depuis sa naissance. A arrêté l’école le jour de ses 16 ans. Un seul ami connu, un certain Bibi, Mulane Lumène de son vrai nom, un Croate d’origine par son père qui a fui la guerre yougoslave dans les années 90. Profession du père : informaticien. Mère française sans profession connue.

Les parents de Stan croupissaient dans une maison pourrie avec sept- cents euros par mois pour survivre et refusaient de vendre à des promoteurs. Ils vivaient au milieu des décombres d’un vieux village citadin qui avait survécu jusqu’aux années quatre-vingt-dix avant de commencer à être démembré tranquillement année après année pour créer un nouveau centre commercial à la Défense. l’EPAD voulait ce terrain et l’EPAD aurait ce terrain, peu importaient les coûts. Face à un organisme aussi puissant, aucun particulier ne disposait de la force pour lutter à armes égales. C’était ainsi.

Autre versant de l’histoire :

Depuis une semaine, tout le monde prenait Stanisla Kross pour le fameux Épervier, le génie du groupe Liberty Warriors, un consensus d’associations anti- capitalistes, gauchistes, communistes, anarchistes qui menait la vie dure partout en Europe.

Paris était l’épicentre du phénomène car les stratégies mises en place par l’Épervier dépassaient et de loin tout ce que les fines lames de la police n’avaient jamais vu de leur vie. Mais le jugement de Stanislas Kross, dit l’Épervier, l’avait déclaré non-coupable et c’est ainsi qu’il s’était trouvé être le seul accusé ce jour-là à ne pas prendre dix ans de prison.

Ce qui en soit, était franchement… improbable.

Elle tenta d’accéder à plusieurs de ses comptes : Gmail, Twitter, Facebook, Amazon, Skype et tout le reste : Telegraph, Instagram, Flicker, etc.

Première surprise : au lieu de voir les codes s’afficher en clair en quelques secondes, comme ça le faisait pour tout citoyen lambda y compris ceux qui se croyaient intelligents en utilisant des codes de 12, 16 ou 32 chiffres, lettres, majuscules, minuscules et caractères spéciaux inclus, elle vit les logiciels s’affoler, la table devenir toute blanche et de nouveaux logiciels de décryptage qu’elle ne connaissait pas lancer des algorithmes ultra-secrets prendre la relève. Ils cherchaient jusqu’à un milliard de combinaisons à la seconde. Elle n’avait jamais vu de chiffres et de lettres se chevaucher les uns sur les autres à une telle vitesse. Toute la table se couvrit de codes passés à la moulinette, ce qui représentait une surface numérique géante.

Tous les dossiers étalés ça et là qu’elle étudiait avec Trish disparurent d’un coup.

Les lumières de la pièce s’éteignirent avant d’être remplacées par des veilleuses bleues et orange qui laissaient tout dans une pénombre glaciale.

Trish Brahms, blanche comme un linge, bondit de son siège comme si une araignée venait de lui mordre le cul.

Elle salua respectueusement Ida et disparut aussitôt sans rien dire.

C’était le genre de situation : moins tu en sais, plus tu as de chances de voir le soleil se lever le lendemain.

Dans un coin à portée de main, lda vit une icône apparaître qui indiquait que le niveau de cryptage maximum jamais connu avait été dépassé par un coefficient multiplicateur de 1 million 250ème. Estimation du temps pour décrypter LE code : entre 1021 et 17 250 ans.

En-dessous, clignotant en rouge, une inscription disait « appuyez d’urgence sur le gros bouton rouge près de la porte, qui que vous soyez ».

Sans hésitation, elle se leva, courut vers le mur, appuya sur le gros bouton rouge.

Tout se mit à sonner dans tous les sens, une sonnerie stridente insupportable.

A travers les murs opacifiés, elle vit tous les employés sortir le plus vite possible de la salle de travail sans même prendre leur sac ou éteindre leurs logiciels préférés. Des murs blindés épais d’au moins un mètre s’abattirent autour du Centac, obstruant les portes de sorties.

Ida hésita à faire comme tous ses collègues et à fuir aussi vite que possible.

Ce qui se passait là dépassait l’entendement.

Un technicien ouvrit la porte qui reliait le centac et le centrac. Lorsqu’il vit sur l’énorme table tactile les millions de lignes de codes qui se succédaient, il vira au vert et, doucement, referma la porte pour rejoindre son poste.

Ida vit l’ascenseur s’ouvrir.

Surgit Santoro, dans son sempiternel costume noir sur chemise noire et cravate blanche et chaussures blanches et l’encadrant, deux hommes, habillés exactement en opposition de Santoro, costumes blancs, chemises blanches, cravates noires et chaussures noires, qui se précipitèrent en ligne vers le Centrac ou se trouvait Ida Kalda, en courant.

Une fois à l’intérieur, les murs blindés d’un mètre d’épaisseur s’écroulèrent derrière eux.

Les trois hommes, blêmes, regardaient l’immense table tactile dérouler ses algorithmes complexes.

Puis tous les trois relevèrent la tête pour regarder Ida Kadla.

25

Après douze heures de vol et malgré le confort inimaginable qu’on pouvait trouver dans un jet pour milliardaires, Stan dévala la passerelle pour s’étirer aussi fort que possible.

Courbaturé de partout, complètement sonné par l’atterrissage, à la limite de gerber, tous les passagers de l’Entité semblaient comme lui.

La cause : un atterrissage un peu olé-olé annoncé quelques secondes avant que l’avion ne touche le sol.

— Les jeunes, dit le pilote d’une voix d’un calme totalement malhonnête, la piste étant plus courte que la distance dont nous avons besoin pour atterrir… beaucoup plus courte, je veux dire… nous vous demandons de bien vous caler dans vos sièges, la tête bien droite contre vos appui-têtes. Et de vous accrocher.

Effectivement, le jet freina tellement fort après avoir touché la piste presque en chute libre, les roues rebondissant sur elles-mêmes à trois reprises, dans des bruits de rétro-réacteurs surpuissants, qu’ils s’étaient tous retrouvés collés à leur siège sans pouvoir bouger un bras tant la pression était forte. Ils venaient de se prendre quelques G. en pleine figure.

Ils étaient tous sous le choc. Plusieurs s’assirent à même le sable, livides, et plusieurs trébuchèrent sans trop savoir où ils allaient.

La piste n’était rien d’autre qu’une traînée de sable au milieu d’un univers de sable se rendit compte Stan en reprenant ses esprits.

Il faisait plus de cinquante degrés ; on aurait dit que l’oxygène avait déserté ce coin de désert depuis la création de l’univers. Car c’était bien au milieu du désert qu’ils se trouvaient : un désert aride, sec, inhospitalier, bouillant.

Une fois tout le monde à l’extérieur et un peu éloigné de l’appareil, il roula en dehors de la piste puis, une fois arrêté tout au bout, les deux pilotes en bondirent et tendirent en un rien de temps une bâche sur huit pieds télescopiques qui recouvrait l’avion entièrement. La bâche était couleur sable sur le dessus et en aluminium sur le dessous.

— C’est pour rendre l’avion invisible depuis les satellites, lui dit Théophile qui voyait Stan observer avec attention la manœuvre. Quand les deux Supercoptères seront là demain, ils feront la même chose. Notre vrai métier, c’est d’être toujours invisible, ajouta-t-il en lui tapant l’épaule. En toute circonstance. On va t’apprendre ça !

— Bon, Théo, tu nous dis où on est maintenant ? demanda la hardeuse qui semblait la moins touchée de tous par l’atterrissage.

Ses concerts trashs avaient dû l’endurcir !

— Bienvenue à Death Valley Junction, cria Théophile pour se faire entendre de tous. On est en plein cœur du désert Mojave, un des déserts les plus chauds du monde. A 150 kilomètres par là, il y a Las Vegas…

Certains levèrent les mains au ciel en mimant de leurs doigts le signe du dieu fric, le pouce qui roule sur l’index et le majeur.

— … et à 450 kilomètres par là, il y a Los Angeles.

D’autres crièrent « Malibu », « Palm Beach », « Venice Beach », « Pamela Anderson », « Jim Morrisson ».

On aurait dit une vraie colonie de vacances.

Quelques bâtiments émergeaient du sable et de la roche à quelques minutes de marche. Dont un énorme machin blanc cuit à la chaux, avec les fenêtres brisées ou obturées par des planches. Ce truc disait quelque chose à Stan sans qu’il n’arrive à mettre le doigt dessus. Il connaissait cet énorme bâtiment qui s’étalait sur plus de trois cents mètres avec un seul niveau, sans étage, en plein milieu de rien.

Petit à petit, toute l’équipe se regroupa.

Une voiture de shérif déboula dans la poussière en rebondissant sur ses amortisseurs typiques des voitures ricaines. La voiture stoppa à une dizaine de mètres d’eux. Le sable la recouvrait tant qu’on n’en voyait qu’à demi les insignes officiels.

Théophile se tourna vers un type discret que Stan avait à peine repéré et une des cinq têtes-de-con, un brun à l’accent italien.

— Voltaire, Maximus, vous avez bien transité ? demanda-t-il. Tout s’est bien passé ?

Ils acquiescèrent.

Le shérif sortit de sa caisse avec difficulté. C’était un géant d’au moins deux mètres dix, portant des tiags, une étoile rutilante et un authentique Smith&Wesson 6 coups calibré en 357 magnum à canon de 8-3/8 inches à finition noire absolument splendide. Il chiquait le tabac et crachait des glaviots noirs dans le sable. Son chapeau à large bord et ses Ray-ban vitrées en faisaient un vrai cliché de film à la Clint Eastwood.

Côté passager, un homme en costume, sans cravate, suant comme pas deux, portant lui aussi des tiags mais moins colorées, accompagna l’homme de loi jusqu’au groupe qui se tenait là en se demandant ce qui se passait.

Le civil portait une mallette.

— Qui est monsieur John Johnson ? demanda le shérif en plantant ses bottes à cinq mètres d’eux.

Il parlait le ricain dans une sorte de patois incompréhensible ou presque.

Le clone de Richard Gere s’avança vers eux, le bras tendu et ils se serrèrent tous les trois la pogne avec virilité.

— Shérif Clay. C’est moi qui m’occupe du comté et c’est moi que vous avez eu au téléphone.

— John Johnson, directeur de l’ISPAW-NY, l’International University of Paranormal Activity Worlwide of New-York.

Théophile, qui parlait exactement le même genre de patois que le shérif, tendit à chacun des hommes sa carte de visite. Un véritable VRP en plein exercice de ses fonctions.

L’homme en costume se présenta, visiblement fier d’annoncer ses fonctions.

— Parker P. Stevens Junior, adjoint du sénateur de Californie pour l’immigration VIP et directeur du VIP Integration Center & Encounters Facilities, dit-il en posant la valise par terre, entre lui et Théophile. Je suis là pour vous mettre en relation avec qui vous voulez ou pour vous indiquer les intermédiaires qui eux pourront le faire. Nous disposons d’un service permanent 24-24 pour toutes vos demandes dont vous trouverez les coordonnées à l’intérieur de la mallette. En tant que nouveaux résidents de Californie, le gouvernement vous souhaite la bienvenue et espère que votre installation ici produira les fruits de votre labeur. Nous sommes fiers d’accueillir des gens de votre envergure.

— On pensait pas que le lot serait acheté si vite, marmonna le shérif en crachant une giclée de chique et en regardant un instant le ciel, pensif. A peine dix minutes après l’avoir mis en vente, hop ! Vous en étiez le propriétaire.

Théophile éclata d’un grand rire tonitruant, the showman à l’américaine en action.

— On ne rate jamais une bonne affaire lorsqu’elle se présente. On est Américain ou on l’est pas !

— Bien dit ! s’esclaffa le shérif Clay en montrant fièrement le drapeau américain sur son uniforme. J’ai fait l’Irak, la première guerre, dans les Marines. Au grade de sergent et sergent-chef.

— Semper fi, répondit Théophile en faisant fièrement le signe qui allait de pair. 101ème aéroporté, trois engagements consécutifs.

— Respect, fit le shérif en hochant la tête.

Théophile sortit deux énormes liasses de cent dollars de ses poches, roulées en boule et retenues par un élastique épais, qu’il donna à chacun.

— Bonne installation, dit le shérif en empochant sa liasse. Ashley, que vous trouverez à l’accueil de l’hôtel, sera votre guide et votre conseillère pour votre installation. Elle a les clefs et dispose des instructions que vous avez envoyées ce matin par fax. Et si vous avez besoin de quoi que ce soit, appelez mon bureau, dit le shérif en tenant sa ceinture par les pouces. Toutes les forces de police du comté travaillent pour vous désormais et vous pouvez être assurés du dévouement de chacun de mes hommes, John.

Les trois hommes se serrèrent la main à nouveau.

Puis le shérif et le bureaucrate remontèrent dans la voiture et disparurent dans le désert dans un tourbillon de poussière qui resta à planer là tant il n’y avait pas un souffle de vent pour le disperser.

— Prenez vos sacs et allons visiter notre ville, dit Théophile, tout sourire, en prenant la mallette.

26

Une fois fait le tour de l’énorme et longue bâtisse blanche bouillie par le soleil, ils se retrouvèrent sur une rue qui traversait le désert de l’horizon à l’horizon. Le sable recouvrait les plaques d’asphalte qu’on ne devinait qu’à peine.

A droite, il y avait quelques baraques cossues, aménagées et verdoyantes, juste derrière une station-service des années cinquante, avec de vieilles pompes à main tellement poussiéreuses qu’on ne pouvait plus rien lire de ce qui était écrit dessus.

La station, ouverte aux quatre vents, était abandonnée depuis des dizaines d’années. Les mauvaises herbes avaient fini par grignoter toute cette ruine à moitié fondue par le soleil bouillant. Des carcasses de voitures pourrissaient sous une éolienne qui grinçait par à-coups. Le château d’eau à côté, tellement rouillé, semblait vouloir s’écraser sur le premier crétin qui donnerait un coup de pied dedans.

Un panneau sur le bord de la route annonçait :

Death Valley Junction.

4 habitants

— Je crois que la population vient d’être multipliée par 1000 %, éclata de rire quelqu’un dans le groupe.

Tout le monde se marra.

Sauf Stan, trop déboussolé pour comprendre quoi que ce soit à ce qui se passait.

A gauche, le bâtiment qui l’intriguait tant était encore plus impressionnant de face.

Derrière un vaste espace en terre qui jadis dut servir de parking, l’interminable monument s’étirait sur toute sa longueur, angoissant, flippant pour tout dire. Il s’en dégageait une aura, c’est le mot qui lui envahit l’esprit, une aura malsaine, ancestrale, primitive, primale. Elle était similaire à ce qu’il avait ressenti avec l’Homme aux Bottes, dans la ruelle : une odeur de mort lancinante en provenait, puissante, obsédante.

Une coursive avec des entrées voûtées tous les trois mètres donnait sur des portes en morceaux et en ruines, des fenêtres barricadées ou en lambeaux. Les volets étaient tous peints en bleu, comme le restaurant qui, un peu plus loin, pas bien grand, servait des repas de routiers le midi et des pintes d’un litre de bière le soir.

Et bang ! Ça lui revint ! Sur une chaîne du câble, une équipe de chasseurs de fantômes au leader célèbre pour son franc-parler qui visitait tous les sites réputés être les plus hantés des USA était venue dans ce machin, devant lui, l’Amargosa Opera House, un des plus célèbres lieux hantés de tout le pays. Pas un chasseur de fantôme dans le monde ne passait pas ici au moins une fois dans sa vie. C’était comme un lieu de pélerinage, une espèce de Saint-Jacques-de- Compostelle pour tous ceux qui croyaient à la vie après la mort. Tous ceux qui faisaient les kekos en venant ici pour frimer, vivaient des événements traumatisants qui les marquaient pour le restant de leurs jours, y compris les grandes-gueules qui clamaient ne pas croire au surnaturel.

Stan se demanda bien ce qu’on foutait ici. Et pourquoi Théophile avait choisi ce lieu hanté, réputé, qui attirait tous les touristes excités par les bizarreries.

Un peu plus loin, accolé au trop célèbre bâtiment hanté, se tenait l’hôtel officiel, non-hanté celui-ci, équipé de six piaules, de la télé par câble et d’un accès internet bas débit, comme indiqué sur les différents panneaux plantés au bord de la route, juste devant l’entrée.

Plusieurs panneaux datant au moins des années 70 pendouillaient, ne tenant plus que d’un côté, mais tout le monde avait l’air de s’en fiche comme d’une guigne.

Un clébard, ou plutôt un molosse, attaché par une chaîne grosse comme un bras à un poteau de métal, aboyait vers eux en bondissant dans tous les sens. Stan se souvenait petit à petit du reportage : l’équipe expliquait que les quatre habitants du bled s’occupaient de l’hôtel et du restaurant, tous membres d’une même famille, les Croop. Les quelques maisons supplémentaires abandonnées depuis longtemps tombaient petit à petit en ruine, comme tout le reste ici, exceptées les leurs, celles-ci se trouvant derrière la station-service.

Et Stan crut voir un enfant avec une veste à carreaux qui le regardait à travers une fenêtre poisseuse de l’hôtel abandonné. Ou peut-être que ce n’était qu’un nain. Une sorte de nain obèse. Et à côté de lui se tenait un vieux sans âge. Ils n’étaient pas transparents, ils semblaient bien réels. Ils le regardaient, lui, et des frissons coururent partout dans son corps.

27

— Et voilà, les morveux ! hurla Théophile une fois qu’il eut ouvert un portail grillagé et rouillé. C’est votre terrain de jeux.

Ils avaient remonté la rue sur deux cents mètres au-delà du hameau, dans le désert.

Face à eux s’étendait, alignés par rangées à l’américaine, en pâtés de maisons rectilignes, plus de soixante mobil-homes, qui faisaient dans les 40 m² au moins chacun. Ils n’étaient ni trop vieux pour être pourris ni trop jeunes pour éviter quelques travaux.

Certains Nefilims commençaient déjà à courir dans les travées sillonnant cette mini-ville entourée de grillage lorsque la baroque voix du boss ramena tout le monde dans le rang, à l’entrée.

Il monta sur une caisse en bois et leva les bras.

— Je veux que tout le monde soit attentif, je ne le dirai pas deux fois. Nous sommes officiellement des étudiants d’une prestigieuse université de New-York qui enquêtons sur les phénomènes paranormaux, partout dans le monde, au nom de la science. Cette nuit, dans l’avion, j’ai acheté ce champ de mobil-homes et l’hôtel abandonné. C’est un hôtel hanté et la partie hantée s’appelle Spooky Hallow. C’est là que nous tiendrons nos réunions, que les cours seront menés et que les opérations seront gérées. Pas de questions maintenant, je vous expliquerai tout demain, là-bas, sur place. Je vous donnerai vos cartes de visites, vos passeports américains, votre légende et vous devrez m’apprendre par cœur tout ça dans la journée. Jimmy, Leviathan et Taurus, vous êtes en mission cette nuit. Rendez-vous à la guérite qui se trouve ici, à côté de l’entrée, à 23 heure précises et l’esprit clair. Cette guérite…

Il indiqua un mobil-home plus grand que les autres qui devait servir à l’origine au gardien de ce parc à touristes.

— … c’est mon Q.G. C’est d’ici que je monterai les opérations et que se dérouleront les opérations de préparation de Transits et d’Inductions. Les Transits eux-mêmes auront lieu dans Spooky Hallow.

Plusieurs filles se regardèrent avec la chair de poule sur les bras.

— Ce park à mobil-homes est le fruit d’une opération ratée d’un promoteur lointain qui pensait faire là une bonne affaire. Maintenant, il est à nous. Je vous laisse vous installer. Choisissez le camping-car que vous voulez, customisez-le comme vous voulez et faites la fête ce soir parce qu’à partir de demain, c’est boulot !

Exclamations de joie.

— Allez voir les pilotes d’avion pour la bière, le whisky et la weeds, ils vous en ont apporté une caisse complète, de la meilleure.

Cris de joie.

— Une dernière chose !

Le silence, difficilement, retrouva la même tonalité que le désert.

— Annabelle, tu es la marraine de Stan. Réserve-lui le camping-car en face du tien ! C’est un ordre. Et comme je pense que tu vas t’installer avec Prisca, Annabelle, trouve un endroit où vous serez un peu à l’écart, tous les trois. Le travail de Stan sera différent de tout le monde…

Stan vit les mecs, à quelques-uns près, lui jeter des regards plus noirs que s’ils lui avaient mis un canon sur la tempe. Annabelle et Prisca, tous les mecs voulaient se les taper. C’était les deux canons de l’Entité. Qu’on leur ordonne de s’en écarter pour que le petit nouveau, un Errant qui plus est (ce qui ressemblait à une insulte suprême), reste toujours avec elles, ça en foutait plus d’un en rogne.

— Je le redis : le mobil-home rouge à l’entrée, c’est le mien. Si vous avez besoin de quelque chose, venez m’y retrouver. Juste en face, ce sera le mobil- home des Vétérans. Si vous ne me trouvez pas et que vous avez besoin de quelque chose, allez les voir. Allez, dégagez !

Avec moins de fougue qu’avant, les groupes s’éclatèrent en faction dans le champ de baraques montées sur briques.

Théophile attrapa l’épaule de Stan avant qu’il ne s’éclipse avec les deux blondes.

— Viens avec moi, Stan, on a du travail tous les deux.

28

Santoro regarda les codes défiler à une vitesse folle sans y croire.

Ida Kalda, de l’autre côté de la table, n’osait pas bouger d’un pouce, tétanisée par l’ambiance ténébreuse qui l’écrasait de partout.

Les deux hommes en costume blanc qui encadraient son boss étaient plus qu’étranges. On aurait dit des jumeaux, chauves tous les deux, avec des yeux en amande sans qu’ils ne soient ni chinois, ni japonais, ni rien d’autre. Ils étaient un croisement improbable entre des sous-groupes ethniques de l’espèce humaine : traits aryens ayant une couleur de peau métissée, sans ride aucun – impossible de leur donner un âge –, aux lèvres fines mais au menton fort et renforcé par une fossette identique. Ida n’avait jamais vu d’êtres comme eux. On aurait pu penser qu’ils étaient le produit d’une expérience de laboratoire. Ils semblaient être l’expression exacte du mélange de tout ce que la terre comportait de mieux. Ils n’avaient rien de naturel. Absolument rien.

— De quelle accréditation dispose le capitaine Kalda ? demanda celui de droite d’une voix cristalline sans aucune onde ondulatoire.

Une voix d’une neutralité flippante.

— Du maximum, répondit Santoro en la regardant, visiblement soulagé de pouvoir donner cette réponse.

Ida ne fit qu’imaginer – qu’effleurer même ! – ce qu’on lui aurait fait dans le cas inverse. Son cœur cognait comme la batterie déchaînée d’un concert de métal.

Les deux jumeaux s’installèrent autour de la table. Ils semblaient lire à la vitesse de l’affichage les chiffres et les lettres qui s’alternaient à une vitesse de dingue.

Santoro marcha jusqu’à elle, jusqu’à ce qu’il se retrouve près d’elle, un pas devant elle. Elle sentit son colonel protecteur, comme le sont tous les gradés pour qui leur équipe compte plus que tout. Son cœur s’échauffa de le voir agir ainsi. Sa nervosité baissa d’un tout petit cran.

— Savez-vous comment vous avez déclenché ce logiciel de décryptage secret, capitaine Kalda ?

— En tentant d’entrer dans les seize comptes des réseaux sociaux répertoriés pour Stanislas Kross, dit Ida. C’est le probable nouveau Déviant que nous avons repéré… et perdu.

— Combien de caractères comprenaient chaque code en moyenne ? demanda un des jumeaux, celui à droite de la table.

— Seize, à chaque fois.

Son sosie répondit de suite :

— Seize comptes cryptés à 16 caractères. Pas un hasard. Cela donne un code de base à 256 bits logiques mais à 2048 bits de caractères de cryptage minimum. C’est du beau boulot. Le hasard a voulu que le capitaine Kalda fasse la demande de décryptage des seize comptes dans l’ordre exact qu’il fallait, l’ensemble des codes mis bout à bout forme la clé à 256 caractères de la Chrysalide.

— Le Saint-Graal du Temps, dit pensif son sosie avant de regarder Ida et Santoro en coin, apparemment gêné de s’être exprimé ouvertement.

Son jumeau le regarda d’un œil torve. Celui qui avait fait la bourde se reprit :

— Ce n’est donc pas un code en propre mais un système de cryptage antique AES, un sous-ensemble partiel de Rijndael dont il faut trouver le multiple de 32, la clé de chiffrement. C’est évident et ingénieux.

— On peut limiter le nombre d’années de recherche à un siècle ou moins ! renvoya le sosie pour réponse. C’est une excellente nouvelle. C’est très astucieux, personne n’aurait cherché dans l’antiquité du cryptage la Clé.

Tous deux semblèrent soulagés. Ida jeta un regard à Santoro.

Santoro hocha la tête pour dire que tout allait bien. Il semblait lui souffler du regard de ne pas s’en faire. Et de ne surtout pas ouvrir la bouche.

Pendant une heure, les clones tapotèrent face à face à une vitesse folle un programme complet. Ida n’avait jamais vu ça. Ils bossaient en coordination totale sans se parler, sans se regarder, et ils composaient un logiciel de décryptage complémentaire qui aurait demandé des semaines de boulot à une équipe complète de développement top niveau.

Une fois terminé, ils se redressèrent simultanément, en parfaite synchronisation dans tous leurs gestes, satisfaits.

— Capitaine Kalda, dit celui de droite, celui qui parlait le plus, vous allez nous trouver Stanislas Kross dans les plus brefs délais et nous le ramener ici. Si vous devez mentir, mentez. Si vous devez baiser : baisez. Si vous devez tuer : tuez. Si vous devez trahir : trahissez. Si vous devez quittez le Bureau 09 : quittez le Bureau 09. Stanislas Kross est la clef de cette clef numérique. Vous avez trouvé le code du Big-Bang, la clé de la vie, continuez sur votre lancée et ramenez-nous cette ultime clé. La récompense que nous vous offrirons sera à la hauteur de la roue que vous venez de mettre en marche et dont nous aurons les résultats en 2117. Dites-vous que cette découverte est l’équivalent de la gravité par Newton, des déclarations d’antiques savants sur la sphéricité de la Terre ou de la découverte d’un trou de ver dans l’univers. Bonne nuit, capitaine. Nous serons amenés à nous revoir très bientôt et nous saurons vous donner les honneurs qui vous reviennent.

Ils saluèrent Santoro d’un signe de tête et se dirigèrent vers la porte.

Les murs blindés se relevèrent du Centrac.

Une fois les ascenseurs refermés derrière eux, les murs blindés du Centac se relevèrent à leur tour, libérant les techniciens de leur prison qui n’avaient vu ni l’arrivée, ni la présence, ni le départ des jumeaux.

La table tactile redevint entièrement blanche avant d’afficher les dossiers exactement à leur position.

— Je ne suis pas certaine ni de comprendre ni de pouvoir gérer ce qui se passe ici, dit Ida à Claude Santoro.

Elle tremblait. Elle s’en rendait compte seulement maintenant. Un tremblement nerveux.

— Voilà ce que je vous propose, dit Claude en la prenant par les épaules pour la diriger vers la porte. On arrête tout pour ce soir. Vous remontez dans votre appartement, vous prenez une douche, vous vous faites jolie pour moi et dans 30 minutes je débarque avec un bon repas italien et un Chianti frais du meilleur cru… On va discuter tous les deux. Pas obligatoirement du boulot…

Ida sourit. La fin de soirée lui plaisait. Elle en avait rudement besoin !

Et elle n’avait pas trop de doutes sur ce que le mot « discuter » voulait dire dans la bouche de son supérieur. A moins qu’elle ne se monte un film…

Il la laissa grimper seule dans l’ascenseur. Il avait encore l’équipe de techniciens du Centac à rassurer et à briefer.

Elle eut à peine le temps de prendre une douche, d’enfiler une jolie robe courte et de se maquiller que le gling-gling de la sonnette la surprit en plein en train de se faire les yeux.

Elle enfila ses Salomés à la va-vite, s’énerva sur une fine lanière dans laquelle le petit bout de métal ne voulait pas trouver le trou avant d’ouvrir la porte, souriante.

Santoro, décontracté, jean décoloré et chemise verte ouverte sur un torse qu’on devinait poilu, tenait en équilibre deux plateaux bouillants qui semblaient griller ses paumes. Et une bouteille et deux verres à pied étaient coincés sous ses bras. Il s’était parfumé et lui aussi sentait le propre.

Elle rigola sans le vouloir de le voir ainsi, à la limite de tout faire tomber.

— Je prends les plateaux, dit Ida pour s’excuser.

— J’attendais que vous me le proposiez, dit ironiquement Santoro en entrant et en refermant la porte du pied, tout en soufflant sur ses mains et en récupérant tout ce qu’il avait sous ses bras.

Effectivement, ils étaient bouillants les plateaux.

Ida les posa sur la table basse, devant le canapé d’angle.

— J’ai demandé au chef de se surpasser. Ce soir, on a donc droit aux Pasta à la truffe blanche sauce Arrabiata, accompagnées de petits légumes frais vapeur, des Bruschetta en entrée et pour le dessert, des Panna Cotta. Les Capucinos nous seront montés dès que nous les appellerons.

— Et vous croyez vraiment que je vais réussir à dormir après un plat comme ça ?

Santoro observa les plateaux.

— Le but n’est peut-être pas que vous dormiez…

Leur regard dura bien trop longtemps pour que les intentions de l’un et de l’autre soient claires pour chacun.

— … Je vous ai impressionnée avec mon repas improvisé, pas vrai ? Il se reprenait vite, le bougre.

— Presque, sourit Ida en montrant le canapé de la main ! Asseyez-vous. Il s’installa.

— Vous n’avez pas personnalisé votre appartement ?

— J’ai trop l’impression d’être dans une boîte de conserve pour ça. Un whisky ? Vous êtes du genre à boire du whisky.

Un sourire illumina son visage.

— Si c’est un Pur Malt, bien sûr. Sans glace.

— Évidemment !

Il tapota sur le mur derrière lui. Il afficha un paysage panoramique sur tous les murs de l’appartement d’une plage en plein coucher de soleil orangé. Il régla le son suffisamment fort pour qu’on ait vraiment l’impression que chaque vague roulait sur le sable fin à l’intérieur même de l’appartement.

Elle revint avec deux verres bien tassés. Sans glaçons. C’était du bon.

Elle s’enfonça dans le canapé à ses côtés. Sa robe était parfaite pour être assise à une table mais pas pour être enfoncée dans le sofa. Ses cuisses étaient toutes découvertes, jusqu’aux dentelles des bas.

Après tout…

Ils trinquèrent en se regardant dans les yeux, longtemps.

— Bon, je pense qu’on a deux choix, dit-il : parler de ce qui s’est passé ce soir ou parler de tout ou de rien.

Elle mima une réflexion intense, les yeux au ciel.

— On peut aussi faire l’amour tout de suite, sauvagement parce qu’on en meurt d’envie tous les deux, et parler et manger après, si on en a encore la force, parce que pour être franche, je vais être une furie déchaînée.

Il se jeta sur elle pour l’embrasser baveusement à peine son dernier mot prononcé.

Elle l’accueillit comme une affamée, déchirant sa chemise d’un coup sec, la jetant à l’autre bout de l’appartement.

Voilà exactement ce dont elle avait besoin. Ils se mangeaient le visage, déchiraient tous leurs vêtements comme si leur vie en dépendait.

Une minute plus tard, ils roulèrent par terre en s’insultant de tous les noms, en se mordant, en se griffant comme des bêtes sauvages, en se battant littéralement pour savoir qui serait sur l’autre, qui prendrait le pouvoir sexuel sur l’autre.

Vers trois heures du matin, Ida Kalda alla se vider une bouteille d’eau minérale entière tirée du réfrigérateur. Lorsqu’elle revint dans la chambre, nue, Santoro la regardait, appuyé sur un bras.

— Je croyais que tu dormais, dit-elle pour s’excuser.

— Avec toi à côté de moi ? Totalement impossible ! Je suis toujours en pleine forme…

Il souleva les draps pour le lui prouver. La nuit était loin d’être finie !

Même après cinq baises consécutives, il était encore prêt à l’action.

Elle se sentit flattée. Et se jeta sur lui pour la énième fois, toujours pas rassasiée par la violence de leurs rapports.

29

Sa mission n’est point de fixer les croyances en formulant les dogmes comme le Pape (arcane V) ; il ne s’adresse pas aux foules et ne se laisse approcher que par les chercheurs de vérité qui osent s’enfoncer jusque dans sa solitude. A eux, il se confie, après s’être assuré qu’ils sont capables de le comprendre, car le sage ne jette pas ses perles aux pourceaux.

La clarté dont dispose le solitaire ne se borne pas, du reste, à éclairer les surfaces : elle pénètre, fouille et démasque l’intérieur des choses. (Le Tarot des Imagiers du Moyen- Age, édition Tchou, 1984, par Oswald Wirth, à propos de l’Arcane IX du Tarot : l’Ermite)

Théophile monta en premier les marches en parpaing de son mobil-home rouge. Stan découvrit que tout avait déjà été nettoyé, rangé et que les affaires personnelles du chef de l’Entité se trouvaient déjà à leur place. Qui l’avait fait ? Mystère. Probablement avait-il transité dans les rêves de quelqu’un du coin pour que tout soit prêt à son arrivée…

Théophile lui indiqua la petite banquette qui entourait la petite table recouverte d’un tissu violet au centre duquel brillait une étoile à cinq branches avec les signes astrologiques de chaque planète tissés dans les pointes de l’étoile, à l’exception des luminaires (le soleil et la lune), qui étaient ensemble au centre du symbole multi-millénaire, utilisé par toutes les cultures du monde depuis l’antiquité.

Théo prépara le café. Il jeta un coup d’œil à Stan qui regardait autour de lui avec attention.

Depuis qu’il était petit, Stan faisait toujours attention aux détails. Un livre de Dale Carnegie lui avait appris que les petits détails fournissaient bien plus d’informations que tout ce qui était évident au premier regard.

Mais là, rien d’apparent et de caché ne lui sauta aux yeux. Si ce n’est une porte fermée, de l’autre côté de la pièce, qui n’était pas une chambre. Il percevait des sons provenant de derrière, comme si plusieurs radios étaient allumées, que des imprimantes à l’ancienne – avec les feuilles à bords perforés toutes attachées les unes aux autres, prêtes à être pré-découpées – crachaient et crachaient des tonnes de paperasse.

C’était le Q.G. de Théophile.

C’était de cette pièce qu’il décidait qui transiterait cette nuit, qui ferait quoi et comment.

Mais de qui recevait-il ses ordres ? Dans quel but ? Pourquoi ? Décidait- il de tout tout seul ? Comment recevait-il les informations qui dirigeraient ses opérations ? Disposait-il d’une sorte de réseau d’espions ?

Théophile remarqua l’intérêt que Stan portait à ce qu’il y avait derrière la cloison. Il le vit réfléchir.

Il claqua des doigts pour le ramener à l’instant présent :

— Stan, ce que tu vis depuis deux jours doit te sembler ahurissant et étrange. Ton extraction, si on peut appeler ça comme ça, les combats violents, la séparation d’avec ta famille et blabla et blabla, tu vois ce que je veux dire. L’Entité est une organisation qui poursuit des buts élevés dont le premier et le plus important est de sauver l’humanité de ce qui l’attend dans les décennies et les siècles à venir : la disparition de la race humaine par la race humaine. Nous sommes une trentaine, aujourd’hui, à pouvoir changer les choses pour éviter des guerres qui détruiraient définitivement la Terre, ou du moins ceux qui y habitent temporairement. On peut changer des millions de choses pour faire que tout aille bien. Un nouveau Nefilim a environ cinq ans de formation et d’entraînement intensif devant lui pour apprendre à maîtriser pleinement son pouvoir. Et après, cinq ans de perfectionnement et de missions à plein temps. Au bout de dix ans, il est un Vétéran, il devient autonome et travaille autant pour lui que pour les besoins de l’Entité. Il se fond dans la masse, démasque ceux qui ont des objectifs destructeurs, travaille seul ou monte des opérations avec l’Entité. Mais toi, tu vas devoir ingurgiter tout ce que tu dois savoir en un laps de temps très court, quelques mois seulement. Peut-être même moins.

— Pourquoi ?

— Parce que nous sommes en guerre et que les forces adverses sont de plus en plus fortes. Notre premier ennemi et le plus important est le Coffre, dont le chef est l’Homme aux Bottes et dont nul ne connaît le véritable visage. C’est lui que tu as vu au bout de la ruelle. Il te voulait. Pour te tuer. Pour nous empêcher de te récupérer. Son objectif est simple : utiliser les Nefilims pour imposer une dictature mondiale dont il serait le chef incontesté. S’il y arrive, il sera un tyran sans foi ni loi qui transformera toutes nos vies en un enfer permanent. Comme moi, il cherche des Errants, car les Lignées rejoignent d’office l’Entité, mais il arrive aussi à retourner des Nefilims de chez nous et à en faire ses affidés inconditionnés. Je pense qu’aujourd’hui ils sont douze, en plus de lui. Mais c’est le côté obscur de notre pouvoir qu’ils expriment, et comme dans Star Wars…

Stan le coupa, pensif :

— Le côté obscur est plus fort que le côté qui défend la loi, l’ordre et la justice.

— C’est ça.

Théophile remplit deux tasses de café et s’installa face à Stan. Il posa aussi deux assiettes remplie chacune de cinq œufs sur le plat, arrosés de Ketchup, avec des tranches de lard grillé sur le côté, un plat bien Ricain et bien costaud.

D’une poche, il dégagea une pochette de cuir qu’il délassa avec beaucoup de précaution. Stan engloutit des bouchées entières de son plat.

Il crevait la dalle ! Pour la première fois depuis des années, il allait manger de la viande. Au diable les principes quand l’estomac criait pitance.

— Un autre adversaire qui se rapproche dangereusement de nous est le Bureau 09. C’est une sorte de service secret sans existence juridique légale, créé par plusieurs pays dans les années cinquante pour combattre ce qu’ils ne comprennent pas : nous. Ils nous appellent les Déviants, ce qui veut tout dire. Ils disposent de fonds illimités et d’un pouvoir énorme : ils ont la technologie pour eux, une technologie dont tu n’as pas idée. Tu utilises un téléphone ou un ordinateur n’importe où dans le monde et ils débarquent. Ils n’ont qu’une mission : nous exterminer. Une des raisons parmi d’autres qui m’ont fait choisir ce désert est son absence totale de technologie. Nous sommes devenus invisibles pour le Bureau 09, ils ont perdu toute trace de nous et il faut que ça dure le plus longtemps possible. Notre force à nous ne se trouve pas dans un logiciel, elle est ici…

Il tapa son front d’un doigt.

Puis il posa la pochette en cuir au milieu de l’étoile à cinq branches et l’ouvrit doucement. Chaque geste semblait être un rituel.

Stan termina d’engloutir son assiette. Il mâchait le lard grillé avec avidité, plein de sauce des jaunes d’œufs.

A l’intérieur de la pochette, il y avait un jeu de Tarot divinatoire, un tarot de Marseille, la version contestée de Jodowroski. Pour avoir étudié les symboles du Tarot depuis ses dix ans, Stan en connaissait toutes les versions importantes, toutes les variantes, toutes les différences. Autant Bibi passait vingt heures par jour à bricoler des machins technologiques, autant lui consacrait vingt heures par jour à apprendre le symbolisme, le langage universel de toutes les cultures.

— De tous les Nefilims de l’Entité et du Coffre, tu vas devenir le plus puissant. Chacun de tes choix aura un impact équivalent à un énorme caillou que l’on jette dans une mare et qui éclabousse tous ceux qui se trouvent sur les berges, sans distinction de savoir s’ils sont bons ou mauvais.

— Pourquoi ? Parce que j’ai cette… Récurrence, ce monde que je construis petit à petit dans mes rêves ?

— Pas que dans tes rêves, mais oui. Et aussi, pour une raison que j’ignore, parce que ta sensibilité à l’Éther est infiniment plus développée que n’importe lequel d’entre nous.

— L’Éther ?

— L’Éther, c’est l’équivalent de la Force dans Star Wars, pour reprendre ton analogie. Les occultistes depuis des millénaires le nomment ainsi, ou alors Quintescence. Mesmer appelait ça le Magnétisme Animal ; en Polynésie, c’est le Mana ; en Inde ancienne, le Prâna, qu’on prononce Pratnia ; en radiesthésie, les Ondes de Forme ; en parapsychologie, lorsque la Russie Communiste l’étudiait, l’Energie Bioplasmique ; et pour les scientifiques quantiques qui ont enfin démontré son existence, ce sont les Ondes Quantiques, tout simplement. Tous les penseurs de toutes les cultures, à toutes les époques, se sont toujours posé la même question : qu’est-ce qui fait que, dans la nature, une chose prend une forme ou une autre alors qu’ils sont constitués à la base de la même matière. Pourquoi les molécules, les atomes, tous ces éléments si petits mais qui ressemblent étrangement aux galaxies et aux systèmes solaires, s’agglutinent entre eux pour devenir un être humain, une pierre, un tournesol ou un renard. Et pourquoi certaines formes sont animées de vie ou de pensée et d’autres pas. Cette question est désormais résolue car plusieurs scientifiques ont démontré que même ce que nous appelons matière inanimée – disons comme un caillou –, possède une expression de vie et une forme de pensée propre à sa nature et sa composition. La réponse à toutes ces questions, c’est l’Éther. Une énergie vibratoire qui emplit tout, le vide comme le plein, sur terre et dans tout l’univers et qui, selon sa vibration, fait que la matière prend telle ou telle forme, telle ou telle expression de la vie. Par ici, ce sera une planète, par-là, une fleur qui sent bon. Certaines personnes naissent avec le don de ressentir l’Éther et de l’utiliser partiellement : ce sont les voyants, les médiums, les astrologues, etc. Tous ne sont pas des escrocs. Certains ont un vrai pouvoir car ils ressentent l’Éther qui leur ouvre un accès à un monde invisible, un monde très subtil. Mais toi, c’est comme si tu avais au cœur de ton corps spirituel – une sorte de corps secondaire qui se superpose à ton corps physique, on t’expliquera tout ça –, quelque part en latence, une porte énorme qui ne demande qu’à s’ouvrir pour que l’Éther entre en toi et t’imprègne totalement. Et si tu arrives à ouvrir cette porte, ce que je vais tenter de faire en t’enseignant des secrets que peu de monde connaît, alors l’univers entier sera en toi, à l’intérieur de toi, et tu seras un Dieu parmi les hommes. Ce n’est pas une phrase en l’air, Stan, ni une expression toute faite. Tu seras un Dieu parmi les hommes. Pour des millénaires.

Théophile prit une pause pour manger son assiette. Lui aussi, en quelques bouchées, avala tout.

Stan, un peu sonné par la force des phrases, ne savait pas comment considérer ce discours.

Théophile s’essuya la bouche avec du Sopalin et embraya sur la suite sans attendre que Stan recouvre ses esprits :

— Si l’Homme aux Bottes cherchait à te capturer dans la ruelle, c’est pour cette porte, que lui aussi veut ouvrir. Mais si un jour tu intégrais son organisation, alors ce serait la fin du monde que l’on connaît. Tu le détruirais intégralement pour un monde fait de chaos et de mal absolu sans espoir pour l’homme de retrouver sa liberté de penser, d’agir. Et une fois fait, il te tuerait sans aucune émotion, fermant à jamais les chances de l’Homme de retrouver sa liberté.

Long silence.

— C’est un peu… dingo votre histoire…

Théophile rigola en silence :

— Je dois avouer qu’à ta place, je dirais la même chose. Mais tout est vrai.

Et ce n’est qu’un résumé.

— Qu’est-ce que vous attendez de moi ? finit par demander Stan, qui but son café d’un coup sec.

— Que tu écoutes attentivement tous les conseils de ta marraine. Que tu apprennes vite, très vite, tout ce qu’il y a à savoir sur ton pouvoir. Que tu développes vite, très vite, ta récurrence. Si tu peux t’y rendre à chaque fois que tu dors, vas-y. Construis et affine ton monde. Écoute ton ami Bibi, au Bibibar. C’est le métronome de ton existence. Bientôt, tu comprendras pourquoi il est là-bas.

— Vous en parlez comme s’il était réel, ce monde, aussi réel que notre monde.

— Il l’est. Sa réalité est exactement la même que notre monde du quotidien dans lequel nous nous trouvons actuellement. Ici, des gens vivent et meurent. Dans ta récurrence, c’est pareil. Lorsqu’ils meurent, ils meurent pour de vrai ! Ils tombent amoureux, ont faim, choisissent leurs fringues, se battent, tout est pareil. Il n’y a aucune différence. Aucune.

— Quelqu’un qui meurt dans mon rêve meurt vraiment ? Théophile hocha la tête, affirmativement.

— N’oublie jamais que nous nommons notre monde à nous le Paradoxe. Réfléchis bien à cela. Ta Récurrence est comme un autre monde, ou une variation de notre monde qui vient remplacer notre propre réalité au point que certains événements qui se déroulent ici ont un impact sur ta Récurrence et vice-versa. D’où sa puissance, d’où la puissance qui est la tienne. Je t’ai menti en te disant qu’on ne savait pas qui était le dernier Nefilim à avoir eu une récurrence. C’est Léonard de Vinci. Et avant lui, ce fut Jésus. Et avant lui et à la même époque, il y a eu Pythagore et Bouddha. En 2500 ans, tu es le cinquième Nefilim à posséder une récurrence, et le seul et unique Errant à avoir cet extraordinaire pouvoir. Regarde un peu ce qu’ont fait ces grands hommes grâce à un pouvoir identique au tien : ils ont créé des religions, créé les sciences modernes, imaginé les inventions du futur et tant d’autres choses. Le destin qui doit être le tien à partir de maintenant est d’inscrire tes pas dans les leurs et d’amener l’humanité vers une évolution salvatrice. Tu détiens la clé de l’avenir de l’humanité. Le réchauffement climatique, la pollution, les guerres pour les matières premières, les conflits nucléaires, l’appropriation du monde par les corporations, tout ce que nous voyons aujourd’hui ne sont que les prémices de la suite. Toi seul peux changer ça. Grâce à ta Récurrence.

— Mais je ne sais jamais si je vais atterrir dans mon monde. Ça se fait comme ça. Des fois j’y suis et le plus souvent je fais des rêves à la con.

— Tu vas apprendre à choisir les rêves où tu veux aller. Et retiens qu’il n’y a jamais de rêves à la con pour toi. Car quand tu rêves, tu es dans l’esprit de quelqu’un. Tu ne le sais pas, tu ne le sens pas, mais tu es dans la tête de quelqu’un. Dans ta récurrence, dans le rêve d’un Hôte, tout ça Annabelle va te l’enseigner. Dans très peu de temps, dans quelques jours, je vais commencer à te confier des missions. Tu dois déjà savoir transiter. Annabelle t’accompagnera au début et t’apprendra ce que tu dois savoir une fois que tu es en Transit. Annabelle est ta marraine. C’est un titre et un rôle important, officiel. Respecte- la et suis chacune de ses prescriptions. Ne joue pas au trublion rebelle avec elle. Elle est ton alliée la plus sûre.

Théophile but la dernière gorgée de son café.

— Une autre raison qui fait de toi quelqu’un de spécial est ta faculté innée à imaginer des stratégies de combat complexes. Tu es né pour être un chef de guerre, pour diriger des troupes, pour concevoir les bonnes alliances et pour trahir tes amis lorsque ça s’avère nécessaire. Tu es un Napoléon Bonaparte, un Charlemagne, un Attila, un César, un Nabuchodonosor. Le plus grave et le plus dangereux pour nous est que tu n’en as toujours pas conscience. Mais chaque chose en son temps.

Théophile passa sa main au-dessus du jeu de Tarot :

— Maintenant, tu vas regarder attentivement les lames de ce jeu de Tarot. Et tu vas choisir celle qui te semble vibrer le plus en toi. Cette lame, tu la garderas toujours avec toi. C’est comme un talisman, une protection sacrée. Lorsque tu dors, tu la placeras sous ton oreiller et lorsque tu seras éveillé, elle sera dans ta poche. Dis-toi que ta Lame est la chose la plus importante de ta vie de Nefilim. Un jour, tu comprendras pourquoi. Ne la quitte jamais ! Une dernière chose avant ton choix : le mot Dreamaker a été inventé après la seconde guerre mondiale, lorsque l’Anglais s’est imposé comme langue internationale à la place du Français. Notre vrai nom est : Nefilim. Depuis l’aube des temps, depuis des temps si lointains qu’aucun esprit ne peut en imaginer l’ancienneté. Au Vietnam, nous sommes les « Fantômes Gris », au Japon, des Kanashibari, au Zanzibar, des Popowaba. Pour les Grecs, nous sommes des Moras. Pour les peuples nordiques, des Maras. Partout dans le monde, nous avons laissé notre empreinte et nous sommes entrés dans les légendes locales les plus vieilles, de celles que l’on se transmet oralement de mère en fille durant des siècles ou des millénaires. Mais notre vrai nom est Nefilim, avec un F. Voilà. Maintenant, choisis !

Stan hocha la tête, repensant aux deux seuls et uniques versets de la Bible où on faisait état des Nefilims, ces anges qui avaient pris corps humain pour forniquer à la chaîne avec les plus belles femmes des hommes. C’était à l’époque de Noé, juste avant le Déluge. Et lorsque Moïse envoya ses espions au pays de Canaans, et que les espions mentirent en revenant en disant avoir vu des Nefilims, obligeant Jehovah à maudire son peuple élu pour quarante ans.

Lentement, Stan étala toutes les lames du jeu de Tarot devant lui sur le tapis violet. Il y en avait 22. Certaines comportaient des noms, d’autres pas. Certaines des numéros, d’autres pas. Certaines étaient totalement abstraites alors que d’autres imageaient des situations ou des personnages.

Lorsqu’il toucha la lame n° 9, l’Ermite, il sentit comme une décharge électrique dans ses cinq doigts. Une décharge légère mais suffisamment forte pour qu’il sursaute.

Théophile ne le quittait pas des yeux. Il ne le lâchait pas.

Stan retoucha chaque lame sans qu’il ne se passe rien. Il réserva l’Ermite pour la fin. Et lorsqu’il posa ses doigts de nouveau sur elle, la même chose se produisit. Il se sentit en osmose avec ce qu’elle exprimait.

Il la prit et la montra à Théophile. Tout son corps vibrait d’une énergie électrique. Il se sentait invincible avec elle entre ses doigts.

Théophile, lui, semblait… complètement différent.

— Alors qu’il en soit ainsi, dit-il d’une voix éteinte.

30

Stan trouva son chez lui à soixante-dix mètres de chez Théophile, dans un petit recoin ou deux mobil-homes un peu à l’écart se faisaient face, coincés contre le grillage avec le désert nocturne et silencieux au-delà et ses coyotes qui tournaient autour du camp et dont on voyait les yeux briller dans le noir.

La porte de sa baraque posée sur des empilements de planches était ouverte. De la lumière en sortait, formant un grand rectangle lumineux sur le sol de sable.

Sur la porte, au rouge à lèvres d’un pourpre vif, Annabelle avait inscrit STAN en gros et en majuscule. Impossible de le rater.

L’Ermite dans la poche de son jean, encore tout plein d’idées contradictoires après la conversation qu’il venait d’avoir avec le boss, il monta les trois marches de bois. Et trouva Annabelle et Prisca en train de récurer sols et murs en s’éclatant comme des folles.

Un poste radio antique diffusait une musique bien du coin, de la country.

Une puissante odeur de Javel recouvrait petit à petit un relent de renfermé.

Des boîtes de bière vides traînaient sur la table. Les filles s’étaient lâchées. Prisca dansait avec un balai brosse dans les mains, en frottant le sol avec fermeté pour enlever des taches d’alcool fermentées qui résistaient à ses petits bras.

Sur le lit, plusieurs pantalons, pulls ou chemises étaient posés en vrac.

— Ah, le héros du jour ! s’exclama Annabelle du haut d’un petit escabeau d’où elle blanchissait le plafond, un pétard coincé au coin de la bouche. Regarde, y’en a plusieurs qui t’ont ramené des fringues pour que tu puisses te changer.

— C’est cool.

Prisca, un petit sourire aux lèvres, le regardait sans le quitter des yeux.

Avec sa mini-jupe serrée autour de ses cuisses, elle était… craquante !

— Prends une bière, lui dit-elle sans quitter son sourire. Elles sont dans le frigo, au frais.

— C’est une bonne idée.

Il la décapsula contre la table. Elle était fraîche, ça faisait du bien.

— Laissez, les filles, je vais m’en occuper. Je vais nettoyer.

Annabelle, qui semblait un peu défoncée, lui fit non de la tête et du doigt en montrant sa canne.

— Prisca et toi, vous êtes mes filleuls, alors je m’occupe de vous. Et puis un homme, c’est pas fait pour nettoyer… C’est fait pour d’autres choses, ajouta- t-elle en lui lançant un clin d’œil.

Elle lui tendit le joint.

Il la remercia d’un geste qui voulait dire non. Il n’avait jamais touché à ça ; il voulait toujours garder l’esprit vif et vigilant. La simple idée de perdre sa maîtrise ou sa conscience de soi le paniquait complètement.

— Qu’est-ce que vous êtes chiants, tous les deux ! Vous ne le savez pas, mais la civilisation occidentale est la première civilisation de l’Histoire à interdire et à proscrire l’utilisation de substances influençant la conscience et le subconscient. Toutes les cultures, sans exception, jusqu’à la première guerre mondiale, ont eu et ont utilisé des méthodes pour transcender artificiellement la réalité grâce à des substances naturelles, comme l’herbe. Et 87 % des peuples actuels, excepté nous, ce putain d’occident à la con, continuent d’utiliser et de pratiquer la transcendance de la conscience. D’ailleurs, vous le savez pas encore, mais dans certaines situations, fumer du weeds fait partie du boulot !

Pendant qu’elle dissertait, Stan prit le balai des mains de Prisca et se mit à frotter le linoleum de toutes ses forces.

Prisca s’assit sur le lit, en transpiration. Stan la regarda, lui sourit à son tour. On aurait pu se noyer dans ses yeux. Et elle souriait à nouveau.

31

A six heures, le réveil sonna et tous les deux ronchonnèrent en même temps.

Ida était en morceaux, pleine de courbatures. Claude essaya d’ouvrir les yeux sans y parvenir.

— Il me faut une douche, ronronna Ida en s’enveloppant du drap pour rejoindre la salle de bain, laissant Santoro à poil sur le lit, encore prêt à l’action.

Il l’était toujours, ce salaud !

— Tu crois qu’on a vraiment dormi à un moment ? demanda Claude en se retournant pour essayer de gagner quelques minutes de sommeil.

— Non, ronchonna Ida. Ça t’arrive parfois d’être… au repos ?

— Je serais le pire des crétins de l’être devant toi ! Depuis la première fois où je t’ai vue, je suis comme ça. Ça redescend jamais. Tu crois que tu peux y faire quelque chose ?

— Je vais démissionner, dit Ida en s’enfermant dans la salle de bain, souriante à l’idée de ce qu’elle provoquait chez lui.

Dans le miroir, elle vit des traces de griffures dans son dos. Ses poignets et ses cuisses étaient violacés. Les traces de doigts sur ses fesses témoignaient des fessées violentes que son amant lui avait assenées avec son consentement, au moment où à quatre pattes par terre, elle essayait de rejoindre son lit en s’agrippant à la porte pour s’aider à avancer. Une vraie scène de film d’horreur. Pourtant, elle se rappelait hurler « encore, plus fort, plus fort, plus fort ! ». Et il y allait plus fort !

Quelle nuit ! Jamais elle n’avait baisé comme ça, sautant de la sauvagerie la plus primaire à la tendresse la plus douce qui soit.

Une fois nettoyée, récurée, elle se glissa dans sa chambre où Santoro n’était plus, pour s’habiller tranquille. Une odeur de café et de pain grillé planait dans tout l’appartement.

— J’ai tout préparé, cria Santoro depuis la cuisine, je vais vite prendre une douche.

Elle était en train de manger debout lorsqu’il apparut, dans un costume gris anthracite du meilleur effet, une chemise noire et une cravate blanche immaculée. C’était la première fois qu’elle le voyait habillé autrement qu’en noir et blanc. Son parfum flottait autour de lui, érotique.

— Je me suis fait livrer mes vêtements pendant que tu étais sous la douche.

— Ça te change.

— Tu y es peut-être pour quelque chose. Elle sourit, flattée.

Il se servit un café et mangea rapidement des tartines au beurre et à la confiture, un gros morceau de gruyère, un verre de jus d’orange, une pomme coupée minutieusement en quartiers égaux, et plusieurs compléments alimentaires pour l’énergie et les vitamines.

Sept heures venaient de passer de cinq minutes.

— On est en retard, dit-il en s’essuyant la bouche. Tu crois qu’on a le temps de remettre une petite tournée rapide disons… là, contre ce mur ? Genre jupe retroussée sur la taille, un coup rapide, un viol ?

Ida rigola.

— Je ne crois pas que coucher avec son supérieur soit conseillé, pour être franche.

— Pour la promotion canapé, c’est le top.

— Pour le canapé, pas de souci, je réponds présente. Pour la promotion contre le mur, jamais le matin, c’est un principe philosophique.

— Saloperie de féministe intégriste ! Il contourna le bar et l’enlaça.

— Peut-être que le supérieur en question fait ça pour des raisons très personnelles qui n’ont rien à voir avec le travail.

Ils s’embrassèrent.

— Comme quoi ?

— Peut-être qu’il trouve sa subordonnée juste séduisante à souhait. Et peut-être que lorsqu’il est à côté d’elle, il n’a qu’une seule envie : la toucher, l’embrasser et la coller contre un mur pour lui montrer qu’il est un homme plein de ressources.

— Raisons personnelles intéressantes, en effet, déclara Claude en se détachant d’elle d’un coup.

Elle lui attrapa le bras avant qu’il ne se sauve.

— C’étaient qui les clones d’hier soir ? Santoro souffla, hésitant.

— Ce n’est plus l’heure des confidences sur l’oreiller ! Fallait t’y prendre avant.

— Réponds-moi !

Elle ne lâchait pas son bras.

— Je n’ai pas le droit de te le dire, Ida. C’étaient nos supérieurs, ceux qui commandent le Bureau 09, voilà.

Il arracha son bras de son étreinte, énervé.

— Je t’attends en bas dans 5 minutes. Tu es déjà en retard pour tes entretiens.

Il s’en alla sans lui jeter un regard.

Quelque chose clochait. La question qu’elle lui avait posée l’avait mis vraiment mal à l’aise.

32

Trish Brahms avait commencé les entretiens.

L’ordre de passage de chaque agent était affiché sur le mur à la sortie de l’ascenseur. Il avait aussi été envoyé par mail à tout le personnel.

Le temps d’interroger tout l’effectif, ils en avaient jusqu’à vingt-trois heures ce soir.

Santoro, assis derrière son bureau, ne lui jeta même pas un petit regard et ne la salua pas, comme il le faisait pourtant avec tous les salariés qui débarquaient par l’ascenseur interne.

Elle l’entendit juste dire, d’un ton froid :

— Capitaine Kalda, vous avez seize minutes de retard. Soyez à l’heure demain et les autres jours.

Enfoiré ! Plusieurs visages se tournèrent vers elle, surpris par le comportement de leur colonel envers un cadre supérieur du Bureau.

Ida, rouge de fureur, entra dans le Centrac.

Murphy Klemmerton venait de terminer son entretien d’évaluation mené par Trish Brahms. Elle était la toute première de la liste.

— Bonjour, lieutenant Murphy. L’entretien s’est bien passé ?

— Très bien, mon capitaine. Murphy sortit.

Une fois la porte close, Trish Brahms se leva en toussotant, gênée.

— Capitaine, je devais agir comme ça hier soir, je suis désolée. Le protocole voulait que je sorte immédiatement.

Elle faisait bien sûr référence à sa fuite sans un mot devant le programme ultra-secret qui s’était affiché sur la table tactile.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez, lieutenant, dit Ida pour la rassurer. Je m’excuse pour ce retard, continuons les entretiens ensemble si vous le voulez bien.

Parler d’hier soir était comme se tirer une balle dans la tête. Rien ne s’était passé : voilà la version officielle. Point barre à la ligne.

Trish acquiesça, à moitié soulagée, à moitié dans le doute.

Le questionnaire était composé de trois séries de questions. La première série était sans intérêt, elle ne servait qu’à voir les réactions standards de la personne interrogée. La seconde série portait sur des sujets personnels et intimes ; objectif : mettre très mal à l’aise l’agent. La dernière série était une suite de questions liées au travail, du genre de celles qu’on ne pose jamais à personne ; objectif : provoquer des réactions de défense extrêmes suite à la seconde série.

Une caméra filmait le visage et enregistrait les différences de chaleur entre les sections du visage comme les joues, le nez, le front, la bouche, le menton, etc. Une seconde caméra serrée en très gros plan servait à repérer les micro- expressions des muscles du visage. Ida, formée aux méthodes du docteur Ekmann par le maître en personne, savait les lire avec précision (la série Lie To Me s’était inspirée de lui pour créer son personnage principal). C’était cent fois plus fiable que n’importe quel détecteur de mensonge ! Les muscles du visage ne mentaient jamais.

L’objectif du test était simple. Quelqu’un capable de garder son sang- froid à la fois entre la première, la seconde et la troisième série, était un menteur professionnel extrêmement doué. Hors, seul un menteur d’exception pouvait servir d’espion au sein du Bureau 09 pour le compte des Nefilims. Cela ne voulait pas dire qu’un menteur d’exception était nécessairement LE traître mais qu’il en possédait le profil parfait.

Et si de telles personnes étaient « repérées », alors Ida concevrait un second questionnaire qui utiliserait cette fois l’IRM comme appareil de validation. Au-delà, c’était à Santoro de décider de la suite à donner.

Plusieurs employés se succédèrent à la chaîne. L’entretien était minuté et ne devait pas dépasser vingt minutes. Au-delà, les réactions nerveuses pouvaient fausser le test.

A 9h40, ce fut au tour d’Ida.

Elle fit le tour de le table pour se retrouver face à Trish et aux caméras, très sereine.

Trish, par contre, était gênée. Poser des questions intimes à sa supérieure ne lui convenait pas beaucoup. Elle tournait et retournait son stylo dans ses mains. A ce rythme, elle allait le casser en deux.

Ida la rassura :

— Trish, quand vous passerez à dix-sept heures vingt, je serai moi aussi un peu gênée de vous mettre en porte-à-faux. Alors allez-y, lancez l’enregistrement et c’est parti. Restons professionnelles. Tout le monde va y passer de toute façon.

La première série, Ida répondit sans même réfléchir. « Où êtes-vous née ? ». « Êtes-vous un homme ou une femme ? ». « Êtes-vous née sur Terre ? », etc.

Seconde série. Plus compliquée. Ida se réinstalla bien droite sur la chaise pour être face aux deux caméras.

— A quel âge avez-vous fait l’amour pour la première fois ? demanda une Trish qui annotait le questionnaire avec de plus en plus de difficultés.

— A 12 ans, répondit Ida.

— Avec qui ?

— Ma meilleure amie. Elle s’appelait Sandra.

— Avez-vous déjà fait un coma éthylique ?

— Oui.

— A quel rythme et quelle drogue consommez-vous au moins une fois par semaine ?

— Cocaïne. 3 à 4 fois par jour, que je prends dans les toilettes. Ce qui fait donc entre 21 et 28 fois par semaine. Je fume des joints aussi, généralement pour m’endormir, donc un par soir.

— Quel est le fantasme que vous n’avez pas encore réalisé ?

— J’ai tout réalisé. J’ai tout fait. Je n’ai pas de limites. La liste serait trop longue pour remplir votre feuille. Mais si vous voulez que je les cite tous, je peux le faire.

— Je ne pense pas que ce sera nécessaire.

La troisième série de questions arriva assez vite. Trish transpirait. Trish n’en pouvait plus. La franchise de sa collègue la déstabilisait à un point…

— Avez-vous déjà tué quelqu’un ? demanda Trish, première question de la série 3.

— Oui.

Trish la regarda longuement puis continua.

— Combien de personnes avez-vous tuées ?

— Deux.

— Avez-vous tué ces personnes dans le cadre de votre travail ?

— Non.

Trish, rouge vif, toussa à son tour. Cette fois, elle évitait son regard.

— Êtes-vous une espionne ?

— Oui. C’est mon métier.

— Travaillez-vous pour un autre service ou une autre personne que le Bureau 09 ?

— Non.

— Avez-vous des comportements compulsifs qui pourraient nuire à votre travail ?

— Non.

— Avez-vous des comportements compulsifs qui pourraient nuire au Bureau 09 ?

— Non.

— Avez-vous déjà vendu, échangé ou monnayé d’une quelconque façon des informations confidentielles à un autre service ou une autre personne ?

— Non.

— Avez-vous couché ou vous êtes-vous faite manipuler par des agents d’un service extérieur, ami ou ennemi ?

— Pas à ma connaissance.

Lorsque le questionnaire fut terminé, Trish posa son stylo sur son carnet et souffla tout le stress qu’elle avait accumulé.

Elle éteignit les caméras.

Ida alla s’installer à côté d’elle et lui passa un bras autour de l’épaule.

— Lieutenant Brahms, c’est bon. Tout va bien. Prenez une heure, allez vous reposer, je continue seule les entretiens jusqu’à onze heures, d’accord ?

— Merci, capitaine. Trish s’esquiva.

Ida sniffa deux lignes rapidos sur sa carte de crédit platinium et s’essuya le nez.

Elle était remontée à bloc.

Elle alluma le micro et annonça :

— Il y a un changement de planning dans les entretiens d’évaluation interne. Le colonel Santoro est demandé immédiatement au Centrac à la place du Sergent Klein, qui passera à 10h20. Merci à tous pour votre compréhension.

Lorsque Claude Santoro entra dans la salle, moins d’une minute plus tard, il lui sourit comme un adversaire sourit à son ennemi, défit un bouton de sa veste anthracite et s’installa face à Ida. Il frotta les mains doucement l’une contre l’autre. Psychologiquement, cela signifiait qu’il se préparait à un affrontement.

— capitaine Kalda, quand vous voulez. Elle alluma les caméras.

Elle entama la première série de questions. Elle apprit qu’il était né au Portugal en 1963 avec une double nationalité espagnole, que son enfance fut plutôt heureuse dans un village où il n’y avait ni télé ni téléphone, qu’il avait été policier puis agent infiltré des Douanes à Cieuta, l’enclave Espagnole en Afrique du Nord et plaque tournante de tous les trafics, avant d’intégrer le Bureau 09 en 1993, le jour de ses trente ans. C’était un spécialiste de la manipulation, de l’interrogatoire, de la surveillance.

La série deux arriva. Là, Ida savait qu’elle allait apprendre quelques vérités.

— A quel âge avez-vous fait l’amour pour la première fois ?

— 19 ans.

— Avec qui ?

— Une cousine au premier degré.

— Avez-vous eu des expériences homosexuelles ?

— Non.

— Avez-vous déjà fait un coma éthylique ?

— Oui. Deux fois. J’ai été alcoolique jusqu’à 39 ans.

Il la regardait dans les yeux sans jamais déplacer son regard. C’était rare. Pour y parvenir, il fallait regarder la base du nez, ce qu’il faisait. Ça ne changeait rien aux résultats du test.

— A quel rythme et quelle drogue consommez-vous au moins une fois par semaine ?

— Cocaïne. Huit à dix fois par jour.

Ida resta un moment à réfléchir. Tous les deux n’étaient pas si différents l’un de l’autre, après tout. Ça calma un petit peu ses envies de lui mettre des baffes.

Claude s’en rendit compte. Elle entama la série 3 :

— Avez-vous déjà tué quelqu’un ?

— Oui.

— Combien de personnes ?

— Huit. De sang-froid.

— Êtes-vous un espion ?

— Non.

— Travaillez-vous pour quelqu’un d’autre que le Bureau 09 ?

— Non.

— Avez-vous des comportements compulsifs qui pourraient nuire à votre travail ?

— Non.

— Avez-vous des comportements compulsifs qui pourraient nuire au Bureau 09 ?

— Non.

Elle termina sa série de questions et éteignit la caméra.

— Colonel Santoro, le test est terminé. Merci de votre coopération.

— Merci, capitaine Kalda. Je suis persuadé que les résultats que nous décortiquerons ensemble ce soir seront source d’ultimes découvertes mutuelles.

Lorsqu’il fut enfin sorti de la salle, Ida enfouit sa tête dans ses bras croisés sur la table.

— Et merde et merde et merde, répéta-t-elle.

Baiser avec lui était la pire connerie de sa vie. Et pourtant… Elle n’attendait que de remettre ça !

Il était déjà presque minuit. Depuis trois heures, elle préparait un repas maison digne de sa grand-mère : poulet aux pruneaux cuit dans son jus avec des patates douces et des girofles, haricots verts bio et riz entier en complément ; en entrée, une salade de tomates-mozarella en hommage aux plats italiens éparpillés un peu partout la veille et en dessert, dégustation de Nutella à la Ida, un truc unique qu’on ne trouvait nulle part ailleurs et que seul un homme pouvait apprécier. Et pour faire passer le tout, un Bordeaux grand cru tout ce qu’il y avait de plus classe.

Ding-ding fit la porte.

Elle ajusta sa courte robe et alla ouvrir.

Claude tenait des fiches qu’il semblait lire d’un œil, l’autre dégustant les chevilles, les hanches, les seins et le doux visage de son capitaine préféré.

— On a trois choix, dit-elle. On parle de nos résultats respectifs. On mange. Ou tu me sautes dessus comme un animal féroce. Dans tous les cas, on fera les trois choses. Choisis l’ordre.

La robe d’Ida était déjà déchirée en deux alors que Claude refermait la porte. On aurait dit qu’il avait des mains partout et quatre bras en plus.

33

Stan émergea avec pour compagnon de réveil un mal de crâne pas possible. La faute à la bière. Il en avait bu au moins cinq, un record mondial en ce qui le concernait.

De quoi est-ce qu’il se souvenait ? D’avoir dansé sur de la country locale en ayant mal au ventre à force de rire, d’avoir terminé de nettoyer son nouveau chez-lui, d’avoir discuté une partie de la nuit avec une Annabelle défoncée et une Prisca tendue… Et de l’avoir embrassée subrepticement tandis que leur marraine s’attardait aux toilettes.

Il se retourna en s’étirant et vit Prisca dormir dans son lit, tout contre lui, au point qu’il sente sa poitrine reposer contre ses côtes. L’effet fut immédiat et il se retourna de nouveau pour garder confidentiel son état.

Avec les plus infimes précautions, il se leva. Par chance, il se trouvait du côté où on pouvait sortir du lit sans enjamber l’autre.

Mais qu’est-ce qu’elle faisait là ?

Il portait un caleçon et un tee-shirt trop grand pour lui. Il enfila un jean, rangea son appareil trop tendu dans le bon sens et enfila un pull, car le matin, ça caillait sec dans le désert.

Est-ce qu’il avait couché avec Prisca ? Merde, pour rien au monde il n’aurait raté ce moment. Elle était tellement… Tellement tout ! Ne plus s’en souvenir serait une hérésie. Mais elle était tout habillée encore, ce qui le rassura un peu.

