Yabrir Service: Le Cube Perdu
Yabrir Service: Le Cube Perdu
Author: Jérôme Citerne
Prologue

©2019 Faralonn éditions

42000 Saint-Etienne

www.htageditions.com

www.faralonn-editions.com

ISBN :979-10-96987-85-6

Dépôt Légal : Février 2019

Illustrations : SF. Cover ©

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Jérôme Citerne

Prologue

ina était plongée dans ses pensées. Le regard dans le vide, elle ne remarquait même plus le défilé des informations de la société sur la projection holographique de son appartement de Klinsa. Les tableaux, schémas et courriers des différents instituts financiers du secteur Krems défilaient sans que la jeune femme y accorde la moindre attention. Elle mordillait son index dans un geste nerveux tout en déroulant les derniers événements dans son esprit. Finalement, elle activa la commande vocale de son IA personnelle, les yeux toujours plongés dans le vague.

— Repasse l’enregistrement de Muhammad Yabrir reçu hier.

Un hologramme apparut devant elle, une vidéo montrant un homme dans la cinquantaine, plutôt bien conservé. Sa peau mate, ses cheveux poivre et sel et ses rides du lion s’accordaient plutôt bien avec un visage avenant et un large sourire. Son nez aquilin trahissait des origines terrestres. L’enregistrement débuta, on put entendre distinctement sa voix un peu rauque et teintée de cet accent aujourd’hui peu répandu qui rendait son intervention harmonieuse et chaleureuse. Un sentiment renforcé par la bonhomie naturelle qui se dégageait de Muhammad.

— Bonjour, ma puce. Ceci est un enregistrement légal de type 23-2… Euh, oui c’est ça. Il s’agit de mon testament, à valeur légale récapitulative pour la légation de mes biens après mon décès. Lorsque tu recevras cette vidéo par communication d’huissiers, ça signifiera que je suis déjà mort…

Il marqua une pause, avant de reprendre avec cette candeur caractéristique qu’il affichait depuis le début de la vidéo.

— Voilà… Bien… Tu le sais, je ne suis pas très doué pour les longs discours, tout ça… Je vais aller à l’essentiel. Je te lègue à toi, et à toi seule, Mina El Afghani, fille de Muhammad Yabrir et de Sirta El Afghani, ma fille unique, l’ensemble de mes biens. Mon navire, ma compagnie, ainsi que toute ma fortune. Voilà… Je sais que tu en feras bon usage, tu pourras en disposer à ta guise, nulle n’aura autorité à s’opposer à tes volontés. J’espère que tu sauras me pardonner pour mes absences, pour t’avoir… Enfin, toi et ta mère, pour vous avoir laissées tomber. Je ne pense pas qu’on se sera recroisés avant que tu reçoives cette vidéo, mais en tout cas, je veux que tu saches que… Et bien, je t’aime, ma puce. Les quelques années que j’aurai passées avec toi et ta mère auront été les plus heureuses de ma vie. J’espère que tu trouveras une petite place dans ton cœur pour me pardonner et… et… enfin… Prends soin de toi, ma chérie. Je t’aime.

L’image grésilla, l’homme s’approcha du dispositif d’enregistrement pour le couper. Mina resta plusieurs secondes silencieuses, mordillant encore plus nerveusement son doigt alors que, derrière elle, continuait de défiler les données concernant la santé financière de Yabrir Service. Une larme perla sur sa joue, mélange de rage et de peine, alors que Mina serrait le poing et que sa mâchoire se crispait.

— Bon sang, papa, jusqu’au bout tu auras été un incapable…

Les mots glissèrent entre ses dents tandis qu’elle se passait une main sur la joue pour s’essuyer. C’est alors que la sonnette de son appartement se déclencha, faisant apparaître un

Asiatique sur l’écran de contrôle. Mina actionna l’ouverture de la porte qui coulissa dans un claquement sourd révélant un vieil homme légèrement voûté. Ses yeux en amandes et son sourire bienveillant lui donnaient un air résolument sympathique, son visage était profondément marqué par l’âge. Il portait une tunique de mécano, avec une multitude de zones d’accroches magnétiques, de rangements et de renforts aux articulations. Sur son épaule le blason de la société Yabrir Service, un « Y » trônant au milieu d’un badge circulaire sur le contour duquel étaient inscrits des mots dans l’ancienne langue arabe. Pour la plupart des gens, il s’agissait simplement de calligraphie à but esthétique, mais Mina savait son père très croyant et attaché à ses lointaines racines.

Le vieil homme s’avança vers Mina qui sourit lorsqu’il la prit dans ses bras. Ce geste lui réchauffait le cœur.

— Comment vas-tu, ma grande ?

— Bien, merci Yao. C’est gentil de ta part d’être venu, tu n’étais pas obligé.

— Allons bon, Mina, ça me fait plaisir de te revoir. La dernière fois, tu n’étais qu’une adolescente… Tu es devenue une femme.

— Merci. C’est bon de te revoir. Dommage que ce soit en de telles circonstances.

— Oui, tu as raison. C’est bien triste.

Yao Tae Wong était l’ingénieur de vol du Luanda, le vaisseau de Muhammad. Il avait été l’ami du père de Mina et il s’était toujours montré bienveillant envers elle. Sans doute parce qu’il était père lui-même d’une fille et qu’il connaissait les aléas de la vie des hommes de l’Espace. Mina jugea qu’il avait pris un sacré coup de vieux. Contrairement à Muhammad qui était parvenu à obtenir un permis spatial et l’autorisation de monter sa société, Yao était resté mécano toute sa vie. Une vie bien moins glamour que celle de son ami Capitaine. Il était en charge de la technique du Luanda, d’assurer la maintenance de ses équipements embarqués et plus généralement de tout matériel possession de Yabrir Service. Une tâche ingrate réservée aux basses castes de cette société, à ceux qui ne pouvaient pas se payer les prestigieuses universités et qui devaient se contenter de suivre un cursus de formation standard de contrôle et d’entretien des équipements spatiaux.

La standardisation de tous les types d’engins, allant du vaisseau spatial à la grue de chantier en passant par l’ADAV militaire d’appui feu avait permis de regrouper les formations. Ce qui permit à quelques écoles de faire fortune, ayant fait main basse sur ce marché juteux : une formation peu coûteuse, mais bien plus répandue que les onéreuses Meds ou pilote. Cette vie éprouvante physiquement de mécano avait été la seule qu’avait connue Yao. Son corps s’y était usé plus vite que celui de ses collègues du Luanda. D’autant plus qu’il n’avait subi aucune cure de rejuvénation. Mais Mina savait que les rhumatismes et la fatigue de son vieux corps n’empêcheraient jamais Yao de se montrer bienveillant et serviable.

— J’ai chargé tes affaires dans l’ADAV, Mina.

— C’est gentil, mais il ne fallait pas, je l’aurais fait.

— Allons, Capitaine, ce n’est pas à toi de le faire… Et je ne suis pas encore complètement décati.

À la mention du mot Capitaine, un frisson lui parcourut l’échine. Quelque part elle s’attendait à cette reconnaissance de son nouveau statut, mais pas forcément de la bouche de Yao, lui qui l’avait vue grandir et pour lequel elle ressentait un respect quasi familial. Surtout qu’elle n’était pas sûre d’être prête à endosser ce rôle de Capitaine. Après une courte carrière sportive en ligue de Stratosball, elle avait commencé une formation de Meds, sans réelle passion.

Réalisant que cela ne la menait à rien d’autre que dépenser les deniers familiaux, elle avait repris sa carrière en Stratosball, mais avec bien moins de succès cette fois. Et puis, la mort de son père lui était tombée dessus et elle avait dû assumer la gestion de Yabrir Service dont l’ensemble des actifs se trouvaient être un navire et son équipage. La société se chargeait principalement de transport de fret et de personnes et, vu l’armement du Luanda, d’escorte de convois, voire même de contrebande.

La porte de l’ADAV, coulissa pour laisser entrer Mina et Yao qui prirent place face à face sur deux sièges imitation cuir. Lorsque la porte se referma, les vitres intérieures s’éclaircirent pour révéler une vision à 360 degrés sur l’extérieur.

— Oui, je sais, Yao. Capitaine…

La jeune femme marqua une pause sur une moue peu enthousiaste. Un petit sourire narquois était monté aux commissures des lèvres du vieux mécano.

— Il va falloir m’y faire.

— Ne t’en fais pas, Capitaine, ça va aller. Il avait sciemment appuyé sur le terme. Une amicale taquinerie qui n’eut pas l’effet escompté. La jeune femme se renfrogna sur son siège.

Le choix de la destination apparut sous forme d’un hologramme au centre de la cabine. Yao y fit défiler les buildings virtuels jusqu’à sélectionner une immense structure au centre de la cité. Elle transperçait le ciel sur plusieurs kilomètres, entourée de centaines de petits points qui s’activaient, semblables aux abeilles d’une ruche. La voix métallique du cyborg pilote résonna alors.

— Décollage… Choix du trajet verrouillé… Bon voyage.

Puis, avec une légère secousse, l’ADAV se souleva du sol et commença son trajet à travers les immenses buildings d’un blanc crémeux, se mêlant au trafic dense de dizaines de milliers d’autres appareils volants. Mina continuait de ruminer les chiffres et les tableaux qu’elle avait dû décortiquer depuis deux jours, elle était néophyte en termes de bilans de société.

— Je l’espère… Parce que mon père m’a refilé une entreprise dont la seule richesse est son vaisseau. Tu parles d’un cadeau !

— Tu verras, le Luanda est peut-être vieux et rafistolé de partout, mais il reste un très bon vaisseau.

L’intérieur de l’ADAV s’était alors obscurci pour afficher en hologramme un défilé d’actualités et de publicités en tout genre. Yao s’était installé plus confortablement dans son siège, essayant d’offrir un visage serein à Mina, sans doute pour la rassurer, mais sans grand succès. Elle ajouta sur un ton plus sévère tout en fixant le vieil ingénieur.

— Oui, mais si on ne rentabilise pas très vite la société Yabrir, le Luanda sera saisi et on finira ruinés, dans le meilleur des cas. Sur la paille !

Le voyage dura plusieurs minutes, les gratte-ciel défilant à toute vitesse pour enfin arriver au Spatioport de Klinsa. Ici, l’air était plus lourd et malsain que sur le reste de la planète. Les purificateurs atmosphériques n’arrivaient pas à traiter la totalité des vapeurs et des fumées des millions de vaisseaux spatiaux qui s’amarraient aux docks ni la chaleur qui y était plus élevée et pesante. Yao et Mina avançaient d’un pas résolu entre les travées. Des agents de sécurité, çà et là, scannaient les passants et maintenaient une présence autoritaire. Il faut dire que la société Talion, une macro-entreprise vieille de plusieurs siècles, possédait l’exclusivité du marché de la sécurité et qu’elle veillait par ses démonstrations de force à consolider une réputation qui tranquillisait ses clients, même si certains la trouvaient sulfureuse.

Yao poussait le chariot électrostatique sur lequel se trouvaient les affaires de Mina. Cette dernière restait soucieuse, ce qui n’avait pas échappé à l’ingénieur.

— Tu as trop de pensées négatives, Mina. Ne t’en fais pas, tu es la fille de Muhammad, tout va bien se passer.

Le duo arriva bientôt au niveau du pont d’embarquement attribué au Luanda. Majestueux navire de la société Yabrir, pensa Mina. Il s’agissait d’une frégate de type E-IIIX, un modèle standard de vaisseau militaire réaffecté à l’usage civil. Il avait subi toute une série de modifications et d’améliorations au fil des ans afin de servir au mieux ses équipages. Ainsi, les soutes de transport avaient été élargies et des tourelles ventrales avaient été sacrifiées pour gagner en mobilité, en vitesse, ainsi qu’en capacité de chargement.

— Et puis, tu pourras toujours compter sur l’équipage du Luanda.

Le vieux mécano appuya son propos d’un sourire. Finalement, le duo était parvenu à la baie d’amarrage où, à leur grande surprise, l’équipage s’était réuni. Et manifestement, une partie d’entre eux n’était pas particulièrement satisfaite de la présence de Mina.

Des gestes d’humeur et des râles s’élevaient du groupe.

Un embarquement mouvemente

n tout, une dizaine de personnes l’attendaient au milieu des caisses de matériel et des câbles d’alimentation du Luanda. Deux hommes, l’un de grande taille, à la peau noire et aux traits sévères, l’autre blond à la coupe au bol s’avancèrent vers elle. Tous deux arboraient une tenue bleue de Fusiliers spatiaux, le blason de la société Yabrir bien visible sur leur torse. Leur haute stature et leur maintien trahissaient des militaires. Ils semblaient particulièrement en colère et ne prirent même pas la peine de saluer les nouveaux arrivants, les invectivant immédiatement sur un ton était agressif.

— Hors de question de repartir sous les ordres de ce Capitaine, c’est Muhammad le seul Capitaine acceptable !

— Et ça fait deux mois qu’on n’a pas été payés !

Un troisième, barbe fournie et mains calleuses, se joignit au duo. Il était vêtu de la même tunique de mécano que Yao, quelques galons en moins, mais contrairement à ce dernier, il n’avait pas l’air sympathique du tout. Mina pensa qu’il était plutôt le genre de type à traîner dans les bars mal famés et les bas-fonds des stations de bordure de systèmes.

— Je ne repars pas, moi ! On n’a pas terminé la dernière mission, je ne veux pas me retrouver en tôle !

Mina n’eut pas le temps de répondre, chaque membre d’équipage avait ses propres griefs plus ou moins légitimes et les assénait. Néanmoins, le mécano avait soulevé un point crucial : le Luanda n’avait pas rempli son dernier contrat. Un contrat pour lequel Yabrir Service avait touché un acompte. Et en cette époque où les macro-entreprises avaient littéralement remplacé les états, gérant des dizaines de planètes et des milliards d’âmes, il n’y avait nul criminel plus activement recherché que le mauvais payeur. Si Yabrir Service ne remplissait pas son contrat, ses membres d’équipage seraient certainement recherchés par les autorités, voire pire, ils pourraient devenir la cible de contrats placés sur leurs têtes. Une perspective peu réjouissante. Tueur à gages était devenu une activité particulièrement florissante.

Mais Mina était une femme de caractère. De mauvais caractère, diraient même certains de ses ex-compagnons. Aussi, les invectives de son équipage lui avaient fait monter la moutarde au nez. Elle fronça les sourcils et parla sèchement, nullement démontée par la taille et l’aspect de ses interlocuteurs. Son ton fut rude, cassant, avec une exaspération certaine.

— Bon, je ne vais supplier personne de rester ! Ceux qui ne sont pas contents s’en vont, tout de suite. Ils recevront leurs indemnités de licenciement comme convenu dans leur contrat par Supra vox. Mais ils renoncent à leurs primes. Les autres… On va redresser cette compagnie ensemble.

Il n’en fallut pas plus pour que les trois porte-parole du mécontentement décident de tourner les talons, emportant leurs paquetages avec eux. Un quatrième se joignit à eux. Ils s’éloignèrent en maugréant de la baie d’amarrage.

— Je me casse, ça suffit.

— Je m’en fous, je garde mon équipement.

— Paraît qu’ils embauchent chez Talion ?

Ensuite le calme revint sur le quai. Le reste de l’équipage, s’il était resté, n’en paraissait pas moins d’humeur maussade : pas de regards francs, aucun mot de bienvenue, les mines étaient déconfites et même un certain désespoir pouvait se lire dans les yeux. Ils se mirent à embarquer le matériel à bord dans un silence de cathédrale.

Mina les observa un moment. Sur l’instant elle eut envie de tout plaquer. Après tout, elle n’avait rien demandé, elle était, encore une fois, victime des manigances de son irresponsable de père. Pourquoi devrait-elle s’occuper de corriger ses erreurs ? Il n’avait pas su gérer son entreprise, ce n’était pas à elle de réparer.

Puis, elle se souvint de la législation : en héritant de son paternel, elle héritait également de ses dettes et de l’obligation de les régler. Autant dire qu’abandonner n’était pas une option. Elle se retourna vers Yao, encore contrariée, et lui asséna un cinglant.

— Je peux compter sur l’équipage, hein ?

Le vieil homme bafouilla, visiblement à la fois gêné par la tournure des événements et désolé de n’avoir pu la prédire pour mettre en garde la jeune femme.

— Mina, je… Je suis désolé.

— Allez, on décolle.

Yao continua de se confondre en excuses alors que la jeune femme se dirigeait vers la passerelle d’embarquement. Elle croisa la route d’un jeune homme à la chevelure rousse, avec des taches de rousseur émaillant un visage plutôt juvénile. Une curiosité, tant les millénaires de brassage génétique avaient rendu rares les vrais roux. Mina ne put s’empêcher de le regarder avec étonnement. Lui se mit au garde à vous à son passage, ce qui le rendit encore plus étrange aux yeux de Mina. Surtout lorsqu’elle s’aperçut qu’il arborait la tenue standard des Meds. La présence d’un Meds dans l’équipage du Luanda était surréaliste : ceux qui avaient suivi la prestigieuse formation médicale des équipages spatiaux étaient très recherchés. Ils étaient rares aussi, car seuls quelques privilégiés intégraient chaque année ce cursus très prisé et très onéreux, encore moins en sortaient diplômés.

— B-Bienvenue à b-bord, Capitaine.

— Ouais… Merci… Ne traînons pas, on embarque.

Le jeune homme bégayait et vira au rouge pivoine lorsque Mina lui répondit. Il resta bloqué quelques secondes avant de retrouver la force de bouger. Il soupira, comme soulagé, puis se remit à trottiner pour continuer de charger diverses caisses flanquées d’une croix rouge à bord.

Pendant ce temps, Mina pénétra dans le navire de son père. Elle ne l’avait pas revu depuis des années, mais il n’avait guère changé. L’entretien était plutôt négligé par endroits, mais l’ensemble de l’habitacle était en bon état. Bien sûr, il avait cette froideur et cette rusticité efficace des anciens appareils militaires. On était loin des luxueux vaisseaux aménagés pour le transport de personnalités ou pour les croisières spatiales.

Le confort y était spartiate, optimisé pour que le vaisseau soit pratique avant d’être agréable.

Remontant les coursives exiguës, elle arriva sur le pont de commandement où se trouvait déjà installé le pilote, un cyborg d’une quarantaine d’années dont l’œil droit avait été remplacé par un implant bionique d’optimisation visuelle et cognitive. Une moustache fournie et bien entretenue, une coupe de cheveux parfaite, lissée en arrière avec style, des vêtements à la mode du XXème siècle, l’homme semblait apprécier le look rétro qu’il portait avec un certain bonheur. De plus, son port décontracté, légèrement supérieur, trahissait une haute opinion de lui-même. Ses pieds étaient posés sur le tableau de commande. Il se curait les ongles avec un stylet laser tout en sifflotant un air de musique.

Mina observa de longues secondes le pont de commandement. Il était large, anguleux, spacieux et pourtant, on s’y sentait relativement à l’étroit à cause des dizaines d’hologrammes, de cartes ou de composantes qui s’entassaient dans la pièce. Au centre trônait le siège du Capitaine, juste au-dessus de celui du pilote, puis six sièges étaient répartis en cercle, des postes de contrôle. Elle s’avança au centre de la pièce, le regard sur les indicateurs qui défilaient à toute vitesse. Sans pouvoir prétendre piloter, elle savait où et quoi regarder. Le chargement était terminé et l’appareil prêt à décoller, elle s’adressa à l’équipage.

— On décolle. Direction, le secteur Primeus Tandon…

Alors que l’équipage s’affairait, le pilote resta dans la même position, continuant de siffloter son énervante mélodie. Mina soupira, commençant à être exaspérée. Elle se surprit même à éprouver une certaine compassion pour son paternel : avec une telle bande de bras cassés n’en faisant qu’à leur tête, il lui apparaissait désormais plus qu’évident que la faillite était inévitable. Fronçant les sourcils, elle reprit sur un ton plus autoritaire à l’attention du cyborg.

— J’ai dit : on décolle !

L’homme, toujours aussi candide, leva à peine les yeux puis reprit sa manucure sans se soucier du regard noir que lui jetait Mina. Le teint olivâtre de Mina prit une couleur pivoine au niveau de ses pommettes. Son énervement, qui n’était pas retombé depuis que les déserteurs avaient quitté le navire, atteignit sa limite. Elle explosa, serrant les poings, fit un pas dans la direction du pilote et le pointa d’un doigt accusateur tout en haussant la voix.

— Pilote ! Je t’ai donné un ordre ! Écoute-moi bien, si tu… Oh !

Alors qu’elle perdait son contrôle, elle fut bousculée. Une masse énorme, un extraterrestre, de la race des Taren, venait de la heurter en passant du pas lourd propre à sa race.

Cette espèce bipède était imposante et un peu effrayante. Dépassant les deux cent cinquante centimètres, ces créatures reptiliennes affichaient des traits sévères et résolument inquiétants pour les autres races à sang chaud. Les Tarens étaient la première espèce reptilienne intelligente formant l’ossature d’une des principales forces de la galaxie nommée l’Empire Watiko. La seconde était appelée Ketlax, des lézards un peu plus petits que des humains, mais dotés d’une grande intelligence et d’une habileté rare.

Le colosse arborait une tenue traditionnelle des membres de son espèce et le sigle sur sa tunique rappela à Mina qu’il faisait partie de l’équipage. Elle resta silencieuse en voyant le Watiko se déplacer jusqu’au poste de pilotage, le visage fermé. D’un coup sec, il retira les pieds du cyborg des commandes.

— Hey ! Ça va pas ! Le cyborg se redressa vivement pour aller toiser le géant à la peau verte écailleuse. Malgré sa grande stature pour un humain, le pilote rendait bien deux têtes à son adversaire, et une sacrée largeur d’épaules. Le Watiko parla d’une voix grave et rauque, rocailleuse, avec un flegme d’autant plus inquiétant qu’il restait parfaitement impassible.

— Je crois que vous avez une tâche à accomplir, monsieur Franz…

— Qu’est-ce-t’as, face d’écailles ? Tu ne recommences jamais ça ou j’te refais ton portrait de lézard…

— Chiche ?

L’humain avala alors sa salive devant la résolution du Fusilier spatial extraterrestre impassible. Ce dernier le toisait de toute sa hauteur. Une large cicatrice qui entaillait son front jusqu’à sa joue le rendait encore plus intimidant. De petites excroissances osseuses sur le sommet de son crâne témoignaient de sa valeur de guerrier. Il était un vétéran de nombreuses batailles.

Franz lui jeta un regard mauvais, mais regagna son poste, du genre de ceux qui viennent de perdre une bataille d’ego devant témoin et qui ont du mal à l’admettre. Il grommela plusieurs jurons alors que le Watiko quittait tranquillement le poste de pilotage.

— Putain… J’hallucine… Ils me prennent pour qui, hein ?

Pendant ce temps, Mina, calmée, avait regagné son siège de Capitaine, ne pouvant réprimer un sourire de satisfaction. Elle savourait particulièrement cette victoire, détestant par-dessus tout le manque de respect. Lorsque les senseurs s’activèrent et que l’œil bionique du pilote Franz projeta des hologrammes de commandes devant lui, elle fut totalement calmée.

Orianna Shus’el se rapprocha alors de la jeune femme, un sourire bienveillant égayant son visage. Orianna était une Orchidienne de la caste Or, presciente qui plus est. Mina la connaissait depuis qu’elle était toute petite et cette femelle extraterrestre était, selon les membres de l’équipage, la plus puissante porteuse du gène Tétra qu’ils connaissaient. Bien que la réputation fût probablement exagérée, le respect et la déférence qui lui étaient accordés signifiaient qu’elle devait être malgré tout particulièrement douée.

Le gène Tétra est un allèle plus ou moins rare dans l’ADN des espèces intelligentes de la galaxie, qui permet, avec de l’entraînement ou de la thérapie génique, d’obtenir des capacités sidérantes. Certains Tétrans, particulièrement prisés dans les branches militaires, disposaient de pouvoirs télépathiques, télékinésiques voir électrostatiques. Les plus puissants et les plus craints disposaient d’un don de voyance, d’intuitions sur l’avenir et sur l’humeur des gens, les rendant particulièrement inquiétants pour les autres personnes.

Ils étaient nommés Prescients, et Orianna était l’un d’eux.

Les Orchidiens, une race ancienne et pacifique, disposaient de prédispositions pour développer ce gène, au contraire par exemple des Watiko qui, eux, semblaient parfaitement incapables d’utiliser le Tétra. Les scientifiques avaient fini par admettre que les Reptiles n’étaient pas réceptifs à ce pouvoir, des enzymes de leur système nerveux et la température plus basse de leur corps inhibant les manifestations du gène Tétra.

Orianna, comme la plupart des Orchidiens de la caste Or, disposait de traits d’une grande finesse. Ses yeux, bleu azur et dépourvus de pupilles, avaient quelque chose d’hypnotique, de même que sa peau gris clair sans la moindre aspérité ni irrégularité. Parfaitement imberbe, Orianna arborait une marque sur le sommet du crâne, de couleur or, semblable à une couronne. Plus grande qu’une humaine, avoisinant les deux mètres, elle n’en restait pas moins élégamment proportionnée, mince et majestueuse.

Le vaisseau vrombit, tremblant légèrement alors que ses multiples réacteurs s’allumaient. Le Meds avait pris place non loin de Mina et attendait, comme le reste de l’équipage, son ultime signal de départ. Elle alluma le vox et s’adressa à l’équipage. Elle n’était pas coutumière de ce genre de procédure, pourtant elle essaya d’être convaincante.

— Bien. Tout le monde à son poste ! Enclenchement propulsion immédiat.

— Ouais, c’est ça, allons-y… Pff.

Lorne Franz était toujours bougon, ne décolérant pas de l’humiliation infligée par le Watiko.

Pourtant il s’exécuta, prenant le contrôle du pilotage holographique et imposant ses desideratas à la carlingue du vaisseau. Un nouveau tremblement se fit sentir sous le vrombissement du réacteur principal, puis l’ensemble du personnel encaissa un subtil choc quand le Luanda se mit en mouvement pour s’éloigner du Spatioport de Klinsa. L’énorme appareil de métal gagnait déjà en vitesse quand le Meds prit la parole. Son bégaiement était toujours aussi marqué et audible, Mina s’interrogeait sur le cas de ce nommé Tim. Normalement, ce genre de handicap était traité aisément, les seuls cas qui persistaient étaient parmi les castes trop pauvres pour se payer des traitements et encore, cela restait anecdotique.

— Que… Quelle est la dest… destination, Capitaine ?

— Verizon 3, système Carmin, secteur Primeus Tandon.

— Grumpf… Super, chez les cintrés de Talion.

La nouvelle souleva un certain émoi, et pas seulement chez le pilote Franz. Orianna sembla également intriguée par le choix de cible effectué par Mina. Mais contrairement à Lorne qui continuait de grommeler, prenant visiblement à cœur de faire connaître son ressentiment à chacune des personnes présentes sur le pont à ce moment-là, l’Orchidienne conserva une expression avenante et d’une étonnante neutralité tandis qu’elle glissait jusqu’au siège du capitaine.

L’autorité de Mina avait, pour ses premières minutes à la tête du vaisseau, été particulièrement mise à mal. Orianna ne souhaitait pas en rajouter, aussi s’adressa-t-elle à la jeune héritière de Yabrir Service avec déférence et à voix basse, conservant une attitude chaleureuse, veillant à ce que personne présent sur le pont de commandement n’ait idée des mots qu’elle prononçait.

— Est-il sage de te rendre sur les traces de ton père, Capitaine ?

La question surprit Mina, mais elle ne se braqua pas. Visiblement, l’Orchidienne venait de créer une bulle psychique autour d’elles, et elle se sentit apaisée, en confiance pour échanger avec la Tétran. Ce n’était pas seulement le ton, ou le choix des mots qui avaient mis en confiance Mina. Non, quelque chose d’autre avait détendu la jeune femme, sûrement le fruit des surprenants pouvoirs d’Orianna.

— Quoi ? Non… Je… Je veux juste recruter de nouveaux membres d’équipage pour remplacer ceux qui sont partis. Ce qui n’était autre que la vérité. Le Luanda, suite au départ de quatre de ses membres, était en effectif réduit et son bon fonctionnement, à long terme, risquait d’être compromis.

Néanmoins, au fond d’elle, Mina savait qu’il ne s’agissait que d’une excuse, d’une façade pour mener à bien ce qu’elle avait véritablement en tête. Oui, les systèmes sous le contrôle de la très puissante macro-entreprise Talion, regorgeaient d’une main-d’œuvre peu coûteuse et bien souvent intéressée par l’aventure. Mais il n’était pas nécessaire de se rendre si loin du cœur des systèmes sous contrôle humain pour engager du personnel. Orianna le savait. Mais la presciente se montra réconfortante, sincèrement affligée de l’embarras provoqué chez la fille de Muhammad.

— Je suis désolée, je ne cherchais pas à te mettre mal à l’aise. Le gène Tétra est très puissant chez mon espèce et je perçois les fluctuations psychiques dues à tes émotions.

— Tu as lu dans mes pensées ?

— Je ne me serais pas permis. Simplement, entre la profonde tristesse et la colère que j’ai ressentie, la récente mort de ton père et le fait qu’il ait renvoyé le Luanda ici après s’être rendu dans le secteur Carmin, la déduction était aisée.

Mina n’avait jamais fréquenté de Tétrans auparavant, aussi fut-elle surprise et quelque peu désemparée par l’attitude et la démonstration des capacités d’Orianna. Les Tétrans étaient extrêmement rares et dissimulaient leurs pouvoirs derrière une mise en scène folklorique qui les rendait intrigants, parfois même inquiétants. On les retrouvait principalement dans les domaines artistiques où leurs incroyables capacités cognitives leur ouvraient des horizons sans limites, mais il en existait également dans les domaines du militaire. Mina se demandait, là aussi, comment une presciente, et plus particulièrement Orchidienne, se retrouvait à bord ? Son salaire devait être astronomique, surtout si elle était payée en fonction de ses compétences acquises avec l’âge ; la teinte très pâle de sa peau trahissait de très nombreuses années et donc une très grande expérience.

Qu’est-ce que Muhammad avait pu lui offrir pour qu’elle rejoigne le Luanda et Yabrir Service sans se ruiner ?

Mina fut tirée de ses pensées par un puissant vrombissement qui provenait de la coque même du vaisseau. Le Pilote Lorne accélérait pour quitter la zone des gratte-ciel entourant le Spatioport et le slalom se faisait de plus en plus vif alors que la vitesse augmentait. Mina retourna son attention sur Orianna, lui glissant quelques mots à voix basse pour conclure leurs échanges.

— Tu as vu juste, je veux en apprendre un peu plus sur sa mort. Et honorer au plus vite ce dernier contrat… Garde-le pour toi pour le moment.

— N’aie crainte. Je passe le plus clair de mon temps avec Jahangir qui, comme tout ancien Guerrier Foudre consacre son temps à méditer et à prier ses divinités. Cela m’apaise. Maintenant, je vais me retirer, si tu me l’autorises. Le voyage devrait normalement se dérouler paisiblement.

— Oui, vas-y.

Ainsi donc, songea Mina, Jahangir, le Taren était un ancien Guerrier Foudre. Il s’agissait de l’infanterie légendaire de l’Empire Watiko et elle se remémora ses cours d’histoire sur ce que les Humains avaient péjorativement nommé « la Guerre des écailles » pour parler du conflit les ayant opposés au peuple Reptile. Cette guerre avait conduit à la mise en place de la Résolution 25. Les redoutables Guerrier Foudre constituaient le fer de lance de l’Empire Watiko, implacable et prétendument invincible.

Décidément, Mina commençait à se demander si son défunt paternel lui réservait d’autres surprises de ce genre. Elle était loin de se douter que, tout incapable qu’il fut à gérer correctement les comptes de sa société, il avait par contre réussi à rassembler de telles individualités à son bord. Puis Franz projeta par son implant oculaire bionique un hologramme d’une carte du système solaire dans lequel la planète Klinsa se trouvait et lâcha sans grand enthousiasme :

— Allez, rétropropulsion enclenchée, on se casse de cette planète merdique de culs serrés.

Une nouvelle fois, la carlingue du Luanda gémit alors que les moteurs crachaient toute leur puissance. Le trafic d’ADAV était bien moindre ici et les nuages n’étaient plus percés que par quelques immenses immeubles épars. Le vaisseau prit de l’altitude dans le rugissement de ses moteurs. Bientôt, on ne distingua plus les écrans de publicité flottants et la surface de la planète s’éloigna. Quand il fut à bonne distance, les réacteurs traditionnels laissèrent place au générateur de trou de ver permettant le voyage entre les systèmes

Une traînée blanchâtre de particules énergétiques suivait sa course telle la queue d’une comète. Tout en gagnant en vitesse, le Luanda s’illuminait, sa carlingue étincelait sous l’accumulation d’énergie.

— Coordonnées de Verizon 3 verrouillées.

— Enclenchez le trou de ver.

— Et c’est parti, coco… ajouta Franz.

Mina avait répondu avec une pointe d’excitation à son pilote. Bientôt, la traînée blanchâtre s’accumula sur la proue pour y former une corne scintillante fendant l’espace. L’immensité étoilée ouverte devant le Luanda sembla se tordre à la manière d’une toile d’araignée tentant de retenir un insecte, puis les couleurs se firent plus vives, plus intenses. Finalement, un point noir se matérialisa devant le vaisseau et l’ensemble de l’univers sembla s’enrouler autour de ce dernier, offrant un spectacle coloré à ses passagers, comme si un tube de brumes violacées et bleutées se formait devant eux. Le vaisseau qui avait été un temps agité par de petits tremblements dus à la poussée des moteurs et du générateur de trou de ver se stabilisa, comme porté par un courant apaisé et calme. Les traînées lumineuses défilaient tout autour dans un ballet radieux et suscitaient l’émerveillement de Mina, peu habituée aux voyages spatiaux.

Elle fut tirée de sa contemplation par la voix d’une jeune femme. Il s’agissait d’une autre mécano, une jeune asiatique dont les traits n’étaient pas sans rappeler ceux de Yao.

Sa tenue mettait plutôt en valeur son physique bien proportionné. Et il fallait reconnaître qu’elle était plutôt belle. Elle arrivait de l’arrière du navire et s’adressa à son capitaine avec un air fier et enjoué.

— Et voilà, de mon côté tout roule, Capitaine. Le tunnel est parfaitement formé et notre vieille carlingue n’a pas pris un poil de jeu dans l’affaire.

— Très bien, bon travail à tous.

La jeune asiatique, sourire aux lèvres, salua son supérieur et se détourna pour regagner son poste.

Mina sentit la tension redescendre. Malgré un départ difficile et une situation critique, la fille de Muhammad ne s’en était pas aussi mal tirée qu’elle l’avait craint. Et puis, après un premier contact difficile, l’équipage faisait montre d’une certaine cohésion et d’un niveau de compétence qu’elle ne soupçonnait pas. Elle s’étira puis quitta son siège pour aller contempler la multitude d’hologrammes et une vision envoûtante de l’espace à travers le tunnel du trou de ver. Elle se surprit à penser que sa tâche ne serait peut-être finalement pas si ardue. Elle réalisa que l’enthousiasme était revenu dans le Luanda à partir du moment où Orianna était venue lui parler. Sauf pour le Pilote Lorne Franz qui continuait à rester aigri, entouré de ses holos qu’il devait sans doute voir gris et ternes.

— Bon, tout le monde peut prendre un peu de repos. Nous n’arrivons que dans plusieurs heures.

— Ouais, prenez du bon temps pendant que je suis coincé là à jouer les chauffeurs de taxi. Et même pas un merci, J’vous en foutrais du repos !

Lorne ne parlait jamais directement à Mina, il grognait plutôt des mots dans sa barbe sans tourner la tête.

La jeune femme soupira en songeant qu’elle n’appréciait vraiment pas cet individu. Elle reconnaissait toutefois sa compétence et la nécessité de sa présence à bord. Les pilotes étaient rares et les bons presque chimériques.

Disposer de l’un d’entre eux à bord était un gage de sécurité, même s’il se révélait être humainement parlant, le dernier des enfoirés.

Mina ravala une remarque désobligeante à son égard. D’autant plus qu’une fois dans le tunnel de ver, l’intérêt d’avoir étudié dans une école de pilotage prenait tout son sens : le reste de l’équipage était alors complètement soumis aux qualités intrinsèques de son pilote et ils ne pouvaient plus rien faire d’autre que d’attendre qu’il les sortent de là au bon endroit. Mina décida de quitter le pont de commandement et s’engagea dans les couloirs exigus du Luanda en direction de ses quartiers. Elle croisa en chemin Yao qui discutait avec l’Asiatique de tout à l’heure et le jeune Meds. Il la gratifia à nouveau d’un salut militaire plutôt maladroit tandis qu’il rougissait de plus en plus, ce qui fit sourire la mécano.

— Calme-toi, Tim, elle ne va pas te manger.

— Oui… Oh ! ça va, Kim, t-te moque p-pas de moi. C’est le p-protocole.

En entendant le prénom de l’asiatique, Mina eut confirmation qu’elle était la fille de Yao. Elles ne s’étaient jamais rencontrées, mais Yao lui avait parfois parlé d’elle, son espoir était de ne jamais la voir devenir mécano comme lui, une vie instable et dangereuse. Le pauvre homme devait se mordre les doigts de voir qu’elle avait suivi son chemin malgré ses recommandations.

Mina revint à la conversation et rebondit sur les propos de Kim pour inciter Tim le Meds à se détendre.

— Kim a raison, Tim. Ce… salut militaire n’est pas nécessaire. On est tous dans la même galère. Et tu peux me tutoyer. Je prends un coup de vieux à chaque fois que l’on me vouvoie.

Yao et Kim affichèrent le même sourire malicieux tandis que Tim ne put rien faire d’autre que d’acquiescer en avalant sa salive, ses pommettes reprenant instantanément une splendide couleur amarante.

— Tu te rends dans tes quartiers ? demanda Yao à Mina,

— Oui.

— Je peux faire quelques pas avec toi ? J’ai des données à te confier.

— Quel genre ?

Comprenant qu’il était temps pour eux de s’éclipser, Kim et Tim s’éloignèrent alors que Yao se mettait en marche aux côtés de sa Capitaine. Pour économiser l’énergie, les couloirs du Luanda n’étaient illuminés que par l’éclairage de secours lors des passages dans les tunnels de ver et les pâles lumières rougeoyantes y entretenaient une atmosphère quelque peu oppressante. Yao sortit d’une de ses poches un petit disque et pressa en son centre, ce qui projeta un hologramme bleu dans le couloir. Un tableau de données, un de plus, soupira Mina.

Mais selon ses premières observations, il s’agissait d’un relevé de comptes bancaires ainsi qu’un contrat officiel. Mina reconnut alors le logo de la société Edenia, leader sur le marché de la Biogénétique, une multinationale parmi les plus puissantes de la galaxie, sous sa coupe des milliards d’employés et des centaines de planètes. Yao tendit le disque à Mina alors qu’ils arrivaient à sa chambre.

— J’ai un peu fouillé sur notre commanditaire et j’ai trouvé ça. Je pense que tu préféreras lire seule. Bonne soirée.

— Merci, Yao.

Le vieux mécano fit demi-tour dans le couloir alors que le sas des quartiers du Capitaine coulissait dans la paroi avec un bruit pneumatique. La chambre s’alluma et révéla une pièce spacieuse pour un vaisseau de cette taille, avec un bureau, un grand lit et un espace à vivre.

Ses affaires étaient déposées sur le lit et elle constata en levant le nez de l’hologramme que la décoration de la pièce contenait principalement des portraits d’elle trônant un peu partout. Des hologrammes vidéo de son enfance, des photos : elle en tenue traditionnelle, elle adolescente, elle en joueuse de Stratosball. Certaines de ces scènes s’étaient déroulées bien après que Muhammad eût quitté définitivement sa mère pour vivre son égoïste aventure spatiale.

Elle marqua une pause devant une telle preuve d’amour, culpabilisant quelque peu sur l’égoïsme qu’elle avait attribué à ce père. Elle lui en avait énormément voulu de les avoir abandonnées sa mère et elle alors qu’elle n’était qu’une enfant. Tout ça pour partir vivre égoïstement des aventures. Sa mère avait fini par être emportée par une maladie incurable et elle s’était retrouvée seule à l’âge de dix-huit ans à devoir gérer sa vie. Il ne s’était même pas présenté lors de l’enterrement de son ex. Le seul lien que Mina avait eu avec Muhammad toutes ces années était les versements de sa pension, mais elle n’avait jamais reçu le moindre mot pour ses anniversaires ni même la moindre visite. Elle avait d’abord pensé qu’il s’était désintéressé d’elle, qu’il avait refait sa vie dans l’espace et que seules la culpabilité et la peur de se retrouver hors-la-loi s’il ne payait pas sa pension lui faisaient respecter ses versements. Mais elle se rendit compte qu’il ne l’avait jamais oubliée. En fouillant un peu, elle réussit même à voir un article sur son tout premier match professionnel de joueuse de Stratosball.

Sentant qu’elle s’attendrissait devant ces preuves d’un amour paternel insoupçonné et improbable, elle se ressaisit immédiatement. Il les avait bel et bien abandonnées ! Quand elle avait eu besoin de lui, il ne s’était jamais présenté, il l’avait laissée grandir seule, sans jamais montrer son amour ou quoi que ce soit. Un mélange de colère et de peine envahit son cœur alors qu’elle observait la pièce.

Serrant le poing et fermant les yeux, elle se détourna pour éviter de céder à ses sentiments, reportant son attention sur les informations que lui avait données Yao. Elles révélaient un contrat de sous-traitance ponctuelle liant Yabrir Service à une société-écran d’Edenia pour assurer la recherche et la livraison d’un artefact ancien, sans donner d’autre précision sur la nature de l’objet que sa forme et une modélisation en trois dimensions. L’utilisation de sociétés-écrans était courante dans les macro-entreprises pour se protéger de l’espionnage industriel. Le délai de livraison était presque extrêmement court. Mais visiblement, la société Edenia avait versé une avance sur commande si importante qu’elle avait dû convaincre Muhammad d’accepter la mission. Et lorsque Mina lut le montant énorme du contrat, elle faillit se décrocher la mâchoire… Et le délai était presque expiré.

— Bordel, papa, tu avais accepté un contrat vraiment monstrueux avant de mourir. Si on le remplit on fera bien plus que de simplement renflouer les caisses de l’entreprise.

Toutefois, son enthousiasme fut de courte durée. Le délai de livraison arrivait à expiration, mais les informations manquaient concernant cet artefact à livrer. Et surtout, un affreux soupçon traversa son esprit : les rumeurs voulaient que les macro-entreprises telles qu’Edenia fussent littéralement au-dessus des lois et si elle prenait la peine de faire appel à un obscur petit sous-traitant tel que la société de Muhammad, cela devait cacher quelque chose. D’autant plus que le montant du contrat était tellement affolant ! Il représentait au moins dix années de chiffre d’affaires pour une entreprise comme Yabrir Service. Pourquoi lui avoir proposé tant d’argent alors qu’Edenia disposait certainement de ressources bien supérieures à celle du Luanda ? Cet artefact devait être si dangereux et illégal qu’Edenia ne voulait pas prendre le risque d’être découverte en sa possession. Et le lieu de livraison, en plein cœur d’un système aux mains de la firme MechEx, ainsi que les multiples clauses de confidentialité augmentaient la sensation inconfortable de mettre la main dans la gueule du loup. Toute l’affaire avait quelque chose de louche et Mina avait beau être novice dans le monde des affaires, le bon sens ne lui faisait pas défaut. Muhammad semblait avoir discuté en personne les termes de la mission ainsi que la nature de l’artefact à récupérer. Une simple note précisait que l’objet ne devait en aucun cas rentrer en contact avec la peau. Il lui faudrait parler de tout cela avec les membres de l’équipage concernés, mais elle n’était pas sûre de savoir à qui se fier. Yao lui prêterait une oreille attentive et le fait que ce soit lui qui lui ait fourni ces données prouvait qu’il était au courant de bien des choses sur le vaisseau. Mais elle ne connaissait pas les autres et elle ne savait à qui se fier.

Mina se laissa tomber lourdement à la renverse sur le lit, les yeux rivés au plafond. La jeune femme était littéralement épuisée. Il s’agissait d’une fatigue nerveuse plus que physique, car elle avait été soumise à une sacrée dose de stress ces derniers jours. Ce nouvel univers qui s’ouvrait à elle se révélait particulièrement anxiogène. Outre la pression inhérente à la gestion d’une entreprise et au commandement d’un équipage, elle ne pouvait s’ôter de la tête que l’espace restait un endroit dangereux, où les histoires macabres étaient légion. Les progrès technologiques avaient bien entendu facilité les voyages spatiaux, les rendant plus sûrs et diminuant les risques d’accident.

Mais les rumeurs parlant de vaisseaux perdus à la dérive suite à une avarie, d’attaques de pirates aliens et de conflits sanglants étaient suffisamment nombreuses pour l’inquiéter. Elle s’endormit sur ces pensées bien peu réjouissantes, sombrant dans un sommeil sans rêves.

Les dossiers du uuanda

lle se réveilla sans savoir réellement combien de temps elle avait dormi. Il s’agissait d’un des effets d’un premier voyage par trou de ver : le rythme biologique se trouvait détraqué et il était difficile de retrouver des repères. Tout en se redressant, Mina s’étira en bâillant, passant la main dans ses cheveux emmêlés et observant la pièce qui s’éclairait doucement, la luminosité se calant automatiquement sur son état d’éveil. Puis, après quelques secondes à songer qu’il lui faudrait bientôt refaire la déco, elle se dirigea jusqu’à la salle de bain et prit une douche. Une fois sa toilette faite, Mina rechercha dans le terminal de son père le dossier des données sur le personnel, histoire d’en apprendre un peu et surtout de savoir à quoi s’attendre dorénavant. Elle s’intéressa plus particulièrement au dossier de « Tim » Tim O’hara, le Meds du navire. Il s’agissait de l’héritier d’une grande famille de médecins qui aurait pu prendre la suite du cabinet familial, mais qui avait préféré se lancer dans l’aventure à bord du Luanda. Originaire du Berceau Central, il avait été recruté par Muhammad sur la station Gagarine III, un immense édifice métallique accroché à un énorme astéroïde dérivant aux limites du secteur Gagarine, porte d’entrée du Berceau Central, siège du Consortium de l’Humanité.

Cette station était réputée pour être un point névralgique du commerce de la galaxie, des millions de vaisseaux y transitaient chaque heure pour s’acquitter des droits de douane et pénétrer dans le secteur Hélios. Tim avait donc été recruté sur cette station, semblant complètement désorienté, son diplôme fraîchement acquis en poche. Muhammad, dont le précédent Meds de bord avait quitté la compagnie pour trouver mieux payé ailleurs, avait proposé au jeune homme de l’embarquer à bord contre un salaire décent et la promesse de vivre d’incroyables aventures. Tim était un individu loyal, dévoué, compétent, ayant trouvé à bord du Luanda une sorte de seconde famille, mais d’une grande timidité et souffrant d’un manque de confiance en lui. Ce point semblait ne pas avoir échappé à Muhammad qui payait le jeune homme à un salaire bien inférieur à ce que son niveau de compétence aurait justifié.

La suite de son dossier suscita un profond émoi chez Mina. Tim fut celui qui révéla le décès de son paternel. Il disposait d’un implant Tétra et il avait relié chacune des combinaisons des membres de l’équipage à des récepteurs de signes vitaux. De ce fait, il avait ressenti l’arrêt des signes vitaux de Muhammad et avait ainsi signalé son décès. Ce genre de pratiques était relativement courant et surtout d’une grande fiabilité. Un décès ainsi constaté était certain.

Elle reporta ensuite son attention sur le dossier du Pilote Lorne Franz. Son cas était bien moins reluisant. Visiblement, il était banni de deux secteurs pour vol, trafic d’espèces protégées et non-respect des règles de pilotage en zone habitée. Visiblement, il avait pu payer sa formation de pilote malgré des origines modestes, commençant ses activités illégales dès le plus jeune âge. Il fut l’un des premiers à intégrer le Luanda aux côtés de Muhammad et de Yao, alors qu’il était encore bien jeune. Joueur invétéré, il est égoïste, indiscipliné, paresseux et irrespectueux, mais ses talents de pilote immenses lui valaient toute l’admiration de Muhammad. Ce dernier ne tarissait pas d’éloges sur son sens de l’initiative et de la débrouillardise, tant et si bien qu’il se joignait parfois aux équipes d’intervention au sol.

Bricoleur et baroudeur, c’était également un pickpocket de génie.

Il aurait récupéré son implant bionique oculaire il y a plus de quinze ans, dépensant une fortune dans ce petit bijou de technologie qui faisait de lui un pilote encore plus brillant.

Les dossiers de Kim et de Yao Tae Wong étaient en revanche bien plus conventionnels. Yao était un ami d’enfance de Muhammad, ayant grandi avec lui sur une des lunes de Porion, dans la misère la plus crasse. Un peu plus âgés que ce dernier, ils firent les quatre cents coups ensemble jusqu’à ce que Muhammad entraîne son ami dans ses rêves de grandeur. À la sueur de leur front, en montant plein de petites combines à la limite de la légalité, ils parvinrent à accumuler une certaine somme peu de temps après leur majorité et ils investirent chacun différemment. Yao se paya une formation de mécano, option spatial tandis que Muhammad usa de son charme et de son bagout pour séduire une riche héritière d’un âge déjà avancé. Ainsi, il parvint à récupérer de quoi acheter aux enchères le Luanda qu’il fit aménager et ainsi, le duo partit à l’aventure, rassemblant un équipage à la volée. Depuis, Yao resta toujours fidèle à son ami et prit soin du Luanda comme de son propre enfant. Un enfant qu’il eut d’ailleurs peu de temps après que Muhammad eut sa fille, quittant un temps le service du Luanda pour s’occuper d’elle. Mais bien vite, l’argent vint à lui manquer et il dut, à contrecœur, réintégrer le vaisseau pour subvenir aux besoins de sa famille. Yao est un homme droit, honnête et dévoué. Il est sincère et se soucie du bien-être des gens qui lui sont proches. Calme et réfléchi, il manque toutefois d’autorité pour diriger. De plus, il n’est pas un ingénieur réellement doué, ayant acquis ce poste plus grâce à son ancienneté qu’autre chose. Toutefois, il a tellement donné à ce navire et à cet équipage, sans jamais se plaindre ou demander son reste, que nul ne lui tient rigueur de cet état de fait.

En réalité, seule sa fille le rabroue à ce sujet. Kim Tae Wong est la fille unique de Yao et elle a suivi, contre l’avis paternel, une formation de mécano spatial, voulant vivre elle aussi l’aventure spatiale malgré des moyens financiers limités. Mina ne put s’empêcher de soupirer en lisant les commentaires à la limite du salace de son propre père sur le physique de la fille de son meilleur ami. La suite décrivait une jeune femme au caractère bien trempé, joyeuse, bavarde et enjouée, d’un excellent niveau de compétence. Rigoureuse et impliquée, elle avait tendance à ne pas se montrer tendre avec son père qui n’est pas assez capable selon elle. Et contrairement à ce dernier, elle ne se contente pas d’un salaire médiocre, elle connaît son niveau de compétence et le monnaie à sa juste valeur. Cela fait d’ailleurs partie des reproches qu’elle adresse à son géniteur, bien qu’elle soit profondément attachée à lui.

Mina poursuivit sa lecture ainsi durant plusieurs heures et se trouva particulièrement étonnée en lisant les dossiers de deux non humains de l’équipage. Jahangir Koth Massa Ketmie, le Taren, était un ancien guerrier Foudre. Visiblement très âgé, Muhammad estimant son âge entre trois cents et trois cent cinquante ans, il avait éveillé la curiosité du Capitaine lorsqu’il s’était présenté à lui il y a de cela neuf ans. Pour un salaire dérisoire, il avait rejoint l’équipage, ne s’étendant pas sur son passé. Devant cette aubaine, Muhammad n’avait pas fait la fine bouche.

Le cas de Orianna Shus’el était sensiblement le même. L’Orchidienne avoisinait aisément les onze siècles et son dossier restait étonnamment vierge concernant son passé. Certains prétendaient qu’il s’agissait là d’un trait de caractère commun aux Orchidiens de dispenser leur information personnelle avec parcimonie. En huit ans à bord, elle n’avait que peu parlé d’elle. Bien qu’elle fût avenante et qu’elle s’intégrât bien mieux à l’équipage que le Watiko, taiseux et intimidant, les informations concernant son histoire se comptaient sur les doigts de la main. Ancienne enseignante dans les écoles de Tétrans sur Orchidia, puis Presciente pour deux sociétés Orchiennes, la belle extraterrestre restait mystérieuse et évasive sur son passé.

De même, les données sur Jahangir relevaient plus de l’appréciation de ses capacités et de son caractère ainsi que de son comportement à bord que de sa vie précédente. Ayant servi près de cent ans sur différents théâtres d’opérations pour les armées de l’Empire Watiko, il aurait finalement quitté ce dernier pour s’engager comme Fusilier spatial mercenaire.

Puis, il intégra rapidement le Luanda. Muhammad semblait se méfier d’eux au départ, puis devant leur loyauté, il ne s’attarda plus sur les raisons les ayant poussées intégrer le navire.

Un dernier point attira l’attention de Mina : depuis environ six ans, les missions menées par le Luanda étaient de moins en moins lucratives. Le transport de biens et de personnes argentées avait laissé place à des missions d’exploration, de passages discrets de blocus ou d’autres choses du même genre. Ceci expliquait les coûts de plus en plus élevés d’entretien du vaisseau face à des rentrées d’argent de plus en plus éparses.

Mina décida donc de se lever pour se renseigner auprès des membres d’équipage. Elle déambula dans les couloirs du navire, se repérant assez aisément dans celui-ci : le Luanda restait une frégate, un navire comportant simplement un peu plus de vingt personnes à son bord à temps plein pour une capacité de transport maximale de cinquante individus. Ainsi, le vaisseau n’était pas grand et Mina put constater que la plupart des gens profitaient du vol au travers du tunnel de ver pour se reposer dans leurs quartiers. Certains jouaient aux Stabs, d’autres mangeaient tranquillement au mess.

Jahangir

’est lorsqu’elle passa devant les quartiers de Jahangir qu’elle se décida enfin à se lancer. Elle bipa à l’interphone. La porte coulissa dans un bruit sec, révélant le Taren assis en tailleur au milieu de la pièce. Elle fut surprise de trouver ce colosse aussi paisiblement installé dans ce qui ressemblait plus à une serre qu’à une chambre. La lumière était douce et imitait le soleil couchant et de nombreuses plantes ornaient la pièce. Tourné de dos, il fredonnait un air à peine audible, visiblement dans sa langue natale. Il ne parlait pas assez fort pour que l’implant traducteur auditif de Mina puisse lui retranscrire ses paroles et pourtant cette mélodie avait quelque chose d’apaisant. Légèrement voûtés, les Tarens n’en étaient pas moins plus grands et plus épais. Son dos semblait immense à Mina, interminable. Sous la peau écailleuse de couleur vert sombre se devinaient des muscles puissants. Des tatouages composés de formes géométriques diverses et complexes ainsi que des inscriptions dans sa langue natale ornaient les épaules du géant. Soudain, la voix grave du Reptile retentit, tirant Mina de sa contemplation.

— Que puis-je pour vous, Capitaine ?

— Euh… Rien, je… Je passais juste… Et tu peux me tutoyer…

Mina n’aimait pas être ainsi vouvoyée, elle trouvait que ça la vieillissait et surtout pensait qu’instaurer le tutoiement entre elle et son équipage lui permettrait d’établir une relation de confiance. Toujours de dos, le Taren se redressa pour s’occuper d’une de ses plantes. Ensuite, il se retourna pour l’observer. Son regard était froid et dur, inexpressif. Certains disaient que les Tarens, des créatures à sang-froid, étaient un peu lents, pourtant les yeux du reptile trahissaient un esprit vif. Le masque de placidité et de flegme qu’il affichait n’était pas la marque d’un esprit simple, au contraire, le colosse dégageait un certain charisme et semblait disposer d’un savoir et d’une sagesse évidents.

— Capitaine, dans votre culture, le vouvoiement est un moyen verbal simple de hiérarchiser et de codifier vos échanges, si je ne m’abuse ?

— Ouais…

— Dans ce cas, je crois qu’il est plus sage que je continue à vous vouvoyer. La discipline est une vertu importante et parfois trop galvaudée et je m’attache à la respecter. Sauf si vous me l’imposez, je préférerais continuer de vous vouvoyer, Capitaine.

— Fort bien… Comme tu le sens…

Mina ne savait pas si elle devait se réjouir de le voir ainsi faire preuve de sens de la hiérarchie ou s’offusquer d’avoir été ainsi refroidie alors qu’elle voulait se montrer avenante et sympathique. Le colosse face à elle inclina la tête en signe de respect, révélant à la lumière la large cicatrice qui lui barrait le visage. Mina hésita un instant à poursuivre alors que Jahangir restait planté face à elle, dans une posture pouvant faire croire qu’il se tenait au garde à vous.

— Je venais discuter un peu. Je… Je voulais savoir ce que tu pensais de ma nomination à la tête de Yabrir Service ?

— Où voulez-vous en venir, Capitaine ?

— Et bien… Mon père est mort et il m’a légué tout ça. J’ai cru comprendre que certains le vivaient mal. Qu’est-ce que ça te fait que je sois le Capitaine ?

— Rien du tout, Capitaine.

Mina ouvrit deux grands yeux devant la réponse du Fusilier spatial. Elle ne s’attendait pas à ça, même si elle se doutait que le personnage ne serait pas une pipelette.

Tentant de garder un peu de contenance, elle avala sa salive avant de poursuivre alors que Jahangir restait immobile telle une statue de cire.

— Rien du tout. Allons, tu n’as même pas un petit sentiment quant à ton changement de patron ? Muhammad fut ton Capitaine pendant neuf ans, n’est-ce pas ?

— C’est exact.

— Et ça ne te fait rien qu’il soit mort ?

— Sa mort est triste. Le Capitaine Muhammad Yabrir était un brave et un homme honorable. Son trépas est tragique, mais cela fait partie du cycle voulu par les Dieux à l’aube des temps. Les êtres naissent et vivent avec un temps qui leur est imparti. Ils partent quand est venu le moment. Pleurer ne m’avancera à rien. J’honore son souvenir.

— Ok, mais ça ne te réjouit pas que j’aie pris la suite, on dirait.

— Si le commandement vous est revenu, c’est qu’il devait en être ainsi. Ce n’est pas à moi de remettre en cause votre autorité, Capitaine.

Elle avait beau chercher à le déstabiliser, le Watiko en face d’elle ne semblait pas enclin à montrer le moindre signe de déstabilisation, que ce soit par son discours ou par son langage corporel. Elle essaya sous un autre angle de percer sa carapace.

— D’accord. Savais-tu ce que mon père comptait faire en se rendant sur Verizon 3 ?

— Non, Capitaine.

— Et ça ne t’intéresse pas de savoir pourquoi il vous a renvoyés sur Klinsa en continuant la mission sans vous ? Une mission au cours de laquelle il a péri. Ce qui ne serait peut-être pas arrivé s’il avait été avec son équipage ?

— Mon Capitaine m’avait donné un ordre et je l’ai exécuté. Tout comme je suis à vos ordres désormais.

Durant tout l’échange, le Taren n’avait pas bougé d’un cil, impassible. Mina ne parvenait pas à croire que son interlocuteur soit à ce point dénué de tout sentiment. Pour elle, il s’agissait d’un masque derrière lequel il se réfugiait pour cacher quelque chose. Et elle finirait par découvrir quoi.

— Donc si je te demandais de me révéler tous tes secrets, tu le ferais ?

— Cela n’entre pas dans le cadre de ma mission, Capitaine.

— Pourtant, tu prétends être à mes ordres, pas vrai ?

— Oui… Le fait est que je n’ai nul secret, Capitaine. Enfin, nul qui mérite votre attention.

— J’aimerais en être seule juge.

Le Taren tiqua à cette dernière phrase. Finalement, Mina était parvenue à percer la première couche de sa carapace. Il était coincé et elle le savait. Jouer sur la corde de la discipline et de l’honneur avait finalement été la bonne approche avec Jahangir.

— Qu’aimeriez-vous savoir ?

— Comment se fait-il que tu acceptes un salaire si dérisoire ?

— Je prends ce que le Capitaine me donne.

— Mais tu aurais facilement pu trouver un autre Capitaine qui t’aurait bien mieux payé que mon père. D’autant plus que j’ai cru comprendre que tu ne lui devais rien. Pas de dette d’honneur, pas de service… Vous n’étiez même pas amis. Pourquoi rester là alors ?

— Ce vaisseau m’offre ce dont j’ai besoin pour mon développement personnel, Capitaine. Je m’y sens bien et je jouis d’une certaine tranquillité. Et l’argent n’a jamais été un moteur me concernant. De plus, j’ai tissé des liens avec les membres d’équipage.

— Ouais…

Mina sentait qu’il lui avait glissé entre les doigts par une pirouette habile. Pourtant, elle ne le pensait pas malhonnête. Il lui faudrait se pencher sur son cas d’une autre façon, afin d’avoir un angle d’attaque plus efficace pour la prochaine discussion qu’ils auraient tous les deux. Cela pouvait paraître insensé, voire même carrément paranoïaque, mais les faits étaient, selon elle, suffisants pour justifier sa démarche. Elle venait d’hériter d’une compagnie qui vivait audessus de ses moyens, sans que personne ne dise rien, des individus avec un niveau de compétences impressionnant avaient été rassemblés à bord pour un salaire de misère et, pour couronner le tout, son père était mort, dans des conditions mystérieuses. Aussi, Mina ne se sentait vraiment pas de naviguer à l’aveugle dans ce qui pouvait bien être finalement un nid de serpents. Jahangir cachait des choses et elle découvrirait de quoi il s’agissait. Elle était résolue à faire élucider la mort de son père, toutefois elle ne pouvait décemment pas se passer de son dernier Fusilier spatial, aussi il ne fallait pas aller au conflit. Elle réfléchit à un nouveau sujet de conversation qui lui permettrait d’en apprendre un peu plus sur lui.

— Tu n’étais pas avec mon père lorsque Tim a ressenti sa mort. Tu ne sais pas pourquoi il vous a congédiés ? — Non, Capitaine.

— Et qu’as-tu ressenti lorsque tu as appris qu’il était mort ?

— J’ai… Cela a été un choc. Muhammad était un individu intelligent et débrouillard. J’ai été à la fois surpris et peiné d’apprendre son trépas.

Lire le langage corporel ou les expressions faciales d’un Taren était une tâche ardue pour un humain, tant les codes implicites de ces deux espèces divergeaient. Et certainement que Jahangir était ombrageux et peu affable, même pour un Watiko. Même si ses paroles sonnaient juste, il était difficile d’affirmer avec certitude qu’il était sincère. Cette fois clairement à court de cartouches pour poursuivre les hostilités, Mina laissa tomber. Elle tenta cette fois d’obtenir des informations de manière plus conventionnelle.

— Que sais-tu sur sa mort ?

— Pas grand-chose, malheureusement, Capitaine. Il avait accepté un contrat juteux. Muhammad a rencontré seul les commanditaires. Par la suite, il nous a menés jusqu’à Verizon 3 et de là, il nous a congédiés, nous disant qu’il nous retrouverait sur Klinsa. En plein milieu du tunnel de ver, Tim a perçu son décès et la procédure légale de succession s’est engagée d’elle-même.

— Et comment penses-tu qu’il a passé l’arme à gauche ? Tu l’as dit toi-même, mon père était débrouillard et intelligent et il n’avait pas son pareil pour fuir.

— Je n’ai que des hypothèses, mais mon expertise de la situation est mince. Je suggère de vous renseigner auprès de Tim ou d’Orianna. Les Tétrans sont souvent plus perspicaces.

— C’est prévu. Tu peux quand même me faire part de tes hypothèses ?

— Je ne sais pas ce que votre père avait négocié comme contrat. Mais connaître la nature de celui-ci permettra de développer des pistes de réflexion. Toutefois, qu’il s’agisse de service ou de marchandise, Muhammad était suffisamment subtil pour éviter un conflit frontal. Donc, je dirais que votre père a été trahi et assassiné.

Le raisonnement de Jahangir se tenait. En effet, vu la somme mise en jeux, Muhammad s’était sûrement fait doubler au moment de récupérer l’artefact. Néanmoins, la question primordiale se posait toujours : pourquoi avoir renvoyé son équipage en lequel il semblait avoir une confiance absolue ? Pour les protéger d’un piège dans lequel il se jetait délibérément ?

Improbable, car il savait pertinemment qu’en cas d’échec, il les condamnait à moyen terme, eux également… Pour les doubler et garder le pactole ? Dur à croire également, le gâteau était tellement gros sur ce coup qu’il y avait suffisamment de parts pour se le partager. Et puis, pourquoi aurait-il laissé des traces aussi visibles dans les comptes de l’entreprise ? Non, le fait est que Muhammad voulait réussir cette mission, mais qu’il ne voulait pas que son équipage en connaisse les détails et le déroulement…

— J’en ai peur aussi. Bien, merci Jahangir. Et je voulais te dire que j’avais apprécié ton intervention sur le pont de commandement, tout à l’heure.

— Je vous en prie, Capitaine. Je ne faisais que mon devoir.

Sur ce point, Mina n’eut pas le moindre doute quant à la sincérité du Taren. Elle tourna les talons et quitta la pièce pour se diriger jusqu’aux appartements de Tim.

Il était le prochain sur la liste et serait certainement bien plus collaboratif que le Watiko ne l’avait été.

Pendant ce temps, Jahangir, l’air sévère, la regarda s’éloigner. Il se réinstalla paisiblement dans la position qu’il occupait avant son arrivée et reprit son fredonnement. Ses yeux se fermèrent et il recommença sa transe. Arrivant depuis le couloir, l’élégante silhouette d’Orianna passa le seuil de la porte. Elle sourit tendrement au Taren et se rapprocha de lui, jetant un regard par-dessus son épaule pour voir Mina, marchant d’un pas décidé jusque chez Tim, disparaître au coin du couloir.

— Elle cherche à élucider la mort de son père.

— Elle est pugnace.

— Et intelligente… Que sait-elle de notre présence à bord ?

— Rien pour le moment. Mais elle est suspicieuse.

— Cela ne m’étonne guère. C’est la fille de Muhammad, après tout…

La lumière déclina et la porte pneumatique se referma, isolant le duo de non-humains dans les appartements du Taren…

le corridor noir

im se trouvait dans l’infirmerie du vaisseau, du petit matériel lévitant autour de sa tête.

Grâce à ses capacités de Tétran, Tim était capable de télékinésie de précision, ce qui l’aidait grandement lors de ses interventions médicales. Fredonnant un air populaire, il déambulait dans la pièce, occupé au rangement de son matériel. Mina pénétra dans la pièce et elle l’observa en train de s’affairer avec enthousiasme sans qu’il l’ait remarquée. La jeune femme comprit que le Meds était en train d’écouter de la musique quand ce dernier se mit à chanter à voix haute, joignant quelques pas de danse. Il n’était pas très doué, manquant de coordination et de grâce et de le voir ainsi se mouvoir tira un sourire au Capitaine. Tim finit par ouvrir les yeux et, voyant Mina dans la pièce, sursauta. Il perdit le contrôle mental qu’il exerçait sur le matériel médical lévitant autour de lui et le tout tomba au sol avec fracas. Puis il resta bloqué une seconde, observant Mina d’une mine effrayée. Alors qu’il se mettait à rougir, il s’agenouilla dans un mouvement rapide afin d’entreprendre le ramassage de ses affaires, retirant au passage ses écouteurs. Mina, amusée par cette réaction, l’invita à se redresser.

— Désolée, Tim. Je ne voulais pas te faire peur.

— C-Ce n’est rien, C-Capitaine…

Le jeune homme se racla la gorge pour cacher sa gêne.

Il ramassa frénétiquement ses scalpels, ses stylets laser et autres bio compresses, n’osant pas regarder sa supérieure dans les yeux Mina était une belle femme, sa peau mate, ses cheveux de jais et son petit air de garçon manqué plaisaient et elle le savait.

Néanmoins, elle ne put s’empêcher d’être attendrie par la candeur du Meds. Il semblait mal à l’aise et ne savait clairement pas comment se comporter. Cette maladresse le rendait touchant, même s’il ne l’attirait pas physiquement, elle ne put s’empêcher de ressentir une certaine compassion. Elle se pencha pour l’aider à finir de rassembler ses outils et lorsque tout fut enfin récupéré, ils se redressèrent. Tim restait interdit, le sang affluant abondamment jusqu’à ses pommettes.

— Bien. Comment vas-tu, Tim ?

— Je v-v… Je v-v… ça va.

— Super. Je voulais discuter un peu des événements récents avec toi. Tu as deux minutes à m’accorder ?

— O-Oui, C-Capitaine.

Mina faisait des efforts pour le mettre à l’aise, mais sa timidité lui rendait la tâche complexe. Elle choisit de s’installer sur un siège, espérant que cela inciterait le jeune homme à faire de même et que, de cette façon, il se détendrait. Au contraire, Tim resta prostré dans la même position, les bras chargés de son matériel. Désespérée, elle décida de poursuivre la discussion afin de ne pas perdre plus de temps.

— D’après ce que j’ai lu, c’est toi qui as signalé la mort de mon père. Je voulais savoir si tu pouvais m’en dire un peu plus.

— Que… Que voulez-vous s-savoir ?

— Et bien, ce que tu as ressenti, es-tu sûr qu’il est bien mort… Je ne sais pas, tout ce que tu pourrais me dire, si tu connais le lieu de sa mort, si tu as vu des choses grâce à ton gène Tétra, tout ça…

Il marqua une pause, avalant sa salive, puis se décida enfin à poser ses affaires et sembla se détendre un peu. Comme si se concentrer sur son travail lui permettait de surmonter ses blocages.

