Chroniques des sept lunes, Esclarmonde: Le nectar d'éveil
Chroniques des sept lunes, Esclarmonde: Le nectar d'éveil
Author: Danielle Gourbeault-Pétrus

Esclarmonde et le nectar d'éveil T2

©2020 Faralonn éditions

www.faralonn-editions.com

ISBN :978-2-38131-054-1

Dépôt Légal : Décembre 2020

Illustrations : © SF.COVER 2020

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L. 122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective- et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information - toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayant cause est illicite (article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

Chroniques des Sept Lunes

Tome 2

Esclarmonde

et le Nectar d’Éveil

Danielle Gourbeault-Pétrus

La princesse Esclarmonde, son ami Luc et le petit gnome Môm ont quitté la planète de la jeune fille à bord d’un vaisseau spatial en forme de Chamallow. Ils doivent rapporter de chacune des sept lunes un échantillon de sable qui permettra de réaliser un nouveau cristal sacré..

Le soleil se montra timidement sur les hautes collines boisées de Méla, la lune jaune. C’était une matinée de fin d’été, à peine fraîche, annonçant les prochains orages de l’automne. Deux ours palmés batifolant au bord d’un lac levèrent la tête pour regarder une boule de feu traverser le ciel dans un sifflement aigu.

Le transporteur ralentit sa course et se laissa tomber en rebondissant plusieurs fois, comme une baudruche emplie d’eau, dans une clairière au milieu d’une immense forêt.

Alors que les rayons du soleil le caressaient de plus en plus durement, il se mit à gonfler, à se tendre puis soudain explosa répandant autour de lui des milliers de spores.

Esclarmonde, Luc et Môm atterrirent violemment sur leurs fesses. Le choc les tira du sommeil en sursaut.

— Où sommes-nous ? s’écria le garçon en regardant effaré autour de lui.

Esclarmonde, avant de répondre d’une voix calme, activa son dôme de protection autour d’eux.

— Vraisemblablement sur Méla. Môm, est-ce que ça va ?

Le petit magicien à la peau violette cligna des yeux comme un enfant qui s’éveille puis se releva en frottant son postérieur meurtri.

— Ces vaisseaux sont pratiques, mais inconfortables, commenta-t-il de sa voix fluette. L’intelligence interne devrait nous alerter au moment de l’atterrissage. Qu’aurions-nous fait si nous étions tombés au milieu d’ennemis ? Ou dans un lac ?

— Je crois que Candela a programmé le transporteur pour qu’il se pose en zone inhabitée et relativement sûre.

— Très loin de toute ville ? s’inquiéta Luc.

— Nous devrons peut-être un peu marcher…

Ils observèrent leur environnement. Des arbres immenses étalaient leurs hautes cimes dans le ciel, telles d’élégantes ombrelles bleutées qu’inclinait le zéphyr tiède.

— Je n’en ai jamais vu de si grands… s’inquiéta Luc. Ça me rappelle…

— Oui, à moi aussi, l’interrompit la fillette. Le transporteur nous a enseigné tout cela pendant notre sommeil : la végétation gigantesque de cette planète, les formes de vie différentes de la tienne et de la mienne… Nous saurons nous tirer d’affaire de façon innée. A priori, je peux baisser le bouclier, nous ne craignons rien. Essayons de nous orienter.

Dans un bruissement sec, le dôme disparut, leur permettant d’exécuter quelques pas sur un sol couvert d’aiguilles deux fois plus longues qu’eux.

— Les arbres ressemblent à des résineux, constata Luc.

Comme pour confirmer ses dires, une pomme de pin, haute comme une armoire, s’abattit à quelques mètres de lui. Le choc fit trembler la terre.

Muet de terreur, le garçon se réfugia près de son amie.

— Nous devons garder une protection au-dessus de nos têtes, décida-t-elle. Pour cette planète, nous sommes à l’échelle des insectes.

— Ça promet ! réussit tout de même à articuler Luc.

Môm haussa les épaules.

— Ce n’est que la première de vos surprises. Ramassons des spores pour notre retour avant que le vent ne les disperse.

— Tu as raison, convint Esclarmonde en détachant le flacon de son cou.

Les petits organismes translucides de forme fractale s’étaient disséminés à l’endroit de l’impact. Ils eurent tôt fait d’en rassembler suffisamment pour l’emplir.

— Les autres se détruiront. L’environnement leur est hostile.

Môm fronça les sourcils puis se baissa pour aider à la récolte.

Plus tard, à l’abri sous le dôme, Luc fit glisser un cylindre fixé de son gantelet et activa l’holocarte confiée par Candela. La forêt était indiquée, ainsi que la ville de Méla où ils devaient se rendre pour rencontrer la reine Apicula.

— Nous devrons marcher vers le sud pendant…

— Cent cinquante kilomètres !

— Elle est folle ! Clara, ta magicienne est frappadingue ! s’écria Luc en utilisant le diminutif qu’il avait donné à son amie, ne parvenant pas à s’habituer à son véritable prénom.

— Peut-être un peu fâchée avec le kilométrage, l’excusa Esclarmonde.

— Ou alors elle espère que nous rencontrerons quelqu’un, intervint Môm. Le peuple de Méla redouble d’activité en cette saison.

— En tout cas, nous devons sortir de ces bois, conclut Esclarmonde. Les animaux qui vivent là représentent un réel danger pour nous.

— Exact ! Ils sont vachement gros ! s’écria Luc en lâchant l’holocarte.

Ils eurent à peine le temps de s’abriter sous leurs dômes qu’un tapir à six pattes, armé de défenses en volutes, déboula au galop dans la clairière, poursuivant un étrange volatile, sorte de petite autruche couronnée d’une huppe d’yeux écarlates.

L’animal brutal posa un pied à trois doigts couverts de sabots sur les boucliers, ce qui lui occasionna une violente brûlure et déclencha un jet d’étincelles. Il se cabra de douleur avant de s’enfuir dans un couinement déchirant. L’oiseau, sans attendre son reste, partit à son tour d’une démarche dédaigneuse en faisant claquer de colère son bec démesuré.

Peu rassurés, ils se rapprochèrent les uns des autres.

— Il aurait pu nous aplatir comme des cafards, pleurnicha Môm.

Luc ouvrit les bras, fataliste.

— Ça ne va pas être de la tarte !

Esclarmonde le regarda, se demandant ce qu’il voulait dire avec sa « tarte ».

C’est alors que des vrombissements et des cris apeurés troublèrent la tranquillité retrouvée de la forêt.

Ils se précipitèrent tous trois vers la pomme de pin et se cachèrent entre ses écailles pour observer.

Un enfant, entièrement vêtu de doré, surgit en trébuchant dans la clairière et avisant une feuille d’arbre abandonnée par les vents, la souleva, et se glissa en dessous. À peine était-il abrité qu’un vol d’une dizaine d’humains franchit à son tour la lisière.

Leurs combinaisons rayées de noir et de jaune et le dispositif d’ailes métalliques fixé à leur dos leur donnaient l’apparence inquiétante de guêpes, impression accentuée par un casque pointu prolongé d’une visière à facettes. Chacun d’eux brandissait une arme qui évoqua à Luc une antique arquebuse équipée d’un boîtier.

— Que crois-tu qu’ils tirent ? murmura Esclarmonde.

— Un rayon paralysant, répondit Môm. En réglant la fréquence, ils peuvent aussi tuer.

— Comment agit-on alors ? souffla Luc.

— Rien, on attend qu’ils partent.

Mais les chasseurs avaient bien compris que leur proie se cachait dans la clairière. Avec méthode, ils inspectaient en rase-mottes chaque centimètre carré de terrain. Finalement, l’un d’eux avisa la feuille et stationna au-dessus. Adressant un signe aux autres, il souleva le mince abri. L’enfant terrorisé poussa un cri de détresse. C’en était trop pour Esclarmonde et Luc. D’un même mouvement, ils bondirent hors de leur cachette, le bouclier activé, et à l’aide de leur gantelet lancèrent quelques salves anesthésiantes sur les agresseurs. L’effet de surprise joua en leur faveur. Inconscientes, les guêpes continuèrent leur vol jusqu’à ce qu’elles heurtent un arbre et tombent en vrille dans l’herbe, assommées.

Esclarmonde regarda Luc.

— Où as-tu appris à te servir du gantelet ?

— Ton chamallow ne m’aura pas enseigné que des notions de botanique, lui répondit-il, étonné toutefois par ce qu’il venait d’accomplir.

L’enfant, aidé par Môm, se remettait sur ses pieds. Sa combinaison dorée était déchirée et à son dos pesait un dispositif endommagé qui devait supporter des ailes. Il les regardait avec reconnaissance. Il semblait avoir à peine dix ans.

— Comment te nommes-tu ? demanda Esclarmonde.

— Je m’appelle Corylus. Je vous remercie, Étrangers, vous m’avez sauvé la vie.

— Qui étaient ces soldats ? interrogea Luc à son tour.

— Des maraudeuses, elles vivent en petites tribus à la lisière des forêts et nous attaquent parfois pour voler nos chargements. Leur dangerosité est limitée parce que leurs différentes ruches ne peuvent s’accorder et se combattent régulièrement. On ne les craint pas vraiment.

— Tu t’es donc égaré… constata Môm.

Le garçon baissa la tête.

— Oui, je suis encore trop petit pour travailler aux prés avec les ouvriers et j’ai vagabondé dans la forêt. Quand j’ai voulu rebrousser chemin, j’avais perdu tous mes repères. C’est alors que les maraudeuses m’ont attaqué.

— Tu n’as pas semé de cailloux comme le Petit Poucet ? demanda Luc pour plaisanter, mais devant l’air surpris des autres, il passa à autre chose.

— Dans quelle direction se trouve le pré où travaillent tes parents ?

L’enfant gratta ses cheveux blonds comme le miel.

— Dans la direction du couchant, mais c’est loin, j’ai volé longtemps. À pied, nous n’y arriverons jamais, c’est beaucoup trop dangereux.

— Ces ailes, demande Esclarmonde, sais-tu comment on s’en sert ?

— Facile, tout le monde a ça chez nous, même les petits enfants.

La jeune fille sourit.

— Alors nous n’avons qu’à emprunter celles de ces dames. Luc, tu me couvres, Môm, tu m’aides. Dépêchons-nous avant qu’elles ne reviennent à elles.

Ils coururent jusqu’aux arbres. Les guêpes gisaient sur la mousse dans laquelle Esclarmonde et sa petite troupe s’enfonçaient jusqu’aux genoux.

— Elles ont l’air bien amochées, constata Luc. Hou, qu’elles sont vilaines !

Effectivement, les casques arrachés laissaient voir sous des cheveux sombres extrêmement courts des visages pointus tatoués de stries noires.

Par chance, l’équipement des guêpes n’était pas endommagé. L’enfant leur montra comment fixer, à l’aide d’un harnais, le dispositif guère plus gros qu’un sac à dos sur lequel étaient repliées les ailes métalliques.

— Et ensuite, demanda Luc.

Le petit garçon ramassa un casque qu’il posa sur sa tête.

— Ce n’est pas compliqué, cela fonctionne avec les ondes cérébrales. Vous devez vous visualiser en train de voler.

— Facile pour toi, bonhomme, mais à nous, cela ne nous est jamais arrivé, s’inquiéta Esclarmonde.

— J’ai fait du delta-plane avec mon oncle, je comprends très exactement ce qu’on peut ressentir. Pour toi, Clara, ce sera simple aussi, avec ton dragon, tu connais ce genre de sensations.

— J’ai déjà utilisé des ailes de ce type, intervint Môm. Au début, c’est un peu bizarre, mais on s’y habitue très vite.

Ils délestèrent de leur casque les maraudeuses et les posèrent sur leur crâne. Esclarmonde poussa une exclamation émerveillée.

— Génial !

Luc tournait la tête de droite à gauche.

— On a la même vision que les abeilles, mais ça me donne déjà le vertige.

— C’est absolument nécessaire ici, leur expliqua Môm. Le danger peut venir de partout. Prêts pour un essai ?

Les enfants se concentrèrent ne sachant comment s’y prendre.

— Allons-y !

L’un et l’autre se soulevèrent péniblement de quelques centimètres et exécutèrent le tour d’un arbre.

Le petit magicien et Corylus se regardèrent en hochant la tête.

— Les guêpes se réveillent !

Dans l’instant, Luc et Esclarmonde se retrouvèrent à cinq mètres du sol. Réalisant que les deux complices riaient aux éclats, ils retombèrent aussitôt sur la mousse épaisse. Môm essuya ses yeux pleins de larmes.

— Voilà, vous avez compris comment cela fonctionne.

Luc le fusilla du regard.

— Hé bien tant mieux, parce qu’effectivement, les guêpes s’éveillent !

Ils s’envolèrent tous les quatre alors qu’au pied de l’arbre les maraudeuses se relevaient en titubant.

— Suivez-moi ! cria Corylus qui, aussi vite que possible, se faufila à travers la forêt.

Ils volèrent à vive allure en direction du soleil couchant, évitant tous les pièges de la forêt. Luc et son amie s’amusaient follement, réalisaient des loopings et des arrêts brutaux, découpant au laser les toiles d’araignées qui auraient pu les retenir.

Luc se dit qu’il aimait autant ne pas savoir à quoi elles ressemblaient.

À la fin de la journée, ils parvinrent enfin à la lisière.

Le paysage qui s’offrait à eux les laissa sans voix : des prés, à perte de vue, couverts de fleurs jaunes, larges de plus de cinq mètres de rayon. Autour d’elles s’activait tout un peuple ailé.

Des centaines d’ouvriers vêtus de doré, comme Corylus, aspiraient à l’aide d’une pompe le nectar qu’ils déversaient dans un conteneur métallique qui volait à leur côté. Une fois rempli, ils allaient le stocker sur un transporteur puissant, de forme allongée, auquel les charges pouvaient s’arrimer.

Luc était ébahi de voir un aussi lourd véhicule se maintenir ainsi sur place, à dix mètres du sol, sans s’écraser.

D’autres ouvriers, munis d’un petit aspirateur, récoltaient le pollen qui suivait le même trajet. Des soldats en armes encadraient pour les protéger ceux qui travaillaient.

Ce n’était qu’un va-et-vient vrombissant, chacun semblait extrêmement concentré sur sa tâche. Une colonne de transporteurs partait pour une destination encore inconnue aux trois observateurs. Corylus s’avança à découvert.

— Allons-y !

Malheureusement, les soldats trompés par leurs ailes les prirent pour des maraudeuses.

Un feu croisé se déclencha sur eux. Par miracle, les rayons les frôlaient sans les toucher. Ils se jetèrent au milieu d’un tournesol monstrueux et ouvrirent leur bouclier magnétique.

— Arrêtez ! hurlait le petit qui enleva son casque. Arrêtez ! C’est moi ! Corylus !

Le tir cessa aussitôt et les soldats les entourèrent les armes toujours levées.

— Qui t’accompagne ? demanda une voix autoritaire.

— Ce sont des amis, Capitaine, ils m’ont sauvé des maraudeuses, cria l’enfant.

Esclarmonde et ses compagnons retirèrent à leur tour leurs casques. L’officier baissa son laser de poing, imité par ses soldats.

— Je reconnais le petit homme, il est parfois reçu chez la reine.

Môm salua en inclinant la tête.