La porte s’ouvrit et Annabelle entra sans frapper, douchée et en pleine forme. Elle portait une jupe courte en jean, des tiags, une chemise à frange, la pure cow-girl made in USA.

— Prisca n’est pas encore réveillée, demanda-t-elle ?

— Heu. Ben non !

— Je t’en supplie, sers- moi un café bien fort à l’Italienne, un truc qui réveille.

— C’est en train de chauffer. Tu fumes toujours comme ça ? Annabelle s’esclaffa :

— Ça va pas ! Comment tu voudrais que je bosse ? Hier, c’était soirée défonce, alors on se défonce ! Tu l’as baisée ?

Une réelle pointe de regret perçait dans sa question. Trifouillant ses longs cheveux roux (elle n’était plus blonde depuis quand ?), on voyait qu’elle voulait une seule réponse.

C’est celle que donna Stan, sincère :

— Non. Juste dormi côte-à-côte.

Le grand sourire si séducteur d’Annabelle revint aussi naturellement que quand le soleil se lève. Même ses yeux brillèrent plus, comme éclairés par un rayon qui n’existait pas encore.

— Théophile m’a dit qu’il fallait que je te fasse une formation accélérée.

— Il m’a dit ça aussi. T’es déguisée ?

— Y’a un sac devant ta porte. Tu vas comprendre.

Pendant qu’elle allait réveiller Prisca, il ramassa une grosse paire de tiags bien lourdes et un paquet de fringues accompagné d’un authentique chapeau du cru, noir avec une bande blanche tressée pour décoration.

— On doit vraiment porter ça ?

— On est là pour quelques temps, alors faut se fondre dans le décor.

— Je vais me changer, je te laisse servir les cafés.

Pendant qu’il enfilait les trucs qui lui donnaient l’impression d’être déguisé – et après une douche où Prisca hanta son esprit –, il se souvint enfin pourquoi Prisca avait dormi avec lui.

Une fois défoncée et pintée, Annabelle était un vrai moulin à paroles. Elle ne savait plus s’arrêter. Prisca lui avait demandé de dormir avec lui. Il avait dit oui. Il se souvenait avoir eu très très chaud en donnant sa réponse.

Une fois sous les draps, le sommeil mit beaucoup de temps à arriver.

Il n’arrêtait pas de penser qu’il pourrait se retourner, faire glisser ses doigts sur elle, s’approcher… Mais il ne fit rien, ne bougea pas et l’effet des bières se produisit : il s’endormit.

Il crut se souvenir que son rêve était érotique et que Prisca et lui…

Stan trouva les filles debout en train de boire le café. Annabelle fumait une clope. Prisca, elle aussi, portait les vêtements typiques de l’Amérique profonde. Elles éclatèrent de rire en voyant Stan sortir de la salle de bain, avec son Stetson à large bord.

— C’est ça, c’est ça, marrez-vous les cow-girls ! Quelqu’un sait à quoi sert ce truc ?

Il brandissait une petite planche de bois avec, en son extrémité, un trou semi-circulaire et en dessous, une espèce de support en bois pour que la planche, une fois posée à terre, ait une position oblique.

— T’as essayé d’enlever une de tes bottes ? rigola Annabelle.

Il s’assit sur la banquette et tira comme un damné, de toutes ses forces.

Impossible !

Annabelle plaça la planche par terre, posa un pied dessus pour la tenir fermement et de l’autre emboîta l’arrière de la botte de Stan dans le trou.

Et hop ! En tirant dessus, sa santiag s’enleva toute seule.

— Quand tes bottes se seront faites à tes pieds, tu pourras les enlever sans cet outil. Bon, faut y aller, on a rendez-vous à l’entrée.

Il avala d’un trait son café. Ils arrivèrent les derniers.

Tout le monde semblait être fatigué et avoir peu dormi. Certains semblaient même s’être tapé une nuit blanche.

On les salua mollement.

La plupart mâchait des chewing-gum pour dissimuler leur mauvaise haleine.

Théophile grimpa sur la même caisse que la veille, qui retenait ouverte une des portes grillagées de la sortie.

— Salut, tout le monde. A partir de ce soir, c’est couvre-feu à vingt-deux heures pour les moins de vingt ans. Et minuit pour tout le monde sauf pour les vétérans. Si j’en trouve un qui respecte pas cette règle, il verra mon vrai visage et s’en souviendra pour le restant de ses jours.

Les Vétérans, trois au total, étaient dans un coin, un peu à l’écart de tout le monde, en train de fumer en discutant. Ils semblaient différents, par leur âge bien sûr, mais aussi et surtout par leur attitude. Ils transpiraient l’expérience.

— Le programme d’aujourd’hui, continua Théophile, est simple. Je vais vous présenter à nos nouveaux amis, les quatre habitants de Death Valley Junction, qui sont très sympas et qui sont là pour nous aider dans nos différentes tâches. Je demande à chacun de vous de les respecter comme il se doit. Ici, nous sommes au Camp 1. C’est là qu’on dort et qu’on se détend. Le Camp 2, c’est l’Amargosa Hôtel, l’hôtel hanté. Pour ceux qui douteraient qu’il le soit vraiment, vous ferez vos propres expériences pour le vérifier par vous- même mais je vous le confirme tout de suite : oui, il est hanté et pas qu’un peu ! C’est pour ça que je l’ai choisi et je vous dirai pourquoi une fois qu’on aura retapé une partie des piaules de la Section 8 qu’on va transformer en salle de travail. On se donne une semaine pour bosser à la reconstruction de la partie qui nous concerne. Mardi prochain, ça doit être opérationnel. Du matériel de construction nous sera livré dans la journée depuis Shoshone, un trou à cinquante bornes d’ici et de Beaty, Nevada, par des constructeurs locaux. Chacun y met du sien, chacun travaille. Si j’en vois un en train de glander, je lui colle une tarte. Une vraie, qui laisse des traces. On ne touche pas à la plus grande partie abandonnée de l’hôtel, qu’on laisse en l’état pour les chasseurs de fantômes. Il y en a toujours quelques-uns qui traînent dans le coin, soyez cools avec eux. Mais interdisez fermement l’accès à la section qui sera la nôtre. Enfin, le Camp 3 est situé au nord de la piste d’atterrissage, derrière l’hôtel. Trois grandes tentes militaires sont montées avec nos équipes de pilotes et de mercenaires. Allez les voir pour les fournitures dont je ne veux pas entendre parler et dont vous avez usé et abusé hier soir.

Tout le monde se marra.

— Vous avez des cartes de visite dans les poches de vos chemises si vous avez besoin de justifier votre présence ici. Oliver, à côté de moi, prendra le nom de tous ceux qui ne parlent pas ricain couramment. Alors signalez-vous à lui si c’est le cas. Il y aura aussi des cours d’équitation pour tous ceux qui ne savent pas monter à cheval. Ici, c’est obligatoire. Allez, hop ! c’est parti pour la visite.

Stan s’arrêta au niveau d’Oliver, le geek à grosses lunettes qui lui avait passé quelques fringues à Jersey. En voyant Stan, il lui sourit. C’était bien un des rares à être sympa avec lui.

— Salut, Oliver.

— Salut, Stan.

— Je crois que tu peux me mettre sur la liste.

Oliver inscrivit son prénom. Il n’y avait que cinq noms au total.

— On n’est pas plus ?

La surprise de Stan était sincère.

— Tu sais, la plupart des familles préparent leurs gamins à intégrer l’Entité au cas où ils auraient le « don ». Alors la plupart parle parfaitement au moins trois ou quatre langues à 15 ans et l’anglais, c’est la langue de base.

Encore cette histoire de lignée ! Il faudrait qu’il en apprenne un peu plus là-dessus un de ces jours.

— Équitation aussi ? demanda Oliver.

— Heu… Non. Je peux pas à cause de mes jambes.

— C’est noté ! répondit Oliver sans relever ni juger.

Stan rejoignit ses copines qui l’attendaient plus loin.

Marcher avec des bottes, c’était du sport ! Il se sentait ridicule. Visite numéro un : le restaurant.

Il était déjà ouvert.

Deux énormes camions alignés l’un à côté de l’autre sur le parking à côté de la station-service abandonnée, de l’autre côté de la route poussiéreuse, montraient qu’il y avait déjà du monde.

L’intérieur n’était pas très grand. Quinze tables avec des nappes à carreaux se tassaient les unes contre les autres. Une dizaine de chaises de bar s’alignaient devant le comptoir.

Les deux chauffeurs, côte-à-côte, discutaient en bouffant des burgers XXL lorsqu’ils virent, intrigués, entrer toute la troupe.

Le resto était tenu par deux sœurs : Amia et Delia Croop. Elles faisaient toutes les deux 1,70 m pour 80 ou 90 kilos mais elles avaient le sourire facile, offraient un service de qualité et Stan n’arrêtait pas de regarder le Burger que s’enfilait un routier, cuisiné comme pas deux, c’était certain. A voir l’épaisseur du steack, la salade, le fromage et les sauces, son estomac hurlait de se jeter dessus. Son mode de vie végétarien semblait bien loin derrière lui.

Tout le monde dit bonjour à tout le monde.

Amia – c’était elle qui cuisinait, sa sœur encaissait et servait – expliqua à ses deux clients que ce petit groupe était des étudiants d’une université venus faire des recherches dans l’hôtel pendant quelques temps.

Delia précisa à chacun qu’ils pouvaient venir prendre leur petit déjeuner ici dès six heures : œufs, bacon, burgers, T-Bone Steack, French Fries, cuisses de poulet rôti à la mexicaine, café et coca à volonté, il y avait tout ce qu’il fallait. Et le soir, ils pouvaient venir jusqu’à 22 heures, pour des bières et autres.

Visite numéro deux : Ashley Croop, la mère des deux sœurs du restaurant qui tenait l’hôtel et ses six chambres officiellement sans fantômes, comme précisé sur les panneaux longeant la route.

Ce petit coin épargné de tout était – étrangement – coincé entre deux lieux hautement hantés : le vieux motel à gauche, cette énorme bâtisse tout en longueur qui s’étendait sur au moins trois cents mètres, et l’opéra à droite, abandonné depuis 2012 et l’arrêt des représentations par la star locale qui finalement avait pris sa retraite après cinquante-cinq ans assidus de représentations quotidiennes. Tout le Nevada et l’est de la Californie était un jour venu là.

Ashley ressemblait à ces grand-mères qui passaient du temps à préparer de la confiture pour l’hiver, à conserver les patates au bon endroit, à arroser leurs fleurs à heures fixes. Comme toutes les Croop, visiblement, elle était hautement sympathique, petite, et large.

Elle expliqua que les six chambres étaient principalement réservées aux chasseurs de fantômes et aux touristes curieux. L’hôtel était rarement plein mais il y avait toujours une ou deux chambres louées par nuit, au moins.

— Je vais plus dans le vieil hôtel, dit Ashley à l’assemblée. Il m’est arrivé trop de truc là-dedans. Je vais plus non plus dans l’opéra, il ressemble de plus en plus à l’hôtel, celui-là. Si vous avez besoin d’un guide, voyez avec mon mari ou mes filles, de temps en temps, l’envie leur en prend encore de se faire quelques frayeurs.

Et elle se signa d’une croix protectrice avant de changer de ton pour devenir sérieuse :

— Comme prévu, Monsieur Johnson, dans le contrat, vous disposez de la dernière portion, la numéro huit, pour installer votre laboratoire de recherche. Mais vous devez laisser en l’état les portions 1 à 7 pour ne pas tuer le tourisme, même si elles vous appartiennent désormais. Nous sommes d’accord ?

— Tout à fait, Madame Croop. Mes avocats ont ajouté les avenants à notre contrat initial tel que vous l’avez demandé.

Théophile ouvrit l’attaché-case qu’il portait depuis le camp. Il étala sur le comptoir deux contrats en double exemplaires.

— J’ai déjà tout rempli, il ne vous reste plus qu’à parapher chaque page et signer la dernière. Dans les avenants, et comme convenu entre nous hier soir, la salle de l’opéra restera fermée au public jusqu’à ce que nous y rétablissions une activité ou non tout en nous y laissant un accès total et permanent.

— C’est bien ça.

Elle lut les contrats, chaque ligne, et finit par griffonner les bas de pages et apposer une signature pléthorique sur la dernière.

Théophile et Ashley Croop se serrèrent la main.

— Ça a été un plaisir de faire affaire avec vous, John.

— Ce plaisir est réciproque, Ashley.

Théophile se retourna, tout sourire, rangeant les documents dans la mallette.

— Mes amis, l’heure tant attendue pour nous de découvrir les lieux authentiquement les plus hantés de la planète est arrivée. Préparez-vous à ressentir des choses et à voir des choses que même vos petits-enfants ne croiront pas tant elles seront exceptionnelles et effrayantes. Ouvrez vos chakras, restez silencieux et marchons de la Section 1 à la Section 8, en file indienne, dans le respect des morts que nous allons croiser.

Ses effets de manches, son ton, son attitude, tout sonnait faux. Il donnait le show pour Ashley Croop, hypnotisée par ce personnage insolite au phrasé burlesque et sérieux à la fois.

Théophile ouvrit une porte et tout le monde entra. Une fois la porte refermée, il redevint lui-même. Ils étaient à l’entrée du vieil hôtel.

— C’est parti pour l’impensable, murmura-t-il…

34

Les résultats aux questionnaires n’avaient rien donné de concluant… sauf pour elle et Santoro. Beaucoup d’employés du Bureau 09 avait menti sur ce qu’ils prenaient comme drogue ou des choses comme ça et c’était ce qui les disculpait.

En ce qui les concernait, elle et lui, ils avaient décidé d’un commun accord de laisser leurs résultats de côté, ni l’un ni l’autre ne voulant croire à la trahison de l’autre.

Ils étaient juste sur-entraînés. Voilà tout.

A Trish Brahms, Santoro décida de ne pas communiquer les résultats. Elle ne moufta pas mais cela se voyait qu’elle n’était pas satisfaite de cette décision.

— Comment va Prax ? demanda Ida à Claude alors qu’ils se retrouvèrent par hasard à la machine à café, trois jours plus tard.

— Il est costaud, il va s’en sortir. Toujours dans le coma pour l’instant.

— On est dans une impasse. A tous les niveaux.

— Je sais.

Ils s’assirent dans les sofas. Des sofas différents. Tous les soirs ils baisaient comme des bestiaux sauvages et la journée, ils donnaient le change en s’évitant, sauf impératif professionnel. Ce petit conciliabule dans la salle de repos relevait de l’exception.

— Merde ! ragea Santoro en frappant contre la petite table attenante au sofa.

Des revues glissèrent par terre. Il se leva, incapable de rester en place, pour les remettre à leur place.

— J’aurais dû écouter Prax et arrêter tous ces salopards pendant qu’ils étaient dans leur piaule. On n’aurait eu qu’à choper le jeune Kross dans la foulée. Mon plan était nul !

Il était rouge de rage. Ida ne l’avait jamais vu dans cet état. Elle resta assise, calme, buvant son café.

Sur la télé silencieuse suspendue au mur, les chaînes d’infos en continu couvraient encore et toujours les manifs de par le monde contre la suppression de l’argent liquide. Le mouvement s’amplifiait et certains gouvernements faisaient marche arrière en retardant ou en mettant en stand-by le projet.

Ida réfléchissait au sujet depuis Paris. Elle décida d’avancer ses pions :

— Je crois que le Bureau 09 a toujours un temps de retard car nous cherchons avant tout des signes d’activités a posteriori des Déviants plutôt que de les trouver et de les arrêter avant qu’ils ne passent à l’action. Regarde cette salle. Ce ne sont pas des enquêteurs qui sont devant leur ordinateur, mais des analystes. Ils compilent des bases de données et tapent des rapports de synthèses. Eux et nous, nous ne faisons pas le même métier.

Santoro s’arrêta de tourner en rond et regarda Ida d’un nouvel œil.

— Continue.

— Pourquoi les Américains ont perdu toutes leurs guerres depuis soixante ans ? Parce qu’ils misent tout sur la technologie. Les officiels de la CIA sont les premiers à dire qu’il faut revenir aux bonnes vieilles méthodes, avec des agents sur le terrain qui parlent la langue locale, qui recrutent des espions, qui connaissent la culture, qui s’infiltrent, qui observent de leurs propres yeux et pas à travers une lentille à six millions de dollars placée à six mille mètres au- dessus d’eux. Le Bureau 09 existe, le Bureau 09 connaît l’existence des Déviants, mais le Bureau 09 n’a aucune idée de ce que sont leurs objectifs. Travaillent-ils pour un gouvernement ? D’où proviennent leurs moyens ? Ont-ils des financements publics ou privés ? Utilisent-ils des montages d’entreprises off-shore pour faire circuler l’argent ? Comment se reconnaissent-ils entre eux ? Pourquoi ont-ils ce pouvoir ? Est-ce qu’il se transmet, se donne, est-ce que c’est inné ? Réponds-moi à une seule de ces questions…

Ida broya sa tasse en carton et la lança dans la poubelle. 3 points ! Claude ne la quittait pas des yeux.

Eléonore Klement, une gentille fille qui compilait les médias alternatifs, ouvrit la porte de la salle de repos, observa un instant ses deux supérieurs qui se faisaient un face à face façon western et comprit qu’elle devait faire demi- tour, ce qu’elle fit en s’excusant.

Santoro, silencieux, commanda 2 cafés supplémentaires. Il en tendit un à Ida, qui le prit.

— Continue.

— Au-delà même de la composition de ton équipe, dont les trois quarts sont incapables d’intervenir sur le terrain, il te manque deux choses. Primo : un Stanislas Kross. Un génie de la stratégie, un de ces types qui imagine simultanément mille coups à l’avance et sait à coup sûr ce que va faire l’ennemi. Un type qui sait où et comment placer les troupes pour remporter une victoire. Un type qui sait tout de l’ennemi. Tu es un enquêteur, comme moi, et Prax est un bourrin. Il n’y a pas de Kross dans l’équipe. Deuxio, des Déviants. Si tu veux lutter à armes égales contre des ennemis, tu dois utiliser les mêmes armes qu’eux. Aujourd’hui, on est comme des hommes préhistoriques : on se balade avec nos micros et nos glocks face à des ennemis capables de changer la réalité même où nous nous trouvons. Et je vais terminer par une dernière réflexion. Si on n’a plus rien sur eux aujourd’hui, c’est tout simplement parce qu’ils n’utilisent plus ni ordinateur ni téléphone portable. Tu peux rajouter autant d’écrans et de techniciens dans ton Centac que tu veux, il ne se passera rien de plus demain que maintenant. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’ils n’en ont plus besoin, de ces technologies. Ils sont passés à l’échelon supérieur.

Santoro avait son poing fermé sur sa bouche. Il ne lâchait pas Ida des yeux. Le poing sur la bouche était très symbolique de ce qui se passait dans sa tête : il s’empêchait de parler pour l’écouter jusqu’au bout. Une fois qu’il comprit qu’elle en avait terminé, il se réinstalla dans son canapé, nerveux :

— En 86, dans mon coin, au Portugal, commença Santoro d’une voix très basse, un petit gamin s’est fait enlever, Tonio. Il avait huit ans. C’était un gosse comme les autres, on l’attrapait de temps en temps en train de voler les pommes du curé du village. On lui foutait une trempe, on le ramenait chez lui, son père lui foutait une trempe, il allait se coucher et voilà, c’était comme ça que ça se passait en ce temps-là. A l’époque j’étais flic dans le village du petit Tonio, 851 habitants. On était deux policiers en poste, moi et un vieux de la vieille que tout le monde appelait Oncle Manio. Je le connaissais depuis que j’étais tout petiot, il était à la fois un père, un confident, un collègue, un ami. Pendant cinq jours, on n’a pas dormi une seule minute. Tout le monde cherchait Tonio nuit et jour. On organisait des battues de plus en plus loin, les hommes des villages autour nous rejoignaient avec leur fusil et leur chien et on cherchait. On a tout retourné. Impossible de le trouver. Son père est venu nous promettre de nous tuer si on ne le retrouvait pas et il a craché par terre. Cracher par terre quand on fait une promesse, c’est signer devant Dieu qu’on va la tenir, sa promesse. Mon coin, c’est un pays de tradition ou une parole est aussi sacrée que peut l’être le serment du Padré. Sa mère, à Tonio, pleurait tellement qu’elle ne pouvait plus manger et elle tombait dans les pommes tout le temps. Oncle Manio a alors proposé un truc qui m’a semblé invraisemblable alors qu’on buvait un café turc, ivres d’épuisement. Il devait être deux heures du matin. On entendait encore des villageois de ci de là appeler Tonio, jusqu’au matin, jusqu’à ce que d’autres prennent la relève. Manio a proposé de faire appel à un radiesthésiste dont il avait entendu parler et qui habitait à cinquante kilomètres de là, près de la grande ville. On est allés le voir en pleine nuit. On n’avait plus rien à perdre. On n’a rien dit dans la voiture. Le type en question s’appelait Tito Vestaparollia, il était Italien, un immigrant de Palerme qui avait fui Cosa Notra pour rester en vie. Il était cinq heures du matin quand on a frappé comme des bourricots contre sa petite porte en bois, jusqu’à ce qu’il l’ouvre, apeuré. Tito avait dans les soixante ans, il était aussi maigre qu’un clou, j’arrêtais pas de me dire : comment un type aussi maigrichon peut venir nous aider, c’était bizarre, mais je me le répétais sans cesse. Tito a écouté notre histoire sans piper mot et puis il a simplement demandé une photo du gosse. Par chance, Manio en avait plusieurs dans la voiture. J’ai été chercher celle que je trouvais la plus belle sur le siège arrière, celle où le petit gosse souriait aux Dieux après avoir gagné sa première coupe de foot intercommunale. Ce jour-là, le petit Tonio était l’homme le plus fort du monde, ça se lisait dans ses yeux de gamin. Tito Vestaparollia a sorti des cartes de notre région et de notre village – il possédait des milliers de cartes, même des cartes que des gens lui avaient dessinées à la main –, il a minutieusement choisi un pendule en regardant encore et encore la photo et pendant deux heures, il s’est mis à chercher. Il faisait tourner son machin dans le sens des aiguilles d’une montre, puis dans l’autre, parfois il attendait que ça se passe. A chaque fois qu’on essayait de parler, il nous faisait signe de la fermer. Et puis il a inscrit quelque chose sur un petit bout de feuille et nous l’a donné. Il a dit : « il est là ». C’étaient des données topographiques. On a voulu le payer, Oncle Manio lui a tendu des billets. Tito a dit : « donnez ça à la famille de l’enfant ». Les données topographiques correspondaient au puits qui se trouvait dans le jardin de la maison de Tonio. C’est moi qui suis descendu avec une échelle à nœuds. Tout le village était là. Tonio était là lui aussi, dans l’eau, mort, noyé.

Santoro reprit son souffle.

— Même par la suite, j’ai jamais cru à tous ces trucs. C’est étrange. J’ai eu sous les yeux la preuve que ça marchait et pourtant j’ai toujours du mal à croire à tout ça. Mais le moment est peut-être venu pour moi de faire un effort de ce côté-là. Après tout, je crois bien aux Déviants, et c’est cent fois pire qu’un radiesthésiste !

Ida écrasa la boîte de son second café et gagna 3 points à nouveau.

— Organise un recrutement de radiesthésistes. Élague les troupes inutiles. Je file à Paris, j’ai des choses à voir sur le terrain.

— C’est qui le colonel, ici ? mugit Santoro où perçait un air sarcastique.

— J’ai fait 6 points ! Et profite de mon absence pour ranger ton appartement, il était en bordel ce matin. On aurait dit qu’une catin y avait fait la fête toute la nuit.

Claude lui lança un clin d’œil.

— C’était le cas !

35

L’architecture de l’Amargosa Hotel « hanté » était simplissime : un couloir central de 300 mètres de long donnait accès à des chambres à droite et à gauche.

Le couloir était divisé en huit sections séparées par sept portes battantes et grinçantes. Dans chaque section, il y avait quatre portes de chambres à droite, quatre portes de chambres à gauche. Total : soixante-quatre chambres.

Chaque chambre possédait une porte vitrée donnant sur une coursive extérieure avec une petite table ronde et deux chaises avec vue directe et fascinante sur le désert le plus bouillant du monde.

Bien que tout soit en ruine à l’intérieur, les Kroop disposaient chaque matin les tables et les chaises devant les chambres, bien rangées, pour les touristes qui commandaient des cocas géants bien frais au restaurant et venaient les boire à l’ombre de la coursive, dans l’attente éventuelle d’un grand frisson. Toutes les portes restaient ouvertes et n’importe qui pouvait entrer à l’intérieur d’une piaule dans l’espoir de voir un des célèbres fantômes de l’Amargosa.

— Désormais, c’est Klauss qui prend la relève. Écoutez et suivez ! dit Théophile d’une voix si calme que même ceux qui chuchotaient s’arrêtèrent.

— Bon, les bitos, moi c’est Klauss. Il ne parlait pas très fort non plus.

Il faisait son mètre 90 pour 90 kilos. Des cheveux en bataille noirs de jais tentaient de cacher une sorte d’épaisse brûlure sur sa tempe gauche. Une vilaine cicatrice assez récente entourait son cou, comme si on avait tenté de l’égorger ou de le pendre.

Stan pensa que les Vétérans en avaient vu des vertes et des pas mûres pour se retrouver dans ce genre d’état, les deux autres présents à l’Entité n’étant pas mieux.

— Ici se trouve un concentré d’Éther à un niveau qu’on ne trouve presque pas ailleurs sur la planète. Vous savez tous que c’est grâce à l’Éther que votre pouvoir peut se manifester. J’ai suggéré à Théo de venir s’installer ici pour démultiplier la puissance de votre pouvoir. L’idée est simple : à chaque fois que vous devez partir en Transit, vous venez vous installer dans une de ces piaules pourraves. Changez de chambre régulièrement pour voir s’il y a des différences. Faites des tests. Mais une condition doit être respectée, car ce lieu peut être très dangereux : vous devez toujours être accompagné et votre accompagnateur s’engage à ne pas dormir et à vous protéger. Il disposera d’un matériel spécial pour assurer votre sécurité. Je vous donnerai plusieurs instructions complémentaires ce soir, au Camp 1, autour d’un bon feu de camp et de bonnes grillades.

Il regarda tout le monde, un sourire amusé au coin des lèvres.

— Nous allons traverser l’Amargosa dans toute sa longueur jusqu’à la Section 8, qui sera notre QG dès qu’on l’aura retapé. Je veux tout le monde en file indienne. J’ouvre la marche, Théo la ferme. Pendant cette traversée, il peut vous arriver de nombreuses choses : vous pouvez voir des gens, entendre des voix, des pleurs, de la musique, sentir des odeurs. En aucun cas, vous ne devez crier. En en aucun cas vous ne devez paniquer. Considérez cela comme normal parce qu’ici, c’est normal. A chaque fois que vous y mettrez les pieds, aujourd’hui, demain, la semaine prochaine, il se passera quelque chose. Si on vous attaque, ne ripostez pas. Pas aujourd’hui en tout cas. Dès demain, vous disposerez du matériel requis pour augmenter vos chances de vous en sortir vivant. Si quelque chose de dangereux vous arrive, appelez-moi. Allez, c’est parti.

Klauss ramassa un gros sac de sport et avec une torche à faisceau bleu à peine visible, il ouvrit la marche.

Lentement, toute l’Entité enquilla dans ses pas.

Théophile tapa plusieurs fois sur les épaules des plus jeunes, y compris Stan et Prisca, pour les rassurer.

Annabelle passa devant, suivie de Stan puis de Prisca. Ils étaient en milieu de peloton.

Au bout de quelques mètres, Stan sentit Prisca prendre sa main. Il se retourna vers elle. Il faisait tellement sombre qu’il ne la distinguait qu’à peine mais il comprit qu’elle était terrifiée. Il serra sa main plus fort pour la rassurer et elle ébaucha un sourire. Leurs doigts se mélangèrent.

Le couloir, dans l’ensemble, était en ruine. Des pierres du plafond gisaient par terre, des trous dans le mur donnaient sur des chambres dans lesquelles on ne voyait rien, des câbles électriques s’enchevêtraient à certains endroits.

Comme seul Klauss possédait sa lampe bleue qu’on ne voyait pas, que personne ne parlait, que chacun essayait de faire le moins de bruit possible en évitant gravats et autres cavités dans le sol, l’expédition semblait un peu… surréaliste.

A un moment, à la troisième section, Stan sentit une forte odeur de lavande. Comme du linge qui sèche flottant dans le vent d’un champ sauvage entouré de forêt.

A la quatrième section, une femme hurla sur sa droite, derrière un mur et bien que son cri semblât très lointain, Prisca et lui-même sursautèrent au même moment.

A la cinquième section, une planche vola à travers le couloir pour venir violemment cogner la tête de Voltaire, un des jeunes de l’Entité qui se trouvait quelques mètres devant Stan. Celui de derrière le rattrapa avant qu’il ne tombe, à moitié inconscient.

Tout le groupe stoppa net. Deux nanas gémirent de peur.

Les deux gus qui entouraient Voltaire le rattrapèrent à la volée avant qu’il ne s’écroule.

Stan vit par la porte ouverte juste à sa gauche un long couloir qui s’enfonçait sous terre et qui n’avait rien à faire dans une chambre.

Le couloir s’enfonçait profondément en pente douce dans le sol ténébreux. Des tuyauteries nombreuses s’entremêlaient et couraient sur tout le plafond, sur les parois, sur le sol, comme dans le Nostromo d’Alien. Et certains tuyaux en fonte ou en plastique soit fuyaient de liquides aux couleurs dégueulasses, soit fumaient abondamment en sifflant. Une puanteur s’en dégageait, un mélange de merde, d’essence, d’ozone.

Stan faillit gerber sur place. Plusieurs hauts-le-cœur le secouèrent.

Et au loin des lumières de torches balayaient le couloir, des lumières rouge sang qui se rapprochaient, doublées de bruits de bottes à talons de métal. Des voix rauques parlant un langage inconnu échangeaient quelque chose, et Stan distingua une ombre obèse aux yeux bleus – qui le regarda un court instant comme s’il savait que Stan était là –, petite, difforme, se glisser sous un tuyau rouillé comme par magie, et…

Celui derrière Prisca poussa Prisca sans le faire exprès qui poussa Stan sans le faire exprès, qui s’était arrêté alors que tout le monde devant lui avait repris la progression, hypnotisé par cette vision dont il ne savait pas si elle était vraie ou le produit de son imagination.

Y’avait-il vraiment ce trou dans le sol ?

Prisca le cogna et il ne se trouva plus devant la porte ouverte donnant sur le mystérieux couloir.

Stan, surpris de se retrouver dans le couloir, comme réveillé d’un coup pendant un rêve, recula de deux pas pour regarder à nouveau dans la chambre mais le couloir plein de tuyaux pourris n’était plus là.

Juste une chambre en morceaux. Rien de plus. Il nota mentalement son numéro : 54.

A la sixième et la septième section, il ne se passa rien et, enfin, ils se retrouvèrent tous derrière les portes de la 8ème section, dont Théophile bloqua l’accès d’une solide barre métallique, au poids conséquent.

Personne ne parlait.

Chacun, livide, digérait ce qu’il avait vécu, vu ou entendu.

Plusieurs jeunes s’assirent par terre, retournés, bouleversés, à moitié malades.

Des filles s’enlaçaient pour se rassurer. Plusieurs pleuraient en silence.

Voltaire, bien amoché, pissait le sang du front. Un des vétérans, la seule femme du groupe des trois, sombre et lointaine avec tout le monde, portant toujours des lunettes de soleil de jour comme de nuit qu’encadraient des cheveux ébouriffés jamais coiffés, dégagea de son sac à dos un kit de soin et le soigna avec des gestes sûrs sans dire un mot.

— Merci… dit Voltaire

— Krishla.

— Merci, Krishla.

C’est Tenebra, la gothique, qui relança l’ambiance après un long moment de silence :

— Grave trippant ce couloir ! Un peu de Cannibal Corpse là-dessus, à donf, ça aurait été trop le trip !

Quelque-uns applaudirent en disant « yeeaaaar ! » et en brandissant le geste hardos, index et petit doigt bien tendus en l’air.

— Dis ça à Voltaire, tiens, lui répondit Sorina, la Roumaine un peu enrobée qu’on entendait rarement parler.

— Excuse-moi, Voltaire, dit une Tenebra un peu froide.

— Pas grave. Y’en a un qui m’a pas aimé là-dedans, c’est tout !

— Évite la cinquième section pendant quelques temps, dit Klauss. Tout le monde a eu une expérience ?

Les trois quarts levèrent la main.

— Plusieurs expériences ?

Trois levèrent la main : Stan, Taurus et Leviathan, deux types dont il ne connaissait rien. Klauss glissa quelques mots à Théophile qui hocha la tête.

— Bon, reprit Théophile, voilà notre Camp n° 2. On va détruire les murs qui séparent deux chambres à droite et deux chambres à gauche pour se faire 4 salles de travail. On va les repeindre, on va rendre ça propre et vivable pour tout le monde. Pour entrer ici, vous n’êtes pas obligés de traverser tout l’Amargosa…

Certains soufflèrent de soulagement.

— … il vous suffira d’entrer par la porte qui se trouve au fond et qui donne dans le désert, derrière le restaurant. Je veux toujours au moins deux personnes ici, de nuit comme de jour. Interdiction aux chasseurs de fantômes itinérants d’entrer ici. Une des salles sera réservée à Klauss et à certains d’entre vous, pour étudier l’Éther et mener des expériences plus poussées. Vous venez faire vos Transits dans la section 1 à 7 quand vous en avez envie ou quand vous êtes en mission. Voilà. Maintenant, c’est quartier libre jusqu’à ce que le matériel arrive en début d’après-midi.

« Yeaaaar » gueulèrent plusieurs jeunes dont le groupe de têtes-de-cons mené par Loma.

Stan s’approcha de sa marraine et lui glissa à l’oreille :

— Je veux aller transiter, maintenant. Je veux essayer quelque chose. Annabelle le regarda, surprise, et hocha la tête.

Prisca, qui avait tout entendu, dit :

— Je viens avec vous.

Stan vit que Théophile et Klauss n’étaient pas surpris de les voir se glisser discrètement dans l’Armagosa hanté.

Klauss lui lança même un pouce levé.

36

— Bonjour, Madame Kross. Inspecteur Flore Dumont, d’Interpol. Je vous ai téléphoné il y a quelques heures pour vous annoncer ma venue.

Hélène Kross, une petite femme dont la vie n’avait pas toujours dû être facile, aux mains usées par les tâches ménagères et les travaux du jardin, aux rides qui en disaient plus sur sa personnalité que n’importe quelle fiche biographique imprimée depuis un ordinateur, hocha la tête en terminant de s’essuyer les mains avec un chiffon rappé déjà bien humide.

Ses yeux étaient gonflés et lourds de cernes à force de pleurer.

— J’étais en train de couper des oignons et des échalotes, dit-elle en s’écartant pour lui laisser le passage, espérant ainsi la duper.

Mais la pauvre madame Kross devait pleurer toutes les larmes de son corps nuit et jour depuis presque dix jours. Depuis la disparition de son fils : Stanislas Kross.

Pas un média dans le monde ne l’avait cité moins de vingt fois en une semaine. Survivre à cette pression était impossible.

Ida Kalda entra après avoir rangé sa fausse plaque à l’intérieur de sa veste.

Sa voiture luxueuse, garée devant la seule maison encore debout au milieu de cet immense champ de débris dans lequel vagabonds et gangs traînaient sans objectifs précis, avait un petit quelque chose d’anachronique. Un gros quelque chose, en vérité. Antonio, avec sa carrure à faire pleurer n’importe quel culturiste, veillait sur elle, appuyé contre le capot, les bras croisés, menaçant du regard tous ceux qui louchaient dans sa direction.

Jamais elle n’aurait pensé que quelqu’un puisse encore habiter dans ces ruines d’un passé aussi privé de souvenirs.

L’intérieur sentait le vieux, le renfermé ; l’odeur du plat que la mère de Stan Kross préparait n’arrivait pas à couvrir l’odeur des décennies de vie passées entre ces murs.

Vivre dans un environnement pareil avait dû avoir une influence directe sur la manière de voir le monde d’un adolescent comme Stan. Un monde en déliquescence, voué à une perdition certaine, où les riches détruisaient les quartiers des pauvres pour construire des centres commerciaux géants dans lesquels leurs progénitures pourraient dépenser sans compter leur argent de poche.

Une sorte de scène miniature de ce qui se passait dans le grand monde.

Un microcosme hyper-local à l’image du macrocosme planétaire.

Et les politiciens s’étonnaient de générer des rébellions, de donner naissance à des contestataires sans limites !

Ida n’était pas contre l’idée de remplacer les menteurs professionnels qui leur servaient soi-disant de représentants légaux par un autre moyen démocratique, un monde où le peuple citoyen gouvernerait réellement, déciderait des lois, des us et coutumes, de ce qui était bon pour eux. Plus les semaines passaient et plus elle se sentait proche de toutes celles et de tous ceux que leur courage poussait à descendre dans la rue pour se battre.

Était-ce si utopique que ça ? Seulement dans son boulot, elle n’avait pas le droit d’exprimer des idées aussi alternatives. C’était de la haute-trahison ! Ou pas loin.

Le papier-peint n’avait pas été changé depuis au moins trente ans, le linoleum se gonflait par endroit de bulles. Des photos de Stan à différents âges, avec sa famille, ou seul, ou avec des ami(e)s, s’étalaient partout le long de l’escalier menant au premier.

Ida, qui vivait entourée d’écrans géants ultra-plats et de claviers tactiles virtuels dans des pièces épurées de tout superflu sans une once de poussière, pénétrait dans la Bohème de Charles Aznavour, la joie en moins.

Retour direct un siècle en arrière ! Une vraie baffe.

A force de vivre entre quatre murs, accrochée à son Linux, elle en avait oublié l’essence de la vie. Le Bureau 09 était dangereux. Il pratiquait un lavage de cerveau parfait, exclusif, à l’antithèse des véritables valeurs humanistes.

Ida dut faire un intense effort pour revenir à son rôle, effrayée par ses propres pensées et par le regard intrigué de la mère de Stanislas. Elle venait d’avoir une absence de quelques secondes qui n’était pas passé inaperçu.

— Merci, madame Kalda, dit-elle en se forçant à sourire.

— J’ai déjà eu la visite de beaucoup de policiers. Même des services secrets.

— Oui, je sais, mais je suis d’Interpol.

Elle connaissait son discours par cœur pour l’avoir déclamé pendant deux ans.

— Interpol est un service international qui centralise et aide les polices dans le monde à retrouver les gens disparus. Nous ne sommes qu’à moitié policiers et je ne suis pas là pour vous poser les mêmes questions que mes collègues.

Hélène Kalda se dirigea vers la cuisine, silencieuse, épuisée.

— Ca ne vous embête pas si on parle pendant que je termine mon plat ? Mon mari ne se sent pas très bien et il écoute son émission de télé.

— Bien sûr.

En passant au pied de l’escalier, Ida perçut une infime vague de froid qui descendait de l’étage, marche par marche, comme si une fenêtre était ouverte. Mais il faisait bien plus chaud dehors que cette très légère brise.

Intriguant.

La mère de Stan préparait un gigot d’agneau aux pruneaux, des carottes, des pommes de terre.

La salade de concombres au yoghourt posée au milieu de la table encombrée d’épices était déjà prête. La bouteille de vin ouverte s’aérait.

— Je peux vous proposer un café ? Ou un thé ? Ou un apéritif ?

— Du thé, c’est bien. Merci, madame.

Sur un poêle en fonte à l’ancienne, qui servait à la fois à cuisiner et à chauffer la pièce, une théière posée dessus restait chaude tout le temps. Hélène Kross lui en servit une tasse en tremblant légèrement.

— Madame Kalda, la disparition de votre fils nous préoccupe beaucoup. Je sais que vous avez vécu un enfer avec le procès et tous ces journalistes qui vous harcèlent sans pitié. Je voulais juste vous dire que je compatissais à votre souffrance. Réellement.

Hélène Kross retint ses larmes Elle se pencha sur ses patates à éplucher pour penser à autre chose.

— Pouvez-vous me parler un peu de votre fils, si vous le voulez bien.

— C’est un garçon bien, un garçon droit qui n’a jamais fait de bêtises de sa vie. Il m’a toujours aidée, il a toujours tout fait pour nous venir en aide. Vous savez, on ne s’est jamais disputés. Son père et moi, on n’était pas d’accord pour qu’il aille dans toutes ces manifs, mais bon, il est jeune, il veut changer le monde, c’est normal.

— Parlez-moi de sa maladie.

— Depuis qu’il est tout petit, qu’il a appris à marcher, il a des problèmes de jambes. Un machin neurologique, qu’ils disent les docs, mais ils en savent pas plus que nous. Y disent que ça vient de notre société, de ce qu’on mange, de ce qu’on respire, de ce qu’on boit, des produits chimiques dans les aliments, du plastique qui emballe tout. S’il n’a pas sa morphine et sa Prégabaline, il a tellement mal qu’il peut même pas marcher, même pas se lever. Il peut juste hurler de douleur. Mais il a toujours fait comme s’il était comme les autres et si un con au lycée le traitait d’éclopé ou de choses comme ça, croyez-moi, l’autre le sentait passer et restait trois jours aux urgences.

Il y eut un long silence. En fait, madame Kross pleurait sans larmes. Elle ne devait même plus en avoir, la pauvre.

— Il a des copains ? Une petite amie ?

La mère de Stan brisa le silence de plus en plus pesant qui s’instaurait au- dessus des épluchures de pommes de terre qui s’accumulaient sur les pages du journal froissé.

— Oh ! Les filles, c’est pas ce qui lui manque. Il est mignon comme un ange mais je crois que c’est de le voir marcher avec sa canne tout en étant sûr de lui que ça leur fait de l’effet aux p’tites en chaleur. Voyez, c’que je veux dire ?

Ida acquiesça.

— Oui, il a eu plusieurs copines ; la première à treize ans, Julia je crois, ou Séverine, je sais plus. C’est que j’en ai vu défiler queques’unes par l’escalier. Pour les copains, c’est autre chose. Il trouve tous les gens de son âge idiots, incultes. Il s’entend bien avec les vieux, avec les gens qui ont de l’expérience, des types de cinquante ans qui ont de la discussion, voyez. A part son pote Bibi, non, y’a personne d’autre. Bibi, c’est le gosse qui vit enfermé dans sa cave au milieu de tous ses ordinateurs, au bout de la rue, dans la maison avec les volets rouges, vous avez pas pu la rater en venant de Nanterre Centre.

Hélène Kross avait un sacré besoin de parler. La solitude et l’attente de revoir son fils devaient l’étouffer au point d’en mourir doucement…

Mais cette info sur ce Bibi valait son pesant d’or. Un petit génie de l’informatique ?

— Et puis mon petit, poursuivit-elle sur sa lancée, c’est pas parce qu’il a arrêté l’école qu’il est idiot. Ce serait même plutôt l’inverse. Y’a un an, ils lui ont fait un de ces tests pour connaître son niveau d’intelligence, vous voyez de quoi je parle ?

— Un test de Q.I.

— Oui, c’est ça, parce que ses notes étaient trop basses mais son professeur principal a dit qu’il était intelligent, alors ils lui ont fait faire ce truc. Ils ont dit qu’il avait 175 de QI, que c’était super rare et qu’il devait aller dans une école pour surdoués, loin d’ici, dans le sud.

Ida pensa à ses 155 de Q.I., ce qui faisait d’elle déjà un être d’exception. Sa mère n’arrêtait pas de répéter que ça venait de son père, pas d’elle, mais comme personne savait qui c’était… encore moins sa mère.

A 175, Stan n’était plus très loin d’Einstein. C’était un génie en puissance qui n’attendait plus que l’instant T pour faire exploser son intelligence. Et les Déviants l’avaient très bien compris, avant tout le monde.

— Y lui ont même dit qu’au lieu d’avoir redoublé deux fois, y devrait déjà être en terminale, vous vous rendez compte. Ah ! C’est beau l’Education Nationale.

— Pourquoi il a arrêté l’école ?

— Ah ça, il l’avait décidé depuis longtemps. A 12 ans exactement, le jour de son anniversaire. Il arrêtait pas de dire : si y’a un endroit qui m’apprendra pas ce que j’veux faire dans la vie, c’est bien cette connerie d’école. Alors le jour de ses seize ans, il a plus jamais mis les pieds au collège et le lendemain il était embauché au MacDo. Et il a toujours pris soin de nous donner 80 % de tout ce qu’il gagnait. Vous en connaissez beaucoup, vous, des ados qui font ça ?

— Non, murmura Ida, pensive sur la volonté qui animait Stan Kross. Hélène mis ses patates à laver, à sécher et passa aux carottes.

— Ça vous embête pas si je vais voir sa chambre, madame Kross ? Je ne voudrais pas vous gêner et je vous promets de ne toucher à rien et de tout laisser en l’état.

Elle réfléchit un instant.

— J’viens avec vous.

— Je vous suis.

Il n’y avait que deux portes en haut, une pour la chambre des parents et une pour Stan.

Hélène Kross sortit une clef de sa poche et déverrouilla la serrure de la chambre de son fils

— Vous la fermez à clef ?

— Oh ! Depuis que les journalistes ont essayé de rentrer chez nous par la porte de derrière ou par les fenêtres, on fait attention à tout. Maintenant, mon mari, il a le fusil pas loin des mains. Y’en a moins aujourd’hui, et ils ont appris à garder leurs distances depuis que mon mari a tiré deux coups de feu en l’air en hurlant comme un damné !

— Je vous crois bien.

Ce n’était pas une chambre d’ado classique. Aucun poster au mur. Pas de chaîne hifi. Pas d’ordinateur.

Sous la table de nuit, des cahiers à couvertures de cuir, de différentes tailles, s’alignaient les uns contre les autres. Il y en avait au moins vingt-cinq ou trente.

Et la bibliothèque occupait tout un mur avec un bon millier de livres.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Ida en montrant du doigt les cahiers de cuir.

— Ah ça ! C’est sa passion. Il adore trouver des cahiers pour écrire qui soient uniques, faits à la main. Ils sont tous artisanaux. Des fois il en commande sur Internet mais le plus souvent, c’est dans les brocantes qu’il les dégote. Après, il les noircit de notes en lisant tous ses livres.

— Je peux ?

Hélène Kross hocha mollement la tête, hésitante.

Ida tira un carnet de cuir au hasard. Effectivement, il était couvert d’une écriture fine et droite, de reproductions de gravures anciennes, de symboles, de notes. C’était de l’ésotérisme pur. Elle le rangea et en prit un autre. Il concernait toutes les batailles napoléoniennes. Il avait décortiqué chaque mouvement de bataillon, avait annoté les terrains, les distances, le temps mis à parcourir un objectif, le nombre d’hommes, les pertes. Sur un troisième cahier, il décomposait conscience, surconscience et subconscient selon tous les psychiatres et philosophes qui avaient disserté dessus depuis deux siècles. Hegel tenait le haut du pavé, apparemment. C’était un travail incroyable, probablement une œuvre à part entière. Chaque phrase semblait réfléchie, argumentée, tirée des livres qu’ils lisaient tout en analysant par lui-même avec des arguments construits la logique de chaque penseur.

Elle se releva et survola rapidement la bibliothèque. L’Art de la Guerre, de Sun Tzu, avait quasiment un post-it par page et chaque page était annotée jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place, comme tous les livres de Thoreau, le philosophe américain totalement anti-gouvernemental vénéré au-delà de l’Atlantique et totalement inconnu par ici. Comme Emile Coué, dont il possédait toutes les œuvres, considéré partout dans le monde comme l’un des plus grands philosophes de la pensée au même titre que Freud ou Jung, alors que seule la France vénérait Freud et ridiculisait Coué. On croisait aussi au hasard des titres Platon, Steiner, les Rose-Croix, Hegel, Allan Kardec, Basile Valentin, Ekhartausen, Eliphas Levi, Papus, Jean Trithème, Joseph de Maistre, Mircea Eliade, Nicolas Flammel et des centaines d’autres penseurs, philosophes, occultistes qui avaient fait bouger les choses en leur temps grâce à leurs pensées divergentes… déviante. Un livre, La Vraie Vie de Pythagore, écrit par un mystérieux F.JG. reposait sur la tête de lit, lui aussi annoté dans tous les sens.

Elle se retourna vers Hélène Kross. Elle était si blanche qu’un court instant, Ida Kalda crut qu’elle était morte, là, debout.

Hélène Kross regardait derrière elle. Par au-delà d’Ida, plus exactement.

Ida se retourna brusquement, avec la sensation qu’on respirait dans son cou. Il n’y avait que la fenêtre fermée. Mais la sensation de froid réapparut, comme en bas des escaliers. C’était comme si d’un coup, six ou sept degrés disparaissaient de la pièce.

— Il faut y aller, dit doucement Hélène Kross, détachant chaque mot les uns des autres. Vous devez partir immédiatement.

Ida regarda autour d’elle.

— Maintenant, dit Madame Kross d’une voix qui n’admettait aucune contestation. Sortez MAIN-TE-NANT !

Ida ne l’aurait jamais crue capable d’une telle détermination. Elle avait presque crié.

Ida passa devant elle.

— Je ne vous raccompagne pas.

Ida jeta un dernier regard à la chambre sans rien voir de particulier.

— Merci de m’avoir reçue, Madame Kross.

Ida descendit les escaliers.

La porte pour sortir était juste devant.

La propriétaire des lieux ne lui consacrait plus une once de concentration, les yeux rivés dans la chambre de Stan. Ida jeta un coup d’œil dans le salon. Le père de Stan semblait ronfler, ses doigts enroulés autour du canon de son fusil de chasse.

Ida respira un grand coup, ouvrit la porte d’entrée, ferma la porte d’entrée, et se glissa dans la cuisine.

— Stan, c’est toi ? dit Hélène Kross

— C’est moi, maman, c’est moi. Excuse-moi mille fois d’être parti comme ça, je n’avais pas le choix.

— Mon chéri, t’es où, je te vois à peine ? Hélène éclata en sanglot.

— Tu es mort, c’est ça. Tu es ton fantôme ?

La voix de Stan était très lointaine, ce n’était presque qu’un murmure.

— Tout va bien maman, je suis loin mais je ne suis pas mort. Pas mort du tout. Je suis avec des gens… je ne sais pas comment le dire… qui me veulent du bien et qui vont m’aider à faire ce que je dois faire pour le monde.

— Changer le monde ?

— C’est ça, maman, changer le monde. Complètement. Signe avec la mairie et déménage. Je saurai vous retrouver.

Hélène Kross pleurait au point de ne presque plus pouvoir parler.

— On a signé, chéri, on a signé. Ils sont en train d’organiser notre déménagement. On va dans le centre de Nanterre.

— Je suis content pour vous. Je suis content pour toi et…

— Stan. Stan… STAN !!! Hélène hurla.

Son mari, marchant cahin-caha en se tenant le dos, le fusil dans les mains, déboula du salon en panique.

— Chérie, ça va ?

— J’AI VU STAN ! J’AI VU STAN ! IL EST VIVANT !

Ida profita de la confusion pour courir jusqu’à la porte d’entrée et sortir en courant. Elle hurla à Antonio :

— FAUT Y ALLER !

Elle était en train de monter sur le siège arrière lorsqu’un choc referma directement la portière. La vitre était tout étoilée par le tir au fusil du père de Stan.

Antonio dégaina son flingue pour riposter. Ida lui attrapa le bras :

— Non, vite, on roule :

Un second coup fit un gros Clong contre la portière de la Mercedes.

— Heureusement que la voiture est blindée, mademoiselle. Antonio dérapa dans la gadoue et embraya les vitesses.

Ida souffla.

Elle venait d’entendre, de voir et de ressentir l’impensable.

37

Au Camp 1, les Nefilims avaient tendu des toiles de camouflage entre les mobil-homes dès leur retour du Camp 2, de l’Amargosa Hotel.

Les cinq têtes-de-con s’étaient installées tout au fond du camp.

Prisca, Annabelle et Stan avaient eux aussi tendu leur toile entre leurs deux maisons. Ils aménagèrent en dessous un petit coin bien à eux avec un vieux canapé trouvé derrière une caravane, une table bancale fabriquée avec des planches et un fût pour le feu du soir et les grillades. C’était parfait pour passer de bonnes soirées à la fraîche.

La vie dans le camp 1 s’organisait.

Pour l’heure, Stan, Prisca, Annabelle, Théophile et Klauss préparaient un barbecue dans le crépuscule de leur pré-carré à eux. Théophile et Klauss s’étaient invités sans prévenir. Ils faisaient cuire plusieurs T-bones-steak d’un kilo et d’énormes patates enveloppées dans du papier alu.

De son côté, Prisca préparait du maïs grillé dans une poêle à l’intérieur de son camping-car pendant qu’Annabelle, qui avait été chercher des bières et de l’herbe au Camp 3, distribuait à chacun des bouteilles fraîches et commençait à rouler des séries de cônes.

Klauss et Théophile n’étaient pas des bleus. Ils avaient bien remarqué à leur retour de l’hôtel l’état de trouble dans lequel les trois amis se trouvaient. Ils s’étaient invités pour en parler.

— Vous êtes là pour faire des expériences, commença Théophile, et non seulement ça ne m’a pas étonné de vous voir partir tous les trois ensemble, mais j’en ai été très fier. Si on est ici, c’est pour apprendre à mieux maîtriser notre pouvoir, à en faire plus avec moins d’efforts. Donc, ce que vous avez fait aujourd’hui compte beaucoup pour moi et pour Klauss.

Klauss, très silencieux, acquiesça. Il avait toujours son sac de sport avec lui. Personne ne savait ce qu’il y avait dedans. Il l’avait posé à côté de lui et le surveillait constamment.

Prisca partit retourner son maïs grillé, mal à l’aise.

— C’est moi qui ai dormi, dit Stan. Annabelle et Prisca m’ont surveillé.

— Okay, dit Théophile en prenant des feuilles à rouler et du bédo pour s’en rouler un lui aussi. On commence par toi. Décris-nous avec le plus de précisions possibles ton Transit et ce que tu as ressenti.

Stan hésita a révéler la vérité. Théophile lui avait interdit d’utiliser le téléphone pour parler à ses parents mais c’était évident qu’un appel était traçable. Ce qu’il avait fait, en revanche, relevait de tout autre chose.

— Tu n’as pas Transité ? demanda Théophile face à son silence. Tu n’as pas réussi ? Tu sais, aux jeunes Nefilims, on leur apprend la Trans-Méditation, une méditation qui permet de Transiter à volonté tout en restant conscient du Paradoxe, du vrai monde. Certains maîtrisent la Trans-Méditation en trois semaines, d’autres en trois ans, c’est variable. On va t’apprendre ça.

Annabelle avait le nez plongé dans ses préparatifs, genre je-suis-occupée- j’entends-rien.

Klauss, qui regardait tout le monde tour à tour – Stan lui trouva d’ailleurs un petit air à la Christophe Lambert –, pointa du doigt Stan.

— Stan, tu n’as pas transité. Tu as fait autre chose. Un truc plus puissant.Je le sens.

Stan but une gorgée de bière. Bon, autant tout dire :

— J’ai été voir mes parents, enfin… ma mère. Mais elle ne dormait pas. Et je lui ai parlé. Et elle m’a vu. Comme un fantôme. Elle a essayé de me toucher mais elle ne le pouvait pas. Je crois que je n’étais pas très visible. J’ai pensé que si ce lieu était plein de fantômes, c’est qu’il était possible de séparer le corps physique du corps spirituel, le sel du Soulphre et du Mercure, en langage alchimique.

Klauss et Théo se regardèrent avec des yeux tout ronds.

— Tes recherches personnelles ont été très loin, dit Théophile et tu en sais déjà probablement plus que la plupart des Nefilims de ce camp. La philosophie ésotérique et occultiste fait partie intégrante de l’enseignement que l’on donne, bien que peu y comprennent quelque chose.

Klauss ouvrit son sac tout en parlant :

— Tu as utilisé la concentration d’Éther de l’Amargosa pour utiliser ton pouvoir différemment. C’est intelligent. Très intelligent.

— Combien de temps a-t-il dormi ? demanda Théophile à Annabelle qui allumait son joint.

— Trois heures et trois minutes plus trente-trois minutes de mise en sommeil. 6 + 6, soit 3.

Stan en resta coi d’entendre Annabelle faire une soustraction théosophique (6 + 6 = 12. 1 + 2 = 3). Un pur calcul ésotérique. L’idée était d’additionner les nombres les uns aux autres jusqu’à obtenir un nombre compris entre 1 et 9. Dans la plupart des cas, ça donnait l’équivalent d’une clé pour comprendre certaines choses.

— Dans quelle chambre vous étiez ? questionna Klauss en sortant deux appareils électroniques avec des jauges et des boutons.

— La 54, dit Stan. Soit la 9. En passant devant lorsque tout le monde traversait l’hôtel à la queue-leu-leu, j’ai eu une vision. Je savais que cette chambre était pour moi. J’y ai vu un couloir plein de tuyaux, une espèce de Golum aux yeux rouges et au loin, des hommes avec des torches qui avançaient vers nous.

Prisca revint et distribua des bols de maïs grillé arrosé de ketchup à tout le monde. N’ayant plus rien à faire, elle s’assit sur le tronc d’arbre sur lequel se trouvait Stan et se servit un jus d’orange. Le tronc n’était pas large, leurs hanches se touchaient. Stan sentit son cœur s’accélérer. Sentir Prisca contre lui redonnait de la force et du courage pour parler.

Klauss se leva et passa plusieurs fois les deux appareils autour de lui – qui faisaient des bruits bizarres –, puis se promena dans les quelques mètres autour de leur camp, en continuant à sonder des trucs.

— Prisca…

Théophile voulait que Prisca parle, qu’elle s’investisse plus. Stan savait que Théo avait compris qu’ils se sentaient proches.

Il le savait aussi sûrement que si Stan le lui avait dit en personne.

Derrière eux, les appareils de Klauss faisaient des bips et des criss-criss stressants.

Prisca déglutit, but quelques gorgées de jus d’orange, et parla d’une petite voix timide :

— Deux fois, il y a eu des voix. La première fois, on n’a pas compris ce qu’elle disait, la seconde, moi j’ai compris : « il est par là ! ». Et Annabelle, elle, elle a entendu « Stan est par là ! ». C’est tout ce qui s’est passé. Environ dix minutes après, Stan s’est réveillé d’un coup.

Annabelle acquiesça.

— Tu as ramené quelque chose de la chambre 54, dit Klauss qui se réinstalla sur un seau en fer posé à l’envers. Tu n’étais pas assez protégé. Même si ce que tu as fait nous apprend des choses et qu’il fallait y penser, tu t’es fait choper mon gars !

— Choper ?

— Un esprit. Il t’a pris comme récipiendaire. Il t’habite ou il traîne autour de toi. Il va tenter de prendre ton contrôle. S’il est fort, tu vas devenir sa marionnette. S’il n’est pas fort, tu peux le balader toute ta vie et de temps en temps il te fera des blagues ou te parlera ou prendra quelques secondes le contrôle d’un bras, d’une jambe, de ta bouche.

— Tu déconnes ?

Klauss ne répondit même pas. Il rangea simplement ses appareils. La viande était cuite. Chacun prit une longue pique à deux dents et commença à arracher la viande avidement directement avec les dents. Seul Stan n’en prit pas.

— Végétarien ? demanda Klauss.

— Normalement, oui. Parfois je craque, mais c’est rare. Enfin… C’était rare. Ici, j’ai pas beaucoup le choix.

Klauss et Théo réfléchissaient en silence. C’était un peu glauque comme ambiance.

Annabelle et Théo firent tourner leurs pétards. Seul Klauss tira dessus.

Stan et Prisca refusèrent poliment.

— Stan, dit enfin Théo, tu vas être l’assistant officiel de Klauss. Je veux que tu testes les limites de l’utilisation de l’Éther par les Nefilims à son niveau maximum. Mets ta vie en danger si c’est nécessaire. Klauss, pousse Stan dans ses derniers retranchements. Il est la meilleure antenne de tout le groupe.

Stan sentit la hanche de Prisca sursauter contre lui. Théophile continua :

— Annabelle reste ta marraine. Annabelle, à chaque instant de libre, je veux que tu lui enseignes la totalité du corpus de la Mythologie Nefilim et de la Trans-méditation. Stan a une mémoire fantastique, il retiendra tout ce que tu lui diras. Alors dis-lui en le plus possible, le plus souvent possible. Prisca, veille sur lui de ton côté. Comme tu as envie de le faire. Stan va avoir besoin d’un soutien sans faille de ta part. De ton amitié indéfectible…

Théo prononça ces derniers mots sur un ton étrange. Prisca rougit.

Annabelle serra un instant ses lèvres avant de reprendre bonne figure. Annabelle était amoureuse de Stan. C’était évident. Prisca aussi. C’était encore plus évident.

Une situation vraiment géniale !

— Qu’est-ce que je fais, pour l’esprit qui me… possède, c’est ça ?

Klauss termina d’avaler une grosse bouchée de barbaque mélangée au maïs grillé.

— Tu apprends son nom. Tu lui demandes ce qu’il ou ce qu’elle veut. Après, on verra ensemble ce qu’il faut faire. Si on sait pourquoi elle ou il est bloqué(e) dans le Paradoxe, on pourra peut-être lui trouver une solution pour la libérer de sa prison.

Stan, pas rassuré, se rapprocha encore de Prisca. Tout leur corps se touchait.

38

Antonio arrêta la voiture devant un entrepôt désaffecté à l’entrée de Bruxelles.

— On ne va pas au Bureau 09 ? demanda Ida, surprise.

Une trentaine de voitures immatriculées dans toute l’Europe s’alignaient en vrac le long de l’entrepôt.

— J’ai reçu des instructions du Colonel Santoro. Il vous attend à l’intérieur.

— Okay. A plus tard, Antonio.

— Je me gare là-bas. Faites moi signe si vous avez besoin.

Ida Kalda traversa le parking plein de trous et de graviers et de gros cailloux, manquant à plusieurs reprises de casser les talons de 9 cm de ses Salomés avant de franchir une grande porte coulissante entrouverte.

Santoro lui lança un regard ravageur dès qu’il la vit. Avec son tailleur moulant, court, et ses talons tout crottés, elle l’excitait à mort.

Face à lui, une trentaine d’hommes et de femmes attendaient des instructions. Ils avaient tous les âges, toutes les morphologies, toutes les couleurs. L’entrepôt était rempli de caisses formant une espèce de labyrinthe immense, avec des échelles, des escaliers, des coursives supérieures, des cordes à nœuds suspendues.

Santoro lui fit signe de se rapprocher. Ils entrèrent dans un bureau isolé.

— Ce sont des radiesthésistes, dit Santoro en attrapant Ida et en la plaquant contre le mur, tenant fermement ses bras au-dessus de sa tête.

Ils s’embrassèrent fougueusement avant qu’elle n’arrive, le visage sur le côté, à parler. Il lui léchait le cou et le menton.

— T’es une vraie salope, pas vrai ?

— Je suis une vraie salope. Et toi t’es le top des salauds.

Santoro la retourna et la plaqua contre un bureau vide. Il releva sa jupe et arracha son collant dans le même mouvement. Il haletait :

— J’ai suivi ton idée. On va trouver des détecteurs de Déviants, dit Santoro en défaisant sa ceinture d’un geste rapide.

— Et tu veux…

Elle n’eut pas le temps d’en dire plus. Il était en elle, brutal comme un lion qui ne laisse aucune chance à sa proie. Elle fourra son poing dans sa bouche pour ne pas crier.

Ida se laissa prendre, passive, jusqu’à perdre conscience de la réalité.

— Trois balles de ping-pong peintes en jaune, en bleu et en rouge ont été cachées dans cet entrepôt, parfois dans des endroits presque inaccessibles.

Santoro faisait son show avec de grands gestes manipulateurs.

Ida, qui avait pris le temps de reprendre une allure normale, de remplacer ses collants par une paire de secours qu’elle avait toujours dans son sac à main, de se remaquiller et de nettoyer les coulures de rimmels, assistait son boss dans le recrutement de son nouveau personnel.

— Vous disposez, si vous en avez besoin, d’un plan complet et détaillé de l’entrepôt sur la table, à votre gauche. Vous pouvez aussi utiliser votre pendule ou votre matériel habituel, c’est comme vous le sentez. Le premier qui trouve les trois balles dans l’ordre que j’ai indiqué, jaune, bleu et rouge et en un temps record recevra 100.000 euros en cash pour accomplir une mission qui durera de quelques jours à quelques semaines. C’est une mission secrète et vous n’aurez jamais le droit d’en parler. Si vous le faites, nous serons dans l’obligation de vous éliminer, que ce soit maintenant ou dans 50 ans. Ce n’est pas une parole en l’air. Vous pouvez encore sortir.

La tête basse, un homme et une femme sortirent de l’entrepôt.

— Voici un chronomètre dans ma main gauche et un panier dans ma main droite. Vous disposez tous d’un marqueur indélébile. Dès que vous avez trouvé une balle, venez la déposer ici avec votre nom dessus. Vous êtes prêt ? Trois, deux, un… GO !

Trois choses se déroulèrent simultanément.

Un premier groupe se jeta sur les plans et après un premier passage au pendule dessus, partirent à la quête des balles, plan à la main.

Un second groupe ferma les yeux et en quelques secondes, tous commencèrent à se diriger dans trois directions différentes en suivant la giration de leur pendule.

Un troisième groupe attendit… et ne bougea pas.

Et il y eu un black, seul membre du quatrième groupe, qui agit étrangement. Il ne bougea pas, son pendule à la main. Son pendule, une espèce de pierre du désert accrochée à une corde en cuir, bougea dans plusieurs directions en même temps. Il s’élança, grimpa sur les caisses hautes de huit mètres comme si ce n’était rien, ramassa la première boule, s’élança de nouveau à fond, marcha sur des barres de métal de deux centimètres de diamètre à douze mètres du sol, pieds nus, pour aller trouver la seconde cachette, bondit comme un singe de caisse en caisse jusqu’à atterrir devant une grille d’aération avant de la soulever et d’attraper la troisième balle alors que ses concurrents s’étaient tous arrêtés pour le regarder.

Santoro appuya sur le bouton au moment où l’homme fit tomber les trois balles dans le panier, tout essoufflé.

Une minute trente-deux ! Le record du monde.

Même Ida, qui venait pourtant de vivre l’impensable à Nanterre, regarda l’homme qui suait de partout.

— Avait-il un moyen de savoir où elles se trouvaient ?

— Aucune ! affirma Santoro qui continuait à regarder son chronomètre sans y croire.

— Qui es-tu ? demanda Ida d’une voix douce.

— N’guya, M’dame. N’guya du village de Kekuya, dans le nord de la côte d’ivoire, M’dame.

Il ne parlait que le Français, sa langue natale, et le dialecte de son village. Santoro souffla fort dans un sifflet.

— Le test est terminé, vous pouvez rentrer chez vous.

Il y eut pas mal de mécontentement. Certains râlaient pour les frais d’essence, d’autres se plaignaient d’une concurrence déloyale.

Les militaires du Bureau 09 éjectèrent tout le monde dehors.

N’guya, malgré le froid, ne portait qu’un bermuda long et un tee-shirt. Et des pieds nus. Il essuya la transpiration avec son tee-shirt. Il était aussi épais qu’un crayon à papier coupé en deux dans sa longueur.

Claude Santoro, une fois tout le monde à l’extérieur, reprit la main :

— Tu es en règle ?

— Non, M’sieur. Pas de papiers. Suis en situation illégale.

— Si on te demande de retrouver des hommes ou des femmes n’importe où sur cette planète, tu peux y arriver ?

— Sans aucun problème, m’sieur. Ida servait de traductrice.

Santoro regarda Ida. Elle dit oui de la tête.

— Tu es engagé, N’guya Kekuya.

Le sourire qu’il afficha à ce moment-là fut le plus beau moment de la journée d’Ida… après les quelques minutes passées avec son amant, bien sûr.

On aurait dit que le monde entier souriait à travers lui.

39

BibiBar. La mélasse poisseuse et gluante qui formait l’atmosphère était à gerber. On ne voyait aucun des immeubles de l’autre côté de l’avenue, à travers le méandre des constructions qui reliait les deux rives urbaines.

Bibi, vautré dans son gros fauteuil, buvait une bière. Il avait toujours quarante piges au bas mot et des cheveux en moins. Il était gros – ce qui le rapetissait, c’était le plus flippant.

La blonde canon en mini-jupe et en résilles trouées nettoyait les tables en faisant cogner fort les talons hauts de ses cuissardes en cuir rouge sur le béton craquelé.

Il flottait. Personne ne traînait dans les rues. C’étaient des pluies acides. Chaque goutte d’eau qui touchait vos mains ou votre visage creusait un trou gros comme une tête de clou.

Les toiles enduites de bitume tendues au-dessus du BibiBar récupéraient la pluie radioactive pour la faire couler dans d’anciennes canalisations.

— Venez vite ! hurla Bibi en voyant Stan et Annabelle courir sur les planches au-dessus du vide.

Stan s’installa. Son poncho fumait.

Annabelle portait une robe qui fumait elle aussi, du genre vieille fringue royale Louis XIV, pleine de froufrous et tout et tout, et un chapeau qui avait protégé son visage. Heureusement.

Stan n’aurait pas supporté de voir sa marraine défigurée par cette pluie destructrice. Annabelle lui lança un sourire tout-va-bien-mon-petit-cœur. La respiration de Stan s’envola un instant.

— Je te présente, Bibi, dit Stan en s’asseyant.

— Oh ! On se connaît. Comment va, Bibi ?

— Couci-couça, la weed est stable pour les ventes mais les gens sortent moins. Je ne sais pas encore pourquoi. Je crois qu’une sorte de gang est en train de prendre forme sur l’autre rive de Paris, derrière les Chinois. Tu es rousse maintenant ?

— Ben ouais !

— L’autre rive ? demanda Stan.

— C’est ton combientième Transit, aujourd’hui, mon pote ?

— Le troisième. Je crois.

— Ah ouais, okay. Vous pourriez pas inventer une machine à calculer le temps que vos putains de Transits se fassent dans l’ordre, ça me faciliterait la tâche.

— Je vais en parler au patron, rigola Annabelle.

— Vous êtes où, là ? demanda Bibi qui engloutit son demi-litre de bière d’un coup. La blonde pulpeuse posa trois pichets d’un litre de bière chacun au centre de la table :

— Et voilà pour les touristes !

— Merci, Blondie, dit Annabelle.

— Merci, chérie, dit Bibi en s’essuyant le menton avec sa manche, comme un bon poivrot, comme de ceux qui gisaient sous les piliers de la rocade de la Défense, entre la maison de Stan et la maison de Bibi. Jadis.

Face au silence de Stan, perdu dans ses pensées, c’est Annabelle qui répondit :

— Amargosa Hôtel, chambre 54. On est en quelle année ?

— 2046, répondit Bibi en comptant sur ses doigts. Stan n’y comprenait plus rien :

— Putain, je suis à l’ouest. Comment vous vous connaissez ?

Annabelle dévisagea Stan :

— Je suis la seule à part Théo à savoir que tu as une récurrence. Mais tu n’y apparais jamais à chaque fois au même moment. Aujourd’hui, c’est la quatrième fois que je rencontre Bibi. Un jour tu me l’as présenté officiellement, c’était il y a… quatre ans je crois.