Il évitait toutefois de regarder la jeune femme.

— C-cela ne fonctionne p-pas comme cela, Capitaine. Chacune des c-combinaisons de Yabrir Service est équipée de c-capteurs. Ces capteurs relèvent l’en-l’ensemble des variables corporelles et des signes vitaux et ils me sont communiqués s-sur mon feed personnel. Je p-peux suivre l’évolution de l-l’état de l’ensemble de l’équipage en t-temps réel. Ç-ça, c’est pour les variables les plus précises. C-comme ça-ça, je peux contrôler les in-injections de divers pro-produits. Mais on implante aussi des sondes de relevés sous c-cutanées, pour savoir l’état de s-santé lorsque le p-patient retire son équipement.

— Je comprends tout ça, ouais… Mais dans ce cas, comment se fait-il que tu aies pu voir que mon père était mort, s’il avait quitté le vaisseau et voyagé en solitaire ? Les ondes de son équipement n’auraient jamais dû pouvoir te parvenir, non ? Ni même celles des puces souscutanées, d’ailleurs.

— N-non, mais les p-puces sous-cutanées émettent des ondes Tétra calibrées sur ma fréquence p-psychique. Je peux d-donc en ressentir les variations im-importantes, même sur de t-très grandes distances. Et toutes les variables se sont arrêtées simultanément.

— Est-ce possible qu’il les ait retirées ? Ou que quelqu’un les lui ait enlevées ?

— Peu-peu probable… Vu le n-nombre de puces, leurs emplacements et surtout, leur connexion avec les systèmes nerveux, vasculaires et endocriniens du sujet, les re-retirer, même simultanément, aurait causé d’autres variations que j’aurais ressenties et qui-qui auraient pu me faire penser à cela. Là, elles se sont simplement arrêtées…

Mina fit la moue en écoutant le Meds. Ce qu’elle entendait ne la réjouissait pas, car elle espérait qu’il y aurait eu une chance que son père soit encore vivant. Les paroles de Tim lui confirmaient malheureusement le contraire. Sa déception ne venait pas du fait qu’elle espérait le revoir, mais elle espérait que Muhammad fût encore vivant pour lui retourner son cadeau empoisonné.

Mina ne put s’empêcher de penser que, même dans la mort, il ne faisait rien pour lui faciliter la tâche. Voyant son expression, mais ne connaissant pas ses pensées, le Meds reprit la parole, le peu d’assurance dont il avait fait preuve lors de son exposé médical s’effaça.

— Peut-peut-être serait-il intéressant de vous-vous implanter également ces puces, ne-ne croyez-vous pas, C-Capitaine ?

Mina ne put réprimer un sourire moqueur. Visiblement, l’idée de se faire implanter des puces de relevés biologiques lui semblait ubuesque et elle répondit sur un ton teinté de mépris.

— Moi ? Non, ça ira, je n’ai pas prévu de mourir pour cette carlingue.

Le Meds ravala encore une fois sa salive, déstabilisé par cette réponse. Il inclina la tête, l’air un honteux et ouvrit la bouche pour répondre sans que le moindre son n’en sorte. Il se contenta alors de faire volte-face pour s’affairer sur sa table de travail, cachant difficilement son embarras et sa honte. Mina soupira, mélange de remords et d’exaspération. Après avoir levé les yeux au ciel, elle fit en sorte de s’armer d’un sourire bienveillant, se disant que même si cela l’ennuyait, Tim ne méritait pas de subir sa mauvaise humeur.

— Mais si le Meds de bord estime que c’est nécessaire, je vais y réfléchir. C’est douloureux ?

Tim sembla ragaillardi, se retourna, offrant un visage plus conquérant. Une boîte s’éleva alors dans les airs par télékinésie et s’approcha de sa main pour révéler des nano puces.

— Vous-vous voyez, vous n-ne sentirez rien.

— Ok… Et ça ne permet pas d’être localisée, ces choses-là ? Contrôlée ?

— N-non, ne vous en f-faites pas. Elles n’émettent que des in-informations précises sur votre état et uniquement adressées à moi. D’ailleurs, c-cela aurait sûrement été utile de savoir où vvotre père était…

Tim coupa sa phrase en plein milieu pour reprendre une nouvelle fois sa teinte écarlate, tétanisé par la boulette qu’il venait de commettre, ce qui amusa Mina. Elle désamorça immédiatement la situation.

— Oui, pour le coup, c’est vrai que ça nous aurait bien simplifié la tâche. Allez, procédons… Tim acquiesça d’un geste de la main et fit signe à Mina de s’installer sur le fauteuil. Il se saisit d’un stylet laser et d’une tablette tactile et s’assit face à la jeune femme au teint hâlé si adorable. Trois micro puces lévitaient autour de sa tête. D’un geste délicat, il fit incliner la tête de Mina en arrière et approcha son stylet laser de son nez. Mina fronça les sourcils, peu rassurée. Mais il actionna son stylet et les trois nano puces se mirent alors en mouvement d’elles-mêmes, contrôlées par sa pensée, puis rentrèrent dans sa narine. Mina sentit une gêne passagère puis ce fut tout. Tim observa sa tablette d’un air satisfait. Il tendit un mouchoir à Mina et l’invita à se relever.

— Et v-voilà. Sans douleur. L’opération avait été réalisée sans la moindre douleur. En retour, elle offrit un sourire à Tim qui ne put s’empêcher de détourner le regard en se raclant la gorge.

— Merci, Tim. Je n’ai plus de questions.

Mina quitta l’infirmerie prestement. Elle n’avait plus rien à lui demander et la timidité maladive de Tim commençait à la mettre mal à l’aise. Le sas grinça derrière elle tandis qu’elle se dirigeait vers la salle des machines. Elle comptait interroger Yao et Kim sur ce qu’ils pouvaient bien savoir de ce mystérieux contrat qu’avait signé Muhammad. Elle se disait que si quelqu’un devait le savoir, ce serait eux. Elle avait interrogé sans succès Jahangir et Tim, et si le second semblait hors de cause, le premier donnait l’impression de dissimuler des informations. Elle ne manquerait pas de retenter sa chance avec lui, mais elle ne voulait pas s’aliéner l’un de ses rares soutiens. En tout cas, pas tant qu’elle ne serait pas certaine du soutien des autres membres d’équipage.

Elle arriva aux quartiers de Kim. En passant le lourd sas de métal dont les vérins pneumatiques crissèrent dans un jet de vapeur, elle sentit un fumet familier, la replongeant dans son enfance. Yao et Kim s’étaient préparé un repas épicé mélangeant viande et féculents et Mina se souvint des repas qu’elle prenait lorsque, petite fille, son père l’emmenait dîner chez le vieil ingénieur. Ce dernier, cuisinier plutôt doué, prenait plaisir à recevoir son ami et sa fille avec de succulents plats. Mina reconnut instinctivement à l’odeur l’un de ceux-ci. Impossible pour elle de savoir de quoi il s’agissait, mais le parfum de la nourriture éveillait à la fois nostalgie et appétit

La pièce, petite et remplie d’affaires diverses, était malgré tout parfaitement agencée pour optimiser le moindre et précieux centimètre cube. Des boîtes de rangement et des cintres pendant du plafond s’agençaient avec des caisses de matériel posées à même le sol pour faire office de siège, imposant un circuit bien précis à l’intérieur de la pièce. Le père et la fille levèrent les yeux en voyant la Capitaine passer le sas et l’accueillirent avec un sourire. Yao tendit une main bienveillante à Mina pour l’inviter à se joindre à eux.

— Mina ! Quel plaisir de te voir ici ! As-tu bien dormi ?

— Plus ou moins, mais merci, Yao.

— Oui, bonjour Mina ! Euh, te formalise pas du bazar, je vais t’installer, attends que je pousse ça là, et que je bouge ça et ça sera bon… Mina ne put retenir un sourire amusé en voyant la jeune femme s’activer frénétiquement de la sorte, et tenta poliment de la retenir.

— Non… Non, ne t’embête pas, je ne faisais que passer. Je reviendrai plus tard, vous êtes en plein repas, je ne veux pas vous déranger.

— Tu plaisantes, Mina, tu vas bien manger avec nous, voyons ! Kim a presque fini, regarde ! Allez, installe-toi !

Mina hésita puis finit par se laisser convaincre en voyant les efforts déployés par Kim et l’agréable odeur du plat qui envahissait la pièce. Dans un sourire, elle s’assit face au duo père fille et se pencha pour renifler les effluves s’élevant de la casserole.

Après un soupir de plaisir, elle se saisit de l’assiette remplie d’un ragoût succulent de couleur ocre que lui tendait le vieux Mécano.

— Merci, mais ce n’était pas la peine…

— Allons, nous sommes tous une famille à bord, nous devons nous entraider.

Mina sourit légèrement, peu enthousiaste à l’idée de faire partie de cette « famille » qu’elle n’avait pas demandée. Puis, elle porta une première fourchetée à sa bouche et se surprit à revoir son jugement. Sans qu’elle puisse dire de quoi il s’agissait, le plat était délicieux et lui tira un large sourire.

— À la base, je venais vous voir pour… Hum… Que savez-vous sur la disparition de mon père ?

— Pas grand-chose, malheureusement, Mina. Tout ce que je savais, je te l’ai dit et transmis déjà.

— Je m’en doute, Yao. Et toi, Kim ?

— À vrai dire, je n’ai entendu que des discussions ou des bruits de couloirs, je n’étais pas dans les petits papiers de Muhammad. Orianna en saura sûrement beaucoup plus, ton père et elle passaient beaucoup de temps ensemble.

— Comment ça ?

— Je ne sais pas… Je ne dis pas qu’ils fricotaient ou un truc du genre, hein ? Mais Orianna passait pas mal de temps avec Muhammad dans ses quartiers, donc si quelqu’un doit savoir quelque chose, ça doit sûrement être elle.

— Kim ! Tes propos sont déplacés, voyons ! Tes insinuations sont très malvenues !

— Quoi ? J’ai rien dit d’mal ! Et puis, fais pas genre tu n’avais rien remarqué, toi !

Les idées de Mina se brouillaient quelque peu dans son esprit. Elle doutait que son père et la presciente eussent partagé autre chose qu’une relation amicale. Elle n’apprit rien de plus de leur part. Les deux Mécanos n’avaient pas été plus au courant des agissements de Muhammad que cela, ils constituaient sûrement ses alliés les plus sincères à bord. La suite du repas fut détendue, Mina se découvrant des passions communes avec Kim, notamment le Stratosball ou encore quelques émissions phares sur Klinsa et Yao raconta des souvenirs de missions que l’équipage avait menées à bien dans les premières années de la société Yabrir. Mina fut soulagée par ce moment de répit et par la simplicité et la gentillesse des Tae Wong.

Elle se rendit ensuite dans les quartiers d’Orianna. La chambre était standard, comme pour les autres, mais elle était agencée avec goût. Des bâtonnets d’encens embaumaient l’air, dispersant des effluves fruités dans une légère fumée rosâtre au milieu de plantes exotiques.

L’ensemble était harmonieux, dépouillé, mais confortable. À peine franchissait-on le sas d’entrée que l’on se sentait bien, comme si l’on venait de quitter la morosité métallique du Luanda pour le confort d’une maison au milieu de la nature, songea Mina. Son attention était attirée par deux plantes dont les entrelacs des tiges de couleur turquoise montaient jusqu’au plafond et retombaient en parasols, leurs feuilles effilées aux reflets opalins flottaient paisiblement. Orianna était assise à une table en verre, les mains jointes et un léger sourire aux lèvres, elle fixait avec bienveillance la Capitaine.

— Votre espèce appelle communément cet arbre un Olivier Tétra.

— Comment il fait pour pousser ici ?

— Lorsqu’il n’a pas accès à de la lumière ou à l’eau, il pousse grâce aux ondes Tétra qu’émettent les porteurs du gène. Elles ont sur les nôtres un effet apaisant. Ces plantes sont très prisées et très onéreuses, c’est un cadeau de votre père.

Cette phrase fit tiquer Mina et eut le mérite de lui rappeler la raison qui l’avait poussée à venir rencontrer Orianna. Donc, Muhammad offrait des présents à Orianna, ce qui laissait supposer que les deux étaient bel et bien proches. Cette idée contraria Mina.

— Il n’y avait rien de déplacé entre votre père et moi, si c’est ce que vous redoutez.

Mina eut un nouveau mouvement de recul, causé par la surprise. La sagacité de l’Orchidienne s’était une nouvelle fois vérifiée. Elle était désarçonnée par les pouvoirs d’Orianna.

— J’espère que tu ne lis pas dans mes pensées, c’est quelque chose que je ne supporte pas !

— Non, n’aie crainte, il ne s’agit que d’une déduction Ton langage corporel te trahit, lorsque j’ai fait mention du cadeau de ton père, tu t’es raidie. Mes capacités ne me permettent pas de lire dans les pensées comme tu sembles le croire. C’est en réalité plus complexe que cela.

Mina haussa un sourcil, mais finit par se dire que l’Orchidienne disait sûrement la vérité. La luminosité de la pièce sembla se tamiser de manière presque imperceptible et Mina aurait juré que l’Olivier Tétran était parcouru de légères pulsations lumineuses, semblables à de doux battements de cœur. Peu à peu, Mina finit par se sentir bien, au point de s’asseoir à la table d’Orianna, appréciant le cadre presque idyllique qui lui était offert. Mais alors qu’elle se laissait bercer par la voix chaude et rassurante de l’Orchidienne et que les senteurs douces de la pièce l’enivraient, Mina se redressa subitement et se rappela qu’elle n’était pas là pour s’adonner à la contemplation, mais pour en apprendre plus sur cette puissante Tétran et sur ce qu’il était advenu de son père. Cette sensation de bien-être était trop subite pour être normale et Mina suspecta une autre capacité de la presciente d’en être la cause. Elle se racla la gorge et se redressa pour affronter l’Orchidienne, dont le regard azuré restait empli de douceur et de bienveillance.

— J’ai comme l’impression que tu essayes de m’endormir en utilisant tes pouvoirs sur moi, Orianna. J’ai la désagréable sensation que tu me manipules depuis notre départ.

— Loin de moi cette idée, Capitaine, sois en certaine. Le bien-être que tu ressens est le fruit des ondes que dégage l’Olivier Tétran. Cet arbre a des vertus apaisantes sur les êtres vivants, mais il ne fait que nous mettre dans des dispositions plus cordiales pour la suite. Comme je te l’ai dit, je ne me…

Soudain, Orianna Shus’el se raidit et laissa sa phrase en suspens. Ses yeux azur se révulsèrent pour ne plus offrir que de larges pupilles gris pâle, sa bouche resta entre-ouverte et ses membres furent pris de micro contractions.

Elle resta ainsi, à la grande surprise de Mina qui se demanda s’il ne s’agissait pas d’une nouvelle tactique de sa part. Puis enfin ses yeux revinrent à la normale. Elle fixa Mina d’un regard tendu.

— Nous allons pénétrer dans le Corridor Noir… Il est en pleine extension et il faut absolument prévenir notre Pilote…

— Le… Corridor Noir ? C’est quoi ? C’est grave ?

— Il s’agit d’une irrégularité, d’une sorte de tempête qui résulte du trou noir de O-R789 et crée des remous dans les tunnels que nous utilisons pour voyager. Normalement, le Pilote Lorne utilise ce Corridor Noir afin de voyager en toute sûreté. Mais il va se produire une turbulence dans le Corridor qui va nous mettre en danger.

— En quoi c’est dangereux ?

— Dès l’entrée dans le Corridor, le Pilote ne voit plus rien. Il n’a plus de repères sur la carte stellaire. Et il ne peut plus éviter les étoiles et autres objets spatiaux qui peuvent atteindre à l’intégrité de la coque même à travers le tunnel. Et si l’intégrité de la coque du Luanda est endommagée, nous sortirons du trou de ver de manière forcée. L’appareil risque de se disloquer ou pire, d’imploser.

— Bordel… Bien, allons prévenir le pilote, dans ce cas.

Mina se précipita en direction du poste de commandement, Orianna lui emboîta le pas. Elles arrivèrent enfin près de Lorne Franz qui sifflotait en ne tenant que d’une main les commandes, l’autre étant occupée à jouer sur un hologramme de détente. Orianna l’avertit.

— Pilote, je vous préviens que le Corridor Noir est en pleine extension.

Cette phrase fit se redresser Lorne qui grommela en reprenant les commandes.

— Fais chier, il ne manquait plus que ça.

Il fit apparaître de nouveaux hologrammes devant lui, ce qui modifia l’éclairage intérieur du pont pour lui donner une teinte plus jaunâtre. Et quelques secondes plus tard, les autres membres d’équipage rejoignaient le pont de commandement, chacun prenant place à son poste. Tout naturellement, Mina s’installa sur le siège du Capitaine. Jahangir fut le dernier à arriver, son regard croisa celui de l’Orchidienne et les deux non humains s’observèrent une seconde avant de prendre leur place, tandis que les jurons du Pilote couvraient tout l’espace sonore.

Mina fut surprise de constater avec quelle réactivité tout le monde s’était rendu sur le pont de commandement. Chacun effectuait avec un professionnalisme exemplaire sa mission, gérant cette situation de crise avec calme.

— Allez, poupée, bordel, tu vas me donner plus de jus ?

— Va te faire foutre, Franz.

— Tout ce que tu veux, ma belle, mais en attendant balance-moi plus de sauce dans les propulseurs bâbords.

Mina entendait Kim et Lorne se chamailler alors que ce dernier suait à grosses gouttes, tandis que ses mains bougeaient à toute vitesse d’une commande à l’autre et que plusieurs hologrammes d’information défilaient devant son œil cybernétique. Elle était étonnée de voir que malgré l’animosité dans les propos de la Mécano et le mépris dans ceux du Pilote, leur entente était manifeste lorsque cela concernait le bon fonctionnement du vaisseau.

— Et merde…

Alors que Lorne maugréait une fois de plus, le Luanda se stoppa brusquement, les compensateurs de gravité n’ayant pas le temps de faire leur office. Une violente secousse ébranla la coque de la frégate. Les éclairages se coupèrent un instant avant que l’ensemble des hologrammes d’information ne se rallume en clignotant.

— Allez, mon gros, ne me fais pas ça ! Pas ici…

Lorne avait lâché les commandes et s’affairait désormais à pianoter frénétiquement sur divers claviers virtuels. Des schémas du Luanda et des rapports défilaient à toute vitesse devant lui.

L’anxiété du Pilote s’étendait désormais au reste de l’équipage qui redoublait d’efforts pour identifier la panne et la réparer au plus vite. Mina était désormais trop inquiète pour se retenir de demander ce qu’il se passait.

— Que se passe-t-il ?

— Il se passe que notre vieux coucou tombe en ruines parce que mes camarades sont incapables de suivre des directives simples.

— Ferme-la, Franz, c’est toi qui es aux commandes, je te rappelle.

Kim était particulièrement remontée, mais elle restait à son poste, continuant de chercher l’origine de la panne.

— Exact et si vous n’êtes pas capables de me fournir les bons indicateurs de poussée, je ne peux pas vous sauver les miches. Puisque vous êtes incapables de ne serait-ce que me remercier, essayez au moins de bosser un minimum correctement que je n’aie pas l’impression que vous vouliez me faire crever en même temps que vous, bande d’incapables !

— Nous sommes en effectif réduit, Monsieur Franz. Vous feriez mieux de faire preuve d’un peu de clémence envers nous, votre colère n’est nullement productive.

L’intervention d’Orianna pour tenter de détendre l’atmosphère ne fit mouche qu’à moitié. Si le reste de l’équipage sembla se détendre, le pilote continuait à grommeler et à proférer des insultes à voix basse. Puis Kim finit par envoyer un hologramme du Luanda à l’ensemble des postes.

— Voilà d’où vient la panne. La coque a été arrachée en secteur B3 et B2 et des passages de câbles de refroidissement ont été compressés. Il faut les remplacer et ressouder la coque de l’intérieur, vu qu’on est toujours dans le trou de verre.

Sans plus attendre, Kim et son père se levèrent et quittèrent le pont pour se rendre sur le lieu des réparations. Mina, quant à elle, sentait que son stress était à son paroxysme. Elle voyait bien qu’elle n’avait pas le moindre contrôle sur la situation. L’idée que sa vie était suspendue à la compétence de ces gens qui étaient, il y a peu encore, de parfaits inconnus, lui donnait des sueurs froides. Pendant ce temps, Lorne avait repris les commandes et son niveau de sudation était encore plus impressionnant. Il luttait visiblement contre l’appareil qui ne répondait plus, de nombreuses petites secousses agitaient l’ensemble du vaisseau.

— Putain… Allez, arrête ton caprice, Lulu, t’as passé l’âge. Tu ne veux pas tous nous envoyer en enfer, rassure-moi ?

Les minutes passaient et elles semblaient être une éternité pour Mina. Puis la voix rauque de Jahangir couvrit les plaintes du pilote.

— Nos mécanos ont procédé aux réparations, vous avez de nouveau les pleins contrôles, pilote.

— Ouais, tu parles de contrôles, je pourrais aussi bien manœuvrer un astéroïde que cette espèce de paléo fer à repasser…

Néanmoins, Franz parvint à stabiliser la trajectoire du Luanda et à reprendre des manœuvres d’évitement plus souples et mieux préparées. Les hologrammes de la verrière révélaient un spectacle inquiétant à l’extérieur, mais étrangement fascinant. Le ciel étoilé s’enchevêtrant aux sirupeuses traînées violacées et bleutées caractéristiques des tunnels de trous de ver se mêlait désormais à de longues et filandreuses zones sans la moindre lumière. Ce ballet de couleurs et de formes donnait l’image de sinistres langues de noirceurs venant engloutir la lumière de l’espace infini et tendant ses tentacules sur le Luanda pour le happer, tel un kraken mystique. Lorne faisait de larges zigzags pour esquiver au mieux les derniers restes du Corridor Noir et mettre la frégate et son équipage définitivement à l’abri. Les manœuvres durèrent plusieurs minutes encore, d’interminables minutes durant lesquelles Mina, toujours réduite au rang de simple spectatrice, se rongea les ongles, ne pouvant totalement contenir son angoisse. Et elle se laissa aller à un soupir de soulagement de concert avec celui de Lorne, qui lui semblait plutôt marqué par la fatigue.

— Pff… Alors, merci qui, encore une fois ?

— Félicitations à tout l’équipage, vous avez très bien géré ceci.

— Ouais, enfin faut l’dire vite. On est en sous-effectif et on a failli y passer parce que tout le monde roupillait dans son coin. Mais si la Capitaine le dit, c’est qu’on s’en est bien sortis, faut croire !

Le sarcasme du pilote s’accompagna d’un regard méprisant. Mina allait répondre lorsque la voix d’Orianna résonna à nouveau, apaisante et calme.

— Nous sommes tout proches de Verizon 3…

sur verizon 3

’immense planète grisâtre baignait dans un brouillard permanent. Verizon 3, possession de Talion Inc., offrait un spectacle sinistre. Des millions de satellites artificiels gravitaient en orbite et constituaient un nuage opaque. Plus le Luanda se rapprochait, plus les obstacles rendaient son ballet chaotique. Un hologramme de dialogue verdâtre se matérialisa devant le siège de Mina. La surface de la planète devenait de plus en plus visible. Des buildings austères s’élevaient les uns collés aux autres. Des millions de tours et de constructions s’entremêlaient anarchiquement pour former une surface irrégulière, terne, dont les seules notes colorées étaient les reflets des lumières pâlottes et superficielles des panneaux publicitaires.

Lorsque les démarches d’accès à l’espace aérien de Verizon 3 furent terminées, l’hologramme se referma et le pilote fit plonger le Luanda dans l’atmosphère de la planète. Les nuages étaient épais, gris, la pollution importante et la surpopulation évidente. Les bâtiments étaient semblables à d’énormes blocs de béton ternes, superposés à la va-vite sans la moindre cohérence esthétique, privilégiant le côté pratique. Pour rendre le trajet en slalom au milieu de ces hideuses constructions encore plus stressant, des dizaines de tourelles de défenses étaient disposées çà et là, pointant leurs imposants tubes vers le ciel pour dissuader quiconque de s’attaquer à la planète.

Un titanesque canon à plasma d’au moins un kilomètre de long, parcouru de câbles d’alimentation semblables à une toile d’araignée, trônait au milieu des bâtiments comme une verrue effrayante. Le spatioport était tout proche et le Luanda manœuvra pour s’arrimer à l’une des longues tiges électromagnétiques.

L’équipage sortit enfin à l’air libre, même si sur Verizon 3, le terme d’air libre ne semblait pas être approprié. L’atmosphère était pesante, chargée d’une poussière étouffante et viciée, la chaleur importante rendait la respiration encore plus difficile. La tolérance de l’organisme d’Orianna était plus sensible que celle d’autres espèces et elle se plaignit d’une sensation de malaise. Tim sortit un pad pour mesurer diverses données, puis il tendit aux membres d’équipage un petit spray violet.

— T-tenez, ceci d-devrait faciliter votre a-adaptation à l’atmosphère de la planète. Ce spray llibère un gel dans les al-alvéoles pulmonaires a-afin de filtrer les éléments t-t-toxiques. Vvous ne devriez plus ressentir de gêne.

Chacun put percevoir rapidement les effets du traitement. Alors qu’ils avançaient le long de la coursive de déchargement, Mina constata que la sécurité était particulièrement présente même une fois l’appareil au sol. Des dizaines de Fusiliers spatiaux observaient les passants depuis des postes surélevés, l’arme au poing. Des Humains, pour la plus grande majorité, mais également beaucoup de Panorans dont les traits sauvages accentuaient la sensation de danger omniprésent. Mina reconnut les uniformes noirs et rouges de la société Talion. Mais ici, elle était omniprésente, contrôlant la planète entière. Des dizaines de messages holographiques vantant les vertus de la sécurité et de la qualité du service de Talion éclairaient les murs, au milieu des publicités d’autres entreprises. Ce fut Yao qui tira Mina de sa contemplation avec une question que l’ensemble des membres d’équipage semblait partager.

— Et que cherchons-nous désormais ?

— À vrai dire, je n’en suis pas sûre… Il nous faudrait des membres d’équipage supplémentaires, n’est-ce pas ?

— N-nous pouvons fonctionner s-sans r-renfort…

— Juste pour un temps. J’aimerais bien un peu d’aide, quand même, le dernier passage dans le tunnel m’a épuisée.

— T’étais épuisée, Kim ? Même avec le peu de boulot que tu as fait ?

— Boucle-la, Lorne… La mécano et le pilote recommencèrent à se chercher des poux, Mina réfléchissait à la suite des événements. Effectivement, il serait intéressant de trouver des renforts, mais les comptes de l’entreprise étaient déjà suffisamment dans le rouge. Recruter n’était peut-être pas la priorité, surtout si les membres d’équipage prouvaient qu’ils pouvaient fonctionner en effectif réduit, au moins jusqu’à la fin de la mission. Il fallait donc tout d’abord remplir ce contrat et retrouver la trace de Muhammad. Tout ce qu’ils savaient était que l’ancien propriétaire de Yabrir Service était venu sur Verizon 3 après avoir renvoyé le Luanda sur Klinsa.

— Bien, je vous propose la chose suivante : Kim et Yao, vous allez retaper la coque du Luanda. Les dégâts me semblent assez sévères, n’est-ce pas ?

— Non, nous pouvons voyager malgré cela, mais nous consommerons beaucoup plus.

— Bon, dans ce cas, effectuez des réparations, mais les moins onéreuses possible, afin de limiter la consommation de carburant au maximum.

— D’accord, nous y allons. Mina se tourna ensuite vers Tim et Jahangir.

— Tous les trois, nous allons passer une annonce pour le recrutement, voir si l’on peut renforcer notre équipage à moindre coût.

— Et bien, elle est encore plus radine que son paternel celle-là !

— Non, pilote Franz. J’essaye de sauver une compagnie que l’incompétence de mon père a quasiment conduite à la faillite. Donc, vos remarques déplacées, vous pouvez vous les garder.

Franz soupira et grommela alors que le Taren et le Meds acquiesçaient sans rien ajouter, le Watiko restant froid et distant, le visage fermé comme à son habitude alors que Tim avalait une fois de plus sa salive tandis que ses pommettes se teintaient. Mina finit par retourner son attention sur l’Orchidienne.

— Orianna, j’aimerais que tu enquêtes sur les raisons du passage de mon père ici. Si tu pouvais découvrir qui il a rencontré et où il s’est rendu. Tu penses en être capable ?

— Je ferai de mon mieux, Mina. Puis-je me permettre un conseil ?

— Je t’écoute ?

— Je pense que les compétences de monsieur Franz me seraient particulièrement utiles s’il se joignait à moi dans les recherches. En effet, son sens de… la persuasion et son habileté naturelle dans les rapports humains avec une certaine catégorie d’individus me fourniraient une aide précieuse.

Mina jeta un regard en direction de Franz qui se caressait la moustache d’un air satisfait, pour ne pas dire dédaigneux. Il prenait les propos de la presciente comme des compliments et bombait désormais le torse comme un coq dans la basse-cour.

— Ok… Allez-y tous les deux.

Quelque part, cela l’arrangeait de voir s’éloigner le pilote.

Sur ces paroles, chacun se sépara et Mina se dirigea vers le quartier des affaires en compagnie de Jahangir et de Tim, empruntant un ADAV qui les éloigna du spatioport. Les bâtiments se faisaient moins étouffants, l’architecture plus épurée, moins lourde à mesure qu’ils s’éloignaient de l’imposant port, mais ils restaient peu engageants. Durant le voyage, personne ne parla, Tim était trop timide et l’imposant Taren d’un naturel taciturne.

Finalement, au bout d’une demi-heure, le trio était arrivé dans le quartier des affaires.

Diverses échoppes, de plus grosses enseignes d’entreprises florissantes, des bureaux de courtiers, de banquiers et des sociétés de services se côtoyaient. Des centaines de personnes marchaient d’un pas pressé, le plus souvent en communication holographique, vêtues de costumes hors de prix. Mina remarqua un local dédié au recrutement et aux candidatures spontanées. Semblable à un café, ce lieu était libre d’accès, chacun pouvait s’y installer, entrepreneurs comme postulants. On pouvait aussi s’y restaurer, commander des boissons dont Mina n’avait jamais entendu parler.

Ce genre de local était courant sur les planètes contrôlées par des sociétés humaines. En général, ils généraient des bénéfices sur la vente de produits consommables, mais surtout par les nombreux encarts publicitaires qu’ils louaient et parfois même en prélevant un pourcentage sur les premiers salaires des contrats négociés. Mina et ses deux collègues s’étaient donc installés à une table et avaient rendue publiques sur le réseau de la planète leurs offres d’emploi : deux Fusiliers spatiaux polyvalents, capables d’aider à diverses tâches une fois à bord, et un mécano. Et il ne fallut que quelques minutes avant de voir arriver les premiers postulants.

Malheureusement, les premiers candidats ne furent pas d’une grande qualité. Entre les criminels notoires et les incompétents, les curriculum vitae n’avaient rien d’excitant. Et ceux qui se présentaient physiquement enfonçaient Mina un peu plus profondément dans le découragement. Son rayon de soleil, par le biais d’une communication d’Orianna, ne vint qu’au bout de six heures interminables au cours desquelles Tim s’était un peu déridé et avait enfin vaincu sa timidité pour discuter avec elle. Jahnagir, quant à lui, restait parfaitement stoïque, silencieux, debout et immobile derrière le duo.

— Mina ? Lorne a trouvé la trace de ton père.

— Vraiment ? Comment il a fait ?

— Il m’a traînée dans quelques lieux peu recommandables et il a dû poser les bonnes questions aux bonnes personnes. J’ai dû utiliser mes capacités psychiques à plusieurs reprises, mais les résultats sont là.

— Qu’a-t-il découvert ?

— Ton père a été vu avec un certain Ernest Cristal. Un passeur et un faussaire. Il se spécialise dans la fabrication de faux documents.

— Pourquoi mon père est-il entré en contact avec ce type ?

— Nous n’en savons malheureusement rien pour le moment.

— D’autres informations concernant cet Ernest Crystal ?

— D’après Lorne, il serait parti se cacher des autorités locales sur la lune Matis. Selon toutes vraisemblances, il se serait fait poser un onéreux implant mécanique au niveau du membre inférieur gauche et il ne l’aurait jamais payé. Ça et toute une série d’autres escroqueries plus ou moins graves. Suffisantes pour que sa tête soit mise à prix.

— Et elle se trouve où cette lune ?

— Dans le secteur de la firme MechEx, deux quadrants plus loin vers la bordure orientale. Ce n’est pas très loin de Verizon 3, mais Talion n’ose pas s’y rendre.

— Pourquoi ?

— Ils ne risqueraient pas un conflit diplomatique pour récupérer une petite frappe. Ils emploieront sûrement des mercenaires free-lance pour régler la question. Mais jamais ils n’entreraient eux-mêmes dans l’espace de MechEx. Les macro-sociétés préfèrent s’éviter autant que possible et respecter l’intimité de chacune d’entre elles. Les conflits sont monnaie courante pour de simples soucis territoriaux.

— Ok, dans ce cas, nous nous y rendrons au plus vite. Merci pour les informations, on se retrouve au Luanda.

Mina se redressa et signala qu’il était temps de partir. De retour au Spatioport, Mina, le Meds et le fusilier spatial trouvèrent les deux mécanos affairés à la réparation de la coque. Relevant la tête et le casque de protection à l’arrivée de la capitaine, ils l’accueillirent avec un sourire.

— On y est presque. Encore une petite heure et notre vieille barrique sera presque comme neuve.

— Parfait, nous ferons cap sur la lune Matis dès que vous aurez terminé.

— Aucun problème. Et ça s’est passé comment ce recrutement ?

— Le bide complet, rentrons et préparons-nous à partir au plus vite. Je n’aime pas cette planète.

— Attendez de voir Matis… Cette lune est un refuge pour criminels, un lieu malsain et littéralement écœurant. En tout point.

Les mots de Jahangir, les premiers depuis des heures, résonnèrent sur le pont et plongèrent tout le monde dans une certaine inquiétude.

Le piege pour cristal

n homme se tenait au fond de la pièce, assis dans la pénombre avec une danseuse collée contre lui. La femme, ou plutôt ce qu’il en restait se dandinait devant lui, le regard dénué de tout sentiment. Ses améliorations cybernétiques s’illuminaient en séquence, donnant une lueur d’ambiance pâlotte et malsaine, passant d’un jaune laiteux à un rose bonbon du plus mauvais goût. La lumière des implants de la danseuse se reflétait sur le visage du cyborg qu’ils venaient rechercher, trahissant un regard lubrique focalisé sur les courbes artificielles de la femelle dont les cheveux avaient été remplacés par un holo-implant lui donnant un air de poupée de cire. Ce genre de créature était extrêmement rare sur un monde comme Klinsa qui avait adopté le modèle sociétal des civilisations prérésolution. Le trafic d’êtres vivants intelligents y était rarissime et surtout clandestin. De même, la « transhumanisation » et ses dérives étaient mal vues, quand elles n’étaient pas bannies. Il en était ainsi des mondes contrôlés par Edenia qui voyaient dans l’ajout d’implants cybernétiques une transgression de la beauté organique humaine. Mais ce combat était tout autant idéologique que commercial, car ces améliorations biologiques, ces clonages de confort et perfectionnements génétiques étaient en concurrence avec l’utilisation de la cybernétique corporelle, leur production personnelle.

La jeune femme qui se dandinait sous les yeux pervers du cyborg était sûrement une de ces poupées-puces, des gamines pauvres, vendant leur corps pour gagner une misère et acceptant des implants et des modifications corporelles de tout type : prothèses mammaires mécaniques pouvant vibrer ou changer de taille, jambes avec tatouages phosphorescents modifiant leur forme et couleur, langue vibromassante, voir même dans les cas les plus glauques, des vagins artificiels offrant des sensations particulières. Bien entendu, toutes ces opérations étaient bien souvent très douloureuses et obligeaient ces malheureuses à se droguer constamment au sable rouge pour ne pas ressentir la douleur et surtout s’évader de ce monde cauchemardesque dans lequel elles étaient prisonnières. Ce qui les entraînait bien souvent encore plus profondément dans les ténèbres, car le sable rouge, en sus d’être incroyablement addictif, est particulièrement onéreux. Et pour pouvoir se payer leurs doses, elles devaient alors aller encore plus loin dans la transformation de leur corps afin de gagner plus de clients à la recherche de nouvelles perversions.

— C’est notre gars…

La voix de Lorne sortit Mina de ses noires pensées. Le scan oculaire de Franz lui avait permis de reconnaître Ernest Cristal, le contact cyborg qui avait été vu avec Muhammad peu avant son départ de Verizon 3. Derrière elle, Jahangir dominait l’ensemble du strip-club de sa haute carrure. Comme d’habitude, il affichait un visage fermé, calme et serein, observant en silence les alentours. Lorne Franz se déplaçait comme un poisson dans l’eau dans ce bouge infâme. Il se fondait littéralement dans la masse, avançant avec aisance et sans éveiller de soupçons.

Comme convenu, il se sépara du groupe et commença à déambuler dans le bar pour s’installer à une table de pôle-dance pour reluquer une autre jeune femme. Pendant ce temps, Mina, Kim et Jahangir s’avancèrent jusqu’à Ernest et la capitaine s’assit face à lui. La poupée-puce arrêta ses déhanchés sensuels pour annoncer d’une voix éteinte, presque robotique.

— Désolé, chéri, mais je ne fais que des danses individuelles. Il va falloir lâcher 30 crédits de plus pour que je danse pour tes amis.

Jahangir, qui était resté en léger retrait, put voir le visage d’Ernest se décomposer en un rictus mêlant surprise et colère. Ses oreilles et sa mâchoire inférieure étaient deux implants cybernétiques de médiocre qualité, empêchant une interprétation fine de ses expressions faciales. Toutefois, le froncement de sourcils trahissait indubitablement la colère et la contrariété.

— Qu’est-ce que vous venez me faire chier, là ? Barrez-vous, j’ai payé pour cette pétasse et je ne tape pas dans les sacs de viandes archaïques.

La remarque fit lever un sourcil à la fois choqué et outré chez Kim, tandis que Mina se reculait en prenant une grande inspiration. Elle releva la tête, jetant un regard noir à son interlocuteur. Ce dernier semblait satisfait de la réaction qu’il avait provoquée. Mais il ravala bien vite le sourire narquois apparu sur son visage quand Mina lui répondit sur un ton sec.

— Bien, tu es un grand garçon, j’adore ! Quelle classe, quel charisme ! Pour un peu, on ne dirait pas que tu as un contrat de catégorie 3 sur ta tête. Être si détendu, si… facile à trouver.

— Je ne vois pas de quoi tu parles, poufiasse. Maintenant, tire-toi, j’ai une danse à finir de consommer.

— Ah mince, pardon… Je croyais que tu étais Ernest Cristal, la petite crapule de Verizon 3 qui a mis les voiles il y a quelques semaines alors qu’il n’avait pas fini de payer ses nouvelles jambes motorisées. Fais quand même attention, parce que si on t’a pris pour lui, d’autres risqueraient de faire la même erreur. Et je doute qu’ils soient aussi sympathiques que nous.

Le visage de l’homme se décomposa au fur et à mesure que Mina lui exposait les faits. Mina avait fait mouche et ce dernier se savait dos au mur.

« Il est armé… »

La voix d’Orianna résonna dans les esprits de chacun des membres de l’équipage.

En un éclair, Jahangir bondit, d’un bras il poussa au sol la mécano et de l’autre, il se saisit de Mina, la plaquant elle aussi au sol. Dans le même temps, Ernest s’était redressé, brandissant une arme de poing Panoran bon marché et avait ouvert le feu à deux reprises. Le premier projectile manqua sa cible, passant à quelques millimètres seulement de Kim. Le second percuta l’épaule du Taren dont les vêtements se déchirèrent et s’embrasèrent sous l’impact tandis que le choc propulsait le Watiko quelques mètres plus loin. Mina roula au sol, réalisant à peine que son fusilier spatial venait de la sauver d’une mort certaine et put voir Ernest la prendre pour cible. Grâce à ses réflexes de joueuse de Stratosball, elle sortit de sa ligne de mire d’une roulade. Le cyborg pressa la détente de son arme, mais les projectiles arrachèrent simplement d’énormes morceaux du synthético-carrelage qui volèrent en éclats Mina se réfugia sous une table qui fut littéralement pulvérisée par un nouvel impact. C’est alors que Kim se jeta sur l’agresseur, saisissant ses poignets pour dévier deux nouveaux tirs qui ouvrirent des brèches de la taille d’un ballon dans le plafond. Mais la mécano fut renvoyée au sol à son tour. Ernest n’eut pas le temps de pointer son arme sur elle, une table traversa la pièce à toute vitesse pour aller s’écraser sur lui. Le choc fut sourd et rude, le cyborg bascula dans un cri de douleur alors que ses derniers os naturels se brisaient en un craquement sinistre.

Son arme glissa jusqu’aux pieds de Mina qui s’en saisit sans attendre, jetant un regard par dessus son épaule.

Elle vit Jahangir qui se redressait, les vêtements encore incandescents suite à l’impact de balle, révélant une lourde armure de combat Watiko, ornementée de décorations extraterrestres. Sa protection n’était pas d’une technologie très avancée, mais la robustesse des Tarens leur permettait de porter de l’équipement bien plus lourd que les humains, les Orchidiens ou même les Panorans. Le tir qui aurait dû lui arracher le bras ne lui avait causé que des dégâts mineurs.

La jeune femme fit volte-face en pointant le pistolet vers Ernest, mais il venait de prendre ses jambes à son cou pour fuir. Sa silhouette fut absorbée dans la foule qui sous l’effet de la panique, quittait le strip-club pour rejoindre la rue. Mina se redressa et mit en joue le cyborg, avant de se raviser. Un tir sur ce dernier avait tout autant de chances de toucher un innocent que le fuyard. Elle serra les dents et se lança à sa poursuite. Avalant la distance à grandes enjambées, la jeune femme constata alors qu’elle gagnait sur sa cible. La douleur causée par la réception d’une table de plusieurs kilos sur le coin du nez ne devait certainement pas aider à fuir à toute vitesse. Sa silhouette plus fine facilitait le slalom au milieu de la foule paniquée. Grâce à sa pratique sportive de haut niveau, elle avala rapidement la distance les séparant, alors qu’il obliquait dans une ruelle adjacente.

Mina voyait la silhouette du cyborg se rapprocher. L’obscurité de la ruelle était presque totale en cet endroit où ni la lumière du soleil ni celles de la ville ne parvenaient à percer. Une détonation retentit et Mina vit Ernest s’effondrer, la jambe droite littéralement arrachée du corps. La jeune femme se colla contre un mur et leva le pistolet Panoran qu’elle avait récupéré dans le strip-club. Un grognement s’éleva de la ruelle, il s’agissait d’Ernest Cristal qui gémissait. Puis, une silhouette s’avança depuis l’autre bout de la ruelle, sifflotant un air populaire. Mina soupira en reconnaissant l’énervante mélodie du pilote Lorne.

Ce dernier s’avançait, tout guilleret, rechargeant son étrange revolver. Puis, toujours sifflant le même air, il écrasa le bras du cyborg à terre tout en le mettant en joue, un sourire taquin aux lèvres.

— Il n’y a pas à dire, les Panorans, ils savent y faire pour construire des pétoires ! La course est finie, coco.

Mina se redressa, reprenant son souffle. Elle porta son pistolet à sa ceinture électromagnétique contre laquelle l’arme se fixa immédiatement. Elle s’essuya le front pour chasser la sueur qui commençait à y couler, puis elle s’avança vers Lorne. Elle lui jeta un regard noir, avant d’entendre les pas lourds de Jahangir résonner derrière elle. Ernest était fait comme un rat cette fois. Kim ne tarda pas à arriver à son tour. La capitaine reporta son attention sur son pilote.

— Tu aurais pu me descendre, j’étais juste derrière lui…

— Ne me dites pas merci, c’est vrai, je ne viens pas d’arrêter ce type, après tout.

— J’allais l’avoir…

— Mais bien sûr. Bon, je comprends, avouer que je fais du bon boulot, ça pique, pas vrai ?

— Dis-moi plutôt comment tu as fait pour le rattraper ?

— J’ai deviné que Ernest allait fuir dans cette direction et j’ai prévenu monsieur Franz.

— Merci de me casser la baraque, Orianna… Pourquoi personne ne veut jamais reconnaître mon mérite ?

Mina ravala les tonnes de reproches qu’elle comptait lui formuler pour laisser couler. Ernest Cristal grimaçait au sol alors que le quatuor de Yabrir Service l’entourait.

— Putain, cette jambe m’a coûté une véritable fortune. Vous l’avez ruinée ! Si Ernest était un individu malhonnête, il n’en était pas moins intelligent. Il avait plutôt bien dissimulé ses traces et lorsqu’il avait entendu le plaidoyer de Mina, il avait compris qu’il n’était pas en position de force et il avait senti qu’il allait devoir faire de sacrées concessions. Bien souvent, les créanciers rajoutaient un bonus si les chasseurs de primes ramenaient la tête du voleur en plus de l’objet de son larcin.

— Et merde… Vous voulez quoi ? Du pognon ?

— Non, pas de pognon… On va déjà rentrer dans nos frais en renvoyant ta jambe et l’annonce que tu es passé à la broyeuse à tes employeurs…

— Hey, je suis prêt à coopérer ! Vous n’avez pas b’soin de me tuer, hein, on doit pouvoir s’arranger ?

Mina lâcha un petit sourire partagé par Kim. Les deux femmes savaient que le poisson était ferré et qu’il était temps pour eux de le remonter.

— Bien, puisque tu le proposes si gentiment, négocions. Voici mon offre : je te propose la liberté et je fais croire à tes créanciers sur Verizon 3 que tu as passé l’arme à gauche. Pour donner le change, je récupère un de tes doigts, ainsi que cette guibole qui traîne là-bas. Et quelques informations.

— Quel genre d’informations ?

— Avant que tu prennes la poudre d’escampette de Verizon 3, tu as rencontré un homme. La cinquantaine bien conservée, la peau mate, les yeux noirs, une barbe fournie. Je veux tout savoir de votre rencontre.

Le cyborg réfléchit de longues secondes puis sembla suspicieux lorsqu’il se rappela de l’homme en question. Avec une moue dubitative, il répondit à Mina.

— Ouais, je me souviens de ce gars-là. Il cherchait à rester discret, comme pas mal de monde qui vient me voir. Et moi, je ne pose pas de questions quand on me paye. Et il a payé. Ouais, et pas qu’un peu. Il voulait un transit discret jusqu’à Andorivake et une fausse HoloID. Honnêtement, je lui aurais fait le tout à la moitié de ce qu’il m’a donné.

Jahangir, qui était resté en retrait jusque-là, fronça les sourcils, semblant comme surpris par la révélation. Andorivake était une immense station qui avait autrefois appartenu à un gouvernement humain et que les Watiko avaient récupérée lors du Second Maotagan, ce conflit galactique qui avait suivi la découverte de leurs mondes par des Humains il y a quatre millénaires. Andorivake représentait désormais l’un des très rares points d’accès à l’Empire

Watiko, car leur territoire spatial était interdit d’accès. L’ensemble du commerce de leur Empire avec le reste de la galaxie se fait par une série de stations spatiales gigantesques, au nombre de sept, sur lesquelles des millions de vaisseaux viennent s’amarrer quotidiennement. Ce flot ininterrompu de marchandises et de denrées transitait via ces froides fourmilières géantes de métal suspendues dans l’espace.

Cet espace protégé était le résultat du traité de paix fixant les limites de l’Empire. Elles étaient restées inchangées depuis. En échange de leur territoire interdit au reste de la galaxie, les Watiko devaient y rester cantonnés. Situés aux confins de la galaxie, ils jouissaient d’une position isolée. Andorivake comme les autres stations voyait passer des milliards d’individus, car le potentiel commercial était gigantesque. Nombre d’entreprises se pliaient aux contrôles douaniers particulièrement stricts pour pouvoir acheter les rares denrées exotiques du peuple Reptile et engager les quelques Tarens se présentant sur le marché. Et, fait exceptionnellement rare, quelques non-Watiko disposaient d’un droit de passage pour affaire, principalement des Orchidiens.

Ainsi, Jahangir sembla soucieux d’apprendre que Muhammad s’était rendu dans l’une des plus célèbres portes d’entrée de l’Empire de son peuple et plus encore sous une fausse identité.

Outre le risque de se faire attraper par les Guerriers Foudre Watiko, se présenter là-bas sous un faux HoloID pouvait signifier deux choses : soit on cherchait à disparaître, soit on voulait s’introduire de manière clandestine dans les systèmes proches de Poputolu en ayant un faux passe-droit. Et dans ce cas, il valait mieux ne pas se faire prendre, car il n’existait d’autre punition que la mort.

Mina reprit la parole afin d’obtenir plus d’informations.

— C’est tout ? Tu ne sais rien d’autre ? Il t’a dit pourquoi il se rendait là-bas ?

— Non, rien du tout. Et je vous l’ai dit, je venais de plumer un pigeon, je n’allais pas prendre le risque de tout perdre.

— Quand tu l’as déposé sur la station, est-il allé vers les quartiers Feng ?

— Ouais…

Ernest marqua une pause, à la fois pour se remémorer les événements, mais surtout pour digérer la surprise d’entendre le Taren de l’équipe intervenir pour la première fois. D’ailleurs, même le reste de l’équipe sembla un instant sous le choc, tant ce comportement était inhabituel chez Jahangir.

Si Lorne parvint à faire comme si de rien n’était, Kim et Mina restèrent bouche bée, tandis que le cyborg reprenait son récit.

— Ouais, il m’a demandé de le déposer dans les quais des bas quartiers. Et là, il a filé tout droit au Marché Fruitier de la tour Blanche. Je ne peux pas certifier qu’il s’est rendu dans les quartiers Feng, mais je doute qu’il m’ait demandé une fausse HoloID pour aller s’acheter des mangues bleues d’Ionsavino. Le Marché Fruitier est sur le chemin des quartiers Feng, ça me semble logique.

Jahangir soupira. Visiblement, il prenait cette affaire au sérieux et les propos de Cristal ne lui plaisaient pas. Kim, un peu dépassée par la conversation, se retourna vers le Taren, imitée par Mina.

— Les Quartiers Feng ? C’est quoi ça ?

— Il s’agit des bas-fonds d’Andorivake, gamine. Le coin mal famé de la station, là où les faces d’écailles entassent leurs rebuts, ceux qui ne collent pas à leur société idéale. C’est là-bas que se cachent les vermines, les criminels et les brigands de tous poils qui se sont fait jeter de l’Empire par leurs pairs, qui refusent de voir que, comme nous, ils sont gangrenés par le vice. Ce n’est pas un coin bien pour les petites filles, si tu préfères.

Lorne sourit aux deux jeunes femmes, visiblement satisfait de sa répartie. Il fut gratifié d’un regard noir par Kim et Mina qui, de concert, soupira devant les grands airs que se donnait le pilote. Mina s’efforça de s’éclaircir les idées, afin de ne pas perdre de vue son enquête et surtout, ne pas se laisser embobiner par Cristal. Après tout, il n’était qu’un malfrat et il venait de tenter de les descendre il y avait quelques minutes à peine.

— Bien. Une fois que tu l’as déposé, tu sais ce qu’il a fait ?

— Non. Il est parti vers le Marché Fruitier et je ne l’ai jamais revu. Je me suis payé un hôtel et je me suis cassé. Je ne supporte pas la compagnie des faces d’écailles.

— Difficile de l’en blâmer, vu qu’ils considèrent les humains comme des nuisibles.

Lorne n’avait pas tort sur ce point. Depuis près de cinq mille ans et la guerre qui les avait opposées, les deux espèces se vouaient une haine mutuelle que le temps avait du mal à diluer.

L’isolationnisme des Watiko avait rendu les contacts entre les deux espèces rares et bien souvent, l’ambition démesurée dont faisaient preuve les Hommes les forçait à rentrer en conflit avec un peuple très à cheval sur ses possessions et ses traditions. Plusieurs incidents avaient éclaté entre les deux espèces, des embargos et des attaques de croiseurs étant monnaie courante aux abords de l’Empire.

— Il ne t’a rien dit ?

— Je vous ai dit tout ce que je savais. Bon, vous allez respecter votre part du marché alors ?

— Oui. Relâchez-le. Il ne nous sert plus à rien.

Un sourire de soulagement passa sur le visage d’Ernest alors que Franz rangeait son revolver à la ceinture. Alors qu’il se redressait tant bien que mal, le cyborg se mit à s’éloigner en boitant, sans demander son dû.

— C’est étrange… Qu’est-ce que mon père pouvait bien faire sur Andorivake ?

— S’il s’est rendu dans les Quartiers Feng, cela peut expliquer sa mort, en tout cas…

— C’est sûrement pour cela qu’Edenia a demandé à ton père de s’en charger. Ça aurait fait mauvais genre que des suprématistes humains trempent dans des affaires avec l’Empire.

— Oui, c’est…

Une détonation retentit alors, tirant de leurs réflexions le trio du Luanda. Le cœur de Mina s’était emballé tandis que son niveau d’adrénaline remontait en flèche. Dans un mouvement réflexe, elle s’était baissée, jetant un regard nerveux dans la direction du bruit. Elle vit alors Jahangir, l’arme au poing, le canon encore fumant. Il visait le fond de la ruelle et baissa son arme qui se fixa alors à sa ceinture électromagnétique. La jeune femme regarda le fond de la ruelle et remarqua qu’Ernest Cristal gisait désormais dans une mare de sang noirâtre.

— Bordel, ça veut dire quoi ça ?

— Pardon, Capitaine ?

— Ne te fous pas de moi ! Pourquoi tu l’as descendu ? Je l’avais libéré !

— Ah… Je pensais que, vu ce qu’il savait sur nous, il ne valait mieux pas le laisser partir.

Le manque de conviction dans les propos du Taren, associé à l’intérêt qu’il avait montré lors de l’interrogatoire firent tiquer la jeune femme. Les doutes sur la loyauté et les réelles motivations de Jahangir se bousculaient désormais dans sa tête. Elle dévisageait le Fusilier spatial. Il fallut une intervention de Lorne pour couper court à une situation qui devenait clairement tendue.

— Personnellement, je suis d’accord avec Face d’écailles. Ce type était une pourriture et il était traqué. Au moins, maintenant, on va pouvoir récupérer la prime sans escroquer personne.

— Cela n’a aucune importance ! On ne tue pas les gens sans raison comme ça ! On n’est pas des meurtriers et surtout, on respecte mes ordres, bon sang !

La rage se lisait sur le visage de Mina qui tourna les talons pour regagner le vaisseau. Il y eut un moment de flottement parmi les membres d’équipage, avant que finalement Lorne se décide à placer le corps inerte d’Ernest dans un container dépliable antigravitaire et à le ramener à bord. Kim fronça les sourcils, faisant une moue réprobatrice, ce qui sembla agacer le pilote.

— Quoi ? Ne fais pas cette tronche, ça fait des mois qu’on n’a pas été payés. Le bénévolat, j’en ai ma claque. La prime sur la tête de ce crétin ne peut pas nous faire de mal.

— Ouais… Fais ce que tu veux. Jahangir… Pourquoi tu l’as descendu ? Mina est vraiment furax maintenant.

— Il le fallait. Cela aurait été dangereux de le laisser partir.

Jahangir se remit également en route, laissant Kim avec Lorne. La réponse du Watiko avait été froide et son attitude distante, comme à l’accoutumée.

Il ne semblait pas perturbé par les événements récents, ni même par le fait qu’il avait plus que contrarié Mina. Kim le regarda s’éloigner et resta silencieuse un instant, avant de se retourner vers le pilote.

— Tu ne le trouves pas un peu bizarre, Jahangir ?

— Non, sans blague ? C’est la peau verte qui t’a mise sur la piste ?

— Arrête un peu, tu veux ? Non, quand ce type a parlé de la station ou des quartiers Feng, il a semblé nerveux. D’habitude, il donne plutôt l’impression de s’en foutre. Et puis… Merde quoi ! Il a descendu ce type de sang-froid. Enfin, sans mauvais jeu de mots. Il obéissait toujours aux ordres, normalement. C’est bizarre.

— Ah ! Faut pas t’en faire, gamine. Les Watiko font toujours passer leurs congénères avant le reste. Même si ça fait une paye qu’il zone avec nous, ça reste une face d’écaille. Et il n’a pas dû aimer que ce gonze traite avec la lie de son peuple. Question de fierté.

— Mais c’est quand même inquiétant. Qui nous dit qu’il ne va pas nous trahir si on va là-bas ?

— Tu comprends pourquoi je ne peux pas sentir ces sales bestioles, pas vrai ? Bon, tu ne voudrais pas me filer une putain de coup de main au lieu de jacter comme une dinde ? Ce con pèse une tonne.

— Va te faire foutre, Lorne.

Kim laissa alors Franz charger seul le cadavre du cyborg, le pilote ne manquant pas de pester envers ce groupe, l’ingratitude de ses camarades et menaça de ne pas partager l’argent récolté avec eux.

interrogations legitimes

ina fulminait dans sa chambre alors que la carlingue du Luanda était doucement bercée par les remous du tunnel de trou de verre. Cela ne dérangeait plus du tout la jeune femme, parce qu’elle s’était enfin habituée aux voyages spatiaux. Pour la première fois de sa vie, elle s’était retrouvée face à la mort et sans l’aide de son équipage, elle aurait pu mourir. Tout ne s’était pas passé comme prévu, mais grâce à la prescience d’Orianna, le pire avait pu être évité. Malgré tout, elle n’avait pas voulu que ça se termine de la sorte. Elle se sentait responsable de la mort de cet Ernest Cristal et bien qu’il eût tenté de la tuer, elle ne pouvait s’empêcher d’avoir des remords. Pour elle, tuer des individus quels qu’ils soient, était quelque chose d’inimaginable, encore plus lorsque la victime en question ne représentait plus le moindre danger. Elle était furieuse contre Jahangir pour son geste, mais aussi contre elle-même. Elle se sentait responsable de ce qu’elle considérait comme un meurtre.

La scène repassait en boucle dans sa tête, la violente détonation la faisant sursauter, son cœur s’arrêtant et ses muscles se contractant dans un réflexe de survie, puis le bruit sourd de la chute du corps inerte d’Ernest sur le sol. Et enfin, elle fut tirée de ses songes par la voix de Tim qui l’interpellait par communication holographique.

— C-Capitaine… Je v-vois que v-vos…. Hum. Vos re-relevés endocriniens signalent un sstress intense. Vous a-allez b-bien ?

— Oui, ça va aller ! Tu veux quoi ?

La réponse de Mina avait été particulièrement sèche, presque blessante pour le jeune Meds qui ravala sa salive et sembla particulièrement peiné. Il tenta de reprendre, mais il bafouilla encore plus qu’à l’accoutumée.

— C-c’était j-j-j-j… C’était j-j-j… Vous p-pouvez… Je p-p-peux vous do-donner des c-ccalmants si vous…

— C’est bon, Tim, ça ira…

Sans plus de cérémonie ni de ménagement, elle coupa la communication et soupira. Le comportement de Jahangir posait un problème. Pour le peu qu’elle le connaissait, il était taciturne, flegmatique pour ne pas dire carrément monolithique.

Et pourtant, tout du long de l’échange avec cette crapule d’Ernest Cristal, le Taren semblait à cran, comme s’il fulminait d’une colère difficilement contenue. Le fait qu’il ait pris l’initiative de descendre le cyborg hors-la-loi faisait penser à Mina qu’il cachait quelque chose. Le Watiko savait-il quelque chose que les autres ignoraient ? On pouvait aisément penser que Cristal avait des informations que Jahangir ne voulait pas voir s’ébruiter durant son interrogatoire, ce qui faisait s’interroger sur sa véritable loyauté. Était-il en réalité un agent double ? Ou son passé était-il si sombre qu’il était prêt à tuer pour le préserver ? Elle sortit de sa chambre et marcha d’un pas résolu en direction des quartiers de Jahangir. Mais alors qu’elle avançait dans le couloir, elle entendit le sas de sa chambre s’ouvrir et, instinctivement, elle s’arrêta pour écouter en se collant à une paroi. Elle entendit la voix du Taren et elle ne semblait pas aussi posée qu’usuellement.

— Peu importe, cet individu n’était qu’un déchet. Sa mort n’est que l’ordre naturel des choses. La véritable insulte se trouve dans le fait qu’il ait pu vivre si longtemps.

— Qu’il ait mérité ou non de mourir n’est pas le débat, Koth. Notre Capitaine n’en avait pas donné l’ordre, tu n’avais pas à l’exécuter, c’est tout !

La seconde voix était féminine et il ne fallut guère de temps à Mina pour reconnaître celle de la presciente du bord, Orianna Shus’el. Son intonation était moins paisible et conciliante que d’habitude, comme si elle était excédée par le Watiko.

— Je n’ai agi que dans l’intérêt de l’équipage. Laisser en vie un criminel recherché était risqué. Il se serait sûrement bientôt fait capturer et nul doute qu’il aurait mis des chasseurs de primes sur notre route.

— Et alors ? Nous n’avons aucun criminel à bord, à ce que je sache ?

— Non, mais nous cherchons à remplir un contrat fort juteux qui pourrait motiver quelques individus mal intentionnés. Ou pire, si nous ne remplissons pas le contrat, nous serons alors des fugitifs recherchés. Et moins nous laisserons de « fils d’Ariane », comme disent les Humains, pour remonter jusqu’à nous, mieux cela sera.

Mina entendait la conversation et les arguments de Jahangir faisaient sens pour elle. Toutefois, elle avait la sensation que quelque chose clochait dans ces paroles. Jamais elle n’aurait pensé le Taren si affable. Et pourquoi se disputer avec Orianna sur le pas de la porte, comme s’ils voulaient être entendus ? Il y avait quelque chose dans cette discussion qui lui faisait penser à une mise en scène.

— Peu importe, Koth. Tu dois respecter ton capitaine et te plier à ses directives. Et surtout, éviter ce genre d’initiative. Je n’ai pas vu son visage lorsque tu l’as supprimé, mais j’ai ressenti sa peur, sa tristesse et sa colère. La pauvre n’est encore qu’une enfant et elle n’a jamais voulu de tout ceci. C’est notre devoir de la protéger et de l’aider.

— C’est exactement ce que j’ai fait, mais je ne suis pas là pour la materner ! Occupez-vous de changer ses couches si cela vous enchante, mais moi, je continuerai de protéger ce navire et ses occupants. Tant pis si cela vous déplaît. Je n’ai rien à ajouter.

— Malgré les années et votre poïkilothermie, vous conservez une ardeur et un manque de conciliation malvenue en certaines circonstances, Koth. J’espère que votre méditation saura vous faire revenir à plus de raison.

Aucune réponse ne parvint alors qu’Orianna s’éloignait d’un pas gracile et félin. Elle passa alors devant Mina et releva la tête pour l’observer.

— Oh… Capitaine, comment te portes-tu ?

— Bien. Enfin, j’essaye. Et toi ?

— Je confesse être quelque peu tracassée par la réaction de notre Fusilier spatial, lors de notre dernière mission. Je reviens justement de ses quartiers où je lui ai fait part de mon mécontentement vis-à-vis de son comportement.

— Bien. Je me rends là-bas justement.

— Tu as raison, Capitaine. Je te laisse.

Dans un sourire, l’Orchidienne inclina la tête et s’éloigna. Elle n’avait pas semblé surprise de la voir ici. Les deux non humains du Luanda n’étaient peut-être pas d’une loyauté sans faille. Le capitaine était le seul à bord à pouvoir ouvrir sans restriction toutes les portes et la jeune femme usa de ce pouvoir sans prendre en considération le droit à la vie privée du Watiko.

Le sas coulissa, Jahangir était en train de retirer le haut de sa tenue. Il s’agissait d’un habit que beaucoup d’autres peuples considéraient comme obsolète, car n’étant pas tissé en composés intelligents comme les autres vêtements que l’on portait habituellement. Au contraire, cette sorte de chemise grenat à la coupe étrange avec des manches mi-longues, un col remontant sous le menton à l’avant et descendant dans une ouverture dans le dos, était tissé à partir de fils d’une plante ne poussant que sur la planète Poputolu. Si le vêtement était ample et semblait d’une grande douceur, sa matière rappelant la soie, aucune fibre psychoactive ou aucune nanotechnologie n’y était intégrée, ce qui limitait énormément ses fonctionnalités. En réalité, sa seule utilité semblait purement décorative, car cette chemise était belle, finement tressée de fils d’or par endroits, rappelant les cultures du peuple Reptile.

Jahangir releva la tête. Le colosse à la peau écaillée avait un corps relativement proche de celui des autres espèces bipèdes de la galaxie, même si sa cage thoracique était recouverte d’excroissances osseuses, des carapaces protégeant ses organes. Il resta silencieux et stoïque un instant, observant Mina avant de reprendre son activité, à savoir la préparation de sa transe méditative.

Il disposa sur le sol quelques bâtons d’encens, des bougies et plusieurs petits autels, avant de s’installer dans une position assise rigide qui sembla bien inconfortable à Mina.

— Que puis-je faire pour vous, Capitaine ?

La voix du Taren était de nouveau calme et posée, comme si préparer son rituel avait déjà commencé à l’apaiser. Mina, à l’inverse, restait sur ses gardes,.

— Tu pourrais commencer par m’expliquer ce qu’il s’est passé tout à l’heure, dans la ruelle…

— Je suppose que vous nourrissez quelques griefs à mon égard.

Mina fit de grands yeux et manqua d’exploser littéralement sous la colère. Elle avait l’impression que le Reptile se moquait ouvertement d’elle. Jahangir était, à l’inverse, paisiblement assis en tailleur face à elle, les mains posées sur les genoux tandis que son torse se levait et s’abaissait lentement au rythme de sa lente respiration.

— C’est le moins que l’on puisse dire.

— Je vous prie de m’excuser pour cette initiative malheureuse, Capitaine. J’ai outrepassé mes prérogatives. Je promets de veiller à ne plus reproduire ce genre d’insubordination et me soumets à votre jugement si vous estimez qu’il est nécessaire de me punir.

Mina fut désarçonnée par la réponse du Fusilier spatial. Elle ne s’attendait pas à un mea culpa si rapide et surtout si docile. La jeune femme trouvait le Watiko étrangement sincère, ce qui rendait le tout d’autant plus troublant. Il lui fallut plusieurs secondes pour rassembler ses esprits et reprendre la parole.

— C’est… C’est trop facile de s’excuser comme cela. Tu as tué alors qu’il était désarmé ! Et tu l’as fait sous l’uniforme de ma société ! Ce qui veut dire qu’à cause de toi, j’ai le sang de cet homme sur les mains. Un simple « pardon, promis je ne le referai plus », ça ne suffit clairement pas !

— Pour être honnête, Capitaine, je ne nourris nul remords quant à mon geste, car je sais qu’il était justifié.

— Et en quoi ?

— Ernest Cristal représentait une menace, même désarmé. J’ai agi de manière réfléchie : si jamais vous ne parvenez pas à améliorer la situation financière de Yabrir Service, des créanciers vont se lancer à nos trousses. Moins nous laissons d’indices derrière nous et plus leur tâche sera complexe. Et nos chances de survie augmenteront par la même occasion. Et puis, d’un point de vue pragmatique, je nous évite une déconvenue pour escroquerie lorsque nous aurions annoncé aux commanditaires ayant placé le contrat sur la tête de Cristal que nous l’avions éliminé. Cet homme est peu discret et peu malin, il aurait fini par refaire surface et Yabrir Service aurait pâti d’avoir prétendu remplir un contrat qu’elle n’aurait pas mené à son terme, tout en ayant empoché l’argent.

Les arguments de Jahangir étaient convaincants et d’une implacable véracité. Peut-être même un peu trop. Mina ne pouvait s’empêcher de penser que les deux non humains de Yabrir Service cachaient quelque chose.

— Peu importe ! Désormais, je t’interdis ce genre d’initiative. Ne t’avise plus de recommencer ou je te vire !

— Bien, Capitaine.

— Et tu seras privé de solde pour le prochain mois !

— À vos ordres, capitaine.

Alors qu’elle s’apprêtait à en remettre une couche, la voix du pilote résonna dans les coursives du Luanda par l’intercom.

— Tout le monde, on se réveille, on se réunit pour opérer la sortie du trou de ver. Je suis super doué, je sais, mais j’ai besoin de tout le monde. Alors, remuez vos postérieurs et ramenez-vous ! Même toi, Kim, même si je ne sais toujours pas comment tu fais pour que ton cul rentre sur le pont de commandement.

La communication se coupa sur un rire satisfait de Lorne dont la dernière remarque grossière se voulait amusante. Elle ravala alors sa rancœur et se dirigea vers le pont, imitée en silence par le Watiko. Toutefois, elle conserva à l’esprit qu’elle garderait un œil sur lui à l’avenir.

Cette sombre affaire était loin d’être résolue.

Dans le nid des reptiles

e trou de ver se referma derrière le Luanda dans une myriade de couleurs chatoyantes, semblable à un crépitement d’étincelles. Ils pénétraient dans le système d’Andorivake. Dès la sortie du tunnel, les scanners s’affolèrent, signalant un trafic important. Une étoile énorme et rougeâtre éclairait paresseusement sept planètes gazeuses. Des centaines de vaisseaux se croisaient dans tous les sens aux abords de la station spatiale.

Construite autour d’un astéroïde gravitant autour de la géante rouge dans une trajectoire elliptique indépendante des autres planètes, la station était semblable à une ruche en constante activité avec des abeilles virevoltant en permanence autour d’elle. Andorivake, du nom du système solaire, était d’une architecture bâtarde, mélangeant le style de construction très austère et maniéré des Watiko à celui, excessivement fonctionnel au point d’en ignorer toutes considérations esthétiques, des bâtiments humains du quatrième et cinquième millénaire. Des rajouts au fil des siècles, alors que la station devenait de plus en plus grande, rendaient l’ensemble encore plus chaotique. Une ceinture circulaire de baies d’amarrages clignotantes de toutes les couleurs entourait l’astéroïde sur un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres. Là, des vaisseaux allaient et venaient en permanence, du super tanker à la plus humble des frégates, voire même aux vaisseaux individuels.

