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The Project 2: Collaboration
The Project 2: Collaboration
Author: May Darmochod

Chapitre 1

The Project 

Tome 2

Collaboration

Floriane BREMENT

&

May DARMOCHOD

Chapitre 1

Le IN dans la tourmente

La noirceur de la nuit a, une fois encore, eu raison de cette journée terne si bien qu’à présent, je peux voir les lampadaires faire briller la vie tel un feu d’artifice. Février n’a jamais été un mois chaleureux, mais, cette année, les jours sont tellement tristes que je suis impatiente de voir l’obscurité arriver. Espérons que le mois de mars sera plus ensoleillé ! La vue surplombante de mon bureau m’offre ce panorama de lumière artificielle. Je l’observe quand on toque à ma porte. Julian Storm, un militaire et ami, passe la tête dans l’embrasure. Je sais ce que cela signifie. Je hoche la tête, éteins mon ordinateur et enferme tous mes dossiers dans un tiroir de mon bureau. Les nouvelles directives de l’Institut nous interdisent de laisser traîner quoi que ce soit. Les risques d’invasion ne sont plus à prendre à la légère ce qui nous oblige à faire preuve de prudence. La présence de Julian est d’ailleurs directement consécutive à cela. J’enfile donc mon manteau et je le rejoins dans le couloir. C’est comme ça tous les soirs, maintenant.

Depuis que la guerre contre le OUT a été déclarée, tout a changé. Un couvre-feu a été fixé à vingt-deux heures, et Julian est là, aussi bien pour s’assurer que je respecte l’horaire, que pour me protéger. C’est tout bonnement stupide, à mon avis, mais il a été décidé que tous les cadres supérieurs seraient escortés jusqu’à chez eux. Or, en tant que responsable de secteur à l’Institut, je suis un cadre supérieur. Pas un des moindres d’ailleurs. C’est pour cette raison que Julian, qui est un capitaine, se charge personnellement de ma sécurité. Je dois reconnaître que sa présence me réconforte. Il est l’une des rares personnes à qui j’accorde ma confiance, et quitte à être suivie partout en déplacement, autant que ce soit par lui. Nombre de cadres se sont révoltés face à cette surveillance rapprochée, mais il nous a été rapporté que nos vies étaient directement menacée par le OUT. En effet, l’ennemi nous considère comme responsables de la misère dans laquelle il vit, et veut détruire notre système hiérarchiquement défini. Nous sommes l’exemple même de cette hiérarchie qui leur pose problème et, nous exterminer, c’est une façon de trancher dans la chair de notre gouvernement.

L’air froid de l’hiver m’assaille tandis que je sors de l’Institut, Julian sur les talons. Je me dirige vers le tram. Il a bien essayé de me convaincre de prendre la voiture comme tous mes collègues, mais j’ai refusé. Changer mes habitudes, c’est céder du terrain à la peur, à la guerre. Je ne suis pas prête à cela. Sur le quai, je sens des regards hostiles braqués sur moi. Je ne peux les en blâmer. De par mon statut, ils me considèrent comme responsable de leur malheur. S’ils savaient à quel point je suis impliquée… Sans mon intervention, nous n’en serions sans doute pas là. Ces gens ne verraient pas leurs proches être mobilisés par l’armée, ils ne subiraient pas la faim depuis que tous les vivres ont été soumis à la Ration. Et surtout ils n’auraient pas à vivre dans la peur. Car oui, la peur a envahi les rues. Elle a envahi les cœurs des pauvres comme des riches. La première bataille a fait des centaines de morts et a meurtri autant de familles. Tout ça parce que mon enlèvement a déclenché une guerre. Quand je suis remontée, la haine ancestrale m’a accompagnée. Je me suis retrouvée être l’instrument d’un projet qui me dépassait. Aujourd’hui, mon peuple pâtit de mon aveuglement.

Dans le tram, je remarque la présence d’un garçon âgé d’une petite quinzaine d’années vêtu d’un costume gris et d’un brassard rouge. Il porte la tenue spécifique des recrues des Jeunes Potentiels. Je lis le désespoir au fond de ses yeux. Il sait qu’à présent la mort se trouve sur son chemin, et, comme beaucoup d’autres adolescents de son âge, il se demande ce qu’il a fait pour en arriver là. Ce qu’il a fait ? C’est un Ultra Émotionnel. Son brassard rouge me le dit. Les Ultras Physiques en portent des bleus. Le seul Esprit Inite, un vert. Un code de couleur simple qui permet de différencier les Potentiels quand ils sont rassemblés. Je lui souris. Il m’observe un instant puis me le rend timidement. Il comprend qu’on est pareils. Il sort à la station suivante et me salue d’un hochement de tête. Après son départ, je garde les yeux rivés devant moi. Je ne veux pas voir le déploiement militaire qui a été mis en place. Les rues de mon enfance pullulent aujourd’hui de soldats armés jusqu’aux dents. Les habitants que j’ai côtoyés toute ma vie ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Je ne veux pas les voir se serrer les uns contre les autres pour se terrer dans leurs maisons. Ce spectacle est malsain, toxique. Le IN a perdu sa vitalité, sa liberté.

Les portes du tram s’ouvrent enfin. Il est vingt et une heures cinquante. Je dois me dépêcher. Non pas que je craigne une sanction de la part de Julian – y songer est tout bonnement risible – mais je dois accélérer pour Spencer. Depuis mes aventures sous terre, mon frère est constamment inquiet pour moi. La semaine dernière, le trafic urbain a été interrompu en raison d’une révolte populaire contre la Ration, le dispositif qui fournit chaque semaine aux habitants une quantité de nourriture calculée selon le revenu des membres actifs de chaque famille et du nombre de personnes dans chaque foyer. J’ai donc dû rentrer à pied dans le chaos général et je suis arrivée quinze minutes après le couvre-feu. Spencer était au bord de l’hystérie. Il a cru que j’avais été ciblée par les opposants à ce nouveau système jugé inégal. Sa peur m’a pris à la gorge ce jour-là, et je me suis juré de ne plus lui faire vivre ça. J’aime mon frère. Il est mon rempart contre l’adversité, et aujourd’hui, plus que jamais, j’ai besoin qu’il soit fort. Il faut qu’il soit fort pour Zoé, qui, du haut de ses six ans, affronte la peur. Il se doit d’être fort pour la protéger au maximum de ses capacités. Quant à moi, je dois aussi être forte. Je dois trouver le moyen de remporter cette guerre. Pour elle.

Chapitre 2

Le OUT en état de guerre

Je regarde l’horloge rapidement : vingt heures. Sans surprise, l’alarme sonne, le bruit est insupportable. Cela fait déjà trois semaines, mais je ne parviens pas à m’y habituer. À vrai dire, je crois que je ne m’y habituerai jamais. Le local est vide, tous les travailleurs de Borderno sont rentrés chez eux excepté mon binôme et notre patron, Barry. Ce dernier est derrière le comptoir, ses traits sont tirés et son teint cireux ce qui lui donne l’impression d’avoir pris dix ans en seulement quelques jours. Il lève les yeux vers moi.

J’acquiesce d’un signe de la tête. Pilate, mon collègue, m’attrape par l’épaule.

Je jette mon uniforme de coordinateur des voies dans mon casier. Pilate fait un signe de la main à Barry avant de quitter le local, je l’imite.

Le quai qui, habituellement, grouillait de monde, est à présent désert et cela me fait froid dans le dos. Il me semble également que la température a chuté. Avant, nous avions continuellement chaud, trop chaud même, maintenant l’air est frais. Je réprime un frisson. Louis, le sans domicile fixe qui restait ici a disparu et cela me pince le cœur. Je me demande bien ce qu’ils ont fait de lui. Un métro arrive. Le chauffeur nous salue, il sait que nous sommes nous aussi des membres de Borderno. À cette heure, seuls les employés des lignes de métro, sont encore dehors. Pilate monte en premier et m’indique d’un geste de la main les sièges vides qui se succèdent.

Sans réfléchir, je m’assois au centre de la rangée et mon collègue prend place en face de moi. Il s’appuie contre son dossier. Il semble décontracté. Je ne sais pas comment il fait, moi, tant que je ne serai pas rentré, je me sentirai mal, je m’inquiète trop pour elles.

Le métro s’arrête à la station suivante, personne ne monte, personne ne descend.

Il hausse les épaules.

Il se tait quelques instants et reprend en riant :

Notre collègue n’aime pas l’action. Le métro marque un second arrêt. Les portes s’ouvrent et cette fois deux agents de sécurité montent. Avec leurs uniformes noirs et leurs casques qui leur mangent le haut du visage, ils ressemblent à deux cloportes.

Pilate sort son badge, j’attrape le mien accroché autour de mon cou. L’un des deux hommes s’approche.

Sans plus attendre, il va se placer à son tour devant les portes.

Depuis que le couvre-feu a été décrété, nous n’avons plus le droit de sortir après vingt heures, sauf si nous disposons d’un passe-droit, ce qui est mon cas, mais il ne m’octroie que trente minutes supplémentaires. La machine s’arrête, les deux gardes descendent suivis de Pilate.

Je réponds sans entrain. À cette heure, avant, j’aurais sûrement rejoint Renaud, Blade, JC et Jess. Viny, mon meilleur pote, serait avec moi. Nous nous voyons peu, le fait que je ne travaille plus en salle des machines n’arrange pas les choses. Ce qui était, avant, des réunions entre amis, devient maintenant des rendez-vous clandestins. Je soupire, je suis seul dans le métro et cette solitude me pèse. Je me penche en avant, les coudes posés sur mes cuisses, je suis soucieux. J’espère que ma mère est rentrée à temps et que Mila n’a pas eu de problème.

Brusquement, les portes s’ouvrent, je suis arrivé à Pierre qui roule. Je regagne chez moi à grandes enjambés, ma peur se dissipe, en partie, quand j’aperçois Gaja dans la cuisine. Son visage s’illumine à ma vue.

Je me laisse tomber sur un siège et prends le bouillon que me tend ma mère.

Je porte le bol à ma bouche et bois. Je sens le liquide chaud couler le long de ma gorge jusqu’à mon estomac et cela m’apaise. Depuis que Mila a décroché son travail d’espionne, elle est beaucoup plus épanouie, plus sûre d’elle, comme si son côté fragile s’était mû en une force particulière. Le monde sur terre, dans le IN semblait lui avoir fait tellement de mal. Je suis heureux qu’elle ait enfin trouvé sa place et que ce soit, ici, dans le OUT. Notre monde souterrain est et sera toujours un refuge, comme cela a été le cas, un siècle plus tôt, quand ce fut le chaos sur terre. Toutefois, il y a bien un point négatif, nous ne nous voyons plus beaucoup. Ses horaires sont décalés par rapport aux miens, ce qui fait que j’ai dû la croiser à peine vingt minutes cette semaine. Certains jours, elle part très tôt et dort déjà quand je reviens, d’autres fois elle rentre si tard que moi je suis déjà endormi. Je suis tellement fatigué que je ne l’entends même pas entrer, et ce, alors que je dors sur la banquette du salon !

Je lui fais signe que non de la tête, j’ai encore faim, mais les rations ont diminué. Nous ne mangions déjà pas beaucoup, mais avec l’annonce imminente d’une guerre, la population s’est précipitée sur la nourriture pour faire des réserves créant une pénurie de vivres. Je bâille, je pense que je ne vais pas tarder à aller me coucher.

Nous entendons la porte s’ouvrir brusquement, puis, rapidement, le rideau de perles s’agite et Mila apparaît dans la pièce, un grand sourire aux lèvres. Il n’y a qu’elle qui semble heureuse, en ce moment, ce qui me fait dire que la vie dans le IN devait vraiment être horrible.

Gaja se lève pour lui servir du bouillon.

Ma mère verse ce qui reste dans mon bol. Je bois sans me faire prier.

Gaja se lève et quitte la cuisine. Quand je vois qu’elle s’est éloignée, je demande en chuchotant :

Je lui fais un clin d’œil.

Elle s’approche, passe ses mains autour de mon cou et s’assoit sur mes genoux.

Elle me donne un baiser. Je lui offre un faible sourire.

Elle plonge son visage dans mon cou et je passe mes bras autour d’elle. À ce moment précis je retrouve la Mila que je connais, cette jeune femme si fragile qui ne demande qu’à être protégée et aimée.

Je la serre un peu plus fort.

Je hausse les sourcils, surpris.

Elle semble hésiter.

J’agite la tête pour l’inciter à continuer à parler.

Je souris.

Elle me regarde étonnée.

J’essaie de rester poli à son égard depuis que je sais qu’elle fait plus ou moins partie de la famille de mon meilleur ami. Mila agite la tête.

Je me raidis, c’est vrai que notre rencontre avait suffi à me faire démasquer, à moins que ce ne soit l’infirmière Joly qui lui en ait parlé ?

Je ris.

Elle me fixe dans les yeux et je me sens soudainement mal à l’aise.

Je vois qu’elle est troublée.

Elle ne dit rien.

Elle plante à nouveau son regard dans le mien pendant quelques secondes ce qui me semble une éternité.

Son visage se crispe.

Elle émet une pause et je sens ma gorge se nouer, que peut-elle bien avoir à m’annoncer de plus ? Finalement, elle reprend.

J’ouvre grand mes yeux. C’est la première hypothèse que j’avais émise à son sujet, car on ne peut pas vraiment dire qu’elle ait l’apparence d’une Ultra Physique, mais quand Lanie m’avait parlé de ses dons de thaumaturge, j’ai cru que j’avais fait fausse route…

Je la fixe ébahi.

Je souris.

Rassurée, elle pose sa tête sur mon épaule. Je comprends maintenant pourquoi l’Institut la voulait autant dans ses rangs et ce que le Siège voit en elle. Je réprime un frisson, la fatigue et la baisse des températures ne sont pas les seules responsables.

Chapitre 3 

Nettoyage

Il est sept heures pile lorsque je sors de chez moi. Si j’avais pu sortir avant, je l’aurais fait, mais avec le couvre-feu, c’est impossible. Ce matin, c’est un soldat que je ne connais pas qui m’attend sur le perron.

— Où est le capitaine Storm ? demandé-je sans détour.

— Bonjour, madame Mc Wright, je suis l’officier Cloz. Le capitaine m’a demandé de le remplacer ce matin, car il avait une audience. Il sera là ce soir.

L’officier a parlé sans aucune intonation. C’est fou ce que ça me dérange. En tant qu’Émotionnelle, je n’apprécie guère les soldats qui cherchent à dissimuler ce qu’ils ressentent. Toutefois j’acquiesce puis passe devant lui. Il m’ouvre la porte arrière d’un véhicule militaire. Je le fixe, ouvertement agacée.

— Le capitaine Storm ne vous a pas averti, on dirait. J’emprunte toujours les transports en commun.

— Ce n’est pas sûr, madame ! Le peuple s’agite. Il y a des fuites. Nous craignons une révolte.

Je souris devant cette supposition ce qui le déstabilise au plus haut point.

— Raison de plus pour ne pas changer mes habitudes.

— Mais c’est dangereux !

— C’est à ça que vous servez, non ?

Puis jugeant le débat clos, je prends la direction du tram, le soldat dont j’ai déjà oublié le nom sur les talons.

Les inquiétudes de mon garde du corps ne se sont pas réalisées. Nous arrivons sans problème ni retard à l’Institut. Il se met au garde-à-vous puis me laisse seule. Harry m’attend dans le hall. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine à sa vue et ma réaction m’irrite aussitôt. Je le vois sourire. Je ne sais s’il a perçu cette seconde de faiblesse. Il me salue et m’embrasse sur la joue. Il ne fait aucun commentaire sur l’absence de voiture privée et je lui en suis reconnaissante. Il est le seul qui n’a jamais fait le moindre commentaire et pourtant il est celui qui tient le plus à ma sécurité. Je frissonne en repensant au OUT et comme une réponse automatique, mes côtes fêlées se rappellent à mon bon souvenir. Je laisse échapper une grimace douloureuse. Harry semble s’inquiéter de ma réaction. Son regard suit mes doigts qui caressent mon abdomen pour calmer la douleur et il comprend. Il se renfrogne immédiatement. Il tient à moi ; vraiment à moi… à un point que je ne peux toutefois pas sonder. Comme tout Ultra Émotionnel qui se respecte, on ne peut capter de lui que ce qu’il veut bien laisser paraître. La dureté de son visage en cet instant me rappelle la colère sombre qu’il avait manifestée le jour où il m’a sauvé la vie sous terre. Je lui en serai éternellement reconnaissante, je le sais, mais je conserverai également une peur certaine. Il l’a tué. Il l’a tué ! Je me le répète chaque fois que je le vois. Toutes les nuits, je repense à ce meurtre. Parfois je me dis qu’il n’y avait pas d’autre solution, que c’était sa vie contre la mienne ; mais la plupart du temps la voix putride de la culpabilité me chuchote que c’était un crime gratuit. C’est comme si le fantôme du lieutenant Sandy m’avait suivie jusqu’à la surface pour torturer ma conscience. C’est à cause de lui que je ne sais pas où j’en suis. Timothée passe devant nous avec un sourire en coin.

— Il se doute de quelque chose, me dit Harry.

En voilà un qui en sait plus que moi alors. Harry et moi nous sommes embrassés il y a trois semaines, c’est vrai, mais c’est compliqué. Je l’apprécie beaucoup et nous nous fréquentons de temps à autre, mais je l’ai dit, je n’arrive pas à dépasser le souvenir de Sandy et de ma captivité. J’ai besoin de faire le point. Cette histoire me perturbe et brouille mes sentiments. Suis-je attirée par Harry pour ce qu’il est ou parce que je lui dois la vie ? Tout ce que je sais pour l’instant, c’est qu’il est beaucoup plus qu’un ami et qu’il me faut du temps. Harry m’enlace un instant. Il m’accorde tout l’espace dont j’ai besoin… bien qu’il se soit laissé aller à trois reprises et m’ait embrassée. Soyons honnête, on ne va pas dire que cela m’a déplu. En plus, cela s’est fait très naturellement. Mais pour garder bonne contenance, je l’ai réprimandé à chaque fois, et cela l’a amusé.

Aurélian arrive à ma rencontre. Je fais signe à Harry et nous nous séparons. Mon assistant m’informe qu’on m’attend dans mon bureau. Si tôt le matin, ce n’est pas bon signe. Finalement, je retrouve Julian qui me sourit. Il me paraît en bonne forme. Je lui reproche affectueusement sa défection de ce matin.

— J’avais une audience à six heures, se défend-il.

C’est vrai que les militaires sont exemptés de couvre-feu lorsqu’ils sont en service.

— En plus, c’était pour toi que je plaidais.

Je le dévisage, intéressée. Son sourire s’élargit.

— J’ai présenté ton dossier à la cour martiale, m’annonce-t-il avec un grand sourire. Tu as ton autorisation.

Je ne peux contenir ma joie lorsqu’il me tend une carte rouge sur laquelle est notée mon autorisation de minuit. Je suis un peu comme Cendrillon aujourd’hui. Mais une Cendrillon beaucoup plus battante et retors. Je souris à mon tour, ravie.

— Comment les as-tu convaincus ?

— Je leur ai rappelé que tu avais mené l’enquête de bout en bout et que tu avais ta place parmi nous ce soir. En fin de compte, ils se sont rangés à mon avis.

Je le remercie, infiniment reconnaissante. C’est officiel, Lanie Mc Wright revient dans la partie !

La journée file comme une traînée de poudre. Julian m’a briefée pendant plus d’une heure sur l’opération puis m’a donné rendez-vous à vingt et une heures trente. J’ai appelé mon frère pour le mettre au courant puis je me suis remise au travail. Mes collègues ont senti ma bonne humeur, mais n’ont pas cherché à me questionner. Ils savaient que ce serait une perte de temps inutile. Je rejoins Julian dans le hall à l’heure indiquée. Il est avec Conrad, son Ultra Émotionnel, qui me salue avec respect. Depuis que je lui ai transmis le code d’urgence qui a permis de sauver l’équipe d’intervention le mois dernier, nos rapports se sont améliorés. Nous quittons l’Institut pour rejoindre la Grande Ruine où nous attendent une douzaine de soldats. Nous nous cachons dans une planque abandonnée puis nous patientons. Il est à présent plus de vingt-deux heures. L’heure du couvre-feu est passée. Toute personne dehors, sans autorisation, commet donc une infraction. Je tremble de tout mon corps. Je suis frigorifiée, mais je ne rentrerais pour rien au monde. Je veux terminer ce que j’ai commencé.

Au bout d’une vingtaine de minutes, je sens du mouvement en approche de la Grande Ruine. Un regard en direction de Conrad me fait savoir qu’il a perçu la même chose. Nos invités arrivent. Julian m’interroge du regard et je lui fais signe d’attendre. Il acquiesce. C’est moi qui dirige les opérations. Je veux attendre le bon moment. Les invités s’agitent, beaucoup sont nerveux, quelques-uns sont effrayés. D’après leurs émotions, je repère le meneur. Ils sont tous proches. On peut les entendre. Ils ne se doutent de rien. Je lance l’assaut. Nous quittons notre planque comme un seul homme et les soldats encerclent les fuyards. Je reste un peu en retrait. La force, ce n’est pas mon domaine. Je désigne le guide à Julian qui s’en charge personnellement. J’aperçois Conrad tenter de neutraliser, avec ses dons, un homme qui avait réussi à quitter le cercle de soldats. Je lui prête main-forte et le fuyard s’écroule aussi sec, évanoui. Il hoche la tête et va le chercher. Julian m’informe que c’est fini. Je viens me poster à ses côtés et toise les neuf personnes à genoux, mains sur la tête, entourées des militaires qui braquent leurs fusils sur leur tempe. Le Passeur de ce beau monde a été ligoté un peu à l’écart tandis que Conrad revient et jette le pesticide inconscient vers ses congénères. L’un d’eux – son ami sans doute – se penche sur lui pour s’assurer qu’il est toujours en vie. Je me retiens de ne pas lever les yeux au ciel. Je sais ce que je fais. Je suis une professionnelle, moi.