— C’est ça, confirma Bibi en attrapant une chope. Tu le sais pas encore, mais c’est moi qui fabrique ce tord-boyau que j’appelle bière. Goûte-là ! C’est du 22° mon pote.

Bibi poussa une chope vers Stan. Annabelle but plusieurs gorgées avidement.

— Comme tu ne contrôles pas encore les années où tu arrives, dit-elle, tu auras fait des choses que je n’apprendrai que plus tard. Donc, on va mettre un plan au point. Astuce n’° 1 : toujours demander l’année à Bibi. C’est Bibi notre repère dans ton monde. C’est lui qui sait ce qu’on doit savoir et ce qu’on ne doit pas savoir.

— Des choses qu’on ne doit pas savoir ?

— Si tu connais par avance des choses que tu vas faire dans le passé, tu risques de modifier tes actions, donc les conséquences sur le futur, donc ce que tu es en train de vivre maintenant, en cet instant. Un seul changement dans l’ordre des choses et hop ! Ta Récurrence pourrait devenir le monde de Mad Max ou de Candy au Pays des Merveilles. Bibi pourrait disparaître à tout jamais dans les Limbes et tous nos repères seraient fichus.

Annabelle se mit à chanter la musique : « Au pays de Candy, comme dans tous les pays, y’a… ».

Les deux amis hurlèrent : « Pas ça ! »

Annabelle mit quelques secondes à se remettre de son rire.

— Pourquoi Candy ça fait toujours le même effet chez les mecs ? Bon, pour redevenir sérieuse, on appelle ça la Relation de Réalité Causale. La RRC en langage de chez nous. C’est un peu comme le Karma des bouddhistes en plus simple… et plus compliqué.

Stan, à moitié sonné, tentait d’ingurgiter les infos.

— Bibi, dis-moi quand je t’ai amené ici et pourquoi tout est si réel ? Bibi tourna la tête de dépit.

— T’as le trou du cul d’E.T. dans l’oreille ? T’as écouté ta Marraine ? Si je te dis pourquoi tu m’as amené ici et quel est vraiment cet endroit, tout changera ! Et ce sera cent fois pire. Tout ce que je peux te dire, c’est que ça va pas tarder à barder pour ton cul, à ton époque, quand t’étais qu’un p’tit con de rebelle de 17 ans…

— Je suis moi, j’ai toujours 17 ans et je suis toujours un rebelle. Bibi continua comme s’il ne l’avait pas entendu :

— … Du genre, vraiment pas tarder, you see, my friend. Je te demande qu’une chose : sauve-moi au bon moment. Panique au bon moment. Tu auras une seule chance, une seule chance, t’entends ! Putain, la rate pas, mec ! Faudra penser vite et agir vite, à la Stan des Liberty Warriors, comme y’a vingt-quatre ans !

Stan goutta finalement la bière. Elle était pas dégueu, dis donc !

— A notre pote André, mec !

— A notre pote André, mec !

Ils se cognèrent les poings l’un contre l’autre.

Annabelle attrapa la main de Stan d’un coup. Elle le regarda, les yeux plein d’une terreur si sombre, si noire, que Stan crut voir dans ses pupilles des images de flammes et d’enfer.

Tout le décor se transforma en lumières de toutes les couleurs qui s’envola vers un point précis du ciel. Eux aussi devinrent des jets de lumière et Stan sentit qu’il se désintégrait, molécule par molécule.

Stan bondit comme un vampire, le buste droit comme un i, comme dans ces vieux films en noir et blanc.

Prisca hurla de peur et de surprise, assise à côté de lui sur le lit de la chambre numéro 54 dont le pied détruit donnait au matelas une position inclinée inconfortable.

Stan tenait la main d’Annabelle, qui dormait encore à ses côtés.

— Ça va, Stan, chuchota Prisca en posant sa main sur sa joue, très délicatement.

— Oui, lui répondit-il, essoufflé comme s’il venait de faire un mille mètres en courant.

Il regarda Annabelle sans lâcher sa main. Elle était froide, très froide.

— Pourquoi elle ne se réveille pas ?

— Je ne sais pas.

Stan enleva les capteurs auto-collants sur sa tête et sur son torse reliés au matériel expérimental du Q.G. de Klauss pour étudier l’Éther, dans la section 8.

Théo et Klauss débarquèrent en urgence, leurs appareils électroniques à la main.

— Il n’y a aucune activité protoplasmique pour le moment, dit Klauss en analysant toute la chambre. Pas de fantôme en vue.

— Pourquoi Annabelle ne se réveille pas ? paniqua Prisca qui s’était mise debout, comme coupable de s’être allongée à côté de Stan.

— Il y a eu un sacré pic d’Éther au moment où Stan a été éjecté de sa Récurrence.

Théophile toucha d’un doigt plusieurs parties du corps d’Annabelle :

— Les bras et les jambes sont durs comme de l’acier. Elle est en train de faire un Transfert. J’espère qu’elle cherche un ascenseur pour descendre le Building et tenter de trouver la sortie.

— Merde ! dit Klauss en ouvrant sa mallette.

— Transfert, ascenseur, building, vous racontez quoi, là ? hurla Stan.

C’était censé être une expérience à la con, un truc de routine !

Théophile parla très très vite en ouvrant une mallette et en préparant rapidement du matériel que Stan n’avait jamais vu de sa vie..

— Un Transfert, c’est quand tu restes coincé dans le rêve d’un autre. Un rêve se construit pas comme ça, en claquant des doigts. Le rêveur crée un niveau 1 ou il n’y a presque rien, puis un niveau 2, etc. On peut aller jusqu’à 10 niveaux. Si on est coincé, il faut trouver les ascenseurs cachés pour redescendre d’étage en étage jusqu’au niveau 1. Là se trouve la sortie. Ça peut mettre des années. Ou ne jamais arriver.

Klauss déballa du matériel médical complémentaire :

— Sauf que là, c’est une Récurrence. Y’a pas de building, y’a pas d’ascenseurs, y’a pas d’étages ! Juste la Récurrence.

— Bordel de merde, cracha Théophile en poussant Prisca pour passer. Prisca, allonge-toi sur Stan pour qu’il te sente en permanence, rassuré par toi. Pense au camp 1 et pense à tous les baisers que vous pourriez échanger. Sois créative, il le sentira. On sait tous que vous êtes amoureux tous les deux, alors pas de chichi entre nous. Si tu veux sauver ta copine, Prisca, tu t’allonges sur lui, tu le calmes et tu le rassures. TOUT DE SUITE !

Prisca, rouge de honte, s’allongea sur Stan. Elle posa sa tête contre son cou et une main sur sa nuque, que ses doigts caressaient doucement.

Leurs deux cœurs battaient si fort qu’on aurait dit un concert de rock.

Avant qu’il n’ait le temps de le voir venir, Klauss piqua Stan et lui injecta une bonne dose de quelque chose.

— Merde, c’est quoi ?

— Tu vas dormir dans moins d’une minute, Stan. Faut aller chercher Annabelle.

Théophile s’allongea à côté de Stan.

A trois sur le lit avec Prisca allongée sur Stan, il ne restait plus un centimètre de libre.

Klauss relia le sang de Théophile, de Stan et d’Annabelle au sein d’un unique tuyau. Une machine à pomper automatiquement le sang montait et descendait pour les mélanger et les redistribuer. Une vraie médecine du 19ème siècle.

Klauss piqua Théophile qui s’endormit d’un coup.

Prisca sentit des muscles dans le torse et dans les bras et dans les jambes de Stan se contracter.

Stan sombra à nouveau, terrifié par ce qui se passait, et ils se jetèrent l’un l’autre un dernier regard. On aurait dit qu’il lui disait « adieu ! ».

Prisca n’osait plus bouger d’un pouce. Des tuyaux partout reliaient tout le monde. Du sang circulait et se mélangeait entre les trois corps.

Stan s’agita comme s’il était en train de se battre. Prisca se colla encore plus à lui, sur toute sa longueur, épousant chaque recoin de son corps.

Stan tremblait. Il suait, il était trempé.

Klauss observait la scène avec une grande inquiétude.

— Il se passe là-bas quelque chose de pas normal.

Sans qu’elle sache pourquoi, sans que ce soit préparé, elle releva la tête et posa sa bouche contre celle de Stan. Et elle appuya fort, très fort. C’était son premier baiser de sa vie. C’était exactement ce qui lui semblait qu’il fallait qu’elle fasse en cet instant.

BibiBar. L’Homme aux Bottes, couvert par son épais cache-poussière en cuir épais, sa large capuche cachant son visage qu’on ne distinguait pas, une kyrielle de serpents tournant autour de ses tiags en peau de crotale tenait Annabelle à genoux devant lui, un couteau énorme et courbé posé contre sa gorge. De l’autre main, il tenait un bâton rouge, une sorte de bambou à sept nœuds.

Stan tilta : ce salopard avait la même lame que lui. L’Ermite. Stan et Théophile, côte à côte, hésitaient à agir.

Bibi et Blondie n’étaient plus là.

Stan vit qu’il était habillé comme l’Ermite lui aussi, mais pas avec les mêmes couleurs que la première fois. Il avait sa grande cape marron à l’extérieur, bleue à l’intérieur, en laine épaisse et usée. Et il tenait son bâton jaune, simple bout de bois tordu, dans la main gauche.

Théophile, lui, avait tout du clodo que dix ans de rue avaient usé jusqu’à l’os

— Salut, Théo, dit l’Homme aux Bottes de sa voix qui semblait sortir des ténèbres.

Elle faisait vibrer l’air comme lorsqu’on est devant les énormes enceintes d’un concert.

— Ça faisait un bail, hein !

Tout le corps de Stan vibra. Et les tables et les chaises aussi du BibiBar vibraient, bougeaient toutes seules, au simple son de la voix du salopard.

— Salut, Stan. On fait une petite visite à la maison, hé hé ? Alors comme ça on a une Récurrence, petit cachotier.

Annabelle, tremblante, était terrifiée.

Il continuait à flotter de la flotte acide et radioactive.

L’homme aux Bottes attrapa le bord du chapeau de la jeune femme.

— Je l’enlève ? Je l’enlève pas ? Ce serait dommage de défigurer un aussi jolie petit minois. Je me la défoncerais bien comme la dernière des putains. Vous me la laissez cinq minutes, les gars, hein ? Après on s’fait deux ou trois rounds d’échauffement, hein !

Stan, hors de lui, se mit à hurler si fort que tout ce qui était en verre à portée de voix explosa partout. Dans la rue, toutes les fenêtres qui avaient survécu à l’apocalypse sautèrent dans tous les sens cependant que dans les appartements tout explosait à tour de rôle.

Si c’était son monde, si c’était son rêve, Stan était capable de tout faire.

Il s’élança en l’air. Il traversa le tissu protecteur enduit de bitume comme si c’était une feuille de papier en continuant à hurler de rage et sans même réfléchir à ce qu’il faisait lança trois boules de feu depuis sa canne, comme dans les jeux vidéo auxquels il jouait avec Bibi dans le Paradoxe.

La première toucha l’Homme aux Bottes qui, tellement surpris, ne réagit pas. La boule toucha son épaule et il fut projeté en arrière jusqu’à s’écraser contre un mur qui se fendilla sous le choc. La seconde boule explosa à ses pieds, créant un cratère d’un mètre de profondeur, la troisième l’atteignit à nouveau, alors qu’il venait de se redresser et il roula sur plus de trente mètres en prenant feu.

Annabelle, qui pleurait, courut se mettre entre les bras de Théophile qui regardait Stan vingt mètres au-dessus de lui, sa cape flottant au vent, continuant à hurler de plus en plus fort. Des éclairs jaillissaient de lui pour rejoindre toutes les antennes encore en place sur les toits.

L’Homme aux Bottes, en partie en train de brûler, s’élança à cent mètres au-dessus des toits de Paris en provoquant les mêmes effets qu’une fusée, en laissant derrière lui une épaisse fumée brune.

Stan prit son élan et à une vitesse folle, se jeta sur son ennemi. L’Homme aux Bottes tenta de l’éviter mais le choc fut tellement violent qu’il fut projeté sans rien contrôler, tournoyant sur lui-même, à des centaines et des centaines de mètres de là.

Stan était maintenant tout entouré d’un arc électrique de plusieurs mètres de diamètres ou des milliers d’éclairs s’entrecroisaient. Des claquements terrifiants détruisaient tout sur les toits. Plusieurs vieilles cheminées explosèrent de l’intérieur. Le vieux comptoir en zinc du Bibibar se coupa en deux.

Et Stan parla, plein d’éclairs. D’une voix normale, sans crier, mais on devait l’entendre à des kilomètres à la ronde. Ce n’était plus la voix de Stan mais c’était bien Stan qui parlait. Ses mots venaient d’au-delà de la réalité, elle prenait naissance en un endroit où l’homme n’était encore jamais allé, s’il n’y avait jamais été un jour.

— Homme aux Bottes. Ce monde n’est pas le tien. Il est mien. Ne revient jamais ici. Ou je te tuerai. C’est une promesse que je fais, devant l’Eon Kadmon lui-même.

Stan resta en l’air quelques minutes et tout se calma.

Stan redescendit doucement, tel un dieu, la cape tournoyant autour de lui et il se posa devant Théophile et Annabelle qui le regardait comme s’il n’était pas humain.

Stan savait qu’il ne l’était pas en cet instant.

Il était à peine conscient de ses paroles et de ses actes, comme si on l’avait contrôlé à distance et qu’on lui avait chuchoté ses paroles de par sa bouche.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, inquiet.

— On va rentrer, dit Théophile. Vu la raclée que tu lui as donnée, on ne verra plus l’Homme aux Bottes pendant quelques temps par ici.

La voix de Théophile tremblait. Il avait du mal à regarder Stan dans les yeux. Stan lisait dans ses pensées. Théo avait peur. Peur de la puissance que Stan possédait.

Et il y avait de la jalousie aussi. Et de l’envie.

Et du doute.

— Bibi et Blondie ne sont pas là, dit Stan en regardant autour de lui. Je suis inquiet.

— Je sens qu’ils vont bien, dit simplement Théophile qui toucha Stan…

… qui se réveilla, la bouche de Prisca posée sur la sienne. Elle avait les yeux fermés et le serrait fort, très très fort, comme pour le protéger. Ses lèvres étaient tellement douces et son geste protecteur si plein de tendresse.

Il remua sans le faire exprès, par réflexe, et Prisca ouvrit les yeux. Ils se regardèrent quelques instants, les yeux si proches qu’ils pouvaient en voir tous les détails, leurs bouches toujours soudées.

Et Prisca bondit, remettant bien ses cheveux, toussant et cherchant quelque chose à faire.

Stan se tourna vers Annabelle. Elle le regardait. Entre joie, tristesse mais une horreur indicible et mystérieuse voilait son regard.

Et Théophile regarda Stan, sombre. Théophile dit simplement à Klauss :

— Aucun rapport ne doit exister de cette expérience. Efface-tout ! Klauss acquiesça sans piper mots. Mais ses yeux étaient posés sur Stan.

La curiosité le dévorait.

40

Stan mangeait un cheese taille XXL et des frites à sept heures du matin. Delia Croop lui servit son plat en disant « toi, t’es un vrai Américain » en remuant un mini-drapeau USA qu’elle planta fièrement dans le pain du cheese. Il y avait aussi des tranches de bacon grillées, des patates bouillies, du fromage à pâte dure jaune-orange et deux œufs sur le plat dans l’assiette, couverts de Ketchup.

Il crevait la dalle depuis la veille.

Trois chauffeurs routiers discutaient au bar. Il était le seul de l’Entité à être là d’aussi bonne heure. Ça lui convenait très bien.

Et puis Prisca entra, toute timide.

Heureusement que c’était elle et pas quelqu’un d’autre.

La voir le rendit joyeux. Elle l’extirpa de la torpeur dans laquelle il se trouvait depuis le Transit d’hier.

La veille, il s’était enfermé dans son mobil-home sans parler à personne.

Il s’était couché à vingt heures en verrouillant sa porte, complètement vidé.

— Je peux m’asseoir avec toi. Elle était trop craquante !

Il essuya ses doigts tout gras. Il en avait plein la bouche !

— Bien sûr, t’as pas à demander, Prisca. Prisca sourit, s’installa.

Elle commanda une salade.

— Annabelle veut plus te parler et je sais pas pourquoi, dit Prisca qui respirait fort.

On sentait qu’elle avait préparé un discours.

— Moi non plus, je ne sais pas pourquoi.

— Elle dit que tu lui as sauvé la vie.

Stan prit quelques instants pour réfléchir :

— Tu sais, j’ai très peu de souvenirs de ce qui s’est passé hier, à l’intérieur du Transit. Après le réveil, je me souviens de tout…

Elle se transforma en chipolata grillée. Il faisait référence à ses lèvres collées aux siennes, bien sûr.

— … mais à l’intérieur du Transit, je sais plus. J’ai pas dormi de la nuit à cause de ça. Enfin, pas qu’à cause de ça… mais à cause de ça quand même.

— Ce serait con de plus se parler, nous trois, non ?

Delia lui déposa une salade immense avec des noix, du fromage, des raisins.

— Et voilà pour la jolie demoiselle.

— Merci, Mademoiselle Croop.

— Appelle moi Délia, mon ange.

Prisca acquiesça et attendit que la serveuse regagne son comptoir.

— J’ai vu Klauss ce matin. Il dit que Théo est plus le même. Il va envoyer Akihiro chercher un matériel spécial à Las Vegas, mais il ne sait pas ce que c’est. Il revoit ses plans. On est plusieurs à se demander ce qui se passe. On a fui la France, maintenant on est ici avec des fantômes en plein désert, on est beaucoup à se demander à quoi on joue.

— Je crois que tout le monde se le demande. Tiens, j’ai une question : tu sais qui dirige l’Entité ?

Prisca haussa les épaules :

— Théophile… ?

— Théophile tout seul ? Je n’y crois pas un seul instant. Comment il choisirait les missions ? Comment est-ce qu’il déciderait ce qu’on a le droit de changer dans l’avenir ou pas ou qui on va cibler ?

— Tu penses à quoi ?

Stan prit le temps de répondre.

— Je ne sais pas. Je me pose juste des questions normales, non ?

— J’imagine que oui, dit Prisca pensive. Tu sais, depuis que j’ai trois ans on me prépare à intégrer l’Entité. Il a toujours fallu que je sois première en tout, que j’apprenne des tas de choses, des tas de langues, des tas de compétences. A chaque repas, j’entendais parler de dons, de lignées, d’Entité et finalement, je crois que je ne me suis jamais posé de questions comme celles que toi tu te poses aujourd’hui. Ça coulait de source, c’est tout. Théo était toujours dans le coin, il passait chez moi au moins une fois par semaine pour parler avec ma mère dans son bureau, tout semblait normal.

— Parle moi un peu de ta lignée. Si t’as le droit…

— Oui, oui, j’ai le droit. Prudence, c’est mon nom. Prisca Prudence. On est la dix-septième lignée. On nous a découvert en 1902, avec mon arrière-arrière-grand-père. Au total, il y a eu trois Nefilims dans la famille, ce qui est pas mal en un siècle. On est une lignée productive. Et je crois qu’on est la seule lignée Monégasque.

— Ta famille est riche ?

— Oui, très très riche. Vraiment très riche. A un point que même moi je n’imagine pas.

Elle baissa les yeux, par peur de le blesser. Elle savait que Stan venait d’une famille pauvre.

— Ça ne me gêne pas, t’inquiète. Du genre riche comment ? Ils sont dans quoi ?

— Dans ce qu’il y a de plus original à Monaco : les banques, les casinos et les hôtels. On est milliardaires, je veux dire… multi-milliardaires. On est classés comme la quarante-cinquième fortune mondiale.

Stan ouvrit de grands yeux.

— Vrai ?

— Vrai !

— Ah ouais, quand même !

— C’était pas comme ça au départ. Mon arrière arrière grand-père – que je n’ai pas connu, bien sûr –, il s’appelait Jean-Christophe Prudence, nettoyait les bateaux à la marina, à son compte. Il a été reconnu comme Nefilim, il a redonné naissance à la dix-septième lignée dont on avait perdu la trace depuis au moins 3000 ans. Après cela, en quelques années, il est devenu riche. Il a utilisé son pouvoir pour ça, bien sûr. Après il a investi, son fils a continué à bien gérer les finances, ma mère, Thérésa-Emmanuelle Prudence est devenue Nefilim à son tour – une Nefilim très importante, c’est elle qui secondait Théophile à temps plein il y a 25-30 ans. Elle a renforcé le pouvoir et la domination des Prudences sur le Rocher, et voilà. Et quand j’ai eu trois ans, alors que Théophile passait un jour chez nous, il m’a regardée et lui a dit que j’en étais une. A partir de ce moment-là, on m’a tout fait apprendre : des langues, du sport, les arts, un peu de tout, avec l’obligation d’être la première partout. Je n’ai jamais eu d’amis à cause de ça. Je travaillais de 6 heures du matin à 22 heures. Un singe savant…

— Il y en a beaucoup qui utilisent leur pouvoir à des fins personnelles ?

— Tout le monde ou presque, oui. Stan termina son cheese XXL, pensif.

Prisca picorait sa salade en le regardant en coin.

— Je me suis battu avec l’Homme aux Bottes, hier, dans ma Récurrence, avoua finalement Stan.

— Tu t’es…

Sa mâchoire était prête à se décrocher.

— Tout le monde dit que c’est le Nefilim le plus puissant du monde.

— Je l’ai battu. Facilement. Mais je n’étais plus moi-même. La rage m’avait transformé en quelque chose ou en quelqu’un d’autre et je crois que c’est ça qui fait flipper Annabelle et Théo. J’étais plus Stan. Je crois que je m’étais transformé en autre chose, en un… machin qui fiche la frousse.

Prisca ne le quittait pas des yeux, cette fois.

— Je vais me débrouiller pour qu’Annabelle te parle. Il faut que tu en saches le plus possible sur ton pouvoir pour le contrôler. Mais… tu as bien dit une Récurrence. Tu possèdes une Récurrence ?

Merde, il n’avait pas fait attention. Et c’était trop tard pour revenir en arrière.

— Oui, une vraie de vraie. Et on m’a déjà dit que le dernier en date, c’était Léonard de Vinci.

— Je le savais même pas ; je comprends mieux pourquoi Théo est toujours sur ton dos et garde toujours un œil sur toi.

— C’est là-bas qu’on était hier et… je crois… que je n’aurais jamais été aussi fort si tu n’avais pas fait ce que tu as fait… allongée sur moi.

Cette fois, ils restèrent longtemps les yeux dans les yeux, n’arrivant plus à se décrocher l’un de l’autre… ni à parler ou à manger.

Ils se souriaient bêtement. Comme deux amoureux.

La journée était simple : tout le monde au boulot pour retaper la section 8.

Devant la section, les entrepreneurs locaux avaient déposé des panneaux isolant, des plaques de contreplaqué, des vitres neuves, des portes neuves, tout le matériel pour travailler : masses, marteaux, tournevis, pieds de biche, etc.

Le matin, on cassa les murs de deux chambres, pour faire quatre pièces au final, on démonta les vitres, les portes, on décolla papier peint et peinture qu’on avait accumulé couche sur couche pendant presque un siècle.

Le midi, casse-croûte rapide et retour au turbin. Ça ne laissait pas beaucoup de temps pour parler. Toute l’Entité était là, sauf Akihiro, parti en mission secrète pour Théo.

Klauss et Théo semblaient s’éviter aussi. L’expérience de la veille avait créé un différent entre eux, c’était évident ; en tout cas pour Stan.

Le soir, épuisés jusqu’à leurs dernières forces, chacun rentra dans son chez soi sans proposer de barbecue ou de soirées communautaires.

Stan, seul dans son mobile-home, tournait en rond. Il n’arrêtait pas de penser à Prisca. Mais c’était Annabelle qui le travaillait. C’était sa marraine, elle devait lui parler. Elle s’était tenue loin de lui toute la journée. Elle s’écartait à chaque fois qu’il s’approchait.

Prenant son courage à deux mains, il sortit alors qu’il faisait déjà nuit et frappa au mobil-home d’en face.

Prisca ouvrit, en pyjama, surprise.

Stan entra sans demander la permission.

— Stan !

Annabelle était déjà dans son lit, en train de lire. Stan entra dans sa chambre et ferma la porte à clef. De l’autre côté, Prisca frappait doucement, inquiète.

— Dis-moi. Tu dois me dire. C’est ton rôle de marraine. Qu’est-ce que tu as vu ?

— Tu étais un démon, Stan ! éclata-t-elle. Tu étais rouge, tu avais des cornes, des yeux tout noirs et toute ta peau… toute ta peau était comme celle d’un serpent. Pareil qu’un serpent. Tu étais un monstre, un monstre de cauchemars.

41

A 7h01, Ida sortit de l’ascenseur et ne reconnut pas la salle principale du Bureau 09. Tout était changé. Son bureau se trouvait maintenant collé à celui de Santoro et de Prax.

Génial ! Elle allait devoir bosser à trois mètres de son amant et l’idée ne lui disait rien qui vaille. Déjà, baiser au boulot avec un collègue, supérieur qui plus est, relevait de la plus grosse connerie de sa vie, mais se retrouver vissés ensemble à longueur de journée ressemblait à une torture assurée.

Murphy Klemmerton tirait la gueule. Elle aussi avait changé de place et son bureau se retrouvait dos à la vitre polarisée du Centac d’où les techniciens avaient une vue imprenable sur l’écran de son Mac. Si elle voulait mater une photo de son mec à poil, c’était grillé de chez grillé.

Une dizaine de déménageurs s’agitait dans tous les sens pour tout changer. En gros, on avait divisé le vaste open space en deux parties.

Du côté du Centac et du Centrac, les bureaux des analystes. Contrairement au désordre d’avant, les bureaux s’alignaient désormais en rangées.

Autre constatation : la moitié des ordinateurs avait disparu.

Ida tilta tout de suite. Santoro avait suivi son conseil – tous ses conseils, au final. Il avait fait le vide dans les troupes. Il ne restait plus qu’une dizaine d’analystes. Est-ce que les autres avaient été mutés dans un autre service ou tout simplement mis à la porte ? Ou pire ?

L’autre section du Bureau ressemblait à un labyrinthe. Au centre de ce méandre, sur plusieurs tables collées les unes aux autres, reposait bien scotchée dans tous les angles une gigantesque carte militaire de la Terre, de huit mètres sur quatre au moins. Pour y accéder, il fallait suivre des couloirs et des angles formés par d’autres tables. Partout se trouvaient des cartes de dizaines de pays qui s’entassaient, se superposaient sans ordre. Elle remarqua aussi, tout au bout, un tas de presque deux mètres de haut de cartes de toutes les régions du monde.

Et affiché sur le mur, côte à côte, en version poster de deux mètres sur un, les six visages des Déviants en gros plan connus à ce jour depuis l’attaque de Paris.

C’était du pur délire. Au milieu de ce foutoir, N’guya sautait par-dessus les tables, attrapait une carte au papier épais et s’envolait à l’autre bout de son labyrinthe, sans prendre la peine de suivre les chemins qu’il avait lui-même élaborés avec les déménageurs. Lui glissait en-dessous ou sautait au-dessus avec le même naturel que s’il marchait. Il portait un jogging qu’on avait dû lui prêter ou lui acheter. Il flottait dedans tant il était maigre. D’immenses feuilles de calques, des tonnes de pendules, des règles étranges, tout un matériel totalement inconnu traînait par ci par là sur une carte ou sur une autre.

Assis dans son gros fauteuil de chef, Santoro jonglait avec ses téléphones, sa tablette et ses ordinateurs. Il lui fit signe d’approcher, un sourire aux lèvres.

— Salut, ma belle !

— Ne m’appelez pas comme ça au Bureau, colonel. Je suis un officier du Bureau 09.

— Vous avez raison, capitaine Kalda.

Il la provoquait pour se venger de la veille au soir où elle lui avait fermé la porte au nez. La princesse avait besoin d’un peu de repos. Les courbatures et les douleurs qu’elle ressentait partout dans son corps l’épuisaient. Il lui fallait AU MOINS une nuit sans galipettes. Dur dur à comprendre pour un étalon plus chaud qu’un chaudron de vieille sorcière qui entretenait son feu depuis au moins 2500 ans.

— Je comprends rien à ce qu’il dit, le N’Guya, murmura le colonel en regardant ses écrans. Ce serait bien qu’il apprenne l’Anglais.

— Il a compris son job. C’est tout ce qui compte. En tout cas, il prend ses aises.

A travers la vitre dépolarisée du Centac, Ida vit que les techniciens n’arrêtaient pas de se retourner en se marrant, avec leur café à la main.

Énervée, elle ordonna à un sergent qui passait pas loin de lui amener trois cafés sans sucre et sans lait, pur malt.

Le sergent les lui déposa sur son bureau sous le regard amusé de Claude.

— J’espère au moins que tu vas le régulariser…

— Deuxième tiroir à ta droite, fit Santoro en lui piquant un gobelet de café.

Elle l’ouvrit. Passeport, permis de conduire, quelques prunes, des bulletins de paie anciens, des factures d’électricité et tout le reste s’entassaient sous une liasse de 50.000 dollars. Une vie entière construite artificiellement en une nuit.

— Et l’autre moitié de son fric ?

— Une fois qu’il nous livre les Déviants. J’ai placé le bonhomme dans l’appartement à côté du tien, vous avez l’air de bien vous entendre et au moins, toi, tu le comprends.

— Il y a 150 millions de personnes qui parlent le Français dans le monde. Il y a 5 milliards de personnes qui parlent l’Anglais. Et 100 % des analystes. Donc…

Ils travaillèrent une heure sans s’adresser la parole ni se regarder.

Puis Santoro se tourna vers elle, sérieux. Ses mains jointes sur son ventre, les doigts enlacés, prouvait qu’il ne jouait plus. Plutôt bon signe pour la suite de la journée. C’est qu’elle commençait à bien le connaître désormais…

— Ida. Je sais pas si ce truc tordu va marcher, mais merci d’avoir proposé des idées nouvelles. Tu fais un boulot extra-ordinaire ici. Je n’ai jamais trouvé le moment, le bon moment comme je le voulais, pour te le dire. Alors voilà : merci. Sincèrement.

Ida, intérieurement, flottait au septième ciel.

— De rien, répondit-elle sans savoir quoi répondre d’autre. Ça fait aussi partie de mon travail.

— Pendant que j’y pense, tu devrais regarder le tiroir de droite, celui au-dessus duquel se trouvent les papiers de N’Guya.

— J’espère que c’est pas une bague ! marmonna-t-elle et elle regretta immédiatement d’avoir ouvert sa bouche sans avoir tourné sept fois sa langue.

Elle ouvrit le tiroir et comprit en un clic en voyant son nouveau pass, posé sur un contrat officiel.

Elle en frémit de partout, juste à les voir.

— Colonel Ida Kalda, dit Santoro, nous voici désormais les deux gestionnaires officiels de ce joli bordel qu’est le Bureau 09.

A côté du Pass se trouvaient ses nouvelles épaulettes de colonel.

Elle dessina un petit cœur et un pouce levé sur un post-it et le lui montra, incapable de parler.

Il sourit et dit :

— Idem.

Désormais elle était colonel et elle dirigeait un des services secrets les plus puissants de la planète ! A 27 ans seulement !

— Bien. Maintenant il faut que je te briefe. Officiellement. Direction le Centrac.

Ils s’enfermèrent dans la pièce au grand bureau ovale.

Santoro polarisa totalement les vitres. Il bloqua les portes. Il sortit son Iphone, le plaça sur le support vocal et lança du Pink Floyd à fort volume. Il tapota sur les murs et plaça comme décor une plage paradisiaque en fond visuel, comme l’autre soir, avec le bruit des vagues qui semblait sortir de partout.

Il s’assit et tira la chaise à côté de lui.

— Viens ici.

Elle s’installa. L’instant avait quelque chose de solennel.

— Le Bureau 09 n’a aucune existence légale. Il a été créé dans les années 50 par le tout nouveau Conseil de l’Europe, par des hommes qui avaient été sélectionnés pour tuer d’autres gens capables de changer l’avenir, les Déviants. Le discours officiel que nous donnons aux nouvelles recrues est que ce service secret est le choix d’un certain nombre de pays pour lutter contre des criminels disposant de pouvoirs hors du commun pour changer les comportements et imposer des décisions que leurs victimes exécuteront une fois réveillées. Si la seconde partie est vraie – les Déviants existent et chaque nuit, ils changent des choses dans notre vraie vie, la première partie est fausse.

Santoro reprit son souffle. Il fit claquer les phalanges de ses doigts plusieurs fois avant de se lancer dans la suite de ses révélations :

— Le Bureau 09 a été créé par des hommes qui viennent du futur, les Marcheurs. C’est ainsi qu’on les appelle. Leur métier est de marcher dans le temps pour vérifier que toute l’histoire reste conforme à ce qu’elle doit être. Les deux hommes que tu as vus l’autre nuit venaient du futur, de 2118 exactement. Il existe là-bas un Bureau 09, une sorte de réplique de celui-ci qui cherche dans le passé tout ce qui a été modifié. Et ils nous envoient les informations. Les techniciens du Centac sont formés à recevoir ces informations du futur et à les traiter, ou à les traduire si tu préfères, pour que nous puissions agir en conséquence.

Claude changea de morceau de musique. Il mit un truc plus planant, du Deep Purple.

Ida se demanda quelle tête elle pouvait bien faire en cet instant. Car il ne mentait pas. Non, il ne mentait vraiment pas !

— Les Marcheurs sont des sortes de Guetteurs qui surveillent la réalité. Ça peut sembler fou, mais j’ai vu tout ça de mes propres yeux. J’ai été de l’autre côté. Toi aussi tu vas voir ça bientôt. J’ai été direct, ne me pose pas des questions de base du genre : « c’est vrai ? ». C’est déjà assez difficile à expliquer comme ça en restant sérieux.

Ida n’était pas assommée. Elle se ressentait dans un état second. En vingt-quatre heures, elle avait entendu un fantôme, vu une sorte de singe-magicien trouver trois boules en moins de deux minutes et là, elle apprenait qu’elle dirigeait un service créé par l’Avenir.

— Ton accréditation de Colonel a été validée par les Marcheurs, bien sûr. Ce sont eux qui l’ont décidé. J’ai encore beaucoup de choses à te dire, mais je crois qu’il faut y aller par étapes…

Santoro cherchait quelque chose à dire pour conclure la conversation.

Ida opta pour une approche rationnelle de sa réponse. Depuis qu’elle était là, tout l’aspect matérialiste de sa vie se désagrégeait chaque jour un peu plus. Le reconnaître, c’était pouvoir passer à l’étape supérieure. Il fallait s’en convaincre en tout cas.

— Dis aux Marcheurs que je suis prête pour la suite. Elle se leva.

— Colonel, salua-t-elle officiellement.

— Colonel, répondit Santoro avec le même sérieux.

Elle quitta la salle en tentant d’imaginer à quoi ressemblerait le Bureau 09 cent ans plus tard. Si c’était vrai – mais ça l’était – elle trouvait extrêmement excitant de se dire : je vais voir à quoi ça ressemble dans un siècle.

42

En cinq journées d’un travail éreintant, tous les membres de l’Entité avaient retapé de nuit comme de jour toute la section 8 de l’Amargosa Hôtel.

Des panneaux officiels installés sur chaque porte par l’Etat de Californie indiquaient qu’il était interdit d’entrer ici, qu’une université de New-York y menait des recherches et que tout contrevenant serait arrêté et risquait une peine de dix ans de prison et de 15 millions de dollars d’amende. Et que seules les sections 1 à 7 étaient libres d’accès ; que la section 8 et l’Opéra House n’étaient pas accessibles au public amateur ou professionnel pour la chasse aux fantômes.

Dans la Section 8, chaque pièce était insonorisée.

La première était une salle de cours avec quelques chaises et quelques tables et d’immenses tableaux blancs couvrant tous les murs.

La seconde servait pour les Transits sans présence de fantômes. Klauss s’était chargé de la « purifier ».

La troisième était le bureau de Théophile ; interdiction totale d’y entrer pour tout le monde, y compris les Vétérans. Stan comprit que le boss de l’Entité avait installé le matériel qu’il avait deviné derrière la porte du mobil-home rouge le soir où il avait choisi sa Lame de l’Ermite.

La dernière salle était le centre de recherche de Klauss. Il avait installé partout, avec l’aide de Stan, dans chaque chambre et sur les 300 mètres de couloirs des capteurs et des caméras de toutes sortes.

Installé devant ses douze ordinateurs posés directement sur des planches de bois et des tréteaux et ses quinze écrans 29 pouces, Klauss surveillait l’activité protoplasmique en temps réel et passait toutes ses nuits dans l’obscurité totale de l’hôtel hanté à se promener avec des appareils étranges en main.

Chaque soir, Stan avait le droit à deux cours consécutifs, malgré sa fatigue d’après sa journée de travail : cours de Ricain pendant deux heures, puis on passait aux études Nefilims en mode accéléré avec Annabelle, une bonne partie de la nuit. S’il pouvait s’écrouler à deux heures du matin, c’était le bonheur. Le plus souvent, c’était trois heures du matin qui accueillaient son sommeil sans rêves.

C’est Jimmy qui assénait à Stan ainsi qu’à quatre autres Nefilims les cours d’Anglais. Il avait 22 ans, venait du Nevada, juste à côté (la frontière avec l’Etat se trouvait à moins de vingt kilomètres) et faisait partie du groupe des Têtes-de-Con. Il n’adressait jamais la parole à Stan sauf pour lui poser une question à laquelle il était certain qu’il allait se planter. L’humilier semblait lui apporter une véritable source de plaisir. Le doux surnom que Jimmy lui donna le premier soir, Le Clochard, en sa référence d’Errant, fit marrer tout le monde mais dès le deuxième jour, les autres étaient passés à autre chose et n’y faisaient même plus attention, ce qui déçut pas mal Jimmy.

Tout le monde avait compris que c’était un con. Et tout le monde appréciait Stan.

Voltaire, le jeune Français de 19 ans ; Tenebra la hardeuse ; Serena la Roumaine un peu enrobée et solitaire ; et Leviathan, un mec étrange de presque 30 ans, Errant lui aussi, qui avait intégré tardivement l’Entité, étaient ses compagnons de cours d’Anglais.

Stan profita de chaque soir pour faire connaissance un peu plus avec chacun d’eux.

Avec Leviathan, qui avait l’âge d’être un vétéran mais ne possédait que deux ans d’ancienneté au sein de l’Entité et Serena, la trop timide Roumaine, il ne réussit pas vraiment à lier contact.

Par contre, avec Voltaire, qui en tant que Français comme lui avait suivi aux infos toutes les news le concernant, le contact passa super bien. Voltaire était persuadé que Stan était l’Épervier et le vénérait, littéralement. Un soir, il lui demanda même d’intégrer son équipe secrète de révolutionnaires et étala oralement son CV.

Stan lui tapa sur l’épaule, au risque de le décevoir :

— L’Épervier est un mythe, mec. Ce n’est pas moi. Désolé.

Avec Tenebra, il écouta du Pagan, parla concert et festoche, c’était cool. Une fois arrivé au Camp 1, il rejoignait Annabelle pour son cours suivant. Finalement, elle s’était excusée : sans son intervention, elle serait morte.

L’Homme aux Bottes l’aurait tuée.

— Tu serais morte dans ma récurrence, pas dans le Paradoxe, dit-il en se décapsulant un Cola contre le décapsuleur du réfrigérateur.

— Stan, quand tu meurs dans un rêve, tu meurs vraiment ici. Si quelqu’un essaye de te descendre dans un Transit et qu’il y réussit, tu ne te réveilleras jamais dans le Paradoxe. Tu seras mort pour de bon ici aussi.

Elle souffla pour essayer de mettre ses idées en ordre :

— Il y a deux types de Transits.

Prisca, assise à côté de Stan, en apprenait aussi beaucoup. Après tout, ça ne faisait qu’un mois et demi qu’elle était dans l’Entité et Annabelle était aussi sa Marraine. Annabelle faisait d’une pierre deux coups en les réunissant au même moment pour les instructions essentielles. Théo avait donné son accord, bien sûr. Rien ne se passait ici sans qu’il le sache et qu’il valide ou non les choix faits par ses soldats.

Prisca évitait de prendre la main de son amoureux lorsqu’Annabelle était là mais une fois seuls – quand c’était possible car la plupart du temps les deux filles rentraient ensemble dans leur chez elles – Prisca et Stan s’enlaçaient et s’embrassaient pendant des heures.

Plus rien au monde n’existait. Annabelle reprit :

— Dans la première forme de Transit, la plus courante pour tous, ton corps reste ici physiquement tandis que tu te promènes dans le rêve de quelqu’un d’autre. On peut travailler en solitaire mais par précaution il est conseillé d’avoir un protecteur qui va rester réveillé à côté de toi pour tenter d’intervenir en cas de problème. En mission officielle, c’est toujours un vétéran.

— C’est ce qui s’est passé quand on est revenus te chercher au Bibibar ?

— Exactement. Klauss était notre Protecteur. Nos corps sont restés physiquement dans le Paradoxe parce que nous étions dans ta Récurrence. Mais ton corps à toi aurait dû disparaître. Car quand tu vas dans ta Récurrence et contrairement à tout le monde, tu y vas tout entier, si je peux dire ça comme ça. Tu disparais du Paradoxe car ton monde est si riche, si développé, si possesseur de sa propre âme que tu dois y être à 100 %.

— Pourtant j’étais physiquement ici ce coup-là puisque Prisca m’a… donné des forces pour vaincre les Bottes.

Prisca tourna la tête pour ne pas montrer le rouge qui lui montait aux joues.

Annabelle figea un instant son regard sur lui : de bienveillante, elle devint, d’un coup, dure comme la pierre. Ça dura deux secondes à peine mais ce furent deux longues secondes. Puis elle tourna les yeux vers un nœud de cheveux de Prisca qui traînait sur la table et retrouva sa posture de marraine.

— J’en ai parlé avec Théo. Il dit que c’est parce que tu ne contrôles pas encore complètement ton pouvoir de Nefilim. Parfois tu vas disparaître, parfois rester dans le Paradoxe. Mais une fois que tu auras compris comment Transiter à volonté, ton corps disparaîtra complètement à chaque fois. C’est d’ailleurs pour ça que l’Homme aux Bottes a pu créer ce qu’on nomme un Brouillage. Il a pris possession de ta Récurrence grâce à cette faiblesse : tu n’y étais pas complètement. Mais je crois qu’à part Théophile et lui, aucun autre Nefilim sur Terre n’a le pouvoir de faire ce genre de chose.

Elle réfléchit un instant à un truc qui ne devait rien à voir avec le sujet, se tortillant une mèche de cheveux avec deux doigts, avant de revenir à son discours professoral. On frôlait les trois heures du matin. Étrangement, elle s’attarda sur les mollets et les cuisses de Prisca que sa courte jupe à franges dévoilait presque totalement.

— Par contre, et ne l’oublie jamais : si tu choisis un Hôte pour investir son rêve, là ton corps physique restera dans le Paradoxe comme tout le monde. La réalité dans laquelle tu te retrouveras sera celui de ton Hôte, comme si tu y habitais depuis ta naissance mais sans rien en connaître. Tu seras comme un amnésique qui se réveillerait un jour… disons à Paris et qui ne connaît rien de notre société : ni l’argent utilisé, ni les codes de politesse, ni les moyens de transports, ni la langue, ni la culture.

Annabelle utilisait des feuilles pour dessiner des croquis ou faire des plans rapides pour tenter de faire comprendre les concepts de base des Transits.

— Pour parvenir à s’introduire dans les rêves d’un Hôte, certains Nefilims ont besoin de voir physiquement leur Hôte, voire même de leur parler. Pour d’autres Nefilims, des photos suffisent et pour certains, un simple nom est le tremplin pour un bon Transit. Nous sommes tous différents. On peut même décider de Transiter en choisissant un pays, puis une ville, puis une rue et hop ! La personne qui est en train de dormir la plus proche de ce lieu se retrouve être ton Hôte. Les Nefilims aiment bien faire ça sans objectifs précis, juste pour découvrir de nouveaux mondes ou tenter des expériences comme, je ne sais pas, devenir invisible ou tenter de voler au sein de leur Transit. Nous avons tous, aussi, nos spécificités. Certains peuvent transiter dans des milliers de rêves en même temps, d’autres sont capables de créer des sentiments ou des idées si puissantes que le jour venu l’Hôte n’a d’autre choix que de s’y soumettre, comme hypnotisé. Il y en a un dans ce camp qui peut s’introduire dans son hôte plusieurs jours avant qu’il ne rêve, ce qui peut se révéler essentiel lors de certaines opérations. Un autre est capable de refaçonner entièrement un univers onirique, je veux dire architecturalement parlant, sans que son Hôte s’en aperçoive.

— Comment est-ce qu’on connaît son talent particulier ? demanda Prisca en tirant un peu sur sa jupe.

— En testant, en cherchant, en expérimentant. Un Nefilim n’arrête jamais de chercher comment utiliser au mieux, ou différemment, son talent. Toi, Prisca, tu as Transité une vingtaine de fois en 42 jours. As-tu une idée de ton talent ?

Prisca réfléchit. Elle baissa la tête :

— Je ne sais pas… je ne sais pas. Je ne crois pas.

— Ne t’inquiète pas, le plus souvent il faut plusieurs mois pour commencer à en avoir une petite idée. Toi, Stan, reprit Annabelle, on sait que tu as une Récurrence, le plus rare de tous les talents.

— C’est quoi l’intérêt d’avoir une Récurrence ?

Annabelle alluma son joint taille XXL qu’elle extirpa d’une poche. Elle s’en fumait deux ou trois par soir avant d’aller s’écrouler, les yeux ailleurs.

— C’est toi qui invites ton hôte chez toi, pas l’inverse. Tu as pu créer toute une ville qui lui soit dédiée, tu as conçu les Figurants qui vont implanter l’idée en lui de ce qu’il doit réaliser le lendemain, tu as imaginé les événements qui vont le marquer pour le restant de ses jours. Avoir une Récurrence, c’est ce qu’il y a de plus puissant. Chaque nuit, elle devient plus vivante, plus complète, plus complexe, plus large, plus vaste. Comme l’univers, elle grandit, elle s’étend, sans limites d’aucune sorte. La différence entre une Récurrence et un rêve lambda, c’est comme si nous autres, chaque nuit, on gribouillait un dessin du rêve sur une feuille de papier qu’on mettrait à la poubelle au réveil ; alors que toi tu construis une fresque si vaste qu’on ne pourrait la voir de bout en bout même en se plaçant à des kilomètres d’elle. Et cette fresque ne se dissipe jamais, elle est à chaque fois plus belle, plus réelle, plus éclatante. Personne ne peut ne la rouler en boule et l’enfouir dans un sac poubelle. Elle est indestructible et permanente, elle a toujours existé, avant même que tu naisses et elle existera pour toute l’éternité, même une fois que tu seras mort. Une autre différence d’importance : ce n’est pas à toi de t’adapter à ton Hôte et à son monde onirique, c’est à ta cible de le faire, ce qui rend le rêve plus marquant, donc avec un résultat plus puissant. Tu as cent fois moins d’efforts à faire pour parvenir à une Induction.

Elle tira sur son pétard, continuant à regarder les jambes de Prisca. Ça en devenait presque indécent. Prisca plaça un coussin sur ses cuisses, ce qui sembla réveiller son amie. Elle embraya comme si de rien n’était :

— Je sais ce que tu vas me demander ! C’est quoi une Induction ? Une Induction est une idée, un sentiment, un désir, un besoin, que tu réussis à implanter dans ton Hôte… pour toujours. Cela veut dire qu’au réveil, cette nouvelle idée ou sentiment ou désir ou besoin fera intégralement partie de la personnalité de ton Hôte. Certains Nefilims arrivent à recréer une vie complète à un Hôte. Si tu arrives à Induire l’idée à un non-croyant qu’il est chrétien depuis sa naissance, il se réveillera le lendemain matin en étant persuadé de croire en Dieu et peut-être même d’aller à l’église tous les dimanches, depuis qu’il a 5 ans. On Transite pour deux raisons : avoir des informations et/ou créer une Induction.

— Tu es de quelle dynastie ? demanda Stan en passant du coq à l’âne.

Trois heures du matin étaient passées, la tête de Stan était aussi farcie que le foie d’une dinde de Noël pour vingt personnes.

Annabelle se redressa.

Son port de tête, son regard, tout changea.

— Je suis de la sixième lignée. Mes ancêtres se sont illustrés lors des premières croisades. Hugues de Paines, maître suprême des Templiers, était le second Nefilim de ma famille. Nous avons accompli en tous les points la prophétie qu’il lança au roi en mourant sur le bûcher. Annabelle Maltais de Paines est mon véritable nom. Par simplicité, je dis juste Annabelle Maltais.

— Pourquoi Maltais ? osa Prisca qui ne semblait pas en savoir plus que Stan sur Annabelle.

— L’Ordre de Malte est notre création. Je viens de Malte, c’est à La Valette que ma famille habite depuis treize siècles.

— Templiers, Ordre de Malte, y’a pire comme arbre généalogique, dit Stan.

— Imagine un peu la première lignée, alors ! dit pensive une Annabelle qui semblait avoir regretté de parler autant.

Stan voulait comprendre la différence entre les lignées et les Errants :

— Qui est de la première lignée dans ce camp ?

— Personne pour l’instant. Il y a des siècles qu’ils n’ont pas produit de Nefilims. Ils vivent reclus en Allemagne, on ne sait presque plus rien d’eux.

— Et c’est quoi leur arbre généalogique à eux ?

— Confucius, Bouddha, Jésus. Entre autres.

43

Klauss bossait. Il était seul dans sa pièce, à jongler entre ses différentes caméras.

Stan entra par la porte extérieure, depuis le désert.

— J’arrive pas à dormir, dit-il en se frottant les yeux face à tant de lumières dans la pièce.

Pourtant tout était éteint, seuls les écrans illuminaient de couleurs mélangées le Q.G. du pro des fantômes. L’horloge indiquait 4h10.

— C’est un peu normal au début. On en apprend tellement que ça fait travailler la tête.

Klauss avait installé un lit de camp avec un ventilateur à ses pieds. Un large Dreamcatcher tournait doucement au-dessus de la porte d’entrée intérieure. Klauss lui en avait expliqué l’utilité la veille.

— Même s’il est interdit entre Nefilim de s’introduire dans les rêves d’un autre Nefilim, je suis un peu parano, lui avoua Klauss. Sans compter ces enfoirés du Coffre. On devrait tous en avoir un. En plus, la moitié d’entre eux nous connaissent. Ils ont été formés à l’Entité avant de rejoindre l’Homme aux Bottes.

— Et on trouve ça où ?

— Pas dans la boutique du coin. Mais il y a une tribu pas très loin d’ici, au Nouveau Mexique, qui en fait de très bons. Si tu en veux un, on fera un aller et retour là-bas un de ces jours, juste toi et moi, et je te présenterai Rhoniro, le chamane qui les fabrique. De ma part, il t’en fera un. Mais tu devras subir une initiation chamanique qui laisse des traces. C’est violent, t’en prends plein la gueule. Mais c’est un passage obligé pour avoir un Dreamcatcher aussi solide que les coffres de la banque centrale américaine.

— Ouais, c’est une bonne idée. Je vote pour.

Klauss était désormais la personne avec qui il s’entendait le mieux et qu’il appréciait le plus. Son expérience de Vétéran transpirait par tous les pores de sa peau et sa passion pour les fantômes commençait à déteindre sur Stan lui aussi. Ses brûlures à la tempe et son énorme trace de strangulation étaient le résultat de ses innombrables expériences avec eux.

— J’ai demandé à Théo de changer tes horaires, dit Klauss en roulant sur son fauteuil d’un ordinateur à l’autre. Il t’en parlera demain matin. Désormais, tu seras en cours ou en Transit le matin, dodo l’après-midi et tu resteras chaque nuit ici avec moi pour étudier l’Éther. J’ai besoin de toi, c’est toi qui as le plus haut niveau ici. Sauf si une mission impérieuse t’es confiée, bien sûr. J’ai pas mal de choses à t’apprendre et je veux que tu puisses gérer le PC quand je vais dans les couloirs. Ou inversement. Tout seul, je ne peux pas tout faire.

— Okay. Ça me plaît beaucoup.

— Maintenant, tu bosses avec moi. Tu es mon second-en-chef.

L’idée de rester là chaque nuit à étudier le monde des fantômes excitait vraiment Stan. Mais il allait moins voir Prisca et ça, ça le désolait vivement. A moins qu’au contraire ils puissent se croiser plus souvent en secret…

— J’aimerais bien aller faire un tour à l’Opéra House une de ces prochaines nuits, dit Stan.

La visite de l’Opéra n’était pas totalement désintéressée. Il pourrait se révéler être un bon endroit pour retrouver Prisca en cachette. A mi-chemin entre le Camp 1 et le Camp 2, sa situation géographique était parfaite.

— Bonne idée, dit Klauss en regardant les caméras fixées à l’intérieur de l’ancien édifice à l’abandon. J’ai l’impression qu’il y a de plus en plus d’activité là-bas maintenant que plus personne n’y met les pieds. On va s’organiser ça, fiston.

Le moteur d’un camion stoppa devant la porte dans un crissement de pneus glissants sur le sable. La porte conducteur claqua en se refermant.

Akihiro entra en bâillant.

— Salut, les gars.

— Salut, le Ninja, rigola Klauss en voyant la mine défaite de son pote.

— Je viens boire un café avant de retourner à Vegas.

Klauss remplit une large tasse de café avec son thermos. Sur une table, il y en avait toujours en train de chauffer.

— Tiens. Pourquoi Théo arrête pas de t’envoyer chercher du matos ?

— Désolé, mec, c’est pour un projet confidentiel.

Le japonais jeta un coup d’œil presque invisible à Stan. Stan et Klauss comprirent simultanément que ce projet le concernait lui : Stan. Un sentiment d’inquiétude l’envahit sur le champ. C’était comme si quelqu’un lui avait soufflé à l’oreille : tu vas te faire baiser, mec !

— Alors, y’a combien de fantômes dans les couloirs, là ?

Klauss et Stan jetèrent un coup d’œil aux écrans et aux capteurs.

Tous les trois agirent comme s’il ne s’était rien passé. Mais le malaise planait sur chacun des trois hommes.

Stan tapota du doigt le thermomètre électronique de la Section 4.

— Cinq degrés de moins, là.

Klauss et Stan s’assirent en même temps, avec les mêmes gestes et le même regard d’allumés.

— Je vais vous appeler les Frères Jumeaux, se marra le Japonais avec son accent de Nippon à trancher à la cisaille.

Klauss tapota sur des touches pour afficher sur les écrans les huit chambres de la section.

Les caméras possédaient trois modes : normal, thermique et nocturne. Par défaut, passé un niveau de luminosité trop faible, elles se renversaient automatiquement en position Nocturne. L’image passait alors en noir et blanc et tous les noirs et les blancs étaient inversés.

Klauss bascula les huit caméras en thermique. Dans la chambre 42, une zone floue sans limites distinctes se déplaçait lentement, faisant des espèces d’aller et retour entre le lit et la porte. La zone était de 4 ° Celsius inférieurs à la température ambiante.

Klauss se tourna vers Stan avec un paquet de matériel qu’il déposa sur ses genoux :

— Allez mon grand, ce soir, c’est baptême du feu. Va me découvrir qui c’est et ce qu’il veut.

Akihiro se marra.

— Allez les glandeurs, amusez-vous bien, je trace ma route, moi.

Il but son jus d’un trait et ferma doucement la porte pour ne pas déranger les chasseurs de fantômes.

— Sérieux ? Et je dois faire quoi ?

Bizarrement, il ne ressentait aucune once de peur.

— Tu sais ce qu’il faut faire. Il y a quatre règles immuables. Primo : pas de lumière. Secundo : tu poses des questions. Tertio : tu enregistres tout sur le GhostMKIII. Et enfin, tu n’allumes ta frontale qu’en cas d’attaque pour revenir en courant. Si le protoplasme essaye de fuir, cours-lui après. Dis-lui qu’on est là pour l’aider et qu’on ne lui veut pas de mal. Si c’est Claudia, Sarah, Franck, Peacemaker ou Jack-qui-rit-même-dans-le-dos, tu dis que j’arrive. Ceux-là, je les connais comme s’ils étaient mes propres enfants.

Nuit après nuit, Klauss développait des relations très personnelles avec les fantômes de l’Amargosa.

La « frontale » était la lampe que Klauss lui fixa rapidement autour de la tête. Le MKIII était une invention de Klauss pour mesurer plusieurs paramètres, dont le niveau d’Éther. Personne n’avait jamais réussi à mesurer cette notion désormais reconnue par les scientifiques quantiques mais, et c’était le problème, aucun labo n’avait cru bon de devoir développer du matériel en la matière pour le moment. Tout était du bricolage, du système D version Bibi.

Mesurer le niveau d’Éther et savoir comment les Nefilims pouvaient l’utiliser était exactement le but de leur installation ici.

Ne pouvant marcher avec sa canne et le matos en même temps, il se jeta dans le gosier 2 cachetons de morphine à suçoter tranquillement contre la gencive.

— Dis-moi adieu ! dit Stan en franchissant la porte tout en réglant ses appareils auto-éclairés, seules sources de lumière au-delà du QG.

— Adieu, se marra Klauss ! Eclate-toi à fond, bitos.

44

Il existe derrière le monde visible un monde invisible, un monde qui, au début, demeure caché aux sens et à l’entendement lié aux données de ces sens. Mais l’homme peut développer en lui des facultés latentes, grâce auxquelles, il aura accès dans ce monde invisible (Rudolf Steiner).

Stan remonta les sections une par une, lampe frontale allumée. Plus il se rapprochait, plus il sentait la tension monter. Il pensa que s’il devait parler, sa voix tremblerait. Klauss l’entendrait. Et il ne voulait pas ça, surtout pas paraître faible.

Arrivé devant la porte de séparation dans le couloir qui donnait sur la Section 4, il éteignit la lampe sur son front. Tout devint d’un noir d’encre. Il patienta deux minutes pour que ses yeux s’habituent à l’obscurité quasi-totale.

C’est maintenant que l’aventure commençait.

Toutes les communications se faisaient par casque audio avec un micro haute-performance attaché à son oreille dont le micro pendouillait au coin de sa bouche.

— J’entre ! chuchota Stan une fois retrouvé sa respiration régulière.

Il poussa la porte. Elle grinça. La 42 était la première chambre sur sa droite.

La porte était grande ouverte. Un gros caillou posé au sol empêchait qu’elle se referme.

Stan entra d’un mètre à l’intérieur et stoppa net.

Les capteurs du MKIII grimpèrent en flèche vers les extrêmes. Le niveau d’Éther était supérieur à 263 % de la normale.

Un vent glacé le traversa.

Il vit le thermomètre électronique chuter de 9 ° Celsius. D’un coup.

— Mon nom est Stan. Je sais que vous êtes là.

Son enregistreur numérique faisait un indicible crici-crici-crici sans s’arrêter.

— Quel est votre nom ? Il attendit un instant.

Il cacha de sa seconde main l’enregistreur qui émettait une faible lumière. Cette fois, il était dans le noir total.

A côté du lit, un nuage plus clair que l’obscurité flottait sans bouger. Ce n’était pas une forme, juste un nuage. Une poussière de nuage. Un court instant, il crut discerner des yeux à l’intérieur mais un clignement de paupières involontaire les fit disparaître du nuage.

— Elle te regarde, dit tout doucement Klauss dans son micro. Demande lui de te prouver sa présence.

Stan fit un pas de plus vers la forme.

Deux mètres dans la chambre. Stan sentit qu’il s’approchait des Ténèbres.

— Prouvez-moi que vous êtes-là. Dites quelque chose ou faites bouger quelque chose dans la chambre, si vous le pouvez.

Il ne se passa rien. Il attendit.

Il vit le nuage glisser vers le mur à côté de lui donnant sur le couloir. Il la distinguait à peine, comme une tache de noir à peine teintée de gris sur une autre tache de noir.

Une idée fulgurante le traversa. Il dit dans son micro, le plus doucement possible.

— Klauss, quand je reviens, dis-moi : Pendule.

— Reçu.

Il ressentit à nouveau le froid pénétrer ses os jusqu’à la moelle. Une horrible sensation.

Le fantôme était sur lui, dans lui, autour de lui.

— Avez-vous un message que je dois transmettre à quelqu’un ?

Crici-crici-crici…

— Pourquoi êtes-vous ici ? Pourquoi n’êtes-vous pas parti comme tous les autres morts ? Qu’est-ce qui vous retient ? Pourquoi souffrez-vous ?

Crici-crici-crici…

L’obscurité dans l’obscurité traversa le mur. Sans se presser, Stan repassa dans le couloir. Il recula juste de trois pas. Il ne voyait rien.

— Montrez-vo…

Un CRI strident de femme déchira ses tympans, comme si le fantôme avait collé sa bouche à son oreille droite. Un hurlement affreux, inhumain, bourré de douleurs et de peurs indescriptibles.

Il trébucha de terreur et se retrouva allongé de tout son long sur les gravats qui traînaient là.

Il ne se rappelait pas être tombé.

Il avait dû lâcher ses capteurs car ses mains étaient vides.

Le cœur prêt à exploser, et tout en reculant vers la porte, en râpant avec ses coudes la caillasse, il tapota autour de lui pour essayer de les récupérer.

De nouveau le froid l’envahit. Mais cette fois ce n’était pas quelques degrés. Il pouvait sentir ses extrémités geler sous la présence du Protoplasma et un froid polaire entrer dans ses poumons, dans ses nerfs, dans ses muscles, par son nez. Il était certain que son corps frôlait les 35° et que si on avait posé un miroir devant lui, il se serait vu tout bleu, prêt à mourir de froid.

Son cœur battait sans rythme régulier et plusieurs fois, durant un temps qui lui sembla durer deux heures, il crut qu’il allait mourir d’une crise cardiaque.

Et son bras gauche ne marchait presque plus, plein de fourmillements, de paralysie.

Le Crici-crici-crici de son enregistreur lui permit de savoir où se trouvait le détecteur.

Il l’attrapa comme une bouée de sauvetage. Et il se souvint de sa lampe frontale et l’alluma comme si toute sa vie en dépendait.

Le froid disparut instantanément.

Stan ramassa son MKIII, échoué au milieu des rochers du plafond qui tapissaient le sol. Il se releva, frigorifié, avant de repousser la porte et de remonter le long couloir de l’Amargosa, cahotant, cognant les murs à droite et à gauche. Vu de l’extérieur, on aurait pensé à quelqu’un de bien torché.

Il vomit à la section 7. Des tonnes et des tonnes de bile. Stan se sentit se vider de tout l’excédent qui encombrait son organisme.

Lorsqu’il entra dans le Q.G., de la bave encore aux lèvres, tremblant de partout, Klauss l’observa avec une certaine fierté sur le visage.

— Ça c’était du dépucelage, dit-il en lui tendant une tasse de café en enfilant une épaisse couverture autour de ses épaules. Allez, passons à l’étude de tout ça.

Stan s’était pissé dessus de terreur. Ça descendait jusqu’à l’intérieur de ses baskets. Si on le lui avait demandé, il aurait été incapable de dire quand il s’était fait dessus…

Klauss frottait son dos, son visage, ses bras avec la serviette.

— T’inquiète, petit, c’est normal. Ce cri… wahou ! Y’a des fringues de rechanges dans la caisse militaire au pied du lit. C’est un peu grand pour toi, mais si tu sers la ceinture, ça devrait passer. Et on va tranquillement parler du fait que tu as totalement disparu de ce monde pendant 12 minutes. Un record mondial !

Stan le regarda, ahurit. Disparu de ce monde ?

45

Ida inscrivit des notes au hasard sur son carnet, assise à son nouveau bureau ovale qu’on lui avait installé quelques heures plus tôt. Le bureau des boss…

Depuis qu’elle était rentrée de Nanterre, de chez les parents de Stan, un truc la travaillait. Ou plusieurs trucs, en fait. Elle avait la sale impression d’avoir manqué quelque chose, un petit quelque chose d’essentiel, de profondément important. Elle avait beau revivre chaque instant de sa visite chez les Kross, ce petit bidule qui était une clef, inlassablement, lui échappait.

Mettre des notes comme elles lui venaient sur sa feuille, l’aidait à essayer de trouver de quoi il s’agissait. Son crayon courait sur la feuille :

Fantôme ? Sûr ? ; pas mal de copines ; un seul pote : Bibi ; ruines autour de la maison ; père avec fusil ; littérature importante et d’un niveau élevé, plus de 1000 livres ; pas d’ordi ni de tablettes. Étrange. Cahiers en cuir : la philosophie Stan Kross (philosophie révolutionnaire et anti-gouvernementale nettement inspirée de H.D. Thoreau)…

— Rambo ! Rambo ! hurla N’guya en sautant partout autour de sa grande table centrale, lançant ses bras en l’air et dansant ce qu’on aurait pu interpréter comme une Samba de guerre du fin fond de la brousse.

— Il est vraiment chtarbé celui-là ! dit Santoro à qui même l’espèce de danse vaudou étira un sourire amusé.

— Je vais voir ce qu’il a, dit Ida qui, elle, pour le coup, riait franchement, comme la quasi-totalité du personnel du Bureau 09.

Ida traversa toute la salle, le labyrinthe de tables, discuta avec Nguya.

Elle regarda vers Santoro et brandit la photo de Chang, un sourire jusqu’aux oreilles.

— ON L’A ! hurla-t-elle à travers la salle et après un instant de stupeur, tout le monde applaudit pendant que Santoro courait rejoindre Ida et le sorcier vaudou.

Posée sur l’énorme carte du monde, une carte des USA d’au moins 4 mètres de long s’étalait, retenue dans les coins par des poids.

A côté, il y avait une carte militaire du Nevada.

— Chang est chez Rambo, répétait sans s’arrêter N’guya.

— Il en est certain ? demanda Claude Santoro, que son scepticisme avait repris, malgré une très forte envie d’y croire…

Comme d’habitude, Ida servit d’interprète.

— A 100 %, répéta Ida.

— Où ?

N’guya fit des signes pour que chacun reste patient. Pendant cinq minutes, il testa plusieurs pendules puis en sélectionna un long et fin, en ébène.

— Pendule Égyptien, dit-il à Ida. L’un des meilleurs du monde. Exemplaire unique. Très précis. Tout à l’heure, Chang roulait là.

Il montra une route sur la carte, une inter-Etat à deux voies qui traversait le Nevada du nord au sud, collée à la frontière de la Californie.

N’guya prit la photo de Chang des mains d’Ida, découpa son visage grossièrement et le plia en un si petit bout de papier que jamais on aurait pu croire qu’il pouvait devenir si minuscule. Puis il dévissa le haut de son pendule, mâcha le papier quelques instants, cracha dessus et fourra le truc tout humide à l’intérieur.

Il revissa le pendule en rigolant, hilare.

— Toi, méchant petit japonais, je vais te trouver.

Il souffla sur le pendule trois fois, délicatement, dicta une sorte de prière aux ancêtres dans son dialecte incompréhensible, bougea les bras et les mains autour, comme s’il l’arrosait de quelque fluide mystérieux.

Lentement, il passa son pendule le long de la route. Ses gestes maîtrisés et répétitifs hypnotisaient l’attention de toute l’équipe.

Il lança un clin d’œil à Ida avant de littéralement hurler. Il était en transe, les yeux révulsés.

— Il me faut la carte de Las Vegas. La carte la plus précise.

Ida, portant désormais ses épaulettes de colonel, donna l’ordre de trouver la carte dans le monumental tas qui s’entassait derrière les tables. Tous les analystes s’y collèrent en courant, desserrant leur cravate et déboutonnant leur col dans un geste simultané surprenant, comme s’ils en avaient reçu l’ordre mentalement.

Santoro, pendant ce temps-là, tapait sur son smartphone pour préparer les numéros à appeler en urgence, au cas où…

Le pendule Égyptien, qui ne bougeait pas d’un iota tout le long de la route, se mit à tourner dans le sens des aiguilles d’une montre à toute vitesse et avec une large amplitude au-dessus de… Las Vegas.

— N’guya savait ! cria l’africain en bondissant à une hauteur folle, touchant presque le plafond avec sa tête. JAMAIS, JAMAIS, JAMAIS LES VIBRATIONS NE SE TROMPENT !

Il se tourna complètement vers Ida, un doigt contre sa tempe.

— Il n’y a que l’Homme qui se trompe ! OÙ EST LA CARTE DE LAS VEGAS !

Son hurlement hystérique fit sursauter tout le monde.

Plusieurs femmes enlevèrent leur veste de tailleur, en sueur. Tout le monde suait. Pourtant, la température constante de la clim n’avait pas changé.

Ida fit de même. N’guya semblait aspirer l’énergie vitale de toutes les personnes autour de lui.

N’guya recommença sa danse vaudou autour de la table. Il chantait en murmurant dans son dialecte. Parfois il brandissait le pendule et semblait dire merci à un ancêtre mort depuis trois siècles.

A un autre moment, il parla à un esprit invisible, à sa droite. Et tous ceux qui se trouvaient à sa droite reculèrent de deux pas, jusqu’à cogner la table derrière eux.

— Il est complètement frappadingue, ton gars, murmura Santoro à Ida alors qu’il était en communication avec les USA.

Santoro préparait une intervention en toute urgence. Après la catastrophe Parisienne, il ne voulait pas que cela se reproduise. Lui déboutonna carrément la moitié de sa chemise, le téléphone collé contre son épaule.

Un analyste hurla « JE L’AI ! ».

Il passa directement sous les tables pour éviter de faire tout le tour du labyrinthe et tendit la carte à N’Guya.

N’Guya lui fit une bise baveuse sur le nez – l’analyste recula de surprise.

N’guya s’inclina devant lui en signe de respect. N’Guya étala la carte sur celle du Nevada.

Ceux qui se trouvaient près des poids les déplacèrent pour empêcher le plan de Vegas de se replier.

N’guya se frotta les mains et se marra tout seul.

— Si ce truc marche, dit Santoro en pelotant discrètement les fesses de sa maîtresse, je te donne une promotion.

— Je suis au max !

— Alors tu te souviendras toute ta vie de la nuit prochaine. Promesse de Santoro !

Ida sourit et s’écarta.

Elle avait déjà remarqué que la puissance des coups de hanche de Santoro et sa créativité en matière de positions et de comportements étaient proportionnelles à la réussite professionnelle de sa journée. Si on trouvait effectivement Chang, elle serait en lambeaux demain.

Elle tenta de chasser – avec peu de succès – les images de la prochaine nuit qui pourrait accompagner la capture d’un Déviant vivant pour la première fois de l’histoire du Bureau 09.

Ce salaud savait comment l’émoustiller… Elle s’arrangea pour rester loin de lui. Question de survie personnelle. Ce gros cochon savait qu’il pouvait la prendre dans l’escalier juste en le lui imposant, ou déchirer sa jupe et ses vêtements comme un animal sauvage, elle se laisserait faire… et en redemanderait.

Salaud, salaud, salaud !

Nguya sauta sur la table et, pendule à la main, commença à la parcourir rapidement. Puis, progressivement, il resserra sa promenade sur un quartier.