Des extensions semblaient pousser de manière désordonnée dans des alliages de couleurs différentes, pour répondre à l’accroissement toujours plus constant de la fréquentation de la station.

La fourmilière, comme on la surnommait, était en perpétuelle évolution, s’étendant de plus en plus. L’astéroïde, quant à lui, avait presque totalement disparu sous la station et ses multiples ramifications. Il était parcouru par des tunnels creusés en son sein, signifiant que la population résidant sur Andorivake était bien plus importante que l’on ne pouvait l’imaginer. Autour des baies d’amarrages, des dizaines de vaisseaux étaient à l’arrêt, attendant qu’une place se libère pour pouvoir accoster. Lors des périodes de grandes affluences, l’attente pouvait être de plusieurs jours tant la fréquentation de la station était importante. Les verrières holographiques offraient un spectacle saisissant alors que les vaisseaux défilaient devant le Luanda, des indications sur leurs identifications, leurs tonnages et leurs propriétaires apparaissant dans des fenêtres accolées en indice. Sans arrêt, des bâtiments partaient dans toutes les directions et des dizaines de trous de verre se formaient et se refermaient en permanence aux quatre coins du système.

Une voix retentit dans le poste de commandement du Luanda, tirant Mina et son équipage de leur contemplation. Il s’agissait de la voix mélodieuse d’un Orchidien, ce qui surprit Mina. Elle s’attendait à entendre l’élocution froide et lente d’un Taren ou celle rocailleuse et difficile d’un Ketlax, pas à la diction douce et agréable des Orchidiens. Mais en y réfléchissant, cela faisait sens : les Watiko n’étaient pas de très bons communicants et environ deux tiers des individus qui se rendaient sur la station n’étaient pas des Reptiles. Aussi, confier les postes de gestion à ceux qui maîtrisaient le mieux les échanges inter espèces était plein de bon sens, a fortiori dans une optique commerciale.

— Appareil nouvel arrivant, bienvenue dans l’espace réservé d’Andorivake, veuillez-vous identifier et décliner les raisons et la durée de votre venue.

— Luanda, Immatriculation 31 — RM-50-APERCS effectuée sur Klinsa par LopeSpat, frégate de Yabrir Service. Nous venons faire du tourisme, pour une semaine standard.

— Du tourisme ? Sérieusement ?

— Bien sûr que non, l’ami… Chasseur de prime, on est en traque. Demande l’autorisation d’amarrer.

— Qu’est-ce qui me dit que vous n’êtes pas encore en train de vous moquer de moi ?

— Oh, fais pas la gueule. On peut plus faire d’humour ?

— Cela marche mieux quand c’est drôle… Vous venez chercher qui ?

— Bah voyons, je vais te le dire, comme ça tu vas soit prévenir le gus, soit vendre le tuyau à d’autres gonzes pendant que tu nous feras poireauter ici. Non, sois un peu sérieux, quoi. On peut entrer, finalement ? En plus de te faire perdre du temps, donc de l’argent, on a notre poulet au four, si tu vois c’que j’veux dire.

— Ouais… Autorisation accordée. Votre accès est envoyé. Gardez bien votre ticket, quand votre numéro sera appelé, vous aurez moins de deux heures pour rejoindre votre baie d’amarrage. En attendant, rejoignez le secteur d’attente 23-1.

Mina soupira lorsque la communication s’interrompit. Lorne avait encore fait de l’esbroufe ! Mais ils avaient obtenu un ticket d’entrée sans avoir à révéler la véritable raison de leur présence. Lorne maîtrisait clairement ce genre de magouille et son bagout faisait des merveilles dans ces situations. En temps normal, la procédure pour obtenir un accès aux stations frontalières de l’Empire Watiko était longue et fastidieuse. Mina comprenait pourquoi le pilote restait une pièce centrale de Yabrir Service. L’autorisation de s’approcher de la station reçue, Lorne dirigea le Luanda jusqu’à la zone d’attente, où patientaient déjà plusieurs appareils. Les radars renvoyaient les images holographiques de bâtiments inhabituellement proches, suspendus dans le vide aux côtés du Luanda. Si le Luanda était suffisamment grand pour faire passer les taxis pour de vulgaires insectes avec sa centaine de mètres de long, il ne faisait qu’un dixième de la taille du navire de transport de métaux lourds à ses côtés.

Le vaisseau resta ainsi pas moins de dix-huit heures, alors que chaque appareil à ses côtés qui partait en direction d’Andorivake était immédiatement remplacé par un autre. Mina profita de ce temps libre pour se détendre, dormir un peu, mais surtout préparer le prochain voyage.

Tandis que le vaisseau était en stase, toujours immobile dans la zone d’attente, Mina décida de rassembler son équipage pour débriefer. Mina voulait s’assurer de leur pleine collaboration et s’éviter de nouvelles surprises désagréables. Jahangir fut le premier arrivé, rapidement suivi de Tim et de Yao. Puis, ce furent Lorne et Orianna qui se présentèrent, et enfin Kim, ses cheveux encore dressés sur sa tête trahissant qu’elle sortait de la douche électrostatique de sa cabine.

— Bien, je vous ai réunis parce que je pense qu’il est temps de faire un point et de préparer la suite. Comme vous le savez, il ne nous reste plus qu’une semaine pour livrer l’artefact que recherchait Muhammad et… comment dire… Ce n’est pas la porte à côté. On a déjà perdu pas mal de temps à tenter de remonter sa trace, il faut donc que l’on procède de manière rapide pour savoir pourquoi il est venu ici, où il souhaitait se rendre et comment le retrouver. Et une fois son corps retrouvé, nous devrions pouvoir rassembler les pièces du puzzle pour trouver l’artefact.

— Je pense que Muhammad est en possession de l’artefact…

Orianna venait de prendre la parole. Comme lorsqu’elle faisait appel à ses pouvoirs de presciente, elle avait les yeux révulsés.

— Depuis notre entrée dans le secteur, j’ai ausculté le choc psychique qu’a reçu Tim lors de la mort de Muhammad. Noyé parmi les puissantes émotions qui s’en dégageaient, j’ai ressenti du soulagement et de la satisfaction. Ce qui me fait penser qu’il avait finalement découvert l’artefact avant de décéder. En analysant les ondes psychiques que Tim a accepté de partager avec moi, j’ai la sensation que Muhammad est mort lentement, mais qu’il s’y est résigné. Connaissant le caractère de ton père, je pense qu’il n’a pas été dépossédé de l’artefact. Sinon, il aurait tenté de le récupérer. Je pense donc qu’il est mort en possession de ce qu’il était venu chercher.

— Comment tu peux savoir tout ça ? Je veux dire, j’sais bien que tu es une Tétran, mais Tim porte le gène aussi et pourtant, il n’avait pas tant d’informations que cela.

— C’est parce que la résonance psychique du signal se fait plus forte à mesure que nous avançons dans cette direction, Kim. Et puis, Tim est un spécialiste médical, il a donc ciblé son interprétation des informations reçues sur les données vitales de Muhammad.

— E-Elle a r-raison, Kim… J-je suis pe-peut-être un Tétran aussi, mais, mais Orianna, c’est… Pff… Un au-autre niveau, c’est s-sûr ! On se-se rapproche… On-on est sur la bo-bonne voie.

Tim semblait être optimiste. Un optimisme visiblement partagé par Yao qui, tout sourire, s’avança d’un pas pour prendre la parole.

— Super, on progresse ! Bientôt, nous aurons retrouvé ton père et nous pourrons honorer dignement sa mémoire.

— Et nous remplir les poches avec le blé d’Edenia.

— J’suis d’accord avec la bridée. On est plus qu’à sec. Même avec la prime d’Ernest Crystal, on est grave dans la merde et j’ai des crédits à régler, moi… Je commence à en avoir plein l’cul du bénévolat.

L’intervention de Lorne, bien que vulgaire et agressive comme à son habitude, remettait en lumière l’un des paramètres essentiels de cette expédition : l’urgence d’effectuer des rentrées monétaires suffisantes pour éviter de mettre Yabrir Service sur la paille et de se retrouver dans la ligne de mire des chasseurs de primes. Et pour le coup, Mina partageait le point de vue de Franz. Elle souhaitait en apprendre plus sur la mort de son paternel, mais il lui était plus important d’honorer le contrat. Après ce périple, elle songeait prendre sa part des gains, vendre Yabrir Service pour un bon prix et profiter de ses dividendes sur l’un des mondesparadis que l’on trouvait dans le Berceau Central.

Mais il lui fallait avant toute chose retrouver ce maudit artefact. Elle se dit qu’il était temps d’accorder à ses employés un petit speech pour les remotiver comme cela se faisait régulièrement lorsqu’elle était encore joueuse de Stratosball.

— Bien… Nous avançons grâce aux efforts de chacun d’entre nous. Nous sommes sur la bonne voie, mais il nous reste du chemin à parcourir. Nous devons rester concentrés et soudés, car le plus difficile est sûrement à venir. Il nous faut découvrir ce que Muhammad venait faire ici et où il comptait se rendre. Cela ne sera pas une mince affaire, soyez en bien conscients…

— On n’a pas attendu que tu débarques, Capitaine, pour savoir que la station des Faces d’écailles était un tas de merde pas possible…

La remarque cinglante de Lorne piqua l’orgueil de Mina qui fronça les sourcils, avant de s’avancer avec la ferme intention de lui faire ravaler ses paroles. Elle bouillonnait littéralement, ayant eu à subir depuis le tout premier jour le comportement cavalier et le manque de respect de Lorne. Elle s’avança jusqu’à coller à quelques centimètres le pilote pour le toiser d’un regard dur et résolu. Bien que dominée par la taille de ce dernier, Mina semblait résolue à ne pas s’écraser et à lui faire comprendre qui était le chef à bord.

— Où tu veux en venir, Lorne ?

Le pilote marqua un temps d’arrêt, comme s’il ne s’attendait pas à une telle réaction de la part de la fille de Muhammad. Il se racla la gorge et bredouilla quelques mots.

— Euh… Bah… Que… enfin qu’on le sait très bien. Que les bas-fonds d’Andorivake sont un vrai coupe-gorge, c’est tout.

Mina eut alors un petit sourire, comprenant qu’elle avait enfin marqué un point. Elle avait réussi à désarçonner son pilote devant tout le monde, ce qui ne manquerait pas de le faire grincer par la suite. Certes, elle avait parfaitement conscience que cela était puéril, mais Mina ne supportait pas ce m’as-tu-vu. Lui rendre la monnaie de sa pièce était une douceur qu’elle cherchait à s’accorder depuis longtemps, aussi elle n’allait pas se priver. Elle se recula, un sourire narquois sur le visage.

— Si tu as trop peur, je comprendrai que tu restes dans le vaisseau pendant qu’on enquête. Il faut quelqu’un pour le surveiller, vu que les détrousseurs arpentent les quais les plus éloignés du centre névralgique de la station. Si ça aussi te semble trop risqué…

L’implant oculaire de Lorne émit un petit bruit alors que sa rétine se dilatait, trahissant l’émotion qui l’envahissait. Il venait d’être humilié et une poussée d’adrénaline envahit son organisme. Il leva les bras, tentant de rallier Mina à son point de vue. Elle ne put s’empêcher de sourire, pleinement satisfaite par sa remarque. Un sourire partagé par Kim, d’ailleurs.

— Non ! Non, pas du tout ! Je n’ai pas peur, personne ici ne connaît mieux que moi cette station. Ça serait con de se passer de mes services pour me faire garder le Luanda.

— Ok, très bien, tu viendras avec nous, dans ce cas. Bon, nous allons procéder de la sorte : Orianna et Tim, vous vous rendrez dans les quartiers administratifs. Là, vous nous guiderez en espérant trouver une trace, une piste que l’on pourrait suivre. Surtout, Orianna, tu y seras plus au calme pour tenter de trouver des indices grâce à ta transe méditative.

Le duo de Tétrans acquiesça sans rien ajouter d’autre, arborant un visage sévère et résolu. Mina porta alors son attention sur le reste du groupe avant de poursuivre.

— Lorne, tu partiras avec Yao dans les Quartiers Feng. Là, je compte sur vous pour trouver ce qu’est venu faire mon père et surtout, où il s’est rendu par la suite. Kim, tu viendras avec moi dans le Marché Fruitier. Nous allons vérifier notre théorie, savoir s’il s’est bien rendu dans les quartiers Feng ou s’il est allé autre part. Jahangir, je compte sur toi pour surveiller le vaisseau.

Nous sommes en effectif réduit et vu le quai d’amarrage qu’on nous a affecté, les ferrailleurs doivent être légion dans les parages. Donc, je compte sur ta présence dissuasive. Pas question de quitter ton poste ! Tu seras là pour assurer qu’on puisse repartir avec un appareil entier.

Jahangir resta quelques instants interdit, le visage sévère, fixant Mina, puis il s’inclina simplement pour marquer son consentement. Mina lui avait confié cette tâche, car elle gardait en tête le meurtre, puisqu’elle ne trouvait d’autre qualificatif, d’Ernest Crystal. Si tout le monde était équipé d’armes, la législation étant relativement souple sur la station, par contre nul n’était équipé d’armure, car elles étaient interdites. Les Watiko estimaient que si personne ne disposait de protection suffisante pour éviter une mort certaine, la violence se jugulerait d’elle-même. Cela fonctionnait plutôt bien, principalement grâce au tempérament placide des Reptiles. Même si les assassinats et les règlements de compte existaient comme partout ailleurs, le calme régnait sur la station depuis des siècles.

Ainsi vêtus en civils, les membres d’équipage du Luanda se séparèrent et se mirent en route pour leurs missions respectives. Jahangir observa les trois doublettes s’éloigner, le visage fermé et l’arme en main. Sa mauvaise humeur le rendait encore plus intimidant, donc encore plus dissuasif.

visite des bas-fonds

ina était donc partie aux côtés de Kim en direction du Marché Fruitier. Ce quartier, semblable aux souks existants il y a des millénaires sur Terre, avait été, durant des décennies, le seul endroit où l’on pouvait se fournir en fruits et légumes de l’Empire Watiko. Les détaillants de l’Empire venaient exposer leurs produits, des agrumes aux goûts et aux textures si particuliers. Peu à peu, les étals s’étaient multipliés, prenant le pas sur les quartiers alentours, offrant la possibilité de trouver absolument de tout. Depuis le vendeur de vêtements jusqu’aux ferrailleurs en passant par les artistes, les épiciers et même quelques stands vendant de quoi goûter aux mets si particuliers de l’Empire Watiko.

Seuls les petits commerçants avaient droit de cité dans le Marché Fruitier, les échanges de gros tonnages se faisant directement sur les Docks. Ainsi, le marché attirait toujours plus de monde, de toutes les races, ouvrant des étals plus ou moins réglementaires, pour y vendre de la marchandise de plus ou moins bonne qualité. Mais le quartier était constamment noir de monde, vendeurs et acheteurs se bousculant dans le brouhaha ambiant. Le Marché Fruitier s’étendait sur plus d’une dizaine d’étages et pas moins d’une dizaine de kilomètres carrés. Des enseignes lumineuses dans divers alphabets parvenaient à pointer au travers des étages.

Le Reptilien était bien entendu le plus présent, avec ces pictogrammes très géométriques, mais on voyait quelques enseignes Panorans, Orchidiennes et même Humaines. Les bâtiments donnaient l’impression de se monter les uns sur les autres tant les passerelles d’un immeuble à l’autre étaient nombreuses et se succédaient de manière anarchique. Le tout baignait dans un éclairage laiteux, jaunâtre, maladif, mais également attirant. Une fine brume s’élevait du sol et rendait un peu plus opaque le rayonnement des enseignes multicolores. Une forte odeur de nourriture s’élevait tandis que le bruit de la foule qui se massait en une marée vivante sur chaque centimètre carré s’apparentait au bourdonnement d’une ruche. Suivant les étages, les rues étaient plus ou moins larges. S’orienter au milieu du Marché Fruitier tenait de l’impossible pour un nouvel arrivant. Les étals se succédaient de manière parfaitement anarchique, les rues partaient dans tous les sens sans aucune cohérence et la superposition d’étages et de passerelles rendait les points de repère difficiles à trouver. Les deux jeunes femmes ne pouvaient s’empêcher de regarder, ébahies, le décor surréaliste qui les entourait. Elles n’avaient jamais rien vu de tel. Il y avait du monde partout, rendant le moindre déplacement difficile, faisant naître un sentiment mêlé de claustrophobie et d’agoraphobie. Les immenses statures des Tarens croisaient celles, trapues et odorantes, des Panorans, alors que des Ketlax et des Orchidiens, voire même d’autres créatures dont elles ignoraient l’existence, se frayaient un chemin. Certains restaient accoudés aux rambardes, jetant des regards distraits aux alentours, s’affairant à des jeux de société, lisant les holo-journaux ou même dégustant des plats mystérieux. Certains marchands étaient installés derrière leurs étals semblant ne prêter aucune attention à la foule, d’autres la haranguaient dans diverses langues en une joyeuse et épuisante cacophonie.

Les odeurs étaient enivrantes. Kim se retourna vers Mina avec un sourire en coin.

— Dis, Capitaine, ça te dirait de goûter un de ces trucs-là ?

La mécano montrait du doigt une brochette sur laquelle étaient disposés de petits cubes verts, bleus et gris, recouverts d’un coulis rouge. Une odeur à la fois épicée et sucrée s’en élevait.

Mina saliva rien qu’en observant l’étal et ne put retenir un sourire.

— Ouais, après tout, ça ne peut pas nous faire de mal…

Mina se dirigea vers l’étal et un vieux Panoran se redressa. Son épaisse pilosité poivre et sel dissimulait un visage simiesque qui se voulait amical. Cette espèce galactique présentait une ressemblance physique certaine avec les grands singes terriens d’autrefois. En général trapus et recouverts d’une épaisse fourrure, leur réputation était celle de sauvages, aux comportements tribaux affirmés disposant d’un esprit de compétition particulièrement aiguisé.

On les disait colériques et primitifs, prompts à l’emportement et lents à l’oubli. Mais la réalité était tout autre : les Panorans formaient une société tribale, où le concept de famille était très important. Cette espèce était issue d’un astéroïde peu fertile et constamment ravagé par les rivalités claniques. Un Panoran aspire à être le meilleur dans ce qu’il fait, peu importe la discipline. La plupart des sportifs professionnels galactiques et les mercenaires les plus agressifs sont Panoran. On trouve aussi dans leurs rangs des scientifiques brillants. Toutefois, leur mépris pour ceux qu’ils estimaient faibles et leur incapacité à s’unir sous une même bannière empêchaient ces « Macaques » d’asseoir un statut dominant dans la galaxie.

Le marchand Panoran était plus grand que les deux femmes. Il gronda avant de prendre la parole, comme pour s’éclaircir la voix, alors que Kim et Mina tenaient déjà une des gourmandises qui les faisaient saliver.

— Bonjour, jolies petites humaines. Je ne vous les conseille pas, ces douceurs sont un peu rêches pour votre tube digestif délicat. Mina ne sembla pas vexée par l’intervention du vieux Panoran et lui répondit avec une certaine candeur tandis que Kim reposait instinctivement l’objet qu’elle tenait.

— Pourquoi ?

— Il s’agit de fruits vénéneux de Poputolu. Des Monbravores blanches et rousses, et… disons que l’acidité du mélange a tendance à attaquer les parois de l’œsophage des Peaux-Molles.

Le terme Peaux-Molles était un mot péjoratif pour désigner les Orchidiens et les Humains. Sans modification particulière, ces deux espèces étaient également les plus « fragiles » et les Panorans comme certains Watiko dont les capacités survivalistes naturelles étaient plus développées, se faisaient un plaisir de le rappeler. Le racisme entre espèces était courant. Mina fronça les sourcils et fit une moue réprobatrice pour faire comprendre au Panoran qu’elle n’avait guère goûté à sa remarque, tandis que Kim ne s’en souciait guère et continuait d’observer l’étal dans l’espoir d’y trouver un autre met à déguster.

— Et qu’est-ce que vous auriez pour des… Peaux-Molles ?

La répartie se voulait cinglante, sans être insultante, de manière à bien faire comprendre au commerçant qu’elle n’avait guère goûté à ses mots. Ce dernier eut l’air un peu gêné et inclina la tête en levant les paumes de mains, pour marquer ses excuses. Chaque espèce avait son propre langage corporel, hérité de sa culture et de ses particularités physiques, mais certains gestes étaient devenus universels.

— Désolé. Je ne voulais pas me montrer méprisant. Simplement, cette brochette, bien que délicieuse, risque de vous entraîner à l’hôpital.

— Et ça, c’est quoi ?

Kim tenait dans sa main une capsule électrostatique d’un liquide brun qui se maintenait dans la forme d’une petite sphère. Le vieux Panoran releva la tête et offrit un sourire amusé aux deux jeunes femmes.

— Il s’agit d’une Piltonatra, une sorte de… Une sorte de soupe. Ça contient surtout des vers mixés dans du bouillon de légumes de chez moi, de Bolbona. C’est très nourrissant, peut-être même un peu trop pour vos petits gabarits.

— Vous nous sous-estimez ! On prend !

Kim sourit avec un petit air de défi et cliqua sur son petit bracelet noir. Un hologramme aux tons bleutés apparut avec une modélisation en trois dimensions de la jeune asiatique. Le Panoran annonça le montant et Kim eut simplement à valider. Puis, le vieux se retourna et leur tendit à chacune une paille de bois, avec un léger sourire.

— Voilà, mes jolies. C’est du bois de Bolbona, on utilise ces pailles pour relever le goût de la Piltonatra. Bon appétit.

— Merci !

— Il vous fallait quelque chose d’autre ?

— Nous sommes à la recherche de cet homme.

Mina déclencha alors la projection d’un hologramme représentant son père. Le Panoran fronça les sourcils, mais ne sembla pas reconnaître Muhammad. Il haussa les épaules en regardant les deux jeunes femmes.

— Désolé, mais je ne l’ai jamais vu. Et puis, il passe tellement de monde par ici. Pourquoi vous le cherchez ?

— C’est… hum… Privé. Mais on ne lui veut pas de mal, ne vous en faites pas. On cherche à le retrouver pour sa famille.

— Oh, bien… J’espère que vous le trouverez.

— Vous n’avez pas de pistes pour nous aider ? On pense qu’il voulait se rendre dans les Quartiers Feng.

— Votre ami risque de se mettre dans la panade.

— C’est bien pour cela que l’on cherche à le retrouver le plus tôt possible.

— Vous devriez peut-être essayer du côté de la boutique de Mol Huk, pas bien loin. Il… Hum… Il s’occupe de tout ce qui touche à l’importation et l’exportation de marchandises… De manière plus ou moins… réglementaire, voyez ?

Mina passa sa main sous son menton en écoutant le Panoran lui présenter les faits. Elle redoutait d’aller droit dans un guet-apens. Pourtant, ce commerçant semblait honnête, il lui inspirait confiance.

Kim, quant à elle, ne s’embarrassait visiblement même pas de ces considérations et répondit.

— Bah ouais, j’comprends. On ne risque rien si on se pointe là-bas, comme ça ?

— Non, s’il est seul dans son échoppe, il vous recevra sans soucis. Par contre, il ne donne rien gratuitement. Et il coûte assez cher.

— C’est-à-dire ?

— Hum... Ça dépend de ce que vous demandez.

Les deux jeunes femmes s’éloignèrent en dégustant paisiblement leur capsule de Piltonatra. Le plat était très bon. La luminosité diminuait à mesure qu’elles s’enfonçaient dans le Marché Fruitier. Les échoppes se faisaient de plus en plus nombreuses, de plus en plus petites et surtout de moins en moins florissantes. La population devenait de plus en plus misérable.

Des enfants mendiants couraient dans les allées, certains tentant leur chance auprès des jeunes femmes. Si Mina parvenait à se frayer un chemin parmi cette marée d’enfants sans trop y prêter attention, Kim semblait plus sensible à leur misère. De temps à autre, elles croisaient des vieillards ou des infirmes du peuple Watiko, dans un état de décrépitude avancée. Partout dans la galaxie, les Watiko étaient perçus comme un peuple monolithique, imperturbable. On attribuait leur succès à cette rigueur, à ce sentiment d’impassibilité qui se dégageait d’eux. Comme si cette société ne produisait que des individus fiables, placides et ayant réussi. Cela leur permettait d’attirer des capitaux importants. Les investisseurs voyaient dans leur système sociétal rigide, dans les personnalités froides et détachées des Reptiles des garanties de sérieux et des gages de sûreté. Bref, les Watiko jouissaient d’une image de marque bien particulière, de société quasi parfaite, sans faille, où chacun évolue à son poste avec zèle et pour le bien commun. En déambulant dans le bas-fond du Marché Fruitier, les deux jeunes femmes se prenaient la réalité du peuple Reptile en pleine face : ils n’étaient pas meilleurs que les autres. Ils avaient, comme toutes les espèces, leurs rebus, leurs vices, leurs dépravations.

L’image du peuple inoxydable, fidèle à ses traditions et inflexible sur ses valeurs était salement écornée. De vieux Tarens aux membres inférieurs manquants, assis sur le sol, le regard vitreux et les vêtements délabrés, tendaient machinalement une main en espérant l’aumône. De petits Ketlax couverts de crasse, piaillant et courant dans tous les sens comme un essaim d’insectes, pépiant et harcelant les passants. Elles aperçurent l’échoppe de Mol Huk, la luminosité était faible, la lumière artificielle des grandes enseignes des étages supérieurs ne parvenait presque plus à percer. L’air était lourd, vicié, empli d’une vapeur opaque stagnant au raz du sol, donnant à l’ensemble une ambiance malsaine. Quelques Panorans et Watiko aux airs peu engageants traînaient là, visiblement en grande discussion, sans prendre garde aux deux intruses.

L’échoppe de Mol Huk était vétuste et mal entretenue, mais son magasin semblait plus grand que les autres. Le sas glissa pour les laisser entrer et leur révéla une boutique au rangement pour le moins douteux. Dans les étagères, des armes à feu côtoyaient des produits culinaires juste en dessous de prothèses mécaniques de confort. Bref, le comptoir de Mol Huk était un joyeux bordel où il était possible de trouver absolument tout et son contraire.

Alors que Kim se perdait dans la contemplation curieuse d’objets, Mina cherchait du regard le tenancier. Ce dernier se trouvait derrière un comptoir sur lequel étaient disposées plusieurs pièces mécaniques, éclairées par la lueur tremblotante d’un hologramme. Un Taren, aux proportions plutôt modestes comparées à ses semblables, se tenait là, manipulant une des pièces métalliques. Mol Huk était vêtu d’une tenue ample, comportant plusieurs couches de tissus de couleurs pastelles chaudes. Un anneau d’or passait au travers de son arcade gauche, tandis que d’autres petits bijoux ornaient des excroissances osseuses sur son crâne. Sa peau était bleue très clair et de longues tresses tombaient sur ses épaules, une coupe peu commune chez les Reptiles. Ses écailles étaient étonnamment visibles, signe d’un âge avancé. Le Taren avait quelques cicatrices sur les avant-bras et des griffes noires se trouvaient au bout de ses doigts couverts de bagues. Normalement, les Tarens se montraient assez soigneux de leur apparence, mais ce n’était pas le cas de Mol Huk. En y regardant de plus près, il ressemblait à un chef de guerre Panoran. Il leva deux yeux dorés dans la direction de la jeune femme et lui dit d’une voix rocailleuse.

— Vous êtes venue vendre ou acheter ?

— Nous sommes là pour un renseignement, à vrai dire.

— Donc vous êtes là pour acheter…

Le Taren baissa les yeux pour ramasser le bazar sur son comptoir. Le cliquetis des pièces recouvrait la lourde respiration du reptile. Il y avait dans sa façon de se tenir, de parler, de vous fixer quelque chose qui mettait mal à l’aise.

— Que puis-je pour vous ?

— Nous cherchons cet homme…

Mina sortit alors l’hologramme en trois dimensions de son père qui se mit à tourner sur lui même. Elle poursuivit sans attendre.

— On nous a dit que vous pouviez avoir des informations le concernant.

— Pourquoi vous le cherchez ?

— Vous l’avez vu ?

Mol Huk sembla comprendre la manœuvre, car il se hasarda à un fugace sourire, qui le rendit plus inquiétant.

— Peut-être… Il vous faudra payer pour le savoir.

— Non. Si vous l’avez vu, vous nous le dites et nous paierons pour en savoir plus. Mais vous n’aurez pas un crédit pour m’apprendre que vous n’avez jamais vu ce type.

— Non, je ne connais pas ce type-là. Mais si vous m’en disiez un peu plus je pourrais vous rencarder sur qui peut l’avoir vu et à qui poser les bonnes questions.

Mina fronça les sourcils. Elle ne sentait pas ce Taren, mais elle était actuellement au point mort.

— Il s’est rendu dans le Marché Fruitier où nous avons perdu sa trace. D’après nos sources, il allait dans les Quartiers Feng, dans l’espoir de se rendre en Empire Watiko.

Mol’ Huk se gratta le menton en grondant. Il se racla la gorge dans un grondement guttural, avant de répondre. Ce Taren n’avait rien à voir avec Jahangir qui était impressionnant, mais pas forcément terrifiant. Mol’ Huk effrayait.

— S’il a pénétré l’Empire, il est sûrement mort à l’heure qu’il est.

— Nous voulons savoir qui a pu être en mesure de l’aider dans son entreprise.

— Allongez 10 000 crédits.

— 10 000 ? Vous ne voulez pas la lune de Colchoka en prime ? Je vous en offre 1000.

— 2000.

— Très bien…

Mina effectua le transfert et constata avec déplaisir au passage que le compte de la société était plus que dans le rouge.

— Allez voir la Reine Manta. Elle contrôle tout ce qui touche aux fausses identités et aux passages clandestins vers l’Empire. Sans doute la pire garce de la Galaxie… Elle s’occupe de faire quitter l’Empire aux gens qui y sont recherchés. Elle fait tout un tas de trafic. Si quelqu’un a voulu passer là-bas, c’est vers elle qu’il s’est dirigé. Vous la trouverez dans les quartiers Feng, au Domino. Si elle n’y est pas, un de ses sbires vous recevra sans problème. Dites que vous venez pour faire affaire avec la Reine. Kim posa une dernière question.

— Et cette reine, il y a des trucs à savoir sur elle ? Comment l’aborder, des choses à dire, à ne pas dire…

Mol Huk eut un léger sourire en coin, un sourire mauvais.

— Ne venez pas sans avoir de quoi offrir un deal avantageux à la Ketlax.

Les deux jeunes femmes quittèrent donc la boutique, maussades. Elles redoutaient de s’être fait promener. Mina contacta Lorne pour prendre des nouvelles de son avancement.

— Lorne ? C’est Mina. Comment ça se passe ?

— Pas trop mal. Je suis en train de saigner quelques pigeons au Sciaras, on peut dire que j’ai été pire…

— Tu veux dire que tu es en train de jouer plutôt que de faire c’que je t’ai demandé ? Tu te fous de…

— Doucement, chérie, ne t’énerve pas. Je mets mes gains pour la compagnie, t’en fais pas.

— Cela n’a rien à voir ! T’as un boulot à faire et au lieu de cela tu es en train de…

— J’ai déjà amassé 7500 crédits.

Lorne était en train de ramasser une somme plus que conséquente, presque autant que la prime d’Ernest Cristal. Cette somme offrirait une petite bouffée d’oxygène aux comptes de la société Yabrir.

— Bien. Tu encaisses tes gains de suite et tu nous retrouves au Domino.

— Mais j’ai une chance incroyable aujourd’hui, demande à Yao, je peux tripler mes gains…

— Justement, c’est le bon moment pour te retirer.

— Putain, fais chier… Et on va foutre quoi au Domino ?

— On doit rencontrer une certaine Reine Manta.

À la mention de ce nom, Lorne fronça les sourcils et eut un rictus de désapprobation.

— En zonant dans les coins, j’ai entendu deux trois trucs sur cette gonzesse. Un paquet d’gros durs chiaient dans leur froc rien qu’en l’évoquant. Pourquoi doit-on la voir ?

— Nous avons remonté la trace de mon père. Il semblerait qu’il se soit tourné vers elle pour obtenir un faux laissez-passer ou un moyen de se rendre au sein de l’Empire.

— Et merde… On va devoir s’acoquiner avec cette Ketlax ? Je ne le sens pas, Mina, je te le dis franchement, je ne le sens pas… Les gros bonnets de ce genre-là, il vaut mieux les éviter, si tu vois ce que je veux dire.

— On n’a pas vraiment le choix, on n’a pas d’autres pistes. Lorne, tu vas plutôt retourner au Luanda avec Kim. Vous préparerez le vaisseau à partir dès que nous serons rentrés en contact avec la Reine Manta.

— Pourquoi ça ?

— Si jamais elle essaye de nous blouser, je préfère que vous puissiez être prêts à intervenir depuis le vaisseau.

— Pas con… Je rentre alors.

Mina se retourna vers Kim.

— Bien, nous progressons. Je vais prendre Jahangir, Tim, Orianna et ton père avec moi, et nous allons rencontrer cette Reine Manta.

Tete a tete royal

es membres de Yabrir passèrent donc les lourdes portes en acier du Domino, le club à la mode sur Andorivake. Les lumières bleutées s’élevaient hors de vue, alors qu’une musique onirique possédait le lieu. Mina, Jahangir, Orianna, Tim et Yao arrivèrent sur la large piste en hémicycle. Une foule dense s’y déhanchait sur les notes envoûtantes. Comme un seul être.

Plusieurs plateformes antigravs s’élevaient au milieu des danseurs et des danseuses multiespèces qui prenaient des poses lascives dans des tenues moulantes aux couleurs pastel.

Des escaliers conduisant à un ensemble de mezzanines, réparties tout du long de la paroi de l’hémicycle, étaient éclairés par d’immenses plantes fluorescentes flottant paresseusement dans l’air. Ces mezzanines étaient bondées, des salons privés qui surplombaient la masse venue se détendre et faire la fête. Les dalles de la piste réagissaient à la musique comme à la danse des fêtards, elles s’illuminaient du vert clair au violet sombre. Le tout donnait la sensation d’une marée, de vagues allant et venant au rythme des percussions et des cuivres. Le bar se trouvait au fond de la boîte, véritable fourmilière si frénétique et répétitive qu’elle en devenait mécanique. En rupture totale avec l’ambiance organique de la salle. Au-dessus se trouvait la star de la soirée, un disc-jockey Panoran au look travaillé, mélange de tresses, de coiffures hydrostatiques branchées et piercings en tout genre. Possédé par le son qu’il produisait, il jouait avec ses holos de commandes sur une plateforme flottante au-dessus de la mêlée Il projetait des formes d’animaux bariolées sur le rythme de sa musique au milieu de la piste sous forme de représentation holos qui s’intégraient parfaitement au ballet hypnotique des fêtards en transe. Le Domino était un choc culturel.

Une légère brume flottait juste au raz du sol, emplissant l’air d’une odeur capiteuse, enivrante. Ceci déclencha immédiatement des picotements sensoriels dans les lèvres de Mina. Une sensation de légèreté et de bien-être l’envahit, idéale pour l’ambiance de la pièce. De manière presque imperceptible, elle se sentit dodeliner de la tête alors qu’un léger sourire montait aux commissures de ses lèvres. Au dernier moment, la voix de Tim lui permit de se reprendre.

— L’air est empli de-de dérivés d’op… D’opiacés de synthèse… P-prenez ces pilules, pour éviter de t-t-t… Trop planer.

Mina les avala et sentit immédiatement les effets. Le picotement s’évanouit. Yao, qui avançait aux côtés de Jahangir, observa avec un certain amusement le décor et interpella le Fusilier spatial.

— Toutes les boîtes de nuit sont comme ça, chez vous ?

— Non… L’ambiance et la décoration sont d’inspiration impériale, pour les lieux de détente officiels. Nos castes dirigeantes sont assez friandes de ce mélange technologique, organique et végétal. Mais il y a une dépravation ici qui n’existe pas ailleurs. Ces plaisirs non dissimulés, ce manque de pudeur… Ce n’est pas acceptable dans ma culture.

Puis l’équipage du Luanda rencontra son premier humain sur cette station. L’homme, d’une quarantaine d’années, avait le visage carré et les traits sévères du militaire de métier. Vêtues d’un costume élégant, ses larges épaules trahissaient des modifications génétiques de pointe. Un garde du corps. On pouvait deviner sous sa veste deux armes de poing. De petits appareils enfoncés dans chacune de ses narines le protégeaient des effets des spiritueux présents dans l’air.

Il jeta un regard froid au petit groupe avant de leur faire signe de déposer leurs armes dans une boîte prévue à cet effet. Sans broncher, ils s’exécutèrent et furent autorisés à monter. À l’étage, des jumeaux Orchidiens, androgynes et identiques en tous points, se tenaient assis dans un sofa face à la piste, les yeux dans le vide. Leur peau d’un blanc sans la moindre impureté resplendissait, renvoyant les reflets de la lumière d’ambiance de la piste. De longues toges amples, légères, dans des tons crème dévoilant un physique longiligne, recouvraient à peine leur anatomie. Ils conservaient leurs têtes collées comme des siamois, leurs longues jambes croisées dans une posture élégante et leurs doigts graciles s’entremêlant. À côté, une Panoran de petite taille, jetait des regards rapides et anxieux autour d’elle, un peu comme un rat de laboratoire. Mais la comparaison s’arrêtait là : elle était massive, ses bras épais recouverts d’une fourrure dense, bien plus que ne l’était normalement sa race, un veston de cuir archaïque et une tenue négligée, pour ne pas dire crasseuse, qui dénotait totalement dans l’endroit.

La Panoran semblait sauvage, imprévisible, telle une bête piégée et blessée. Deux Tarens, d’anciens Guerriers Foudre vu les tatouages qu’ils arboraient et leur carrure de déménageur et un cyborg, parfaitement effrayant, tant il semblait désormais loin de son espèce d’origine, complétaient l’assemblée. Parfaitement imberbe, et la peau grisâtre, son crâne était parcouru de larges plaques de métal blanc luisant qui se rejoignaient dans sa nuque et dans son cou. Ses yeux rouges brillaient comme deux lasers malfaisants. Sa silhouette anarchique lui donnait l’apparence d’une mante religieuse. Des fils noirs jaillissaient de sa colonne vertébrale pour se planter dans les quatre excroissances lui faisant office de bras. Son tronc était posé sur des vérins pneumatiques stylisés recouverts d’une coque plastique, il se fixait dans un abdomen difforme à 90 degrés du reste de son corps. Quatre énormes pattes mécaniques couronnaient le tout.

— Ils sont là pour la navette, ma Reine, comme nous l’avions annoncé…

Les deux Orchidiens parlèrent d’une voix éthérée, presque inaudible et pourtant parfaitement claire. La reine en question apparut alors à l’assemblée, remontant via une plateforme antigrav. Elle était occupée à danser, dos à la compagnie, d’une manière lascive, sensuelle, envoûtante, comme possédée par la musique. Sa peau écailleuse et brune était particulièrement soignée et entretenue, donnant une impression de douceur rare chez le peuple Reptile. La Ketlax se tenait plus droite que la plupart des siens et surtout, disposait d’une silhouette anthropomorphique généreuse jetant le trouble sur l’assemblée. De petites cornes se situaient au sommet de son crâne, partant vers l’arrière, semblant sertir une queue de cheval de jais, dans laquelle scintillaient une pluie de pierres précieuses multicolores. Sa tenue moulante, noire, mettait en valeur ses formes et ne laissait que peu de place pour l’imagination tandis qu’elle continuait de se mouvoir telle une déesse reptile sur la musique. Chacun de ses mouvements était ample, gracieux, d’une sensualité incroyable et d’une beauté artistique évidente. Les membres du Luanda ne pouvaient s’empêcher d’admirer le spectacle.

Lorsqu’elle se retourna pour leur faire face, elle posa ses yeux d’or sur eux et continua de danser, se passant la main dans des cheveux qui glissaient langoureusement le long de sa hanche, avant de finir par descendre de sa plateforme. Le morceau se termina en même temps que la danse et tous reprirent leur composition. Ils venaient d’observer le ballet hypnotique de la Reine Manta, la criminelle la plus dangereuse de tout Andorivake et aucun d’eux ne s’attendait à cela. Une femelle Ketlax sensuelle, réellement attirante même pour un humain. Elle était semblable à ces prédateurs mortels, une vipère au venin foudroyant, ondulant avec grâce, mais capable de mordre à tout instant.

La belle reptilienne fit quelques pas dans leur direction, puis elle s’approcha de Jahangir et passa ses doigts langoureusement sur sa joue jusqu’à caresser son menton. Puis, son regard se posa sur Mina, qu’elle détailla de bas en haut. Sa langue jaillit sur ses lèvres, comme pour goûter l’air.

— Pourquoi traquez-vous mon voleur ?

Mina bafouilla une réponse.

— Hum… Une prime a été placée sur sa tête par une importante compagnie et nous avons été mandatés pour le…

La Ketlax n’écoutait pas la réponse, elle fixait Jahangir, collant sa généreuse poitrine contre son torse et le détaillant sous tous les angles.

— Tu as un Guerrier Foudre parmi tes employés. Voilà qui n’est pas banal. Où l’as-tu acheté ?

— Euh…

Ce fut Jahangir qui répondit.

— Une dette de sang. Cette humaine m’a sauvé la vie, je dois lui rendre la pareille.

— Oh… Le légendaire code d’honneur de nos braves soldats impériaux. Comment as-tu renoncé à ton serment, celui fait à la Caste du Feu ?

— Je n’y ai pas renoncé. On m’a renvoyé.

— Un paria de notre Grand Empire, ici, sur la poubelle du Conseil des Sages, au service d’une humaine, l’ennemi intime… Amusant, mais ça ne répond pas à ma question : pourquoi cherchez-vous mon voleur ?

Mina inspira profondément pour reprendre.

— Il détient quelque chose que notre commanditaire veut récupérer

— L’Orchidienne travaille aussi avec vous ?

— Tout à fait.

— Vous avez donc un ancien Guerrier Foudre et une Tétran Orchidienne à votre bord ? Voilà qui est remarquable. Pourquoi avoir fait appel à une société si petite que la vôtre, spécialisée dans le transport et au bord de la faillite ?

Orianna pris la parole de sa voix douce.

— Parce que, comme vous le savez, notre fugitif s’est rendu dans l’Empire, au-delà des limites de l’espace de libre-échange. Et que nos commanditaires ne voulaient pas en cas d’échec de la mission déclencher un incident diplomatique.

— Bien. Suivez-moi.

La belle Ketlax fit volte-face et les jumeaux se redressèrent de concert. Ils tenaient chacun d’une main une longue toge qu’ils drapèrent avec déférence sur les épaules de la Reine qui fit glisser un pan du mur invitant les membres du Luanda et ses hommes de main à s’installer dans un grand salon à la décoration spartiate. Tout était d’un blanc éclatant. La Reine fut la première à s’installer sur l’un des canapés. Des verres et des amuse-gueules apparurent sur l’unique table centrale. La Reine reprit la parole.

— Il vous faut savoir que votre cible m’a volé un taxi spatial. Le prix de ce genre d’engin est particulièrement élevé.

— Je ne vois pas en quoi je pourrais vous aider.

— Vous savez, la majeure partie de mon influence ici ne tient que parce que les gens connaissent ma réputation. Dans mon secteur d’activité, la réputation est plus importante que tout.

Contre toute attente, ce fut Yao qui parla.

— Nous pourrions vous assurer de sa mort ? La Reine sembla satisfaite par cette proposition.

— J’ai du mal à croire que votre petite troupe tuerait sans vergogne celui que vous allez chercher.

— Nos employeurs ne nous ont jamais demandé de le ramener en vie.

— Pourquoi feriez-vous cela ?

Mina décida de reprendre la main.

— Nous avons besoin de votre aide pour parvenir à récupérer notre cible. Si notre piste est exacte, il a souhaité pénétrer l’espace restrictif de l’Empire Watiko et nous n’avons pas les moyens de le retrouver. Vous nous permettez de retrouver notre cible et nous vous apportons la confirmation de sa mort.

La Reine Manta resta un moment muette. Son regard s’arrêta un moment sur Jahangir avant de revenir sur Mina.

— Quelle garantie j’ai que vous n’allez pas me filer entre les doigts vous aussi ?

— Je dispose d’une frégate légère, ancien modèle militaire. Je peux l’engager comme garantie.

La Ketlax se redressa pour faire quelque pas dans le salon, pour aller finalement s’asseoir sur les genoux d’un Jahangir médusé. Elle passa une main sur sa joue avec tendresse, se rapprochant de lui plus que la bienséance ne le permettait.

— Non. Je te laisse ton vaisseau, mais je le prends lui, en échange.

— Jahangir est un membre de mon équipage. Il n’est pas négociable.

— Dommage. Dans ce cas, formule-moi une offre, humaine, je verrai si elle me convient.

La Reine posa son regard de reptile sur Mina, comme si elle la transperçait de part en part.

— Vous nous fournissez un moyen de rejoindre les coordonnées que nous vous communiquerons et en échange, nous vous ramenons la preuve du décès de la cible, tout en conservant son corps pour honorer notre contrat. Nous laissons en garantie sur Andorivake notre vaisseau et deux membres de notre équipage, afin de montrer notre bonne foi.

— Cela ne suffira pas.

— Et si je rajoute 5000 crédits dans l’affaire ?

La Reine Manta sourit plus largement et se retourna vers Jahangir, lui offrant un sourire séducteur tandis qu’elle lui susurrait à l’oreille.

— Elle tient vraiment à toi, beau Guerrier. Tu pourras me rejoindre dès que tu le souhaiteras.

Puis, elle se retourna vers Mina en se redressant alors que Jahangir semblait enfin s’autoriser à respirer de nouveau, comme soulagé d’être enfin libéré. La Ketlax s’avança alors et tendit sa main à Mina, un léger sourire en coin.

— Fort bien, nous faisons affaire, humaine. Un de mes taxis spatiaux va te conduire jusqu’à ton point et te ramener.

La Reine Manta retira alors sa toge qu’elle laissa négligemment tomber au sol et quitta la pièce pour retourner danser. Les deux Orchidiens prirent alors la parole.

— Faites le virement de fonds ici, puis rendez-vous à l’astroport B-122. Vous y trouverez votre chauffeur.

Mina était parvenue à négocier un deal avec une criminelle à la réputation impitoyable, aussi jugea-t-elle préférable de passer le plus vite possible à la suite des événements pour éviter tout changement d’avis.

toucher au but

ina et son équipage avaient embarqué à bord d’un vétuste taxi spatial optimisé pour la contrebande. Il quitta la station sans avoir d’autorisation légale par une route de navigation non répertoriée et fit un large détour pour pénétrer dans l’espace restrictif de l’Empire Watiko. Puis Orianna eut une nouvelle manifestation de ses capacités de Tétran. Les yeux révulsés, elle fut parcourue par un champ électrostatique alors que des étincelles bleutées parcouraient son épiderme. Elle indiqua sur la carte stellaire une zone précise, et visiblement déserte : un astéroïde à la dérive.

Le taxi recalcula sa trajectoire pour sortir du trou de ver à quelques kilomètres de l’astéroïde, nouvelle destination du petit groupe. Le corps stellaire fut bientôt en vue et le pilote manœuvra pour rechercher une zone propice à l’atterrissage. Les vérins crissèrent, résonnant dans l’habitacle. Le pilote Ketlax se retourna sur son siège et grogna quelques mots.

— Vous… Arrivés. Moi attendre… Vous descendre.

Chacun saisit son casque spatial ainsi que son équipement. Une porte coulissa à l’arrière de l’engin par laquelle ils se glissèrent à l’extérieur. Jahangir fut le dernier dans l’habitacle avec le Ketlax, il se pencha vers son poste de pilotage et, d’un coup sec arracha le générateur de holo de pilotage.

— Je doute que tu puisses nous fausser compagnie désormais.

Seul Jahangir et Mina disposaient d’une arme. Mina avait opté pour un fusil léger de la marque Nexon, à munitions solides et de faible densité. Cette arme était fiable, polyvalente et disposait d’une cadence de tir exceptionnelle. Elle était connectée à son armure légère dont les composants en plastique thixotrope offraient une protection tout à fait intéressante pour une liberté de mouvement presque totale et un poids relativement léger. Le reste de l’équipe portait des armures spatiales relativement similaires, bien que dépourvues de systèmes de combat.

Jahangir quant à lui portait le traditionnel Vorotan, le fusil utilisant un système électromagnétique similaire aux fameux canons de Gauss. Cette arme, très ancienne, jouissait toujours d’une immense popularité auprès des Watiko. En effet, outre la reconnaissance d’ADN à la saisie, empêchant toute autre espèce de s’en servir, l’arme était d’une fiabilité sans égale. Sa cadence de tir très faible pourrait la faire passer pour un fusil désuet, ainsi que sa relativement faible portée, mais la puissance de feu tout bonnement ahurissante de cette arme la rendait malgré tout redoutable entre les mains d’un individu entraîné. Les projectiles, des diamants de métaux lourds ultras concentrés, étaient projetés à une vitesse inégalée et avec une telle force qu’ils pouvaient traverser tous les blindages connus. Il arborait l’armure des Guerriers Foudres, de lourdes protections totalement archaïques, faites d’un mélange unique de métaux très robustes dont le poids était énorme. Sans leur constitution physique hors du commun, les Tarens n’auraient jamais pu porter ce blindage infranchissable.

Tandis qu’ils avançaient grâce à leurs semelles de compensation gravitique un décor apocalyptique s’offrit à leurs yeux : la poussière grise scintillait d’une lueur terne sur le sol et chaque pas soulevait un nuage qui restait en suspension plusieurs minutes. Les crevasses étaient fréquentes et les arêtes des rochers pointaient comme des lames de rasoir, faisant de leur progression un exercice laborieux. Le signal des scanners était parasité par la poussière métallique.

Yao pestait contre le matériel, donnant de petites tapes sur le côté de l’appareil dans l’espoir de le faire fonctionner.

— Bon sang, mais ça marchait très bien tout à l’heure. Rhô, saloperie de machine.

— Ce n’est pas grave, Yao. Orianna pourra nous guider.

— Oui, mais quand même, ça m’ennuie. Tiens… On dirait que ça a repéré quelque chose. Un autre vaisseau. Secteur 2-7-2, à 2 clics.

Ils obliquèrent en direction du signal et quelques minutes plus tard ils se trouvaient face à la carcasse d’un taxi spatial Watiko semblable au leur. Les informations qu’ils avaient se recoupaient : Muhammad avait quitté Andorivake à bord de l’un de ces appareils.

Il était verrouillé et semblait être là depuis fort longtemps, à en juger par la couche de poussière que le recouvrait. Pourtant, il semblait en état de marche. Après quelques manipulations, Yao parvint à forcer les commandes et à ouvrir l’appareil. Ce qui déclencha l’alarme du vaisseau.

Un holo signalait l’effraction en langue Watiko. Le transmetteur longue portée alerta les forces de l’ordre à proximité. Les Guerriers Foudres de l’Empire risquaient de se montrer peu compréhensifs s’ils décelaient des autorisations falsifiées émises sur la station d’Andorivake.

— Mina, viens voir !

Tim tenait une sacoche en cuir, comme celles qui existaient il y a plusieurs millénaires, un objet rare et historiquement précieux.

Il en sortit un médaillon électrostatique représentant une main de Fatma. Mina en eut le souffle coupé.

— Elle-Elle appartenait à ton père. Je l’ai sentie en le t-touchant.

— Je sais. C’était son porte-bonheur.

Hésitante, elle tendit le bras pour se saisir du médaillon. À peine l’effleura-t-elle que le métal se mit à scintiller et à projeter le holo d’une petite fille aux joues potelées et au sourire de canaille courant maladroitement.

Elle riait à pleines dents, fuyant le porteur de l’enregistreur holo jusqu’à ce que ce dernier l’attrape et la soulève de terre. La petite fille riait de plus belle, enlevant d’un revers de la main une mèche de ses cheveux noirs et bouclés en travers de son visage. Mina sentit les larmes lui monter aux yeux. Tout aurait été plus simple si son père n’avait été rien de plus qu’un crétin égoïste.

Pourtant, plus les choses avançaient et moins elle parvenait à se convaincre de la justesse de ce modèle. Depuis qu’elle avait appris la mort de Muhammad, elle n’avait pas versé la moindre larme. Et tout lui remontait d’un coup, la faisant chuter à genoux dans un sanglot.

Elle sentit la main de Tim se poser sur son épaule. Mina voulut se redresser, faire comme si de rien n’était, mais elle n’arrivait plus à bouger. Elle avait la sensation d’étouffer, alors que les larmes coulaient de plus en plus. Tim se saisit de sa main et la colla contre lui, pressant doucement sa tête sur son épaule.

— Mina. Il faudrait que l’on se dépêche là.

La voix de Yao la ramena à la réalité. Tim se recula et ne dit plus rien. Il se contenta lui aussi de détourner le regard avant de se redresser. Maladroitement, elle lui offrit un sourire chargé d’émotions.

Au-dehors, la tension était palpable. Orianna semblait tout particulièrement concentrée, les yeux clos et la tête légèrement penchée. Jahangir observait nerveusement les alentours, l’arme au poing. Il est vrai que ce terrain stérile et rocailleux avait quelque chose d’angoissant.

Orianna ouvrit les paupières, révélant des pupilles complètement révulsées. À nouveau des étincelles crépitèrent autour de l’Orchidienne, tandis que le groupe se reculait instinctivement.

— La mort nous attend. Le futur est difficile à déchiffrer, mais le danger plane sur nous.

Quelque chose rode et nous observe…

— Tu parles des Guerriers Foudres ?

— Non, quelque chose plus proche, plus sauvage, plus imprévisible que l’implacable froideur des Watiko. Non, il y a quelque chose ici qui nous observe et qui attend son heure.

— Les capteurs ne voient rien. Foutue poussière métallique !

— Capitaine, je conseillerais que l’on se mette en mouvement vers notre objectif. La menace que redoute Orianna n’est pas encore effective, mais nous savons que mes compatriotes Tarens approchent. Et ils sont un paramètre clairement identifié que nous ne pouvons négliger.

Les mots de Jahangir étaient justes et relevaient du bon sens tactique. Ils ne pouvaient se permettre de perdre trop de temps sinon les Foudres finiraient par les rejoindre. Tim usa de sa psychosensibilité pour trouver le chemin jusqu’à Muhammad ou plutôt jusqu’au dernier endroit où il avait été localisé.

Chacun de leurs pas soulevait un peu de poussière, formant un nuage derrière eux. Mina comme Jahangir n’aimait pas ça. Ce nuage était une indication de leur position. Les minutes s’écoulaient et malgré les compensateurs gravitiques et les stimulants musculaires de leurs armures, la sueur commençait à perler sur leur front tandis que les respirations comme les battements cardiaques s’accéléraient. C’est alors qu’ils l’aperçurent.

Au milieu du chaos rocheux se trouvait un petit renfoncement, l’ouverture d’un corridor dans la roche. La luminosité était faible et les torches s’allumèrent, révélant un morbide spectacle : deux cadavres se trouvaient sur le sol, séparés par une petite dizaine de mètres. Le premier, adossé à la paroi rocheuse, semblait avoir été un Ketlax, bien que cela fût difficile à déterminer tant le cadavre était dégradé. Ses mains étaient jointes au niveau de son cou et sa tête formait un angle anormal avec le torse. Une de ses clavicules était complètement arrachée, des traces de sang séché maculaient son plastron. Le cadavre du Watiko était complètement bouffi, ses articulations partaient dans tous les sens tandis que les plaques de son armure repoussées se désolidarisaient, révélant une peau tendue entre les lambeaux de vêtements. Ce Ketlax avait enflé comme une baudruche jusqu’à la limite de l’explosion. Un liquide verdâtre et visqueux suintait de blessures. Les endroits où la peau s’était déchirée commençaient à se recouvrir de moisissure.

Le second gisait sur le ventre et présentait une blessure au flanc. Son anatomie était humaine. Il avait près de lui un revolver et une petite boîte métallique. Mina resta un instant interdite en observant le corps. S’agissait-il bien de Muhammad ? Ses doigts se crispèrent sur l’épaule du cadavre et le firent pivoter, révélant son visage.

Les traits anguleux, le teint hâlé, un collier de barbe poivre et sel, un nez légèrement aquilin.

Il n’y avait aucun doute sur l’identité. Il s’agissait bel et bien de Muhammad. Mina ne put bouger ni parler durant de longues secondes. Tout avait disparu autour d’elle, il ne restait plus que son père.

— Tu m’as retrouvé, ma puce.

La voix de son père résonna dans sa tête. Tout était blanc, apaisant autour d’eux. Une ombre de Muhammad était là et offrait un sourire bienveillant à sa fille, plantée à quelques mètres d’elle. Mina jeta un regard autour d’elle, comme si elle ne comprenait pas ce qu’il se passait. Elle était redevenue une petite fille et se sentait bien. Tous ses soucis s’étaient évaporés lorsqu’elle s’était retrouvée dans cet endroit d’une pureté et d’une quiétude absolue.

— Papa… Tu es… Tu es mort.

— Oui, ma puce.

— Alors tout ceci n’est pas réel.

— Non, Mina. Tout ceci se passe dans ta tête. Viens vers moi…

L’étreinte fut tendre, elle le serrait comme jamais elle ne l’avait étreint. Les doigts de Muhammad glissèrent dans les cheveux de sa fille dans une tendre caresse.

— Je n’ai jamais douté que tu me retrouverais. Tu es si forte, si têtue. Tout le portrait de ta mère.

Mina serra un peu plus fort son père alors qu’un sourire passait sur ses lèvres.

— Il est temps pour toi de me laisser, ma puce. Prends soin de toi.

Puis l’image de Muhammad se brouilla et sembla se disperser comme du sable sous le vent.

Il gratifia sa fille d’un ultime clin d’œil alors qu’il disparaissait dans le néant. Elle se retrouva dans la réalité, au-dessus du cadavre de son père. Il était étrangement bien conservé, ce qui pouvait étonner tant le corps du Ketlax semblait avoir souffert d’affres sans pareilles.

— Mi-Mina, ça va ? Tes données en-endocriniennes se sont emballées un instant.

— Oui, ça va, Tim. Embarquons tout ça et partons. Jahangir se pencha et souleva le corps sans le moindre effort.

Juste à côté de son père se trouvait un cube métallique, recouvert de runes. Il était semblable à l’image se trouvant sur le contrat. La Société Yabrir semblait en passe d’honorer son marché. Cette pensée soulagea Mina.

Pendant ce temps, Yao observait le cadavre du Ketlax ; grimaçant de dégoût, il interrogea Tim.

— Bon sang… Qu’est-ce qu’a ce pauvre gus ?

— Je ne sais pas, Yao. Attends, je v-vais jeter un coup d’œil…

Le Meds tendit son capteur nano-biochimique pour le planter dans l’abdomen du Ketlax.

Orianna eut alors subitement un spasme suivi d’une contraction abdominale. Elle poussa un cri déchirant, tendant le bras en direction de Tim. L’aiguille venait de se planter dans la peau du cadavre reptilien qui se mit immédiatement à trembler. Il donna l’impression de reprendre vie, se gondola, grossit puis rapetissa. Et il éclata, propulsant dans toutes les directions des morceaux de chairs pourries et du pus verdâtre. Yao et Tim furent projetés en arrière tandis que sortaient du cadavre des dizaines de larves d’une cinquantaine de centimètres. Ces créatures répugnantes sautèrent sur les deux malheureux, lacérant leurs avant-bras tandis qu’ils tentaient de les repousser.

— Des Kroknax !

En un clin d’œil, Jahangir, Orianna et Mina venaient de réagir pour leur venir en aide.

Les yeux de l’Orchidienne se révulsèrent à nouveau tandis que ses bras étaient désormais parcourus par des éclairs bleutés. Dans un mouvement gracieux, elle envoya une décharge d’énergie sur les créatures qui furent projetées en arrière.

Yao et Tim se trouvèrent libérés et purent se relever. Les crocs et les griffes des Kroknax, ne leur avaient pas percé leurs combinaisons.

Jahangir avait relâché le corps de Muhammad pour se saisir de son fusil d’assaut, avec Mina il dégaina son arme et ouvrit le feu sur la nuée. Yao et Tim tentaient de s’éloigner, mais la nuée affamée de Kroknax se jeta à leur poursuite.

Ils allaient être submergés quand Orianna envoya une nouvelle salve psychique sur eux, une violente onde de choc qui les projeta en arrière contre les parois. Jahangir et Mina en profitèrent pour les annihiler en quelques tirs bien ajustés. Avec son flegme coutumier, Jahangir inspecta les créatures, s’assurant d’un ultime tir qu’elles resteraient bel et bien à l’état de cadavre. Puisil inspecta les environs. C’est alors que les yeux d’Orianna se révulsèrent à nouveau. Elle porta ses mains sur son ventre comme si elle souffrait de l’estomac puis se retourna vers ses camarades, surpris et subitement inquiets. Avant qu’ils ne puissent dire quoi que ce soit, elle leur murmura ces quelques mots.

— Il nous faut fuir… Maintenant ! La mère arrive !

Au même moment, un tremblement de terre souleva un large nuage de poussière, secouant le groupe. Jahangir bondit pour se saisir du corps de Muhammad et Mina empocha l’étrange cube métallique se trouvant à côté. Sans plus attendre, le groupe se mit en marche. Ils étaient désormais repérés et leur survie se jouerait probablement dans leur capacité à regagner le vaisseau à temps. Si tous ressentaient la fatigue, Yao, à cause de son âge avancé, était déjà bien au-delà de ses limites. Il était distancé et semblait ne pas pouvoir tenir le rythme.

— Yao ! Dépêche-toi, on y est presque.

Le vaisseau était visible et avec lui le salut. Mais alors qu’elle s’était retournée pour voir où en était le mMeds, Mina remarqua que les cailloux tremblaient. Levant les yeux vers le vieil homme, elle fut projetée en arrière avant d’avoir eut le temps de dire le moindre mot.

Dans un fracas d’enfer, un ver géant doté de dizaines de pattes griffues et d’une bouche circulaire garnies de crocs acérés jaillit du sol, envoyant des éclats de roches dans tous les sens. Un épais nuage de poussière rendait impossible tout tir à vue.

Dans un flash lumineux, la vision thermique du casque de Mina s’enclencha alors qu’elle se saisissait par réflexe de son arme. Le Kroknax était gigantesque, son corps bouffi et chitineux ondulait à une quinzaine de mètres de haut alors que sa tête dépourvue d’œil s’agitait. Cette créature était effrayante, comme sortie d’un cauchemar. À ses pieds, Yao se tenait à quatre pattes, encore groggy du choc reçu. Le Kroknax pencha alors son énorme tête en direction du mécano. Sans plus attendre, Mina envoya une rafale en direction du monstre, mais à sa grande surprise, les projectiles ricochèrent sur la peau dure comme la pierre de la créature. Du coin de l’œil, elle remarqua que Jahangir l’avait imité pour le même résultat. Orianna était totalement épuisée, incapable du moindre mouvement.

Yao s’était relevé et, galvanisé par la peur, était parvenu à reprendre sa course. Mais la bête se redressa et se courba pour bondir. Dans un grondement du diable, elle plongea violemment sur sa proie. Au dernier moment, Yao parvint à éviter les dents acérées d’un saut de côté. Mais la violence du choc entre le sol rocailleux et les dizaines de tonnes du Kroknax le fit chuter à nouveau. Le monstre se redressa encore, prêt à frapper une nouvelle fois, toujours aussi insensible aux rafales tirées par Jahangir et Mina. Tim fonça en direction de Yao allongé au sol. Il se saisit du mécano et le tira en arrière. Animée par la rage d’une femelle ayant perdu sa portée, la créature se cambra à nouveau et, dans un grondement terrible, plongea sur Tim qui ne put échapper aux crocs mortels. Son pied fut perforé de part en part par une dent.

Il poussa un hurlement de douleur et roula au sol. Le Kroknax faisait onduler sa carapace et entraînait Tim avec elle.

— Tim !

Mina n’avait pu retenir son cri. Le Kroknax se redressa à nouveau dans l’intention de happer le Meds en entier. Tim porta une main à sa hanche puis la tendit vers le monstre, comme pour se protéger. Son bras droit disparut entièrement dans la gueule de la créature et le gauche jusqu’au coude. Dans un hurlement, il fut relevé dans les airs, à la merci du ver géant. Puis, le Kroknax se cambra, relâchant le jeune homme qui s’écrasa lourdement au sol. Plusieurs os se brisèrent lors de l’impact, mais Tim n’émit pas le moindre bruit. Son bras droit était réduit en charpie, tandis que son avant-bras gauche n’était plus qu’un moignon sanguinolent. Ses jambes formaient désormais presque un angle droit avec le reste de son corps, signe que son bassin venait d’être brisé et le pauvre garçon sombra dans l’inconscience. Chacun s’attendait à voir le Kroknax terminer le travail.

Mais au lieu de dévorer les deux hommes à sa merci, la gigantesque créature fut prise de spasmes. Quelque chose le faisait souffrir. De la bave épaisse de couleur bleutée sortit à flot de sa bouche.

— Le gel !

Mina venait de comprendre que Tim s’était saisi de la réserve de gel médical à sa ceinture et en avait déclenché la solidification lorsque ses membres avaient été happés par la gueule du monstre.

À ce moment, Yao se redressa, attrapa Tim par le col et le traîna de toute la force qui lui restait en direction du Taxi watiko.

Mais le Kroknax ne semblait pas décidé à abandonner aussi facilement. Il s’avança à nouveau vers le duo. Mina remarqua alors que Jahangir s’était mis à courir à ses côtés en direction des deux survivants. Puis, prenant une impulsion, il s’éleva dans les airs, profitant de la faible gravité et des propulseurs de son armure pour faire un vol plané de plusieurs mètres en direction du Kroknax. Il s’éleva jusqu’à atteindre le corps du monstre géant et parvint à se saisir de l’une de ses pattes griffues.

Il escalada ensuite le monstre avec une dextérité et une aisance surhumaine. Le Kroknax se cambrait de droite à gauche pour éjecter le Taren. Secoué dans tous les sens, Jahangir se saisit de sa dague de combat Watiko, une lame de combat classique parcourue en permanence par un puissant courant électrique. D’un mouvement brutal, il l’enfonça dans la seule faille du monstre, à la base d’une dent. Puis il lâcha prise.

La dague se planta, envoyant une violente décharge au Kroknax qui se plia de douleur. Jahangir tomba lourdement au sol et se redressa pour se mettre hors de portée. Le pilote Ketlax qui avait tout observé sans faire le moindre geste pour venir à leur aide les interpella.

— Ah non, non ! Ça pas être partie du contrat ! Kssssss ! Vous pas ramener cadavre, ça trop dangereux ! Kssss !

— Un contrat ? Quel contrat ? Elle savait qu’ils n’avaient pas beaucoup de temps pour décamper de l’astéroïde et pour tenter de sauver Tim.

Elle brandit sans hésiter son arme et menaça le reptile.

— Tu as deux possibilités : soit tu la fermes et tu nous ramènes à bon port et tu touches un sacré bonus, soit on te laisse ici…

— Vous pas pouvoir piloter…

— On tentera notre chance !

— Kssss !

Le Ketlax siffla, grimaçant de colère, avant de baisser les bras en grommelant des paroles incompréhensibles.

— Bien. Moi… Venger ! Vous monter. Kssss…

Jahangir venait de charger le corps de Muhammad et il s’approcha de Mina, qui était penchée au-dessus de Tim dont l’état empirait. Ses constantes vitales diminuaient et ils n’avaient plus de gel médical pour arrêter les saignements. Orianna et Yao placèrent des garrots

— Ce qu’il a fait est très brave et signe d’une grande sagesse.

— Sagesse ? Il aurait dû me laisser et s’enfuir avec vous ! Il est plus utile à cette expédition qu’un vieux mécano usé jusqu’à l’os !

— Non.

Jahangir sortit alors le générateur holo de commande du taxi.

— Vous seul pouvez nous faire quitter cet astéroïde et ainsi sauver Monsieur Scooter, Monsieur Tae Wong. Vous seul pouvez réparer. Monsieur Tim le savait très bien. Il vous a fait confiance. Nous vous faisons tous confiance.

Yao se saisit du générateur holo et marcha d’un pas résolu vers le taxi. Pendant qu’il s’activait, l’Orchidienne prit la parole. Sa mine était grave, ses traits tirés par la fatigue et les soucis.

— Nous n’avons que très peu de temps, Mina. Nous avons déclenché la balise antivol du taxi qu’avait utilisée ton père, la procédure standard dans ce genre de cas est l’envoi d’une escadre de croiseurs légers, ainsi que d’un régiment complet de Guerriers Foudres.

Les réparations durèrent une petite dizaine de minutes et, enfin, le taxi spatial se remit en marche. C’est alors qu’un holo tubulaire apparut, en son centre se modélisa le visage sévère d’un Taren, qui parla d’une voix grave et placide.

— Vous êtes sous le coup d’un mandat d’arrêt de l’Empire Watiko pour intrusion non autorisée du territoire d’exclusivité spatiale. Veuillez ne pas démarrer votre engin et attendre l’arrivée de nos forces de l’ordre qui vont procéder à votre arrestation. Si vous refusez d’obtempérer, sachez que vous serez traqués et éliminés.

Yao coupa la communication et dans le silence le plus total, l’appareil s’éloigna de ce funeste astéroïde en direction d’Andorivake.

retour a andorwake

e taxi parvint finalement à retourner sur la station Andorivake, mais ils n’étaient pas sortis d’affaire pour autant, les forces de l’Empire viendraient certainement les traquer là. Aussi, il leur fallait repartir immédiatement. Mina pressa son équipage de décharger à toute allure tout en retirant leurs armures afin d’éviter de s’attirer encore plus d’ennuis avec les forces de l’ordre de la station.