— Tu avais raison, annonce Julian. C’est la plus grosse rafle de pesticides depuis longtemps.

Je balaye les traîtres du regard. L’endormi commence à remuer. Je fais signe à Conrad qui le réveille complètement. Je reconnais ensuite un jeune Potentiel, un Physique. Julian observe avec dégoût deux déserteurs de l’armée. Je ne peux que comprendre sa réaction. Je déclare :

— Emmenez-les à la base. Nous verrons ce que l’on fait d’eux demain à la première heure.

Julian approuve et fait signe à ses hommes d’emmener nos prisonniers. Ceux-ci ne cherchent pas à résister, ils savent qu’ils ont perdu. Julian et moi suivons un peu en retrait. Nous échangeons un regard satisfait. La chasse aux pesticides est officiellement lancée et je vais me faire une joie de tous les attraper. Je vais nettoyer la ville de tous ces misérables !

Chapitre 4 

Première catastrophe

Depuis que je me suis levé, j’ai un mauvais pressentiment. L’enchaînement de tremblements de terre aujourd’hui n’a rien arrangé. La journée a été très pénible et Pilate et moi n’avons pas chômé. J’ai même dû faire des heures supplémentaires ! Pilate ne pouvait pas rester, mais Barry m’a fourni un badge de permission pour ce soir. Je passe une main sur mon front, il est déjà vingt-deux heures, j’espère que Gaja ne se fait pas trop de soucis ! Je suis impatient de rentrer.

Bien que la journée soit finie, c’est inquiet que j’attends sur le quai du métro. L’inquiétude est à la mode en ce moment, je la vois sur tous les visages. La machine apparaît enfin dans le tunnel. Je prends place dans le troisième wagon. Pour cette heure, nous sommes très nombreux, ce qui m’étonne. Tous les sièges sont pris, trois personnes sont debout. Nous arrivons rapidement à la station suivante, une dame et son petit garçon entrent, je me lève pour leur céder ma place, surpris. Les tremblements ont dû générer de nombreux dysfonctionnements pour qu’autant de personnes soient dans la rame à cette heure ! À moins que ça ne soit des Inites en fuite ?

Lors de la Scission, une partie de la population du OUT a souhaité vivre à la surface. Là, sont apparues les premières tensions. Les Inites, sur terre, ne s’intéressent qu’aux personnes les plus évoluées : les Ultras. Le reste de la population est devenu, pour eux, quantité négligeable. Ceci a généré de la méfiance envers ces personnes aux nouvelles capacités. Alors maintenant que l’état de guerre est déclaré, c’est pire !

Le métro démarre et poursuit sa route. Je réprime un bâillement, mon inquiétude se dissipe peu à peu. Brutalement, la machine freine dans un grincement épouvantable. Ceux qui ne se tenaient pas se trouvent projetés à l’avant du wagon. Je resserre ma prise sur la barre jusqu’à voir blanchir mes phalanges. Le métro se stabilise, moi aussi, mais la lumière s’éteint. Un silence de plomb s’abat alors sur la rame tandis que mon cœur se serre.

La voix de la femme trahit son angoisse. Nous restons tous silencieux pendant de longues secondes puis nous finissons par ressentir des secousses. Le métro va démarrer. Soulagé, j’expire puis j’essuie d’un revers de main la sueur qui perle sur mon front. Je regarde rapidement autour de moi, dehors, par la fenêtre, et je vois passer le chauffeur du métro en courant. Machinalement, je détourne le regard puis réalise ! Inquiet, je me colle contre la vitre afin de vérifier ce que je viens de voir. Ce n’est pas bon du tout. Les vibrations s’intensifient : un séisme. La lumière se rallume finalement et un grésillement parcourt la pièce.

Contre toute attente le métro se met en route, ceux qui s’étaient levés se trouvent violemment projetés à l’avant du wagon devenu l’arrière. Un brouhaha énorme résonne à l’extérieur, partout. Il y a quelques cris. Certaines personnes se plaquent contre les fenêtres pour voir ce qui se passe. Un fracas, au-dessus de nos têtes, de la terre glisse le long des vitres. Nous allons être enterrés vivants ! Je retiens ma respiration. Le métro se déplace à une vitesse incroyable, je suis obligé de m’agripper à l’aide de mes deux mains. Mes muscles des bras sont tendus au maximum et me font mal. Il me semble que cela dure une éternité puis la pression devient un peu moins forte et le métro reprend une allure normale avant de s’arrêter. Je reste quelques secondes sans bouger et sans lâcher prise. J’ai presque l’impression que mes mains sont incrustées dans la barre ou que cette dernière est devenue molle. Déplier mes doigts me demande un effort, c’est douloureux. Finalement, je parviens à relâcher mes muscles et je prends un peu plus conscience de ce qui se passe autour de moi. Des passagers sont déjà en train d’aider d’autres personnes à se relever, certains ont des hématomes, d’autres des écorchures. L’enfant s’est mis à pleurer et sa mère le console comme elle peut. Un son sourd résonne, puis la voix du chauffeur :

Mécaniquement, les portes s’ouvrent, certaines personnes semblent hésiter, mais on nous a demandé de ne pas bouger. Il faut garder son calme. Je vois un homme, au sol, qui saigne au niveau de la tête. Il a heurté une rambarde quand le métro a redémarré.

Un autre passager quitte son t-shirt et le presse sur le front ensanglanté de la victime. Je regarde le reste des voyageurs, il ne semble pas y avoir d’autres blessés graves. Le silence laisse place à un brouhaha. Soudain, le chauffeur entre :

Il balaye l’intérieur du wagon du regard puis s’attarde sur moi.

J’acquiesce, gêné, je n’ai aucune idée de qui il est. Je demande :

Le silence s’installe à nouveau dans la rame ce qui me met davantage mal à l’aise. Cela fait toujours cet effet lorsque l’on mentionne le monde du dessus. Le chauffeur ne se laisse pas perturber pour autant, il en faut plus pour quelqu’un qui vient de sauver la vie d’une centaine de personnes, il poursuit :

Il sort de la rame, je lui emboîte le pas. Dans le conduit, une surprenante fraîcheur me cueille. Je prends alors réellement conscience de ce qui vient de se passer. Il y a une fine couche de terre sur tout le métro et le wagon 1 est en partie affaissé.

Je rejoins, au pas de course, le wagon 2 qui semble lui aussi abîmé. Effectivement, je remarque tout de suite en entrant que le toit est enfoncé par endroits. Deux personnes sont à terre, l’une semble avoir le nez cassé, l’autre explique qu’elle ne peut pas se relever, sa jambe la fait trop souffrir. Je compatis, j’ai connu ça. J’essaye de me montrer rassurant, je leur explique que les secours ne devraient plus tarder. Enfin, je mémorise un maximum d’informations avant de sortir. Dehors, je ne trouve pas le chauffeur, je suppose qu’il doit être encore dans le wagon 1. Je regagne la tête du métro. Au loin, dans le conduit, je distingue de la lumière puis bientôt les secouristes, ils sont là, mais ils ne sont pas seuls. Nos forces de sécurité sont présentes également, elles craignent que nous soyons attaqués. Les hommes cloportes, comme on les appelle couramment, passent à côté de moi sans même me regarder. Ils courent en direction de l’effondrement, d’autres s’alignent le long du métro. Je fais signe aux secours d’entrer dans le wagon 3, car un homme est blessé au front puis indique les deux autres victimes du wagon 2. Le chauffeur sort sur le seuil du wagon 1 et fait de grands signes. Plusieurs secouristes se précipitent. Quelques minutes plus tard, ils ressortent avec un homme sur des brancards. Ils passent à côté de moi. L’individu est pâle, il ne bouge plus. J’ai bien peur qu’il soit mort.

Je suis les autres passagers. Nous sommes tous acheminés jusqu’à un autre métro. Je vois certaines personnes hésiter à monter, mais nous n’avons pas le choix. C’est le seul moyen que nous avons de nous déplacer, ici, sous terre. Heureusement, le chemin jusqu’à la station suivante n’est pas long. Le métro s’arrête enfin, nous descendons. Les forces de l’ordre sont présentes partout sur le quai afin d’empêcher des attroupements.

Les blessés sont évacués. Maussade, je m’appuie contre un mur. Le chauffeur me rejoint.

Ses pupilles sont humides.

Il hausse les épaules.

Je pose une main amicale sur son épaule.

Un autre passager qui écoutait notre conversation s’approche et complète.

Le cloporte revient vers nous :

Je vois plusieurs personnes baisser la tête.

Le passager conclut :

Chapitre 5 

Dans l’Arène

Ce matin, je me réveille plus tôt que d’habitude, la boule au ventre. Cette sensation ne vient cependant pas de moi. Dehors le peuple est encore plus nerveux qu’à l’accoutumée. Je hais cet aspect de mon don d’Ultra. Je ne peux repousser les émotions trop fortes ou trop nombreuses. Lorsque mes parents et mes sœurs sont morts, mes frères ont tellement souffert qu’ils m’ont, sans le vouloir, transmis leur propre douleur. En plus de la mienne, je devais donc affronter la leur. C’est dur, mais c’est mon lot quotidien. Aujourd’hui, la guerre m’apporte fréquemment de la peine à outrance. Que s’est-il passé pour que la ville soit en émoi si tôt ? Je m’habille rapidement et descends. Je croise Spencer servant un café à Julian. Ce dernier m’observe gravement. Cela suffit à me convaincre qu’il s’est passé quelque chose de terrible. Mon rempart contre l’adversité cherche à s’éclipser discrètement, mais notre ami lui fait signe de rester. Il prend donc place dans son fauteuil et je m’installe à côté, le ventre vide.

— Que se passe-t-il ? demande mon frère.

— Cassandra Tugneaux, vous connaissez ?

Je fais « non » de la tête. Ce nom ne me dit vraiment rien. Spencer, en revanche, acquiesce sombrement. Je le dévisage, tout à coup inquiète pour lui.

— C’est l’une de mes anciennes élèves. Elle doit avoir presque vingt ans maintenant. Pourquoi ?

— Elle avait dix-huit ans, répond Julian.

— Avait ? répété-je.

— Elle est morte cette nuit avec une autre femme. Une fuite de pesticides qui a mal tourné.

Je bondis aussitôt.

— C’est impossible ! Nous les avons arrêtés hier soir, tu te rappelles ?

— De toute évidence, il y avait deux descentes de prévues. Celle dont je te parle a eu lieu de l’autre côté de la Grande Ruine dans le secteur des marchés noirs.

Mon frère effleure mon avant-bras pour m’astreindre au calme. Je me rassois. Je suis plus abasourdie que furieuse en réalité. Les Outiens nous vouent une haine sans borne et pourtant il y a encore des fous qui veulent descendre. C’est tout bonnement incroyable.

— Nous allons avoir besoin de vous deux, poursuit Julian. Vous êtes influents, issus d’une famille respectable. Spencer, les parents de tes élèves t’accordent beaucoup de crédit et tu es un membre actif du conseil municipal. Les gens t’écoutent en général. Dis-leur d’arrêter ces conneries, il faut que cela cesse. Outre les pertes inutiles que cela occasionne, cela alimente la rage de ceux d’en dessous qui nous attaquent ensuite en guise de représailles. La folie d’un seul peut entraîner des centaines de morts.

Julian se tourne vers moi. Je sais ce qu’il s’apprête à dire.

— Je sais ce que tu attends de moi. Je t’aiderai.

Il me sourit avec gratitude et Spencer nous observe un instant. Soudain, on entend du bruit à l’étage. Zoé. Mon frère se lève et quitte le salon. Nous l’imitons.

J’ai contacté Aurélian pour lui demander de décaler mes rendez-vous de la matinée. Pour l’heure, j’emprunte avec Julian une ligne différente de celle que j’utilise habituellement. Nous descendons à l’arrêt du Général Lyonnet puis longeons l’avenue. Il fait un temps glacial. Nous nous arrêtons devant un imposant bâtiment noir et lisse. La bâtisse mesure dans les cent mètres de long sur vingt de large, un colosse d’ébène : l’Arène. Si l’Institut gère tout ce qui a trait à la science (recherche, médication, Ultra), l’Arène s’occupe de tout le pôle sécurité : il lui incombe de former les pompiers et bien entendu les militaires. Le bâtiment marque l’entrée de leur QG. L’édifice dégage une atmosphère imposante et intimidante. Gare à celui qui viendrait troubler son calme et sa prestance. De plus, elle donne l’impression que rien au monde ne peut l’étioler. Nous gravissons les marches pour atteindre le seuil surveillé par deux rangées de gardes. Ils inclinent la tête en apercevant Julian, mais froncent les sourcils à ma vue. Je leur montre mon badge si bien qu’ils ne pipent mot. En tant qu’employée gradée de l’Institut, je peux entrer, sans mal, dans l’Arène, même si je n’y suis pas à mon aise. À l’intérieur, tout est blanc ou noir. C’est une décoration d’un manichéisme dérangeant, mais je garde mes réflexions pour moi. Julian me guide à travers les couloirs de marbre sans manifester la moindre hésitation. Après la déclaration de guerre, nous avons transféré tous nos prisonniers Outiens ici. Nos pesticides d’hier sont également là pour être interrogés. Après cela, ils seront conduits à la Prison Nationale en attendant leur jugement. Julian s’arrête devant une porte aussi noire que l’enfer. Un soldat se tient droit devant elle. Il se met au garde-à-vous en apercevant Julian, puis insère une carte magnétique dans l’interstice prévu à cet effet. La porte s’ouvre silencieusement et nous entrons. J’y retrouve le Passeur d’hier. Il a le teint hâve de celui qui a passé une très mauvaise nuit, mais il ne semble pas avoir été maltraité. Il est assis à une table, les mains enchaînées dessus. Je m’assieds face à lui pendant que Julian s’adosse contre le mur derrière moi. Il me reconnaît et me lance un regard noir, qui aurait pu être impressionnant si je ne percevais sa peur croissante. Ses lèvres demeurent néanmoins scellées. Voilà ce que Julian attend de moi : que je le fasse parler.

— Je vais aller droit au but. Nous savons que la guerre n’est pas la seule raison pour laquelle vous faites descendre ces personnes en masse.

L’homme se contente de me regarder d’un air impassible. J’ajoute :

— Mon ami derrière moi représente l’Arène. Il incarne la loi et ce que vous risquez pour ce que vous avez fait, c’est lui qui gère. Moi, je m’en moque éperdument. Je veux juste des réponses à mes questions.

Pour la première fois, il sourit, mais bien entendu reste silencieux. Ça promet d’être intéressant. Je lui repose gentiment ma question et le résultat est le même. Julian se permet donc de préciser :

— Ce n’est pas le genre de personne à qui l’on dit non.

Le prisonnier se met à rire. Un rire qui se mue en un cri de douleur. Je lui adresse un sourire serein en guise de réponse.

— Les émotions humaines sont étranges, n’est-ce pas ? Cette simplicité avec laquelle on peut passer du rire aux larmes…

Il me lance un regard terrorisé. De son côté, Julian s’amuse de la situation et sourit d’un air entendu, comme s’il lui disait « je vous avais prévenu ».

— Vous n’avez pas le droit !

C’est le premier son qui sort de sa bouche et mon constat est que je n’aime pas sa voix.

— Puis-je prendre votre main ?

Je sens la panique gagner son cœur. Il cherche à reculer, mais enchaîné comme il est, il ne peut rien faire. Je serre sa paume entre mes doigts et serre délicatement, presque avec douceur. Je le sens qui tente de se dégager, mais je le tiens fermement.

— Vous avez les mains chaudes, c’est agréable. Vous allez ressentir des picotements à la pointe des doigts. Ne vous inquiétez pas, c’est juste votre main qui s’endort.

Mêlant acte et parole, je baisse le niveau énergétique sur la zone que j’ai ciblée. Il commence à avoir des spasmes nerveux.

— Arrêtez, je vous en supplie !

— Mauvaise réponse, je réponds. Les picotements vont s’étendre à tout votre bras et progressivement votre énergie va quitter votre corps.

— On a reçu un message pour qu’on descende tous, j’vous le jure ! Lâchez-moi !

— Qui a envoyé ce message ? persisté-je d’une voix forte.

— Une… une fille qui est descendue et qui veut se venger de l’Institut !

— Son nom ! m’exclamé-je.

— Mila ! Elle s’appelle Mila !

Ce nom agit comme un déclic sur moi. Une colère noire et puissante m’envahit. Je le lâche aussitôt puis me rue à l’extérieur. Dans le couloir, j’expire profondément. Cette rage que je ressens, c’est un poison pour mes dons d’Ultra Émotionnel. Je dois la contrôler. Julian me rejoint dehors et s’écrie :

— Mais qu’est-ce que tu fais ? Il était en train de tout balancer !

— Je reprends le contrôle, je réponds, la voix pleine d’émotion.

Il me regarde sans comprendre.

— Ce que je fais dans cette salle, contrôler son énergie, donner l’impression que je tiens sa vie entre mes mains implique du calme et de la concentration. Une émotion plus forte que l’autre et je peux réellement le tuer. Je ne suis pas une meurtrière.

Je respire fort. Cette colère qui bout en moi doit être maîtrisée. Il ne peut en être autrement.

— Qu’est-ce qui a changé ? reprend-il d’une voix douce. Tu gérais la situation.

— Mila Roscouvitcha.

Le Passeur n’a pas révélé son nom de famille. Il n’en faut pas plus à Julian pour comprendre que je la connais. Je reste un instant silencieuse. Il fait un pas prudent dans ma direction puis presse délicatement mon épaule. Je lui explique :

— Je suis descendue dans le OUT pour elle, pour la protéger… et elle m’a vendue au poste de sécurité. J’ai été torturée, contrainte à la dernière solution par sa faute. Depuis, je lui voue une haine indescriptible et ressens de la rage juste à l’entente de son prénom. C’est ce qui vient de se passer. Ma colère aurait pu tuer cet homme. Je devais sortir.

Julian a le visage grave. Je ne me suis jamais étalée sur ce qui m’est arrivé là-dessous. À présent, les larmes menacent de couler. Je ne peux pas, c’est un signe de faiblesse.

— Suis-moi.

Sa réponse me prend de court, mais j’obtempère. Nous faisons quelques mètres et il s’arrête devant une autre porte qui n’est pas gardée. Il l’ouvre et m’entraîne à l’intérieur. C’est une salle d’interrogatoire identique à celle que nous avons quittée sauf qu’elle est vide.

— Tu n’es pas en colère, tu es blessée parce que tu lui as tendu la main et qu’elle t’a trahie. Évacue la pression.

— Je… je ne peux pas.

Ma voix n’est plus qu’un murmure. Je tremble.

— Personne n’en saura rien. Ce sera notre secret, Ninie.

Sa compassion me vainc. La digue lâche et la tristesse du monde que j’emmagasine depuis des jours me quitte enfin. Je pleure pendant plusieurs minutes sans pouvoir m’arrêter.

Au bout du compte, je ne ressens plus qu’un seul sentiment : la gratitude. Je crois qu’il le ressent aussi. Il me sourit et me répond :

— À ton service, petite sœur de cœur.

Je le lui rends.

— On voit que j’ai pleuré ? je m’informe.

— Seulement si on le sait.

Ça ira. Je cacherai la misère avant de retourner à l’Institut. Je lui réponds donc :

— On y retourne ? Je suis sûre que notre témoin a encore plein de choses intéressantes à nous révéler.

Chapitre 6 

Haine

Ce matin, je n’ai pas à courir pour aller au travail. J’y suis déjà. L’éboulement du métro 2 était trop important pour permettre une remise en fonction rapide. Je suis donc venu passer la nuit à Borderno, je ne savais pas où aller. Je bâille, je n’ai pas réussi à dormir, mais il est temps pour moi de reprendre du service. Je m’étire et regagne le vestiaire. La première chose que je remarque c’est que Barry n’est pas là. Il doit être bien occupé…

Je lève la tête et vois Lilian qui me regarde goguenard. Je n’ai vraiment pas envie de plaisanter.

Son expression change comme s’il voulait s’excuser.

J’ai envie de l’envoyer balader quand je pense qu’il copine avec les Inites, mais je me ravise.

J’acquiesce d’un signe de tête, je ne tiens pas à lui parler davantage. La porte s’ouvre brusquement et Viny apparaît. Il me saute dessus.

Je comprends que son élan n’est pas lié à la catastrophe. Il regarde Lilian qui s’éclipse.

J’ouvre des yeux immenses.

Il est paniqué.

Je réfléchis à toute vitesse.

Viny secoue la tête, désolé.

Je pense à haute voix :

Pendant quelques instants je suis dans l’incompréhension puis la colère me gagne. Elle ne peut pas nous laisser tomber.

Je ne le laisse pas finir sa phrase et reprends calmement.

Mon ami me regarde plein d’espoir. Je gagne mon poste de travail. Je salue Adela et James qui quittent la salle, je prends place. Pilate n’est pas encore là. Je regarde le téléphone d’urgence. J’hésite. Non, il faut que j’agisse vite. Je tape le numéro d’accueil du Siège et je demande à parler à Mila Roscouvitcha. Comme l’appel provient de Borderno et qu’il y a eu la catastrophe, on ne me pose pas trop de questions. J’entends finalement la voix de Mila dans le combiné.

Il y a un long silence.

Son ton est glacial. Elle reprend :

Les oreilles me bourdonnent. Je ne parviens pas à comprendre sa réaction.

Elle me coupe la parole.

Il me faut quelques secondes pour comprendre. Lanie.

Sa voix monte dans les aigus, je reprends :

Sa réponse est sans appel.

Il y a un bref silence.

Trop tard, j’entends une succession de bips. Je reste quelques instants interdit, je ne parviens pas à y croire. Elle a refusé de nous aider, de m’aider ! Je prends soudainement conscience de la force de sa haine.

Je sursaute. Pilate entre dans la pièce.

J’agite la tête.

Il me regarde surpris.

À présent, je suis préoccupé par autre chose. Pilate fait un état des lieux :

Il voit que sa question me gêne et n’insiste pas.