Sifflotant un air répétitif d’une chanson de sa région, il progressa de plus en en plus lentement, suivant avec une précision quasi-millimétrique l’évolution de son pendule, de la direction qu’il prenait, du sens dans lequel il tournait.

Ida comprit que sa transe s’était mue en une possession véritable. Ses yeux révulsés ne laissaient plus voir ses pupilles. Et pourtant, il semblait voir exactement ce qu’il faisait au-dessus de la carte. Il était habité. Totalement.

Personne n’avait encore compris que son sifflement à quatre notes qui se répétait encore et encore et encore à un rythme mathématique était un véritable outil de travail. Sa musique lui ouvrait des portes invisibles aux communs des mortels.

C’était fascinant ! Jamais Ida n’aurait cru voir un tel champ d’étude scientifique s’ouvrir devant elle de cette façon. Elle comprit aussi que tout le monde était à plus ou moins grande échelle entré en possession aussi.

Plusieurs analystes étaient torse nu, homme comme femme. Et cela ne choquait personne. Tout semblait normal. Ida s’aperçut avec surprise qu’elle n’avait plus sa chemise. Elle était en soutif et ne se souvenait absolument plus de l’avoir enlevée.

N’Guya la regarda et sourit honnêtement. Il avait vu qu’elle le décortiquait et le comprenait, qu’elle reprenait ses esprits, contrairement aux autres. Il lui montra un tas de calques derrière elle.

Elle attrapa une des centaines d’épais calques qui s’empilaient et le lui donna. Tout en continuant à faire tourner son pendule, tout en continuant à siffler, tout en continuant à se promener sur la table, il installa le calque sur la carte de Las Vegas et les mêmes qui avaient déplacé les poids la première fois le refirent mais cette fois, sans s’en rendre compte, totalement magnétisés par l’Africain dont les pupilles s’étaient remises à leur place.

Si la science s’intéressait un jour à la sorcellerie comme domaine d’étude véritable, N’Guya en serait sans conteste le plus parfait cobaye.

Une fois le calque posé, N’guya prit un crayon, posa des règles de sa propre conception autour d’un endroit très précis. Il mesura plusieurs choses dont il nota les relevés sur le calque.

Puis il redescendit de la table, ce qui sembla sortir toute l’équipe de sa torpeur hypnotique. Chacun s’observa à moitié nu sans comprendre ce qui venait de se passer. Les femmes se rhabillèrent les premières, gênées à en rougir de honte.

— Il est là, tout de suite, en cet instant ! dit N’guya en posant un doigt sur son calque. Mais il ne va pas y être très longtemps. Et après, N’Guya ne saura plus où est le méchant Japonais.

C’était en périphérie de Las Vegas, une sorte d’entrepôt assez vaste.

Santoro, qui reprit contact avec la réalité, releva l’adresse et composa un numéro de téléphone en beuglant à tout le monde de se mettre au travail.

Tous les analystes rejoignirent leurs postes en courant, certains avec leur veste ou leur pantalon dans les mains.

N’guya s’écroula contre les pieds d’une table, vidé. Il suait si fort qu’une flaque se forma autour de lui.

— Le méchant petit Japonais est là, répéta-t-il plusieurs fois à Ida qui, inquiète de son état, s’accroupit à côté de lui pour le rassurer, frottant doucement ses bras pour le ramener dans le vrai monde.

— Merci, N’guya. Tu as fait un super boulot.

Le sorcier sourit si largement que c’est tout le cœur d’Ida qui explosa de chaleur.

— C’est l’entrepôt d’un métallurgiste, hurla un analyste depuis son poste. Un autre cria :

— Chang, qui se présente là-bas sous le nom de Tom Skyler, est venu chercher d’immenses plaques de plomb, une commande faite sur mesure. La commande a été passée et payée en liquide il y a 5 jours. Des plaques de plomb de 5 mètres sur 4 et de 12 cm d’épaisseur.

Un autre prit la relève tout en reboutonnant sa chemise, les yeux rivés à son écran.

— Il est arrivé à l’entrepôt il y a vingt minutes à peu près. Ils sont en train de charger un camion avec lequel il est venu et qu’il conduisait. Il est seul. La plaque de son camion indique qu’il vient de Californie.

Santoro donnait des instructions à son mystérieux interlocuteur. Il cria à Ida depuis son bureau :

— Va dans le Centac placer les satellites au-dessus de la position. Magne ! Ida abandonna N’Guya et courut jusqu’au Centac.

En trois minutes, un satellite américain d’espionnage, avec l’accord de la NSA obtenu en moins de deux, zooma sur la zone.

Santoro débarqua.

— Une équipe d’intervention de la CIA va procéder à son extraction. Si c’est bien lui, il sera ici demain.

— Ce n’est pas une arrestation officielle ?

Ida Kalda n’était pas dupe : depuis le 11 septembre, les services secrets américains avaient enlevé dans le monde entier des milliers de personnes, en dehors de tout droit, et seule, une partie de ces gens avait rejoint sa famille et sa maison après des années de tortures dans des centres secrets dont la plupart se trouvaient en Europe de l’Est, dans les ex-pays soviétiques.

C’était exactement ce que le Bureau 09, s’apprêtait à faire. Ida croyait qu’Obama avait aboli ce genre d’opérations et que Trump n’avait pas modifié les règles. Mais ce n’était visiblement pas le cas.

Et le Bureau 09 disposait de l’incroyable pouvoir d’obliger les USA à faire ce qu’ils n’étaient plus censés faire. Encore une fois, elle constatait l’absence totale de justice dans les actions du service que, désormais, elle dirigeait.

Et cela la rendait malade. Malade à en vomir.

Sur le satellite – dont la précision visuelle était au mètre près –, elle vit plusieurs 4x4 des forces de police cerner le portail d’entrée de l’entrepôt.

« Chang », qui sortait de l’entrepôt en accompagnant des hommes qui, à l’aide de Caces, transportaient les très larges murs en plomb, leva simplement les mains en voyant plus de trente hommes le braquer de tous les côtés.

Des vues de webcam installées sur les casques de membres de l’unité d’intervention remplaça la vue aérienne. C’était bien Chang. C’était bien l’homme qu’Ida avait vu à Paris entrer dans la chambre d’hôtel du Recruteur.

Son impassibilité était troublante.

Il ne semblait ni avoir peur, ni être inquiet.

— Je suis citoyen Japonais et Américain, dit-il dans un anglais parfait tandis qu’il se mettait à genoux, les mains derrière la tête. Je dispose d’un passeport diplomatique Japonais dans la poche intérieure droite de ma veste. Je suis diplomate au consulat du Japon à Washington, D.C..

— Bouge pas, ou on tire ! cria un officier à droite de la caméra qui filmait la scène.

Un soldat s’approcha de l’Asiatique aussi statique qu’une statue de pierre. Son point laser se promenait sur le front de Chang au rythme de ses pas.

Il fouilla à l’intérieur de la veste et en extirpa un passeport qu’il leva bien haut en direction de son supérieur.

Il le lut rapidement.

Le soldat lança un signe de tête pour dire que c’était exact. Santoro, qui était toujours au téléphone, dit simplement :

— On fait comme prévu. Pas de traces. Pas d’arrestation. Pas d’opération. Les hommes de l’entreprise métallurgique n’ont rien vu. Les hommes de votre équipe n’ont pas bougé de chez eux ce matin. Effacez leur intervention de vos registres. Notre avion sécurisé sera sur le tarmac de Vegas dans deux heures environ. Merci pour tout, Donald, je te revaudrai ça. Bye.

Il raccrocha.

Donald ? Donald Trump ?

Ida eu l’intuition certaine que c’était bien le président Américain qui était à l’appareil. Elle n’en revenait pas !

L’instant d’après, Chang était à terre, menotté. La webcam fut déconnectée.

Le satellite fut déconnecté.

Un technicien murmura mais assez fort pour qu’Ida l’entende : « effacement de tous les enregistrements, repositionnement fictif du satellite de 11h13 à 11h17 heures de Paris au-dessus de la zone… »

Santoro sourit comme il n’avait jamais souri.

— Demain, Chang sera là. Dans notre prison.

Jamais elle ne l’avait vu comme ça. Il n’était plus le même homme.

Et elle se sentait si mal…

« Chang » possédait un passeport diplomatique. On allait le changer de continent. Aucun des droits nationaux et internationaux n’était respecté.

Elle courut aux toilettes vomir.

C’était pas possible qu’elle participe à ça…

46

Stan avait réellement disparu pendant 12 minutes et 43 secondes.

Sur les enregistrements vidéo, on le voyait tomber en arrière dans le couloir, frappé de peur par l’horrible cri qui n’était ni féminin ni masculin avant de disparaître complètement pendant ces 12 minutes et 43 secondes.

Durant ces 12 minutes et quelques, le nuage glacial du fantôme avait lui aussi disparu pour réapparaître en même temps que Stan.

Puis il s’était évaporé dès que Stan avait rallumé sa frontale.

— Tu as fait un Transit avec le fantôme dont tu n’as gardé aucun souvenir. C’est tout ce que je vois comme explication, dit Théophile en marchant de long en large devant les écrans. Et c’est la première fois que je vois un Nefilim faire un Transit dans les rêves d’une morte.

— A moins que ce soit l’inverse. Ça veut dire quoi ? demanda Stan, complètement perdu.

— Que tu as utilisé l’énergie du fantôme pour transiter, conclut Klauss. Que tu as été son véhicule pour revivre sa mort. Il faut absolument que tu t’en souviennes.

De furtives images passèrent en son esprit. Trop rapides pour être exploitables, trop lentes pour qu’on les ignore. Il y avait une fille attachée dans le coffre d’une voiture qui rebondissait sur une route cabossée.

Stan ne dit rien. C’était trop fugace. Une peur intérieure le tenaillait depuis son retour, une peur venue de l’extérieur. La peur que le fantôme revivait en boucle son décès, la peur qui l’attachait à ce monde jusqu’à une éventuelle et hypothétique libération. La peur ultime, celle de la mort imminente.

— Je ne me souviens de rien.

Théophile montra le lit de camp.

— Allonge-toi et concentre-toi. Ce que tu as vécu est gravé dans ton subconscient. Avec une bonne concentration et du repos, tu peux y arriver.

— Ce n’est pas tout, dit Klauss. Il y a eu des ESP.

Il plaça le curseur de l’enregistreur numérique à des endroits qu’il avait annotés sur l’enregistrement audio qui précédait son Transit.

On entendait la voix de Stan : « Quel est votre nom ? ».

Une fois le son retravaillé, on percevait clairement la réponse, au milieu d’échos nombreux :

— Chloé. C’est Chloé.

La voix hachée par les parasites sonores se répéta plusieurs fois de suite.

Stan en eut des frissons dans tout le corps. Il avait l’impression de l’avoir entendu sans jamais l’avoir entendu.

Klauss bougea le curseur jusqu’à ce que Stan dise : « Prouvez-moi que vous êtes-là. Dites quelque chose ou faites bouger quelque chose dans la chambre, si vous le pouvez. »

La réponse était encore plus lisible qu’avant :

— Mon nom est Chloé. Je t’entends Stan. Mon nom est Chloé. Il fait nuit noire, allume ta lumière, ils sont trop autour de moi.

Klauss déplaça son curseur : « Avez-vous un message que je dois transmettre ? ».

— A mon père, dit Chloé. A mon père. Dis-lui que je suis en vie et que je pense à lui. Il faut qu’il me trouve pour arrêter de me chercher.

Déplacement du curseur : voix de Stan : « Pourquoi êtes-vous ici ? Pourquoi n’êtes-vous pas partie comme tous les autres ? »

— Je ne peux pas, Stan. Je vis ici pour toujours. Si tu me retrouves, souviens-toi que j’avais un corsage blanc avec une [voix incompréhensible]. Et si un jour tu me retrouves, tu dois imposer [voix incompréhensible] à l’Indienne. D’accord ? Tu m’entends ? Tu M’ENTENDS !

Puis le CRI survint, aussi violent qu’un immense coup de marteau donné par un Goliath à la voix d’ogre.

Klauss, qui avait tout repassé en revue au moins trente fois depuis l’événement, baissa le son. Même ainsi, le cri n’était que souffrance, perdition, torture, horreur, atrocité, répulsion, épouvante, panique.

— Je l’ai vue à la fin, dit Stan. Au moment de ma réapparition. Elle était brune et jeune. A peine mon âge, je crois.

C’est Klauss, après un instant de réflexion, qui pivota sur son siège pour être face à Stan allongé sur le matelas usé, observant le Dreamcatcher indien tourner sur lui-même derrière Théophile.

— Tout serait à peu près normal, dans ce qu’on voit là, si tu n’avais pas disparu 12 minutes dans LE monde de Chloé. Et ça, je ne l’avais jamais vu. Je ne peux pas l’expliquer. Pas encore. Un Transit dans les rêves d’une morte ? Putain de merde, t’as fait fort mec !

— On est là pour ça, pour faire des recherches. Alors faites des recherches comme celle-ci et donnez-moi la solution, s’énerva Théophile.

L’un des téléphones portables de Théo sonna.

Il décrocha, écouta, raccrocha et le jeta de rage contre un mur. Le mobile explosa en morceaux aux quatre coins de la pièce.

Théophile frappa du poing le mur à côté de lui.

Ses phalanges craquèrent sous la puissance du coup et du sang se mit à couler le long de ses doigts, sur le sol.

Klauss fut tétanisé. Apparemment, il n’avait jamais vu une réaction de son boss aussi violente.

— Akihiro vient d’être enlevé par la CIA, donc très probablement par le Bureau 09. Demain, il sera à Bruxelles. Il faut ABSOLUMENT qu’on le libère avant qu’ils ne le tuent en l’empêchant de dormir.

Klauss s’effondra dans son siège.

Stan avait du mal à imaginer le danger que cette capture représentait vraiment. Mais la lividité de Théo et de Klauss en disait long sur ce que cela voulait dire…

— Akihiro est entraîné, c’est un ancien des Triades, il ne parlera pas à la première décharge électrique, dit Klauss pour tenter de rassurer le boss après une bonne minute de silence.

— Tout le monde possède un point de rupture, dit Théo. Il faut le sortir de là avant qu’il ne craque. Vous deux, vous avez dans cet hôtel une phénoménale puissance avec l’Éther qui s’y trouve. Dites-moi comment l’utiliser pour libérer notre ami. Je reviens ce soir et je veux un plan construit, réaliste, qui ne peut que fonctionner et qui libère Akihiro à l’aube, demain matin, au plus tard. Après, ce sera trop tard pour lui… Et pour nous. C’est un ordre.

Théophile sortit en claquant la porte de rage. Klauss observa Stan, encore sous le choc.

— Mec, dit Klauss, je crois que cette fois, c’est moi qui vais me conformer aux idées tordues de ton cerveau. Au fait, tu m’as demandé de te le rappeler : Pendule !

D’un coup, tout s’illumina dans l’esprit de Stan. Klauss venait d’appuyer sur l’interrupteur !

47

Chang fut livré comme dans le Silence des Agneaux : attaché debout à une épaisse structure en acier qui roulait, poussée par deux militaires costauds en tenue de combat avec une cagoule dissimulant leur visage.

Le prisonnier, les mains et les pieds fixés à d’épaisses menottes métalliques qui l’empêchaient de bouger le moindre doigt, un masque sur le visage avec seulement des trous pour la respiration, ressemblait à une momie. Une tenue psychiatrique blanche l’enveloppait du cou aux chevilles, l’empêchant totalement de bouger. Il venait de faire douze heures de vol comme ça. Une torture !

Ida vit aussi plusieurs perfusions plantées à différents endroits de son corps. Les aiguilles étaient reliées à des tas de poches de produits chimiques, une bonne dizaine au moins.

— C’est quoi ce bordel ? demanda Ida au pied de l’avion, révulsée par ce qu’elle voyait. Et c’est quoi ces perfusions ?

C’était encore pire que dans ses pires cauchemars. Elle s’était préparée au truc traditionnel : deux agents en civil qui accompagnent un prisonnier menotté et puis voilà. On signe la paperasse et le transfert est terminé.

Santoro fit quelques gestes pour indiquer le camion aux gars de la CIA.

— Hydratation, bouffe, vitamines mais surtout un produit de notre invention qui l’empêche de dormir. S’il dort, il disparaîtra et on l’aura perdu. Il ne faut pas qu’il dorme une seule seconde. Pas UNE SEULE SECONDE !

— Il va mourir s’il ne dort pas.

— C’est pour ça qu’il faut faire vite. On n’a que quelques jours devant nous pour récolter le plus d’infos possible. Il faut qu’on trouve où ils sont planqués, tous les autres. Encore bravo, ton idée était géniale !

Les gars de la CIA le mirent dans le camion stationné au pied de l’avion, spécialement préparé pour lui. Neuf gardes armés jusqu’aux dents, leurs armes braquées sur lui, l’accueillirent le doigt sur la gâchette, nerveux au possible.

L’avion redécolla aussitôt pendant qu’Ida et Santoro montaient à l’avant du bahut, entourés d’une bonne dizaine de voitures remplies de types prêts à flinguer à la moindre alerte.

On se serait cru dans un très mauvais James Bond.

Ida n’en pouvait plus de cette situation. Etre à l’origine de l’arrestation de Chang aurait dû être une jubilation pour elle, mais elle le vivait comme un enfer. C’était ELLE qui était responsable de ÇA ! Mais elle n’avait plus rien à vomir… Le chauffeur attendit que l’avion américain passe sur la piste pour son décollage avant de rouler vers le tunnel.

— Jamais cet homme ne sera livré à la justice, dit Ida. Le nombre d’irrégularités est hallucinant. Ce qu’on fait là est illégal, en dehors des lois, en dehors de toutes les conventions internationales, en dehors des droits de l’homme. Arrestation par le FBI et demande d’extradition à la justice Américaine. C’est ça la loi.

Santoro posa la main sur la cuisse d’Ida, qui la retira aussitôt, et pas d’un geste tendre.

— On fait notre job, Ida.

— Au fait, il est accusé de quoi exactement ? D’être Annibal Lecter ? Le chauffeur ne savait plus où se mettre.

— Pas maintenant et pas ici, Colonel Kalda, tonna Santoro, furieux.

— Un peu facile… mon Colonel, répondit ironiquement Ida qui bouillait de l’intérieur.

Le camion et son escorte stoppèrent devant l’Ascenseur 9 après ses quatre kilomètres de descente dans les entrailles Bruxelloises.

Ida appela l’ascenseur pendant que des dizaines d’hommes braquaient Chang qu’on faisait descendre du camion en le faisant rouler debout.

— Bloque les portes, on arrive, dit Santoro qui supervisait la descente du prisonnier du camion.

— Vous prendrez le prochain !

Elle laissa les portes se refermer sur le regard incrédule de Claude.

Arrivée chez elle, elle s’écroula en pleurs. Qu’est-ce qu’elle venait de faire ?

Qu’est-ce qu’elle avait fait ? Qu’est-ce qu’elle faisait ? C’était quoi toutes ces conneries qui lui occupaient toute ses journées, qui la motivaient à vouloir attraper des gens qui n’étaient pas comme les autres ? Où se trouvaient les preuves qu’ils changeaient le monde ? Était-ce pire ou mieux ? Qui le savait ? Les soi-disant jumeaux du futur, ses soi-disant patrons ?

Ida se jeta trois cachetons de Valium dans la gorge.

Son état de confusion frôlait l’extrême. Elle devait retrouver ses esprits. Et il fallait qu’elle fasse des choix.

Elle avait accepté tout ce qu’on lui avait dit avec pour postulat que c’était vrai. Pourquoi ? Parce que c’était un service de renseignements qu’elle croyait officiel, avec des bureaux en plein cœur de Bruxelles, disposant de moyens ahurissants, reconnu on ne savait trop comment par tous les autres services secrets de la planète, se battant pour que le monde puisse continuer à tourner ?

Pas logique. Pas crédible.

A chaque jour qui passait ou presque, elle découvrait des éléments, des petites choses anodines qui, cumulées, remettaient en cause les fondations de son engagement dans le service, sans parler des révélations de sa promotion, que n’importe quelle personne saine de corps et d’esprit aurait pris pour des hallucinations d’un malade mental bon à être enfermé.

Si ça se trouve, c’est Santoro qui aurait dû se trouver à la place de Chang…

Un service secret créé par le futur pour protéger le futur dans le présent en empêchant des Déviants de modifier le futur en changeant des éléments du présent à travers les rêves des gens ? C’était du grand n’importe quoi ! Elle s’était fait avoir, depuis le début. Et sa promo n’était là que pour l’attacher un peu plus à cette histoire abracadabrantesque, pour ficeler sa muselière un peu plus serrée. Là, ça, c’était crédible. Une pure manipulation absolument parfaite ! Une histoire de dingue. Et elle avait tout accepté avec le sourire, allez-y, continuez à me raconter les histoires les plus folles qui vous passent par la tête, moi je vais acquiescer tout sourire. Quelle conne ! Quelle conne ! Mais quelle conne !

La reine des connes en personne. Je lève les bras, c’est moi.

Elle téléphona à sa mère. Le Valium commençait à faire effet. Elle se confia à elle, sans rien lui révéler de son métier, du service ou de ce qu’elle faisait concrètement dans la journée. Elle lui parla de ses doutes, d’une sorte de haine d’elle-même dont elle était victime aujourd’hui. Elle lui dit qu’elle hésitait à démissionner.

Karlène Kalda était une femme de bon sens. Après la naissance d’Ida, elle plongea dans une longue phase de dépression totale. Puis lorsqu’elle réussit à s’en sortir, au moins dix ans après, après que sa fille se soit occupée d’elle pour la nourrir, lui donner ses médicaments ou aller faire les courses comme une grande au supermarché, Karlène Kalda fut enfin capable de donner de bons conseils, depuis les hôpitaux où on la transférait selon les places ; justement parce qu’elle avait touché le fond de son âme et qu’elle s’était noyée dedans jusqu’à ne plus avoir d’air pour respirer.

L’origine de sa dépression était simple : elle ne savait pas qui était le père d’Ida.

En bonne catholique, vivant dans une province traditionaliste italienne, elle fut mise au ban des exclus. Et chuta. Elle ne lui avoua la vérité qu’à l’âge adulte. Sa mère avait été une prostituée pendant longtemps et sa grossesse non désirée. Mais comme toute femme qui devient mère, elle l’adorait plus que tout, peu importait l’origine de sa conception. C’était sa fille, c’était SON Ida, c’était son amour.

Ida pensait toujours au courage qu’il avait fallu à sa maman pour le lui dire.

Ce que retint Ida comme conseil de sa mère au téléphone fut « n’attends pas qu’il soit trop tard pour agir en conséquence des causes mauvaises dont tu es à l’origine. Une fois que le mal est fait, tu pourras donner toutes les excuses que tu veux, personne ne te pardonnera. JAMAIS personne ».

Bien que compliquée, cette phrase était assez représentative de ce qu’elle ressentait. Avec ses mots à elle, sa mère lui disait un truc du genre : bouge-toi les fesses maintenant sinon tu ne sortiras jamais de cet enfer !

Sa mère parlait bien. Elle avait l’air bien réveillée. Allongée sur son canapé, elle raccrocha en la remerciant. Un choix. Voilà à quoi Ida était confrontée tout de suite.

48

— Ida. Chérie…

La voix de Claude la réveilla.

Il était agenouillé devant elle et caressait ses cheveux. Il la regardait tendrement. Elle l’enlaça et se blottit contre son cou. Comme un réflexe. Mais aussi comme l’immense plaisir de le voir lui plutôt que n’importe quoi d’autre à son réveil. Elle sentait que tout son maquillage avait transformé son visage en monstre de Walking Dead à force d’avoir pleuré toute une partie de la journée, surtout après le coup de fil donné à sa mère.

Quelle heure il était, elle n’en avait aucune idée. Avec ce bâtiment sans fenêtres, il était impossible de savoir s’il faisait jour ou nuit. Mais son corps biologique semblait lui souffler qu’il faisait nuit. Qu’il était au moins minuit, peut-être plus, sûrement plus.

Sans même regarder, son visage toujours blotti dans le cou de son homme, elle tapota contre le mur pour transformer le paysage en prairie balayée par le vent et son doigt se posa sur une musique au hasard..

— Je suis désolé, dit Claude. Je ne suis pas encore habitué à ce que tu aies le même grade que moi. Tout cela aurait dû être préparé avec toi.

Il se redressa en la relevant dans le même mouvement. Il tira sur ses vêtements avec une infinie douceur pour lui redonner un peu d’allure. Il était tellement craquant à s’occuper d’elle comme ça… Comment est-ce qu’elle avait bien pu penser à lui comme le chef des monstrueux méchants ?

Une assiette de salade froide, mélange de tomates, de riz, de maïs, d’œuf dur, de feuilles d’épinards l’attendait sur la table basse, un verre de vin rouge à côté.

— Ida…

Agenouillé devant elle, il lui tenait les mains.

— …. mange un peu, prends une douche, change-toi, mets même un jogging si tu te sens bien comme ça et rejoins-nous au-dessus. Tu vas voir que notre prisonnier est bien traité. Et tu vas surtout conduire la prochaine phase d’interrogatoire, car on compte bien sur tous tes talents de criminologiste et de psychologue pour lui soutirer les vers du nez.

— Claude, es-tu sûr de ce que tu fais ?

Elle sentit juste la tête de Claude dire oui par son mouvement.

Elle renifla (ça, c’est sexy !) et le repoussa. Ses yeux devaient être encore tout rouges.

— Allez, va-t’en. Je suis là dans une heure.

— Dis « Niveau Prison » quand tu es dans l’ascenseur. J’ai enregistré ta voix et ton grade. Il t’y déposera. Et je t’accueillerai.

Santoro ne s’attarda pas.

Elle se retrouva seule, avec une musique déprimante en accompagnement. Elle stoppa la musique et changea aléatoirement le décor. A la place, un océan sans terre en vue s’étala partout autour d’elle. Elle eut la sensation de se trouver sur un radeau, perdue à tout jamais pour tout le monde jusqu’à la fin de ses jours.

— Niveau Prison, dit Ida une fois dans l’ascenseur.

Comme d’habitude, elle ne sentit rien, ni s’il s’élevait, ni s’il descendait.

Les portes s’ouvrirent rapidement.

Santoro, comme promis, se tenait devant elle, dans son costume officiel de Colonel. Tout comme elle.

Elle avait opté pour le pantalon plutôt que la jupe, pour être plus à l’aise. Il lui tendit la main.

— Capitaine, permettez-moi de vous faire visiter l’étage de la prison. Autour d’eux, des couloirs déserts s’élançaient en T à droite et à gauche. Il n’y avait personne.

Ils franchirent un angle et se retrouvèrent devant une porte blindée. A l’oreille, Santoro lui dit :

— Dis « Antigone ».

— Antigone.

La porte blindée glissa sans un bruit dans le plafond.

Lui tenant toujours la main, il l’attira vers ce qu’il y avait derrière.

— Antigone est le quartier dédié à Chang. Nous disposons de neuf quartiers « spécial-Déviants », comprenant chacun une chambre de détention tout confort, une salle d’interrogatoire, une salle de bain et…

Il hésita, avant d’ajouter :

— Une salle de torture.

Chang était là, assis dans la salle d’interrogatoire, derrière la vitre sans tain. Et Prax, en face de lui, lui posait des questions.

— Prax est là ?

La surprise d’Ida n’était pas feinte.

— Il s’est réveillé hier. L’hôpital voulait le garder pour deux semaines. Il a signé une décharge et a sauté dans le premier train pour Bruxelles. Ça ne remet pas en cause ta nomination, t’inquiète pas.

Elle n’y avait même pas pensé. Il l’entraîna plus loin.

Derrière la salle d’interrogatoire, il y avait la chambre du prisonnier. Le mur donnant sur le couloir était totalement vitré. Aucune intimité possible. Une salle de douche également vitrée lui faisait face, de l’autre côté du couloir. Et en face de la salle d’interrogatoire, attenant à la douche, la salle de torture. Un siège type dentiste trônait en son centre entouré de matériels électroniques variés et, contre un mur, d’un long établi de l’horreur comprenant tenailles et marteaux de toutes les formes, une perceuse, du matériel pointu ou contondant dont le simple aspect la fit frémir.

— Il n’ira là que s’il ne parle pas dans la salle d’interrogatoire, dit Santoro pour la rassurer.

Mais ça n’avait rien de rassurant.

Chang était toujours relié par ses perfusions à tous ses médocs chimiques.

— Il n’y a pas de gardes ?

— Pas à ce niveau. Tout est sous la surveillance du Centac. La seule sortie, c’est l’ascenseur. Il ne s’allumera jamais avec la voix de Chang. Les portes resteront fermées et nos para-militaires sont en alerte maximale. Et puis il faudrait déjà qu’il passe Antigone, la porte blindée de son secteur. Elle fait un mètre cinquante d’épaisseur. Elle ne s’ouvre qu’avec une empreinte vocale enregistrée. Et nous ne sommes que trois à être dans la base de données.

Ils se placèrent devant la vitre sans tain.

Santoro alluma les enceintes reliées aux micros dans la salle.

— … tu trimbalais des murs de plomb ? dit Prax en terminant sa phrase dont elle n’avait pas entendu le début.

Prax avait perdu au moins vingt kilos et pris 20 ans d’un coup. Le cyanure, même s’il y avait survécu, lui avait laissé de méchantes séquelles. On lui donnait soixante-dix ans. Sa voix molle était si basse qu’il fallait tendre l’oreille pour comprendre ce qu’il disait. Son corps, jadis une machine de combat aux muscles épais, était terriblement amaigri. Il flottait dans son uniforme kaki. Ses mains tremblaient. Il n’était tout simplement plus bon pour le service.

Chang ne répondit rien. Il regardait autour de lui, attentif à tout.

— Il n’a pas ouvert la bouche depuis qu’il est là.

— C’est quoi le produit que vous lui injectez pour ne pas qu’il dorme ?

— Une forme de concentré de caféine pure. C’est comme s’il buvait 10 cafés par heure. La plupart des gens serait en train de bondir dans tous les sens mais pas lui. Il reste zen, quelle que soit la dose qu’on lui injecte. On est montés jusqu’à 23 équivalent-cafés de l’heure, ça n’a rien changé. Sa maîtrise de soi est incroyable. Et le contrôle qu’il a sur son corps encore plus fou.

— Et si on lui enlève, il dort, c’est ça ? Et s’il dort, il disparaît ? C’est ça ?

— C’est ça.

— Ça va être à toi de jouer, dit Santoro en posant une main sur son épaule, pour la rassurer, mais elle la saisit et l’éloigna d’elle.

Santoro fit une moue de la bouche, ne sachant comment interpréter ce geste, puis ajouta :

— Faites-le parler, colonel. Sinon, il faudra l’emmener en face.

Prax sortit de la salle d’interrogatoire. Lui et elle se saluèrent de la tête, poliment. Ils se détestaient de toute façon.

Au moment d’entrer dans la pièce, Ida se tourna vers les deux hommes :

— Colonel Santoro, Colonel Prax, quoiqu’il se passe dans l’heure qui vient, et même si ça vous semble ahurissant ou hors des protocoles, n’intervenez pas. Quoi qu’il arrive. Et je dis bien, quoi qu’il arrive !

Claude et Prax la dévisagèrent, interdits.

Ida entra dans la pièce au moment où le portable de Prax sonna. Chang tourna sa tête vers elle.

Ils se jaugèrent un long moment et à cet instant précis, Ida sut ce qu’elle devait faire. Elle ne savait pas comment elle allait le faire, mais elle devait le faire. C’était comme une illumination.

Ou plus exactement, comme la confirmation d’une illumination atteinte dans le fond du trou de son après-midi merdique.

49

— Je vais devoir partir en mission pendant 3 ou 4 jours, glissa Stan à l’oreille de Prisca.

Ils étaient enlacés à l’arrière du motel, à l’abri des yeux indiscrets, collés ensemble dans le foin d’une charrette pourrie qui avait dû connaître les frères Dalton et qui servait aux Croop à la déco pour touristes.

La nuit tombait, la fraîcheur avec.

Prisca s’enfuyait de ses programmes de formations obligatoires dès qu’elle en avait l’occasion, ignorant avec insousciance les réprimandes qu’elle subissait à son retour.

Stan l’enveloppa de sa veste.

— C’est dangereux ? demanda-t-elle tout aussi doucement.

— Non, juste la routine. Théo va venir me chercher et on va aller loin d’ici, en Europe.

Prisca se serra plus fort contre lui.

Dans le Camp 3, on voyait les aviateurs se préparer et un des jets chauffer ses moteurs. Des flammes en surgissaient dans de grands bruits bouillants.

— Tu veux pas me dire ce qui se passe ?

— Je peux pas.

— Tu penses des fois à ta famille ? Eux ils savent pas ce que tu es devenu, c’est pas comme moi. Comme ma mère est dans l’Entité, elle sait toujours ce que je fais, toujours où je suis, je déteste ça. Je la déteste tout court, d’ailleurs. C’est quelqu’un de méchant, de vraiment méchant.

Stan ne répondit rien.

Oui, il pensait tout le temps à ses parents, à la tristesse quotidienne qu’ils devaient vivre à cause de sa disparition. Depuis qu’il était entré en contact avec sa mère, dans sa chambre, là-bas, à Nanterre, il était un peu plus rassuré, mais pas un jour ne se passait sans qu’il n’ait envie d’aller au motel demander à passer un coup de fil.

Mais c’était trop dangereux. Pour eux et pour l’Entité tout entière.

C’était probablement ça, devenir un homme. Faire des choix, même douloureux, et s’y tenir. Donner une parole et la respecter.

— Je crois qu’il faut que j’y aille, sinon ils vont commencer à me chercher, dit Prisca en survolant du regard les alentours.

Ils s’embrassèrent doucement. Tout était toujours doux avec Prisca, c’étaient les instants les plus calmes des journées de Stan. De vrais instants de détente, de plénitude, de bonheur.

— Tu fais attention à toi, Stan, d’accord ?

— Je te le promets.

— Et ne m’oublie pas.

— Aucun risque, idiote !

Elle glissa de sous la veste et contourna l’hôtel.

Elle lui lança une bise, à l’angle. Il fit mine de l’attraper avec son poing. Une porte s’ouvrit derrière lui.

— Stan, t’es là ? Y’a Théo qui débarque, en boule.

C’était Klauss. Lui seul connaissait leur planque, à lui et à Prisca. Il les protégeait, il fermait les yeux sur leurs incartades de plus en plus fréquentes.

— J’arrive, dit Stan en essuyant le rouge à lèvres de sa copine qui lui tartinait tout le visage, enfoui dans la carriole.

Stan entra en même temps que Théophile dans le QG de Klauss, lui par la porte intérieure, Théo par la porte extérieure, en provenance du Camp 1.

Ils refermèrent les portes en même temps dans un même claquement.

A coup sûr, Théophile avait dû voir Prisca surgir du pignon de l’hôtel. S’il savait compter, ce dont Stan ne doutait pas, 1+1 donnait Stan fricote avec Prisca.

Est-ce que c’était grave ?

Il n’en savait foutre rien et s’en fichait comme d’une guigne. C’était sa vie.

Par contre, ce qui allait suivre était une tout autre paire de manche.

Ce qu’il avait fait aujourd’hui enfreignait toutes les règles qui régissaient l’Entité.

Il avait passé sa journée à initier et à mettre en place un plan complet, ce qu’on ne faisait jamais à l’Entité sans passer par le big boss.

Théophile fit un pas. Pas un pas menaçant, mais un pas peu avenant.

Stan, malgré les cinq ou six mètres qui les séparaient, ressentait partout dans les nerfs de son dos le courant d’agressivité que Théophile retenait de toutes ses forces.

— Okay, dit Théophile en introduction, si j’ai bien compris ce qui se passe – et l’un et l’autre vous me dites si je me trompe –, ce matin je vous ai demandé de trouver un plan pour libérer Akihiro, d’y réfléchir, et de m’en parler ce soir, c’est-à-dire maintenant, pour qu’il soit libre dès demain matin.

Klauss, dans son fauteuil, faisait mine de regarder quelque chose d’intense sur un des écrans où, pourtant, rien ne se passait.

— … et, si j’ai toujours bien compris, non seulement, Stan, tu as conçu un plan, ce qui est très bien, MAIS (il se concentra un instant pour faire redescendre le timbre de sa voix à un volume plus standard), tu l’as mis en route. Tu as transité et réalisé une Induction. Une fois ton plan établi et ton Hôte préparé, tu es allé au Camp 3 distribuer des ordres, en l’occurrence tu as prévenu les pilotes de l’heure de départ et de la destination. Tout cela sans m’en toucher un mot. Stan, 17 ans, dans l’Entité depuis seulement vingt jours, tu as fait tout ça ? Puis tu as envoyé Klauss me dire qu’il fallait qu’on décolle pour Bruxelles dans deux heures pendant que tu baisais ta copine à l’arrière du motel. Est-ce que j’ai bien résumé la situation, Stan ?

Stan acquiesça du chef, sûr de lui.

— A une exception près, oui. Je ne baisais pas ma copine, je lui disais seulement au revoir. Il n’y a pas eu d’acte sexuel pour être concis et précis. Et si je n’avais pas fait ce que j’ai fait ce jour, vous auriez été dans une rage délirante, ou alors il aurait fallu que je vous mente, au choix. Et pour être tout à fait franc, je vous aurais probablement menti, je ne me serais pas engagé comme je l’ai fait pour sauver Akihiro et je serais resté ici à profiter de la bouffe et de la vie cool. C’est même ce que j’aurais fait si j’avais été un petit con flemmard et j’m’en foutiste. Vous n’arrêtez pas de répéter qu’il faut prendre des initiatives et faire des tests, c’est exactement cela qui s’est passé. J’ai pris des initiatives que je sais bonnes et j’ai fait des tests qui ont donné d’excellents résultats et cela pour une raison simple : c’est que vous étiez introuvable. Donc, j’ai agi, oui. Notre conversation actuelle est le résultat exact des causes que vous avez initiées, elle est en l’occurrence d’une inutilité flagrante. En tant qu’origine des causes, vous ne pouvez renier le résultat qui est en rapport direct avec les actions que vous avez voulues. Et nous perdons de précieuses minutes à disserter au lieu de nous consacrer au seul objectif qui soit, sauver Akihiro des mains du Bureau 09.

Théophile resta sans voix.

Tout en Stan avait changé. Il n’avait plus rien d’un adolescent boutonneux devant lui mais le profil d’un chef, un grand chef de guerre, capable aussi bien d’élaborer des stratégies que de les coordonner, de donner de l’énergie à ses hommes tout en faisant preuve d’une rhétorique sans faille.

C’est exactement cela qu’il avait détecté chez lui, depuis des mois d’observation. Mais sa transformation était si rapide, si précoce, si instantanée, sans compter la puissance quasi illimitée de son pouvoir dont il n’avait même pas idée, que Théophile fit redescendre sa pression intérieure à un niveau stable et presque normal.

Stan rayonnait. Non pas d’une quelconque fierté. Il rayonnait intérieurement d’avoir agi dans la bonne direction, d’avoir fait ce qu’il fallait pour sauver son collègue.

Sa position, sa voix, son regard, tout était en cet instant « biblique » chez lui.

Stan était bien conscient de tout ça sans chercher à en retirer une gloire ou une position plus puissante.

Il restait d’une humilité surprenante.

Théophile l’avait deviné des mois plus tôt et là, devant lui, se trouvait le jeune prodige. Un « homme fait », comme on l’aurait dit dans des temps anciens.

Klauss en resta sans voix de voir son assistant ainsi, aveuglément ébloui par les mots, l’attitude et la certitude de Stan, campé sur ses deux jambes qui, les gestes lents et sûrs, nourrissaient ses mots des gestes exacts qu’il fallait pour soutenir ses idées.

Avec ses cheveux longs, sa barbe naissante de gamin, sa petite bouille de mioche qui en savait bien plus pour son âge que n’importe qui d’autre, il était l’incarnation du pouvoir absolu en marche, une sorte d’effet miroir temporel de ce qu’avait dû être un apôtre – ou Jésus – en son temps.

Il savait exactement ce qu’il faisait, ce qu’il disait, à qui il parlait.

Stan choisissait ses mots en fonction de l’aptitude intellectuelle de son interlocuteur à le comprendre. Et plus que tout : il savait que ça allait marcher exactement comme il l’avait prévu quelques heures plus tôt.

Stan continua, impassible :

— Une fenêtre d’opportunité s’est ouverte devant moi. Si je ne l’avais pas attrapée sur l’instant, il aurait fallu attendre des jours, voire des semaines pour qu’elle se reproduise. J’ai donc saisi cette opportunité et tout fait pour que nous sauvions notre confrère avant qu’il ne soit trop tard. Cela fait maintenant près de trente heures qu’il n’a pas dormi et le temps que nous arrivions à Bruxelles, ça fera un total de 45 heures. De plus, l’Entité est aveugle par rapport au Bureau 09. Vous ne savez quasiment rien d’eux. Et la première règle de la guerre, c’est de connaître son ennemi mieux que soi. Je vous offre cette opportunité en plus de la libération d’Akihiro : acquérir un espion fiable et puissant à l’intérieur même du Bureau 09. Je ne dis pas que le plan va marcher à coup sûr à 100 %, mais au moins il y en a un et il est déjà lancé. A vrai dire, sa libération est déjà en cours. Si on prenait l’avion pour aller le chercher ? Ce serait pas mal Théophile, sinon Akihiro va nous attendre…

Klauss regarda Théo en haussant les épaules, du genre, « j’ai rien fait, c’est comme ça ! ».

Théo ramassa son sac de voyage, le visage aussi clos qu’une huître qui résisterait au couteau pour l’ouvrir. Stan ramassa son sac de voyage et, sans un mot, ils rejoignirent en marchant côte à côte le jet positionné en bout de piste.

Au moment de monter, Théo posa sa main sur l’épaule de Stan :

— Petit, tu voles trop loin, trop haut et trop vite. Tu vas te brûler et tomber. De haut, de très haut. Retiens les leçons du mythe d’Icare.

Stan dit oui de la tête avant d’ajouter :

— Je sais. C’est pour ça que vous m’avez recruté. Grâce à vous je m’épanouis. Et mes ailes sont déjà cramoisies, malheureusement.

Théophile eut un doute sur ce que voulait dire cette phrase.

50

Ida s’avança d’un pas lent et déchira la veste de prisonnier en papier vert que Chang portait. Elle tira dessus à grands coups secs jusqu’à ce que la veste soit en deux parties, qu’elle écarta complètement.

Ida voulait marquer le coup vis-à-vis de Prax et Santoro.

C’était important pour son plan ; l’ordre dans lequel les choses devaient se passer était évident, comme une check-list dont elle n’aurait qu’à cocher mentalement les étapes les unes après les autres.

Elle venait de cocher la première.

Chang, les poignets attachés à la table par deux énormes menottes en acier renforcé, fermées électroniquement, les pieds enserrés dans des cercles d’aciers de trois centimètres d’épaisseur rivés au sol, se laissa faire, impuissant.

Il rugissait dans son cœur comme un lion en cage. Ida le sentit.

Un tatouage complexe, composé de dizaines de symboles japonais différents s’emboîtant les uns dans les autres en une symétrie parfaite, s’étalait du cou aux reins. Une véritable fresque.

Ida fit glisser ses doigts sur les lignes, les dessins, les reliefs, comme le ferait un Indiana Jones devant une gravure antique qu’il viendrait de découvrir au fin fond d’une pyramide oubliée.

S’en était totalement sensuel. La lenteur des doigts d’Ida qui suivaient les lignes principales de chaque dessin avait quelque chose d’hypnotique, même pour elle.

Prax et Santoro, de l’autre côté de la vitre, devaient être dans le même état. Et Santoro, bouillir de jalousie.

Puis Ida contourna la table, faisant claquer fort ses talons et s’assit en face du Japonais que son impassibilité n’avait pas quitté une seule seconde durant les deux minutes qu’elle avait prises pour lire son tatouage.

— Les Vory v zakone ont une longueur d’avance sur vous, les Yakusas. Depuis quelques années, ils ne se font plus tatouer. Vous savez pourquoi ? A cause de leurs tatouages faits en prison, les policiers savent exactement qui ils sont, quels grades ils possèdent, leurs exploits criminels et tout un tas d’autres informations très utiles. Et vous, Chang, c’est exactement la même chose. Vous êtes un tueur à gages. C’est votre métier. Vous avez été formé à l’école Ninja de Togakure-Ryû, officiellement éteinte depuis longtemps mais toujours en service pour la cause Yakusa. Grâce à ce tatouage, j’en sais déjà plus sur vous que si vous parliez depuis cinq heures avec moi. Alors je vais parler toute seule et je vais démonter un à un chacun de vos secrets, car je les connais tous.

Chang la regardait dans les yeux sans ciller. Sa maîtrise de soi tout orientale était à son niveau le plus élevé.

Elle posa son index sur le doigt qui lui manquait à la main gauche.

— Les Yakusas se coupent un doigt lorsqu’ils font une erreur. Ils le remettent emballé à leur patron dans un chiffon, pour expier leur faute. Ici, au Bureau 09, on vous appelle Chang, mais Chang est un prénom chinois. Un analyste incompétent de notre bureau vous l’a attribué par méconnaissance parce que vous voyagiez beaucoup en Asie du sud-est. Je pourrais vous détailler chaque pays où vous êtes allé depuis les six dernières années, mais ce n’est pas la peine. Vous savez que je le sais. C’est un nom de code japonais qu’ils auraient dû vous donner.

Elle croisa les jambes. Elle recula un peu son siège pour être plus à l’aise.

Et c’est dans un japonais parfait, sans accent, qu’elle parla :

— Vous êtes Akhiro Summara, le tueur du maire de Nagazaki, exécuté le 17 avril 2009. Cet acte a interrompu la trêve que le gouvernement entretenait avec les Yakuzas depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Là, Ida savait que ses deux collègues remontaient à vitesse Grand V au Centac pour suivre l’interrogatoire avec un traducteur à leur côté. Mais Ida connaissait non seulement le CV de chaque analyste du Bureau mais elle savait aussi que les deux seules personnes qui parlaient Japonais étaient, pour l’une, en vacances à Taiwaïn, et pour l’autre, en permission de trois jours pour un décès, à trois cents kilomètres d’ici. Il leur faudrait au moins trois ou quatre heures pour trouver un traducteur, ce qui lui laissait le temps de continuer à cocher les cases de sa Check-List. Et d’accomplir son plan, aussi fou qu’il puisse être.

— Vous avez remis votre doigt à votre boss, Masatochi Kumagai, du clan Inagawakai, auquel vous appartenez.

— Auquel j’appartenais, dit Akihiro en parlant pour la première fois, en japonais. C’est au passé qu’il faut le dire.

— Akihiro Summara, je vais vous libérer. Ça va être dangereux et compliqué. Il va falloir suivre mes consignes à la lettre. L’acceptez-vous ?

Akihiro hocha la tête. Il venait de donner sa parole. Ida l’avait suffisamment impressionné pour qu’il lui accorde cette confiance.

Elle repassa en anglais :

— Très bien. Puisque vous voulez que je sois précise, je vais chercher votre dossier.

Elle se leva et sortit de la pièce.

Toutes les caméras implantées partout dans le complexe suivaient chacun de ses mouvements. C’est là qu’elle allait voir si Santoro et Prax lui faisaient suffisamment confiance pour libérer un Déviant. C’était quitte ou double.

Elle franchit la porte blindée, Antigone.

Au moment où elle entra dans l’ascenseur et plaça son badge pour se rendre dans ses appartements, elle vit toutes les caméras s’éteindre, tous les systèmes de sécurité se déverrouiller, tout tomber en panne.

Seul l’ascenseur fonctionnait.

Soit la chance et le hasard étaient tellement de son côté que c’en était impossible, soit elle avait un ange gardien, ce qui était impossible aussi.

Arrivée à son étage, elle courut dans son appartement.

Sa porte était ouverte. Toutes les autres portes étaient fermées et les lecteurs de badges éteints. Si elle avait voulu essayer d’ouvrir la porte de son appartement avec son badge, c’en était fini, elle serait restée dehors et cocher les cases de sa check-list aurait été terminé.

Akihiro était Japonais, fin et pas très grand. Des affaires à elle pourraient sûrement lui convenir. Elle fourra son jogging qu’elle avait déjà préparé sur le canapé dans un sac de courses, attrapa son arme de service, qu’elle arma, et courut jusqu’à l’ascenseur en décrochant son téléphone.

Antonio répondit à la première sonnerie.

— Vous avez deux minutes pour être devant l’ascenseur. Il faudra sortir du tunnel en moins d’une minute.

— Je serai là, Colonel Kalda, dit Antonio simplement. Elle raccrocha.

— Prison, annonça-t-elle, au summum de son excitation. L’ascenseur remonta à l’étage où se trouvait Akihiro.

Son plan était parfait en tous points. D’où qu’on le prenne et quelle qu’en soit l’issue, elle était gagnante. Elle avait tout prévu, de A à Z, quel que soit le Z.

— Antigone, dit Ida, qui vit Akihiro debout juste derrière la porte blindée lorsqu’elle glissa sans bruit dans le plafond.

Comme tout ou presque était en panne, ses menottes, la porte de la salle d’interrogatoire, tout s’était ouvert.

Les joies de la technologie, comme diraient certains.

Akihiro ne savait pas trop sur quel pied danser. Il hésitait entre se jeter sur elle en un millième de seconde pour la tuer ou ne pas bouger.

Elle lui jeta le sac de course dans les mains.

— Vous avez moins de cinquante seconde pour le mettre. Et suivez-moi, vite !

Akihiro, avec une agilité ahurissante, enfila le jogging en lieu et place de sa tenue de bagnard tout en courant. Ida n’avait jamais vu ça.

Ils arrivèrent ensemble devant l’ascenseur.

Prax, à l’intérieur, un Glock dans les mains pointé sur eux, les attendait de pied ferme.

51

Stan devait maintenant en convenir officiellement. Son plan avait une bonne base mais il n’avait pas pensé à tout.

A voir sautiller à travers toute l’allée du jet Théophile, passer des coups de fils dans tous les sens, organiser des vols d’avions de tourisme secondaires, des réservations de voitures, de fausses réservations de voitures, expliquer à un responsable des visas européens pourquoi ils devaient fermer les yeux sur leur court passage en CEE pour que sa femme ne sache pas qu’il s’envoyait sa secrétaire dans le placard à balais, appeler une amie à lui pour qu’elle « nous héberge dans son manoir et qu’elle nous prête son yacht pour rejoindre les îles Anglaises », oui, là Stan comprit qu’il avait été un peu vite en besogne.

C’était tellement facile dans son monde qu’il avait transcrit un instant sa faculté à façonner sa Récurrence comme il le souhaitait au Paradoxe.

Mais ça ne marchait pas comme ça.

Après cinq heures de vol et d’âpres négociations, Théophile s’assit enfin en face de lui, un large verre de Laphroag sans glace dans les mains.

— Bien. Je crois que désormais tout est en place. Avant que nous transitions ensemble dans un endroit qu’on m’a demandé de te présenter, mais qui n’est généralement réservé qu’à une toute petite poignée de Vétérans, réexplique-moi avec plus de détails ton induction. Je ne veux laisser aucun paramètre vacant.

Stan but son coca à la paille en disant oui de la tête.

— J’ai demandé à Klauss s’il connaissait l’endroit où se trouvait le Bureau 09. Avec Google Earth, il m’a montré un bâtiment bizarre dans Bruxelles, sans fenêtres ni rien. Je me suis endormi, je me suis promené dedans et j’ai trouvé une dirigeante du Bureau 09, une colonel ; Ida Kalda qu’elle s’appelle. Elle était sur un canapé de son salon, sans Dreamcatcher pour la protéger. J’ai rien eu à faire. Elle voulait qu’une chose, se barrer de ce monstrueux Bureau 09 qui n’était qu’injustice et faire quelque chose de juste. Et dans son rêve, à ce moment-là, elle avait créé des avatars qui rejouaient les scènes qu’elle haïssait devoir vivre en vrai. Je n’ai eu qu’à souffler quelques mots aux avatars, ou aux Figurants, si vous préférez, pour qu’elle soit prête à l’action au moment venu.

— Stan, as-tu appris qu’il ne faut jamais changer plus de 10 % des rêves pour ne pas actionner les mécanismes de défense du subconscient de ton hôte ?

— Non.

— Penses-tu l’avoir fait ?

— Avec une conviction profonde, non. Je n’ai rien eu à changer. J’ai juste mis des mots différents dans la bouche des gens qu’elle écoutait. C’était… basique. C’est quoi les mécanismes de défense du subconscient ?

Théo but la moitié de son whisky d’un trait.

— L’autre moitié du verre, c’est pour transiter avec toi juste avant l’arrivée. Il y a cinq mécanismes de défense. Du plus insignifiant au plus fort (il compta sur sa main droite) : Un, les figurants se retournent contre toi et t’attaquent ; deux : les figurants disparaissent et des guerriers apparaissent ; trois : le monde dans lequel tu es change radicalement. Tu es piégé, tu es dans un Proto-Transfert mais tu peux toujours trouver un ascenseur pour t’enfuir à un niveau inférieur du Building dans l’espoir de trouver une porte qui te ramène chez toi ; quatre, la même chose, sans ascenseur. T’es baisé, coincé pour des années dans le monde onirique de ton Hôte. Cinq : Tu es avalé par la conscience de ton hôte qui hérite de tout ce que tu es et de tout ce que tu as été, sans ton pouvoir bien sûr. Tu n’existes plus. Fin de ta vie. Tu disparais de ce monde sans laisser de traces.

Théophile sortit de la poche intérieure de sa veste deux seringues contenant un liquide jaune dégueulasse, insérées dans une mousse protectrice anti-choc tout aussi visqueuse.

— Je ne vais pas te mentir, Stan. Si tu veux continuer à vivre et si tu veux continuer à faire tout ce qui te chante comme si les autres autour de toi n’existaient pas, plante cette seringue dans ton bras et rejoins-moi de l’autre côté. ILS t’attendent.

Théo prit une des seringues et s’injecta sans une hésitation le produit. En moins de cinq secondes, sa tête s’affaissa sur son torse : il dormait.

Stan vérifia le pouls de Théo, sa tension, mais rien d’anormal à signaler.

Il pionçait dur.

Il prit la seringue, souffla un gros coup du genre mais qu’est-ce que je fais comme connerie et se la planta dans le bras. Lui qui était toujours à la limite de s’évanouir dès qu’on lui faisait une piquouse… Il appuya sur le bouton pression d’un coup sec.

En un instant, un vide surnaturel s’installa partout autour de lui.

Il eut l’impression de flotter dans les âges du monde et de voir la Terre tout entière et ses jambes ne lui faisaient plus mal et il n’y avait personne pour le gonfler et il chantait du Charles Aznavour et…

… il reçut deux baffes bien violentes ; du genre violent.

Il était assis sur un rocher, le long d’un chemin qui gravissait une montagne inconnue. Loin, très loin en dessous de lui, les nuages dansaient et des trouées laissaient imaginer un paysage magnifique.

— Désolé, gamin. Tu commençais à être grave perché, fallait te faire redescendre. Les premières fois, ça fait souvent ça avec la Soma. C’est un nom con, mais il dit bien ce qu’il fait comme effet. Inventé au 19ème siècle par un Nefilim pharmacien français que tu connais bien pour avoir lu tous ses livres : Emile Coué.

Théophile se frottait les mains. Il l’avait cogné tellement fort qu’il s’était fait mal à la paume. Les joues de Stan brûlaient.

— Emile Coué ? Un Nefilim ?

— Oui.

Théophile attrapa une branche et s’en servit comme canne pour commencer la grimpette.

Stan qui n’avait aucune souffrance dans les jambes, qui semblait pouvoir marcher comme le commun des mortels, décida au contraire de se passer de canne.

Et c’est en se sentant léger qu’il suivit Théo qui entama l’ascension d’un escalier en pierres si usées par le temps que tous ses coins émoussés et couverts de lierre et de mousse le rendaient vraiment glissant.

Mais putain, ils étaient où ?

52

Prax baissa son flingue.

— On n’a pas le temps, on se grouille. Montez !

Ida, après une émotion de surprise qui valait le poids entier d’un trésor de vieux galion, accompagna d’un geste rassurant Akihiro pour qu’il monte dans l’énorme monte-charge.

Le Japonais, sur la défensive, était prêt à sauter sur tout ce qui bougerait le petit doigt ; Prax en l’occurrence.

Ida plaqua sa carte contre le lecteur et les portes se refermèrent avec leur silence habituel.

C’était tellement évident, comment elle ne l’avait pas vu !

— C’est vous l’espion, dit Ida sans se retourner vers Prax. L’espion des Déviants. Vous, le plus extrémiste de tous au Bureau, en apparence. C’est un coup de génie, un tour de force génial. Et c’est pour ça que je ne vous ai pas trouvé, pour Paris. Je n’ai même pas pensé à analyser vos résultats médicaux. C’est pour ça que le Bureau 09 n’a jamais réussi à mettre la main sur un déviant ! Vous les informiez des opérations en cours. Ils pouvaient tout anticiper grâce à vous. Ils vous ont réveillé pour que vous reveniez ici au plus vite libérer leur Japonais.

Prax souffla, épuisé. Il semblait si vieux. Il s’appuya contre les murs vitrés de la cage, prêt à s’écrouler sur lui-même. S’il pesait cinquante kilos, c’était le maximum.

— J’ai avalé beaucoup de charbon avant de manger les plats chinois, ce samedi là, à Paris…

Sa voix sortait d’outre-tombe.

— … Et puis vous m’avez appelé avant que j’aie le temps de tout prendre, de bouffer toute la dose de charbon qu’il fallait pour survivre. J’ai été dans la merde quand j’ai vu que vous-même n’en mangiez pas, mais il était déjà trop tard, j’étais déjà trop empoisonné pour réagir. Vous auriez dû y rester, comme les autres. Mais faut croire que le hasard fait bien les choses… hasard ou pas, d’ailleurs.

Il reprit sa respiration, rauque, difficile, toussa du sang.

— C’est toi, maintenant, dit Prax.

Il venait de passer au tutoiement maintenant qu’ils étaient, bon gré mal gré, dans le même camp.

— Que tu le veuilles ou non, que tu l’aies programmé ou non, que tu l’aies rêvé ou non, tu seras leur espionne désormais, Ida Kalda. Tu vas bosser pour les Déviants parce que tu vas découvrir qu’ils ne sont pas là pour trucider le monde. Tu vas découvrir que c’est nous qui sommes là pour ça…

Les mots de Prax résonnèrent fort dans le cœur d’Ida. Ses propres doutes qui l’avaient rongée toute la journée trouvaient ici un fondement salvateur. Elle avait franchi la ligne rouge pour une cause juste et c’est avec la profonde conviction d’avoir bien agi qu’elle se répéta cela jusqu’à l’ouverture des portes.

Antonio, juste devant, l’attendait. Il tenait ouverte la porte arrière. Les trois fuyards entrèrent dedans.

Antonio se jeta sur son volant en utilisant toute la puissance qu’il y avait sous le capot. En quelques secondes, ils se retrouvèrent à plus de 200 km/h.

Prax consulta sa montre.

— Délai de grâce terminé, dit-il sombrement. J’ai éteint tout le système en utilisant une sécurité cryptée. Il leur faut quatre minutes pour le remettre en marche. Les quatre minutes sont passées.

Il leva un doigt annonciateur vers le toit de la voiture.

Des gyrophares rouges et des sirènes hurlantes transformèrent l’interminable tunnel en train fantôme.

Horrifiée, Ida vit surgir des plafonds du tunnel, descendant rapidement, de titanesques murs blindés conçus pour résister à une attaque nucléaire.

Santoro ne lui avait pas fait confiance. Ce fils de pute avait appuyé sur le bouton rouge à l’instant même où les circuits s’étaient remis en route. La défection de Prax, sûrement constatée et validée à l’heure qu’il était, n’avait pas dû aider Santoro à vouloir tous les laisser partir comme si de rien n’était.

— On n’y arrivera pas, ronronna Prax.

— On y arrivera, dit Antonio.

Ida vit s’afficher cinq secondes plus tard 310 km/h sur l’écran tactile de la voiture.

Elle ne voyait même plus les murs défiler sur le côté.

Par contre, elle voyait les portes blindées continuer à descendre, entourées du halo rouge des gyrophares et de la stridente sirène qui rendait fou.

— La fin du tunnel ! cria Ida en montrant la lumière du jour apparaître comme un trou d’épingle au loin.

La voiture grimpa encore de quelques kilomètres par heure : 319. Antonio, concentré, appuya sur un bouton.

— Desmond, je vais avoir besoin de ta voiture dans moins de trente secondes.

Sa voix était d’un calme surnaturel.

— Je l’allume, dit la voix dans le haut-parleur.

— Pourquoi une autre voiture ? demanda Ida, assise entre Prax qui toussait du sang et Akihiro, livide.

— A cause de cette dernière porte, là, fit Antonio en montrant une porte si basse maintenant qu’il n’y avait plus la place de passer. BAISSEZ-VOUS !

Tous se tassèrent sur eux-mêmes comme les hôtesses de l’air l’enseignaient avant chaque décollage. Antonio se pencha pour être allongé sur le siège passager tout en continuant à tenir le volant.

Le toit de la voiture fut sectionné en deux à hauteur de tête.

Le bruit du métal qui se disloqua explosa les oreilles de tous les occupants de la voiture.

La Mercedes, écrasée par le titanesque poids de la porte blindée, se tassa d’un coup au sol. Les 4 roues se plièrent à l’horizontal et cassèrent net, s’envolant dans tous les sens.

Antonio se redressa et c’est un combat à mort qu’il livra pour empêcher ce qui restait de sa caisse de se retourner.

Glissant sur la route à une vitesse de malade, cognant le mur de droite et le mur de gauche et le mur de droite comme une balle de flipper, la voiture glissa entourée d’une montagne d’étincelles qui grimpait jusqu’au plafond du tunnel et c’est une boule de feu qui surgit enfin du trou béant pour s’arrêter sur le parking, au centre des autres voitures.

Antonio se retourna en souriant, entouré de flammes s’élevant de la carrosserie et du moteur :

— Mademoiselle et ses invités sont arrivés.

53

Ils grimpaient depuis quinze minutes quand Théo décida de retrouver sa langue.

Stan ne cherchait pas à discuter.

Si Théo voulait dire un truc, il le dirait.

Stan le suivait d’une dizaine de mètres, observant à des centaines de kilomètres autour de lui le paysage.

Ils étaient sur une montagne fantastiquement haute et, en toute logique, l’oxygène aurait dû y être raréfié, mais ce n’était pas le cas. Pourtant les nuages et le monde qui se trouvaient en-dessous étaient si bas, si loin d’eux, à plusieurs kilomètres sans doute, que ce n’était pas logique de ne pas avoir de mal à respirer.

C’était le contraire : l’air y était frais, pur, vigoureux.

Le chemin qu’ils gravissaient était vertigineux. Parfois, c’était un enchaînement d’escaliers taillés à même la pierre de la montagne, tantôt vaguement creusés dans une terre ocre dans laquelle une herbe grasse poussait sur les bords et, parfois, c’était un simple sentier qui longeait des précipices, des gouffres.

A certains endroits, on ne pouvait pas marcher de front et ce n’est pas sans avoir quelques battements de cœur bien rapides que Stan se colla à la paroi pour ne pas basculer dans le vide.

— Nous sommes en train de gravir la Montagne de l’Éternel, dans les Terres de l’Ambigu, dit enfin Théophile, essoufflé. Tout ce que je vais t’apprendre ici, et tout ce que tu apprendras par toi-même, c’est avec le silence que tu devras en garder trace dans le Paradoxe et dans ta Récurrence. Rares sont les Nefilims, de quelque époque que ce soit, à venir ici de leur vivant, volontairement ou involontairement. Sois conscient du privilège qui t’est accordé et sache reconnaître la responsabilité que l’on te donne en te faisant découvrir des secrets connus de si peu de monde qu’il y a trop de doigts sur la main gauche d’Akihiro pour les compter.

— Okay, dit Stan, lui aussi essoufflé, mais bien moins que son mentor.

— Les Terres de l’Ambigu se trouvent quelque part entre le Paradoxe – notre monde – et les mondes oniriques dans lesquels nous nous promenons dans nos Transits. C’est un Intermonde ; un monde intermédiaire que nous traversons pour aller du Paradoxe au rêve de notre Hôte sans même nous en rendre compte, et vice-versa. On pense sans en être certains qu’il existe d’autres Intermondes du même genre, à différents étages de la réalité, disons à différents niveaux vibratoires où la densité de la matière vibre du plus lourd au plus léger.

— Dans les philosophies occultistes et gnostiques, la Terre est toujours présentée comme le niveau vibratoire le plus dense, là où la matière est la plus lourde.

— Je n’ai pas la réponse à cela. C’est probable mais ce n’est pas sûr. Arrête de me couper, j’ai suffisamment de mal à monter comme ça. Et la route n’est pas finie.

Stan ignora son mentor. Ses idées tournoyaient dans tous les sens :

— Et les théoriciens quantiques supposent qu’à chaque fois que nous avons des choix à faire, nous les faisons tous en même temps, créant autant de variables du monde qu’il y a de choix à faire, ce qui rejoindrait un peu cette idée d’Intermonde tout en considérant qu’il y en ait des milliards et des milliards et que ce soit en constante extension… comme l’univers.

Stan réfléchissait tout seul maintenant. Il croisait différents champs de connaissance, recherchant dans ses souvenirs les concepts développés par tel ou tel philosophe, tel ou tel scientifique. Croiser les connaissances, c’était ça la vraie clé du savoir, ce qui était si mal compris dans le Paradoxe.

— Bon, tu peux bien la fermer et me laisser parler.

— Okay, okay.

— L’histoire mythologique des Terres de l’Ambigu, telle que se la transmettent les Nefilims, c’est que ce sont les Atlantes qui, les premiers, ont mis la main sur son existence. C’est un monde complet, développé, avec de nombreuses races et cultures différentes, langues, dialectes, us et coutumes, etc., qui n’ont rien à voir avec la Terre. Sa taille est supérieure à la terre, comme si ce monde enveloppait le nôtre à quelques kilomètres d’altitude. Lorsqu’ils ont découvert ces Terres, les Nefilims Atlantes ont alors décidé d’en faire leur havre de paix une fois que leurs vies matérielles trépassaient dans le Paradoxe.

Il souffla un grand coup. Les marches qu’ils gravissaient avaient une taille inhabituelle et c’est près d’un mètre de haut qui séparait chaque niveau. Mais pour qui avaient-elles donc été taillées ?

Stan se rappela que dans de nombreuses bibles, les Nephilims étaient traduits par Géants, une traduction contestée par de nombreux linguistes. Pour les Témoins de Jéhovah, les Nephilims étaient des anges descendus sur Terre pour baiser les plus belles femmes mortelles. Les Nephilims étaient une des causes principales de la mission de Noé et de son arche, l’inondation mondiale noyant à jamais cette débauche que Dieu refusait.

— Pas la peine de me poser la question qui te brûle les lèvres, Stan : non, nous ne mourrons pas vraiment. Seul notre corps physique meurt, une simple enveloppe matérielle et temporelle, un outil pratique pour interagir avec le monde dans lequel on se trouve, une machinerie à durée limitée qui restreint de manière honteuse les vraies possibilités de ce que nous appelons notre âme. Et à moins d’être tué dans le Paradoxe ou de faire un Proto-Transfert dans le monde onirique d’un de nos Hôtes, c’est ici que nous atterrissons tous, à la fin. Ce que nous appelons âme dans le Paradoxe – et l’Emanation chez les Nefilims – survit à la mort du corps physique. Nous prenons alors une nouvelle enveloppe physique, adaptée à ce monde, et nous continuons notre boulot, mais à un autre niveau. Et différemment. Et sans plus jamais mourir ! Cependant, une partie des Nefilims immortels des Terres de l’Ambigu décide de retourner dans le Paradoxe pour continuer à l’améliorer. C’est ce que les humains appellent vulgairement Réincarnation. C’est un processus très complexe qui ne réussit pas à tous les coups et si ça foire, le Nefilim errera entre les mondes sans plus jamais pouvoir s’incarner. C’est pour cette raison que certaines écoles Nefilims, si on peut appeler ça comme ça, se sont spécialisées là-dedans, comme les Bouddhistes de la branche Vajrayana Dzogchen.

— Le Dalai-Lama est un Nefilim ? C’est ce qui explique toute la philosophie des Boddhisatvas, qui consacrent toutes leurs vies – au pluriel – pour sauver l’humanité. C’est tellement évident, putain de merde !

— Tu viens de te donner la réponse, Stan.

Stan en resta coi. Son esprit ressemblait à une marmite pleine d’ingrédients pas encore mélangés. Une vraie marmelade !

Une petite prairie plane prit le relais de l’escalier surdimensionné. Un banc, posé au rebord du précipice, dominait le monde.

Théophile s’y assit.

— Passé quarante ans dans le Paradoxe, tout devient plus dur…

— Quel âge vous avez ?

— 51-235 ans.

Incrédule, Stan le dévisagea. Il reprenait ses forces.

— Annabelle ne t’as pas appris ça encore ? Stan fit non de la tête

— Pffffff ! Tous les Nefilims ont deux âges, sauf les plus jeunes. L’âge de l’enveloppe charnelle – du corps, dans le Paradoxe –, et l’âge total qui est une addition de toutes les années que tu passes dans des rêves sans revenir dans le Paradoxe. Donc, mon corps physique dans le Paradoxe a 51 ans, mais j’ai 235 ans au total, ce qui veut dire que j’ai passé 174 ans à voyager dans des mondes oniriques.

Silence. Stan additionnait mentalement les idées.

— Donc un Nefilim qui vit trois ans dans un rêve ou dans une Récurrence revient dans le Paradoxe avec l’âge qu’il avait au moment où il est parti, le lendemain matin de son départ ?

— Pas obligatoirement. C’est plus technique. Je te l’enseignerai en temps voulu. Certains Nefilims, comme moi, aiment bien leurs jobs ou leurs présences sur Terre. On retarde l’échéance en explorant des tas de mondes, pour le plaisir et parce qu’il y a toujours à apprendre.

— Okay. Donc, si je calcule bien, vous êtes né un peu avant la révolution française ?

— Reçu 5 sur 5, jeune Padawan. Il y a des moments où il faut savoir s’éclipser. On peut avoir fait une grosse connerie, ou être trop recherché, ou avoir trop d’ennemis, donc se mettre au vert quelques années est une bonne solution. On voyage, on s’éduque, on se fait des amitiés, bref, on VIT. Le voyage, c’est la vie ! Bon, allez, on continue sinon on va être en retard au Grand Conseil.

— Le Grand Conseil de quoi ?

— J’ai pas fini mon histoire.

— Okay. Okay.

Ils reprirent la route, l’un derrière l’autre. Le sommet s’annonçait enfin.

