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Author: Morbihan
Prologue
— Le temps presse…

La Première Sœur :

— L’heure approche. Tout est en place. Patience, ma sœur.

La Seconde Sœur :

— Comment être patiente ? Nous sommes si près du but ! Le temps ne joue pas en notre faveur. Il ne l’a jamais fait…

La Première Sœur :

— Allons, le temps n’a jamais eu raison de nous. Et bientôt, nous fêterons notre victoire sur lui… Mais…

La Seconde Sœur :

— Mais ?

La Première Sœur (avec hésitation) :

— N’y a-t-il pas un autre moyen ?

La Seconde Sœur :

— Tu as toujours eu trop de cœur… Car tu penses à eux bien sûr !

La Première Sœur (dans un soupir) :

— Ils s’aiment tellement…

La Seconde Sœur :

— Allons donc ! L’amour est une fable ! Je le sais et tu le sais !

Ne te laisse pas aveugler une fois de plus !

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La Première Sœur :

— Pourtant, toi aussi, tu as aimé jadis…

La Seconde Sœur :

— Cet amour est mort, comme tant d’êtres chers ! (Après un soupir) Ma sœur, ma chère sœur ! L’enjeu est tellement plus grand ! L’amour – celui que nous leur portons et celui qu’ils se portent – ne doit pas nous empêcher de voir ce qui compte vraiment…

La Première Sœur :

— Nous avons déjà réussi à construire tellement jusqu’ici…

N’est-ce pas la folie de trop ?

La Seconde Sœur :

— Cet amour est inespéré, c’est vrai, et, grâce à lui, tout sera à nouveau possible. Car c’est lui qui l’a amenée, elle. Aie donc confiance, chère sœur.

La Première Sœur :

— Tu as raison… Et si elle a le pouvoir de nous sauver, peut-être le fera-t-elle aussi pour eux ?

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I

Le téléphone sonne. Une fois. Deux fois. Un long bip impersonnel qui s’interrompt, à intervalles réguliers, sur une poignée de silence. Quelques secondes d’attente insupportable pour tomber sur son répondeur. Encore. Inutile de laisser un message. Elle a bien essayé. Mais, s’il ne l’a pas rappelée après ses trois premières tentatives, s’il ne répond pas maintenant, c’est qu’il ne veut pas lui parler. Pas encore, se répète-t-elle pour rejeter un peu plus loin le Plus jamais qui vibre sournoisement à ses oreilles depuis son départ.

Pas encore.

Il n’était même pas là quand elle a quitté leur appartement, il y a quatre jours. Non, cinq… Déjà cinq jours qu’elle a commencé ce voyage ! Vers quoi ? Elle ne le sait pas encore. Elle repousse cette idée aussi. Elle affrontera bientôt la vérité de ses yeux. Inutile de se poser cette question pour laquelle elle n’a pour l’instant aucune réponse : que va-t-elle trouver à son arrivée ? Impossible à savoir.

Elle baigne dans une espèce d’entre-deux de moindre mal : il y a la culpabilité du départ et l’angoisse de l’arrivée. Le voyage est une escale paisible où les géographies défilent lentement. Le temps semble suspendu. L’ombre d’une angoisse est présente encore dans les plis de ce paysage mouvant, mais atténuée par le roulis du moteur de l’avion hier et, maintenant, par celui du car. C’est un murmure lointain, en arrière-plan, qui la berce mollement.

Anita range son smartphone dernière génération à écran large et ultra-plat. Il ne lui sert à rien. Il n’y a pas de réseau pour naviguer sur le Net, pas de message professionnel pour occuper son esprit. Pas de message du tout. À travers le silence de cette fine boîte bourrée 10

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d’électronique, c’est le vide de son existence qui résonne, celui qu’elle se charge de masquer jour après jour. Fuir le silence est devenu l’œuvre de sa vie. Ponctuer l’immobilité de mouvement. Remplacer les mots par une frénésie de bips. S’étourdir d’éphémère.

L’œuvre de sa vie.

Et en un instant, voir tout s’écrouler…

Anita balaie ses idées noires d’un hochement de tête et se souvient de ce livre qu’elle a emporté et qui s’est égaré quelque part au fond de son sac depuis son départ. Il est là, sous son portefeuille et son trousseau de clés, écrasé, un peu plié aux encoignures. Anita caresse un instant la couverture. On y voit une plaine verdoyante au premier plan. Au bord d’une falaise, la silhouette d’une jeune femme se dessine, de dos. Les dentelles d’une longue robe Empire volent au vent. Le personnage est perdu dans la contemplation de l’océan qui emporte un navire aux voiles immaculées.

Le libraire de l’aéroport lui avait vendu ce bouquin comme le best-seller de la saison. Un roman léger. Facile à lire. L’idéal quand on a besoin de s’évader, avait-il dit avec enthousiasme. Il ne pouvait pas trouver meilleur argument. Oui, elle avait besoin de s’évader. De s’évader de cette réalité qu’elle ne pouvait plus fuir et qu’elle redoutait pourtant d’affronter.

Elle était entrée dans la boutique pour un magazine et en était sortie avec ce livre. Elle qui lit si peu ! Ou, en tout cas, pas ce genre de romans à l’eau de rose… Car c’était bien de cela qu’il s’agissait. Le visuel de la couverture affichait clairement le genre. Quant au résumé, il l’avait conforté dans cette certitude : Ella ne croyait plus en rien… Blablabla…

Surtout pas en l’amour… Nous y voilà ! Quand soudain, elle rencontre Samuel Johns. Samuel Johns ?! Voilà un nom de héros d’une évidente originalité !

Anita sourit. Oui, cet ouvrage l’aura aidée à s’évader… Pas tout à fait comme l’entendait le libraire, sans doute, mais sourire dans ces circonstances… Elle ouvre le roman et pose son regard sur les premières lignes. Il est question d’arbres, du cahot d’une route qui emmène l’héroïne Dieu sait où à travers une forêt. Une description…

Anita soupire. Pourquoi commencer par une description ? Elle feuillette quelques pages. Pas l’ombre d’un dialogue avant le chapitre deux !

Elle souffle ostensiblement et continue sa lecture sur quelques pages encore. Mais en suivant le parcours de l’héroïne, c’est un autre chemin qui se dessine dans l’esprit d’Anita. Il y a une route qui se déroule sous 11

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ses pas à elle aussi et qui l’emmène vers une forêt ou ce qu’il en reste…

Elle se masse un instant les paupières et pose à nouveau les yeux sur les lignes d’encre, mais c’est une autre image qui émerge, celle d’une forêt grandiose, nimbée d’une lumière d’or…

Elle n’avait pas pris la décision de partir lorsque ce rêve avait commencé à la hanter… Les images d’une forêt immense. Ce rêve avait l’air tellement vrai ! C’était incroyable ! Elle s’y sentait bien. Jusqu’à son parfum qui emplissait ses narines et ne la quittait que plusieurs minutes après son réveil. Elle y avait vu sa sœur quelques fois, mais la majeure partie du temps elle y marchait paisiblement toute seule. Elle avait aimé faire ce rêve jusqu’à ce qu’elle apprenne la nouvelle… Après, ça avait davantage eu un goût de cauchemar…

Impossible de se concentrer, de lâcher prise et d’entrer dans l’histoire. Anita ferme le livre et l’enfouit au fond de son sac, comme si cela suffisait à faire disparaître sa vision. Elle tourne la tête vers la fenêtre et s’adonne à cette activité qui – entre deux phases de sommeil

– a occupé tout son temps depuis son départ : regarder le paysage au dehors changer, se mouvoir, se distordre. Le hublot de l’avion était ridiculement étroit, mais depuis la large vitre du car, elle peut satisfaire sa curiosité.

L’architecture a changé, tout comme la langue parlée. Mais, depuis quelques heures, l’océan a fait son apparition. Le car semble jouer avec lui à un jeu de cache-cache étudié : la route ondule le long de la côte puis entre dans une ville durant de longues minutes, ou dans un tunnel, se perd sur les hauteurs pour retrouver, au détour d’un virage, la grande bleue. Et le voyage se poursuit inlassablement ainsi, de ville en ville, d’un arrêt à l’autre, la destination d’Anita semblant lui échapper à chaque fois un peu plus.

Elle s’était demandé au début du trajet si elle n’était pas montée un peu trop hâtivement dans ce bus. L’emmenait-il au bon endroit ?

Elle avait interrogé ses voisins dans un anglais qu’elle avait estimé impeccable et ils l’avaient rassurée aussitôt. Oui, c’est le bon bus. Un trajet très long, dites voir ! Bon courage, ma petite dame ! Anita s’était étonnée – avant même d’être rassurée par la réponse de ses compagnons de route –

qu’ils aient réussi à identifier sa destination. Bien sûr, après le drame, ce nom était devenu tristement célèbre…

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Encore un arrêt.

Elle ne s’est même pas aperçue être entrée dans une ville. Anita se tortille pour voir une habitation. Elle distingue un snack non loin et rien d’autre à des kilomètres à la ronde. Il lui semble que ces lieux où les voyageurs s’arrêtent maintenant sont de plus en plus déserts…

Autour d’elle, de manière désordonnée, les silhouettes émergent des banquettes et se perdent au dehors. Peu montent. Six voyageurs en moins pour deux nouveaux. Les corps bougent, mais les visages restent les mêmes : ceux d’hommes et de femmes à la poursuite de quelque chose qui restera une énigme pour elle.

Anita avait couru aux côtés de personnes similaires à l’aéroport, dans les dédales des couloirs et jusque dans l’avion. C’est la même course qui se poursuit ici : d’arrêt en arrêt, le car accueille des visages anonymes.

Il y a ceux ensommeillés des travailleurs, les étudiants en voyage dont les traits et les postures sont plus détendus, l’inquiétude muette des paumés et au milieu d’eux tous, il y a Anita…

Après quoi courent-ils tous ces gens ? Elle, elle sait, ce qu’elle recherche et surtout ce qu’elle fuit. Mais eux, se doutent-ils… ? Ont-ils seulement le début d’une intuition… ? Ils sont là, assis à présent. Tout près… Tiens, son nouveau voisin. Un môme. Il a quoi ? 18-20 ans ? Il écoute sa musique, son bonnet rabattu sur les yeux. Il s’abandonne à ce moment, sans savoir. Il ne peut imaginer… Se demande-t-il : qui est cette femme assise tout près ? Qu’a-t-il vu lorsque leurs regards se sont croisés tout à l’heure ? Une jeune femme ordinaire ? Il a souri un peu. L’a-t-il trouvé jolie ? S’il savait ! Alors son sommeil serait-il aussi paisible ?

Elle ferme les yeux. Par l’esprit, elle voit maintenant son voisin de siège s’éveiller en sursaut et hurler en se tordant de douleur…

Non, ils ne savent pas ce qu’ils risquent et ce dont elle les protège.

Parce qu’elle n’est pas si malfaisante que cela… Non, elle n’est pas si malfaisante… Elle serre ses bras autour de sa poitrine pour retenir ces larmes d’apitoiement et cette tension coupable qui ne la quittent jamais longtemps.

Impossible ! Tout cela lui aura rendu décidément la vie impossible !

Et Juan… Ils sont ensemble depuis six ans et il n’était pas là quand elle est partie. Lui qui ne voit jamais ses parents en semaine, avait prétexté un repas de famille inopiné. Elle avait passé la nuit seule et 13

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était partie aux aurores en disant au revoir à un appartement vide. Il n’était pas là, quand elle avait tourné la clé dans la serrure…

Le cliquetis métallique dans le silence de l’aube avait eu une sonorité d’adieu sinistre. Comme si elle tournait le dos à quelque chose qu’elle ne reverrait plus jamais. Et puis, elle s’était raisonnée sur le chemin, en traînant sa valise jusqu’au parking où l’attendait le taxi. Ce qu’elle risquait bien de ne plus revoir ce ne serait pas cet appartement… Non, ce serait sa sœur… Anna… Elle déglutit pour diluer le sanglot qui gonfle dans sa gorge. Ce n’est vraiment pas le moment de pleurer !

Et puis, est-ce mal de mettre un moment sa vie entre parenthèses pour savoir si… ? Mon dieu ! Est-elle seulement encore en vie ? Après tout ce temps, elle se serait manifestée d’une manière ou d’une autre !

Si elle ne l’a pas appelé après ce drame, c’est que… Pas de mots. Anita ne parvient pas à mettre de mots sur cet état qui lui a déjà pris son père, puis sa mère et qui s’est sans doute refermé à présent sur la seule famille qui lui restait…

Non, elle ne fait rien de fait de mal et Juan est terriblement injuste de lui tourner le dos à un moment pareil ! Il n’a jamais été fort pour la soutenir de toute façon… Elle devrait être habituée… Mais jusque-là, il ne s’agissait de rien. Des inquiétudes imaginées, des soucis de la vie courante : le robinet qu’il laisse fuir parce qu’il doit aller travailler, le remboursement du prêt qui interdit de s’offrir cette fantastique paire de chaussures, ce patron tyrannique qui en demande toujours plus, cette collègue aux cils trop longs qui laisse à son compagnon des messages ambigus au milieu de la nuit…

Oui, jusque-là, il n’y avait rien ou pas grand-chose. Et s’il n’était pas là pour la consoler ou la soutenir, ce n’était pas si grave. Elle puisait dans ses ressources. Et, c’était un peu justice aussi, avec tout ce qu’elle lui cachait… Puisqu’il ne savait pas tout, sur elle et sur son passé. Elle s’était bien gardée de lui dire quoique ce soit évidemment. Il n’a même jamais rencontré Annabelle. Dans ces conditions, comment pourrait-il s’émouvoir pour une anonyme, partie à l’autre bout du monde, qui a beau être la sœur de sa compagne, mais qui reste pour lui une inconnue ?

Anita ne lui en avait pas voulu jusque-là. Peut-être avait-elle mérité la distance que Juan installait entre eux méthodiquement, avec un plaisir un peu pervers parfois. C’était son fardeau. Et c’était bien peu à porter, 14

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par rapport à ce qu’elle cachait, elle, au cœur de ses entrailles… Mais, maintenant, les choses avaient changé, comme si la perspective s’était distordue et avait bouleversé un paysage ordinaire. Annabelle avait disparu – peut-être pire ! – et Juan n’avait pas été là.

Anita essaie de se convaincre, une fois encore, qu’elle n’a rien à se reprocher, que c’est à lui qu’elle devrait en vouloir. Ce serait si simple de se laisser aller à éprouver de la colère… Mais c’est une émotion qui lui est interdite et qu’elle a remplacée par de la culpabilité. Beaucoup de culpabilité. Aujourd’hui, ce sentiment est solidement ancré dans sa poitrine. Comme un autre cœur dont le battement assourdissant empli son esprit d’une rengaine insupportable. Les paroles sont les mêmes après toutes ces années : abandonnés, détruits, tu les as abîmés. Tous. Tous ces gens qui, un jour, ont eu le malheur de t’aimer. Ses parents d’abord. Puis sa sœur. Peut-être Juan demain ?

Elle regarde par la vitre sans parvenir à s’émerveiller devant le paysage étranger. Tout lui paraît morne. Elle sait bien que cela n’est pas dû à ce panorama que tout autre trouverait captivant : la mer qui lèche la côte, les immeubles de briques surmontés parfois de lettres lumineuses colorées et, à des kilomètres encore, la masse impressionnante d’une terre brune qui émerge au-dessus des flots… Elle est consciente que tout cela pourrait inspirer une forme de dépaysement, voire de beauté.

Mais le sentiment qui la ronge semble déborder, monter jusqu’à ses yeux et lui masquer la vue. Elle est aveugle et le peu qu’elle distingue lui paraît creux, dénaturé.

Anita retrouve son téléphone. Elle essaie de se convaincre qu’elle ne l’avait pas sorti pour vérifier l’apparition d’un éventuel message.