Je me dirige au pas de course jusqu’à la salle des machines. Sur mon chemin, je heurte Lilian. Il ne devrait pas être dans les conduits ? Bientôt, je repère Viny dans son bleu de travail. Je l’attrape par l’épaule.

Je sens le désespoir l’envahir. Pour masquer ses émotions, il fixe le sol. Je ne peux pas le laisser comme ça, je ne veux pas. Brusquement, la solution explose dans mon esprit !

Il lève son regard vers moi incrédule. Je lui souris.

Chapitre 7 

Un message du passé

Julian m’a raccompagnée après l’interrogatoire que nous avons repris d’une main de maître : nous avons appris que, sous terre, Mila a retrouvé plein de pesticides qui lui ont révélé les noms de leurs différents passeurs. Ainsi, elle les a tous contactés. Son idée est de créer plein d’espions à la surface afin d’informer efficacement le OUT et de faire descendre tous ceux que nous pourrions menacer. Le prisonnier nous a également révélé qu’elle ne contactait jamais deux fois de la même façon ce qui tend à montrer qu’elle est bien aidée en bas. Juda est devenue un ennemi important. À moindre échelle, cela nous a aussi permis de comprendre pourquoi Cassandra Tugneaux avait tenté la descente : les deux filles étaient amies de longue date et c’était elle qui, la première, lui avait conseillé de prendre la fuite et d’échapper à l’Institut. La jeune femme était morte en cherchant à suivre sa misérable copine dans sa vendetta Inite.

Le reste de la matinée s’est déroulé sans encombre. J’ai même pu recevoir les rendez-vous que j’avais demandé d’annuler. Après le déjeuner, je regagne mon bureau où m’attend Julian pour un débriefing. Dorian m’y suit et prend soin de refermer la porte derrière lui. Il s’apprête à me parler puis se ravise lorsqu’il constate la présence du militaire. Il lui jette un coup d’œil anxieux si bien que je décide d’intervenir :

— Tu m’as l’air bien cachottier aujourd’hui. Déjà, ce midi, tu me fixais étrangement.

— Il faudrait que je te parle, seul à seul, avoue-t-il.

— Cela concerne le travail ?

Si cela concerne les affaires de l’Institut, mon ami n’a pas le droit de suivre notre échange.

— Pas tout à fait, répond-il.

— Alors tu peux parler devant Julian. Je lui fais entièrement confiance.

Dorian inspire longuement, adresse un dernier regard suspicieux à Julian, qui n’y prête pas attention, puis se lance :

— La Fleur m’a contacté.

Je plisse les yeux. C’est notre informateur dans le OUT. Dorian m’a pourtant garanti que cela ne concernait pas ce que nous faisons ici. Un regard dans la direction de Julian m’indique qu’il ne sait pas de qui nous parlons.

— Il m’a transmis un message pour toi. D’un certain Mitch Maclos.

Cette fois, je me tends en entendant le nom du freluquet. Dorian se tait pour me laisser digérer l’information. Mitch est un ami de Mila. De Mila ! Que me veut-il ? Je l’ai libéré et renvoyé dans le trou à rats qu’il appelle son monde. Lui et moi en avons terminé. Le OUT répondrait-il à mon message ? Étrange, il avait le temps de le faire durant ma captivité. Pour en avoir le cœur net, je fais signe à Dorian de poursuivre.

— Il veut que tu saches qu’un dénommé Luke a été arrêté dans le OUT et qu’il va être exécuté…

Je n’entends pas la suite. C’est comme si le son avait été coupé. Je vois les lèvres de Dorian continuer à bouger, mais plus aucun son ne me parvient. Mitch a déterré mon passé et me le renvoie de plein fouet. Est-ce encore une idée de Mila ? Un message qu’elle m’envoie pour me faire plus de mal qu’elle ne m’en a déjà fait ?

— Lanie ?

Julian me tire de ma rêverie. Les deux hommes m’observent, inquiets.

— Que veut-il ? je m’enquiers sèchement.

Dorian me fixe sans comprendre.

— Je viens de te le dire : il attend que tu descendes innocenter ce Luke. Lanie, qu’est-ce que cela signifie ? Qui est le gars qu’on te demande de secourir ?

— Je ne comprends pas, je réponds aussitôt. Je ne connais personne qui porte ce nom-là et je ne retournerai là-bas pour rien au monde.

— Mais… commence Dorian.

— Ça doit être un piège de nos ennemis pour m’attirer chez eux. J’avertirai M. Jaq. Merci de m’avoir prévenue.

Mon ton ne tolère aucune réplique si bien qu’il sort. Je fais également signe à Julian de me laisser seule. Il s’exécute.

L’après-midi file comme un essaim d’abeilles au printemps. J’ai été particulièrement improductive. Je n’ai fait que ressasser mes pensées. Mes souvenirs d’enfance avec Luke, Nadège et la première Zoé, ces trois êtres que j’ai aimés et qui m’ont laissée, sont revenus me hanter. Je ne vois plus clairement leur visage. De ma plus grande sœur, il ne me reste que son rire qui résonne au loin parce qu’elle s’amusait à me faire crier… Aurélian frappe à la porte :

— Monsieur Mc Wright souhaite vous voir.

Mon cœur s’emballe. La visite de Spencer ne peut pas être une coïncidence. J’acquiesce et il fait entrer mon frère. Dorian le suit de près. Aurélian sort en refermant la porte derrière lui. Spencer a l’air désespéré et cela me brise.

— Julian m’a tout raconté.

Julian… J’aurais dû m’en douter. Finalement, j’aurais dû le faire sortir pendant l’entretien. Spencer commence à faire les cent pas. Je ne l’ai jamais vu aussi peu maître de lui-même.

— J’ai essayé de descendre, mais toutes les frontières sont fermées.

— Nous sommes en guerre, lui rappelé-je.

— Mais toi, tu peux descendre. Dorian a contacté le poste de sécurité OUT. Ils acceptent de te recevoir pour que tu leur expliques comment tu t’es évadée.

Je manque de m’étrangler.

— Tu me demandes d’y retourner ? Après ce qu’ils m’ont fait ?

— Je me souviens de ce qui t’est arrivé et ça me rend malade de devoir te demander ça, mais je n’ai pas d’autre choix ! On ne peut pas l’abandonner !

— C’est pourtant ce qu’il a fait. Il nous a laissés sans se retourner. Il ne mérite pas qu’on risque sa vie pour lui.

— Il est notre frère, Lanie, et s’il l’a oublié, nous devons lui montrer que nous sommes différents, que nous pouvons prendre les bonnes décisions.

La peine de mon frère est trop grande. Il ne m’a jamais rien demandé. Jamais. Aussi j’enfouis mon visage entre mes mains et je pleure. Spencer mêle ses larmes aux miennes et me fait relever la tête.

— Je vais descendre.

Je vois les yeux de mon frère briller. Je ferais tout pour lui… même aider un autre que j’ai chassé de ma vie depuis bien longtemps.

— Mais avant, nous allons réfléchir ensemble à comment te protéger en dessous, me dit-il.

Chapitre 8 

Une catastrophe

n’arrive jamais seule

Je me masse les tempes, je ne ferai pas d’heures supplémentaires ce soir pourtant je voudrais bien avoir des nouvelles, pourquoi est-ce si long ? Lilian a dit qu’il le ferait, je ne lui ai pas laissé le choix : c’était soit il contactait Lanie, soit je le balançais comme espion. Il a intérêt à tenir parole ! Pilate claque des mains ce qui me fait sursauter.

Il me fait un clin d’œil. Adela et James pénètrent dans la pièce.

Je ne me fais pas prier. Quand j’apparais dans le vestiaire, je vois Viny.

Il soupire.

Plus rien ne tourne rond aujourd’hui. Pilate qui s’était éloigné pour nous laisser parler se rapproche.

Je regarde Viny, désolé, mais je ne peux rien faire de plus pour l’instant. Je n’ai pas dormi de la nuit, cette journée a été très éprouvante et je veux parler à Mila. Maussade, je rejoins le quai. Les cloportes sont partout, Viny se fera forcément prendre. J’étouffe un juron. Pilate voit bien que je ne suis pas dans mon assiette, mais il ne dit rien. La vue du métro m’inspire de la peur. Je souffle exagérément, mon collègue me regarde, puis comprend.

Il monte en premier, je le suis. Spontanément, des images de la veille ressurgissent dans mon esprit. Je m’assois. Il y a deux cloportes dans chaque wagon et ils ne sont pas là uniquement pour vérifier les badges. Leurs armes en attestent. Le métro ralentit, nous approchons de la zone sensible. Le conduit a été déjà bien réparé, la voie est déblayée et les gars sont déjà sur les réfections, mais c’est long. Je cesse de respirer.

J’approuve d’un signe de tête. Le métro reprend finalement une vitesse normale.

Il éclate de rire.

J’affiche une mine plus grave que je ne l’aurais voulu. Heureusement pour Pilate, nous arrivons à son arrêt. Il n’aura plus à me supporter, moi et mon humeur maussade. Il me fait un rapide signe de la main auquel je réponds poliment. Il faut que je prenne le temps de réfléchir. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire à Mila ? Je soupire, c’est à mon tour de descendre.

Quand je pousse la porte, ma mère se précipite sur moi.

Elle me serre fort dans ses bras.

Je relève la tête et la vois, légèrement en retrait. Je resserre mon étreinte.

Je n’ai pas le temps de répondre quoi que ce soit, Gaja m’a déjà mis un bol dans les mains. Je m’assois et je mange. Il est vrai que j’ai faim. Le repas se déroule sous les questions incessantes de ma mère. Quand elle est pleinement rassurée, elle annonce qu’elle va se coucher. Je pense qu’elle veut me laisser seul avec Mila. Cette dernière n’a presque pas parlé. Ma mère passe le rideau de perles de glaise. Mila plonge son regard dans le mien, elle semble hésiter. Finalement, elle prend la parole en premier.

Je me mords la lèvre et prends le temps d’inspirer avant de répondre le plus calmement possible.

Elle baisse la tête.

Je me suis laissé emporter. Je baisse le volume.

Les larmes lui viennent aux yeux, elle commence à trembler, mais poursuit.

Ma colère s’écroule face à son angoisse. Je vais la prendre dans mes bras.

Elle enfouit son visage dans mon cou. Je veux la rassurer, mais je veux aussi lui faire prendre conscience du mal qu’elle fait. Je poursuis.

Elle s’écarte violemment de moi et me regarde incrédule.

Je marque une pause afin d’observer comment elle réagit à mes propos. Elle est en larmes.

Ça question me surprend, de quoi me parle-t-elle ? J’ai peur de comprendre, il faut que je sache et vite, sans état d’âme je m’infiltre dans son esprit. Ce que j’y lis me fait l’effet d’une bombe, une de plus.

Je ne réponds rien, je suis trop choqué parce que je viens d’apprendre. Elle poursuit :

Ses paroles ne m’atteignent pas, je me sens vide, comme un puits sans fond. Finalement, je me ressaisis :

Je ne lui laisse pas le temps de répliquer :

J’aurais envie de la chasser de chez moi tout de suite, mais je sais que la colère est mauvaise conseillère. Je ne me retourne pas, je prends la direction de ma chambre. Gaja dort à poings fermés et cela me réjouit. Je n’aurais pas aimé qu’elle entende notre dispute. Je ferme les yeux et tente de m’apaiser, mais je ne parviens pas à trouver le sommeil. Je ne parviens pas non plus à croire que Mila ait dénoncé Luke. Elle aussi a vu la photographie quand elle est venue identifier Mc Wright et depuis elle a vu Luke avec Viny… Je n’ai pas été assez vigilant, mais jamais je n’aurais cru qu’elle soit capable de faire ça. Je soupire, me tourne, me retourne. Et le sommeil finit par s’abattre sur moi comme une chape de plomb.

Le réveil est difficile puisque la nuit a été courte. Je me redresse dans mon lit, je me sens nauséeux. Je n’ai pas envie de voir Mila, son comportement me dégoûte. Je prends sur moi et me dirige jusqu’à la porte. Ma mère m’interpelle.

Je réalise que Mila est déjà partie ce qui me soulage.

Je pousse la porte et je monte dans le métro. Les secousses, une certaine angoisse et l’idée que Lilian soit désormais mon seul espoir n’arrangent rien à mon écœurement. J’inspire et expire profondément. Les autres passagers me dévisagent. Enfin, j’arrive à Borderno.

Je pénètre dans le local, Lilian est là. Il se précipite vers moi.

Je fais un signe de la tête, en guise d’acquiescement.

Il m’entraîne dans une petite salle que je ne connais pas.

Mon cœur se met à battre plus fort, je me réjouis à cette nouvelle.

Je sens mon ventre se tordre de nouveau.

Je lâche un hoquet de surprise.

J’inspire, j’ai l’impression de vivre un cauchemar. Lilian me regarde compatissant.

Chapitre 9 

Manipulation

La journée a filé trop vite à mon goût. Tout est prêt. J’ai renvoyé Aurélian chez lui. Je me suis changée : je porte de nouveau des vêtements légers et de piètre qualité. Pourtant, je sens un sentiment d’angoisse qui me gagne à mesure que le soleil décroît.

À vingt-heures, M.Jaq et Julian frappent à la porte de mon bureau. Spencer, qui a refusé de me laisser seule, se lève pour leur ouvrir. Je le rejoins sur le seuil. Je sais que c’est l’heure. Mon frère m’enlace jusqu’à m’étouffer.

Je sors. Je vois qu’il voudrait me suivre, mais on le lui a interdit. Cet accord avec le OUT d’abord purement confidentiel et illégal a pris une tournure politique majeure. Notre gouvernement a pris le parti de soutenir mon expédition à des fins de propagande : nous protégeons nos concitoyens où qu’ils se trouvent. Dans la même veine, l’ennemi a accepté ma descente dans l’espoir de s’attirer les faveurs de son peuple avec la libération de leurs premiers otages. Me voilà donc de nouveau au cœur d’une affaire qui me dépasse. Sauf que cette fois, je ne me laisserai pas manipuler.

Harry m’intercepte dans un couloir.M.Jaq et Julian s’éloignent de quelques pas pour nous laisser de l’intimité. Il saisit ma main et la serre si fort qu’il rompt partiellement nos barrières émotionnelles. Je capte sa détermination et lui mon angoisse.

J’ai repris le contrôle de mes émotions et lui renvoie de la sérénité même si je sais que cela ne suffira pas.

Le soldat a été recommandé par Julian lui-même, ce qui me pousse à lui accorder ma confiance. Spencer aurait préféré que notre ami descende avec moi, mais il a été récemment blessé au bras. C’est certes léger, mais cela a suffi à le mettre sur la touche.

Les yeux de Harry lancent des éclairs. Loin d’être impressionnée, je lui souris et serre sa main. Il sent mon affection à son égard. Les palpitations de son cœur s’accélèrent.

Je me mets sur la pointe des pieds puis dépose un baiser sur ses lèvres. Je lâche sa main. Il me rattrape et m’entraîne contre lui. Surprise, je ne résiste pas à son étreinte tandis qu’il m’embrasse avec passion. Enfin, il me lâche, j’ai le souffle coupé.

Je lui souris. M.Jaq se racle la gorge derrière nous. Je m’éloigne, le cœur lourd et terrifié. Je viens d’offrir à Harry la seule chose que j’ai refusée au monde entier : mon cœur mis à nu.

Nous arrivons à une vieille station de métro. Cela fait des siècles qu’elle a été laissée à l’abandon. Mes otages m’attendent devant les escaliers en compagnie de militaires lourdement armés et de Thomson, lui aussi habillé décontract. Je réprime un sourire quand je reconnais l’Outien que j’ai arrêté. Je soupçonne l’Arène de l’avoir fait exprès. Le deuxième prisonnier, un latino aux cheveux gris, a le regard inexpressif. Tous deux semblent avoir été traités convenablement.

J’acquiesce d’un hochement de tête. Je fais signe aux deux Outiens qui me jettent un regard dégoûté avant d’entamer la descente. Je leur emboîte le pas tandis que le militaire ferme la marche. Une fois que nous sommes suffisamment enfoncés dans la bouche de métro, l’otage que j’ai arrêté prend la parole :

Je me tourne vers Thompson et lui demande :

Mon garde du corps s’avance et le frappe derrière la nuque. Ils sont encore sous notre contrôle. L’otage émet un petit cri de fouine et se tait. Je suis satisfaite. J’ai peaufiné mon plan.

Nous avons parcouru deux cents mètres lorsque l’odeur putride du renfermé parvient à mes narines. Ce parfum ne m’avait pas manqué. En revanche, mes guides retrouvent leur sourire. Les rats sont irrécupérables. La chaleur croît progressivement et devient très vite étouffante. Enfin nous atteignons une vieille station qui appartient au OUT. Un petit comité nous attend. Une dizaine de personnes se trouvent présentes. Un homme se détache du lot et fait un pas vers nous.

Il me tend alors un papier officiel que je prends.

Je me permets d’en douter, mais je garde mes commentaires pour moi. Mon interlocuteur se tait, mais porte son regard sur mes otages. Mon garde du corps comprend le message et détache enfin leurs mains. Ceux-ci regardent l’homme puis des gens dans le public. Champ leur sourit et ils se jettent sur ce qui semble être leur famille.

Thomson acquiesce, mais j’interviens :

Tous se figent puis on aperçoit du mouvement du côté de l’entourage des otages. Mitch sort du lot. Ainsi, il connaissait le latino. Je souris au freluquet :

Je constate qu’il fait des efforts pour conserver son calme et pour paraître détaché. Il ne prend même pas la peine de me répondre. Il s’approche simplement de moi puis attend les instructions de Champ. C’est peut-être un véritable Ultra Esprit tout compte fait. Il lui arrive d’utiliser correctement son cerveau. Je reporte mon attention sur le directeur adjoint de la sécurité et j’attends qu’il ouvre la marche. Il fait signe à quelques-uns de ses hommes qui accompagnent les otages et leurs proches au loin puis il se met en mouvement.

Mitch, Champ, Thomson et moi montons dans un métro qui démarre dès que nous sommes entrés. Deux arrêts plus tard, nous quittons la rame pour le poste de sécurité. Vu la beauté de la bâtisse, je crois que je regrette de ne pas avoir les yeux bandés cette fois encore. C’est une espèce de bloc de béton enfoncé dans un rocher difforme. Mitch monte hâtivement les marches. Il est pressé d’en finir. Cela nous fait un point commun, pour une fois.

À l’intérieur, c’est le désert. On a dû vider les lieux pour qu’on ne me voie pas. Il n’y a qu’une femme aux cheveux noirs et un homme qui la soutient. Celle-ci a les yeux rivés sur une porte noire et mastoc, mais se retourne subitement lorsqu’elle nous entend entrer. Je croise son regard et y lis de l’espoir autant que de la crainte. Je surprends également l’échange silencieux entre Mitch et l’autre homme. Il ne m’en faut pas plus pour comprendre qui ils sont. Champ me fait signe de le suivre.

Je ne me fais pas prier. Il s’arrête devant la fameuse porte et frappe. Un vigile sort de la salle. Je déclare :

Thomson me fait les gros yeux tandis qu’il est fait selon mes dires. Champ, Mitch et moi entrons. À l’intérieur, mon cœur a un raté. Il s’agit d’une version lugubre et vétuste d’un tribunal. Deux hommes surplombent la scène. J’en conclus que ce sont les juges. Champ me contourne et va s’asseoir à côté des deux hommes. Alors, comme ça, monsieur est juge et partie. Très bien. Bravo la justice outienne. En face d’eux, il y a les tribunes vides de tout témoin et au premier rang, mon frère sans avocat. Luke est assis, enchaîné comme je l’ai été. Il a les traits tirés, a perdu quelques kilos et pris quelques rides, mais hormis ça il n’a pas changé. Il paraît diminué, torturé comme quelqu’un que l’on a privé de sa liberté de penser. Les juges le dominent et semblent prêts à l’exécuter. Je ressens de suite un élan d’antipathie à leur égard. Ça tombe bien, car c’est totalement réciproque.

Puis je m’assois le plus naturellement du monde sur le siège réservé aux témoins. Il m’a fallu une fraction de seconde pour percevoir et analyser la situation : un lieu hostile où je suis l’ennemi N° 1, Luke désespéré qui ne sait s’il doit ou non se réjouir de ma présence.

Bien, la partie de poker commence.

J’ai répondu avec toute la froideur et le détachement dont j’étais capable alors que mon cœur s’emballait sous le coup de ma culpabilité. Si l’un de mes trois interlocuteurs est un Émotionnel, je suis cuite. Je décide de capter leurs émotions pour en juger. Aucun d’eux ne se défend de ma discrète incursion ce qui me prouve qu’ils ne sont pas des Émotionnels. Dans le même temps, je perçois leur rage et leur dégoût. Ces gens me détestent au plus haut point. Il me vient donc une idée. Je me lève aussitôt. Cela surprend les juges qui m’imitent, interloqués. Champ ose intervenir :

Stroch jette un coup d’œil à Luke. Je comprends qu’il est l’âme la plus faible des trois. C’est sur lui que je manœuvrerai. Il échange un regard avec Flame puis reporte son attention sur mon frère. Cette fois, je fais semblant de suivre son regard.

Je leur fais ressentir mon dégoût. L’effet est si fort que les trois hommes répriment un frisson écœuré et que la victime se recroqueville.

Voilà mon plan : tourner leur haine envers moi à l’avantage de Luke. J’immisce minutieusement une once de compassion dans le cœur de Stroch.

J’hésite un instant. Ils interprètent cela comme de la faiblesse. Ah, s’ils savaient…

Leur dégoût est tellement fort qu’il me percute de plein fouet. Je sonde plus précisément le cœur de Stroch : la compassion que j’ai placée de façon infime en lui tout à l’heure a crû de manière exponentielle.

Je me tourne vers lui.