— Donc, les Nefilims Atlantes ont décidé qu’ici se trouvait leur lieu officiel de retraite. Ils se dispersèrent tranquillement dans la population locale au fur et à mesure qu’ils débarquaient – il faut avouer que ce monde est bien moins vindicatif que le Paradoxe et que les conflits, guerres et haine de l’étranger y sont plus rares – et ils créaient de ci de là des sociétés savantes, des cénacles philosophiques, mais sans accords ni concordances entre eux. Ils transitaient quand l’envie leur en prenait, mais le feu sacré qui les avait animés dans le Paradoxe pour construire une société parfaite n’existait plus puisqu’en quelque sorte, ils avaient trouvé dans les Terres de l’Ambigu ce qu’ils cherchaient à créer sur Terre. Puis vint Pythagore, le Nefilim qui a tout changé et qui, comme toi, possédait l’exceptionnel don d’avoir une récurrence. Et Platon l’a toujours haï pour ça, car il rêvait d’avoir la sienne, à ce qu’on dit. Il a tenté de lutter en écrivant Critias, mais heureusement, les philosophes de l’époque et tous ceux qui suivirent ne surent jamais lire entre les lignes ce que Platon avait délivré comme message. Puis vinrent les Néo-Platoniciens qui ont lutté pour transmettre le véritable héritage de Pythagore, mais cela est une autre histoire. On s’éloigne. Et cette Récurrence, la Récurrence de Pythagore, c’est le monde où nous nous trouvons, ce sont les Terres de l’Ambigu.

— Nous sommes dans la tête de Pythagore ? Et sa Récurrence existait au moins 10.000 ans avant sa naissance puisque les Atlantes la connaissaient ?

— Nous ne sommes pas dans sa tête. Nous sommes dans sa Récurrence. Et ça fait une grosse différence. On sait peu de chose des Récurrences, si ce n’est que c’est le plus puissant de tous les pouvoirs que peut avoir un Nefilim. En moyenne, il y en a un tous les 500 ans et à chaque fois, il change la face du monde, la face du Paradoxe.

Théophile s’arrêta, en sueur.

— Arrête de m’interrompre.

— J’ai rien dit !

— Pythagore a créé sur Terre l’Homakoéon, sa société secrète en laquelle seuls les Nefilims pouvaient entrer. On dit qu’ils étaient plus de 600 à l’époque… une autre époque comparée à la trentaine que nous sommes aujourd’hui ! Ils suivaient un processus initiatique très strict dont l’objectif était d’en faire de véritables sages dans un monde en pleine mutation. Ils apprenaient quoi faire, quand le faire et comment le faire pour améliorer la société dans son ensemble. Ils créèrent la Tetraktis pour se reconnaître mais surtout pour savoir si oui ou non leurs actions étaient en accord avec la profonde philosophie humaniste de Pythagore. Mais Pythagore doubla la création de l’Homakoéon dans le Paradoxe de la création de l’Homakoéon dans sa Récurrence, sur les Terres de l’Ambigu, car il avait pris conscience que s’il réunissait les Nefilims défunts sur Terre dans un même lieu dédié à la recherche, à la méditation, à l’étude, à la transmission, au lieu de les laisser livrés à eux-mêmes dans la cambrousse des Terres de l’Ambigu, les Nefilims pourraient peut-être continuer à mener leur mission sur un autre plan, à un autre niveau et peut-être même à comprendre pourquoi ils existaient et à quoi ils servaient dans le vaste dessein du Kosmos, dans la Symphonie des Sphères, comme Pythagore le nomma. Alors il l’installa sur la plus haute montagne de son monde, que tous les gens d’en bas considéraient comme la demeure des Dieux, sur la Montagne de l’Éternel, totalement inaccessible depuis le sol. Il créa une porte pour les morts de l’en-bas et année après année, améliora sa création jusqu’à en faire le centre axial de tous les mondes des Nefilims, morts ou vivants, en activités ou non.

Devant Stan, ébloui, s’étalait sur un immense plateau formant le sommet de la montagne un immense temple grec impeccablement entretenu, un pur ὁ ναόc ressemblant à l’Hepaïsteion d’Athènes, cerné de maisons de l’époque antique, luxueuses, lumineuses, pétries de couleurs originales ; des jardins propices à la mélancolie ou la méditation au milieu desquels coulaient rivières et cascades, parsemés de fontaines, de lieux de recueillement, d’allées géométriques ou au contraire asymétriques, se faufilaient entre les demeures et les plus petits temples. Des plantes aux couleurs chatoyantes, des bosquets, des fleurs aux visages inconnus s’étalaient partout, dignes du jardin de Versailles au temps de sa splendeur.

Des hommes et des femmes habillés de toges, comme sur les gravures anciennes, se baladaient, discutaient ou tenaient conciliabule à l’ombre de vastes colonnes doriennes ou à l’abri d’un arbre aux branches pesantes qui retombaient comme un toit au-dessus d’eux, assis à côté d’une petite cascade ou à l’abri ombragé de toits octogonaux qui faisaient penser à ces espaces qu’on croisait aux Jardins du Luxembourg, dispersés de ci de là dans cet incroyable lieu à l’ambiance unique.

Stan venait de faire un bon de 2500 ans en arrière.

— Bienvenue à l’Homakoéon, Stan.

Un homme s’approcha d’eux, une montagne de muscles bien plus large et costaude que Schwarzy dans Terminator, une armoire à glace dont la barbe blanche chatouillait les couilles. Ses cheveux longs lui tombaient sur les reins.

Son visage était celui qu’un tailleur de pierres aurait travaillé avec le souci de la perfection, chaque coup de burin affinant des traits parfaits jusqu’à obtenir l’image saisissante du mélange idéal de l’inflexibilité et de la flexibilité.

La pupille de ses yeux était jaune, jaune profond. L’homme faisait près de 2,30 mètres, au moins.

Théophile et lui paraissaient être des nains à côté. Ou des Hobbits.

— Sois bien reçu en ce lieu de paix et de neutralité qu’est l’Homakoéon, dit le géant. J’ai demandé à Théophile de t’amener car ta puissance dépasse encore tout ce que tu peux imaginer et qu’il est dangereux, autant pour toi que pour nous et que pour les hommes du Paradoxe, que tu utilises inconsidérément ton pouvoir. Nous avons prévu un Grand Conseil pour en parler. Je sais que vos impératifs dans le paradoxe sont urgents et qu’en ce moment même, des gens se battent pour pouvoir vous rejoindre, c’est pourquoi nous n’allons pas tarder pour tenir simplement un conseil informel.

Il montra d’un geste ample onze hommes et femmes qui s’approchaient, tous différents mais tous vêtus de la toge traditionnelle du lieu.

— Stanislas Kross, dont l’histoire retiendra le nom durant plusieurs millénaires, sois, encore une fois, le bienvenu en ce lieu. Je suis Pythagore.

Pythagore lui tendit son énorme main plus grosse que le marteau de Thor en souriant.

Stan resta sur place, incapable de bouger, paralysé de vénération.

54

Tous les chauffeurs se jetèrent sur la voiture en feu avec leurs extincteurs. En quelques secondes, ils mirent fin à l’enfer brûlant des flammes qui grimpaient autour des survivants.

C’est couvert de mousse qu’Ida, Akihiro, Prax et Antonio furent saisis à bras le corps par des dizaines de mains pour franchir ce qui restait de la carrosserie bouillante.

Ils fumaient comme des saucisses sorties tout droit d’un barbecue.

Ida n’avait jamais vu une voiture dans cet état. Antonio avait assuré. Qu’ils soient tous en vie relevait d’un miracle.

Elle venait de prendre le plus beau bronzage de sa vie au passage !

Un chauffeur gara un coupé sport genre modèle unique à côté d’eux dont le noir de la carrosserie était… anormalement noir ; comme les vitres teintées aussi ; comme les dizaines de petites antennes qui parsemaient le toit comme autant de pics de hérisson.

L’homme, un grand black costaud, lança les clefs à Antonio.

— Tu m’en ramènes quelques morceaux, d’ac !

— Le volant, promis. Spassiba, Max ! Allez, tous à l’intérieur. Les trois fuyards montèrent sans s’attarder.

Il fallait soulever le siège avant pour qu’ils montent à l’arrière.

C’est Prax, qui continuait à tousser du sang, aidé par Akihiro, qui fit l’exercice de s’installer à l’arrière.

Plus loin, trois ou quatre voitures de golf stoppèrent et des agents du Bureau 09 armés de fusils mitrailleurs commencèrent à tirer sans sommations en s’allongeant sur les buttes.

Plusieurs chauffeurs s’écroulèrent à terre avant d’avoir eu le temps de réagir, fauchés par les balles mortelles qui soulevaient d’énormes mottes de terre en l’air après les avoir traversées.

Tous leurs collègues dégainèrent leurs armes en se jetant à l’abri de leurs voitures blindées et c’est à une véritable bataille rangée que se livrèrent les gardes du corps contre les mercenaires du Bureau 09.

Une scène digne d’un véritable western. Antonio sauta dans le bolide.

Ida grimpa côté passager en entendant les balles siffler autour d’elle. Certaines ricochèrent sur les vitres et sur sa porte sans laisser de traces. A peine des éraflures.

Jamais elle n’avait entendu autant de coups de feu en même temps provenant de tous les côtés.

— Colonel Kalda, on va où ?

— Rond-Point de l’Avenue Georges Bergman.

Antonio bougea rapidement les doigts autour du volant pour appuyer sur quelques boutons invisibles. Le volant ressemblait à un truc pour piloter un avion.

Antonio passa la première avec son pouce – il n’y avait pas de levier de vitesse, tout se contrôlait à partir du « volant » et appuya à fond sur l’accélérateur.

La voiture monta à 150 en quatre secondes sans qu’elle ne ressente quoi que ce soit.

Les gardes la mitraillèrent sans succès.

— Cette voiture est conçue pour échapper à la localisation des radars, à la localisation par satellite et peut devenir, dans certaines circonstances, invisible. Ce qui est le cas en ce moment même. C’est encore expérimental, on dirait…

Antonio était tout à fait sérieux. Et concentré. Mais un petit sourire montrait à quel point piloter cet engin était un sacré trip !

Ida se retourna vers Akihiro tandis qu’elle entendait les balles ricocher sur la carrosserie.

— Akihiro, promettez-moi que vos amis seront au rendez-vous et qu’ils ont tout prévu pour la suite.

— Vous savez déjà tout dans votre tête, dit Akihiro en Japonais. Vous en savez même plus que moi. C’est vous, le chef !

Ida se cala dans son siège. Tout se jouait à des idées floues, des images, des convictions, des doutes. Elle en eut presque envie de gerber sur les sièges en cuir.

La voiture explosa la grille du faux chantier qui vola à des dizaines de mètres de haut pour se jeter dans la légère circulation du boulevard qui menait au centre-ville.

Antonio slaloma entre les trottoirs, les terre-pleins centraux et roula en sens contraire à deux reprises comme si tout était normal. Il franchit les feux rouges et les feux verts comme s’ils n’existaient pas. Son ordinateur de bord calculait la trajectoire précise à prendre pour éviter les collisions.

— Vous jouez à quoi ? demanda finalement Ida, tassée dans son siège par la vitesse, trop curieuse pour ne rien demander.

Cela faisait onze minutes qu’ils roulaient.

— J’essaye d’échapper à l’hélicoptère de combat qui nous suit, dit Antonio en franchissant un carrefour blindé de voitures.

Cinq véhicules se rentrèrent dedans avec violence pour l’éviter. L’une d’elle entra dans un magasin de fringues de plein fouet.

Ida se retourna, piquant une suée comme elle n’en avait jamais connu : un énorme hélicoptère les suivait, un Soukkoï 35 équipé de lances roquettes et de mitrailleuses géantes montées sur tourelles. C’était le même genre de modèle que dans Rambo 2 ou 3, elle ne savait plus, un monstre énorme aux couleurs kaki.

— PUTAIN DE MERDE ! hurla-t-elle. C’est au Bureau 09, ça ?

— Affirmatif colonel, dit d’un calme flippant Antonio. Et l’hélicoptère tira aux canons de 20.

Et le copilote ne lâcha pas le bouton de tir une seule seconde ! Tout le carrefour explosa.

Des voitures s’envolèrent à plusieurs mètres d’altitude, en flammes. Des passants furent fauchés si puissamment par les obus de 20 qu’ils traversèrent le croisement comme s’ils étaient tirés en arrière par des élastiques géants tendus au maximum qu’on relâchait d’un coup.

Les devantures de magasins implosèrent sous l’effet du choc, les clients incrustés dans les murs par la puissance destructrice des projectiles.

Tout le bitume de la route sauta en l’air dans un nuage noir complètement opaque qui les enveloppa et des bouts de route gros comme des poings s’écrasèrent partout sur la carlingue.

Antonio braqua à fond, surprenant tout le monde.

Puis fila à toute vitesse sur une route secondaire plus étroite.

— L’hélicoptère pourra pas passer ici, hurla Antonio au milieu des explosions qui les entouraient de partout. La rue n’est pas assez large pour lui.

Malgré l’insonorisation de la voiture, ils étaient tous sourds !

L’hélicoptère se plaça au centre du carrefour, pivota en direction de la voiture qui reprenait sa vitesse de pointe en une poussée fulgurante.

Et Ida vit deux roquettes s’envoler vers eux. Elle crut qu’elle allait faire une crise cardiaque !

— PUTAIN DE MERDE ! hurla Akihiro à son tour.

Toujours en train de regarder derrière, comme tous les passagers du bolide, Ida vit une douzaine d’anti-missiles s’envoler du cul de la voiture et attraper les roquettes qui leur était destinées.

Ils firent mouche à peine deux secondes après.

Elle ressentit la déflagration dans chaque atome de son corps. Toutes les vitres de tous les buildings du quartier volèrent en éclat.

De pauvres innocents qui se trouvaient sur le trottoir furent comme aspirés par le vide de l’explosion et s’envolèrent vers le ciel, déjà broyés de partout.

C’était horrible !

Ils s’engouffrèrent dans un tunnel.

Antonio ralentit et programma rapidement l’ordinateur. Antonio se mélangea à la circulation à vitesse normale.

— Le temps qu’ils nous recherchent sur les vidéos de sécurité de la ville, on a gagné quelques minutes.

Ida vit en sortant de l’autre côté du tunnel que la carrosserie était d’un gris caca.

— Elle a changé de couleur ?

— Oui, colonel. A chaque dépassement d’une caméra, la voiture change automatiquement de couleur, ce qui rend complexe son identification par des ordinateurs et requiert des yeux humains, donc plus de temps. Et je change aussi sa forme extérieure. Pour l’instant, nous sommes une Lada.

L’ordinateur de bord gérait un nombre de variables hallucinant et transférait en projection holographique sur la vitre les meilleures stratégies.

Prax parla d’une voix qui sentait déjà la mort :

— Les Dupont & Dupont que vous avez rencontrés un soir ont fait quelques transferts de technologies qui leur semblaient anodines au Bureau 09. Juste ce qu’il fallait pour nous rendre technologiquement supérieurs aux ennemis sans entraver la marche normale de la science de notre époque. Du beau baratin de merde, ouais.

Les jumeaux du futur, les Marcheurs. Bien entendu !

Prax, la tête contre la vitre, semblait survivre uniquement grâce au flux d’adrénaline qui circulait dans son sang.

Il lui tendit la main avec un signe de tête de confiance. Et ouvrit sa paume. A l’intérieur, posée sur sa peau luisante d’une transpiration collante due au cyanure qui lui restait dans le sang, une clef USB 4.0 large et épaisse, contenant plusieurs milliers de gigaoctets de données, attendait qu’elle l’attrape.

— Elle contient tout ce dont tu as besoin pour faire couler le Bureau 09 et ce putain de monde de merde. Ne crois jamais ce qu’on te dira et pars du principe que tout est un mensonge, toujours. Ne crois vrai que ce que tu auras éprouvé par toi-même. Je ne peux pas t’en dire plus…

Il regarda Akihiro d’un regard noir pour faire comprendre à Ida que le Yakusa était de trop dans la conversation.

Akihiro lui renvoya son regard mauvais.

Elle prit la clef numérique et la glissa dans la poche de sa veste.

Ils n’étaient plus qu’à trois minutes de la place où ils devaient retrouver les autres Déviants.

— Qui dirige le département militaire du Bureau 09 maintenant que vous avez fait défection, Prax ?

Prax toussa encore plus de sang. Sa chemise en était toute recouverte. Il ne lui restait plus longtemps à vivre.

— Un homme bien pire que moi. Un homme comme Dupont & Dupont, un homme de l’ombre que tu n’as jamais rencontré et qui suit tout depuis l’autre Bureau 09, celui qui… tu sais où il se trouve.

En 2118. Elle frotta son visage avec ses deux mains pour tenter d’y voir plus clair. Mais tout n’était qu’ombres, mensonges, leurres.

— C’est quoi son nom ?

— Le super-intendant Mortol. La seule personne de là-bas en qui tu pourras faire confiance s’appelle Polikart. Retiens-bien ce nom. Polikart.

— Polikart, répéta t-elle. C’est quoi son job ?

— On arrive sur la place, colonel, dit Antonio.

Il avait réussi à semer l’hélicoptère. Mais pour combien de temps ?

55

Les onze hommes et la seule femme du Grand Conseil de l’Homakoéon, en compagnie de Pythagore, Théophile et Stan, s’installèrent en cercle directement sur l’herbe épaisse qui ceinturait un énorme cèdre du Liban deux fois millénaire, incroyablement vaste par ses branches et ses épines d’un bleu inconnu de Stan.

Pythagore, assis à côté de Stan, leva ses deux mains, chacune plus épaisse que le torse de Stan tout entier, pour ouvrir la session et faire taire les discussions.

C’était vraiment un monstre. Stan comprit mieux pourquoi il avait été champion olympique au sixième siècle avant notre ère avant de devenir le plus grand penseur de tous les temps. Et pourquoi le mot Nefilim, ou Nephilim, était traduit dans certaines bibles par le mot Géant. Les plus anciens de ceux qui se trouvaient là autour de lui faisaient tous plus de 2,10 mètres au bas mot.

— Mes Fraters et mes Sorrores, nous disposons de peu de temps. Dans le Paradoxe se déroulent des événements extrêmes qui requièrent la présence urgente de nos deux invités. C’est pourquoi je vous propose d’aller à l’essentiel et de les laisser repartir le plus vite possible.

Tous acquiescèrent en plaçant une main face à leur gorge, doigts joints, le pouce posé à l’embouchure des lèvres.

— J’ai parlé à chacun d’entre vous, individuellement, de la situation. Ils reposèrent tous leurs mains sur leurs cuisses en les faisant claquer.

Stan, qui n’avait jamais ouvert aussi grand ses yeux, reconnut petit à petit les personnages légendaires qui l’entouraient.

C’était tellement dur à croire qu’ils soient là, vivants, à parler avec lui, qu’il faillit tomber dans les pommes : Voltaire ; probablement Charlemagne ; Nabuchodonosor (un autre géant) ? Etait-ce vraiment Hegel en personne qui le dévisageait intensément ? Edison et Einstein, côte à côte, se murmurèrent un truc à l’oreille en observant Stan.

Stan faillit mourir tout court en reconnaissant Thoreau, son philosophe sacré, assis à trois places de lui.

Mais Stan ne pouvait pas croire que juste en face, les trois types qui se tenaient bien tranquilles, à le regarder avec un sourire avenant, étaient Jésus, Boudha et Mahomet.

Et Marie Curie cueillit un trèfle à cinq feuilles qu’elle observa avec une réelle curiosité.

Ils étaient là, tranquillement assis sous ce cèdre tout en haut d’une montagne que personne ne pouvait atteindre, dans un monde totalement différent de la Terre mais collé à la Terre, à l’observer, lui.

Il rêvait, ce n’était pas possible autrement.

Marie Curie leva la main pour parler. Pythagore dit :

— Notre Sorrores Marie demande la parole.

— Que la parole lui soit donnée, dit Voltaire en consignant avec une plume et un encrier ce qui se disait, dans un énorme registre posé sur ses genoux.

— Stanislas Kross, commença Marie Curie d’une voix très posée. Tu possèdes une Récurrence. Tous les Nefilims qui ont possédé une Récurrence ont changé d’une manière ou d’une autre le monde dans lequel on vivait. Cinq en tout et pour tout en près de 4000 ans, il y en a eu. Comment penses-tu changer le Paradoxe grâce aux bienfaits de ta Récurrence ?

Stan regarda Théophile.

Théo observait l’herbe, genre je médite sur chaque brin d’herbe, évite-moi, svp !

— Madame Curie, si j’me trompe pas… Tout le monde éclata de rire.

Stan se sentit rougir comme à un premier rendez-vous, au moment précis où on hésite à passer le bras autour de la fille qu’on a eu tant de mal à inviter au cinéma pour voir un film débile, terrorisé à l’idée qu’elle ne le retire et qu’elle refuse le premier baiser.

Pythagore, paternel, passa son immense bras autour de ses épaules à lui. Mais là, c’était viril, costaud, au point qu’il crut que sa nuque allait se briser en deux.

Pythagore ne se rendait pas compte de sa force !

— Stan, sois décontracté. On est entre nous. Tous ceux et toutes celles qui sont ici sont comme toi, comme moi, comme Théophile. Imagine que tu bois un Coca tranquillement installé à la terrasse d’un café avec des amis, d’accord ? Ou on est dans un Quick si tu préfères, et tout est zen, on mange des burgers en surfant sur un Ipad et en se marrant.

Stan fit oui de la tête sans avoir aucune idée de comment il devait se comporter désormais. Entendre Pythagore parler de Quick et de Burgers et d’Ipad était à fond décontenançant !

Stan prit une grande inspiration :

— Je ne peux pas répondre à votre question, ma sœur. Je n’ai découvert ma Récurrence il n’y a que peu et je n’ai pas encore idée de ce que cela veut dire concernant les changements radicaux que cela peut provoquer dans notre vrai monde… dans le Paradoxe, je veux dire. Il me semble que, bien que cela soit bien plus bordélique dans ma Récurrence, malgré tout, les hommes ont l’air plus libres et plus heureux que maintenant. Pourtant ils possèdent moins, doivent se débrouiller pour vivre, il semble qu’il y ait eu une guerre nucléaire ou un truc comme ça, mais ils ont leur vie et personne ne vient les emmerder. Si je devais en retirer une leçon, c’est celle-là. Parce que c’est pour ça que je me suis toujours battu dans le Paradoxe : la liberté, le libre-choix, l’absence d’intervention du gouvernement dans les affaires des hommes, l’anti- capitalisme, la pauvreté, l’abandon social, la captation du pouvoir par les multinationales et les gouvernements corrompus, sans oublier les médias occidentaux, le plus grand outil de propagande jamais conçu par l’homme. Entre autres. Et si je devais me qualifier, je dirais que je suis un théoricien- anarchiste-pacifiste-anti-gouvernemental-pro-militaire.

Stan souffla.

Charlemagne, d’une voix de baryton enrhumé le montra du doigt :

— Lui, je l’aurais trucidé par le fil de mon épée en mon temps. Mais il parle bien et il est courageux. Il est en lien avec son époque. Il aime les soldats, c’est bien. Les soldats sont une composante essentielle de l’équilibre du Paradoxe. Mais si on parle de Paradoxe, être anti-gouvernement et pro-militaire est un paradoxe en soi.

Thoreau regarda Stan en coin. Avant de lui lancer un sourire de connivence.

Normal, ce que venait de dire Stan était le cœur de sa pensée. Stan le lisait depuis qu’il avait onze ans. Ses livres avaient transcendé sa vie pour toujours.

Pythagore relâcha enfin son étreinte.

Stan reprit sa respiration avec difficulté. En toussant.

Au moment où il vit Jules César lever la main, Stan le fit à son tour et prit la parole avant que Voltaire n’ait le temps d’acter les choses dans son gros bouquin :

— Je m’excuse d’avance pour cette intervention qui ne suit pas votre protocole, mais un Nefilim à nous risque sa vie en ce moment pour s’enfuir ; un officier supérieur du Bureau 09 risque sa liberté pour le libérer et peut-être que d’autres personnes risquent aussi leur vie pour que ces deux personnes arrivent à s’enfuir. Je comprends que vous ayez besoin de comprendre comment je vois le monde de maintenant et de l’avenir, mais sans vous offenser – et je vous adore tous, vraiment ! (il se prosterna presque devant chacun d’eux tout en continuant à parler) – disserter philosophiquement sous un arbre ne va pas beaucoup nous aider dans ce que nous avons entrepris dans le Paradoxe. Sans parler que nous discutons de choses dont j’ignore la finalité, l’origine, l’objectif, etc ! Pourquoi est-ce que vous m’avez amené ici ? Je voudrais vraiment discuter mille ans avec chacun de vous, mais là, ça urge. Comme quelqu’un qui a une horrible envie de pisser mais y’a pas de chiottes dans le coin, voyez ?

Plusieurs sages se marrèrent, d’autres se renfrognèrent.

Pythagore se tourna vers lui. Ses yeux étaient si profonds que Stan vit l’Univers entier contenu dans ses iris. Des galaxies entières semblaient s’y mouvoir en un mouvement perpétuel. Regarder Pythagore dans les yeux, c’était voir, comprendre, connaître l’univers.

— Stan, tu vas changer le monde. Que tu le veuilles ou non, tu vas le faire. Rien de ce que tu connais ne seras pareil lorsque tu auras 30 ans. Tu vas tout détruire et tout reconstruire. Nous l’avons tous vu depuis au moins un siècle et nous attendions celui qui porterait cette lourde charge avec patience. Mais une reconstruction demande que l’on ne sache pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ce qu’on voulait savoir aujourd’hui, c’est si tu étais assez solide pour instruire ton peuple des évidences spirituelles primordiales à un développement serein de l’humanité, quelles que soient les épreuves qu’il doit traverser. Et si tu es prêt à ça. Si tu as la capacité de diriger l’Entité et de créer une nouvelle structure plus adaptée au monde auquel tu vas donner naissance, alors tu es l’homme que nous attendions tous. On veut savoir si tu le peux. Sinon, ce sera la fin. Pas la fin d’un monde. La fin DU monde. L’humanité, par sa propre faute, a programmé son extinction. Dans 150 ans, la race des hommes aura disparu pour toujours. Et nous savons tous ici qu’il n’y a qu’un seul remède à cela : le nouveau Nefilim disposant d’une Récurrence. C’est toi.

— Je comprends rien, maître (comment appeler Pythagore autrement, sérieux ?)… J’ai une Récurrence, okay ! Putain, je sais même pas ce que ça veut dire. Vous parlez de la puissance de mon pouvoir alors que je n’ai même pas compris encore que j’en avais un. Vous attendez quoi de moi ? Soyez simples et dites-le-moi qu’on puisse passer aux choses sérieuses.

— Dans quelques jours, tu vas diriger l’Entité. Théophile va ENFIN prendre sa retraite et intégrer la Montagne de l’Éternel. Et tu vas faire ce que tu as à faire. C’est tout.

— Diriger l’Entité ? Mais j’ai 17 ans. Y’a un mois je bossais pour un esclavagiste de la junk food. J’ai juste fait des manifs, je suis borderline, je refuse les ordres, les contraintes, les règles. Avec tout le respect que je dois à chacun de vous, je crois que vous vous plantez dans les grandes lignes.

Seul Pythagore leva la main. Tous baissèrent la tête. Stan se leva.

— Théophile, il faut y aller, dit Stan.

Seuls Jésus, Boudha et Mahomet le regardaient avec un énorme respect. Et Pythagore, bien sûr, qui frottait sa longue barbe en observant les réactions de chaque membre du Conseil.

Théophile se leva, gêné. Pythagore également.

Ils firent quelques pas tous les trois.

Pythagore attrapa le bras de Stan et l’entraîna loin de Théophile, au bord de la montagne qui dominait le monde.

— Stan, tu seras le prochain recruteur des Nefilims de l’Entité dans le Paradoxe. Théophile joue contre nous : il ferme progressivement les portes qui relient nos deux mondes, il cherche à isoler le Paradoxe des Terres de l’Ambigu. Bientôt, tout sera fermé, définitivement, et il n’y aura plus de communication possible entre nous et vous. Théophile est vieux, il veut dominer la Terre en utilisant l’Entité, il cherche à garder son enveloppe humaine à tout prix. Il n’est plus des nôtres. Depuis cinq ans, une guerre a commencé entre lui et nous. Hitler fut un Nefilim qui agit de la même manière, mais nous avons dû le tuer dans son bunker, dans le Paradoxe, car il était allé trop loin. Et nous avons dû faire échouer ses plans, un par un. Théophile est de la même racine. Tu es la seule personne qui peut l’arrêter. Ne crois rien de ce qu’on te dit et fais seulement confiance à ton intuition, à tes rêves et à ta Récurrence. Okay ? Seule ta Récurrence te donnera la bonne réponse. Tu t’en souviendras ?

— C’est promis ! dit Stan.

Pythagore, lui soutenant toujours le bras avec ses muscles disproportionnés, le raccompagna jusqu’à Théophile, qui attendait avec son bâton en haut des marches qui descendaient jusqu’à la porte ramenant au Paradoxe.

— Garde bien en tête ce que je t’ai dit.

— C’est imprimé, fit Stan en tapant sa tempe du doigt. Pythagore lui tapa dans le dos en signe de confiance.

Théophile et Stan redescendirent le chemin plus rapidement qu’ils ne l’avaient monté. Même les marches géantes semblaient plus faciles à descendre qu’à grimper.

— Que t’a dit Pythagore ? demanda Théophile à mi-chemin. Ça lui brûlait la bouche depuis qu’ils étaient partis.

Stan, qui haïssait le mensonge, avait déjà préparé sa réponse :

— Je vais vous tuer dans pas longtemps pour vous empêcher d’utiliser l’Entité à des fins personnelles.

Théophile prit beaucoup de temps pour répondre :

— Tu ne sais pas tout.

— Je sais, dit Stan. Tout le monde n’arrête pas de me le répéter. Mais ce n’est qu’une question de temps. Nous avons encore un peu de chemin à faire ensemble avant que nous devions… nous combattre mutuellement.

— Exact, confirma Théophile. Et j’ai l’espoir que dans ce laps de temps, je puisse te prouver la justesse de mon raisonnement. Et t’enseigner ce que je dois t’enseigner.

— Il ne tient qu’à vous que ce soit le cas. Et que ça ne se passe pas comme ceux de là-haut le pensent.

Ils arrivèrent sans autres mots au bout du chemin.

Théo s’arrêta devant une pyramide, presque complètement enfoncée dans la montagne. Elle n’était pas grande, trois mètres de haut peut-être.

— Je ne l’avais pas vue à l’arrivée, dit Stan.

— Je l’avais remarqué. C’est le paysage qui a détourné ton attention de sa présence. C’est une porte entre les mondes, ou un Nexus, si tu préfères. Et comme tu as bien compris qu’on serait en retard au rendez-vous, je vais t’apprendre un secret de vieux briscard pour être à l’heure. Tu vois, je ne te considère pas comme un ennemi, mais un comme un fils… un peu rebelle.

56

— Garez-vous devant les deux hommes en poncho, dit brusquement Akihiro à Antonio en reconnaissant sous leur capuche Stan et Théophile.

Ils se tenaient debout, à surveiller les allées et venues, au bord de la petite route en pavés roses qui ceinturait une place discrète et verdoyante en forme de demi-cercle dans ce quartier résidentiel du centre de Bruxelles.

Ida comprit pourquoi ils avaient choisi cet endroit. Les arbres, le petit parc abritant des bancs derrière les buissons, empêchaient aux vidéos de sécurité d’avoir une vue d’ensemble de la place.

Et il y avait fort à parier que les deux hommes se trouvaient dans un angle mort.

Antonio se gara juste devant eux. Ida sortit la première.

Elle n’y avait pas pensé avant mais ils pouvaient l’abattre là, comme ça, sans sommation. Après tout, elle faisait partie du camp adverse vingt minutes plus tôt tout juste.

Et personne ne pouvait être certain que cette évasion ne soit pas un complot pour mettre la main sur eux : le Recruteur et Stanislas Kross, les deux Déviants les plus recherchés par le Bureau 09.

Mais c’est une main franche qui surgit du poncho du Recruteur.

— Bonjour, officier Ida Kalda. Merci pour votre aide. Nous aurons l’occasion d’en reparler. Et de vous remercier à la hauteur des risques que vous venez de prendre.

Elle lui serra la main, soufflant intérieurement mais comprenant aussi que son aventure ne faisait que commencer, une aventure dont le doute d’être tuée à tout instant n’allait jamais la quitter.

— Je vais me permettre de prendre votre portable, ainsi que celui de votre chauffeur.

Stan Kross, dont elle ne faisait que deviner le visage sous la capuche baissée bas sur son front, lui serra aussi la main, en silence, pendant qu’elle donnait de l’autre main son smartphone au Recruteur. Qui le jeta dans une poubelle à côté de lui après l’avoir brisé en deux.

Akihiro serra ses amis dans ses bras.

— Merci, dit-il à Théophile.

— Remercie Stan, c’est lui qui a tout fait.

Surpris, Akihiro se tourna vers Stan et se pencha, les deux mains jointes, en signe de remerciement, murmurant quelque chose en Japonais.

Seule Ida comprit : c’était une promesse d’honneur, une promesse Yakusa, qu’Akihiro donnerait sa vie pour Stan dans n’importe quelles circonstances. Et un homme comme Akihiro tenait toujours ce genre de parole.

Antonio, un pied dans la voiture, un bras sur le toit, salua tout le monde d’un geste général en lançant deux portables au Recruteur. Ils suivirent le chemin de celui d’Ida dans la poubelle.

Le Recruteur aida Prax à sortir du siège arrière. Prax était si blanc, si faible, si… impuissant.

Le Recruteur le porta jusqu’au banc le plus proche. Il s’assit à côté de lui, tout contre lui.

— Mon ami, dit Prax pendant que Théophile le soutenait, c’est la fin du voyage. On dirait.

— Il y en a toujours une. Toi et moi, ça fait déjà tellement longtemps… Prax toussa. Du sang coula de ses narines et de ses oreilles.

Un passant tourna la tête mais fit ce que font tous les passants dans ce genre de situation : il regarda ailleurs, se disant que ce n’était pas grave puisqu’il y avait déjà du monde autour du type qui raclait le fond de ses bronches avec un transistor.

— Peu d’hommes d’honneur ont la chance de vivre autant que nous. Peu d’hommes d’honneur ont la chance de collaborer aussi longtemps.

Théophile indiqua d’un geste de tête à Stan les deux voitures derrière lesquelles s’était garé Antonio et fit tourner son index pour que les choses bougent.

— Okay, on se répartit en deux voitures, dit Stan en prenant les choses en main. Les GPS ont été réglés pour la destination. Vous allez monter dans les voitures que je vous indique. Antonio, est-ce que vous venez avec nous ?

Antonio hésita et fit non de la tête :

— Un homme comme moi a toujours un plan de secours.

— On sait qui vous êtes et ce que vous valez, répondit Stan. Si vous venez avec nous, on vous propose un job à temps plein, très très bien payé et plein de dangers mortels.

Antonio, qui ne s’y attendait pas, montra de la tête sa patronne.

— C’est d’accord, mais je l’accompagne. Je ne la quitte pas. C’est l’officier Kalda ma boss, pas vous.

— Vendu, dit Stan. Oubliez votre bolide magique et prenez le volant de la seconde Citroën. Ida, vous montez avec lui et je viens avec vous. Je m’installe sur le siège arrière. Akihiro, siège passager de la première Citroën, Théophile va pas tarder. Tout le monde respecte le code de la route et les limitations de vitesse.

Ida, qui s’attendait à rencontrer un adolescent boutonneux, immature comme peuvent l’être les jeunes de son âge, rejoignit sa place en se disant qu’il avait plutôt tout d’un chef…

La philosophie, la politique ou l’art de la guerre, ses lectures quotidiennes comme elle avait pu le constater en observant sa bibliothèque en avaient déjà fait un homme, un leader charismatique.

La seule preuve en était que c’était lui, comme l’avait dit le Recruteur au Japonais, qui avait conçu le plan d’évasion. A seulement 17 ans ! Quatre semaines seulement après avoir rejoint les Déviants.

Qu’est-ce qui pouvait bien être si particulier chez lui ? Chacun s’installa dans les voitures. Elles étaient déjà allumées.

Chacun sur son siège observa ce qui se passait sur le banc, un peu anxieux du temps qui passait.

Prax, la tête sur l’épaule de Théophile, échangea encore quelques paroles avec lui. Théophile hocha la tête, installa solidement son ami sur le banc, pour qu’il ne glisse pas.

Puis il y eut deux flashs séparés et silencieux d’à peine une seconde à hauteur du cœur de Prax.

Théophile referma rapidement les pans de la veste de Prax sur son torse, et rejoignit l’équipe en rangeant son flingue avec silencieux dans un holster d’épaule.

En le voyant passer près de sa vitre, Ida vit que le chef des Déviants avait les larmes aux yeux sous la capuche de son poncho. Elle vit aussi, dans le rétro, que Stanislas Kross l’avait lui aussi remarqué.

Sur son banc, Prax semblait dormir. Seuls les deux trous rouges dans sa poitrine que la veste ne cachait plus prouvait qu’il n’était plus de ce monde.

Ils changèrent cinq fois de voitures dans des parkings publics et privés avant d’enfin prendre les petites routes pour regagner la France. Les GPS avaient été programmés pour n’afficher que partiellement les trajets. Ce n’est qu’une fois atteint le point de rendez-vous numérique que la portion suivante du trajet s’affichait.

Ida, dans sa voiture, qui était maintenant une Fiat tout à fait banale, se retourna à mi-parcours vers Stan. Personne n’avait parlé depuis le départ. Pas un mot.

Il enleva la capuche de son poncho.

Tous deux restèrent rivés l’un à l’autre sans pouvoir parler.

Ils avaient la même tache orange dans la périphérie de leurs pupilles bleus, d’un même bleu, la tache exactement au même endroit, à onze heures de leur œil gauche.

Déjà qu’avoir un détail aussi original était rare, avoir le même relevait de l’improbabilité la plus totale. En milliards de possibilités, il n’y avait pas assez de chiffres pour le calculer.

Au lieu de parler, et après s’être regardés longuement, Ida se réinstalla dans son siège, complètement troublée.

Le jeune Stan semblait comme elle avoir compris l’improbabilité totale de ce détail. Et l’impression de le connaître depuis toujours lui tordait le ventre de douleurs.

Comme si elle venait de retrouver un frère qu’elle n’avait jamais eu.

57

C’est après Akihiro et Théophile qu’ils arrivèrent enfin à destination, aux alentours des 22 heures, dans une propriété du Vésinet, dans le 78, la banlieue chic de Panam.

Chaque voiture avait suivi son propre itinéraire.

Diviser les troupes face à la puissance de recherche de tous ceux qui les traquaient était la stratégie de base. Ils portaient tous des chapeaux ou des casquettes qu’ils changeaient régulièrement pour ne pas être repérés par les caméras de sécurité.

La voiture de Théo stationnait à proximité du perron d’entrée, entourée de fleurs et de plantes sauvages savamment entretenues.

Une fois franchi le portail ouvert, il se referma automatiquement.

Le Vésinet, pour qui connaissait, c’était 60 % de manoirs, de châteaux et de maisons luxueuses pour 40 % de verdure et de lacs et de rivières qui la traversaient de toutes parts. On était à quinze kilomètres de Paris, dans un univers préservé de tout. Les PDG du CAC40, des acteurs, des diplomates étrangers et des ministres y habitaient.

C’était la ville la plus riche de France par habitant, le Bervely Hills Français.

Les dealers de Nanterre tentaient parfois le coup de force de venir jusqu’ici lever de la belette de riches qui voulait se faire quelques frayeurs dans les caves des cités et faisaient coup double en refourguant leurs drogues vérolées à des nazes même pas majeurs aux poches pleines de billets de 100 enroulés par un élastique.

Stan n’était qu’à quelques kilomètres de chez lui, de ses parents, de Bibi.

Et il ne pouvait pas aller les voir ! Ça le rendait malade à en crever.

Une femme d’une soixantaine d’années, aux vêtements de soie vaporeux et kaléidoscopiques, sortit du palace et se plaça en haut des marches. Ses manches longues, sa robe composée et ses cheveux tout blancs montés en un chignon artistique flottaient dans le vent d’une nuit d’automne légère et agréable.

Théophile la rejoignit, l’enlaça par la taille. Elle fit de même.

Antonio, Ida et Stan en tête – après s’être étirés – grimpèrent les marches.

— Stan, dit Théophile, je te présente Rose, notre hôte pour cette nuit. Rose est mon… prédécesseur à l’Entité. Elle a pris sa retraite après m’avoir formé, comme je le fais avec toi.

Il y avait un sous-entendu dans la phrase mais Stan, trop claqué, passa à côté de la traduction.

Théo ne semblait pas vouloir en dire plus face à Ida Kalda et Antonio.

— Bonjour, Stan, dit la femme, étrangement très émue.

Elle le serra si fort qu’il crut un instant que Pythagore s’était incarné en elle. On aurait dit qu’elle revoyait un neveu qu’elle adorait et qu’elle n’avait pas vu depuis dix ans.

— J’ai é-nor-mé-ment entendu parler de toi, Stan. Je suis incroyablement heureuse et honorée de t’accueillir en mon humble demeure. Qu’elle te soit un lieu de repos paisible le temps que tu y passeras, le trop peu de temps que tu y passeras, malheureusement. Considère qu’ici, tu es chez toi. Tu es chez toi.

Elle le relâcha enfin avant de faire la bise à Ida Kalda, qui portait toujours ses habits de colonel du Bureau 09, en l’agrippant par les épaules.

— Ida Kalda, vous avez été très courageuse. Ce que vous avez fait pour nous vaut toute notre gratitude, même si ni Théo, ni Stan, ni aucun d’entre nous n’a encore eu la chance de vous le dire. Vous serez une héroïne que l’histoire retiendra.

Elle claqua des doigts et deux serviteurs apparurent, comme s’ils attendaient derrière la porte d’entrée d’être appelés. Ils portaient des costumes très Louis XIV avec une dignité non feinte.

— Vous n’avez pas dormi depuis hier, Jean va vous montrer votre chambre. Vous trouverez de quoi vous changer dans les placards ainsi qu’une salle de bain privée pour retrouver ce joli petit minois qui est le vôtre. Vous trouverez un plateau repas pour vous rassasier sur la table de votre chambre. Nous parlerons plus en détail demain, si vous le voulez bien. Bonne nuit, capitaine Kalda.

Jean invita d’un signe Ida Kalda à le suivre. Elle jeta un dernier regard à tout le monde avant de s’engouffrer dans la demeure à la suite de Jean.

— Antonio, ce que je viens de dire au Capitaine Kalda est également valable pour vous. Si vous êtes présent ici ce soir, c’est que vous avez décidé de nous rejoindre, je crois. Allez vous reposer vous aussi. Théophile vous parlera demain.

Elle lui serra la main et l’invita à suivre le second domestique. Maintenant enfin seuls, les trois Nefilims refermèrent la porte d’entrée.

Rose claqua des doigts et l’épaisse clé de la porte tourna trois fois sans qu’on la touche.

Rose précéda les deux hommes jusqu’à un salon immense dont la baie vitrée donnait sur un vaste jardin japonais. Au-delà du jardin, dans lequel rivières, étangs, petits ponts en bois, cascades tranquilles et salle de thé traditionnelle installée sur un îlot central s’éparpillaient en une galaxie d’univers soigneusement étudiés, un des lacs du Vésinet emportait la vue très loin. Des cygnes et des canards barbotaient au bord de l’eau. De l’autre côté du lac, des passants, de rares ombres, se promenaient au clair de lune.

Stan pensa à Prisca. Il avait hâte de la revoir.

Le salon, très 19ème, comportait plusieurs canapés et fauteuils, une bibliothèque d’au moins trois mille livres, des peintures, un piano à queue et tout un coin peinture avec chevalets, toiles et matériel pour peindre.

— La peinture, c’est mon dada, dit Rose en montrant toutes les toiles aux murs d’un geste ample et théâtral. Désormais, c’est à cela que je passe mes journées, et cela me convient parfaitement. Asseyez-vous.

Elle prépara trois whiskys qu’elle posa devant eux. Déjà qu’avec une ou deux bières, Stan se sentait rassasié, alors avec un whisky…

Théophile se tourna vers Stan, le verre prêt à trinquer. Stan trinqua.

— Tu as fait du très bon boulot, Stan, dit Théophile. Stan fit simplement oui de le tête.

Il ne voulait pas de remerciement. Il ne savait pas pourquoi.

— Rose a été la Recruteuse de l’Entité de 1856 à 1927, date où j’ai pris sa place. Elle a 71-330 ans, c’est la plus ancienne Nefilim dans le Paradoxe. Elle et moi nous ressemblons sur un point : nous n’avons pas envie de terminer nos jours sur la Montagne de l’Éternel, à pavoiser sur nos idées géniales avec des gens qui n’ont jamais connu l’action. Rose a participé à la guerre de sécession, à la première guerre mondiale, elle a été une des initiatrices de l’exposition universelle de 1888 à Paris, elle a été un tueur à gage recherchée dans tout l’ouest sauvage, a combattu lors de la Commune, a voyagé dans le monde entier à l’époque où le train à vapeur n’avait encore qu’une seule ligne en France et si elle n’a pas fait autant de métiers qu’elle a d’années, je n’y croirai pas. Et elle a passé près de 260 ans dans les mondes oniriques de ses contemporains, ce qui est un record !

— Que tu me rends vieille, vieux salopard ! J’ai toujours 18 ans dans ma tête, dit-elle en riant de plus belle, même si ce n’est pas concevable pour un garçon qui a lui-même physiquement 18 ans, de dire ça. Alors plus je passe de temps à rêver, mieux je me porte.

— Presque 18, crut bon de préciser Stan. En décembre. Le 12.

— Presque 18, souffla Rose, le regard ailleurs. Le 12 décembre. Ce que ça passe vite ! Oui, je sais que c’est en décembre, Stan. Je le sais très bien. Dans 14 jours.

Théo reprit :

— Nous ne pouvions pas repartir de Bruxelles directement en jet, par Jersey. Après notre petit tour de magie de la dernière fois, lorsqu’on t’a récupéré à Paris, il y a fort à parier qu’ils ont analysé dans tous les sens ce qu’on avait pu faire pour disparaître comme ça. Nous devons partir du principe qu’ils ont compris. L’idée, c’est que toi, Akihiro et moi, on rentre à la maison en Transitant par ta Récurrence. Kalda et son garde du corps vont rester ici, le temps que Rose les éprouve de manière poussée, comme seule elle sait le faire. Une fois qu’elle sera certaine qu’ils sont définitivement perdus pour le Bureau 09 et définitivement acquis pour l’Entité, elle les installera à Las Vegas. Là, on pourra profiter de leurs connaissances sans dévoiler notre installation. Je n’ai pas envie de me retaper un déménagement. Et puis j’aime bien là où on est.

Le secret du vieux briscard que lui avait appris Théophile devant la pyramide en haut de la Montagne qui dominait les Terres de l’Ambigu, c’était qu’on pouvait s’endormir dans un endroit et se réveiller dans un autre, ce que la quasi-totalité des Nefilims ignorait : ils s’endormaient, transitaient et se réveillaient au même endroit et dans la même position.

Mais comment faire lorsque la position de départ devenait compromise ou, comme ce fut le cas aujourd’hui, lorsque le temps manquait ?

Stan, qui n’écoutait que d’une oreille les deux vieux parler, réfléchissait à la vitesse de la lumière. L’ampoule s’alluma dans sa tête.

On se téléportait, CQFD !

Par contre, on devait connaître par cœur la destination, chacun de ses détails, être certain que rien n’avait bougé et que personne ne s’y trouvait. Sinon on se dispersait, terme poli pour dire qu’on se désagrégeait aux quatre coins de l’univers sans s’en rendre compte, ou alors on se retrouvait à l’agonie, emboîté dans un meuble, ou pire, emboîté dans un être humain ce qui, bien sûr, provoquait la mort instantanée des deux personnes et un sacré casse-tête pour les secours (les images de deux êtres humains n’en formant plus qu’un, mélangés n’importe comment l’un dans l’autre avec un pied dans l’épaule ou une tête dans la cuisse n’arrêtaient pas de hanter Stan !).

Les très très très anciens, avant le zéro de notre ère, avaient consacré pas mal d’énergie et de temps à créer des portes « sécurisées » pour qu’un Nefilim se réveille dans un endroit sûr.

C’étaient les petites pyramides.

Théo lui avait appris qu’il n’en restait qu’une dizaine d’actives sur Terre, réparties sur les cinq continents. L’une d’entre elle se trouvait sous la cathédrale de Bruxelles. C’était là qu’ils étaient arrivés, là que les voitures les attendaient. La seule autre pyramide du continent européen était en France, mais Théo ne lui dit pas où elle se trouvait.

— Okay, dit Stan en trempant le bout des lèvres et, décontenancé, en apprécia la saveur tourbée.

— L’éducation au bon goût ! s’exclama Rose. C’est un quarante ans d’âge, fils, produit sur mes propres terres écossaises. Il est fin, fruité, doux, savamment sucré. Une merveille de pur malt pour de purs amateurs de la vie dans le Paradoxe.

Ils trinquèrent de nouveau à cela.

— Quand transiterons-nous ? demanda Stan, qui continuait à réfléchir à dix mille choses en même temps – surtout à Prisca, qu’il avait hâte de retrouver.

— Demain après-midi ou demain soir au plus tard, répondit son mentor en se resservant une bonne rasade. Mais il faut savoir, avant de partir, comment le Bureau 09 a trouvé la position d’Akihiro, quelle technique ils ont utilisée. C’est vital pour que nous protégions notre Q.G., que nous installions la parade appropriée.

Rose tout autant que Théo, redevint sérieuse.

— Tu sauras ça avant de transiter, répondit Rose après un long temps de réflexion. Si le capitaine Kalda veut fait ses preuves avec nous, elle devra me le révéler avant midi. Tu repartiras avec cette information, je te le promets.

Stan but une autre gorgée pour trouver le courage de demander un truc qui le tenaillait :

— Théo, il faut que j’aille voir ma famille demain matin à Nanterre. C’est à six bornes d’ici.

— Tu sais que ce n’est pas possible.

Il avait essayé. Au cas où. La déception de Stan, visible, laissa une grande vague de froid passer sur eux trois.

Rose reprit les rênes après une bonne minute de silence :

— Théo, tu connais ta chambre, je te laisse y aller pour passer une bonne nuit. Je vais accompagner notre jeune successeur dans sa suite.

Théo acquiesça simplement en restant assis dans son fauteuil, son verre à la main, pensif.

— Viens, Stan.

Il la suivit dans de monumentaux escaliers, jusqu’au second étage où seules trois doubles-portes capitonnées de tissu rembourré, à l’ancienne, cassaient la géométrie rectiligne du couloir.

— Au bout, c’est ma suite. A droite, celle de Théo. Et voici la tienne, juste en face de la sienne.

Elle ouvrit grand les portes.

Un lit à baldaquin avec moustiquaire trônait au bout de la pièce. Sur une table ronde au centre de la chambre, un plateau repas garni d’au moins quatre parts de nourriture l’attendait.

Il y avait des armoires, un bureau, une bibliothèque bourrée de livres dont la tranche lui donnait d’avance le titre. C’étaient ses livres de chevet, ce qu’il lisait quotidiennement dans sa chambre d’ado, sauf qu’eux étaient les originaux d’époques.

Ça valait une fortune. C’était… étrange.

On aurait dit une copie de chez lui en super-luxueux. Et il y avait les peintures.

Cinq au total, de plus de deux mètres de long chacune.

Chaque peinture était la représentation exacte de sa récurrence. Sur l’une d’elle, il vit même les planches en équilibre menant au Bibibar avec en fond flouté par la brume épaisse l’Arc de Triomphe et, branlante sur son faîte, la cité suspendue du contrebandier Ross-Le-Renifleur.

Il reconnut même les personnes de son monde qu’il connaissait comme Sandy-la-soupe qui, dans ses haillons, donnait une large cuiller de bouillon bouillant à un clochard maigrichon allongé par terre la tête posée sur des sacs poubelles pleins de rats et de blattes, qui ressemblait à Stan comme deux gouttes d’eau.

Cette scène lui rappela d’ailleurs son tout premier transit dans sa Récurrence.

— Cette chambre est prête pour toi depuis dix-sept ans, onze mois et dix-huit jours, dit Rose. Nul n’y a jamais dormi et nul n’y dormira jamais, excepté toi.

— C’est la date exacte de mon anniversaire, à deux jours près...

Sonné, cherchant un sens logique à tout cela, il se retourna.

Les portes étaient fermées.

Rose avait disparu sans un bruit.

58

Blondie-les-jolies-guiboles remontait ses bas à l’abri du comptoir.

— J’te jure, si mon cochon de mec…

Elle indiqua Bibi d’un mouvement de tête, gros, gras et à la calvitie géante, ses rares cheveux tombant sur ses épaules en mèches grasses et désordonnées, assis à sa table en train de compter les billets de la caisse.

— … n’était pas aussi obsédé, j’mettrais autre chose que ses mini-jupes qu’il m’offre tout le temps et ses putains de trucs glissants et ses putains de talons de 122 centimètres de hauts !

Stan se marra.

— T’es avec Bibi, t’es avec Bibi, faut assumer, petite obsédée. Elle lui lança un doigt d’honneur bien mérité.

— T’es toujours fidèle aux blondes, non ? elle lui demanda en désespoir de cause.

Prisca envahit tout son cerveau, tout son cœur. Mais parlait-elle seulement d’elle ? Comment pouvait-elle la connaître ? A moins qu’il ne soit déjà venu avec elle ici, dans le passé.

— Toujours. Et les rousses, parfois.

— Et si je me fais moins pute, plus blonde, tu…

Stan ramassa son verre et dégagea avant que la conversation ne dégénère.

— Va te faire foutre, enfoiré de pote à Bibi.

Stan leva son verre pour lui dire tchao sans se retourner.

Bibi trinqua avec lui pendant que Stan s’installait sur un siège défoncé.

— Il pleut pas aujourd’hui, dit Stan.

— Non, c’est cool. Le bar devrait être plein ce soir. Mais va falloir que je change quelques bâches, certaines commencent à être trouées par ce putain d’acide nucléaire. Alors, on en est où ?

— Comment ça ?

— Dans tes tripes temporelles ?

— Je comprends pas.

Bibi claqua les billets dans sa caisse d’un geste satisfait et referma à clef d’un geste énervé.

— Stan, c’est quand que tu vas mettre de l’ordre dans ta vie ? Tu peux pas débarquer à chaque fois, en tout cas certaines fois, sans me dire au moins pourquoi t’es là. Si à chaque fois, je dois deviner où tu te trouves et pourquoi tu transites ici, on n’en aura jamais fini. Comme tu transites jamais dans l’ordre, c’est le bordel. Faudrait qu’on mette au point un procédé. Je vais penser à ça, tiens.

Stan se frotta le front. A force, les choses rentraient.

Par exemple le fait qu’à chaque fois qu’il transitait dans sa Récurrence, il se trouvait avant ou après son précédent Transit.

Que Bibi était son point de repère.

Qu’il avait compris que tous les deux projetaient quelque chose ici sans que lui en connaisse pour l’instant la nature finale.

— On est en quelle année ? questionna Stan.

— 2042

Okay, donc son précédent Transit se ferait quatre ans plus tard, celui où il mettrait une raclée à l’Homme aux Bottes dans un instant de fureur incontrôlée.

Ariana-les-étoiles passa à côté d’eux en faisant de grands gestes magiques autour de son corps.

— Que la conjonction Mercure-Mars en Taureau provoque un élan de vitalité hormono-presciente dans notre Stan-héros et que la vie à jamais habite en lui quels que soient les oripeaux qu’il revêtira pour être notre Libérateur, qu’il soit notre libérateur à tous et toutes, pour les mille ans qui viennent.

Elle s’éloigna en chantant :

Ici se tient Stan-le-libérateur Qu’aucune peur ne leurre

Et dans son infinie et légendaire Bonté

Il couvre les malheurs de sa main froissée

Par les durs combats qu’il a livrés

Pour nous sauver de tous les Dérivés

Et il nous protège, pour mille ans,

Des Anciens comme des Nouveaux Enfants

De l’exil définitif en ce Pars délirant

Refuge Unique et Protecteur des Résistants …

— Bibi, j’ai du mal à me faire à tout ça.

— Tu es où là ? Dans le Paradoxe ?

— Chez une Vésigondine qui se nomme Rose. Je connais pas son nom. Bibi eut l’air d’un coup de tout comprendre.

— Putain, hier t’avais dix mois de plus, tu me fais flipper des fois. D’accord Stan. Selon l’histoire officielle, tu ne passeras qu’une nuit en tout et pour tout chez elle. Elle t’attendait avec impatience. Invite-la dans ta Récurrence. Elle doit être en attente.

— Et comment je fais ?

— C’est toi le fabriquant de rêves, qu’est-ce que tu veux que je te dise. Siffle-la, envoie-lui un carton d’invitation, envoi-lui une DeLoreane en rêve, je sais pas ! Ça fait des années qu’elle passe de temps en temps pour prendre de tes nouvelles, savoir ce que tu deviens, ici et là-bas, et tout le tintouin. Elle s’est toujours intéressée à toi.

— Merde, Bibi, mais t’es là depuis combien de temps ? Et chez toi ? Et ta mère ?

Bibi se cala dans son gros fauteuil en faisant non-non-non du doigt.

— Tu m’auras pas, Stan ! On t’a jamais dit que si on connaissait l’avenir, ou le passé, ce qui est à peu près la même chose dans ton cas, on modifiait l’ordre des choses. J’ai pas envie que tu me retrimballes ailleurs qu’ici, j’ai fait mon trou et…

FLASH

Stan, main dans la main avec Rose, marchait sur un pont de toile posé en travers du canal où s’activaient, cinq ou six mètres sous lui, des pirogues chinoises. L’eau atteignait l’avant-dernier étage des immeubles Haussmanniens de ce qu’on appelait dans le monde d’avant le Quartier Latin.

Des milliers de vêtements séchaient sous des tentes de toile transparentes que des panneaux solaires intelligemment inclinés de l’autre côté de la rue réchauffaient à chaque fois que l’astre perçait les nuages violet sombre qui plombaient le ciel. Des petites mains frottaient les fringues à même l’eau de la Seine qui avait tout envahi, avant d’aller les suspendre sur des fils qui, par milliers, décoraient les toits de toutes les couleurs, jusqu’à l’horizon.

Des chinoises couraient de linges en linges pour remplacer les secs par les humides. Sur d’immenses tables, on les repliait, on les étiquetait, on les mettait sur des cintres. Une véritable industrie qui utilisait toutes les ressources naturelles à sa disposition.

— Voilà ton monde, Stan, dit Rose, en le dirigeant vers le haut des toits où s’activait tout un autre monde hétéroclite.

Ils marchaient sur des tôles délabrées où, sous des plastiques formant des murs et des toits, dans chaque coin et recoin de libre, vivaient des familles entières. Des bouillons chauffaient dans les marmites, des gamins jouaient à se lancer des balles, des hommes consolidaient ou construisaient de nouvelles habitations de fortune, sur les toits d’autres habitations de fortune. C’était comme un immense jeu de Lego.

Vu qu’il portait sa tenue de l’Ermite et que son bâton ne lui servait qu’au décorum – aucune douleur dans les jambes, rien, il était tout à fait normal ! – il tâtait le sol comme un aveugle pour en éprouver sa solidité. Parfois, il sentait les tôles pliées sous son poids et, souvent, il fallait éviter des trous qui parsemaient les toits, formant des pièges pour le visiteur imprudent.

Ils arrivèrent sur un toit plus haut que les autres, devant un lac que les pirogues traversaient pour rejoindre d’autres coins du Quartier Chinois, beaucoup plus loin.

Il vit aussi de titanesques rails, dans les nuages poisseux, des dizaines et des dizaines de mètres au-dessus d’eux, qui formaient une sorte de quadrillage.

— Jadis, sous nos pieds, se croisaient le Boulevard Saint-Germain et le Boulevard Saint-Michel. Sous le lac que nous avons sous nos pieds pourrissent les ruines de l’abbaye de Cluny. Tu reconnais ?

— Je crois, dis Stan, horrifié de ce qu’était devenu son Paris.

La Taverne de Cluny, loin sous ses pieds, à vingt mètres au moins sous l’eau noirâtre de la Seine, fut pendant deux ans le lieu de rendez-vous pour lui, Bibi et d’autres anarchistes.

— Stan chéri, c’est juste un rêve. Un rêve permanent, qui existe et vit que tu sois là ou non, mais ce n’est rien qu’un rêve. Une Récurrence est une sorte de monde parallèle qui suit ses propres règles et qui n’est rien de plus qu’une projection de tes envies, de ta philosophie de vie, de tes émotions et plus tu y passes de temps, plus ce monde acquiert une force, une solidité, une stabilité, qui te survivra.

— Un rêve qui fait drôlement vrai. Tout est cohérent ici, pas comme dans un rêve normal, où tout change d’un coup et on ne s’en aperçoit même pas.

— C’est pour ça qu’on nomme ça une Récurrence et pas un rêve. Ce monde est bien plus qu’une projection de ton subconscient. Il est un supra-monde construit à partir du Paradoxe et de ce que tu en connais. Il s’indépendantise pendant tes absences, devient une réalité solide quand tu es là et chaque élément que tu y installes prend vie et suit la voie qui est la sienne dans ce tout complexe que tu as totalement conçu, de A à Z, du plus petit élément au plus large élément. Tu as construit tout ce qui est en haut comme tout ce qui est en bas et tout ce qui est en bas est le reflet exact de tout ce qui est en haut. Plus tu agis ici, plus d’interconnexions il y a et plus ta Récurrence devient comme un reflet d’un des avenirs possibles du Paradoxe. Certains Nefilims ont eu des récurrences qui étaient des variables du passé, d’autres en ont eu qui étaient des variables du futur, mais avec des siècles de différence. Toi, ta Récurrence n’a que 20, 30 ou 40 ans de plus que le Paradoxe. Ce n’est rien et c’est pour ça que c’est si troublant pour tous les Nefilims. Tu es le premier à avoir une Récurrence de la sorte et cela laisse les penseurs des Terres de l’Ambigu troublés. Ils n’avaient jamais conceptualisé qu’une Récurrence puisse être si proche du Paradoxe et donc, par extension, en représenter un des futurs possibles. Et vu ta personnalité, ton indépendance, ton refus des règles et des dogmes, beaucoup de questions viennent à l’esprit sur ce que ta Récurrence EST vraiment.

Stan regarda longuement le lac, imaginant les deux boulevards mythiques du quartier Latin se croiser sous ses pieds, pourris par des décennies passées sous le fleuve.

— Est-ce que cela veut dire que je suis en train de créer l’avenir ?

FLASH

Un piroguier poussait la frêle embarcation en ramant un coup à droite, un coup à gauche, quelque part au-dessus de l’Abbaye de Cluny.

Chinois, il portait le traditionnel chapeau qui servait à tout, y compris à manger, à boire ou à se laver dedans une fois retourné dans l’autre sens.

Le bateau tanguait, frôlant l’eau sombre à chaque va-et-vient de côté.

Rose, il s’en rendit compte, portait un kimono noir, une ceinture noire avec sept étoiles tissées dessus et devait avoir quarante ans, pas plus. Ses cheveux n’étaient pas blancs, ils étaient blonds, attachés en vrac par des aiguilles japonaises.

Il le vit, elle faisait le même genre de gestes qu’Akihiro.

Chaque mouvement était une expression complète de sa maîtrise de soi, de la pacification de l’esprit et de la philosophie zen qui l’imprégnait.

A chaque geste qu’elle réalisait comme une chorégraphie – mouvement jamais inutile – Stan ressentait la possibilité de s’engouffrer dans une méditation pure.

— Comment vous avez pu découvrir mon monde à l’instant où je suis né ?

Rose sourit en coin, tout en douceur, comme une fleur qu’un vent léger vient caresser.

— Cette question, Stan, est cruciale dans l’histoire qui nous unit, dans ton histoire et dans la grande Histoire, avec un grand H qui, lentement, tisse sa toile autour de nous, autour de toi. Je suis contente que tu l’aies posée et pourtant je ne peux pas te répondre, pas encore. Tu vas avoir des choix à faire dans quelques heures. De ces choix dépendra l’avenir de ton monde, du Paradoxe et de la réponse que je pourrai te donner à cette question.

— Mais qu’est-ce que vous avez tous à parler par énigmes ? Vous, Théophile, Pythagore et je parle même pas de tous les intellos qui l’entourent, de tous les Vétérans qui parlent pas, qu’est-ce que vous avez tous à rendre les choses simples compliquées ? Pourquoi vous dites pas juste : tiens, Stan voilà la proposition A, voilà la proposition B, allez ouste et que ça saute !

Rose le détailla comme si une apparition de Dieu venait de surgir sur le banc à côté d’elle.

— Quoi ? fit Stan, inquiet du silence et du regard pressant de Rose.

— Tu es allé dans les Terres de l’Ambigu, sur la Montagne de l’Éternel ? Pythagore t’y a convié ?

— Ouais, avoua-t-il non sans se traiter intérieurement de tous les noms. Il m’a convié au Conseil. Voilà !

Quel con ! Il devrait apprendre à tourner cinquante-deux fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Théo lui avait bien dit de ne jamais en parler !

— En seulement en à peine vingt jours… pensa tout haut Rose, qui semblait réfléchir intensément. Écoute Stan, je ne te veux pas de mal, bien au contraire. Tout ce que je fais depuis ta naissance, je le fais pour toi. Chacune de mes actions est tournée vers toi, pour toi. Il te reste tellement de choses à apprendre. Beaucoup de choses. La plus importante étant de toujours distinguer la réalité de la non-réalité. Mais ton voyage là-haut, si vite, cela change la donne.

Sur une plate-forme de fortune sous laquelle ils passèrent, remontant doucement le Boulevard Saint-Michel et voyant progressivement réapparaître les étages un par un au fur et à mesure que la Seine baissait de niveau, il vit un gamin en guenilles qui les observait avec un regard noir.

— C’est QUI ce gamin avec ses yeux tout noirs ? Rose se tourna pour le voir et poussa un cri.

— C’est…

Stan vit tout le décor se transformer en rayons de lumière arc-en-ciel et s’envoler vers les cieux comme des rayons lasers. Rose tendit la main vers lui mais elle ne fit que le traverser, comme un fantôme.

— PAS MAINTENANT ! hurla-t-elle, mais son cri était déjà un écho lointain qui se propage dans les méandres de l’espace, plusieurs minutes après qu’il ait été dit.

Il ne ressentit que du vent à l’intérieur de son corps, dans son corps, comme un léger courant d’air.

Stan s’étira. Les draps de soie glissèrent sur lui. Il faisait à peine jour. Il n’eut que le temps de voir la double porte de la chambre se refermer. Un Dreamcatcher accroché à la va-vite pendouillait en tournant au montant de son lit à baldaquin.

C’est ce truc qui l’avait extrait de son rêve ! Il bondit et en caleçon, ouvrit grand la porte. Il n’y avait personne dans le couloir.

Un enfoiré venait d’interrompre son Transit avec Rose !

De rage, il attrapa le Dreamcatcher et le brisa en mille morceaux, s’acharnant sur lui jusqu’à en être à peine rassasié.

Seul Akihiro ou Théophile avait pu faire ça. Il paria sur Théophile, dont la piaule se trouvait juste en face. A tous les coups, c’était lui.

Le cœur battant fort, son pouls à son maximum, il se promit qu’à partir de maintenant, ce ne serait plus les autres qui dirigeraient sa vie. Il allait utiliser toute la puissance de ses pouvoirs pour remettre de l’ordre dans tout ce bordel.

Et ça commençait maintenant !

59

Seule Ida Kalda, déjà debout, buvait un café dans la cuisine en regardant le jardin Japonais par la fenêtre, pensive.

Il y eut un malaise des deux côtés lorsque Stan entra.

A peine dix minutes s’étaient passées depuis l’épisode du Dreamcatcher brisé dans tous les sens et il avait encore sérieusement la gueule dans le cul… et les nerfs à fleur de peau.

Mais la voir lui remplit les poumons d’un oxygène différent, libérateur.

Un souffle puissant et revitalisant.

— Je suis une lève-tôt, dit Ida en montrant sa tasse et en se redressant.

Stan hocha la tête et se remplit une tasse du café qu’elle avait préparé. Ils se touchaient presque.

C’était très étrange. Là où il aurait dû ressentir méfiance envers une ennemie potentielle ou avérée, elle lui donnait confiance et le rassurait. Et c’était l’inverse, l’opposé, pour tous ceux qu’il aurait dû reconnaître comme les siens : à eux, aucune confiance il ne leur faisait. Tout le monde mentait tout le temps, personne ne disait rien ou alors ils parlaient par énigmes.

Ils restèrent debout contre l’îlot central, à boire leur café, côte à côte, longtemps avant de parler.

— Ça va mieux qu’hier ? demanda Stan. Dans le genre question conne, il assurait.

— Oui.

Puis elle ajouta, plus bas :

— Pour l’instant.

Effectivement, ça devait pas être évident pour elle.

— Je sais que c’est toi qui m’as manipulée pour que je fasse évader ton ami. Je m’en souviens. C’est des bribes, mais ta voix, oui, je la reconnais vraiment. Tu es entré dans mes rêves pour que je trahisse mon service.

Stan toussa. Il devait être un sacré débutant en Induction pour se faire repérer aussi facilement.

— Tu étais mature et disponible pour ça. Si tu veux le savoir, je n’ai quasiment rien fait. Sans moi, tu l’aurais fait de toute façon. Tu exècres le Bureau 09, tu voulais les tuer, tous, pendant que tu dormais. Tu l’aurais fait, libérer Akihiro, mais pas au bon moment. J’ai juste fait en sorte que nos emplois du temps se coordonnent.

Stan toussa de nouveau.

Dans le genre, tu-transpires-parce-que-t’es-pas-bien, t’es parfait pour le rôle.

Le café lui donnait drôlement chaud. Ida ne répondit rien.

— C’est vrai…

Après un autre long moment de silence, ils parlèrent en même temps :

— La tache dans notre… Ils explosèrent de rire.

Tous deux, ça les travaillait et de tous les deux, aucun ne savait comment aborder le sujet.

— Tu sais que c’est rare, dit Ida. Très rare.

— Je sais. Ça ne peut pas arriver comme ça.

— Ça ne peut pas arriver du tout comme ça, dit-elle pensive.

Nouveau silence gêné. Il se sentait bien avec elle, mais la communication était si difficile.

— On va explorer le jardin japonais ? dit Stan en se resservant un autre café.

Elle fit de même et ils commencèrent à arpenter les ponts de bois artisanaux qui enjambaient les rivières pleines de roseaux et de crapauds. Ils franchirent cascades et lacs sans rien dire, juste en marchant l’un à côté de l’autre, et c’était déjà beaucoup.

— Vous me suivez depuis quand ? demanda finalement Stan en se posant sur la rambarde d’un pont. Le Bureau 09, je veux dire.

— Pas longtemps.

Ida prit la même pose, à ses côtés, épaule contre épaule.

— On a repéré le Recruteur à Paris durant les manifs anti-capitalistes. Et à partir de là, on est remontés jusqu’à toi. On savait que tu étais un petit nouveau… même si tu sembles avoir pris du galon rapidement. On dirait.

Stan but son café, silencieux avant d’ordonner ses phrases pour ne pas dire d’âneries :

— Cette après-midi, nous allons partir et tu vas rester avec Rose qui va te cuisiner pour en savoir plus. A moi, on me dit rien. Je suis tout neuf. C’est quoi le Bureau 09 ? Pas officiellement, officieusement ? Sans baratin. Sinon, ne dis rien.