— Justement, nous sommes venus pour la rencontrer. Pouvez-vous nous conduire à elle ? Je suis accompagné de la princesse Escl…

Un éternuement les interrompit. Ils se tournèrent vers Luc qui semblait suffoquer, rouge comme un coquelicot.

Esclarmonde se précipita sur lui et le soutint alors qu’il allait s’effondrer.

— Luc, que t’arrive-t-il ?

— Allergie aux pollens, souffla-t-il difficilement. Je ne pensais pas qu’ici ça me ferait la même chose. J’ai rien pour me soigner.

Cette simple phrase provoqua chez lui une toux épouvantable. Un sifflement désagréable s’échappait de ses bronches.

— Il va mourir, s’affola la jeune fille.

Môm aida le garçon à s’asseoir pour faciliter sa respiration, mais la fleur étant saturée de pollen, l’urgence était de l’évacuer.

Le capitaine gardait son calme.

— Allons, pas d’affolement ! dit-il. Nous avons déjà vu ce type de manifestation ici.

Il parla dans un émetteur fixé à son épaule.

— Unité de secours, rejoignez-moi ! Un cas d’œdème.

Quelques minutes plus tard, alors que Luc commençait à perdre connaissance, un petit module vint se poser sur la fleur. Un infirmier vêtu d’une combinaison blanche en sortit, une mallette à la main. Il évalua rapidement le problème, prit une seringue qu’il vida dans le bras contracté du malade et lui plaça un masque à oxygène. Tous attendirent avec anxiété. Au bout de quelques minutes, Luc parut reprendre vie et s’assit. Son visage extrêmement pâle était couvert de sueur. Il aspira à fond plusieurs fois dans le respirateur avant de le retirer.

— Et bien, j’ai cru ma dernière heure arrivée !

Sa pauvre voix peinait, entrecoupée de sifflements. Esclarmonde soulagée lui ébouriffa les cheveux.

— Ne me refais jamais une pareille peur !

— J’essayerai. C’est bête, mais quand je t’ai suivi, j’ai laissé mon aérosol sur la table de la cuisine.

L’infirmier lui en tendit un.

— Tu n’auras qu’à utiliser celui-ci en cas de besoin, mais l’injection devrait te protéger assez longtemps.

— Les réactions allergiques surviennent parfois parmi les ouvriers, expliqua le capitaine. Le Gardien des Secrets a composé un remède très efficace.

— S’il venait sur ma planète, conclut Luc, il ferait fortune.

— Voilà Mélacité ! s’écria Corylus.

À l’extrémité des prés, dans le méandre d’un fleuve doré s’étendait la ville.

Esclarmonde et Luc restaient bouche bée. La jeune fille n’avait connu que les murailles de sa ville-palais, le garçon les cités du sud de la France. Une forêt de structures métalliques se dressait, lançant dans toutes les directions des flèches audacieuses auxquelles étaient suspendues des ruches rondes, se balançant au gré du vent. Certaines étaient utilisées comme habitations collectives, d’autres, plus petites, formaient des logements individuels. On remarquait aussi, à la périphérie de la ville, une vaste usine vers laquelle se dirigeait la caravane des transporteurs. Ici, les ouvriers transformaient nectar et pollens.

Une flèche beaucoup plus grande supportait une ruche gigantesque au cœur de l’agglomération. Au va-et-vient continuel de véhicules volants et à l’importance de la garde sanglée dans une livrée étincelante, ils devinèrent qu’ils arrivaient au Palais royal.

Sous escorte, ils contournèrent le bâtiment et après une rapide manœuvre, le transporteur pénétra dans le hangar du quartier militaire et se posa sur la piste d’atterrissage.

— Je comprends pourquoi Candela ne voulait pas que j’amène mon dragon ici, réalisa Esclarmonde. Rien qu’en éternuant il aurait pu fondre tout cela…

L’intérieur de la ruche les laissa muets. Les murs de cire s’ornaient de milliers d’alvéoles qui correspondaient à autant de pièces, de bureaux. Les militaires à l’aide de radars perfectionnés surveillaient sur des écrans toutes les zones de production, suivaient les déplacements des troupes de maraudeuses connues et informaient en temps réel les unités envoyées dans les prés. Luc remarqua des armureries, une réserve de carburant, un hôpital. Il ne pouvait tout détailler tant la voûte était immense.

Le capitaine les mena à une alvéole d’accueil, destinée aux visiteurs, et poussa la porte hexagonale qui coulissa. Une femme d’un certain âge, vêtue d’une combinaison dorée, s’avança vers eux, souriante, escortée de quatre gardiens armés.

— Je suis la gouverneure du palais. Je me nomme Maya.

Personne ne comprit pourquoi Luc pouffa de rire. Môm et Esclarmonde le fusillèrent du regard.

— Enfin Clara, murmura-t-il, Maya, elle s’appelle Maya, comme l’abeille…

— Mais de quoi parles-tu ?

Il s’essuya les yeux.

— Désolée, tu ne peux pas savoir. Quand tout cela sera fini, tu viendras en vacances chez moi.

La gouverneure leur fit les honneurs de l’aile palatine où ils seraient hébergés. L’intérieur était divisé en plusieurs chambres, avec un mobilier confortable.

— Vous pourrez vous rafraîchir, je vais vous faire porter une collation, puis je préviendrai les souverains de votre arrivée. Ils vous recevront certainement demain matin. Corylus, suis-moi, mon enfant ! Je vais te ramener à tes parents.

Les trois se retrouvèrent enfin seuls.

— Toutes les cloisons sont en cire ici, s’exclama Luc, c’est incroyable !

— Ces humains ont bâti leur société à l’image de celle des insectes butineurs, utilisant la richesse végétale de la planète, expliqua Môm.

Ils explorèrent leur domaine. Chaque chambre possédait un lit moelleux, de forme alvéolaire, et une salle de bain qu’ils investirent aussitôt, en se plongeant dans une cuve d’eau tiède parfumée aux essences florales qui leur fit oublier leur dure journée. Ils se glissèrent dans de longs pyjamas jaunes et se retrouvèrent pour partager le repas que deux serviteurs leur avaient porté.

Luc souleva la cloche de son plateau et en observa le contenu avec circonspection.

— Quand on aime le sucre… commenta-t-il.

Il venait de découvrir des galettes de céréales ruisselantes de miel, une préparation à base de fleurs confites également dans le miel, des croquettes de pollen, et une boisson tiède et sucrée encore au miel.

— En tout cas, c’est bourré d’énergie, conclut Esclarmonde, nous en aurons sans doute besoin.

Ils mangèrent toutefois avec appétit, mais Luc préféra aller se désaltérer avec de l’eau dans la salle de bain plutôt que de boire le liquide épais dont l’odeur l’écœurait un peu. Esclarmonde bâilla bruyamment.

— Je vais me coucher, je suis épuisée.

— Moi, aussi, s’écria à son tour le petit homme. Trop d’émotions aujourd’hui, mes yeux se ferment tous seuls.

— Bon, conclut Luc, si vous vivez à l’heure des poules, je vais m’allonger également.

Au milieu de la nuit, il s’éveilla tenaillé par la soif.

— Je ne pourrai jamais m’habituer à cette alimentation, maugréa-t-il.

La respiration apaisée de Môm et d’Esclarmonde lui parvenait par les portes entrebâillées.

— Comment peuvent-ils faire ? Moi, je me lève.

Il se dirigea vers la salle de bain, ouvrit le robinet et but avec avidité. C’est alors qu’un bruit attira son attention. On aurait dit le sifflement d’une perceuse. Cela dura longtemps, l’empêchant de se rendormir, puis un remue-ménage lui parvint à l’extérieur. Il se releva pour observer en soulevant le store de la fenêtre au-dessus de son lit.

Une personne de grande taille, vêtue d’un ample manteau, homme ou femme, il n’aurait pu le dire, volait à hauteur de l’étage, tenant un objet qu’il ne put identifier à la main. Une autre, plus petite, en qui il reconnut une maraudeuse, le rejoignit sur un module individuel. Luc entrevit sa physionomie : chauve, le visage anguleux, des yeux un peu rapprochés et une barbe taillée courte. Ils discutèrent un instant puis le module s’éloigna dans un sifflement aigu tandis que le personnage rentrait dans la ruche.

— Que se passe-t-il ici ? murmura le garçon.

— Vous souvenez-vous bien, tous les deux ? répéta à voix basse pour la énième fois le petit Môm.

— Oui, répondit Esclarmonde excédée. Notre transporteur nous a enseigné tout cela pendant notre long voyage.

— Il vous a expliqué comment agiter les ailes pour saluer, mais il ne vous a pas dit qu’il était important de tenir les yeux baissés.

— Mais toi, tu l’as fait au moins cent fois !

Un roulement de tambour les interrompit. Ils se trouvaient dans la grande salle de réception du palais, entourés de soldats et de courtisans sanglés dans leurs combinaisons luxueuses. Esclarmonde admirait les fines colonnades de cire, sculptées d’abeilles stylisées qui supportaient une élégante voûte alvéolée. La lumière du jour pénétrait par des fenêtres étroites et baignait avec douceur la pièce monumentale. À l’extrémité sud, sur une estrade, étaient disposés deux trônes dorés garnis de coussins rouges.

— Sa Majesté la reine Apicula, cria un héraut pendant que deux pages ouvraient les battants d’une porte de bois verni.

La cour s’inclina d’un même mouvement. Chacun agitait frénétiquement ses ailes métalliques. Esclarmonde et les siens se prosternèrent également, avec un léger temps de retard.

Apicula, une grosse femme à l’air débonnaire entra, flanquée du roi Floris, petit homme qui lui arrivait à peine au niveau du coude.

D’un geste élégant de son bras grassouillet, elle rejeta sur son épaule gauche sa cape lamée d’or et s’assit sur son trône, imitée par son compagnon vêtu de noir. À leurs côtés, une jeune fille d’une quinzaine d’années vint prendre place dans l’uniforme des soldats. Comme elle avait les mêmes yeux mordorés que la reine, ils en conclurent que c’était leur aînée puisqu’une dizaine d’enfants dans de riches combinaisons chatoyantes se placèrent ensuite derrière eux.

La gouverneure et ses gardes restaient en retrait.

— Messire Môm, s’écria la souveraine d’une voix haut perchée, quel plaisir de vous revoir ! La dernière fois, j’étais encore une gamine…

Môm s’avança, le regard baissé, et écarta légèrement les ailes pour saluer.

— Votre Majesté, c’est également une joie pour moi, je trouve que vous avez embelli et que vos maternités vous ont épanouie.

Elle se tourna vers le roi en se rengorgeant.

— Ce petit magicien est un flatteur.

— Il a parfaitement raison, ma mie, souffla le personnage falot.

La reine, un large sourire sur son visage pointu regarda de nouveau Môm.

— On m’apprend que vous voulez expressément me rencontrer… Ne me dites pas que Mortcombe une nouvelle fois…

— Si, Votre Majesté, hélas ! Permettez que je vous présente mes compagnons.

Esclarmonde et Luc avancèrent d’un pas et s’inclinèrent encore selon le protocole, leurs ailes bruissant doucement.

— Son Altesse Esclarmonde, fille du prince Lucius III et de la princesse Lucia ; à ses côtés, le jeune Luk de Sainte Luce, petit-fils de Luh Ka l’Étranger.

— Le danger doit être bien grand pour que ces nobles enfants soient envoyés en ta compagnie.

— Plus encore ! s’écria Esclarmonde en levant sur elle son regard blanc.

— Je n’en doute pas, répondit la reine cassante, pour que vous oubliiez ainsi le protocole.

Sous l’œil courroucé de Môm, Esclarmonde rectifia la position.

— Que Votre Majesté me pardonne, mais depuis un an maintenant, Mortcombe a frappé mes parents et mon peuple du Sortilège des Dévoreurs de Vue. Il les a réduits en esclavage et a brisé le Cristal.

— Par les Sept Lunes ! s’écria Apicula. Ne pouvais-tu le dire plus tôt ? C’est que nous sommes tous menacés ! Mortcombe a juré la perte des royaumes qui ont contribué à confectionner le sortilège !

— Aidez-moi, par pitié ! supplia la fillette. Je dois rapporter à Candéla le sable jaune qui sert à fabriquer le cristal de votre planète.

— Oui, oui, je comprends, pauvre enfant. Bien sûr, vous l’aurez. Je suppose que les autres lunes ne sont pas prévenues non plus.

— Majesté, je suis la seule de mon peuple encore en liberté, je n’avais aucun moyen de contacter le système planétaire.

— Je comprends, je comprends, répéta la reine.

Elle se tourna vers le capitaine.

— Donnez des ordres pour adresser tout de suite des messagers aux autres lunes.

L’officier s’inclina et se retira.

— Je vais faire appeler Mosca, le Gardien des Secrets, il vous confiera un échantillon de notre précieux sable.

— Vous montrez une grande générosité, Majesté, remercia Esclarmonde. Je…

Un brouhaha l’interrompit.

Un homme petit et barbu, empêtré dans une robe rouge constellée d’abeilles, se précipita dans la salle.

— Retenez ces gens ! cria-t-il en désignant les deux enfants et le magicien. Arrêtez-les !

Aussitôt, les gardes les entourèrent, lance-laser pointé. Esclarmonde regretta d’avoir abandonné sa tunique au profit d’une tenue de cour.

— Maître Mosca, expliquez-vous ! hurla la reine de sa voix suraiguë. Donnez-nous les raisons de ce tumulte !

Il se prosterna au pied des souverains. Sur son visage rouge sali de longs poils de barbe clairsemés luisait une abondante transpiration.

— Le parchemin, Majesté ! Le parchemin a été dérobé. Je ne pourrai plus élaborer le Nectar d’Éveil.

Un murmure terrorisé courut dans la salle. La reine, soudain pâle, se dressa sur ses pieds.

— Comment est-ce possible ? Et pourquoi soupçonnes-tu mes invités ?

— Majesté, un tunnel est creusé entre leur alvéole et le laboratoire !

Luc leva les yeux au ciel.

— Il n’y avait pas de trou lorsque nous avons quitté nos chambres !

Le capitaine arriva en courant.

— J’en ai vu un ! Ouvert dans le mur, juste à hauteur de votre lit ! Ce ne peut être que vous. Creuser dans de la cire a dû vous paraître facile !

— Mais pourquoi aurions-nous commis cela ? interrogea Môm qui tremblait de tous ses membres. Nous sommes venus chercher du sable, pas votre Nectar d’Éveil !

— Nous ne savons même pas ce que c’est ! lança Esclarmonde.

— Et si nous avions creusé, poursuivit Luc, la moitié de la ruche nous aurait entendus.

— Majesté, les hommes de ce côté-ci ont particulièrement bien dormi cette nuit. À coup sûr, ils ont tous été drogués, intervint le capitaine.

Luc se souvint de la maraudeuse et de l’inconnu. Il les avait bien vus, il ne rêvait pas. Par contre Esclarmonde et Môm…

Le repas lui avait paru très sucré et il n’avait pas consommé la boisson offerte, contrairement aux autres.

Il ne dit rien, convaincu qu’on ne le croirait pas.

— Enfermez-les ! hurla la reine au désespoir. Ils finiront bien par avouer !

— Pourquoi ne nous as-tu rien dit ? demanda Esclarmonde furieuse.

— Je n’ai pas réalisé que cela revêtait vraiment de l’importance pour nous. Je ne voulais pas risquer de retarder notre mission.

Cassante, elle frappa de ses poings le mur renforcé de fils métalliques de leur prison.