Regarder l’heure, c’est pour cela que l’appareil repose à présent dans sa main.

13h43.

Et aucun message.

Elle soupire. Le car devrait bientôt la déposer si l’on prend en compte les trois quarts d’heure de retard qu’il avait déjà au départ.

Anita se souvient des dernières paroles d’Annabelle : elle passerait quelques jours sur une île dans le sud avec d’autres comme elles, avait-elle 15

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dit. Ensuite, elle pensait revenir dans cette maudite forêt. Si elle était encore sur l’île, elle aurait trouvé le moyen de lui dire qu’elle allait bien, qu’elle n’était pas concernée par ce qui s’était produit… Mais là… Les jours sont passés. Puis les semaines…

Anita repense aux images aériennes des reportages télé. Tous ces arbres couchés, ce village dévasté… Que va-t-elle trouver là-bas ? Il n’y a pas eu de liste recensant les victimes sur la presqu’île. Mais il y en a eu pour les quelques-unes du continent voisin, pourtant à peine touché. Incompréhensible ! À croire que certaines vies valent plus que d’autres…

Combien de temps a-t-elle passé à l’ambassade ? Elle se revoit errer d’un bureau à l’autre, en quête de réponses qui paraissaient insolubles à ses interlocuteurs. L’un d’eux ne savait même pas qu’une presqu’île existait en bordure de son cher continent natal. C’est là qu’elle s’était décidée à partir.

Anita passe une main sur son visage. Est-ce qu’il y a du réseau ? Oui.

Et si elle essayait de le rappeler ? Son pouce reste suspendu quelques secondes au-dessus de l’appareil. Quelque chose la retient. Elle se souvient de leur dernière dispute, quelques jours avant son départ : il lui reprochait sa décision et mettait leur couple dans la balance. Ça avait été très douloureux de le voir faire preuve de si peu de cœur.

Elle qui avait déjà mis son travail entre parenthèses… C’est peut-être cela qu’il lui reprochait plus que tout. Son précieux travail, son salaire confortable, mettre cela en jeu et s’éloigner de lui pour rejoindre une sœur qu’il ne connaissait pas et qui soudain prenait tant d’importance.

Il n’avait pas compris que tout était compliqué. Son regard était devenu tellement dur. Faire face à un bloc de glace aurait été mille fois moins douloureux. Il ne pouvait pas comprendre, puisqu’elle lui cachait tout depuis le début. Alors Anita était partie sans un mot et sans rancune.

C’était encore sa faute cela. Cette insupportable incompréhension…

Anita lève les yeux vers la vitre pour ne pas voir le téléphone retomber en silence au fond de son sac. Qu’allait-il se passer à son retour ? Trouverait-elle ses affaires à leur place ou amassées sur le pas de la porte ? Anita tourne le visage vers la vitre. Elle le saurait en temps voulu, mais cela lui paraissait tellement dérisoire à côté de ce qu’elle allait découvrir dans quelques heures…

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II

Il est descendu trop bas. Il ne peut pas prendre son élan.

L’éboulement a repris de plus belle. Il est pris au piège.

La voiture s’enfonce lentement. Il sent qu’il ne pourra bientôt plus tenir. Il n’a nulle part où aller, sinon au cœur de cette terre mouvante qui ondule partout autour de lui.

Il lève les yeux vers le ciel. Pas un souffle de vent.

Maintenant il se souvient. Elle ne viendra pas. Elle ne pourra pas le sauver. Il va mourir ici. Tout son courage l’abandonne. Il a peur. Il sait ce qui l’attend. Il sait qu’il va avoir mal. Terriblement. Il sent déjà ses côtes se briser, sa peau se déchirer. Il éprouve déjà cette douleur insupportable de l’explosion de chacune de ses cellules sous le poids du véhicule.

Mais il n’est pas encore tombé. Non. Pour l’heure, il se tient debout, sur la tôle froissée. Il sait bien que cela ne va pas durer. Il attend le moment où tout va basculer.

Mais pas encore.

Dans une minute. Une seconde. Une interminable seconde.

Immobile, aux aguets, il s’étonne de ne plus avoir l’apparence d’une créature. C’est ce qui vient confirmer son sentiment : oui, il est bien dans un rêve. Tout ceci n’est pas réel. Ça l’a été, un temps, mais c’est fini. Il est à nouveau dans ce rêve – un cauchemar plutôt – qui vient lui rappeler, encore une fois, ce à quoi il a échappé.

Parce qu’il n’est pas mort ce jour-là. Il avait dit adieu à tout. Il avait souffert. La conscience, le plus infime souffle de vie, tout l’avait abandonné. Il avait cru mourir. Mais elle l’avait ramené. Elle avait traversé les profondeurs de l’ombre et était venue le chercher.

Lui.

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Seulement lui.

Maintenant, Lucas doit attendre que le cauchemar s’achève. Il faut qu’il ait à nouveau la patience de supporter cette douleur comme elle l’avait étreinte la première fois – parce que le rêve n’atténue rien à ce qu’il avait éprouvé alors – lorsqu’il avait cru mourir, lorsqu’Annabelle l’avait sauvé.

Ce n’est pas réel. Il le sait mais il a peur. Tellement peur d’avoir mal encore. Et si elle ne parvenait pas à ranimer son cœur cette fois ? Il y a ce doute qui émerge dans sa conscience déformée par le sommeil. Y

aura-t-il, une fois, un songe qui changera cette réalité ? Qui fera de ce jour, un jour où jamais la lumière d’Annabelle ne viendra à lui ?

Il y a eu la colère et maintenant, c’est la peur qui le tétanise. Il aimerait crier, appeler à l’aide. Il a bien essayé, dans d’autres nuits, mais aucun son ne sortira de sa bouche. Alors il garde les lèvres scellées et attend que se termine cette seconde.

Vient enfin le moment. Comme une libération.

Il tombe.

Il se laisse aller. Ce sera bientôt fini.

Annabelle.

Il faut qu’il pense à elle pour retrouver un peu de force. Ce sera bientôt fini et il retrouvera ses bras. Car elle l’a sauvé et ce n’est qu’un rêve. Il faut qu’il s’en souvienne pour supporter ce qui arrive, ce qui fond déjà sur lui.

Il ressent l’impact de la chute. Son corps heurte la terre meuble qui déjà embrasse chaque parcelle de sa peau, recouvre son corps, emprisonne sa volonté. Tout semble se dérouler si lentement : la manière dont son corps s’embourbe, la chute de la voiture qui roule doucement sur elle-même, l’ombre qui le recouvre… et avec elle, l’insupportable…

Le véhicule pivote en silence sur lui-même et, dans un froissement métallique, tombe sur le corps de Lucas. Il ne peut rien faire pour éviter cela. Pas même fermer les yeux.

Alors vient la douleur.

Il a envie de crier, mais quelque chose l’arrête. Oui, il se souvient : la boue qui pénètre dans sa bouche, dans son nez, qui lui masque la vue et lui coupe le souffle. Il ne peut même pas pleurer.

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Il suffoque.

Il aimerait perdre connaissance maintenant et, enfin, se réveiller.

D’ordinaire, c’est comme ça que se termine le cauchemar.

L’éveil devrait arriver maintenant. Il attend ce moment, immobile.

Il s’applique à ne pas bouger pour que son esprit le ramène dans le lit auprès d’Annabelle.

Mais rien ne se passe. Il est dans le noir et, là, la douleur seule rayonne.

Lucas sent de manière très nette le métal froid contre son corps brisé. Par endroits, il n’est plus sûr s’il s’agit de lui ou d’une partie de la voiture. Ils sont tous deux détruits, écrasés et leurs débris mêlés ne forment plus qu’un corps épars et inutile.

Les minutes s’égrènent. La douleur s’atténue peu à peu. Ça y est, il va ouvrir les yeux et crier. Il sera dans son lit. Son réveil en sursaut va certainement surprendre Annabelle. Elle sortira du sommeil et se blottira contre lui, avec toute la tendresse qu’elle lui prodigue à chaque fois. Elle murmurera dans le silence de la chambre :

— Calme-toi, mon amour. Je suis là. Tout va bien.

Il attend ce moment qui ne vient pas. Ses yeux sont-ils ouverts ou clos ? Impossible à savoir avec toute cette terre. Il écoute. Il cherche le murmure d’Annabelle qui le ramènera à la vie parce qu’ici, dans cette prison de terre, elle ne peut le trouver. L’air ne fait pas son chemin jusque-là.

Une pointe de désespoir enserre la poitrine de Lucas tandis que la douleur de son corps s’atténue un peu plus. Et son cœur, qui miraculeusement bat encore, lui fait mal à présent. L’écho de la pulsation résonne au fond de la terre. Mélopée sombre et mécanique d’un organe mutilé qui appelle le salut, par la vie ou par la mort.

Pourquoi ne se réveille-t-il pas ?

Le moment est-il venu de sombrer pour toujours au fond de cette terre ? Il l’avait cru alors, dans un temps pas si lointain, mais Annabelle était venue le sauver…

Que se passe-t-il cette fois ?

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Les battements de son cœur brisé retentissent plus fort et s’éloignent lentement. Comme s’il prenait de la distance, ou partait à la recherche d’Annabelle sans son propriétaire. S’il la retrouve alors viendront-ils à son secours ? Reverra-t-il la lumière du jour ?

Quelque chose coule le long de sa joue. Une larme chaude qui en appelle une autre, qui roule dans sa bouche avec un goût de désespoir.

Lucas se souvient qu’il pourrait mourir seulement de cela : vivre sans Annabelle, mourir sans l’avoir étreinte une dernière fois…

La douleur devient peu à peu un souvenir au milieu du rêve. La peine et l’impuissance semblent ouvrir la terre. Son cœur poursuit son écho guttural qui ressemble de plus en plus à une voix d’outre tombe.

Lucas tend l’oreille. Il lui semble reconnaître des mots, comme un chant funèbre que lancerait son cœur dans cette prison souterraine.

— Toi…

Oui, le battement s’est mué en autre chose. Une voix. Le cœur a pris la parole. Il lance des mots. Ceux que Lucas ne peut plus prononcer sans doute.

— Toi… Il ne reste que toi…

Ce rêve est de plus en plus étrange. Les choses ne se sont jamais passées ainsi. Un pressentiment fait craindre à Lucas la suite à venir.

Il n’a pas envie d’en entendre davantage. Mais, au loin, le cœur répète déjà les mots :

— Il ne reste que toi…

Que fait donc son organe ? Au lieu de perdre son temps à parler…

S’il a pu aller si loin… Il faut qu’il aille chercher de l’aide. Qu’il la retrouve, elle ! Mais le cœur reste sourd et poursuit :

— … que toi pour la protéger…

Annabelle…

Comment peut-il lui prodiguer une aide quelconque ? À cette pensée, Lucas rassemble sa volonté d’abord, puis son corps brisé, morceaux par morceaux. Il sent à nouveau ses bras, ses jambes. La peur qu’il éprouvait pour lui, il y a un instant, se mue en une espèce de courage.

Pour elle.

Au même moment, la terre, docile tout à coup, lui ménage un espace pour le laisser avancer jusqu’à ce lieu où le cœur aliéné émet son chant cruel.

Que se passe-t-il ?

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Lucas commence à se mouvoir en rampant dans ce tunnel de terre liquide et s’aperçoit alors qu’après la douleur, la voiture maintenant a disparu elle aussi. Il abandonne aussitôt sa déconcertante découverte et poursuit sa progression lente.

La voix est de plus en plus proche et le chant lui vrille les tympans à présent :

— Protège-la ! Quoiqu’il en coûte ! L’issue est proche…

Il y est presque.

Le chant est devenu lamentation :

— Au-delà de la douleur, tu devras être auprès d’elle, pour que l’œuvre s’accomplisse ! Au-delà de la douleur, tu devras la protéger !

Lucas fait encore un effort. Les paroles résonnent à ses oreilles en un sombre écho. Un frisson le parcourt. Il se redresse tout à coup. Il s’en sentait incapable, il y a encore une seconde, mais la peur lui donne une espèce de force qu’il n’aurait eue, éveillé, que sous la forme d’une créature…

Il est debout à présent, à l’air libre. Son corps est encore couvert de cette terre meurtrière mêlée à son propre sang. Ses blessures ont toutes disparu et il contemple, les yeux écarquillés par la terreur, la butte face à lui.De la coulée de terre dont il s’est extrait, émerge ici un bras, là une jambe, le torse velu d’une créature inerte ou encore le dos d’un homme dont Lucas identifie la veste…

La terre figée jusque-là, se met à avancer à nouveau, lentement, faisant rouler les corps sans vie. Elle recouvre les membres et, dans ce mouvement, un visage apparaît, meurtri, à peine reconnaissable.

Le temps s’arrête sur cette vision morbide.

Lucas, pourtant écœuré, ne peut détourner le regard. Le visage de son père déformé par la douleur lui fait face.

Lucas est pétrifié. Est-il encore temps de lui venir en aide ?

Comme en réponse à cette interrogation qu’il n’avait pourtant pas formulée, tout à coup, les yeux et la bouche de Paul s’ouvrent. Depuis son linceul brun, l’ancien maire du village pose sur son fils un regard qui a perdu toute trace de la lumière dorée qui l’animait de son vivant.

Au bout de longues minutes, un cri déchire alors le silence :

— Quoiqu’il en coûte, Lucas, tu devras la protéger ! Elle est plus précieuse que tout ! L’avenir des Héritiers va se jouer à travers elle. Au-22

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delà de la douleur, Lucas, tu devras rester à ses côtés ! QUOIQU’IL EN

COÛTE !

La terre qui avait suspendu un bref instant son mouvement, se remet à avancer et recouvre à présent le visage de Paul. Les corps des hommes-ours disparaissent au même moment, ensevelis. Il ne reste que Lucas qui tombe à genoux tremblant, le visage baigné de larmes glacées.

Mais le cri se poursuit.

Lucas se prépare à entendre d’autres mots, mais c’est le vent qui gonfle maintenant dans le ciel gris. Sa voix s’amplifie face à la vague qui hurle elle aussi au-dessus de la forêt. Alors, comme une vision d’apocalypse, un autre élément émerge du sol, s’enroule autour du corps de Lucas, s’envole vers le ciel et se mêle à l’air et à l’eau en une danse terrifiante.

Des flammes incandescentes tournent, roulent, se mélangent à la tempête et heurtent la vague, libérant ici et là de longues traînées de fumée noire. La tempête envahit tout et les éléments se mêlent dans des éclairs de feu. Le corps de Lucas quitte la terre et le feu attisé par le vent vient lécher son corps avec avidité.

Une autre douleur émerge alors. Nouvelle. Insoutenable.

Un cri s’échappe de la gorge de Lucas.

Annabelle. Elle est là. Chaque souffle d’air porte son parfum. Il ne peut pas se tromper. Elle est là et ne peut ignorer sa présence. Elle va le sauver. Oui, elle va le sauver, cette fois encore. Il appelle. Mais aucun son ne semble plus pouvoir sortir de sa bouche. Ou alors sa voix est-elle devenue inaudible face à la furie des éléments ?

Elle est là et son corps brûle.

Elle ne peut rester insensible face à sa douleur.

Il crie encore une fois. Il sent qu’il n’aura pas la force de lancer un autre appel. C’est sa dernière chance :

— ANNAAAAAAAA !!!!!!

Il se redresse dans le noir. La sueur brûlante a remplacé les flammes sur son corps qui ne souffre plus. Le cri est encore dans sa gorge et se cogne contre les murs de la chambre. Une main se pose sur son dos et l’invite à se rallonger. Il obéit, incapable de réfléchir. Des bras s’enroulent autour de lui.

Le parfum d’Annabelle.

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Il est là dans toute sa douceur, tout près… Lucas en emplit ses poumons pour apaiser son cœur en proie à la terreur.