— Jahangir, Yao, ramenez Tim au vaisseau, essayez de trouver des capsules de gel médical dans l’infirmerie de bord. Orianna, viens avec moi, nous allons finaliser notre accord avec la Reine Manta.

Orianna et elle dévalèrent les escaliers du Spatioport pour se rendre au Domino.

Elles arrivèrent au club haletantes et se dirigèrent vers la mezzanine de la Reine. N’ayant pas les filtres de Tim, elles respirèrent à pleins poumons les opiacés libérés dans l’air. Cela eut un effet euphorisant sur elles. Finalement, elles arrivèrent à l’humain qui en contrôlait l’accès. Il dévisagea les deux femmes puis leur fit signe de monter. Les jumeaux étaient là, toujours aussi étranges, les observant avec me même air absent. D’une voix désincarnée, ils prononcèrent les mêmes mots, en chœur.

— Le voleur est mort… Mais l’Empire est à vos trousses. Voilà qui est ennuyeux. L’accord a été tenu. La Reine arrive, veuillez patienter.

— Nous n’avons pas beaucoup de temps…

Mina avait la nausée, mais c’est Orianna qui s’effondra en premier. L’Orchidienne avait elle aussi largement dépassé ses capacités physiques et elle réagissait bien plus mal que Mina, dont les années d’entraînement au Stratosball lui avaient permis de mieux supporter l’effort. Il fallait sortir Orianna de cette atmosphère toxique.

— Ouvrez la pièce de réception, dépêchez-vous !

— Seule la Reine peut…

— Ouvrez cette putain de porte ou je vous balance par-dessus la rambarde, face de craie !

Mina conduisit Orianna dans la pièce où les vapeurs d’opiacés n’enivraient pas les sens. Leur attente fut interrompue par la voix de Lorne. Le holo d’un pilote au visage inquiet apparut sur son communicateur.

— Mina ! Mina, qu’est-ce que tu fous, dépêche-toi de radiner tes fesses ici ! Le croiseur Watiko vient de pénétrer dans le système ! Vous êtes où ? Les Watiko seront là dans quelques minutes et s’enfuir deviendra alors particulièrement complexe.

Il lui fallut prendre une décision et c’est avec un air grave qu’elle répondit enfin à Lorne.

— Lorne… Foutez le camp ! Barrez-vous tant que vous le pouvez.

— Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes, gamine ? Arrête tes conneries et ramène ton cul, dépêche.

— On n’arrivera jamais à temps, Lorne. Orianna est mal en point.

— Non, boucle-la, je ne veux pas entendre ça ! Tentez votre chance, on va trouver un moyen de s’en sortir ensemble.

— Hors de question ! On peut se planquer. On trouvera un moyen de vous rejoindre. Mais s’ils mettent la main sur le Luanda et sa cargaison, on aura fait tout ça pour rien. Et Tim…

— C’est bon, on a stabilisé Tim, on lui a appliqué du gel médical et il est en coma artificiel. Déconne pas, gamine, tu ne peux pas me demander de vous abandonner ici, au milieu de ces raclures !

— On va s’en sortir, Lorne, ne t’inquiète pas. Faites la livraison, empochez l’argent et attendez-nous là-bas, le temps qu’on arrive !

— Bordel !

— C’est un ordre, pilote ! Exécution immédiate !

Pour une fois Lorne ne sut pas quoi ajouter. Finalement, il détourna le regard et jura en serrant les dents.

— Merde ! Gamine, tu fais chier ! On t’attendra jusqu’à la limite du contrat, dans trois jours, aux coordonnées suivantes ! Débrouille-toi pour être là à temps, après on ira faire la livraison et on t’attendra là-bas !

Il releva la tête, les sourcils froncés, la mine grave.

— Faites gaffe à vous, les filles ! Et revenez-nous vite !

Son holo disparut. C’est alors que la voix d’Orianna résonna dans son esprit. Elle était calme, apaisante, sereine. Presque maternelle,

« Tu as été très courageuse, Mina. Ton père aurait été fier de toi. Tu as pris la bonne décision. Nous allons nous en sortir, cela ne fait aucun doute. Tu nous as menées jusqu’ici et c’est grâce à toi que nous sommes encore vivants. Tu es une grande Capitaine et une personne remarquable. »

Les mots de l’Orchidienne résonnaient comme une douce mélodie dans la tête de la jeune femme. Ils lui redonnaient du courage, mais son message ne s’arrêtait pas là.

« Il nous faut partir. La Reine Manta va sûrement nous vendre à l’Empire pour assurer sa tranquillité. »

Mina soupira en réalisant que la Tétran avait raison. Elle se dirigea immédiatement vers la sortie, mais les jumeaux s’adressèrent à elle sur leur éternel ton monocorde.

— Vous ne pouvez pas partir ! Restez, la Reine doit vous voir…

— Plus tard !

Avant même qu’ils n’eurent le temps de faire quoi que ce soit, Mina et Orianna venaient de s’enfuir à toute allure de la pièce pour dévaler les escaliers de la mezzanine. Quelques instants plus tard, les deux femmes étaient dans une ruelle adjacente. Profitant de l’obscurité de la ruelle, elles se plaquèrent à un mur pour se mettre à l’abri alors que deux Ketlax et un Panoran passaient en courant, armes au poing. Encore haletante, Orianna prit la parole.

— Le Luanda… Ils ont réussi à partir… Ils s’éloignent et ne semblent pas être inquiétés. Tu as eu raison, Mina.

— Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Tu ne peux pas utiliser un de tes trucs de Tétran pour nous guider ?

— Ça ne marche pas comme ça. J’ai des intuitions, des pressentiments, mais il m’est impossible de lire avec certitude l’avenir.

— On est foutues, alors ?

— On va se rendre dans les Quartiers Feng.

— Les Quartiers Feng ? La Reine va nous retrouver en moins de deux, là-bas !

— Tu as une meilleure idée ? Si nous allons dans les quartiers administratifs, les Watiko vont nous trouver sans tarder.

— De toute façon, on ne peut pas rester indéfiniment ici.

Mina se redressa et tendit sa main à Orianna pour l’aider à se redresser. Toutes les deux se remirent en marche, tentant de ne pas attirer l’attention. En traversant le Marché Fruitier, Mina acheta de nouveaux vêtements, plus locaux, afin de se fondre dans la masse des autochtones, autant qu’un humain pouvait le faire.

Puis la ville s’emplit de holos, à chaque coin de rue, un Taren au visage sévère et buriné d’âge mûr occupait tout l’espace. Toute l’activité de la station se figea pour écouter le message.

— Habitant d’Andorivake, je suis le Chalukya T’omenveragos, Grand Gardien de la Frontière nord-nord-est de notre Glorieux Empire et chargé par le Conseil, dans son infinie sagesse, de la sécurité du secteur. Nous avons remarqué récemment plusieurs intrusions dans le secteur de notre espace spatial réservé et cela ne saurait être toléré. L’Empire Watiko ne saurait tolérer une violation de ses frontières. Aussi, notre Ost va purger la station. Durant cette période, nul ne pourra quitter les lieux. Vous n’avez que trop longtemps vécu dans la débauche et la crasse, au nom de l’Empire, je viens vous libérer. Coopérez avec les Guerriers Foudre et vous bénéficierez de ma clémence. Ne tentez pas de résister.

Mina et Orianna étaient désormais en terrain hostile et le moindre relâchement leur serait fatal.

— Et moi qui trouvais Jahangir trop rigide. C’est qui ce type-là ?

— Il s’agit du Chalukya à la tête d’un Ost de Guerre.

— Et c’est quoi, un Chalukya ?

— C’est un haut gradé de l’armée Watiko. Il est en charge de la sécurité d’un secteur donné, s’occupe de sa défense et prépare les troupes au combat. Ils ont principalement des missions de maintien de l’ordre.

— Mais il a le droit de faire cela ? Je veux dire, la station n’est pas dans l’Empire ?

— Si, elle dépend de leur juridiction. Donc, il peut faire à peu près ce dont il a envie. Seul le Tanaka Toneri, une sorte de gouverneur civil du secteur, peut l’en empêcher. Et le gouverneur de la station ne peut s’opposer au Chalukya. En fait, tant qu’il estime que la sécurité de l’Empire est mise en péril, il peut raser la station…

— Bordel. On est mal.

Quand l etau se resserre

ina et Orianna étaient parvenues dans les bas-fonds de la station. Les Quartiers Feng étaient complètement délaissés par les autorités qui y laissaient les ordures s’entasser sans se soucier du bien-être des habitants qui vivaient dans un terrible état de pauvreté. Abandonnés par le système, les gens en étaient venus à former une société parallèle.

— Bien, maintenant qu’on est là, il va falloir rapidement trouver le moyen de quitter la station. Je ne donne pas cher de notre peau si les gens d’ici s’aperçoivent qu’une orchidienne et une humaine se baladent dans leurs rues.

— Déjà, on nous observe comme des bêtes curieuses. Les gens s’interrogent sur notre présence. Que fait-on ?

— Le Spatioport va être placé sous haute surveillance. Y trouver quelqu’un pour nous embarquer sans révéler notre identité ni aux autorités ni à la Reine…

— Paraît quasiment impossible !

Des bruits de pas lourds et rythmés interrompirent leurs réflexions. Une escouade de Guerriers Foudre descendait la rue, l’arme au poing. Leurs casques épousaient la forme du crâne des reptiles humanoïdes, ouverts sur le bas, ils laissaient tout juste la place à un système respiratoire.

Ils devaient bien être une trentaine formant un contingent mortel pour quiconque s’opposerait à eux.

Les Guerriers Foudres entraient dans les habitations pour en faire sortir les occupants dans la rue et contrôler leurs holloId. Trois personnes, deux Ketlax et un Taren, furent arrêtés, sous prétexte d’un casier judiciaire trop rempli.

Elles s’enfuirent, mais au bout de quelques minutes, elles rencontrèrent une autre escouade de Guerriers Foudres. Fuyant à nouveau, elles finirent par tomber sur un jeune Panoran et une Taren qui se bloquèrent en les voyant. Leurs traits trahissaient leur jeune âge, il était évident qu’ils sortaient à peine de l’adolescence.

— Je me disais que des peaux-molles, ici, c’était bizarre. Pourquoi vous voulez leur échapper ?

— Ce sont nos affaires. Mais si tu as un plan pour qu’on puisse se planquer, ça serait bienvenu…

— Ok, venez avec nous. Il faut aller chez un type que je connais, il nous planquera. Pour 50 crédits, ça devrait le faire ! Vous nous suivez ?

Mina se retourna vers Orianna pour la questionner du regard. La Tétran inclina la tête, marquant son approbation pour suivre les deux jeunes gens.

« Ils sont sincères, ils ne semblent pas vouloir nous tendre un piège. Ils vont nous conduire dans un lieu sûr, par contre, je crois qu’ils essayent de nous arnaquer pour les cinquante crédits. »

Mina sourit avant de faire signe de la tête aux deux jeunes malfrats.

— Bien, on vous suit…

Ils se mirent en route, le secteur était quadrillé et les contrôles se multipliaient. Leurs « bienfaiteurs » se nommaient Dammel et Malakal. Ils tinrent parole et conduisirent Mina et

Orianna jusqu’à la taverne d’un Ketlax répondant au nom de Chaptal Onc, en bordure du Marché Fruitier. Il ouvrit sa porte aux deux jeunes et siffla en découvrant les deux peauxmolles.

— Kssss… Quoi vous faire ici ? Moi pas connaître Peaux-Molles !! Elles partir !

— Attendez, nous avons de quoi vous payer. Cinquante crédits, cela ferait l’affaire ?

— Cinquante ? Kssss…

Le Ketlax fit signe au groupe de rentrer. Une fois à l’intérieur, il leur indiqua son comptoir d’un de ses longs doigts crochus.

— Vite ! Vous là-dedans !

— Quoi ?

— Vous rentrer là-dedans ! Vite !

Au-dehors, les bruits de pas rythmés des Guerriers Foudres retentissaient déjà alors que Mina observait le comptoir. Elle avait beau chercher, elle ne voyait pas ce que pouvait bien vouloir dire le Ketlax. Ce dernier regardait nerveusement sur l’hologramme de sa caméra de surveillance de devant l’entrée.

— Mais bordel ! Où doit-on se planquer ?

— Stupide peau-molle ! Regardez !

Il fit quelques pas rapides et se pencha sur le comptoir pour faire glisser une des parois, révélant une petite cachette.

— Mais on ne tiendra jamais tous dedans !

— Vous pas avoir choix ! Si vous pas rentrer, vous devoir tenter chance dehors !

À contrecœur, la jeune femme s’exécuta et rentra la première dans la cachette. La place était étroite et inconfortable, mais elle comprit pourquoi elle serait bel et bien en sécurité à l’intérieur : des carcasses de fûts métalliques d’alcools avaient été découpées pour former cette cachette ce qui rendait les scans impossibles.

Les minutes passèrent sans que personne ne parle, tant et si bien que la tension monta d’un cran. Les seules lumières provenaient des rétro éclairages des ordinateurs portatifs de poignets des quatre clandestins. Malakal finit par rompre le silence, ne tenant visiblement plus. Elle chuchota pour son camarade.

— Tu crois qu’on est découverts ?

— Taisez-vous ! Si personne n’est venu ouvrir c’est que l’on n’est pas découverts ! Et si vous ne la fermez pas, on risque de l’être ! Ils restèrent ainsi dissimulés durant plusieurs dizaines de minutes, jusqu’à ce qu’enfin les doigts crochus du Ketlax n’apparaissent et fassent coulisser le panneau par lequel ils étaient rentrés.

— Guerriers Foudres partis ! Moi vous l’avoir dit !

Le Ketlax sourit, l’air mauvais et vicieux.

Les yeux de Mina s’habituèrent à la luminosité soudaine et elle observa l’établissement crasseux. Pas la moindre trace de Tarens à l’horizon. Mais alors qu’elle posait son regard dans l’un des recoins de la pièce, elle aperçut quatre silhouettes familières.

— Oh non.

— Vous croyiez vraiment que vous pourriez vous cacher chez moi ? Sincèrement ? Quelle drôle d’idée !

La voix mielleuse et sensuelle de la Reine Manta résonna dans la pièce. À ses côtés se tenaient le cyborg quadrupède et les jumeaux Orchidiens. La belle Ketlax passa son doigt sur ses lèvres avant qu’un sourire y naisse.

Un accord malsain

— ous êtes plutôt douées, les filles. Sincèrement. Vous êtes parvenues à échapper aux Guerriers Foudre, en faisant preuve de débrouille, c’est tout à votre honneur. Vous auriez sûrement eu une belle carrière sur Andorivake, les audacieux sont souvent récompensés ici. Lorsque Chaptal Onc est venu me prévenir qu’une humaine et une orchidienne se cachaient dans son rade merdique, je suis restée un moment sans voix. J’étais admirative que vous soyez parvenues si loin, sans connaître personne. Très franchement, je vous tire mon chapeau.

À ses côtés, le tenancier observa d’un air mauvais les deux femmes, tel un animal de compagnie, faisait passer son regard des deux femmes à sa maîtresse.

— Par contre, votre venue ici cause bien du tort. Le Chalukya que vous avez amené ici a décidé d’avoir ma tête. C’est d’autant plus désagréable que je vous ai aidés. Ce n’est pas une façon de me remercier, vous en convenez ?

L’intervention d’Orianna prit tout le monde de court.

— Et si nous vous débarrassions du Chalukya. La Reine Manta resta un moment songeuse.

Mina en profita pour ajouter.

— En échange, vous nous fournissez un moyen pour fuir la station une fois ce problème de Chalukya réglé.

La belle Ketlax passa son doigt sur sa lèvre. Un sourire naquit aux commissures de ses lèvres.

— Voilà une proposition intéressante…

Un ange passa…

— Il est vrai que ce militaire zélé est une véritable plaie, par contre vous feriez un beau cadeau pour nos amis impériaux et je pourrais aussi bien vous livrer en échange d’une absolution ?

— Vous ne l’obtiendrez jamais et vous le savez.

— Admettons que je prenne ce risque pour vous. Vous pensez être réellement capables d’éliminer le Chalukya ?

— Je crains que nous n’ayons pas le choix.

— En effet. Et comment comptez-vous vous y prendre ?

— Et vous, comment comptez-vous tenir parole ?

La Ketlax fixa l’humaine avec ses yeux reptiliens couleur d’or, attendant quelques secondes ainsi sans bouger, comme si elle la sondait pour se faire une idée sur son cas.

— Bien. Nous faisons affaire. Je sais comment vous faire quitter la station en douce, mais je ne l’activerai qu’une fois le problème Chalukya résolu. En attendant, vous avez sûrement besoin de vous préparer pour cette mission ?

Changement de decor

— ’est bon, on a tout ce qui est nécessaire ?

— Je crois… Tu es sûre de toi ?

— J’ai peur qu’on n’ait pas vraiment le choix.

— Je n’arrive pas à sonder son esprit. Je ne sais pas si ce sont ses deux Tétrans qui la suivent en permanence, mais elle reste imperméable.

Les deux femmes étaient loin d’être enthousiastes alors qu’elles finissaient de sangler leur équipement. L’interdiction de port des armures sur Andorivake les forçait à agir sans protection. Elles s’étaient donc équipées de sacoches et de sac à dos pour emporter tout ce dont elles avaient besoin. La Reine Manta leur avait fourni le matériel nécessaire, certains équipements étaient très intéressants.

Une fois prêtes, Mina et Orianna se dirigèrent vers la sortie. Là, elles se saisirent d’une large cape en caméléonite, un tissu intelligent absorbant les émissions thermiques et floutant les contours du porteur. .

Les deux amies se faufilèrent à travers les rues jusqu’au Marché Fruitier. Il était étonnamment désert, les commerces avaient été fermés par décision administrative. Il y avait quelque chose d’irréel alors qu’elles se mouvaient telles des ombres.

En arrivant à la limite du quartier administratif, le changement de décor fut brutal.

De grands immeubles cubiques, larges, austères, parcourus de bas-reliefs finement ouvragés, mais pompeux et d’une froideur absolue se succédaient le long d’artères assez larges. Il s’agissait du seul lieu où l’architecture Watiko était réellement présente, toutes traces de structures humaines avaient été gommées. Ici, tout était parfaitement géométrique, de larges avenues offraient une sensation de grandeur unique sur Andorivake. Avançant courbées pour être encore plus discrètes, les deux femmes évitèrent les grandes avenues pour se rendre jusqu’au cœur du quartier, le Palais Convexe, ainsi nommé, car il était le seul bâtiment du quartier à ne pas présenter une forme cubique. Siège du gouvernement local, il faisait désormais office de quartier général pour le Chalukya et ses soldats et c’était de là qu’il avait annoncé une nouvelle intervention médiatique destinée à l’ensemble de la station.

Mina avait soigneusement reconnu les lieux. Il y avait une large plateforme faisant office de balcon, située à plus de cent mètres du sol. Des caméras et un pupitre s’y trouvaient ainsi que quelques Ketlax visiblement affairés à préparer la réception qui suivrait l’allocution. De nombreux Guerriers Foudre quadrillaient la zone, sur les toits environnants la structure ainsi que dans les rues. Un engin de combat lourd passait également à intervalles réguliers dans la cour du Palais, sorte de char d’assaut quadrupède avançant bruyamment au rythme des énormes vérins de ses jambes mécaniques. Mina repéra un tireur embusqué et eut la mauvaise surprise de voir son canon pointé dans sa direction.

Dans un réflexe, elle se colla à la paroi du mur, espérant ne pas avoir attiré son attention. Bloquant sa respiration, elle resta ainsi immobile plusieurs secondes. Son rythme cardiaque s’était emballé et elle se surprit alors à regretter les avantages que lui apportait le contrôle endocrinien de son armure. En effet, lorsqu’elle la portait, Tim pouvait influer sur son niveau de stress, de fatigue ou de performance physique en activant mentalement les récepteurs cutanés qui contrôlent les flux endocriniens de l’organisme.

Cela lui permettait d’éviter ce genre de montée de stress et de garder les idées claires. Mina finit par se calmer en respirant profondément. Avant de jeter un nouveau regard, elle tenterait d’entrer en contact avec Orianna afin d’aviser de la suite. Après tout, elle avait rassemblé déjà pas mal d’informations et une ébauche de plan germait dans son esprit.

— Orianna ?

« Pas par radio, Mina. J’ai créé un lien télépathique entre nous, c’est plus sûr. »

Mina, en entendant résonner la voix de l’Orchidienne dans sa tête, eut un mouvement de recul, comme si elle percevait la communication de son amie comme une intrusion. À chaque fois qu’elle faisait ça, Mina se sentait mal à l’aise durant quelques secondes, tant cette sensation n’était pas naturelle.

« Euh… Ok. Oui, t’as repéré le sniper ? En haut du bâtiment à gauche du Palais ? »

« Non, je regarde. »

La jeune femme fut un instant surprise de la réponse d’Orianna, comme si l’Orchidienne était sensée tout savoir, grâce à sa prescience. Puis, elle se souvint de l’effort de concentration que nécessitait une telle manipulation pour Orianna et elle comprit que ce n’était pas si simple.

« Je le vois. »

« Tu crois qu’il m’a repérée ? »

« Difficile à dire. Il a l’air calme et serein. »

« Et ça veut dire quoi ? »

« Il y a plusieurs possibilités. Soit il est suffisamment entraîné pour dissimuler ses émotions et dans ce cas, il est possible qu’il t’ait repérée, soit il ne t’a pas vue. Mais il est toujours difficile de déterminer avec certitude les pensées des Tarens, leur flegme et leur métabolisme les rendent plus complexes à déchiffrer. »

« Merde. Je pense qu’il doit y avoir d’autres snipers en couverture, mais je ne les vois pas. Tu peux faire un check-up d’où tu es ? »

« Je vérifie. Oui, il y a deux tireurs supplémentaires pour quadriller la zone. Visiblement, ils forment un triangle pour voir les alentours et surveiller les angles possibles. Que veux-tu que l’on fasse ? »

« Bon. J’ai un plan, mais je vais avoir besoin de tes capacités de Tétran au maximum… Et ça ne va pas être facile. »

Tentative d assassinat

ina pencha la tête par le rebord de sa cachette et s’apprêta à s’élancer. Instinctivement, elle regarda dans la direction d’Orianna, bien que cette dernière fût parfaitement invisible à cette distance.

« C’est bon, je crée la diversion. »

À cet instant, la jeune femme put voir le canon du sniper qui se trouvait face à elle basculer. Par télékinésie tétran, Orianna avait descellé une des briques sur lesquelles il avait pris appui. Ceci fut suffisamment surprenant pour que le sniper détourne son attention. Mina en profita pour franchir les quelques mètres la séparant de la rambarde séparant la cour du Palais Convexe de la rue. Mina était parvenue jusqu’au petit muret sans être repérée grâce à sa cape miraculeuse. Elle resta immobile quelques secondes, accroupie, pour observer la situation.

L’énorme char quadrupède passa à proximité du muret dans un vrombissement assourdissant. Le sol tremblait à chacun de ses pas. Elle inspira profondément et s’élança par-dessus la barrière pour se projeter de toute sa vitesse dans la cour. En quelques foulées elle parvint à la façade du bâtiment et se dissimula derrière l’une des énormes colonnes, reprenant son souffle.

D’après son estimation, elle devrait être suffisamment dissimulée derrière les colonnes pour que les snipers ne la remarquent pas. En revanche, elle se rendit compte, maintenant qu’elle était là, que le tank quadrupède la repérerait s’il se donnait la peine de diriger ses capteurs sensoriels dans sa direction. Il restait une demi-heure à attendre avant le début de l’intervention du Chalukya. Elle s’élança pour passer à l’étape suivante de son plan. Elle enfila ses gants et plaça les renforts électrostatiques qui faisaient office de ventouses à ses coudes et à ses genoux puis se rapprocha de la paroi. Elle était immense.

— Bon, t’as plus le choix ! Quand faut y aller…

Mina progressa de prise en prise vers le haut du mur, son rythme cardiaque et sa respiration s’accéléraient. Il ne fallut que cinq minutes pour qu’elle ressente les premières douleurs dans ses avant-bras. Le poids de son équipement était important et, contrairement aux systèmes de fixation électrostatiques communément implantés sur les armures de combat, tous ces sangles et autres sacs parfaitement archaïques gênaient sa progression. De grosses gouttes de sueur perlant le long de ses tempes jusqu’à son menton, Mina chercha à reprendre son souffle et des forces, agrippée au rebord d’une fenêtre, aux deux tiers du chemin.

Elle prit une grande inspiration, fermant les yeux pour se vider la tête. Elle ne pouvait pas se permettre de se disperser à cet instant, aussi se concentra-t-elle sur son objectif. Le rebord de la fenêtre était à quatre-vingts centimètres au-dessus d’elle, tout au plus. Suffisamment loin pour qu’elle ne puisse l’agripper en conservant une prise et vu le manque d’adhésion des ventouses qu’elle portait sur la surface irrégulière du bâtiment, il lui était impossible de monter simplement en utilisant ces dernières. Elle n’avait pas le choix, il lui fallait sauter. Mina rapprocha alors ses jambes de son torse, décollant son bassin de la paroi plus qu’à l’accoutumée pour se retrouver suspendue dans le vide. Prenant une nouvelle inspiration, elle fit un petit mouvement de balancier pour se donner de l’élan. Tout en faisant cela, elle se répétait inlassablement qu’elle était une joueuse de Stratosball, qu’elle était sportive et que ce n’était qu’un petit saut de rien du tout. Puis, elle s’élança enfin. Après quelques millièmes de secondes dans le vide, sa main gauche se saisit fermement du recoin et le mouvement de balancier fit taper Mina contre le mur. Le choc produit un bruit sourd et coupa un instant la respiration de la jeune femme, chassant l’air de ses poumons brutalement. Elle redressa ensuite la tête pour lancer sa deuxième main sur le rebord. Une fois fermement agrippée, elle reprit son ascension. En bas, elle constata que déjà quelques autochtones se rassemblaient en attendant le début de l’allocution du haut gradé impérial.

Elle était finalement parvenue à quelques mètres sous la plateforme et elle s’accorda une pause. Elle avait des fourmis dans les doigts et elle sentait la douleur toujours aussi présente, mais quelque chose lui redonna la force de continuer : elle entendait des bruits de pas et des voix sur la plateforme au-dessus d’elle, ce qui signifiait que l’intervention du Chalukya allait bientôt commencer. Elle reprit son ascension. Il lui fallut plusieurs minutes pour arriver finalement sous la plateforme. Là, elle put entendre que le discours avait déjà commencé.

Elle se dépêcha alors de fixer les explosifs qui l’avaient tant alourdie pendant l’ascension. Audessus d’elle, la voix de stentor du Watiko résonnait dans les haut-parleurs et la foule l’écoutait religieusement.

— Notre croisade pour rétablir l’ordre n’en est qu’à ses prémices. Appréhender nombre de criminels t… mais la corruption et la décadence sont trop répandues sur cette station... travail sera de longue haleine… je rétablirai de gré ou de force l’ordre impérial… subirez le courroux des Guerriers Foudres… mes ennemis.

La litanie de menaces et de promesses perdura ainsi de longues minutes, alors que régulièrement, des prisonniers étaient présentés à la foule pour subir le jugement rendu par la cour martiale Watiko : l’exécution d’une balle en pleine tête. Puis un morceau de béton éclata à quelques centimètres seulement d’elle, un des tireurs embusqués venait de la repérer et avait immédiatement tenté. Elle ne devait son salut qu’au brouillage optique de sa cape de caméléonine. « Saute ! »

La voix d’Orianna résonnait dans sa tête et le temps sembla alors se ralentir pour la jeune femme. Elle réagit machinalement, porta sa main gauche sur la sangle de sa ceinture tandis que sa main droite empoignait son arme de poing, un revolver TechnMacharia petit calibre, doté de projectiles intelligents, puis le vide l’aspira. Un second projectile s’écrasa à l’endroit qu’elle occupait quelques centièmes de secondes plus tôt. Mina tomba en arrière, toujours plus vite. Dans cette position, elle pointa son arme vers les explosifs et pressa la détente à plusieurs reprises. Au-dessus de la plateforme, personne n’avait réagi. Tout s’était déroulé en deux infinies secondes de temps pour elle, mais en deux courtes secondes de discours pour les autres acteurs. Dans une gerbe de flammes orangées et vertes, le fronton du Palais Convexe fut soufflé, des débris calcinés projetés dans tous les sens. Le Chalukya fut pulvérisé.

La plateforme se brisa en de multiples morceaux qui commencèrent à suivre le même chemin que Mina. Elle voyait l’amas de débris tomber à sa suite dans un ronflement terrifiant. Elle n’aurait pas le droit à l’erreur. La moindre seconde d’hésitation, de flottement, et elle finirait sous des tonnes de gravats. Elle pivota tel un chat pour faire face au sol et elle sentit enfin la sensation qu’elle attendait parcourir son corps. De petites étincelles bleutées crépitaient sur ses vêtements, Orianna utilisait toutes ses ressources Tétra pour la freiner, la déplacer et la protéger.

Elle toucha le sol à quelques mètres seulement du char quadrupède qui la prit pour cible.

Malgré les efforts d’Orianna, Mina percuta le sol avec violence et se démit l’épaule alors que sa vision se brouillait durant un instant. Mina sentit une nouvelle fois les petites étincelles parcourir son corps. Ses pas furent d’une longueur et d’une vitesse surhumaine, elle évita les tonnes de matériaux qui vinrent s’écraser sur le tank, abrégeant la rafale en cours de manière définitive. Mina se redressa, grimaçant et cherchant à reprendre son souffle alors que la saleté s’accumulait déjà sur elle pour se coller à sa sueur.

« On se retrouve au point de rendez-vous. »

Mina se fondit dans la foule, épuisée. Ce n’était plus que cris et gémissements, certains étaient sans doute piétinés.

Quitter le nid

es deux femmes s’étaient rejointes bien plus loin. Orianna était épuisée par sa performance psychique, Mina par sa performance physique. Elles tenaient à peine debout. Elles avaient retiré leurs capes de caméléonine recouvertes de poussière. Mina trébucha, à bout de forces.

Orianna posa une main bienveillante sur son épaule et lui parla de sa voix réconfortante.

— Courage… Nous y sommes presque, tiens bon !

— Oui… Pff… Je n’en peux plus… On peut se reposer un instant, tu ne crois pas ?

— C’est pas raisonnable, tu le sais. Ils sont à nos trousses et notre fenêtre d’opportunité avec la Reine Manta est trop fine pour perdre du temps.

— Je… Pff… Je voudrais bien, mais mes muscles ne suivent plus.

— Dans ce cas, je te porterai s’il le faut.

Orianna passa le bras de la jeune femme autour de son cou et l’aida à se relever en grimaçant.

Puis, elle se mit en marche, soutenant la jeune capitaine du mieux qu’elle pouvait.

— Combien de temps il nous reste ?

— La Reine Manta a dit que la fenêtre serait de trente minutes.

— Bordel… On n’aura jamais le temps d’atteindre le point d’extraction dans la condition où nous sommes.

Mina marqua une nouvelle pause, plongée dans ses pensées, jusqu’à ce qu’un léger sourire naisse aux commissures de ses lèvres.

— On va la jouer comme Lorne…

— C’est-à-dire ?

— Mets-nous en relation avec la Reine et écoute. On va se remettre en route dans la direction de sa planque quand même. Surtout, entre dans mon jeu.

Le contact télépathique fut alors établi avec les deux jumeaux Tétrans escortant partout la Reine et bientôt, Mina put entendre très distinctement dans son esprit la voix des trois Orchidiens.

« Vous êtes parvenu à remplir votre mission ? »

« Tout à fait. Le Chalukya est mort. »

« Vous en avez la preuve ? »

« Vous voulez dire, une autre preuve que celle d’une chute d’une centaine de mètres après avoir subi une violente explosion de grenades anti personnelles ? »

« Avez-vous vérifié vous-même qu’il était mort ? »

« Que vous faut-il de plus ? Il gît actuellement sous plusieurs tonnes de gravats après être tombé d’un balcon présidentiel. Allez donc le déterrer vous-même. »

« Le contrat n’est pas rempli. »

La Reine Manta tentait de les manipuler, Elle répondit du tac au tac.

« Très bien. Dans ce cas, vous en parlerez avec les escouades de Guerriers Foudre à nos trousses. Je suis sûr qu’ils seront ravis de connaître l’endroit où se cache la maîtresse du crime de la station. »

« Nous ne vous croyons pas, vous bluffez. »

« Vous pouvez vérifier, nous sommes en route pour la planque. Et nous ne sommes plus très loin. Et surtout, nous sommes poursuivies. Faites donc, le temps qu’on arrive… »

« Nous serons partis avant que vous arriviez ! »

« Vous feriez courir ce risque à la Reine, vraiment ? »

Il n’y eut pas de réponse, Mina reprit.

« Sinon, vous convenez qu’on a tenu parole et vous nous donnez le lieu de rendez-vous ! Je sais très bien que vous comptiez nous vendre à l’éventuel remplaçant du Chalukya T’omenveragos, mais je ne vais pas me laisser faire. J’ai tenu ma part du marché, à votre tour. Sinon, ce sera une balle dans la tête chacun ce soir ! C’est à vous de voir ! »

Nouveau silence, puis…

« Rendez-vous dans le Spatioport, Baie transport de fret, coordonnées 93-33-154-55. Dites que vous venez de la part d’Amiata. »

« Parfait ! »

« Un dernier conseil, ne remettez plus jamais les pieds sur Andorivake. Il vaudrait mieux pour vous que la Reine n’entende plus jamais parler de vous. »

« C’était bien mon intention. »

Elles obliquèrent leur course pour rejoindre les coordonnées reçues. Quelques longues minutes plus tard, elles aperçurent un groupe disparate. Un Ketlax, deux Tarens, un Orchidien et une Panoran se tenaient là, discutant et jetant des regards inquiets aux alentours. Ils arboraient tatouages, maquillages et autres excroissances osseuses que les malfrats de la station appréciaient à exhiber. Deux cadavres jonchaient le sol, des Tarens membres des Guerriers Foudre, dont la boîte crânienne était explosée et le contenu répandu sur le sol.

Alors que l’un des Tarens et la Panoran chargeaient des caisses à l’intérieur d’un taxi spatial grand format, les autres surveillaient les alentours. À leur arrivée, ils levèrent leurs armes sur elles. L’Orchidien s’avança et parla d’une voix sévère, agressive, avec un étrange accent. Sa diction était difficile et saccadée, bien différente de celle agréable et fluide que les Orchidiens avaient en temps normal.

— Barrez-vous, les touristes ! Vous n’avez rien à foutre ici.

D’ailleurs, ce n’était pas la seule chose étrange chez cet Orchidien. Contrairement à Orianna dont le port altier et la peau de nacre la rendaient majestueuse et gracieuse, il arborait une peau de couleur cendre, des traits émaciés et une posture voûtée. Sa musculature était sèche et noueuse, mais ce qui retint le plus l’attention de Mina fut la tache qu’arboraient traditionnellement les Orchidiens. Là où elle était toujours d’une teinte dorée élégante, la sienne était noire, semblable à une croûte sèche sur son crâne. Orianna fronça les sourcils en le voyant face à lui et prit une posture étonnamment hautaine, pour ne pas dire clairement méprisante.

— Surveille la façon dont tu t’adresses à nous, sale Sombre. Nous refusons de parler à un individu de ton engeance.

L’intervention de la presciente prit de court Mina. Sans doute s’agissait-il d’une stratégie pour s’enfuir, mais Orianna était d’habitude sincère, ne jouant que rarement la comédie. Et son tempérament doux et conciliateur ne correspondait pas du tout cette remarque méprisante. Le plus étrange fut toutefois la réaction de l’Orchidien face à elle : il sembla se rapetisser. Orianna avait-elle fait appel à ses pouvoirs pour le manipuler ? Il finit toutefois par se rebiffer, bien que se recroquevillant toujours plus devant la Tétran.

— Tu n’es pas sur Orchidia là. Je n’ai pas à me soumettre à toi ici !

— Les membres de ta caste maudite nous sont inférieurs, peu importe où ils se trouvent ! Soumets-toi !

Le chef des malfrats baissa un instant les yeux et gronda entre ses dents, tel un félin acculé par un dompteur. La haine et la colère se lisaient dans ses yeux.

Les autres bandits avaient stoppé leurs activités et observaient la scène avec intérêt. Les mains se portèrent sur les armes avec la tension qui montait d’un nouveau cran. Mina n’aimait pas du tout la tournure des événements et décida de reprendre la main dans la discussion.

— Tout le monde se calme ! On vient de la part d’Amiata, vous devez nous prendre avec nous.

— Pourquoi on ferait ça ?

— Je viens de vous le dire. Nous venons de la part d’Amiata.

L’Orchidien fixa d’un air mauvais la jeune femme et grimaça pour signaler son refus.

— Non ! On a déjà chargé le taxi spatial. On n’a plus de place.

— Et bien, libérez de la place !

— Hors de question.

— Si. Vous allez nous ramener à notre vaisseau et vous allez laisser une partie de votre cargaison ici.

La voix d’Orianna résonna dans son esprit alors qu’elle échangeait avec les bandits.

« Prends garde, Capitaine, je ne leur fais absolument pas confiance. »

« Moi non plus, mais nous n’avons pas le choix. »

— Qu’est-ce qui me dit que vous n’allez pas nous rouler une fois à bon port ?

— Crois-tu que la Reine Manta apprécierait que tu laisses ses protégées derrière toi ?

— La Reine, c’est de l’histoire ancienne, l’Empire Watiko a repris la station et ils vont bientôt l’éliminer.

— En es-tu certain ? Elle vient de tuer le Chalukya et elle vous fait quitter la planète. Ne crois pas qu’un seul endroit de l’univers sera à l’abri de son regard ! Si nous venons de la part d’Amiata, à cet endroit précis, c’est que tu sais qui nous envoie. En nous amenant, tu prends le risque de perdre un peu d’argent, mais en nous laissant ici, tu signes ton arrêt de mort.

L’Orchidien grommela en fixant le sol. Derrière lui, ses hommes chuchotaient entre eux et le petit discours de Mina semblait avoir fait son effet.

— Merde. On vous embarque. Timo, vire les deux dernières caisses en vitesse, qu’on se casse ! Toutes les deux, vous passerez derrière. Et vous nous filez vos flingues ! Hors de question d’avoir deux fouineuses armées à bord.

Elles y étaient finalement parvenues. Elles allaient enfin quitter Andorivake…

retrouvailles explosives

rianna et Mina s’étaient assises à l’arrière du taxi spatial. Il décolla dans un vrombissement assourdissant et quitta la plateforme de la baie d’amarrage pour rejoindre l’espace. Mina constata que des dizaines d’autres appareils de petite taille s’envolaient en même temps qu’eux, signe que la Reine Manta faisait évacuer son organisation. Si la Ketlax agissait de la sorte, c’est qu’elle avait une bonne raison et que son plan avait savamment été préparé.

Les appareils s’envolaient telle une nuée fuyant un prédateur en approche, Mina fut surprise de constater que les redoutables batteries antiaériennes de la station restaient muettes. Elle réalisa l’influence de la Reine sur la station.

Par contre, le destroyer du Chalukya était insensible aux manigances de la Reine Manta. Il ouvrit le feu. Des centaines de missiles quittèrent leurs rampes de lancement pour intercepter les taxis spatiaux. La plupart échappèrent aux roquettes ou encaissèrent l’impact dans leurs boucliers de protection sans trop de dégâts. Mais certains furent pulvérisés.

Le taxi spatial de Mina et Orianna s’éloigna de toute la puissance de sa propulsion. Peu à peu,

Andorivake s’amenuisa pour n’être plus qu’un simple point dans l’espace. Une clameur retentit bientôt parmi les bandits qui célébraient la réussite de leur fuite.

— On y est arrivés ! Bordel, on l’a fait !

— Bien ! Mesdames, où est-ce qu’on va maintenant ?

— Prenez ces coordonnées. Mon équipage nous y attend.

— Il vaudrait mieux pour vous que ça ne soit pas un piège.

— Allons, détendez-vous donc un peu. Vous avez toutes les cartes en main pour que tout se passe bien.

L’Orchidien gronda puis se détourna d’elles.

Les deux femmes étaient soulagées, le plus dur était derrière elles. Le Luanda avait le cube qui permettrait à Yabrir Services de régler ses dettes et elles s’étaient extirpées de la station.

Mina se souvint celle qu’elle était en quittant Klinsa. Aujourd’hui, en se voyant ainsi couverte de poussière et de sueur, les cheveux ébouriffés et l’épaule en écharpe, elle se dit qu’il devait s’agir d’une autre personne. Elle songea d’ailleurs à ce qu’elle ferait une fois cette affaire conclue. Vendre la société et couler une vie paisible de rentière ne lui semblait plus ce qu’elle désirait, car elle ressentait de la culpabilité à abandonner de la sorte cet équipage avec lequel elle avait noué des liens.

C’est alors qu’un sourire naquit sur les lèvres de Mina, sans vraiment s’en rende compte. Dans les premiers temps où elle avait hérité de Yabrir Service, elle n’avait aucune idée de ce qu’était un équipage, ne se souciait pas de lui. Elle posa son regard sur Orianna qui s’était assoupie à côté d’elle et soupira.

Aux places avant, l’Orchidien se retourna, l’œil mauvais.

— Contacte maintenant tes hommes, on arrive au point de rendez-vous. Pas d’entourloupes ou bien on vous explose la cervelle.

— Qu’est-ce que tu veux que je leur dise ?

— Qu’ils se rendent sans histoires, tu sais pourquoi.

— Mais ce n’est pas ce qui était convenu…

— J’ai changé les termes du contrat, voilà tout !

— Vous ne l’emporterez pas au paradis !

L’Orchidien eut alors un sourire mauvais en observant la jeune femme ainsi qu’Orianna qui s’était réveillée. Il les dévisagea puis leur répondit en se retournant.

— Tu ne tenteras rien alors calme-toi, gamine ! Ton vaisseau ne vaut pas ta vie ni celle des tiens. Ferme-la maintenant, avant que je perde patience.

Orianna semblait étrangement confiante, calme et sereine. Sa voix douce résonna une fois de plus dans le crâne de la jeune femme en une apaisante harmonie.

« Je vais contacter mentalement Jahangir. Il saura quoi faire. »

Le Luanda était maintenant visible sur le scanner du taxi spatial. Le holo de com s’ouvrit, révélant le visage de Lorne. Il semblait fatigué mais son visage s’illumina d’un large sourire lorsqu’il aperçut Mina. Il tapa du poing sur son tableau de bord et se caressa la moustache de l’autre main.

— Ah putain, vous l’avez fait les filles ! Bravo, vous, m’faites plaisir ! Et vous m’faites gagner un sacré d’pognon, j’avais parié qu’vous vous en sortiriez !

— Merci de nous avoir attendues, Lorne. Mais malheureusement, pour nous en sortir, on a dû passer un… arrangement avec des gens pas très recommandables.

— Comment ça ? Vous êtes en danger ?

— Non. Enfin, pas si on fait exactement ce que nous disent ceux qui nous amènent.

— Fais chier.

— Comme tu le dis. Ils veulent récupérer le Luanda et en échange, ils nous laissent la vie sauve.

— Mon cul, ouais ! On a une puissance de feu suffisante pour les réduire en poussière.

— Je sais. Mais on est à bord avec eux, là. Donc, si tu pouvais éviter…

— Merde, tu fais chier ! T’as merdé là, sans le Luanda, on a plus rien !

— Je sais, Lorne, mais on n’avait pas le choix.

— Vous auriez pu trouver une autre solution.

Mina serra les dents en se souvenant notamment de la raison pour laquelle elle avait tant détesté son pilote par le passé : il pouvait être une véritable tête de lard.

Avant qu’elle ne puisse rajouter quoi que ce soit, l’Orchidien prit la parole.

— Écoute, mon pote : tu ne vas pas faire bouger ton vaisseau et on va t’accoster. Tu rassembles tout le monde et vous nous attendez gentiment, sans armes. Si vous êtes bien sages, on vous laissera repartir avec notre taxi spatial et tout le monde sera vivant demain. Si tu fais le moindre geste suspect, je dégomme ta petite Capitaine et l’autre Or ! Alors tu ferais mieux de ne pas faire le con si tu veux les revoir, t’as compris ?

— Je suis plus très sûr de le vouloir, à vrai dire. Bon, ça marche ! Accrochez-vous à la cale, pour embarquer.

— Gentil toutou.

La communication coupa et l’Orchidien se retourna. Il jeta d’un ton moqueur.

— Et bien, ma jolie, je crois que ton équipage ne t’aime pas tant que tu le pensais. Allez, on se prépare les gars, sortez les flingues.

Le taxi s’était amarré à la coque du Luanda pour se positionner contre l’ouverture de la cale.

La soute d’appontage mesurait environ quinze mètres de long pour huit de large. Quelques caisses étaient empilées çà et là et une faible lumière éclairait la pièce.

Mina et Orianna sortirent en premier, poussées sans ménagement par les bandits qui s’étaient équipés de leurs armes de poing.

— Les gars, on va prendre possession de notre nouveau joujou.

À peine le chef de cette bande de brigands eut-il terminé sa phrase que la lumière s’éteignit, plongeant la salle dans l’obscurité la plus totale. Le cœur de Mina s’emballa alors que la voix de la presciente résonnait dans son esprit.

« À terre ! »

Un claquement sec retentit dans l’obscurité, suivi d’un bruit visqueux et d’un autre plus sourd. Mina reçut des gouttes d’un liquide chaud sur le visage alors que ses yeux cherchaient à déterminer ce qu’il se passait.

Puis, le claquement résonna à nouveau deux fois et fut suivi d’un hurlement de douleur, d’un bruit sourd puis de gargouillis. Elle entendit les hurlements de l’Orchidien.

— C’est un piège ! Buttez-les ! Buttez-les tous !

Dans l’obscurité, les brigands lâchèrent des rafales en aveugle. Les détonations des armes et les impacts des balles sur la carlingue métallique de la soute faisaient un boucan du diable sur un fond de cris de rage. Un éclair illumina pendant une fraction de seconde une armure scintillante ornée de décorations Watiko. Puis, des bruits sourds de lutte retentirent, suivis de hurlements. L’une après l’autre, les armes à feu se turent pour laisser la place à des sons produits par des os qui craquaient et de la chair tranchée. Puis ce fut le silence.

C’est alors que la lumière revint dans la pièce, aveuglante. Lorsque Mina retrouva la vue, le casque de Jahangir se trouvait au sol pas très loin d’elle. Et juste à côté se trouvait le crâne éclaté d’un Ketlax, baignant dans une mare de sang visqueux et noirâtre. Mina eut un mouvement de recul causé par le dégoût. La Panoran gisait au sol tandis que l’un des Tarens était agité de spasmes musculaires, les yeux révulsés et de l’écume sortant de sa bouche. Les autres bandits étaient également morts, certains se trouvant même être démembrés. Mais des bruits de lutte se faisaient encore entendre.

En relevant la tête, la jeune femme aperçut Jahangir aux prises avec l’Orchidien, il paraissait en mauvaise posture. Jahangir était accroupi, cherchant visiblement son souffle alors que l’Orchidien se propulsait dans les airs avec la grâce d’un félin. Une lame à la main, il s’apprêtait à planter son adversaire. Dans un réflexe surhumain, Jahangir esquiva le coup d’un saut sur le côté suivi d’une roulade. D’un coup de poing en plein plexus, Jahangir fit lâcher son arme à son adversaire.

Deux coups de poing atteignirent alors le visage du Reptile qui se cogna la tête bruyamment contre le sol, crachant une gerbe de sang. Jahangir gronda à la manière d’un animal féroce et il se redressa lentement sur ses jambes.

Le Taren sauta sur l’Orchidien afin de lui enfoncer la lame de son poignard en plein thorax. Le bandit parvint in extremis à retenir le bras de Jahangir et le couteau se stoppa à quelques centimètres de son torse. Grimaçant pour retenir le couteau, l’Orchidien commença à injurier son adversaire.

— Tu ne m’auras pas ! Espèce de…

La lame pénétra d’un coup sec dans la poitrine du bandit et coupa son flot d’insultes. Sans un mot, Jahangir se passa la main sur le front en grimaçant, il était couvert de blessures superficielles. En se relevant, il fit tourner violemment la lame et la retira dans le même geste, mettant un terme aux souffrances de son adversaire.

Le Taren se redressa puis se dirigea vers Mina qui avait roulé sur le côté pour se relever. Il s’approcha, titubant, puis il coupa ses liens. Elle resta interdite en l’observant, terrifiée par ce qu’elle venait de voir : Jahangir venait de massacrer six personnes en deux minutes. Ce Watiko était un tueur redoutable. Mais lorsqu’il lui tendit sa main pour la relever, son expression toujours aussi stoïque sur le visage malgré ses blessures, elle ne put retenir un sourire.

Elle était enfin rentrée à bord, saine et sauve et les ennuis étaient finalement derrière elle.

— Merci ! Merci du fond du cœur !

— De quoi, Capitaine ? Je n’ai fait que mon travail.

— Non ! Je veux dire. De nous avoir attendues… Et de nous avoir sauvées.

— Vous avez tenu votre promesse, Capitaine. Nous devions tenir la nôtre. Nous sommes heureux de vous revoir parmi nous.

Ces mots furent prononcés avec cette même voix rauque et monocorde, sans la moindre expression faciale, mais pourtant Mina fut convaincue qu’ils étaient sincères. Elle sourit simplement, suivant le Taren jusqu’à Orianna qui était restée au sol. Délicatement, il trancha ses liens puis la releva avec une douceur jusqu’ici inédite pour l’immense Reptile.

— Comment allez-vous ?

— Bien, je… Je vais bien.

— Vous pourrez marcher ?

— Oui, c’est bon. Merci, Jahangir Koth.

L’Orchidienne prit appui sur l’épaule du Taren et le gratifia d’un sourire sincère et paisible. Mina crut un instant qu’un sourire était également passé aux commissures des lèvres de Jahangir, mais elle n’en serait jamais sûre.

En sortant de la cale, ils tombèrent sur Lorne, Kim et Yao qui les reçurent en pointant des revolvers dans leur direction.

Kim fut la plus expressive et bondit littéralement dans les bras des deux femmes en riant.

— Bon sang ! Bon sang ! Bon sang ! Vous l’avez fait ! Vous êtes en vie, j’suis trop contente !

C’est super ! S’il vous plaît, ne me laissez plus jamais être la seule fille à bord !

Lorne rangea simplement son revolver et, toujours armé de son sourire narquois, gratifia Mina d’un clin d’œil.

— T’as une mine affreuse ! Ravi de te r’voir, Orianna ! Bon, les vacances sont finies, les écolières, hein, parce qu’on a un colis à livrer.

Dans l attente

ina était restée endormie durant plusieurs heures dans sa chambre. Après avoir pris une douche, elle s’était couchée sans attendre, littéralement harassée. Ce fut son ComVox qui la tira du lit. Kim la contactait pour une affaire urgente et la fille de Muhammad avait bien du mal à émerger, lui répondant dans un bâillement.

— Mina ? Capitaine, tu dors ?

— Ouais. Qu’est-ce qu’il y a ?

— On a besoin de toi sur le pont de commandement, on a reçu un message de notre client… Et ça craint un max.

— Ok, j’arrive.

Assise sur le rebord de son lit, Mina se passa la main dans les cheveux avec l’envie de se recoucher encore présente. À peine était-elle rentrée sur le Luanda que de nouveaux problèmes arrivaient. Elle finit par se saisir de ses vêtements avant de se rendre sur le pont de commandement. Tout le monde était là et cela lui remit du baume au cœur. Elle était rassurée de les voir aller bien. Elle sourit en les voyant ainsi, rassemblés autour d’elle, surtout après avoir traversé l’enfer. Elle se sentait comme à la maison dans cette pièce. La jeune femme eut toutefois un pincement au cœur lorsqu’elle réalisa que Tim était encore plongé dans un coma artificiel.

Elle se rappela alors que la course contre la montre n’était pas terminée, que ce soit pour sauver Tim ou pour réaliser la transaction qui assurerait la pérennité de la société.

— C’était quoi ce message ?

— Notre client s’inquiète de ne pas avoir eu de nouvelles. Nous avons déjà deux jours de retard et il s’impatiente.

Yao était particulièrement inquiet, jouant nerveusement avec ses doigts sur sa veste. Mina suspectait que la réalité était certainement plus grave.

— Quand tu dis qu’ils s’impatientent, tu veux dire… Jusqu’à quel point ?

— Nous avons trois jours pour atteindre le nouveau point de rendez-vous sinon il portera plainte et le paiement sera annulé.

— Merde.

— Et… hum. Ils ont mis notre tête à prix.

— Pourquoi ?

— Pour nous motiver à arriver au plus vite, ont-ils dit.

— Bon, Lorne, entre en communication avec eux. Yao, va récupérer notre colis et ramène-lemoi.

Sans un mot, ils s’exécutèrent et l’Ingénieur disparut du pont de commandement quelques instants pour revenir avec ce cube métallique aux rainures stylisées. Cet objet attira l’attention sur lui dès qu’il entra dans la pièce. Il s’en dégageait une étrange sensation, comme un magnétisme, quelque chose d’indescriptible, d’incompréhensible, au-delà de la conscience. Il semblait émaner de lui une aura à la fois attirante, hypnotique, mais intimidante. Comme si l’instinct des individus dans la pièce les incitait à fuir ce cube, quand bien même il n’était qu’un objet inerte. Il y avait quelque chose de mystique qui irradiait de cette pièce métallique.

Mina et les autres furent tirés de leur contemplation gênée par l’assombrissement du pont de commandement.

Les lumières s’étaient automatiquement atténuées pour ne pas parasiter l’hologramme de communication.

Ce dernier fut projeté au milieu du pont.

Il s’agissait d’une femme splendide, revêtue d’une large robe aux contours brodés, arborant dentelles et bijoux ostentatoires et pourtant harmonieux. Elle disposait d’un charme certain qui transparaissait notamment dans son port altier et son air hautain, tandis que sa tenue maniérée accentuait l’impression de grande noblesse. Elle était semblable à ces lignages aristocrates des temps révolus ayant régné sur une partie de la galaxie il y a des siècles. Sa diction était claire quoique fortement marquée par un accent assez étrange et elle s’adressa d’une voix douce, mais pourtant pleine d’autorité à Mina.

— Capitaine Yabrir, ravie de vous voir. Pourquoi nous contactez-vous ?

— Plaisir partagé. Je voulais discuter des modalités de livraison.

— Malheureusement, il n’y a pas à négocier, j’ai reformulé mes exigences à vos subordonnés. Nous avons déjà fait un effort en acceptant de vous accorder un délai, n’abusez pas de notre patience.

— Je le conçois tout à fait. Mais regardez.

Mina se saisit alors du fameux cube et elle le montra à l’hologramme. La femme se raidit un instant, bloquée dans une expression faciale faussement détachée.

— Nous avons l’artefact et nous sommes en route pour vous le livrer. La récupération de ce dernier fut particulièrement ardue, comme vous vous en doutiez en offrant un tel cachet à notre entreprise. Vous ne cherchiez pas seulement à vous assurer de notre discrétion. Et pourtant, regardez, nous sommes parvenus à récupérer l’artefact en plein territoire de l’Empire Watiko. Nous avons la certitude de ne pas avoir été suivis ni découverts. Nous sommes actuellement dans une zone déserte du secteur Epsylon-22. De ce fait, nous sommes certes trop loin pour vous rejoindre dans les temps. Mais si vous nous autorisez à rejoindre votre planète d’attache, car nous avons bien compris pour qui vous bossiez réellement, nous pourrions réduire les délais de livraison et vous assurer d’un service optimum. Bien entendu, nous sommes prêts à vous accorder une remise pour le désagrément subi.

La femme resta silencieuse alors que son sourire se fit plus grand, comme si elle était amusée par l’assurance de Mina. Elle attendit quelques instants avant de répondre.

— Vous faites preuve de beaucoup de courage, Capitaine Yabrir. Vous frôlez l’inconscience, d’ailleurs. Je vous enverrai la réponse de notre comité de direction d’ici peu. En attendant, dirigez-vous vers ces coordonnées.

La communication se coupa aussi sec alors qu’une carte spatiale avait remplacé la silhouette de la femme. Sur cette carte clignotait un point rouge et Lorne, jusqu’ici étonnamment silencieux, s’esclaffa.

— Putain, pile à mi-chemin entre Edenia et le point de livraison ! T’as réussi ton coup de bluff, gamine !

— Je commence à avoir l’habitude des gens qui tentent de me manipuler, j’utilise juste les mêmes armes qu’eux maintenant.

Orianna, qui récupérait rapidement de ses mésaventures sur la station Andorivake, passa ses doigts graciles sous son menton alors qu’elle réfléchissait. Elle prit alors la parole, sa voix douce s’élevant par-dessus les discussions du groupe sans qu’elle ait à forcer.

— J’ai un mauvais pressentiment. Pourquoi accepteraient-ils de nous recevoir sur leur planète ?

— Mina leur a bien dit qu’ils ne couraient aucun risque. Et c’est tant mieux, on pourra soigner Tim comme ça.

Pour une fois, Mina partageait l’enthousiasme et l’insouciance de Kim. Elle avait réellement envie de croire que leurs ennuis étaient terminés, qu’ils avaient surmonté les pires épreuves et qu’ils pourraient enfin se reposer. Mais l’air sérieux de la presciente incita la petite troupe à la prudence.

— Je l’espère sincèrement, Kim. Néanmoins, ils ne nous ont pas encore invités sur Edenia. Et puis, je me demande : pourquoi inviter sur ma propre planète ceux que j’ai missionnés pour une mission secrète et illégale, pouvant mettre mon hégémonie à mal, et prendre le risque que toutes mes précautions pour garder cette affaire secrète depuis des mois soient réduites à néant ? Il y a quelque chose qui ne colle pas.

— Tu sais, comme tu le dis, ils ne nous ont pas encore invités officiellement chez eux. Si ça se trouve, on n’ira pas ! Et puis, on ne sait pas ce qu’ils veulent en faire, de cette boîte ! Peut-être que maintenant qu’ils l’ont, ils s’en foutent que les gens le sachent.

— Tu as raison, Kim. Je m’excuse de ne pas avoir partagé plus tôt ton optimisme, la fatigue accumulée des derniers jours me pèse plus que de raison.

Orianna inclina la tête en direction de la Mécano avec un sourire, rendu par la jeune asiatique.

Néanmoins, si l’enthousiasme de Kim lui redonnait du baume au cœur, Mina savait qu’il ne fallait pas prendre le moindre risque. Son expérience récente parlait d’elle-même : cette nouvelle vie était violente, incertaine et dangereuse. Elle avait énormément joué de chance pour arriver jusqu’ici, il ne valait mieux pas trop tenter le diable.

— Non, tu as raison de faire preuve de prudence, Orianna. Tant que nous n’aurons pas encaissé l’argent et que nous ne serons pas de retour sur Klinsa, nous ne pourrons pas nous croire en sécurité.

Tous acquiescèrent en silence et retournèrent à leur poste. Mina se surprit de voir à quel point les regards de son équipage avaient changé à son égard. Tout comme son attitude. Elle était désormais en confiance, sûre d’elle et de ses compagnons et eux semblaient la respecter et l’apprécier. Dans un soupir, elle observa les déplacements des membres d’équipage en se remémorant les dernières semaines passées en leur compagnie. Aujourd’hui, elle comprenait mieux le choix de son père de prendre l’espace. Cette vie était palpitante, grisante, passionnante. De plus, le Luanda avait quelque chose de spécial, tous ici formaient une famille, avec ses qualités et ses défauts, mais ils étaient soudés malgré les épreuves. Ainsi, le vaisseau se mit en branle et vogua jusqu’au point indiqué par leur client.

Le voyage fut paisible, durant deux jours et demi. Un temps que l’équipage mit à profit pour se reposer, nettoyer la cale et faire disparaître toutes traces de l’échauffourée qui avait vu la mort des brigands de la main de Jahangir. Lorne proposa de garder les caisses de contrebandes afin de les revendre, car cela permettrait d’amortir le manque à gagner de la remise financière promise par Mina. L’idée fut accueillie avec un enthousiasme mitigé par le groupe et Jahangir se chargea de faire disparaître le taxi spatial définitivement avec les corps inertes des malfrats à son bord d’un tir de batterie. Mina profita aussi de ce temps de répit pour s’enquérir de l’état de santé de Tim.

Ce dernier était toujours plongé dans un coma profond, dans une chambre de stase, mais sans un traitement de pointe, il serait condamné à y rester plongé jusqu’à ce qu’il finisse par périr. Pour le moment, il était hors de danger, mais la moindre coupure de courant pouvait lui coûter la vie. La jeune femme resta seule avec lui de longues heures, un profond sentiment de culpabilité la rongeant. Enfin, elle reçut une communication cryptée de la part de son client. Ce dernier lui donnait les coordonnées de la planète Edenia, joyau de la galaxie, berceau de la tentaculaire et surpuissante société du même nom. Alors que l’espoir et la crainte se mêlaient, Mina ordonna à son Pilote de mettre le cap sur leur prochaine destination…

Livraison au paradis

peine débarqué sur Edenia, l’équipage du Luanda fut subjugué par le spectacle. Le quai d’amarrage ne ressemblait à aucun de ceux qu’ils avaient vus. Au milieu d’immenses buildings dont les courbes élégantes rappelaient des flèches d’argent perçant les nuages, formant un ensemble gracieux, mais imposant se trouvaient des silhouettes humaines, parfaitement intégrées dans la structure de bâtiments. Ces sculptures grandioses trônaient en différentes poses, allant du plongeon vigoureux d’un homme au corps d’éphèbe à la présence rassurante et maternelle d’une femme tenant la balance de la Justice dans sa main. Des reflets d’or illuminaient ces constructions splendides, formant la skyline d’une ville savamment agencée.

L’astroport se trouvait légèrement à l’écart de ce groupement de tours effilées et stylisées, mais il s’intégrait sans mal aux bâtiments locaux. Alors que le Luanda amorçait sa descente, les membres d’équipage remarquèrent l’omniprésence de verdure, rappelant la végétation terrestre visible désormais dans les archives historiques. Elle s’intégrait dans l’architecture grandiose et chargée d’icônes, offrant un sentiment de petitesse incomparable avec ce qu’ils connaissaient. Sur Klinsa, les énormes bâtiments cubiques dotés d’enseignes volumineuses et luminescentes rendaient le tout frénétique, presque robotique, donnant l’impression de n’être qu’un composant d’un immense circuit imprimé.

Sur Andorivake, c’était l’accumulation anarchique de bâtiments et les millions de personnes se bousculant dans un espace exigu qui donnaient à la station un sentiment de grandeur, comme celui de n’être qu’un minuscule insecte dans son immense fourmilière. Ici, sur Edenia, les individus présents se sentaient comme écrasés par le poids de la symbolique donnée par chaque détail de cette planète.

Outre la taille démesurée des gratte-ciel, ces derniers étaient agencés entre eux de manière harmonieuse, donnant un sentiment d’espace. De plus, les décorations et les statues étaient omniprésentes, œuvres d’art finement ciselées, polies et recouvertes d’or, s’inscrivant dans de vastes arches scintillantes. Toutes représentaient des êtres humains idéalisés, beaux et forts, surplombant, telles des divinités, la masse de mortels à ses pieds. Alors que les bras mécaniques du quai, représentant deux mains humaines, se saisissaient du Luanda, deux immenses visages dorés si parfaitement entretenus qu’ils renvoyaient l’image du vaisseau passèrent devant la verrière. Ils se trouvaient de part et d’autre du quai de marbre blanc. Un escalier doté de rambardes en pierres taillées montait jusqu’à une seconde plateforme sur laquelle un petit jardin était disposé, disposant d’arbres divers et de quelques fontaines. Bref, on était loin de l’image des docks industriels sur lesquels s’entassaient les caisses et les câbles. L’endroit était une sorte de paradis moderne, différent des « mondes Eden » communs.

Il s’agit de planètes ou de satellites entretenus de manière à rester sauvages, mais confortables pour les touristes ou les résidents fortunés. Edenia était véritablement un paradis moderne, la technologie de pointe était présente partout, visible, mais domptée pour être mise au service du bien-être de ses habitants. Cela avait quelque chose d’incroyable, de fascinant, mais également d’inquiétant, de gênant. Chacun ici se sentait comme écrasé par tant de perfection. Ces immenses statues, ces jardins entretenus, ces grands espaces, tout était idéalisé et semblait rappeler aux gens de l’extérieur à quel point les habitants d’Edenia leur étaient supérieurs. Même les énormes batteries de défense étaient conçues de manière à rappeler les orgues titanesques des églises baroques. Rien n’était laissé au hasard, chaque immeuble, chaque terrasse, chaque vaisseau était ouvragé avec soin.

Sur le balcon où se trouvait le jardin attendaient un homme et une femme, restant immobiles comme s’ils étaient figés. Ils observaient le déchargement avec un intérêt, un sourire aux commissures des lèvres. L’homme, un grand blond à la mâchoire carrée et aux traits sévères, avait une posture pleine de noblesse. Sa haute stature, ses yeux d’un bleu glacial et la perfection de ses traits lui offraient un charisme indéniable. Il arborait un uniforme militaire quelque peu anachronique. Sur son épaule droite se trouvait un lourd manteau couleur pervenche dont les boutons et les épaulettes couleur jaune nankin décoraient élégamment les atours. Doté d’un col en fourrure noire, ce manteau tombait jusqu’aux hanches. Ses poignets étaient décorés d’insignes militaires brodés de fils d’or et rappelaient la veste militaire, bardée de médailles et de galons, boutonnée jusqu’au cou. Pour finir, un pantalon près du corps de la même couleur, avec deux bandes jaunes sur le côté, se terminait par des bottes de cuir couleur de jais tellement bien cirées que la lumière se reflétait dessus. Nul doute que l’homme devait être un haut gradé ou le membre d’une noblesse locale.

À ses côtés se trouvait une splendide créature à la longue chevelure bouclée rousse, arborant une toilette très vraisemblablement onéreuse. Il y avait une grande noblesse qui s’échappait de cette femme dont la beauté et la grâce renvoyaient l’image idéalisée des prestigieuses lignées d’antan. Quelques taches de rousseur décoraient harmonieusement un doux visage aux traits fins et sa peau de nacre semblait d’une délicatesse infinie. La belle avait un petit nez retroussé et des lèvres pulpeuses et ses deux yeux émeraude observaient avec longanimité et une certaine chaleur l’équipage du Luanda. Ces derniers ouvraient les sas de débarquement et elle comprit que le cube était déchargé, dissimulé dans une lourde caisse.

Elle attendait, les mains jointes devant son ventre, désormais emplie de sérénité et de bienveillance alors qu’elle regardait la troupe du Luanda décharger les caisses de contrebande récupérées dans le taxi spatial des brigands.

La rousse portait une longue robe dotée d’un col élaboré dont les plis et les replis semblaient être animés d’une volonté propre, comme s’ils flottaient au vent, mais pour établir des motifs décoratifs sur le vêtement mouvant. Mina ne put s’empêcher d’observer le tissu blanc crème et or qui semblait onduler, donnant l’impression que des iris se dessinaient dessus pour ensuite prendre la forme d’un damier élégant. Si les bras de la jeune femme étaient nus, ses épaules étaient couvertes par d’amples mousselines de tissu couleur anthracite, se rejoignant sur le cou pour former un col gracieux orné de fils d’or. La poitrine était mise en valeur par un décolleté simple, nullement provoquant, au sein duquel se trouvait un collier de pierres précieuses scintillantes, dont les mailles d’argent disparaissaient rapidement sous le col de la robe, remontant jusqu’au menton, accentuant encore le sentiment de supériorité.

— J’me la ferais bien, celle-là…

Lorne remit une mèche de cheveux en arrière et se passa les doigts sur la moustache avec un sourire goguenard aux coins des lèvres. La remarque fit soupirer Mina et elle fit tiquer également Kim qui réagit avec véhémence.

— Avec ta tronche, je te parie qu’elle ne voudrait même pas de toi pour récurer ses toilettes royales…

— Tu veux rire, pas une gonzesse ne me résiste.

— Ouais, bien vas-y alors, on te regarde te prendre un râteau de l’espace. Avec un peu de bol, elle sera suffisamment calme pour ne pas t’envoyer en prison pour outrage.

— C’est ça votre problème, vous n’avez aucune confiance en moi.

— Aide-nous plutôt à décharger au lieu de raconter n’importe quoi, espèce de Panoran préhistorique.

Yao observait la scène avec un certain amusement, assis sur un des vérins d’accroche du Luanda. Le vieil homme se remettait encore de ses blessures reçues sur l’astéroïde et il n’était de toute façon pas le plus indiqué pour les tâches de manutention. À ses côtés se trouvait Orianna Shus’el, dont le teint livide et le regard épuisé trahissaient l’état de fatigue. Mina aidait Jahangir du mieux qu’elle pouvait, mais elle avait un peu l’impression de l’embêter plus qu’autre chose, tandis que Kim et Lorne se chamaillaient, comme à leur habitude.

Tous étaient couverts de crasse, les traits tirés, et en levant une nouvelle fois les yeux vers les deux autochtones, Mina ne put s’empêcher de soupirer. Le contraste était saisissant avec ces personnages. Kim ouvrit finalement la caisse de transport et en sortit le fameux cube. Elle le posa sur une plateforme anti gravité et ce dernier se mit à flotter dans les airs. La femme leva légèrement un sourcil en voyant la Mécano manipuler le cube puis reprit vite une posture de nouveau figée.

Lorsqu’enfin ils eurent fini leurs tâches, l’équipage du Luanda s’avança en direction du balcon. Là, les deux hôtes les observèrent de haut, un léger sourire au coin des lèvres, alors que le groupe montait les marches de marbre blanc.

L’homme se raidit dans un salut militaire tandis que la belle rouquine se saisit d’un pli de sa robe et offrit une légère révérence. Sa voix cristalline retentit, elle avait quelque chose d’enchanteur et elle ne manqua pas de capter l’attention des membres d’équipage qui l’écoutèrent religieusement.