— Hé bien, c’est gagné !

— J’suis désolé.

Elle entra dans une rage froide. Si près de réussir !

— Si encore Lulu nous accompagnait, il aurait fondu cette cage !

— Et nous avec, commenta Môm d’une voix neutre.

Elle se tourna vers le petit homme, assis en tailleur sur le sol de la cellule.

— Comment fais-tu pour rester si calme ?

Il hocha la tête, fataliste.

— Demain, ils viendront nous interroger et nous aurons besoin d’énergie. Pour l’instant, tu perds tes forces inutilement. Tu ferais mieux de te reposer.

— Avec la perspective qui s’offre à nous, tu voudrais que je dorme ! Je préfère profiter de ma dernière nuit.

— À cogner les murs ?

Elle allait lui répliquer vertement lorsque Luc leur fit signe de se taire.

— Écoutez, là derrière moi.

Ils tendirent l’oreille. Esclarmonde secoua la tête.

— Je n’entends rien.

— Mais si, on dirait un raclement. Regardez !

Au pied de la cloison, ils virent la cire s’effriter, et, entre les fils métalliques apparut un visage d’enfant.

— Corylus, fit Luc, comment es-tu parvenu jusqu’à nous ?

— En creusant le mur de la cellule voisine inoccupée et dans laquelle j’ai pu me glisser.

— C’est dangereux pour toi !

— Vous avez couru des risques pour moi. Et puis, je ne crois pas que vous ayez volé le parchemin. J’ai emprunté une découpeuse, éloignez-vous.

Il utilisait un minuscule laser qui eut tôt fait de dégager un espace suffisamment large pour leur laisser le passage. Ils se retrouvèrent bientôt libres.

— Je vais vous guider. Vos tenues sont encore dans votre alvéole. Un seul garde reste en faction, mais nous devrons faire attention.

Effectivement, de nuit, les couloirs paraissaient déserts et ils parvinrent à destination sans encombre.

Luc et Esclarmonde se vêtirent rapidement de leurs combinaisons. Corylus leur montra des ailes, cachées sous un lit.

— Je les ai prises pour vous dans l’armurerie. À présent, je vais vous accompagner vers la sortie.

La jeune fille tendit la main.

— J’ai une meilleure idée. Prête-moi ton outil.

Elle découpa soigneusement la fenêtre.

— Nous pouvons voler, non ? Je ne sais comment te remercier, Corylus.

— Je viens avec vous.

Luc secoua la tête, les sourcils froncés.

— Pas question, tu es bien trop petit et tes parents pourraient s’inquiéter.

— Sans moi, pour vous guider, vous êtes perdus ! Vous ne connaissez personne d’autre ici.

— Il n’a pas tort, déclara Môm, nous devons courir le risque de l’emmener avec nous.

— Ça ne me plaît pas, murmura Esclarmonde.

— Nous n’avons pas le choix, reconnut Luc.

Elle soupira. Elle-même, du haut de ses treize ans, se trouvait trop jeune pour sa mission.

— Allons-y ! dit-elle, et elle se jeta par la fenêtre.

Le bruit d’une goutte de pluie, équivalente à un seau d’eau, éveilla Esclarmonde. Après une fuite éperdue, ils avaient trouvé refuge à la cime d’un arbre, dans un trou abandonné par des oiseaux. En frissonnant, elle imaginait la taille des volatiles, pourtant, Corylus lui avait assuré que sur la planète ils étaient frugivores et ne s’attaquaient jamais aux humains.

— Pourquoi ne pas les avoir dressés comme nous l’avons fait avec les dragons ? avait-elle demandé.

— Malgré leur volume, ils ne possèdent qu’une petite cervelle. Impossible de leur faire retenir quoi que ce soit.

— Des cervelles de moineau… avait plaisanté Luc. La jeune fille avait ri : pendant le voyage, elle avait appris certaines choses sur le monde de Luc.

Alors qu’une aube verte se levait, Esclarmonde sortit de leur abri en s’étirant. L’averse passait, l’instant était calme, mais elle savait que ce n’était qu’apparence. Avec le réveil des prédateurs, ils devraient se méfier à tout instant. Un sentiment pesant s’empara d’elle. Que devaient-ils faire ? S’enfuir sans le sable ? Pas question ! Elle reviendrait parler à la reine.

Elle marcha quelques pas sur une branche et s’assit à califourchon pour regarder au-dessous d’elle. Elle sursauta en remarquant une forme sphérique comparable aux ruches de Mélacité qui, fixée à un arbre de taille intermédiaire, se balançait au vent. Une colonie vivait là, peut être les maraudeuses.

— Corylus, souffla-t-elle au petit garçon qui s’était éveillé.

Il vint doucement près d’elle et tourna son regard dans la direction qu’elle lui indiquait.

— Ce sont des sauvages, expliqua-t-il. Certains membres de notre société refusent de vivre selon les lois d’Apicula. Ils se réfugient sur les franges du domaine royal et forment des communautés moins réglées que la nôtre.

— Des babas cool, dit Esclarmonde tout en s’étonnant de connaître ce mot.

— J’ignore de quoi il s’agit. Est-ce que cela vient de ton monde ?

— Non, de celui de Luc.

Ils retournèrent à l’abri, attendant que les autres se réveillent. Esclarmonde tendit une barre énergétique à l’enfant.

— Qu’est-ce que le Nectar d’Éveil ? interrogea-t-elle.

— Je n’ai pas trop le droit de te le dire.

— Alors, tu ne penses pas que je l’ai volé.

— Non, ça ne peut pas être toi.

— Sais-tu pourquoi ce nectar revêt autant d’importance ?

Le petit secoua la tête en regardant au loin. Elle-même utilisait la même attitude lorsqu’elle cachait la vérité à ses parents. Sa gorge se serra soudain. Avec le voyage transplanétaire, elle avait l’impression de les avoir quittés depuis quelques jours à peine, pourtant cela faisait plus d’un an. Avaient-ils survécu dans les Fosses Insondables ?

Elle se reprit courageusement.

— Il faut que je le sache, Corylus. Cela pourrait sauver beaucoup de monde. 

L’enfant la fixa dans ses yeux blancs et décida de lui accorder totalement sa confiance.

— L’hiver sur notre planète est extrêmement rigoureux, les animaux lui résistent en hibernant. Notre peuple aussi se met en dormition parce qu’autrement nous manquerions de ressources.

— Mais, tu ne vas pas me faire croire que Mosca ne peut composer le nectar de mémoire !

— Il doit se souvenir des ingrédients principaux, mais d’autres sont ajoutés selon la météo, la position des planètes… l’élaboration est extrêmement complexe…

— Et personne n’a songé à en réaliser un double ?

Le petit garçon prit un air indigné.

— Il est rédigé avec l’écriture sacrée des mages de la ruche. Nous n’avons pas le droit de le reproduire. Ce serait un sacrilège !

La moue d’Esclarmonde en disait long sur ce qu’elle pensait d’une loi aussi dangereuse.

— Explique-moi, Corylus. Comment cette substance vous permet-elle de survivre ?

— En léthargie, nous consommons très peu, malheureusement, cela nous laisse à la merci des prédateurs. Le nectar administré aux soldats leur évite de s’endormir, et ils peuvent veiller sur nous.

La fillette fronça le nez.

— Voilà qui est drôlement risqué. Les militaires n’ont-ils jamais été tentés de s’emparer du pouvoir ?

Il haussa les épaules.

— Cela n’aurait aucun intérêt. Le chef des armées tout juste après Apicula est le roi et la société fonctionne bien.

— En effet, mais le vol du nectar signifie qu’une attaque se prépare…

— Les maraudeuses…

— Les sauvages ne possèdent-elles pas ce nectar ?

— Non, c’est pourquoi leurs nids sont à ce point cachés. Leurs seuls ennemis sont les hurleurs rouges.

— Que sont-ils ?

— Une espèce de singe, se nourrissant de miel, mais aussi d’humains lorsqu’ils peuvent les capturer.

— J’aime beaucoup ta planète, Corylus…

Ils restèrent silencieux un long moment, écoutant la rumeur de la forêt. Bientôt, dans un bâillement sonore, Luc ouvrit les yeux, suivi de Môm.

— Je pensais que c’était un cauchemar, soupira-t-il, mais non, nous sommes vraiment cachés au fond d’un trou, en haut d’un arbre, au milieu d’une forêt peuplée d’animaux gigantesques.

— Regarde le bon côté des choses, plaisanta Esclarmonde. D’ici, nous bénéficions d’une vue splendide.

Ils entendirent soudain des sifflements. Môm qui avait mis le nez dans l’ouverture revint, apeuré.

— C’est la guerre, en bas !

Ils se précipitèrent tous sur la branche et s’aplatirent contre l’écorce pour observer.

Des dizaines de maraudeuses, armées de lasers s’étaient lancées à l’attaque de la colonie. Les sauvages surprises se défendaient mal, nombre d’entre elles gisaient déjà au pied de l’arbre. Les guêpes avaient placé au-dessus de la ruche un engin volant, sorte de crabe pourvu d’un double rotor qui à l’aide de ses pinces tranchantes découpait le toit de boue et de branchages.

— Elles veulent dérober leurs réserves d’armes et de nourriture, expliqua Corylus.

Luc et Esclarmonde se consultèrent rapidement du regard.

— On y va, dit la princesse.

Le bouclier déployé, les deux jeunes se laissèrent tomber de leur abri. Leur gantelet activé, ils se mirent à tirer, mais ils se trouvaient en nombre bien inférieur. Esclarmonde eut soudain une idée.

— Génère des hologrammes ! cria-t-elle à son compagnon.

Bientôt, des dizaines de Luc et d’Esclarmonde se battirent à leur côté. Leurs rayons, bien que complètement inefficaces, permettaient cependant de détourner sur eux nombre de tirs et de disperser l’ennemi.

Les maraudeuses peu téméraires devant ce phénomène inconnu, se replièrent vers leur engin qui s’éloigna à toute vitesse, abandonnant quelques corps dans la mousse et d’autres accrochés à la ruche en partie détruite. Les sauvages poussèrent un cri de victoire et s’avancèrent timidement pour accueillir les deux jeunes combattants qui désactivèrent leurs boucliers et les hologrammes pour se présenter.

Les habitants de la colonie les regardaient avec joie et étonnement. C’est alors qu’une maraudeuse blessée, allongée sur une branche, leva son arme et tira.

— Luc ! hurla Esclarmonde en voyant son ami basculer en arrière, ensanglanté.

Instinctivement, elle lança un rayon pour neutraliser l’ennemi. Luc inconscient partit en vrille vers le sol. Un sauvage piqua et réussit à freiner sa course, il le déposa doucement sur la mousse.

Esclamonde éperdue les rejoignit aussitôt.

— Il n’est pas mort ? Où est-il blessé ?

Le jeune homme débarrassait Luc de ses ailes.

— Il est touché à l’épaule, une plaie assez profonde. Il perd beaucoup de sang.

— Aidez-moi !

Elle ouvrit son sac de premiers secours et s’empara d’un masque qu’elle imprégna d’un anesthésiant.

— Maintenez-lui ça sous le nez pendant que j’interviens. Faisant appel à ses souvenirs de l’entraînement, elle sortit une compresse verte qu’elle appliqua sur la plaie. Le tissu gonfla comme une éponge, absorbant le sang et stoppant l’écoulement. Elle y versa ensuite un flacon de désinfectant qui sécha en peu de temps puis, elle sutura, à l’aide de colle chirurgicale.

Môm qui les avait rejoints la regardait faire, admiratif.

— Tu m’impressionnes. Quelle maîtrise ! Il se remettra bien.

Esclarmonde, prenant conscience que les sauvages étaient venues se poser autour d’eux, leur adressa un pauvre sourire tremblant et se redressa. Sur la mousse, au pied de l’arbre, des personnes gisaient immobiles, d’autres souffraient de blessures plus ou moins graves.

— Si je peux vous aider à les soigner…

Une belle femme rousse revêtue de la tunique chatoyante des sauvages la prit par le bras.

— Ma pauvre petite, mais tu ne tiens pas debout. Je crois que tu en as assez fait. Nos médecins vont s’occuper d’eux. Merci pour votre intervention, les maraudeuses nous ont surpris. Elles sont moins bien équipées d’ordinaire.

— Vous avez subi un véritable acte de guerre.

— Malheureusement, notre ruche semble hors d’état. Nous allons devoir nous replier vers notre repaire principal. Vous êtes nos invités, bien sûr. Je me nomme Mélissa et je coordonne cette ruche libre.

— Aucun chef ne vous commande ?

— Non, ici les décisions se prennent aux voix, sauf en cas d’urgence où je suis habilitée à agir seule.

— Là où vit mon ami, cela se passe ainsi. Ils appellent cela la démocratie.

En parlant de Luc, les larmes lui montèrent aux yeux, cela faisait deux fois qu’il risquait sa vie dans cette aventure. Elle ne voulait plus qu’il s’expose.

— J’aimerais tant le ramener dans son monde…

Môm lui prit la main.

— Ne t’inquiète pas, tu as fait le nécessaire. Il va très bien se remettre…

Esclarmonde se ressaisit aussitôt.

— Mélissa, nous avons besoin de votre aide.

La femme sourit, admirative de son courage.

— Venez, nous évacuons. Vous me raconterez cela en route.

Les sauvages s’organisèrent très rapidement. Des équipes médicales volèrent au secours des blessés. Esclarmonde put constater qu’elles étaient même très au point, malgré un matériel assez rustique. Mélissa expliqua qu’elles tiraient parti de toutes les ressources qu’offrait la nature dont elles prenaient grand soin.

— Les grosses ruches comme celle de Mélia se développent au détriment des autres et de notre planète. Nous préférons donc vivre dans la forêt, mais notre espace se réduit de plus en plus dans la mesure où nous sommes exclus des prairies.

— C’est un peu la même chose sur la Terre qu’habite Luc. Les grandes villes dévorent la campagne.

— C’est bien triste. Ha ! Voilà nos transporteurs !

Esclarmonde et Môm levèrent la tête, ils n’avaient rien entendu. Au-dessus d’eux, trois dirigeables s’étaient positionnés. De forme oblongue, leurs ballons de couleur verte se fondaient dans la nature. La structure et l’habitacle étaient taillés dans le bois, comme les pales et vraisemblablement les mécanismes. Les sauvages, soumis à la rareté du métal, le réservaient à l’outillage. L’armement plus perfectionné provenait certainement d’un commerce ou d’un troc.

Suspendues à des câbles, des nacelles descendirent et en quelques minutes on y transporta les blessés. Puis des ouvriers ouvrirent une grande fosse dans la mousse au pied de l’arbre pour y déposer trois hommes qui n’avaient pas survécu. Ils furent recouverts et tous se recueillirent en silence, à l’exception de Môm qui marmonna entre ses dents ce qui semblait une prière.

— Nos corps reviennent à la nature, expliqua Mélissa, parce que c’est elle qui nous nourrit…

Tous volèrent jusqu’à la ruche. Les dégâts considérables sur la construction la laissaient complètement éventrée, mais surtout, la fabrique de miel était ruinée et les fûts avaient été dérobés. La petite population consternée voyait se profiler la famine et un hiver de misère.

Mélissa s’adressa à tous.

— Ne vous désespérez pas, nous possédons quelques réserves stratégiques. Nous devrons vivre plus chichement et travailler deux fois plus. J’enverrai un émissaire à la reine Apicula pour lui demander l’autorisation de butiner sur ses terres.