Une caresse frôle sa joue, glisse le long de son cou. Une main se pose sur son torse qui se soulève à un rythme effréné. Un souffle roule à son oreille et les paroles qu’il attendait, qui lui prouvent qu’il est bel et bien revenu, arrivent enfin :

— Tout va bien, mon amour. Calme-toi. C’était juste un mauvais rêve…

Juste un mauvais rêve.

La vision morbide de son père, des autres, ses compagnons, ses frères lui revient en mémoire.

Juste un mauvais rêve.

Comme il aimerait y croire…

— Tout va bien. Calme-toi. Je t’aime.

Dans sa poitrine, les battements de son cœur se calment déjà. Le simple son de sa voix, entendre ces mots, sentir son corps à elle… Oui, tout va bien. Il est revenu. Il fait encore nuit et il est aveugle au milieu de l’ombre. Mais, la présence d’Annabelle renvoie le cauchemar au loin.

Il retrouve la sensation réconfortante du matelas contre son dos, la couverture épaisse sur son corps et Annabelle…

Sa main est bien là, posée sur lui, comme un oiseau fragile qui a choisi le lieu de son repos. Elle répète les mots dans un murmure de plus en plus ténu, comme s’il était un enfant. Sa voix est un phare rassurant. Au contact de la paume d’Annabelle, les pulsations du cœur de Lucas retrouvent un rythme régulier.

Oui, il est revenu dans leur chambre, quelque part, chez elle ou chez lui, il n’est pas assez réveillé pour se souvenir davantage.

Annabelle chuchote encore d’une voix empreinte de sommeil :

— Tout va bien, mon amour… Tout va bien… Je suis là, rendors-toi.Elle presse son corps contre le sien, pose sa tête sur son épaule.

Son souffle s’apaise en même temps que celui de sa compagne. Elle se rendort.

Lucas sent le renflement du ventre d’Annabelle. Oui, il est revenu. Il est vivant. Annabelle est là. Et son enfant – leur enfant – est en sécurité.

Le cauchemar est terminé. Il est quitte pour cette nuit.

Oui, tout va bien.

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Le Refuge des Héritiers

Un sourire ténu se dessine sur les lèvres de Lucas.

Il serre doucement le corps de sa compagne, reconnaissant de posséder un cadeau aussi précieux. En aura-t-il fini un jour de remercier le sort de l’avoir mise sur son chemin ?

Ses yeux se referment. Lentement, il laisse son esprit sombrer car il sait que, jusqu’au lever du jour, son sommeil sera sans rêve. Pour cette nuit, le cauchemar ne viendra plus le hanter.

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LE FEU

Maman,

Si tu savais comme je suis heureuse ! Dans tout ce désespoir, au milieu d’un tel désastre, je connais un bonheur que je n’aurais jamais cru pouvoir atteindre !

C’est quelque chose que je ne me sens pas capable de confier à qui que ce soit ici.

Quel égoïsme ce serait de dire ma joie à toutes ces personnes qui souffrent ! Même à Lucas, je n’ose plus tout dire. Il a perdu tellement… J’ai mal pour lui, tu sais. Mais quand je pense que j’aurais pu le perdre aussi…

Il y a eu du malheur ici, mais aussi tant de miracles ! Lucas était… Oh, je sais que je n’aurais pas dû ! Tu me l’avais bien interdit. Mais, vivre sans lui, maman…

Tu sais ce que c’est d’aimer et je suis certaine que tu comprends à présent et que tu ne m’en veux pas !

Et il est revenu ! Il est là à présent et si ça n’avait pas été le cas, j’aurai été complètement perdue ! Parce qu’il faut que tu saches – d’où tu es, tu sais sans doute déjà – nous allons avoir un enfant ! Quand je te parlais de miracle…

Cette enfant est venue malgré nous, est restée malgré le drame et, maintenant, elle grandit… Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la conviction que c’est une fille… C’est idiot, n’est-ce pas ? Mais cette certitude ne me quitte pas…

J’aimerais te poser tant de questions… Je n’ai personne à qui dire tout cela… À

qui demander sans éprouver trop de honte : est-ce normal ? Que va-t-il m’arriver ?

Comment envisager ceci ou cela… ? Est-ce que ce que je ressens est juste ? Comment les êtres tels que nous doivent-ils faire pour élever un enfant dans ce monde ?

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Le Refuge des Héritiers

Tu me manques depuis tant de temps et je n’ai jamais autant ressenti le vide de ton absence qu’en ce moment… Il y a tellement de silence à présent autour du souvenir que je gardais de toi… Je croyais m’être habituée, mais je n’imaginais pas vivre ce moment. Me voilà, comme au premier jour de ta perte, face à ce vide immense dans lequel la joie rayonne tout de même de manière incontrôlable.

J’ai imaginé t’écrire dans ce cahier pour poser ces phrases que je ne pouvais dire qu’à toi… Si je les garde en moi, j’ai peur que ces mots, qui traduisent mes peurs, atteignent le bébé et ne l’abîme d’une manière ou d’une autre. Or cette enfant n’est faite pour rien d’autre que le bonheur… Elle est merveilleuse, je le sens, maman !

J’en ai les larmes aux yeux tellement je suis sûre de cela !

Comme tu me manques…

Ton AnnaB

27

LE FEU

III

Le téléphone ne passe plus depuis des semaines, des mois peut-être. Depuis le drame. Les routes sont pourtant accessibles maintenant. Mais les jours passent sans l’ombre d’une apparition des services de télécommunication du continent.

Lucas répète, de moins en moins abattu par ses propres paroles, qu’ils ont sans doute d’autres priorités que de venir en aide à une poignée de survivants.

Il y a tout à reconstruire ici. La vague et la terre ont redessiné les reliefs de la presqu’île. Quand d’autres voient un lieu dévasté, pour Erik, c’est un endroit neuf, qui a fait table rase de son passé et qui est maintenant entièrement tourné vers un avenir nouveau. Un avenir dont il fait partie intégrante. Ce lieu est devenu son miroir.

Les arbres fragilisés se couvrent d’un mince duvet de verdure. Erik les regarde renaître, se façonner une nouvelle existence, donner à cette forêt un autre visage. L’enfant pose un long regard admiratif sur ces arbres qui puisent en silence tant de force dans la terre. Ils ne perdent pas de temps à se plaindre ou à se lamenter. Ils concentrent toute leur énergie à faire refleurir un peu de vie ici.

Malgré tout.

Le balai achève sa danse silencieuse au fond du placard. Il se dirige vers la fenêtre à pas de loup. Elle dort encore. Ce n’est pas le moment de la réveiller. Dehors, la cour s’ouvre sur une série d’arbres épars et nus. Le soleil brille doucement comme s’il était las lui-même d’éclairer ce lieu devenu si morne.

Erik suit des yeux un moineau qui sautille d’une branche à l’autre, à la recherche d’un peu de nourriture peut-être. Erik pourrait sortir et déposer quelques miettes de ce bon pain dont elle se délecte à chaque 28

Le Refuge des Héritiers

repas. Oui, il pourrait sortir. Il a cette liberté-là maintenant. Il a le choix.

Et il choisit de rester et de veiller sur son sommeil.

Il s’appuie contre le cadre de la fenêtre et laisse errer son regard.

Maintenant qu’il a terminé le ménage, il aurait envie de se caler dans le fauteuil tout près et de la regarder dormir jusqu’à ce que lui-même s’assoupisse. Ça lui est arrivé quelques fois. Il n’est pourtant pas fatigué par ses journées, il se sent bien. Son corps semble se libérer de tant de choses ici. Toute cette tension contenue tout au long de ces jours de veille à se méfier du moindre bruit, du moindre murmure. Il fallait qu’il découvre un lieu aussi brisé que lui pour que la confiance revienne et, avec elle, le repos.

Il repense à sa vie sur l’île. Les images lui reviennent comme les souvenirs lointains d’une autre vie. Il se rappelle la chaleur, la lumière aveuglante des après-midis, les fruits qui pendaient en grappes épaisses sur les arbres… Tout était excessif. Un étalage odieux d’opulence. Il se souvient de la sensation d’écrasement de l’air qui ne lui apportait aucune fraîcheur, lorsqu’il attendait à l’ombre, face à la plage, que la nuit revienne.

Le roulis incessant des vagues avait quelque chose de doux alors. Il se souvient de leur chant. Elles l’assommaient d’une rengaine qu’il ne supportait pas. Elles lui disaient que l’autre était parti et il ne parvenait pas à se réjouir. Il était prisonnier. Accroché à une terre qu’il n’avait pas choisie. Son corps était un objet encombrant dont il ignorait encore les talents. Il était l’enfant du vent qui ne savait que faire danser des grains de sable. Pour sa survie, avant. Pour se distraire, alors.

Ses cheveux longs tombent à présent un peu plus bas dans son dos en ondulant. Une boucle épaisse s’arrête obstinément devant ses yeux lui barrant la vue et lui rappelant quels changements la vie lui a apportés.

La bouteille vide qu’il emportait partout est restée là-bas. Il n’a plus de sable dans les poches.

Il se souvient de ce bras de terre qui devait lui offrir une ligne de fuite lorsque Roger envisageait d’y déplacer sa communauté. Erik lève les yeux au ciel et sourit. Tant de portes s’ouvrent à présent. Le ciel est si grand. Il a trouvé un lieu qu’il ose appeler chez lui. Un lieu où vivent des êtres qui lui étaient étrangers il y a si peu de temps et dont la présence lui est maintenant indispensable. Ils étaient des inconnus, 29

LE FEU

leurs chemins se sont croisés et c’est comme si un lien se renouait entre eux tous. Parce qu’ils sont pareils et que ça ne peut pas être un hasard.

Le monde est grand et il aura fallu du temps, mais enfin il a trouvé l’endroit où il pouvait baisser les armes : au cœur de la forêt d’Utoh, auprès d’Annabelle. Il errait à la dérive et maintenant tout est en place pour lui donner confiance et confort. L’enfant du vent a trouvé une famille et, sans contrainte, il est libre à présent. Libre de rester.

Et puis, il a rencontré Annabelle.

Et puis, tout a changé.

Erik regarde ces arbres et il se souvient de sa vie sur l’île. Il pourrait y retourner. Il a déjà fait le voyage une fois. La vie était douce là-bas. Insouciante. Il s’en rend compte à présent. Mais est-il fait pour l’insouciance ? Il a toujours lutté pour sa survie et le calme ne lui a jamais convenu. Le calme est passager, mensonger. Il dissimule le tumulte à venir.

Ici, il a un toit au-dessus de la tête. Son assiette se remplit chaque jour de recettes dont il ignorait la saveur. Il est utile d’une autre manière. Sur l’île, on lui avait attribué un rôle. Ici, personne n’a pris le temps de lui dire quoi faire. Il s’est trouvé des tâches, s’est construit des habitudes.

Personne ne semble faire attention à lui. Il aurait pu partir peut-être et pourtant… Jamais il n’a eu autant l’impression d’avoir sa place qu’en ce lieu de ruines végétales. Et il a cette conviction d’être important pour eux tous. Dans le silence des jours, il y a cette certitude d’occuper les pensées de ceux qui lui étaient des inconnus et qui se sont constitués en famille silencieusement autour de lui. Il les a laissés devenir son rempart et il s’est positionné comme protecteur pour eux aussi. Pour elle surtout.

Il pourrait passer ses journées seul, sans que personne ne lui parle…

Mais quand vient ce moment de la journée où une voix l’appelle, où quelqu’un le cherche, pour rien au monde, il ne serait ailleurs !

La forêt est détruite, mais quelque chose palpite encore ici-bas qui le raccroche, lui comme les autres survivants, à cette terre. Il a appris à déployer ses ailes. Il sait qu’il pourrait partir et cela lui suffit. Il est libre à présent et cette seule pensée le rend léger comme jamais.

Erik savait, avant même de croiser son regard, puisque les arbres le lui avaient dit : sa vie est étroitement liée à celle d’Annabelle. Elle est 30

Le Refuge des Héritiers

son semblable. Elle est l’air, tout comme lui. Tout prend sens à présent.

Les arbres le lui avaient dit : il doit être auprès d’elle, la protéger. Hier et toujours.

Car les arbres ne se trompent jamais.

D’abord, il avait suivi la jeune femme, un peu aveuglément, en sortant de l’hôpital. Il l’avait soutenue jusqu’à ce que Lucas sorte du coma et puis elle avait retrouvé cette espèce de force qui émanait d’elle sans qu’elle semble s’en apercevoir et qui avait tant impressionné Erik à leur rencontre.

À mesure que son ventre s’est arrondi, il est devenu les bras d’Annabelle. Elle a bien lutté au début. Elle pouvait porter cela, nettoyer ceci, se sentait capable de gravir des montagnes. Elle répétait les mêmes arguments, dépensant une énergie inutile et s’enfonçait en boudant dans un fauteuil où elle s’endormait en quelques minutes. Puis, l’enfant dans son ventre a pris de plus en plus de place dans le corps et dans l’esprit d’Annabelle.

À présent, elle laisse faire à Erik toutes ces choses qu’elle faisait avant et qu’elle fera à nouveau plus tard. Docile, elle se cale chaque jour dans le vieux sofa élimé et regarde le garçon faire ses allées et venues, avec un sourire rêveur. Jusqu’à ce que le sommeil l’emporte pour quelques heures. Erik s’est habitué à veiller sur les songes d’Annabelle.

Maintenant, il est libre, mais il ne peut pas partir. Il doit veiller sur elle et sur cet enfant à naître.

Il se souvient de l’île et il se souvient du vent. Les histoires de son enfance, dans ce pays d’ailleurs. Les nomades disaient parfois qu’en de rares occasions le vent soulevait les jupes des femmes et déposait là des êtres aux dons exceptionnels. Il repense à ce conte et il sourit. Il s’est cru seul tant de temps et les voilà trois à présent.

Trois enfants du vent.

Il y a tout à reconstruire et Erik ne voit que ce qui sort de terre. Les arbres, la verdure et les constructions des hommes : la petite école de fortune, la boutique que l’on remet d’aplomb, les maisons de ceux qui acceptent de rester. Il ne perçoit pas l’invisible. Ce qui n’est plus là et qui meurtrit la mémoire de ceux qui ont connu ce lieu avant.

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LE FEU

Il y a des noms qui, pour le garçon, n’ont pas de sens. Qui était cette Dorothea ? Il sait, même si Annabelle a voulu l’empêcher d’entendre, qu’elle est morte noyée ou écrasée, ou les deux, dans l’ancienne épicerie.

Elle a été retrouvée au milieu de la boue et des rayonnages renversés.

Une mort atroce, avait chuchoté Sabine entre deux sanglots un soir, lors d’une visite.

Erik ne comprend pas les pleurs et les visages pâlis par la peine.

Il ne peut comprendre les moments de désespoir qui font baisser les outils des hommes, quelques minutes à peine, le temps de cracher un sanglot. Même Lucas. L’enfant l’a surpris un jour, plié en deux dans les décombres d’une maison… Est-ce que le jeune homme a su qu’il était là ? Qu’il est resté à bonne distance, sans oser s’approcher ni poser une main sur cette épaule tremblante de peine, mais qu’il compatissait de tout son cœur ? Ni ce jour, ni jamais, Lucas n’a dit quoi que ce soit.

Il essaie d’être fort pour les autres. Pour Annabelle surtout. Même si souvent, la nuit, Erik l’entend crier. S’il n’y avait eu ce jour de larmes et ces cauchemars, il pourrait faire illusion. Mais le drame a brisé une partie des âmes. Et cela, Erik le comprend.

La nuit, il a peur lui aussi de fermer les yeux. Il a bien essayé de travailler plus que de raison pour tomber, écrasé de sommeil, le soir venu. Mais c’était peine perdue. Le cauchemar revient toujours. Il y a des variantes, mais le scénario est toujours le même : le même visage émerge de l’eau et emporte Erik dans les profondeurs jusqu’à ce que le manque de souffle le fasse émerger, en sueur, effrayé, dans la nuit de sa nouvelle maison.