Puis je demande à ce qu’on me libère. Je prends soin de ne pas regarder Luke, mais sonde son cœur : le désespoir l’a envahi. Champ me dit :

Je fais signe que j’ai compris, me lève et pars. Ce que j’ai insinué ce n’est plus du dégoût, mais une aversion mortelle à mon égard. Je m’éloigne le plus posément possible. Mitch me rejoint en quelques enjambées et me chuchote :

Je soupire discrètement. Je l’espère. Je me surprends à l’espérer sincèrement.

Chapitre 10 

La loi des séries

Lanie a vraiment bien joué le jeu, j’espère, de tout cœur, que cela va marcher. Nous pénétrons dans le hall. Chana se précipite sur moi. Thomson s’interpose.

Je vois Lanie esquisser un sourire. Je le contourne et m’approche de Chana.

Viny nous a rejoints. Il attrape sa sœur par les épaules et m’interroge du regard discrètement. Je n’ai pas le temps de répondre, car Mc Wright m’interpelle.

Chana fait un pas dans sa direction. Je jette un rapide coup d’œil à Thomson, il est prêt à bondir.

Je chuchote :

Lanie passe à côté d’elle sans lui jeter un regard.

Je lève les yeux au ciel. Viny me lance un « courage ! ». Je sens que je vais en avoir besoin. Je les laisse et arrive à la hauteur de la pédante.

On ne m’a rien dit, tout est tenu dans le plus grand des secrets.

Son ton est sec. De toute évidence elle ne veut pas m’en dire plus. J’essaye quand même :

Ça reste flou, mais on va dire Mitch 1, Lanie 0. Champ se présente à nous, ils ont fini de délibérer. Il a un air sombre tandis qu’il s’adresse à Mc Wright.

Il émet une pause. Je ne peux m’empêcher de penser à Mila, Champ reprend.

Je regarde Thomson du coin de l’œil. On est très mal.

Tout le monde se tourne vers moi, comme si j’étais le dernier des abrutis. Je soupire.

Je ne peux m’empêcher d’afficher un sourire narquois.

Thomson ne démord pas.

Lanie soupire. Thomson comprend qu’il doit capituler. Je m’approche de lui.

Son regard est glacial, ce qui me fait l’effet d’une douche froide.

Je jette un regard horrifié à Lanie, j’ai dû mal comprendre.

Il faut toujours réfléchir avant de parler. Mitch, tu es bien le dernier des abrutis ! pensé-je agacé. Je me ressaisis :

Je lui fais signe de passer devant et lui emboîte le pas. Le quai pour l’instant est plutôt calme. Nous attendons tous les deux une rame. Avec Mc Wright, nous n’échangeons pas un mot. Ce silence est pesant. Enfin, je perçois de la lumière au bout du tunnel puis le bruit familier de la machine en approche. Lanie monte sans hésiter, je m’arrête quelques secondes, dans quoi me suis-je embarqué ? Tout cela ressemble à un cauchemar. Je souffle un bon coup pour retrouver une contenance, mais soyons lucide ça ne pourrait pas être pire.

Chapitre 11 

Du grabuge dans le métro

Alors, récapitulons : je suis dans le OUT, le procès était bidon et maintenant je me retrouve seule avec le freluquet de service. On ne pouvait pas rêver mieux. Je m’engouffre dans la rame. Je n’ai qu’une seule envie : quitter ce trou à rats le plus vite possible. Mitch semble nerveux : pour quelle raison ? C’est moi qui risque ma vie, pas lui ! Mais… est-il dans le coup ? Tout ça sent le piège à plein nez. Ai-je eu raison de lui faire confiance ? Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il est avec Roscouvitcha. Et voilà, je suis en colère. Le métro continue d’avancer. Je ne suis pas d’humeur bavarde. Lui non plus : il est mal à l’aise. Cela m’interpelle. Je le vois regarder prudemment à droite et à gauche comme si… je ne sais même pas quoi. Que craint-il à la fin ? À l’arrêt suivant, une bande d’Outiens ivres et enragés grimpent dans notre wagon. Mitch et moi nous retrouvons coincés tout au fond. Nous sommes dans le pétrin. Certains se jettent sur les sièges et tentent de les arracher. J’entends Mitch grommeler :

Je ne sais pas de qui il parle et je ne veux pas le savoir. J’échange un regard avec Mitch. Il est aussi nerveux que moi. Et s’il était dans le coup ? Et si tout ça n’était qu’une façon de me mettre hors d’état de nuire ? Quelle idiote j’ai été ! Il ne vaut pas mieux qu’elle ! Soudain, le métro s’immobilise. Le motif ? Les rats ont plaqué leurs pattes contre les parois et secouent le wagon en braillant :

Des hommes, des femmes crient et ruent comme des bêtes. Mitch dit à mon oreille :

Je le fixe, méfiante. Veut-il vraiment m’aider ou joue-t-il ? Lorsqu’un Outien dans sa brusquerie lui flanque un coup de coude bien placé, je me décide à lui faire confiance. Il lève les bras comme les autres et les imite. Je vais vraiment devoir faire ça ? Je pousse à mon tour. On me bouscule. Ah, mais que je déteste cette situation ! Mitch semble en avoir plein les bottes et ça me réconforte. À force d’être secouée, j’ai l’impression d’être dans un tambour de machine à laver. C’est alors que Mitch passe au vert. Petite nature. Seulement, il pointe quelque chose du doigt. C’est à mon tour de pâlir : ma convocation au procès gît sur le sol. On se regarde de nouveau, paniqués. Il commence à s’accroupir, mais je le retiens :

Au même instant, on entend :

Ce n’est pas une voix robotisée, mais une annonce d’une personne en chair et en os. Je ne sais pas qui sont les cloportes, mais ça ne me dit rien qui vaille. À en juger la tête que fait Mitch, j’ai raison de m’inquiéter.

Merveilleux. Autant dire que s’ils me trouvent, ils ne me laisseront jamais partir. Mitch l’a compris lui aussi.

Je suis d’accord. Je commence à jouer des coudes pour me créer un chemin et j’atteins tant bien que mal les portes fermées. Mitch me demande de me décaler. Il actionne un boîtier et compose un code : les portes s’ouvrent automatiquement. La nuée de rats enragés nous entraîne à l’extérieur, ravis de pouvoir échapper aux cloportes. Je suis ballottée, çà et là par ces gens quand Mitch saisit mon poignet et m’entraîne dans un conduit.

Je le foudroie du regard. Je sais qu’il a raison, mais savoir que je vais dépendre de lui durant les prochaines minutes me met hors de moi. J’ai refusé qu’Harry me protège et je vais devoir confier ma vie à un ennemi. Je souffle, mais acquiesce. Il m’entraîne dans la profondeur des conduits et le bruit de la foule s’estompe peu à peu. Nous marchons plusieurs minutes puis il m’indique une petite maison dans un coin. Je ne l’aurais sans doute pas remarquée s’il ne me l’avait pas montrée.

On ne va pas dire que cela me rassure. Mitch faisait partie des Outiens qui sont montés nous attaquer avant le début de la guerre. Il n’attend pas ma réponse et toque à la porte. On lui ouvre rapidement. Un homme se tient à l’entrée, mais je ne distingue pas son visage :

« L’ami » se décale pour voir qui accompagne Mitch. Il perd quelques couleurs en m’apercevant, mais même sans ça, j’aurais compris qui il était. Le freluquet m’a conduit chez un Pesticide. Et pas n’importe lequel : le seul qui ait jamais échappé à la vigilance de mon petit ami. Génial !

Chapitre 12 

Doute

Renaud est assis face à moi, il me fixe. Je ne sais pas trop quoi penser, car son regard est inexpressif et ceci me surprend, vu la situation. Je me racle la gorge mal à l’aise. Ça ne lui ressemble pas, c’est une personne qui aime communiquer. J’ai envie de rompre le silence, mais je ne sais pas quoi dire. Mc Wright se tient à l’écart, les bras croisés, elle semble hors d’elle. Nous n’avions pas d’autre choix ! J’essaye de me convaincre.

Brusquement, la porte d’entrée s’ouvre ce qui me fait sursauter. JC apparaît et semble étonné de me voir. Quand il aperçoit Lanie son visage s’assombrit.

Pour toute réponse, il tourne son regard vers moi. JC aborde un air mauvais à présent.

Il fait une pause.

Mon cœur fait un bon dans ma poitrine. Mila ! Je n’ai pas pris le temps de penser à elle avec tout ce qui s’est passé. Peut-être une omission volontaire de mon esprit… Je me rappelle notre conversation, j’ai un goût amer. JC me fixe. J’hésite, mais je ne peux m’empêcher de l’interroger.

J’aperçois Lanie lever les yeux au ciel.

Je reste sans voix.

Je ne relève pas même si j’apprécie que, pour une fois, elle soit de mon côté.

JC se montre agacé.

Lanie laisse échapper un petit rire. J’ai l’impression qu’elle jubile intérieurement et moi je sens la moutarde me monter au nez.

Je redresse la tête, Renaud se décide enfin à me parler.

Je réponds un peu plus sèchement que je ne l’aurais voulu.

Sa question me surprend.

Il soupire :

Lanie perd patience, elle semble agacée :

Renaud s’apprête à répondre, mais se retient et la pédante de l’Institut poursuit :

À ce moment précis, on frappe à la porte ce qui nous fait tous sursauter. Je regarde Renaud, inquiet.

L’ambiance devient un peu plus pesante. On frappe à nouveau, mais plus violemment cette fois. JC nous dévisage tous, il affiche un air de dégoût.

Mon cœur se serre, tous mes muscles sont tendus et je sens la sueur qui perle sur mon front. C’est trop d’émotions fortes pour moi en ce moment, je vais finir par craquer. JC capte mon mal-être, mais il se contente de hausser les épaules.

Il ricane et moi je ne trouve rien à répondre. La parole m’a déserté, je n’ai qu’une envie, le frapper. Les instincts primaires s’emparent de moi. Je veux lui coller un pain et faire disparaître son petit sourire narquois, mais je me contiens par respect pour Renaud. Nous le regardons donc tous s’éloigner d’un pas rapide. Pendant quelques secondes, j’imagine une horde de personnes enragées pénétrer dans la pièce, cassant tout sur leur passage et vociférant des peines de mort. L’idée que JC souffre en premier me réjouit quelques instants. J’avale ma salive, il ouvre la porte. Je retiens ma respiration. Que va-t-il encore se passer ? Tout mon corps est en tension. Viny accompagné de Luke et Chana passent l’encadrement. Je lâche un immense soupir en les voyant. Le sourire ravi qu’affiche mon ami est apaisant. Enfin je me rappelle, c’est très clair, pourquoi j’ai fait tout ça et je sais au fond de moi que c’était le bon choix. Toute la tension accumulée jusqu’à maintenant semble quitter mon corps, je me sens bien.

Chapitre 13 

Tomber de Charybde en Scylla

Je me disais que la situation était suffisamment chaotique, qu’elle ne pouvait plus empirer. J’avais tort. Apparaît alors… mon frère. À sa vue, je ressens une espèce de soulagement mêlé de crainte. Il a été gracié. Je ne me préoccupe pas des autres. Il est là, devant moi. Mon frère. Que dois-je faire ? Mitch fait un pas vers le grand baraqué qui lui flanque une grande claque sur l’épaule. Ce n’est pas là que je l’aurais frappé… Monsieur muscle lui dit :

— Quand j’ai vu tout le bazar sur la ligne, je me suis dit que vous seriez peut-être ici.

Mitch veut répondre, mais je le coupe :

— Si votre ami a pu nous retrouver, combien le peuvent aussi ? Nous ne sommes pas en sécurité ici !

— Sortir est trop dangereux, intervient Luke. Les Outiens sont en ébullition dehors. Ils te cherchent. Les cloportes n’arrivent pas à les contenir.

Sa voix est la même que dans mon souvenir. Ce qui la rend plus terrible encore. La douleur de son absence, le sentiment de trahison, tout me revient et me fait l’effet d’un uppercut dans l’estomac.

— À qui la faute ? Je n’en serais pas là si tu n’avais pas été arrêté.

— Merci.

Sa réponse me prend de court. Mon cœur bat la chamade. Renaud le sent, je le foudroie un instant du regard avant de reporter mon attention sur Luke, qui continue.

— Merci de m’avoir sauvé. Je tenais à te le dire en face. Je reconnais que sur le coup, je n’ai pas compris, mais quand ils m’ont acquitté, tout est devenu clair. L’un d’eux avait le regard absent. Comme lorsque tu étais enfant et que tu testais tes dons… Tu as contrôlé leurs émotions pour forcer leur décision.

Je ne lui réponds pas. Je me tourne vers Mitch :

— Cet endroit est trop dangereux, nous devons partir.

— Tu ne risques rien, répond encore Luke. J’ai demandé à Viny de me conduire. Il t’a vue partir avec Mitch et il le connaît bien. C’est comme un frère pour lui. C’est pour ça qu’il a su où vous trouver. Les autres ignorent que vous êtes en fuite ensemble. Ils n’auront pas l’idée de vous chercher ici.

Mince, j’oubliais que mon frère était intelligent lui aussi. Il me faut vite une autre parade. Être dans la même pièce que lui est éprouvant.

— Tu m’as retrouvée et dit ce que tu avais à me dire, répliqué-je. Va-t’en maintenant.

Ma voix est sèche et tranchante. Je ne veux plus l’entendre. Ça fait trop mal.

— Je voulais également te demander pardon, je sais que je t’ai fait souffrir…

— Tais-toi ! Tu ne sais rien et tu n’as pas le droit de me demander pardon ! C’est trop facile ! Maintenant va-t’en. Va-t’en !

Je me suis mise à crier. Je ne crie presque jamais, c’est un manque de contrôle. Luke fait un pas dans ma direction, mais je tends le bras pour lui signifier d’arrêter.

— Si je pouvais au moins t’expliquer…

— Il n’y a rien à expliquer. Tu as renié ta famille pour suivre une étrangère. C’est on ne peut plus clair. Toi et moi n’avons plus rien en commun.

— Oh Ninie, s’il te plaît !

Il entame un mouvement pour m’enlacer, mais son bras se fige. Il le regarde sans comprendre. Soudain, il semble comprendre. Je bloque son énergie et le paralyse. Du coin de l’œil, j’aperçois Renaud, qui n’en revient pas et qui fait un mouvement de recul. Oui, je sais les Émotionnels qui ont ce genre de don sans contact physique sont très rares. Pour l’heure, je m’en moque éperdument. Je veux juste que Luke parte.

— Tu n’as plus le droit de m’appeler comme ça et encore moins le droit de me toucher. Tu as perdu ces privilèges le jour où tu as choisi nos ennemis.

Les autres prennent subitement conscience que je contrôle le bras de mon frère et ça les effraie. Je suis bien plus puissante que Renaud. Pendant ce temps, Luke force, il veut me toucher, mais bloquer l’énergie fait partie de mes spécialités. Il s’épuise inutilement.

— Tu dis cela parce que tu ne les connais pas. L’Institut te monte la tête depuis des années…

— De quel droit oses-tu proférer de telles accusations ?! L’Institut a été là pour moi ! Il m’a soutenue quand toi tu étais absent ! Qui es-tu pour le juger ? Tu es un lâche ! Tu nous as abandonnés, car tu ne voulais pas affronter la souffrance. Toutes tes belles excuses n’effaceront pas la vérité. Tu as eu peur. Peur de notre douleur, peur de mes dons. Tu es faible, Luke. Maintenant, baisse le bras ou je vais plus loin !

Il sait que je le peux. Il a entendu parler de Sandy. Finalement, il se rétracte. La peine se lit sur son visage. Pense-t-il à la mienne ? À ce que sa vue me fait ? Je lui rends sa mobilité de mouvement et recule.

— Tu me dégoûtes, lui lancé-je. Maintenant, retourne vivre ta vie avec la famille que tu as choisie. Je vais rejoindre la mienne.

Je serre les dents puis lui tourne le dos. Les émotions me submergent, mais je tâche de les maîtriser. Je ne peux rien laisser paraître. Je sais qu’ils me regardent tous. Il ne faut pas que les autres voient qu’il a pu m’affecter. Je ne peux pas montrer ma faiblesse dans ce lieu hostile.

Pourtant, je voudrais pouvoir m’écrouler dans un coin et fondre en larmes.

Chapitre 14 

Furie

L’ambiance est glaciale, encore plus pesante que quand nous sommes arrivés. On a vraiment touché le fond. Moi qui commençais à me sentir mieux ! Je jette un coup d’œil inquiet à Lanie. Elle est terrifiante, faire du mal à son propre frère… je réprime un frisson. Renaud s’est effacé, à côté de lui se tient JC, son regard est noir et c’est moi qu’il fixe ! Je déglutis, je sens qu’il va me le faire payer. Viny tient sa sœur par le bras, il l’oblige à rester derrière lui comme pour la protéger et Luke n’est plus que l’ombre de lui-même. J’ai de la peine pour lui.

Il semble résigné. Viny acquiesce d’un mouvement de tête. Je pense aussi qu’ils ont raison, Mc Wright est une bombe à retardement. Luke prend la direction de la porte suivi de Viny, mais Chana contre toute attente s’approche de Lanie, ses cheveux bruns dansent contre son dos tandis qu’elle s’agite :

Je vois Viny et Luke sursauter. Ce n’est pas vrai, elle a osé ! Mc Wright la foudroie du regard. Chana pour autant ne se démonte pas, les larmes aux yeux, profondément meurtrie, elle poursuit :

La voix de Luke résonne. Il s’est précipité sur elle et a enroulé ses bras autour de son buste pour la calmer. Il l’oblige à le regarder dans les yeux.

Il jette un œil en coin à Lanie qui semble sur le point d’exploser.

Chana éclate en sanglots. Elle a eu peur. Il resserre ses bras autour d’elle, mais pour la rassurer cette fois. La force de leur amour transparaît aux yeux de tous. Je me sens ému. Cependant la menace est toujours présente et Luke éloigne sa femme d’un pas rapide. Il craint une réaction de Lanie. Viny est opérationnel, il a déjà ouvert la porte, prêt à escorter sa sœur. Son regard est fixé sur la pédante. Je sais qu’il interviendra à la moindre réaction de sa part. Moi aussi, je me tiens prêt à agir, mais finalement ils passent la porte sans aucun souci. Je retiens un soupir de soulagement. La furie est toujours là, je n’ose pas croiser son regard et me contente de jeter, inquiet, un coup d’œil à Renaud. Il affiche la même moue que moi. JC n’a pas cessé de me fixer. Je retiens ma respiration comme si le moindre bruit, le moindre mouvement allait provoquer la catastrophe. Je me sens mal, j’ai chaud, trop chaud, et surtout j’ai très soif. Il faut que je parle, que je me lance. Je suis en partie responsable de cette situation, je dois y remédier.

— Renaud ?

Pour toute réponse, il se contente de me regarder, angoissé.

Il laisse échapper un sourire. La glace se brise soudainement. Lanie s’assoit sur la chaise placée à côté d’elle, Renaud se meut dans la pièce et JC reste égal à JC.

Je vais pour acquiescer, mais Lanie répond à ma place.

Je ne la contrarie pas.

Il pose la bouteille sur la table basse et me sert un grand bol d’eau. C’est un réel plaisir de sentir cette fraîcheur sur mon palais et le long de ma gorge. La boule qui s’y était formée semble disparaître emportée par le flot. Renaud propose un bol à Mc Wright qui après avoir fait une moue de dégoût boit finalement à grandes goulées. L’ambiance devient un peu moins pesante, ce qui n’est pas pour me déplaire. Même JC semble retrouver son calme. Hélas, ce n’est que pour une courte durée. Nos bols à peine posés, la porte d’entrée s’ouvre violemment. Je crains de voir Chana ou Luke passer l’encadrement, mais c’est bien pire : Jess entre brusquement. Il ne manquait plus que ça, une deuxième furie dans la pièce !

Elle ne finit pas sa phrase en apercevant Mc Wright et se fige au milieu de la pièce. Elle a coupé ses cheveux fauves ce qui lui durcit le visage et accentue son expression déterminée. Son ensemble marron, prêt du corps et lacé au niveau du buste lui confère une allure guerrière. Elle se tourne vers nous :

Jess interroge Renaud du regard, celui-ci a repris sa moue inexpressive.

Son expression devient mauvaise. Je me lance :

Elle est catégorique.

JC se tape le front avant de me fixer à nouveau, l’œil mauvais. Renaud reprend :

Je suis fatigué et je ne vois pas quoi répondre.

Elle est déterminée. Brusquement, elle se dirige vers la porte et s’apprête à sortir, mais contre toute attente, elle s’effondre dans un grand fracas.

JC apparaît, debout, derrière elle, la bouteille d’alcool en terre cuite à la main.

Je laisse échapper un petit rire nerveux. Je ne parviens pas à y croire, JC est étonnant. Il me devient même soudainement sympathique. Renaud semble inquiet, il écoute les battements du cœur de Jess.

JC attrape ses jambes pour les déposer sur le lit.

Je les regarde s’éloigner puis jette un coup d’œil à Mc Wright. Elle affiche un petit rictus en coin qui ne me dit rien qui vaille. Heureusement, les garçons sont de retour dans la pièce.

Je suis inquiet.

JC a un aplomb impressionnant, mais il a raison, cette histoire est probable, Lanie se trouvait derrière elle au moment où ça s’est passé. Par contre, cette action ne risque pas de la réconcilier avec le IN. Tant pis… je pense que, de toute façon, elle est irrécupérable.

Je fais un signe de tête pour lui indiquer que j’ai compris. Je me rapproche de Lanie :

Elle ne cache pas son agacement.

J’essaye de me montrer positif, mais j’en doute. Nous sortons de chez Renaud le plus naturellement possible. J’ai la boule au ventre. Pour l’heure tardive, les rues sont agitées. Des cloportes sillonnent les quartiers, interpellent des Outiens qui les narguent, courent de tous côtés. Je prends une profonde inspiration et saisis Lanie par la main. Sa peau est brûlante. Une rixe commence. Quatre Outiens lancent des pierres sur les cloportes qui se protègent avec leurs boucliers.