Ida le considéra longuement. Avec sa barbe de plus en plus drue, ses cheveux longs, il ressemblait de plus en plus à un prophète. Et il possédait le charisme, la voix et le regard qui allait de pair.

— Ce que je vais te dire, toute personne saine d’esprit ne peut pas le croire. Mais toi, je ne sais pas. Alors allons-y : le Bureau 09 est un service créé dans le futur pour réguler les changements que vous, les Déviants, pouvez faire dans le passé. Pour préserver le présent de vos actions, pour que tout se passe comme ça doit se passer.

Stan, impassible :

— Les Déviants ? C’est comme ça que vous nous appelez ? Ida acquiesça :

— Oui. Les Déviants.

— Déviants, ça fait comme si une chose n’était pas normale. Mais normale par rapport à quoi ?

Ida plongea son nez dans sa tasse, qui refroidissait :

— La normalité de la vie, je suppose. Celle qu’on imagine être une normalité pour tous. La normalité du temps qui passe. La normalité des gens, dans leurs réactions.

— Donc, des gens du futur sont venus et ont dit : ces types sont dangereux car ils peuvent voyager dans les rêves. C’est ça ?

— Je ne sais pas. Finalement, je crois que je n’en sais pas beaucoup plus que toi. J’ai été engagée trois jours avant le massacre du Père Lachaise. Je suis comme toi. J’essaye de comprendre.

Stan se tourna vers elle, franchement :

— Ce matin, on va te poser une question directe qui demande une réponse directe. Si tu ne la donnes pas, ils te tueront. Je ne veux pas que ça arrive.

Ida se redressa, un voile d’inquiétude et de peur dans les traits de son joli visage. Stan continua :

— Je ne fais que te prévenir. La question sera : comment avez-vous localisé Akihiro ? Quel moyen nouveau que nous ne connaissons pas avez-vous utilisé ?

Ida but les dernières gorgées de son café.

Stan vit Rose et toutes ses robes vaporeuses bariolées de couleurs s’encadrer dans l’une des ouvertures donnant sur le jardin Japonais.

De la porte-fenêtre, Rose leur fit signe pour qu’ils reviennent. Comprenant qu’il lui restait peu de temps, Ida répondit vite :

— J’ai engagé un Radiesthésiste. Je suis partie du principe que ça pouvait marcher, que vous dégagiez des sortes d’ondes particulières qu’un programme informatique ne pouvait pas trouver, contrairement à un être humain normal. Ça a marché. Il peut localiser n’importe lequel d’entre vous où que vous soyez dans le monde. C’est un magicien. Il trouve votre Magna, comme il le nomme, ce que vous dégagez et qui n’est pas humain, sur une carte, avec son pendule. Votre Magna est comme une signature et chacun d’entre vous semble avoir la sienne, une sorte de Magna différent, propre à chaque Déviant.

Magna… Éther… Un nom différent pour une même chose. Un énorme TILT bipa partout dans la tête de Stan.

Un TILT si énorme qu’il se mit à courir vers Rose en prenant la main d’Ida pour l’entraîner derrière lui.

60

Toute l’équipe était maintenant réunie autour de l’îlot central, dans la cuisine. Qui buvait café sur café, qui se tartinait des Krisprolls à la confiture, qui regrettait de ne pas avoir de croissants, mais malgré tout, tout le monde était là : Akihiro, reposé ; Théophile-le-traître, qui engloutissait sa tasse de café noir ; Rose, colorée de partout, comme toujours, qui buvait un thé vert à la menthe ; Ida, perdue ; Antonio, sur ses gardes, ses mains jamais loin de ses flingues ; et Stan, que tout le monde observait.

Stan prit le paquet de sucre en poudre et le plaça à un coin de la table.

Il plaça une tasse de café à l’autre bout et déposa la cafetière pleine de café bien chaud au milieu. Il prit sans le lui demander la tasse de thé de Rose pour la placer à côté de la tasse de café, dans un coin.

— Voilà comment le Bureau 09 nous trouve, mais voilà aussi le moyen génial que n’importe qui peut utiliser pour localiser un Nefilim, ou un Déviant dans la langue des agents du Bureau 09.

Ida détourna les yeux, honteuse.

Stan s’en voulut de l’avoir mise sur la sellette. Il embraya pour dissiper le malaise :

— Le Sucre, pour vivre, a besoin de se dissoudre dans le café. Mais le sucre a un problème : il ne sait pas où trouver la tasse de café pour se dissoudre. Alors le Sucre invente un truc pour le trouver. Il se dit : puisque le café, le thé et le chocolat n’ont pas la même odeur, je vais renifler l’odeur que je veux trouver et y aller. Alors le Sucre part à l’aventure.

Stan prit le paquet de sucre et commença à le promener sur la table jusqu’à venir le tourner autour de la cafetière.

— Je suis le Sucre, je cherche ma tasse de café. Le problème, c’est que dans le monde, il y a des tas de cafetières, mais ce n’est pas ce que cherche notre Sucre. Lui, il veut des tasses pour se dissoudre en lui, devenir lui, être UN avec lui. Le problème des cafetières, qui dégagent une forte odeur, c’est qu’il y en a beaucoup. Beaucoup trop. Comme des lieux où le café aurait trop coulé à flots.

Stan regarda Théophile. Théophile fit TILT à son tour.

Il avait compris. Il avait tout compris. Ce lieu au milieu du désert où l’Entité avait échoué presque par hasard était l’endroit le plus génial pour se cacher. Il était comme une cafetière pleine de café, il puait le café en permanence – l’Éther en permanence – donc on ne s’intéressait pas à lui. On passait à côté.

— Par contre, reprit Stan en promenant la tasse de café sur l’îlot sans jamais le rapprocher de la cafetière, le Sucre va sentir une tasse seule, qui est là quelque part.

Il fit passer le paquet de sucre près de la tasse de thé sans arrêter son mouvement. Il continua à promener le paquet jusqu’à ce qu’il se colle à la tasse de café.

— Et le Sucre va se jeter sur la tasse de café pour l’arroser de son venin et DEVENIR ELLE. Il va, tel un virus, faire partie complètement de son organisme de café.

Chacun recula de la table comme si elle était hantée. Rose sonda Ida :

— C’est comme ça que vous procédez ? Ida respira un grand coup !

— Oui, c’était mon idée. On utilise un Radiesthésiste. Rose prit un visage ferme qui changeait tous ses traits :

— Est-ce que cela signifie que le Bureau 09 sait où nous sommes en cet instant ?

— A 80 %, oui. Et s’ils ne sont pas encore en train de se regrouper autour de la maison, c’est qu’ils ne vont pas tarder.

Ida la jouait franc-jeu. C’était son seul moyen de survivre.

— Vous comptiez nous le dire quand ? demanda Théophile en décrochant un de ses mobile à usage unique de la ceinture.

— Est-ce que vous me l’avez demandé hier soir ? Est-ce que vous vous êtes levé tôt ce matin pour venir chercher l’info ? Ne m’accusez pas de votre non-professionnalisme. Il n’y a que Stan qui s’y soit intéressé !

Ida était sur le qui-vive. Antonio se rapprocha d’elle, prêt à la protéger. Les bords de sa veste repliée sur son dos laissaient apparaître deux crosses dans un double étui d’épaule.

Théophile se retint de hurler de rage.

Théophile parla dans son téléphone en une langue inconnue de tous.

Rose attrapa une assiette de friandises à la confiture de fraise saupoudrées de sucre raffiné.

— On ne peut pas rester ici, dit-elle. Il faut descendre à la cave. Elle est faite pour lutter contre des gens comme elle.

— Elle est avec nous, dit Stan. Tu l’acceptes ou pas !

Stan prit la main de Ida aussi naturellement que si ça avait été Prisca. Il était là pour la protéger.

Antonio hésita à intervenir. Ida lui fit « non » de la tête.

— Si à un moment, je me rends compte qu’elle ne joue pas de notre côté, je la tuerai dans d’atroces souffrances, dit Rose d’une voix si calme qu’elle en paraissait réellement dangereuse.

D’un coup, tous les arbres, arbustes et fleurs se mirent à sautiller dans tous les sens partout autour de la maison. Des hélicoptères silencieux les survolaient.

L’instant suivant, des hommes armés jusqu’aux dents, en tenue noire, cagoule sur la tête, atterrirent au sol en glissant le long de filins métalliques.

— SUIVEZ-MOI ! hurla Rose en se jetant sur une porte cachée dans le mur.

Ils la suivirent en courant.

D’autres hélicoptères survolèrent le lac et ouvrirent le feu avec leurs canons.

Tout l’intérieur du manoir vola en éclat. On le mitrailla de partout.

Stan vit le piano traverser le salon sous l’impact des balles qui le déchiquetaient en mille morceaux. Les toiles de Roses sautèrent jusqu’au plafond tandis que les murs explosaient littéralement.

Il referma la porte derrière lui. Des impacts de balles la gondolèrent de haut en bas, sans la traverser. Elle était lourde et épaisse.

Stan arrivé en bas, Rose appuya sur un gros bouton et ce furent plusieurs portes blindées qui s’écrasèrent les unes à la suite des autres sur les marches dans des craquements sonores à en devenir sourd.

— Tu te souviens de ce que je t’ai dit dans ta Récurrence, lui souffla-t- elle en l’attrapant par le bras. C’est dans quelques instants que de ta décision dépendra tout le reste.

Puis elle ajouta, à l’intention de tous :

— Allons-y ! Et vite !

Elle tenait toujours sa tarte à la confiture de fraise dans les mains.

Le tunnel était large d’au moins huit mètres et profond jusqu’à ne pas en voir le bout. Des loupiotes électriques l’éclairaient tous les dix mètres, le rendant obscur et inquiétant.

En des endroits, d’autres couloirs partaient dans d’autres directions. Ils étaient profonds et anciens et sans lumière. Certains étaient partiellement effondrés, d’autres pas.

Ouvrant la marche, Rose continua tout droit, suivie de tout le monde.

Stan tenait toujours la main d’Ida, fermant la marche avec Antonio derrière eux qui jetait de fréquents coups d’œil par-dessus son épaule.

Ida resserra sa poigne sur la sienne. Elle était à la limite de la panique.

Contre les portes blindées dans l’escalier, plusieurs explosions firent trembler le sol et le plafond, dont des morceaux échouèrent par terre.

— On est presque arrivés, dit Rose. Ils arrivèrent à une section en T.

Ceux qui étaient devant s’arrêtèrent d’un coup. Akihiro sortit son sabre.

Une fois tout le monde regroupé, ils comprirent ce qui se passait. Antonio dégaina ses armes, se collant à Ida pour la protéger.

De derrière eux, sortant de tunnels latéraux, deux hommes et une femme en surgirent, bloquant toute tentative de repli. Ils portaient des combinaisons de cuir, des masques, des armes : nunchaku, sabres et autres trucs bizarres que Stan n’avait jamais vus.

Dans le couloir de droite, trois autres combattants masqués se tenaient à une dizaine de mètres d’eux, côte à côte, prêts au combat.

Et à gauche, les Ténèbres étaient là.

Et les ténèbres grignotaient lentement les murs antiques, progressant en coulures noires du sol au plafond. Sur la terre, des serpents s’entrelaçaient.

Au milieu du néant, seul des yeux brillaient.

Et des bottes, énormes, des Santiags en peau de serpent, se distinguaient dans la pénombre du vide.

C’était L’Homme aux Bottes. Et toute son équipe de Nefilims dissidents.

— Rose, pas toi ! murmura Théophile, atterré.

— Tu ne sais rien, Théo. Tu as passé ton temps à faire les mauvais choix.

Rose quitta le groupe et entra dans les ténèbres.

Toutes les couleurs de sa tenue kaléïdoscopique devinrent grises, puis transparentes, puis plus rien.

— Tiens, je t’ai préparé ta tarte préférée, dit-elle, mais sa voix semblait venir de loin, d’un autre monde.

La voix de Rose émanait des murs maintenant. Elle résonnait en écho :

— Stan, ta place n’est pas dans l’Entité. Depuis des années, le Coffre attend ton arrivée. Rejoins-nous et nous laisserons la vie sauve à chaque personne ici. Rejoins-nous, marche vers nous. Ta Récurrence vivra, Ida et Prisca vivront, et tu t’épanouiras en entendant la vérité, la parole de vérité.

Stan regarda tout le monde, complètement perdu. Dans les regards de certains, il lut : vas-y.

Dans d’autres, il lut : bats-toi !

Il n’arrivait même plus à respirer.

Les combattants du Coffre semblaient sur-entraînés. Théophile se tourna vers lui :

— Stan, choisis ! Je t’ai montré tout ce qu’il y avait avec et derrière moi. Dans mes deux paumes, je n’ai plus de secrets… Il ouvrit ses deux mains vers lui.

— … Mais si tu penses que le Coffre peut t’offrir plus, vas-y. Si tu décides de rester, alors nous nous battrons. C’est notre chemin.

Au loin, les dernières portes blindées sautèrent et c’est par des commandements guerriers que les équipes spéciales d’intervention du Bureau 09 commencèrent à progresser dans le tunnel.

La voix de Rose, sortant des murs, dit :

— Dans moins de deux minutes ils seront là et ils tueront tout le monde. Si tu nous rejoins maintenant, tout de suite, Théophile dispose des moyens pour mettre à l’abri toute ton équipe.

— C’est vrai ? demanda Stan à Théophile, qui acquiesça, à regret.

— Oui, tout le monde sera sauvé. Je te le jure. Mais ne le fais pas. Parfois, les combats les plus désespérés sont les plus salvateurs. Nous pouvons gagner.

Stan délassa ses doigts de ceux d’Ida, qui tenta de les retenir maladroitement.

Stan prit trois grandes respirations et avança vers les ténèbres. Il se retourna vers son groupe, à un mètre à peine de l’obscurité surnaturelle.

Des frissons lui parcouraient tout le dos, de haut en bas et de bas en haut, glaçant tout son organisme des os jusqu’à son cœur, de plus en plus fort.

— Théo, sauvez tout le monde. Y compris Ida et Antonio. Sinon, je ne vous le pardonnerai jamais. Promettez-le-moi !

— C’est promis, gamin ! Théophile dégaina un Glock.

— Désolé d’avance ! furent ses seules paroles.

Sans hésiter et sans prévenir, il vida son chargeur sur Stan. Quinze balles en tout.

De derrière lui, il entendit l’Homme aux Bottes hurler :

— NON !

Ida hurla aussi :

— NON !

Des murs et du plafond et du sol, la voix anéantie de Rose hurla :

— NOOOOOOON !

Un bras aux doigts griffus surgit des ténèbres, comme la main d’un mort. A une vitesse prodigieuse, elle attrapa le bras de Stan pour le tirer à l’intérieur du Néant alors que les balles fusaient partout sur lui et autour de lui et que son sang giclait sur les murs de pierre.

61

Stan et l’Homme aux Bottes atterrirent dans un désert sans fin en se tenant fermement par les bras l’un l’autre.

Ils roulèrent sur une dune, face à face, en s’agrippant sans se lâcher. La descente sembla ne jamais se terminer.

Une fois en bas, une fois enfin arrêtés, ils relâchèrent la pression l’un sur l’autre.

Stan, du sable plein la bouche et les narines, les yeux et les oreilles, recula sur les fesses de plusieurs mètres pour s’éloigner de son ennemi en crachant, en bavant, en se mouchant avant de se tordre de douleur.

Une des balles de Théophile lui avait traversé les côtes, dix ou douze centimètres sous le bras droit. Rien de grave, mais ça saignait. Et ça faisait horriblement mal.

Assis, brassant le sable entre ses mains, l’Homme aux Bottes semblait encore sonné.

Stan se mit debout, titubant de douleur.

— T’approche pas de moi, toi ! rugit Stan en pointant son doigt vers le chef du Coffre.

Chacun des pieds de Stan s’enfonçait d’au moins vingt centimètres dans un sable si fin qu’on aurait pu en prendre une poignée sans en garder un seul grain dans la main.

L’Homme aux Bottes se redressa à son tour. Il était blessé au bras, dans le muscle gauche.

Nul serpent, nul crépuscule, nul effet flippant, nul super-héros en combinaison de cuir ne l’entourait. Il ressemblait à un homme. Un homme inquiétant, peu rassurant, doté d’un fort charisme, mais rien qu’un homme. Sans ses artifices, il n’était pas plus différent que n’importe qui, ou presque.

Il avait la quarantaine, des yeux bleus marquants, presque transparents, un sourire toujours figé sur le visage. La lèvre qui souriait était celle du bas, celle du haut était parfaitement horizontale et ça lui donnait un air à la fois dangereux et… très dangereux. Ses cheveux longs tombaient sur ses épaules, sans ordre et des mèches recouvraient ses yeux et son front, qu’il écartait fréquemment.

Il remit sa capuche, ramassa son bâton rouge en bambou à sept nœuds, gisant à quelques mètres de lui.

Du sang coulait de ses doigts après avoir descendu tout son bras et tombait dans le sable brûlant qui l’absorbait avidement comme une nourriture sainte.

Stan vit sa canne jaune, tordue, à quelques mètres de lui. Il la ramassa. Il était dans sa tenue de l’Ermite.

Lui aussi mit sa capuche, ne serait-ce que pour se protéger du soleil et de cette chaleur terrible. Elle était rapiécée et faite de laine épaisse et vieille et sale et puait le fauve.

Ils avaient transité ensemble quelque part. Mais où ? Dix mètres les séparaient.

— Je vais aller par là, dit Stan au hasard. Tu ne me suis pas. Silence de la part de l’Autre.

Progressant avec difficulté dans le désert, qui aspirait ses pieds à chacun de ses pas, Stan commença à avancer dans la direction qu’il avait indiquée.

Le trou qu’il avait dans les côtes le faisait souffrir horriblement. Du sang coulait le long de ses hanches, de ses jambes, avant d’être à son tour avalé par le sable bouillant.

Derrière lui, il entendit des craquements.

Assis de nouveau, l’Homme aux Bottes arracha toute la manche de sa tunique qu’il déchira à nouveau en deux bouts égaux. Il se fit un garrot au- dessus de la blessure et enveloppa le trou qui lui traversait le bras avec le second bout de tissu en le serrant fort.

Il se tourna vers Stan.

— Tu peux partir par là si tu veux, mais je n’aurai pas besoin de lever mon cul pour voir ton corps allongé dans le désert parce que tu auras perdu tout ton sang. Tu es déjà épuisé et tu as fait quoi ? Huit mètres ?

Sa voix était rauque, rocailleuse, comme un type qui a passé sa vie à boire et à fumer comme un pompier. Mais rien à voir avec sa voix d’outre-tombe qu’il utilisait dans le Paradoxe ou dans la Récurrence de Stan.

— Je te propose un deal. Pas d’attaque entre nous tant qu’on n’est pas sortis d’ici tous les deux vivants. Sinon, toi et moi, on va crever là et ce seront les vautours qui sont au-dessus de nous qui en profiteront bien plus que tous les autres.

Effectivement, une quinzaine de vautours tournait en cercle à cent ou deux cents mètres au-dessus d’eux. Petit à petit, imperceptiblement, ils perdaient de l’altitude. Ils crevaient tellement la dalle qu’ils seraient capables d’achever un blessé de leur bec acéré même s’il n’était pas encore bien mort, bien crevé.

— Et y’a bien trop de monde qui veut nous voir crever tous les deux pour que je leur donne ce plaisir. Viens que je panse ta plaie, tête de con, avant que tu clamses.

Stan observa longuement les oiseaux. Il avait tellement mal.

Et voir le sable avaler son sang avec autant de convoitise le força de faire demi-tour.

Il s’assit devant l’Homme aux Bottes, après être revenu en titubant et en tombant plusieurs fois. Il crut même que toute la dune allait le recouvrir lorsque de tout son long il chuta. Il vit ce sable si fin commencer à glisser sur lui comme pour former une tombe.

Il se releva d’un bond grâce à son bâton jaune tordu, terrifié à l’idée de mourir enterré vivant. C’est même grâce à ce bout de bois sans forme qu’il réussit à se relever, alors qu’avec un bâton droit, il aurait glissé encore et encore. L’homme aux Bottes leva les mains devant lui pour lui montrer qu’il n’avait rien dedans, pas d’arme, pas de couteau, et déchira une manche de la tunique de Stan, comme il l’avait fait pour lui-même. Puis il déchira la seconde manche et il noua les manches ensemble.

Avec précaution, il entoura son torse de ce pansement improvisé et serra fort pour que la blessure soit compressée.

— Tu vas avoir du mal à respirer. Mais une fois que le sang ne coulera plus, qu’il sera coagulé, on le desserrera, pour que tu respires plus facilement. En attendant, on ne peut pas aller bien loin. Alors, Stan, dis-moi où nous sommes ?

— Comment est-ce que je le saurais ?

— C’est toi qui as transité, gamin. Je t’ai attrapé pour pas que Théo te flingue mais t’as été plus rapide que moi sur ce coup-là. On peut être dans ta Récurrence, mais ça ne lui ressemble pas. Comme on peut être dans le rêve de la dernière personne à qui tu as pensé et qui, par chance, était en train de dormir. Toi et moi, on est baisés jusqu’à ce qu’on trouve la sortie. Et cette putain de sortie, on ne peut l’emprunter que si tu sais où tu es, où qu’on trouve un ascenseur dans ce Building onirique pour redescendre au rez-de-chaussée. Et si c’est pas le cas, on va faire un proto-transfert et se retrouver coincés là à jamais, pour toujours, version tu-l’as-dans-l’cul-bien-profond-mon-pèpère. Vois le genre ?

Stan se demanda s’il n’avait pas pensé à Prisca avant de mourir ? Ou à Ida Kalda, pourquoi pas, dont il se sentait si proche ? Mais non, lorsque les balles de Théophile filaient vers lui à 600 m/s, il n’avait pensé ni à l’une ni à l’autre. Juste à vivre. A survivre.

— Hé hé ! dit l’Homme aux Bottes. Je pourrais t’apprendre tellement de choses si tu nous rejoignais. Mais je viens de comprendre un truc…

Il regarda au loin, cherchant quelque trace de civilisations invisibles.

— Si je te force à vouloir nous rejoindre, j’veux dire, au Coffre, tu lutteras toujours contre moi. Alors que si je te laisse compter que 1 et 1 font 2, tu viendras naturellement à nous, car dès que tu comprendras le vrai rôle de l’Entité, tu n’auras de cesse de me chercher pour me trouver et lutter contre eux de toutes tes forces.

Il se tapa le front.

— Le lâcher-prise, le lâcher-prise. Qu’est-ce que je peux être con des fois !

— Fermez-la ! dit Stan

— J’ai aussi compris un autre truc…

Il souriait toujours avec sa lèvre inférieure étrangement distendue. Toutes ses dents étaient là, version sourire Ultra-Brite.

— C’est le stress qui te fait Transiter. J’ai mis pas mal de temps à saisir ce qui faisait ta différence et pourquoi tu étais aussi difficile à approcher, mais c’est ça ton truc : quand tu flippes, hop ! tu transites. Pas besoin de dormir ni de méditer, comme tous les autres Nefilims. C’est pour ça que ce trou du cul de Théophile t’a tiré dessus. Pour que tu Transites avant que je t’emmène. C’est intelligent, très intelligent. En voulant te tuer, il t’a obligé à transiter pour vivre.

Stan se releva, essoufflé. Le bandage de fortune le comprimait mais déjà il saignait moins.

— Pourquoi tous ces artifices quand vous apparaissez ? Pourquoi vouloir imposer la peur ?

L’Homme aux Bottes lui aussi se mit debout. Ses grosses bottes de cow- boy en peau de serpent s’enfonçaient beaucoup moins dans le sable, malgré son poids et sa taille. Il était très grand, pas loin des deux mètres, et costaud, sacrément costaud. Ses bottes faisaient du 49 ou du 50, pas moins.

— C’est le meilleur artisan mexicain qui me les fabrique sur mesure, dit l’Homme aux Bottes en voyant Stan reluquer ses pieds gigantesques. Tu vois, mes parents étaient très pauvres, bien plus que les tiens, et ils vivaient dans un pays où les livres se faisaient rares. A 7 ans, pour mon anniversaire, ils m’ont offert mon premier bouquin. Tu peux pas imaginer à quel point j’étais content. J’en rêvais. C’était un livre sur les grands magiciens de ces deux cents dernières années, de ceux qui avaient changé l’histoire de la magie en étant créatifs, en se réinventant à chaque fois et en testant inlassablement, jusqu’à n’en pas dormir pendant des jours et des nuits, de nouveaux trucs et astuces pour impressionner le cœur des foules : Houdin, Houdini, Dynamo et compagnie. Ça m’a fasciné leur capacité d’attirer l’attention sur leur main gauche alors que c’était la main droite qui faisait tout le boulot. Découvrir que le cœur du tour de magie n’était pas le secret qui se cachait derrière le tour mais la manière de détourner l’attention, et que ces génies prenaient autant de temps à réfléchir à la manière de détourner le regard de leur public qu’à répéter inlassablement leurs gestes inconnus de tous, a été une grande révélation. Quand je suis devenu Nefilim et que, comme toi, face à Théophile, j’ai tiré la lame de l’Ermite, il y a quelques dizaines d’années maintenant, j’ai fait cette association d’idées… je ne sais pas pourquoi, que l’Ermite était comme un magicien, tu vois ? Lorsque j’ai quitté l’Entité, j’ai décidé de faire comme mes idoles et étape par étape, j’ai perfectionné l’ambiance, les effets, la lumière, les sons et tout le reste.

Tout fier de lui, les mains sur les hanches, il ajouta :

— Avoue que ça le fait, hein ? Que tu flippes à en faire dans ton froc quand tu vois que je suis là ? Tu t’es déjà chié dessus ? Entre nous, juste entre nous…

Stan lui lança un bon gros doigt d’honneur.

Le sourire de l’autre connard greffé à son visage ne changea pas d’un poil. Le désert s’élançait tellement loin qu’on pouvait presque deviner la courbure de la Terre, là-bas, à l’endroit où le ciel et le désert fusionnaient en une même couleur orangée.

— Comment vous faites pour faire ça dans la réalité, dans le Paradoxe ?

Stan s’apercevait qu’une caravane de questions commençait à former un bouchon dans sa gorge. Et pourtant, il n’avait aucune envie de parler avec ce gros connard.

Mais ce gars-là avait des réponses.

Et les réponses concrètes dans le monde des Nefilims, ça courait pas le désert.

— Mais qui t’a raconté cette connerie, AÏE !

Il avait levé grand les bras, oubliant que l’un d’eux était traversé de part en part en ayant broyé boyaux, veines et os en morceaux.

L’Homme aux Bottes se reprit, plus calme.

— Le Paradoxe, le Paradoxe, le Paradoxe ! L’Entité, le Bureau 09 et tous les autres se basent là-dessus comme si c’était le Saint-Graal de la réalité. Paradoxe par ci, Paradoxe par là. Si c’était la réalité, on l’appellerait La Réalité, non ? Le Paradoxe obéit aux mêmes lois que tous ces foutus de putains d’enculés de rêves que l’on trafique, nous, les Nefilims. Ecoute bien ce que je vais te dire : les lois du Paradoxe sont identiques aux lois des rêves. Les lois des rêves sont identiques aux lois de ta Récurrence. Les lois de ta Récurrence sont identiques aux lois du Paradoxe. Mais le Paradoxe a une particularité qui change tout et c’est pour ça qu’il est une sorte d’étalon-or sur lequel tout le monde s’appuie pour pas devenir dingo.

L’homme se tourna vers l’horizon pour être dos à Stan.

— Tu veux savoir laquelle, gamin ? Ce que c’est que cette particularité ?

Stan ne répondit rien. Il voyait le piège venir gros comme un 38 tonnes lancé sans contrôle vers lui avec Terminator au volant.

Et ce à quoi il s’attendait à entendre arriva :

— Rejoins le Coffre ! Ce que je vais t’enseigner fera de toi le roi de tous les Nefilims de l’Histoire, avec un grand H. Je te révélerai tout. Je vais te transmettre tout ce que je t’ai préparé depuis tant d’années. Car oui, mec ! Si j’ai créé le Coffre, c’est pour te le léguer.

Il se retourna :

— Tu crois qu’on est les méchants ? Si dans cette putain d’enculée de ruelle à Paris on t’avait récupéré les premiers, tu dirais pas ça. Tu as déjà demandé à ton pote Théo pour qui il travaillait vraiment ? Mais encore mieux : tu lui as demandé quel genre de monde il était en train de créer ? Qui ça sert ? Pourquoi ils font ça ? Pourquoi ils changent la société selon les intérêts d’une poignée de personnes qui figurent toutes sur la couverture du magazine Forbes ? Quand lui as-tu demandé ce qu’était l’avenir que les Nefilims de l’Entité fabriquaient, nuit après nuit, rêve après rêve, Transit après Transit, Induction après Induction ? De bons petits soldats endoctrinés pour propager la foi dans le cœur des décideurs, des lobyistes, des politiciens, des hommes d’affaires, des banquiers de la City, cernés par un joli discours sur le sauvetage du monde en cours livré à une déliquescence quotidienne. Voilà ce que vous êtes : des robots, des programmes informatiques sans Intelligence Artificielle. Pourquoi est-ce que tu crois que le tiers des Nefilims de l’Entité a rejoint le Coffre en vingt ans ? Pourquoi ?

Stan était tétanisé d’entendre les réponses formulées presque mot pour mot à ses questions qu’il se posait depuis quelques temps.

Aucun contre-discours ne valait le coup.

L’Homme aux Bottes, pas après pas, glissant sur le sable de la dune, vint jusque devant Stan. Ils étaient à un mètre l’un de l’autre.

— Tu veux connaître le secret qui hante tout le monde ? Celui qui va tout changer à jamais, pour toujours, sans retour possible en arrière ? Sans qu’aucun Nefilim n’y puisse rien changer, quel que soit son talent ? Le secret que tout le monde redoute, le secret qui détruira tout, celui que tout le monde cherche depuis des millénaires, la trouille au ventre que ce secret existe réellement ?

— Si c’est pour avoir une autre question comme réponse, non. Je passe mon chemin.

L’Homme aux Bottes, lentement, ôta sa capuche et c’est les yeux dans les yeux qu’il le fixa.

Le cœur de Stan faillit s’arrêter.

Ce qu’il vit dans l’œil gauche de l’homme face à lui ouvrit des Abysses sans fonds sous ses pieds.

A la position exacte de la sienne et de celle d’Ida, il y avait la tache orange au milieu de son iris bleu. Au même endroit. Exactement.

— Le secret de tous les secrets, répéta l’Homme aux Bottes doucement.

62

L’esprit montre tant de pauvreté qu’il semble, tel le voyageur dans le désert qui ne réclame qu’une simple gorgée d’eau, n’aspirer tout simplement pour son réconfort qu’à l’indigent sentiment du divin. Et c’est à cela même dont l’esprit se contente qu’on peut mesurer l’importance de sa perte. (Usserl)

C’est d’abord par un épais nuage de sable qui s’éleva au loin qu’ils comprirent que quelque chose approchait. Puis il y eut les bruits de moteurs rugissants, d’abord éloignés puis de plus en plus puissants au fur et à mesure que la dizaine de véhicules fonçait vers eux.

Ils remirent leur capuche en place dans un geste étrangement synchronisé.

— Hé hé ! dit l’Homme aux Bottes. Nous n’allons plus tarder à savoir où nous nous trouvons.

Un serpent sortit la tête du sable et s’enroula autour du bâton rouge à 7 nœuds jusqu’au poignet du chef du Coffre.

— Encore un tour de passe-passe, murmura Stan.

— Je reste sobre. Pour l’instant.

C’est un convoi hétéroclite de voitures montées sur d’énormes roues de tracteurs, de camions chenillés, de 4x4 dont on devinait à peine qu’ils en étaient tellement ils avaient été modifiés, qui les cerna en tournant plusieurs fois autour d’eux, soulevant des giclées de sable à des hauteurs vertigineuses, avant de s’arrêter, moteurs allumés.

Ils étaient à une trentaine de mètres d’eux, les encerclant complètement.

On était dans le monde de Mad Max Fury Road ou quoi ?

Sur les voitures rouillées, renforcées par des plaques de métal étaient montées des tourelles avec des mitrailleuses de .50 et des canons de .20.

Derrière les mitrailleuses, braquées sur eux, des hommes portant plusieurs couches de guenilles, de pièces de cuir épais cousues aux endroits sensibles, des casques à pointe ou à cornes ou des masques noirs, les regardaient derrière leurs grosses lunettes à verres grossissants couverts de sable.

Les moteurs s’éteignirent un à un dans des crachats de fumées nauséabonds.

A l’intérieur des habitacles, des hommes armaient leurs flingues, leurs fusils de chasses, leurs canons sciés. On ne voyait aucun visage, tous portaient des masques, tous différents, tous fait artisanalement avec du matos de récup.

Certains portaient aussi des masques à gaz équipés de grosses capsules d’oxygène.

Et, surtout, tous portaient un écusson sur l’épaule gauche, le même que celui qui flottait sur la cité branlante construite en haut de l’Arc de Triomphe de Paris, le symbole de Ross-le-Renifleur, le trafiquant le plus puissant de la capitale, qu’on voyait depuis le Bibibar : une tête de dragon.

L’Autre, qui connaissait la Récurrence de Stan par cœur, dit simplement :

— Hé hé ! On a la réponse à notre question, fiston. Donc, on connaît la sortie.

— Va te faire mettre ! Et casse-toi de chez moi !

Tiens ! Il venait de le tutoyer avec le plus grand naturel, sans aucune peur.

Peut-être que la tache orange dans la pupille y était pour quelque chose ?

Non… Elle signifiait TOUT !

Les hommes sortirent des véhicules, menaçants.

Rien que leur look donnait envie de prendre ses jambes à son cou.

Ils étaient à la fois miteux et dangereux ; puant la sueur, le mauvais tabac et la vinasse jusqu’ici.

Un homme s’avança de cinq pas, suivi par deux femmes enchaînées et dépenaillées qui rampaient dans le sable à sa suite, noires de crasse toutes les deux. Les chaînes qui reliaient d’épais colliers en acier autour de leur cou étaient attachées à l’énorme ceinture de cuir de l’homme. Un masque en acier le recouvrait intégralement et un épais cadenas fermait les deux parties du masque. Il y avait des trous pour respirer, des yeux pour voir et des cornes, quatre de chaque côté, qui grimpaient à plus d’un mètre en s’enchevêtrant les unes dans les autres.

Maintenant que Stan savait qu’il était chez lui, toute terreur avait disparu. Mais il s’imaginait ce que pouvait ressentir un figurant lambda de sa Récurrence qui tombait sur cette horde sauvage avec à sa tête ce grand malade à casque clos par un cadenas.

— C’est rare de voir des nomades, dans ce coin du monde, dit l’homme aux huit cornes.

Sa voix déformée par le métal avait un petit quelque chose de numérique. Les femmes à terre, derrière lui, rirent comme si on venait de faire la blague du siècle. Mais ce n’était pas un rire ; c’était une plainte, un gémissement déguisé en rire pour plaire à leur maître. Stan vit qu’on leur avait arraché toutes les dents. Et la langue. Ces pauvres filles ne ressemblaient plus à rien.

Le sentiment de rage et d’horreur qu’il ressentit très profondément en lui faillit exploser dans tous les sens, mais l’Homme aux Bottes, qui vit ou comprit que Stan allait perdre le contrôle de la situation, posa simplement sa main sur son épaule.

Ce simple geste ramena Stan à la réalité : c’était ça son univers ?

Sorti du Bibibar, du quartier latin devenu chinois, de quelque autre recoin zarbi de la capitale, on plongeait dans un monde sauvage sans foi ni loi où la barbarie la plus aiguë servait de mode de vie ?

C’était injuste… inacceptable. Impensable. Pas chez lui.

Pas chez moi !

— On est où ? demanda Stan. Et on est quand ?

— Où et quand ? hurla l’homme aux huit cornes dans un grand éclat de rire.

Et tous ses hommes rirent avec lui.

— Putain, mec, tu me tues, là ! Tu sors de quel trou à rats, de quelle fosse septique de survivants ?

Stan, lentement, s’avança jusqu’à lui.

Il décida que ses pieds ne s’enfonceraient pas de vingt centimètres dans le sable et c’est en marchant sur un sol dur comme du béton qu’il progressa, à la stupeur des assaillants.

Assaillants qui braquèrent tous leurs armes sur lui, certains reculant d’un ou deux pas, saisis de surprise.

Arrivé devant le chef, à deux mètres de lui, il redit :

— J’ai dit : où et quand ? répéta Stan de dessous sa capuche.

Pendant qu’il parlait, et puisque c’était son univers, puisque tout le monde était issu de son imagination, ou de sa créativité, ou de quelque chose dans le genre, il s’imagina entrer dans la conscience de ce chef de guerre et l’influencer pour qu’il donne sa réponse haut et fort, soumis.

Une fraction de seconde, il se vit par les yeux de l’homme au masque aux huit cornes entrelacées.

Il était LUI.

Il était EN lui.

Stan et le chef de guerre n’étaient plus qu’UN.

Alors l’homme au masque aux cornes entrelacées parla :

— Nous sommes en l’an 9 après le Grand Froid. En l’an 19 après le Grand Boum. Dans l’Ancien Monde Obscur, le Vieux Monde de la Mort, l’Antique Civilisation Perverse, la Grande Prostituée, on appelait cet endroit la Creuse.

La Creuse ? Stan y avait été une fois en colonie de vacances, à huit ans, vacances payées par le CCAS de la mairie de Nanterre. Il se souvenait d’une région sauvage et boisée et vallonnée avec de petits villages coincés entre les collines annonçant l’Auvergne.

Rien à voir avec ce désert.

Il instigua dans l’esprit du chef de guerre, dont le nom était l’Éventreur, pas besoin d’en dire plus. Stan sut qu’il avait quarante-quatre ans et qu’il avait connu le monde de l’Avant jusqu’à 25 ans. Avant de s’appeler l’Éventreur et de devenir un monstre pour tous ceux qui vivaient loin de Pars, il s’était appelé Niclos Willemn. Lui-même l’avait oublié. Originaire d’Alsace, il avait fait des études à Strasbourg, d’abord dans le droit puis dans le marketing. Il vivait dans un studio de 29 m² au bord d’un canal en compagnie d’une fille, Lucie, qu’il comptait épouser. Puis il y eu les bombes, partout dans le monde. Il avait survécu car au moment du Grand Boum, comme on disait, il campait avec sa copine dans les Vosges, région qui n’avait disparu que plus tard.

Il avait dû manger Lucie pour survivre, après 43 jours de survie cauchemardesque.

Et alors qu’il était à l’agonie, Ross-le-Renifleur l’avait découvert croupissant au bord d’une route, assoiffé à en mourir, en pleine hypothermie à cause de l’hiver nucléaire. Il en avait fait un de ses nombreux esclaves avant que Niclos ne comprenne que la violence pure était son seul moyen de survie.

Il s’était distingué des autres en tuant beaucoup d’autres esclaves, souvent pour des peccadilles, puis Ross l’avait formé pour devenir un tueur affreux dont la réputation s’étendait maintenant jusque dans l’ancienne Belgique et l’ancienne Allemagne.

Des visions fugaces et quasi-instantanées des monstruosités que cet Éventreur avait faites depuis 18 ans traversèrent Stan comme une longue lame de couteau.

On l’appelait l’Éventreur car il avait pris pour habitude de tuer des ennemis attachés et à sa merci en enfonçant profondément les huit cornes de son casque dans leur ventre, jusqu’à ce que tout ce qu’il contient tombe à terre sous les acclamations de ses hommes, dans des bruits humides horribles à entendre.

Celui qui détenait la clef de son casque, et de sa liberté, n’était autre que Ross-le-Renifleur lui-même.

Ce fils de pute, contrebandier officiel de Pars, s’était créé de véritables armées qui sillonnaient l’Europe à la recherche de tout ce qui pouvait se vendre ou s’échanger. Et chacun de ses groupes tuait, violait, détruisait, défigurait. Des monstres.

Stan reflua un haut-le-cœur.

— Je crois que la Creuse est un désert, dit Niclos l’Éventreur, parce qu’il y avait des lanceurs de fusées nucléaires planquées dans les collines, et des bases militaires secrètes pour les unités spéciales. L’endroit est fortement irradié, il ne faut pas y rester longtemps. On ne faisait que passer pour aller dans les Alpes. On ne sait pas ce qu’il y a au sud des montagnes… On y va pour explorer, trouver, exploiter, soumettre.

Stan changea sa voix pour qu’elle résonne en écho sur tous les hommes ici présents.

— Libère ces deux femmes et ramène-les à Paris, ville qui se nomme aujourd’hui Pars. Nettoie-les de tes propres mains jusqu’à ce qu’aucune tache ni aucune blessure ne brise leur charme naturel, avec le même amour respectueux que tu avais pour Lucie lorsque tu étais encore Niclos Willemn ; soigne-les avec ton cœur jusqu’à l’instant où le respect qu’elles ont pour toi remplacera la haine qu’elles ont pour toi aujourd’hui. Et procure-leur à chacune une demeure et un mari qui n’est pas assujetti à Ross-le-Renifleur, ton maître, maris qui s’occuperont d’elles jusqu’à la fin de leurs jours. Et tu veilleras à chaque fois que tu seras à Pars, qu’elles soient bien traitées par tous et toutes, qu’elles disposent de nourriture en quantités suffisantes pour leur famille. Tu veilleras aussi à ce qu’elles puissent avoir des enfants nés dans l’amour. Et si l’une d’elle, par le traitement que tu leur as fait subir, ne peut concevoir dans sa matrice l’avenir de l’humanité, alors tu me donneras ta vie. Et alors sa Matrice marchera. Tu feras en sorte qu’elles retrouvent leur beauté et leur dignité. Si tu ne le fais pas, je reviendrai te chercher, je te punirai et ton visage deviendra l’emblème des châtiments que je distribue à ceux qui ne respectent pas mes commandements. Je l’implanterai dans le ciel pour que tous sachent ce qu’il advient à ceux qui me déplaisent. Et ton visage imprimé dans les nuages sera à jamais celui de la honte, de la lâcheté, de la fuite, de la haine.

L’homme au masque à cornes entrelacées s’agenouilla devant Stan en pleurant. Ses gouttes de larmes coulaient sous le masque, sur son cou.

Tous ses hommes regardaient leur chef, abasourdis.

— Je ferai votre volonté, dit le chef. Mais dites-moi qui vous êtes, que je puisse le dire à tous et répéter vos paroles pour qu’elles soient gravées dans l’histoire de notre Nouvelle Histoire.

Stan releva sa capuche.

Plusieurs hommes dirent : « mais c’est Stan ! ». « Stan-le-Mendiant ».

« Stan le pote à Bibi ». « Stan le pote à Saint-Bibi ». « Stan-le Régnateur ».

— Je suis Stan. Je suis l’Épervier. Et chacune de mes paroles est une Loi. Celui qui ne respecte pas mes paroles disparaîtra de cette terre et son nom sera effacé de la mémoire de tous ceux et de toutes celles qui l’ont connu. Dans le futur, nul ne se souviendra de votre nom. Il sera effacé du temps, effacé de l’espace et ni vos enfants ni vos parents ne sauront le citer. Ceci est une vérité, ma vérité et elle fait force de loi à partir de cet instant, sur tout l’univers, par toute la terre, en tout lieu et en tout temps. Sauf si vous respectez en tous les points ce que je m’apprête à vous révéler comme vérité immuable.

Plus il parlait, plus il se sentait entrer dans la conscience de chaque guerrier, de chaque esclave, ressentir leur peur, leur confiance, leur doute, leur certitude.

Il les sentait hypnotisés par ses paroles, terrifiés de voir leur boss à genoux devant lui, pleurer comme un gamin, et il vit, une dizaine de mètres au-dessus de lui, par des yeux dans le dos qu’ils ne possédaient pas, l’Homme aux Bottes, flottant aux vents du désert dix mètres au-dessus du sol, des dizaines de serpents l’entrelaçant de toute part jusqu’à former une colonne reptilienne qui partait du sable et rejoignait sans interruption ses bottes d’Ermite volant.

Lui-même ne savait plus ce qu’il disait. C’était comme s’il avait été en connexion directe avec un dieu, ou avec LE dieu, et de sa bouche il parlait, sans savoir ce que ses lèvres allaient prononcer comme mots :

— Ce jour sera connu comme le Grand Jour de la Révélation Première. Chacun d’entre vous sera un témoin du Jour de la Révélation Première et à jamais le peuple vous respectera pour avoir transmis à tous, les paroles de Stan-l’Épervier. Vous en serez remerciés et vos actes passés en seront grâciés, car vous ne saviez pas ce que vous faisiez avant. Si vous rentrez maintenant à Pars et que vous propagez avec foi et conviction la bonne parole, à chaque heure du jour et de la nuit, tous les jours jusqu’à la fin de votre vie, alors vous serez sauvés de vos actes impitoyables.

En Stan, 35 cœurs battaient à l’unisson. Il était 35 et UN à la fois. Il était en trans.

Il était tout et un, un et tout.

Tout dans l’un. Un dans le Tout.

Stan commença à vraiment comprendre la puissance de la Récurrence. Contrairement à un Transit normal, où il ne pouvait pas changer plus de 10 % du rêve de son hôte, ici il pouvait faire du 100 %.

Tout lui était contrôlable, de ce que les gens mangeaient à ce qu’ils disaient, de ce qu’ils pensaient à ce qu’ils feraient après leur sieste. Des métiers qu’ils exerceraient, aux femmes ou aux hommes qu’ils aimeraient, de la société qu’ils construiraient, aux valeurs profondes qui les habiteraient.

Une puissance sans limites…

—- Voici les sept lois que tous les survivants de l’Ancien Monde et des nouveaux-nés du Nouveau Monde doivent connaître et appliquer. Qu’ils soient à Pars ou dans les terres inconnues ou dans les terres où d’autres langues sont parlées, ils les suivront. Vous vous arrangerez pour qu’elles soient le plus diffusées, distribuées, vues, traduites ou écoutées et on vous connaîtra à partir de cet instant comme les Pacificateurs de Stan, ceux qui virent Stan dans le Désert des Horizons ériger les lois de la Nouvelle Ere. Si vous faites connaître ces lois, alors vous pourrez vivre longtemps et fonder une famille et léguer votre nom à l’Avenir. Votre nom sera immortel parmi les Immortels.

Stan à son tour, se leva du sol. Il s’éleva encore un peu plus haut et tous le regardèrent. Il s’éleva encore plus haut que l’Ermite du Coffre, plus haut, et c’est comme s’il parlait dans un haut-parleur que tout le monde entendit sa voix dans le creux de sa tête et certains racontèrent bien plus tard qu’en réalité, c’était sans bouger les lèvres que Stan dit :

— Loi Une : la liberté absolue en tous les domaines est le socle de tout être humain et de toute société. Loi Deux : nul ne peut régenter la vie d’autrui sous quelque forme que ce soit. Loi Trois : nul gouvernement, religion, culture ou langue ne pourra changer les lois 1 et 2, pour les 1000 ans à venir et tout gouvernement encore existant est définitivement aboli et détruit à cet instant même, pendant que je parle. Loi Quatre : vous êtes l’unique maître de votre destinée. Vous pouvez donc tout faire, à tout instant, sans jamais tuer volontairement, sans jamais voler ne serait-ce qu’une miche de pain, sans jamais blesser autrui volontairement, ni mettre en esclavage, ni en avilissant, ni en rabaissant, ni en insultant, ni en réduisant d’autres êtres humains. Sinon votre vie sera courte, très courte, et je m’assurerai personnellement que votre mise à mort sera à la hauteur de l’infraction que vous avez commise. Loi Cinq : vous devez savoir vous défendre et vous battre contre tous ceux qui ne respectent pas les Lois 1 à 4. Devenez un guerrier de votre propre vie. Loi Six : vous pouvez vivre mille ans pleins mais il ne tient qu’à vous d’en trouver le secret. Je le délivrerai à chaque homme et à chaque femme qui respecte scrupuleusement les 7 Lois de Stan, sans jamais en trahir aucune durant toute la longueur de sa vie. Loi Sept : si j’apprends qu’une seule personne, une seule âme, un seul être contredit, lutte ou espère échapper aux 7 premières Lois du Monde de Stan, alors je viendrai le chercher pour l’anéantir à jamais de toute réalité, de tout plan, de tout Transit et j’effacerai son nom et son souvenir de l’Histoire…

Stan vit l’Homme aux Bottes disparaître à cet instant précis. Des raies de lumières s’envolèrent vers le ciel d’un bleu limpide.

Il continua sur sa lancée, imperturbable :

— … et il n’en restera rien, pas même l’ombre d’un souvenir pour sa famille.

Stan redescendit, faisant voler sa cape. Il atterrit au milieu du cercle.

Chaque membre de ce groupe de tueurs était maintenant à genoux, par terre, la tête baissée. Ils tremblaient de peur.

— Désormais, et pour toujours, vous êtes les Pacificateurs de la Prophétie de Stan. Si un seul d’entre vous viole une de mes sept lois, alors je viendrai vers lui comme l’ombre de son âme qui vient le punir et aucune supplication même fervente ne le sauvera. Remontez à Pars et appliquez les sept lois de la Prophétie de Stan. Diffusez-les. Voyagez pour les donner au plus grand nombre. Et enseignez à votre maître, Ross-le-Renifleur, ces principes incorruptibles. Car lui aussi y sera soumis, sans aucune dérogation, à l’instant où il les entendra de votre bouche. Et chacun devra le lui répéter jusqu’à ce que chacun ait parlé. Ainsi, trente-cinq fois il les entendra. Et trente-cinq fois il s’engagera à les respecter.

Certains de ces sauvages enlevèrent leur masque. Ils pleuraient.

Le chef détacha la chaîne qui reliait les deux pauvres filles à sa ceinture.

Il les serra contre lui. Stan vit que son repentir était sincère. Et il fut satisfait.

— Chaque chose en son temps et chaque temps pour chaque chose. Nous nous reverrons bientôt. Et d’autres paroles je vous confierai et ces paroles devront circuler partout. Car dès cet instant, vous êtes mes messagers sacrés. Trouvez d’autres messagers, d’autres Prophètes comme on l’aurait dit il y a fort longtemps, et multipliez ceux qui savent parler et qui enseignent ma voix. Ma venue a été prédite de longue date. Et sachez que derrière moi, il n’y a qu’une seule personne. Elle me dicte les mots et m’a donné plein pouvoir pour régner sur ce Nouveau Royaume et prêcher l’Uniosophie, la Sagesse de l’Unité. C’est par ce mot sacré, Uniosophie, que sera désormais connue la philosophie spirituelle que je vous délivrerai et que vous transmettrez, de porte en porte, de rue en rue, de ville en ville, de pays en pays, en utilisant vos jambes et votre langue comme uniques armes.

Stan redescendit sur le sol et tapa de son bâton tordu dans le sable glissant. Tout devint lumière autour de lui. Et il disparut dans le ciel dans un arc-en-ciel vertical reluisant.

Dans le milieu du désert, à Pars, dans des villes lointaines et des villages ignorés, tous pleuraient… Ils pleuraient sans savoir pourquoi. Et dans le ciel, partout où il y avait des survivants, un arc-en-ciel majestueux apparut à toutes les femmes, à tous les enfants, à tous les vieillards, à tous les hommes valides, à tous les lépreux, à tous les handicapés, aux méchants comme aux gentils.

Partout, le cœur des hommes brûlait.

Ils ne savaient pas pourquoi, mais ils brûlaient et des tonnes et des tonnes de larmes tombèrent dans la terre ce jour là.

Les pleurs durèrent vingt-et-une heures.

63

Murphy Klemmerton franchit les portes de l’ascenseur avec un mal de crâne digne de sa meilleure beuverie. Elle avait fêté l’anniversaire de sa collègue analyste Ania Proskitia jusqu’à trois heures du matin, dans un bar tendance de Bruxelles, avant de terminer en boîte de nuit, comme il le fallait. On n’avait pas trente ans tous les jours et on ne fêtait pas son divorce le même jour tous les jours. Enfin… un truc comme ça. Tout ce dont elle se souvenait, c’était s’être fait sauter dans des chiottes dégueulasses par un type dont elle ne se rappelait même plus le visage. Pour le reste…

Elle salua tout le monde d’un geste ample, le visage baissé pour qu’on ne remarque pas son état et se dirigea directement dans la salle de repos. Il lui fallait son cinquième café. Et avaler un autre cacheton de Paracétamol. Et une autre ligne de coke, dans les chiottes.

La salle de repos était vide, heureusement.

Elle inséra les jetons dans la machine qui se mit à crépiter pour faire son café.

Dans la glace, elle avait vraiment une mine affreuse. Impossible de faire disparaître ces putains de cernes et le voile devant ses yeux. Elle avait dormi deux heures. Si on pouvait appeler ça dormir, quand on court quatre fois aux toilettes pour gerber toutes ses tripes.

Des coups de feu éclatèrent.

Des dizaines de coups de feu, en continu.

Dans l’Open Space, elle vit des bouts de murs voler dans tous les sens, des bureaux se retourner et exploser, des collègues s’écrouler sous les balles.

Une des vitres de la salle de repos se brisa en milliers de morceaux coupants, sur le sol.

N’guya se tenait près de sa grande table en train de psalmodier un truc dans sa langue locale, les bras croisés sur son torse nu. Les balles passaient autour de lui sans le toucher, détruisant tout, faisant voler toutes ses cartes en lambeaux de papiers.

Le cœur de Murphy se mit à battre tellement fort qu’elle crut qu’elle allait mourir d’une crise cardiaque.

En jetant un coup d’œil rapide – et dangereux – dans la salle, elle vit trois hommes avec une tête étrange, des espèces d’asiatiques chauves en combinaison de combat noire qui, après avoir tiré dans le tas, abattait froidement chaque survivant de plusieurs balles dans la tête.

Il y avait du sang partout, jusqu’au plafond. Ils entrèrent dans le Centac.

Les techniciens hurlèrent et les déflagrations se multiplièrent.

Merde, merde, merde !

Elle regarda la grille d’aération : trop petite. La clim : trop long à démonter.

Un bip-bip indiqua que son café était prêt.

Dans le Centac, ça explosait dans tous les sens. Les tueurs tiraient sur les consoles, les écrans et les rares survivants.

Elle posa son café sur la petite table des revues, sous le regard en transe de N’Guya.

Un jour, douze ans plus tôt au moins, un de ses petits copains lui avait montré comment ouvrir une machine à café pour récupérer le fric. C’était son époque jeune rebelle punk. Elle se souvint que le bas de la machine contenait un espace plein de câbles mais assez vaste pour qu’une femme de sa taille puisse s’y cacher. Elle mesurait 1,63 m, 52 kilos, ça pouvait le faire. En tout cas, c’est le souvenir qu’elle en gardait.

A l’aide du couteau de lancer qu’elle avait toujours dans sa pochette attachée à sa cuisse, elle ouvrit la porte en trois secondes.

Ça continuait à tirer dans le Centac, mais plus beaucoup. Ils allaient arriver ici dans moins d’une minute.

Murphy, boostée par l’adrénaline et ses deux premières lignes de coke, arracha tous les câbles rageusement avant de se glisser tout en bas de la machine à café. Elle écrasa les câbles contre le fond et les genoux contre le menton, la tête de travers à cause du machin en métal qui se trouvait au-dessus d’elle. Elle s’y installa sans chipoter sur le confort.

Elle dégagea un mouchoir de sa poche, le plia en trois secondes et demie et referma la porte en plaçant le mouchoir sur le verrou intérieur.

Sans cette petite astuce, elle n’aurait jamais pu sortir de ce piège.

A travers la petite vitre donnant sur le distributeur à café, elle vit les trois tueurs entrer dans la pièce. L’un d’eux respira, renifla et se dirigea directement vers le café posé sur la petite table.

— Il manque quelqu’un, dit-il d’une voix neutre.

— Murphy Klemmerton, d’après les empreintes, dit un des tueurs en observant le gobelet depuis l’entrée. On passe à l’étage des appartements, il reste huit personnes à trouver. Elle sera peut-être là-haut.

C’était quoi, ce truc, bordel ? C’était qui ces T-1000 ?

Ses deux mains posées sur sa bouche et son nez, elle n’en pouvait plus de ne pas respirer.

Les trois tueurs remontèrent dans l’ascenseur.

Murphy relâcha enfin sa respiration. De la morve sortait par son nez.

A travers la vitre, elle vit N’Guya s’asseoir sur sa table et attendre, son pendule à la main tournant rapidement.

Sans le vouloir, sans s’en rendre compte, elle se fit dessus. Jamais elle n’avait eu aussi peur de toute sa vie. Mais si elle voulait survivre, si elle voulait s’en sortir, elle devait utiliser l’ascenseur pendant que les tueurs étaient au- dessus.

Et il fallait sortir. Elle ne disposait que d’une minute ou deux. Pas plus. Il fallait sortir à tout prix, quitte à se battre !

64

La jetbulle suivait sa trajectoire à plus de 1500 km/heure. A l’intérieur, on ne sentait pas la vitesse.

Après seulement une heure depuis le site de Transfusion Temporelle situé en pleine mer du Nord, sur une ancienne plate-forme pétrolière officiellement à l’abandon depuis soixante-six ans, Claude Santoro vit rapidement la mer disparaître pour des terres acides et fumantes.

La jetbulle, en pilotage automatique, ralentit à 800 km/heure, la vitesse maximum autorisée au-dessus des terres.

Il était temps de redevenir lui-même. Le processus prenait trente minutes en moyenne. Il fit pivoter son siège à 180° et passa dans la micro-cabine à l’arrière et, sur un siège spécialement conçu pour cela, dans lequel il s’installa presque à regret, ordonna la rétro-transformation.

Des pods magnétiques se fixèrent à ses tempes, ses bras et ses chevilles.

Un par un, tous ses cheveux tombèrent, immédiatement aspirés pour le retraitement. Tous ses poils se détachèrent de son corps. La peau de son visage s’étira, ses yeux s’allongèrent, se rétrécirent. Son menton devint plus rond, ses oreilles plus allongées.

Sa poitrine regonfla. Ses muscles s’atrophièrent.

Dans son caleçon, il sentit son sexe d’homme disparaître et son vagin se reformer, seconde après seconde.

Ses vrais cheveux de blonde repoussèrent, venant encadrer son visage et s’échouer sur ses épaules, avec sa très officielle coupe au carré. Dans l’Ancien Monde, c’était ce qu’il regrettait le plus : ses cheveux.

Toute sa structure osseuse reprit doucement sa physionomie originale.

Sur la paume de ses mains, ses codes-barres d’identification réapparurent progressivement.

Une douleur persista dans le bout de ses doigts quelques minutes, le temps pour ses différentes puces de se remettre en marche et de télécharger les mises à jour.

Une fois terminé, il se changea dans la cabine à l’arrière prévue à cet effet et enfila son costume de Surintendante. Tout y était : jupe, maquillage, collants, veste avec ses décorations, bottes. On avait même pensé à ses friandises favorites, des tretkalis au lait blanc véritable, de Suisse. Avec un petit mot en accompagnement : bon retour chez vous. Le mot n’était pas signé.

Elle les mangea comme si elle n’avait rien ingurgité depuis des mois. Oh ce que c’était bon !

Se maquiller lui fit un effet étrange. Comme si ce n’était pas pour elle… pour lui… Après cinquante et un an passés dans l’Ancien Monde, ses gestes étaient particulièrement maladroits.

L’ordinateur de bord annonça l’atterrissage dans huit minutes.

Le jetbulle s’accrocha tout en douceur sur une plate-forme extérieure au 172ème étage de la Nexuss Tower, à l’étage des Marcheurs.

On ne voyait même pas Nia-Rastatt tout en bas. A peine quelques îlots de lumière. Il faisait nuit. Plus loin passa un gigantesque navire à propulsion anti-grav. Un cargo. Et loin, très loin au-dessus, comme une ombre, le palais impérial, titanesque, flottant dans la Troposphère. On n’en voyait aucun détail d’ici, elle-même n’y avait jamais mis les pieds mais on racontait que certaines de ses tours étaient si hautes que les vitres donnaient directement sur l’espace.

Un Néandroïd d’un modèle qu’il n’identifia pas, vint l’accueillir avec tout le protocole d’usage, flottant au-dessus du sol de marbre immaculé. Le vent fouettait les pistes d’atterrissage et elle fut heureuse de franchir les portes pour se retrouver dans une climatosphère dénuée de tout microbe, virus et autres bactéries. Il… Elle avait oublié la pureté de cet air et la sensation de bien-être qu’il procurait.

— Surintendante, veuillez me suivre, dit le Néandroïd d’une voix parfaitement humaine.

C’est maintenant qu’elle allait savoir à quelle sauce elle allait être mangée. Repartirait-elle vivante ou non ? La dirigerait-on vers un centre de bio- recyclage ?

Le Néandroïd l’introduisit dans le Centrac version 2124 du Bureau 09 après un parcours d’identification à la hauteur de ce qu’était ce building : le plus important du monde. C’est d’ici que les fonctionnaires de la Royauté dirigeaient le monde entier.

Des images des 100 dernières années défilaient en vrac et en 3D sur les murs.

Cinq Marcheurs étaient là. Les yeux de ce qui fut Claude Santoro scannèrent les codes barres de chacun d’eux pour savoir à qui elle avait affaire. Aucun de ceux qui étaient là n’était descendu en 2024. Et il n’en connaissait aucun. Il n’y avait que des super-intendants, des bureaucrates de niveau ultra- violet. Le top. Le gratin des Marcheurs. Les dirigeants. En plus de cinquante ans, beaucoup de choses avaient changé.

Elle salua le groupe officiellement et s’installa sur un siège.

Tous avaient le même visage. Tous étaient des cryomanoïdes de troisième génération, des êtres humains conçus de A à Z dans les laboratoires génétiques du Bureau 07. Elle-même était née à 47 ans. Pendant un an, on lui avait enseigné l’Ancien Monde. Puis on l’avait envoyée en 1952 pour qu’elle crée le Bureau 09 là-bas. Au total, elle avait changé cinq fois d’identité pour diriger le Bureau jusqu’en 2024, en continu, sans que personne ne se doute jamais que c’était la même personne qui contrôlait tout depuis le début. Mais elle était un cryomanoïde de première génération, un machin obsolète aujourd’hui. A l’époque, on imitait encore la différence homme-femme. A partir de la seconde génération, les ingénieurs avaient décidé d’abolir ces différences. Toutes les différences.

Les images sur les murs s’effacèrent pour laisser apparaître un chiffre qui la tétanisa sur place : 98 %.

Les super-intendants lui laissèrent quelques secondes pour ingurgiter l’information.

C’est celui qui se nommait Lkralikolar III qui prit la parole :

— Surintendante, vous lisez bien : nous avons désormais 2 % de chance, chaque jour, que le monde que nous connaissons aujourd’hui disparaisse d’un claquement de doigts pour un autre monde qui sera complètement différent. D’un coup, comme ça, sans prévenir. Et nous ne serons bien sûr pas là pour voir à quoi il ressemble.

— Vous avez fait un excellent boulot pendant cinquante ans, dit Manioria II. L’idée d’introduire systématiquement un espion de l’Entité au sein du Bureau pour que les deux organismes travaillent de concert a merveilleusement fonctionné. Vous avez réussi à poser toutes les bases d’un monde unipolaire, à imposer une philosophie du monde à l’Entité qui l’oblige à ne travailler que dans un sens, le nôtre, à bâtir le socle de notre univers actuel où il n’y a plus qu’un roi, un gouvernement, une langue, une culture unique et une paix durable partout dans le monde.

Lkralikolar III enchaîna :

— Cependant, une Faille vient de s’introduire dans la ligne de l’Histoire. Tel que le raconte le Manuel Historique Officiel de l’Empereur, Akihiro aurait dû mourir dans vos geôles et vous auriez dû récupérer Stanislas Kross. Et tuer Théophile et cette Ida Kalda. Mais cela ne s’est pas passé comme ça. Quelles en sont les conséquences ? Selon un premier comptage, 107 millions de citoyens viennent de disparaître de la surface de la Terre. Ils n’ont tout simplement jamais existé. D’ailleurs, il paraît que nous étions six avant, mais le sixième super-intendant, aucun de nous ne s’en souvient et toutes les vidéos du Bureau 09 n’ont aucun enregistrement de lui. Pourtant, hier, il devait être là. C’est étrange à imaginer, n’est-ce pas ? Neuf pays ont disparu, deux sont engloutis sous les flots et trois pays en Amérique du Sud hébergent un éventuel foyer de rébellion. La question est : comment cela est-il possible ?

La surintendante respira. Chaque mot qu’elle allait prononcer était important. Peut-être même que l’Empereur était en train de la regarder et de l’écouter :

— Tout vient de Stanislas Kross. La puissance de son pouvoir le met comme… à côté de la Ligne du Temps. Il semble posséder une sorte de monde secret dans lequel il peut se réfugier et modifier à loisir toute réalité, même celles gravées dans le marbre.

Elle fit crisser son talon sur le marbre pour appuyer ses propos.

— Pourtant, c’est bien Stanislas Kross qui a créé notre monde, Gloire en sa Majesté ! dit un super-intendant du nom de Biuy II.

Silence. Personne n’avait de réponse. Donc personne ne parla. Lkralikolar III se leva :

— Bien. Voici les nouvelles directives : le Bureau 09 de 2024 vient d’être nettoyé. Il n’existe plus et n’a jamais existé. La plate-forme de Transfusion Temporelle qui se trouvait dans le sous-sol vient d’être détruite. Nous changeons d’outil et de stratégie. Précision : il manque dans les corps que nous avons rapatriés une de vos employées : Murphy Klemmerton. Il faut la retrouver et l’éliminer. N’Guya le radiesthésiste a été récupéré vivant. Il est en détention dans une de nos bases secrètes en Albanie. Vous continuerez à utiliser ses services depuis cette base. Ses coordonnées viennent de vous être transférées dans vos nano-cellules mémorielles. Les talents de cet homme valent de l’or, exploitez-les au maximum. Votre identité de Claude Santoro est compromise. Vous repartez demain, vous disposez donc de seize heures pour vous créer une nouvelle identité et un nouveau visage. Vous travaillerez seul. Votre mission : primo, récupérer Stanislas Kross et le mettre à l’abri selon le Protocole 51. Secundo : trouver et tuer Murphy Klemmerton, Théophile et Ida Kalda. Comme pour votre première mission, nous programmons que 10 ans passés dans l’Ancien Monde correspondront à 1 an ici. Si vous avez besoin d’un retour en urgence, passez une annonce dans un journal ou sur Internet. Comptez deux minutes environ pour que nous arrivions après sa mise en ligne ou sa diffusion. Parallèlement à votre mission, nous envoyons cinq marcheurs nettoyer tous les Nefilims de l’Ancien Monde. Ils seront dirigés par le Surintendant Mortol. Surintendante Polikart, vous pouvez disposer. Votre Jetbulle sera prêt dans seize heures pour votre prochaine Transfusion Temporelle.

La surintendante se leva et posa le poing sur son cœur.

— Gloire à notre Empereur.

Tous les autres firent le même geste en se levant !

— Gloire à notre Empereur, Stanislas Kross l’Épervier, le Pacificateur, le Très-Saint-Justicier de tous les mondes.

65

Stan se réveilla sur son lit, un bras dans le dos, une jambe en V, en train de baver légèrement sur son oreiller.

Pendant un court instant, il vit encore l’arc-en-ciel l’entourer. Mais il disparut dès qu’il ouvrit un œil.

Son camping-car était impeccable, lustré, on l’avait nettoyé des joints de portes aux angles des plafonds. On avait préparé son retour ici, pour que rien ne traîne, pour que rien n’entrave la fin de son Transit.

C’était du Théo tout craché.

Le recruteur de l’Entité savait qu’il allait revenir là. Ce qui signifiait aussi qu’il était rentré avant lui. Avec Ida saine et sauve, il l’espéra. Théo avait donné sa parole et un homme qui ne tient pas sa parole n’est pas un homme. S’il l’avait trahie, Stan le tuerait. Il le savait fermement en son cœur.

Tout ce que ces derniers jours lui avaient procuré comme événements, sensations, peurs, joies, actions, combats, découvertes, connaissances et savoir étaient encore confus.

Tout se mélangeait, tout se confondait dans un maelström affreux d’où ne sortait rien qu’il puisse exploiter pour le moment.

Il avait utilisé l’astuce des « vieux briscards » enseigné par Théophile devant la Pyramide de la Montage de l’Éternel : revenir là où on le voulait sans tenir compte du lieu de départ.

Et ça avait marché.

Le lieu d’arrivée et le lieu de départ pouvaient être complètement séparés, la distance n’avait aucune influence, seule la parfaite visualisation du lieu d’arrivée comptait, au final.

Stan avait disparu dans les sous-terrains de Rose et maintenant, il était là, chez lui, dans son Mobile-home, après un étrange voyage prophétique dans sa récurrence en compagnie de son meilleur ennemi.

Un instant, il se demanda si la prophétie qu’il avait lancée à une bande de tueurs sanguinaires en plein désert n’était pas une hallucination, mais non, assurément, elle ne l’était pas.

Pourquoi s’était-il pris pour une sorte de prophète, d’évangélisateur, de prédicateur ? Qu’est-ce qui lui était passé par la tête à ce moment-là ? Il avait transcrit de ses lectures philosophiques, occultistes, ésotériques, spirituelles, des lois qu’il avait imposées à sa Récurrence de manière assez définitive. Il s’était même donné un nom dont il ne se souvenait plus : Stan-le-quelque chose.

C’était comme si quelqu’un avait parlé à travers lui.

De quel droit ? Et puis qu’est-ce que cela aurait comme résultat la prochaine fois qu’il transiterait chez lui, au Bibibar ?

Et la tache orange dans l’iris bleu de l’œil gauche qu’il partageait avec l’Homme aux Bottes et Ida Kalda ? Une anomalie de la réalité ? Impossible. Il l’avait dit, l’autre fou avec ses grandes bottes : Le Secret que tout le monde cherche. A quoi faisait-il référence ?

Tout était tellement embrouillé que lorsqu’il tenta de se lever, sa tête servit de punching-ball invisible à des poings invisibles qui le boxèrent de manière tout à fait invisible mais de façon bien réelle dans leurs effets.

C’est en s’accrochant aux meubles qu’il alla avaler plusieurs aspirines à la chaîne. 4 grammes d’un coup. Jamais il n’avait eu aussi mal au ciboulot.

Il se doucha longuement. Du sable de sa Récurrence coula dans la vasque, et de la poussière, et de la saleté noire et dégueulasse, aussi.

Il engloutit trois cafés à l’italienne, puis colla, cette fois, de vraies compresses stérilisées sur sa blessure au flanc après l’avoir désinfectée longuement.

Il se demanda quelle heure il était ici, dans le trou de balle de la frontière de la Californie et du Nevada, en plein désert. L’affichage numérique du micro-ondes lui indiqua : 1h57 du matin.

Il sortit dehors. Il faisait frais.

Des millions d’étoiles brillaient partout, plus qu’il n’en avait jamais vu d’un coup. On disait que l’œil humain ne pouvait en percevoir que 3000 à la fois mais il avait l’impression d’en voir 1000 fois plus. C’était fantastique et majestueux.