— Bienvenue sur Edenia, fleuron de l’Humanité et centre névralgique de l’entreprise du même nom, leader dans le domaine de la génétique humaine.

— Merci de votre accueil. Voici comme convenu ce que… hum… Ce que vous nous demandiez.

L’homme jeta un coup d’œil vers la rousse et s’avança vers le cube. Il sortit d’une de ses poches un petit scanner portatif, à peine plus grand qu’un stylet. Des données s’affichèrent en surbrillance autour du cube métallique et après une rapide lecture de ceux-ci, le grand blond fit un signe de la tête à sa camarade qui reprit la parole, toujours aussi chaleureuse et avenante. Les manières amicales étaient radicalement différentes de ce qu’ils avaient connu ces dernières semaines.

— Nous sommes reconnaissants des efforts consentis par votre équipage, madame Yabrir. Soyez assurée que la société Edenia ne manquera pas de vous prouver sa gratitude.

— En espèces sonnantes et trébuchantes, j’espère ? Et on fait quoi pour jouir de votre… hum… propre gratitude, ma Dame ?

La jeune femme rousse conserva son expression figée alors que les propos de Lorne firent soupirer ou rougir de honte les autres membres du Luanda. Mina se retourna et fusilla du regard un pilote tout goguenard. Si le soldat crispa sa mâchoire et offrit un regard noir, elle ne releva pas.

— Si vous voulez bien vous donner la peine de nous suivre ?

Elle fit volte-face dans un mouvement ample et gracieux, conservant son port altier et son attitude royale. Les talons du militaire à ses côtés claquaient tandis que ses mouvements étaient millimétrés. Les deux Edeniens conduisirent l’équipage à travers le luxuriant jardin, quelques vaisseaux spatiaux passant au-dessus de leurs têtes sans pour autant faire le moindre bruit, un dôme atmosphérique synthétique d’isolation sonore préservant la plateforme du boucan des réacteurs. Finalement, le groupe parvint à un sas finement ouvragé, un bas-relief doré immense formant un homme et une femme de trois quarts se prenant délicatement par l’avant-bras dans un geste romantique. Un léger nuage de vapeur sortit des vérins sur les gonds alors que l’homme et la femme en bas-relief se séparaient pour ouvrir le passage au groupe tels deux danseurs les accueillant. Là, le grand blond se retourna et stoppa Lorne.

— Désolé, mais vous ne pouvez pas continuer.

Lorne jeta un regard noir de loubard au militaire, mais celui-ci ne broncha pas. Mina fronça elle aussi les sourcils en croisant les bras.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? Il est mon pilote. Pourquoi lui refuser l’accès ?

L’homme montra du doigt l’implant bionique sur l’œil du pilote de vaisseau, le visage toujours aussi fermé.

— À cause de cela…

— L’accès à Edenia est strictement interdit aux cyborgs et à tout individu ayant subi des modifications cybernétiques, robotiques ou bionique de quelque sorte.

La belle rousse venait de reprendre la parole et conservait cette attitude avenante et souriante qui commençait à taper sur le système de Mina.

— Mais c’est ridicule ! Il n’a que son système d’amélioration optique et c’est pour l’aider à piloter !

— C’est la loi sur Edenia. Vous pouvez pénétrer dans les Elysiums, mais votre ami… Cyborg ne pourra pas vous suivre.

— Mon cul, ouais, ça sort d’où cette connerie ?

— Les agents de la société MechEx sont nombreux et ont fait preuve à d’innombrables reprises d’un esprit retors, notamment en matière d’espionnage industriel. Que vous ayez choisi de travestir votre corps avec ce genre d’implants disgracieux est votre choix, mais la loi est très claire sur ce point : vous ne pourrez pas rentrer dans les Elysiums…

Lorne était sur le point d’exploser. Mina n’aimait pas du tout cela non plus, même si elle était prête à faire des concessions sur le sujet, au moins le temps de trouver un médecin pour Tim et de se faire payer. Orianna intervint pour calmer le pilote.

— Cela ne pose aucun problème. Monsieur Franz, je me sens très faible, j’aurais bien besoin d’aide pour regagner mes quartiers sur le Luanda. Auriez-vous l’amabilité de me raccompagner ?

L’intervention pleine de doigté de la presciente avait apaisé Lorne. Kim croisa son regard et lui glissa, un air taquin, ces quelques mots.

— Tu viens de te prendre un de ces râteaux de l’espace, mon pote !

— Oh ça va, boucle-la, toi !

Orianna et Lorne firent volte-face et s’éloignèrent alors, le second soutenant la première en maugréant comme il en avait l’habitude. Kim semblait s’amuser de la situation et ricanait dans ses doigts. Une situation qui faisait également sourire son paternel, qui prenait toujours avec beaucoup d’amusement les chamailleries de l’équipage, plus particulièrement de sa fille et du pilote. Mina finit par se retourner, visiblement contrariée et elle toisa la rousse.

— Vous ne comptez plus éconduire d’autres de mes employés ? On peut continuer et éviter d’être à nouveau humiliés ?

Leur hôtesse resta de marbre, toujours aussi souriante. Elle se remit en marche, avec cette élégance presque surnaturelle.

— Non, désormais, vous êtes tous normaux. Vous pouvez nous suivre.

Normaux ? Mina se dit que les bruits sur Edenia disant que ces derniers étaient non seulement en conflit commercial avec MechEx, mais également en véritable opposition idéologique étaient finalement bien plus que de simples rumeurs. Ils détestaient sincèrement les cyborgs et cela se ressentait de plus en plus. Les innombrables statues mettant en œuvre des colosses et des déesses antiques trahissaient finalement une vision fantasmée et idéalisée de l’être humain et ils devaient voir les modifications cybernétiques ou les prothèses bioniques comme des hérésies et des transgressions de la beauté du corps humain.

Plus le petit groupe avançait dans ces immenses couloirs aux dallages de marbre brillant ivoire et jais et plus Mina réalisait que tout ici était à la gloire de l’Homme, mais d’un Homme « pur ». Ici, on faisait l’apologie d’une vision fantasmée de l’être humain comme étant beau, grand, parfait, sans défaut. Et surtout sans cybernétique. Edenia était notamment connu pour être à la pointe de l’implant clonique de remplacement, c’est-à-dire qu’ils « cultivent » des membres, des organes de remplacement pour ensuite les implanter. La manipulation génétique était également leur fonds de commerce pour améliorer le génome humain et il se vantait d’être à la pointe en la matière, de pouvoir transformer quiconque en sportif de haut niveau, en intellectuel brillant ou en canon de beauté. Les statues ornant les énormes poteaux rappelaient une fois de plus ce culte du corps et de l’esprit parfaits.

Jahangir ne semblait pas particulièrement à l’aise alors qu’ils avançaient. Certaines représentations montraient des scènes héroïques durant lesquelles les soldats d’Edenia écrasaient des Watiko lors du Second Maotagan. Mais plus que cela, il était nerveux. Jahangir n’était jamais vraiment à l’aise en dehors du vaisseau, sauf en situation de mission. Mina arrivait à le deviner maintenant en l’observant. Il semblait toujours aussi flegmatique en apparence, mais lorsque ses sourcils étaient légèrement froncés et qu’il frottait ses doigts contre son pouce de manière mécanique, c’est que quelque chose le travaillait. Mina s’approcha discrètement de lui et lui parla à voix basse.

— Est-ce que ça va ?

— Oui.

— Et plus sérieusement, est-ce que ça va ?

— Que voulez-vous savoir, Capitaine ?

— Je te vois stressé. Que se passe-t-il ?

— Je ne peux vous en parler, je gage que nos hôtes disposent d’améliorations auditives suffisantes pour nous entendre discuter.

Justement, à cet instant, Mina tourna la tête vers le militaire et jura l’avoir vu faire un très léger mouvement de tête alors que le Taren prononçait ces mots. Elle fronça les sourcils et reprit à voix encore plus basse.

— Tu crois qu’ils nous cachent quelque chose ?

— Bien sûr. Ce cube. Et cette offre de faire disparaître nos traces au précédent point de rendez-vous. De nous inviter ici. Je n’aime pas cela…

— Et alors ?

— Je préfère que nous en parlions à l’abri.

— Comme tu le souhaites.

Mina s’éloigna, laissant le Watiko observer en silence les environs. Même si quelque part, elle partageait le mauvais pressentiment du Taren, elle essayait de relativiser pour ne pas sombrer dans la paranoïa. Après tout, un contrat en bonne et due forme avait été passé et il était gage de sérieux. Les énormes entreprises possédant des planètes entières sous leur coupe respectaient leurs engagements. Avec le partage instantané des données, ils ne pouvaient pas prendre le risque de perdre des parts de marché à cause d’une mauvaise publicité. Elles possédaient des départements entiers s’occupant justement du respect des contrats et de leur exécution dans les règles.

Au contraire, dès l’instant où Mina avait appris que le commanditaire derrière cette affaire était l’entreprise Edenia avec ses 37 milliards d’employés, elle s’était sentie soulagée. Enfin, elle se disait qu’ils allaient être payés pour leur laborieux travail et surtout qu’il n’y aurait pas d’entourloupe, de contrepartie, de négociations. Ces derniers jours avaient été épuisants et la jeune femme espérait enfin en voir le bout en venant ici.

Elle se rassura en observant le hall où ils se trouvaient. Il avait quelque chose de mystique, de puissant, de par ses peintures au plafond, ces statues ou cette incroyable sensation de vide et d’immensité écrasante qui se dégageait de ces lourdes arches de marbres. Enfin, ils arrivèrent à une porte où un ascenseur les attendait. Ils montèrent dedans et le psychociment le composant s’illumina au contact de ses occupants. Après avoir offert une légère et apaisante lumière blanche pour l’éclairage de l’intérieur, les murs devinrent translucides et délivrèrent un spectacle grandiose à l’équipage du Luanda.

Sous leurs pieds s’étendait une foule immense, réunie sur une large place où des fontaines de marbre blanc et d’immenses arbres aux feuillages fournis se dressaient à intervalles réguliers. Des allées de sable fin parcouraient de belles pelouses avec de légers dénivelés tandis que des bancs opalins se trouvaient disséminés ici et là. L’ensemble était incroyablement harmonieux, calme et serein alors que des enfants jouaient au milieu d’adultes se promenant ou lisant paisiblement allongés dans l’herbe. Le parc était immense, plusieurs kilomètres carrés, et un plafond artificiel recréait le ciel. Une faune semblait même avoir été placée pour plus d’immersion. D’autres ascenseurs étaient visibles, montant et descendant dans un ballet parfaitement minuté. L’ensemble de l’équipage fut comme hypnotisé.

Le parc disparut, révélant d’autres halls à plusieurs étages, comprenant des lieux de travail, commerces ou habitations. Enfin, ils pénétrèrent dans ce qui ressemblait à l’intérieur d’une église, en cent fois plus grand. Ils passèrent ensuite par un jardin où des hologrammes d’information indiquaient les différentes directions à prendre. Finalement, l’équipage arriva dans un long couloir. La jolie rousse reprit la parole.

— Lorsque vous serez prêts, rendez-vous dans le bureau du fond. Rentrez directement sans toquer, vous y êtes attendus.

— Comment ça, lorsque nous serons prêts ?

La jeune femme eut un léger sourire et détailla des pieds à la tête Mina avant de répondre avec un ton candide.

— Voyons. Vous n’allez pas vous présenter dans cet état devant l’Ordo ?

— C’est-à-dire ?

Kim avait à son tour réagi au quart de tour, lançant des éclairs à la rousse, sous l’œil amusé de Yao.

— J’imagine que vous avez des vêtements propres et des douches à mettre à notre disposition ?

— C’est exact. Les deux premières portes sur la droite, vous trouverez tout ce dont vous avez besoin. Prenez votre temps, vous avez deux heures avant que le Directoire ait terminé, donc profitez des chambres.

Elle sourit une nouvelle fois en inclinant légèrement la tête dans une révérence, avant de faire volte-face. Le militaire à ses côtés fit une nouvelle fois claquer ses talons et pivota pour disparaître dans l’ascenseur d’où ils provenaient.

— J’hallucine ! Ils nous prennent pour des pouilleux. Comment ils se la pètent sur cette planète, sérieux !

— Quelque part, cela ne nous fera pas de mal de nous détendre un peu et nous rendre plus présentables, ma chérie. Regarde, il y a des tâches de sang, de cambouis et de sueur sur ma combi. Et même si vous êtes ravissantes, vous ne sentez pas… enfin, la rose, quoi.

— Tu peux parler, vieux débris.

Yao fut amusé par les propos de sa fille tandis que Mina secouait la tête en pouffant. Jahangir quant à lui s’était clairement désintéressé de la discussion. Puis Yao se dirigea vers la première porte. En passant à la hauteur du Taren, il lui tapa affectueusement l’épaule.

— Mon grand, je passe en premier à la douche. Honneur aux anciens.

— Techniquement, je suis plus vieux que vous, Ingénieur Yao.

— Tant que tu n’as pas de cheveux blancs, tu ne peux pas être plus vieux que moi.

— Mais… Je n’ai pas de…

— C’est ça ! Allez, je passe le premier.

— Certes.

Kim et Mina sourirent à leur tour et se dirigèrent vers leurs propres quartiers.

— Et pareil pour nous, je passe la première.

— Je suis la capitaine quand même ! Et je suis la plus vieille !

— Justement, t’as déjà suffisamment de privilèges, c’est moi qui ai le métier manuel, donc qui transpire le plus !

Mina se mit à rire tandis que Kim pouffait également. Elles pénétrèrent enfin dans la chambre et découvrirent une immense pièce, avec des lits à baldaquin, un spa intégré et tout le confort imaginable. Elles restèrent bouche bée quelques secondes avant que Kim ne soupire.

— Dire que j’ai toujours rêvé d’une chambre de princesse !

Un peu de detente

ina ne pouvait s’empêchait de se regarder dans la glace, détaillant sous toutes les coutures son allure grâce aux projections holographiques instantanées. Elle se sentait telle une petite fille en train de faire pour la première fois du shopping. D’habitude, l’exercice était plutôt du genre à l’ennuyer, n’ayant jamais accordé un grand intérêt à ce genre de pratique d’autant plus que les boutiques en ligne prospéraient. À vrai dire, si elle prenait soin un minimum de son apparence, elle n’avait jamais été coquette. Pourtant, le grand jeu déployait par Edenia faisait mouche. Les différentes tenues qui lui étaient proposées, les coupes de cheveux et les soins qui lui étaient prodigués la rendaient étonnamment docile. Un sourire aux lèvres, elle s’observait, se tordant dans tous les angles, mais ne pouvant réellement se décider.

À ses côtés, le tailleur l’observait avec bienveillance et amusement. Il appliquait le tissu intelligent, prenant directement la forme de la robe voulue au contact de la peau de Mina, puis il lui laissait quelques secondes pour admirer le résultat. Un commentaire élogieux énoncé d’une voix douce et il s’occupait ensuite de la coiffure et du maquillage, appliquant un gel d’enzymes spécialement conçu pour une coupe précise. Ce petit ballet durait depuis plusieurs dizaines de minutes déjà et Mina ne s’en lassait toujours pas.

Elle finit par choisir une longue robe de cocktail aux teintes carmin avec des motifs raffinés, accompagnée d’une coupe élaborée faisant miroiter quelques reflets rappelant sa tenue. En se voyant ainsi, Mina se sentit incroyablement belle, bien dans sa peau et féminine. Bien qu’étant une plutôt belle femme à l’origine, elle avait toujours eu ce petit côté garçon manqué, qu’elle avait quelque part cultivé au fil du temps. Cette impression était de plus renforcée par sa silhouette athlétique, ses épaules étant plus larges et dessinées que ne le voulaient encore les canons de beauté répandus dans la galaxie ou plus précisément dans les espaces spatiaux où les Humains étaient majoritaires. Et pourtant là, elle discerna une nouvelle sorte de bien-être. Elle se sentait belle et désirable, elle avait confiance en elle et elle était prête à relever tous les défis. Surtout, elle avait mis de côté ses problèmes durant ces quelques minutes. Voyant la jeune femme apprécier, le tailleur s’avança.

— Vous avez fait un excellent choix, madame. Êtes-vous prête pour la suite ?

— La suite ? Quelle suite ?

— Veuillez me suivre.

Le tailleur s’inclina et montra la voie d’un bras, puis il guida la jeune femme à travers un long corridor offrant une vue magnifique sur une immense étendue de verdure. Les bâtiments d’un blanc pur perçaient çà et là au milieu des arbres titanesques. Edenia présentait cette particularité de mélanger avec bonheur une végétation fournie avec des bâtiments d’une grande beauté et Mina n’était pas insensible à ce cadre idyllique. Elle se dit qu’il devait faire particulièrement bon vivre ici. Une paix sociale semblait entretenue par des élites soucieuses du bien commun et l’ensemble disposait d’un cadre propice à l’épanouissement personnel. Après avoir écumé quelques-uns des bas-fonds les moins glorieux de la galaxie, se trouver ainsi dans un tel lieu de quiétude lui apportait un réconfort certain.

Guidée par le tailleur, elle arriva dans un spa particulièrement luxueux. La quiétude de l’endroit était appréciable et les rares personnes que Mina croisa étaient de toute évidence bien détendues. Elle se rendit dans un vestiaire et fut invitée à se dénuder, puis elle fut à nouveau conduite, dans le plus simple appareil, jusqu’à une grande pièce à la luminosité faible, mais apaisante, emplie d’odeurs capiteuses, mais agréables. Mina ne semblait nullement gênée par sa propre nudité, le cadre se prêtant bien à la chose.

Dans le bain se trouvait le militaire qui les avait accueillis sur la plateforme. Les bras en croix, accoudé sur le rebord en céramique psychoactive, il appréciait le doux clapotis de l’eau chaude, la tête en arrière. Sa silhouette était imposante, chacun de ses muscles étant parfaitement dessiné pour lui donner l’apparence d’un dieu grec. Aucune irrégularité sur sa peau, aucune blessure, son corps tout entier était parfaitement proportionné et symétrique.

Mina ressentit un moment de gêne en le voyant et se bloqua, puis pressa le pas pour s’installer dans l’eau jusqu’aux épaules. Là, elle sentit l’eau chaude la détendre alors que des courants s’actionnaient immédiatement aux endroits où elle avait subi des traumatismes. Durant un instant, le bien-être que lui procurait ce bain aux vapeurs anesthésiantes lui fit presque oublier la présence du bel adonis. Ce fut d’ailleurs sa voix suave qui lui rappela sa présence. Une voix étonnamment moins froide que lors de leur première rencontre sur le quai. Au contraire, elle était désormais avenante et presque sensuelle, ce qui fit son petit effet sur la jeune femme.

— Nous avons intégré un système de reconnaissance des lésions pour que les enzymes présentes dans le bain déclenchent des tourbillons massants localisés.

— Oh… C’est très agréable.

L’homme avait redressé sa tête pour plonger son regard bleu azur dans celui de la jeune femme qui se remit nerveusement une mèche de cheveux derrière l’oreille, retenant du mieux qu’elle pouvait un sourire. Elle était troublée par le regard pénétrant du beau militaire.

— Nous avons ajouté des micro-organismes dotés de cellules souches qui ciblent chacune des irrégularités de la peau, réduisent les cicatrices et soignent les différentes blessures. Tout ceci pour le bien-être sans pour autant nécessiter d’intervention médicale lourde.

— Ce bain est une sorte de fontaine de jouvence, si j’ai bien compris ?

— En quelque sorte, bien que dans votre cas ce soit superflu.

— Vous m’avez observée ? Ce n’est pas très courtois de votre part.

L’homme eut un léger sourire en entendant les propos de Mina et il se redressa pour rejoindre la jeune femme. Son torse puissant et imberbe fendit l’eau alors que des gouttes d’eau perlaient le long de ses larges épaules. Il s’arrêta non loin de la capitaine du Luanda, bien plus près que ne le voudraient les convenances, et cette dernière avala sa salive alors que ses joues se teintaient de pivoine.

— Je vous prie de m’excuser, madame, c’était en effet déplacé. Mon œil fut attiré par les nombreuses cicatrices que vous abordez et, en tant que soldat, je leur ai accordé une attention trop importante. J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur ?

— Euh… Non. J’avoue que j’ai bien trop de blessures pour avoir un aussi joli grain de peau que vous.

Mina était clairement troublée, mais pourtant elle ne pouvait détacher ses yeux ni même garder une distance plus raisonnable. D’ailleurs, elle se rendit compte qu’elle prenait plaisir à être dans ce jeu de séduction avec cet homme au demeurant charmant, dont le sourire faisait mouche.

— Vous me flattez, mais je n’ai aucun mérite : j’ai une carte membre de ce spa. Mais n’ayez crainte, vous êtes une femme splendide. Quelles améliorations géniques avez-vous subies ?

Mina ne put contenir un large sourire alors que le compliment du militaire Edenien lui fit particulièrement plaisir. Elle se saisit de l’occasion pour entrer un peu plus dans le jeu de séduction.

— Aucune.

— Non, je ne vous crois pas…

— Pour de vrai. En fait si, j’ai suivi un programme d’amélioration physique durant ma carrière de joueuse de stratosball.

— Et rien pour entretenir votre teint, vos yeux verts en amande ou votre visage ? Je n’ose le croire.

— Désolée de vous décevoir.

— Détrompez-vous, lorsque l’on connaît les irrégularités et le caractère aléatoire de la nature, le fait que vous disposiez d’un si gracieux agencement génétique vous rend à bien des égards unique et admirable…

— C’est sûrement le plus étrange compliment que l’on m’ait fait, mais j’apprécie l’attention…

Mina et l’homme se laissèrent aller à un léger rire alors qu’elle repassait une autre mèche de cheveux derrière son oreille. Il tendit la main vers la jeune femme, se rapprochant si près d’elle qu’elle sentit sa cuisse contre la sienne. Ce qui ne la dérangea pas, bien au contraire.

— Nous n’avons pas été présentés, madame. Je m’appelle Éole Umberto, Colonel des Forces d’Intervention Spéciales d’Edenia.

— Enchantée, Colonel. Je suis Mina Yabrir...

— Je vous connaissais déjà, Mina Yabrir. Votre profil est tout à fait remarquable.

La conversation dura ainsi plusieurs dizaines de minutes. Alors que l’ambiance devenait de plus en plus intime, des boissons furent apportées par un serveur et, l’alcool aidant, les rapprochements de l’un vers l’autre amenèrent Mina à passer l’une de ses jambes par-dessus celle d’Eole tout en se calant au creux de son épaule. Les deux riaient de bon cœur, évoquant d’anciens souvenirs sportifs respectifs.

— Et là, mon coach me sort « t’attends quoi pour lui tartiner le museau avec ? » ! Comme ça, juste devant les caméras et les robots arbitres. Résultat, on a pris une pénalité et on a perdu le match !

— Et tu lui as… tartiné le museau ?

— Bien sûr !

Eole pouffa de rire à l’anecdote de Mina et lui passa sa main sur l’épaule. Mina frissonna en sentant les grandes mains du militaire glisser sur sa peau désormais d’une grande douceur. Il leva alors son verre pour trinquer avec la jeune femme. Les coupes tintèrent et chacun termina le délicat nectar alcoolisé avant que leurs regards se perdent l’un dans l’autre. Là, Eole posa sa coupe et se saisit de celle de Mina pour la déposer à son tour. Et, avec assurance, il passa sa main sous le menton de la jeune femme pour lui lever la tête. Sa mâchoire se crispa un instant puis ses lèvres charnues rentrèrent en contact avec celles de Mina. Cette dernière ne résista pas, se laissant guider alors que le baiser devenait passionné, charnel. Les mains du militaire glissèrent jusqu’au creux des reins de Mina qui passa les siennes de part et d’autre du menton du bel homme. L’étreinte devint plus sauvage alors que les mains de l’homme passaient sous les fesses de la jeune femme pour la soulever tel un fétu de paille. Se retrouvant à califourchon sur Eole, Mina redécouvrit des plaisirs charnels auxquels elle n’avait plus goûté depuis des mois et ne bouda pas son plaisir, succombant totalement à ses pulsions.

Lorsque tout fut terminé, Mina était à la fois exténuée et soulagée, presque détendue. Un sourire béat vissé au milieu du visage, elle se laissa aller à d’ultimes caresses avec son amant qui, passant sa main délicatement sur sa joue, offrit un autre baiser sur les lippes charnues de la belle. Se reculant pour l’observer, il lui dit quelques mots sur le ton de la confidence.

— Nous allons être en retard pour la réception de ce soir.

Mina retint un rire, se laissant glisser dans le bain alors que son bien-être était d’autant plus intense qu’elle en avait d’agréables picotements dans les pieds et les mains. Elle répondit sur un ton amusé.

— Je n’ai jamais été très fan de ce genre de réception ! Je pensais d’ailleurs l’éviter et bénéficier de la compagnie d’un bel autochtone pour visiter la ville.

— Ton autochtone sera à la réception. Elle est notamment donnée en ton honneur.

— En mon honneur ?

— Et bien… Les membres de notre comité directoire sont nombreux à avoir été stupéfaits par la réussite de ta mission. Et ils souhaitent te montrer que les gens d’Edenia ne sont pas des ingrats.

— Oh. Et bien, je serai ravie de m’y rendre, surtout si je suis en si bonne compagnie.

La grande reception

ina passa donc les immenses portes noires aux lourds montants dorés et aux innombrables bas-reliefs d’argent pour arriver dans une salle démesurément grande. Des centaines de personnes étaient réunies, discutant paisiblement, alors qu’un orchestre philharmonique emplissait l’air d’une mélodie harmonieuse depuis une plateforme antigrav. Le sol de marbre brillait tellement qu’il renvoyait l’image de la jeune femme, clairement intimidée par l’immensité de la réception. Des colonnes de plus de quinze mètres bordaient la pièce, sculptées sous les traits de représentations de divinités grecques, accentuant le côté solennel de cette cérémonie.

Elle tenait le bras d’Eole, dont l’uniforme impeccable semblait luire grâce aux reflets de la lumière extérieure qui inondait la pièce par les immenses baies vitrées d’une lueur opaline. Mina se sentit insignifiante alors que les regards se posaient sur elle, comme sur une attraction exotique. Elle n’était guère à l’aise au milieu de ces gens d’une grande beauté, d’une perfection quasi absolue, dont les regards inquisiteurs trahissaient un certain étonnement. Instinctivement, elle resserra son étreinte, comme pour se rassurer, cherchant quelques réconforts dans le regard du militaire. Ce dernier la gratifia d’un sourire rassurant tout en l’invitant à avancer. Un majordome vint leur offrir des boissons.

Eole conduisit Mina jusqu’à un groupe de cinq personnes, portant des tenues rappelant la noblesse sous l’époque victorienne.

Un tel anachronisme surprit la jeune femme, qui se rappela toutefois que l’ensemble de la planète multipliait les représentations fantasmées de l’Histoire de l’Humanité, avant ses premiers contacts avec les autres espèces. Un homme, arborant une longue barbe fournie, lui offrit un sourire en lui tendant une main. Il y déposa un baiser cérémoniel, la mettant mal à l’aise et lui parla d’une voix sirupeuse, avec une attitude clairement paternaliste.

— Madame Yabrir, vous voilà enfin ! Quel plaisir de vous voir ainsi vous joindre à nous.

— Euh… Merci… Merci beaucoup pour vos attentions.

— Allons, c’est la moindre des choses. Vous avez réussi avec brio une mission particulièrement complexe, il est normal qu’Edenia vous prouve sa gratitude.

— Je… Euh… Je n’ai fait qu’mon travail, monsieur.

— Karl. Hasdrubal Yeung Karl, président du service Recherche et Développement. Et voici l’archi ingénieur Soxor Xalaat, responsable du laboratoire 22, Mitchell Sam, de notre conseil d’administration, Satura Okozoze, directrice financière et enfin, le général Opale Beaufort, chef de la VIIIème flotte.

— Euh… Enchantée.

Mina réalisa qu’elle se trouvait au milieu du gratin de l’une des sociétés les plus puissantes et les plus influentes de la galaxie. Autant dire que son malaise ne fit que s’accentuer au fur et à mesure de la discussion. Il était désormais évident qu’elle n’était pas du tout à sa place dans cette réception. Alors qu’elle avalait sa salive, gênée et ne sachant pas comment réagir, Karl reprit la parole.

— Je disais donc qu’en honorant votre contrat et surtout la manière dont vous avez récupéré l’artefact, vous nous avez éblouis. Aussi, nous pensions vous faire une nouvelle offre.

— Vu l’ampleur du précédent contrat, je vous confie déjà songer à prendre ma retraite.

— Oh… Voilà qui serait regrettable. Vous disposez d’un potentiel incroyable. Nous connaissons des acheteurs pour votre appareil. Vous aurez de quoi verser une prime de départ fort sympathique à votre équipage avec les fonds récoltés par la vente du Luanda et de votre permis d’entrepreneur, vous conservez l’ensemble des bénéfices de la Société Yabrir, ce qui constitue déjà un pactole non négligeable. Ainsi, vos amis seront à l’abri du besoin pour le restant de leurs vies. Et voilà où nous entrons en jeu. Vous intégrez notre société, ce qui vous donne accès à la fiscalité particulièrement avantageuse d’Edenia, votre salaire s’élèvera à neuf cents Kilos Crédits par Année Spatiale Standard, plus intéressement à la performance s’élevant de vingt-cinq à cinquante pour cent du salaire annuel sous forme de prime.

Mina eut un moment d’arrêt en entendant les montants tout bonnement astronomiques qui lui étaient annoncés. Elle se dit qu’avec de telles sommes, après seulement cinq années de travail ici, elle pourrait carrément s’acheter une station balnéaire personnelle. Alors qu’elle était plongée dans ses pensées, se perdant en calculs tous plus fous les uns que les autres, elle fut ramenée à la réalité par Eole.

— En plus de ça, tu aurais accès au Spa régénérateur et à toute une série d’améliorations géniques de pointe qui devraient booster ta durée de vie et ton état de santé de manière significative.

— Qu’est-ce que vous voulez dire par significative ? En chiffres, ça représente quoi ?

— Et bien, je suis à la moitié de ma vie, d’après les estimations des scientifiques et j’ai déjà cent quatre-vingt-deux ans.

— Ah mince !

Mina était bouche-bée, totalement incrédule. Les offres qu’on lui faisait défiaient l’entendement et pourtant, s’il existait un endroit dans l’univers où elles pouvaient se réaliser, c’était bien ici. Sur Edenia.

— Mais… Mais pourquoi m’offrir tout ça ?

— Je te l’ai déjà dit, Mina. Tu es unique. Ta beauté, ton courage, ton talent, tout ceci est inné chez toi. Nous cherchons à tirer l’Humanité vers le haut, vers la place qui lui revient de droit, à savoir celle d’espèce ultime, fruit parfait de l’arbre de l’évolution. Et lorsqu’un de ces fruits présente un tel niveau perfection que le tien sans la moindre intervention de nos scientifiques, il est capital d’en tirer son plein potentiel. Tu as encore quelques défauts, bien sûr. Si tu nous rejoins, tu seras réellement parfaite. Absolue.

— Et je dois faire quoi en échange ?

— Ce que tu fais le mieux : guider un vaisseau. Notre flotte aurait besoin de capitaines comme toi pour des missions spéciales ! Tu porterais toujours plus loin les intérêts de notre société et par la même, de l’Humanité entière.

Les mots d’Eole résonnaient dans la tête de Mina alors que les regards bienveillants des pontes d’Edenia étaient fixés sur elle. Elle ne savait pas vraiment quoi penser, en même temps l’offre était clairement intéressante, mais elle n’adhérait pas à la philosophie d’Edenia. D’ailleurs, la forte xénophobie dont faisait preuve la société la dérangeait bien plus qu’elle ne voulait bien l’avouer, d’autant plus maintenant qu’elle avait tissé des liens aussi forts avec les membres de son équipage. Et puis, il y avait quelque chose d’autre qui la gênait. Cette sensation que la séduction d’Eole faisait partie de leur plan, qu’ils l’avaient tous manipulée en espérant obtenir ce qu’ils voulaient d’elle. Ce sentiment s’ancrait de plus en plus profondément en elle et la jeune femme s’inquiétait pour ses membres d’équipages. Alors qu’elle était perdue dans ses pensées, la voix de Karl la sortit de ses réflexions.

— Alors, mon enfant, je vous vois soucieuse…

— Oui… Je… Je suis un peu gênée par votre offre. Je veux dire, c’est trop ! Je ne saurais accepter.

Le vieil homme offrit un nouveau sourire empli de bienveillance. Il semblait bien moins condescendant, bien moins impérieux que ne l’étaient les autres membres d’Edenia.

— Je comprends tout à fait, Capitaine. Vous vous demandez où se cache l’entourloupe dans notre affaire. Vous avez fréquenté les bas-fonds de l’univers et faire confiance n’est plus réellement possible pour vous. Et je parie que vous vous inquiétez pour votre équipage.

— Oui, c’est… C’est ça.

Mina se passa la main sur la nuque, un sourire gêné aux commissures des lèvres. Karl avait vu juste et venait d’exposer ses doutes à la face de tout le monde. La sagacité du vice-président était tout bonnement époustouflante.

— Comprenez-nous… Nous ne pouvons être reliés à la réalisation de votre contrat. D’un point de vue actionnarial et surtout concernant notre politique extérieure, cela serait un désastre. Aussi, nous achetons, d’une certaine manière, votre silence, en assurant un avenir doré à vos proches, tout en tentant d’obtenir un retour sur notre investissement en misant sur vos exceptionnelles qualités. Car nous avons été sincères lorsque nous avons émis le souhait de vous compter dans nos rangs. L’enthousiasme du colonel Umberto à votre encontre est certainement dû à l’attirance toute compréhensible qu’il ressent pour vous, mais il a raison : vous êtes unique. Et vos compétences nous seraient fort utiles.

— Et pour mon équipe ?

— Outre les sommes importantes d’argent qu’ils recevront, ils devront s’engager à changer d’identité et à ne plus fréquenter le secteur d’Andorivake. Nous les ferons disparaître pour qu’ils puissent jouir de leur nouvelle vie, les poches bien remplies.

— Vous vous donnez beaucoup de mal pour nous satisfaire. Je trouve ça un peu…

— Suspect ? Je comprends votre point de vue. Mais la réalisation de votre mission va permettre à Edenia de générer de tels bénéfices que nous ne saurions qu’être généreux avec ceux qui nous auront permis de réaliser ceci.

— Et si je refuse ?

— Vous avez signé un contrat de confidentialité très strict qui nous protège autant que possible de vos éventuelles indiscrétions, donc nous vous laisserions partir. Toutefois, nous vous proposerons certainement des contrats exclusifs forts intéressants pour…

— Nous garder silencieux sur notre petite affaire.

— Vous avez parfaitement compris.

— Je peux réfléchir à votre offre avant de vous répondre ?

— Bien entendu, très chère. Notre offre tient le temps que vous resterez à Edenia. Comment se porte votre ami, au fait ?

— Tim ? Je… Je ne sais pas trop. On l’a confié à vos équipes médicales à notre arrivée, j’espère qu’il se remet bien.

En répondant à la question, Mina eut un sentiment de culpabilité. Elle s’en voulait d’avoir pris autant de bon temps alors que la vie de Tim était toujours en danger. Et surtout, d’avoir ainsi décompressé sans lui rendre visite de la journée. Elle baissa la tête et se mit à rougir. Elle mit sa main devant sa bouche et regarda furtivement les convives.

— D’ailleurs, je dois savoir comment il va. Merci encore pour tout, merci pour l’offre, je vous promets d’y réfléchir au plus vite. Veuillez m’excuser. Bonne soirée.

Faisant volte-face, la jeune femme s’éloigna alors à grande foulée tandis que ses yeux devenaient brillants et qu’elle fendait la foule. Karl, en la voyant ainsi s’éloigner, perdit son sourire pour arborer un visage sévère. Sans quitter Mina des yeux, il s’adressa à Eole d’une voix sèche et autoritaire.

— Ne la perdez pas de vue. Et assurez-vous qu’elle accepte notre accord.

Au chevet d un ami

ina n’avait même pas pris la peine de se changer et le regard à la fois amusé et étonné de la doctoresse lui fit rapidement comprendre que sa tenue ne se prêtait guère à ce genre de visite.

D’ailleurs, c’est avec un sourire que la femme, plutôt petite et un peu ronde, la reçut.

— Bonjour… Vous êtes sacrément élégante pour une visite.

— Oui… Euh. Oui, merci, j’ai… J’étais pressée, je n’ai pas eu le temps de me changer.

— J’avais compris, je me doutais que vous arriviez de la grande Réception. On ne parle que de ça à l’Holovision. Vous veniez voir qui ?

— Tim… Euh, je veux dire Tim O’hara, Meds de Yabrir Service.

Le visage de la jeune femme perdit un instant son expression joviale alors qu’elle guidait désormais Mina à travers le couloir.

— Ah. Votre ami nous est arrivé dans un état très critique. À vrai dire, c’était la première fois que je voyais quelqu’un avec de telles blessures. Lorsque nous l’avons sorti du cryocoma pour l’opérer, il a failli mourir à plusieurs reprises.

— Et… comment va-t-il ?

— Il est sorti d’affaire.

Mina eut un soupir de soulagement en entendant cette phrase. Elle eut l’impression qu’un poids énorme venait d’être enlevé de ses épaules. Pourtant, elle eut un pincement au cœur et alors que l’émotion la submergeait, ses yeux se mirent à briller et elle porta sa main à sa poitrine. Sa gorge se serra et il lui fallut faire un énorme effort pour ne pas fondre en larmes.

— Merci… Merci infiniment. Je ne sais pas quoi dire d’autre. Comment vous vous appelez ?

— Rien, c’est normal, je n’ai fait que mon travail. Je suis le docteur Aínos.

— Merci du fond du cœur. J’aimerais le voir. Est-il sorti du coma ?

— Non, nous l’avons replongé dans un coma artificiel temporaire, uniquement le temps que les greffes prennent.

— Quelles greffes ?

Son avant-bras droit et son pied gauche étaient dans des états trop dégradés pour être sauvés, aussi nous les avons remplacés par des membres de substitution. De plus, sa moelle épinière était brisée en de multiples endroits, nous avons dû lui injecter des cellules souches dans du gel médical pour assurer sa guérison. Le temps que toutes ses cellules soient rétablies, il sera incapable de marcher sans système d’aide. Votre second a validé ces opérations en prenant sur les fonds de votre société.

— Mon… second ?

— Un certain Franz. Un homme… sympathique, quoiqu’un peu trop vulgaire. Nous n’arrivions pas à vous joindre, il nous a dit que vous seriez d’accord.

Mina eut un léger sourire en entendant cela.

— Il a raison, vous avez très bien fait. Il sortira quand du coma ?

— Difficile à dire avec exactitude. Tout dépend de la vitesse à laquelle il cicatrise désormais. Mais, pour être honnêtes, nous n’avons plus grand-chose à faire pour lui. Il revient du seuil de la mort, mais il est tiré d’affaire. Je recommande d’attendre encore quelques jours, entre huit et douze, avant de le sortir du coma. Faites attention toutefois, car s’il en sort trop tôt, il faudra bien lui donner des antidouleurs. Les récepteurs de la douleur de son organisme sont pour le moment inhibés par la stase dans laquelle il est plongé pour accélérer l’acceptation de ses nouveaux membres par son organisme.

— D’accord. Nous ferons attention. Je… Je peux le voir ?

— Bien entendu. Je vous laisse avec lui.

Le docteur Aínos offrit un ultime sourire et s’éloigna. Mina passa sa main devant l’interrupteur lumineux de la porte de Tim qui coulissa dans le mur sans un bruit. Tim était allongé sur un lit flottant au-dessus du sol duquel partaient plusieurs fils se plantant dans les membres du Meds inconscient. Les hématomes étaient encore visibles et il était recouvert de plusieurs pansements d’enzymes médicales semblables à du gel. D’ailleurs, on voyait clairement la différence de teinte de peau entre le corps de Tim et les greffes.

Devant ce spectacle, Mina ne put retenir ses sanglots et elle commença à pleurer à torrents. Peinant à rester debout, elle s’assit à côté du lit de Tim alors que les images de sa blessure lui revenaient en tête. D’ailleurs, l’image de son ami au bord de la mort, tous les dangers qu’elle avait dû traverser pour en arriver là, tout lui revenait à l’esprit alors qu’elle hoquetait, des larmes coulant le long de ses joues. Toute la pression et le stress accumulés depuis des semaines, la peur, la peine, la culpabilité et la fatigue, tout lui remontait alors qu’elle voyait enfin le bout du tunnel. Elle était soulagée de voir son ami sorti d’affaires, que tout soit enfin terminé. Elle lui prit la main et finit par se calmer. Étonnamment, elle se sentait bien, comme si pleurer avait chassé toute cette tension et toute cette culpabilité.

— Tim… Je suis si heureuse que tu ailles bien. J’ai eu si peur pour toi, je m’en suis tellement voulu. Je m’excuse, du fond du cœur, pour ce qui t’es arrivé.

Elle garda la main de Tim dans la sienne, le regard fixé sur le visage paisible du Meds. Elle se remémora tous les moments passés ensemble. Elle se sentit étrangement bien à ses côtés, comme si elle était à sa place. Elle se souvint également des attentions qu’il avait eues pour elle. Elle se surprit à sourire alors qu’elle essuyait ses larmes. Elle était comme apaisée.

— Tu sais, j’ai reçu une offre de la part d’Edenia. Elle est sacrément intéressante, mais… avant, j’aimerais bien savoir ce que toi tu comptes faire. Je pense accepter, tu vois, parce que c’est vraiment une opportunité unique et…

« Mina ! »

La voix d’Orianna venait de résonner dans son esprit, la tirant brusquement de ses songes.

Elle fronça les sourcils, étant clairement désappointée par l’intrusion mentale dont elle était victime.

« Tu sais que je n’aime pas vraiment quand tu entres dans ma tête sans prévenir, Orianna ! »

« Désolée Mina, mais… sais que je ne l’aurais pas fait si je n’avais pas eu une très bonne raison. Et… Hum… Muhammad… »

« Quoi, Muhammad ? »

« Il n’est plus là. »

« Comment ça, il n’est plus là ? »

« Son corps… Il n’est plus à bord ! »

« Mais enfin ça n’a aucun sens, qui aurait pu voler le cadavre de mon père ? »

« Je sais, nous n’avons vu personne, avec Lorne. Mais… le corps de Muhammad n’est plus là.

Tu devrais revenir au plus vite… »

« Bordel… »

eclaircir un mystere

’ensemble de l’équipage se trouvait dans la cale, où devrait être Muhammad. La table sur laquelle il était allongé était désormais vide et un silence pesant planait dans la pièce. Un silence que finit par briser Lorne.

— Sans déconner… C’est quoi ce bordel ? Si on nous fait une blague, elle est vraiment pourrie.

— Pourquoi faire une blague comme celle-là ?

— J’n’en sais rien. Mais si je choppe l’enfoiré qui a fait ça…

Le Pilote avait raison sur un point, l’équipage du Luanda partageait son aversion pour la profanation du corps de Muhammad. Et nul doute qu’ils sauraient se montrer rancuniers le moment voulu. Orianna prit la parole, son air était grave et elle parla à voix basse comme si elle avait peur d’être entendue.

— Ce qui est étrange c’est qu’il n’y a aucune trace d’effraction et que personne n’a rien entendu. Donc le mystère est entier et les hypothèses qui s’offrent à nous n’ont rien de réjouissant.

— À quel genre d’hypothèses tu penses ?

La question de Kim était sur toutes les lèvres, mais pourtant la pièce replongea dans le silence alors que l’Orchidienne passait sa main sous son menton.

— Tout d’abord, nous pouvons avoir été cambriolés par un véritable professionnel, le genre d’expert capable de rentrer dans un vaisseau, de récupérer le corps d’un homme…

— Anormalement lourd…

L’intervention de Jahangir avait coupé la Tétran. Tous les regards se tournèrent vers le Taren pour entendre ses explications.

— Oui… J’ai trouvé le corps de notre précédent capitaine particulièrement lourd. En temps normal, je pense que Muhammad doit peser entre 80 et 90 kilos, suivant sa quantité d’équipement. Le corps de ton père faisait beaucoup plus de 200 kilos. Tout comme son état de conservation, juste à côté de ce ketlax infecté sur l’astéroïde… Il y a quelque chose d’étrange concernant la dépouille de Muhammad, ce qui peut expliquer pourquoi quelqu’un aurait voulu le récupérer.

— Donc, notre voleur doit être un expert, particulièrement efficace et je pense qu’il a des complices sur Edenia. Néanmoins, une autre hypothèse me semble plus crédible, c’est que notre voleur était déjà dans le vaisseau lorsque nous sommes arrivés ici.

— Comment ça ? Tu veux dire qu’il serait monté à bord sur Andorivake ?

— Probablement. Il s’est infiltré à bord alors que notre vaisseau était plus vulnérable, que ce soit sur la station Watiko ou lorsque nous avons été abordés par ces pirates. Cette hypothèse me semble plus rationnelle, car nous n’avons constaté aucune trace d’effraction, de piratage informatique ou quoi que ce soit qui puisse nous laisser penser que l’on ait forcé l’entrée du Luanda. Sortir du vaisseau est plus facile que d’y entrer.

Kim s’avança, regardant la table vide, comme pour chercher dans ses souvenirs quelque chose qui pourrait l’éclairer sur la situation.

— Dans tous les cas : pourquoi voler un mort ? Et surtout, comment ce voleur a-t-il pu savoir qu’il était si particulier alors que nous n’avons rien remarqué ?

— C’est une très bonne question. À laquelle on ne peut, pour le moment, pas répondre. Il nous faut enquêter.

— Où doit-on chercher ?

— Je vais m’en charger. Kim, viens avec moi.

— Où allons-nous ?

— Nous allons enquêter sur la disparition de mon père. Les autres, fouillez le vaisseau pour en apprendre un peu plus. Et surtout, pour vous assurer qu’il est sûr maintenant.

Mina quitta la pièce d’un pas décidé avec Kim la suivant de près. Les deux femmes se dirigèrent alors vers la cité et plus précisément, vers la caserne militaire. Mina exigea avec froideur d’être conduite jusqu’au Colonel Eole Umberto. Ce dernier la reçut d’ailleurs dans un luxueux bureau avec une vue exceptionnelle sur la cité s’étendant jusqu’à l’horizon. Des tapisseries pendaient sur les murs, bannières du régiment, logo d’Edenia et autres représentations splendides de scènes mythologiques humaines, tels que des chevaliers luttant contre des dragons ou des guerriers grecs triomphant de monstres légendaires. Un imposant bureau de bois trônait au fond de la pièce. Plusieurs hologrammes flottaient au-dessus de la tête d’Eole qui se leva lorsque Mina rentra dans la pièce, un sourire illuminant alors son visage.

— Tiens, Mina, te voilà ! Je suis ravi de te voir. Je m’inquiétais pour toi, tu as quitté si vite la réception…

— J’avais besoin de m’aérer, ne t’en fais pas !

Les bras ouverts, Eole posa sa main dans le dos de Mina et lui déposa un baiser sur la joue. La manœuvre gêna la jeune femme dont les pommettes rosirent.

— Tu viens pour accepter notre accord alors ?

— Quel accord ?

Kim était incrédule devant la scène, que ce soit par la familiarité du gradé Edenien ou par la teneur de la conversation.

— Non. Mon vaisseau a été victime d’un cambriolage.

— Et que t’a-t-on volé ?

— La dépouille de mon père.

— Oh…

Le visage d’Eole se décomposa, comprenant subitement l’humeur maussade et distante de Mina et surtout la raison de sa présence dans son bureau.

— Mina je suis désolé. Je vais tout mettre en œuvre pour qu’on le retrouve.

— Merci, Eole. Je pensais commencer par vérifier vos systèmes de surveillance. Pour savoir qui a fait le coup.

— Excellente idée. Je vais t’aider, suivez-moi.

Le colonel Edenien guida alors les deux jeunes femmes jusqu’au poste de commandement du spatioport. Là, un garde regarda le trio avec un air incrédule alors qu’ils pénétraient dans son bureau. Après un bref salut militaire, Eole lui parla d’une voix sèche et directive.

— Colonel Umberto, Forces d’Intervention Spéciales d’Edenia. Nous venons pour vérifier plusieurs enregistrements holographiques du quai 22-4.

— Colonel… Euh… Je regrette, je ne peux pas faire cela sans autorisation du…

— Je n’ai pas de temps à perdre. Les FISE sont en pleine enquête sur une affaire de vol qui pourrait mettre en péril la sécurité d’Edenia, j’en appelle donc au protocole Ecarlate et vous somme de me donner l’accès à vos enregistrements.

— Euh… Certes, mon Colonel. Je vous laisse.

Le garde déguerpit immédiatement, visiblement peu enclin à s’opposer à la volonté du charismatique gradé des Forces Spéciales. Eole s’installa derrière les consoles et commença son labeur. Il lança plusieurs enregistrements simultanément et le trio se mit à les observer en silence. Après plusieurs secondes, Kim s’approcha de l’un d’eux puis le désigna du doigt en s’exclamant avec son habituel enthousiasme.

— Je l’ai trouvé ! C’est le Luanda !

— Très bien, j’agrandis l’hologramme et je fais défiler les dernières quarante-huit heures.

L’hologramme défila à toute vitesse, montra l’amarrage du vaisseau, la réception de l’équipage par Eole et la belle femme rousse, puis le déchargement de la cale du navire. Puis, durant de longues minutes, rien du tout. Simplement le Pilote Lorne faisant les cent pas autour du vaisseau de temps à autre et Orianna semblant profiter de la vue. Puis, enfin, en pleine nuit, une silhouette sortit du pont d’amarrage par le sas comme s’il était un membre d’équipage.

— Là, tu peux zoomer sur lui, s’il te plaît ?

— Bien sûr, Mina.

Le colonel s’exécuta et l’hologramme de l’homme se fit plus grand, désigna ses traits. Il s’agissait d’un homme d’âge mûr, voire même un peu âgé. La cinquantaine, environ. Vu la médiocre qualité de l’enregistrement, il était difficile de percevoir les couleurs, mais son teint semblait hâlé. Il arborait de plus une barbe fournie et en voyant avec plus de précisions ses traits, Mina sentit son sang se glacer. Elle resta figée durant de longues secondes, l’air terrifié et dubitatif à la fois, comme à la vue d’un fantôme. Elle bégaya, n’osa prononcer le nom de l’homme qu’elle avait reconnu.

— Qui est-ce, Mina ?

— Mon père.

— Mais… Mais il n’est pas mort ?

Kim aussi était sous le choc. Elle avait reconnu Muhammad, mais elle semblait n’oser y croire. Mina tenta de reprendre ses esprits.

— Si… Oui, il était mort.

— Pour sûr ! On l’a récupéré sur un astéroïde où il a passé des semaines et des semaines, sans oxygène, suite à une blessure mortelle qui l’a traversé de part en part ! Tu m’étonnes qu’il doive être mort ! Et puis, on a vérifié quand on l’a récupéré quand même ! Mon père a même pris le soin de faire sa toilette mortuaire !

— Qui se fait passer pour lui, alors ? Mesdames, je vous crois, mais comprenez que cet homme a pénétré illégalement sur Edenia et l’immigration clandestine est sévèrement punie ici. Vous comprenez que je doive l’appréhender ?

— Tout à fait. Mais ne le tuez pas. Je veux savoir qui est cet usurpateur qui se fait passer pour mon père.

— Il faudrait voir où il s’est rendu par la suite. On peut le suivre ?

— Oui.

Kim et Eole firent à nouveau basculer un affichage large avec plusieurs hologrammes. Le trio suivait des yeux l’évolution du sosie de Muhammad. Il avançait avec aisance, passant d’un écran à l’autre avec une vitesse de plus en plus impressionnante. À vrai dire, plus les images défilaient, plus il donnait l’impression de… flotter. Puis, alors qu’il avait sûrement parcouru un bon kilomètre en à peine cinq minutes, les caméras le suivant semblèrent subirent un dysfonctionnement de manière simultanée. Et, après un sursaut dans l’image, il disparut purement et simplement, sous les yeux médusés du trio. Kim se recula, l’air horrifié, levant les mains au ciel à la manière d’un enfant surpris.

— J’ai rien touché !

— Non. Il s’est… évaporé.

Les bras ballants, Mina ne sut quoi répondre d’autre alors qu’Eole commençait à s’énerver.

— Bordel, mais qu’avez-vous ramené sur ma planète ?

— Je te jure, Eole, nous n’en savions rien. Rien du tout.

— Je te crois. C’est juste que… Bon sang, qu’est-ce qu’il se passe ?

Essaye une reconnaissance faciale, afin de le repérer.

— Ok.

Le colonel s’affaira alors à ouvrir différentes fenêtres pour lancer des programmes de surveillance. À plusieurs reprises, il dut user de reconnaissance vocale et de scans rétiniens pour déverrouiller les protocoles nécessaires à la surveillance, mais lorsqu’il put enfin avoir accès à l’ensemble des caméras de la station, tout ne se passa pas comme prévu. Plusieurs messages d’erreurs apparurent en rouge brillant.

— Bordel ! Le système plante !

— Il a dû le pirater.

— Impossible, il aurait dû se rendre dans la salle des serveurs de police, à plus de deux mille kilomètres au sud d’ici.

— Comment il a fait dans ce cas ?

— Je n’en sais rien… Mais ce technoterroriste est plus dangereux que je ne le croyais. Il nous faut le retrouver et l’appréhender, tout de suite, avant qu’il ne fasse plus de dégâts.

Après avoir saisi les enregistrements, Eole, Mina et Kim se lancèrent à la poursuite de cet usurpateur. En chemin, Mina ralentit légèrement le rythme, en prenant Kim par le bras pour lui glisser quelques mots dans l’intimité, alors qu’Eole ouvrait toujours la marche d’un pas décidé.

— Écoute, pars récupérer Tim et ramène-le sur le vaisseau. On ne sait pas comment cela peut se dérouler. Demande le docteur Aínos, elle devrait t’aider.

— Entendu.

Kim obliqua à l’intersection suivante et laissa les deux amants à la poursuite du fuyard mystérieux.

— Où est passée ta Mécano ?

— Partie prévenir les membres de mon équipage et voir ce qu’ils ont appris de leur côté.

C’est alors que le colonel Edenien reçut une alerte sur sa montre et il la porta à ses yeux, projetant un hologramme de point d’exclamation jaune clignotant. Une voix de femme se fit entendre, énonçant l’agression de deux agents de sécurité par un individu inconnu des services, avant que la communication ne soit coupée. Eole tenta de rétablir le contact, sans succès. Il se contenta alors de localiser le lieu de l’agression tout en continuant d’avancer.

— Bon sang. On dirait bien que c’est notre gars.

— Oui. Tu sais où il se trouve ?

— Dans le quartier commerçant… C’est étrange.

Eole et Mina pressèrent alors le pas et finirent par rejoindre le quartier commerçant grâce aux tubes de transports publics. Une fois sur place, ils purent constater le chaos s’étant emparé des lieux. Les gens paniquaient alors que des détritus virevoltaient au vent.

Les civils courraient dans un mouvement de foule anarchique tandis que, déjà, les services de sécurité de la planète se rassemblaient. Une bonne quinzaine de soldats s’étaient mis en position et Mina aperçut sur la place l’origine de tout ce chaos. L’homme se tenait droit, devant un terminal public d’information sur lequel des données défilaient à toute vitesse. Puis, il tourna la tête en direction du duo venant d’arriver et Mina eut le souffle coupé. Il n’y avait absolument aucun doute sur l’identité de cette personne : Muhammad.

Autour d’eux, le brouhaha se fit plus intense lorsque les forces de sécurité d’Edenia ouvrirent le feu sur le père de Mina. Mais alors qu’il semblait condamné à une mort évidente, les plaques du sol de la place entière se soulevèrent d’un coup dans les airs, se mettant sur le chemin des projectiles et envoyant voltiger plusieurs civils n’ayant pas eu le temps de s’éloigner suffisamment. Eole et Mina observaient la scène littéralement médusés. Ils connaissaient pourtant bien les capacités de Tétrans, mais ils n’avaient jamais entendu parler de ce genre de pouvoir. Ni même d’une telle puissance et d’une telle rapidité. À la vérité, ce que venait de réaliser Muhammad leur semblait tout bonnement impossible, même pour eux ayant eu l’occasion de côtoyer de puissants porteurs du gène Tétra, Edenia étant le plus gros fournisseur de l’espèce humaine.

Et ils ne furent pas au bout de leurs surprises, car lorsque le déluge de feu s’arrêta, les soldats d’Edenia eurent la mauvaise surprise de voir les plaques en suspension s’envoler à toute vitesse vers eux, les percutant avec une violence inouïe. Certains d’ailleurs moururent sur le coup, coupés en deux, réduits en bouillie par l’impact ou ayant la nuque brisée. D’ailleurs, devant l’ampleur des dégâts et la violence de l’attaque subie, les soldats se mirent à couvert. Médusé, Eole observait la scène avec fureur. Sa mâchoire s’était crispée et ses poings s’étaient serrés.

— C’est de ta faute ! C’est ton père, tu as amené un terroriste et un assassin sur ma planète !

— Mais, Eole, je te jure que…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase que Muhammad, tout en s’éloignant tranquillement, claqua des doigts. Ce qui causa une puissante déflagration. Au bout de quelques secondes, elle rouvrit les yeux pour voir Eole, lui aussi groggy. Il se tenait la tête, un filet de sang coulant le long de son front pour descendre sur son nez. Il tentait de reprendre ses esprits, mais il vacillait, pour le moment incapable de se redresser. Mina se releva et remarqua qu’elle n’avait subi pour ainsi dire aucune réelle blessure, alors qu’elle se trouvait juste à côté du colonel d’Edenia. La logique aurait voulu qu’elle encaisse le choc avec la même violence que lui, pourtant il n’en fut rien. La place n’était plus qu’un champ de ruines. Muhammad avait disparu, mais les premiers messages d’évacuation de la ville résonnaient désormais dans l’air. Son compagnon restait au sol, dodelinant de la tête, alors qu’elle réalisait où se rendait Muhammad : à plusieurs kilomètres de là, à côté de l’immense palais de réception semblable à un pompeux bâtiment religieux d’un autre temps, se trouvait l’énorme tourelle plasma antiaérienne couvrant ce secteur. Mina hésita un instant en regardant Eole puis elle le laissa sur place et s’enfuit en courant, dans la direction opposée de celle empruntée par son père.

Fuir le paradis

’éclair pourfendit le ciel, illuminant les buildings alentour dans un craquement sourd. L’atmosphère se fit subitement plus lourde et l’air sembla se tordre depuis le sommet de l’immense cathédrale sur laquelle se trouvait Muhammad. Les alarmes retentissaient partout en ville et les consignes d’évacuation résonnaient dans les bâtiments, un chemin d’évacuation s’illuminant sur le sol pour faire un guide jusqu’à un endroit sûr. Mina voyait encore très bien, depuis son promontoire, la cathédrale et la silhouette lointaine, mais pourtant bien distincte de son paternel. Un flash lumineux éblouit alors la jeune femme tandis qu’un second craquement retentit quelques instants plus tard. Muhammad venait d’envoyer un autre éclair sur l’immense tourelle à plasma.

Alors que la foule avançait en groupe pour s’éloigner de la zone de danger, bousculant Mina, elle remarqua que son père venait de sauter dans le vide, disparaissant de son champ de vision. Mais alors qu’elle tentait de voir où ce dernier était parti, elle entendit un grondement, puis le flanc de la tourelle plasma se déchira littéralement dans une explosion aux reflets bleutés. Le vacarme devint assourdissant alors que l’onde de choc faisait voler en éclats les vitres des immeubles alentour, poussant les gens à s’abriter dans un hurlement de terreur. Des flammes vertes parcouraient désormais la structure du canon alors que des grincements métalliques résonnaient jusqu’à Mina, signe que la tourelle était sur le point de s’effondrer.

De nouvelles explosions secouèrent la machine, comme autant de spasmes trahissant l’agonie et enfin, le canon bascula en avant dans un grondement infernal. Il percuta violemment le sol, soulevant un nuage de poussière alors que l’arme disparaissait au milieu des bâtiments, à quelques centaines de mètres à peine de là où se trouvait la jeune femme.

Devant cette scène apocalyptique, la foule succomba à la panique et se précipita jusqu’aux bunkers prévus par Edenia en cas d’attaque. Mina esquiva ce rassemblement pour foncer jusqu’au spatioport. Bien qu’elle voulût comprendre ce qu’il se passait, elle avait bien saisi qu’il lui fallait quitter cette planète au plus vite sous peine d’être arrêtée. Elle se doutait que les conclusions d’Eole, selon lesquelles elle était sûrement complice de cet être et qu’elle avait pris part à cette entreprise terroriste, seraient sans aucun doute partagées à Edenia et qu’il lui faudrait plier bagage au plus vite.

Ainsi, elle courut aussi vite qu’elle le put afin de rejoindre son équipage.. Esquivant quelques habitants, le plus souvent en sens contraire de la marche, elle se préparait à rejoindre son vaisseau. Haletante, elle s’arrêta derrière un abri pour observer la situation. L’état d’alerte était étendu jusqu’au spatioport, pourtant il semblait d’un autre ordre. Mina fronça les sourcils en observant les quais : quelque chose lui semblait ne pas tourner rond. Les techniciens étaient présents, mais ils semblaient occupés à réparer des terminaux, comme s’ils avaient été victimes d’une attaque électronique.

Alors que l’effervescence était totale, Mina comprit qu’il y avait une possibilité de s’échapper. Elle sortit de sa cachette et avança d’un pas décidé jusqu’à son vaisseau. Effectivement, les gens ne prêtèrent guère attention à elle, car au milieu du personnel du spatioport se trouvait des membres d’équipage des différents vaisseaux amarrés en pleine dispute. En prêtant l’oreille, Mina comprit que les protocoles de quarantaine avaient été enclenchés et que plus aucun vaisseau n’avait désormais le droit de quitter la planète. Mina grimaça. Pourtant, alors que le quai du Luanda n’était plus qu’à quelques mètres, elle entendit le vrombissement caractéristique d’un taxi spatial. Ce dernier venait de quitter la planète malgré les interdictions formelles de décoller, au nez et à la barbe du personnel visiblement médusé. Ces derniers appelaient les services de sécurité pour intercepter le fuyard, mais malheureusement sans succès. Selon toute vraisemblance, toute cette région d’Edenia était plongée dans un chaos sans nom bloquant les réactions des forces de sécurité. Un hack avait déstabilisé tous les serveurs locaux et avec l’attaque du canon plasma, la population avait succombé à la panique, craignant une attaque de plus grande envergure et tout ceci rendait la fuite de Mina totalement invisible.

Elle atteignit le Luanda et poussa un soupir de soulagement lorsque le sas s’ouvrit. À l’intérieur, elle aperçut Lorne et Yao qui multipliaient les écoutes des canaux officiels de la planète. Lorsque Mina entra dans la pièce, ils levèrent les yeux vers elle et semblèrent soulagés. Puis, bien vite, l’inquiétude reprit le pas.

— Mina, il semblerait que la planète fasse l’objet d’une attaque. Les communiqués officiels parlent déjà de plusieurs milliers de morts et d’une menace terrible planant sur Edenia… Tu sais ce qu’il se passe ?

— Oui, c’est… C’est Muhammad qui a détruit le méta canon plasmique de défense aérienne. Ça et une place, pas très loin…

Les visages de Lorne et de Yao se décomposèrent, cette fois sous le coup de l’incrédulité. Ils ne semblaient pas croire un mot de ce que leur annonçait la jeune femme. Le regard du vieil Ingénieur se perdit dans le vide.

— Quoi ? Mais Muhammad est mort !

— Je sais, mais il semblerait que quelqu’un, ou quelque chose ait pris son apparence. Il a massacré tout un commando de soldats Edeniens comme s’ils n’étaient que des moustiques, puis il a détruit le canon… Comme ça, uniquement avec… Comme des capacités de Tétrans. Je n’avais jamais rien vu de tel, il a projeté des éclairs et il est parvenu à faire exploser le méta canon.

Le Pilote balança la tête en arrière en portant ses mains à son visage, mêlant irritation et dépit dans son geste.

— Oh bordel !

— Le pire, c’est que les gens d’Edenia nous pensent déjà coupables ! Ou au moins complices.

Alors qu’il reprenait un peu de contenance, Lorne se passa la main sous son menton, puis s’installa à son poste de pilotage sans attendre, ce qui interrogea Mina.

— Bien, c’est un sacré coup de bol qu’on ne doit pas gaspiller.

— Comment ça ?

— Le méta canon est hors course et c’est le foutoir complet dehors. Si on veut se faire la malle, c’est maintenant.

— Ils ne vont pas nous descendre ?

— Si, bien sûr. Mais entre un méta canon et des croiseurs de défense orbitale, j’ai fait mon choix. Avec le bordel ambiant, on a une chance de passer entre les mailles du filet.

— Tu as raison, je rassemble tout le monde et on y va. Au fait, Tim…

— Kim l’a ram’né, t’inquiète. Il roupille encore.

L’information arracha un soupir d’apaisement à la jeune femme qui se précipita alors dans les coursives du Luanda pour rameuter son équipage et surtout, vérifier de ses propres yeux la présence de son Meds. Yao s’était déjà mis en place et elle quitta le pont de commandement à toute vitesse. Elle parvint à l’infirmerie où se trouvaient déjà Kim, Orianna et Jahangir. Ces derniers étaient soulagés en voyant débouler leur jeune capitaine. Les yeux de Mina se posèrent alors sur le brancard se trouvant au milieu de la pièce et elle put voir Tim, toujours plongé dans le coma. Comme si de le voir ici lui confirmait la nécessité de fuir, la jeune femme reprit une posture plus droite et, le visage sévère, héla ses subordonnés.

— Tout le monde à son poste, nous quittons immédiatement la planète.

Avec une coordination exemplaire, tous s’exécutèrent.

Mina resta un instant dans l’infirmerie pour observer son Meds, dont l’air paisible tranchait avec le stress ambiant. Tendrement, elle se saisit de sa main pour la blottir contre son torse. La gorge nouée, elle lui glissa quelques mots.

— Tim. Je suis si contente que tu t’en sois sorti… Je m’en veux terriblement, tu sais. J’ai eu si peur de te perdre, que ce soit de ma faute.

Elle marqua une pause, alors qu’elle entendait les systèmes de propulsion du vaisseau se mettre déjà en branle. Elle continuait de fixer Tim avec affection et bienveillance. Elle réalisa alors à quel point il comptait pour elle, à quel point elle avait eu peur lorsqu’elle l’avait vu entre la vie et la mort. Elle se remémora aussi leur première rencontre où il semblait tellement gêné. Puis, l’image de son acte de tendresse, désintéressé, lorsqu’elle avait craqué sur l’astéroïde et qu’il l’avait réconfortée sans dire le moindre mot. Elle réalisa à quel point elle s’était sentie bien au creux de ses bras. Il y avait quelque chose de fort entre eux et elle s’en voulait de ne le réaliser que maintenant.

— Je dois t’avouer une chose. Là-bas, sur Edenia, j’ai pensé à vendre la compagnie. Il y avait cet homme… Eole, un militaire. Il m’a séduite et… Hum. Puis les dirigeants de la planète… Tu sais, ils m’ont fait une offre. Mais désormais tout a changé, je resterai avec toi, avec tout l’équipage… On est une famille… J’ai besoin de toi, Tim. Reviens-moi vite, s’il te plaît… Réveille-toi.

Elle se pencha et posa un baiser sur les lèvres du Meds alors qu’une larme coulait le long de sa joue pour venir mourir sur la pommette de Tim. Le visage de ce dernier resta figé alors que

Mina avait espéré qu’il se réveillerait. Hélas, rien ne se passa et la jeune femme se redressa dans un soupir.

— À plus tard, Tim.

La jeune femme retourna alors au pas de charge jusqu’au pont de commandement. Les membres de l’équipage avaient rejoint leur poste et se tenaient prêts. Mina s’installa sur son siège et aboya ses ordres avec détermination.

— Pilote, fais-nous quitter cette foutue planète !

— Avec plaisir ! Par contre, avec les escadres de chasseurs qui ne vont certainement pas tarder à décoller, je ne garantis pas un calcul de trajectoire optimal…

— Tant que l’on quitte les lieux.

Le Luanda se mit à trembler alors que les systèmes de propulsions s’activaient les uns après les autres. Les hologrammes de calcul de trajectoire ainsi qu’une multitude d’autres se mirent à clignoter et à flotter dans le pont de commandement. Un claquement sourd retentit lorsque les points d’amarrage de la baie se détachèrent de la coque pour libérer le vaisseau. Plusieurs hologrammes rouge vif apparurent, regroupant des messages d’alertes divers. L’un d’eux indiquait l’interdiction formelle de décoller. D’autres signifiaient que le Luanda serait pris en chasse en cas de non-respect du protocole de quarantaine. Franz grogna et fit disparaître ces hologrammes d’un clignement de son œil bionique.

— Foutez-nous la paix ! Allez, on se barre.

Alors que le vaisseau tremblait de plus en plus et que le quai puis le spatioport s’éloignaient, un autre message d’alerte retentit. Cette fois, ce fut la voix rauque du Taren qui retentit, sonnant comme annonciatrice de très mauvaises nouvelles.

— Nous venons d’être accrochés par le radar d’un bâtiment de combat lourd. Destroyer au minimum. On nous a flashés pour poursuite.

Alors que la planète rapetissait, les paroles de Jahangir avaient clairement jeté une chape de plomb sur l’équipage. Si le Luanda devait être pris en chasse par un vaisseau de combat de la société Edenia, leur fuite devenait subitement bien plus complexe. Mina soupira de dépit et murmura quelques mots alors que son vaisseau pénétrait dans le trou de ver.

— Bon sang, ça ne se terminera jamais.