Les cloportes ne semblent former plus qu’un, ils avancent droit sur eux comme un seul homme. C’est le moment de regagner le quai. Mon cœur se sert en voyant que le métro n’a toujours pas redémarré, impossible d’aller au point de rendez-vous ! Il me faut une autre idée et vite. Je tire Lanie par le bras de sorte qu’elle me suive et nous nous enfonçons entre les habitations. Là, les lieux semblent plus calmes. Rapidement, nous regagnons un conduit, comme je l’espérais, il est désert. Mon pouls ralenti. Je lâche la main de Lanie. J’aperçois la station, nous serons bientôt hors de danger.

Chapitre 15 

Karma

Selon certaines croyances anciennes devenues obsolètes aujourd’hui, ce que nous vivons est étroitement lié à ce que nous sommes, c’est-à-dire à nos actes passés, présents, et à venir. C’est ce qu’on appelle le karma. L’âme de chaque individu aurait une ou plusieurs vies antérieures et ce qui arrive à un être est l’immédiate conséquence de ce qui s’est passé dans les existences précédentes. Tout ce que je peux dire c’est que mes vies antérieures ont dû être sacrément mauvaises pour mériter un destin aussi cruel !

Je suis soulagée d’être enfin loin de Luke, mais je ressens également une terreur immense. Je suis également parasitée par une rage intense qui n’est pas la mienne. Il y a du monde dehors et ils sont fous furieux. Cela ne semble pas déranger le freluquet qui continue d’avancer, sûr de lui. Parfois il hésite sur une intersection, mais il se repère vite. À un moment, il veut prendre un chemin, mais j’interviens :

— Pas par là. Il y a beaucoup de monde à l’autre bout du chemin.

— Comment le savez-vous ? demande-t-il.

Dois-je lui répondre ? Je l’observe. Il a l’air vraiment surpris, pas hostile.

— Je peux percevoir les émotions humaines surtout si elles sont intenses ou nombreuses. Vos concitoyens cumulent les deux critères.

Il fait signe qu’il a compris. Je constate qu’il sait de quoi je parle.

— Votre ami vous a déjà expliqué cela, n’est-ce pas ?

— Renaud m’a conseillé de toujours contrôler mes émotions en présence d’un Ultra Émotionnel.

Je souris faiblement. Je m’en doutais. Je vois qu’il hésite à poursuivre. Cette fois-ci c’est moi qui lui lance un regard interrogateur.

— Je vous ai vu avec Lilian, finit-il par avouer. Quand vous cherchiez Mila. C’est comme ça que j’ai su pour lui et vous. Je lui ai demandé de vous contacter.

Tout s’explique. Ça m’apprendra à vouloir aider une gamine méprisante.

— J’ignorais son nom. Pour nous là-haut, il a toujours été la Fleur.

— Il travaille pour vous alors ?

Je lève les yeux au ciel.

— Pas vraiment. Il nous aide de temps en temps à combattre les Pesticides.

— C’est quoi ?

— C’est le nom que l’on donne aux traîtres qui descendent illégalement chez vous. C’est le seul point sur lequel OUT et IN sont d’accord : pas d’explosion et pas de descente.

— Qu’est-ce qui arrive aux Pesticides que vous arrêtez ?

— Je l’ignore. Je me contente de les arrêter. La suite, c’est le travail de l’Arène. C’est elle qui gère la sécurité.

Il hoche la tête. Je perçois un peu moins de monde, mais le danger n’est pas loin, je le sais, je le sens. Je reporte mon attention sur l’Outien qui semble vouloir me poser une autre question. Il est encore plus agaçant que Mag.

— Que voulez-vous savoir d’autre ?

— Est-ce que tous les Ultras Émotionnels peuvent faire comme vous, je veux dire, comme avec Luke ? Est-ce que Renaud et Mila peuvent faire ça aussi ?

— Non, je réponds sèchement.

— Mais ?

— Non, ils ne peuvent pas. Vous l’avez bien vu, Renaud était effrayé. Même mon frère avait peur que je touche sa précieuse femme.

Je ressens de la colère à l’évocation de ce souvenir. Comme si j’avais pu lui faire du mal. Il veut s’engouffrer dans un nouveau corridor, mais je saisis son avant-bras et l’oblige à s’arrêter.

— D’autres ennemis, dis-je dans un souffle. En groupe… ils sont quatorze.

— Vous ne pouvez pas être aussi précise.

— Il faut se cacher. Ils seront sur nous dans trois minutes.

Il nous emmène dans une rue perpendiculaire. Mon timing est bon. Un groupe d’hommes arrive et tambourine aux portes pour pousser les gens à sortir. Ils leur disent que le gouvernement a menti et qu’une Inite se promène en ce moment même parmi eux. Ils les exhortent à sortir et en convainquent deux. Puis ils frappent à d’autres portes. Mitch est estomaqué. Il les a comptés. J’attends de ne plus les sentir avant de lui signifier que la voie est libre.

— Il y en a d’autres qui arrivent. Que fait-on ? Vous devez me ramener au point de rendez-vous. C’est bientôt l’heure.

Mitch semble réfléchir avant de répondre :

— Pouvez-vous situer les autres ?

— À une dizaine de minutes sur la droite. Pourquoi ?

— Ils occupent la ligne qui doit vous ramener au point de rendez-vous. Ils doivent savoir qu’on doit passer par là.

— Alors qu’est-ce qu’on fait ? Je dois remonter !

— Oui, mais pas ici. C’est trop dangereux. Je vous emmène à Émeraude et vous remonterez là-bas. Personne ne vous connaît.

— Non ! Ce n’est pas ce qui a été convenu ! Vous devez me ramener auprès de Thomson maintenant !

— Qu’est-ce qui compte le plus pour vous ? Retrouver votre garde du corps ou remonter en vie ? Il va falloir choisir, car c’est l’un ou l’autre. On est encerclés. On n’arrivera jamais au point de rendez-vous et vous le savez. Notre seule chance, c’est de quitter Jewel et de rejoindre Émeraude.

Je ferme les yeux. Je sens de plus en plus de personnes furieuses. Cela ne cesse de croître. À croire qu’ils sont tous dehors. Ce n’est plus une émeute, mais une véritable chasse à l’homme et je suis la proie. Encerclés, le mot est faible.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que l’on peut gagner l’autre ville si on ne peut pas atteindre le point de rendez-vous ?

— Émeraude se trouve à l’opposé de là où nous sommes. À la rigueur, on nous chercherait en direction de Saphir qui est plus près de notre position. Émeraude est plus loin, moins facile d’accès donc, paradoxalement, moins surveillée.

Son plan est tordu, mais pas plus que d’immiscer du dégoût dans le cœur d’un Outien pour susciter de la compassion… C’est un Ultra lui aussi. Un Esprit. Si je veux m’en sortir, je dois me faire violence et lui faire confiance. Je me mords l’intérieur des joues. Le temps joue contre moi. Je dois prendre une décision. Si je le suis, Thomson devra remonter seul… avec toutes les conséquences que cela impose. La colère gronde. Elle vibre autour de moi. Cette cachette ne pourra pas me protéger éternellement. Nous protéger. Je sens sa peur. Lui aussi est en danger. Ses compatriotes ne vont pas tarder à savoir qu’il m’a aidée. Il doit me sauver s’il veut espérer s’en sortir lui aussi. Je le comprends à présent. J’inspire profondément.

— Je vous suis.

Nous empruntons un conduit opposé. Nous marchons vite, mon radar en alerte. Seulement son plan a l’air de fonctionner. Je perçois de moins en moins de monde à mesure que nous nous éloignons du point de rendez-vous. Ils nous cherchent de l’autre côté. Enfin nous arrivons jusqu’à un quai de métro désert.

Un wagon arrive. Nous montons. Il n’y a pas âme qui vive. Cela m’inquiète, mais Mitch explique :

La rame s’est remise en branle. Même si elle ne part pas dans la bonne direction, cela me soulage. Le surplus de colère me quitte peu à peu. Je m’assois et ferme les yeux. J’ai besoin de souffler. Toutes ces émotions m’épuisent. Mitch respecte mon silence et prend place en face de moi.

Comme il l’a prédit, nous ne croisons pas grand monde et le voyage se passe sans encombre. Cela me surprend compte tenu de tous les problèmes qui s’accumulent depuis mon arrivée ici. Pourtant il semblerait bien que cela commence à s’arranger. Dans la voiture, il y a une grosse horloge digitale. Elle affiche vingt et une heures cinquante. J’ai un pincement au cœur. J’ai manqué le rendez-vous. J’espère qu’Harry ne mettra pas sa menace à exécution. Je ne veux pas qu’il se blesse. Il nous faut plus de vingt minutes de trajet dans le noir le plus complet avant de voir quelques lumières. Nous atteignons enfin Émeraude. Les portes s’ouvrent.

Sur le quai, malgré l’obscurité ambiante, un détail me frappe : tout est vert. Les murs, les bancs, les pancartes directionnelles. Les lumières tamisées le sont aussi. La ville respire le vert. Je déteste cette couleur plus que n’importe quelle autre. Le karma. Dans une vie antérieure, je devais être une tueuse en série. Je ne vois pas d’autres explications.

Chapitre 16 

Émeraude

Pas de doute possible, nous sommes à Émeraude : tout est vert. J’adore cette couleur, je la trouve apaisante dans la noirceur ocre de notre monde souterrain. Elle rappelle la nature que nous côtoyons jadis quand nous étions sur terre. Elle est aussi synonyme de fraîcheur. Nous venons à peine de passer les portes du wagon que je sens déjà cette humidité particulière m’envelopper. Il y a une rivière souterraine qui serpente dans Émeraude et il n’est pas rare de voir de petits filets d’eau couler le long des murs de la ville quand ceux-ci ne sont pas mangés par la mousse. Je me tourne vers Lanie.

Elle me répond par une grimace répugnée. Je la regarde un peu plus attentivement, on dirait qu’un métro lui est passé dessus. Ses cheveux sont ébouriffés par endroits, ses yeux sont rougis tout comme son teint, elle présente des signes de fatigue évidents. Je ne peux pas le lui reprocher, moi-même, je me sens vidé de mon énergie. Pour autant, maintenant qu’on est à Émeraude, je me sens bien. Je la prends par la main et ce geste la surprend.

Elle se contente de me lancer un regard noir, je suppose que cela signifie que ça ne lui pose pas de problème.

Lanie se décide enfin à me parler.

Sans plus attendre, je l’attire dans la rue principale. Émeraude a un charme fou.

Mon cœur se serre légèrement pourtant il ne faut pas que je sois triste. À vrai dire, je suis même heureux que Mc Wrigh découvre un peu mieux le OUT. Peut-être qu’elle va prendre conscience que ça ne se limite pas à un monde poussiéreux et sombre ? Je la vois observer tout avec minutie.

Lanie ne dit rien. Je ne parle pas souvent de mon père, cela réveille trop de choses en moi, des sentiments heureux, mais douloureux aussi. J’essaye de me changer les idées. Je regarde autour de moi. La ville n’a presque pas changé, les bâtisses en roche et en terre sont peut-être un peu plus vertes, mais c’est signe que la ville va bien. Nous traversons la rivière en empruntant un pont et je reconnais la rue de l’auberge Millegouttes.

La bâtisse est imposante, l’une des plus grandes de la ville. Il n’y a pas de porte à proprement parler, juste une entrée. Nous pénétrons dans le hall d’entrée. Il est vide, une lampe à huile brûle doucement, tout est calme. Un homme de mon âge est endormi sur un siège, la tête penchée en avant, un filet de bave coule sur son menton. Le bienheureux. Je me racle la gorge bruyamment. L’hôte s’éveille confus, je comprends que c’est un vacataire embauché pour faire les nocturnes. Je lui souris, mais mon apparence ne doit pas lui inspirer confiance.

— Nous voudrions une chambre, s’il vous plaît.

— Une chambre à cette heure ? (Il se frotte les yeux). Ça va être compliqué. Vous avez de quoi payer ?

Je fais mes poches et sens quelques pièces rouler dans mes doigts.

— Oui, on a de quoi payer et je sais que Madame Plups ne nous laisserait pas dehors, surtout à cette heure.

— Vous connaissez la patronne ?

Il semble surpris. J’agite la tête, sûr de moi. 

— Allez la chercher si vous ne me croyez pas.

— Je vous fais confiance…

Il ne peut pas prendre le risque de la réveiller. Je souris intérieurement. Je le regarde s’agiter un instant. Lanie me tire par le bras et chuchote.

— Arrêtez d’être si nerveux, vous allez éveiller des soupçons.

Je ne comprends pas le sens de sa phrase, je ne suis pas nerveux du tout, plutôt confiant même. Je prends soudainement conscience que je me tords les doigts. Qu’est-ce qui peut bien me stresser ? Je me ressaisis, le garçon se retourne.

— De mémoire, il doit nous rester une chambre… ça vous fera vingt-cinq pierres.

Il jette un regard de dégoût à Lanie ce qui me surprend. Les habitants d’Émeraude seraient-ils au courant des derniers évènements qui ont eu lieu à Jewel ? Je m’empresse de sonder son esprit :

— Prendre une chambre à cette heure-ci, ça ne peut pas être autre chose…  Il aurait pu choisir une péripatéticienne plus propre. En même temps son hygiène semble déplorable à lui aussi. J’espère qu’ils ne vont pas trop salir les lieux. 

Je suis partagé entre une furieuse envie de rire et un sentiment de colère. Pour qui il se prend ? Il poursuit :

— Cinq de plus si vous voulez de l’eau.

Je sors la monnaie que j’ai dans mes poches. Je n’ai que vingt pierres.  Je le fixe soudainement droit dans les yeux, c’est intense, et je ressens une sensation inhabituelle. Un tourbillon d’images et de mots envahissent mon esprit, ce ne sont pas les miens pourtant je peux les contrôler, je peux contrôler le flux de sa pensée ! Pour ces gens ce sera gratuit, ce sont des amis de la gérante. Je répète la phrase plusieurs fois.

Je reviens à moi. Ma tête me bourdonne et je me sens nauséeux.

— Ça sera gratuit pour vous, lance le réceptionniste automatiquement.

Lanie me fixe surprise, mais ne pipe mot. L’hôte pénètre dans un grand couloir, nous lui emboîtons le pas. Il y a des rideaux de végétation de chaque côté et, gravé dans la roche, un numéro. Nous entendons parfois s’en échapper des ronflements sonores. Lanie jette des regards inquiets. Enfin, une fois arrivés devant le chiffre 5, nous nous arrêtons. Machinalement, l’hôte, d’un bras, soulève la cascade de feuilles.

Lanie regarde, peu amène, les trois minuscules filets d’eau qui serpentent sur le mur. Le jeune homme reprend :

Nous acquiesçons d’un signe de tête. D’un pas rapide, il retourne jusqu’au hall d’entrée. La pièce est sombre. J’entre le premier et allume la lampe à huile posée sur une étagère creusée dans le mur. C’est alors que la seule et unique paillasse apparaît. Je regarde brièvement Lanie je sens que les quelques heures de sommeil qui nous restent vont être très longues.

Chapitre 17 

Test sur rats

L’intérieur de la « chambre » est glauque, vaseux et nauséabond. Au fond près du mur, il y a une espèce de table sur laquelle reposent une boule noirâtre, un rasoir en fer oxydé et un linge rapiécé. On trouve également de quoi faire un feu. Mitch s’approche de la table, active le feu puis se tourne vers moi et me dit :

— C’est pour se laver. Il faut…

— Je sais comment fonctionne la douche avec un strigile, le coupé-je aussitôt.

Mitch semble sincèrement surpris. Je vois qu’il veut poursuivre, mais qu’il hésite. Je l’interroge du regard, mais le regrette instantanément.

— Eh bien… euh… Mila ne savait pas comment faire la première fois.

— Elle n’a pas étudié votre mode de vie, moi si, je lui réponds sèchement.

Il comprend qu’il vaut mieux ne rien ajouter à son sujet. En plus, voilà que je ressens l’affection du freluquet à son égard. Beurk ! J’avais presque oublié que c’était son petit ami.

— Pouvez-vous vous retourner afin que je me lave ? demandé-je pour changer de sujet.

Déboussolé, il s’écarte de la table et s’exécute. Je m’en approche à mon tour puis me retourne pour m’assurer qu’il ne joue pas les voyeurs. Mais il fixe le mur opposé. Je retire mes vêtements poisseux et me badigeonne d’argile. Il commence à faire trop chaud. Je sais que c’est le but de la manœuvre, mais cette sensation me déplaît. Le OUT arrive jusqu’à pervertir les bienfaits de la douche. Je me nettoie vite et me rhabille. Pourtant je me sens aussi sale qu’avant. J’autorise Mitch à se retourner. J’inverse ma place avec lui et le laisse faire son brin de toilette. Le mur d’en face est recouvert de mousse. C’est écœurant.

Je vois Mitch lorgner avec envie la paillasse.

— Reposez-vous, je m’occupe de tout, lui dis-je.

De toute façon, je ne pourrais pas fermer l’œil même si ce n’est pas l’envie qui m’en manque. Il veut protester, mais je vois bien qu’il est à bout de forces. Il a plus besoin de sommeil que moi.

— Réveillez-moi dans une heure. On alternera.

— Plutôt trois pour que le sommeil soit plus réparateur et qu’on soit en meilleure forme demain. Nous nous sommes peut-être éloignés du danger, mais nous ne sommes pas hors d’affaire, loin de là. Il nous faudra donc être au meilleur de nous-mêmes et pour ce faire, il faut dormir plusieurs heures d’affilée. Couchez-vous, maintenant.

Il ne proteste pas. Il s’allonge et ferme les yeux. Très vite, je vois sa respiration se calmer et ses muscles se détendre. Je vais m’asseoir dans un coin qui n’a pas de mousse. C’est calme au-dehors. Le plan de Mitch a fonctionné. Nous n’avons pas été suivis. Seulement j’ai manqué le rendez-vous et j’ignore comment remonter. Je pense à Spencer et je m’en veux. Il doit s’inquiéter et culpabiliser. Je dois le rejoindre au plus vite pour lui dire que ce n’est pas de sa faute. Mais comment faire ? La folle rousse m’a vue. Elle peut donner mon signalement à ses pairs. Mitch pousse soudain un gémissement dans son sommeil. Je reporte mon attention sur lui. Il semble faire un mauvais rêve. En même temps, au vu des circonstances, on ne peut pas trop le lui reprocher. Il se retourne sans se réveiller. Je peux distinguer ses yeux clos, sa mine fermée. Nous n’avons pas débriefé sur ce qu’il a fait tout à l’heure, mais il paraît de toute évidence capable de contrôler les pensées d’autrui. Je souris. Si nous conjuguons nos forces, nous avons une petite chance.

Un bruit me fait sursauter. Je discerne tout à coup un rat qui court dans la pièce. Je fronce les sourcils puis me concentre sur lui. La créature s’immobilise, morte et je reçois sa force vitale. Son énergie m’a tout juste fait l’effet d’un chiffon froid sur le visage. Vaguement agréable, mais trop faible et trop succint. Les yeux me brûlent, mais je suis prête à veiller. Je décide de repasser en mémoire ma formation à l’Institut. Si je dois l’initier demain matin, je dois d’abord me rappeler la procédure.

— Vous deviez me réveiller !

Je sursaute. Perdue dans mes pensées, je ne l’ai pas entendu se lever. Il est debout et il a l’air plus frais qu’hier.

— C’est bon, les rats m’ont tenue éveillée, je réponds machinalement.

Il balaie la pièce du regard et découvre les cadavres des gros rongeurs. Il y en a dix-sept en tout. Ils sont partout sur le sol. C’est répugnant.

— Ce qui veut dire ? demande-t-il avant de voir les cadavres. Comment vous avez fait ?

— Vous contrôlez les pensées, moi les émotions et les énergies des êtres vivants. Ces bestioles sont nombreuses et ont des émotions primaires. Je les ai fait sortir puis j’ai aspiré leur énergie. Je tiens à préciser que cela n’était pas prémédité.

Je vois sa moue dégoûtée si bien que je m’empresse de compléter :

— J’ai déjà envie de vomir alors, s’il vous plaît, n’en rajoutez pas.

Il esquisse un sourire et je le lui rends.

— Ramassons-les, propose-t-il. Ces bestioles se vendent bien ici.

Je le remercie silencieusement de ne pas me juger. Il fouille la chambre et déniche un grand sac. Il s’approche d’un corps, le saisit à pleines mains et le fourre dans le sac. Il se tourne soudain vers moi.

— Hors de question que j’en touche un.

— Précieuse !

— Bien plus que vous, ça c’est certain, riposté-je aussitôt.

Il a un sourire en coin puis se remet à la tâche. Il finit de les récupérer puis je lui fais signe de s’asseoir. Il prend donc place en face de moi.

— Rester éveillée m’a laissé le temps de réfléchir. Je crois que je peux vous aider à me sauver.

Il me dévisage un moment puis m’invite à poursuivre.

— J’ai vu ce que vous avez fait hier. Je peux vous aider à développer vos dons. D’après ce que j’ai pu constater, vous manquez encore d’expérience sans compter que vous évoluez en autodidacte. Je ne critique pas. C’est très louable, mais avec moi vous pourriez être plus efficace.

Il ne répond pas. Il me jauge. Je peux presque voir les rouages de son cerveau tourner à vive allure. Finalement, au bout d’un certain temps, il demande :

— Vous n’essayez pas de m’enrôler ?

J’explose de rire. Ma réaction le vexe. Je lui explique :

— Même si je ne doute pas qu’un être tel que vous puisse nous intéresser, sachez bien qu’au regard de notre passé récent, vous ne pourriez jamais franchir les portes de l’Institut vivant.

Comme il ne paraît pas convaincu, j’ajoute :

— Dois-je vous rappeler que vous avez attaqué l’Institut et permis l’évasion d’une femme qui a essayé de me tuer ? J’ai au sein de l’Institut des amis qui n’ont pas oublié ce que votre chère Mila m’a fait et qui se feraient une joie de vous dépecer pour se venger.