Esclarmonde intervint.

— Ne comptez pas trop sur elle.

Elle leur expliqua les raisons de leur fuite. Mélissa exprima son inquiétude par une grimace.

— Le vol du nectar signifie qu’une opération de grande envergure se prépare contre notre planète. Les maraudeuses seules ne peuvent envisager cela. Le produit de leurs larcins leur suffit généralement. Quelqu’un d’autre œuvre derrière elles.

Esclarmonde hocha la tête pour acquiescer.

— Quelqu’un les trahit de l’intérieur. Luc l’a vu, mais n’a pu l’identifier.

— N’auriez-vous pas une petite idée ?

La jeune fille n’aimait pas accuser ou même soupçonner sans preuve.

— Nous ne sommes entrés dans votre monde que depuis deux jours. Je connais trop peu ces personnes. Une seule me paraît assez antipathique : Mosca le Gardien des Secrets. Juste une impression, appuyée sur peu d’indices. C’est lui qui nous a dénoncés, mais ce n’est pas suffisant pour le transformer en coupable.

— Tu as raison. Je suis désolée que ton ami soit blessé. Tu m’as dit qu’il était le petit-fils de Luh Ka. Cet homme a séjourné sur notre planète, il y a longtemps. Mortcombe avait envoyé un vaisseau pour détruire les ruches de la mère d’Apicula. Nous lui avions apporté un appui militaire.

— Il est donc bien venu ici !

— Nous en reparlerons. Pour le moment, nous allons nous mettre tous à l’abri. La survie passe avant tout.

Les sauvages vivaient sobrement et possédaient peu de biens. De fait, l’évacuation débuta assez rapidement. Chaque famille entassa ses maigres bagages en deux ou trois malles, chargées dans les nacelles ainsi que les fûts de miel qui avaient échappé aux maraudeuses. Les installations communes furent abandonnées, des équipes viendraient les démonter plus tard.

Les aérostiers larguèrent les amarres et les dirigeables ascensionnèrent peu à peu vers la canopée. Personne ne regarda en arrière. Les sauvages étaient habitués à changer souvent de repaire.

Esclarmonde rejoignit le poste de pilotage en compagnie de Mélissa.

Elle remarqua qu’il était équipé d’une radio. Elle avait vu ce matériel archaïque dans les pensées de Luc. Elle savait qu’il en bricolait une dans son château et qu’elle avait appartenu à Luh Ka.

À la barre, un homme moustachu, aux yeux abrités derrière des lunettes fumées, les mena à travers les branches de plus en plus fines jusqu’à la cime.

— Que c’est beau !

Un océan forestier s’offrait à perte de vue. Des oiseaux multicolores, gigantesques les survolaient sans les regarder. Devant l’air inquiet d’Esclarmonde, le pilote prit la parole.

— Nous ne les intéressons pas tant que nous sommes enfermés dans la nacelle. Après, c’est vrai que nous sommes de la taille des insectes, mais les rayons de nos armes les tiennent à distance. Nos pires ennemis sont les hurleurs rouges et les maraudeuses.

— À quoi ressemble un hurleur rouge ?

— Et bien, regardez, justement !

Le dirigeable survolait un arbre dont la cime s’évasait largement. Esclarmonde aperçut une troupe de singes, qu’elle évalua au tiers de la hauteur du donjon où elle avait grandi. Ces géants au corps couvert d’une toison écarlate se disputaient de gros fruits juteux et se menaçaient de leurs longs crocs jaunâtres. Dès qu’ils virent le dirigeable, ils se mirent à bondir sur place en essayant de l’attraper de leurs bras démesurés. Esclarmonde recula un peu, terrifiée par leur regard noir et furieux. Le pilote prudemment reprit de la hauteur.

— Ils ne s’aventurent que rarement au sol. La canopée leur fournit à boire, à manger et un refuge contre beaucoup de prédateurs. C’est pourquoi ils ne nous gênent pas beaucoup. Nos ruches sont édifiées loin de leurs colonies…

— C’est heureux.

— J’ai appris que le jeune blessé est le petit fils de Lu - Kah. Figure-toi que c’est lui qui a donné ces lunettes à mon père. Je les ai plusieurs fois rafistolées, je ne peux m’en passer.

— Elles pourraient aussi te protéger des maléfices de Mortcombe…

— Il nous a appris également à communiquer avec les ondes radio. Ainsi la ruche principale sait ce que nous avons subi et se prépare à nous accueillir.

Esclarmonde retourna auprès de Môm et de Luc dans la nacelle où s’entassaient bagages et population. Très pâle et sans connaissance, le garçon gisait sur un brancard. Elle s’assit sur un ballot, se sentant soudain misérable. Les larmes roulèrent sur ses joues.

— Notre mission est mal engagée. Luk n’aurait jamais dû venir avec nous. Dans son monde, l’insouciance de l’enfance dure plus longtemps ; or depuis que nous avons mis le pied sur cette planète, il a failli mourir deux fois. Il doit revenir auprès de Candéla, qu’elle le renvoie sur terre dès que le passage sera régénéré. Nous continuerons seuls, Môm.

Avant que le petit homme n’ouvre la bouche, la voix faible de Luc lui répondit.

— Clara, tu ne m’as pas convaincu de venir pour me laisser sur le bord du chemin…

— Luk ! Tu es réveillé ! Comment te sens-tu ?

Il se redressa en grimaçant.

— Dans les films de cow-boys, le héros, dans de telles circonstances, dit à sa fiancée : « Ce n’est rien, Darling, juste une égratignure… »

Le transporteur n’avait pas transmis à Esclarmonde la connaissance des westerns hollywoodiens. Elle fronça les sourcils.

— Je ne sais pas ce que c’est qu’un cow-boy, je ne suis pas ta fiancée et je ne m’appelle pas Darling !

Il pouffa de rire et dans le même temps gémit de douleur.

Elle lui prit la main, alarmée.

— Est-ce que tu souffres, Luk ?

— Ça tiraille lorsque je bouge.

— C’est la colle que j’ai utilisée pour refermer.

— C’est toi qui m’as soigné ?

— Oui, j’ai suivi une formation de base pour les blessures causées par les armes.

Luc sourit.

— Je sais et je possède aussi cette connaissance maintenant, mais j’espère ne jamais devoir l’utiliser.

— Tu n’auras pas à le faire, je te renvoie auprès de Candela.

— Ha non ! Je reste avec toi !

— Tu n’as pas choisi de traverser le vortex. Cette aventure est trop dangereuse.

— Pas plus pour moi que pour toi. Et je veux être le digne petit fils de Lucas.

— Luh Ka était un homme mûr lorsqu’il est venu…

Le visage de Luc se crispa sous l’effet de la contrariété.

— De toute façon, tu ne me feras pas entrer de force dans ton Chamallow ! Laisse-moi à présent, j’ai besoin de dormir !

Il ferma les yeux pour montrer qu’il ne dirait plus un mot. Esclarmonde soupira et alla retrouver Corylus qui mangeait avidement un morceau de pain d’épices donné par une mère de famille.

Au cours du voyage qui dura quelques jours, Luc et Esclarmonde, rapidement réconciliés, purent tout à loisir admirer la beauté de cette planète. Le temps tourna bientôt à la pluie orageuse, ce qui sur Terre peut paraître anodin, mais qui dans cet univers surdimensionné équivalait à recevoir, pour chacun, le contenu d’une baignoire sur la tête. Le voyage se compliqua donc et tous s’inquiétèrent. Seul le pilote semblait à son aise et louvoyait entre les énormes paquets d’eau en chantant joyeusement. Lorsque l’ondée se calma, il considéra d’un air narquois ses passagers malades et en particulier Môm dont le teint affecté par le mal de mer virait au vert pistache.

Le lendemain de l’averse, le temps fraîchit et la forêt, par petites touches jaunes et rouges, se glissa dans l’automne. Le vent changea de direction et le transporteur peina pour atteindre son port, un bel arbre à feuilles persistantes qui abritait une importante colonie composée d’une dizaine de grosses ruches de bois reliées entre elles par des ponts de singe.

Surmontées de toits de chaume, elles évoquaient pour Luc, qui se levait à présent, le bras en écharpe, un petit village gaulois qui résistait encore et toujours à l’envahisseur.

Une grande activité régnait, la population exilée comprit qu’elle était attendue avec joie et qu’on avait dégagé de la place pour l’accueillir. Des débarcadères aménagés autour de l’arbre permettaient de recevoir les dirigeables. Les rescapés soulagés commencèrent à évacuer les nacelles tandis qu’un groupe venait à leur rencontre, Mélissa adressa un signe de la main au jeune homme qui marchait en avant.

— Voici Aster, le leader de ces ruches.

Elle se jeta dans ses bras et l’embrassa avec fougue.

— Aster, dit-elle en leur désignant les enfants et Môm. Ce sont eux qui nous ont sauvés.

Elle fit rapidement les présentations et expliqua la raison de leur présence.

Esclarmonde vit Luc qui se retenait de rire. Elle balaya sa mémoire et comprit ce qui l’amusait. Elle lui envoya un coup de coude qui le fit grimacer.

— Il ne ressemble même pas à ton héros ! chuchota-t-elle.

En effet, la taille élancée d’Aster et sa chevelure brune retenue en queue de cheval n’évoquaient en rien le petit gaulois de la bande dessinée. Il les accueillit d’une voix chaleureuse.

— Bienvenue aux Libres-Ruches. Je ne saurai jamais comment vous remercier.

Il s’adressa ensuite à la colonie.

— Vous êtes ici chez vous et pour le temps nécessaire à un nouveau départ. Soyez sans crainte, nous sommes en capacité de vous nourrir aussi, et dès que vous serez reposés, vous nous accompagnerez en forêt et en lisière pour engranger davantage.

Les rescapés sourirent, soulagés.

— Dans l’immédiat, vous allez être répartis par foyer dans chacune des ruches où un habitat vous sera attribué. Un repas est servi dans chaque salle commune. Les soldats rejoindront les postes de défense.

Il se tourna vers Mélissa et les fugitifs

— La ruche du conseil sera heureuse de vous offrir l’hospitalité. Je crois que tes amis ont beaucoup de choses à nous apprendre. Messire Môm, ma mère, Astéria, parle encore de vous.

Môm inclina la tête et se rengorgea.

— J’ai conservé également un excellent souvenir d’elle. Quelle valeureuse guerrière !

Le jeune homme sourit à cette évocation.

— Moins aujourd’hui, mais son rôle au Conseil revêt une grande importance. Elle vous attend.

— Qu’est-ce que ce conseil ? interrogea Luc.

— N’oublie pas que nous sommes des abeilles marginales. Les décisions chez nous se prennent en commun et en votant.

— Une démocratie directe…

— Si tu veux. Luh Ka nous avait apporté cette expression. Est-ce ainsi sur ta planète ?

— Non hélas ! Pas partout. Il existe aussi des « Mortcombe » sur Terre.

— C’est regrettable, mais peut-être pourrons-nous venir vous aider un jour…

— Qui sait ?

Ils pénétrèrent dans la ruche à la suite d’Aster. L’ambiance, plus rustique que celle de Mélacité, les séduisit aussitôt.

Le protocole plus relâché évoquait à Luc un film de Robin des bois. Effectivement, Aster tenait plus du chef de bande que du président de la République.

L’habitation principale était ordonnée autour d’une salle commune immense dans laquelle les sauvages avaient dressé une table sur laquelle des personnels de service portaient de la nourriture.

Les alvéoles pour le logement s’étageaient tout autour, munies d’ascenseurs rudimentaires de bois et de cordages.  L’une fut attribuée à Môm, une autre à Esclarmonde, les deux garçons se partagèrent la dernière. Ils y déposèrent leurs maigres bagages et firent un brin de toilette avant de rejoindre la salle commune.

Satisfaits, les enfants constatèrent qu’on ne consommerait pas que du miel, mais aussi des fruits, des céréales et diverses noix de la forêt.

Bien que rêvant de viande, Luc comprenait que chasser un moineau de la taille d’un diplodocus ne devait pas être chose aisée.

— J’aimerais bien que sur la prochaine planète nous tombions sur un peuple carnivore.

— Ce sera le cas, lui répondit Môm, nous devrons juste nous méfier, car ce peuple a tendance à dévorer ses semblables.

Devant son air terrifié, Esclarmonde éclata de rire.

— C’est une blague, Luk !

— Depuis que je voyage avec toi, je prévois toujours le pire, maugréa-t-il vexé.

— Allons, ne boude pas. Regarde, on nous attend pour dîner.

En effet, la grande table se garnissait peu à peu. Ils comprirent vite que chacun s’installait comme il le souhaitait, par affinité ou famille, selon la place qu’il restait à l’heure du repas. Des chaises leur étaient cependant réservées auprès de Mélissa et d’Aster qui se leva à leur arrivée pour demander le silence.

— Mes amis ! Bienvenue à notre table ! Et encore merci de votre action !

Les convives applaudirent les étrangers qui s’assirent, gênés, tandis que les plats de service circulaient de l’un à l’autre.

— Cela nous a semblé normal, Messire Aster, souffla Esclarmonde en cherchant désespérément des couverts.

Le jeune homme lui sourit avec bienveillance.

— Pas de « messire » entre nous et, si cela ne vous dérange pas, pas de « Votre Altesse » non plus.

— Je ne suis plus princesse de grand-chose actuellement…

— Vous le redeviendrez et puisque nos intérêts se rejoignent, nous lutterons ensemble…

Esclarmonde inclina gracieusement la tête.

— Et si vous cherchez les couverts, sachez qu’ici on mange avec les doigts, poursuivit Aster.

— Cool ! s’exclama Luc.

Le leader fronça les sourcils, étonné.

— Je ne comprends pas, rien ne coule…

— C’est une expression terrestre qui signifie que c’est bien, que c’est sympathique…

Une vieille femme à quelques places intervint.

— Luh Ka employait un autre mot…

— Bath !

Elle sourit à ce souvenir.

— Exactement ! C’est bath ! C’est ce qu’il disait ! Je suis Astéria, j’ai bien connu votre grand-père.

— Pourriez-vous me parler de lui ? Je sais peu de choses sur le passé aventurier de Lucas.

— Avec plaisir, vous viendrez me voir demain, je vous offrirai un sirop et des gâteaux…

— C’est très aimable !

— Cool ! s’écria la vieille dame ravie.

Esclarmonde se tourna vers son voisin.

— Ça te fera du bien de te goinfrer. Tu as maigri depuis que tu as traversé le passage.

— La vie que je mène depuis ferait perdre du poids à n’importe qui.

Il avait aussi mûri. Esclarmonde se dit qu’elle devait également s’endurcir. Elle pensa alors à sa mère dont elle avait tant besoin et les larmes jaillirent malgré elle de ses yeux. Mortcombe n’avait pas le droit de lui voler ainsi sept ans de sa vie.

Elle sentit que quelqu’un lui prenait la main.

— Tu verras, lui souffla Mélissa, nous les battrons et tu retourneras auprès des tiens…

Quelques semaines plus tard, alors que l’automne s’installait, le petit Corylus regagna Mélacité escorté d’une dizaine de sauvages. Elles affirmèrent à la gouverneure, Maya, qu’elles l’avaient retrouvé, il y avait quelque temps déjà, à proximité de l’une de leurs ruches, errant, affamé et terrorisé. Profitant d’une migration, elles avaient décidé de le ramener à sa famille. Refusant une collation, elles ne s’attardèrent pas et regagnèrent rapidement la forêt.