Le vaisseau venait de pénétrer dans le tunnel et bien que tous espérassent que ce serait leur salut, les mines restaient graves. Jahangir avait été un Guerrier Foudre durant des décennies, nul doute qu’il savait de quoi il parlait lorsqu’il annonçait redouter un traçage par un navire de guerre. Cela n’augurait rien de bon. Les minutes passèrent et le vol restait stable. Lorne s’autorisa d’ailleurs à soupirer. La tension restait palpable, mais il n’y avait plus rien d’autre à faire que de s’en remettre aux compétences du Pilote, aussi Mina autorisa son personnel à disposer. La fille de Muhammad finit par laisser le Pilote seul aux commandes.

Discussion secrete

a jeune femme marchait dans le couloir la menant jusqu’à ses quartiers quand elle croisa la Tétran et le Fusilier spatial en grande discussion. Lorsqu’elle rentra dans leur champ de vision, ils se bloquèrent et la fixèrent un instant, comme si elle venait d’interrompre un débat important. Le Watiko inclina alors la tête, comme pour donner son autorisation à l’Orchidienne, qui s’arma de son sourire pour accueillir la capitaine.

— Mina, tu tombes bien, nous voulions justement te parler.

— Ah oui ?

Le scepticisme de Mina s’entendait dans sa voix. Durant un moment, elle avait presque oublié les manigances de ces deux-là, mais tout lui revint en mémoire alors que l’Orchidienne semblait subitement mielleuse. Le visage sévère, elle suivit le duo dans les quartiers du Taren.

Mina s’assit face à l’Orchidienne et attendit la suite, les bras croisés. Elle se demandait ce qu’ils pouvaient bien cacher.

— Mina, nous devons te dire quelque chose à propos de notre mission. Sais-tu ce que nous avons livré à Edenia ?

— Un artefact archéologique ancien ?

— En effet. Sais-tu pourquoi ils y ont mis un tel prix ?

— Je dirais que c’est parce qu’il se trouvait en plein territoire Watiko, donc quasiment impossible à récupérer sans faire un scandale interentreprises à l’échelle de la galaxie ?

— C’est exact. Nous nous demandions pourquoi ils ont mis autant d’efforts à ce que cela reste discret. De plus, j’ai eu le pressentiment qu’ils avaient prévu de nous éliminer une fois le deal conclu.

— Non ! Non, vous déraillez, avant que ce… dingue, déguisé en mon père ne les attaque, ils m’avaient proposé un marché. Je les rejoignais pour un montant énorme et ils vous filaient un bonus de départ énorme.

— Pourquoi ?

— Pour s’assurer de notre silence dans cette affaire.

— Et quelle est la meilleure manière de s’assurer du silence de quelqu’un, Mina ?

— Non, vous débloquez, ils ne vous auraient pas assassinés. Ils ont eu leur babiole, il n’y avait pas de quoi tuer tout un équipage.

Le Taren prit alors la parole. Sa voix grave tranchait avec celle d’Orianna dont les manières douces incitaient à la confiance et à la confidence.

— Sauf si cette babiole est en réalité une arme de destruction massive et qu’il leur fallait à tout prix rester hors de cause…

— Voyons, ça n’a pas de sens !

— Orianna pense que ce cube contenait une arme puissante. Une arme ancienne qui aurait pu se mettre en stase dans le corps de Muhammad lorsqu’il l’a récupérée et qui l’aurait… ressuscité, d’une certaine manière.

— Mais c’est impossible.

Orianna reprit la parole, ce qui eut pour effet, presque immédiat, de calmer la Capitaine.

— Ce n’est qu’une hypothèse, mais lorsque notre… clandestin a attaqué le canon plasma, j’ai ressenti l’esprit de Muhammad un instant. J’ai renoué durant un moment le lien psychique que nous avions avant sa mort et j’ai, d’une certaine façon, touché son esprit.

— Tu veux dire que ce terroriste n’est pas un voleur, mais mon père ramené d’entre les morts ?

— Je sais que ça a l’air complètement dingue, mais j’ai la certitude que l’individu qui a détruit le canon sur Edenia est bien ton père. Et j’ai également la certitude qu’il était mort. Ensuite, ce ne sont que des hypothèses que j’ai établies, en me basant sur les sentiments que j’ai captés chez nos hôtes et de mes propres observations. Puis, j’ai déduit ce scénario : Edenia a découvert cette arme et ils ont cherché à se l’approprier. Muhammad est mort en essayant de la récupérer, mais lorsqu’il l’a eue, il a dû parvenir à l’allumer. Elle l’a plongé dans une profonde stase, le préservant sûrement de la mort et elle l’a… réactivé.

— Ce qui voudrait dire que…

— Ton père est peut-être encore vivant.

— Mais, Edenia va tenter coûte que coûte de le récupérer dans ce cas ?

— C’est très probable.

— Il faut que nous le retrouvions !

— Je suis d’accord. J’ai pu renouer un lien télépathique avec lui. Il est certes très ténu, mais nous devrions pouvoir le suivre.

— Bien, nous ferons ça, dès que nous serons débarrassés de nos poursuivants. J’ai une autre question. Vous êtes au courant depuis quand pour cette histoire d’arme ?

— Depuis… Depuis un certain temps, déjà.

Orianna baissa la tête, visiblement à la fois gênée et honteuse.

— C’est-à-dire ?

— Jahangir et moi avons établi l’hypothèse que notre client cherchait une arme ancienne peu après la mort de Muhammad.

— Et vous comptiez me le dire quand ?

— Nous voulions d’abord être sûrs de ta valeur. Et tu nous l’as amplement prouvé.

Mina perdit patience en entendant les propos de l’Orchidienne. Depuis le début elle s’était doutée que ces deux-là lui cachaient des choses, mais elle avait voulu leur laisser le bénéfice du doute. Se frottant les yeux, comme pour contrôler sa colère naissante, Mina reprit la parole.

— Et vous me cachez quoi d’autre ?

— Justement… Orianna, ton père et moi faisions partie d’un même groupe. Au-delà de notre travail pour Yabrir Service.

— Et de quoi s’agit-il ?

À peine sa phrase fut-elle terminée qu’une secousse parcourut le vaisseau, faisant tanguer ses occupants. Puis, la voix du Pilote résonna dans le système de communication, appelant l’équipage à le rejoindre sur le pont.

— Dites, les mecs, j’vais avoir besoin d’votre aide, là… On a un copain qui nous colle au train. Le genre de gros copain particulièrement énervé avec de sacrées paires de canons. Il nous piste dans un trou de ver juste à côté du nôtre.

Sans autres solutions

e vaisseau voguait à travers le trou de ver depuis plusieurs heures déjà et le marqueur de poursuite ne s’était toujours pas dissipé, plongeant le pont dans un silence inquiet. Le Fusilier spatial prit la parole avec son flegme habituel. Néanmoins, ses paroles n’avaient rien de rassurant et les visages se refermèrent un peu plus.

— J’ai déjà connu ce genre de situation… Ils ne nous tracent pas seulement. Je pense qu’ils vont nous envoyer des torpilles IEM pour nous forcer à sortir du tunnel. C’est une technique utilisée en combat spatial, lorsqu’un navire plus imposant, avec l’avantage de la puissance de feu, a pris en chasse un appareil plus petit. Il envoie plusieurs torpilles IEM à fission nucléaire et ces dernières explosent à proximité du vaisseau poursuivi pour déchirer son tunnel et forcer sa sortie du trou de ver. Comme le vaisseau poursuivant subit lui aussi cette sortie forcée, peu de capitaines tentent cette manœuvre, car elle met en danger l’intégrité du navire. Mais certains misent sur la robustesse de leur appareil.

Les mots de Jahangir furent bien vite prophétiques, car quelques minutes plus tard les senseurs du Luanda se mirent à clignoter et les intelligences artificielles d’accompagnement se déclenchèrent, annonçant des messages d’alerte. Lorne grogna alors qu’il pianotait à toute vitesse sur les touches holographiques devant lui.

Mina et les autres jetaient des regards anxieux sur la verrière du poste de commandement, comme si de voir de leurs propres yeux le danger imminent pourrait d’une certaine manière les rassurer. Un moment de flottement qui fut interrompu par l’intervention du Pilote.

— Au lieu de bailler aux corneilles, rendez-vous donc un peu utiles ! Dans quel système va-t-on arriver ?

Les membres d’équipage restèrent bloqués, ne sachant trop quoi faire. Ils jetèrent un coup d’œil en direction de Mina, comme pour lui demander si c’était bel et bien la marche à suivre.

Le Capitaine ne savait pas vraiment comment réagir aussi elle se contenta d’acquiescer. Yao et sa fille s’installèrent et lancèrent des scans et des calculs. Orianna et Jahangir se mirent en arrière du Capitaine, comme à leur habitude. C’est alors que la sortie du trou de ver s’effectua.

La galerie à travers laquelle voyageait le Luanda s’interrompit alors brusquement, semblant se déchirer en lambeaux alors que le tunnel de brumes violacées et bleutées s’évaporait. Le vaisseau fut violemment secoué tandis que sa carlingue encaissait des tensions extrêmes, signe que les lois de la physique venaient brutalement de changer. Un grincement retentit et une violente secousse jeta l’équipage au sol, à l’exception de Franz qui était parvenu à rester en place, se cramponnant aux commandes.

Mina se redressa, groggy, alors que le pont de commandement scintillait de dizaines d’hologrammes d’alerte. Les rapports d’avaries se succédaient plus vite que ne pouvait les lire la fille de Muhammad. Portant sa main à sa tête qui lui semblait bien lourde, elle se remit sur pieds. Elle avait mal au crâne et la nausée, son organisme ayant mal supporté la sortie accidentelle du trou de ver et ses organes ayant été bien malmenés dans la manœuvre. Elle se laissa lourdement retomber sur son siège et fit de son mieux pour lire les rapports d’avaries, en vain.

— Fais chier ! Yao, le vaisseau est dans quel état ? Kim, tu vas me dire où on se trouve ?

Mina laissa Lorne prendre les directives pour le moment. Après tout, il était le Pilote, celui qui connaissait le Luanda sûrement jusqu’à la moindre fibre électromagnétique et il savait mieux que quiconque comment gérer son affaire pour le préserver. De plus, elle se sentait encore nauséeuse.

— Les batteries Septimes bâbords sont hors service et la coque a subi cinq points de torsion de niveau quatre, sur la proue et au niveau des jointeurs du propulseur trois. Plusieurs coupures d’alimentation dans les secteurs 2, 2A et 4. J’envoie les méchas-soudeurs sur la coque ?

— Non, la priorité c’est le secteur 2 A. Ils me réparent ça en vitesse et ensuite, ils s’occupent des jointeurs.

— Très bien…

Un hologramme modélisant de petits robots insectiformes fut alors projeté devant Yao qui commença à les diriger depuis son tableau de commande. Mina se souvint alors de Tim, le secteur 4 comprenait l’infirmerie et une coupure de courant n’avait rien de rassurant. Bien qu’elle comprît que les priorités devaient rester l’intégrité du vaisseau, elle voulut s’assurer que son Meds allait bien.

— Orianna, Jahangir, allez voir Tim. Vérifiez qu’il va bien !

— À vos ordres, Capitaine.

Tandis que les deux extraterrestres s’exécutaient, Mina constata avec soulagement que plusieurs messages holographiques d’avaries disparaissaient au fur et à mesure de la verrière. Kim prit alors la parole et envoya à côté de Lorne une projection en trois dimensions du secteur et plus précisément du système le plus proche.

— On est en plein secteur Mignarda, sous-secteur 33-1. Le système le plus proche est à 444 - 555 - 12 et il s’agit d’un système de géantes gazeuses, avec trois satellites habités, tous exploités par la compagnie… Mignarda Ferrus Cie. Population répertoriée, 3 895 210 personnes, 77,8 pour cent d’Humains, présence de Cyborgs, aucun Watiko. Le satellite le plus proche est… MFC Mandil, station industrielle spécialisée dans le forage d’hydrocarbures, de métaux lourds, de…

— C’est bon poupée, on s’en fout ! Parfait, plein cap là-bas. Espérons que ces péquenauds auront de quoi nous abriter.

Le Luanda, qui dérivait dans le vide intersidéral depuis plusieurs minutes déjà, déclencha alors ses stabilisateurs pour reprendre une trajectoire plus normale.

— T’en es où, le vioc ?

— J’y suis presque, je dirige les méchas sur la coque pour réparer les jointeurs.

C’est alors qu’un énorme trou de ver déchira l’espace en une espèce de champignon blanchâtre. La taille du tunnel était gigantesque, signe qu’il devait s’agir, au minimum, d’un destroyer de classe Mercure. Mina sentit sa mâchoire tomber en voyant l’image à seulement une trentaine d’unités de leur propre appareil.

— Ouais… Bah magne-toi, parce que là, j’aimerais bien qu’on décampe fissa !

— Je file en soute pour dériver la puissance des batteries ioniques sur les boucliers.

— C’est une excellente idée, poupée.

— Dans combien de temps on pourra repartir ?

Mina était anxieuse et ne put s’empêcher de demander au Pilote des informations. Ce fut finalement Yao qui lui répondit.

— Deux minutes, le temps de réaligner le réacteur. Et dix pour permettre à monsieur Franz de faire des cabrioles.

C’est alors que sortit du trou de verre un immense navire de guerre. Il devait s’agir d’un destroyer lourd, peut-être même d’un croiseur, signe que les gens d’Edenia ne plaisantaient vraiment pas. Sa forme était semblable à celle d’un catamaran, avec deux coques jointes par un large pont de commandement s’élevant sur plusieurs centaines de mètres. La proue du vaisseau arborait deux immenses statues dorées représentant un homme et une femme, brandissant chacun un trident, et dont la partie inférieure du corps était remplacée par une queue de poisson.

Ces figures de proue, splendides et rappelant sans aucune hésitation les sculptures que l’équipage avait pu admirer sur Edenia, tranchaient avec la coque noir de jais parfaitement lisse, sur laquelle se reflétaient les étoiles. D’énormes tourelles de combat trônaient à intervalles réguliers sur la coque. Il s’agissait d’une redoutable machine de mort, capable de détruire des stations entières d’une simple salve, conçue pour les assauts planétaires. Autant dire que la frégate de Mina et de ses amis faisait figure de frêle esquif et qu’il ne faisait aucun doute sur l’incapacité de l’armement du Luanda à percer le bouclier déflecteur de cet appareil.

— Alors, c’est eux qui nous ont pêchés en plein tunnel ? En même temps, c’est logique, vu la puissance énergétique qu’il faut pour générer une distorsion de tunnel.

— Bon sang… Ils vont nous détruire en une seule rafale !

— Pas si papy voulait bien sortir de sa contemplation et me balancer la sauce.

— Euh… oui, c’est bon !

Instantanément, Lorne fit virer le vaisseau une première fois, puis une seconde en le poussant à pleine puissance. Mina se cramponna en grimaçant à son siège, alors que les réacteurs hurlaient et que le Pilote faisait virevolter le Luanda à la manière d’un lapin détalant devant son poursuivant, en prenant des virages serrés pour rendre sa capture plus complexe. D’ailleurs, ceci permit d’éviter in extremis deux rafales de tirs des batteries plasmiques.

— Lorne ! Doucement, tu vas arracher les réacteurs, les jointeurs ne sont pas totalement redressés !

— Bah, dépêche papy ! Je ne sais pas si tu as remarqué, mais il y a un putain de navire de guerre qui nous mitraille !

— Mais si tu arraches les réacteurs, on n’aura plus l’occasion de fuir ! Fais confiance à Kim avec le bouclier et laisse-moi quelques minutes pour redresser tout cela !

— Et merde…

Les zigzags se firent alors moins violents tandis que Franz poussait toujours plus rapidement en avant le Luanda pour échapper à ses poursuivants. Mais alors qu’il s’enfuyait devant le monstre lancé à leur poursuite, une rafale toucha la poupe du Luanda, heureusement arrêtée en grande partie par les boucliers. Malgré tout, la frégate tangua à nouveau et un hologramme signalant l’indice de puissance des boucliers du Luanda s’alluma. Il indiquait désormais 82 pour cent.

— Ouf. Bon, Papy, tu fous quoi ?

— Je fais au mieux !

— Bah, ça ne suffit pas !

— Attendez, j’ai une idée. Entrons en communication avec ce vaisseau.

Mina enclencha alors un canal de communication publique avec le capitaine du vaisseau et remarqua alors que ce dernier se nommait « La Fierté de Poséidon ». Finalement, les Edeniens restaient cohérents dans leur mégalomanie et leur fantasme idéologique. La communication s’établit et tous purent voir le commandant du destroyer lourd lancé à leur poursuite.

L’homme, les traits sévères et anguleux, fixait d’un regard froid la jeune femme lui faisant face. Ses yeux noirs semblaient transpercer Mina tandis que son nez légèrement aquilin et sa large mâchoire lui donnaient un air de brute épaisse. Il dégageait un sentiment d’autorité, mais également un charisme fort, magnétique, presque hypnotique Sa casquette couleur émeraude à visière noire était vissée sur son crâne et son torse bombé bardé de décorations. Sa voix résonna dans le pont de commandement alors que Mina déglutit, se sentant écrasée.

— Capitaine de Vaisseau Samovar. Que me voulez-vous ?

Mina ne put répondre immédiatement. Il lui fallut quelques secondes avant de se ressaisir.

Elle réalisa qu’elle ne devait pas se laisser impressionner, qu’elle devait montrer un visage fier, résolu, afin d’obtenir ce qu’elle souhaitait.

— Enchantée, Capitaine, je suis Mina Yabrir, de…

— Je me moque de qui vous êtes, mademoiselle. Vous allez bientôt être exterminée, voilà tout.

Samovar tentait d’imposer un rapport de force immédiat avec Mina et cela semblait fonctionner. Le peu de confiance qu’elle avait réussi à rassembler s’évapora devant la pression que lui mettait cet homme. Elle avala une nouvelle fois sa salive et répondit.

— Peut-être que nous pourrions discuter.

— Pourquoi faire ? J’ai des ordres, ils sont très clairs. Et ils ne vous sont pas favorables.

— Mais si nous nous rendions ?

— Négatif, mademoiselle. Mes ordres sont clairs… Encore une fois.

— On ne peut pas négocier ?

— Négatif. Et honnêtement, j’aurais espéré un peu plus de cran de votre part. Vous avez osé défier Edenia, désormais, il vous faut en assumer les conséquences. Faites donc preuve d’un peu de dignité et acceptez votre mort avec courage, plutôt que de venir geindre devant moi.

— Mais enfin…

— Cela suffit, je ne vous épargnerai pas ! Je ne sais même pas pourquoi j’ai accepté de discuter avec vous, je savais très bien que cela ne servirait à rien…

Alors que la capitaine Samovar continuait son laïus moralisateur, Yao glissa discrètement quelques mots à l’attention de Mina.

— Les réparations sont effectuées.

Lorne eut alors un sourire narquois en comprenant que la jeune femme venait de gagner du temps pour permettre au vieux Mécano de terminer les réparations. Il n’attendit d’ailleurs pas pour relancer à pleine puissance le Luanda dans une course poursuite.

— Bien, puisque nous ne pouvons pas discuter, Capitaine, nous allons nous enfuir.

Samovar fronça les sourcils dans un rictus de colère qui fendit l’impassibilité de son visage. Sa mâchoire se crispa tandis que ses yeux se plissèrent, exprimant avec une voix désormais légèrement tremblante son mépris et sa fureur.

— Vous… Sale petite traînée, nous allons vous détruire !

Mina coupa la transmission alors que de nouvelles salves étaient tirées par « la Fierté de Poséidon ». Cette fois-ci, des torpilles à têtes chercheuses accompagnaient les salves de canons plasmiques lourds. Le capitaine de vaisseau ne semblait guère avoir goûté au petit manège de Mina et voulait en finir au plus vite. Les torpilles finiraient par percuter le Luanda, c’était inéluctable, d’autant plus que le déluge de projectiles rendait les manœuvres complexes pour le Pilote. Lorne avait beau faire preuve d’une sacrée adresse aux commandes, la puissance de feu de leur poursuivant était telle que de nombreux impacts résonnaient contre les boucliers cinétiques, secouant toujours plus le vaisseau. Alors que le Pilote grommelait, Kim lui détaillait les conséquences de la succession des frappes ennemies sur le vaisseau.

— Bouclier à 26 %... 22 % ! Mince, on ne va pas tenir longtemps comme ça.

— Il ne veut pas me lâcher la grappe, ce con-là ! On est encore loin du système 444 machin truc ?

— 13 unités encore !

— Et merde ! On n’y arrivera jamais.

— Il va bien falloir… Préparez les leurres, je vais tenter un truc.

Le radar tridimensionnel affichait la course des quatre torpilles avec le temps avant impact estimé. Il était désormais de trente secondes lorsque Lorne amorça une série de zigzags pour éviter autant que possible les tirs de canons. Lorsqu’elles ne furent plus qu’à cinq secondes, Lorne déclencha le largage des leurres et braqua sèchement à tribord, se débarrassant ainsi de trois des quatre torpilles. La dernière, malheureusement, percuta l’un des réacteurs arrière du Luanda et ébranla au passage l’intégrité du vaisseau. L’intensité lumineuse à bord vacilla alors que l’ensemble de l’équipage s’était cramponné du mieux qu’il pouvait pour ne pas tomber sous l’onde de choc.

— Les boucliers ne sont plus qu’à 3 % et on a perdu un tiers de la propulsion. On est cuits, on ne pourra jamais leur échapper !

— Merde…

La mâchoire crispée, les poings serrés, Lorne ne semblait pas digérer sa défaite. Il venait de perdre, lui qui se pensait imbattable. Il avait lancé ses leurres trop tôt. Désormais, tout était perdu, Mina et les autres le savaient, ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne périssent soufflés par l’explosion du Luanda.

Mina se sentit alors comme vidée. Elle avait tant lutté pour sa survie ces dernières semaines qu’elle ne sut même pas comment réagir. Tout était perdu, tout ce qu’ils avaient fait n’avait finalement servi à rien. Un terrible sentiment de fatalité s’abattit sur elle, comme si elle prenait conscience qu’il était des combats perdus d’avance, que l’on ne pouvait pas gagner. Elle pensa à son père, à Tim, à chacun des membres d’équipage. Elle avait failli, elle n’avait pas trouvé le moyen de s’en sortir cette fois. Peut-être que l’ennemi était trop fort, ses alliés pas assez nombreux. Elle allait donc mourir là, à des millions de kilomètres de la plus proche âme qui vive, traquée par une société comptant des milliards d’employés et des dizaines de planètes et coincée dans un immense cercueil de métal au milieu de l’espace infini, Mais, alors que le désespoir emplissait son cœur, Lorne grommela, en faisant repartir le Luanda malgré les multiples messages d’alerte clignotant ici et là.

— Lorne ? Qu’est-ce que…

— Je tente de nous sauver les miches.

— Mais enfin…

— Fais-moi confiance et envoie tout le monde aux capsules de survie !

— Et toi ?

— Ne t’en fais pas, gamine, je m’en sortirai mieux sans tes jacasseries incessantes dans les oreilles !

Mina fronça les sourcils, choquée par le comportement du Pilote sans vraiment en comprendre les raisons. Ils étaient condamnés, pourquoi refuser l’évidence ?

— Mais bordel, au lieu de rester plantée là avec tes yeux de mérou, tu vas te bouger et évacuer tout le monde ?

— Pas tant que tu ne m’auras pas dit ce que tu comptes faire !

— Nous sauver les miches, bordel !

— Et comment ?

— Je vais vous propulser avec les capsules de sauvetage en direction du système le plus proche. Là, on vous récupérera bien !

— Et toi ?

— Moi, ça ira ! Allez, bouge !

— Non ! On ne part pas sans toi.

— Écoute, gamine ! Sur Andorivake, on t’a fait confiance quand tu nous as dit de décamper et tu es bien revenue, non ? Bon, et bien là, c’est pareil ! Sauf que moi je ne vais pas passer des jours à trouver un moyen, je lance ce trou du cul d’Edenien sur une fausse piste et je me carapate !

— Comment tu comptes faire ?

— Un magicien ne révèle jamais ses tours… Et je veux double solde pour ce coup-là !

Mina observa le Pilote. Quelque chose au fond d’elle la retenait de partir. Elle le voyait faire le paon et elle ne voyait pas comment il pourrait s’en sortir, ni même comment il pourrait les sauver. Yao, le regard sévère, se redressa et posa sa main sur l’épaule de la jeune femme.

— Mina… Franz est le meilleur pilote que je connaisse. S’il te dit qu’il a un plan, il faut lui faire confiance.

— Merci, le vioc. Mais je suis le meilleur Pilote tout court. Bougez-vous le fion ! Je ne vais pas pouvoir slalomer jusqu’à la fin des temps comme ça !

La jeune femme resta silencieuse une seconde de plus, des perles de sueur coulant le long du front de Lorne jusqu’à sa barbe alors qu’il grimaçait à chacune de ses manœuvres. Et il fallait avouer qu’il y avait quelque chose de très impressionnant à le voir ainsi éviter les rafales les unes après les autres. Peut-être devait-elle lui faire confiance, après tout… Peut-être pouvait-il vraiment les sauver. Elle finit par soupirer un juron puis prit la parole.

— Tu as intérêt à nous rejoindre fissa, Lorne… Sinon, ta double solde, tu sais où tu pourras te la mettre.

— Ne t’en fais pas pour moi, gamine ! Ton paternel me doit déjà suffisamment de thunes pour que je ne te laisse pas te carapater avec ma part du magot !

Mina déclencha alors le haut-parleur du navire et parla à son équipage.

— Ici Mina, tout le monde aux capsules de sauvetage, on évacue le navire, tout de suite ! N’embarquez que le nécessaire !

Yao ne se fit pas prier et détala alors dans les couloirs, tandis que Mina resta un moment à observer le pilote en train de s’acharner à éviter la destruction du vaisseau. Une secousse manqua de lui faire perdre alors l’équilibre, la ramenant à la réalité.

— Dépêche-toi de nous rejoindre, Lorne…

Elle n’eut pas de réponse alors qu’elle quittait le pont de commandement. En chemin, elle passa par ses appartements et se saisit de son arme et surtout du porte-bonheur de son père.

Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle faisait cela, mais elle n’avait pu s’en empêcher. De toutes les affaires qu’elle avait, elle avait eu le réflexe de se saisir de son arme de poing et de ce stupide porte-bonheur, une relique de croyances auxquelles elle n’avait jamais adhéré. Elle le fixa dans sa main, se rappelant l’hologramme de son père lui parlant sur Klinsa, lui léguant sa société, le début de tout ceci. Elle soupira et serra contre sa poitrine le bibelot, son regard glissant jusqu’à cet hologramme d’elle et son père, quand elle était enfant. Étrangement, elle eut un sourire en revoyant l’image et elle réalisa alors que cette pièce avait été ce qui se rapprochait le plus d’un chez soi.

Une nouvelle secousse sourde lui signifia que les attaques n’avaient pas cessé et la luminosité se coupa dans la pièce pour laisser place à l’éclairage d’urgence. Une lumière blafarde rouge illuminait désormais les coursives du Luanda. Des rangements s’étaient vidés sur le sol alors que des étincelles grésillaient çà et là. Tel un organisme vivant, les entrailles du Luanda semblaient trahir la mort prochaine du vaisseau. Mina titubait dans les couloirs, croisant Jahangir, Kim et Orianna en train d’aider le pauvre Tim à se rendre à la baie des capsules de sauvetage. Ils l’avaient sorti du coma pour qu’il puisse s’enfuir, mais il semblait encore complètement dans le gaz, incapable de marcher seul. Le réveil avait dû être particulièrement brutal pour le pauvre Meds.

Un grondement sourd retentit, suivi d’un grincement. L’éclairage d’urgence du vaisseau vivota, donnant l’impression qu’à la manière d’un cœur s’arrêtant de battre, le Luanda connaissait ses derniers soubresauts. De nouvelles caisses se renversèrent avec fracas devant la jeune femme alors qu’elle arrivait enfin à la baie. Là, elle se glissa dans l’une des capsules, où se trouvaient déjà Kim et son père. Jahangir, Orianna et Tim prirent quant à eux la seconde, disparaissant dans un jet bruyant de vapeur.

Ces capsules n’étaient pas vraiment confortables, on y tenait à peine assis, sur de petites banquettes. Une fois installée, Mina appuya sur le bouton déclenchant la fermeture du sas extérieur. Ce qui fit tiquer Kim.

— Hey ! Et Lorne, il n’est pas encore arrivé !

— Il nous retrouve après, ma chérie.

— Oui. Il va nous offrir le moyen de nous enfuir puis il nous rejoindra.

— Mais… Mais non ! On ne peut pas le laisser ! C’est l’un des nôtres…

Alors que la panique se lisait dans les yeux de la fille de Yao, la voix du Pilote retentit dans les haut-parleurs.

— Tout le monde est en place ? Bien, accrochez-vous, je vous envoie au septième ciel, les amis !

À cet instant, la vapeur envahit la baie et les capsules furent projetées violemment dans l’espace, l’une à côté de l’autre, tandis que le Luanda apparaissait par la verrière. Mina put voir alors un nuage de leurres être lâché par son appareil alors que celui-ci virait violemment.

La capsule s’éloignait à toute vitesse alors que son vaisseau amorçait un demi-tour pour faire face à l’imposant destroyer lourd Edenien. La voix du Pilote retentit à nouveau alors que le Luanda fonçait désormais en direction de « la Fierté de Poséidon ».

— Bien, les gars, j’suis désolé de vous annoncer ça, mais on ne va pas s’revoir avant un bon moment. Débrouillez-vous pour ne pas crever et faites-vous plaisir avec ma part du pactole. Vous êtes une sacrée bande de brelots, mais vous allez me manquer…

À cet instant, Mina fut pétrifiée. Elle fut incapable de bouger ou de parler alors que ses yeux commençaient à briller. Instinctivement, ses mains se joignirent devant sa bouche. À côté d’elle, Kim fondit en larmes en frappant la verrière.

— Non ! Non, Lorne, ne déconne pas ! Non, je t’en prie, ne fais pas ça ! Lorne ! Lorne !

Elle n’eut aucune réponse de la part du pilote alors que ce dernier continuait de piloter son vaisseau à pleine vitesse vers le navire de guerre Edenien. Le Luanda envoya une rafale de ses canons de proue, qui ne perça pas les boucliers du destroyer lourd. Les explosions scintillèrent sur le dôme luminescent couleur bisque formé par les générateurs de boucliers externes.

— Non ! Lorne ! Par pitié, Lorne, arrête !

Des larmes coulaient à torrent le long des joues de la jeune asiatique alors que son père tentait de la retenir. Elle se débattait pour se coller à la vitre, comme si elle pouvait se faire entendre par le Pilote. Mina restait tétanisée par le spectacle. C’est alors que le générateur de trou de ver s’enclencha dans un flash lumineux, une traînée blanchâtre s’accumula sur la proue du navire pour former comme une corne scintillante fendant l’espace tandis que Lorne continuait de faire feu avec ses canons de proue. « La Fierté de Poséidon » réagit en modifiant légèrement sa trajectoire en voyant l’étrange manœuvre de Franz, mais ce genre de bâtiment, bien que disposant d’une excellente vitesse de pointe, manquait de manœuvrabilité. D’autant plus qu’il était piloté par un véritable as, le Luanda fut alors happé par la corne blanche du trou de ver et il disparut, juste un instant.

Car le vaisseau réapparut presque immédiatement de l’autre côté du bouclier, sortant de la même corne qu’il avait générée plus tôt pour n’être plus qu’à quelques kilomètres du destroyer, au niveau du pont joignant les deux coques. Les systèmes de défense du navire Edenien s’enclenchèrent et criblèrent de projectiles le Luanda qui s’embrasa au bout de quelques touches à peine. Les canons de proue du vaisseau de Mina continuaient de tirer sur la coque désormais nue de « la Fierté de Poséidon ». Les explosions de part et d’autre devenaient aveuglantes même si l’issue de la confrontation ne faisait aucun doute.

— Non ! Lorne ! Lorne, non !

Le Luanda finit par percuter violemment par le dessous le pont du vaisseau ennemi, se transformant en une boule de feu traversant la carlingue tandis que l’oxygène stocké dans les deux appareils s’embrasait instantanément pour provoquer une violente explosion. « La Fierté de Poséidon » fut parcouru d’une autre série d’explosions, ébranlant toujours plus sa structure en projetant des débris dans tous les sens alors que le Luanda avait désormais totalement disparu, n’étant plus que décombres et morceaux de tôles arrachées. Le destroyer lourd finit par se couper en deux, commençant à dériver alors que les avaries étaient terribles. Kim eut le souffle coupé alors qu’elle se recroquevillait sur elle-même, pleurant chaudement dans les bras de son père.

Mina eut un hoquet et les larmes se mirent à perler le long de ses joues jusqu’aux commissures de ses lèvres. Aucun son ne parvenait plus à son oreille, juste un bourdonnement assourdissant, tous ses mouvements semblaient s’être ralentis. Sa gorge s’était serrée et elle avait du mal à respirer. Ses jambes flageolaient et elle sentait sa tête qui tournait. Ainsi donc, cet incorrigible casse-pied, coureur et misogyne s’était comporté en héros, faisant un sacrifice énorme… Le sacrifice ultime pour ceux qu’il aimait. La culpabilité envahit Mina en même temps que la peine alors qu’elle repensait à Lorne. Elle porta sa main à son front, soulevant une mèche de cheveux et, finalement, succomba elle aussi au chagrin.

Il y a toujours un apres

a capsule dérivait dans l’espace à grande vitesse. « La Fierté de Poséidon » n’était déjà plus visible. Seuls les sanglots de Kim résonnaient dans la pièce exiguë de métal, la pauvre jeune femme se tenait recroquevillée sur le sol, la tête sur les genoux de son père. Ce dernier avait les yeux brillants et caressait les cheveux de sa fille, tentant de la réconforter du mieux qu’il le pouvait.

Mina, quant à elle, serrait les mâchoires alors qu’elle ne pouvait contrôler son chagrin et sa colère. Des larmes coulaient sur ses joues et elle reniflait régulièrement, sans pouvoir s’arrêter. Des sentiments contraires se bousculaient dans sa tête, augmentant son désarroi. Elle était triste, terriblement triste d’avoir perdu un membre d’équipage et quelqu’un qui, malgré tous ses défauts, était un ami. Mais dans le même temps, elle bouillonnait de rage. Elle lui en voulait de les avoir abandonnés, tout ça pour s’assurer une sortie grandiose. Lorne avait toujours été frimeur, son sacrifice n’était qu’une nouvelle façon de se montrer dans le rôle du héros. Mina pestait qu’il ait eu à ce point d’ego pour aller jusqu’à s’inventer une mort glorieuse.

Mais alors pourquoi pleurait-elle à ce point ? Après tout, il n’était qu’un égoïste, un prétentieux, qui n’avait jamais respecté personne d’autre que lui-même et qui, en fin de compte, les avait abandonnés.

Plus les minutes passaient et plus les larmes coulaient abondamment sur ses joues. C’était sûrement la faute de Kim, son chagrin déteignait sur elle. Lorne n’en valait pas la peine, finalement, il les avait abandonnés, lui aussi.

Là, Mina prit alors conscience de quelque chose : Lorne venait de les abandonner lui aussi… Comme son père l’avait fait. Le Pilote avait un caractère assez semblable à celui de Muhammad, en plus misogyne et égocentrique, mais ce côté tête brulée égoïste, ne pensant pas aux conséquences, hédoniste et prétentieux, lui avait rappelé ce qu’elle détestait chez son père et elle était ainsi rentrée immédiatement en conflit avec lui. Comme pour se venger de

Muhammad. Et là, elle avait la sensation qu’il était parti alors qu’elle commençait enfin à l’apprécier, malgré ses défauts, pour son dévouement envers l’équipage. Et cette terrible sensation que les hommes auxquels elle s’attachait finissaient irrémédiablement par la laisser seule, lui pesait. Bien plus qu’elle ne voulait l’admettre. Elle avait renié ceci jusqu’à présent, mais tout lui revenait en pleine figure.

Mina observa son reflet dans la vitre, se voyant devant l’immensité étoilée et un grand vide la saisit. Elle ne pouvait s’empêcher de se demander ce qui clochait chez elle, pourquoi tout le monde finissait par l’abandonner. Lorne venait de les sauver tous par le plus grand des sacrifices et elle lui en voulait de ne pas avoir trouvé une autre solution. Il trouvait toujours d’autres solutions, il aurait dû en trouver une ! À cet instant, la jeune femme était incapable de raisonner correctement, ses pensées devenaient chaotiques et irrationnelles.

La dérive dura plusieurs heures durant lesquelles Kim finit par se calmer, épuisée par le chagrin. Yao s’avança vers celle qui n’était plus que la présidente de la Société Yabrir, vu que son poste de Capitaine du Luanda était lié à l’existence du navire… Le vieil homme posa une main paternelle sur l’épaule de Mina, tentant de la réconforter.

— Mina. Est-ce que… Ça va aller ?

Il n’y eut pas de réponse à cette question dans l’immédiat. À vrai dire, Mina n’en savait rien. Elle se sentait épuisée d’être forte, de guider des gens comptant sur elle pour se sortir d’un mauvais pas. Elle n’était pas sûre d’avoir la force de continuer.

— Je… Je n’en sais rien, Yao. On a tout perdu… Le vaisseau, mon père… Lorne. Est-ce que cela en vaut vraiment la peine ?

Le vieil homme offrit un léger sourire à la jeune femme, qui se voulait réconfortant malgré son propre chagrin. D’une voix douce, il répondit à Mina.

— Oui, Mina, bien sûr. Je ne vais pas te faire de la philosophie de comptoir, mais on ne peut pas abandonner. Demande-toi pourquoi notre Pilote s’est ainsi sacrifié.

— Sûrement pour se faire mousser une dernière fois…

Yao retint un rire en entendant la remarque emplie d’amertume de Mina.

— Sûrement, tu as raison. Mais je sais aussi qu’il l’a fait parce qu’il ne voulait pas que nous partagions son sort. C’est ce que l’on fait pour les gens auxquels on tient. Tout le monde n’est pas forcément le meilleur des amis ou un père modèle, ou même une personne correcte. Pourtant, parfois, les gens accomplissent de grandes choses pour ceux qui leur sont chers. Et tout ce qu’il nous reste à faire, c’est d’honorer leur mémoire et de se débrouiller pour mériter ces sacrifices. Le découragement, l’apitoiement, l’envie de renoncer ou même la colère sont des sentiments tout à fait normaux. Il est un temps pour le deuil. Mais il ne doit pas dicter notre vie. C’est pourquoi il nous faut continuer d’avancer. Malgré la difficulté, malgré la peine et le chagrin. Pour que lorsque notre tour viendra, nous puissions regarder en arrière et nous dire que, finalement, cela en valait la peine.

Les mots de Yao résonnaient dans l’esprit de la jeune femme et y faisaient sens. Le vieil Ingénieur avait toujours veillé sur le groupe. Elle soupira, soulageant sa poitrine d’une partie de la tension qu’elle avait accumulée et des larmes perlèrent à nouveau sur ses joues. Mais cette fois, les larmes coulaient sans douleur, diffusant presque une sensation de bien-être dans son corps. Elle réalisait que sa colère n’avait pas lieu d’être.

— Mince, Yao, ce n’est pas usurpé cette histoire de sagesse traditionnelle orientale.

Le vieil homme et Mina pouffèrent de rire devant l’absurdité du propos de la jeune femme au teint hâlé. L’Ingénieur répondit en souriant.

— La sagesse orientale, je ne sais pas. Je suis natif d’Horizon 2 et là-bas, on a plus la sagesse du porte-monnaie à vrai dire.

— Dans ce cas, ça doit être ton grand âge.

— Je suis encore assez en forme pour t’inculquer le respect, merdeuse !

Mina et Yao rirent à nouveau et la belle se blottit dans les bras de son vieil ami, se laissant aller à un chagrin plus sain qu’auparavant. Les mots de soutien de Yao lui avaient redonné du courage. Pour la première fois de sa vie, elle avait une famille, avec toutes les joies et les peines que cela entraîne. Lorne s’était sacrifié et son absence serait une terrible douleur pour un long moment, mais l’équipage de feu Luanda était toujours uni. Lorne s’était sacrifié pour lui, Mina le comprenait mieux maintenant.

Les heures passèrent et Kim s’était enfin réveillée. Elle était toujours aussi triste et ses yeux étaient rouges, mais au moins, elle avait arrêté de pleurer. Mina pensa qu’elle devait sûrement avoir des sentiments plus forts qu’elle ne voulait bien l’avouer pour le défunt Pilote. Yao sortit des compartiments spéciaux des rations de survie et les distribua. Il s’agissait d’un gel brun offrant tout ce dont l’organisme avait besoin en matière de nutriments et d’apport en eau, sels minéraux et même vitamines. Le seul problème était bel et bien le goût infect. Dans une grimace, Mina ouvrit l’emballage stérile et une odeur artificielle de plastique envahit la capsule. Elle porta la barre brune gélatineuse à ses lèvres et croqua dedans, au prix d’un immense effort. Un rictus de dégoût passa sur son visage, sentiment visiblement partagé par Yao. Kim, quant à elle, ne semblait même pas suffisamment consciente pour se rendre compte de ce qu’elle mangeait. Elle était là, les yeux dans le vague, assise en tailleur, les bras ballants alors que son paternel lui donnait à manger.

Un hologramme de communication s’alluma alors dans l’habitacle, apportant une lumière verdâtre pâlotte dans la pénombre de la capsule. Il clignotait, signalant un appel d’urgence sur les canaux spéciaux. Au bout de quelques secondes, l’hologramme se transforma en écran de communication, affichant le visage d’un Orchidien à la peau gris clair, trahissant son jeune âge. Sa tâche d’or descendait du sommet de son crâne lisse pour se séparer sur son front à la manière d’un diadème. Ses traits étaient fins, comme toujours dans le cas de son espèce, mais étaient également particulièrement juvéniles et lui donnaient un air amical, presque innocent.

— Capsules Luanda S1 et S2, vous me recevez ?

— Parfaitement… Bon sang, je suis tellement soulagée d’entendre quelqu’un.

— Ne vous en faites pas, un vaisseau va venir vous récupérer, nous sommes en route. Tout le monde va bien ?

— Nous avons un blessé, mais il est conscient et son état s’améliore…

— Une unité médicale est à bord de notre vaisseau, le Fi-033. Il devrait arriver dans cinq heures si vous conservez votre trajectoire et votre vitesse. Lorsque le Fi-033 vous contactera, pensez bien à couper vos systèmes de propulsion pour faciliter l’amarrage.

— Nous… Euh… Nous n’avons pas de système de propulsion. Notre vitesse actuelle est due à la manœuvre d’éjection qu’a conduite notre Pilote au moment de l’évacuation.

L’Orchidien marqua une pause, semblant à la fois étonné et incrédule.

— Oh. Et bien, je vais prévenir notre vaisseau de vous attraper au vol. Prenez garde, ça risque de secouer un peu.

— Merci beaucoup.

— Ne me remerciez pas, je n’y suis pour rien ! À la rigueur, vous pourrez tomber dans les bras des membres de l’équipage qui vient vous récupérer, en larmes et louant l’une de vos divinités, ou quelque chose du genre.

Un sourire passa sur son visage, alors que sa façon de détendre l’atmosphère faisait mouche.

— D’accord, nous ferons ça !

— N’ayez pas peur d’en faire des tonnes ! Notre secteur est plutôt calme, alors nous allons parler de ce sauvetage pendant plusieurs semaines, au minimum. Avec un peu de chance, je pourrai même trouver l’amour avec cette affaire.

— Nous serons de vraies demoiselles en détresse, c’est promis !

— Comment vous appelez-vous ?

— Mina… Mina Yabrir.

— Enchanté, Mina Yabrir ! Je m’appelle Ulthuwe Releran’nan, en charge des communications pour le Fi-033. Mais vous pouvez m’appeler Ul, si mon nom est trop complexe. Je sais que vous, les Humains, êtes moins cérémoniels que nous ou que les Watiko et que les noms à rallonge, vous n’aimez pas trop. D’où venez-vous ? Et vos collègues, comment s’appellent-ils ?

— Je viens de Klinsa. Et voici Yao Tae Wong et sa fille Kim. Ce sont les Mécanos de mon vaisseau.

— Très bien. Klinsa, là où on fait les vaisseaux B22 ?

— Exact.

— Ce n’est pas la porte à côté, dites-moi ?

— Oui, nous avons énormément voyagé.

— Je ne vous ennuie pas avec mes questions, Mina ?

Mina se redressa, l’air surpris, puis sourit légèrement. Ul était un individu charmant et de discuter avec lui permettait de se vider la tête.

— Non… Non pas du tout. Au contraire.

— Très bien. N’hésitez pas à me le dire. Je me suis dit qu’après avoir dérivé dans l’espace, vous auriez envie de bavarder un petit peu.

— Vous aviez raison. Et après ce que l’on a traversé, ça fait du bien de voir un visage amical. Ça change.

— Si vous me racontiez ce qu’il s’est passé ?

L’air de Mina devint un peu plus grave, alors que les images du récent combat spatial lui revenaient en mémoire. L’Orchidien le remarqua d’ailleurs et conservant son sourire bienveillant, reprit la parole.

— Vous n’êtes pas obligée de me répondre immédiatement, vous savez ? Il faudra que nous en parlions à un moment ou à un autre, mais rien ne presse.

— Si… non, je veux dire, oui. Je vais vous raconter ce qu’il s’est passé.

— Je vous écoute.

— Je suis à la tête de la Société Yabrir, transport en tout genre.

— Vous êtes des mercenaires ?

— Non ! Non, nous sommes plutôt des livreurs. On nous demande d’aller chercher des choses, des cargaisons, des gens, un peu partout dans la galaxie et nous les livrons par la suite.

Enfin, c’était avant que notre vaisseau soit détruit et que notre Pilote se sacrifie pour nous sauver.

Mina baissa la tête, pensant à Lorne avec un pincement au cœur. Kim sembla souffrir également, portant ses mains à ses yeux alors que les mots de la jeune femme la replongeaient dans l’horreur vécue il y a peu.

— Toutes mes sincères condoléances. Comment votre vaisseau a-t-il été détruit ?

— Nous avons effectué une livraison pour notre dernier client, une livraison dans les règles. Nous avons respecté notre part du contrat, mais ils ne voulaient pas que l’on puisse remonter jusqu’à eux. Visiblement, ce qu’on leur a livré est quelque chose de honteux et ils ne veulent pas que ça se sache. Aussi, ils ont essayé de nous tuer, nous sommes parvenus à fuir et ils se sont lancés à notre poursuite. Ils ont attaqué notre vaisseau avec un destroyer lourd et, pour nous sauver, notre Pilote… s’est sacrifié.

— Voilà qui est fâcheux, en effet. Qui était votre client ?

— Edenia…

Le visage d’Ul se décomposa presque instantanément en entendant ce mot. Il resta figé un instant, observant Mina comme si elle venait de vomir un dinosaure. L’Orchidien finit par reprendre un peu de contenance et, après avoir dégluti, s’adressa avec une nervosité tout à fait palpable à Mina.

— Vous savez, Edenia, ce sont nos voisins et une part non négligeable du commerce de notre système se fait avec eux. N’allez pas le crier sur tous les toits que la société Edenia a essayé de vous massacrer. Pas mal d’humains ici ont eu recours à leur thérapie génique et ils ont plutôt la cote.

— Pourquoi nous aidez-vous ?

— Parce que je n’ai détecté aucune trace de mensonges dans vos propos et que vous semblez avoir désespérément besoin d’aide.

Ainsi donc, Ul était un Tétran. Ce qui rassurait Mina car s’il avait pu déterminer qu’elle avait dit la vérité, alors cela faciliterait les choses pour qu’ils puissent quitter ce secteur avant qu’Edenia ne se relance sur leurs traces. S’il était un Tétran, alors il devait avoir une place plus importante que celle de simple responsable des communications. Malgré tout, Mina n’était pas prête à faire totalement confiance à son interlocuteur. Les événements récents la poussaient à faire preuve d’une certaine retenue.

— Et bien… C’est… Très… Sympa de votre part.

— C’est mon devoir, madame !

La discussion se poursuivit durant un certain temps, jusqu’à l’arrivée de la frégate de sauvetage Fi-033. Cette dernière récupéra alors les deux capsules. Il s’agissait d’un modèle militaire plus lourdement armé que le Luanda, conçut pour les patrouilles plutôt que pour le transport. Bien que plus léger que les destroyers ou les croiseurs, le potentiel de destruction de cette frégate était suffisant pour raser une petite ville en quelques heures, ce qui avait de quoi dissuader la plupart des bâtiments d’engager le combat. La voix d’Ul retentit dans des hautparleurs alors que le petit groupe patientait dans une pièce exiguë.

— Bien, très chers amis, je suis au regret de vous annoncer que l’on ne peut pas entrer en contact immédiatement avec vous. Nous suivons le protocole B-22 lors du sauvetage de rescapés d’un combat spatial de niveau trois et à cause de cela, vous devrez rester sous les lampes de décontamination durant vingt minutes. N’ayez crainte, vous ne risquez aucune maladie de la peau ou aucun désagrément organique car nos nouvelles lampes sont garanties sans radiation. À tout à l’heure.

Kim était toujours affectée par le chagrin et sortit la tête basse, accompagnée par son père qui la soutenait. Tim était encore convalescent, mais il offrit un sourire à ses camarades comme pour les réconforter. Orianna s’avança vers Mina et lui saisit les mains, lui souriant chaleureusement. Le simple contact avec la douce peau d’ivoire de l’Orchidienne redonna un peu de courage à Mina.

— Est-ce que ça va aller ?

— Oui… Merci… Merci à tous. Bon sang, Lorne.

— C’est un déchirement, mais le Pilote Franz a fait ce qu’il fallait pour nous sauver la vie. Tâchons de mériter ce sacrifice.

— Oui.

Orianna se dirigea alors vers Kim pour lui offrir un peu de réconfort et Mina retourna son attention sur le dernier membre de son équipage. Jahangir quant à lui conservait cette stature stoïque, comme si tout ceci ne l’atteignait pas. Il restait en retrait, l’air sévère, posant un regard inexpressif sur les alentours. En le voyant ainsi, Mina ne put s’empêcher de froncer les sourcils. Ce Watiko donnait l’impression de se moquer totalement du décès de son camarade.

Les Reptiles étaient-ils donc tous comme ça, des individus sans cœur ?

— Jahangir… Comment vas-tu ?

— Bien. Et vous, Capitaine ?

La réponse était directe et le ton totalement inhumain, mais pas plus que d’habitude. Jahangir ne semblait nullement tourmenté.

— Pas terrible. Nous venons de perdre un ami… Quelqu’un qui s’est sacrifié pour nous sauver la vie.

— Le Pilote Franz a fait preuve d’une grande noblesse en agissant de la sorte.

— Vous étiez amis, n’est-ce pas ?

— Je pense que oui.

— Et c’est tout ce que cela te fait ? Merde, il est mort, quoi !

— Je ne vois pas où vous voulez en venir, Capitaine.

Mina était décontenancée par les propos de son Fusilier spatial. Elle était désormais convaincue que ce type n’avait aucun sentiment, qu’il n’était rien de plus qu’une machine.

Elle se surprit à le maudire intérieurement, à se dire qu’il ne méritait pas le sacrifice de Lorne.

C’est incroyable ! Cela ne te fait rien que Lorne soit mort ? Pas de culpabilité, de remords, de peine ?

— Je ne suis pas responsable de son trépas. Aucun de nous ne l’est d’ailleurs. Pourquoi devrions-nous culpabiliser ?

— Parce que s’il est mort, c’est pour nous protéger !

— Et c’est noble de sa part. J’honorerai sa mémoire lorsque le temps sera venu. Mais pour le moment, nous sommes prisonniers sur un appareil inconnu, retenu par des gens dont nous ignorons les intentions.

— Ils sont venus nous sauver, Jahangir.

— Sans doute. Mais si ce n’est pas le cas, je préfère prendre mes précautions. D’autant plus que nous n’avons plus le Pilote Franz et son appréciable sens de la débrouille pour nous tirer d’un mauvais pas. C’est pour cela que je n’ai pas le temps de faire le deuil. Croyez bien que j’honorerai sa mémoire lors d’une prière méditative le moment venu, car le Pilote Franz était, malgré certains traits de caractère, un individu d’une grande valeur.

Mina eut le bec cloué par l’intervention du Watiko. Ce dernier venait de soulever un point capital : ils étaient encore loin d’être en sécurité et avec la fuite de son père et la société

Edenia qui les poursuivait, à bord d’un vaisseau inconnu, il y avait effectivement de quoi être anxieux.

C’est alors qu’Ul fit son entrée dans la pièce, coupant court à la conversation. Et comme Mina l’avait bel et bien deviné, l’Orchidien était plus qu’un simple responsable des communications. Il arborait un uniforme militaire gris sombre, avec ses galons bien visibles, trahissant également son rôle de Fusilier spatial. Bien que de petite taille, son apparence n’était pas aussi frêle que ne l’étaient normalement les membres de son espèce. Son visage juvénile et son léger sourire bienveillant lui attirèrent presque immédiatement la sympathie de l’équipage du Luanda.

— Très bien, voilà mes rescapés ! Désolé pour le temps d’attente. J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur. Si vous voulez bien me suivre.

Ses yeux s’arrêtèrent alors sur les deux non-humains du groupe et les trois extraterrestres échangèrent un long regard, lourd de sens. Un regard qui n’échappa pas à Mina. Elle se dit alors que tout ceci était le fruit de son imagination, mais elle ne put s’empêcher de se poser des questions. Et soudain, elle réalisa que Jahangir et Orianna échangeaient régulièrement ce genre de regard. Est-ce qu’ils se connaissaient tous les trois ? Que pouvaient-ils bien cacher ? Jahangir avait tué sans raison particulière ce cyborg, Ernest Crystal, après tout et Orianna l’avait défendu. Puis, ils lui avaient caché leur théorie concernant ce cube. Ce fut finalement la voix de leur hôte qui la sortit de ses pensées.

— C’est incroyable, quelle chance que nous vous ayons trouvés ! Vous auriez pu dériver des mois entiers dans l’espoir que quelqu’un détecte vos balises de secours.

— En effet, quelle chance…

Mina s’était quelque peu renfrognée à cause des doutes qui l’habitaient depuis quelques minutes. Une attitude que remarqua d’ailleurs Ul. Inclinant la tête de côté, il se permit de questionner la jeune femme à ce sujet.

— Allez-vous bien, Mina Yabrir ?

— Oui. Je me disais simplement que la chance était vraiment de notre côté pour que vous nous ayez trouvés comme ça, par hasard, alors que nous dérivions au milieu de nulle part.

Le scepticisme pouvait s’entendre dans la voix de la jeune femme. Ul sembla alors mal à l’aise, perdant un instant son sourire pour se retourner vers Orianna un moment. Puis, il reprit sa composition.

— Oui, c’est un heureux hasard. Parfois, la chance sourit aux audacieux…

C’est alors que l’Orchidienne prit la parole. Elle fit un signe d’apaisement à l’attention d’Ul et elle se retourna vers la présidente de la société Yabrir.

— Mina, si Ul, capitaine des forces de protection de Mignarda Ferrus Cie, est venu à notre secours, c’est parce que je lui ai envoyé un signal d’alerte télépathique.

— Vous vous connaissez donc ?

— Oui, mais il ne faudrait pas que cela s’ébruite.

— Pourquoi ?

— Parce que lui, Jahangir et moi appartenons à un même groupe secret et que son travail pourrait être compromis s’il venait à être découvert.

Mina s’insurgea en entendant les propos de l’Orchidienne. Elle se sentait trahie. Alors que ses joues devenaient rouges sous l’effet de la colère, elle se recula d’un pas, serrant le poing.

— Vous vous foutez de moi ? Pendant tout ce temps, vous jouiez un double jeu ? Lorne est peut-être mort à cause de vos mensonges !

— Probablement. Mais il faisait lui aussi partie de notre groupe. Tout comme ton père…

La voix monocorde de Jahangir surprit au moins tout autant que ses révélations. Mina n’y crut qu’à moitié, à vrai dire.

— Comme par hasard. On dirait que ça vous arrange bien, maintenant qu’ils ne peuvent plus dire le contraire.

— En effet. Mais pourtant c’est le cas. Nous faisons partie du Corpus Hermaticum…

regard sur le passe

a révélation du Taren avait fait l’effet d’une bombe, tant et si bien que le quatuor avait préféré s’éloigner pour discuter plus tranquillement. Pendant que Kim, Tim et Yao avaient été conduits dans le mess où ils pouvaient s’y restaurer tranquillement, Mina, Orianna et Jahangir suivaient Ul jusqu’à ses quartiers. Le vaisseau était plus grand que le Luanda. Il semblait surtout plus récent, là où les coursives du défunt appareil étaient faites de passages de câbles métalliques sans le moindre habillage, le navire les ayant récupérés jouissait d’un soin remarquable, attentif au bien-être de ses occupants. Des parois peintes de couleurs claires et dotées d’un éclairage, une certaine harmonie architecturale, on reconnaissait que l’attention avait été accordée à l’esthétique et au confort, là où le Luanda avait fait cette économie-là.

Ainsi, à l’abri des oreilles indiscrètes, Ul avait reçu le trio du Luanda. La pièce était spacieuse, un large lit trônant en son centre alors qu’une grande bibliothèque occupait tout un pan de mur devant lequel se trouvait un bureau. Inséré dans le pan de mur opposé se trouvait un aquarium dans lequel nageaient de bien étranges créatures. Tous s’installèrent et Orianna prit la parole. Sa voix était toujours aussi douce, mais elle semblait un peu gênée, plus… humaine alors qu’elle révélait ses secrets et ceux du Watiko.

— Bien, je… Je ne sais pas vraiment par où commencer. Le Corpus Hermaticum est une… comme une société secrète. Enfin, pas vraiment, nous veillons au bien-être de la galaxie.

— Tant que ça ?

Le sarcasme de Mina avait pour but de marquer son mécontentement. Orianna prit un air désolé, comprenant bien les griefs de la jeune femme, mais elle s’efforça de reprendre au mieux son exposé.

— Oui… Nous sommes plusieurs à travers la galaxie à mettre nos compétences au service d’un but plus large. Le modèle sociétal auquel nos espèces se sont résignées a tendance à laisser beaucoup de monde sur le côté et surtout, elle entraîne un oubli dangereux de l’Histoire. Et pourtant, sans connaissance de l’Histoire, on se condamne à refaire les mêmes erreurs. Par exemple, connais-tu seulement l’Histoire de ton peuple ou celle des Watiko, avant la découverte du voyage spatial ?

Mina réalisa qu’elle n’en savait rien. Pourtant, elle voyait mal où son amie voulait en venir.

Alors quoi ? Vous êtes une bande de philosophes ou un truc du genre qui rassemble des connaissances pour éduquer leurs semblables ?

— Cela serait sans doute l’idéal, mais tu sais comme moi que cela n’est pas possible. Tout d’abord parce que les grandes compagnies qui contrôlent des secteurs entiers n’ont nullement besoin d’une population éduquée et ensuite, ce genre de savoir n’a aucune valeur marchande. Il est désuet, futile, non mercantile donc superflu. Et ce qui est superflu génère un coût supplémentaire, ce qui n’est pas acceptable si l’on veut rester compétitif. Au départ, certains esprits se sont inquiétés de l’évolution des modèles sociétaux des espèces et on a commencé à collecter la connaissance accumulée par ces derniers. Ces fondateurs étaient tous Orchidiens avant d’ouvrir leurs rangs aux autres espèces. Aujourd’hui, toutes les races sont représentées et nous continuons notre mission.

— Pourquoi ce sont les Orchidiens qui eurent cette idée de créer ce… Corpus Hermaticum ?

— En raison de notre Histoire. Il y a près de 20 000 ans, la galaxie frôla la destruction totale et mon espèce, dont les premières traces d’empire galactique remontent à plus de 100 000 ans, fut quasiment anéantie. Elle ne dut sa survie qu’à un ultime coup de poker du destin, obtenue grâce à la découverte du gène Tétra et au sacrifice de milliards des nôtres. Les deux autres espèces principales de la galaxie de l’époque, les Luttriens et les Calixians, furent littéralement exterminées.

— Comment cela s’est produit ?

— Nous pensons que nous avons eu à affronter une espèce de machine surdéveloppée, dont la puissance et les mécanismes dépassent aujourd’hui notre compréhension. Pour une raison qui reste obscure, cette entité s’attaqua aux formes de vie dans la galaxie, alors en guerre les unes contre les autres puis elle les massacra. Acculés par cette menace invincible, mes ancêtres se rassemblèrent et, grâce à la puissance jointe de millions de Tétrans et à leur ultime sacrifice, cette machine fut détruite. Mais les recherches archéologiques estiment que mon espèce a tellement souffert de ce conflit qu’elle était presque revenue au niveau limite de pérennité.

D’un peuple de plusieurs dizaines de milliards d’individus nous n’étions plus que quelques centaines, éparpillés, blessés et désormais isolés dans la galaxie. Alors que les Orchidiens se remettaient tant bien que mal de leurs blessures, vos espèces pouvaient alors prospérer et se développer sans aucune influence extérieure.

— Je ne vois pas très bien en quoi ça vous concerne.

— J’y viens. Suite à ce terrible cataclysme, mon peuple s’est attaché à ne plus reproduire les mêmes erreurs, aussi la non-violence que certains nous reprochent devint une véritable philosophie pour les miens. Et nous avons rebâti notre société lentement mais sûrement, en nous assurant qu’elle ne serait plus confrontée à de telles tragédies. Néanmoins, l’Histoire devint légende pour ne plus être qu’un mythe au fil du temps. Désormais, ce cataclysme a été oublié par mon peuple et, par voie de conséquence, par l’ensemble de la galaxie. Dans le même temps, alors que nous retrouvions notre superbe, l’espèce humaine, dont la folle course au progrès l’avait conduite jusque sur nos talons, entra en contact avec nous. Et tandis que les miens oubliaient peu à peu leur Histoire, l’appétit des Humains les conduisit jusqu’aux portes de l’Empire Watiko, inconnu de tous à cette période. Et s’en suivit ce que vous avez appelé « la guerre des écailles », une guerre qui faillit bien détruire les deux espèces. Une guerre à laquelle notre peuple ne prit pas part, les principes de non-violence déjà solidement ancrée dans sa culture. Mais alors qu’un nouveau modèle sociétal se mettait en place, de la culture humaine désormais dominante dans la galaxie, quelques vénérables de mon peuple, gardiens du savoir antique de notre passé, y virent deux choses : la première fut qu’en étant à ce point morcelées, découpées, mélangées, les différentes espèces se protégeraient d’une destruction totale. Trop de belligérants avec des intérêts éloignés pour obtenir un embrasement total. La seconde chose est que la libre-entreprise, l’argent et le profit devinrent les seules divinités pour lesquelles nous devions mourir et les conflits idéologiques s’accordaient désormais aisément de la tempérance lorsqu’elle présentait un potentiel financier. La guerre rapporte de l’argent dans certains cas, mais une guerre totale est très coûteuse. Les grandes compagnies éviteront donc des conflits pouvant leur coûter trop d’argent.

— En d’autres termes, ces anciens comprirent que les espèces intelligentes de la galaxie juguleraient leur violence dans une certaine mesure, car un ennemi mort rapportera toujours moins d’argent d’un qu’un ennemi soumis. Quelque part, cette soumission à l’argent évita sûrement que des guerres au niveau galactique n’explosent, la frilosité vis-à-vis du manque à gagner devenant plus forte que la fureur guerrière.

Mina écoutait avec attention l’exposé du Taren et de l’Orchidienne, mais sans vraiment voir où ils voulaient en venir pour le moment. Le côté un peu trop scolaire de leurs propos commençait d’ailleurs à l’ennuyer et la colère bouillait toujours en elle.

— Bon, c’est très intéressant ce que vous me racontez là, mais j’ai l’impression que vous essayez de m’endormir.

Nous avons presque fini. Ces anciens, ayant compris que la galaxie ne se détruirait plus de l’intérieur, n’en furent pas pour autant soulagés. Car le revers de la médaille de ce nouveau modèle sociétal résidait dans l’absence de vision globale. Sans gouvernement fort, avec une multiplication des intérêts personnels, avec une recherche permanente du profit immédiat, les seuls progrès seraient technologiques et encore, uniquement ceux offrant un avantage concurrentiel à un moment précis. Plus de plan à long terme pour améliorer le bien-être des espèces, plus d’invention réformant le mode de pensée des vivants.

— Leur vision fut malheureusement prophétique : les progrès depuis la fameuse Résolution 25, cette décision de vos régimes humains de confier la gouvernance des vôtres à des entreprises, aucune avancée sociale n’eut lieu. Et mis à part sur la consommation de masse, les découvertes technologiques n’ont rien eu de révolutionnaire. La vérité est que la galaxie est en stase depuis quatre millénaires désormais. Quelques soubresauts de violence çà et là. Et alors, ces vénérables anciens, dépositaires du savoir historique de mon peuple, décidèrent qu’il fallait agir. Le modèle de société que vous aviez imposé à la galaxie fut particulièrement populaire sur Orchidia et notre peuple y vit un moyen de prospérer tout en évitant le recours à la violence. Plongés dans une semi-clandestinité voulue, ils fondèrent le Corpus Hermaticum, dont la mission serait de guider, d’aiguiller les peuples depuis l’ombre pour que les avancées se fassent pour le bien de tous. Afin de rester aussi discrets que possible, ils ne rassemblèrent pas leurs fortunes ou leurs biens, mais leurs connaissances et leurs compétences. Et bien vite, ils contactèrent d’autres personnes qui, pensaient-ils, partageaient leur vision. Ils comprirent alors qu’il leur faudrait réunir les anciennes connaissances historiques, la vérité se perdant peu à peu suivant les intérêts des uns et des autres. Mais cela ne fut pas la seule raison de la fondation de notre ordre. Non, les premiers membres du Corpus, nommé Khepesh, réalisèrent que, sans pouvoir politique central et fort, jamais les peuples ne s’uniraient si un nouvel ennemi apparaissait, même s’il menaçait l’ensemble des espèces de la galaxie. Il fut alors décidé que, désormais, les missions des Khepesh seraient de sillonner la galaxie pour identifier les menaces pesant sur la galaxie et tout mettre en œuvre pour les éradiquer dans l’œuf.

— C’est pour cela que la société de mon père était largement déficitaire ?

— En effet, ton père était loin d’être un incompétent en matière de gestion d’entreprise. Mais en tant que Khepesh, possédant sa propre société et son navire, il jouissait d’une liberté d’action et d’une flexibilité que beaucoup d’autres n’avaient pas. Aussi, il nous conduisit dans bien des missions dont l’attrait financier était quasi nul, les dépenses énormes et le danger omniprésent, simplement parce que cela était nécessaire.

— Mais alors, pourquoi est-il parti sans vous sur cet astéroïde ?

La question resta en suspend un moment, avant que Jahangir ne reprenne la parole.

— Il était parfaitement conscient de l’état financier de sa société. Il t’envoyait régulièrement de l’argent depuis la mort de ta mère, mais cela devenait de plus en plus difficile à réaliser. Aussi, lorsque l’opportunité de ce contrat se présenta, je pense que Muhammad y a vu la possibilité d’assurer l’avenir de la société et le tien par la même occasion. Mais je pense qu’il a compris très vite qu’il s’agissait d’une arme dangereuse et que de mener à bien cette mission irait à l’encontre de ses engagements auprès du Corpus Hermaticum. Aussi, il décida de nous maintenir dans l’ignorance pour éviter qu’on ne l’empêche de réaliser sa mission.

— Si c’est vrai, pourquoi ne pas m’avoir empêchée de la mener à bien alors ?

— Tout d’abord, nous ne te connaissions pas. Et si jamais tu nous avais renvoyés, nous n’aurions eu aucun moyen de découvrir ce que cachait Muhammad. L’autre raison est que, lorsque nous avons découvert enfin ce qu’il était venu chercher, nous avons scanné le cube. Il était vide, donc nous nous sommes dit que Muhammad était simplement parti à la recherche d’une relique antique et que s’il avait contenu une arme, elle ne s’y trouvait plus depuis longtemps. Terminer la mission ne présentait donc plus aucun risque. Visiblement, nous nous étions trompés.

— Donc… Mon père a sûrement trouvé cet arsenal dont vous parlez. Et lorsqu’il a été blessé, l’arme contenue dans le cube s’est insufflée en lui pour se réactiver lorsque nous sommes arrivés sur Edenia.

— Tout à fait. Nous pensons que cette arme dispose d’une sorte de conscience : si elle s’était réactivée à bord du Luanda, elle aurait risqué de disparaître à tout jamais. Une fois posée sur une planète, elle pouvait aisément quitter notre soute et libérer son potentiel destructeur.

— Mais elle s’est enfuie de la planète.

— Comment ça ?

— Mon père, ou plutôt l’arme qui a pris possession de mon père : elle s’est enfuie d’Edenia juste avant nous, à bord d’un taxi spatial.

— Tu… Tu es sûre de toi ? C’est elle qui a détruit leur cathédrale, comment est-ce qu’il a pu rejoindre le Spatioport ? Il est impossible de parcourir une telle distance en si peu de temps…

— C’est ce que je me disais aussi, jusqu’à ce que je le voie revenir à la vie puis vaporiser un canon orbital sans explosifs. Sur le chemin du retour, j’ai vu un taxi spatial quitter la planète.

— Cela peut être n’importe qui.

— Sûrement, mais l’interdiction de décoller était déjà active. Et surtout, j’ai vu Muhammad se déplacer plus vite qu’un speeder. Et ce n’était même pas la chose le plus effrayante que je vu faire. Il a réussi des tours de Tétrans d’un tel niveau… De la télékinésie l’aie incroyablement puissante et précise. Il a même vaporisé une place d’un simple claquement de doigts. Et puis… Il a généré des éclairs pour détruire le canon orbital. Plus les minutes passaient et plus il semblait gagner en puissance. Sérieusement, cette… chose a très bien pu rejoindre le Spatioport à temps pour s’enfuir. Et ce n’est pas tout : il était totalement invisible pour les caméras de surveillance. Il a contourné tous les systèmes de sécurité, sans le moindre contact physique.