Oui, la vague, le drame, la coulée de terre a brisé les âmes ici. Toutes les âmes, même la sienne. Toutes les âmes, sauf une. Est-il le seul à l’avoir remarqué ? Annabelle, minuscule face aux géants qui se changent en ours. Annabelle, pour qui le moindre effort est interdit à cause de ce ventre de plus en plus rond. Annabelle, qui garde le silence et un mince sourire. Elle ne peut rien faire que regarder le village renaître. Elle pose sur chaque nouveau détail un regard de plus en plus lumineux.

Elle ne dit pas que sans elle tout aurait disparu. En est-elle seulement consciente ? Qu’elle les a tous sauvés. Il y a eu des morts bien sûr, qu’elle n’a pu empêcher. Ni lui d’ailleurs. Mais si elle n’avait pas été là, il n’y aurait plus personne pour se souvenir, pour reconstruire. Mais elle 32

Le Refuge des Héritiers

ne dit rien. Elle pose une main sur son ventre et elle sourit doucement, comme si tout cela n’était pas si affreux, comme si elle voyait au-delà et que c’était beau.

Elle pose un autre regard sur les choses et, le jour, Erik s’imprègne de sa force pour être fort à son tour. Il imite ce sourire apaisé et aide les hommes à reconstruire. Et, au hasard, il découvre ce sourire sur un autre visage puis un autre. La forêt dévastée rayonne de la lumière d’Annabelle qui les sauve encore une fois en posant seulement ses yeux dorés sur eux. Et la nuit, c’est encore elle qui apaise les cris de Lucas, qui calme les angoisses d’Erik dans le noir et qui lui rappelle que la vague est partie. Que Victor est loin. Parti ou disparu. En tout cas, qu’il ne reviendra plus.

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LE FEU

IV

Il se souvient. De l’enfant qu’il a été. De l’homme qu’il a voulu devenir. De celui qu’il doit être maintenant. Il se réapproprie sa mémoire. Le voile d’ombre et de rancœur qui l’empêchait de se souvenir s’estompe. Il revoit ces longs moments dans une baignoire immense cernée de mousse. Son corps était minuscule et une main tendre lui maintenait la nuque. Il sent la chaleur tendre de la main sur sa peau et cela suffit à lui donner le courage de se souvenir encore.

Le visage face à lui est flou. Il a oublié les traits de celle qu’il appelait maman. Il se demande si c’est mal, essaie de rappeler un détail, mais non. Peut-être que ce visage lui reviendra un jour, mais pas encore. Ce n’est pas grave, d’autres visages le remplacent désormais.

Un frisson lui parcourt l’échine à cette simple évocation. L’humilité lui fait peur. Il apprend cela aussi, lui qui a été fier et insolent par le passé. Il apprend à courber l’échine. Il s’est senti si fort et baisse les yeux désormais devant les visages qui lui ont rappelé sa vraie place.

Après l’ivresse de la puissance, il découvre la simplicité d’être soi.

Il est étonné de la légèreté que cela lui procure. Les visages des Êtres lui ont ôté toute colère et toute prétention. Il n’y a plus que lui dans ce corps. Peut-être ne cherchait-il que cela au fond ? Savoir quel rôle jouer dans cette grande ronde de vie ? Maintenant il sait et attend que vienne l’heure.

Il sait. Sans vraiment savoir. Car les Êtres parlent de manière allusive.

Ils ont dit qu’il comprendrait le moment venu, qu’il saurait quoi faire et que l’avenir de la Grande Forêt dépendait de quelques êtres, dont lui. Il est un maillon d’une chaîne élémentaire et essentielle, lui ont-ils révélé.

Lui qui ne vivait que pour lui-même s’est plié à la volonté des Êtres.

C’était ça ou perdre ses pouvoirs et vivre comme un simple humain. Ça ou mourir en somme.

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Le Refuge des Héritiers

Il regarde les flammes danser face à lui. L’été est là, mais les matins sont encore si froids… Et surtout, s’il veut manger chaud, il faut bien quelques flammes. Il regarde cet élément que les Êtres lui ont promis.

Le feu vient à toi. Fais le renaître. Il n’a pas compris ces mots, comme bien d’autres, mais n’a pas voulu questionner les Êtres. Écoute. Tu sauras le moment venu.

Le moment venu.

Victor pose la tête sur ses genoux. Quand ce moment viendra-t-il ?

Il attend depuis des mois, mais n’ose se plaindre. Il tremble à l’idée de la colère des Êtres s’il osait seulement remettre une de leur parole en question. Il voulait une place dans cette forêt. Il l’a. Il ne lui reste plus qu’à attendre.

Après la vague, il avait perdu connaissance. Sans doute, avait-il présumé de son pouvoir. Sans doute, aurait-il dû réfléchir avant de l’utiliser face à la forêt. Il ne savait pas alors. Il se croyait tout-puissant.

Toutes ses forces étaient presque épuisées dans cet accès de fureur et de folie. La mort est venue le caresser du bout des doigts. Mais les Êtres ont eu pitié de lui et l’ont éveillé du grand sommeil qui commençait à le bercer dans les profondeurs de l’océan.

Lorsqu’il a ouvert les yeux, il était sur la plage. Pas celle au sable fin de son île. Non. Celle accidentée et rocheuse qui borde la forêt et qui n’avait curieusement gardé aucune trace de son sinistre passage. Il neigeait et faisait presque nuit. Il se souvient de la piqûre du froid sur sa peau nue. Les Êtres l’avaient rappelé dans son corps. Ils ont ce pouvoir sur lui, comme sur tous leurs enfants. Il n’était plus l’eau, juste lui.

Après la neige, ils sont devenus le vent et l’ont harcelé de coups pour le punir. La colère n’épargne personne et ils étaient furieux contre lui.

— Enfant maudit ! Enfant maudit ! répétait la voix du vent.

Victor s’est d’abord convaincu qu’Annabelle revenait pour se venger, mais ce n’était ni sa voix, ni son souffle. C’était autre chose de plus fort qu’Annabelle, de plus fort que lui. Il a essayé d’appeler son élément, moins pour attaquer que pour se défendre. Il a essayé de redevenir l’eau pour se cacher au creux des vagues. Mais en vain. Sa volonté, comme son pouvoir, face à ces Êtres, ne lui obéissaient plus. Il 35

LE FEU

redevenait l’enfant dans cette baignoire immense. Impuissant et fragile.

Dépendant d’une volonté autre. Il ne pouvait que faire confiance à ces Êtres-parents, en implorant leur miséricorde.

— Enfant maudit ! Enfant maudit !

Le vent devenait cinglant et, malgré le froid, il sentait sa brûlure insupportable sur son corps, telle la langue d’un fouet. Sa peau était sur le point de craquer par endroits, comme la voile fatiguée d’un vieux navire. Il s’est replié sur lui-même, tombant face contre terre. Il a protégé son visage de ses mains, craignant et attendant tout à la fois, comme une libération, un coup fatal.

Alors la rafale s’est interrompue et les voix aux intonations féminines se sont élevées :

— Enfant maudit ! Odieux meurtrier ! Tu as levé la main sur tes créateurs ! Tu as provoqué la mort des tiens ! Comme nous avons hésité sur ton sort… Que faire d’un être qui ne connaît que le mépris ? Nous t’avons regardé sombrer au fond des eaux… Nous avons balancé longuement…

— Tu t’es élevé sur des mensonges. À présent, tu perçois l’étendue des pouvoirs que tu pensais tiens. En conscience, maintenant, tu vas retrouver la raison. Et nous allons te pardonner… Tu vas retrouver la raison et devenir notre bras. Tu n’as pas le choix. Tu vas apprendre l’humilité et l’obéissance. Ton pouvoir est nôtre. Ta vie est nôtre. Tu sais maintenant et, désormais, tu agiras comme tu le dois !

Rien n’avait été ajouté. Les Êtres avaient disparu. Le vent comme leur voix s’étaient évaporés. Victor avait affronté un silence étouffant qui l’avait cerné pendant des jours et des nuits. Il avait cru devenir fou dans cette solitude muette, dans ce monde parallèle qui avait l’apparence d’une forêt d’un autre temps. Il avait essayé de fuir, marchait des heures durant pour finalement revenir sans cesse à son point de départ. Il avait essayé de dormir, mais le sommeil fuyait ses paupières continuellement ouvertes. Il ne pouvait retrouver l’eau qui reculait à son approche… Il était prisonnier dans une dimension où sa volonté ne maîtrisait plus rien.

Lorsque l’on enlève la colère à un individu qui n’était fait que de cela, que reste-t-il ? C’est là qu’il a séjourné si longtemps. Dans cet état, qu’il a cru vide d’abord et où il a trouvé finalement une forme de paix.

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Le Refuge des Héritiers

Par désœuvrement au début, il s’est mis à écouter le silence, à tendre l’oreille et il a commencé à percevoir un chant. C’était une autre voix que la première qui lui avait fait courber le dos. Cette fois, il discernait, ténue, une musique. Plus il écoutait et plus sa douceur pénétrait les fibres de sa peau et l’apaisait.

Alors il avait attendu. Que les Êtres reviennent. Ou que sa vie s’achève d’une manière ou d’une autre. Il s’était assis face à une mer d’huile où les saisons se succédaient sans ordre : la neige tombait remplacée par un soleil de plomb, puis une averse tiède venait calmer la chaleur éphémère. Et ainsi de suite.

Le temps s’est étiré sur Victor. Il a cru que c’en était fait de lui. Ou bien qu’il était mort et que son âme errait dans une sorte d’enfer où le feu avait l’apparence d’une forêt et où le supplice consistait à l’empêcher de s’unir à son élément. Il s’était fait à l’idée : il avait commis le crime de trop. Il avait menti, triché, souhaité les blessures et provoqué la mort d’êtres innocents. Ce n’était que justice.

Il s’est souvenu avoir frappé le visage du petit Erik. Il a ressenti sa douleur. Il a revu les larmes sur les joues d’Annabelle. Il a éprouvé toute la solitude et tout le courage de la jeune femme face à la vague qu’il soulevait, lui, contre les quelques vies auxquelles elle s’était attachée. Il s’est surpris à essuyer ces mêmes larmes sur ses propres joues lorsqu’il s’est souvenu des arbres brisés, grands géants millénaires couchés par sa seule volonté. La faute à cette idée qu’il était tout-puissant…

Il s’est demandé s’il était un dieu. Pour être honnête, il en avait eu la certitude. Mais tout a changé après la vague et sa rencontre avec ces Êtres… Car il est bien différent de se croire un dieu quand on est face à de réelles divinités. Oui, Victor a pu s’imprégner de la puissance de la forêt en pensant qu’elle était à son service alors qu’elle n’était que l’empreinte d’un pas autre et démesuré.

Il a appris l’humilité. Il a courbé l’échine et il a attendu. Et les Êtres sont revenus et lui ont montré leur visage. Lui, qui n’a jamais aimé, s’est incliné devant tant de beauté. Ces Êtres… car quel autre nom leur donner ? Esprits du passé ? Ont-ils seulement partagé la vie des hommes un jour ? Face à tant de force et de lumière, après s’être cru un dieu, le mot même de divinité est devenu bien pâle dans l’esprit de Victor.

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LE FEU

Deux femmes. Impossible de leur donner un âge, ni même des traits fixes. La couleur de leurs yeux, de leurs cheveux ne cessait de changer. Elles ressemblaient parfois à Annabelle, à Madeleine ou même à Nora. Elles prenaient le visage de mille autres femmes et parfois celui d’hommes connus ou inconnus. Mais toujours quelque chose restait au fond de leur regard qui permettait à Victor de savoir qui était l’une ou l’autre.

Il y avait de la douceur chez la première et quelque chose de lumineux irradiait d’elle. La seconde avait au fond des yeux plus de noirceur et une ombre autoritaire planait, menaçante autour d’elle. Mais toutes deux, dans les mouvances de leurs apparences éclataient toujours d’une forme de beauté.

Lorsqu’elles sont revenues à lui, il a eu si peur qu’elles ne disparaissent encore pour le laisser dans ce silence oisif, qu’après la surprise béate, il s’est effondré face contre terre. Il voulait implorer leur pardon. Il voulait leur jurer que plus jamais ! Qu’il ferait tout ce qu’elles voudraient ! Tout !

Qu’il était leur serviteur ! Qu’il a cru être ce qu’il n’était pas ! Qu’il a fait du mal !

Plus jamais, plus jamais ! Il voulait sa place au cœur de la Grande Forêt, il ne voulait que cela, qu’il ferait n’importe quoi pour l’obtenir… Qu’il avait déjà fait n’importe quoi... Il ne le ferait plus. Son pouvoir était le leur et c’était une joie immense … Plus jamais, plus jamais…

Il avait voulu dire tout cela, ses lèvres bougeaient, mais sa voix n’émettait aucun son. Il était muet. Les Êtres avaient ce pouvoir sur lui : tout éteindre autour pour ne laisser place qu’à leur puissance. Peut-être allait-il mourir ? À cette idée, il n’avait pas osé lever les yeux. La peur de sa propre fin l’avait étreint un bref instant et il s’était souvenu de l’attente infernale sur cette plage de cauchemar. Alors il avait levé un visage serein en attendant sa sentence. Quoiqu’il arrive, il serait libéré de quelque chose.

La première femme au regard doux, s’était approchée de lui et avait souri. Ses yeux étaient brillants de larmes comme si elle avait entendu ces mots que Victor n’était pas parvenu à prononcer. Une main immatérielle s’était posée sur son front. Il n’avait pas senti le contact d’une peau, seulement une chaleur revigorante. Au plus profond de lui-même, il s’était senti réconforté. Et il avait eu cette certitude : non, il n’allait pas mourir. Pas encore.

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Le Refuge des Héritiers

Alors la musique qui filtrait dans le silence devint plus audible et Victor commença à percevoir, au cœur de la mélodie, un chant. Une litanie qui roulait encore et encore. C’est alors que les mots sont venus, comme des énigmes : Le feu vient à toi. Fais le renaître. Écoute. Tu sauras le moment venu.

Lorsque le chant s’est éteint, comme pendant une cérémonie dont il connaissait instinctivement les codes, il a prêté serment. Il vivrait pour la forêt, pour accomplir la volonté de ces Êtres. C’était cela ou passer le reste de sa vie à errer sans plus pouvoir jamais se mêler à son élément.

C’était cela ou mourir. Alors il s’était mis à genoux dans le sable et dans la neige. La morsure du froid n’était plus rien face au remords. Sa colère, toute trace d’amour-propre et de fierté s’étaient évaporés et il avait pleuré comme un enfant en répétant un mot, un seul…

Merci.

Le mot est resté longtemps dans sa bouche. Il avait un goût de repentance. Aujourd’hui, il revêt la saveur joyeuse d’un moment inoubliable. Un peu flou et magique. Il lui semble d’ailleurs que toute sa mémoire est lacunaire depuis. Il fait des efforts pour se rappeler ce qu’il est advenu avant la vague. Quelque chose s’est fragilisé en lui depuis cette rencontre avec les Êtres. Il a grandi d’une certaine manière et s’est amoindri, en même temps, d’une autre.

Maintenant, Victor regarde danser les flammes et rappelle à lui les souvenirs du passé. L’enfant qu’il a été, l’île, Roger, Madeleine… Le visage de sa mère lui échappe encore quand celui, changeant, des deux déesses s’impose, à chaque instant. Il est comme gravé au fer rouge sous ses paupières.

Il pense à sa vie, à toutes les étapes qui l’ont mené jusqu’à ce moment.

Le remords est passé. Utoh panse ses plaies et lui a pardonné. Il ne s’en veut plus, se demande même s’il serait là aujourd’hui s’il n’avait pas soulevé cette vague sur la forêt… Il a commis un crime, mais n’était-ce pas une étape vers la rédemption ? Il sait maintenant qu’il n’est pas un dieu, qu’il est un parmi d’autres, tous voués à un destin extraordinaire.