Le petit garçon les regarda partir puis se tourna vers Maya, les yeux rougis.

— Esclarmonde et Môm m’ont abandonné deux jours après leur fuite. Ils se sont envolés dans leur vaisseau spatial rose. C’est moi qui les ai aidés à s’enfuir, j’étais persuadé de leur innocence.

La femme le regarda avec bienveillance et lui posa la main sur la tête.

— Ce n’est pas très grave, tu n’es encore qu’un enfant. Cela t’aura appris à ne pas accorder ta confiance aveuglément.

Le garçon renifla et leva son visage vers elle.

— Comment se porte ma famille ?

— Ta fuite les a accablés, mais je viens d’envoyer un garde les prévenir. Ils vont aller bien maintenant.

En effet, ils entendirent des cris et il reconnut la voix de sa mère. Ses parents surgirent, éperdus, bousculant les personnes qui entouraient le petit.

— Corylus ! Corylus !

Il se jeta dans leurs bras et couvert de larmes et de baisers, il dut bien admettre qu’ils lui avaient manqué plus que tout. Même son père, plutôt sévère au quotidien, avait la gorge serrée par l’émotion.

— Mon fils, nous t’avons cru perdu à tout jamais, nous avons organisé des recherches dans toute la forêt.

— Je vous le laisse un peu, coupa Maya. Lavez-le, donnez-lui des vêtements propres et qu’il se repose. Un enfant de chez nous survivant parmi les sauvages, c’est singulier. La reine voudra sûrement le rencontrer demain matin.

— Yes ! pensa-t-il, reprenant une expression de Luc.

Il suivit ses parents pour regagner leur alvéole. Sur leur passage, tout le monde applaudissait, se réjouissait pour lui, pour sa famille. Jamais personne n’était revenu d’une si longue absence, et de plus il avait vécu chez les sauvages !

Corylus se redressa et se rengorgea lorsqu’il croisa ses petits camarades de classe qui le regardaient bouche bée pour certains. Les filles envoyaient des baisers et ça, c’était plutôt nouveau et appréciable…

Lorsque la porte de l’alvéole se referma, ses deux sœurs, l’aînée et la cadette, qui généralement formaient une alliance de filles pour le charger de leurs corvées, l’accueillirent en larmes. Il se dit que la posture du héros allait améliorer sa vie quotidienne…

Sa mère le poussa vers la salle de bain pendant qu’un bon repas sucré se préparait en cuisine.

Il retira sa combinaison rapiécée.

— Comme tu as grandi en quelques semaines, et tu sembles plus mince, plus musclé.

— C’est qu’on ne mange pas les mêmes aliments dans la forêt. Au début, j’ai eu un peu de mal, mais finalement, c’est assez bon.

— Tu m’expliqueras cela, parce qu’ici, je trouve que tout le monde a tendance à s’épaissir en prenant de l’âge… Qu’est-ce que tu portes à ton cou ?

Il mit la main sur un joli petit pendentif de bois collé en forme d’abeille sauvage.

— C’est un cadeau de Mélissa qui s’est occupée de moi. Est-ce que je peux le garder sur moi ?

Elle réfléchit un instant. Ce genre de parure n’était pas bien apprécié dans la cité où l’on conservait une certaine uniformité, cependant elle ne voulait pas non plus le brusquer après ses aventures.

— Tu pourras, mais sous ta combinaison. Par contre, pour prendre ta douche, enlève-le.

— Maman, quel bonheur d’être là !

Elle le serra encore dans ses bras.

— Mon pauvre petit, c’est la meilleure chose qui nous soit arrivée depuis le vol du parchemin. Et l’hiver s’annonce rigoureux.

Corylus pensa que pour d’autres il pourrait être dramatique, parce qu’on avait détruit leurs réserves. Il avait participé avec elles à la collecte de vivres, de pollen et de nectar à travers la forêt et sur les lisières. Les sauvages, inquiètes, redoutant d’autres agressions, avaient multiplié les gardes et dissimulé au maximum leurs déplacements pour ne pas être repérées.

Pendant ce temps, Aster, Mélissa et les chefs de ruches auxquels s’étaient joints Esclarmonde, Luc et Môm avaient préparé un vaste plan d’action avant les premiers frimas. Ils craignaient de ne pas reconnaître leur planète en s’éveillant de leur dormition.

C’est à ce moment-là qu’Esclarmonde lui avait demandé de rejoindre les siens.

— Tu ne peux leur faire endurer cela plus longtemps.

Il avait accepté, regrettant cependant de ne pouvoir aider davantage.

— Tout reposera sur toi, garçon, était intervenue Mélissa.

La mère de Corylus lui coula un bain auquel elle ajouta un certain nombre d’huiles florales censées repousser certaines affections transmises par les sauvages.

— Tu sais, Maman, je n’ai jamais vu de malades là - bas…

— On n’a pas idée des répercussions que peut avoir leur mode de vie sur un organisme habitué à plus de soins.

Armée d’une paire de ciseaux, elle raccourcit ses jolies boucles malgré ses protestations. Il aurait aimé, comme les sauvages, pouvoir porter des tresses ou d’autres coiffures compliquées qui tranchaient avec l’uniformité de Mélacité.

Après avoir mangé plus que son appétit ne le nécessitait et répondu à mille questions, satisfait d’avoir suscité l’admiration, la stupéfaction et parfois l’effroi de sa famille, il alla se coucher et s’endormit profondément dans son lit douillet.

Il fut éveillé dans le milieu de la matinée par les cris de sa petite sœur qui entra, sautillant d’excitation, dans sa chambre.

— Corylus ! Corylus ! Des gardes t’attendent ! La reine veut te voir !

Il avait à peine ouvert les yeux que sa mère affolée le leva de force et le poussa vers la salle de bain. Un gant de toilette d’eau fraîche acheva de le réveiller et pendant qu’il endossait une combinaison neuve, elle lui rappela l’essentiel du protocole. Le tout fut assorti d’une menace de privation de sortie jusqu’à la fin de ses jours s’il ne se comportait pas correctement.

Pendant que Corylus retrouvait sa famille, les ruches sauvages avaient intensifié leur travail. Du lever au coucher du soleil, et même au-delà, prenant le risque de trahir leur présence par l’éclairage, toutes les personnes valides se mobilisèrent pour assurer la survie. Bientôt, elles ne trouvèrent plus grand-chose sur les prés et se concentrèrent sur ce que pouvait leur offrir la forêt, même si parfois elles devaient le disputer à un animal. Des champignons et des noix diverses furent transportés par ballon, débités puis stockés dans les entrepôts soigneusement clos afin de ne pas attirer une faune gourmande.

Depuis très longtemps, les sauvages avaient localisé les ruches des maraudeuses qu’elles évitaient avec précaution.

Alors que l’automne s’avançait, elles décidèrent de passer à l’action.

Esclarmonde désirait un petit commando. Aster lui confia donc quelques hommes sous le commandement de Mélissa. Pour la circonstance, Esclarmonde et Luc modifièrent l’apparence de leur combinaison qui devint gris foncé, et tous portèrent casques et ailes récupérés sur des maraudeuses. Par groupe de deux, les sauvages étaient équipées de talkies-walkies antiques dont Luc possédait également un jeu dans la petite maison de son grand-père. Il s’était souvenu les avoir utilisés pour s’amuser avec ses camarades dans le château. Esclarmonde et lui communiquaient à l’aide de leur gantelet qu’ils réglèrent sur la même fréquence que les autres.

De nuit, ils se postèrent autour de la principale installation des maraudeuses et attendirent.

Avant le lever du soleil, ils contournèrent le bâtiment en forme d’urne, maçonné contre le tronc. L’arbre ayant perdu une grande partie de son feuillage, ils comptèrent une vingtaine d’autres ruches de taille plus réduite. Chacune portait un sigle gigantesque peint en noir, permettant sans doute de les différencier.

Ainsi exposées en altitude, les habitations bénéficiaient de la chaleur du soleil en toute saison. Des passerelles les reliaient, parcourues par ceux qui ne voulaient pas toujours faire usage de leurs ailes.

Restait à déterminer l’utilisation de chacune. C’est pourquoi ils patientaient désormais, abrités sous une plaque de mousse ou une feuille racornie.

Des hublots s’ouvrirent sur les ruches.

— Luc à Mélissa…

— Je t’écoute, Luk…

— Je remarque beaucoup d’activité en bas. Les maraudeuses ne devraient-elles pas se ralentir ?

— Tu as raison, je pense qu’elles ont déjà consommé du Nectar d’Éveil.

— As-tu repéré où elles le fabriquent ?

— Non, c’est beaucoup trop tôt. Nous devons attendre encore.

Pendant une heure environ, des bruits d’ustensiles de cuisine et des odeurs caramélisées montèrent vers eux.

— Petit déj… souffla Luc à Esclarmonde qui opina.

De leur côté, ils grignotèrent deux barres de céréales et d’oléagineux miellées.

Ensuite, tout alla plus vite.

Quelques sonneries de clairon et les habitants des ruches, vêtus du même uniforme rayé de jaune, vaquèrent à leurs occupations.

— Mélissa à tous…

— Oui, répondirent plusieurs voix.

— Les activités militaires sont très importantes. Ils n’arrêtent pas…

Pendant toute une partie de la journée, ils observèrent des groupes en plein exercice : maniement d’armes, vol en escadrille, combats individuels sous les ordres aboyés par les officiers. Les plus jeunes étaient soumis à un entraînement sévère. Esclarmonde fronça les sourcils et murmura :

— Sur ma planète, j’ai dû aussi faire cela parce que je suis la princesse et que je peux être obligée de me défendre. Les autres enfants n’ont pas à subir cela.

Ils observèrent leur équipement rutilant, laser et fouets électrisants que la jeune fille identifia tous de suite.

— Mélissa, c’est Mortcombe qui leur a fourni tout ce matériel.

Ceux qui ne participaient pas à l’exercice s’occupaient du reste. Les sauvages repérèrent les zones d’activités plus intenses et les entrepôts.

Esclarmonde et Luc modifièrent la couleur de leur combinaison, devenant quasiment invisibles sous les frondaisons et volant au plus près des branches ils réussirent à se poster juste au-dessus des bâtiments d’intendance. Un réglage de la visière leur permettait d’augmenter leur vision sans avoir besoin de jumelles.

— Ils stockent leur nourriture ici, Clara, mais je ne vois pas le nectar.

— Nous ne le saurons qu’en entrant. Nous devons encore noter la rotation des gardes, de jour et de nuit.

À leur grande surprise, les maraudeuses ne produisaient pas elles-mêmes leur nourriture et se contentaient d’emplir des entrepôts de tout ce qu’elles avaient volé.

Esclarmonde sentait la colère bouillir en elle en songeant aux souffrances de ceux qu’elles pillaient ainsi.

— Ce sont de vrais parasites !

— Moi, je me demande pourquoi Mélacité accepte cela et ne lance pas une grande offensive contre ces voleurs.

Mélissa leur répondit.

— Ils ont peur de s’aventurer dans la forêt, c’est tout.

Tout ce qu’ils voyaient là les inquiétait. Les maraudeuses s’étaient constituées en véritable armée.

— On ne crée pas une telle force si l’on n’a pas l’intention de l’utiliser, grogna Luc qui se souvenait de ses livres d’Histoire.

Tous cherchaient un indice afin de localiser le nectar. Ils redoutaient de devoir se mêler à la population pour explorer toutes les ruches.

Ils identifièrent un vaste poste de commandement, avec un système de communication par radio.

Vers le soir enfin un engin volant de forme oblongue, qui évoqua à Luc une fusée terrestre classique, descendit à la verticale de l’arbre. Il demeura stationnaire le temps de déployer des ailes métalliques puis plongea vers la cité. Si les sauvages restaient surpris, les maraudeuses ne marquèrent pas d’agitation particulière, prouvant ainsi que ce n’était pas la première fois qu’elles le voyaient.

Le vaisseau alla se positionner près du poste de commandement. Une passerelle bascula sur le fuselage et un personnage vêtu d’une combinaison brune apparut.

Esclarmonde ouvrit de grands yeux.

— Par le Cristal !

— Tu le connais ? crépita la voix de Mélissa.

— C’est Rader, bras droit de Mortcombe. Il me poursuit toujours.

Celui que la jeune fille assimilait à un rat avait troqué son uniforme pour un scaphandre plus adapté.

Il prit pied sur le débarcadère tandis que plusieurs dignitaires marchaient à sa rencontre.

Luc désigna l’un d’eux.

— Regarde, Clara, c’est lui que j’ai aperçu la nuit où le nectar a été volé.

— Vu la déférence à son égard, cela doit être leur leader.

— Oui, grésilla la voix de Mélissa, je l’ai déjà croisé, il se nomme Vespa.

Les yeux de Luc se plissèrent de rire, il revoyait son grand-père Lucas sur son scooter italien.

Les deux hommes s’étreignirent comme de vieux amis et entrèrent dans le bâtiment, tandis que des manœuvres commençaient le déchargement de lourdes caisses métalliques peintes en noir.

— Des armes, à coup sûr…

Pendant plusieurs heures encore, rien ne bougea, le petit commando se borna à noter tous les mouvements des maraudeuses. Luc finit par s’endormir, bien calé sur une fourche.

Esclarmonde continua ses observations, tout en se disant qu’elle fermerait bien les yeux un peu elle aussi.

Tout à coup, elle le secoua.

— Luk, regarde !

Rader et Vespa apparurent à nouveau sur la passerelle, l’air satisfait. Ils embarquèrent à bord d’un petit module qui attendait là.

— Où vont-ils ? Esclarmonde à Mélissa. Ne les perdez pas de vue.

— Mélissa à Esclarmonde. Nous contrôlons tout le périmètre. Ne t’inquiète pas, nous les suivons.

Le module se détacha et prit un peu de hauteur dans les frondaisons, puis rejoignit le tronc de l’arbre et monta à la verticale.

La voix de Mélissa parvint aux deux adolescents, joyeuse.

— Mélissa à tous. Nous avions raté ça ! Ils entrent dans une cavité creusée, probablement le repaire abandonné d’un animal. Des gardes armés surveillent les portes. Les enfants, je crois que nous avons trouvé ! On essaye d’en savoir le plus possible et, dès que le soleil se couche, on dégage et au rapport !

Ils voyagèrent quelques jours en se cachant des maraudeuses.

Aster les attendait avec impatience et inquiétude.

Dans son bureau, au sommet de la ruche principale, ils lui firent un rapport détaillé de la situation. Le jeune homme marcha jusqu’à la fenêtre qui offrait une vue magnifique sur la colonie. Il avait été élu pour ses qualités d’administrateur et de conciliateur. Depuis le début de son mandat, la ruche avait prospéré, dans le respect de chacun, des plus puissants aux plus humbles dont il assurait le bien-être. Il aimait les Libres-Ruches et ressentait une fierté immense à veiller sur eux.

Les sauvages avaient toujours joué au chat et à la souris avec les maraudeuses, mais aujourd’hui, il le comprenait bien, une menace plus lourde, plus radicale pesait, pas une simple razzia.

— Nous devons agir, cependant nos lois nous imposent un débat avec les représentants. Je vais le provoquer au plus vite.