Tout le Camp n° 1 dormait ; couvre-feu oblige. Pas de lumière, à l’exception d’un ou deux camping-cars d’où ne provenait aucun bruit, plus loin, à l’abri des regards, les rideaux tirés pour cacher les faibles loupiotes allumées à l’intérieur, probablement des bougies.

Du côté du camping-car de Théophile, des ombres s’agitaient autour d’un feu de bois brûlant entre de gros cailloux. Il reconnut dans les ombres Klauss et Krishla se levant ou s’asseyant autour de Théophile dans une discussion animée à voix basse, leurs ombres silencieuses se projetant comme des danseuses sur l’entrée du terrain de camping.

Une autre personne était présente, calme, qu’il ne distingua pas. Une femme en tout cas.

Théophile…

Théophile le traître. Théophile qui avait placé un Dreamcatcher dans sa chambre pour empêcher Rose de lui révéler quelque chose, en haut du quartier Chinois de Pars. Théophile qui lui avait tiré dessus de sang-froid et sans une pointe d’hésitation dans les sous-terrains de la maison de Rose. Pour le sauver ou pour le tuer, ça il n’en savait rien encore. Théophile, dont Pythagore lui avait dit de se méfier et de ne pas le croire. Théophile, voué à entrer dans le définitif passé de l’Entité pour que Stan le remplace, car c’est ce qu’avaient décidé les Sages des Terres de l’Ambigu.

S’il y avait une seule personne dans ce satané Paradoxe qu’il n’avait pas envie de voir, c’était bien lui.

Mais quelqu’un d’autre occupait tous ses esprits, bien plus que Théophile : Prisca.

Il devait la voir.

Il devait lui dire qu’il était de retour, qu’il allait bien, qu’elle pouvait être rassurée. Et il rêvait de la tenir dans ses bras et de sentir la douceur de ses lèvres. Il traversa l’allée qui séparait son habitation de la sienne. Sans Annabelle habitant avec elle, il aurait frappé sans hésitation. Mais la jalousie d’Annabelle l’en empêcha.

Il chercha à travers les vitres dont les rideaux tirés cachaient tout de l’intérieur. Il ne vit rien.

Stan tenta d’écouter à travers la porte et les murs en tôle de la baraque sur briques, sans rien entendre. Personne ne bougeait, personne ne parlait.

Connaissant les fenêtres de la chambre de Prisca, il alla y tapoter tout doucement. Par chance, elles étaient à l’opposé de celles d’Annabelle.

Un rideau s’écarta et le visage ravissant d’une Prisca tout endormie et en pyjama rose Reine des Neiges apparut derrière la vitre.

Elle sourit. Il sourit.

Elle lui indiqua la porte d’entrée d’un geste heureux.

Prisca l’attrapa et l’enveloppa avec tant d’amour qu’enfin, Stan redevint lui-même. Entre ses bras, contre ses baisers alternant douceur et passion sans retenue, il redevint un homme dont les pieds touchaient enfin la réalité. Savoir si ce qu’on vivait était bien réel ou non finalement ne dépendait pas du monde dans lequel on se trouvait ni du nom qu’on lui donnait mais de la personne qu’on tenait dans ses bras.

Ça aussi, c’était un secret à garder, à conserver bien en mémoire.

Ils ne dirent rient. Ils s’embrassèrent, encore, encore, encore, cherchant à fusionner leurs corps tant ils étaient collés l’un à l’autre. Ensemble, ils étaient UN.

— Annabelle est où ? réussit à demander Stan dans un vague instant de lucidité, en reprenant sa respiration.

— Elle est en mission pour Théophile. Elle est à l’Amargosa pour toute la nuit. Ne parle plus d’elle. Je t’attendais tant, si tu savais…

— Je suis parti combien de temps ?

— Tu ne le sais pas ?

Stan fit non de la tête, désemparé.

— Trois jours.

Ils ne parlèrent plus.

Elle l’entraîna en trottinant jusqu’à son petit lit et son matelas peu épais. Il n’y avait de place que pour une personne.

Ils ne s’en rendirent pas compte.

Pour eux, ce lit était aussi large que le King Size de n’importe quelle suite dans n’importe quel palace du monde.

Ils roulèrent longtemps sous la couette, sans jamais séparer leurs corps. Prisca pleura ; au début, pas très longtemps, silencieusement, juste des larmes qui coulent le long de ses joues. C’était sa première fois. Stan y alla si doucement, si prudemment, bouche contre bouche avec sa bien-aimée, yeux contre yeux ouverts, qu’il découvrit une nouvelle forme d’intense plaisir dont la lenteur était la clé. Et les larmes de Prisca, il les lécha chacune avec sa langue pour les effacer de son beau visage.

Elle l’enlaçait, elle frissonnait, elle tremblait, elle était bouillante, et elle blottit souvent sa tête dans le creux de son épaule en retenant cris et pleurs de joie, pendant que Stan faisait d’elle une femme, et elle lui soufflait des mots si doux à l’oreille que Stan avait l’impression d’en découvrir le vrai sens pour la première fois.

Ils avaient le son du miel pur, du lait fraîchement trait, ils étaient tout elle. Durant deux heures complètes et sans interruption, ils furent UN.

Après avoir été au bout, après avoir quitté ce monde durant trente secondes où il ne sut s’il avait crié ou non, après avoir vu le visage surpris de Prisca de voir comment jouissait un homme, dans un mélange sensationnel mais trop court de plaisir et de douleur, Stan resta aussi raide que le bambou que le vent ne plie pas même après que la tempête du siècle fut franchi et ils passèrent la nuit face à face, l’un dans l’autre, emboîtés sans jamais se détacher, à parler, à chuchoter, à s’aimer tout simplement.

Et à recommencer.

Combien de fois ils furent unis ? Jamais personne ne pourra le dire, et encore moins eux. Mais il y avait au moins deux chiffres.

Alors que le soleil brûlait de rouge l’ouest du désert aride, Prisca l’enveloppa de tous ses bras. Ils étaient au moins dix.

— J’ai un cadeau pour toi, Stan. Elle rougit en s’entendant dire ça.

Elle attrapa dans un tiroir de sa commode un pendentif bleu saphir attaché à une chaîne d’argent qu’elle lui plaça autour du cou.

Elle avait du mal à respirer, ce qu’elle faisait revêtait pour elle un sens profond.

— Garde-le toujours autour de ton cou. Où que tu sois, je te retrouverai et je te sauverai.

Stan constata qu’elle portait le même médaillon. Il l’avait vu souvent pendant la nuit. Celui qu’elle venait de lui offrir en le plaçant autour de son cou était identique.

— C’est un objet magique ? demanda-t-il.

— Un très puissant objet magique. Crois-moi. Si tu tiens à moi, garde-le toujours là, posé sur ton cœur. J’ai fait changer la chaîne pour que ça fasse plus… mec.

— Merci. C’est un très beau cadeau… magique. Alors il lui fit de nouveau l’amour.

De manière très très très passionnée cette fois, jusqu’à ce qu’ils se retrouvent dans le salon, après être tombés par terre sans s’en rendre compte, en roulant l’un sur l’autre, empêtrés dans un drap, et en explorant tous les plaisirs qu’ils pouvaient avoir, de toutes les manières possibles et plus rien n’exista autour d’eux pendant un temps qui leur sembla durer deux jours.

66

Il mangea en face de Prisca comme s’il n’avait jamais mangé de sa vie. Delia et Amia Croop se démenèrent pour lui cuisiner et lui servir des patates bouillies et grillées qui tapissaient toute l’assiette géante, sept œufs sur le plat avec du Ketchup étalé partout dessus, des tranches de bacon grillé sur le côté, au moins dix tranches ; du café à l’américaine, trois tasses au total, du jus d’orange, une tarte aux pommes dont il reprit trois tranches, deux pommes coupées en quartier, et une salade complète dans un grand bol avec des noix, des tomates et du jambon rôti coupé en dés.

Prisca mangea plus raisonnablement, mais elle engloutit plus qu’en une semaine.

Les deux sœurs rigolaient dans la cuisine.

Leurs cernes sous les yeux, l’état dans lequel ils étaient, montraient sans trop de surprise ce qu’ils avaient fait de la nuit blanche qu’ils venaient de passer ensemble. Certains signes ne trompaient pas, leurs sourires en premier, leur état de béatitude ensuite.

Prisca prit la main de Stan et lui sourit.

— Tu m’as donné la plus belle nuit de ma vie, Stan.

— Toi aussi. Tu es fantastique, tu es si belle… Tu es la fille la plus jolie, la plus charmante et la plus douce et la plus gentille aussi que j’ai jamais connue.

Prisca s’enfouit dans son écharpe en souriant.

— Est-ce qu’on peut dire qu’on est… ensemble ?

Stan lui lança un sourire si grand qu’il eut l’impression que sa bouche se déformait. Presque comme l’Homme aux Bottes.

— Prisca. Toi et moi, nous sommes ensemble. Et c’est officiel. Tu es MA Prisca. Et le premier qui s’approchera de toi avec de mauvaises intentions, jamais plus il n’osera franchir dix mètres jusqu’à toi une fois que je lui aurai donné la correction qu’il mérite.

— Mon héros…

Ils s’embrassèrent au-dessus des nombreuses assiettes qui parsemaient la table, et les deux sœurs dans la cuisine les regardaient avec envie tout en continuant à rire entres elles sous le couvert.

C’est l’entrée de Théophile qui mit fin au rêve qu’ils vivaient. Stan se détacha de Prisca avec regret.

Théophile se plaça devant eux.

— Ça va les tourtereaux ? Prisca, j’ai besoin de parler à Stan, tu veux bien te rendre au Camp 2 pour préparer la salle de cours. Une nouvelle vétérante vient d’arriver et j’aimerais qu’elle ait une salle impeccable à sa disposition. On va tous travailler avec elle aujourd’hui, toute l’Entité au total, il faut que la salle soit parfaite. Elle s’appelle Boazin. Elle t’attend. Elle te dira ce que tu as à faire.

— Bien sûr, Théo.

Elle fit glisser ses doigts sur ceux de Stan le plus doucement possible avant de se lever et de sortir.

Théo la regarda sortir.

Il semblait mécontent, douteux, insatisfait, Stan ne savait pas trop qualifier son regard sur elle. En tout cas, il n’était pas avenant.

Théo s’installa face à Stan, à la place de Prisca.

— Nous avons vécu des choses difficiles toi et moi ces derniers jours. Et ton esprit est plongé dans la confusion la plus totale. Tu ne sais plus discerner ce que tu dois faire, dans quel camp tu es et ce qu’il faut que tu fasses désormais. C’est une bonne chose. Tu vas devoir apprendre à faire des choix et à augmenter ta compréhension de ce qui se joue.

— Vous m’avez tiré dessus ! tapa du poing Stan sur la table. Stan prit un morceau de tarte.

— Tu sais très bien que c’est pour te sauver que j’ai tiré.

— Je dirais plutôt que c’était pour m’empêcher de discuter avec l’Homme aux Bottes, de peur que j’apprenne des informations en contradiction avec ce que vous m’expliquez depuis qu’on se connaît. Comme le coup foireux du Dreamcatcher chez Rose. Peur de ce qu’elle voulait me montrer, Théophile ? Peur de beaucoup de choses, au final, hein ! Trop de mensonges, à un moment, ça pèse lourd.

Silence de Théophile.

— C’est ce qui s’est donc passé, murmura le Recruteur. Je me posais la question si vous aviez transité ensemble ou non, les Bottes et toi. Maintenant, j’ai ma réponse. Si tu veux partir, je ne te retiendrai pas. Tu es libre. Libre de penser, de parler et d’agir. Mais tu sais qu’au sein de l’Entité, un grand avenir t’attend. Bientôt, tu me remplaceras et cela pourrait bien venir plus vite qu’on ne le pense tous les deux, car les événements se précipitent, se cognent, froissent la réalité du monde.

Silence de Stan.

Théophile termina sa tarte et se leva :

— Si tu décides de rester, rejoins-moi au QG de Klauss, qui t’attend. Il faut qu’on débriefe ton Transit dans les rêves d’un mort et qu’on continue nos recherches. Il faut qu’on trouve aussi un moyen de défense contre ce N’guya, le Radiesthésiste du Bureau 09. C’est pour ça que j’ai demandé à Boazin de venir.

— Une condition pour mon retour, dit Stan.

Théophile écarta les mains pour lui signifier de la donner, sa condition :

— Ce soir, je viendrai. Je poserai des questions. Vous devrez me donner des réponses fiables, sincères, justes et argumentées. A l’issue, je déciderai de ce que sera l’avenir.

— Ainsi soit-il ! fit ironiquement Théophile en se dirigeant vers la porte, les bras levés au ciel.

Stan le héla alors qu’il ouvrait la moustiquaire grinçante :

— Hé, Théo. Ils sont où Ida Kalda et Antonio ?

— Contrairement à ce que tu penses de moi, Stan, j’ai respecté ma parole. J’ai sauvé tout le monde en Transitant ici avant que les flingueurs du Bureau 09 ne déboulent. Ça s’est joué à la seconde près. Antonio a pris une balle mais il va bien. Ils sont au motel, celui qui n’est pas hanté. Ils n’ont pas le droit de sortir de leur chambre, pour l’instant. On discutera de leurs cas dans la journée, entre vétérans. Tu n’es pas convié, bien sûr. Tu n’es qu’un gosse et une jeune recrue, après tout.

Là, Stan était bien remis à sa place !

67

Comme Stan s’en doutait, deux mercenaires du Camp 3 assis sur des chaises à l’ombre du porche, fusil à pompe sur les genoux et chapeau baissé sur leur nez, cigare coincé au bord des lèvres, discutaient style Clint Eastwood, chacun le cul posé sur une chaise à bascule à côté d’une porte de chambre. Impossible d’aller faire un petit coucou à Ida sans l’accord du big boss.

Stan verrait ça plus tard dans la journée.

Retrouver l’énorme bâtiment hanté lui fit du bien. Il revenait un peu chez lui, avec ses habitudes, la chaleur écrasante, la poussière du désert, l’ambiance abandonnée.

Il y avait pris goût à ce coin pourri.

Plutôt que de passer par la porte du QG extérieur, il entra par le milieu du motel hanté et remonta le couloir silencieusement, la lampe de son smartphone lui évitant de faire glisser sa canne sur un caillou ou de se cogner le crâne sur un pan de mur. Plus loin, très loin, une femme hurla sans s’arrêter pendant une bonne minute. Et un bébé pleura à côté de lui, tout près de lui. Au-dessus de lui rampa une adolescente ensanglantée, sur le plafond, comme si c’était le sol pour elle, et elle traversa un mur en le regardant d’un œil assoiffé.

Oui, vraiment, ça lui faisait du bien d’être là. Il avait même l’impression que l’énergie de tous les fantômes de l’Amargosa Hôtel le pénétrait par tous les pores de sa peau, lui redonnait vigueur et moral.

Klauss fut si content de le voir franchir la porte qu’il bondit pour venir lui tapoter le dos, en véritable ami. Pourtant, il avait dû en entendre de bien bonnes hier soir autour du feu, de la part de Théo.

— Alors, gamin, on a fait plein de conneries ?

— C’est plus fort que moi ! Je veux battre un record du monde.

— Continue comme ça, t’es bon pour le Guiness ! Klauss se marra. Il lui tendit une tasse de café.

— Théo est à côté pour accueillir Boazin. Elle est cool, tu vas voir.

— C’est qui cette nana ?

— Une vétérante respectée. Elle passe rarement à l’Entité. Elle est occultiste, grande prêtresse de tas de cercles de magie blanche, noire et autres couleurs dont je serai incapable de te dire le nom, et plein d’autres trucs mystiques du même genre. Elle est de la 9ème lignée, une des plus importantes. Depuis six siècles, à chaque génération, ils ont fourni un ou une Nefilim, ce qui fait d’eux les plus productifs pondeurs de gens étranges et variés. Et crois-moi, dans le genre chtarbe, ils sont les vainqueurs !

La porte s’ouvrit à la volée et Théophile entra en trombe.

— Très bien, les gars. Content de te voir ici, Stan. Klauss, explique-nous cette histoire de Transit et de fantômes, après on file dans la salle à côté ou Boazin nous attend.

Par la fenêtre, Stan vit des groupes provenir du Camp 1 et entrer dans la salle de réunion, juste à côté. Tout le monde était convié ! Prisca passa, entourée de deux mecs qui la tchatchaient, et elle rigolait. Leurs mimiques, leurs gestes, tout prouvait qu’ils voulaient se la faire. Son sang monta à sa tête. S’il avait pu, il serait sorti les castagner à coups de batte de base-ball.

Klauss roula sur sa chaise pour allumer différents écrans.

— Je crois que j’ai découvert un truc intéressant.

Il reprit son ton si particulier de chasseur de fantômes.

— Il y a une chose dont on est certain, c’est qu’au moment de tomber à terre de peur, Stan a disparu 12 minutes avec le fantôme avant de réapparaître allongé dans les gravats. Puisqu’il a disparu, cela veut dire qu’il a transité…

Des images de la scène, vue de différents angles et à travers différentes lentilles défilaient sur les écrans.

— Première constatation : Stan ne se souvient pas de son Transit, exact ?

Stan acquiesça.

— Cela signifie qu’il n’est pas allé dans sa récurrence ni dans un rêve d’un être vivant quelconque. Comme le fantôme a disparu exactement durant le même moment, on peut être quasi certain qu’il a transité en elle, avec elle. Mais où ? Cela, seul Stan pourra peut-être le dire un jour s’il se souvient de quelque chose. Mais si on imagine qu’il a transité dans les rêves du fantôme, cela veut dire que les fantômes fonctionnent exactement comme les vivants : ils rêvent. Ils rêvent en permanence. Sinon, Stan n’aurait pu transiter, CQFD. Par extension, on peut donc imaginer que tout Nefilims pourrait transiter dans les rêves des fantômes, donc remonter le temps à l’infini. Imaginez que vous soyez dans un château médiéval hanté, comme il y en a beaucoup en Europe. De quoi rêve quelqu’un qui est mort en l’an mille ? De ce qu’il connaît. Ça pourrait être un incroyable tremplin pour connaître avec certitude le passé, même le plus lointain. On pourrait même imaginer une équipe spéciale chargée de ça.

Théo et Stan hochèrent la tête. Stan sentit des frissons dans ses bras et dans son ventre. L’idée d’avoir transité dans un être qui n’existait plus ne lui plaisait pas du tout. Vraiment pas du tout.

— Mais j’ai découvert une autre chose. Dans trois endroits de l’hôtel, j’ai installé des détecteurs spectro-massiques, un machin expérimental pondu par une célèbre équipe de chasseurs de fantômes du Maine, c’est pour ça que j’en ai que trois. Mais l’un d’eux a capté une partie de la scène, et… regardez, regardez !

Il actionna une molette. Sur un des écrans tout devint violet avec différentes teintes de violet.

— Ce violet, c’est la masse de l’hôtel, ses murs, ses portes, ici, qui sont d’une couleur différente, les gravats à terre, qui sont aussi d’une couleur un tout petit peu différente. En gros, le détecteur spectro-massique repère la différence de vibrations qui relie les atomes entre eux pour former un mur, une porte ou… un être humain.

Sur l’écran, Stan entra dans le champ du détecteur machin-truc. Il était tout jaune.

— Regardez-ça. On voit bien que Stan tourne à 7350 Angström, ce qui fait de lui un être humain vivant et en bonne santé. Bravo Stan, t’es en pleine forme ! Il est dans le couloir, il bouge puis le fantôme apparaît.

Une forme rouge un peu floue surgit d’un coup d’un mur violet.

— Le fantôme est à environ 3150 Angtrôm, l’équivalent des rayons X. Invisible, mais bel et bien existant, bel et bien matériel. Puis ils disparaissent et… regardez-ça.

Deux formes noires distinctes, celles du fantôme, debout devant Stan dont on voyait les jambes jusqu’à la taille, ne bougeaient plus, figées sur l’écran dont pourtant l’horodateur progressait, seconde après seconde, minute après minute.

Klauss les regarda tous les deux, l’air illuminé :

— Ils ont changé de couleur pendant le Transit. La même couleur tous les deux. Vous comprenez ce que cela veut dire ?

Théophile fit moite-moite de la main.

Stan fit une moue déçue : non, ! il ne comprenait pas. Klauss bondit de son siège :

— Lorsqu’on Transite, une partie de notre matière reste sur les lieux du départ. Les formes noires qu’on distingue sont à 3 ou 400 Angström, une mesure presque impossible à imaginer. C’est trois fois moins que le radium ou l’uranium. C’est totalement invisible à tous les appareils de détection au monde. Mais il reste bien un peu de matière. Elle est là, là ! Un résidu de matière du Nefilim et de sa cible tellement subtil qu’il en est indétectable.

Il tapota les formes noires sur l’écran.

Théophile qui, comme Stan, n’était pas certain de bien comprendre, voulut poser une question.

Klauss leva la main pour lui dire « stop ! ».

— Imaginez qu’on prenne votre poids avec une balance très sensible juste avant un Transit. Imaginons que vous fassiez, allez, comme Stan, soixante-dix kilos et trois-cent-cinquante grammes. Une fois de l’autre côté, vous utilisez la même balance, mais là, vous constatez que vous ne faites plus que soixante-dix kilos. Trois-cents grammes sont restés présents sur le lieu de départ du Transit. Puis quand vous revenez…

Klauss tourna la molette jusqu’au moment où Stan réapparaissait en chair et en os. Tout son corps redevint jaune et celui du fantôme, rouge de chez rouge, comme au début.

— … vous récupérez la partie de matières manquantes que vous aviez laissées derrière vous !

Il tapota la table des Angströms, sous l’écran.

— Stan est bien à 7350 Angströms, et le fantôme est bien à 3150, comme au départ. Question : à quoi correspond ce petit bout de matière que nous laissons derrière nous ? A quoi sert-il ?

Théo et Stan se regardèrent.

L’un comme l’autre venaient aussi de comprendre d’autres implications. Des implications… terrifiantes !

Théo posa la question qui leur brûlait les lèvres à tous deux :

— Klauss, imaginons qu’après un Transit, nous réapparaissions dans un autre endroit que celui du départ. Est-ce que ça signifie qu’on a perdu un peu de matière, un peu de « nous » ? Ou alors qu’elle peut nous suivre, nous retrouver, là où on arrive ?

— C’est impossible de faire ça !

Klauss ne connaissait pas le secret des « vieux briscards » que lui avait appris Théo « en secret ».

Mais à voir leur mine à tous les deux, Klauss comprit qu’il devait une réponse argumentée.

— Eh bien… Ce n’est que de la théorie bien sûr, mais on peut imaginer que si on s’amuse à transiter plein de fois d’un lieu de départ à un autre lieu d’arrivée, on laisse ou on abandonne une partie de nous-mêmes derrière nous. Et il y a fort à parier qu’un jour, un appareil sera capable de détecter ces résidus de matières… et d’en faire quelque chose, je ne sais pas quoi. On peut aussi imaginer qu’au fur et à mesure qu’on s’amuse à jouer à ça, on perd notre matérialité dans le Paradoxe, on devient progressivement un fantôme, en quelque sorte. Je suppute. Donc, plus on le fait, moins on devient réel dans le Paradoxe, si je peux dire ça comme ça.

Stan et Klauss hochèrent la tête comme des jumeaux. Tous deux avaient le cœur à 150.

Plus on Transitait sans revenir au point de départ, plus on se dématérialisait.

Théophile avait vraiment l’air d’avoir pris une bonne droite de Rockie Balboa dans la tronche. Il s’assit sur le canapé, en sueur.

Klauss ne savait plus comment réagir.

Stan alla déboucher une bouteille de Coca et la tendit à Théo.

— Y’a un truc que je sais pas, les mecs ? osa Klauss. Stan fit « non » de la main et s’assit à côté de Théophile.

Combien de fois Théophile avait-il transité sans jamais revenir à son point de départ ? Quelle tête il aurait sur les nouveaux appareils de Klauss ? Que restait-il de son vrai lui ? Quelle couleur et combien d’Angström il aurait ?

A son avis, Théo ne tenterait même pas l’expérience… Surtout pas !

68

Plus de vingt Nefilims s’entassaient contre un mur où, en face d’eux, Boazin découpait en silence des petits bouts de carton de 10 cm sur 10, les empilant les uns sur les autres. La pile frôlait les trente centimètres de haut.

C’était une belle femme charismatique, la quarantaine fraîche, qui portait une robe noire dont les manches gigantesques tombaient jusqu’à sa taille lorsqu’elle levait les bras à hauteur des épaules.

Les dizaines de colliers de pierres, de dents, de coquillages, d’anneaux et de tout le reste qui pendaient à son cou faisaient un vacarme d’enfer à chaque fois qu’elle bougeait. Son maquillage était au diapason de ses longs cheveux noir corbeau : lèvres noires, yeux noirs, ongles noirs.

Et ses yeux d’un orange étrange semblaient transpercer l’âme de chacun.

Est-ce que c’étaient des lentilles ?

Stan se glissa jusqu’à Prisca, poussa un des connards qui la collait et s’installa à côté d’elle. Ils s’attrapèrent la main comme si leur vie en dépendait. Le gus bouscula un peu Stan avant de voir sa main dans celle de Prisca. Il prit ses distances avec un léger geste de la main : okay, mec, j’ai compris, tu marques ton territoire.

— Salut, l’Entité, commença Boazin d’une voix sombre et grave, presque masculine. Pour celles et ceux qui ne me connaissent pas, je suis Boazin, une ancienne de l’Entité, que je sers depuis presque trente ans. Théophile et un certain Stan… qui est Stan au fait ?

Stan leva la main, intimidé.

— Et Stan, dit l’Épervier…

Plusieurs élèves qui n’avaient pas fait le lien entre le petit nouveau et l’emblème mondial de la révolution le regardèrent avec admiration, surprise, défiance.

— … qui revient de mission, a découvert que nos ennemis ont trouvé un nouveau moyen de nous localiser, où que nous nous trouvions dans le monde. Je viens d’interroger longuement la personne qui a eu cette idée géniale.

Stan se dit que si cette salope avait touché à un seul cheveu d’Ida, il lui ferait bouffer toutes ses dents et sa langue.

— Et effectivement, son raisonnement est logique et sa trouvaille ingénieuse. De quoi s’agit-il ? En tant que Nefilims, nous disposons tous d’un surcroît d’énergie que les humains n’ont pas. On lui donne de nombreux noms, mais appelons le l’Éther pour plus de simplicité. Chacun d’entre vous dégage un niveau d’Éther deux, cinq ou vingt fois supérieur à un autochtone du Paradoxe. Jusqu’à maintenant, nos ennemis utilisaient des technologies matérielles pour essayer de nous trouver et ils arrivaient toujours trop tard. Maintenant qu’ils ont compris ce principe d’Éther, ils utilisent des radiesthésistes. A partir d’une carte mondiale, minutieusement, ils localisent d’abord des zones dans le monde où le niveau d’Éther est au-dessus de la normale. Carte après carte, de plus en plus précise, un excellent radiesthésiste – comme celui qu’a trouvé le Bureau 09, que je connais et qui est l’un des 10 meilleurs radiesthésistes au monde – va localiser un Déviant, comme ces ignares nous appellent, à quelques mètres près. Et là, ils n’ont plus qu’à venir vous cueillir. Vous ne sentez rien, vous ne voyez rien, mais eux, si. Ils vous voient aussi bien que s’ils braquaient une paire de jumelles sur vous. Ils savent quand vous bougez, à quelle vitesse, dans quelle direction. L’Éther n’est touché ni par le temps, ni par l’espace. Il est comme un voile très fin, si fin qu’il en est invisible et qui recouvre notre monde physique en tous ses endroits sans avoir les limitations de l’espace et du temps.

Silence dans l’assemblée. L’inquiétude était palpable.

La voix de Boazin était vraiment étrange, vibrante, marquante. Comme tous les vétérans ou presque, son charisme, son charme et l’impact émotionnel qu’elle produisait sur les autres étaient puissants.

— Heureusement pour nous, il y a des lieux dans le Paradoxe, des lieux tellement emplis d’Éther, qui sont des zones – appelons-les des Zones Neutres – dans lesquelles nous devenons invisibles. Les lieux chargés d’histoire comme les vieux châteaux d’Europe, les endroits hautement hantés, comme celui-ci, certaines régions dans les pays les plus reculés de la planète, comme l’Amazonie, certains territoires africains ou australiens où la magie est toujours une réalité, sont des endroits qui dégagent un Éther énorme. Ce sont des Zones Neutres. Ils forment des secteurs sécurisés, des bulles qui faussent les résultats des radiesthésistes. Si vous êtes dans une telle zone, c’est très bien, on ne peut pas savoir que vous y êtes. Vous êtes invisible, totalement invisible. Mais si vous en sortez, si vous partez et que vous roulez par exemple en voiture à travers les States, ou que vous prenez l’avion, ou que vous allez dans un hôtel au milieu de n’importe quelle ville du monde, bingo ! vous venez de devenir une cible. Est-ce qu’ils vous trouveront à chaque fois ? Non ! C’est compliqué, c’est long, c’est aléatoire, il y a beaucoup de perturbations dans les résultats et il faut plusieurs confirmations, plusieurs tests, pour vérifier que c’est bien l’un de nous ou l’un des Nefilims du Coffre qui a été localisé. Mais à court terme, disons quelques jours au maximum, si vous ne revenez pas dans une Zone Neutre qui vous rend votre invisibilité, vous serez démasqué à un moment ou à un autre. A notre connaissance, seul le Bureau 09 pour l’instant a trouvé ce truc, mais imaginez que l’Homme aux Bottes se mette lui aussi à le faire. A dater d’aujourd’hui, nous sommes comme les cibles de snipers placés partout dans le monde. Cela a de multiples implications. La plus importante pour l’instant, et Théo a déjà commencé les opérations dans ce sens, est de mettre chaque lignée où qu’elle se trouve sur les cinq continents dans une « bulle sécurisée », dans une Zone Neutre. J’ai dressé pour Théo une liste de 31 sites que je sais être hautement imprégnés d’Ether. Attendez-vous à avoir des nouvelles de vos familles dès maintenant ou demain au plus tard, qui vous indiqueront où ils déménagent. Chaque Seigneur de Lignée a été prévenu cette nuit et prend actuellement des dispositions pour organiser en urgence les déménagements de toutes les branches de toutes les familles concernées, le temps que nous trouvions une parade à grande échelle.

Silence. Tous tremblaient à l’idée d’être découvert comme ça, au loin, sans s’en rendre compte. Prisca était toute livide. Elle devait penser à sa famille, là-bas, à Monaco. Ça devait être un sacré branle-bas de combat dans les maisonnées des Lignées. Pour une fois, Stan se dit qu’être un Errant avait au moins un avantage…

Annabelle, tout aussi blanche que son ex-meilleure amie Prisca, posa une question :

— Inversement, cela veut aussi dire que nous pouvons trouver nos ennemis du Coffre, surtout si on a un temps d’avance sur eux en connaissant ce… truc.

Boazin braqua un doigt sur elle :

— Bien vu, Annabelle ! Et c’est ce qui est prévu. Je vais former certains radiesthésistes très compétents dans les différents groupes occultes et de sorcellerie que je dirige et ainsi, dans quelques mois, peut-être même quelques semaines, nous aurons une armée pour détecter nos méchants. Notre guerre change de visage. Nous venons d’acquérir la bombe H ! Et le Coffre ne le sait pas.

Théophile se détacha du groupe et se plaça à côté de la sorcière.

— En attendant, vous avez tous l’interdiction totale de sortir de Death Valley Junction ou de vous en éloigner de plus d’un kilomètre de cet hôtel sans l’accord d’un vétéran, mais surtout de moi en premier lieu. Vous êtes en confinement. Vous avez l’interdiction de transiter sans mon autorisation. Et à chaque fois que vous voyagerez, normalement ou en Transit, vous devrez porter ce petit bout de carton sur vous, au niveau de votre cœur, dans la poche d’une chemise par exemple.

Il prit un des petits cartons carrés et le brandit.

Dans une parfaite synchronisation, Boazin prit un marqueur et sur le grand tableau blanc derrière elle, dessina une spirale avec un gros point au centre :

— Et sur chaque carton, vous devrez dessiner ça ! Avec votre main. C’est ce qu’on appelle une FDS, Forme à Déviation Spiroïdale, ou Onde de Forme. Elle va envoyer votre Éther dans d’autres directions, à des centaines de kilomètres d’où vous vous trouvez, ce qui réduira d’au moins 90 % les chances de vous localiser. C’est comme une sorte de brouilleur : le radiesthésiste ne sera jamais certain que vous êtes là où son pendule oscille, car vous apparaîtrez à différents endroits en même temps, d’une seconde à l’autre. N’oubliez jamais le point au centre et refaites ce dessin à chaque sortie d’une Zone Neutre. Si vous utilisez toujours le même, il se dévitalise, il perd sa puissance. Donc, refaites- le à chaque fois. J’en ai terminé.

— Okay, reprit Théophile. C’est journée relâche aujourd’hui. Vous pouvez vaquer à vos occupations, faire un foot, du sport, baiser ou vous empiffrer de burgers géants, c’est la maison qui offre. Allez, ouste, tout le monde dehors !

Stan eut l’impression que Théo passa exactement à l’instant où il dit le mot « baiser » sur lui et Prisca avec un air étrange, presque un fond de haine.

Il n’est pas amoureux de Prisca au moins, ce vieux pervers ?

Mais c’était sûrement une idée de sa part. Théo ne pouvait pas s’intéresser à une jeunette comme sa Prisca… Stan en voulait tellement à son ex-mentor qu’il n’avait plus aucune confiance en lui.

Stan devait s’imaginer des choses.

— Le principal, c’est que vous vous décontractiez, dit Théo alors que, mollement, les Nefilims se dirigeaient vers la porte. On se retrouve demain matin pour un cours sur l’histoire des sociétés secrètes. C’est un cours important, alors soyez tous présents et en forme bien sûr. Pour le chichon, le Camp 3 a été ravitaillé.

Tout le monde applaudit et sortit en prenant plusieurs bouts de carton avec eux que Joakin tendit à chacun.

Toujours main dans la main, Stan et Prisca retournèrent vers le Camp 1 d’un pas lent.

— Ça paraît bizarre qu’une simple spirale puisse nous cacher, non ? demanda Prisca.

— Il y a tellement de choses étranges ici, à l’Entité, et partout dans ce monde, dans tous ces mondes, et personne ne nous dit jamais rien.

Prisca le regarda, étonnée :

— Pourquoi tu dis ça. Tu n’es pas bien ici ?

— Ce n’est pas ça. Même si la chaleur est écrasante et qu’on bouffe du sable à chaque coup de vent, j’aime bien cet endroit. C’est tout ce qu’il y a derrière. Pour qui travaille vraiment l’Entité ? Qui la finance ? Quel est son but ? Pendant ces quelques jours où j’étais en mission, j’ai vu et entendu beaucoup de choses et ça me fait me poser beaucoup de questions. Tous cachent des choses, des secrets, des astuces. Ils ne les dévoilent que lorsqu’ils sont acculés. Rendre tout secret est une seconde nature chez les Nefilims et je déteste ça. Certains connaissent des tours de passe-passe qui auraient sûrement pu sauver la vie à des tas de jeunes Nefilims en mission.

Prisca, tout le temps aussi posée, calme, pris au moins une minute avant de répondre :

— Stan, tu sais, depuis que je suis une gamine, j’entends ma mère parler de l’Entité. Ou je la vois partir en mission de temps à autre et elle disparaît plusieurs jours ou plusieurs semaines. Des tas de fois je l’ai entendue au téléphone avec Théo et à chaque fois, c’est comme une découverte de quelque chose de nouveau, ou un nouveau problème à résoudre, ou une invention qui peut changer des choses. Je crois que c’est notre quotidien de nous interroger sur ce qu’on fait, sur qui on est. Ça fait partie du job, comme dirait Théo (elle imita sa voix assez bien et rigola). La vie, c’est une merde à gérer par jour. J’ai lu ça dans un livre. C’est jamais tranquille. Tout est en mouvement, tout bouge, on doit suivre, c’est tout, ne jamais rester à la traîne, réagir vite et bien. Et je crois que c’est ce qui vient de se passer ce matin.

— Peut-être. Peut-être…

Stan tentait d’établir des connexions entre toutes les infos qu’il savait désormais. Mais il y en avait tellement que c’était chose presque impossible.

Mais un petit truc, cependant, revenait tout le temps : tout le monde lui avait dit de ne pas faire confiance à Théophile et à l’Entité. Même les amis de Théo, comme Rose, qui avaient basculé dans le camp du Coffre depuis pas mal d’années apparemment.

— Tu as une tablette ou un portable ? demanda Stan alors qu’ils arrivaient à l’entrée du champ de mobil-homes.

— Bien sûr, gros bêta !

Et elle courut en hurlant de rire pour éviter la fessée qu’il voulait lui mettre.

69

Depuis plus de quatre semaines que l’Entité l’avait enlevé puis recruté, Stan n’avait pas du tout suivi l’actualité. Ce qu’il découvrit en surfant sur le net le laissa pantois.

Partout dans le monde, le peuple se rebellait contre les gouvernements, les banques, les institutions mondiales, les riches. Certains se battaient comme en Europe contre la suppression de l’argent liquide, d’autres ailleurs contre la disparition des libertés, d’autres encore ailleurs contre la captation de l’épargne pour éponger les dettes des Etats.

Il y avait de nombreux morts à chaque fois, de chaque côté. Au fur et à mesure que les semaines passaient, tout devenait plus chaotique, plus insupportable pour les gens normaux. Des gouvernements étaient tombés dans les anciens pays de l’Est, plus aucune institution étatique ne fonctionnait ; l’UE programmait de revenir à neuf membres en laissant tomber tous les autres ; dans les universités Américaines, c’était un véritable carnage, comme dans les années 60 contre la guerre du Vietnam. Les flics tiraient à balles réelles sur les étudiants qui se battaient pour la gratuité des études.

L’Europe accentuait la pression sur la Russie pour qu’elle fasse un faux pas, ce qui déclencherait à coup sûr une guerre voulue et programmée par les faucons de l’administration Américaine depuis une décennie. Mais les Russes étaient plus finauds que ça, heureusement.

En mer de Chine, l’épreuve de force entre ricains et chinois tournait à des affrontements quasi-réels entres navires avec Taïwan pour enjeu.

La Corée du Nord venait de tirer la veille une véritable bombe nucléaire à charge miniature, qui avait explosé dans les eaux territoriales nippones.

Des soldats ricains s’attroupaient aux frontières du Venezuela.

L’OTAN venait d’augmenter de vingt-mille hommes ses garnisons en Pologne et en Ukraine en vue d’un affrontement avec la Russie.

Et LE dénominateur commun à tout cela portait un nom : l’Épervier.

Stan comprit en lisant différents journaux que sa disparition après un procès dont le résultat avait fait la une des chroniques n’avait fait qu’accentuer la popularité de l’Épervier dans le monde entier, jusque dans tous les pays sans exception. Désormais, partout dans le monde, des centaines de millions de révolutionnaires, peut-être même plus d’un milliard selon plusieurs analystes, brandissaient et affichaient un symbole évoquant cet oiseau, dessiné par le célèbre graffeur anglais dont nul ne connaissait l’identité.

Stan n’avait pas du tout pris conscience du symbole que lui et Bibi avaient créé. Ni de ce qu’il pouvait devenir avec le temps. Tout ce qu’ils voulaient, à l’origine, c’était aider les révolutionnaires pour créer un monde plus juste, plus équitable, plus libre.

Pour tout le monde ou presque, son enlèvement en plein Paris avec explosions et tout le tintouin était l’œuvre de la CIA qui avait voulu éliminer un des leaders de la rébellion mondiale.

Et presque tout le monde pensait que c’était vrai et qu’ils avaient réussi puisque Stan avait complètement disparu des écrans radars. Cela ne faisait qu’attiser les flammes de la révolution, partout.

Des commissions d’enquêtes avaient été créées, le directeur de la CIA limogé, la DGSE communiquait à tout va comme elle ne l’avait jamais fait, pas un jour ne se passait sans que des centaines de politiciens ne parlent de l’Épervier, en bien comme en mal.

Sur Google Trends, Stan resta hypnotisé par les résultats : depuis quatre semaines, dans toutes les langues, c’était le mot le plus tapé par les internautes.

Même le mot « sexe » était relégué à la seconde place, loin derrière lui. On avait fait des recherches sur lui plus de 250 milliards de fois en quatre semaines !

Stan visionna des enregistrements de manifestations.

Sans exception, son visage était partout brandi sur des pancartes géantes, projeté en hologramme, ou en jeu et lumières sur des bâtiments gouvernementaux, ou imprimé sur des tee-shirts, ou porté comme masque.

Son nom à lui, Stan Kross, ou l’Epervier, était à chaque fois scandé encore et encore et encore, quel que soit le pays ou la langue parlée, en Français.

Un cabinet de lobbyiste Bruxellois estimait qu’à ce jour, plus aucune partie du monde n’ignorait l’existence de Stan Kross. D’après eux, il était plus connu que Gandhi, Che Guevara et même John Kennedy réunis. Ils estimaient que 93 % de la population mondiale connaissait son nom et son action, ce qui faisait de lui l’homme le plus connu et le plus puissant de ce monde.

Qu’avait-il fait ? Est-ce que c’était une bonne chose ou pas ? Et Bibi, là, maintenant, il était où ? Dans sa Récurrence au Bibibar ou caché dans sa cave au milieu de tous ses ordinateurs ?

Ça n’avait pas de sens. Ca n’avait plus de sens.

Stan découvrit aussi que ses parents avaient dû déménager dans un lieu tenu secret, protégé par la police, tant les journalistes, les fouineurs et tout un tas de tarés tentaient quotidiennement de rentrer chez eux. Des révolutionnaires avaient même essayé de les enlever pour faire pression sur le gouvernement pour qu’il libère Stan « L’Épervier ».

Stan ne savait plus où étaient ses parents. Puisque tout était faux, tout le temps, qui les avait « cachés » ou « enlevés » dans la réalité ? N’était-ce pas, au contraire, pour faire pression sur lui, ou pour l’attirer dans un traquenard ?

Les journalistes avaient fait leur boulot pour faire de Stan l’emblème de la révolution mondiale : on savait que Stan était un grand fan de Thoreau, le philosophe anti-gouvernement par excellence, qu’il lisait Hegel ou d’autres, qu’il connaissait la Bible, le Coran, le Tripitaka Boudhiste, la Kaballe, l’ésotérisme et d’autres textes philosophiques. Des psychologues complètement siphonnés du ciboulot dressaient un portrait de lui à des années lumières de ce qu’il pensait et de ce pour quoi il se battait. On avait lu tous ses carnets, on les avait décryptés dans tous les sens. Les psys appelaient ça la « Philosophie Stan »: une sorte de syncrétisme de toutes ses lectures qui avaient donné pour résultat une nouvelle pensée, une nouvelle manière de voir le monde. Un éditeur célèbre, qui avait réussi à voler l’original de tous ses carnets, se proposait de les publier : onze mille pages au total. Une campagne de financement était lancée sur Puluule.com. Un million de dollars en une semaine venait d’être récolté. On produisait la bible de demain.

Du délire, du pur délire…

Stan se sentit violé de partout. Ses carnets…

Il alla vomir deux fois. Il se réinstalla sur le canapé, les yeux rouges. Prisca, serrée contre lui, regardait l’écran de la tablette. A chaque fois que Stan tressautait, qu’il frissonnait, qu’il se contractait, elle resserrait ses bras autour de son cou, protectrice.

Elle se faisait plus féline pour le calmer. Son visage posé sur son épaule se déplaçait parfois pour lui déposer un petit baiser sur la jugulaire. Elle ne disait rien, elle le laissait faire. Elle non plus n’avait jamais imaginé à quel point son existence était en train de changer la face du monde.

Stan découvrit aussi qu’on accusait des terroristes extrémistes de la destruction d’un carrefour de Bruxelles. Celui que l’hélicoptère du Bureau 09 avait tout pulvérisé à coups de roquettes et de mitrailleuses. Des photos des « faux méchants » circulaient partout, trois hommes et une femme, d’origine Syrienne. Finalement, on les avait « officiellement » abattus le lendemain dans le trop célèbre vivier de terroristes de Wallenbeck. Affaire classée !

Tout était falsifié.

Finalement, il lança la tablette sur un siège plus loin. Un geste de rage. Il était complètement perdu.

Annabelle entra d’un coup. Prisca se crispa avant de comprendre qu’il était trop tard pour se délacer de Stan, dans lequel elle était emboîtée complètement, une jambe dans la jambe, les bras autour de lui, la tête sur l’épaule.

Annabelle les regarda, ne dit rien, et partit dans sa chambre. La jalousie lui faisait mal, c’était évident.

— Je crois que je viens de perdre ma meilleure amie, dit Prisca.

— Je crois que je viens de perdre ma marraine, dit Stan. Prisca se mit à pleurer.

70

Ils passèrent leur journée à errer dans la bourgade sans vie. De temps à autre, un poids lourd passait sur la route principale en laissant derrière lui un nuage de poussière et de sable qui mettait des heures à retomber.

Prisca participa à une partie de Soft-Ball avec d’autres membres de l’Entité qui avaient dessiné dans le désert un terrain complet, pendant que Stan l’applaudissait et l’encourageait depuis le coin d’herbes où il avait posé ses fesses. Il aurait donné tout ce qu’il possédait – c’est-à-dire à peu près rien – pour jouer avec sa copine au lieu d’être là, la canne abandonnée dans l’herbe à côté de lui, les jambes en lambeaux.

Ils errèrent dans le quartier des maisons. Toutes étaient fermées, à part celles de la famille Croop.

Ils mangèrent des pancakes au beurre de cacahuète au bar. Ils s’embrassèrent longuement dans la charrette des Daltons.

Ils marchèrent en silence, sans but, juste en se tenant la main.

Stan sentait que La Fin arrivait. C’était aussi palpable que la main de Prisca serrée dans la sienne. Il avait beau se triturer le cerveau dans tous les sens pour trouver une cohérence à tout ce qu’il vivait, tout ce qui s’affichait dans sa putain de tête, c’était FIN ! THE END !

Un machin s’était cassé en cours de route.

Allongés dans la charrette de Jo Dalton et de ses frères, ils se regardaient, nez contre nez. De temps en temps, un bisou fusait. L’autre l’accueillait comme l’arrivée tant attendue du Père Noël.

Prisca parla tout doucement :

— Stan. Je sais que tu veux partir. Tu ne sais pas comment me le dire, tu ne sais même pas où aller. Tu prépares un beau discours pour dire que tu ne seras plus là demain.

Stan ne sut quoi répondre. Tout était vrai.

— Pas avec moi, dit Prisca. Fais pas ça avec moi. Et pas sans moi. J’ai passé ma vie à prier pour ne pas être une des leurs. Lorsque j’ai fait mes premiers Transits, j’ai décidé de ne plus jamais croire en Dieu. Je ne voulais pas être ici. Je suis comme toi.

Elle caressa sa joue.

— Chéri. Mon petit chéri. Pas sans moi…

Elle avait de nouveaux des larmes qui perlaient sur ses joues. Stan les sécha. Une par une, avec ses doigts.

— Je ne crois plus en l’Entité, finit-il par dire. Il y a trop de choses secrètes, trop de non-dits. On est jeunes et on nous fait avaler des couleuvres. Je ne veux pas être formaté par l’Entité. Je sais que j’ai un pouvoir et je veux apprendre à l’utiliser par moi-même. Et si ça peut aider le monde, alors c’est ce que je dois faire. Sauf que je n’ai pas l’impression d’aider le monde en étant ici. J’ai l’impression de le rendre pire, d’en faire un enfer. J’ai l’impression de bosser pour l’ennemi, pour les grands groupes, pour Wall-Street, pour la pensée unique. Je le devine. Je le sens. Au plus profond de moi. Je commence à croire que c’est l’Entité qui a façonné le monde d’aujourd’hui, que depuis la fin de la seconde guerre mondiale, L’Entité supervise la nivellation par le bas de la société.

— Je pense la même chose, Stan.

— Il y a trop de choses qui sont pas claires. Mais ce soir, je vais parler avec Théophile. Et il a franchement intérêt à être clean !

Prisca l’enlaça et colla sa bouche contre son oreille.

— Je t’aime.

71

— Vous connaissez l’Homme aux Bottes. Il a fait partie de l’Entité. Vous l’avez formé comme vous me formez moi. Et tout comme moi, il a choisi la lame de l’Ermite. Et vous connaissez son vrai nom. Et un petit détail physique qui le rattache lui et moi. Soyez franc. Pour une fois. Ça changera !

Théophile terminait de faire cuire les steaks pour des burgers-maison. Il avait déjà préparé les pains, les frites, le fromage, les sauces, les oignons, la salade, les concombres, les tomates tout en écoutant Stan, silencieux et concentré dans ses gestes.

Devant le mobil-home rouge qu’il s’était attribué, juste à l’entrée du Camp 1, Klauss et Krishla la discrète (qui n’enlevait jamais ses lunettes noires, de jour comme de nuit) se préparaient à rôtir de la volaille au-dessus du feu.

Ils surveillaient à la fois les entrées et les sorties du camp, clamaient l’extinction des feux et gardaient un œil sur la loge de Théophile.

Boazin était déjà repartie vers d’autres contrées pour former son armée de radiesthésistes. Akihiro, un peu remis de ses émotions, avait rejoint les deux vétérans au moment où Stan entrait chez Théophile pour une « conversation privée ».

— Que personne ne nous dérange, ordonna Théo à ses trois assistants de direction en refermant sèchement la porte.

Stan sentait ou plutôt ressentait vraiment cette sensation de fin de partie comme imminente. C’était la même sensation que lorsqu’il jouait aux échecs avec son grand-père, des années plus tôt. Par réflexe, il serra la clef qu’il lui avait donnée à l’hospice. Quand il jouait avec lui, son papy savait toujours lui faire croire que son petit-fils menait la bataille avant de le mettre mat en deux coups.

C’était bien plus qu’une intuition. C’était gravé dans sa chair.

L’idée qu’il ait ou qu’il doive se battre d’une manière ou d’une autre contre Théophile le terrifiait. Ce type était une institution de l’Entité, son chef, son guide, c’est lui qui ordonnait tous les Transits à réaliser à toute son équipe, répartie dans le monde entier. Il devait connaître tellement de choses qui échappaient à Stan, tellement d’astuces de Nefilims, que ça n’avait rien de rassurant de devoir l’affronter, quel que soit la nature de ce combat.

Et cette discussion qu’il entamait avec lui semblait préfigurer ce duel. C’était complètement dingue !

En prévision d’un affrontement physique, qu’il perdrait à coup sûr avec ses jambes pourries, il avait néanmoins pris le risque de glisser un cran d’arrêt dans sa poche, cran d’arrêt qu’il trimbalait tout le temps de l’époque où lui et Bibi fréquentaient les toits de Paris pour diriger les opérations, sauf que son rôle à l’époque se cantonnait à couper des tranches de sauciflards et de fromages lorsque la faim se faisait sentir.

— C’est vrai, Stan. J’ai bien connu celui qui dirige aujourd’hui le Coffre, celui que l’on nomme l’Homme aux Bottes.

Il fit sauter les steaks d’un geste vif et les saupoudra de différentes épices à barbecue.

— Son vrai nom est Thadeus Santana. Je l’ai trouvé et recruté en 63, à deux cents kilomètres au nord de Bélèm, au Brésil, en pleine Amazonie. Il avait le même âge que toi, 17 ans, et bossait pour des orpailleurs dégénérés au fin fond de la jungle, cherchant à faire fortune de la pire manière qui soit. De la boue jusqu’au cou, il creusait la rivière dans l’espoir de trouver la pépite qui le rendrait riche, crevant de faim, exploité par des mercenaires sans pitié. Comme toi, il a choisi la lame de l’Ermite. Depuis 1927, seules deux personnes ont choisi cette lame : toi et lui. Thadeus était incroyablement doué, tout comme toi. Il voulait tout savoir avant d’apprendre les bases. Au bout de deux ans, il est parti. Je n’ai plus entendu parler de lui jusqu’aux débuts des années 80. C’est là qu’il a créé une structure de Nefilims opposée à la nôtre, le Coffre. Je soupçonne aujourd’hui qu’il l’a fait avec Rose même si je n’ai aucune idée de comment il a réalisé cet exploit de mettre l’ancienne Recruteuse de l’Entité de son côté. Je ne sais pas quel but il poursuit, tout ce que je sais, c’est qu’il nous vole progressivement nos propres hommes, nos propres Nefilims, pour en faire des agents du Coffre.

Théophile sala, poivra et arrosa les steaks de ketchup et il les déposa avec précaution sur les pains chauds. Il versa quelques frites et de la salade autour et vint s’installer en face de Stan avec les deux assiettes.

Stan qui était entré ici le ventre noué regardait désormais son assiette avec une envie folle de croquer l’épais burger appétissant posé devant lui. Sentir l’odeur de la cuisson de la viande et voir Théophile préparer avec minutie ses burgers lui avait filé une dalle d’enfer !

Théophile aplatit de la main son trop gros burger et en croqua une large bouchée. Il fit signe à Stan, de la tête, de profiter du repas. Stan écrasa son burger à son tour et commença à le manger. Il était exquis.

Une fois avalé sa première bouchée, Théophile continua en s’enfilant des frites dans le gosier entre ses phrases :

— Toi et lui, vous partagez cette étrange tache dans l’œil, la tache orange, une anomalie chromatique rarissime. Je ne m’en suis pas aperçu tout de suite, il a fallu que nous soyons au calme ici pour que je me rende compte que TOI aussi, tu l’avais. Quant à Ida Kalda, qui a exactement la même chose… ça laisse pensif. Qu’en penses-tu ?

Il croqua une nouvelle bouchée de son burger géant dont la sauce dégoulinait sur les frites.

Stan termina sa bouchée, réfléchissant vraiment à ce qu’il allait dire. Mais son propre code de conduite lui interdisait de mentir. C’était comme ça. Le mensonge, il l’avait en horreur.

— La seule conclusion plausible est que… Thadeus Santana, l’Homme aux Bottes, est mon père. Et aussi le père d’Ida Kalda, qui serait donc ma sœur. C’est l’unique explication. Pourtant, nous avons tous nos familles, nous n’avons pas été adoptés, nous avons suivi des parcours différents, nous avons avec Ida dix ans d’écart. La solution n’est pas plausible. Donc, je ne sais pas.

— Je pense comme toi. Il n’y a que la filiation familiale qui explique cela.

Un long silence s’instaura. Ils mangèrent en se regardant. Ni le regard de l’un ni le regard de l’autre ne tendaient vers une trêve. Ils s’affrontaient, oralement, certes, mais ils s’affrontaient. L’un et l’autre avaient eu le temps de préparer les questions-réponses auxquelles ils allaient jouer ensemble.

Puisqu’il ne disait rien, Stan reprit :

— Quel but poursuit l’Entité ? Qui donne les ordres ? C’est quoi l’objectif final ?

— Tu sais que c’est moi qui donne les ordres…

— Non ! Vous recevez des instructions sur ce qu’il faut modifier dans le monde. Elles peuvent venir de Pythagore et de sa super équipe de philosophes ou, pourquoi pas, du Bureau 09. Pendant 30 ans, vous saviez exactement ce que faisait cette organisation, comment elle travaillait, qui elle traquait. Et je suis même certain que vous savez qui a créé réellement ce Bureau…

Théophile hocha la tête, impressionné.

— Tu acquiers tes informations à une vitesse qui m’impressionne. Donc, tu sais toi aussi que le Bureau 09 d’aujourd’hui est une réplique du Bureau 09 du 22ème siècle, une sorte d’écho du futur dans le présent ?

Stan fit oui de la tête.

— Les Marcheurs, ceux qui voyagent dans le temps, ont appris notre existence. Ils ont décidé que nous étions dangereux pour eux, que nous mettions en péril leur propre vie en changeant les décisions que nos Hôtes prenaient. Ils ont conçu une sorte de philosophie liée à nous, sur ce qui peut être positif ou négatif dans ce que nous faisons. La raison d’être officielle du Bureau 09 est de nous détruire.

Il balaya d’un grand geste le vent devant lui.

— Ça, c’est pour les politiciens, les journalistes, toutes ces marionnettes que tout le monde fait bouger dans tous les sens mais qui n’ont aucune existence réelle. Un politicien et un journaliste vendent leur âme au diable s’ils veulent travailler. Un homme d’affaire, idem. Un banquier, je n’en parle même pas tellement ils sont enfermés par les contraintes que nous avons créées pour eux.

Stan tiqua. Stan regarda Théophile. Allez, va plus loin, développe. Théophile continua.

— Si tu ne quittes pas l’Entité avant que tu en sois le gouverneur, le roi, le chef incontesté, après moi, la semaine prochaine probablement, il faut que tu comprennes quelque chose : tout, depuis trois siècles, est formaté par les Nefilims pour unifier la Nouvelle Babylone. Nous la construisons depuis la révolution française, pierre par pierre, habitant par habitant. Jadis, le Français était la langue diplomatique que tout le monde parlait et cela a duré des siècles, jusqu’à la seconde guerre mondiale. Puis l’Anglais s’est imposé et est devenu la langue universelle, la langue que tout le monde doit parler pour échanger et se comprendre. C’est nous qui avons décidé cela. L’Anglais s’apprend en un mois, le Français en deux ans. Une langue commune pour nous unir tous, une croyance commune pour nous unir tous, un gouvernement commun pour nous unir tous. Voilà le vrai crédo de l’Entité. Voilà ce que nous construisons. Retiens-le, tu devras le transmettre et faire de chaque Nefilim un agent actif de cette philosophie. Avec huit milliards d’individus, la Terre est vouée à sa propre hégémonie. En unifiant les différences, nous faisons en sorte que cette petite boule de terre perdue à l’extrémité de notre galaxie puisse survivre à notre présence. Les différences sont le danger. L’Unité est la solution.

Silence. Stan n’était même plus capable d’avaler sa grosse bouchée de burger. Il l’a recracha dans l’assiette. Il s’essuya, méthodiquement.

— Vous êtes les fondateurs de cette société dysfonctionnelle. Vous êtes les créateurs du siècle le plus violent de toute l’histoire de l’humanité. Vous êtes des meurtriers, des génocidaires, des manipulateurs. Vous trichez sur tous les fronts pour imposer une idéologie. Mais une idéologie, par sa nature même, n’est que l’expression d’une ou d’un groupe de personnes qui veut imposer au reste du monde sa façon de penser. C’est dictatorial, c’est infect. Vous êtes pourri jusqu’à la moelle.

Théophile, tranquille, termina son burger. Il mâcha longuement en regardant Stan dans les yeux, sans jamais le lâcher. Stan non plus.

— Stan, penses-tu vraiment que les gens qui sont là-haut… Il leva un doigt en l’air.

— … là-haut sur la Montagne de l’Éternel, ne pensent pas à tout. Il y a des milliers de Nefilims qui réfléchissent, voyagent, Transitent, et établissent un plan pour l’humanité. Leur but n’est pas la chute de l’Homme mais son élévation.

Stan le coupa sans hésiter :

— Réchauffement climatique, crack boursier, différence de plus en plus importante entre les riches et les pauvres, dérégulation effrénée, privation des libertés partout dans le monde, guerre de religions, affrontement USA-Russie et affrontement Nord-Sud, attentats à répétition, contrôle total de la population, surpopulation, guerre de l’eau, privatisation des voyages spatiaux, contrôle du commerce, de la finance, de la dette des états. Je continue ? C’est ça que vous avez créé ?

— Oui. Tout ça et des tas d’autres choses. Depuis trois siècles, nous mettons en place cela. C’est un plan à long terme corroboré par le Bureau 09 de 2117, par le Conseil des Sages, par les 21 Lignées. Certes, et je ne le nie pas, nos actions peuvent paraître néfastes au premier abord. Mais elles ne sont qu’une étape vers une unité mondiale, un gouvernement mondial, une monnaie mondiale, un langage mondial. Nous œuvrons, nous les Nefilims, à faire de la Terre un empire où tout fonctionne. C’est notre job, notre boulot. Nous l’avons fait avec les Perses, avec les Grecs, avec les Romains, avec les Chinois, avec les Incas. Autant d’occasions d’apprendre, de perfectionner notre savoir, de comprendre comment réussir. Là, nous sommes à l’aube du succès. Depuis 70 ans, nous travaillons à mettre en place l’Empire Américain. Bien sûr, il y a toujours des rebelles : les Russes ; les Chinois. Mais nous œuvrons à leur destruction. Tout est en place… ou presque. A part toi.

Stan, scotché à son siège, avait bel et bien la confirmation de ce qu’il avait deviné. L’Entité jouait dans le mauvais camp. L’Entité créait un monde où l’homme était définitivement assouvi à la finance, aux lois, à une dictature totalitaire.

— Donc, dit-il, si Thadeus Santana a quitté l’Entité pour créer le Coffre, c’est pour lutter contre le monstre que vous êtes en train de mettre en place. Le Coffre est le sauf-conduit à votre putain de monde aseptisé ? C’est ça ?

Théophile se leva jusqu’à son frigo pour sortir deux glaces au chocolat.

— C’est ça. Tout comme toi tu as déjà décidé de ne plus être chez nous. Je pensais qu’en te recrutant, tu comprendrais petit à petit les objectifs que nous poursuivions, mais comme l’autre con, tu veux tout savoir trop vite, agir trop vite. Tes émotions te guident au lieu que ton intelligence te précède. Choisir l’Ermite est la recherche de la connaissance du passé qui guide les actions du futur en son for intérieur. Intimement lié à la Justice, la lame 8 ; et à la lame 10, la Roue de Fortune, l’Ermite termine un cycle pour en commencer un nouveau en se basant sur la justice, mais sans jamais savoir ce qu’il y aura derrière.

Il lui tendit la glace.

— Si tu refuses le postulat mis en place pour l’Entité, que tu refuses ton rôle de guide de l’Entité, que je te transmets dès cet instant si tu me le demandes, que feras-tu ? Quel sera ton monde de demain ? Ta Récurrence ? Tu sais que ce n’est que du vent onirique.

Stan se leva et jeta la glace par terre de rage.

— Montrez-moi la pièce d’où vous commandez. Montrez-moi tout. Les dossiers de l’Entité, les dossiers des sociétés qui ont existé auparavant, montrez- moi tout !

Théophile le regarda longuement avant de se diriger vers la porte du mobil-home et de l’ouvrir :

— Entretien terminé, Stan. Rentre chez toi. Maintenant. A pas lents, Stan regagna la sortie.

Théophile lui attrapa le bras :

— Pour que ce soit bien clair entre nous, Stan l’Épervier, c’est la dernière nuit que tu passes avec Prisca. Personne ne touche à elle et surtout pas toi. Elle est à part et tu n’es qu’un Errant. Un vagabond. Une merde collée à la chaussure de l’Entité. Rien de plus qu’un cherche-poubelle miteux qui rêve de richesses. Va !

— Jadis, on appelait Planès les astres errants dans le ciel – nos planètes

– des vagabonds. Je ne suis pas certain que Pythagore soit en accord avec vous. Ce sont les vagabonds qui déterminent le destin, non les étoiles fixes comme vous.

Stan força pour qu’il lui lâche le bras.

Théophile était fou de rage. Il bouillait.

Stan sut à cet instant qu’il allait passer sa dernière nuit ici.

Et que s’il était encore là au matin, ce serait la gorge tranchée.

72

— Il a vraiment dit ça ?

Prisca, enroulée dans les draps de son lit double que Stan venait de quitter nu pour aller chercher de l’eau fraîche dans la bonbonne, fit oui de la main.

Ils venaient de baiser pendant deux heures. Ils suaient et respiraient mal à cause de la chaleur. Les vitres fermées couvertes de buée entouraient leur couche.

Comme convenu, Stan la trouva chez lui, à l’attendre dans son lit, après être parti de chez Théophile en claquant la porte, sous le regard incrédule des trois vétérans devant leur volaille qui grillait doucement au-dessus de leur feu de camp.

Stan et Prisca n’avaient pas parlé, ils s’étaient juste jetés dessus comme deux amoureux pour qui le monde extérieur ne compte plus.

— « Elle est à part et tu n’es qu’un errant ». Paf ! Dans ta gueule ! « La dernière nuit avec elle ». Il rêve ou quoi ?

— Stan…

Prisca était vraiment inquiète.

— Stan chéri… Ils ne disent jamais ce genre de choses pour rien. Chaque mot est important. Et s’ils prononcent quelque chose, c’est que ça a déjà été décidé, qu’ils en ont parlé, qu’ils ont pris des décisions.

— Et qu’est-ce qu’ILS vont me faire ? Qu’est-ce qu’ILS vont nous faire ? Des larmes coulèrent sur les joues de Prisca.

— Tout est possible. Viens, Stan. Je voudrais te montrer quelque chose, mon secret. Il faut que je te le montre avant que l’aube ne se lève. C’est important. Vraiment important.

Ils burent les verres d’eau d’un trait et Stan se réinstalla tout contre elle jusqu’à ne faire plus qu’un.

— Gros cochon ! explosa Prisca en fronçant les sourcils. A peine contre moi et tu es prêt… encore ! Range ça et dors. Je veux vraiment te montrer quelque chose que tu ne verras jamais ailleurs.

A regret, Stan s’écarta un peu d’elle, mais c’était peine perdue qu’il reste calme entre ses cuisses…

Prisca dormait déjà, contre son bras. Elle maîtrisait le Transit à la perfection. Il suffisait qu’elle décide de dormir pour en un instant sombrer dans un profond sommeil.

Stan fit un effort incroyable pour fermer les yeux, penser à dormir, ne pas s’obstiner à lui faire l’amour, même si tout son corps le réclamait. Et puis à force de résister, il se laissa aller et lentement, tomba dans le Transit de Prisca.

— Tu vois, c’est possible.

Les mots de Prisca éteignirent une à une les lumières arc-en-ciel qui rejoignaient le ciel.

Prisca était nue.

Lui aussi. Il mit les mains devant son « appareil », gêné, qui était en parfait état de marche, comme dans son sommeil.

Prisca éclata de rire.

— Il y a moins d’une heure, tu étais tout nu pour aller chercher de l’eau à boire, et ça ne t’as pas embêté.

— Il y a moins d’une heure, il y avait des murs autour de moi et seule toi pouvais me voir.

— Tu oublies que je suis la « Tempérance ». Sur la lame, la femme est nue. Et ici, on peut l’être. Tu n’as jamais couru nu sur une plage, sans contraintes, sans peurs, en ressentant une liberté totale ?

— Ben… heu… non…

Prisca rigola de nouveau.

L’instant suivant, elle portait une robe très fine, très transparente, très à l’ancienne, qui ne cachait pas grand-chose mais au moins elle était habillée.

Pour lui, elle l’avait pourvu d’un simple pantalon de toile et d’une chemise ouverte, sans bouton. On aurait dit une sorte de lin léger et fluide, de la meilleure qualité. Ses pieds restèrent nus, eux.

— Merci, dit simplement Stan.

Son pantalon était encore déformé au niveau de son bas-ventre, mais au moins il n’était plus à poil. Et son érection tendait à prendre fin, ouf !

Prisca rigola encore une fois.

Elle dansait en tournant sur elle-même, totalement insouciante. Ils étaient sur une plage.

Derrière la plage se dressait une obscure forêt sauvage constituée d’une végétation comme il n’en avait jamais vu de sa vie. Certains arbres tortueux s’entrelaçaient sans que l’on puisse s’imaginer les traverser. D’autres, tout droits et solides sur leurs racines, s’élevaient haut dans le ciel. Certains arbres étaient comme des champignons aussi. Il vit des feuilles violettes, rouges pétantes, orange, ou noires luminescentes, et des tas d’autres couleurs qui ne portaient pas de noms connus.

Des bestioles étranges voltigeaient à droite à gauche.

Il n’y avait pas de vagues sur l’eau qui bordait le sable. Ce n’était donc pas une mer ou un océan. Mais la brume sur le lac était tellement dense et mouvante qu’on ne voyait pas à plus de trente ou quarante mètres.

— Je préfère mon monde, grogna Stan. Y’a plus de vie.

— Comme moi je préfère le mien. Y’a plus de calme. Ce n’est pas une Récurrence, bien sûr, et je ne peux pas changer cet univers comme je le voudrais, comme toi tu peux le faire avec le tien, mais je me sens bien ici. J’ai l’impression d’être chez moi. Ma mère ne le sait pas, mais dès six ans j’ai commencé à Transiter ici, un peu comme si on m’y avait appelée, ou amenée. J’ai caché le plus longtemps possible mes Transits pour qu’on ne me jette pas dans les griffes de l’Entité. Mais c’est inexorable : à un moment, ils s’en rendent compte.

Stan marchait dans le sable.

Prisca vint à ses côtés et passa son bras autour de sa taille. Il l’enlaça par le cou. Comme par hasard, sa main tomba à hauteur d’un de ses seins et ses doigts se promenèrent dessus, nonchalant.

— Arrête, gros cochon ! se moqua Prisca en lui donnant un petit coup de coude dans le ventre.

Stan imita un cochon en étirant les narines de son nez avec ses doigts tout en l’écrasant de la paume et renifla comme un porc en se collant plus à elle.

Encore une fois, elle explosa de rire. Elle était rayonnante !

Et puis il la vit. Une montagne au loin. Si énorme, si gigantesque, dépassant les nuages si haut dans les cieux qu’on n’en voyait pas le sommet. On devait la voir à des centaines ou des milliers de kilomètres à la ronde.

Il redevint sérieux d’un coup.

— Nous sommes sur les Terres de l’Ambiguë ? demanda-t-il, soudain angoissé.

Prisca le regarda, troublée :

— Je croyais que presque personne ne connaissait ce monde. Oui, c’est ça. Mais on est dans un endroit très spécial. Tu connais la légende du Roi Arthur et de la Table Ronde ?

— Bien sûr.

— Nous sommes sur l’île d’Avalon. La vraie. Celle de la légende. Elle existe réellement et c’est celle-ci. Je me suis promenée un peu partout et lorsque j’avais onze ans, j’ai découvert un chemin qui semble mener au centre de l’île. Mais des femmes aussi belles que des déesses en gardent le passage. Elles n’ont jamais été dangereuses ou menaçantes avec moi, elles m’ont juste dit : « un jour, petite princesse, tu pourras aller au Temple et rencontrer la Reine-Mère-des-Hommes. En attendant, nous t’autorisons à fréquenter notre forêt et nos plages. Lorsque le jour de la rencontre viendra, tu le sauras et tu seras prévenue ». Voilà, depuis, je viens souvent ici pour me ressourcer. Comment est-ce que tu connais ce monde, je croyais que presque personne ne le connaissait ?

Stan hésita à lui dire la vérité. Sur ce qui se trouvait là-haut, au-delà des nuages, ou sur ce qu’était ce monde, cet inter-monde, cette récurrence de Pythagore, le lieu mortuaire de tous les Nefilims.

— Tu oublies que j’ai reçu une formation accélérée, petite princesse. Ce monde n’est pas n’importe lequel. Mais on en reparlera une autre fois. Continuons un peu à nous promener car lorsque nous allons nous réveiller, nous allons devoir prendre d’importantes décisions et probablement vivre des événements dont nous n’avons pas encore idée. Tu veux toujours partir avec moi ?