Il pensait avoir écrasé la forêt, mais il a seulement apposé sa faible empreinte sur cette terre sacrée. Car la dévastation n’est qu’une marque infime face à l’épreuve du temps, lui ont révélé les Êtres…

Le feu vient à toi. Fais le renaître.

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LE FEU

Quelle ironie pour un être de l’eau de devoir attendre l’élément feu...

Mais il se doit d’obéir. Il se souvient de la grande fatigue éprouvée après la vague. Il ne s’en est pas tout à fait remis. Son corps a perdu aussi quelque chose durant cette épreuve. Des années de vie, peut-être.

Les Femmes-esprits de la forêt avaient sans doute attendu jusqu’aux dernières limites pour qu’il éprouve un peu de leur souffrance à elles après la dévastation de sa vague. Car ces Êtres sont rancuniers, Victor le sait à présent. Elles ont hésité à ne garder de lui que ses pouvoirs, à laisser pourrir au fond de l’eau son corps tandis que son esprit serait pour toujours perdu, errant. Elles ont balancé longtemps. Il s’est souvenu, en revenant à lui, dans ce monde, les avoir entendues se disputer l’avenir de son âme comme des bêtes enragées au-dessus d’un festin de chair fraîche…

Son retour parmi les vivants a été douloureux d’être passé si près de la mort. Son corps endolori était tordu, comme si quelque main gigantesque l’avait savamment broyé. Et son esprit brumeux avait oublié tant de choses… Maintenant, face aux flammes, il se souvient. Même de retour, même gémissant de douleur et de froid, il avait imploré et remercié, juré et supplié, de peur que les Femmes-esprits ne changent d’avis dans cette réalité-là.

Finalement, la forêt l’a accueilli dans un repli d’elle-même et il doit attendre qu’ elle arrive. Il ne sait pas qui est elle, mais les esprits lui ont assuré qu’en temps voulu, il la reconnaîtra et qu’en son nom de grandes choses seront accomplies. Pour elle, sa vie à lui et le monde entier prendra un sens nouveau. Alors, face aux flammes, Victor se répète ces phrases. Comme un fou, seul et à voix haute, face aux flammes. Pour ne pas oublier. Pour, peut-être, que s’en révèle le sens caché à force de faire rouler ces paroles dans sa bouche. Et comprendre enfin de quoi son avenir sera fait.

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V

— J’ai vu mon père…

— Qu’est-ce que… ? Qu’est-ce que tu dis, Luke ?

Il n’avait pas osé en parler d’abord. Il avait fait mine de supporter les images pendant la période de veille. Il s’était fixé une liste de tâches qu’il accomplissait mécaniquement. Pourtant ces images étaient toujours là. Il pensait que ça passerait. Il avait attendu un jour, trois jours, dix jours… Peut-être plus. Il ne savait plus.

Maintenant Lucas est face à Annabelle et ce qu’il craignait se produit sous ses yeux : elle pâlit, laissant pénétrer jusque dans son cœur, jusque dans son ventre, l’inquiétude fiévreuse… Parce que les rêves sur cette terre dévastée ne sont pas anodins… Jamais.

— Dans mon rêve l’autre jour, je ne revivais pas seulement la scène où… je…

— … mourrais ? poursuit Annabelle.

— Oui… Cette fois, ça ne s’est pas passé pareil… Et je le savais…

J’étais conscient de ce qui se passait… Dans la terre, j’ai vu… les autres… Oh Anna, ne pleure pas ! Je n’ai pas dit ça pour ça ! Pardon !

Je ne dis plus rien. Je ne voulais pas te faire pleurer. Ce n’est pas ce que je voulais…

— Non, non, pardon, continue… C’est moi qui suis désolée. Je suis à vif. Déborah dit que ce doit être les hormones. Dans deux secondes, je vais éclater de rire, tu sais. Continue, articule-t-elle dans un sanglot et déjà un sourire piteux - celui-là même qu’elle avait à son arrivée ici, qui l’a fait tomber éperdument amoureux d’elle - se dessine sur ses lèvres.

Continue, Luke. Regarde je ne pleure plus. Je t’écoute. Parle-moi. Il faut que tu me dises ce qui te tracasse. Sinon… sinon, soupire-t-elle, je ne sers plus à rien.

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Avant de prononcer un autre mot, il ouvre les bras et y accueille sa compagne. Lorsque son souffle est redevenu régulier et que le flot de ses larmes est tari, il reprend avec précaution :

— J’ai vu les autres et… mon père.

— Oh, Luke…

— Il m’a dit de toujours veiller sur toi… Quoiqu’il en coûte…

— Tu veilleras sur moi et je veillerai sur toi. C’est comme ça que les choses se passent maintenant. Le pire est derrière nous.

Annabelle se libère doucement des bras du jeune homme. La peine est passée. Sur son visage, Lucas ne lit plus à présent que cette force sereine qu’elle arbore depuis plusieurs semaines. Elle a tant de courage…

S’il ne l’avait pas à ses côtés, il sombrerait, c’est certain. Annabelle pose ses mains sur les joues de Lucas et attire son visage vers le sien.

Elle l’embrasse. Combien de temps ? Il s’est déjà posé cette question.

Le temps auprès d’Annabelle perd toute signification. Une minute, une heure, une vie. Tout se dilue en une sensation d’atteindre quelque chose d’irréel et de divin. Lorsqu’elle s’écarte et pose ses pupilles dorées sur lui, il sourit à nouveau. La peur est passée. Pour un instant. Elle reviendra bien sûr. Mais en ce moment, c’est la force d’Annabelle qui apaise Lucas. Et lorsqu’il se sentira faiblir à nouveau face aux obstacles de la vie. Annabelle posera à nouveau sa bouche sur la sienne…

Il sourit et pose sa paume contre le ventre d’Annabelle.

— Il ne faut plus que je t’embête avec tout ça. Tu as besoin d’être sereine pour le bébé.

— C’est pour ça que tu ne m’en as pas parlé plus tôt ? Tu sais, elle…

Lucas l’interrompt en se saisissant de sa bouche. Plus que des mots, c’est de cela qu’il a besoin : les bras d’Annabelle, son souffle, son parfum, sa présence, la chaleur de son corps… Ses mains aimeraient aller à la recherche de sa peau. Mais il se raisonne : pas maintenant, plus tard. Cette nuit peut-être, si elle n’est pas trop fatiguée. Et si elle l’est, il attendra encore parce qu’elle porte cet enfant, son enfant. Leur miracle.

Et puis, oui, il est apaisé d’avoir dit ces mots. D’avoir parlé à Annabelle. C’est comme s’il avait enfin pu mettre de la distance entre ces visions et lui. Enfin ! Il sait que ça ne mettra pas fin au cauchemar, 43

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qui reviendra peut-être le hanter ce soir… Et alors ? Il saura qu’à son réveil toutes ces images s’évanouiront, repartiront dans le néant se repaître des peurs d’un autre. Il attendra d’ouvrir les yeux au milieu de la nuit et alors, il retrouvera le corps d’Annabelle.

— Je voudrais profiter du soleil et marcher un peu. Tu m’accompagnes ?

Annabelle a quitté ses bras. Elle enfile une veste qu’elle n’essaie plus de refermer sur son ventre. La porte est ouverte. Il était à ce point perdu dans ses pensées qu’il ne s’est même pas aperçu qu’elle n’était plus à ses côtés.

— Euh… Non, je dois faire quelques courses. On n’a plus grand-chose à manger… C’est qu’il a bon appétit le gamin ! répond Lucas dans un éclat de rire.

Il quitte le canapé à son tour, retrouve la clé de son van au fond de sa poche et poursuit :

— Et d’ailleurs, il est où ?

— Dans la forêt…, répond Annabelle en tournant le visage vers l’encadrement de la porte, un étrange sourire sur les lèvres.

— Anna, tu ne vas pas le rejoindre, hein ? On n’est pas sûr que ce soit bon pour le bébé quand tu deviens…

— Elle va très bien.

— Et si c’est un p’tit gars ? lance-t-il avec un sourire taquin.

À ces mots, une ombre passe sur le visage de la jeune femme pour se figer en une moue boudeuse. Ils ont déjà eu cette conversation : lorsque Tom avait trouvé un moment entre les soins aux rescapés et les réparations de sa maison, il avait insisté pour examiner Annabelle et s’assurer du bon développement de son bébé. Ils avaient hésité longtemps, par crainte que l’enfant ne dévoile intra-utero des particularités qui en disent trop sur lui ou sur les dons de ses parents.

Mais Tom, si conciliant d’ordinaire, avait perdu sa bonne humeur, arguant qu’il fallait penser à la santé de l’enfant, après tout ce qui s’était passé, que des bonnes habitudes de vie étaient à envisager, qu’ils allaient devenir parents et que la santé de cet enfant devait désormais passer avant leurs pseudos idéaux et leur petit confort personnel. Il avait fini par se mettre en colère, ce qui était inédit chez le jeune médecin.

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Annabelle et Lucas s’étaient alors laissés convaincre, un peu contraints, espérant que les choses se passeraient sans accroc, pour l’enfant et pour eux. Après tout, elle avait passé cinq mois de grossesse sans le moindre contrôle… Ils s’étaient alors rendus à l’hôpital un matin, pleins d’appréhension. Tom, convaincu qu’ils avaient peur pour la santé de l’enfant, s’était échiné à les rassurer :

— Tout va bien se passer ! Vous êtes deux forces de la nature, cet enfant démarre dans la vie avec un excellent patrimoine génétique ! On va juste vérifier tout ça. Simple formalité. Je vais prescrire des vitamines et du repos pour la maman, on fixera le prochain rendez-vous et ce sera tout !

Mais, au moment de l’échographie, il fut impossible d’obtenir la moindre image du bébé : à l’approche du ventre d’Annabelle, les sondes se déconnectaient, ou l’écran de l’échographe devenait noir, comme si une coupure de courant s’opérait, ne touchant que cette machine.

Tom avait insisté quelques minutes, branchant, rebranchant, posant les sondes, pestant, s’excusant… sans parvenir à rien. Il en était finalement tombé des nues.

Déborah, sa femme, qui avait tenu à être présente, était alors sortie du coin de cabinet où elle attendait en silence et avait pris le relais. Elle avait enchaîné une série de gestes simples : palpant le ventre d’Annabelle un long moment, écoutant les deux cœurs qui battaient dans le même corps de manière régulière.

— Ce bébé est en parfaite santé ! avait-elle lancé en posant une main rassurante sur le bras de Tom pour l’inviter à sortir du cabinet.

Ce jour-là, Tom Wattem, le seul médecin diplômé de pédiatrie de la presqu’île s’était fait évincer du suivi de grossesse d’Annabelle. Déborah s’était imposée pour occuper le rôle de sage-femme de fortune et veiller à la bonne santé de la jeune maman et de son bébé. Lucas était toléré pendant les consultations organisées désormais à domicile et qui se poursuivaient en de longues discussions entre les deux femmes. Il ne s’y attardait pas. Elles ne se rendaient même pas compte lorsqu’il avait disparu, tant elles étaient concentrées sur leurs paroles échangées à voix basse.

À chaque visite de Déborah, elle confirmait seulement aux futurs parents que l’enfant grandissait dans le ventre d’Annabelle sans pouvoir bénéficier des avantages de la médecine moderne. Déborah 45

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ne venait qu’avec un stéthoscope et un appareil pour mesurer la tension d’Annabelle. La doctoresse, spécialisée en ophtalmologie, se documentait sur les méthodes traditionnelles pour accompagner la grossesse et la venue au monde des enfants à l’ancienne. Elle sensibilisait ensuite Annabelle qui l’écoutait avec confiance.

Pas d’image donc. Pas de confirmation visuelle du sexe de l’enfant et pourtant Annabelle persistait à parler de lui au féminin. Cette obstination avait amusé Lucas, puis intrigué un peu et finalement, il commençait à y croire aussi malgré les plaisanteries qu’il lançait encore de temps à autre à sa compagne.

Cette grossesse était tout à la fois extraordinaire et pleine de mystère. Face à la sérénité inflexible des femmes, Lucas et Tom, au fil des semaines, avaient fini eux aussi par abandonner leurs inquiétudes et leurs doutes. Oui, tout allait bien se passer et l’enfant serait merveilleux.

Il n’y avait qu’une chose dont ils ne revenaient toujours pas : Annabelle et Déborah étaient devenues amies !

Elles parlaient de longues heures, ou marchaient en silence autour de la maison, parfois main dans la main comme deux sœurs. Déborah était transfigurée. Même Tom le disait : cet enfant était un miracle ! Il y avait la crainte d’un accouchement difficile, ce qui semblait soucier Tom, mais pas un instant Déborah et Annabelle. Elles répétaient sans pouvoir l’expliquer que tout serait pour le mieux.

Pour le mieux, oui.

Lucas sort de la maison de bois blanc en haut de la colline. Ils se sont installés là pour accueillir Erik et bientôt leur enfant. La grande maison de famille des Mo-Louis est celle de Lucas désormais. Sabine, la compagne de son père, leur a cédé ce lieu de vie devenu trop vide et trop chargé de souvenirs pour elle seule. Elle, qui voulait ne plus jamais quitter cette forêt et les bras de Paul, après sa disparition, avait recommencé à voyager. Elle avait tenu le temps du mince emballement médiatique qu’avait engendré le raz-de-marée. L’ancienne reporter avait fait front pour apporter des explications rationnelles au phénomène et protéger encore une fois les créatures qui avaient survécu. Elle avait tenu le maximum face aux quelques journalistes qui s’étaient hasardés 46

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jusqu’à eux et était partie en s’excusant de ne pouvoir supporter davantage l’absence de l’homme qu’elle avait aimé et ne se consolait pas d’avoir perdu.

Lucas regarde autour de lui. Le paysage verdoyant est devenu un amas de bois mort et de terre. Les semaines sont passées mais il faudra du temps avant que ce décor ne retrouve son panache d’antan. Le verra-t-il de son vivant ? Lorsque la forêt sera à nouveau ce qu’elle avait été, sans doute sera-t-elle parcourue par ses enfants ou par ses petits-enfants… À cette idée, un mince sourire se dessine sur les lèvres du jeune homme. Car au cœur du désastre, il y a ce miracle : il va être père.

Lucas s’engouffre dans son van sans plus se souvenir de ce qu’il doit acheter. Tant pis, il improvisera une fois à l’épicerie. Il démarre, la boule au ventre. Être père … Ce sera tant de joie, mais… Il repense à ce cauchemar dont la vision s’estompe un peu déjà. Comment devient-on père quand on vient de perdre le sien ?

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Maman,

Je t’écris en sachant que tu ne pourras pas me répondre… À cette idée, j’éprouve les limites de ce que je voulais faire ici : écrire dans ce cahier, m’adresser à toi et ne parler à rien d’autre qu’à des feuilles blanches. Je pose les mots. Je m’en libère. Vient le calme et, face à moi, le silence. Et là, je contemple ton absence. C’est comme un autre deuil.

Pourtant il faut que je continue. Si je n’écris pas ces mots quelque part, je sens bien que je pourrais étouffer. Je suffoque déjà de ne pas les dire à voix haute.

Et j’ai tellement besoin de te rappeler à moi… Alors je poursuis ce jeu de dupe et je te parle et chaque mot me ramène aux frontières de ton existence, si près de ce moment où je t’ai perdue. Peut-être que si je poursuis viendra une étape nouvelle, où je dépasserai cette frontière, où je te retrouverai un peu, d’une certaine manière, juste avant que tu ne fermes les yeux… Et là, ne rien se dire, mais croiser ton regard encore une fois, maman…

Je vais devenir mère et j’ai l’impression que si je ne ranime pas ta présence, d’une manière ou une autre, il me manquera quelque chose pour élever cette enfant qui grandit dans mon ventre… Oh, maman ! Je vais devenir mère et je suis plus que jamais orpheline de la mienne !