Esclarmonde jeta un coup d’œil à l’extérieur, soucieuse de la météo, et soupira.

Dans la grande salle de la ruche centrale, l’assemblée se réunit deux jours plus tard, presque au grand complet. Aster ne voulait pas attendre plus.

Esclarmonde et Luc purent juger de la diversité des sauvages. Les costumes bien que de couleur sobre pour ne pas attirer les prédateurs, révélaient différentes cultures suivant la localisation de leurs ruches, prés ou forêts. Le vert mousse côtoyait le doré et le noir profond de l’humus.

Le jeune leader avait fait dresser une estrade, avec en son centre un pupitre muni d’un micro. Mélissa, Môm et les enfants étaient assis un peu en retrait.

Il s’éclaircit la voix avant de présenter le plus précisément possible la situation et laissa quelque temps aux élus pour se consulter.

D’abord surpris, ils se mirent à discuter par groupes.

— La ruche bourdonne, souffla Luc à Esclarmonde.

Puis les questions affluèrent. Un homme aux longs cheveux gris tressés leva la main.

— Chers collègues, de tout temps les maraudeuses s’en sont prises à nous. Nous sommes des nomades. Plutôt que de vivre une guerre pourquoi ne pas migrer plus loin dans la forêt ? Notre planète comporte encore de nombreux espaces vierges et inconnus…

— Un jour viendra où nous ne pourrons plus reculer ! cria un autre élu du fond de la salle.

Un grand tumulte suivit et Aster dut user d’autorité pour ramener le calme.

Une femme s’empara alors de la parole.

— Les maraudeuses en veulent surtout à Mélacité, nous pourrions juste sécuriser nos ruches et ne pas nous en mêler. Une fois qu’ils auront réglé leurs problèmes, je pense qu’ils nous laisseront tranquilles.

Astéria se leva.

— Nous devrions peut-être prendre le temps d’écouter la princesse Esclarmonde qui pourra préciser quelques points.

La jeune fille n’avait jamais parlé devant autant de monde. Même sur sa planète, elle se contentait de faire de la figuration auprès de ses parents. Elle n’avait pas encore entamé sa vie officielle.

Elle se leva, la gorge nouée, et jeta un regard paniqué à Môm.

Le gnome à la peau mauve sourit et ferma les yeux comme un vieux sage en méditation.

— Quand on se bat contre des tigres ou des dragons, on ne ressent pas de trac devant une assemblée d’humains inoffensifs.

Luc poussa Esclarmonde vers le devant de la scène.

— Vas-y ! Envoie du bois !

Elle le regarda, étonnée, et chercha autour d’elle d’un rapide coup d’œil.

— C’est une expression. Parle ! s’énerva-t-il.

Les jambes tremblantes, elle s’accrocha au pupitre et pencha le micro parce qu’elle était plus petite qu’Aster.

— Mesdames et Messieurs qui représentez les Libres-Ruches, vous savez qui je suis et quelles circonstances m’ont amenée ici.

Elle avait l’impression que sa bouche contenait un sac de plomb.

— Lorsque la magicienne Candéla nous a missionnés pour récolter le sable précieux de votre planète, nous pensions que la plus grande difficulté serait la longueur du voyage. Or, notre arrivée à Mélacité a servi, bien malgré nous, à faciliter le vol du Nectar d’Éveil.

Un élu l’interrompit brutalement :

— Cela ne nous regarde pas !

— Non à l’escalade militaire ! reprit un autre.

Un concert de « Chut ! » leur répondit et le brouhaha s’installa de nouveau, ce qui eut pour effet d’énerver Esclarmonde. Son trac s’évanouit au moment où la colère monta en elle.

— Laissez-moi parler ! Je croyais que dans les Libres-Ruches chacun avait le droit de s’exprimer !

Elle avait hurlé tellement fort que tous se turent médusés qu’une si jeune fille osât leur imposer ainsi le silence.

— Comment pouvez-vous prendre une décision si vous méconnaissez les éléments essentiels ?

Aster revint vers elle et se pencha sur le micro.

— Cette enfant a raison, par respect vous devriez l’écouter.

Elle le remercia du regard avant de poursuivre.

— Au cours de notre mission d’observation chez les maraudeuses, nous avons pu assister à l’arrivée de Rader. Vous ne connaissez pas ce personnage. Moi je l’ai combattu et plusieurs fois il a failli me tuer ainsi que Messire Môm. C’est le conseiller le plus proche du duc de Mortcombe et le risque le plus grand pour votre démocratie.

Elle s’enhardit encore, percevant qu’elle avait gagné leur attention.

— Vous éloignez toujours plus dans la forêt ne résoudrait rien… Mortcombe veut contrôler les Sept Lunes. Tout peuple libre commet un affront à son égard. Il vous réduira, comme il a réduit les miens et ensuite, il passera à une autre planète. N’oubliez pas que vous avez déjà lutté contre lui. Il rêve de se venger et d’infliger le sortilège des dévoreurs de vue à ceux qui n’adhèrent pas à son délire liberticide !

Le non-engagement constitue un encouragement pour ce dictateur !

Elle ne fut applaudie que par quelques-uns, pourtant elle les avait inquiétés.

Mélissa, Luc et Môm complétèrent son intervention en décrivant ce qu’ils avaient découvert dans le repaire des maraudeuses : concentration militaire, manœuvres et trafic d’armes.

Quand ils eurent répondu à toutes les questions et qu’ils eurent épuisé tous leurs arguments, on procéda au vote à main levée.

Luc et Esclarmonde parcoururent l’assemblée du regard en comptant mentalement. Leur cœur bondit : les Libres-Ruches acceptaient de s’engager dans la lutte.

Personne n’applaudit et chacun conserva un visage grave. Ils savaient tous qu’une guerre âpre se profilait. Aster referma la consultation par une déclaration.

— Les sauvages se sont toujours battus contre l’oppression. Écrasons celle-ci avant qu’elle ne s’installe définitivement. Humainement, nous ne pouvons abandonner Mélacité à ces tyrans.

Il convoqua aussitôt les chefs militaires.

L’état major siégeait au cœur de la ruche principale. Des gardes, fusil laser sur l’épaule, postés devant des sas, contrôlaient l’accès. Luc avait écarquillé les yeux.

— Ha oui, quand même !

Devant eux s’ouvrait une immense salle, aux murs tapissés d’écrans dont l’un d’eux, plus important, permettait de visualiser la forêt et les prés ainsi que le déplacement des sauvages. Chaque colonie était reliée au commandement. Plus curieux, Mélacité apparaissait également ainsi que ses annexes.

Devant l’étonnement d’Esclarmonde, Aster avait expliqué :

— Nous sommes obligés de nous protéger et nous devons tout savoir. Vivre près de la nature comme nous le faisons impose quelques accommodements avec la vie moderne, en particulier en ce qui concerne la sécurité.

— C’est ce que je vois.

— Un ballon a survolé Mélacité de nuit et déposé un dispositif de surveillance aux endroits stratégiques. Mais tout cela n’est pas infaillible et comme tu as pu le constater, nous ignorions où se cachaient les maraudeuses. Leur surarmement et leurs intentions sont passés inaperçus.

Tous se répartirent autour d’une vaste table ovale qui occupait le centre de la pièce.

Aux côtés d’Aster et de Mélissa siégeait Astéria en tant que rapporteuse auprès de l’Assemblée des Libres-Ruches. À sa droite se rangeaient une délégation des citoyens, le corps médical et diverses institutions. À sa gauche, en uniforme, les militaires formaient une ligne silencieuse.

Esclarmonde restait ébahie. Elle n’avait jamais soupçonné une telle cohésion.

—  C’est ça, la force de la démocratie, lui avait soufflé Luc.

Les débats ouverts, les civils par la voix d’Astéria s’étaient inquiétés de l’opportunité d’une campagne militaire au moment où leur organisme ne tarderait pas à se ralentir.

— Ne vaudrait-il pas mieux attendre la belle saison ?

— Madame, lui avait répondu Aster, vous me connaissez depuis ma plus tendre enfance…

— Merci, cher fils, de me rappeler mon âge…

Quelques rires avaient troublé le sérieux de la réunion. Le jeune dirigeant avait froncé les sourcils.

— … et vous savez que je ne suis pas un va-t-en-guerre ! Si Mélacité tombe, des milliers de morts sont à craindre. Les survivants seront réduits en esclavage. De plus, possédant le moyen de résister à l’engourdissement et des forces militaires supplémentaires, les maraudeuses n’auront de cesse de nous retrouver et de nous exterminer…

Des murmures avaient couru parmi l’assistance.

— Nous devons agir vite ! Priver notre ennemi du Nectar ! s’était écrié un représentant dont le menton tressautait de peur.

Mélissa avait pris la parole.

— Je le crois vraiment. Même si nous nous réfugiions au fin fond de la Forêt-Inextricable, ils finiraient toujours par nous retrouver. C’est pourquoi nous avons conçu une stratégie que nous souhaiterions vous soumettre…

Pendant presque toute la réunion, Luc sommeilla. La journée lui semblait longue. Déjà, la séance à l’assemblée lui avait paru interminable, mais les palabres, les discussions sur l’intendance, les régiments engagés eurent raison de sa patience. Dès que le plan fut validé, il s’excusa et battit en retraite pour regagner sa chambre où il grignota des biscuits qu’il avait subtilisés au petit déjeuner et s’étendit sur son lit où il ne tarda pas à fermer les paupières. Il avait du sommeil à rattraper après la mission de reconnaissance.

Il rêva de son château, de ses parents et de sa grande sœur.

Lorsqu’il s’éveilla, il ressentit du vague à l’âme. Un an qu’il les avait quittés, comme cela, sans pouvoir écrire un mot, les laissant dans la peur et le chagrin. Ils devaient s’imaginer le pire. Les carnets de son grand-père étaient restés sur son lit. Il espérait qu’ils les liraient et le penseraient sur une autre planète.

Esclarmonde pianota sur son poignet pour changer la couleur de sa combinaison. Pas question d’utiliser les ailes, car le vrombissement dans la nuit pouvait alerter les gardes. Elle ne devait absolument pas être repérée et tout doucement, depuis la cime de l’arbre des maraudeuses où le ballon l’avait laissée, elle entreprit de descendre le long d’une corde lisse vers ce qu’elle avait appelé « le trou d’écureuil ». Luc et Mélissa l’accompagnaient ainsi que cinq soldats. Le garçon, lorsqu’il connut les détails de l’opération, ne put s’empêcher de trouver que c’était le pire plan qu’on aurait pu imaginer et qu’il avait cinquante pour cent de chances d’échouer.

— Et donc autant de réussir ! lui avait rétorqué la jeune fille.

Le temps avait fraîchi, et elle avait bien senti l’inquiétude chez les sauvages. La décision d’intervenir aurait dû être effective plus tôt, mais ce peuple discutait, parlementait… Cela l’agaçait, mais en même temps elle aimait bien l’implication de la population dans la vie de la ruche. Se projetant dans le futur, elle s’était dit qu’elle expérimenterait bien cela sur sa planète quand elle serait à son tour princesse gouvernante. En attendant, il fallait vaincre les maraudeuses.

Elle prit pied sur la passerelle et généra l’hologramme d’une chauve-souris voletant autour de l’installation. Les deux gardes qui étaient assis sur un rebord d’écorce marchèrent au-devant de l’animal et utilisèrent leurs armes pour faire fuir le monstre. En quelques secondes, l’illusion disparut, les laissant stupéfaits. Avant même qu’ils ne songent à donner l’alerte, Esclarmonde posa sur le cou de chacun un petit dispositif qui diffusa dans leur organisme un venin paralysant. Ils s’affaissèrent à ses pieds, en lâchant leurs armes.

À l’aide de son gantelet, elle envoya un court signal lumineux vers la cime. Le reste du commando la rejoignit par la corde.

— Efficaces ces dards, souffla-t-elle à Mélissa.

— Oui, nous fabriquons la substance active à l’aide de plantes toxiques. Ils sortiront de leur torpeur dans cinq ou six heures.

— Ce qui nous laisse le temps.

La nuit, l’arbre des maraudeuses restait plongé dans l’obscurité la plus totale pour ne pas attirer les animaux nocturnes. L’automne et la chute des feuilles rendaient la cité repérable. Le couvre-feu instauré, chacun avait le souci de ne pas laisser filtrer le moindre filet de lumière à l’extérieur.

Luc découpa la serrure à l’aide d’un outil laser et poussa la porte. Pour avoir observé durant plusieurs jours, le petit groupe savait que personne ne restait la nuit dans cet entrepôt. Les maraudeuses tellement sûres d’elles ne prenaient pas la peine de protéger davantage leur principal atout stratégique.

— Tout est clos, nous pouvons utiliser nos torches.

Le trou d’écureuil, véritable caverne pour eux, s’enfonçait horizontalement dans le tronc. Les rais de lumière éclairèrent d’énormes fûts métalliques.

— Bingo ! s’écria Luc, on les a trouvés !

Mélissa hocha la tête.

— Il ne reste plus qu’à pomper le nectar, sans se faire repérer.

Une lucarne avait été aménagée un peu plus haut. Luc l’ouvrit et en grimpant sur une citerne, il sortit et adressa un signal lumineux au ballon qui stationnait au-dessus.

Dans un silence absolu, deux énormes tuyaux descendirent le long de l’arbre. Luc entra de nouveau puis les guida jusqu’aux cuves dont il ouvrit le couvercle.

L’opération de pompage commença.

Esclarmonde s’assit sur la table de laboratoire et s’adressa à Mélissa.

— Crois-tu que ce sera assez pour ton peuple ?

— Un verre suffit pour tenir quelqu’un éveillé.

— Ça me rappelle une odeur de chez moi, s’exclama Luc.

Il se revit en train de manger des tartines dans la cuisine familiale.

— Cela sent le café !

— Une plante de ton monde ? interrogea la jeune femme.

— Oui, c’est la baie d’un arbre qu’on fait torréfier et son infusion produit une boisson énergisante.

— Mélacité récolte de gros fruits rouges dans une forêt en pleine montagne, j’ai pu le constater de mes yeux. Je suis allée plusieurs fois chez eux afin d’escorter des commerçants.

— Je suis certain que ça entre dans la préparation du produit.

Il escalada la cuve, récupéra sur son doigt quelques gouttes du nectar qui avaient coulé du tuyau.

— Wouah ! C’est fort, je pense que je vais passer deux nuits blanches.

— Est-ce bien du café ? interrogea Esclarmonde.

— Oui, mais concentré et hyper sucré. Beurk ! En fait, c’est du sirop de caféine, avec un arrière-goût que je ne parviens pas à identifier… et d’ailleurs je n’aime autant pas… Mon grand-père laissait une casserole toute la journée sur son poêle à bois et la dernière tasse qu’il consommait ressemblait à cela en moins pire parce qu’il n’y ajoutait pas de miel. Inutile de dire qu’il ne fermait pas l’œil de la nuit. Il en profitait pour observer les étoiles…

Il soupira avec un peu de nostalgie.

— Pourquoi Luh Ka n’est-il jamais revenu sur ma planète ?

— Je n’ai jamais su. Je n’ai pas fini de lire ses carnets. Il écrivait très mal et au début je ne comprenais pas grand-chose.

Mélissa réfléchit un instant.

— Je vais en boire un peu et en donner au commando, si le froid s’installe, nous serons moins engourdis que les autres.

Elle remplit une gourde métallique qu’elle fit circuler parmi les hommes avant d’en prendre à son tour avec force grimaces.