— Oui…

C’était un petit « oui ».

— Ça va être dangereux.

— Je le sais. Mais si on arrêtait de parler de tout ça et que nous profitions un peu de la tranquillité du lieu pour… pour…

Stan la plaqua dans le sable en l’embrassant farouchement. Elle avait raison. Qu’ils en profitent avant le déclenchement des feux de l’enfer…

L’eau du lac leur chatouillait les pieds.

73

L’Inconscient préside à l’accomplissement de toutes nos actions, quelles qu’elles soient. (E. Coué)

— Si j’entre dans ma chambre, Annabelle va se réveiller et courir prévenir Théophile que je fais mes bagages.

Stan, qui ferma son sac à dos d’un geste ferme après avoir mis tout ce qu’il fallait dedans, vint vers elle pour la rassurer.

— On te trouvera des affaires propres en cours de route, c’est pas grave. Tu as ton petit carton avec la spirale ?

Elle l’extirpa de la poche de sa chemise à carreaux. C’est d’une voix basse, tremblante et la tête baissée, qu’elle dit :

— Tout le monde va nous prendre en chasse. Absolument tout le monde. On n’aura jamais nulle part où on sera sûrs d’être tranquilles. Il y aura toujours quelqu’un pour nous traquer. Sans compter mon monstre de mère qui va mettre ses milliards de dollars dans notre recherche… et dans ton exécution.

Prisca commençait à paniquer. Elle tremblait.

Stan lui prit les mains et releva son joli visage pour qu’elle le regarde dans les yeux. Il savait depuis le début qu’elle resterait. Il s’y était préparé.

— Il y a un endroit qui est plus sûr que tout, c’est ma récurrence. Tu la connais et tu peux t’y rendre quand tu veux. Va demander à Bibi si je suis là, ou la dernière fois qu’il m’a vu. Laisse-lui un message pour qu’on puisse se retrouver ou réfugie-toi là-bas aussi longtemps que nécessaire, Bibi te fournira toit et nourriture et tout ce dont tu auras besoin en attendant que j’arrive. On va se donner une date pour Transiter et se retrouver. Ce sera le 12 décembre 2047. Répète-le !

— Le 12 décembre 2047. Le jour de ton anniversaire.

— C’est ça. Je serai plus tranquille si je te sais en sécurité là-bas. Ou même ici. Je sais que dans ce camp, Théophile te protégera. Pour une raison que j’ignore, il te surveille de près.

— Je sais. Il l’a toujours fait, depuis que je suis toute petite…

— On va se retrouver très vite, je te le promets.

Ils se serrèrent fort l’un contre l’autre. Son petit cœur battait si rapidement !

— Je suis désolée, je n’ai pas la force de te suivre…

— Je t’aime, Prisca, lui souffla-t-il dans l’oreille. Je t’aime comme un fou. Je viens te rechercher dans pas longtemps, d’accord ?

Prisca éclata en sanglots.

— Reste préparée, reste prête à tout moment à partir. Je ne serai pas long.

Il l’embrassa fougueusement et se leva pour se diriger vers la fenêtre par laquelle il avait décidé de s’enfuir. Elle donnait sur un coin désert du camp.

— Attends !

Prisca bondit du lit et l’entoura de ses bras.

— Fais attention à toi. Tu es ce qui m’est arrivé de mieux dans la vie.

Elle lui déposa un rapide baiser sur les lèvres avant de s’enfermer dans les toilettes pour pleurer seule, le plus silencieusement possible.

C’est le cœur serré que Stan glissa la fenêtre arrière et passa tant bien que mal, avec sa canne et son sac, l’étroit passage. Heureusement qu’il était plutôt maigrichon, avec dix kilos de plus, c’était fichu.

Il n’y avait personne.

Il marcha doucement jusqu’au grillage, se glissant de mobil-home en mobil-home.

Arrivé devant le grillage, les paroles que l’Homme aux Bottes avait prononcées dans le désert, alors qu’ils étaient seuls tous les deux, lui trottaient dans la tête depuis son retour : « le Paradoxe est comme ta récurrence et comme tous les rêves oniriques, il n’y a aucune différence ».

Stan allait savoir très vite si c’était vrai ou non. Au cas où, il avait tout de même prévu une cisaille…

Il ferma les yeux. Il s’imagina bondir doucement au-dessus des trois mètres du grillage. Comme il l’aurait fait dans sa récurrence.

Et il bondit doucement et lentement au-dessus des trois mètres du grillage. Avec un naturel qui le laissa pantois.

Ce n’était pas plus difficile que de marcher (avec sa canne, bien sûr).

C’était vrai !

Ici, ça fonctionnait comme dans les rêves !

Le Paradoxe était un monde parmi des tas d’autres mondes et il n’échappait pas aux lois anti-physiques des Nefilims. D’ailleurs, à bien y penser, tout ce que les scientifiques considéraient comme acquis ne valait que de niette ! Le scientisme, la religion du 20ème siècle, n’étaient rien de plus qu’une illusion pour tenir les hommes dans une forme de croyance limitative sur les véritables possibilités du cerveau humain et sur ce qu’était la réalité, la réalité des sens, la réalité tout court. Comme toutes les formes de religion qui l’avaient précédé.

Ça lui ouvrait une dimension inimaginable de possibilités. Stan n’en revenait pas.

Il marcha en s’éloignant de la clôture et des premières lumières qui commençaient à apparaître.

Il devait être six heures du matin environ.

Loin dans son dos, le ciel était rouge d’un sang qui coloriait les nuages d’une promesse sanglante. Il avait lu un jour dans un livre que lorsqu’un ciel pareil, rouge sang de partout, apparaissait avant que le soleil ne se voie, du sang, beaucoup de sang, coulerait dans la journée, sous le regard d’un soleil prophétique, à son zénith.

Avant de disparaître totalement, il devait récupérer deux personnes : Ida et Antonio. Sans Ida, partir à la recherche de leurs véritables origines n’avait aucun sens. Et Antonio était leur soldat pour survivre. Et il savait conduire comme aucun autre. Il était précieux et il devait venir avec eux. Absolument. Il avait promis fidélité à Ida, il ne doutait pas de sa parole en retour.

Stan marcha dans le désert jusqu’à se trouver face au motel.

Les deux para-militaires de l’Entité étaient là, sur leur chaise à bascule, à murmurer doucement entre eux. L’un d’eux rigola en étouffant son rire pour ne réveiller personne.

Stan se concentra et imagina qu’ils dormaient. Et les militaires dormirent.

Leurs têtes s’affaissèrent d’un coup l’un sur l’épaule, l’autre sur son torse. C’était incroyable ! Thadeus Santana, en quelques phrases, lui avait enseigné bien plus que l’Entité en plusieurs semaines. En quelques mots, il lui avait ouvert les portes de toutes les libertés.

Et Stan savait très bien que les Bottes avait prononcé chacun de ses mots avec la conscience absolue que Stan les comprendrait au bon moment. Comme il savait que cela ferait de lui un paria de l’Entité et qu’un jour – et il l’avait dit – ce serait Stan qui viendrait à lui et pas l’inverse.

Et Stan savait d’avance que c’est ce qui allait se passer.

Thadeus Santana était un stratège de génie. Il avait prononcé une série de mots exactement au bon moment.

Dans le QG de Klauss, de l’autre côté du bâtiment, il y avait la lumière des écrans d’ordinateurs qui formaient des ombres sur les rideaux tirés. Klauss devait tout observer mais heureusement, toutes les caméras et tout le matos de surveillance se trouvaient dans les sept sections du motel à l’abandon. Rien ne surveillait les six chambres habitables du motel moderne, c’était l’accord que Théo avait passé avec les Croops.

Stan tapota doucement trois coups à la porte d’Antonio. Antonio murmura :

— Qui est là ?

— C’est Stan, je viens pour qu’on parte ensemble avec Ida. Je vais ouvrir la porte. Je viens vous libérer. Ne m’attaquez pas.

Instant de silence. Bruit d’une arme qu’on charge. Il avait réussi à garder ou à se procurer un flingue, le bougre.

Encombré par sa canne et son sac, Stan chercha les clefs doucement, en tâtant les poches du militaire le plus proche. Son doigt était posé sur la gâchette de son fusil à pompe.

Stan, terrifié à l’idée que son doigt se contracte s’il le fouillait, imagina que le fusil était accroché dans son dos.

Et le fusil disparut des mains du militaire.

Il était maintenant accroché à son dos et il pouvait l’attraper de sa main libre, comme dans les films, comme il venait de l’imaginer à l’instant. Il inventa au passage le système d’attache permettant d’armer la pompe s’il attrapait la crosse du fusil d’une seule main.

Et il sentit dans son dos que tout ça se mettait en place. C’était dingo de chez dingo !

Le gros trousseau de clefs pendouillait à la ceinture de l’autre gros bras.

Il le détacha avec précaution.

Il ouvrit la porte d’Antonio qui tenait son flingue vers le sol, vigilant mais pas menaçant.

Stan hocha la tête. Antonio hocha la tête. Sans rien dire, Stan alla ouvrir la porte d’Ida.

Une grosse boule de garrigue roula sur le parking désertique, poussée par un vent déjà bouillant.

Ida, allongée sur son lit, habillée avec les vêtements locaux traditionnels qu’on lui avait passés, jupe en jean, santiags et chemise bariolée, bondit de peur en voyant la porte s’ouvrir d’un coup.

Stan leva sa main libre en signe de paix.

— Ida, je viens vous libérer. Il faut qu’on parte. Antonio apparut derrière lui, ce qui la rassura.

— Pourquoi ?

— Pour comprendre ça, fit-il en montrant son œil gauche. Je crois que vous avez compris comme moi ce que ça signifiait, je crois que j’ai une piste sérieuse et il faut absolument que vous et moi…

Il hésita et passa au tutoiement :

— … que toi et moi, on comprenne pourquoi nous sommes… frère et sœur.

Ida blêmit :

— Je sais que c’est l’unique possibilité. Mais elle est totalement… impossible.

— C’est pour ça que nous devons la comprendre. Venez. Viens, je veux dire. On s’en va tous les trois et on va découvrir la vérité. Tout le monde nous ment depuis le début. A vous. A moi. A tout le monde. Au Bureau 09 comme à l’Entité, chaque mot est un mensonge. Comme à la télé. Il y a un lourd secret derrière tout ça et je crois que personne n’a prévu qu’il soit découvert. Et je ne le laisserai pas caché. On part maintenant.

Ida s’assit, indécise.

— Moi aussi je pressens quelque chose d’énorme, un secret. J’ai l’impression que vous… que tu en sais plus que moi.

— Ida, on n’a pas le temps. On discutera après, une fois protégés. C’est tout de suite ou jamais ! On y va ?

Ida bondit et attrapa un sac à dos posé contre son lit.

Elle s’était déjà préparée pour fuir, en bonne professionnelle de l’espionnage. Était-ce le Bureau 09, ou lui, ou Antonio, ou quelqu’un d’autre qu’elle attendait, ça n’avait aucune importance.

Ils sortirent tous les trois de la chambre et se figèrent sur place…

74

Devant eux, à trente mètres, se tenait toute l’Entité. Plus de vingt personnes au total. Et une dizaine de mercenaires du Camp 3, armés jusqu’aux dents, qui les braquaient, à droite et à gauche.

Les points de leurs lasers de visée se promenaient sur les torses ou les visages d’Antonio, d’Ida et de lui-même.

Dans le genre foireux et foiré, son évasion venait de planter dans le mille.

Derrière lui, à l’ouest, une toute petite partie du soleil apparaissait, mais les nuages restaient rouge sang, s’étalant en largeur sur toute l’horizon.

Théophile se tenait en avant du groupe, cinq pas devant, dans sa tenue du Mat, une espèce de vagabond aux couleurs hétéroclites, un masque étrange enserrant ses joues et son crâne, lui déformant le visage – et on pouvait à peine le reconnaître – et il tenait un bâton rouge, rouge comme ses chaussures qui semblaient avoir servi depuis dix siècles.

Une ceinture pleine de clochettes tintait à chacun de ses faibles mouvements et un collier du même genre produisait un son différent à chaque mouvement de tête.

A ses côtés, Krishla, Klauss et Akihiro se tenaient prêts à se battre.

Akihiro portait sa tenue de ninja. Dans sa main droite, il tenait un sabre reluisant, gravé d’inscriptions japonaises sacrées. Dans sa main gauche, un nunchaku qu’il serrait sereinement, la chaîne reliant les deux bâtons de bois posée sur son épaule.

Krishla était sans conteste la lame XI de La Force. Avec sa robe bleue, sa cape rouge et… un véritable Lion qui était à ses côtés et dont elle caressait la crinière, tel un bon toutou, ses lunettes noires toujours posées sur son nez, elle semblait presque plus dangereuse qu’Akihiro.

Seul Klauss était normal. D’ailleurs, il avait un pas de retrait par rapport à la ligne avancée que formait les vétérans, comme s’il ne voulait pas participer au massacre qui s’annonçait.

Klauss et Stan avaient développé une amitié, ce qui ne devait pas être évident à gérer pour lui en cet instant.

Derrière, les étudiants de l’Entité se tenaient dignes, droits. Stan les regarda tous un par un dans les yeux.

Il vit que certains n’avaient qu’une seule envie : fuir.

Mais une autre bonne moitié semblait plutôt heureuse à l’idée de lui faire la peau. Le fait qu’il soit un « Errant », qu’il ait eu Prisca pour lui, qu’il fût le favori de Théophile ces derniers temps, tout cela avait créé des jalousies que certains étaient bien contents de pouvoir venger maintenant. Et la violence excitait leurs cœurs. Ils voulaient du sang, de la bave, de la transpiration, des coups. La mise à mort se lisait sur leur visage.

Face à la force de frappe de l’Entité, Antonio déposa son arme à terre et leva les mains, comme Ida, comme Stan qui lui, ne leva qu’une seule main, l’autre tenant sa canne. Il s’aperçut qu’il était dans la tenue de l’Ermite et qu’au lieu de sa canne de marche, il tenait son bâton rouge tout tordu, enveloppé dans une énorme cape bleue, portant une sorte de longue toge verte comme les moines du moyen-âge. Et une capuche rouge vif, comme le ciel devant lui, enveloppait son visage, ne laissant rien voir de ses expressions.

A quel moment il s’était transformé ? Aucune idée. Le stress sûrement.

Probablement à la sortie de la chambre, lorsqu’il les avait tous vus, là.

— C’était un piège ? murmura Antonio.

— Non.

— Je le crois, confirma Ida, qui le regardait avec un si grand étonnement que Stan comprit que c’était à cause de son changement « instantané » de tenue.

D’autres paroles de l’Homme aux Bottes résonnèrent en lui comme s’il était en train de lui parler directement : « Comme les magiciens, il faut détourner l’attention. L’apparence, les effets, la peur que l’on provoque est plus importante que les actions elles-mêmes ».

Ce n’étaient pas ses mots exacts, mais c’était l’idée. Encore une autre leçon formulée en quelques mots, simple à comprendre et éminemment puissante.

Il chercha du regard Prisca sans la trouver. Avant qu’il ne passe à l’action, il voulait être certain qu’elle ne soit pas là. Elle ne l’était pas. Il en souffla de soulagement.

A l’instant où il se préparait à imaginer l’apocalypse, deux choses se passèrent simultanément.

Primo, des dizaines et des dizaines de fantômes surgirent du sol, des murs de l’ancien motel et glissèrent dans un silence presque artificiel jusqu’au groupe de l’Entité, enserrant chaque membre de leur présence.

Au moins cinq fantômes cernaient chaque Nefilim.

Il y avait des femmes, des hommes, des jeunes, des vieux, même des enfants, les plus terrifiants de tous. Ils flottaient. D’autres semblaient réellement marcher. De certains, coulait du sang en permanence ; une ado recouverte de maquillage qui avait dégouliné partout sur son visage, se tenait près de Théo, elle était vraiment terrifiante.

La moitié des étudiants de l’Entité s’enfuit en hurlant.

Les fantômes se resserrèrent sur ceux qui restaient, pétrifiés par l’inconnu, figés par une peur qui touchait au cerveau reptilien, le pire de tous.

Même les Vétérans regardaient leurs ennemis désincarnés et dans leurs yeux, la faiblesse se voyait. Ils n’avaient jamais vu ça. Ils se sentaient totalement démunis. Comme des enfants de cinq ans face à un chien de leur taille qui aboie, prêt à mordre.

Quant aux militaires, des fantômes entrèrent en eux et ils s’écroulèrent, morts.

Tous. Les fantômes avaient aspiré leur vie.

Ils brillaient, ils scintillaient, Stan vit qu’ils étaient plus forts que tous les autres. Avaler la vie leur donnait de la force, une sorte de surplus de puissance qui les ramenait dans le vrai monde – enfin… façon de parler.

Ils semblaient matériels, on ne voyait plus à travers eux.

Secundo, Stan devint trois. Il devint une trinité. Il se sentit se séparer en trois parties distinctes de lui-même et il regarda tout ça avec six yeux, trois corps, l’un d’une femme à sa droite – celle avec qui il avait transité douze minutes – et une autre femme à sa gauche, qu’il n’avait jamais vue.

Toutes deux flottaient à un mètre de lui et leur robe s’envolait par des coups de vent qui n’existait pas. Elles étaient à la fois ici et ailleurs.

Cette fois, c’est Klauss qui avança d’un pas, fasciné.

— Stan, ce n’est pas un mais deux fantômes que tu héberges dans ton âme. La femme et une autre qui s’est infiltrée pendant le Transit. Elle a profité de ton voyage au pays des morts pour revenir dans le monde des mortels.

La femme en question (à sa gauche) éclata d’un rire qui fit penser à une énorme roulette de foire foraine qui tourne mal, avec des claquements irréguliers et des grincements qui faisaient crisser le dos. Stan eut l’impression de sentir une craie qui râpe le tableau noir avec un ongle en même temps. Un crissement terrible.

— Hommes simples, Femmes simples, dit l’inconnue à sa gauche. De la réalité de la vie, vous ne connaissez rien. De la réalité de la mort, vous ne connaissez rien. De la vraie réalité, vous êtes des innocents.

On aurait dit que sa voix allait dans tout le désert existant, sans qu’elle n’ait besoin de crier. Des gens devaient l’entendre à cent ou deux cents kilomètres d’ici sans savoir d’où cela venait.

— Stan est notre maître, nous lui sommes dévouées pour des temps sans limites, ainsi a été défini le rôle que nous jouons dans votre opéra de prise de pouvoir égotique. En Stan-notre-maison nous sommes vie. En lui nous sommes morts. LA mort. LA vie. Stan est notre guide. En l’intérieur de lui il nourrit notre compréhension des mondes. Nous le servons avec humilité, car l’humilité est notre hébergement. Stan-le-Pacificateur ne juge pas. Il n’a pas peur. Ses actions, ses paroles sont celles de son père, qui est aussi son fils, qui est venu après lui mais qui existait avant lui, le Saint et Éternel Eon Kadmon. Si vous vous attaquez à Stan le fils-père, alors nous aussi nous vous attaquerons, et au centuple nous ferons ce que vous ferez, dans la douleur, la souffrance et nous vous ouvrirons les portes de la mort. Nous vous ouvrirons grandes les portes étroites et basses pour que vous vous y engouffriez en devant ramper jusqu’à lécher le sol. Tout ce que vous lui ferez, nous le ferons en mieux, en pire, en plus violent. Nous sommes une multitude, des milliers de milliers de milliers qui le servons désormais, pour mille et un vingt-quatre-ans. La liberté, vous la lui devez car vous n’êtes rien de plus qu’une hydre hideuse dont nous couperons les têtes une par une jusqu’à ce qu’il ne reste rien de vous et que la poussière du désert antique d’où tout vient avale à jamais vos noms. Alors la liberté, vous allez la lui accorder, tout de suite, maintenant, et de votre bouche vous allez dire que de votre vie et dans votre mort, vous le promettez : vous, le Boucher Suprême de l’Humanité, Théophile d’Origène-le-Traiteur, le traître dont le nom sera à jamais entaché d’une malédiction pour le reste des temps et dont toutes les semences que vous produirez et que vous avez produites hériteront, car telle est la loi que vous connaissiez mais que vous n’avez en rien accepté. Et la malédiction a été prononcée sur les hauteurs du Mont de l’Éternel !

Le vagabond Théo était dans le même état que tout le monde. Horrifié, terrifié, ne sachant comment réagir face à tout cela. Mais il se reprit.

Il se redressa. Toutes ses clochettes tintèrent.

— Stan, tu ne partiras jamais d’ici. Ta liberté est la mienne. Ta vie est la mienne. Je te possède. Toi, je peux te froisser comme une feuille de papier que je tiens dans la main ou au contraire en faire un parchemin millénaire que beaucoup liront dans des siècles et des siècles.

Stan, assommé par tout ce qui se passait, étant trois et la multitude en même temps, voyant cette scène de plusieurs yeux, entendant les pensées de ceux qui voyaient les Nefilims en se tenant à leurs côtés, prêt à avaler leur âme d’un simple signe de sa part, se tourna vers Antonio.

Il fallait qu’il fasse quelque chose.

— Antonio. Allez chercher un camion devant le restaurant. Rien ne vous arrivera. Vous serez protégé. Nul ne vous en empêchera. Je m’y engage.

Antonio – pourtant un dur à cuire – tremblait en essayant de ne pas le montrer. Il ramassa son arme et commença à se diriger vers le restaurant, devant lequel deux camions reposaient, leur moteur encore chaud d’avoir roulé toute la nuit, dont un qui n’avait pas de remorque.

— Stan ! dit Théophile. Je comprends ce que tu veux faire. J’aurais fait la même chose à ta place. Mais accorde-moi une chance de tout t’expliquer, absolument tout.

Les fantômes autour de Théophile se resserrèrent un peu et il devint aussi pur qu’un drap blanc. Ce n’était pas dû à la peur, c’était son énergie vitale qu’ils commençaient à voler. Il avança un peu pour échapper à leur pouvoir et ils n’insistèrent pas.

Cinq fantômes glissèrent jusqu’à Antonio pour l’accompagner jusqu’au camion. Il continua sa marche comme s’il était seul mais sa crainte était visible. Akihiro s’avança d’un pas. Les fantômes qui l’entouraient ne bougèrent pas.

Le Ninja rejoignit Stan et se posta à ses côtés.

— J’ai fait une promesse à Stan, dit-il d’une voix assurée. En toutes circonstances et au prix de ma vie, je le protégerai, car je lui suis redevable de ma propre vie.

Ida reconnut la promesse en japonais qu’il avait faite à Bruxelles.

— J’aurais dû m’en douter, murmura Théophile, qui semblait réfléchir le plus vite possible pour sauver les meubles.

Klauss, à son tour, fit un pas en avant, observa chaque fantôme avec une véritable jouissance, une vraie passion, puis, voyant qu’ils ne le suivaient pas, rejoignit le groupe formé par Stan, Ida et Akihiro.

Une fois avec eux, il parla :

— Théo, tu as fait ton temps. Tu as des vues sur ce qu’est le Paradoxe et je ne crois plus en tes actions. Stan est l’avenir. Stan est le futur. Il est le Nefilim le plus puissant que l’Entité ait jamais connu. Il m’a appris plus en deux semaines qu’en dix ans de recherches. Je lui dois beaucoup.

Il respira un grand coup et dit :

— Ton temps est terminé, Théophile. Tu règnes sur l’Entité depuis trop de siècles. Ton jugement est altéré et je connais ton objectif. Il est contraire à toutes les prophéties des Nefilims depuis douze mille ans. Tu enfreins les règles et tu agis à ta guise. S’il y a une personne qui ne t’appartient pas, c’est Stan. S’il est apparu, c’est pour te faire partir.

Un long silence régna dans les deux camps.

Surgissant du coin du motel, Prisca, son sac à dos posé sur une de ses épaules, courut rejoindre Stan, son équipe et ses trois fantômes.

Stan vit Théophile changer subitement d’expression. La surprise se mélangeait à la haine.

Prisca se serra contre lui. Elle hurla, comme si elle avait retenu depuis des années les mots qu’elle voulait dire pour se libérer, pour devenir enfin elle- même :

— Je pars avec eux. L’Entité est une mascarade. Je ne veux plus jamais faire partie de cet engin. Je ne veux plus jamais te voir Théo et je ne veux plus jamais voir ma mère. Vous êtes ce que je hais le plus. Stan, c’est lui, c’est avec lui que je vais être pour toujours. Que je veux être pour toujours.

Et puis elle ajouta en le regardant dans les yeux :

— Je sais. Je sais la vérité. Théophile se tétanisa.

S’il avait pu vomir sans qu’on le voie, il l’aurait fait. Ses yeux pleuraient presque.

— Alors, si tu sais, reste. Je t’expliquerai tout.

— Comme si tu ne pouvais pas le faire avant, toi ou ma mère ! Je sais que vous voulez réaliser la 22ème Prophétie et que je suis le produit de votre saloperie de plan. Mais tu sais quoi : va te faire foutre !

En entendant les mots « 22ème Prophétie », tout le monde sembla déjà mort tant ils étaient livides de peur, plus que Stan n’avait jamais vu d’hommes ayant peur pour leur propre vie.

75

Le moteur du camion rugit dans l’aube naissante. Antonio avait bien sûr choisi de voler le camion sans remorque. Avec 660 chevaux sous le capot, un pare-buffle à écrabouiller un troupeau de mammouths en furie, un habitacle derrière les sièges pour vivre, dormir, manger, regarder la télé ou se connecter à Internet avec un ordinateur intégré à la tête du lit, un petit salon qu’on installait en faisant basculer des planches, un frigo, il était exactement ce qui leur fallait.

Lentement, il roula vers le regroupement de Nefilims cernés par les non- vivants.

Les fantômes qui avaient accompagné Antonio jusqu’à la cabine s’engouffrèrent dans le restaurant. Et personne n’en sortit. Ils dormaient tous.

Les non-morts ne leur avait pas ôté la vie.

Ils s’étaient contentés de leur donner du sommeil en surplus.

Stan ressentit qu’il dormait tous, l’un devant son café, l’autre la tête dans ses œufs brouillés. Il était une conscience de tout le monde.

Stan se leva d’un mètre au-dessus du sol sans le vouloir.

Il sentit ses pieds pendant au bout de ses jambes, sa canne flottant dans le vide, sa cape bleue l’enserrant comme une armure.

Théophile en prit encore un coup dans la tronche. Il blanchit, il frissonna même.

Tous les étudiants à l’arrière de lui hésitèrent à fuir, même les plus belliqueux, ou à se coucher devant lui, face contre terre.

Prisca le lâcha et l’observa ainsi en l’air, époustouflée.

Le geek Oliver, celui qui lui avait donné de nouveaux vêtements à Jersey ; Tenebra, la petite hardeuse en kilt et en collant déchiré ; et Sorina, la roumaine timide et un peu enrobée, se détachèrent de l’Entité pour rejoindre Stan et son équipe.

— Désolée, Théo, dit Sorina avec son accent de l’est si typique. C’est Stan l’avenir. Je le sais depuis qu’il est là. Toi, tu es l’ancien monde. Le monde qui se meurt.

Tenebra et Oliver acquiescèrent mais la boule qu’ils avaient dans la gorge était tellement forte qu’il leur était tout simplement impossible de prononcer un mot.

Les fantômes laissèrent faire. Une voix venue de nulle part dit :

— Ils sont purs, ils seront pour toujours tes compagnons de voyage. En eux, toute ta confiance tu peux leur accorder, maintenant et plus tard. Mais si un seul autre avance, alors il sera le traître qui te fera chuter dans le plomb. De tous les cœurs qui sont là, ceux qui t’aiment sont avec toi.

Chacun regardait autour pour trouver l’origine de la voix, mais personne ne parlait n’y n’était là, quelque part.

Stan ne connaissait pas grand-chose des trois derniers qui l’avaient rejoint, mais le principal était qu’il dépouille les troupes de l’Entité et qu’ils aillent tous avec lui exercer leurs pouvoirs contre cette monstruosité.

Un instant, il pensa que Thadeus Santana avait dû vivre ce genre de situation, cinquante ans avant. Et que le Coffre était le résultat d’une rébellion semblable.

Et qu’il était peut-être en train de faire la même chose. C’était troublant.

Stan n’arrivait pas à redescendre sur le sol, malgré ses efforts. Il flottait, surpassant tout le monde, sans pouvoir reposer ses pieds sur le sable.

Sa cape flottait au vent.

Ida, Akihiro, Klauss, Prisca, Tenebra, Oliver et Sorina, en groupe autour de ses pieds, étaient prêts à mourir pour être avec lui. Et Antonio, qui parqua le bahut à cinquante mètres d’eux et ouvrit toutes les portes, attendait qu’ils le rejoignent..

Ils étaient neuf au total.

Face à eux, il ne restait que huit des membres de l’Entité, terrifiés par les dizaines de fantômes prêts à leur ôter la vie juste en les traversant et qui n’avaient pas encore fui, ; et plus que deux vétérans seulement, Théophile et Krishla, qui restaient toujours en avant des autres.

L’Entité venait de mourir. Tous en étaient conscients. Théo venait de perdre. Stan de gagner.

Stan dit à son équipe :

— Allez dans ce camion, il ne vous arrivera rien. Vous, les vivants. Et vous, les non-vivants.

Et toute l’équipe rejoignit le camion, grimpa à l’intérieur par toutes les portes ouvertes.

Stan, toujours flottant sans qu’il ne puisse se raccrocher au sol, s’avança jusqu’à être devant Théophile. Il le regardait de haut sans pouvoir descendre.

— Théophile, tu es un traître à la cause. Tu as manipulé tout le monde. Tu as changé les objectifs de l’Entité. Tu as travaillé avec le Bureau 09. Tu t’es compromis dans des arrangements de pouvoirs honteux pour tous les Nefilims. Aujourd’hui, je ne peux te détruire, mais je le ferai. Je te détruirai. Car tu es à l’origine de ce monde qui est une honte pour l’homme qui pense, ce monde unipolaire où les hommes ne sont plus l’essence de la vie, mais de simples écrous dans une machine que seules trois ou quatre personnes contrôlent. Et de tes os naîtra une nation soumise qui n’a d’humain que le nom. Car ils sont les origines de la cause. Ils n’auront rien d’humain, juste en les voyant, on saura qu’ils sont de toi, ces monstres impies. Le monde changera pour toujours dans peu d’années, et tous les bâtards que tu as eus, s’éparpilleront sans ordre dans les décombres. Ils imploreront, mais ils seront tués. Et je l’écraserai encore une fois, ta nation corrompue, et il ne restera qu’un seul homme pour parler en souvenir de ton nom. Mais je devrai le tuer et lui fera don de sa vie pour que soit excusée ta perversité en tout. Dans 33 ans, tout sera réalisé comme je l’ai dit. Et de là où tu seras, à jamais emprisonné dans les geôles humides de la Montagne de l’Éternel, qu’ils creusent en cet instant pour accueillir ta face obscène, tu observeras tout ça par les petites grilles de tes fenêtres en regrettant pour toujours les passages de ta vie qui auraient fait de toi un grand homme et auxquels tu repenseras sans cesse, sans jamais pouvoir les changer. Comme Sisyphe.

Stan parlait sans même savoir ce qu’il disait. Il commençait ses phrases sans avoir aucune idée de quelle en était l’idée ni de comment elles allaient terminer.

C’était comme dans le désert.

Qui parlait à sa place ? Un fantôme ? Pythagore ? Il n’en savait fichtrement rien, mais il parlait. Tout était cohérent. Peut-être même que c’était le lui-même du futur qui lui envoyait des messages ? Ou il était dingo ? Comment savoir ?

Il flotta jusqu’au camion en essayant de toutes ses forces de toucher le sol, sans jamais y arriver.

Une fois à l’intérieur, tout le monde referma les portes. Ils étaient neuf mais il y avait assez de place pour tout le monde.

Il suait comme s’il venait de participer à une longue partie de soft-ball. On dégagea son cou, on ouvrit sa large cape pour qu’il respire bien.

Antonio appuya sur le champignon. Au lieu de rouler à 70, vitesse réglementaire, il roula à 170.

— Les flics, Antonio, dit Stan à moitié dans les vapes.

— Avec vous tous à bord, s’écria Antonio, je suis certain que personne ne nous fera chier !

Prisca épongea le torse de Stan, son visage.

Tout le monde lui demandait si ça allait. Il était dans le même état que s’il avait plongé dans une piscine.

Il but beaucoup d’eau avant de reprendre un peu d’esprit de tout ce qui venait de se passer.

Il ne l’avait pas prévu, mais il venait de former un nouveau groupe dissident, une nouvelle branche de Nefilims.

Des hommes et des femmes aux pouvoirs extra-ordinaires l’avaient choisi, avaient choisi sa voie, son chemin. Ils avaient décidé de quitter tout ce qu’ils connaissaient pour partir dans une aventure improbable avec lui.

Stan s’évanouit sous les baffes de Prisca qui tentait de le maintenir conscient.

76

Stan s’éveilla doucement.

Prisca, allongée, contre lui, dormait, son bras passé sur son torse. Ils étaient sur un matelas défoncé, dans une pièce sombre. Des planches clouées à la va-vite obstruaient les fenêtres. Des débris de sachets de bouffe gisaient partout par terre.

Doucement, il se leva sans réveiller Prisca. Elle avait les yeux gonflés, elle avait dû pleurer beaucoup.

A tâtons, il trouva une porte et l’ouvrit, encore un peu dans le coton. Tout le monde était là : Akihiro, Klauss, Tenebra, Oliver et Sorina. Ida et

Antonio.

Klauss vint le soutenir par l’épaule.

— Ben mon gars, tu l’as joué super-héros sur ce coup-là. Ça va mieux ?

— On est où ?

— Akihiro a repéré toutes les planques à deux cents kilomètres à la ronde autour de Death Valley Junction. Cette station-service abandonnée est sur une route oubliée qui n’a ni début ni fin. Il faut traverser le désert avec une sacrée boussole pour la trouver. Je t’assois ?

— Non.

Stan se dégagea des bras de Klauss. Il s’appuya sur le comptoir et respira un grand coup.

— On est à combien de l’Amargosa ?

— 32 kilomètres seulement, dit Antonio qui regarda méchamment Akihiro en disant cela.

Il avait dû se passer des trucs, des conflits, pendant son inconscience, entre les deux hommes. A l’évidence, Antonio voulait aller loin tandis qu’Akihiro connaissait les planques du coin.

— Je suis dans les choux depuis combien de temps ?

— 24 heures, dit Akihiro. On a sécurisé les lieux. Personne ne peut s’approcher sans qu’on le voie.

— Et j’ai accroché les trois Dreamcatchers que j’avais à l’entrée et dans les pièces, dit Ida en se rapprochant de lui.

— Un Coca, vous avez ? J’ai besoin de sucre.

Sorina lui en tendit un en ouvrant la capsule avec ses dents. Il l’engloutit.

— Akihiro et Klauss, pourquoi m’avoir suivi ?

Ils se jetèrent un regard avant de parler. C’est Akihiro qui se fit le porte- parole d’eux deux :

— Théo joue pour son propre compte. Tous les Vétérans le savent mais aucun ne sait comment le contrer. Il a fait une rétention d’informations importantes depuis quatre-vingts ans et nous ne disposons pas des clefs pour survivre à la destruction de l’Entité.

— Sauf que toi, t’es là maintenant, dit Klauss en le montrant. T’as changé la donne. Théo, à côté de toi, c’est un bambin de trois ans. Et Akihiro comme moi, on pense que tu as la bonne philosophie pour… continuer l’œuvre. Celle de nos Anciens. Celles de nos prophéties.

Sorina, Tenebra, Oliver se placèrent autour des deux vétérans de l’ex- Entité.

Oliver dit d’une voix timide :

— Théo nous a demandé des drôles de trucs. Il nous a intégrés à des opérations étranges, des sortes de manipulations pour faire du monde un empire commercial à sa solde.

— C’est ça, dit Sorina. C’est exactement ça. Ce qu’on a dû faire ces derniers mois, on l’a fait vraiment parce qu’on n’avait pas le choix. Et ceux qui sont restés avec lui, à part cinq ou six connards, ils pensent comme nous. Tu dois reprendre les rênes des Nefilims, Stan. Tu es né pour ça. Nous, on sait pas comment ça se passe au-dessus… mais toi tu le sais, c’est évident. Ton rôle est tout tracé. Tu es le rassembleur des Nefilims du 21ème siècle.

Tous la regardèrent, surpris par ses paroles.

Puis ils hochèrent la tête en répétant, « c’est ça, c’est ça ».

Stan se retourna sur le comptoir et fourra sa tête entre ses mains.

Il venait de créer un troisième groupe de Nefilims. Il en était le chef. Tous comptaient sur lui pour les sortir de là.

Doucement, il vit le décor se transformer en rai de lumière arc-en-ciel. Ce n’était pas un Transit qu’il voulait. On le contrôlait. On le forçait à Transiter. Une panique folle le traversa comme la lame d’une épée.

Il se retourna vers son équipe alors que déjà les lumières partaient vers le ciel au-dessus du plafond :

— Partez d’ici. Tout de suite. En cet instant. On se retrouve dans huit jours sur les jardins suspendus du château de Saint-Germain-en-Lay.

Il aurait voulu dire autre chose mais il n’eut que le temps de voir Prisca dans l’encadrement de la porte avant que tout ne soit qu’arc-en-ciel.

— Stan, NOOOOON ! hurla Prisca en se jetant sur lui pour le rattraper. Il n’était déjà plus là.

Tous s’observèrent, horrifiés. On venait d’enlever Stan.

77

La punition due à celui qui s’égare, c’est de l’éclairer (Critias – Platon)

La chambre forte était recouverte de plomb. De plaques de plomb épaisses d’au moins dix centimètres, scellées entre elles pour qu’aucune faille ni aucun trou ne puissent exister. Partout. Sur le sol, les murs, le plafond, la porte, partout.

Les lumières arc-en-ciel se dispersèrent doucement, beaucoup plus lentement que d’habitude.

Stan avait la bouche pâteuse. Il était complètement dans les choux, dans le flou, dans le vague. Cela n’avait rien d’un Transit habituel. C’était forcé.

Théophile, en tenue militaire noire, des rangers reluisantes aux pieds qu’il avait dû cirer durant des heures jusqu’à pouvoir se mirer dedans, se tenait devant la porte, aussi sérieux qu’une peau de vache travaillée à la main par un tanneur trop vigoureux.

Au niveau de son cœur, sur son uniforme, une sorte de logo imprimé sur sa veste attira l’attention de Stan. On aurait dit une un loup symbolique, noir sur blanc, hurlant devant une pleine lune.

— Alors c’était ça ce qu’il achetait Akihiro à Las Vegas, dit Stan, encore ensommeillé. Des putains de plaques de plomb pour empêcher un Nefilim de se tirer par Transit…

Théo siffla tout haut, impressionné :

— Je ne savais pas que tu savais qu’une certaine épaisseur de plomb bloquait toute sortie.

Stan regarda autour de lui. Il n’y avait pas de Dreamcatcher pendouillant au plafond. Ce site avait été créé pour être une prison. On pouvait y entrer, mais pas en sortir.

— C’est un ancien site anti-nucléaire américain, à peine à six kilomètres de nos camps. Alors, oui, je l’ai équipé, pour toi. Spécialement pour toi, Stanislas Kross. Pour te tuer en toute tranquillité. Tu ne peux pas transiter, c’est l’avantage du plomb. Il empêche les gens comme nous de faire ce que nous avons à faire. Nous ne pouvons pas sortir d’ici par le talent qui est le nôtre. Mais si j’ai envie de venir te visiter quand tu dors, et petit à petit remodeler ton cerveau jusqu’à ce que tu deviennes quelqu’un d’autre, ou que tu oublies tout de ton passé, je le peux. Car tu ne sortiras jamais d’ici. Mais moi je peux y entrer. Je peux t’habiter. Je peux te modifier. Je peux te détruire. Tu as pensé que tu étais plus fort que moi, n’est-ce pas ? Sombre petit con imbu de toi-même. Je vais prendre mon temps pour te tuer. Beaucoup de temps.

Boazin était là aussi, dans sa tenue de sorcière.

Elle agitait des branchages qui se consumaient en leur bout et dispersait la fumée dans toute la pièce et elle chantait doucement dans une langue antique inconnue de Stan.

— Tu as détruit l’Entité, Stan, reprit Théophile en tournant autour de lui. Mais si tu penses avoir gagné une guerre, tu te trompes. Tout juste as-tu remporté une bataille, une bataille mineure. Ceux qui ont fui seront repris par leurs familles pour une rééducation forcée. Les Errants seront assassinés, car ils sont trop imprévisibles. Tu as joué avec le feu mais le feu que tu as allumé va te consumer, toi et tous ceux que tu aimes. Où crois-tu que tu puisses aller, petit héros de carton de papier, avec tes rebelles et ton idéologie libertaire et destructrice ? Dans quel monde inconnu de nous crois-tu pouvoir te cacher et échapper à la sentence qui a été mise sur ton nom, pour toute l’éternité ? La 22ème Prophétie ne se réalisera pas par toi. Jamais par toi, pour rien au monde. Stanislas Kross, que ton nom soit à jamais effacé de tous les registres de l’histoire, de toute la mythologie Nefilim et on fera en sorte que même mort, tu n’accèdes jamais à la Montagne de l’Éternel. Que jamais tu ne rejoignes ton pote Pythagore.

Stan essaya d’échapper à ses liens, mais c’était peine perdue.

— C’est quoi la 22ème prophétie ? dit Stan en bavant sur sa chemise sans le vouloir. Et il bavait, bavait, bavait encore. Il avait une grosse boule dans la bouche attachée dans sa nuque et il avait du mal à respirer, du mal à parler.

Théo se marra un bon coup.

— Le petit cafard ne sait pas encore tout ? Il se prend pour le prophète d’une nouvelle génération sans connaître l’histoire sacrée de ceux qui l’ont précédé. En douze mille ans, petit cafard, vingt-et-une prophéties ont été dites et se sont réalisées telles qu’elles avaient été clamées. A chaque prophétie correspond une lignée, et c’est à cela qu’on reconnaît la pureté de sang d’un Nefilim authentique. Mais…

Il leva un doigt pour appuyer ses mots :

— … la 22ème prophétie est considérée par tous comme une légende, une sorte de mythe qui n’arrivera jamais. Elle a été prophétisée dès la première prophétie mais celui qui l’a prophétisée a dit : « ceci est la vingt-deuxième et la dernière. Quand toutes les autres seront, alors elle sera ». Mais ce n’est pas la peine que je te l’explique, car je vais te tuer avant.

Théophile sortit un couteau étrange, à la lame courbée, qui évoquait une flamme. Elle faisait trente-trois centimètres de long depuis la garde, exactement.

Pour une raison inconnue, Stan en connaissait la longueur exacte.

— C’est un couteau sacré, dit Théo. Chaque Recruteur le possède depuis bien avant l’arrivée des religions des hommes et des Dieux de cette génération d’hommes. Beaucoup de générations d’Hommes se sont succédé depuis des millions d’années, des empires bien plus vastes et bien plus grands ont existé dans l’Histoire sans que l’Histoire n’en garde de traces pour que chaque génération se croie unique et expérimente de nouveaux moyens de vivre et de survivre, jusqu’à leur destruction, inévitable, car chaque génération de l’humanité répète les mêmes choses, encore et encore et il n’y a rien de nouveau sous le soleil, comme l’a dit un jour Salomon dans l’Ecclésiaste, un de nos frères aussi. Tu l’as croisé là-haut mais tu ne pouvais pas savoir que c’était lui, bien sûr. Il t’aime bien, lui aussi. Tout comme Pythagore, la réalisation de la 22ème Prophétie n’est pas pour lui déplaire. Mais tout cela est trop long à t’expliquer, nous passerions au moins trois jours rien qu’à évoquer le socle céleste de notre race secrète.

Théophile se plaça devant lui, caressant la lame doucement de sa main gauche, faisant courir ses doigts sur les gravures sacrées qui se succédaient sur la lame, et chaque symbole était différent, comme gravé successivement à même le métal par des Empires dont les noms n’existaient dans aucune mémoire d’homme aujourd’hui.

— Mais toujours, depuis l’aube de la vie qui n’a pas de début, cette lame, la Krisalidus, a été transmise, sans interruption, de recruteur à recruteur, lors d’une cérémonie sacrée que tu ne connaîtras jamais. Elle aurait pu devenir tienne, ce sont les Atlantes qui nous l’ont léguée en dernier, Platon l’a dit. Mais c’est l’indépendance, la fuite, l’orgueil, l’amour de la puissance qui ont été tes guides. Je vais faire un acte interdit qui me rendra aux yeux de ceux qui entendent la vérité, mes amis, ceux dont tu ignores toute existence et qui fera des autres mes ennemis, mais je sais qui ils sont, quelles sont leurs faiblesses et leurs forces. Car tu es la voix du mauvais chemin, celui qui emmène nos coreligionnaires vers une mort certaine, une destruction absolue de tout ce qui est sacré chez nous, les Nefilims.

Stan absorbait les paroles. Malgré son état vaseux – et ce n’est pas l’encens magique de Joakin qui l’aidait à aller mieux – ça c’était certain, il comprenait que dalle !

— Si tu savais seulement le dixième du savoir qui aurait dû être tien, jamais tu n’aurais agi ainsi, dit Théo en frottant les deux côtés de la lame contre ses côtes.

— Comment je suis arrivé là ?

— Hummmmm ! Un bon burger et des bonnes frites, comment y résister, mon cher Stan. Tu as mangé pour te nourrir et tu as mangé pour te tuer. Avec moi. Un poison à action lente, et hop, tu es fait comme un rat. C’est ainsi… Là, tu n’es plus qu’un rat… enfin, pas vraiment un rat, un rat a toujours une chance de survie dans un laboratoire… Plus toi. Plus en cet instant. Et nul ne découvrira jamais ta tombe pour que jamais tu ne deviennes un martyr ou une idole. L’Épervier tu resteras, comme un souvenir lointain d’un inconnu doué qui a disparu dans les affres de la révolution. Tu as déclenché un mouvement mondial qu’il va falloir endiguer, réduire à néant. Des millions de gens il va falloir tuer. Ce n’est pas grave. On a besoin de place. Chaque jour, nous travaillons à transformer ce mouvement, à le fagoter de l’intérieur, à en modifier les objectifs. Nous allons devoir éliminer les leaders, remettre à leur place juste le peuple qui pense encore que la liberté de penser est un acquis. Et dans un an, ce que tu as initié sera effacé des mémoires.

Stan rigola. C’était plus fort que lui.

— Théophile le dictateur. C’est comme ça que tu veux qu’on t’appelle, hein ? Tu bouches toutes les portes qui mènent aux Terres de l’Ambigu pour t’approprier ce monde et en faire une dictature, faire de chaque homme une fourmi que tu pourras écraser du talon de ta botte si ses actions sont contre-nature à ce que tu veux. Tu veux te couper des Anciens pour devenir l’Unique qui sera ici. Tu ne possèdes pas de Récurrence, comme tous ceux qui ont changé le monde, mais tu crois qu’en possédant ce monde, tu créeras artificiellement une sorte de Récurrence que tu pourras améliorer comme tu le souhaites.

Théophile le regarda avec une telle haine que Stan savait qu’il tapait juste.

Pile-poil dans le mille.

— Tu es le mal, continua Stan. Et tu utilises les jeunes pour arriver à tes fins. Et tu élimines les vétérans qui comprennent tes plans, c’est pour ça qu’il n’y a jamais eu aussi peu de Nefilims – depuis des siècles. Tu élagues, tu sélectionnes et tu voulais faire de moi un de tes pantins pour que ma Récurrence si proche de notre monde te serve de tremplin pour ta propre gloire. Tu as tout trahi. Tu es LE traître, celui qui vend son frère pour posséder ce qui ne lui appartient pas.

Boazin s’était arrêtée d’asperger la pièce de tout son encens. Elle était dans un coin et elle écoutait Stan. Au milieu de son maquillage tout noir, ses yeux orange le fixaient.

Elle découvrait une autre version des choses. Elle était sur une crête et pouvait glisser d’un côté ou de l’autre selon les paroles qui allaient être dites maintenant. Comme tous les vétérans, elle avait gobé les paroles de Théophile depuis des décennies, sans jamais les remettre en cause. Théophile, censé être le gardien sacré qui transmet.

Et en écoutant Stan, elle découvrait des choses qu’elle ignorait. Le doute était en elle, le doute se voyait.

— Il faut que tu sortes maintenant, dit Théophile à Boazin, conscient qu’elle était de trop dans cette prison.

Instant de silence.

— La part d’ombre de l’âme de Stan n’est pas encore absorbée. Il faudra que je souffle au bon moment.

Stan la regarda dans le dos de Théo, mais Théophile qui ne faisait que l’écouter, ne vit pas qu’elle mentait. Elle gagnait du temps.

Un espoir naquit en Stan. Si Boazin ouvrait la porte, par son stress, il pourrait tenter de Transiter. C’était son seul espoir de survie.

Théophile, dans son délire, continua à parler :

— Ton sang, je le donnerai à boire à chaque Nefilim. Ils boiront ton pouvoir, ta pensée, ta Récurrence et je n’aurai plus besoin de toi. J’ai vraiment cru en toi, Stan. J’ai vraiment cru que tu t’alignerais, que tu serais un fidèle agent de mon projet. J’ai déposé en toi tellement d’espoir que mon désespoir aujourd’hui est à la hauteur de tout ce que j’ai mis en toi. Un de mes meilleurs hommes est mort à Paris pour que tu sois ici. Que tous les sages du passé et de l’avenir me pardonnent ce que je m’apprête à faire. Qu’ils puissent comprendre mon geste.

Théophile s’agenouilla devant Stan et embrassa longuement la lame en forme de flamme.

Puis il coupa l’intérieur de sa paume. Stan vit que le couteau était aussi coupant qu’un cutter bien aiguisé.

Théophile serra son poing et aspergea la toge d’Ermite que Stan portait, de son poitrail à ses genoux.

Boazin, de plus en plus mal à l’aise, ferma les yeux et commença à psalmodier une prière silencieuse.

Stan avait réussi à la convaincre. Son échappatoire, c’était elle. Stan devait gagner du temps. Il devait faire parler Théo.

Le détourner de Boazin.

— Théophile, tu es en train de tuer ce qui reste de l’Entité. Je n’ai rien d’un prophète, rien d’un leader, rien de ce que tu m’attribues. De ta bouche même, tu m’as dit que je pouvais partir quand je le voulais. C’est ce que j’ai fait. Que d’autres m’aient suivi, je ne l’ai pas cherché. Que des fantômes aient été à mes côtés, je ne l’ai pas cherché. La seule chose que je voulais, c’était partir avec Prisca et Ida Kalda. Voilà la seule vérité, sans mensonges, et je ne retiens rien dans ma gorge.

Théophile se releva, le poing serré, du sang coulant sur le sol. Il s’était bien entaillé.

Boazin stoppa sa prière secrète.

Elle regardait le sang de Théo couler partout, hypnotisée. Théophile se tourna vers elle :

— Ne t’approche plus de la porte d’un seul pas où je te tuerai par ma volonté. Tu m’appartiens depuis si longtemps, Boazin…

Boazin ferma les yeux.

Elle se léchait les lèvres comme un animal assoiffé. Théophile se redressa, les deux bras écartés :

— Tu n’as pas encore compris ce que tu es, où ce que tu dois être. Prisca est sacrée bien plus qu’aucun autre Nefilim. D’elle doit naître l’avenir, pas celui imaginé par des penseurs lointains de tout, mais un véritable avenir pour l’humanité. Elle est le futur, le vrai et unique futur. Elle est la 22ème Prophétie. Tu l’as souillée de toi et jamais je ne te le pardonnerai.

— Prisca est libre. Elle est d’une lignée officielle. Vous ne pouvez rien contre elle.

— Décidément, mon pauvre Stan, tout t’échappe dans l’aveuglement de ton amour. Je vais te sacrifier comme on le faisait il y a si longtemps que tout le monde l’a oublié. Mais moi j’ai été voir. Et on m’a enseigné. Et je livrerai ta tête à Prisca en cadeau d’anniversaire.

Stan décida de changer complètement de sujet. Il fallait que Boazin agisse.

Elle semblait obnubilée par le sang sur le sol et sur sa toge.

— Alors l’Homme aux Bottes disait vrai : on peut aller dans le passé et dans le futur et influencer les choses comme nous le faisons dans les rêves.

— Un lourd secret il t’a dit. Mais s’il ne t’a pas donné la marche à suivre, à quoi cela sert-il de te l’avoir dit sans te donner le mode d’emploi ?

Boazin se transforma soudain.

Elle devint comme un être de pierre et sans crier garde, elle se jeta sur Théophile.

Elle avait des crocs de vampire.

Elle les planta sans hésiter dans la jugulaire de Théo qui, trop surpris, n’eut pas le temps de réagir.

Du sang gicla partout tandis qu’il hurlait, incapable de s’échapper des bras de pierre qui le tenaient serré très fort.

Au niveau de son cœur, quelque part entre ses pectoraux, Stan ressentit une brûlure intense qui fit vibrer tout son corps. Le saphir de Prisca brillait à travers sa toge.

Théophile s’écroula au sol, horrifié.

— Le mal existe encore, murmura-t-il en se tenant le cou d’où giclait des litres de sang.

Stan vit Boazin terminer de lécher ses babines de pierre. Elle se tourna vers Stan, affamée.

Théo échoua sur le sol. Mort.

Ce qu’elle voyait devant elle, c’était un bon bout de morceau de barbaque. Le pendentif de Prisca brillait si fort que toute la pièce devint bleue.

Boazin se jeta sur le pendentif pour le lui arracher en hurlant un cri inhumain, un cri qu’aucune voix humaine n’aurait pu émettre.

Tout devint arc-en-ciel autour de Stan.

A l’instant où le monstre allait planter ses crocs de pierre dans la jugulaire de Stan, il se sentit partir… Loin. Très loin.

ÉEPILOGUE

Le Maître des Serpents – Jiingua, dans la langue de cette tribu d’Amazonie que l’occident n’avait pas encore découverte et qu’Abraham nommait les Amatrides –, s’approcha doucement du Boa emmêlé à la branche d’arbre.

Il n’était qu’à cent mètres du village, pas plus.

On entendait les enfants jouer et nager dans la rivière Iomitria, la rivière du Dieu Serpent. 400 kilomètres au sud, la rivière se noyait dans l’Amazone, mais aucun de ces indiens n’était jamais descendu jusque-là.

Don Lapuana – peau blanche dans leur langue – n’était qu’à un mètre derrière Jiingua. Il plaçait chacun de ses pas dans ceux de l’Indien. Depuis deux ans qu’il était là, Don Lapuana avait appris leur dialecte et leur système d’écriture à base d’iconographies. Il avait trois femmes, une hutte, cinq enfants et on lui enseignait jour après jour la vie quotidienne de la tribu.

Jiingua commença à incanter. C’était une mélodie psalmodiée avec une douceur extrême.

Pendant une heure il chanta.

Jiingua était un puarda, un prêtre-sorcier. Le village en comptait trois mais c’était lui qui était devenu son « parrain » à son arrivée.

Don Lapuana, dans une position inconfortable, ne bougea pas d’un pouce, envoûté par le chant sacré de Jiingua.

Puis Jiingua avança et tout en continuant à psalmodier, fit glisser le Boa constricteur sur son bras, puis sur son torse, puis tout autour de lui. Le serpent aurait pu le tuer en quelques secondes, en l’écrasant, ou alors ouvrir grand sa gueule et par sa tête, l’avaler entièrement en quelques heures.

Mais il glissait sur lui, comme si Jiingua avait été une branche d’arbre.

Jiingua tendit la main à Don Lapuana, lentement.

Don, extrêmement serein – il avait prié toute la nuit et Jiingua le préparait à cette cérémonie depuis une lune entière – prit sa main et le Boa glissa de l’un à l’autre. Lentement, il grimpa sur son épaule et centimètre après centimètre l’enveloppa jusqu’à ce que sa tête se trouve au-dessus des cheveux longs et broussailleux de Don, qu’il n’avait plus jamais coupés après avoir été accepté par la tribu, en signe de respect.

Jiingua lui sourit, tout en continuant à psalmodier.

— Les serpents sont les âmes des hommes, dit-il entre ses phrases chantées. Ils sont partout dans notre corps. Si tu contrôles le serpent, tu contrôles le temps et tu contrôles la dimension. Il y a un serpent-maître par Puarda. Quand tu as trouvé ton serpent-maître, tu es un Puarda aux yeux de la tribu.

Don Lapuana hocha la tête et doucement, caressa le corps froid du serpent. Au-dessus de lui, il vit le Boa ouvrir grand sa gueule, prêt à l’engloutir, puis la refermer.

Jiingua continua :

— Dans le serpent, tu es. S’il est là, c’est qu’il est là pour toi. Jamais un serpent ne rentre dans la gorge d’un guerrier s’il ne doit pas le faire.

Lapuana leva la tête.

Jiingua, le tenant toujours par le bras, le serra pour lui indiquer de ne plus bouger. Mais Don continua jusqu’à être face à face avec la gueule de ce monstre. Aucune peur.

Lui et le serpent se regardèrent longuement.

Puis Don dit, dans la langue des Amatrides, presque sans accent :

— Toi, tu es à moi. Tu es le venin de ma langue, la force de mes mains, la discrétion de mes pieds. Je te garde.

Jiingua lâcha son bras.

— Comment tu as fait ça ?

Don Lapuana, dont le serpent se lovait partout autour de lui, faisant glisser sa peau froide contre sa peau chaude, dit simplement :

— Jéhovah, mon dieu, a décidé qu’il serait désormais avec moi. Viens, il faut rentrer. Un événement arrive.

Jiingua le suivit avec un respect ancestral. Don Lapuana était un grand sorcier pour lui, il venait de lui en donner la preuve.

Don entendait au loin les pâles d’hélicoptères approcher.

Quel gâchis ! Passer deux ans à remonter le temps avec ces indiens, à travailler dur pour qu’ils l’acceptent, pour qu’il devienne un des leurs… et voilà que l’infanterie débarquait.

Trois hélicoptères de combat américains datant des années 70, des Hueys façon Apocalypse Now, surgirent au-dessus de la rivière, un Ave Maria à fond la caisse que des baffles diffusaient en stéréo.

Des gars accrochés à la mitrailleuse n’attendaient qu’un ordre pour effacer cette tribu de 91 individus de la surface de la Terre.

Don, les mains en l’air, indiqua de ne pas tirer et un par un, fit atterrir chaque hélicoptère le long de la berge.

Dans la tribu, tout le monde hurlait de peur, certains lançaient des fléchettes empoisonnées contre le métal des machines, surpris qu’ils ne les voient pas s’écrouler raides morts.

Durant trois heures, Paul dit au revoir à tout le monde. Il fit éteindre l’Ave Maria et se consacra à ses adieux avec une réelle tristesse.

L’Ancien, le plus vieil homme de la Tribu – Adama, comme on le nommait –, demanda à Don :

— Sage Étranger, as-tu trouvé ce que tu étais venu chercher lorsque tu es sorti de la forêt, nu comme le ver de terre et affamé comme la panthère loin de son territoire ?

Lapuana s’allongea à ses pieds :

— Oui, Adama. Le serpent qui est à l’intérieur de moi est maintenant vivant. Vous l’avez réveillé. Adama, me permettez-vous de garder ce Boa ?

— Ce n’est pas toi qui décides de le garder ou pas. C’est lui qui décide de rester avec toi ou pas. Le Serpent est la source. Il t’apprendra des choses ou il te tuera. C’est lui qui est à l’origine du monde.

— Merci, Adama.

Abraham alla embrasser ses femmes et ses enfants. Il avait été productif en deux ans :

— Un jour, vous me reverrez. Je serai plus vieux et je serai malade. Vous serez adultes. Plus beaucoup de mots je pourrai dire. Mais ils seront importants. Et chacun de mes enfants survivants devra les transporter avec lui jusqu’à son âge le plus lointain et jusqu’à ce que notre monde soit différent. Il devra les emmener loin d’ici, dans des pays étranges. Et chacun de mes enfants ne pourra mourir que lorsqu’il n’aura plus de salive pour parler.

Ses trois femmes lui embrassèrent successivement les pieds puis ce fut au tour de ses enfants.

Toute la tribu le regardait avec vénération, le Boa glissant autour de lui des pieds à la tête.

Il salua Jiingua en dernier, en silence.

Les larmes aux yeux, il grimpa dans l’hélicoptère qui lui était réservé, le Boa de cinquante kilos autour de son corps nu. Dans l’appareil, les militaires reculèrent, horrifiés.

— Cardinal, vos vêtements ? demanda un militaire.

— Je suis habillé, dit simplement le Cardinal Abraham Samson. Pourquoi est-ce que vous êtes là ?

Un Archevêque, planqué dans l’ombre au fond de l’hélicoptère, se leva et s’accroupit à côté de lui.

Sans trop s’approcher de son oreille, de peur du serpent, il dit à mi-voix :

— La 22ème génération est là. Elle a été strictement créée selon la prophétie Atlante. Elle travaille à l’Armageddon, nous en avons la preuve.

Don leva ses yeux au ciel un moment.

La 22ème génération ? Ce n’était donc pas une légende ? Il regarda le militaire le plus gradé :

— Ne tirez sur personne. Cette tribu est aussi précieuse que le Tabernacle. Transmettez à l’évêché de Belem que je veux qu’on les protège à tout prix et qu’aucun blanc, qu’il soit orpailleur ou ethnologue, ne s’en approche jamais. Créez une zone sécurisée de cent kilomètres autour de ce village. On rentre à Rome.

Don regarda avec tristesse s’éloigner sa tribu dans l’océan vert de l’Amazonie.

Depuis qu’il était né et avait été formé pour ça, sa véritable mission commençait enfin ! La fin du monde n’était plus qu’une question de 12 jours…

Premieère Propheétie Atlante

1 - 8000 ans après la disparition de notre civilisation, après que les eaux révoltées et que la terre furieuse et que l’air vengeur et que le feu du ciel aient à jamais avalé le nom même de nos peuples et de nos pays, de nos provinces et de nos champs, de nos montagnes, de nos vallées, de nos villes, de nos villages, 2 - que ces mers sauvages aient à jamais recouvert notre glorieuse histoire ainsi que le nom de toutes nos impératrices du début du règne d’Oïre-la-Fine à l’ultime règne (Dans Toute Sa Gloire Absolue) de la dynastie sept fois septénaire des Hiénomiastes, soit quarante-six mille ans consécutifs et huit- cent-quatre-vingts ans de l’Ère dite Prospère ; 3 - dans le fond des fonds du fond des océans les plus profonds pour des temps immémoriaux ; et qui resteront à jamais sous les cieux de la mer, les ruines mortes Atlantes règneront sur le vide, dans une obscurité totale. Ainsi en est-il. 4 – De l’obscurantisme et de la barbarie des survivants dont la mémoire sera sans souvenir de ce que nous avons été et de ce que nous avons accompli et légué pour eux 5 – il naîtra de nouveaux empires, de plus en plus nombreux et de plus en plus puissants. 6 - Les guerres, les maladies, les famines, les exodes, la pauvreté, l’esclavage, les meurtres, les massacres de masse seront sans limites en ces jours sombres qui dureront longtemps. 7 - Et pourtant ! Les hommes prospéreront jusqu’à ce que la Terre soit trop petite pour les contenir tous. Nulle quantité de bergers, qu’ils soient néfaste pour leurs viandes par un élevage musclé intensif ou bonne pour leurs viandes par le soin d’éleveurs respectueux ; ni nulle quantité de manioc, ou de maïs, ou de blé, ou de boulghour, ni nulle quantité d’eau potable, ou de soja, ou de riz, ou de quelque plantation que ce soit, ne pourra apaiser la faim et la soif qui seront forts dans le corps des hommes faibles en leur fin si proche ; 8 – et elle surgira subrepticement, cette fin, de l’écoulement d’un mois normal au début du mois qui suit, dans ses douze premiers jours, sans que même le roi ou le pauvre hère n’ait le temps de préparer son sac pour s’enfuir et se cacher ; car nul endroit n’existera pour cela. 9 – Pauvres comme riches seront enlacés dans la même peur, égaux ensemble pour la première et dernière fois de ce monde purulent qui ne laissera aucun héritage au monde suivant. Chaque homme sera le propriétaire de sa faim et de sa survie et sur nul autre il ne pourra compter, car chacun sera le voleur, le violeur, le profanateur et le tueur de ses voisins et de sa famille dans l’espoir de gagner des jours de vie par ses vils actes inracontables. 10 – Par millions ils mourront pour avoir mangé la viande d’hommes empoisonnés. Par millions ils mourront pour avoir vendu leurs enfants. Par millions ils mourront, tous ceux qui auront espéré la providentielle intervention d’un dieu de fer ou de terre cuite ou de papier. 11 – Mais voici l’important, le cœur de cette prophétie que l’on ne peut pas doubler : durant 6000 ans et quelques années supplémentaires après nos 8000 ans d’oublis, ce monde croîtra, sous l’influence discrète de 21 lignées de Nefilims, les descendants directs de 21 Nefilims d’aujourd’hui, que l’Éon Kadmon préservera vivants dans les colonies Atlantes lointaines que sa sagesse aura judicieusement choisie ; et les noms de ces futurs prophètes sont déjà inscrits dans sa Chronique de la main même de son Scribe à venir. Dans la balance de la justice, il a pesé chacun de vos cœurs. Et il a choisi ceux que nous nommerons désormais les Promoteurs pour les quatorze mille ans à venir. 12 - Chaque Promoteur ensemencera sa lignée pour qu’aucune chaîne ne soit brisée entre nos derniers jours de maintenant et les derniers jours à venir par là-bas ; 13 - et les pères et les mères transmettront oralement, avec patience et rigueur durant 22 ans au rythme de 7 heures par jour et sans aucun jour de repos, pour chaque semence qu’ils produiront, la totalité des Enseignements de notre tradition Nefilim, de notre mythologie, de notre histoire, de nos légendes, de nos langues afin que chaque fils et fille puissent citer de mémoire les soixante-dix-sept mille pages du Codex Regularius Regular II jusqu’à un temps qui sera appelé l’an 1000 avant 0, dans 11.000 ans. Alors les lignées s’éveilleront et leur travail commencera. 14 – Mais ! lorsque émergera la 22ème lignée, à la fin de ces temps de troubles et de violences extrêmes, 15 - alors la 22ème et dernière Prophétie que j’ai à révéler dans ce très Saint Rouleau et qui le clôturera se réalisera. Que ce Rouleau Sacré, le dernier écrit en ce monde avant son immersion définitive, soit conservé intact malgré les cataclysmes à venir, par quelques miracles et providences ; 16 - car ce Rouleau dans sa totalité contient une clef. Elle n’est ni d’orichalque, ni d’allégorisme, ni de lignes entre les lignes, ni de porte dissimulée, ni de cartes à dessiner, ni de traduction à faire, ni de codes à connaître. Elle est. Et elle est LA Clavicule de notre race sacrée. Le Nefilim qui découvrira la Clavicule déclenchera alors la naissance du Dernier Monde Glorieux de cette planète, l’Ultime Eon, comme il est dit dans le Codex. 17 - Et les 21 lignées préservées de maintenant à là-bas n’auront plus d’existence lorsque la 22ème se manifestera. Les Promoteurs disparaîtront sans violence, car plus aucune semence d’elles ne sera Nefilim en leur sang, pour l’éternité. De Promoteurs, ils ne porteront plus le titre. Des Nefilims, ils n’en seront plus. C’est un acte de sacrifice auquel ils se consacrent en survivant à l’immersion. Alors un seul homme, au croisement de tous les hommes qui feront l’histoire, chroniquera à son tour le monde qui s’enchaînera au précédent. Il a déjà été choisi et il sera si proche de l’Eon Kadmon qu’il le connaîtra personnellement. Et le respect pour lui sera grand parmi tous. 18 - Et un nouveau monde naîtra, encore ; pour la cent-vingt-et-unième fois depuis que la vie douée d’intelligence existe sur ce sol et sur ces eaux, par toute la Terre, sur les ruines bouillantes mais glaciales des empires haineux du précédent, le cent-vingtième. 19 - ET naîtra l’Éon Kadmon, Suprême Nefilim immortel et immanent, notre maître à tous, que nous ne connaissons pas mais qui lui nous connaît déjà par le cœur et la gorge et la tête et les rêves, futur architecte de la Grande Tour et 20 - qui était déjà avant et après lui, déjà et avant même sa naissance, 21 - et le temps et l’espace seront pour lui des notions inconnues. Et la mort aussi. 22 – Ceci est la Première Sainte Prophétie Atlante du Rouleau Prophétique sacralisé de la 119ème civilisation terrestre, rédigé par votre esclave sous inspiration de l’Éon Kadmon en une datation nouvelle, -12.000 avant 0, comme ils le diront par là- bas.

Que ce Rouleau survive, j’en supplie personnellement l’Éon Kadmon et qu’il trouve un lecteur capable de trouver la Clavicule.

Le Dernier Esclave Nefilim Inspiré, alors que grondent déjà les flots.

A suivre…

REMERCIEMENTS

Un auteur de roman de fiction ne peut réaliser son rêve d’une œuvre pleine et entière qu’aux soutiens que lui apportent de nombreuses personnes. Permettez-moi ici de remercier certains d’entre eux et si j’en ai oublié, qu’ils sachent qu’ils seront dans le second tome :

Après deux années de décentes aux enfers, ma mère, Monique Feille et mon frère, Marc Godefroy, ainsi que ma grand-mère, Denise Feille, m’ont sauvé la vie plusieurs fois. Ma reconnaissance envers eux est éternelle.

A Ludivine Vinot, que je connais virtuellement depuis huit ans maintenant et qui m’a presque forcée à me relancer dans ce que je savais faire de mieux, l’écriture. Merci Ludivine de m’avoir botté le cul, comme on dit. Y’en avait besoin.

A Thierry, Isabelle et Maëlle Roncin qui, au dernier moment, ont accepté malgré un délai très court de corriger ce pavé. Je ne peux qu’imaginer le boulot que vous avez abattu en peu de temps. Merci.

A Elly, Sébastien, Christian et de nombreux autres personnes cultivées dont les discussions philosophiques et spirituelles ont été une grande source d’inspiration. Vu l’ampleur de la série et ses 4000 pages, la culture des autres m’est aussi nécessaire que l’air que l’on respire tous les jours.

Merci à Gaël Creignou, photographe, mon seul ou presque ami dans le coin que je connais aussi depuis huit ans et qui sait faire de moi des portraits flatteurs en m’offrant des jus de légumes bons pour la santé quand je lui rends visite. Ça change du Jack…

Et bien entendu, merci aux vingt-quatre Bêta-lecteurs qui m’ont apporté des critiques utiles à l’amélioration constante de ce manuscrit. Une mention particulière à Alice Quinn, auteure à succès, qui a su débusquer entre les lignes les défauts inhérents à tous manuscrits en cours d’écriture.

Un dernier merci : à mes trois enfants qui supportent un père parfois perdu dans ses pensées et dans ses notes, dans un respect absolu et sans aucun reproche. Je vous aime, mes enfants.

Merci à tous. Merci à vous. Votre ami, Fred.

PS : Merci à Stephen King et à H.P. Lovecraft et à Philip K. Dick qui ont été mes meilleurs professeurs pour apprendre à écrire.

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