Repenser à la rage d’Harry m’a fait prononcer cette dernière phrase avec beaucoup plus de colère que je ne le souhaitais en réalité. Je conclus donc le plus posément du monde :

— Vous pouvez donc être sans crainte à ce niveau-là. Alors ? Qu’en dites-vous ?

D’abord surpris, son visage change puis il prend un air malicieux.

— Si ça peut m’aider à arrêter l’Institut quand je le voudrai, pourquoi pas.

Je lui rends son sourire espiègle.

— Connaissez-vous l’hypnose, M. Maclos ?

— Mitch. Appelez-moi par mon prénom.

— D’accord, Mitch.

— Je ne sais pas précisément ce que c’est.

— C’est un état psychologique où l’individu est à un stade de conscience en deçà de la normalité. Cela se caractérise par un état proche du sommeil.

Mitch me signifie qu’il a compris.

— En tant qu’Ultra Esprit, vous plongez des êtres en état d’hypnose.

— Comment ?

Je sens son intérêt croître.

— En accédant à leur conscience. Ça se rapproche de ce que vous avez fait au réceptionniste. Seulement, au lieu de forcer ses pensées, vous déplacerez son seuil de conscience. L’individu hypnotisé devient ainsi hyper sensible aux suggestions extérieures et ce qu’ils ont sous les yeux se tord en ce qu’ils croient voir. Sous hypnose, on peut convaincre les êtres de tout ou n’importe quoi.

— Par exemple ?

— Par exemple, vous pourrez convaincre un homme qu’il en est à son huitième mois de grossesse ou persuader une bande d’Outiens en colère que l’Inite qui vous accompagne est un homme baraqué ou ce que vous voulez. L’autre avantage de l’hypnose est qu’elle peut être collective.

Mitch me fixe déconcerté. Il doute d’avoir cette capacité en lui.

— Il est plus facile d’hypnotiser un individu détendu. Par chance, vous êtes en présence d’une Ultra dont c’est la spécialité. Vous voulez essayer ?

Cette fois, il me regarde, perdu.

— Vous voulez que je vous hypnotise ?

Je pouffe de rire. Moi ? Et puis quoi encore ? Je ferme les yeux et me concentre. Huit rats répondent à mon appel. Il sursaute à leur vue.

— Entraînez-vous sur eux. Persuadez ces petits trucs que le mur est un gros fromage.

— Un fromage ?

— Vous ne savez pas ce que c’est ?

— Euh… si… mais je n’en ai jamais mangé et eux non plus. Mais j’ai compris l’idée.

Je regarde les rongeurs et calme leur excitation.

— Ils sont apaisés. À vous.

Il se concentre. Les bêtes gesticulent, une repart même d’où elle vient. Au bout de quelques minutes, il reporte son attention sur moi, contrarié. J’endors six des sept rats restants.

— On va essayer sur un, pour commencer. Cette chose n’est pas humaine donc plus difficile à cerner. Restez concentré. Videz votre esprit et tendez-le vers sa conscience.

Il fixe le rat qui ne bouge plus. Au bout de quelques minutes, Mitch me dit d’une voix absente :

— Je crois que j’ai atteint son esprit.

— Baissez son niveau de conscience.

Il ne répond pas. Néanmoins, quelques instants plus tard, le rat se met à couiner et court contre le mur. Il cherche à mordre dedans. Mitch me lance un regard fier et satisfait. Je réveille les autres mammifères.

— C’est bien. Exercice suivant, à présent : hypnotisez-les tous en même temps. C’est le même principe que précédemment, mais cette fois au lieu de vous focaliser sur une seule conscience, balayez-les toutes. Mitch se remet à la tâche. Son visage change quand il hypnotise. On dirait qu’il se met lui-même en transe, c’est amusant. Je sens son esprit frôler le mien. Je le repousse doucement. Je comprends qu’il a bien étendu son don d’hypnose. Comme je m’en doutais, le résultat ne se fait pas attendre. Les autres rongeurs finissent par rejoindre le premier qui cherche toujours à manger la roche.

— Il vous reste de la place dans votre sac à rongeurs ? demandé-je.

Il vérifie et opine. Je dérobe aussitôt l’énergie de nos petits cobayes. Ça me revigore un tout petit peu. Il les ramasse.

— Dormir me paraît plus normal, me dit-il.

— Je vous rassure, je préférerais dormir. Maintenant, allons-nous occuper de cet idiot de réceptionniste. Par contre, je vous préviens tout de suite : si vous lui faites croire que je suis un chien ou quoi que ce soit d’autre de velu, je vous jure que je vous tue.

Il étouffe un rire. Je suis sûre que l’idée lui a traversé l’esprit. Nous nous relevons et nous dirigeons vers la cascade de feuilles. Juste avant de la franchir, je lui dis :

— Vous pouvez aussi m’appeler par mon prénom.

Chapitre 18 

Piégés

La ville est déjà en ébullition. La population s’affaire d’un pas rapide sous la surveillance des cloportes, toujours plus nombreux. Pour autant l’atmosphère me semble moins pesante qu’à Jewel. Je serre un peu plus fort contre moi le tissu dans lequel sont enveloppés les rats. La vente de biens, hors commerce reconnu, est illégale dans le OUT même si c’est monnaie courante d’acheter et de vendre sous le manteau. Dans les vieux quartiers, nous trouverons peut-être des acquéreurs ? J’entraîne Lanie dans une rue. Les puits de lumière, même s’ils sont minces, offrent une clarté particulière et inégalable. C’est tout bonnement agréable. Il faudra que je revienne avec Mila, un jour, pour lui faire découvrir tout ça. Je me raidis, mon cœur se serre. Nous nous sommes disputés la dernière fois que nous nous sommes vus.

Pris dans mes pensées, je ne fais pas suffisamment attention et je heurte un passant. La violence du choc me fait lâcher une partie du tissu et trois rats tombent par terre. L’homme les regarde, surpris, me dévisage puis jette un coup d’œil par-dessus mon épaule.

Je me retourne brièvement et distingue un peloton de cloportes.

J’entends Lanie ricaner à côté de moi. Le pauvre homme ne sait pas à qui il a à faire. Je ne réponds rien et me contente de le regarder dans les yeux. Je me concentre.

Je n’ai rien vu, je marche tranquillement.

Je vois l’homme revenir à lui et se détourner de nous. Les rats gisent au sol, je ne prends pas le temps de les ramasser. J’ai peur que les cloportes nous aient repérés. Trop tard, les cris derrière nous ne trompent pas. Nous n’avons pas été assez discrets.

Les cloportes nous prennent en chasse et je commence à courir, les rats morts ballottent contre mon ventre. Mc Wright tient la cadence. Nous nous enfilons dans un dédale toujours plus profond de rues et toujours plus sombre pour finalement arriver dans un cul-de-sac. Une immense roche nous fait face, de la mousse la recouvre par endroits ce qui donne l’impression qu’elle est pelée. Je me retourne brusquement et fais face aux cinq hommes qui se tiennent devant moi. La visière de leurs casques est rabattue. Je ne peux rien faire. Je regarde Lanie, désespéré. Celle-ci se tient droite, sûre d’elle. Les hommes face à nous se tordent soudainement de douleur. Ils portent leurs mains à leur tête et je ne sais par quel enchantement retirent leurs casques.

Lanie me regarde à présent.

Je déglutis. Je n’ai jamais hypnotisé plus d’un homme à la fois. Comment vais-je m’y prendre ? Je me remémore la méthodologie que m’a enseignée Lanie et mon essai sur les rats. Je parviens à me connecter à un esprit, puis deux. Je sens leur douleur ce qui me complique la tâche. Finalement, le brasier dans leur esprit se calme ce qui m’indique qu’il me reste peu de temps. Trois esprits, quatre… le dernier est le plus dur à infiltrer cinq.

De la sueur perle à grosses gouttes sur mon front. J’ouvre les yeux, j’ai l’impression que mon estomac remonte dans ma gorge. Pendant quelques secondes, il ne se passe rien. Les cloportes sont face à nous stoïques puis, finalement, ils fouillent dans leurs poches. Je vois que Lanie s’apprête à intervenir, mais elle se ravise quand elle aperçoit de l’argent dans leurs mains.

Mon dû récupéré, je saisis Lanie par le bras. Il est temps que l’on file et vite. Je ne veux pas être là quand les cloportes vont réaliser qu’ils viennent d’acheter illégalement des rats morts. Je jette tout de même un bref coup d’œil à Lanie. Ses yeux brillent. Serait-elle admirative ? Elle ne dit rien. Nous remontons la rue d’un pas rapide, mais sans courir pour ne pas attirer les regards sur nous et tournons au premier croisement. Nous marchons encore afin de nous éloigner suffisamment.

Je grimace, je ne sais pas trop ce que l’on peut trouver d’autre ? Nous remarquons bientôt une cantine roulante.

Je vois Lanie faire une moue de dégoût. Je ne comprends pas pourquoi, ce n’est pas pire que leur poisson !

Elle lâche un soupir qui en dit long.

Je mords dans mon sandwich tout en me remémorant des souvenirs d’enfance. Je me rappelle que gamin j’allais jouer parfois trop loin de la maison ce qui me valait d’être disputé par ma mère. Une fois mon père m’avait cherché et quand il m’avait trouvé, il ne m’avait pas grondé, non, il m’avait pris sur ses épaules. Nous avions marché encore un peu et il m’avait montré un quai désertique. « Il ne faut pas venir là, c’est dangereux, les monstres du dessus descendent parfois ici. » J’avais réprimé un frisson, mais comme j’étais avec mon papa je n’avais pas eu peur. À présent, c’est une larme que je retiens.

Lanie me regarde brièvement, elle doit ressentir que je suis triste. Je ne suis pas très doué pour cacher mes émotions, mais elle ne dit rien. Ce repas bien que modeste est salutaire. Je me sens de nouveau rempli d’énergie. Je me lève d’un bond. Il n’y a pas de temps à perdre, plus vite Mc Wright remontera, plus vite je pourrai rentrer à Jewel, rassurer Gaja et discuter avec Mila pour reprendre une « vie tranquille ».

Nous serpentons dans Émeraude d’un pas rapide. Je me trompe de rue une première fois, puis une deuxième, je sens que Lanie perd patience, mais finalement je retrouve mon chemin. Tout devient clair dans mon esprit, les souvenirs, cette rue. Je revois très nettement le visage de mon père, ses yeux vifs sous ses sourcils épais et ses épaules robustes.

Le quai se trouve devant nous, toujours désertique, mais il y a un changement et de taille. La voie a été obstruée par un amoncellement de pierres.

Je n’aurais pas dit mieux.

Je sens une vague de désespoir me submerger. Mc Wright me fixe, terrifiante. Il faut que je me ressaisisse.

Elle se contente d’agiter la tête en guise d’approbation. Nous faisons demi-tour. Les rues sont désertes puis plus on se rapproche du centre-ville plus il y a de monde. Je regarde les passants. Qui serait à même de nous renseigner ? Il faut quelqu’un qui connaisse bien les lieux, une personne qui vit là depuis longtemps. J’avise la dame qui tient le camion roulant, elle a un certain âge. Je m’approche.

Si je lui dis dans le IN elle va alerter toute la rue. Il faut que je l’hypnotise.

Je vais indiquer à ces personnes comment se rendre dans le IN, mais je me rappellerai uniquement leur avoir indiqué la gare.

Je soupire, déçu. Il va falloir qu’on essaye auprès d’une autre personne, mais ces tours d’hypnose me donnent de plus en plus la nausée.

Nous nous appuyons contre un mur quelques minutes, le temps que je retrouve mes forces et de détailler les personnes autour de nous. Qui serait susceptible d’avoir le renseignement ? Mon regard est soudain attiré par un homme dont l’uniforme m’est familier. Un employé de Borderno, assez haut gradé d’après la couleur. Il doit savoir ! Je m’avance vers lui et recommence mon tour de passe-passe.

Je soupire.

Je suis surpris par ses paroles, mais surtout heureux, il y a bien un moyen de faire remonter Mc Wrigth.

Je me tourne vers Lanie.

Cette fois le trajet est plus rapide. J’ai le chemin bien en tête. Le quai est toujours désertique, mais le monticule de pierres a un autre aspect.

Elle lève les yeux au ciel, agacée. Je ne relève pas, je ne veux pas me décourager, pas si près du but. J’avance jusqu’à l’extrémité droite qui correspond au quai et je réalise que ces pierres sont plus petites que celles sur la voie du métro. Le quai fait une épaisseur supplémentaire. Je glisse mes mains sur les roches et des souvenirs désagréables me reviennent. Je me rappelle ma traversée du conduit avec ma jambe en lambeaux pour revenir dans le OUT. Je souffle, être si près du IN ne signale rien de bon.

Je plaque mes mains dessus. Je tire ? Je pousse ? Mc Wright n’arrange rien.

Son regard glacial me rappelle que l’éboulement n’est pas la seule manière dont je peux mourir.

Je déglutis. Lanie se colle sur la paroi avec moi et ensemble nous poussons. Mon cœur fait des embardées. Le minéral grince, des gravillons roulent. Nous poussons un peu plus fort et finalement les pierres s’écartent pour laisser place à un passage.

Je sursaute. Le peloton acheteur de rats morts est là et avec des renforts.

J’hésite quelques instants, mais Mc Wright se glisse dans l’ouverture.

Un premier projectile passe à côté de moi. Le plomb ricoche sur la roche. Sans attendre je passe la fente également et je cours, du plus vite que je peux. Le sifflement des balles qui fusent derrière nous résonne dans le conduit. Je glisse à cause de l’humidité, mais je me relève rapidement.

Bientôt le calme se fait. Nous sommes loin.

J’agite la tête en guise d’approbation. Soudain je réalise, en terre ennemie ? Je suis de nouveau dans le IN ? La clarté qui inonde à présent le tunnel ne me laisse pas de doute.

Mon cœur se serre à en être douloureux. Je n’avais pas, mais alors pas du tout prévu ça. Mc Wright me fixe :

Chapitre 19 

No Man’s Land

Ce qui me frappe en premier, c’est la fraîcheur. L’air frais, la bise pure et salvatrice du mois de mars. Je suis de retour chez moi. Je gravis deux à deux les marches du métro tandis que la lumière du soleil m’éblouit avec un plaisir indescriptible. Je n’ai jamais été aussi heureuse de le voir. Ses rayons chauffent ma peau qui frémit de satisfaction. Même la brume, pourtant si désagréable, ne parvient pas à attaquer ma bonne humeur. Je me retourne et revois Mitch. Ma joie s’envole. Il va falloir que je le fasse redescendre celui-là. Il se cache soudain les yeux, car la lumière est trop éblouissante pour lui. Je m’apprête à me moquer lorsque je constate que le brouillard ne tient pas et se dissipe pour laisser place à un paysage saccagé que je ne connais pas. Mes yeux s’agrandissent d’effroi. J’ai atteint la terre ferme et me retrouve sur un champ de ruine.

Le béton cassé, marque d’un ancien trottoir, se sent sous mes pieds. Je tourne sur moi-même et contemple les environs : il n’y a plus la moindre trace d’habitations. Les preuves les plus flagrantes sont des morceaux de béton difformes et de tailles modestes. La nature a repris ses droits. Des mauvaises herbes sortent du macadam craquelé, des lierres rampent sur ce qui devait être des bouts d’immeubles. Sans compter la poussière. Il y en a de partout. Le vent a ramené le sable des diverses parties de la terre. Nous sommes remontés dans une partie du IN qui n’a pas été épargnée par Papillon, une partie du IN qui, de fait, n’a jamais été reconquise par mon peuple après la Scission. Nous sommes remontés dans un No Man’s Land. Mitch est à mes côtés et contemple, lui aussi, les alentours.

— C’est la Grande Ruine ? demande-t-il.

J’aimerais bien. Cela voudrait dire que nous sommes à deux heures maximum de l’Institut. Mais je sais que ce n’est pas le cas. J’ai exploré la Grande Ruine pour mes travaux et, d’une part, cela ne ressemblait pas à ça ; d’autre part, les hautes tours de la ville seraient toujours visibles. Je balaie une nouvelle fois les environs du regard dans l’espoir de reconnaître quelque chose qui m’aiderait, mais c’est le néant.

— On est où ?

Le revoilà avec ses questions idiotes. Tout cela doit être un cauchemar ! Perdue dans mon propre monde avec pour seule compagnie le petit ami de ma pire ennemie, un Outien bavard et inutile ! Il repose sa maudite question. Je sens sa panique croître. Il ne pourrait pas se contrôler un peu ? J’ai besoin de me concentrer.

— Où se situe Émeraude par rapport à Jewel ?

— Pardon ? s’étouffe-t-il.

Ah non, Pitié ! pas le retour du Mitch de l’hôpital avec deux neurones et demi de connectés ! Il faut qu’il soit sur le qui-vive pour qu’on sorte de ce nouveau bourbier.

— On est remontés dans un No Man’s Land, une terre désertée par le IN si vous préférez. Si l’on veut rejoindre Eleutheria, il faut que vous m’en disiez plus sur la distance que nous avons parcourue sous terre.

— Vous êtes en train de me dire qu’on est perdus ?

Le ton de reproche que je perçois dans sa voix m’irrite aussitôt.

— Est-ce de ma faute si votre peuple s’est étendu sous nos ruines ? Vous vivez sous terre avec les rats, nous avons dû coloniser notre habitat naturel que Papillon a démoli ! Presque soixante-dix pourcent de la planète était dans un état comme celui-ci et c’est déjà un miracle que nous ayons réussi à exploiter les pourcent restants ! Par ailleurs, je vous ferai remarquer que nous n’en serions pas là si j’étais remontée en temps et en lieu ! Aussi vous prierai-je de bien vouloir garder vos stupides réflexions, car cela ne nous fait pas avancer !

Je vois qu’il veut répondre, mais je continue :

— Maintenant on peut continuer à se disputer ou vous pouvez répondre à ma question. À vous de voir.

Il me lance un regard noir.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

— Les coordonnées d’Emeraude par rapport à Jewel. Eleutheria se trouvant au-dessus de Jewel, ces indications me permettront de localiser dans quel No Man’s Land nous avons atterri.

— Il y en a combien autour d’Eleutheria ?

— On en compte huit : la Grande Ruine, la Petite Ruine, les Plaines Perdues, le Haut Désert, le Bas Désert, l’Ancien Forum, le Chemin de la Mer et le Lac Mort. On peut tout de suite retirer les deux Ruines et le Chemin de la Mer que je connais bien ainsi que les Plaines et le Lac Mort qui sont trop loin. Mais il nous en reste encore trois : l’Ancien Forum et les deux Déserts.

Il me jauge un instant puis me répond :

— Émeraude se trouve au nord-est de Jewel.

— D’accord. Ça élimine l’Ancien Forum. À quelle vitesse roulent vos métros ?

— Les intra-muros roulent en moyenne à 50 km/h. Entre les Centres à 80 km/h. Pourquoi ? En quoi ça vous aide à déterminer où on est ?

— Très bien. Il faut combien de temps pour faire Le centre -Émeraude d’après Borderno ?

— Vingt-quatre minutes. Vous allez me dire pourquoi à la fin ?

J’ignore royalement ses questions certes, mais mon cerveau est en surchauffe. Heureusement, je suis très douée en maths. Je me mets à calculer à haute voix :

— On était en intra-muros à 50 km/h pendant environ dix minutes soit approximativement une petite dizaine de kilomètres parcourus. À la suite de ça, nous avons rejoint le Centre 2. Avec la phase d’accélération et la décélération à l’arrivée, on va établir une base de 70 km/h, on a donc vingt-quatre minutes à 70 km/h soit environ vingt-huit kilomètres, que l’on va arrondir à trente. Donc trente plus quinze, quarante-cinq kilomètres au nord-ouest. On est dans le Haut Désert.

— C’est une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

— Un peu des deux. Le bon côté des choses c’est que je sais me repérer dans le IN. Je peux prendre la direction du sud-est sans problème. De plus maintenant que je sais où on est précisément je devrais pouvoir nous conduire à un Oasis. Mais c’est aussi la mauvaise nouvelle. Le Haut Désert s’appelle comme ça, car il se trouve sur un plateau et a particulièrement été touché pendant Papillon. La première Oasis se trouve à plus de dix kilomètres avec aucun moyen de transport et de l’eau non potable aux alentours. Après cet Oasis, nous aurons une trentaine de kilomètres à faire pour atteindre la ville. Et là ce sera un jeu d’enfants. Nous serons même près de là où je souhaite vous faire descendre. En gros si tout se passe bien, dans deux jours, vous êtes chez vous et nous ne nous reverrons plus jamais.

Mitch fait une horrible grimace. Il a hâte d’arriver au moment des adieux et moi aussi. À en juger par la chaleur et la façon dont le soleil se reflète sur les débris, il est près de midi. Le soleil commence à taper. Je regarde mes vêtements dans un sale état. Je saisis un bout de mon T-shirt déchiré et tire dessus de façon à en faire une bande. C’est long et fastidieux. Mitch me regarde d’un air curieux. Une fois la bande déchirée, j’en fais un foulard de fortune que je passe autour de mon cou.

— Vous n’êtes pas obligé de faire pareil. Je n’aime pas la sensation du soleil sur ma nuque.

Il fait signe qu’il a compris, mais il ne m’imite pas. Grand bien lui fasse, les premiers soleils sont toujours traîtres et je préfère ne pas prendre de risque. Mitch me fixe sceptique. Je décide de l’ignorer et prends la tête des opérations. Mes calculs et mes connaissances géographiques m’ont rassurée. À présent je sais où on est et je suis prête à retrouver mon rempart contre l’adversité.