Esclarmonde et Luc en avalèrent une gorgée parce que leurs paupières s’alourdissaient et qu’ils ne voulaient pas s’assoupir.

Ils se relayèrent pour surveiller l’extérieur et assurer l’opération de pompage qui s’effectuait avec un léger vrombissement. Le garçon alternait les deux tuyaux et refermait soigneusement les barils tandis qu’Esclarmonde essuyait au fur et à mesure ce qui avait pu couler.

Dans le milieu de la nuit, le vent tourna au froid, la pompe se mit alors à vibrer et produisit un mugissement épouvantable. L’une des conduites se gonflait dangereusement. Luc se frappa le front.

— Le miel doit figer. Nous devons tout arrêter autrement les tubes vont se déchirer !

Mélissa bondit sur ses jambes.

— On va réveiller tout le monde. Évacuation !

Les hommes du commando les rejoignirent en courant. De l’extérieur parvenaient des cris puis une sirène hurla dans la nuit.

— Les maraudeuses arrivent ! Des projecteurs sont allumés partout. S’ils voient notre installation, ils remarqueront aussi le dirigeable.

Aussitôt, Mélissa prévint par un signal lumineux le ballon de se tenir prêt.

Des bruits de pas retentirent, suivis d’exclamations et de jurons. Les gardes endormis venaient d’être découverts.

— Barricadons la sortie, ça nous laissera le temps.

Aidée de ses hommes, Mélissa bascula un baril qu’ils roulèrent contre la porte, puis tous s’extirpèrent par la lucarne.

— Suspendez-vous aux tuyaux, je fais signe de larguer les amarres.

Ils se cramponnèrent comme ils purent et le ballon commença doucement son ascension afin qu’ils ne heurtent pas une branche. Luc et Esclarmonde se tenaient à califourchon sur le raccord de chaque tuyau dégoulinant de sirop.

Un projeteur les frappa de sa lumière blanche.

— Là ! Ils s’enfuient !

L’aérostier ne pouvait prendre le large plus vite. Une nuée de maraudeuses les entoura rapidement, leur intimant l’ordre de se rendre.

Les deux adolescents se concertèrent du regard, ils avaient compris qu’il ne restait plus qu’une chose à faire.

— Je vous l’interdis ! cria Mélissa.

Ils se laissèrent tomber, les ailes déployées, entraînant à leur suite les maraudeuses et se réfugièrent derrière une branchette dans l’espoir de passer inaperçus.

Le ballon délesté de leur poids prit de l’altitude plus rapidement, échappant aux tirs croisés.

Esclarmonde et Luc entendirent les hurlements de rage de Vespa.

— Imbéciles ! Vous les avez laissés nous voler ! Retrouvez ceux qui se cachent !

Les projecteurs qui cisaillaient le ciel se tournèrent vers la frondaison. Les maraudeuses équipées à la hâte entamèrent la traque.

Les deux fugitifs s’étaient dissimulés derrière une large feuille jaunie, mais la lumière passait régulièrement et ils comprirent vite qu’ils seraient capturés. La jeune fille posa sa main sur le bras de Luc.

— C’est le moment de nous rendre.

Il hocha la tête.

— Espérons que les sauvages parviennent sans encombre à leur ruche. En tout cas, Clara, je ne m’ennuie jamais avec toi…

Elle esquissa un petit sourire destiné à lui faire comprendre combien elle regrettait qu’il soit mêlé à ce conflit.

— Le plus dur reste à venir.

— Yee ha !

Elle fronça ses fins sourcils se remémorant cette expression de cow-boy.

— C’est ça ! Yee ha !

Ils repoussèrent la feuille et levèrent les mains lorsque le projecteur les éclaira, les obligeant à fermer les yeux.

— Punaise, grogna Luc, j’aurais dû apporter des lunettes…

En quelques instants, ils furent environnés de soldats les menaçant de leur lance-rayons.

Plus haut, depuis l’entrepôt pillé, Vespa avait suivi l’arrestation. Sa voix crachota dans les haut-parleurs.

— Neutralisez-les et amenez-les ici !

Deux hommes les débarrassèrent de leurs ailes et de tout leur équipement. Ils ne conservèrent que leur combinaison.

Sans ménagement, ils furent transportés près du leader des maraudeuses qui patientait avec l’émissaire de Mortcombe.

Rader les accueillit avec un rire glaçant qui soulevait ses babines de rat.

— Je me demandais qui pouvait manquer à ce point de discernement pour tenter une telle opération. Quel bonheur pour moi de vous retrouver ! La princesse Esclarmonde en mon pouvoir, avec ce garçon qui serait le petit fils de Luh Ka ! Votre plan a échoué. L’infime quantité nécessaire de nectar dont vous vous êtes emparés ne suffira pas.

Le regard blanc d’Esclarmonde devint presque translucide sous l’effet de la colère.

— Les abeilles sauvages seront toujours plus fortes que les maraudeuses !

Rader frotta l’une contre l’autre ses mains livides parsemées de grands poils noirs.

— Si tu le dis… mais nous allons le vérifier.

Il s’adressa à Vespa qui attendait presque au garde-à-vous.

— Dès à présent, faites distribuer une ration de nectar à chacun. Le vent tourne et le temps devient glacial. Demain, nous partirons et dans deux jours nous n’aurons plus qu’à prendre possession de Mélacité et de sa grosse reine endormie. Gardez ces deux-là en lieu sûr. Ils nous accompagneront et pourront juger de la puissance de Mortcombe.

Il sembla se souvenir de quelque chose.

— Ha ! Avant toute chose… Il avisa autour du cou d’Esclarmonde le flacon de spores. Avec un ricanement mauvais, il arracha le cordon, retira le petit bouchon et répandit le contenu dans le vent.

— Ils iront éclore plus loin… Vous ne pourrez quitter cette planète qu’avec moi, Princesse.

Elle baissa la tête, accablée.

— Nous avons échoué, Luk, Mélacité est perdue et nous ne pourrons refaire le cristal…

Les deux prisonniers furent précipités dans un cachot creusé sous une branche maîtresse.

Luc aida son amie à se relever.

— Comment fais-tu le coup du regard opalescent ? demanda-t-il pour dédramatiser la situation.

Elle lui adressa un clin d’œil.

— Mets-moi en colère et tu verras…

Les transporteurs des maraudeuses se positionnèrent face à l’imposante ruche de Mélacité. Menottés dans le poste de commandement, les deux adolescents observaient les habitations endormies. On voyait encore ça et là quelques hommes plus résistants qui volaient poussivement, prêts à entrer en léthargie, et au sol une multitude de vaisseaux posés en catastrophe par leurs pilotes ensommeillés.

Rader et Vespa ne cachaient pas leur satisfaction.

— Que décidez-vous pour les habitants, messire Rader ?

— Rien, vous les relâcherez au fin fond de la Forêt-Inextricable et les animaux se chargeront de nous en débarrasser. Et vous n’aurez plus qu’à cueillir également les sauvages qui doivent dormir à poings fermés.

— C’est curieux, messire, mes hommes et moi avons bien bu le nectar ce matin, mais nous ne ressentons rien…

— La caféine agit au bout d’un certain temps, intervint Luc.

— Parce que tu y connais quelque chose, toi ! Et d’abord, qu’est-ce que la caféine ? gronda le rat.

— Pour faire simple, c’est un excitant produit par un arbre. Sur ma planète, les hommes en consomment quotidiennement.

— Alors vous ne dormez jamais ?

— C’est une question de dosage. Dans le nectar, il est concentré. Nous le dégustons plutôt en infusion, plusieurs fois par jour pour les adultes. Moi, j’en prends un peu le matin, avec des tartines de confiture ou des croissants. Vous devriez essayer. Ça met de bonne humeur…

Rader haussa les épaules pendant qu’Esclarmonde pouffait.

Les navettes s’appontèrent aux ouvertures de chaque ruche de la cité et les soldats débarquèrent, saisis par la température.

— Ils ont dû s’engourdir très tôt, les aérations béent comme en plein été, constata le leader des maraudeuses.

Le transporteur de Rader entra dans le hangar militaire du palais.

— Il fait un froid de loup ! s’exclama Luc en frissonnant.

Rader, ignorant à quoi pouvait ressembler un loup, lui envoya dans les épaules une bourrade qui le fit trébucher.

— Tais-toi donc et avance.

Les soldats se répandirent dans la ruche.

— Dépêchez-vous ! hurla le rat agacé par leur lenteur.

Ils empruntèrent un couloir que les adolescents reconnurent pour être celui qui desservait l’ensemble du bâtiment. Partout, hommes, femmes, enfants étaient assoupis, les sentinelles devant chaque entrée, les soldats sur les écrans de contrôle, les écoliers dans les alvéoles où ils suivaient la classe avec leurs professeurs, les civils à leurs diverses tâches. Si ce n’avait été le mouvement de leur respiration et parfois quelques ronflements sonores, on aurait pu imaginer une cité pétrifiée.

— Le palais de la Belle au Bois-Dormant, souffla Luc qui s’attira un regard étonné.

Dans un jardin d’enfants, les bébés dormaient à poings fermés tandis qu’une petite fanfare mécanique continuait à jouer une musique de cirque, avec son hurleur rouge - chef d’orchestre qui battait furieusement la mesure. De l’eau chaude s’écoulait de certaines alvéoles creusant des rigoles dans la cire et les systèmes d’incendie s’étaient mis en route partout où un plat avait été oublié sur le feu.

Luc révisa son jugement :

— On se croirait vraiment dans un film catastrophe…

Esclarmonde leva sur lui son regard blanc.

— Nous sommes là pour l’éviter cette catastrophe.

Ils se dirigèrent vers le cœur du Palais Royal et la salle du trône.

Apicula dormait dans son fauteuil, renversée en arrière, le roi Floris avait glissé du sien et posé de façon comique sa tête sur ses genoux. Leurs enfants n’étaient pas présents, mais Corylus et Mosca le mage avaient dû être saisis par le sommeil pendant une audition avec la reine. Tout autour, les gardes étaient assis, avachis contre leurs fusils.

Rader ne retenait pas sa joie.

— Quelle victoire ! Sans coup férir ! Mon maître sera satisfait.

Ils entendirent des pas qui venaient vers eux et une petite porte sur le côté s’ouvrit sur une personne vêtue de sa combinaison dorée.

Esclarmonde et Luc la fixèrent, stupéfaits.

— La gouverneure Maya ! C’était donc vous qui trahissiez !

Elle leur lança un regard de défi.

— Je n’ai trahi personne. Cela fait des années que je suis infiltrée. Je suis née maraudeuse, mais j’ai su me faire admettre et me rendre indispensable…

— Et c’est vous que j’ai vu transmettre la formule du Nectar d’Éveil !

— Oui, et pas cet imbécile de Mosca. Ainsi notre maître, Messire Rader, entre en possession de cette planète, de ses habitants, de ses ressources et surtout de son sable précieux.

— Ma chère Maya, Mortcombe récompensera votre engagement à sa juste valeur.

Esclarmonde haussa les épaules.

— Tu parles d’un engagement ! Tromper les gens ! Les conduire à leur perte !

La gouverneure redressa la tête et la fixa haineusement.

— Mon père luttait déjà aux côtés du Duc. Ton aïeul et celui de ce garçon l’ont vaincu et envoyé dans les Fosses Insondables où il est mort. À présent, je les venge…

Les soldats autour d’eux semblaient se désintéresser de la discussion et Vespa lui-même étouffa un bâillement.

— Allons, gronda Rader, vous ennuyez tout le monde, Princesse. Général Vespa, procédez plutôt à la déportation de tous ces gens. Pour ma part, je vais reprendre mon vaisseau. Ces jeunes rebelles sont attendus dans les Fosses Insondables.

Luc ricana alors.

— On dirait que votre armée est en train de s’envoler pour le pays des rêves, Messire Rader.

Le conseiller de Mortcombe et la gouverneure jetèrent un regard horrifié autour d’eux.

Les soldats titubaient sur place et s’endormaient debout. Vespa fléchit sur ses genoux et tomba contre le rat qui le rejeta violemment. Il s’écroula dans une position grotesque en poussant un soupir d’aise.

— Fais dodo, Colas mon p’tit frère… chantonna Luc.

Dans le même temps, la reine, le roi, les soldats de Mélacité s’animèrent et les ennemis encore debout furent mis en joue. Mosca par contre resta endormi sur le sol.

Apicula souriante regarda les deux prisonniers.

— Surprise ! Surprise ! cria-t-elle. Nous ignorions l’identité du traître, c’est pourquoi je n’ai fait procéder à une distribution de nectar qu’aux soldats, comme me l’a recommandé votre messager le petit Corylus. Le fait que vous soyez éveillée, Maya, vous désigne. Je suppose que vous en aviez conservé une fiole de l’année dernière pour votre propre usage.

Elle rit derrière sa main potelée.

— Mais comment avez-vous obtenu le nectar ? Le pompage a échoué, bredouilla Rader qui tremblait de tous ses membres.

— Il a bien réussi au contraire, intervint Esclarmonde au mépris du protocole.

Luc n’y tenant plus lui brûla à son tour la politesse.

— Hé oui ! Nous n’étions plus en train de pomper dans les cuves de nectar lorsque vous nous avez surpris. Cette première opération était terminée. Nous les remplissions de miel afin d’atténuer considérablement l’effet de la caféine restant ; et c’est ce qui explique que maraudeuses et soldats s’endorment en ce moment même, engourdis par le froid.

— Les courants d’air auraient dû vous alerter ! Pensiez-vous que nous faisions le grand nettoyage de printemps pour tout aérer ainsi ? fanfaronna Corylus qui s’était précipité vers ses amis.

Rader et Maya furent désarmés et on leur passa des menottes.

La rumeur d’une troupe dans le corridor leur parvint. Mélissa et Aster, armes en main, pénétrèrent dans la grande salle.

— Opération terminée, Majesté. Les maraudeuses sont neutralisées !

Tout Mélacité retentit de cris de victoire et de joie. Apicula se tourna vers le roi Floris.

— Hé bien, nous allons procéder à une distribution de nectar, du véritable cette fois, afin d’éveiller tous les adultes pour préparer les ruches à l’hiver qui avance à grands pas. Donnez-en à ce pauvre Mosca que nous avions d’abord soupçonné bien injustement. N’est-ce pas, très Cher ?

Le roi acquiesça de la tête.

— Princesse Esclarmonde et vous Messire Luk, la reine que je suis vous présente ses excuses pour vous avoir emprisonnés et exposés au danger. Permettez-moi aussi de m’incliner devant votre ingéniosité et votre astuce.

La jeune fille exécuta une rapide révérence tandis que Luc rougissait.

— Merci, Majesté. Je suis heureuse que notre ennemi commun soit vaincu.

La reine se tourna vers Aster et Mélissa.

— Nos relations n’ont pas toujours été suivies et Mélacité a méprisé votre mode de vie. À présent, nous désirons nous racheter et resserrer les liens entre nous…

Aster s’inclina.

— Avec joie, Reine Apicula. Nous avions bien compris quelle menace représentait pour toute la planète l’avènement du pouvoir autoritaire des maraudeuses.

— Et nous sommes également heureux d’avoir contribué à la réussite d’Esclarmonde, intervint Mélissa.

Rader éclata de rire.