J’imagine ce que serait la vie de ce bébé si tu étais là. Tu aurais cette voix, pleine de confiance quand tu nous donnais ces conseils… Tu sais, ces conseils qui nous ont si souvent sauvé la vie. J’ai peur de ne pas me souvenir des histoires qui berçaient nos sommeils. Et les mélodies de ces chants qui accompagnaient nos ballades ? Il faut que la mémoire me revienne pour qu’elle les chante à son tour !

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Il y a quelque chose de vital dans tous ces détails, une espèce d’urgence à me souvenir… Je veux qu’elle sache qui tu as été, qu’elle te connaisse malgré tout ; l’absence, la mort, le temps. Je veux qu’elle sache d’où elle vient et tout l’amour qui a fait qu’un jour elle est venue au monde. Nous serons là pour lui raconter notre histoire avec Lucas. Nous lui raconterons aussi le rire de son grand-père, sa force, son regard plein de douceur…

Mais j’ai peur qu’il me manque des éléments pour lui évoquer ton visage, la délicatesse de tes mains, le parfum de tes bras. Est-ce qu’elle sera aussi tranquille lorsque je la serrerai contre moi ? Est-ce qu’un mot de moi suffira à lui faire éprouver autant de réconfort que tu le faisais pour moi ? Je ne sais pas si j’aurai le pouvoir que tu avais de m’épargner la moindre peine…

Si tu étais là, tu pourrais me le dire. Mais, face à moi et à ces questions, il n’y a que des lignes vides… Comme tu me manques !

Ton AnnaB

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VI

P our toujours !

Il avait fallu ce drame pour qu’elle se souvienne.

Maintenant, les images reviennent à la surface de sa mémoire.

Des morceaux de lumières sur des couleurs oubliées. Des sons étouffés par le coton du temps. Des objets du passé. Oh, trois fois rien ! Des babioles sorties de l’enfance. Des morceaux de choses assez communes qui ne servaient à rien qu’à bâtir des histoires.

Il y avait le manger, le boire et le confort de cet imaginaire foisonnant.

C’était tout ce qui importait : les confidences, le soir, sous les draps, à demi-mot ; les chansons à tue-tête perdues dans les champs de blé ; les disputes, les claquements de porte et les retrouvailles ; les secrets dérisoires soufflés au creux de l’oreille ; les larmes des fous rires ; les courses-poursuites jusqu’à en perdre le souffle ; les promesses criées à la face du ciel, d’être là l’une pour l’autre… pour toujours…

Elle se souvient des pierres. Pourquoi s’en souvient-elle maintenant ?

Ces pierres sans valeur, sans beauté même, qu’elle trouvait avec sa sœur le long des sentiers et qu’elle collectionnait avec tant de ferveur… Elle pensait avoir oublié et elle se souvient maintenant avec précision de ces pierres. Il y en avait une brune – un silex ordinaire – avec un éclat brillant dans un creux. Un morceau de diamant pour sûr ! Elle l’avait élevé au rang de pierre précieuse.

Il y en avait une autre, verte et brillante lorsqu’elle l’avait sortie de l’eau d’un ruisseau et qu’elle avait aussitôt nommé son émeraude. La pierre ronde avait pâli au fil des jours, comme si elle regrettait son élément d’origine. Au toucher même, elle était devenue plus rugueuse. Elle n’était belle que dans l’eau. Il avait fallu du temps, mais Anita avait fini 50

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par la rendre au ruisseau. C’était le jour de son départ. Elle avait déposé les autres pierres au creux des racines d’un arbre, puis elle avait tourné le dos aux êtres chers, aux souvenirs douloureux, sans plus d’émotion.

Une autre vie avait vu le jour.

Du moins, c’est ce qui lui avait semblé jusque-là.

Il suffit d’un moment de fragilité pour qu’un détail dérisoire devienne insupportable. Cette pierre vert pâle, presque blanche, elle la revoit sombrer au fond de l’eau et disparaître emportée par le courant en se cognant ici et là contre les autres pierres pour finalement disparaître.

Anita avait laissé échapper bien des choses avec cette simple pierre : la plus belle part de son enfance et cette promesse…

Elle était submergée par tellement de choses – toutes ces choses avec lesquelles elle a appris à vivre depuis, sans toutefois encore les regarder en face – et les jeux de l’enfance s’étaient vidés de leur sens…

Un trésor dont on déprécie la valeur reste-t-il un trésor ? On accorde parfois si peu d’importance aux paroles des enfants et pourtant ces Pour toujours lancés à tue-tête voulaient dire quelque chose ; du moins jusqu’aux dernières résonances du cri. Il y avait là une solennité qu’Anita avait longtemps repoussée. Elle avait perdu de vue son engagement, mais en grandissant, en se heurtant aux blessures de la vie, elle était convenue de ne plus regarder ce qui touchait à l’enfance. S’attarder sur cela l’aurait certainement empêchée de faire son chemin.

Elle avait tourné le dos à ce qui lui paraissait inapproprié, sans issue. Elle s’était lancée à corps perdu dans autre chose. Elle avait confectionné un costume à sa taille, se fixant pour objectif quotidien de devenir quelqu’un d’autre. Ça aurait pu n’avoir aucune conséquence. La vie aurait pu suivre son cours. Le travail, le tumulte de la ville auraient pu continuer à rythmer son train-train. Elle aurait pu continuer indéfiniment à se persuader que l’enjeu de cette réunion était vraiment vital, que le confort de la ville, le dynamisme effervescent de l’existence qu’elle avait bâti de façon aussi superficielle était bel et bien la concrétisation de tous ses rêves.

Elle y avait cru un temps. L’illusion était presque parfaite. Mais maintenant…

Anita resserre son sac contre elle, comme s’il pouvait faire office de rempart contre cette peine immense qui l’avait submergée lorsqu’elle avait appris qu’une tempête terrible avait dévasté la forêt d’Utoh. Cette 51

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peine, elle l’avait repoussée le temps de comprendre, de chercher, de s’organiser et de trouver des solutions. Maintenant, elle lutte pour ne pas se laisser dépasser. Garder le contrôle. Encore un peu du moins.

Parce que, cette peine, inévitablement, elle va devoir bientôt l’affronter, lorsque les portes du car vont s’ouvrir…

Il y avait eu le raz-de-marée. Elle avait vu les images amateur filmées par des anonymes depuis le continent. C’était terrible mais ce n’est pas ce qui l’avait effrayée le plus. Il y avait eu des témoignages : un vent terrible avait soufflé à contre-courant. À contre-courant. C’était incompréhensible pour les spécialistes. En principe, le vent accompagne le mouvement des flots, le guide, suit un schéma connu, explicable. Or, dans ce cas précis, il semble que ce fut l’inverse : que le vent avait voulu atténuer la force marine. C’était tout à fait inédit. Les journalistes avaient insisté sur ce point. Et puis, l’information s’était diluée, perdue dans le flot des actualités : la dernière bévue d’une starlette, la barbe négligée d’un politique, le massacre d’un village lors d’une guérilla à l’autre bout du monde…

Anita avait accueilli la nouvelle. En surface d’abord. Puis elle avait pénétré les failles de son armure et elle l’avait atteinte en plein cœur. La peur, l’angoisse avait émergé tout à coup comme d’une plaie anesthésiée qui redécouvre la douleur à la seconde où les médicaments ne font plus effet. Anita s’était repliée en elle-même. Dans ce lieu où résident tous ses secrets et qu’elle n’avait plus visité depuis tellement longtemps. Il n’y avait que là qu’elle pouvait se résoudre à verser des larmes.

La vie la poussait à avancer, à poursuivre la course de ce qui devenait tellement inutile. Il fallait se coucher pour être en forme durant la journée du lendemain, donner le change à cette collègue en proie à la culpabilité de ses amours illicites, accompagner les amies au sport… Et rire. Il fallait rire. Parce qu’Anita est pleine de vie ne cesse de répéter son entourage. Anita c’est un grand rire ! Un soleil de bonne humeur !

Elle a bien essayé de faire semblant en se disant que ça passerait.

Que pouvait-elle faire ? Elle ne pouvait pas tout abandonner. Elle avait attendu un communiqué annonçant officiellement la mort de sa sœur.

Mais rien n’était venu. Les jours, les semaines défilaient et l’angoisse ne la quittait plus, son sourire s’étiolait et, avec lui, grandissait la sensation, de plus en plus étouffante, de ne plus être à sa place.

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Que pouvait-elle faire ? La réponse à cette question avait roulé longtemps. Les mots étaient les mêmes, mais avaient évolué lentement d’une négation ferme, à une autre question, puis une hypothèse à envisager, jusqu’à devenir une affirmation qu’elle ne pouvait plus écarter : il fallait qu’elle parte.

Si Annabelle était en vie, il fallait qu’elle la retrouve.

Si Annabelle était morte, il fallait qu’elle en soit certaine.

Rester dans l’ignorance était devenu insupportable. Il fallait qu’elle sache. Et le moment des réponses approchait, à mesure que se précisait la silhouette de la presqu’île à la fenêtre du car. Bientôt il va s’arrêter, les portes vont s’ouvrir… Et alors, peut-être ne lui restera-t-il que ses souvenirs… Il n’y aura plus de place pour le doute. Elle aura ce qu’elle est venue chercher : une certitude, douloureuse sans doute, mais quoiqu’il en soit, libératrice.

— La p’tite demoiselle ?!

Anita se redresse et fait signe au chauffeur. Elle a compris. Pas d’équivoque : elle contemple ce bras de terre, au loin, depuis plusieurs minutes. Le car s’en est approché à la même vitesse, mais tout a semblé s’accélérer là pour Anita. L’impatience fond maintenant, tandis que l’angoisse affleure, lourde de larmes, derrière ses paupières.

Le car est en arrêt tout près de ce qui ressemble, aux yeux d’Anita, à un chemin de terre plus qu’à une route. Deux voitures doivent s’y croiser avec difficulté. C’est ici. Terminus ! Personne ne descend.

Personne, sauf elle.

Elle réunit ses affaires : un sac à dos presqu’aussi haut qu’elle et son énorme sac à main. Un dernier regard pour s’assurer qu’elle n’oublie rien. Ou comment gagner quelques secondes avant d’affronter la vision de cette presqu’île sans le filtre illusoire de la vitre du car.

L’instant tellement redouté est là. Elle grimace un sourire au chauffeur et descend les trois marches qui la séparent du sol. Une flaque l’accueille dans un bref clapotis. Elle revoit furtivement Annabelle se précipiter hors de leur maison d’enfance et danser sous une pluie fine.

Elle était petite et tout ce que faisait sa sœur devait être imité. Elles avaient beaucoup ri ce jour-là. Des années plus tard, elle n’a pas le cœur de danser, ni de rire sous la pluie. Il manque la pluie d’abord et sa sœur surtout. Mais aujourd’hui, comme alors, elle se précipite au dehors.

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Anita lève les yeux de ses chaussures de randonnée qui ne prendront pas l’eau pour si peu. Devant elle, s’étend le bras de terre qui se détache du continent pour filer vers une monumentale butte de terre qui paraît simplement posée sur les eaux.

— C’est droit devant, mam’zelle !

Anita adresse un merci inaudible au chauffeur. Les portes se ferment dans son dos et le car s’éloigne, reprenant son périple le long de la côte.

Il n’y a plus rien d’autre à faire que marcher, avancer pour atteindre la forêt sur ces… combien ? Deux ou trois kilomètres de route ?

Elle avait laissé passer une voiture. Sa marche ne faisait que commencer et ses jambes savouraient les premiers pas après une si longue station assise. Mais, plus vite qu’elle ne l’aurait cru, le poids du sac s’était alourdi sur ses épaules, comme si un compagnon invisible s’amusait à déposer, une à une, des pierres dedans. Ou des briques.

Elle avait fait une pause à l’orée de la forêt. Enfin… ce qu’il en restait. Utoh n’était qu’une terre parsemée d’arbres épars. La route qui se déroulait devant elle était étonnamment lisse comparée à la terre couverte, de part et d’autre du ruban d’asphalte, de bois brisé. Autour de la route régnait un chaos effarant qui laissait présager de ce qu’avait subi ce lieu quelques mois auparavant.

Anita avait posé ses sacs sur un coin de route, où la main de l’homme avait artificiellement ajusté un passage permettant de rares échanges avec le reste du monde. Elle s’était assise là, à même le sol et avait poussé le temps de sa pause au-delà du raisonnable.

Maintenant, elle ne parvient pas à reprendre la marche. Ses muscles ne lui répondent plus, ou alors est-ce sa volonté ? Elle en vient à regretter d’avoir laissé passer cette voiture tout à l’heure et se surprend à tendre l’oreille. Un vrombissement. Elle le croit d’abord sorti de son imagination. Mais il gonfle dans le lointain.

Anita se lève pour voir d’où vient le véhicule. Côté forêt, la route se perd dans un virage et ne lui laisse aucune visibilité, mais côté continent… Le bras de terre s’étire sous ses pieds en une ligne droite et, dans la brume du lointain, il lui semble bien qu’une voiture approche.

Elle est encore loin, mais le vent porte le ronflement salvateur de ce moteur comme s’il était à quelques mètres.

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Anita hésite à présent mais son corps courbatu réclame une trêve.

Décidément, toutes ces heures de sport en salle ne lui ont donné qu’une endurance de façade ! Elle se masse le dos et ne quitte pas des yeux la voiture. Comme si cette vision pouvait s’évaporer, si elle se laissait aller à seulement détourner un instant le regard.

La voiture s’approche. Elle peut en distinguer la couleur et note qu’il s’agit d’un modèle d’un autre âge, qui grince, cliquette et ronfle au moindre changement de vitesse. Elle comprend maintenant qu’elle n’avait aucun mérite à avoir perçu le bruit de ce moteur de si loin.

Le véhicule freine en la voyant sur le bord de la route, lui enlevant l’initiative d’en implorer l’arrêt. Un homme immense d’âge mûr stoppe à son niveau et ouvre la vitre. Un long silence s’installe durant lequel Anita, gênée, n’ose parler. Cet homme est-il fou ? Faut-il qu’elle prenne ses jambes à son cou ? Mais il se contente de la dévisager et, finalement, demande :

— Je vous emmène ?

— Heu…

Il faut qu’elle prenne ses jambes à son cou. Et vite !

— Montez !

— Vous allez où ? Parce que j’ai une adresse et je ne pense pas que…

vous alliez dans la même direction…

Anita fait un pas en arrière en essayant d’adresser un sourire poli à l’inconnu.

— Vous savez, ici, y’a pas trente-six routes. Et puis… j’crois d’viner où vous allez…

Il s’interrompt et plonge ses yeux dans les siens. Encore. C’est alors qu’Anita remarque l’ombre d’or qui illumine le regard de l’inconnu.

— ’Faut dire qu’vous lui r’ssemblez sacrément !

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VII

— Pardon ?!

— Allez, montez ! J’vais pas vous manger ! Vous cherchez Quibem, c’est ça ?

Anita acquiesce le cœur battant.

— Bon ben voilà ! Elle habite sur les hauteurs maintenant. À tous les coups, z’avez même pas la bonne adresse ! Et puis, avec vot’sac, tout ça, vous allez sacrément en chier si vous comptez y aller à pied. Et puis, quand j’vous dis sur les hauteurs, ça vous parle que dalle, pas vrai ?

Anita fait une moue résignée. Elle doit admettre que cet homme a raison. Maintenant qu’elle est ici, elle ne sait pas où aller, si ce n’est suivre cette route et se perdre sur cette presqu’île immense. Depuis sa visualisation web, elle envisageait Utoh comme un bout de terre dont elle aurait fait le tour en quelques heures à peine. Mais elle se sent à présent comme une fourmi face à une étendue à explorer.