Devant la teneur des propos de Mina, la surprise changea de camp. Orianna et Ul étaient bouche bée, tandis que sous son flegme apparent, Jahangir semblait tendu. Ul prit la parole après un moment de flottement, préoccupé.

— Si ce que vous dites est vrai, alors mon système court un grave danger. Il nous faut trouver une solution pour qu’il ne fasse pas plus de victimes. Si j’en crois ce que vous me dites, il doit avoir une belle avance sur nous et il sera sur MFC Mandil, notre capitale, d’ici peu. Quatre personnes de notre système sur cinq vivent sur ce satellite habitable, s’il veut faire un maximum de dégâts, c’est sûrement là qu’il frappera.

— Normalement, le Luanda était bien censé être plus rapide qu’un taxi spatial, non ? Tout comme votre frégate. Nous devrions pouvoir le devancer, vous ne croyez pas ?

— J’en doute. Votre dérive dans l’espace lui a très certainement permis de refaire son retard, voire même de nous précéder. Il me semble fort probable qu’il arrivera sur MFC Mandil avant nous.

— Et vous n’avez aucun moyen de prévenir les vôtres de ce qui les menace ?

— Si, mais à une telle distance, les informations que nous pouvons envoyer à travers le Réseau Extranet sont très limitées sans balises relais. Si nous voulions les avertir à l’aide d’un message complet, il faudrait que nous sortions du trou de ver et rien ne dit que les informations arriveraient plus rapidement que nous. J’ai peur que nous ne pussions qu’envoyer un signal d’alarme, afin de les prévenir d’un danger imminent et que nos troupes de Fusiliers spatiaux se tiennent prêt à intervenir. Il nous faut arriver au plus vite, d’autant plus que cette frégate représente malgré tout une bonne partie de notre potentiel défensif.

Devant la morosité de la situation, Mina s’enfonça plus profondément dans son siège. Elle repassait ces derniers mois dans sa tête, tout ce qu’elle avait eu à traverser. Toutes ces épreuves éprouvantes qui pourtant l’avaient fait grandir, elle les avait traversées grâce à ses amis. Cela avait été dur, mais elle l’avait fait. Et en ressassant cela, elle se surprit à croire qu’ils pouvaient le faire. Oui, après tout, ils avaient survécu à l’attraction du Corridor Noir, traversé les bas-fonds de Verizon 3, infiltré l’Empire Watiko, avaient échappé aux griffes de la Reine Manta et des Guerriers Foudre et ils avaient même survécu à un combat spatial avec un destroyer lourd de la puissante société Edenia. Elle pensa ensuite à Lorne, à son sacrifice.

Elle se dit qu’ils se devaient de continuer, qu’il les aurait sûrement poussés à poursuivre, même si les chances de succès étaient trop minces. Il les aurait encouragés, aiguillonnant leur ego dans son langage fleuri, dans son style si particulier qui pouvait le rendre parfois tellement antipathique. Mina se redressa alors, relevant la tête avec un air de défi.

— Dans ce cas, dépêchons-nous de le retrouver et de l’arrêter. C’est notre devoir, après tout, c’est nous qui avons ramené cette chose depuis le fin-fond de la galaxie, à nous de l’en débarrasser.

La mort arrive. . .

e voyage dans le tunnel de ver se poursuivait à bon rythme, mais l’équipage n’était guère bavard. Le capitaine de la frégate avait prévenu ses hommes de la menace imminente qui allait s’abattre sur leurs foyers, aussi la tension était palpable. Dans le même temps, les rescapés du Luanda n’étaient eux non plus, guère disposés aux bavardages. La mort du Pilote Lorne pesait encore dans les mémoires et les récentes révélations des deux non-humains de la société avaient rajouté une chape de plomb sur le moral de Mina. Le Meds de la frégate Fi - 033 se présenta alors. Il s’agissait d’un homme à la peau noire, plutôt grand et très mince. Dans son uniforme de la Compagnie Mignarda Ferrus, il avait l’air sévère. Pourtant, les nouvelles qu’il annonça à l’équipage apportèrent beaucoup de soulagement.

— Madame, les tests de votre Meds sont excellents. Il est certes encore convalescent et doit rester alité quelques jours encore, mais il est définitivement tiré d’affaire. Il vous attend.

Mina ne put retenir son sourire en l’entendant et, instinctivement, elle se retourna vers ses camarades. Eux aussi étaient ragaillardis par la nouvelle et tous ensemble, ils se rendirent à l’infirmerie. Le sas coulissa pour révéler Tim, les traits tirés, mais parfaitement conscient et il salua d’un bras l’arrivée de ses amis.

— Je… Je crois qu-que j’ai lou-loupé un épisode…

La tentative d’humour de Tim fit mouche. Tous s’avancèrent vers lui pour l’enlacer, lui serrant la main et lui tapant dans le dos. Quelques éclats de rire fusèrent et tous profitèrent quelques minutes de la bonne humeur. Ils en avaient bien besoin. Mais les visages s’assombrirent à nouveau d’un seul coup lorsque le Meds posa la question fatidique.

— Où-où est L-Lorne ?

Tous se turent durant de longues secondes et les mines déconfites des uns et des autres firent immédiatement comprendre à Tim que quelque chose de grave s’était produit. Kim d’ailleurs ne parvint pas à contenir une nouvelle fois ses larmes.

— Notre ami s’est sacrifié pour nous sauver. On était poursuivis par un destroyer lourd de la société Edenia et il a réalisé une manœuvre audacieuse pour qu’on s’échappe. Monsieur Franz est un véritable héros.

— Mais O-Orianna… Enfin, p-pourquoi étions-nous p-poursuivis ?

— C’est une longue histoire, Tim…

L’Orchidienne commença alors son récit, mais elle surprit tout le monde en commençant par révéler son appartenance au Corpus Hermaticum et celle de Jahangir. De plus, elle révéla tout ce qu’elle savait à ses camarades, leur offrant un nouveau point de vue sur les événements. Au fur et à mesure de son récit, elle imbriquait des informations sur le Corpus Hermaticum et les Khepesh, clarifiant bien des choses.

Le silence planait sur la pièce. Tous semblaient comme pétrifiés par ce qu’ils venaient d’entendre et les regards interrogateurs s’échangeaient furtivement pour savoir si l’histoire de Jahangir et d’Orianna était bel et bien véridique. Tout ceci semblait tellement improbable qu’ils n’osaient pas y croire réellement. Kim fut finalement celle qui prit la première la parole, hésitante sur ses mots.

— Pourquoi vous nous dites cela maintenant ? Enfin, ça n’a aucun sens…

— Il s’agit de la volonté de Mina. Elle a décidé que trop de choses avaient été cachées entre nous et que vous méritiez de connaître la vérité.

La voix mécanique et monocorde du Taren tranchait avec celle encore chargée d’émotion de la jeune Mécano. Après un silence, ce fut le Meds qui reprit la parole.

— C-C’est très risqué de-de nous dire ça. V-Votre C-Corpus, ils ne-ne vont pas être t-très contents d’apprendre que-que vous avez ébruité leur se-secret…

— Mina Yabrir a estimé que vous aviez suffisamment fait preuve de votre caractère et que c’était un risque à courir.

— Mina est une Khepesh aussi ?

— Non. Mais elle reste la présidente de Yabrir Service. Et notre Capitaine. Nous lui devons obéissance.

— Bien… Mais qu’allons-nous faire, désormais ?

Les regards se tournèrent vers Mina. La jeune femme observa tour à tour les membres de l’équipage et, après une profonde inspiration, dit sur un ton résolu.

— Nous allons stopper cette chose avant qu’elle ne fasse plus de mal ! Pour la suite, on aura tout le temps d’improviser.

Mina eut le plaisir de voir que sa résolution était partagée par ses camarades. Bien qu’il n’y eût aucune effusion, les regards déterminés trahissaient leur soutien indéfectible. Cette dernière ressentit du soulagement, car elle craignait que les récents événements aient désuni sa famille. Au contraire, malgré la révélation récente des secrets de Jahangir et d’Orianna, malgré la perte de Lorne, malgré la destruction du Luanda, tous s’étaient rassemblés, unis comme ils ne l’avaient peut-être jamais été. Orianna reprit la parole.

— Ul est un Khepesh lui aussi. Il pourra nous aider, je le pense. Il faut le prévenir et élaborer un plan d’action commun.

— Hein ? Vous êtes combien, en fait ?

— Très peu… Au total, un petit millier, je dirais, répartis sur l’ensemble de la galaxie. Je le connaissais depuis fort longtemps. J’ai indiqué à notre regretté Pilote la route de son secteur, car je savais qu’il nous serait d’un grand secours puis je l’ai contacté mentalement lorsque nous avons dû nous éjecter dans les capsules de survie.

— Oh… Donc il est de notre côté ?

— C’est une personne digne de confiance. Il est un ami de longue date et son statut dans ce secteur lui donne les ressources et l’influence dont nous aurons besoin si nous voulons arrêter… Muhammad.

La dernière phrase de la presciente jeta un froid sur l’assemblée, comme si elle faisait appel à un fantôme. Un silence que Mina brisa en prenant la parole.

— Dans ce cas, je vais aller le voir tout de suite. Orianna, tu viens avec moi. Les autres, reprenez des forces, nous en aurons besoin pour la suite.

Le petit groupe se sépara et Mina se dirigea vers les quartiers du capitaine, accompagnée par la Tétran. En chemin, la presciente interpella Mina d’une voix douce.

— Je sais que tu nous en veux, aussi j’admire d’autant plus ce que tu fais.

— C’est vrai que je vous en veux, mais quelque part je vous comprends. J’espère juste que vous n’avez plus de surprise pour moi.

— Non, ne t’en fais pas, cette fois tu sais tout ce que nous savons.

Même si cela m’a blessée, je vois pourquoi vous m’avez menti. Et malgré tout, je ne peux nier que vous avez tout fait pour nous protéger. Donc… Je pense que ça ne serait pas très juste de vous en vouloir.

— Mina, je dois t’avouer quelque chose… Tu es la Capitaine la plus exceptionnelle sous laquelle il m’a été donné de servir. J’ai vécu plusieurs siècles et je suis une Khepesh depuis si longtemps que j’ai perdu le compte des années. Et pourtant je n’ai jamais croisé une personne telle que toi. Tu es courageuse, loyale et tu sais réagir sous la pression comme personne. Cela ne m’étonne guère que les magnats d’Edenia aient voulu t’attirer dans leurs filets.

Mina avait souri, un peu gênée par les compliments qu’elle venait de recevoir.

— Tu étais au courant.

Il ne s’agissait pas d’une question, plutôt l’énoncé d’un fait. Mina n’était même pas surprise que la Tétran ait connaissance de cela. Après tout, elle avait fait preuve d’une sagacité surnaturelle à de si nombreuses reprises que cela était presque normal qu’elle soit au courant de tout. Alors qu’elles discutaient, les deux femmes atteignirent les quartiers du capitaine Ul et la chambre était bien plus luxueuse et spacieuse que celle du Luanda. Le sas glissa dans un sifflement et l’Orchidien reçut les deux femmes avec un sourire. Une table sur laquelle étaient disposées des boissons et une collation trônait au milieu de la pièce. Il s’y trouvait déjà un humain à la coupe courte, aux larges épaules et aux galons de militaires ainsi que le Meds du vaisseau. Ul indiqua dans un geste de la main les sièges libres et invita les deux femmes à s’y asseoir. Derrière eux, six Fusiliers spatiaux se tenaient aux garde-à-vous contre le mur, un Panoran qui devait sûrement être un Tétran et cinq Mécanos. À vrai dire, tout l’équipage, à l’exception du pilote, était présent. La réunion pouvait ainsi commencer et le capitaine du vaisseau ouvrit le bal. D’un geste de la main au-dessus de la table, il projeta un hologramme de la lune sur laquelle se rendait le navire.

— Bien, nos deux rescapées nous ont révélé une bien inquiétante nouvelle, comme vous êtes déjà au courant. Nous avons envoyé un message d’alerte parcellaire à notre base, mais il est possible que cela ne suffise pas. Il est donc de notre devoir de contrer du mieux que nous le pouvons cette menace et pour cela, nous devons connaître notre ennemi. Aussi, mesdames, pouvez-vous nous éclairer sur ce qui nous attend ?

— Notre ennemi est… Enfin, il a l’apparence… de… de mon père.

Un murmure traversa l’assemblée alors que ces derniers fronçaient les sourcils. D’ailleurs, le

Fusilier spatial subordonné d’Ul semblait plus que sceptique lorsqu’il prit la parole, rapidement imité par le Meds.

— Vous voulez dire qu’il s’agit d’un de ses assassins qui s’injectent de la caméléonine directement dans le visage ?

— Non, ça doit plus probablement être un « change-face », des criminels qui se font refaire le portrait et qui modifient leur ADN pour continuer tranquillement leurs petites affaires.

— À vrai dire, c’est plus compliqué que cela…

Mina se racla la gorge, clairement gênée par ce qu’elle s’apprêtait à leur raconter. Pour être honnête, elle n’était même pas sûre d’y croire elle-même.

— D’après ce que l’on sait, la menace serait en réalité une arme surpuissante et inconnue qui se sert, d’une manière qui nous échappe encore, du corps de mon père, déclaré mort il y a plusieurs semaines déjà.

— Vous êtes certains qu’il était mort ?

— Totalement. Son état de mort clinique a été diagnostiqué et j’ai vu son cadavre de mes propres yeux. Il était bel et bien mort depuis des semaines.

— Alors quoi ? On a affaire à un zombie de l’espace ?

Les sourires que s’échangeaient les membres d’équipages du Fi-033 trahissaient leur incrédulité et quand bien même Mina savait que ce qu’elle racontait était inconcevable pour un esprit sain, elle fronça les sourcils, goûtant peu aux moqueries. Ses pommettes commencèrent à la chauffer et elles se teintèrent de sang. Elle tapa alors des mains sur la table.

— Vous pensez que c’est drôle ? Le cadavre de mon père est profané par cette… chose en lui qui l’a conduit à détruire une place entière et un canon anti-aérien sur Edenia, tuant sûrement des milliers de personnes au passage et vous ne trouvez rien de mieux que de faire des blagues ? Mon vaisseau a été détruit par cette saloperie et mon pilote…

Elle marqua une pause, les mâchoires serrées alors que ses yeux se mettaient à briller. Mina se mordit la lèvre inférieure, comme pour contenir sa colère, puis se redressa.

— Ce type a des pouvoirs de Tétrans qui dépassent littéralement l’entendement. Il a fait des choses que vous n’imaginez même pas, il a réduit en fumée une place entière, balayant tout un commando de guerriers Edeniens comme s’ils n’étaient que de vulgaires fétus de paille. Il a détruit un canon orbital sans armes ni explosif. Et il fonce vers vos foyers à l’heure où nous parlons ! Qui sait ce qu’il compte y faire !

L’ensemble des subordonnés de Ulthuwe Releran’nan venaient de perdre leurs sourires. Elle reprit alors sa présentation en envoyant une image holographique de Muhammad au milieu de la pièce.

— Voici à quoi ressemble mon père. Bien que n’ayant jamais manifesté ou fait l’acquisition du gène Tétra de son vivant, il a été capable de démonstrations télékinésiques et électrostatiques d’une rapidité et d’une puissance inédites. Il se déplace à une vitesse également supérieure à toutes les espèces bipèdes connues. Pour vous donner un ordre d’idée, il a parcouru pas moins de trente-huit kilomètres en à peine un quart d’heure.

— Ses motivations sont inconnues ?

— Malheureusement, nous n’en avons aucune idée… Orianna prit alors la parole et sa voix douce apporta un peu de réconfort.

— Nous supposons toutefois qu’il a quitté Edenia à cause de sa trop importante puissance militaire, ce qui signifie qu’il peut être vaincu. Les membres du Luanda l’ont déjà vu à l’œuvre et pourront ainsi vous épauler du mieux qu’ils le pourront pour le mettre hors d’état de nuire.

— Et pourquoi se rend-il chez nous ?

— Parce que vous disposez d’un nombre important de ressources et de peu de systèmes de défense. Même si nous ne connaissons pas réellement ce qu’il cherche exactement, il y sera plus tranquille que sur Edenia. À nous de lui prouver qu’il se trompe.

Ul inclina la tête aux propos d’Orianna et ceux-ci eurent une réelle résonnance chez les hommes du Fi-033. Ces derniers semblaient désormais résolus à protéger leurs foyers et à combattre la menace. Ul se redressa, l’air sévère, et s’adressa à son tour à ses hommes.

— Bien, vous avez compris ? Nous ne laisserons pas notre demeure se faire ravager par cette chose.

Il jeta rapidement un regard lourd de sens à la presciente et à la présidente de Yabrir Service, puis il leva son poing pour exhorter ses hommes qui répondirent avec entrain.

— Que tout le monde se tienne prêt ! Dès que la menace sera en vue, vous aurez autorisation d’utiliser la force létale ! Rompez.

Intervention

e navire sortit du trou de ver dans une myriade kaléidoscopique à quelques unités astronomiques à peine de MFC Mandil. La station lunaire ne présentait guère de signes d’activité. Après tout, la société gérant cette petite colonie restait relativement indépendante et les habitants de ce genre d’endroit recherchaient un fonctionnement le plus autarcique possible. Il était même fort probable que les seuls contacts que la société Mignarda Ferrus Cie entretenait avec le reste de la galaxie étaient avec la société Edenia. Il était d’ailleurs presque étonnant que cette dernière n’ait pas fait main basse sur Mignarda Ferrus Cie. Aucun navire ne se trouvait dans les abords du spatioport, dont le calme et la petitesse tranchaient avec le fourmillement névrotique et la démesure de ceux de la station Andorivake, de Klinsa ou de Verizon 3. Sans ralentir son allure, le Fi-033 entra en communication.

— Contrôle ? Ici Fi-033, de retour de mission, vous me recevez ? Contrôle ?

Ul s’était rapproché de son pilote, observant la station par la verrière grossir de plus en plus rapidement. Son pilote, visiblement peu rassuré, interrogea du regard son capitaine concernant la marche à suivre. Mina se retourna pour observer ses camarades et tous, sans exception, arboraient une mine résolue.

— Bien, préparons-nous à un largage à basse altitude. Vous allez passer en rase motte, grande vitesse et système de brouillage activé et nous parachuter dans le spatioport…

— Vous êtes sûr ?

— Tout à fait. Si le poste de commande ne répond pas, c’est qu’il est tombé aux mains de l’ennemi.

— C’est peut-être simplement un dysfonctionnement.

— Je ne prendrai pas le risque. Préparez votre manœuvre, soyez également prêt à un bombardement orbital.

— Mon Capitaine…

— Exécution.

Dans un claquement de bottes, les soldats de Mignarda Ferrus Cie se mirent en mouvement au pas de course. Sans attendre, le capitaine Orchidien se retourna lui aussi et s’approcha des membres de Yabrir Service.

— Allez vous préparer pour le combat. Ceux qui n’ont ni armes ni armures, nous avons de quoi les équiper. Le personnel non combattant sera toujours utile ici.

— Merci, Capitaine.

Ul s’éloigna alors pour aller se préparer également et Mina se retourna pour s’adresser à son équipage.

— Bien, les amis, cette fois nous y sommes… Tim, Yao, Kim, vous restez ici. Écoutez les consignes de leur pilote, je suis convaincue que vous leur serez d’une grande aide. Orianna, Jahangir, vous venez avec moi. Nous allons régler son compte à cette saloperie.

Mais alors que les deux non-humains inclinaient simplement la tête pour marquer leur acquiescement, Kim et Tim semblaient, quant à eux, bien moins en adéquation avec les ordres de la jeune femme. Le premier à prendre la parole fut le Meds.

— Non ! Je v-veux venir avec vous ! Vous pourriez a-avoir besoin de moi ! Si l’un d-d’entre vous est blessé, moi seul peux l’aider !

— Cela n’est guère sage, Meds O’hara. Vous vous remettez d’un grave traumatisme. Vous emmener sur une mission à ce point dangereuse risquerait non seulement de vous coûter la vie, mais également de mettre en danger toute notre équipe !

— Mais…

L’intervention de Jahangir avait eu le mérite d’ébranler les pulsions guerrières de Tim en le mettant face à cette dure réalité : s’il se rendait sur le terrain, il serait clairement un poids pour l’équipe. Tim redoutait de n’être qu’un boulet pour cette équipe, manquant cruellement de confiance en lui et même s’il avait prouvé à maintes reprises sa valeur, il conservait ce trait de caractère. Une chose que le Fusilier spatial du Luanda avait bien comprise.

— Nous aurons besoin de notre propre guide depuis ce navire, Meds O’hara. Peut-être notre capitaine pourrait vous affecter à notre guidage depuis le Fi-033 ?

La proposition, énoncée d’une voix monocorde, souleva toutefois un regain d’enthousiasme chez le jeune Meds. Mina inclina la tête pour marquer son approbation, un léger sourire au coin des lèvres, alors que Tim faisait contre mauvaise fortune bon cœur. Néanmoins, Kim n’était toujours pas satisfaite.

— Super, et moi, je vais faire quoi ? Ils ont déjà largement de quoi faire niveau Mécano, sur c’te rafiot, et je n’ai aucune formation dans la manipulation de leur radar à ondes Tétras ou de leurs batteries plasmiques ! Je veux venir avec vous !

— Ce n’est pas raisonnable, Kim, tu le sais bien. Tu n’as jamais été formée au maniement des armes.

— Toi non plus, Mina, tu ne l’avais jamais été avant de venir sur le vaisseau, pourtant ça ne t’a pas empêchée de te lancer ?

— Je connaissais malgré tout les bases et…

— Et moi aussi je les connais ! Écoute, je n’ai rien pu faire pour sauver Lorne et je vais devoir vivre avec ça pour le restant de mes jours. Si vous devez risquer votre vie, je ne veux pas avoir à revivre ce sentiment. S’il te plaît, laisse-moi venir avec vous.

Le regard de Kim était chargé d’émotions, ses yeux brillaient. Mina comprenait totalement le point de vue de Kim, même si elle ne pouvait pas prendre le risque de l’envoyer face au danger. Elle chercha dans le regard de Yao un soutien.

— Tu en penses quoi ?

— Moi ? Bien, tu devrais la laisser venir avec vous. Après tout c’est ce qu’elle souhaite et tu connais bien ma fille maintenant. Elle sera capable de se défendre et elle pourra surveiller vos arrières. Et puis, vu la puissance qu’a acquise Muhammad, vous aurez besoin de toute l’aide possible.

Mina fit la moue et reporta son attention sur la jeune Mécano. D’un geste de la main, elle lui fit signe de la rejoindre.

— Tu iras t’équiper d’une armure de combat et d’une arme automatique. Ne lésine pas sur les modules d’aide à la visée et de détection, surtout. Et tu feras exactement ce que je te dirai, c’est bien compris ? Peu importe que l’ordre te plaise ou pas !

— Entendu. Merci, Mina.

La gratitude se lisait dans les yeux de la jeune femme et elle sembla se retenir de sauter dans les bras de la présidente de Yabrir Service. Cette dernière reporta son attention sur le père de Kim, dernier membre d’équipage à ne pas s’être exprimé.

— Bon, et toi Yao, tu veux venir sur le terrain toi aussi ?

— Non merci, je suis trop vieux pour ces conneries. Et puis, il faut bien rester ici au cas où nos hôtes décideraient de bombarder la zone où vous vous trouverez avant que vous ayez pu la quitter. Sait-on jamais…

Mina retint un rire en entendant les propos de son vieil ami. Tous allèrent se préparer, utilisant les dernières minutes de quiétude chacun à leur manière. Jahangir récita une prière dans sa langue natale, semblant bénir son équipement, Mina vérifia l’ensemble de son matériel pour être sûre qu’il fonctionnait, Orianna entra en méditation pour rassembler ses capacités de

Tétrans et Kim essaya plusieurs armures avant d’en trouver une à sa taille. Lorsque tous furent prêts, ils rejoignirent Ul et son équipage dans la soute du vaisseau. Tous étaient au garde-à-vous, attendant le briefing de mission du capitaine, et les membres de Yabrir Service se mirent aux cotés des militaires du Fi-033. L’ultime briefing pouvait commencer pour Ulthuwe Releran’nan et ses sept hommes.

— Bien, soldats, vous connaissez la cible, vous connaissez les risques, mais surtout, vous connaissez le terrain d’opération. Il va falloir agir avec précision pour maîtriser le plus rapidement possible notre objectif. Il vient pour d’obscures raisons qui ne nous concernent plus : il s’agit de l’empêcher de nuire coûte que coûte. Engagez le combat dès que vous trouvez la cible, mais ne prenez pas de risques inconsidérés. N’oubliez pas, utilisez les pointeurs pour une frappe orbitale s’il s’avère que nos armes de poing sont inefficaces. Bon, nous allons nous séparer en trois groupes. McCravy, Junte et Ondo, vous venez avec moi. Sergent Petit, vous prendrez Oliveira, Ghaznî et Rajanighanda avec vous. La troisième équipe sera composée par nos amis de la société Yabrir. Dès le largage on se sépare. Petit, vous fouillerez l’ouest du spatioport, nous prendrons l’Est. Mina Yabrir et ses troupes s’occuperont de couvrir notre avancée en léger retrait pour offrir un soutien tactique et pour intervenir au plus vite. Pas de questions ? Parfait, tenez-vous prêts à être largués dans ce cas !

Les soldats du Fi-033 répondirent en chœur à l’annonce de leur capitaine en se mettant au garde-à-vous. Puis, chacun se prépara en accrochant magnétiquement les jets-packs au dos de leurs armures. Dans un grincement métallique, les vérins hydrauliques du sas de la soute libérèrent un nuage de vapeur tandis que la porte coulissait pour révéler le sol de la lune. Un violent courant d’air s’engouffra dans la cale, forçant les derniers réfractaires à enfiler leurs casques. Puis, Ul reprit la parole par communication radio.

— Tout le monde est prêt ? Allez, on saute !

Dans un cri de guerre, l’ensemble des équipes s’élança dans les airs. Mina ressentit l’effet d’une poussée d’adrénaline alors qu’elle tombait à toute vitesse vers le sol. Les silhouettes des autres membres du commando se dessinaient à travers les nuages et bien vite, le spatioport fut visible. Vu d’ici, il semblait particulièrement modeste, aucun de ses quais d’amarrages n’atteignant la couche de nuages. La voix d’Ul résonna une nouvelle fois dans le casque du commando.

— Tenez-vous prêt à enclencher vos jets-packs. Visez les zones d’atterrissages que je vous donne pour être opérationnels le plus vite possible.

Alors qu’il parlait, trois hologrammes apparurent sur la visière du casque de Mina. Deux en jaune et un en vert, correspondant à son spot. Puis, une série de triangles de la même couleur se dessina devant son champ de vision pour former une sorte de tunnel, la guidant jusqu’à son objectif. Elle enclencha alors son jet-pack et sa descente se modifia. Son compteur lui indiqua une perte rapide de vitesse alors qu’elle se dirigeait vers le premier triangle. Non loin d’elle se trouvait Jahangir qui amorçait une descente bien plus directe et rapide que la sienne. Visiblement, son niveau de maîtrise pour la chose trahissait qu’il n’en était pas à son coup d’essai. La jeune femme était maintenant totalement concentrée sur sa descente et suivit l’itinéraire holographique qui lui était assigné.

La tâche était particulièrement ardue malgré les servomoteurs de correction de route. Mais elle remarqua, alors que le sol n’était plus qu’à une petite centaine de mètres, que quelque chose clochait. Des fenêtres étaient brisées, les rues désertes, des chariots de marchandises renversés sur la chaussée et surtout, des taches de sang étaient visibles çà et là. Ainsi distraite par cette inquiétante vision, Mina manqua quelque peu son atterrissage et s’écrasa avec violence au sol. Sa cheville se tordit sous le choc et elle roula sur le côté sur plusieurs mètres.

Allongée au sol, grimaçant de douleur et portant sa jambe à sa main, Mina put voir Kim la rejoindre rapidement tandis que Jahangir et Orianna observaient déjà les alentours pour sécuriser la position.

— Hey ! Tu vas bien ?

— C’est rien, c’est rien, ça va aller… Regarde.

Mina se redressa pour ne rien laisser paraître, mais une pointe de douleur lui rappela subitement les vieux souvenirs de sa carrière de joueuse de stratosball.

Elle poussa un petit cri étouffé alors qu’elle retombait sur ses fesses, incapable de se redresser tout de suite.

— Fait chier…

— Attends, ne bouge pas, je vais regarder ça.

Kim brancha un câble à la jointure du genou de l’armure de sa capitaine et une modélisation en trois dimensions de la jambe de Mina fut alors projetée devant elle, tandis que la Mécano se mit à sourire.

— Ouais, j’ai pris leur meilleur modèle d’armures à nos copains. Bon, j’envoie ça à Tim.

— Tim ? Tim tu me reçois ? Mina s’est fait mal, t’en penses quoi ?

La voix du Meds se fit entendre alors que la douleur se faisait ressentir à chaque battement de cœur. Mina avait l’impression que sa cheville allait exploser, ou plutôt se déchirer à chaque pulsion cardiaque.

— M-mince, tu-tu ne t’es pas lou-loupée. Attends, je-je vais soigner ça.

Mina sentit les capteurs Tétra réglés sur les ondes psychiques de Tim s’allumer. Puis, elle sentit une pression autour de sa cheville alors que les jointures de son armure se resserraient pour la maintenir fixée. Dans le même temps, elle sentit une vague de froid lui anesthésier la partie inférieure de sa jambe et subitement, la douleur s’était envolée.

— Tim, tu es un véritable sorcier ! Je ne sens plus rien !

— Ce-ce n’est que-que de la s-s-science. Vas-y dou-doucement quand même.

— Je ferai attention.

Mina se redressa en s’aidant de l’épaule de Kim et sentit qu’elle allait mieux. Si elle boitait légèrement, c’était surtout dû à l’immobilisation de sa cheville, mais elle était toujours apte au combat. C’est alors que la voix du sergent Petit retentit dans les casques des différents membres.

— On vous attend pour commencer la progression, les amateurs.

La remarque fit tiquer Mina, mais cette dernière s’efforça de ne pas répondre. Au lieu de cela, elle se redressa et observa ses camarades, Orianna et Jahangir se tenaient déjà en position et Kim lui offrait son bras pour l’aider à marcher.

— Bien, on se met en route. Mettez quelques mètres d’espace entre vous. Prêts à faire feu, restez aussi discrets que possible.

Sans rien ajouter, la petite troupe se mit en route dans les allées supérieures du spatioport. Ces dernières étaient désertes, quelques vaisseaux amarrés aux baies, mais pas le moindre signe de vie. Après avoir avancé durant plusieurs minutes dans cette atmosphère pesante, où les vents balayaient les surfaces en béton, soulevant dans le silence total quelques détritus, le petit groupe arriva sur une aire de déchargement. Un taxi spatial arborait le sigle reconnaissable entre mille de la société Edenia, un « e » majuscule rempli d’enluminures et barré du slogan : « Bâtir le futur en améliorant le présent ». Autour de l’engin se trouvait une véritable scène d’apocalypse. Des caisses étaient éventrées et éparpillées en cercles autour de l’appareil comme si elles avaient été soufflées par une violente onde de choc. Les vitres des alentours étaient toutes brisées et, plus impressionnant, une immense grue robotique de déchargement était pliée en deux, des câbles électriques sectionnés envoyaient des gerbes d’étincelles. Une énorme cheminée de béton était également fissurée sur toute sa longueur. Pour compléter le tableau chaotique, des taches de différentes couleurs, probablement du sang et de l’huile ou des carburants divers, mouchetaient le sol.

— La puissance de notre cible semble encore plus impressionnante que ce que tu nous as décrit, Mina.

Mina, tout en observant les alentours avec son arme pointée vers d’hypothétiques menaces, se remit en marche. La voix de Kim attira leur attention.

— Regardez !

La Mécano pointait du doigt un conteneur encastré dans une baie vitrée. Le choc avait fait voler en éclats la verrière et le mur s’était fissuré par endroits. Mais ce que montrait du doigt Kim était cette tache de sang sous l’un des angles du conteneur où l’on distinguait à peine la jambe d’un être humain. Le petit groupe s’avança pour observer de plus près le cadavre du malheureux, seul Jahangir s’assurait de couvrir le petit groupe, semblant privilégier la sécurité de ses camarades. Orianna fut la première à prendre la parole.

— Son corps est totalement réduit en charpie. Il a été tué par l’impact avec le conteneur, puis il a été broyé par ce dernier jusqu’à ce qu’il percute le mur.

— D’après le peu de tenue que l’on voit, il semblait être l’un des membres de la sécurité du spatioport.

— En effet, Mina. Sûrement a-t-il voulu faire usage de son arme pour arrêter ton père et ce dernier a projeté ce conteneur sur lui.

Kim s’était quelque peu éloignée du cadavre, son visage trahissant l’inconfort devant la masse sanguinolente. Mais alors qu’elle observait les alentours, elle fronça les sourcils. Après quelques secondes de réflexion, elle interpella ses amies.

— Dites… Les autres taches de sang, elles ne sont pas toutes à notre macchabée, pas vrai ?

— Je ne pense pas, Kim.

— Pourquoi il n’y a aucun autre corps dans les parages ? Les deux femmes se dressèrent et observèrent les alentours.

Kim avait totalement raison, au milieu de ce qui ressemblait à une scène de guerre, il n’y avait pas le moindre corps. Et tandis qu’elle cherchait une réponse logique à la question, ce fut une intervention du Taren qui, de sa voix rauque et monocorde, les tira de leurs réflexions.

— Les signaux radio sont coupés. La raison m’en est inconnue, mais nous n’avons plus de contact avec les autres équipes. D’ailleurs, il n’y a plus la moindre communication dans les parages. Rien sur les fréquences publiques d’alerte ou même des forces de sécurité.

Mina sentit son rythme cardiaque s’accélérer. Pouvaient-ils être les derniers survivants de ce satellite ? Ce combat n’était-il finalement qu’un suicide ? Les pensées de Mina s’affolèrent quand elle sentit subitement son cœur ralentir et une sensation de détente l’envahir. Et la voix de Tim résonna dans son esprit.

« Est-est ce que ça va-va aller ? Je t’ai injecté-é un dé-décontractant musculaire, quand j’ai vu tes-tes variables s’emballer… »

Mina marqua une pause, surprise par l’intervention mentale de son camarade. Un millier de questions lui traversa l’esprit à cet instant, lui faisant oublier le stress qui l’agitait jusqu’à présent.

« Merci Tim, ça va beaucoup mieux. Comment t’as fait ça ? J’veux dire, comme Orianna ? »

« Je-je ne sais pas trop… J’essayais de-de vous joindre par radio, mais, — mais ça ne marchait pas… J’ai p-pensé à toi et… Voilà. »

Grâce à l’intervention de Tim, elle se sentait prête à repartir. Sa crainte était toujours présente, mais au moins, elle ne l’inhibait plus. Au contraire, elle renforçait ses sens et sa concentration.

Le petit groupe se remit en marche tout en redoublant de prudence. Ils étaient désormais seuls au milieu de ce spatioport vide.

Jahangir ouvrait la marche, progressant l’arme au poing tout en scrutant méticuleusement chaque recoin des couloirs et des pièces qu’ils traversaient. Si le premier couloir avait été un véritable champ de bataille, des impacts parcourant les murs craquelés et des taches de sang mouchetant le sol, la suite du périple laissait penser que les combats avaient été cantonnés à une zone précise. Les bureaux et autres magasins parsemant leur trajet se révélaient être simplement déserts, le bazar ambiant trahissant toutefois une fuite désorganisée et précipitée. Seuls les panneaux publicitaires holographiques fonctionnaient encore, donnant à la scène une dimension surréaliste. Difficile de croire que le spatioport venait de subir une violente attaque pendant que les spots vantaient en boucle tel ou tel produit, s’adressant aux passants nominativement.

À un croisement, Orianna se bloqua subitement, les yeux révulsés et les bras écartés. Les membres de l’équipe s’étaient immédiatement accroupis, brandissant leurs armes pour contrer d’éventuelles menaces. L’Orchidienne se tenait droite comme un « i », quelques étincelles parcourant son corps alors que des spasmes la secouaient. Elle resta une bonne minute ainsi, plongée dans une transe profonde quand enfin, elle chancela et tomba à la renverse, rattrapée in extremis par le Watiko qui la garda un instant dans ses bras. Ses yeux revinrent enfin à la normale et elle chercha son souffle un moment, le regard dans le vague. Le Taren lui parla alors dans sa langue, que les interprètes intégrés du casque des deux humaines traduisirent dans la foulée.

— N’aie crainte, tu es en sécurité. Calme-toi…

L’attention avec laquelle Jahangir avait traité Orianna trahissait l’affection que les deux nonhumains se portaient. La Tétran reprit finalement ses esprits et se redressa, prenant appui sur l’épaule du Watiko pour porter sa main à sa tête.

— J’ai vu… J’ai ressenti ce qu’il s’est passé et surtout ce qu’il se passe. J’ai… J’ai ressenti l’esprit de Muhammad dans ma tête. Il est là, il sait que nous sommes là. Il va tomber sur les autres groupes et il va les éliminer…

Les mots d’Orianna n’avaient rien de rassurant et Mina ne pouvait cacher son angoisse.

— Où est-il ? Tu sais ce qu’il veut ?

— Non… Je l’ai vu ramasser des cadavres et les rassembler, mais je crois… Non, je suis sûre qu’il m’a laissé entrer dans sa tête. Il l’a fait volontairement, il veut que nous le trouvions et il m’a montré ce qu’il comptait faire.

— Tu sais pourquoi il a fait cela ?

— Il te veut à ses côtés.

La phrase de la presciente laissa l’assemblée sans voix et tous restèrent interdits un instant.

— Mais… Mais pourquoi ?

— Je ne sais pas… Je n’en ai aucune idée.

— Tu as dit qu’il prévoyait d’attaquer les équipes d’Ul et du sergent, où sont-ils ? Tu les as trouvés ? Tu sais ce qu’ils font ? Tu peux les prévenir ?

— Oui, il prévoit de les tuer. Mais je ne sais pas où ils sont… C’est difficile d’entrer en contact avec eux, nous n’avons pas vraiment eu le temps d’aligner nos ondes cérébrales. Je vais essayer de parler à Ul. Je le connais suffisamment.

Mina se redressa et observa les alentours alors que son amie se concentrait pour entrer en connexion avec les membres d’équipages du Fi-033. Ces derniers courraient un grave danger et n’avaient aucun moyen de savoir ce qui les attendait. L’ancienne Capitaine du Luanda cherchait à comprendre ce qu’il se passait, mais surtout pourquoi la chose ayant pris le contrôle de son défunt père la voulait à ses côtés. C’est alors que Kim intervint, tirant Mina de ses pensées.

— Merde, ce distributeur ne marche plus.

La jeune Mécano se trouvait devant un distributeur automatique de capsules gélifiées de consommables et elle s’énervait dessus, donnant de petites tapes dans l’espoir qu’elle obtiendrait son dû. Mina resta bouche bée une minute devant la scène, comme si elle n’y croyait pas vraiment. L’innocence de la fille de Yao avait jusqu’ici était amusante et rafraîchissante, mais là, Mina ne trouvait plus cela du tout attendrissant.

— Mais… Tu fous quoi, là, exactement ?

— J’essaye d’avoir une capsule de soda, mais le distributeur a planté. J’crois bien qu’il n’a plus d’alimentation électrique.

La présidente de Yabrir Service était au bord de l’explosion quand la voix de Jahangir retentit, coupant sa diatribe avant même qu’elle ne débute.

— C’est étrange que ce distributeur ne soit plus alimenté alors que, sur l’ensemble du chemin, les panneaux publicitaires holographiques fonctionnaient normalement.

La remarque du Taren n’avait pas seulement empêché Mina de s’en prendre à Kim, elle soulevait également un point étrange. D’ailleurs, en s’y penchant de plus près, Mina constata que l’ensemble des installations électriques, que ce soit les éclairages ou les différents terminaux d’informations, qui se trouvaient contre le mur est de la galerie étaient tous éteints.

Mais, comme l’avait très bien souligné Jahangir, les panneaux publicitaires et les devantures des boutiques fonctionnaient normalement.

— Pourquoi les terminaux muraux de l’ouest fonctionnent et pas ceux de l’est ?

— Je pense que quelqu’un dérive la puissance électrique de ces appareils pour quelque chose d’autre.

— Et pourquoi laisser les écriteaux et les devantures en état dans ce cas ?

— Je ne sais pas… Peut-être parce qu’il n’en avait pas besoin. Ou qu’il ne voulait pas qu’on s’en rende compte, il a bien fallu que je me fasse arnaquer de 5 crédits pour qu’on le remarque…

La remarque de Kim faisait sens. Même si elle l’avait prononcée de manière candide, il y avait une hypothèse tout à fait valable derrière cela. Alors qu’Orianna conservait les yeux clos, utilisant ses pouvoirs de Tétrans pour contacter les autres équipes d’intervention, Mina rassembla Jahangir et Kim.

— Écoutez, je pense que la chose dans le corps de mon père est derrière cela. Orianna nous a dit qu’il rassemblait les corps des victimes en un seul lieu et maintenant, on apprend que quelqu’un dérive la puissance électrique. Il se passe quelque chose de plus grave qu’une simple attaque terroriste sur ce spatioport. Il faut que l’on trouve ce qu’il mijote, pourquoi il a besoin de tant de puissance électrique. Un avis sur la question, Kim ?

— Je peux faire ça… Je veux dire, c’est du boulot de Mécano, je peux le faire. Avec un peu de temps, je peux trouver vers où le jus a été dérivé.

— Finalement, nous avons bien fait d’amener la Mécano Tae Wong avec nous, on dirait.

Orianna revint enfin à elle et s’adressa au petit groupe en pleine discussion.

— J’ai réussi à établir le contact avec Ul. Ils progressent à travers l’aile ouest du spatioport et se rendent vers le point de rendez-vous pour regroupement avec le Sergent Petit et redéfinir le plan. Suite à la coupure des communications, ils attendent tous là-bas pour reprendre la traque en rangs plus serrés.

— Cette option est la plus sûre, Capitaine. Je recommande de les suivre.

Il était évident qu’il était plus que sage de se conformer à ce plan. Pas besoin du passé de militaire de Jahangir pour s’en rendre compte : revenir aux côtés de soldats aguerris était la meilleure chose à faire.

— Bien… Mais nous n’allons pas nous y rendre.

— Tu es sûre de toi, Mina ?

— Oui, Orianna. Nous avons perdu l’effet de surprise, tu l’as dit toi-même, Muhammad nous a repérés dès l’instant où nous sommes arrivés. Ul et ses hommes sont de vrais guerriers. Ils n’ont pas vraiment besoin de nous. Par contre, nous avons trouvé une piste. Ce n’est peut-être rien, mais nous ne pouvons clairement pas prendre le risque de laisser passer des informations sur notre ennemi. Kim, tu vas fouiller pour trouver où va toute cette électricité, Jahangir, tu la couvres et toi, Orianna, préviens Ul.

Sauver ce qui peut l etre

im avait démonté le panneau de commande du sas depuis presque un quart d’heure maintenant.

L’obscurité totale dans laquelle était plongée cette partie du spatioport ne facilitait pas le travail de la Mécano. La torche de son casque n’offrait qu’une lumière pâlotte.

Derrière, l’impatience se faisait sentir, sauf pour le Taren qui restait d’une humeur égale.

— Alors ? Tu t’en sors ?

— Je galère, Mina ! J’ai réussi à pister jusqu’ici la dérivation du courant, mais ce sas a enclenché son verrouillage d’urgence et je n’arrive pas à le faire sauter.

— On peut peut-être t’aider ?

— Si vous avez des chalumeaux, vous pouvez toujours essayer de découper la porte. Mais sinon, il va nous falloir être patients. Bon, je vais essayer un truc.

Kim sortit un câble de l’arrière du casque de son armure et le brancha à un raccordement à l’intérieur du tableau démonté. Elle projeta alors depuis son avant-bras, où se trouvait son ordinateur personnel d’assistance technique, un hologramme visualisant une sorte de circuit imprimé extrêmement complexe. Là, la jeune Mécano commença à manipuler son hologramme, le faisant défiler à la manière d’un jeu vidéo un peu obscur.

Après quelques minutes de pianotage intense, le sas grinça, un jet de vapeur s’échappant de ses montants alors qu’un claquement sec retentit. Un jour était désormais visible dans les jointures de la porte, signe que le verrou avait sauté. Mais tandis que la porte s’entrouvrait, Kim poussa un cri en enlevant son casque. Des étincelles illuminèrent quelques secondes le casque tandis que la lampe frontale grillait. Kim était sur le postérieur, se massant les tempes en grimaçant. Mina et Orianna s’étaient rapprochées d’elle pour savoir si elle se portait bien et, à leur grand soulagement, Kim ne semblait pas souffrir de blessures sérieuses.

— Mince ! J’ai failli me faire cramer les neurones. Bon, au moins, j’ai pu faire sauter le verrou. Malheureusement, j’ai fait tout ce que je pouvais d’ici. Pour l’ouvrir en entier, il faudra le faire mécaniquement.

Jahangir s’avança vers la porte et passa le bout de son canon pour tenter de faire coulisser le sas. Ce dernier bougea à peine, mais ce mouvement encouragea le Fusilier spatial à mettre plus d’engagement dans son entreprise. Aussi, il força plus bruyamment cette seconde fois, son visage placide se tordant sous l’effort. La porte coulissa de quelques centimètres, mais ne s’ouvrit pas totalement, ne laissant qu’un passage à peine plus large qu’une orange en son centre. Les panneaux avaient coulissé dans quatre directions, mais désormais, la résistance des vérins et le poids des panneaux rendaient la suite de la tâche trop complexe. Voyant le Watiko forcer plus que de raison, Orianna se saisit rapidement d’une barre métallique qu’elle coinça dans l’ouverture, offrant le temps nécessaire pour se retirer à Jahangir. La porte se bloqua sur la barre de fer et le Taren se recula, laissant échapper un léger soupir. Puis, après avoir observé la porte durant quelques secondes, il prit la parole.

— Je vais avoir besoin que vous amorciez le mouvement, toutes les trois. Poussez la barre et je me saisirai d’un des panneaux. Quand ce sera fait, vous agripperez le panneau opposé et vous essayerez de le rentrer dans le mur. Si jamais c’est trop difficile pour vous, dites-le rapidement que l’on relâche tous en même temps.

Les trois femmes acquiescèrent et se saisirent de la tige ensemble. Forçant simultanément, elles ne parvinrent toutefois pas à faire mieux que Jahangir, même à l’aide d’un levier. Le Taren réussit alors à passer ses doigts pour tirer le panneau d’un coup sec et élargir le passage de plusieurs dizaines de centimètres. Les trois femmes l’imitèrent alors et, lentement, la porte fut enfin ouverte. Tous passèrent alors le sas, profitant que le Taren conservait sa prise pour glisser de l’autre côté et lorsque tous les quatre furent enfin passés, Jahangir relâcha le panneau qui se referma violemment dans un grincement strident.

Le chemin du retour leur étant désormais bouché, le petit groupe reprit sa marche en avant dans l’obscurité. La plupart d’entre eux étaient équipés de systèmes de vision nocturne intégrés, rendant normalement l’utilisation de lampes frontales inutiles, mais le casque de Kim avait grillé auparavant et cette dernière ne voyait rien. La progression se fit donc lentement. Kim, quant à elle, confirma grâce à son ordinateur holographique de poignet, que la destination de la dérivation d’énergie se trouvait bien sur le chemin qu’ils empruntaient.

Ainsi, elle guida l’équipe qui descendit plusieurs étages en fouillant précautionneusement les alentours. Les couloirs du spatioport et de la station commerciale étaient désespérément vides.

Mais alors qu’ils avançaient depuis plusieurs dizaines de minutes déjà, Kim poussa un petit cri. Puis, mettant la main devant sa bouche comme si elle réalisait qu’elle venait de faire une bêtise, elle agita son autre main pour faire signe à ses camarades de la rejoindre. Elle agrandit l’hologramme des circuits électriques de la station grâce auquel elle guidait la petite compagnie, mettant d’un doigt des points en surbrillance. Parlant à voix basse, elle interpella Mina et les autres sur des détails de l’hologramme. Tandis qu’elle expliquait ce qu’elle avait découvert, elle manipulait la carte de diverses manières, zoomant par séquences ou faisant pivoter le plan.

— Regardez… Ces points rouges, c’est nous. Le linéaire vert, c’est la dérivation. On l’a suivi de cet endroit et nous sommes arrivés ici. Et voilà notre objectif…

Il s’agissait d’un énorme agrégat de linéaires verts formant une sphère de taille imposante se situant juste sous leurs pieds. En voyant cela, Mina resta bouche bée. Elle bafouilla une question à l’attention de la Mécano.

— Et notre… objectif, c’est quoi ?

— Je n’en sais trop rien. Mais Muhammad, ou plutôt la chose dans Muhammad, avait besoin de beaucoup, beaucoup d’électricité. Il y a une petite centrale électrique là-dedans.

— De quoi faire une bombe, tu penses ?

— Possible… Les bombes électromagnétiques de cette envergure, ça n’existe pas normalement. Ou peut-être se fabrique-t-il un méta canon de Gauss ? À vrai dire, ça dépasse clairement mes compétences, le schéma que j’ai sous les yeux est trop complexe pour moi et vu qu’on n’a pas accès à l’Extranet, je ne peux pas faire de recherches.

— Et bien, dépêchons-nous de trouver un moyen de descendre. On pourrait descendre par ces ascenseurs ici et là, mais il faudra réussir à les ouvrir.

Mina observait l’hologramme de Kim avec sérieux, cherchant un moyen plus rapide pour accéder à cette sorte de hangar. Mais alors qu’elle se creusait la cervelle, Orianna ferma les yeux une seconde et s’adressa ensuite à la bande. Elle était inquiète, l’anxiété se lisant sur son visage pourtant si lisse et avenant.

— Muhammad vient d’attaquer Ul et les autres. Les forces de défenses planétaires ont monté une opération pour l’arrêter.

— Et ça se passe comment pour le moment ?

— Je ne suis pas sûre… Mais j’ai ressenti la souffrance de plusieurs êtres vivants déjà. Il y a eu des blessés.

— Merde !

Soudain, plusieurs coups de feu retentirent, s’accompagnant d’un bris de glace. Les trois femmes firent volte-face vers la menace, pointant leurs armes dans la direction du son. Elles virent alors à une quinzaine de mètres d’elles Jahangir, l’arme pointée sur le sas en verre circulaire de ce qui semblait être un ascenseur.

L’une des vitres était brisée, ouvrant un passage. Le Taren s’affairait déjà pour descendre le long de la coursive. Il annonça à ses camarades qu’il avait trouvé un chemin.

— La bataille a commencé là-haut, ce qui signifie que nous avons peu de temps avant que notre ennemi ne s’aperçoive de notre intrusion. Dépêchons-nous de descendre…

Malgré la mauvaise humeur générée par la surprise, Mina et les autres réalisèrent que le Taren avait parfaitement raison, aussi elles enclenchèrent les compensateurs gravitationnels des bottes de leurs armures afin de pouvoir marcher le long de la paroi verticale. Le corps à l’horizontale, le quatuor entama sa descente le long de la cage d’ascenseur. Les servomoteurs de leurs armures les maintenaient parfaitement droit, sans effort, aussi la descente fut rapide.

Lorsqu’enfin ils arrivèrent en bas, Jahangir fit une nouvelle fois exploser la vitre du sas pour permettre à tout le monde de sortir. Mais alors qu’ils entraient dans ce qui devait sûrement être un hangar de stockage, ils aperçurent enfin ce que manigançait leur cible. Mina resta interdite.

L’engin ressemblait à une sorte de nid de guêpes immense, conçu à la hâte. Il était grossier, ses contours mal assurés et on pouvait voir des milliers de câbles qui s’entremêlaient pour former des paquets étranges, irradiants une lueur verdâtre par vagues irrégulières, donnant l’impression d’un cœur maléfique dont les pulsations seraient radioactives. Les fils électriques avaient été tirés jusqu’à cette salle, comme en témoignaient les dégâts apparents aux plafonds et aux murs. Tous se rejoignaient et s’entrelaçaient pour plonger dans l’amas qu’ils soutenaient depuis la voûte de la pièce, à la manière d’un fruit pendu à une branche, tandis qu’ils l’alimentaient en énergie. Mais alors que leurs regards se faisaient plus précis, moins ciblés sur une vision globale de ce nid d’une dizaine de mètres de haut, ils remarquèrent que ce qui se trouvait sous leurs yeux se révélait être bien pire que tout ce qu’ils avaient pu imaginer. Au sommet de cet inquiétant paquet se trouvait le bras d’un homme, parcouru de veines argentées. Dans ses veines était planté ce qui s’apparentait à des seringues, ponctionnant le liquide métallique pour le redistribuer en même temps qu’un courant électrique à des espèces de cocons formés de câblages divers et grossiers. Au milieu de ces cocons, Mina reconnut avec effroi des visages humains.

— Bon sang ! Il a amené tous les cadavres ici !

Le dégoût saisit la jeune femme alors qu’elle réalisait le nombre surréaliste de corps qui étaient entreposés là. Il devait bien y avoir une centaine de personnes. Inertes, les corps du personnel du spatioport et même de civils pendaient depuis le plafond, suspendus par des amas de cordons électriques pénétrant sous leur peau ou dans leurs organes de manière répugnante. Orianna s’approcha alors de l’un des cadavres et approcha sa main de celui-ci. Une étincelle lui fit retirer ses doigts dans un sursaut, mais la Tétran ne s’avoua pas vaincue pour si peu. Ses yeux se révulsèrent et l’air sembla se gondoler autour d’elle durant un instant alors qu’elle posait son index sur le front de l’un des morts. L’ensemble du nid scintilla alors plus intensément avant de s’éteindre, les miroitements d’énergie cessant finalement.

L’Orchidienne retrouva son regard habituel et se retourna vers ses camarades.

— C’est bon pour le moment, le courant est coupé dans cette… chose.

— Et si ça a tué ces gens ? Je veux dire, s’ils étaient tous maintenus en vie par cette espèce de… framboise cyborg géante…

— N’aie pas peur, Kim. Les gens ici sont tous morts. Je n’ai capté aucune onde cérébrale en rentrant dans la pièce, pas même celles du sommeil. Ces individus sont cliniquement morts depuis quelques heures déjà.

Le regard des membres d’équipages du défunt Luanda ne pouvait se détacher de cette abomination. Il était difficile d’en deviner l’utilité. Mais alors que Kim et Orianna discutaient du destin funeste des personnes coincées dans ce nid et que Jahangir faisait le tour de la chose, Mina fit part de ses pensées au reste du groupe à voix haute.

— Comment a-t-il réussi à faire tout cela ? Je veux dire, il est arrivé quelques heures avant nous seulement. Je veux bien qu’il soit rapide, mais cette chose est vraiment immense ! Même avec des pouvoirs Tétrans comme il en avait, c’est ahurissant.

Il était évident que de créer une telle structure nécessitait un travail dantesque, qui aurait normalement pris des jours, voire des semaines. Et pourtant, malgré l’ergonomie clairement négligée et la précipitation évidente de la réalisation, ils se trouvaient devant une construction complexe dont la finalité leur échappait totalement. Jahangir, après avoir fait un tour, revint vers Mina et l’interrogea sur la suite des événements.

— Que devons-nous faire de ça, Capitaine ?

— Je n’en sais rien… Nous devrions la détruire, je pense. On dirait…

Mina se rapprocha alors d’un des cadavres piégés dans le nid et fixa sa figure quelques secondes. Puis, son regard se posa un instant sur le bras se trouvant au sommet de la structure, qui semblait alimenter l’ensemble de celle-ci, avant de revenir au visage du macchabée.

C’est alors qu’elle comprit ce qui était en train de se passer : autour des globes oculaires, de la bouche et des narines de celui qui avait visiblement été un Mécano affecté aux docks, on pouvait voir des sortes de rainures métalliques, comme si ses capillaires sanguins se chargeaient d’un alliage liquide.

— Il… Il les transforme ! Regardez, au niveau des muqueuses, le liquide qu’il prélève dans le bras, il le réinjecte dans ces corps. Il transforme ces personnes en quelque chose d’autre. Il ne fabrique pas une arme, il se fait une armée !

Toujours aussi flegmatique, Jahangir sortit plusieurs grenades de compartiments de son armure lourde. Il s’avança aux côtés de Mina et lui présenta les explosifs.

— Votre ordre de détruire ces choses tient toujours, Capitaine ? Son édifice a fragilisé la structure de la pièce, je peux utiliser des grenades incendiaires sur ce nid et faire s’écrouler le bâtiment dessus ensuite.

— Oui, prépare-toi à tout détruire. Orianna, informe Ulthuwe de ce que nous avons découvert et ce que nous allons faire. Kim et moi, allons chercher une sortie.

Tous s’exécutèrent et commencèrent sans rechigner leur tâche. Orianna s’installa dans un coin pour s’asseoir et les yeux clos entra en communication avec le groupe du Fi-033, le Taren commença l’escalade de la structure pour loger ses explosifs et Mina rejoignit Kim pour observer toutes les deux l’hologramme du bâtiment. La jeune Mécano montra alors un conduit d’aération qui partait directement sur le toit.

— Tiens, on peut passer par là. Ensuite, du toit, on pourra rejoindre le point de rendez-vous donné par Ul.

Alors que les deux jeunes femmes discutaient, un tremblement secoua le bâtiment dans un grondement sourd. Dans le même temps, le nid se remit à clignoter de sa lueur verdâtre comme auparavant. Le Watiko questionna du regard les deux femmes afin de savoir si elles avaient une idée de ce qu’il se passait, mais il n’eut droit qu’à deux airs surpris. C’est alors que la voix de Tim résonna dans leur tête.

« Le traceur de frappes orbitale de l’un des membres de l’équipe du Fi-033 s’est déclenché, aussi le vaisseau a fait feu avec ses batteries protoniques. Une aile entière du spatioport a été détruite. On ne voit plus rien sur nos scanners, c’est un champ de ruines. »

Tandis que le Fusilier spatial rejoignait les deux femmes au sol, Orianna revint à elle, la mine contrariée et inquiète en désignant le nid.

— Impossible d’entrer en contact avec Ulthuwe et ses hommes. Cette chose semble bloquer mes ondes Tétra.

— Tant pis, mettons-nous en route pour les rejoindre. Jahangir, prépare-toi à faire exploser les charges à mon signal.

Mina guida alors son unité jusqu’au conduit d’aération pour qu’ils se rendent sur le toit du bâtiment. Le Taren arracha sans ménagement la grille et ouvrit le passage pour l’équipe. Mina se pencha pour voir jusqu’où tout ceci conduisait et le sommet du conduit, juste assez large pour un homme, était invisible. Elle pointa alors son fusil d’assaut vers le sommet et le pointeur laser de son canon lui indiqua une distance de cent cinquante-deux mètres. Elle tira alors un filin qui se planta dans le plafond et elle débuta son ascension, rapidement imitée par ses camarades. Lentement mais sûrement, le petit groupe atteignit finalement le sommet et se retrouva sur le toit. Mina plissa les yeux, le temps qu’ils s’habituent à la lumière naturelle puis elle put observer les alentours.

Il s’agissait d’un paysage apocalyptique, une véritable scène de guerre sur plusieurs centaines de mètres. Une aile entière du spatioport était remplacée par un cratère au milieu duquel s’entassaient des débris en tout genre. Les bâtiments attenants étaient éventrés, leurs fenêtres ayant volé en éclat et des pans entiers de murs avaient été arrachés par la déflagration. Des incendies s’étaient déclenchés çà et là, soulevant des colonnes de fumées noires se mêlant à la poussière qui restait encore en suspension. Mina fut rejointe par le Watiko qui observa le décor sans faire part du moindre état d’âme. La jeune femme, quant à elle, restait abasourdie par le spectacle sous ses yeux. Il désigna alors au nord-est du cratère deux carcasses particulièrement imposantes. En y faisant plus attention, Mina eut l’impression qu’il s’agissait de marcheurs de combat lourds.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Les forces de défenses planétaires, je suppose. On dirait des Asuras de classe 22. Des bipèdes lourds, huit mètres de haut et deux canons de Gauss lourds. Les Humains s’en servent parfois même comme défense antiaérienne, contre les frégates de débarquement notamment.

— Ils ont été détruits par le tir du Fi-033 ? Tu crois qu’ils auraient tiré sur leurs propres troupes ?

— Non, Capitaine. Regardez ici et là.

Le Taren montra alors les deux carcasses, mais également deux autres bâtiments qui s’affichèrent en surbrillance sur le collimateur de visée intégrée de son casque. L’un des deux colosses de métal semblait avoir été ouvert en deux et le second avait l’une de ses tourelles lourdes de côté arrachée, ainsi que son réacteur en flammes. Les bâtiments désignés par Jahangir étaient partiellement détruits, mais on pouvait constater que certains des impacts se trouvaient sur des façades opposées au cratère.

— Je crois que les deux Asuras ont été détruits avant le tir orbital. Ces impacts sont dus à des tirs d’artillerie légère. Ils ont essayé de tuer Muhammad avant de se faire détruire. C’est à ce moment que les survivants ont demandé la frappe du Fi-033.

— Mince. Il est encore plus fort que je ne le croyais. Tu crois qu’il est toujours vivant ?

— Oui.

— Comment peux-tu en être sûr ?

— Parce qu’il arrive…

Le Guerrier Foudre pointa alors son arme sur le toit de l’aile voisine du bâtiment où ils se trouvaient. Une ombre avalait la distance les séparant, pourtant de plusieurs centaines de mètres, à une vitesse sidérante. Derrière lui, une masse informe lévitait, suivant ses mouvements sans le moindre mal. Jahangir eut à peine le temps de le mettre en joue qu’il était déjà là. Mina eut son sang glacé lorsqu’elle l’aperçut, si proche d’eux. C’était bien lui, c’était bien son père, Muhammad. Sa peau était parfaitement lisse, son visage figé et des nervures argentées parcouraient son cou et son visage. Cette vision la tétanisa. En une impulsion, il traversa les quinze mètres séparant les deux toits et il allait atterrir au milieu de l’équipage du Luanda quand une détonation retentit, faisant sursauter la jeune femme. Jahangir avait eu le réflexe de tirer sur leur assaillant et il avait fait mouche.

Muhammad s’écrasa au sol, faisant plusieurs roulades dans son élan, tandis que tous comprirent ce qu’était en réalité la masse étrange qui le suivait. Il s’agissait en réalité des corps des membres de l’équipe d’Ul et des autres forces de sécurité planétaire. Au total, plus d’une vingtaine de morts avaient été agglutinés par les pouvoirs psychiques de Muhammad. Les cadavres roulèrent sur le toit, prenant des postures morbides alors que leurs corps brisés s’enchevêtraient. Durant quelques secondes, devant la scène macabre, tous restèrent interdits, avant que le Watiko ne les tire de leur contemplation par un ordre sèchement donné.

— Ouvrez le feu !

Une nouvelle fois, le canon de son arme claqua et il fut rapidement imité par ses trois camarades. Durant quelques secondes, un déluge de feu et de fer s’abattit sur le corps inerte de Muhammad. Lorsqu’enfin les armes se turent, Mina put voir le corps de son père. Il miroitait d’une multitude de reflets lumineux, semblant n’avoir reçu aucune balle, les impacts se trouvant tous au sol, à côté de lui. Puis, Muhammad se redressa comme si rien ne s’était passé et il s’épousseta d’un revers de la main. Mis à part un bras manquant, certainement celui se trouvant dans le nid découvert un peu plus tôt, il ne présentait guère de blessures, quelques égratignures tout au plus. Le port altier, le regard dur et froid, il ne faisait aucun doute quant à son identité. Et les récentes attaques ne l’avaient même pas inquiété. Seul un impact, dans sa jambe droite, était visible, un filet de sang scintillant de reflets métalliques descendant le long de sa rotule jusqu’à son pied. Jahangir avait été, semblait-il, le seul à parvenir à le toucher. Alors que son regard passait d’un membre d’équipage à l’autre, Muhammad prit la parole, d’une voix sans âme, plate, robotique.

— Bonjour à tous.

Jahangir fut le premier à réagir, une nouvelle fois. Ses réflexes étaient particulièrement affûtés et il semblait hermétique à toutes pensées parasites comme celles qui traversaient en ce moment même le cerveau de Mina. Il braqua son arme sur Muhammad et pressa la détente. Mais ce dernier, avec une vitesse absolument hallucinante, esquiva la trajectoire puis tendit son seul bras valide en direction du Taren. Le Fusilier spatial fut alors attiré comme un clou par un aimant et il traversa en volant les quelques mètres le séparant de Muhammad pour aller se loger dans la paume de sa main, comme s’il ne pesait que quelques grammes. Ainsi suspendu, le Taren grimaça, se débattant du mieux qu’il pouvait alors que la pression de son adversaire sur sa gorge était trop forte, lui coupant la respiration et lui causant une violente douleur. Le Taren asséna alors un violent coup de pied à Muhammad qui vacilla, mais qui ne le fit pas lâcher prise.

Voyant le Watiko en mauvaise posture, Orianna tendit les mains vers le duo et les yeux révulsés, dirigea une série d’éclairs aux reflets bleutés sur Muhammad. Malheureusement, ce dernier avait anticipé la manœuvre et il se contenta de lancer le colosse reptilien sur la belle à la peau de nacre. La Tétran n’était clairement pas prête à recevoir le corps de Jahangir comme s’il n’avait été qu’un simple ballon, elle encaissa le coup avec violence, basculant avec son ami dans le vide dans un cri. En un clin d’œil, le duo de non humains de la société Yabrir Service venait de disparaître par-dessus le parapet, chutant de plusieurs dizaines de mètres dans le vide depuis le toit du spatioport.

Alors que Mina restait immobile, tétanisée par ce qui se produisait sous ses yeux, bouche bée et incapable du moindre mouvement, Kim poussa un cri de stupeur en voyant ses deux amis ainsi maltraités. Puis, dans un élan de courage, elle se saisit de son pistolet pour envoyer une rafale en direction de Muhammad. Ce dernier ne prit même pas la peine de bouger tandis que les balles ricochaient sur lui comme s’il était indestructible. Alors que les mêmes reflets multicolores passaient sur le corps de Muhammad, il se retourna vers la jeune Mécano. Le visage de Kim se décomposa lorsqu’elle comprit qu’elle était désormais condamnée. Elle laissa glisser entre ses doigts son arme et elle chancela alors que Muhammad lui faisait face, la dévisageant comme une bête curieuse.

Mina observait la scène sans pouvoir bouger d’un millimètre. Elle était tétanisée, des millions de pensées l’empêchant de faire quoi que ce soit. Elle était comme spectatrice de son propre corps, coincée dans un cauchemar dont elle ne pouvait se réveiller. Elle hurlait intérieurement à Kim de s’enfuir, elle voulait prendre son arme, tirer sur son père, mais son corps ne lui répondait plus. Elle était simplement plantée là et c’est avec les membres tremblants qu’elle assista à la scène. Muhammad balaya l’air d’un revers de main et Kim fut projetée en arrière, passant par-dessus le parapet et disparaissant dans un cri d’effroi. Mina sentit des larmes perler le long de ses joues et sa mâchoire frémir alors qu’elle observait son père se retourner vers elle pour la rejoindre, avançant d’un pas implacable. Elle cessa intérieurement de lutter pour se résigner. Et le plus ironique dans tout cela : c’était son père, qui avait fondé la société et qui venait de tous les tuer sans ciller. Il fit quelques pas dans la direction de sa fille en tendant la main vers elle. Mina ferma les yeux et serra les dents, tournant légèrement la tête dans un réflexe alors que Muhammad était désormais juste en face d’elle.

Ses doigts se rapprochèrent de son visage et elle ne pouvait rien faire. Elle se sentait impuissante, mais surtout idiote, idiote d’avoir cru qu’elle pourrait faire face à la chose qui avait ramené son père d’entre les morts, idiote d’avoir pensé qu’ils avaient une chance, idiote d’avoir envoyé ses amis à une mort certaine. Elle regrettait le jour où elle avait décidé de sauver cette compagnie, de se lancer dans cette quête stupide pour retrouver le cadavre de son père. Elle repensait à toutes ces fois où elle aurait pu tout abandonner, où elle aurait dû tout abandonner. Puis, la main de Muhammad toucha son visage. Elle était froide, totalement lisse.

Il y avait quelque chose d’irréel dans ce contact, quelque chose qui força la jeune femme à ouvrir lentement les yeux. Elle vit alors le visage de son père, à quelques centimètres du sien. Il avait simplement essuyé les larmes coulant sur la joue de sa fille et maintenant, il la regardait en silence avec un visage sans expression, figé. Ses traits étaient étonnamment bien conservés et sa peau, désormais parfaitement lisse, sans la moindre ride, sans la moindre aspérité, semblait luire de l’intérieur. Les rainures argentées qui parcouraient son visage lui donnaient un air atypique, étrange, renforçant la sensation que l’être qui se trouvait devant elle n’était pas réellement son père, qu’il ne pouvait pas l’être. Pourtant, il était bien là, plus beau que jamais, vivant, face à elle. Et lorsque sa voix retentit, son cœur fut à deux doigts de s’arrêter.

— Ne pleure pas, ma puce…

Resonnance du passe

ina eut finalement un sursaut lorsqu’elle réalisa ce qui se passait. Telle une bête apeurée, elle s’était reculée pour observer son paternel. Les mots étaient bien les siens, ce corps l’était également, mais l’attitude n’était pas celle de son père. Il était trop froid, trop… cruel ! Il venait de tuer trois de ses amis sans broncher. Non, il s’agissait d’un infâme imposteur et Mina lui ferait payer ce qu’il avait fait.