Nous marchons pendant plus de trois heures lorsque se profile enfin l’Oasis. Une Oasis, c’est une ruine que l’Institut a visitée il y a plusieurs années. Cela veut dire que nous avons laissé du matériel en cet endroit. Du matériel comme un filtre à eau. Primordial pour pouvoir boire en toute sécurité dans les régions inhospitalières. Je marche à travers ce lieu. C’est un amas de blocs de bétons difformes, mais cette fois certains bâtiments sont encore vaguement debout. Je m’oriente vers celui qui me semble le plus solide. Mitch me suit même si les poutres en l’air l’inquiètent quelque peu. Je lui accorde que c’est un peu déstabilisant, mais je sais que l’Institut a dû stabiliser l’abri pour éviter un effondrement. L’intérieur confirme ma théorie. Il y a de solides étampes et un filtre à eau relié à un robinet. On voit encore les marques des tables et des tentes qu’ils avaient dressées. C’est dommage qu’ils les aient ramenées. Je m’avance et gagne une sorte de cuisine. Mes collègues ont réussi à rétablir l’eau courante dans ce détritus mort-vivant. Joli travail. Je fais signe à Mitch de s’approcher. J’actionne l’eau et je bois goulûment. Je n’avais pas conscience de l’intensité de ma soif avant de boire. Il fait pareil.

Tout à coup un chien errant sort d’une des pièces encore accessibles. Il aboie férocement quand il nous aperçoit. Il est maigre et prêt à nous attaquer. Je le calme aussitôt et il s’allonge au pied de Mitch qui le dévisage. C’est vrai qu’à part les rats, il ne doit pas connaître d’autres animaux.

— Voilà la preuve que nous sommes sur le bon chemin. Les chiens ont toujours vécu dans des lieux habités. Celui-ci a dû se sauver et est venu se réfugier ici, car l’eau était potable et la viande à proximité.

Mitch regarde l’animal avec des yeux ronds et la mine peu rassurée. Je constate soudain qu’il a le nez, la nuque et les bras rouges. Il a pris des coups de soleil. J’inspecte les miens par prudence. C’est à peine rose. Je me retiens de rire. Le contraste entre le blanc de son teint et la rougeur de sa peau lui donne des airs de clown. Il n’a presque jamais vu la lumière du jour. Sa peau doit sûrement être très fragile. Il n’a pas l’air d’avoir remarqué que sa peau était brûlée. Il aura bien le temps de le sentir ce soir quand ça va se rafraîchir. Pour l’instant, il se baisse vers la bestiole qui aboie de nouveau. Il fait un bond pour reculer.

— Quel courage ! le raillé-je. Ceci dit, évitez de le toucher. On ignore où il a traîné. En plus, il peut se montrer agressif s’il est affamé.

J’ai peut-être exagéré sur ce dernier point, mais la tête du freluquet en valait la chandelle. C’est à mourir de rire.

— Faites-le partir, lui dis-je. Ça vaut mieux pour lui.

Mitch se concentre. Quelques minutes plus tard, l’animal disparaît à vive allure. Je m’assois près du conduit.

— Faites pareil. On va se reposer avant d’aller chasser.

— Chasser ? répète-il.

— La nature a repris ses droits. Les rares animaux qui ont survécu errent dans les ruines. Nous pourrons les chasser et les manger. À moins que vous ne préfériez mourir de faim.

Je vois sa tête et je crois que c’est précisément ce qu’il préférerait.

Chapitre 20 

Terre inhospitalière

Chasser, oui, mais chasser quoi ? Je ne vois pas quel gibier on pourrait attraper sur une terre aussi inhospitalière. Je repense à l’étrange animal prostré à mes pieds tout à l’heure. Un chien ? Je n’en mangerai pas. J’ai trop de pitié pour ces animaux, mais Lanie, elle, n’en a aucune. Elle se tient droite et fixe l’horizon. Le soleil m’aveugle, j’ai les yeux qui me brûlent.

Elle ne répond pas, mais fait une mimique qui m’intime de me taire. Je la vois se concentrer. J’en déduis qu’elle utilise ses capacités pour cerner la vie autour de nous. Brusquement, elle écarquille les yeux. Elle reste comme ça quelques instants. Elle est terrifiante. Elle se décide, finalement, à me parler et m’annonce tout naturellement :

J’ai mis plus d’émotions que je ne l’aurais voulu. Elle me fixe et, honnêtement, elle n’a rien besoin d’ajouter.

Je frémis.

Je regarde autour de moi, inquiet.

Elle ne me répond pas et s’éloigne. Je me ressaisis. Il faut que je sois vigilant. Chasse ou pas chasse, si cet animal est un prédateur il faut que je sois sur mes gardes. Je jette des regards inquiets autour de moi. Je ne vois rien. À quoi ressemblent les prédateurs sur terre ? Elle ne m’a rien dit de plus. Dans le OUT nous n’en avons pas… Je repense à certains ouvrages que j’ai lus il y a longtemps et aux contes que nous narraient les anciens sur la place. J’imagine un animal énorme avec des crocs et des griffes acérées. Un animal similaire à celui que j’avais croisé avec Renaud, mais en beaucoup plus gros et beaucoup plus effrayant. Oui, son nom me revient : un tigre ! J’arrête de marcher et regarde autour de moi, davantage inquiet. Cet animal est imposant, je le verrais ? Je me persuade : je le verrais, et ce, bien que la lumière m’aveugle. Je ne suis pas habitué à tant de luminosité. Un doute m’assaille, se pourrait-il que la menace vienne d’en haut ? Je lève la tête et scrute le ciel bleu, en plissant les yeux, puis baisse rapidement le regard, ébloui. On a dit : vi-gi-lant. La tête me tourne. J’ai dû bouger trop rapidement. Je me masse les tempes, mon regard est attiré par le sol. Si le danger était sous terre ? Je chasse cette idée stupide de mon esprit. Sous terre c’est le OUT ! Mon monde me manque. Cela ne fait pas encore une journée complète que je suis dans le IN, mais ça me semble une éternité. Soudain, j’entends la voix de Lanie. A-t-elle besoin d’aide ? Je me précipite vers les ruines. La Inite me regarde triomphante, elle tient dans sa main gauche un animal qui m’est familier, un serpent. J’ignorais qu’il y en avait sur terre également. Tu parles d’un prédateur ! Je ris nerveusement. À présent, serein, je m’approche.

Lanie hésite puis me le tend.

Mc Wright disparaît dans la ruine. Pendant ce temps, je récupère de quoi allumer un feu : des pierres et de l’herbe sèche, ce n’est pas ce qui manque. Lanie réapparaît avec une gamelle en métal abandonnée par les Inites.

J’observe l’animal mort attentivement. C’est une espèce venimeuse, ses glandes de venin sont au niveau de sa tête. Je regarde autour de moi et aiguise une pierre. Ensuite, par précaution, je tranche cinq centimètres derrière la tête du reptile. Je place le récipient sur le feu et plonge l’animal dedans. J’attends quelques instants avant d’empoigner fermement ma pierre taillée et de racler les écailles du serpent. Une fois cela fait, je le remets à cuire. Quand la cuisson me semble bonne, je l’éventre et retire la colonne vertébrale. Nous n’avons plus qu’à manger.

Me nourrir me fait du bien, mais j’ai mal partout et chaud, trop chaud. Pourtant la température baisse. Machinalement, je pose ma main sur mon bras et la retire aussitôt. Une violente douleur parcourt mon épiderme. Mon bras est brûlant et très douloureux. Je le regarde attentivement, il est rouge, rouge glaise !! L’autre aussi ! Je touche du bout des doigts mon visage, la même sensation. Paniqué, je m’approche du récipient d’eau et vois, avec effroi, mon reflet. Je pousse un cri. La radiation : les anciens avaient raison. Lanie lève la tête surprise.

Je suis paniqué, les larmes me montent aux yeux. Je me lève dans un bond. Je vais mourir ici dans le IN. Elle me regarde un sourire en coin. Je ne pensais pas que ma mort la réjouirait à ce point. Cela me met en rage.

Son expression change du tout au tout. Elle devient beaucoup plus sévère, mais elle ne dit rien. Je crois que je l’ai blessée. Elle se lève à son tour et s’éloigne :

Je m’approche d’elle énervé.

J’ai envie de hurler, mais je me retiens.

Son ton est sans appel. Elle part. Je me laisse tomber au sol, contre une ruine, dépité. Je regarde l’état de mon bras, je suis sûr qu’il est trop tard. Peut-être que si je m’en étais aperçu avant nous aurions pu faire quelque chose, mais il est trop tard, Lanie ne trouvera pas de remède. Je ne l’aperçois déjà plus, je me laisse aller. Après la colère succède la peine, une peine immense. Les larmes roulent sur mes joues ce qui apaise momentanément la douleur et la chaleur émanant de mon visage. Pourtant quand je suis venu avec Renaud dans le IN, je n’avais eu aucun symptôme ! Nous n’étions peut-être pas restés assez longtemps ou bien la zone était dépolluée ? Je regarde autour de moi cette terre aride et inhospitalière. Tout est sec, tout est brûlant, rien ne vit. Les entrailles du OUT sont une bénédiction. Je comprends pourquoi nous nous sommes réfugiés sous terre au moment de l’effet Papillon. Je vais finir, comme nos ancêtres, désagrégé par la radiation. Pendant quelques secondes j’essaye d’imaginer quels seront les prochains signes de ma fin. Sans doute que la douleur va se propager à l’intérieur de mon corps et que je ne pourrai plus respirer ? Cela va être une mort atroce. Il faut que je demande à Lanie de m’achever, en espérant qu’elle revienne ! Je mets ma main en visière afin de voir au loin, mais à part de la terre et du sable je ne distingue rien. En plus de cela, la nuit commence à tomber. Si je n’avais pas cette brûlure, j’aurais froid. Mon dos, contre la paroi chaude de la ruine, me réconforte. Le temps est long, mais j’attends. J’ai espoir que ce que nous avons vécu ensemble ces derniers jours la fera revenir. Je ferme les yeux et mon esprit dérive.

Chapitre 21 

Opération pharmacie

Non mais, quel abruti ! Je marche vite pour mettre le plus de distance entre lui et moi ! Pire qu’un homme, un Outien ! Terrorisé par un toutou sans défense, à l’article de la mort pour un coup de soleil ! Il est pitoyable ! Et ces accusations ! Il m’a mise dans une telle rage que j’aurais pu le tuer d’un seul regard ! Pour qui se prend-il pour proférer de telles remarques ? Si je l’avais abandonné dans le Haut Désert, il n’aurait pas tenu dix minutes ! Argh ! J’écume de rage ! Il n’y a que le petit ami de Juda pour être idiot à ce point ! Maudit soit le jour où il m’a fait descendre sous terre ! La peste soit sur tous les Outiens !

Je m’arrête et expire longuement. Les paroles de cette mauviette m’ont touchée plus que je ne l’aurais cru. Lanie, calme-toi. Tu vas lui trouver son fichu remède, tu vas le ramener dans son dépotoir où il va recommencer à vendre des rats et manger du serpent pendant que tu retrouveras ton bureau à l’Institut et te régaleras de chapon. Ma colère s’estompe peu à peu. Je m’agace. Je ne me reconnais plus depuis quelque temps. Les émotions fortes me submergent de plus en plus. Je me contrôle de moins en moins. Je dois me ressaisir. Je n’ai pas le droit d’être faible. J’entends les bruits de mes pas. Je perçois les battements de mon cœur. Je suis totalement seule. C’est apaisant. J’en ai besoin en cet instant. Je sais exactement où aller. Maintenant que je suis certaine d’être dans le Haut Désert, je m’oriente plus facilement. À l’Institut, j’ai passé des heures à étudier tous les No Man’s Land durant ma formation et j’ai une mémoire étonnante. Pour un peu que je me concentre, je peux me remémorer beaucoup de choses. Passé un temps, mes formateurs ont même cru que j’étais une Ultra Esprit plutôt qu’Émotionnel. La bonne blague !

Je progresse lentement tandis que je me remémore les conseils de ma grand-mère : petite, j’avais la peau fragile et je prenais souvent des coups de soleil. Elle mettait un point d’honneur à les soigner de façon naturelle et indépendante. « Nous sommes suffisamment les cobayes de l’Institut », disait-elle à mon grand agacement. Toutefois je dois admettre qu’aujourd’hui son excentricité joue en ma faveur. Elle m’a appris quels éléments peuvent apaiser les brûlures et hydrater la peau. L’Institut m’a indiqué où je pouvais trouver ce dont j’avais besoin dans ce milieu en ruine.

Je m’arrête un instant pour scruter le paysage. Ma connaissance géographique de ce lieu est purement théorique ce qui me complique légèrement la tâche. Par chance, je reconnais à l’horizon la Statue Miraculée : ce n’est rien d’autre que la sculpture d’un homme en armure datant de l’ancien temps. Elle est en piteux état, mais elle a miraculeusement survécu à la violence de Papillon. Pendant des années, cela a été un lieu de pèlerinage pour les Inites jusqu’à ce que l’Arène en interdise l’accès, jugeant le chemin trop dangereux et le lieu trop isolé. Bien évidemment, ce reliquat du passé m’indiffère en soi, mais il m’apporte toutefois une bonne nouvelle : l’endroit que je recherche n’est plus très loin. Il faut que je me dépêche, la nuit va bientôt tomber.

Je l’atteins, à ma grande joie, après deux heures de marche. Il s’agit d’une carrière d’argile verte abandonnée depuis des centaines d’années. Pourtant il s’avère que l’argile est un remède très efficace au même titre que le bicarbonate de sodium – mais je ne sais où trouver le natron nécessaire à son extraction dans ce désert de ruines. La carrière se trouve à dix mètres sous mes pieds. Je contemple les alentours en quête d’une voie où la pente serait moins obtuse pour descendre en toute sécurité. Il manquerait plus que je me blesse en voulant aider le freluquet de service. Je finis par localiser un mince sentier à une centaine de mètres. La route sera plus longue, mais elle évite une descente raide et hasardeuse. Une fois en bas, je prends conscience de la hauteur de cette carrière et, seule, je me sens minuscule. Même en ruine, mon monde en impose. Je me secoue. Je ne dois pas m’attarder. S’il y a bien une chose que je sais, c’est que le IN est imprévisible. Je ramasse autant d’argile que je peux en porter puis je rebrousse chemin.

Au-dessus de ma tête, le ciel s’assombrit. Ce n’est pas bon du tout ça. Je me suis porté la poisse. Je lève les yeux. De gros nuages noirs s’amoncellent. Ils s’entassent, obscurcissant toujours plus le désert. Il va pleuvoir. On ne pouvait pas me donner de pire nouvelle - à part si l’on m’annonçait que j’étais mutée dans le OUT. Je dois m’abriter au plus vite. Mon cerveau tourne à vive allure jusqu’à ce que la solution me vienne : le Cratère. Il s’agit d’un immense trou sans doute créé par une bombe du temps de Papillon, mais c’est surtout une grotte artificielle suffisamment étanche pour me protéger d’un orage. Le problème c’est qu’il se trouve à deux kilomètres de la carrière et que si je le rejoins, il me faudra ensuite presque trois heures pour retourner à l’Oasis. Lorsque le tonnerre gronde une première fois, je cesse de tergiverser. Ce n’est pas comme si j’avais le choix.

Priant tous les Dieux d’avant et d’aujourd’hui que le ciel daigne attendre avant de libérer sa fureur, je me presse vers ma nouvelle destination. Un morceau d’argile s’échappe, mais je n’ai pas le temps de le ramasser. L’atmosphère s’alourdit. L’orage approche. Le danger est imminent. Les premières gouttes arrivent une heure plus tard. Je me mets à courir. Le Cratère se dessine dans mon champ de vision. Je suis fatiguée, j’ai le souffle court, mais j’accélère encore. Il est en contrebas lui aussi, mais contrairement à tout à l’heure, je ne prends pas le temps de choisir le meilleur chemin pour descendre. Je suis le premier que j’aperçois puis me réfugie au plus profond de mon abri de fortune. Un éclair et un terrible coup de tonnerre sonnent officiellement le début du déluge. La pluie tombe dru à présent. Heureusement, j’ai pu me réfugier à temps et je ne suis presque pas mouillée. Je regarde l’eau tomber à verse puis mon regard tombe sur mon remède de fortune. Ni une ni deux, je pense à l’imbécile. J’espère qu’il ne lui viendra pas à l’idée de s’exposer pour apaiser ses brûlures.

Soigner un coup de soleil dans le No Man’s Land c’est dans mes cordes. Gérer un empoisonnement par Pluie Acide, beaucoup moins.

Chapitre 22 

Aux grands maux

les grands remèdes

Un rugissement terrible résonne. Je me réveille, en sursaut, ahuri. Le tigre ? Où suis-je ? Le ciel est noir, la terre est sèche. Je suis dans le IN et les éléments semblent se déchaîner. Tout me revient à l’esprit : le serpent, la radiation, mes brûlures, Lanie qui est partie… je m’en veux de m’être endormi. Peut-être est-ce dû à ma maladie croissante ? Le ciel sombre avance sur moi. Je n’avais jamais vu un tel spectacle. Tout est violent jusqu’à l’air qui me fouette le visage. Je suis captivé et effrayé à la fois. De la lumière zèbre la noirceur des nuages et le bruit est terrible. On se croirait en enfer. Peut-être que je suis déjà mort, en fait ? Je regarde mon bras, brièvement, je ne distingue plus grand-chose, mais je sais que ma peau est brûlée. Je me redresse, péniblement, tout mon corps est rouillé. Ce qui arrive sur moi m’effraie, il faut que je trouve un arbi et vite. J’examine la ruine, les pans de murs encore debout sont peu nombreux. Soudain une violente douleur me foudroie au niveau du bras puis une deuxième. Je lève la tête et distingue péniblement de petits traits tomber du ciel. De nouvelles douleurs se manifestent. Mon regard se pose sur le sol. On dirait de l’eau, il pleut ! C’est donc ça ! Je ne pensais pas que la pluie pouvait brûler à moins que ça ne soit ma peau déjà meurtrie qui ne supporte plus rien ? L’eau tombe de plus en plus et de plus en plus vite, il faut que je me trouve un abri d’urgence. Je discerne deux pans de murs perpendiculaires qui forment un toit. Je me précipite dessous. L’espace n’est pas très large. Je tiens mes bras le long de mon corps et reste immobile. La pluie se met à ruisseler de partout. Le sol trop sec peine à boire cette eau diluvienne. Mes chaussures sont rapidement trempées, mais je ne ressens pas la douleur comme sur mon bras déjà meurtri. Finalement, tout mon corps est humide et j’ai froid, très froid. Je commence à trembler. Ce moment désagréable semble durer une éternité. Toutes mes pensées vont vers ma famille. Le regard bienveillant de ma mère, la force de mon père, le sourire chaleureux de Viny et le doux visage de Mila. Je m’en veux, nous nous sommes séparés sur une dispute. Les derniers mots que nous avons échangés n’ont pas été tendres. J’aurais aimé pouvoir lui expliquer. La pluie finit par cesser ce qui me soulage. Je risque un pied hors de mon abri de fortune. Tout mon corps est engourdi et transi de froid. Je hais cette sensation. Mes pas sont lourds, mes pieds s’enfoncent dans la terre ce qui me donne l’impression que je vais perdre une chaussure à chaque fois. Cette sensation ainsi que celle des vêtements qui collent à ma peau sont très désagréables. Ma gorge commence à me piquer et mes tremblements sont de plus en plus violents. La radiation semble gagner du terrain sur mon corps. Mc Wright n’est toujours pas revenue, elle ne reviendra jamais. Soyons lucides, je ne suis qu’un poids lourd pour elle, à présent, je ne lui suis plus d’aucune utilité. Ma vie l’indiffère maintenant qu’elle a regagné le IN. Un pion voilà ce que j’ai été. Je repense à la manière dont elle m’a laissé. Comment peut-on être si froid, si insensible à la douleur de l’autre ? La gestion de ses capacités l’aurait immunisée contre tout ? Je regarde mes bras, ils sont en feu tout comme mon visage et ma nuque. Il faut que je me fasse une raison. Tout mon corps est douloureux, c’est bientôt la fin. Bientôt mes organes vont se désagréger. Cette pensée me serre le cœur. Je ne peux pas mourir comme ça. Je ne veux pas souffrir davantage. Le serpent lui au moins a eu la chance d’être vidé de son énergie, il n’a pas souffert. Mc Wright ne m’a même pas offert ça. Brutalement, une idée explose dans mon esprit. Je revois le cadavre de la tête du serpent abandonné sur le sol, ses crochets. Peut-être que ma fin ne sera pas si terrible ? Peut-être que si je m’injecte ce poison ma mort sera plus rapide ? Il engourdira lentement tous mes membres et je finirai par m’endormir dans un état comateux. Ou bien, mon cœur s’arrêtera d’un coup et je ne sentirai plus rien. Je retourne vers l’endroit où nous avons précédemment mangé. Le serpent sera mon dernier repas, un mets de choix. Je fixe attentivement par terre. Il fait nuit noire, je ne vois rien. Je fais courir mes mains sur le sol, je sens la terre humide et une terrible brûlure. Je me déplace à quatre pattes. Mes genoux collent au sol. La pluie a tout saccagé. Je m’assois désespéré, c’est chercher une pierre dans un éboulis ! Je soupire, il ne faut pas que je me décourage je n’ai plus que ça comme solution à présent. Je suis seul, dans le noir, malade. Il ne faut pas que j’abandonne. Je prends une grande respiration et ma gorge devient très douloureuse. Il faut que je le fasse ou ça sera pire. Si seulement Lanie était là. Cette pensée m’arrache un sourire. C’est fou ce que le désespoir peut nous faire dire. Je glisse à nouveau mes doigts dans la terre, c’est de plus en plus douloureux. Je fais une pause, recommence. Finalement, je sens un objet visqueux. Je fais courir mes doigts doucement, ils sont endoloris, mais je sens une partie lisse puis une pointe. J’ai trouvé la tête de serpent. Je l’attrape maladroitement, elle me glisse des mains. Je la reprends fermement cette fois. Une larme roule le long de ma joue. Je ne parviens pas à croire que je vais faire ça. Je prends une profonde inspiration, ma gorge est en feu. Il faut que je le fasse. J’approche un crochet de mon bras. Je respire profondément. Il faut que je le fasse maintenant ou je ne le ferai jamais. Mes dernières pensées sont pour ma mère que je vais laisser seule. Je sens la pointe froide contre ma peau douloureuse. À trois j’appuie fermement. Un, deux…

Chapitre 23 

Il faut soigner le freluquet

Une fois que la pluie a cessé, j’ai quitté mon refuge et me suis précipitée à l’Oasis. J’avais un mauvais pressentiment… et bien évidemment le freluquet l’a confirmé. Tout d’abord, fatiguée par la route interminable, distinguer sa silhouette, à l’horizon, m’a soulagée. Puis je me suis rapprochée et ce que je voyais, dans l’obscurité, s’est précisé. Du soulagement, je suis passée à l’exaspération : il était prostré comme un mourant faisant ses adieux au monde, tenant le crochet du serpent de midi. Je comprends qu’il envisage de s’empoisonner. Instinctivement, je prends le contrôle de son bras, que je ne lâche plus des yeux. Je perçois sa surprise et son désespoir. C’était donc ça… Décidément ce type est pitoyable sous toutes les coutures. Si je n’avais pas besoin de lui pour survivre, je crois que je le laisserais faire.