— Hé ?! Vous montez ou quoi ?! Pas sûr que vous trouviez quelqu’un d’autre, vous savez. Là, j’ai l’air de rien avoir d’autre à foutre, mais vous me faites un peu perdre mon temps…

— Ah… Euh… Pardon… J’arrive, murmure-t-elle en réponse.

Elle hisse ses sacs sur la plage arrière déjà bien chargée de courses en tout genre : alimentation, hygiène et de l’eau en bouteille. Beaucoup.

Anita s’installe sur le siège passager.

— On se relaie, commence l’homme, pour se ravitailler en essence, en bouffe, en flotte… C’est la mort si on attend que ça nous tombe tout cuit dans l’bec ! Voyez c’que j’veux dire ? Nan… ’Voyez pas… ’Fin, ça deviendra limpide dans quelques jours…

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L’homme s’interrompt en bougonnant et le véhicule démarre, sans se soucier qu’elle soit attachée ou non. Anita ne peut décoller les yeux du visage du conducteur. Il lui lance, interdit :

— Qu’est-ce qui y a ?

— Vous avez dit… Quibem ? Donc elle est… Je veux dire, elle va bien ?

La voix d’Anita s’éraille. L’homme émet un grognement en signe d’assentiment et se met à fixer la route, l’air grave. Lui qui avait été si bavard à l’arrêt semble soudain s’être muré dans un insupportable silence. Après de longues minutes, Anita prononce un timide :

— Merci.

L’homme jette un œil vers elle, comme s’il s’apercevait seulement de sa présence. Anita se sent à nouveau mal à l’aise. Il y a quelque chose dans le regard de cet homme…

— Ah, ça ! Vous pouvez m’remercier ! lance-t-il d’une voix bourrue.

J’vous épargne une nuit dehors ! Parce que vous auriez bien tourné avant même de trouver âme qui vive encore dans c’coin ! Ç’aurait été con après un si long voyage…

— Vous avez l’air de savoir beaucoup de choses sur moi. Et moi, je ne sais rien. Même pas votre nom…

— Elle vous racontera ce qu’elle voudra bien vous dire. Moi, chuis pas là pour causer !

— Vous parlez d’Anna ?

— Ben, oui ! Quibem ! Vot’sœur ! Je vous ai reconnue. Pas difficile en même temps ! Les mêmes traits, les mêmes yeux. La même expression paumée. Sauf qu’elle, elle l’a y… Bref ! C’est vous la fameuse… ? Hein ?

Et puis, sans tout ça, vous imaginez quoi ? Qu’y a beaucoup d’étrangers qui se pointent par ici ? Surtout après ce qui s’est passé ? Ah ! Laissez-moi rigoler !

— Hum… admet Anita.

— Putain de merde ! Nous v’la bien si toute la famille Quibem se ramène dans le coin ! Z’êtes encore nombreux ou bien ? Juste pour savoir s’il faut que je fasse mes clics et mes clacs maintenant ou tout de suite ?!

— Heu… Pourquoi vous dites ça ?

— Oh, ça va ! J’rigole ! Enfin, moi, j’rigole… Parce qu’y’en a d’autres… Pour sûr, y vont faire une sacrée gueule…

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LE FEU

L’homme se lance dans un tonitruant éclat de rire.

— Pourquoi ? Ma sœur va bien, n’est-ce pas ?

— Mais oui, elle va bien ! M’enfin, vous avez jeté un œil autour de vous ? Vous vous êtes pas demandé comment c’est arrivé tout ça ?

— Un raz-de-marée… rétorque Anita en redoutant la tournure de la conversation.

— Mouais… Un raz-de-marée… C’est ça. Prenez-moi pour un con !

Bon ok, la vague, c’était pas elle. J’fais partie de ceux qui pensent qu’elle a fait d’son mieux pour éviter l’pire. Mais, tout le monde est pas d’cet avis…

— Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

L’homme serre les mâchoires et jette un œil du côté d’Anita avant de se tourner à nouveau vers la route.

— Elle vous dira…

Rien de plus.

— Vous pouvez peut-être me dire combien de temps de route nous avons, réplique Anita avec une pointe d’amertume.

— Tenez, on arrive au village. Joli, hein ? Après, ’reste plus qu’à grimper sur c’te colline et vous y s’rez.

Anita se tourne vers la fenêtre. Elle qui était centrée jusqu’ici sur le discours de son chauffeur, se met à observer le paysage alentour.

Le bois brisé s’ouvre sur un village non moins brisé. Tout à coup le sol n’est plus couvert de branches, mais de gravas. Certaines maisons

– beaucoup – semblent abandonnées. Quelques autres montrent des signes d’animation : un enfant joue sur une marche irrégulière ici, une femme étend son linge sur un fil distendu là-bas… Anita est effarée.

Elle a l’impression d’avoir changé de monde en franchissant ce bras de terre. Sur le continent, aucun stigmate du raz-de-marée n’est encore visible. Mais ici, après tous ces mois…

La voiture quitte ce paysage de désolation et s’engage vers une colline. La route se met à zigzaguer. La pierre s’efface pour laisser place au bois et à la terre. Mais, ici – est-ce un effet de la fatigue ? – il semble à Anita percevoir du vert par endroits. Le doute s’estompe pour laisser place à une certitude, quand au fil de l’ascension du véhicule, le brun de la terre se couvre d’herbes et de fleurs. L’ombre des arbres se penche ici, bienveillante, sur la route.

— Il n’y a pas eu de dégâts par ici ?

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Le Refuge des Héritiers

— L’eau est pas v’nue jusqu’ici. Certaines maisons sur les hauteurs

– dont celle où j’vous emmène – ont été des abris d’fortune pour les habitants rescapés pendant un p’tit moment. Le temps que la terre sèche et qu’on sauve c’qui pouvait l’être…

Anita hésite et demande finalement :

— Et, vous, vous habitez sur les hauteurs ?

L’homme pose encore une fois son énigmatique regard doré sur Anita, avant de répondre :

— Moi et ma famille avons bénéficié de l’aide de vot’sœur et des Mo-Louis. Ils nous ont sauvé la vie, ma p’tite demoiselle. Sauvé la vie.

Et c’est pas peu dire ! Not’ maison, elle est en bordure de village. ’Fin, était. Emportée par la vague… P’tit salopard !

— Salopard ? De qui vous parlez ?

— Hum… Elle vous dira.

Elle n’a pas le temps de poser plus de questions à son guide qui aborde déjà le sommet de la colline et tourne dans une cour.

— Nous y voilà ! Bienvenue au manoir Mo-Louis !

Anita tourne la tête vers la maison que lui indique son chauffeur.

Certes c’est une grande bâtisse élégante en bois blanc, mais de là à l’appeler manoir… Elle ne relève pas, comme elle n’avait pas relevé ses dernières paroles, il y a quelques minutes. Elle n’en revient toujours pas que le don de sa sœur soit ouvertement connu ici.

Pour l’instant, il faut qu’elle se concentre sur une chose. Une seule.

Annabelle est en vie et en bonne santé. Elle est là, dans cette maison…

— Hep !

Alors qu’elle s’apprêtait à sortir du véhicule, l’homme saisit Anita par le bras.

— Je sais pas de quoi vous êtes capable, vous, mais faites-moi pas regretter ma course, hein ?

Sa phrase à peine terminée, la main de l’homme s’ouvre, libérant le poignet d’Anita. Il est à la porte de la maison avant même qu’elle n’ait mis un pied hors du véhicule. Elle tire son sac vers elle et entend les coups frappés à la porte qui s’ouvre presqu’aussitôt tandis que son sac tombe lourdement sur le sol l’emportant presque dans sa chute.

— Salut, gamin ! Elle est là ? J’uis emmène de la visite.

Anita se retourne et croise le regard d’un garçon qui la dévisage ostensiblement.

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LE FEU

— Je vais la chercher. Merci Lee.

— Je t’en prie. Tu passeras le bonjour à Luke, ok ?!

Il n’obtient aucune réponse, ne s’en formalise pas et se dirige vers la voiture d’un pas léger. L’enfant a déjà disparu laissant la porte grande ouverte.

— Bon séjour, ma p’tite dame ! Sans doute à bientôt, lance l’homme avant de disparaître dans son véhicule.

Anita esquisse un sourire poli. Elle ne se sent pas capable de faire mieux. L’homme l’a mise suffisamment mal à l’aise durant le trajet et déjà quelqu’un approche à l’intérieur de la maison. Le garçon réapparaît dans l’encadrement de la porte. Quel âge peut-il avoir ? Anita n’a jamais été forte pour estimer l’âge des autres et encore moins celui des enfants.

Il doit approcher de l’adolescence. Déjà grand. Il porte de longs cheveux rassemblés en queue-de-cheval dans son dos. Il pose sur elle des yeux dorés, comme les siens. L’homme avait aussi cette lueur étrange au fond du regard, mais ici Anita retrouve l’intensité qui existe dans les yeux de sa sœur, dans ses propres yeux. Décidément cet endroit est étrange et…

Quelqu’un d’autre arrive… Anita n’entend pas la voiture s’éloigner.

Elle ne pense plus aux paroles du chauffeur. Elle ne se formalise pas de l’expression circonspecte du garçon qui l’observe toujours.

Une silhouette se dessine dans le couloir. La porte s’ouvre en grand.

Annabelle apparaît.

Que faire ? Que dire ? Anita ne se souvient plus des scénarios qui ont tourné dans sa tête avant et pendant son voyage. Elle avait bien imaginé des mots qu’elle prononcerait en voyant sa sœur. Elle avait même – elle qui aime tout prévoir – envisagé une posture. Mais laquelle ? À cette minute, la mémoire lui échappe. Et son corps aussi : elle ne se sent plus capable de faire un pas. Son regard s’embue, ses jambes lâchent. Elle tombe sur le sol dans un sanglot. Annabelle est déjà auprès d’elle. Les bras de sa grande sœur s’enroulent autour de ses épaules. Anita ne voit plus rien, il y a tant de larmes qui roulent à présent sur ses joues. Toutes ces larmes retenues qui peuvent à présent couler dans le soulagement de n’être plus seule.

— Nita ! Tu es là ? Tu es venue ?

— Tu vas bien, Anna ?! Tu vas bien ?!

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Le Refuge des Héritiers

— Oui ! Oui, Nita ! Je vais bien !

Des larmes roulent aussi dans les paroles d’Annabelle. Anita peut les entendre, mais pas encore les voir. Elle pose sa tête sur l’épaule connue qui a le parfum de leur mère. Elle se laisse aller un instant. Tant de fatigue fond en ce moment sur son esprit. Elle voudrait fermer les yeux et dormir un peu pour être capable de se relever… Quelque chose interrompt le flot de ses pensées. Le corps d’Annabelle contre elle est différent… Elle se raidit, du bout des doigts, éloigne légèrement sa sœur, et pose enfin les yeux sur elle.

Annabelle a changé : son regard mouillé de larmes est plus serein, plus lumineux, ses cheveux encore coupés très courts volètent autour de son visage alors qu’aucun vent ne souffle, mais surtout – Anita baisse les yeux – son ventre…

— Anna… Tu es… ?

Un immense sourire se dessine sur le visage d’Annabelle qui acquiesce en posant une main sur son ventre dont l’arrondi ne laisse plus de place au moindre doute.

— Nita, j’ai beaucoup… beaucoup de choses à te raconter !

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LE FEU

Maman,

C’est incroyable ! Nita est là ! Je n’aurais jamais cru ça possible et pourtant… Je me croyais heureuse et je gravis encore un échelon dans cette joie.

Décidément, cette enfant n’attire que le bonheur ! Depuis qu’elle est là, tout vient naturellement à moi pour me rendre heureuse. À moi ou à elle…

Anita est arrivée voilà quelques jours. Je ne m’attendais pas à ça.

Elle s’inquiétait , a-t-elle dit. J’aurais dû m’en douter, mais le monde tourne étrangement ici. Le temps défile d’une autre manière. Avec tous ces évènements, nous sommes coupés de ce qui se passe ailleurs… Oui, nous sommes coupés du monde puisqu’aucune communication n’est possible. Mais je voulais dire plutôt que nous baignions dans un autre univers… Comme si autre chose se passait ici…

Comment dire ? Cette presqu’île, maman, même blessée, reste un lieu magique ! Rien ne s’y passe par hasard. J’ai l’impression de ressentir sa force…

C’était le cas avant, mais plus encore depuis que l’enfant est là. Elle amplifie toutes mes sensations. Je suis tellement plus forte depuis qu’elle est là, minuscule dans mon ventre. Pour elle, je serai capable de tout, maman ! Est-ce que c’est le fait de toutes les mères ? Est-ce que tu avais ce genre de certitudes pour nous ?

Je me vois parfois dans mes rêves – des rêves dont je ne parle pas à Lucas

– je me vois faisant des choses… Je ranime non pas un être, mais des centaines. La forêt sous mes doigts devient… Je ne sais comment dire… Je fais des rêves où la mort ne fait peur à personne, où les êtres comme Anita et moi, comme mon bébé (parce qu’elle sera – je n’ai pas peur de le croire – de ces êtres hors du commun !), n’ont pas à se cacher pour vivre… Je fais des rêves où tout est différent !

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Le Refuge des Héritiers

Mais ce ne sont que des rêves et Anita est là ! Sa venue est bien réelle ! Elle se faisait du souci pour moi. Je ne pouvais pas lui donner de nouvelles… Et dans ce chaos, je dois avouer que même si je l’avais pu, je ne sais pas si j’y aurais pensé, tant il y a à faire. Tant cette enfant occupe mon esprit…

Me revoilà égoïste ! Je vais terminer ma lettre ici pour aller la voir un peu.

Elle s’installe dans mon ancienne petite maison. Elle ne veut pas nous embarrasser, dit-elle. C’est tout Anita ! Elle fait des kilomètres, traverse le monde pour me retrouver, puis, une fois la prouesse accomplie, se retranche dans une attitude d’évidente normalité.

Comme je suis heureuse de l’avoir retrouvée !

Il ne manque que toi et mon bonheur serait complet…

Ton AnnaB

63

LE FEU

VIII

— Tu as tout ce qu’il te faut ici.

Annabelle ouvre la porte de son ancienne maison qui a l’allure d’une cabane auprès de la grande bâtisse des Mo-Louis où elle vit à présent.

Une vague de nostalgie la submerge pourtant. Si elle le pouvait, c’est là qu’elle s’établirait à nouveau. Là, elle se sent à sa place depuis le début.

Bien sûr la forêt est clairsemée, mais il n’est plus question de se cacher.

Parmi ceux qui restent, rares sont ceux qui ignorent la nature véritable des habitants d’Utoh.

La forêt a changé de visage, mais elle est plus que jamais le refuge des êtres qui n’ont leur place nulle part ailleurs. Et peut-être est-ce le tour de ces êtres de panser les blessures de leur hôte ? Utoh redeviendra bientôt ce qu’elle a été. Annabelle en a la conviction. La trace du ravage de Victor sera bientôt un souvenir douloureux, un conte de plus pour transmettre l’histoire de ce lieu aux enfants à naître… Annabelle passe une main sur son ventre. Un sourire illumine son visage lorsqu’elle entre à la suite de sa sœur dans son ancienne demeure.

— Une chance, c’est l’été ! Parce que je ne sais pas si la chaudière est sortie indemne de ce qui s’est passé… Au pire, si tu as besoin de chauffer dans les prochaines semaines, tu as la cheminée et une belle pile de bois dehors, sous l’appentis. Plus tard…

— Anna, qu’est-ce qui s’est passé exactement ?

Annabelle avait soigneusement évité le sujet depuis l’arrivée de sa sœur. D’autres discussions les avaient occupées jusque-là : l’inquiétude d’Anita, sa décision de partir, son périple. Annabelle avait écouté sans vraiment croire les paroles de sa sœur. Cet évènement avait bouleversé quelque chose en Anita. Elle qui était si attachée à ses habitudes, avait dû vraiment envisager le pire pour tout plaquer et venir jusqu’ici !