— Réussite ! Vous parlez d’une réussite ! Je vous rappelle, Princesse, que vous ne pouvez compter sur un transporteur puisque j’ai répandu les spores…

Esclarmonde pâlit, elle avait oublié cela. Mélissa fusilla du regard le conseiller de Mortcombe.

— Elle va peut-être rester ici, Messire, mais vous aussi, je pense. Un commando est demeuré sur place après la capture de Luc et d’Esclarmonde afin de les exfiltrer si jamais cela tournait mal pour eux. Après votre départ, les spores du transporteur se sont développées, plus lentement à cause de la fraîcheur, et ne sont pas arrivées à maturité. Cependant, leur belle couleur rose et appétissante a attiré une troupe de hurleurs rouges qui a mis à sac la cité des maraudeuses. La population heureusement a pu s’abriter, mais ces bêtes féroces ont longuement joué avec les installations et votre vaisseau spatial. Je crains fort que vous ne soyez coincé ici également, mon cher.

Rader changea de physionomie. Il s’imagina tout le restant de sa vie enchaîné à fabriquer du miel.

Il se jeta à genoux.

— Pitié, Vos Majestés ne peuvent condamner un simple soldat qui n’a fait qu’obéir aux ordres de son maître.

Le roi Floris exécuta un petit geste dédaigneux de la main.

— Gardes, mettez-nous cela en prison ainsi que le général Vespa et ses principaux officiers. Les autres maraudeuses seront ramenées dans leur cité où elles devront aider les civils. Bien que vous comptiez nous déporter dans la Forêt-Inextricable, nous ne vous voulons pas de mal. Nous veillerons à ce que vous appreniez à travailler comme tous les habitants de la planète.

La reine applaudit.

— Je n’aurais pas dit mieux…

Elle s’aperçut qu’Esclarmonde et Luc restaient abasourdis. Elle chercha à adoucir leur peine.

— Mes enfants, lorsque Messire Môm nous rejoindra, nous lui demanderons, s’il le peut, de réparer la fusée de Rader et de vous ramener auprès de Candela.

Luc et Esclarmonde traînaient, déprimés à l’idée de rester sur cette planète.

Tous deux pensaient à l’échec de leur mission, à leurs parents qu’ils ne reverraient plus… Ils n’avaient pas voulu se rendre à la ruche des maraudeuses pour aider ni dans les entrepôts pour fabriquer le miel. Un dirigeable avait rapporté leur équipement.

Luc avait juste passé du temps avec Mosca pour lui expliquer comment on exploitait le café sur Terre bien que le grain d’Arabica soit ici aussi gros qu’une citrouille d’Halloween.

Corylus, qui avait obtenu le privilège de consommer un peu de nectar pour rester avec ses amis, tentait sans succès de les extraire de la mélancolie.

La fusée de Rader hors d’usage, Luc et Esclarmonde ignoraient comment la remettre en état. Pendant leur voyage dans le transporteur spongieux de Candela, ils avaient appris qu’aucune des Sept Lunes ne possédait la technologie pour traverser l’espace. Ils espéraient beaucoup de Môm.

Il débarqua le lendemain d’un dirigeable des sauvages qui apportait un fût de nectar.

— Excusez-moi, les enfants, j’avais encore quelques souvenirs à évoquer avec ma chère Astéria…

— Tu aurais pu prendre ton temps puisqu’il y a peu de chance que nous quittions Méla, répondit Esclarmonde d’un air renfrogné.

Le petit gnome mauve secoua la tête.

— Voilà qui sent la mauvaise humeur !

Luc en remit une couche.

— Rien ne t’affecte, toi ! Tu te vois finir tes jours à manger des gâteaux au miel avec Astéria ?

— J’ai connu pire ; mais c’est vrai que j’ai pris du poids depuis que nous vivons ici…

— Nous, par contre, nous n’avons pas eu ce loisir…

Le petit homme ferma les yeux un instant.

— Je sens que vous songez au retour. Avez-vous le sable jaune de Méla ?

Esclarmonde haussa les épaules, elle préférait ne pas répondre. Môm affecta un air courroucé.

— Je dois tout faire ici ! Suivez-moi, la reine nous attend.

— Mais… tu arrives juste.

— J’ai demandé audience à Apicula. Les ondes radio… tu te souviens, Esclarmonde…

Une escorte les amena dans un immense salon où discutaient, assis dans de grands fauteuils, les souverains de Méla, Mélissa et Aster, Mosca et le petit Corylus dont les yeux bien rouges trahissaient le chagrin.

— Mes amis, leur dit la reine souriante en leur tendant un sachet doré, comme vous allez bientôt nous quitter, je vous remets deux poignées du sable précieux de notre lune.

Esclarmonde remercia tristement.

— Votre Majesté est très généreuse, mais ce présent me semble aujourd’hui inutile…

— Comment ? s’écria la reine. Messire Môm, ne leur avez-vous encore rien dit ?

Le gnome eut un sourire désarmant.

— Majesté, je dois me rendre indispensable, sans cela ces jeunes gens se donneraient trop d’importance.

Luc les regarda avec des yeux ronds.

— On a manqué un épisode ?

La souveraine les invita à s’asseoir dans un profond canapé et adressa un signe à un valet pour qu’on leur apporte une boisson chaude.

— Racontez-leur, Messire Môm, ne les faites pas languir.

Le petit homme sourit d’un air satisfait.

— L’idée venait de toi, Luk. Souviens-toi lorsque notre transporteur s’est éparpillé en arrivant sur cette lune. Tu as dit que ce serait bien que chacun d’entre nous possède quelques spores.

Luc haussa un sourcil.

— Je n’avais pas de flacon dans mon équipement…

— Moi si ! Enfin une petite boîte…

Les deux enfants bondirent sur leurs pieds.

— Tu as récolté des spores !

Les yeux d’Esclarmonde s’emplirent de larmes.

— Nous allons pouvoir repartir…

Môm pinça comiquement les lèvres.

— Ne me remerciez surtout pas, ma modestie en souffrirait.

— Môm, tu es génial ! s’écria Luc.

La jeune fille s’agenouilla et l’embrassa sur le crâne. Il se dégagea en riant.

— Pas trop, non plus. Allez vous préparer !

Le petit Corylus s’approcha en reniflant.

— Je voudrais partir avec vous !

Esclarmonde lui prit le visage entre les mains.

— Corylus, tu as été d’une aide précieuse pour nous…

— Mais…

— Tu as couru de trop grands dangers. Pense à tes parents, à tes sœurs. Et puis tu as beaucoup de choses à apprendre encore.

— C’est avec vous que j’apprendrai le plus, répondit-il résolu.

Esclarmonde l’embrassa sur la joue.

— Ce n’est pas possible, mais je reviendrai te voir, dès que tout cela sera fini.

— Promis ?

— Juré !

— Moi aussi, renchérit Luc. Avant de rejoindre mon monde.

Le petit garçon sécha ses larmes et sourit.

Mélissa et Aster l’entourèrent de leurs bras.

— Et puis, si tu partais, tu ne pourrais assister à notre mariage !

— C’est vrai ? s’écria Esclarmonde heureuse. Toutes mes félicitations ! Je reviendrai vous voir, tous ! Avec des cadeaux.

— Six ans, ce sera peut-être tardif pour des cadeaux de mariage, lui murmura Luk à l’oreille pendant que tout le monde les félicitait.

— Dépêchons-nous ! s’interposa Môm.

Ils se rendirent dans un hangar annexe qu’on avait commencé à chauffer à l’aide d’une soufflerie qui envoyait une vapeur légère.

Le gnome déposa une spore qui se mit à enfler rapidement jusqu’à ressembler à un monstrueux chamallow.

Les trois aventuriers saluèrent les souverains et leurs amis avant de sauter dans la matière spongieuse qui fut parcourue d’ondes désordonnées.

— Bon voyage ! crièrent ceux qui assistaient au décollage

Le transporteur s’agita une dernière fois brutalement puis s’envola dans les airs comme un gros ballon rose.

Tous le regardèrent prendre de l’altitude avant de disparaître dans les nuages.

Mélissa se retourna et chercha autour d’elle.

— Quelqu’un a-t-il vu Corylus ?

— Il a dû aller se cacher pour pleurer, lui répondit Aster.

Sur la montagne de Candela.

— Mais as-tu pensé à ta famille ? Tes parents vont te chercher partout ! cria Esclarmonde en découvrant l’enfant à côté d’elle lorsque le transporteur se dispersa dans la grotte de Candela.

Loin d’être penaud, le petit garçon la fixa droit dans les yeux en serrant contre lui son baluchon qui contenait ses ailes et son équipement.

— Je leur ai laissé une lettre que j’ai glissée dans la poche de Mélissa.

— Il n’empêche qu’ils vont s’angoisser pour toi !

Luc posa sa main sur son bras pour l’apaiser.

— On peut le comprendre, il a pris goût à l’aventure.

— Mais il est trop petit !

— En taille, mais à présent, il a les mêmes connaissances que nous.

— C’est vrai, intervint Môm, il pourra se rendre utile.

Esclarmonde eut un geste de colère.

— Vous êtes tous fous !

Le sas de la grotte s’ouvrit sur Candela et Lumignon.

La jeune fille se jeta au cou de son dragon qui frétillait d’aise.

— Ho, que tu m’as manqué, toi !

— J’ai entendu des éclats de voix en entrant, s’exclama la magicienne. Est-ce au sujet de ce garçon ?

Luc acquiesça de la tête.

— Oui, nous ne savons comment prévenir ses parents. Il faudra peut-être le renvoyer…

— Impossible. Le transporteur n’acceptera pas un si petit être seul et n’ayant pas les connaissances suffisantes. Il se perdrait dans l’espace.

— Alors vous le garderez avec vous. Nous ne pouvons l’exposer au danger.

La magicienne leva les bras au ciel.

— Je viens déjà de passer un an avec ce dragon à nourrir. N’imaginez pas que je vais en plus me charger d’un enfant. C’est hors de question ! Je tire ma force de la concentration et de ma solitude !

Esclarmonde fusilla Corylus du regard.

— Hé bien, nous sommes contraints de t’amener avec nous.

La magicienne les entraîna dans l’espace où elle vivait. Une table était dressée pour le nombre exact de convives. Luc et Esclarmonde s’interdirent de chercher une explication.

— Notre monde s’enfonce de plus en plus dans le froid et l’obscurité, dit Candela. Vous allez vous restaurer, prendre un peu de repos, puis vous repartirez vers la lune orange. Lulu vous accompagnera.

Comme s’il avait compris, le dragon poussa un petit grognement de satisfaction.

— Pendant votre absence, je fondrai le premier cristal.

Ils dégustèrent le délicieux repas qu’elle leur avait préparé. Luc renonça au dessert.

— J’ai mangé suffisamment de sucre pour des années. Dame Candela, avez-vous pu régénérer le vortex ?

— Pas assez pour te faire voyager toi, mais si tu veux envoyer un message, ce sera possible.

Elle lui donna une capsule de verre et de quoi écrire. Avant d’aller dormir, il rédigea une courte lettre à sa famille, la data en regardant sur sa montre terrestre et l’inséra dans l’étui. Il coupa l’une de ses boucles rousses et la joignit à la feuille de papier puis ferma hermétiquement.

Il le posa à la surface de l’eau du tonneau de bronze qui s’anima d’un mouvement circulaire. Il suivit des yeux le vortex et applaudit lorsque le tube fut absorbé.

— Ça a marché ! Pourvu que quelqu’un se rende encore au château…

Ce qui le rassurait c’est que son père lui avait dit que jamais il ne serait vendu.

Estelle, la grande sœur de Luc, faisait un peu de rangement parmi les affaires de son frère. Depuis un an, il avait disparu. Toutes les polices de France le recherchaient, mais de plus en plus on le croyait mort. Ses parents étaient dévastés, tremblant chaque fois que le téléphone sonnait ou qu’une voiture de gendarmerie passait. La presse avait ressorti l’histoire de Lucas évanoui pendant plus de dix ans, laissant supposer un mystère familial. Des magiciens autoproclamés, des radiesthésistes avaient proposé leurs services, violemment repoussés par leur père, Lucien.

Estelle pour fuir l’atmosphère pesante de la maison se réfugiait au château. Elle avait trouvé les carnets de Lucas sur le lit de son frère et les avait déchiffrés de bout en bout.

Elle retrouvait les histoires qu’il leur racontait, mais présentées sous forme de journal, avec des croquis, des portraits. Lucas aurait dû publier cela. C’était un excellent écrivain de science-fiction qui savait rendre vivantes les aventures qu’il se prêtait dans un monde parallèle.

La jeune fille ne regardait plus le puits de la même façon.

Pour les vacances, elle s’était installée là et avait passé deux jours à tout récurer, en particulier la salle de bain de Lucas. Son père avait promis de faire rénover le logis.

Tout à coup, elle entendit un bruit assourdissant à l’étage, comme une cascade. Elle grimpa les escaliers quatre à quatre, pensant trouver une canalisation explosée. Au lieu de cela, la petite baignoire sabot était pleine, pourtant, elle l’avait vidée le matin après sa toilette, d’ailleurs l’eau était claire.

Elle s’approcha surprise. Un tourbillon semblait remonter du fond et un tube de cristal émergea des bulles. Sidérée, elle le saisit. Il contenait un message et une mèche de cheveux roux.

Tremblante, elle s’assit sur le sol et ouvrit le bouchon.

Chers tous, je sais que vous me pensez mort ou enlevé, mais je suis bloqué là, dans une autre dimension, avec mon amie Clara (Elle se nomme en fait Esclarmonde et elle n’est pas aveugle). J’ai suivi la route de Lucas. Comme lui, je reviendrai dans quelques années. Ne vous inquiétez pas, je vais bien.

Je vous aime et je vous embrasse tous.

PS : Afin que je sache si vous avez reçu ce message, posez quelque chose de léger à la surface de la baignoire.

Prenez bien soin de vous et de mon château. Vous aurez de mes nouvelles dans un an.

— Luc ! cria-t-elle.

Elle ouvrit la fenêtre, poussa les volets et regarda partout dans la cour.

Personne n’était entré par ici.

Serrant le tube contre son cœur, elle dévala l’escalier et courut vers le village.

Au petit matin, remis de leur fatigue, Esclarmonde et ses amis se jetèrent à nouveau dans la mousse rose d’un transporteur. Sans leur expliquer d’où elle la tenait Candela avait offert à Corylus une combinaison semblable à la leur, munie des mêmes armes et accessoires. Esclarmonde supposa que pendant leur séjour sur Méla, elle et Lumignon avaient dû faire un petit voyage vers la forteresse désertée de ses parents.

Le dragon grimpa avec précaution sur la matière molle qu’il reniflait avec méfiance. Esclarmonde lui flatta l’encolure.

— Ne t’inquiète pas, mon beau, c’est sans danger.

Dans la grotte chargée d’humidité chaude, l’engin spatial prit son envol et se dirigea au-delà des montagnes glacées.

— Que le Cristal vous protège ! cria la magicienne avant de refermer le sas.

Lorsqu’elle regagna son laboratoire, l’eau du vortex avait éclaboussé jusqu’au milieu de la pièce. Un petit objet rectangulaire flottait dans un sachet étanche. Elle vit sur l’écran le portrait d’un homme qui ressemblait fort à Luh Ka, il tenait par l’épaule une jolie femme blonde et une jeune fille à la chevelure flamboyante.

Elle regretta que le vaisseau soit déjà loin.

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

DMCA.com Protection Status