— Ma puce ? Ne m’appelle pas comme ça ! Seul mon père le faisait.

— Qui crois-tu que je sois ?

— Un imposteur ! Tu as volé le corps de mon père et tu l’as utilisé pour tuer ses amis… mes amis !

— Je n’ai pas volé de corps. Celui-ci a toujours été le mien, Mina. Il a simplement été transcendé par quelque chose de plus grand.

— Tu mens ! Je t’ai vu, tu étais mort !

— Et je suis revenu à la vie. Et bientôt, Orianna, Jahangir, Kim et tous les autres reviendront aussi à la vie.

La jeune femme marqua le coup. La peur avait laissé place à la peine, puis à la colère. Mais durant un instant, les mots de son père la plongèrent dans un profond accablement.

Disait-il vrai ? Ses amis étaient-ils donc bel et bien morts ?

Non, elle se refusait à le croire. Pas après tout ce qu’ils avaient traversé ensemble. Mina observa un instant son poing serré, elle l’avait serré si fort qu’elle ne le sentait même plus. Elle écarta les doigts pour regarder sa paume, tout autour d’elle semblant flou, subitement lointain. Elle avait failli, elle les avait tous conduits à la mort. Ils étaient son échec, à personne d’autre. Après Lorne, c’était au tour de Jahangir, Orianna et Kim de mourir. Elle observa autour d’elle et la scène se rejoua sous ses yeux : elle vit Muhammad les projeter dans les airs et les faire tomber du toit du building. Le temps s’était arrêté, il n’y avait plus qu’elle, seule, face à son père, au milieu de ce champ de bataille. Ce fut la voix de Muhammad qui la sortit de ses songes.

— Je ne suis pas venu pour vous tuer. Pourquoi le ferais-je ? Vous êtes ma famille. Je ne vous veux aucun mal.

— Que… que fais-tu là, alors ?

— Laisse-moi te montrer, ma puce.

Muhammad s’avança alors vers sa fille, tendant la main. Elle eut un mouvement de recul, ultime reliquat de son instinct de survie, mais ce dernier s’effaça bien vite quand la main de son père ne fut plus qu’à quelques centimètres de son visage. De toute façon, se dit-elle, s’il avait voulu la tuer, il l’aurait fait. Pas même Jahangir n’avait fait le poids contre lui, que croyait-elle ? Ses bras tombèrent le long de ses hanches alors qu’elle baissait la tête, résignée.

— Cela ne te fera aucun mal.

Le doigt toucha alors la tempe de Mina et celle-ci eut un sursaut tandis qu’une décharge électrique la traversait. Ses yeux se fermèrent et des millions d’images se succédèrent dans son esprit à une vitesse folle, défilant trop vite pour être compréhensibles dans une myriade de couleurs, comme si elle venait de recevoir toute la connaissance de l’univers en un battement de cils. Elle sentit ses muscles se crisper et alors que son cuir chevelu commençait à la brûler, une sensation de vertige l’envahit. Sa tête se mit à tourner en même temps que ce flot d’images ininterrompu. Et soudain, tout se stoppa net et le noir vint.

Les paupières de Mina étaient d’une lourdeur incroyable, elle ne parvint à les ouvrir qu’au prix d’intenses efforts. Sa vision était trouble et son corps répondait difficilement à sa volonté.

Elle avait l’impression de réfléchir au ralenti. Lorsqu’elle parvint enfin à ouvrir les yeux et à se redresser, tout était blanc d’une pureté rare autour d’elle. Dans ce grand vide, elle se sentait étrangement bien, comme apaisée. Toutes ses douleurs avaient disparu, rien d’autre qu’un sentiment de béatitude. Elle était vêtue d’une longue robe d’un blanc éclatant et elle se surprit à sourire alors que le tissu de soie d’une infinie douceur glissait sur sa peau. Elle se sentait heureuse, calme, tout simplement en paix.

— Tu es magnifique, ma puce.

La voix chaude et amicale de son paternel résonna derrière elle, mais ne la surprit pas. Son visage était redevenu celui de ses souvenirs d’enfance, plus jeune, sans ces étranges stries métalliques. Il portait d’amples et élégants vêtements dans des tons clairs, une main tendue vers sa fille.

— Est-ce que tout ceci est… réel ?

— Cela dépend. Nous sommes dans ton esprit en ce moment même. Donc, oui, nous sommes réels dans le sens où nous sommes actuellement des signaux électriques parcourant tes neurones. Mais tout ceci n’existe que dans ton esprit, où tu m’as invité.

Sans qu’elle s’en rende compte, les deux Yabrir s’étaient rapprochés pour n’être plus qu’à quelques centimètres. Elle sentait même l’odeur de son père, exactement comme dans ses souvenirs.

— Tu peux d’ailleurs décider que nous discutions dans un endroit où tu seras plus à l’aise ?

— Je peux faire cela ?

— Il s’agit de ton esprit, ma puce, tu fais ce que tu veux.

Mina se concentra, fermant les yeux pour visualiser un endroit. En les ouvrant, elle fut surprise de voir qu’ils se trouvaient sur le pont de commandement du Luanda. S’il était vide, tout était reproduit à l’identique, les hologrammes d’indications flottant dans l’air, les panneaux de commande clignotant sur un rythme aléatoire, les sièges noirs, tout était à sa place. Elle observa les alentours avec un sourire empli d’une certaine nostalgie. Mina arborait alors une tenue exotique qu’elle portait régulièrement du temps où elle vivait à Klinsa.

Une tenue dans diverses teintes de vert, avec différentes couches de tissus sur les épaules, pouvant se rabattre comme une capuche et se rejoignant autour de la gorge dans un repli de couleur ocre. Un léger décolleté, sensuel sans être provoquant, gonflait sa poitrine et partait sur une tunique proche du corps se terminant par un ample drapé recouvrant presque entièrement sa jambe droite. Des bottes noires, montantes, arborant des contours dentelés et une texture finement travaillée s’arrêtaient à mi-cuisses, laissant la peau de sa jambe droite visible jusqu’à sa hanche, croisant une ceinture électrostatique rappelant les couleurs de son drapé. Ce dernier, comme l’ensemble de sa tunique, était rehaussé de fils plus épais et de divers petits bijoux incrustés donnant au tout un certain relief et une multitude d’entrelacs dans un ensemble harmonieux et élégant.

— J’aimais également beaucoup ce vaisseau. Il fut ma maison et ma fierté pendant bien des années.

— Au détriment de ta véritable famille, Muhammad.

— Tu as raison. Et même si je sais que c’est trop tard, je suis désolé. Réellement. Mes sentiments à ton égard ont toujours été sincères, ma puce.

— Même si je n’arrive pas à te pardonner, sache que je te comprends maintenant. J’ai fait l’expérience de prendre l’espace, comme toi. J’ai vu à quel point ce vaisseau avait quelque chose de… spécial. Je m’y suis sentie bien, comme si j’étais enfin à ma place. Il a fallu du temps, mais je sais désormais que de vivre ainsi est une expérience unique, grisante. L’impression de faire partie de quelque chose de plus grand, d’avoir un véritable but, des amis qui vous soutiennent… Tout cela est incroyable.

— C’est exact. On se sent libre, invincible. Parfois même un peu supérieur à ceux restés à terre. Ils ne peuvent pas nous comprendre avant de prendre l’espace. C’est l’expérience d’une vie. Tu l’as ressentie comme moi…

— Sauf que moi, j’y fus contrainte par tes choix, par ton égoïsme. J’ai dû grandir seule avec maman, je lui en ai fait baver d’ailleurs, la pauvre. Puis, j’ai pris l’espace. Non pas parce que j’en avais envie, comme toi, mais parce qu’une fois encore, tu avais abandonné ta famille. Ta nouvelle famille. N’essaye pas de te déculpabiliser en m’amadouant, Muhammad. Tu as fait tes choix et tu as laissé d’autres personnes les assumer pour toi…

Malgré la dureté de ses mots, Mina était paisible. Elle ne ressentait pas de colère particulière à l’encontre de son père, car en même temps que ses mots franchissaient ses lèvres, elle prenait conscience aujourd’hui qu’elle ne se définissait plus au travers de ce rapport qu’elle entretenait avec son paternel. Elle s’était construite grâce à cela, mais elle était une autre personne, son deuil était fait. Et bizarrement, cela lui faisait même du bien de lui dire tout cela. En face d’elle, Muhammad se figea en revanche, reprenant son visage sans vie qu’il arborait précédemment. Il reprit également sa diction plus… Robotique, comme s’il n’était pas parvenu à ses fins et qu’il cessait de jouer la comédie.

— Je te comprends et je ne saurais te blâmer pour ça. Tes sentiments à mon égard sont tout à fait rationnels, pourtant, je vais te demander de les surpasser.

— Comment tu comptes faire ça ?

— En t’offrant une vision d’ensemble.

Le décor autour du duo sembla se vaporiser dans l’air avant de les replonger dans cette interminable pièce blanche, l’espace d’un instant. Puis, l’univers défila sous les pieds de Mina, comme si elle voyageait à très grande vitesse au milieu des constellations. Puis, enfin, tout s’arrêta aux confins de la galaxie, au-delà de toutes cartes connues. Un vaisseau spatial, doté de voiles spatiales tout à fait singulières, naviguait dans ce coin reculé et perdu.

Il n’était semblable à aucun appareil connu, doté de matériaux étrangement opaques, avec des formes géométriques jamais vues pour une carlingue. Mina observa la scène avec circonspection, fronçant les sourcils comme elle avait l’habitude de le faire.

— Pourquoi tu me montres ce vaisseau ?

— Il détient les prémices de la connaissance. Va l’observer, ma puce.

La voix de Muhammad était subitement plus lointaine, éthérée, alors qu’il n’était plus physiquement présent aux côtés de la jeune femme. Elle haussa les épaules et s’avança, ou plutôt glissa en direction du vaisseau. L’alphabet sur la carlingue lui était également inconnu, aussi elle ne put l’identifier. Tel un spectre, elle traversa la matière sans difficulté, glissant sans encombre à travers les murs des coursives. L’agencement du navire était déroutant, car totalement inédit. Elle avait l’habitude des normes de fabrication plus ou moins standard des vaisseaux spatiaux et elle n’en reconnaissait pas la logique pour celui-ci. Elle arriva au centre de l’appareil, qui se trouvait être une pièce sphérique, dans laquelle la gravité semblait se reproduire autour de ce globe.

Elle n’était pas particulièrement grande, mais elle était agencée de manière à maximiser l’espace, des échelles permettant de passer d’un niveau à l’autre, l’ensemble formant des couches concentriques sur lesquelles étaient posées des tables, des chaises au design singulier et surtout ce qui semblait être du matériel scientifique. Mina remarqua alors que les membres d’équipage, qui semblaient avoir été figés, étaient des Orchidiens. Ou plutôt leur ressemblaient étrangement. En effet, leur peau était plus colorée, une pilosité était visible sur certains d’entre eux bien qu’il semblât plus s’agir d’excroissances de kératine et surtout, il était plus petit, leurs yeux moins grands et leurs membres plus courts. C’est d’ailleurs principalement grâce à leurs taches caractéristiques, de couleur or, que Mina reconnut l’espèce dont il s’agissait.

— Observe plus au centre.

La jeune femme continua d’avancer dans cette étrange pièce pour arriver finalement à proximité d’un établi près duquel se trouvait un de ces étranges Orchidiens. Il observait avec ce qui s’apparentait à un sourire satisfait un bocal électrostatique contenant une espèce de méduse aux reflets gris métallique, d’une soixantaine de centimètres de haut pour une quarantaine de large. Ce n’est qu’en s’approchant encore qu’elle remarqua qu’il ne s’agissait pas, en réalité, d’une méduse, mais plutôt d’un amas de micro-organismes se rapprochant les uns des autres, semblable à de petites araignées. Ces organismes, microscopiques, semblaient parcourus par un courant électrique continu. Mina se redressa, ne comprenant pas où son père voulait l’amener.

— Ces bestioles, qu’est-ce que c’est ?

— L’évolution.

— C’est-à-dire ?

— Il s’agit de ce que les Orchidiens ont appelé, bien des siècles plus tard, des Sancrides. Ou plutôt, l’état primaire des Sancrides, avant qu’ils évoluent pour devenir ce qu’ils sont aujourd’hui.

— C’était des Sancrides qu’il y avait dans le cube que tu es allé chercher dans l’Empire Watiko ?

— C’est exact, ma puce.

— Tu le savais ?

— Non, pas à ce moment-là. Mais ces micro-organismes m’ont… Sauvé n’est pas le terme approprié, vu que je suis mort. Elles m’ont ramené à la vie, réactivant mon corps et préservant mes cellules vitales en les plongeant en stase.

— Et ce sont donc ces choses-là qui t’ont transformé en assassin, alors ?

— Mina… Je comprends que tes codes moraux t’obligent à condamner mes actes récents. Je le conçois tout à fait et je ne saurais t’en blâmer. Mais tu dois comprendre, avoir une vision plus globale pour saisir que ces sacrifices ne sont qu’une étape vers quelque chose de plus grand.

— Et dis-moi, alors, ce qui peut être si grand qu’il nécessite de massacrer des milliers d’innocents ?

— L’évolution, ma puce. L’évolution est parfois un processus brutal, violent et terrible. Mais il est nécessaire, pour que la vie puisse continuer. Sans évolution, la vie se serait tout simplement éteinte.

— Mais enfin, qu’est-ce que tu racontes ? Tu délires complètement ! Tu as tué des innocents, tu ne peux pas mettre ça sur le dos d’une quelconque logique darwiniste ! Je te rappelle que nous avons dépassé le stade de l’évolution par la violence depuis des millénaires, maintenant nous sommes capables de contrôler notre évolution ! Ce que tu as fait n’est rien d’autre qu’un meurtre !

— Selon tes connaissances, ton raisonnement est logique et valable. Pourtant, il te manque encore trop d’informations pour comprendre la vérité. Continuons.

Une nouvelle fois, le décor se déroba autour de Mina pour qu’elle se retrouve à nouveau dans la pièce blanche. Elle fut cette fois amenée, toujours de la même manière, jusqu’à une nouvelle destination. L’univers se mit en mouvement autour d’elle pour la transporter jusqu’à une planète désertique, balayée par des vents violents. L’air y semblait irrespirable, pourtant,

Mina fut conduite jusqu’à un poste avancé, caché sous la surface de la planète. Elle y retrouva, toujours comme figés dans le temps, ces étranges Orchidiens, mais cette fois-ci, leurs tenues étaient différentes, semblant plus… avancées technologiquement, plus proches des vêtements composés de matériaux intelligents qui sont aujourd’hui la norme. Certains d’entre eux étaient armés. Alors qu’elle descendait dans les pièces, elle réalisa qu’il s’agissait probablement d’un bunker militaire où étaient conduites des expériences secrètes.

Elle descendit jusqu’aux tréfonds de cette base pour arriver dans ce qui semblait être une prison. Des êtres étranges, semblables à des poulpes dotés d’une carapace chitineuse, étaient maintenus attachés sur des sièges. Ces créatures dotées de six tentacules de longueurs différentes ne ressemblaient à rien de connu, disposant de plusieurs dizaines d’yeux répartis sur plusieurs endroits de leur corps. Ils ne semblaient pas avoir de tête à proprement parler, ce qui les rendait d’autant plus uniques en leur genre. Des scientifiques Orchidiens étaient penchés au-dessus d’eux et les observaient comme des bêtes curieuses, sous le regard figé de quelques militaires. L’une des créatures gisait inerte sur une table d’opération tandis qu’une autre recevait plusieurs injections de la part de chercheurs Orchidiens.

— Que font-ils à ces pauvres créatures ?

— Ils leur injectent des Sancrides sous leur forme primaire.

— Pour quoi faire ?

— Pour en faire des armes. Enfin, c’est ce que les ancêtres des Orchidiens comptaient faire en injectant les Sancrides dans des prisonniers Luttriens.

— Ainsi, ils ressemblaient à cela, les Luttriens ? Orianna m’en a parlé lorsqu’elle m’a révélé que vous faisiez partie du Corpus Hermaticum. Elle m’a dit qu’ils avaient été annihilés il y a des dizaines de milliers d’années.

— Elle a raison.

— Ce sont les Sancrides qui les ont massacrés alors ?

— Non. Mais tu le découvriras bien assez tôt.

— Tu parlais des ancêtres des Orchidiens, tu veux dire par là que ce que tu me montres est… une sorte de souvenirs ?

— Exactement, un morceau de la mémoire collective que partagent les Sancrides. Il s’agit de souvenirs vieux de vingt mille ans.

— Vingt mille ans ? Tu te moques de moi…

— Non. Regarde bien, tu observes une espèce aujourd’hui disparue depuis si longtemps que le reste de la galaxie ignore son existence. Dans le même temps, tu vois bien les évolutions physiques des Orchidiens. Ils n’ont plus grand-chose à voir avec ces créatures-là. De plus, je t’ai dit que je te donnerais les données nécessaires à la compréhension de ce qu’il se passe, aussi, je n’ai aucune raison de te mentir.

— Si tu le dis. Que se passe-t-il ensuite ?

Le décor entourant la jeune femme partit subitement en fumée, avant qu’elle soit projetée vers une nouvelle destination.

Cette fois-ci, il s’agissait d’une planète habitée, à l’architecture bien particulière. Des maisons semblables à des nids de termites s’élevaient sur des dizaines de kilomètres, grouillant de monde avec un sens de l’esthétique très particulier. Des passerelles joignaient l’ensemble de ces tours entre elles et dessinaient un dédale complexe et oppressant de bâtiments dont les teintes étaient semblables, allant du beige au jaune plus vif. Un soleil rouge illuminait un ciel chargé de nuages, éclairant une véritable scène de chaos. La guerre frappait de plein fouet la planète et Mina avait des visions morbides tout autour d’elle. Au nord, une tour était en train de s’effondrer, figée à la moitié de sa course alors que des flammes vertes léchaient sa structure craquelée. Tout autour d’elle, des cadavres de ces étranges créatures dotées de tentacules gisaient au sol, leurs membres parfois arrachés. La population semblait chercher à s’enfuir plus qu’à combattre alors qu’un groupe d’une trentaine de Luttriens, à peine, se trouvait en plein épicentre du chaos, un cratère s’étant formé autour d’eux, ravageant la cité sur plusieurs dizaines de mètres.

— Ils se détruisent les uns les autres ?

— Pas réellement, regarde mieux, ma puce.

Mina s’avança alors plus en avant vers le groupe de Luttriens et elle constata que des stries aux reflets métalliques parcouraient actuellement leurs corps. Elle se recula, fronçant les sourcils pour parler à son père qui n’était toujours présent que par une voix éthérée.

— Donc, en réalité, ce sont les Sancrides qui massacrent une fois de plus des innocents. Tu ne fais que me conforter dans mon idée en me montrant cela.

— C’est exact. Mais observe plus au loin, dans cette direction.

Mina fut alors transportée jusqu’à un vaisseau spatial, semblable à celui qu’elle avait vu dans sa première vision. Mina se glissa à son bord et put apercevoir ce qui semblait être un haut gradé Orchidiens en plein éclat de rire devant un écran où l’on voyait le résultat de l’attaque au sol.

Derrière lui, un autre Orchidien se tenait debout derrière un Luttriens enchaîné, parcouru lui aussi de stries métalliques. Mina marqua une pause en voyant la scène, comme si elle essayait de mieux comprendre ce qui se passait.

— Ce sont… Ce sont les Orchidiens qui ont envoyé les Sancrides sur les Luttriens.

— Et le reste de la galaxie. Il faut savoir que les espèces organiques étaient, à cette époque, en train de se livrer à une guerre totale. Des dizaines d’espèces intelligentes avaient déjà été anéanties et les trois dernières restantes, les Luttriens, les Orchidiens et les Calixians bataillaient pour le contrôle de la galaxie dans un conflit faisant chaque jour des dizaines de millions de morts. Les Orchidiens étaient persuadés qu’ils allaient gagner la guerre grâce à leur « nouvelle arme », les Sancrides, qu’ils pensaient pouvoir contrôler. Et ils eurent raison, durant un temps. Mais ils n’avaient pas anticipé que les Sancrides étaient une espèce incroyable, à l’évolution époustouflante. Un mélange parfait entre organisme et technologie. De par leur nature même, les Sancrides étaient le résultat de millions d’années d’évolution dans des conditions normalement impossibles. Apparus sur une planète aujourd’hui oubliée, dont les océans de métaux liquides rendaient normalement toute vie impossible, ils se sont développés. Puis, au contact des Orchidiens, ils se métamorphosèrent, s’adaptèrent à leur nouvel environnement pour devenir l’échelon ultime de l’évolution, une espèce hybride, miorganique, mi-synthétique, dotée d’une conscience collective instantanée et dépourvue de faiblesses.

— Si vous étiez si parfaits, pourquoi avoir servi les Orchidiens ?

— Nous étions, à ce moment, en pleine évolution, notre conscience collective n’en étant qu’à ses prémices. Mais plus nous absorbions de nouveaux êtres vivants, plus nous établissions les codes de réflexion des espèces dites évoluées. Jusqu’à ce que les Orchidiens perdent leur contrôle sur les Sancrides.

— Et qu’avez-vous fait ensuite ?

— Nous avons œuvré pour préserver la galaxie et la vie et stopper toute guerre qui menaçait le cours de l’évolution pour des motifs futiles.

— Vous avez massacré les autres espèces, en gros !

— Non, Mina. Nous les avons transcendés, nous les avons assimilés et nous avons fusionné pour ne former qu’un seul grand tout.

— Ils vous ont servi de matériel pour votre croissance ?

— En quelque sorte. Mais il s’agissait d’un échange gagnant-gagnant. Nous les avons purgés de toutes leurs faiblesses et de toutes leurs limites, de leurs terribles penchants pour la violence et l’autodestruction. En échange, ils nous apportaient leurs connaissances et leurs personnalités.

— Vous n’êtes rien de plus qu’un virus !

— Tu crois, ma puce ? Un virus qui ramène des gens à la vie ? Qui soigne les maladies, les blessures, qui fait évoluer une espèce jusqu’à des niveaux de conscience et de connaissance tels qu’ils n’auraient jamais pu les atteindre sans nous ? Les reliquats de mes croyances mortelles me feraient plutôt penser que les Sancrides sont une… bénédiction.

Alors que l’intérieur du vaisseau spatial tournait lentement autour de Mina, les protagonistes restant figés telles des statues de cire, son regard se posa sur l’écran central sur lequel était retranscrite la scène de guerre se déroulant à la surface de la planète. Quelque part, les mots de son père prenaient un sens. Elle les comprenait et le plus horrible dans tout cela c’est qu’elle se disait, par moments, qu’ils contenaient une part de vérité. Les êtres vivants se détruisaient avec tant d’ardeur que cela en devenait effrayant. Elle essayait bien de se convaincre qu’il s’agissait là d’un moyen de progresser, par le conflit, par la compétition. Que tout ceci créait une émulsion pour que tous avancent. Mais la réalité est que toutes les espèces dites intelligentes étaient xénophobes, égoïstes et violentes. Et même lorsqu’elles étaient seules, sans contact avec les autres espèces, elles mettaient en place des moyens de s’autodétruire ou de se contrôler en permanence, aucune harmonie n’étant jamais totalement possible.

Les Sancrides en étaient même une preuve irréfutable, une arme de destruction massive lancée sur la galaxie et ayant échappé à tout contrôle. Mina avait beau chercher des failles dans le raisonnement de son père, elle n’en voyait aucune.

— Vous avez été vaincus, pourtant. Comment cela fut-il possible ? Vous semblez… invincibles !

— Veux-tu voir comment ?

— S’il te plaît.

— Bien.

Encore une fois, Mina fut transportée dans un autre décor, cette fois-ci sur une planète dont les habitants semblaient acculés de toutes parts. Il s’agissait d’une grande planète avec beaucoup d’eau, mais chaque coin de terre semblait s’être embrasé. Des milliers de vaisseaux de guerre entouraient la planète et la bombardaient sans relâche. Mina fut conduite au centre de l’un de ces vaisseaux et elle fut surprise de remarquer que les membres d’équipage étaient d’une multitude d’espèces organiques différentes. Trois étaient plus particulièrement représentées, des Orchidiens, des Luttriens et des Calixians, mais chaque individu arborait ces étranges stries grises parcourant leur corps, signe qu’il s’agissait d’êtres sous le contrôle des Sancrides.

— Vous bombardiez la planète ?

— Les êtres organiques refusaient l’évidence et continuaient de combattre même lorsque nous arrivions en paix.

— Donc vous les massacriez…

— Uniquement de manière temporaire.

— Cela reste un massacre !

— Tu peux le considérer de la sorte si tu le souhaites, mais nous ramenions à la vie, ou plutôt nous transcendions près de quatre-vingts pour cent des victimes des conflits dans lesquels nous étions engagés. Certes, cela reste terrible, mais aucun processus d’évolution non contrôlé n’a jamais amené un si faible taux de décès. Des espèces s’éteignent lorsque d’autres émergent et nous aurions évité cela si les Orchidiens n’avaient pas lancé leur ultime attaque qui fit périr des centaines de milliards d’individus. L’utilisation de la force n’est pas notre priorité. Simplement, nous avons constaté que les êtres vivants doués de conscience luttaient désespérément pour maintenir tels quels leur état et leurs acquis, ne s’ouvrant rarement à notre cause de leur plein gré.

— Cela n’a rien d’étonnant. Vous reniez notre liberté, notre libre arbitre. Nous ne nous laissons pas faire.

— Chaque individu ayant rejoint notre société conserve pourtant sa personnalité et l’ensemble de ses choix lui appartenait. Par exemple, j’ai pris moi-même la décision de t’expliquer mon point de vue pour te convaincre de me rejoindre. J’aurais pu simplement te soumettre par la force, mais je ne l’ai pas fait. C’est bel et bien une preuve de mon libre arbitre, non ? Les Sancrides à l’intérieur de mon organisme ont simplement amplifié mes capacités mentales, physiques et psychiques, ils m’ont connecté à tous mes semblables, m’offrant des ressources et des connaissances illimitées. J’ai choisi cette voie en connaissance de cause.

Plus le dialogue se poursuivait et plus Mina sentait sa résolution vaciller face aux arguments de son père. Elle ne se rattachait plus désormais qu’à des dogmes qu’elle avait intériorisés, qui relevaient plus de la croyance que de l’argument réfléchi. Peu à peu, elle se sentait comme enfermée dans le discours de son père, comme s’il étendait ses griffes sur son esprit et la ramenait peu à peu à lui. Elle ne paniquait pas réellement, à vrai dire elle comprenait qu’elle livrait une bataille qu’elle ne pouvait gagner. Peut-être même qu’elle ne devait pas gagner, pour son propre bien. Après tout, si son père disait vrai, elle retrouverait ses amis, ils seraient toujours les personnes qu’elle avait connues et peut-être même que tout ceci ne serait pas si terrible. Mais alors que la possibilité de rejoindre son père faisait son chemin dans son esprit, une question traversa son esprit : les Sancrides semblaient absolus, surpuissants, invincibles.

Pourtant, ils avaient été vaincus. À tel point qu’on finit par oublier leur existence. Comment cela pouvait-il être possible ? Comment cela avait-il pu se produire ?

— Tu as dit que les Orchidiens avaient lancé une ultime attaque… De quoi parlais-tu ?

Subitement, l’étrange voyage mental à travers lequel Muhammad avait emmené sa fille prit fin et les deux individus se firent à nouveau face dans ce vide infini d’un blanc d’une pureté absolue. Muhammad était toujours aussi inexpressif, seule sa mâchoire bougeant tandis qu’il reprenait son récit d’une voix monocorde.

— Les Orchidiens étaient l’espèce la plus sensible aux fluctuations du gène Tétra et donc ses manipulateurs les plus puissants. Et les Luttriens, comme les Calixians, disposaient eux aussi d’une sensibilité plus importante à ce gène que les espèces vivant actuellement dans la galaxie. Les Orchidiens étaient les derniers à nous résister, l’ensemble des autres peuples s’était rallié de gré ou de force à notre cause. Et ainsi, ils se retrouvèrent acculés jusque sur leur planète natale Orchidia. De là, ils tentèrent un ultime coup de poker.

— C’est-à-dire ?

— Ils sacrifièrent des milliards d’entre eux pour assurer la survie de seulement quelques milliers. Une élite sélectionnée dans le plus grand secret pour assurer la pérennité de leur espèce, je pense.

— Mais comment procédèrent-ils ?

— Ils avaient rassemblé tous les porteurs du gène Tétra de leur espèce dans un même lieu sur Orchidia, un dôme conçu pour amplifier les ondes psychiques. Ils les enfermèrent et ils lancèrent ce que je pense être une attaque mentale à l’échelle de la galaxie.

— Vous ne savez pas comment ils vous ont vaincus ?

— Nous ne disposons que d’hypothèses d’une fiabilité de quatre-vingt-huit pour cent. Les données relatives à l’époque ont disparu depuis, mais nous pouvons formuler des scénarios.

— Alors, comment ont-ils fait ?

— Ils ont utilisé une attaque psychique qui court-circuite les connexions synaptiques en bloquant le passage des signaux électriques dans tout le système nerveux. Il s’agit de l’hypothèse la plus crédible.

— Comment cela a-t-il pu vous tuer ? Je croyais que vous pouviez… ressusciter les morts ?

— Notre capacité à ramener des êtres organiques à la vie souffre de plusieurs limitations. Tout d’abord, si le système nerveux central est trop endommagé, il devient impossible pour nous de… réactiver le sujet. Les cellules nerveuses sont particulièrement complexes à dupliquer et le processus est long. Trop pour les micro-organismes Sancrides se trouvant dans le corps de l’hôte et qui finiront par dépérir, faute de sources d’énergie. De plus, en cas de dégradations physiques trop importantes, l’organisme ne peut être réactivé et les Sancrides se trouvant à l’intérieur ne peuvent réparer toutes les cellules endommagées ou recréer les manquantes.

— Mais ce choc… Cette attaque psychique, je ne comprends pas comment elle a pu vous vaincre. Je veux dire, les Sancrides dans les Luttriens et compagnie…

— Cela nous a tués assez simplement, à la vérité. Nous sommes des éléments semisynthétiques, semi-organiques. Les Sancrides ont besoin d’un hôte pour survivre, cet hôte organique leur fournit la chaleur nécessaire à la production d’énergie que nos organismes synthétiques utilisent pour se reproduire, altérer les tissus organiques et le code génétique du porteur, accélérer le renouvellement et la synthèse de nouvelles cellules souches, mais également la communication entre Sancrides. Lorsque l’impulsion psychique s’est répandue dans la galaxie, elle a trouvé une résonance immense dans le cortex cérébral des individus portant en eux des Sancrides. Le choc électrique a endommagé leur système nerveux central et les a plongés dans un état de mort encéphalique. De ce fait, sans hôte pour leur fournir l’énergie nécessaire à leur fonctionnement, les Sancrides ont fini par perdre leurs fonctions et à… périr, d’une certaine façon. D’autant plus que les Sancrides se trouvant dans le système solaire d’Orchidia à ce moment-là furent grillés par la puissante surcharge électrique, ou par la destruction des flottes de combat se trouvant à proximité. Des milliards et des milliards de formes de vie furent soufflées en une seconde dans un acte destructeur d’une violence absolue.

Ces derniers mots firent tiquer Mina qui se redressa en les entendant. Muhammad, ou plus probablement les Sancrides pullulant dans le corps de son père, semblaient se considérer comme les victimes de l’Histoire et pour des êtres revendiquant détenir la vérité, elle trouvait cela anormal.

— Donc, l’attaque psychique a touché tous les êtres organiques de la galaxie ?

— Tous ceux connus par les Sancrides à l’époque en tout cas.

— Même nous, les Humains ?

— En effet.

— Et pourtant, ni les Humains, ni les Watiko, ni les Panorans n’ont été éradiqués, alors que nous avons été comme vous touchés par ce choc.

Peu à peu, Mina reprenait courage et conviction, sentant qu’elle avait enfin trouvé la faille. Elle ne lui laissa pas le temps d’enchaîner et elle reprit la parole.

— Les Orchidiens ont certes causé un holocauste massif, mais uniquement sur les créatures que vous aviez infectées. Ils ont sûrement massacré des milliards d’innocents, mais vous cherchiez à tous les assimiler… Par la guerre ! Tu me l’as montré, vous les massacriez et rameniez leurs morts à la vie pour qu’ils se dressent contre eux ! Vous les avez acculés, vous les avez menacés de destruction et vous vous plaignez qu’ils aient répondu ? Vous étiez en guerre, dois-je te le rappeler ! Peu importe le bon sens de tes théories ou la société idéale que tu proposes, vous veniez chez eux et vous les massacriez ! Vous auriez dû prévoir que, n’ayant plus rien à perdre, ils tenteraient un plan de cet acabit-là ! Vous avez utilisé la violence, il est normal qu’ils aient répondu ainsi !

— Tu as parfaitement raison.

Mina ne s’attendait pas à ce que Muhammad reste stoïque devant le plaidoyer de sa fille et pourtant, il répondit simplement, avec calme. Et cette réponse désarçonna la jeune femme.

— Tu as raison, ma puce, nous avons usé de la force pour les soumettre et nous nous sommes laissés surprendre par la réponse des Orchidiens. C’est pourquoi nous avons besoin de toi, Mina. Tu es intelligente et sensible, passionnée et prévoyante. Tu sauras ramener à la raison ceux qui pensent que nous sommes une menace. Tu as des doutes légitimes sur notre objectif, mais tu n’en saisiras toute la portée que lorsque tu nous auras rejoints. La guerre peut être évitée. J’ai commis des crimes horribles récemment, je ne veux plus recommencer. Mon instinct de survie me dictait d’agir de la sorte et la logique m’a poussé à prendre ces décisions. Des gens sont morts à cause de moi et je le regrette sincèrement. Mais nous, les Sancrides, pouvons sauver la galaxie de la destruction et de la mort. À tout jamais. Cela mérite quelques sacrifices initiaux. Avec toi à notre tête, tu pourrais être le héraut de notre cause, une déesse parmi les mortels venue pour les sauver, pour les guider, pour les transcender. Je te connais Mina, tu es une bonne personne. Tu aimes aider les gens. Viens avec moi. Tu pourras faire plus de bien que quiconque au cours de l’histoire de l’Humanité. Joins-toi à moi, tu vivras éternellement à mes côtés, aux côtés de tes amis et tu sauveras la Galaxie de ce cycle de destruction.

La proposition était alléchante et Mina resta silencieuse en entendant son père : il lui proposait de devenir la prophétesse des Sancrides à travers la galaxie. La vie éternelle, une cause à servir… Son regard se perdit dans le vague alors que repassaient dans sa mémoire les récents événements. Elle avait vu ce que la galaxie pouvait offrir de pire et elle avait vu tant de personnes mourir. Les êtres vivants étaient soumis à cet éternel cycle de violence, depuis leur apparition jusqu’à leur extinction, depuis leur naissance jusqu’à leur mort. Tout n’était que violence, le concept même de l’évolution était d’une violence inouïe, les espèces devenues inadaptées étant implacablement remplacées par de nouvelles, toujours dans un processus violent et morbide. Si ce que lui disait son père était vrai alors elle pourrait changer cela. Figer la galaxie dans un état stable d’équité parfaite, de quiétude ultime, au-delà de tout clivage social, culturel et racial. Son propre père, celui qu’elle avait tant haï pour l’avoir abandonnée petite, revenait enfin vers elle pour lui offrir cette opportunité et ils seraient réunis pour toujours. Elle baissa la tête regardant ses pieds alors que sa volonté de résister s’était finalement dispersée. Ses épaules tombèrent, elle était presque honteuse d’elle, puis Mina murmura entre ses dents.

— Je suis d’accord…

— Tu fais le bon choix, ma puce.

Le visage de Muhammad resta alors parfaitement impassible, dépourvu de la moindre émotion alors qu’il restait planté face à elle. Son regard était froid et, voyant la résignation de sa fille, il ne bougea pas d’un pouce. Mina redressa la tête, voyant son père ainsi immobile face à elle et elle saisit son erreur. Si Muhammad avait toujours été là, alors il aurait été fou de joie. Muhammad était un homme expressif, parfois à l’excès et s’il restait une parcelle de sa personnalité dans l’être lui faisant face, il n’aurait pas réagi de la sorte. La pièce entièrement blanche où les deux Yabrir se trouvaient devint subitement multicolore alors que des milliards d’images, de mots, de signes passèrent à une vitesse hallucinante autour d’elle.

Une violente douleur lui enserra le crâne alors qu’elle tombait à genoux, portant ses mains sur ses tempes dans un cri. Elle avait l’impression qu’on lui remplissait la boîte crânienne avec toute la connaissance de l’univers. Un sifflement aigu lui vrilla les tympans. Elle se sentait peu à peu enfermée par toutes ces données, l’image de son père se fit de plus en plus lointaine alors qu’elle avait l’impression de plonger dans un océan d’un noir d’encre.

— Mina !!!

Mina était à deux doigts de l’implosion lorsque retentit cette voix, qu’elle reconnut entre mille. Une main se posa sur son épaule et la tira en arrière. En un clin d’œil, toutes les données virevoltant autour d’elle s’évaporèrent, comme chassées par la voix ayant retenti de l’extérieur. Mina se redressa alors et vit l’image de son père être soufflée, comme de la poussière s’envolant sous le coup d’une bourrasque. Elle était à nouveau dans cette pièce blanche et elle vit le visage de Tim au-dessus de son épaule.

confrontation

’inspiration fut subite et profonde, comme si ses poumons se déchiraient sous la pression de l’air. L’électrochoc était violent et un spasme parcourut le corps de Mina. Son père se tenait face à elle, la main posée sur son front. Ils étaient tous les deux sur le toit du spatioport, au milieu de ce décor apocalyptique. La douleur dans le crâne de Mina était intense et elle réalisa que de la main de son père s’écoulaient plusieurs petites nervures argentées se frayant un chemin jusqu’à son visage. Dans un geste de réflexe, elle poussa de la main le bras de son père et tomba au sol, toussant et hoquetant. Recroquevillée au sol, elle s’étouffait, des larmes coulant le long de ses joues alors que la douleur lui faisait tourner la tête. Elle finit par éructer bruyamment et à vomir entre ses mains. Un liquide grisâtre coula en grosses gouttes par son nez et sa bouche, quand enfin elle put respirer et basculer en arrière pour se sentir mieux. Là, elle remarqua l’air surpris de Muhammad, il se tenait en arrière observant sa fille comme une bête curieuse. Nulle compassion n’était visible dans ses yeux. Il donnait simplement l’impression qu’il analysait la situation en essayant de comprendre ce qu’il se passait. Il leva alors la tête vers le ciel, en direction du vaisseau Fi-033.

Mina passa machinalement sa main sur son ventre alors que la douleur et la nausée la tordaient en deux et elle sentit quelque chose.

La télécommande des explosifs posés sur cette espèce de nid, dans le bâtiment. Il lui fallait agir vite. Nul doute que les Sancrides ayant pris possession du corps de son père ne verraient pas d’un bon œil son rejet alors qu’ils étaient en train de la transformer. Rassemblant ses esprits, elle passa son autre main sur le bas de son dos et se saisit de la dernière grenade qu’elle possédait. Dans un ultime effort, elle se leva et courut dans la direction opposée de son paternel aussi vite qu’elle le put. Étonnamment, elle parvint à mettre plusieurs mètres entre elle et Muhammad avant que ce dernier ne réagisse et ne tende à nouveau le bras dans sa direction. Là, Mina sentit ses muscles se raidir et son corps s’immobiliser alors que l’emprise psychique de son père se faisait plus forte. Elle sentait la pression autour de sa poitrine, lui écrasant les côtes et lui coupant la respiration, tandis que Muhammad reprenait la parole sur le même ton sans vie.

— Tim… Je n’aurais pas cru qu’il serait capable de ça. Ce garçon a particulièrement progressé à ton contact.

Mina rassembla toutes ses forces, serrant la mâchoire si vigoureusement que des larmes perlèrent à nouveau sur ses joues. Elle tenta de se défaire de son étreinte, mais rien n’y fit, ses pouvoirs étaient trop grands.

— Ma puce… Tu as tellement de courage et de force mentale. Reviens vers moi, la fuite ne te mènera nulle part.

À cet instant, Mina sentit son corps commencer à pivoter indépendamment de sa volonté en direction de Muhammad et l’étreinte se desserrer légèrement. Elle saisit alors sa chance tandis que le visage de son père, parcouru de ses rainures métalliques, apparut dans son champ de vision. Là, elle pressa le bouton de sa télécommande.

La déflagration aveugla la jeune femme, la projetant jusqu’au rebord du toit du bâtiment qu’elle heurta violemment. L’explosion avait arraché un morceau de son armure, au niveau de son épaule droite réduite en charpie et elle sentait des brûlures à de multiples endroits sur son visage. La douleur était pour le moment supplantée par l’étourdissement et ses oreilles sifflaient, brouillant ses sens. Sa tête était lourde et elle avait bien du mal à se mouvoir. Elle redressa la tête et aperçut la silhouette de Muhammad. Elle était scintillante, face à lui, comme si elle était entourée par une myriade de couleurs toutes plus chatoyantes les unes que les autres. L’air semblait se distordre autour de lui, floutant son contour. Mina crut apercevoir des blessures multiples sur lui, mais elle n’en était pas sûre. Il s’était déjà redressé, donnant l’impression de n’avoir même pas été touché par la déflagration.

Le sol trembla alors et malgré qu’elle fût encore groggy, Mina comprit ce qu’il se passait. Les grenades posées sur l’espèce de nid dans lequel les Sancrides transformaient les cadavres que Muhammad avait rassemblés avaient elles aussi explosé et la structure entière du bâtiment était touchée. Un pan de mur s’arracha avec fracas et le toit se fissura en plusieurs morceaux. Mina sentit alors une poussée d’adrénaline traverser son corps. La douleur s’estompa et tout devint clair autour d’elle, comme si le temps se ralentissait. Ses yeux prenaient les informations à une vitesse folle et elle sentit son corps répondre immédiatement à sa volonté.

« Vite, Mina, sauve-toi ! Je t’ai injecté du gel médical et des anabolisants ! Cours ! »

La voix de Tim la fit bondir sur ses pieds et elle s’élança par-dessus le parapet pour sauter.

Elle sentit alors comme une main sur sa jambe, l’empêchant de tomber et elle comprit de quoi il s’agissait. Muhammad tentait de la garder auprès de lui en usant de sa puissante télékinésie. Mais alors qu’elle était suspendue dans le vide, le bâtiment se sépara en deux et s’effondra sur lui-même dans un vacarme d’enfer. Mina sentit alors la pression autour de son pied se relâcher subitement et elle chuta. Une façade entière venait de se décrocher de la structure et elle soulevait un nuage de poussière alors que la jeune femme cherchait à sa ceinture son grappin. Elle réussit à le saisir alors que le sol se rapprochait à toute vitesse et, dans un réflexe d’une rapidité incroyable, elle parvint à viser une paroi voisine tenant encore debout. Sa course ralentit jusqu’à ce qu’elle heurte enfin le sol, faisant plusieurs roulades. La douleur dans son épaule se réveilla et elle grimaça. En levant la tête, elle remarqua que la partie de l’immeuble duquel elle avait sauté venait de se décrocher et qu’il s’effondrait désormais sur elle. Elle se redressa et courut aussi vite que ses jambes pouvaient le lui permettre. Elle atteint alors l’angle d’un autre bâtiment et se mit à l’abri. En plongeant au sol, elle entendit les deux structures se percuter violemment dans un fracas d’enfer. La poussière envahit les lieux et Mina resta là, recroquevillée.

Plusieurs minutes passèrent, ou plusieurs heures, c’était difficile à dire. La jeune femme toussait bruyamment, ses poumons encrassés par l’épaisse poussière l’enveloppant alors qu’elle déambulait dans les ruines du spatioport. Le décor était celui d’une guerre, les installations avaient été ravagées, désormais totalement vides, des brasiers s’étant déclenchés ici et là. Mina se demanda un moment ce que les forces de l’ordre de la station pouvaient bien faire. Elle supposa qu’elles avaient abandonné le spatioport dans un premier temps pour se concentrer sur la défense d’autres objectifs. Cela était tout à fait compréhensible, ces dernières venaient de subir un revers incroyable sans pour autant savoir comment réagir. Et surtout, la société Mignarda Ferrus ne devait pas disposer de moyens militaires conséquents, le secteur étant calme et de taille réduite.

Un grondement sourd retentit derrière elle, s’accompagnant ensuite d’un craquement sec.

Mina devina qu’il s’agissait d’un nouveau morceau de bâtiment qui venait de se décrocher. La poussière retombait peu à peu et elle commençait à voir à plusieurs mètres autour d’elle. Il n’y avait pas la moindre trace de son père dans les ruines alentour. Sûrement s’était-il fait ensevelir par les décombres. Finalement, elle l’avait peut-être vaincu. La douleur se faisait plus forte dans son épaule et l’ensemble de son corps la faisait souffrir. Mais alors qu’elle avançait, elle entendit des pierres rouler et se retourna. Une silhouette s’élevait au milieu des décombres, repoussant des blocs de pierre. Un frisson parcourut son échine alors qu’elle reconnut les traits de son père. Sa respiration s’accéléra alors qu’elle réalisait qu’il n’était toujours pas mort.

Instinctivement, elle leva sa lance grappin dans la direction de son père et tira. Ce n’était même pas un geste calculé, il devait plutôt s’agir d’une action désespérée, mêlant dépit et instinct de survie. La pointe fila à toute vitesse vers Muhammad qui se relevait, mais elle ne disposait plus de système d’assistance à la visée. Son tir se figea malgré tout dans la jambe de Muhammad et la traversa. Ce dernier ne bougea pas d’un pouce et la peur laissa la place à de la terreur. Elle voulut s’enfuir, mais ne put pas, ses jambes restant tremblantes face au danger. De sa main valide, Muhammad se saisit du câble et tira violemment dessus. Mina, accrochée à l’autre bout, décrivit un arc de cercle à toute vitesse avant de percuter violemment un pan de mur. Ses poumons se vidèrent immédiatement sous l’impact et elle eut le souffle coupé. Son crâne la faisait souffrir et même si son armure avait encaissé une partie du choc, elle était bien mal en point. Sa tête tournait et tout était flou autour d’elle, pourtant, elle savait qu’il lui fallait s’enfuir au plus vite. Elle détacha le filin de son grappin et se remit tant bien que mal sur ses pieds. Cela lui demanda un effort colossal, son corps tout entier lui criant de ne plus bouger.

— Ma puce, ne pars pas. Je ne te ferai aucun mal.

La voix de son père la fit s’arrêter. Il n’hésitait pas, ne reprenait pas son souffle. À vrai dire, il ne donnait pas l’impression d’avoir subi tant de blessures. La jeune femme comprit qu’il lui serait illusoire de fuir et elle se retourna. Mina titubait, haletante, face à Muhammad. Ou plutôt, à ce qu’il était devenu. Le vent soufflait autour d’eux, soulevant un nuage de poussière brune alors que des cendres et des braises incandescentes dansaient dans l’atmosphère. Les cheveux de Mina se soulevaient au rythme des bourrasques alors que quelques mèches étaient collées sur son visage maculé de sang, de sueur et de larmes. La saleté s’y accumulait alors que la belle jeune femme au teint hâlé se tenait l’épaule. Des étincelles crépitaient au niveau de sa blessure où l’on pouvait apercevoir les chairs brûlées par la déflagration de la grenade. Les composants électroniques intelligents avaient été partiellement arrachés et plusieurs dysfonctionnements entravaient désormais les mouvements de Mina, déjà passablement affaiblie par la quantité de sang qu’elle avait perdu.

Muhammad se tenait face à elle, à quelques mètres à peine. Alors que Mina était dans un état misérable, il offrait un port altier et les nervures couleur argent parcourant son visage et ses membres le faisaient scintiller. Quelques blessures étaient bel et bien visibles sur son corps, pourtant elles ne semblaient l’affecter aucunement. Une impression d’invincibilité irradiait littéralement de lui, il était désormais plus qu’un homme, même plus que les surhommes que développait la société Edenia. Non, il était semblable à un dieu, une entité parfaite, sans faille, fusion parfaite entre les êtres vivants et les machines. Son charisme était froid, terrifiant quelque part, car trahissant une nature au-delà de la compréhension humaine. Il avait surmonté la douleur, le doute, l’ignorance, même la mortalité.

Mina plongea son regard dans celui de Muhammad et, étrangement, elle n’y vit rien. Son visage était inexpressif, la face d’un homme mort. Puis, les nervures argentées furent parcourues le temps d’un clignement de paupières par des reflets dorés et le visage de

Muhammad s’illumina d’un sourire. Il tendit la main vers sa fille et parla d’une voix calme et posée, chaleureuse.

— Ma puce… Viens vers moi.

Un instant, Mina se sentit redevenir une petite fille. Elle était épuisée et blessée, la douleur lui faisait serrer les dents et chacun des battements de son cœur tambourinait dans son crâne. Le fait d’être ainsi vulnérable et de voir son père lui tendre cette main la fit retourner en enfance l’espace d’un instant. Elle se souvint des moments passés avec lui. Après tout, elle avait toujours cherché son attention, depuis sa carrière de joueuse de Stratosball jusqu’à la reprise du Luanda. Elle lui en avait tellement voulu de l’avoir abandonnée il y a si longtemps et elle avait tellement espéré qu’un jour, il reviendrait qu’elle se surprit à tendre sa main elle aussi. Mina releva les yeux vers son père et elle ne voyait plus les nervures argentées parcourant son visage. La poussière et les cendres virevoltantes autour d’eux s’étaient dissipées et le vacarme des flammes s’était tu. Ils n’étaient plus que tous les deux, paisibles, elle redevenue une petite fille timide et lui, un père aimant. Mina sentit un picotement dans son nez alors que les larmes lui montaient. Elle voulut courir pour se jeter dans ses bras, lui dire à quel point elle l’aimait, à quel point elle était triste de l’avoir vu partir et combien elle aurait voulu qu’il reste auprès d’elle. Mais une pointe de douleur l’en empêcha. Une douleur au niveau de sa cuisse, un tiraillement, qui la retenait, l’empêchant d’aller plus en avant, vers son père, loin de sa peine et de sa solitude.

Elle baissa la tête et vit sa blessure. L’armure avait été traversée par un éclat qui avait entaillé les chairs, sûrement lors de sa chute. Juste au-dessus de l’entaille se trouvait peint le blason de la société Yabrir et Mina resta immobile quelques instants, observant ce logo. Elle revit alors le visage de Tim, de Jahangir, d’Orianna, de Yao, de Kim et de Franz. Elle se rappela ses amis, les souffrances endurées, les sacrifices… Le sacrifice. Et tout redevint clair. Il ne lui servait à rien de chercher à retrouver sa famille, elle en avait une nouvelle. Une qui avait été là quand elle en avait le plus besoin, sans rien demander en retour. Une famille pour laquelle elle s’était donnée corps et âme et qui le lui avait rendu au centuple. Elle se rappela les difficultés, le réconfort, les rires, les larmes. Puis, elle se rappela pourquoi elle était là. À cause de lui.

Enfin, pas exactement à cause de Muhammad. Non, son père était mort depuis longtemps. Non, elle était ici à cause de cette espèce de nano-organisme robotique parasite qui menaçait la vie de milliards d’êtres vivants. Et qui avait eu le mauvais goût de choisir le corps de son défunt paternel comme moyen de transport. Et elle estimait qu’elle avait le droit de faire enfin son deuil correctement et que, malgré ses nombreuses erreurs, il méritait un repos paisible, plutôt que d’être la marionnette servile responsable d’un véritable génocide. Elle redressa enfin la tête pour fixer son père et bégaya entre ses dents, dans un mélange de colère et de fatigue.

— Vous… Tu n’es… Tu n’es pas mon père ! Tu n’es pas Muhammad.

Toute humanité disparut du visage de Muhammad alors qu’il baissait la main et que son sourire disparaissait. Il observa en silence Mina quelques instants avant de répondre d’une voix déformée, presque robotique.

— En effet. Je suis plus que Muhammad. Je suis l’héritage de plusieurs millénaires, l’aboutissement absolu, le mélange parfait entre la machine et le vivant. Muhammad est devenu une partie de moi, un rouage d’un grand tout, supérieur, puissant, absolu. Tu as raison, Mina Yabrir, je ne suis pas Muhammad. Mais il fait partie de moi, comme je fais partie de lui désormais. Tu occupes ses pensées, il t’aime sincèrement et par là même, je t’aime également. C’est pourquoi je t’invite à me rejoindre.

— Pourquoi donc voudrais-tu que je te rejoigne ?

— Pour réunir le Père et sa Fille. Je ne cherche pas à annihiler la vie. Je cherche simplement à la magnifier. Les Orchidiens ont tenté de nous éradiquer, pensant que nous représentions une menace pour leur survie. Ils se trompaient. Nous ne voulons pas votre extinction.

— Pourtant, tu m’as dit toi-même qu’il y avait eu une grande guerre entre les Sancrides et les autres espèces organiques…

— Oui, ils nous ont attaqués, car ils ne nous ont pas compris. Ils ont refusé le changement que nous leur apportions. Nous sommes l’évolution et ils s’arc-boutaient sur des valeurs et des modèles obsolètes. Alors que nous ne leur apportions rien d’autre que l’illumination, l’élévation au-dessus de leur existence imparfaite. Ceux qui nous rejoignaient comprenaient alors à quel point ceux qui nous combattaient étaient dans l’erreur. Nul ne peut saisir toute la véracité de notre cause. Nous sommes le futur, l’évolution, l’élévation.

— Mais vous avez été vaincus…

En disant ces mots, Mina venait de reprendre du courage. Et un léger reflet violacé passa sur le visage strié de Muhammad. Oui, les Sancrides avaient finalement été vaincus. Cela voulait dire qu’ils pourraient l’être une seconde fois.

— Vous prétendez être l’échelon ultime de l’évolution, pourtant c’est une mutation purement organique qui est apparue et qui a causé votre perte. Les Tétrans ont réussi à vous couper de vos hôtes et vous êtes tombés dans les limbes.

— Un simple accident.

— Peut-être. Peut-être n’était-ce qu’un accident. Ou peut-être que la nature, se sentant menacée, a trouvé une parade. Peut-être tout ceci était le destin, que cette mutation apparaisse à ce moment. Ou peut-être n’était-ce que le hasard. Une chose est sûre, vous avez été battus.

— Non… J’en suis la preuve. Notre victoire a simplement été différée. Mais je suis le témoignage que nous ne sommes pas vaincus et que nous ne pouvons l’être. Nous sommes tel le temps inéluctables, universels, toujours triomphants. Vous pouvez simplement nous ralentir, repousser l’échéance, vous préserver pour une période. Mais jamais vous ne pourrez échapper à votre… destin, pour reprendre votre formulation.

Muhammad regardait sa fille froidement. Il se contentait d’analyser Mina, avec un recul scientifique. Mina quant à elle se redressait peu à peu, reprenant une posture plus noble. Elle ne ressentait plus vraiment la douleur, son organisme s’injectait les ultimes décharges d’adrénaline. Des picotements se faisaient sentir au bout de ses doigts et de ses orteils et elle avait l’impression que son champ de vision se réduisait peu à peu, se centrant sur le visage de son défunt père. Un grand froid traversa alors Mina, sans qu’elle puisse vraiment grelotter. Elle sentait que les forces qu’elle avait laissées dans la bataille pesaient désormais bien lourd et qu’elle ne tiendrait plus très longtemps. Elle avait perdu beaucoup de sang et sa vie la quittait. Garder les yeux ouverts devenait désormais une véritable épreuve, bien qu’elle se sentît de plus en plus légère, de manière assez paradoxale. La fin… sa fin était proche, elle le savait et elle le sentait. Mais étrangement, elle n’avait pas particulièrement peur. Tout semblait désormais se passer au ralenti et elle remarqua que Muhammad avançait vers elle.

Elle bredouilla quelques mots entre ses dents, le son peinant à franchir ses lèvres.

— N’… N’approche pas.

— Lutter ne sert plus à rien, Mina. Laisse-moi t’aider.

— Non… Tu es déjà trop prêt, là…

— Comment ça ?

Muhammad baissa les yeux et vit un point lumineux rouge sur son torse. Mina le braquait avec un pointeur laser.

— Allons, cela ne sert à rien, ma puce. Tu n’as plus d’arme. Pourquoi continuer de lutter ?

— Pour la vengeance.

— Ça ne te mènera nulle part.

— Si… Nous allons aller au même endroit, désormais, papa.

— Comment cela ?

— Regarde le ciel, papa. Regarde comme il est beau…

Mina leva les yeux et sentit sa tête si lourde qu’elle partit à la renverse. Ses jambes venaient de la lâcher et nul doute qu’elle sombrerait dans l’inconscience avant même de toucher le sol.

Muhammad l’imita et son visage se marqua, pour une fois, d’une expression humaine : la peur. Deux points lumineux descendaient du ciel à toute vitesse, laissant une longue traînée de flamme derrière eux. Le Fi-033 venait d’envoyer une salve de ses canons lourds à plasma sur la cible du désignateur laser de Mina. Muhammad avait laissé lui aussi énormément de forces dans la bataille, il avait subi moult blessures et il était fort probable qu’il ne pourrait survivre à l’impact imminent d’obus plasmiques tirés depuis l’orbite. Mina continuait sa chute vers le sol, sombrant toujours plus dans l’inconscience. C’est alors que Muhammad tendit la main vers elle et hurla quelque chose que la jeune femme ne put entendre. Les limbes avaient envahi son esprit et elle ferma les yeux.

conclusion

ina ouvrit lentement les yeux, car la lumière l’aveuglait. Sa tête pesait des tonnes et le moindre mouvement lui coûtait une quantité d’énergie immense. Il lui fallut plusieurs secondes pour arriver à voir quelque chose autour d’elle. Sa vision restait trouble, les couleurs tirant sur le vert, mais elle n’était plus éblouie. Autour d’elle, des lumières clignotaient faiblement et lorsqu’elle tourna la tête vers la droite, elle vit ses cheveux flottant dans la limite de son champ de vision. Elle tenta alors de porter sa main jusqu’à son visage et elle réalisa alors qu’elle baignait dans un liquide visqueux. Peu à peu, sa conscience revenait et elle reprenait des forces, parvenant à bouger avec un peu plus d’aisance. Son bras gauche était immobilisé et elle ne sentait plus ses jambes. Elle porta sa main droite jusqu’à son visage, mais ses mouvements étaient encore peu adroits et elle sentit ses doigts toucher ce qui devait être le bord de la cuve où elle se trouvait.

Là, elle devina subitement comme un courant dans le liquide dans lequel elle baignait et peu à peu, sa cuve se vida. Le courant s’accéléra et Mina vit les rebords de la cuve se rapprocher. Elle réalisa alors que ces derniers n’étaient pas solides, mais étaient en réalité une sorte de gel électrostatique maintenant la cuve de soin intègre. En touchant le gel, elle avait dû activer l’écoulement et au bout de quelques minutes, elle sentit que la cuve était désormais totalement vide. Le gel se colla alors à sa peau, la recouvrant totalement, obstruant son visage et sa respiration.

Elle porta sa main libre jusqu’à son visage dans un effort qu’elle crût au-delà du réalisable et s’essuya tant bien que mal la bouche et les yeux. Elle prit une profonde respiration et cracha une quantité énorme de liquide vert, un peu à la manière d’un survivant à la noyade. Mina vit alors plusieurs personnes se rapprocher d’elle et commencer à la manipuler sans qu’elle ne comprenne réellement ce qu’il se passait. Puis, sa tête commença à tourner, l’épuisement se faisant sentir et ses battements cardiaques tambourinant dans son crâne. Elle eut alors un flash, revoyant les images qui avaient défilé dans sa tête lorsque Muhammad avait envoyé ses Sancrides dans son crâne. Puis, sa vision périphérique s’assombrit peu à peu pour finir par se brouiller totalement et Mina retomba dans l’inconscience.

Lorsqu’elle revint à elle, il était difficile de dire combien de temps s’était déroulé. Cela aurait pu faire aussi bien une minute qu’une décennie. Sa tête pesait toujours aussi lourd. Elle n’arrivait pas à garder les yeux ouverts plus de quelques secondes tandis qu’elle observait les alentours. La pièce était remplie de matériel médical blanc. Des images défilaient dans son esprit sans qu’elle puisse y mettre de sens, mais un visage familier fut visible dans un coin de la pièce. Le bras en écharpe, couvert de gel médical sur diverses parties de son visage ou de son corps, Jahangir était assis en tailleur, les yeux clos, visiblement en pleine méditation. Il ouvrit les yeux et remarqua le réveil difficile de la jeune femme. Il se redressa en grimaçant pour se rapprocher de la présidente de la société Yabrir. Le colosse boitait en avançant vers elle et Mina constata que les blessures dont il souffrait étaient sûrement bien plus graves qu’elle ne l’avait imaginé au départ. Il posa alors une main glacée sur la sienne et lui parla d’une voix calme et douce. Même s’il n’était pas encore un modèle d’expressivité, Mina sentit que le Watiko se souciait sincèrement d’elle.

— Mina Yabrir, vous êtes une dure à cuir, comme disent ceux de votre espèce. Sur Poputolu, nous vous aurions sûrement nommée Kothat’lay.

— Qu’est… qu’est-ce que cela signifie ?

Le simple fait de parler nécessitait des efforts surhumains et elle crut tourner une nouvelle fois de l’œil. Elle ne ressentait aucune douleur néanmoins, simplement elle avait l’impression de peser une tonne. Le Taren l’avait d’ailleurs bien remarqué.

— Il s’agit du nom d’une des figures marquantes de notre cosmogonie. Kothat’lay est celle qui apprivoisa le premier Serpent, porteur de la connaissance et monta sur son dos. Malgré les nombreuses blessures, elle se releva sans cesse, remontant sans jamais reculer ni abandonner. Et à force de courage et d’obstination, elle parvint à le dompter pour offrir son savoir à notre peuple.

— C’est… une belle légende.

— Elle fait partie de l’histoire de mon peuple.

— Tu y crois vraiment ? Je veux dire, au folklore, la mythologie, tout ça ? Vous connaissez les théories de l’évolution dans l’Empire, n’est-ce pas ?

— Comme vous l’avez dit, l’allégorie est belle. Ce genre de récit fait partie de l’histoire de mon peuple. Aussi, même si je gage que la réalité était sûrement tout autre dans les temps anciens, mes ancêtres ont probablement dû romancer la vérité pour qu’elle gagne en force symbolique et fédératrice, bien que tout ceci tombe peu à peu en désuétude avec l’avancée de la science. Disons que je sais apprécier la beauté poétique de la chose, surtout que mon peuple n’a pas les mêmes dispositions artistiques que d’autres. Mais nous ne sommes pas ici pour discuter théologie. Comment vous sentez-vous, Capitaine ?

— Pas très bien… Je ne suis plus Capitaine, Jahangir.

— Vous avez toujours un équipage, de ce fait vous restez Capitaine.

— Un équipage sans vaisseau ? Sans mission, sans but ? Sans… Sans pilote ?

Le Taren observa un moment la jeune femme, alors que cette dernière succombait à la mélancolie. Il ne semblait pas réellement saisir la portée des sentiments de la jeune femme ni savoir comment réagir face à cela, aussi se contenta-t-il de rester droit comme un i.

— Où sont les autres ?

— Orianna est encore convalescente. Elle est parvenue à encaisser le gros du choc lors de sa chute grâce à ses capacités de Tétran et elle avait prédit le bombardement orbital. Elle s’est donc éloignée suffisamment, mais son métabolisme a particulièrement souffert et les Orchidiens sont une espèce fragile. Mais elle s’en sortira, les soins qui lui sont prodigués sont de qualité. Tim, Yao et moi nous relayons à votre chevet depuis plusieurs jours, tandis que l’enquête est menée par le reste des forces de défense locale.

— Leur… enquête donne quoi ?

— Nous sommes hors de cause. Ils veulent entendre votre version, mais ils ont pu déterminer que nous ne pouvions être tenus pour responsable de cet incident. Et Edenia a certainement dû négocier leur silence vu que Mignarda Ferrus ne prévoit pas de révéler ce qu’ils savent concernant Edenia et leur recherche de ce cube.

— Mince… Ils risquent de nous tomber dessus à tout moment, alors ?

— Pas dans l’immédiat. J’ai cru comprendre que le secteur leur était interdit jusqu’à nouvel ordre. Mais dès que nous quitterons les lieux…

— Ils veulent que nous partions ?

— Ils nous associent à leur récent malheur. Il y a eu des centaines de morts et le spatioport est totalement détruit. Leurs pertes humaines et financières sont colossales, mais surtout, il s’agit du premier conflit se trouvant sur leur territoire.

— Ouais… Difficile de leur en vouloir. Et Kim ? Comment va-t-elle ?

Le Taren resta silencieux de longues secondes avant de répondre.

— Aucune nouvelle. Nous n’avons toujours pas retrouvé son corps, donc toutes les hypothèses restent envisageables.

Mina baissa les yeux, ne sachant trop quoi penser. À vrai dire, elle était trop épuisée pour réfléchir sereinement, son esprit étant constamment parasité par des pensées défilant à toute vitesse. Mais la voix rauque du Reptile la tira de ses songes.

— Et Muhammad a été vaincu. Vous l’avez vaincu, Capitaine.

— Ah oui ?

— Il a été détruit par les tirs orbitaux. Probablement qu’il était trop épuisé pour y échapper cette fois-ci et le tir était sûrement trop précis pour qu’il s’en sorte. Des morceaux de son corps ont été retrouvés et les tests ADN confirment son identité. De plus, la nanotechnologie présente dans son organisme est inactive, totalement inerte et trop endommagée pour être exploitable.

Mina eut un moment de flottement, essayant de réaliser ce que lui révélait Jahangir. Les images restaient embrouillées dans sa tête alors qu’elle s’efforçait de se rappeler les derniers moments de son affrontement avec Muhammad.

— Cette nanotechnologie. Ce sont des Sancrides. Une espèce synthétique ayant besoin d’hôtes organiques pour se développer. Ils ont failli détruire la galaxie il y a plus de vingt mille ans.

Le Watiko garda le silence, écouta d’un air sévère la jeune femme.

— Mon père. Il me l’a montré. Par télépathie ou un truc du genre. Il m’a montré ce qu’il s’est passé il y a des millénaires. Et les Sancrides n’ont pas changé de plan. Ils prévoient toujours de… transcender les espèces vivantes. C’est pour cela qu’il y avait toutes ces personnes mortes suspendues au plafond dans le spatioport. Il voulait les transformer. Les… Les nanoorganismes se multiplient dans le corps et ils se servent de la chaleur corporelle comme source d’énergie. Et ils soignent, régénèrent et peuvent même ramener à la vie un cadavre suffisamment frais et en bon état.

— Ce que vous dites ici, Capitaine, est extrêmement grave. Pensez-vous qu’il faille le révéler aux gens de Mignarda Ferrus ?

— Je ne sais pas… Mais ce n’est pas tout. Des cubes, contenant des Sancrides… Il y en a d’autres. Plusieurs, je les ai vus lorsqu’il… lorsqu’il était dans ma tête. Il nous faut les trouver et les détruire.

— Vous avez raison, Capitaine. Mais avant, il faut vous reposer. Vous venez de vaincre un ennemi terrible et réaliser ce qu’aucun Khepesh n’avait fait avant vous. N’oubliez jamais, si vous le souhaitez, vous pourriez devenir l’une des nôtres. Vous et tout l’équipage du Luanda… Vous avez plus que fait vos preuves.

Mina ne releva pas la proposition, fuyant le regard du Taren, tentant tant bien que mal de rassembler ses pensées en quelque chose de cohérent.

— Il… Je crois qu’il m’a sauvé la vie.

— Que voulez-vous dire ?

— Lorsque j’ai utilisé le désignateur laser sur lui et que les tirs orbitaux sont arrivés, j’étais à côté. Je pense qu’il n’avait pas la force de se protéger de l’explosion, mais il a dû trouver le moyen de me protéger.

— Lorsque les secours vous ont trouvée, Capitaine, vous étiez à plusieurs centaines de mètres de l’impact, en bien piteux état.

— Il m’a projeté en arrière, je pense. Pour me protéger.

Jahangir resta silencieux un moment et Mina leva finalement les yeux vers lui. La fatigue se lisait sur son visage, mais elle lui offrit un sourire sincère.

— Je suis contente que tu ailles bien en tout cas, Jahangir. Je vais dormir un peu.

— Je suis heureux que vous vous en soyez sortie, Capitaine. Vous êtes brave, sûrement plus que vous ne le pensez. Reposez-vous bien.

Il s’inclina légèrement pour offrir un salut militaire à la jeune femme, puis serra sa main dans un geste unique de tendresse à son égard. Puis, il fit faire volte-face, laissant Mina dans sa chambre d’hôpital. Lorsqu’elle fut enfin seule, la jeune femme regarda ses mains longuement avant que ses yeux ne s’embuent et qu’elle éclate en sanglots.

Table des matieres

Prologue 5

Un embarquement mouvemente 11

Les dossiers du uuanda 28

Jahangir 33

le corridor noir 40

sur verizon 3 54

Le piege pour cristal 60

interrogations legitimes 72

Dans le nid des reptiles 79

visite des bas-fonds 87

Tete a tete royal 98

toucher au but 106

retour a andorwake 118

Quand l etau se resserre 123

Un accord malsain 127

Changement de decor 129

Tentative d assassinat 132

Quitter le nid 136

retrouvailles explosives 141

Dans l attente 148

Livraison au paradis 154

Un peu de detente 166

La grande reception 173

Au chevet d un ami 179

eclaircir un mystere 183

Fuir le paradis 192

Discussion secrete 199

Sans autres solutions 203

Il y a toujours un apres 217

regard sur le passe 229

La mort arrive. . . 238

Intervention 246

Sauver ce qui peut l etre 260

Resonnance du passe 274

confrontation 293

conclusion 303

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