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Le Refuge des Héritiers

Annabelle avait pris la mesure de ce que représentait la présence de sa sœur. Elle avait écouté, mais au-delà des mots, au-delà de ce regard qui lui rappelait la petite fille qu’avait été Anita, Annabelle avait ressenti le déchirement à chaque étape du récit de sa sœur. Elle avait éprouvé la douleur, l’angoisse qu’avait dû ressentir ce bout de femme qu’elle connaît si bien. Jusqu’ici, il n’y avait qu’elle et le bébé, Lucas et la forêt, Erik et les quelques habitants du village. Mais elle prenait la mesure maintenant de l’impact de ce drame chez les quelques personnes qui avaient été des témoins lointains. Sa sœur n’avait pas été insensible à ce qui s’était passé ici. Au point de venir quand tant d’autres s’en allaient…

Annabelle avait reçu tout cela et avait montré son meilleur visage pour rassurer Anita d’abord. Pour ne pas lui faire peur ensuite. Parce qu’Anita avait peur et risquait de partir si elle savait… Alors Annabelle avait soigneusement évité de parler de son pouvoir, de la véritable nature des êtres qui vivaient ici et de ceux – de celui – qui au loin avaient essayé de leur nuire…

La journée qui avait vu Anita arriver s’était déroulée au rythme des murmures, des embrassades et des silences attentifs. Tout ce temps, Erik était resté muet, dans un coin de la pièce, jouant aux osselets. Anita s’était souvent interrompue, lançant des regards vers lui, agacée peut-être par le bruit des pièces s’entrechoquant sur le parquet. Annabelle qui écoutait tantôt les mots, tantôt les silences, n’avait fait que tardivement les présentations :

— Nita, j’oubliais de te présenter Erik…

L’enfant s’était approché alors. Comme un automate. Abandonnant ses osselets sur le sol. Il s’était posté devant Anita et un long échange de regard avait suivi qu’Annabelle n’avait pas osé interrompre, perdue dans la contemplation de ces deux êtres tellement importants pour elle : sa sœur de sang et… son semblable, son jumeau à des années de distance.

— Tu viens d’ici ? avait demandé Anita.

— Non, Erik est…

Annabelle avait cherché ses mots quelques instants, laissant à Erik le temps de lancer sommairement :

— J’habitais loin, mais Anna et la forêt ont eu besoin de moi…

Maintenant, ma place est ici.

Il avait répondu avec tant d’aplomb qu’Anita n’avait rien ajouté.

Annabelle lui avait ouvert les bras, l’enfant s’y était réfugié un instant 65

LE FEU

et était reparti à ses osselets. Il n’était pas davantage intervenu dans leur conversation après cela. Le cliquètement des pièces sur le sol avait repris, en même temps que celui des murmures et des silences.

Anita avait bien évoqué ce qu’elle appelait un traumatisme de la vague.

Mais Annabelle avait balayé le sujet en affirmant, une main s’attardant sur son ventre :

— Le pire est derrière nous.

Et un moteur s’était fait entendre. Lucas était rentré.

L’impensable s’était produit : voir dans une même pièce, Anita et Lucas ! Annabelle s’était remise à pleurer et les avaient pris dans les bras un long moment. Avaient-ils mis cela sur le coup d’une émotivité exacerbée à cause de sa grossesse ? Ne pouvaient-ils comprendre qu’à ce moment-là, tout ce qu’elle envisageait comme l’aboutissement de sa vie était représenté de la plus simple des manières : son compagnon, sa sœur, Erik, cet enfant grandissant dans son ventre, tous étaient réunis au cœur de cette forêt qui malgré sa blessure leur faisait encore ce cadeau, les mettaient en présence…

La conversation s’était poursuivie entre les deux sœurs, jusque tard dans la nuit, la tête sur l’oreiller d’un même lit. Les murmures s’étaient faits plus ténus, comme lorsqu’elles étaient enfants et qu’il leur était interdit de veiller.

— Il est sacrément beau, ton Lucas ! C’est lui dont tu m’avais parlé ou un autre ? Avec qui il y avait de l’eau dans le gaz quand on s’est vues, la dernière fois ?

— C’est lui… Je pensais bien que c’était fini… Enfin, c’est compliqué.

Et, en fait, on est ensemble et…

— C’est pas… pour le bébé ?

— Non, non… J’ai appris après pour le bébé…

Anita avait souri, les yeux pétillants d’excitation, malgré l’ombre de fatigue qui commençait à fondre sur ses paupières. Puis elle avait retrouvé son sérieux. Annabelle avait cru un instant qu’elle allait s’endormir. Mais, après un long silence, sa sœur avait soufflé :

— Pour toujours… Tu te souviens, Anna. Ça m’est revenu sur le chemin… C’est idiot mais ça m’a bouleversée… Tu te rappelles ? Nous courions souvent au-delà du champ qui bordait la maison et, à l’orée de la forêt, nous nous promettions toujours d’être là l’une pour l’autre. Tu te souviens ? On était petites. Le seul sens que ça avait alors, c’était la 66

Le Refuge des Héritiers

peur d’être découvertes par cette société qui nous effrayait tant, mais…

Sur le chemin, je me suis souvenue de tout ça et c’est devenu tellement clair ! Il ne fallait pas qu’il te soit arrivé quelque chose sinon… j’aurais eu toute ma vie le sentiment d’avoir failli à ma promesse…

— Tout va bien, Nita, je suis là…

— Oui, tu es là et je veux que tu saches que c’est toujours vrai. On était des mômes, mais c’est peut-être la parole la plus sensée que je t’ai jamais dite… Je m’en souviens maintenant et je ne l’oublierai plus : je serai toujours là pour toi, tu sais.

— Et moi aussi. Et tu es là aujourd’hui. C’est la plus belle des preuves.

— Il ne faut plus laisser la vie nous séparer, hein ?

— Plus jamais, Nita !

Les paupières humides, elles s’étaient blotties un peu plus l’une contre l’autre. Elles étaient redevenues des enfants et tout était à nouveau simple. La fatigue faisait oublier à Annabelle qu’elle avait omis de parler de Nora, de la blessure qui avait failli emporter Lucas… Quant à Victor, le pouvoir d’Erik, la guérison miraculeuse de Lucas, elle était convenue de laisser ces détails se perdre dans le silence de la nuit…

Mais, maintenant, face au regard insistant de sa sœur, il n’est plus temps de repousser ce sujet. Il est là, il faut l’aborder. Peut-être Anita a-t-elle d’ailleurs sciemment attendu qu’elles soient seules, dans cette petite maison, pour y faire référence.

— Alors Anna, qu’est-ce qui s’est passé exactement ? Ils connaissent ton pouvoir ici. Cet homme qui m’a déposée chez toi…

— Lee.

— Oui, Lee. Il m’a clairement fait des allusions. Comment se fait-il qu’ils sachent ? Et surtout… Est-ce que c’est toi qui as provoqué ce raz-de-marée ? Il avait l’air de penser que tu avais une part de responsabilité là-dedans…

Toutes ces questions… Annabelle redoutait de les entendre. Plus encore de la bouche de sa sœur. Impossible de les éviter à présent. Il faut y répondre. Un pincement au creux de la poitrine fait comprendre à Annabelle qu’au-delà des questions, c’étaient les réponses qui lui faisaient peur en réalité. Les réponses et tous ces souvenirs que les habitants de la presqu’île cherchent à oublier. Tous, y compris elle.

Les images reviennent déjà lourdes de la culpabilité des morts perdus quelque part sous la terre ou emportés par les flots…

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LE FEU

Annabelle tend une main vers le canapé qui a accueilli tant de moments passés, tendres et douloureux.

— On s’assoit ?

Une fois installées face à face, les mots affleurent, timides :

— Anita, je dois te dire la vérité. Ici notre secret – enfin, le mien, reformule-t-elle en voyant la mine de sa sœur s’assombrir, – est connu…

— Mais, qu’est-ce qui t’a pris, Anna, de tout leur dire ?! Tu es folle !

— J’ai parlé mais pas aux humains ordinaires… Seulement à…

— Pas aux humains ordinaires ? Qu’est-ce que… ?

— Cet endroit est particulier, Nita. J’ai essayé de te le dire quand je suis venue te voir… Il y a ici des êtres qui sont comme nous… d’une certaine manière…

— Je ne comprends rien…

— Erik…

— Le garçon qui vit avec vous ?

— Lucas…

— Impossible !

— Sa famille, ses amis…

— On ne peut pas être autant !

— Tu as remarqué leurs yeux à tous ?

— Il y a bien quelque chose, peut-être… Surtout chez le garçon, mais pour les autres, c’est si léger… Ça ne peut pas vouloir dire…

— Si. Ils ont eux aussi des particularités.

— Je ne sais pas si je veux savoir…

— Erik maîtrise l’air.

— Impossible ! Il n’y a que nous ! Il ne peut pas y en avoir d’autres !

Maman nous l’aurait dit !

— Peut-être qu’elle l’ignorait…

— Et les autres ? Et le raz-de-marée ?

— Nita, nous nous lions, avec Erik, à un élément. Ici, j’ai découvert que certains habitants deviennent des créatures. Des espèces d’hommes-ours. Il faut que tu saches qu’il y en a d’autres. Ailleurs. Des êtres-animaux, végétaux ou élémentaires. Nous ne sommes pas seuls. Et nous ne sommes pas tous… pacifiques.

— Tu me fais peur, Anna…

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Le Refuge des Héritiers

— La dernière fois que nous nous sommes vues, tu te souviens ? Je te disais que j’en avais rencontré d’autres comme nous, que j’allais sur une île…

— Oui…

— Hé bien… L’un d’eux voulait faire de moi, sa… complice, d’une certaine manière.

— Sa complice ? Pour faire quoi ?

— Révéler nos pouvoirs ? Prendre le pas sur les hommes ? Que sais-je encore ! Erik qui vivait là-bas m’a mise en garde et je suis revenue ici de manière précipitée. La forêt avait besoin de moi et Lucas aussi…

Mais ça n’a pas plu à Victor…

— Victor ?

— Son pouvoir, c’est l’eau… Et il a voulu se venger de moi et de cette forêt, dont le pouvoir lui échappait…

— Il y a un pouvoir ici ?

— Si tu laissais le tien s’exprimer…

— Hors de question !

Annabelle tend une main vers sa sœur dont les yeux se remplissent déjà de larmes.

— Pardon, Nita. Disons que je n’ai rien dit…

— Et qu’est-ce qu’il a fait alors ce Victor ?

— Il a appelé une vague énorme… Avec Erik, nous nous sommes efforcés de la retenir le temps que le maximum d’habitants se mette à l’abri. Mais il y a eu tout de même des morts… Victor a profondément blessé cette forêt, pour la seule raison qu’il voulait la posséder…

— Encore cette histoire de pouvoir ?

— Oui… Je ne peux pas te dire ça avec des mots… Cette forêt parle aux êtres comme nous… Jusque dans nos rêves…

— Dans vos rêves ?

— Oui. Erik, par exemple, connaissait Utoh avant d’y avoir posé un pied. Nellie l’avait vue… Elle m’est apparue aussi souvent, dans d’étranges visions…

Annabelle s’interrompt, dévisage sa sœur, devenue blême.

— Nita, ça va ?

— J’ai fait des rêves…

— Quel genre de rêves ?

— Rien d’extraordinaire… J’étais dans l’appréhension de savoir si tu étais en vie ou non… Je somatisais…

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LE FEU

— Admettons. Et que voyais-tu ?

— C’est idiot, Anna…

— Dis-moi, s’il te plaît…

— J’ai vu des arbres immenses, une végétation abondante et…

— Et… ?

— Ça n’a aucun sens… C’était juste des images… Je te croyais perdue et mon inconscient me faisait voyager dans une forêt. Il ne faut pas avoir fait de longues études de psycho pour comprendre…

— Nita, qu’est-ce que tu as vu d’autre ?

— Dans chacun de ces rêves…

— Parce que tu en as fait plusieurs ?

— Oui…

— Alors…

— Quoi ?...

— Continue. Qu’est-ce que tu as vu d’autre ?

— À chaque fois, je marchais dans cette forêt – enfin, dans une forêt, pas celle-ci en particulier – juste quelques pas. Et je sentais le vent, tel qu’il est quand tu… Enfin, tu sais bien !

Annabelle acquiesce et encourage sa sœur à poursuivre.

— Et puis, la lumière à travers les arbres était… S’il y avait un truc bizarre, c’est bien ça… Mais ça reste explicable encore une fois !

— Nita, vas-tu te décider à finir ta phrase ?!

— La lumière, dans mon rêve, avait cette nuance particulière qu’il y a dans nos yeux. C’était doré de partout ! Comme si… comme si le soleil était posé à même le sol…

Annabelle observe sa sœur le souffle court. Les mots sont là, leur sens est évident. Comme souvent Annabelle comprends qu’elle savait déjà ce qu’elle semble n’appréhender mentalement que maintenant.

Bien sûr… Bien sûr…

— Qu’est-ce qu’il t’arrive, Anna ? Maintenant c’est toi qui fais une tête bizarre…

— Tu as vu Utoh, Nita, commence Annabelle en se raclant la gorge.

Elle t’a appelée. Elle t’a dit de venir à elle…

— C’est toi que je suis venue retrouver, Anna.

Un sourire lumineux passe sur le visage d’Annabelle.

— Tu as vu Utoh, Nita. Elle a voulu te montrer son visage. Telle qu’elle était…

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— Non, Anna, je suis venue pour te retrouver toi.

— J’étais pleine de certitudes moi aussi lorsque je suis arrivée ici…

Mais tu l’as vu, Nita, tu l’as vu ! s’exclame Annabelle en prenant sa sœur dans les bras. Telle qu’elle était…

Un frisson parcourt la colonne d’Annabelle. Elle ferme les yeux, sourit et serre un peu plus fort sa sœur contre elle.

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LE FEU

IX

Immobile, les yeux grands ouverts sur la nuit, elle observe le silence. Certains diront que le silence ne dit rien, qu’il laisse s’évader la pensée, ou qu’il faut le fuir pour le remplir. Mais pour elle, le silence déborde de sens. Le silence est un espace où se déroule au ralenti un monde invisible à beaucoup de créatures. Roger et les autres, même s’ils en avaient la patience, pourraient-ils seulement percevoir un instant ce qu’elle a la capacité de voir, elle ? Malgré son jeune âge, elle en doute.

En la regardant, on pourrait croire qu’elle a quitté son corps, qu’elle n’est plus qu’une statue de bois, vide de conscience. Qu’elle est peut-être dans un état de méditation profonde. Alors que tant de choses se passent en elle et autour d’elle, et qu’elle est en dialogue avec tout cela en même temps. Elle n’est jamais plus présente qu’en ces moments de communion.

Tous disent sur cette île que ses parents sont voués à l’immobilité, qu’ils sont enfermés dans leur corps et que la rigidité du bois est un inéluctable cachot qui emprisonnera Nellie à son tour. Corps et âme. Ils ne l’ont pas dit à voix haute, bien sûr. Mais ils l’ont pensé. Tous. Avec peine, crainte ou pitié pour la plupart. Avec un amusement sadique parfois pour Victor. Si elle en a souffert jadis, ce n’est plus le cas. Car le vent, les vagues, les oiseaux de la mer, tous ceux qui étaient de passage et qui venaient d’ailleurs lui ont rapporté la même nouvelle : Victor n’est plus. Cet être est mort. Utoh a eu raison de lui.

Alors, cette blessure-là va guérir. Peut-être est-elle encore un peu sensible. Elle n’est pas certaine de comprendre précisément ce qu’est souffrir pour soi quand on est à ce point connecté aux autres, quand la limite de soi s’étend au-delà des frontières de son propre corps.

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