—  Sinon, l’abruti, vous en avez d’autres des idées de génie ? lui lancé-je d’une voix aussi forte qu’agacée.

Du coin de l’œil, je le vois qui sursaute.

—  Je vais lâcher la pression autour de votre main, mais je vous déconseille fortement de retenter quoi que ce soit.

Je tiens aussitôt parole et il retrouve sa mobilité. Je l’ai enfin atteint et je masque mon horreur : il est trempé jusqu’aux os. Ses yeux brillent de reconnaissance et je crois qu’il veut m’enlacer. Je fais un grand pas en arrière pour l’éviter. Ça l’étonne.

—  Pour commencer, je ne suis pas du genre tactile. Ensuite, vous êtes mouillé. Pourquoi êtes-vous resté sous la pluie ? Renaud ne vous a-t-il pas mis en garde ?

Il continue de me fixer d’un air ahuri et avec un sourire béat. Cette fois c’est certain, nous avons perdu le freluquet. La pluie acide a grillé ses derniers neurones. Je réfléchis puis soupire. La solution que j’ai trouvée me déplaît avant de la formuler.

—  Il faut gagner l’Oasis du Val Docks, lui dis-je. Là-bas, nous trouverons de quoi vous décontaminer.

—  Alors je vais vraiment mourir ?

Je lève les yeux au ciel. Il est exaspérant au possible.

—  Non, sur le IN, on évite de s’exposer à l’eau non traitée, car cela peut s’avérer dangereux. Elle peut être très toxique comme totalement inoffensive. Les nuages ramènent de l’eau d’un peu partout sur la planète, y compris des lieux encore fortement irradiés. C’est la raison pour laquelle nous évitons de traîner sous la pluie. Même si la plupart du temps, les analyses démontrent que l’exposition est sans gravité, les Inites qui sont restés sous la pluie viennent se faire décontaminer de façon préventive. C’est pour ça que je veux vous emmener au Val Docks. Vous n’avez sans doute rien, mais je préfère m’en assurer. Mieux vaut prévenir que guérir. On ne peut traiter l’irradiation sans médicaments lorsqu’elle a envahi le système sanguin, mais on peut stopper sa propagation.

Je vois Mitch perdre des couleurs et la peur s’immiscer en lui tandis qu’il observe ses bras rougis. Je suis son regard et ajoute :

—  Vous auriez dû vous renseigner sur le IN. Cela vous aurait évité d’être inutilement agressif et ridicule. Les brûlures sur votre peau n’ont rien à voir avec l’irradiation. Il n’y a que peu d’irradiés dans mon monde, car les Ultras et l’Institut ont réussi à combattre la maladie. Vous n’avez que des coups de soleil. C’est douloureux, mais pas grave. Dans quelques jours, vous n’aurez plus rien.

—  Vous êtes sûre ?

Sa voix est timide et honteuse.

—  Absolument sûre. Le soleil est une immense boule de feu et le feu, ça brûle. Tout simplement. Venez, on va s’en occuper. Ensuite nous dormirons. Nous devons prendre des forces avant de partir pour le Val Docks.

Mitch se lève et me suit jusqu’au filtre à eau. Je récupère la gamelle de tout à l’heure et dépose un morceau d’argile à l’intérieur. Je fais couler de l’eau dessus. Je pétris la boule qui commence à ramollir et la malaxe jusqu’à ce qu’elle ait la forme que je souhaite. Je me tourne vers Mitch, lui tends ma mixture et lui explique :

—  Il faut appliquer la boue en cataplasme sur les zones brûlées. L’argile a des vertus curatives. Elle apaise la sensation de brûlure et hydrate la peau.

Mitch prend la casserole et commence à étaler l’argile sur son corps meurtri. Je le laisse faire. Les contacts physiques… Il me demande néanmoins un coup de main pour l’arrière de la nuque et le visage. Je prends de la boue et l’applique généreusement sur son nez et ses joues puis recommence sur la nuque. Voilà, c’est terminé. Il est recouvert de terre ce qui lui donne un aspect comique et sale. Je ramasse la casserole et la nettoie.

La nuit est tombée depuis longtemps à présent. J’ignore l’heure qu’il est. Je commence à me lever, mais Mitch me fait signe d’attendre.

—  Combien de temps avons-nous pour faire la décontamination ?

—  Plus c’est tôt mieux c’est, mais, en gros, une trentaine d’heures.

—  Alors, reposez-vous un peu. Vous avez d’énormes cernes. On partira très tôt demain matin.

Je souhaite protester, mais mes paupières acquiescent. J’opine donc et pars à la recherche d’un coin pas trop dur. Comme c’est peine perdue, je finis par m’allonger près du filtre à eau. Je ferme les yeux.

Quand je me réveille, il fait encore nuit et Mitch est assis à côté de moi. Je ne sais pas s’il a dormi ou non. Je le regarde et me lève.

—  Vous avez faim ? me demande-t-il.

—  Pas dans l’immédiat. Si vous pouvez attendre d’être arrivé au Val Docks, je le peux aussi.

Ma réponse le satisfait. Je vois qu’il a déjà rassemblé nos maigres affaires. Nous nous mettons donc en route sans plus attendre. J’ignore l’heure qu’il est, mais c’est tôt. Le détour par le Val Docks va rallonger notre chemin de près de cinquante kilomètres à l’arrivée. Cinquante kilomètres, de plus, avant de retrouver Spencer, Zoé et Harry. Harry me manque. Cinquante kilomètres, de plus, mais je n’en informe pas Mitch. Il me paraît suffisamment atterré comme cela. Je frissonne, mais me retiens de grelotter. Mitch à côté est dans le même état. Marcher ne pourra que nous réchauffer. Dans la pénombre, je peine à me localiser, mais je décide de me faire confiance et me mets en mouvement.

Nous marchons en silence, économisant nos forces. Plus nous marchons, plus le ciel s’éclaircit. L’aube apparaît avant que nous ayons atteint l’Oasis. En apercevant le soleil, Mitch se couvre la nuque avec un foulard de fortune, mais je le rassure. Il est encore trop tôt pour que les rayons soient dangereux. Cela ne le tranquillise qu’à moitié, mais il me fait confiance. Mon ventre commence à gargouiller tandis que je continue à avancer. J’ai mal aux pieds à force de crapahuter dans ces lieux de désolation. Le soleil croît. Il fait clair à présent. Nous marchons depuis des heures lorsque l’Oasis du Val Docks se profile enfin à l’horizon. je jette un coup d’œil à Mitch qui l’observe avec un mélange de crainte et d’admiration. Cependant que nous en approchons, on discerne les premières tours et les premières maisons. Le Val Docks n’est pas une ruine comme celle que nous avons quittée, mais une ville que nous avons dû abandonner. Pour faire simple, nous pénétrons dans une ville fantôme.

—  L’Oasis est en bon état. Pourquoi personne ne vit ici ? demande Mitch.

— On y a vécu, mais, à l’époque, l’air était trop pollué et les médicaments mettaient trop de temps à arriver. Le taux de mortalité y était très élevé alors les habitants ont, petit à petit, quitté la ville.

Nos paroles et nos pas résonnent dans cette rue vide et morte. On ose à peine respirer. Les anciens Inites disent que les morts du Val Docks errent encore ici. Je ne crois pas aux superstitions et je doute que Mitch s’y laisse prendre aussi, mais je garde l’information pour moi. Quoi qu’il en soit, l’atmosphère de ce lieu est pesante. Le Haut Désert porte très bien son nom dans cette ville. Après quelques mètres, nous trouvons des panneaux directionnels rouillés. Sur l’un d’eux est écrit « Hôpital ». Il pointe vers la droite alors je prends cette direction. Les anciens hôpitaux inites avaient tous un service de décontamination d’urgence. Nous suivons les indications pendant une dizaine de minutes puis le bâtiment nous apparaît enfin. Le temps a endommagé les portes, mais nous parvenons tout de même à l’ouvrir. L’intérieur est sombre et poussiéreux, mais, s’il fonctionne comme l’Institut, je sais où trouver les compteurs. Je m’oriente donc vers une porte sur le côté qui donne sur un escalier. Nous descendons et nous trouvons les compteurs d’électricité, d’eau et de gaz. Je les actionne au cas où : les lumières se rallument. Je lui souris, fière de moi. Je lui fais signe de me suivre et nous remontons. Nous gagnons le hall où une vieille pancarte indique les emplacements des différents services. Mitch la lit avec intérêt puis me montre les mots « décontamination préventive ». Ce service est indiqué au rez-de-chaussée. Logique puisque c’est censé être une manœuvre rapide et ambulatoire. Je mémorise sa localisation précise puis me lance. Mitch en fait autant. Je le vois qui accélère l’allure et me dépasse. Il atteint la porte de la salle en premier et entre. Je le suis. À l’intérieur, il est figé et me regarde effaré. Je lui offre un sourire narquois.

J’ai peut-être omis de lui expliquer que la décontamination préventive consiste en une série de douches brûlantes au jet.

Chapitre 24 

En voir de toutes les couleurs

Je regarde le grand mur face à moi, il est fractionné par des murets de béton. Je distingue rapidement des traces d’usure évidentes par endroits. Cela ne m’inspire rien de bon. Les lieux sont vétustes, lugubres, en ruine. Le vent s’engouffre par une fissure dans le plafond pour mieux révéler les cris des âmes autrefois tourmentées dans ces lieux. Je regarde Lanie espérant trouver un peu de réconfort, mais ses yeux brillent d’une lueur étrange, effrayante.

—  On procède comment ?

Mieux vaut que je sois fixé rapidement. Sois fort, Mitch, un homme, un vrai !

—  Le processus est très simple en réalité. Vous voyez les différents espaces ? Ils représentent les quatre étapes de la décontamination préventive. Je vous détaille tout ou je vous laisse la surprise ?

Quatre étapes, rien que ça ? Elle affiche un sourire radieux, comme s’il s’agissait d’un jeu. Hélas, je suis sûr d’y perdre. Soit je meurs contaminé, soit je me laisse torturer. Je sens que je vais souffrir, une décontamination ne peut pas être indolore, si ? Ma gorge me pique et ma peau, bien qu’apaisée par les pansements de glaise, me fait encore mal. J’hésite, est-ce que j’ai finalement vraiment envie de savoir ce qui m’attend ? D’un autre côté je ne souhaite pas rentrer dans son jeu. Je me contente de demander :

—  Est-ce que c’est douloureux ?

—  Je ne peux pas vous répondre, je n’ai jamais eu à y passer. Après j’ai des connaissances théoriques… et sans être douloureux, cela ne sera pas agréable à cause de vos coups de soleil. J’ignore si elle dit ça pour me « rassurer », autrement dit me torturer ou si elle est sincère. Je la fixe, mais ne décèle rien de plus dans son regard. J’envisage un fragment de seconde de sonder son esprit, mais ma précédente expérience me rappelle que cela ne servirait à rien.

—  C’est parti, qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?

—  Pour commencer, vous allez devoir enlever vos vêtements et vous doucher. Cette première étape va vous rincer avant le traitement. Étape un. Prêt ?

Je suis rassuré et mal à l’aise à la fois. Une douche ce n’est pas douloureux. Par contre l’idée de quitter mes vêtements me fait grimacer. J’enlève mon t-shirt, mes chaussures, chaussettes et pour finir mon pantalon. Il fait terriblement froid. Lanie reste là, elle m’observe.

—  C’est bon, je suis prêt.

—  Il faut enlever tous vos vêtements, précise-t-elle en accentuant sur le « tous ».

Je baisse la tête et regarde mon caleçon puis la fixe avec insistance, j’attends qu’elle se tourne. Elle comprend finalement. À deux mains, je me dépêche de dissimuler mon sexe. Les pensées de Joly me reviennent à l’esprit et étrangement je me sens plus serein, plus sûr de moi. Lanie se retourne, inconsciemment, elle jette un regard en coin ce qui me fait sourire. La reine des glaces est humaine.

— J’ai cru comprendre qu’une infirmière vous a douché à l’Institut. Laissez-moi vous prévenir que ce sera différent cette fois. Sans bassine.

—  Moi qui espérais que vous me frottiez le dos, je suis déçu.

J’ironise afin de dissimuler mon mal-être. Elle ne semble pas s’en apercevoir, car elle s’occupe, à présent, d’un ordinateur.

—  Ne soyez pas déçu, j’aurai d’autres occasions de m’illustrer avec vous durant le processus. Restez bien sous l’eau tout le temps imparti quoi qu’il arrive ou quoi que vous ressentiez. Chaque douche a été minutieusement programmée pour une efficacité optimale.

Je rentre dans le premier box, les mains toujours en croix sur mon bas ventre. J’observe le plafond au-dessus de moi, je vois des trous, c’est donc de là que l’eau va couler. Pourvu qu’elle soit chaude !

— Rappelez-vous que vous devez rester sous l’eau tout le temps imparti ou nous devrons recommencer.

Je la vois taper sur l’ordinateur. Un clic retentit, l’eau tombe immédiatement. Elle est d’abord tiède ce qui me fait du bien, mais rapidement elle devient brûlante et réveille la douleur de ce que Lanie appelle mes coups de soleil. Je serre les dents, ferme les yeux. Cette première douche me paraît durer une éternité. Je l’entends me parler au loin.

— L’eau chaude sert à tuer d’éventuelles bactéries qui vous colleraient encore à la peau. Vous devez être parfaitement sain avant de passer à l’étape suivante. Oh et navrée de vous le dire, mais pour que ce soit parfait, toutes les parties du corps doivent passer sous la douche. Ou l’on recommence.

Qu’est-ce qu’elle entend par là ? J’ai mal dû comprendre. Dans le doute, je lui tourne le dos et une main après l’autre, je place mes bras le long de mon corps. Je ne tiens pas à rester davantage dans cette fournaise. L’eau cesse enfin de couler. Je me frotte les yeux puis coiffe mes cheveux en arrière.

—  Et maintenant ?

— Deuxième box. Je préfère vous prévenir, vous allez encore moins aimer.

Je place mes mains en croix, résigné, et me dirige dans la seconde douche. Je vois Lanie se rapprocher et se munir d’un tuyau de taille impressionnante.

—  Étape numéro deux : décontamination. Mettez les lunettes pour vous protéger les yeux. Je vais vous asperger d’une mousse purifiante. Vous allez devoir tourner sur vous-même pour que j’atteigne toutes les zones de votre corps. La mousse va vous décontaminer intégralement.

Je saisis les lunettes d’une main puis lui tourne le dos pour les mettre. Sans plus attendre, elle déverrouille l’engin. Un jet puissant vient me frapper de plein fouet au milieu du dos ce qui me coupe la respiration. Mais ce qui suit est bien pire, ma peau déjà brûlée fond. La chaleur n’était rien.

— Combien de temps sous cette douche ? hurlé-je pour couvrir le son.

—  Vous tenez vraiment à le savoir ? Elle est un peu moins longue que la première si ça peut vous rassurer.

Je me décide à me mettre face à elle. La vapeur acide est suffocante.

— Vos mains. Je vous l’ai dit, je dois décontaminer toutes les parties. Je peux détourner le regard si ça vous soulage.

J’opine du chef. Je retire une main, mais j’ai beaucoup de mal à enlever la deuxième. Un, deux, trois. Je vois Lanie tourner la tête, elle a tenu parole. La douleur ne se fait pas attendre. Spontanément je me protège de nouveau. Le jet s’arrête.

— On passe à côté. Troisième étape : on rince et on refroidit.

Quatre étapes, j’en ai subi la moitié. D’un pas lent, je me dirige vers le box suivant. Il est similaire au tout premier. Lanie est retournée derrière son ordinateur. J’entends le clic puis l’eau tombe sur ma tête et le reste de mon corps. Elle est glacée, je retiens un cri, serre les dents. Petit à petit mes brûlures s’apaisent. Je me frictionne le corps pour enlever toute la mousse et y prends même un certain plaisir. L’eau cesse de couler. J’en ai fini pour cette étape. Je quitte cette douche non sans regret. Je me demande bien ce que me réserve le dernier box.

—  Dernière étape : finalisation du processus. Avalez ceci et séchez-vous. Je reviens dans une minute.

Elle me donne un verre, mais la texture est particulière, il n’est pas lourd comme nos pots en terre. Bien au contraire il est étrangement léger et souple. Je regarde le liquide qui se trouve à l’intérieur, méfiant.

— C’est de l’eau. Boire permet de mieux faire glisser les comprimés.

Elle me tend deux toutes petites pierres roses. À contrecœur, je lève ma deuxième main, place les comprimés sur ma langue et bois. Elle aura fini par tout voir. Elle se détourne de moi et allume une machine à faire du feu. Je n’avais jamais rien vu de tel. Puis elle saisit mes vêtements à l’aide d’une pince et les jette dedans. Je regarde mon dernier lien avec le OUT partir en fumée.

—  Même si je commence à croire que vous appréciez de me voir nu comme un ver, j’espère que vous avez des habits de rechange.

Elle affiche un sourire amusé.

—  Cela fait partie du processus. On détruit tout ce qui peut être contaminé. Mais rassurez-vous, la mode du IN vous ira à ravir. Vous pouvez prendre ce que vous voulez dans l’armoire qui se trouve derrière moi. Habillez-vous. On se retrouve dans dix minutes. Vous n’êtes pas le seul à mériter une bonne douche.

Lanie ouvre un grand placard, dans un grincement sonore. Elle saisit quelques vêtements puis m’adresse un clin d’œil moqueur. Je m’approche à mon tour et avise ce qui se trouve à l’intérieur. La première chose que je remarque est que tout est blanc ou gris. Cela me change des couleurs sombres que nous portons dans le OUT. La deuxième est qu’il n’y a pas de caleçon, que des slips. Je grimace, mais je m’en contenterai. Je choisis un pantalon gris et un t-shirt, à manches longues, blanc. J’espère que cela me protégera du soleil. Je m’habille rapidement.

—  Lanie ? Il n’y a pas de chaussures ?

Le silence me répond. Elle est partie prendre sa douche. Je regarde autour de moi et distingue un autre placard. Après avoir joué avec la serrure, je parviens à l’ouvrir et ce que je trouve à l’intérieur me surprend : des armes et des instruments horribles. Je n’ose pas imaginer à quoi ils peuvent servir… Je soupire et regarde dans la direction où Mc Wright est sortie, j’ai toujours su que les Inites étaient des sadiques !

Chapitre 25 

Sanglier à l’abordage !

C’est avec un malin plaisir que je laisse l’eau chaude couler sur ma peau. Mon corps se libère du stress et de la fatigue autant que de la crasse. La faim me ronge cependant. Je sens mon ventre gargouiller et cela altérerait presque le plaisir de la douche. Je me récure plus que je ne me lave puis stoppe l’eau avec un immense regret. Je ne peux me permettre d’oublier que je suis encore dans le Haut Désert et que je dois rejoindre mon frère. Je sais que l’inquiétude et le remords le consument en ce moment même. Je le sais si bien que je pourrais presque le ressentir en dépit de la distance qui nous sépare. Je me sèche puis goûte au délice de porter des vêtements propres. Même si ceux-ci ne sont pas de toute beauté, ils ont au moins le mérite de ne pas empester ni d’être poisseux. Un luxe comparé aux derniers jours.

Mitch m’attend dans le hall. Sa tenue lui donne l’air d’un fou échappé d’un centre de détention adapté. Je sais bien que je dois avoir la même dégaine, mais je ne peux m’empêcher de rire sous toge. Lorsqu’il m’aperçoit, je capte son embarras. Il peine à assumer d’avoir été vu dans son plus simple appareil. C’est alors que je capte autre chose, plus infime, mieux dissimulé. Du dégoût ?

À l’intérieur, je constate qu’il a ouvert un placard autrefois réservé aux soldats de l’Arène. J’y vois mitraillettes, fusils, grenades, sprays paralysants, camisoles et menottes. Je l’observe, attendant de savoir où il veut en venir. C’est alors que je comprends son horreur. Je lui explique donc :

Je remarque son scepticisme, mais je n’ai pas le temps de m’en soucier. De toute façon, il va bientôt rentrer chez lui pour ne jamais revenir. J’ajoute toutefois :

Puis je conclus tout en désignant les armes à feu.

Il me dévisage avant d’acquiescer brièvement. Aussitôt, il attrape un fusil qu’il se passe sur l’épaule. Je referme le placard. Sur la porte brillent les armoiries de l’Arène. Je donnerais cher pour que Julian soit avec nous en ce moment. Enfin, nous quittons cette pièce. Mitch me dit qu’il est prêt à partir. J’opine gravement. Ce détour nous a retardés.

Une nouvelle fois, il approuve puis nous nous séparons dans l’hôpital. Le départ vers la liberté approche.

J’ai l’impression de faire du sur place ou d’errer dans les limbes. Nous marchons depuis des heures sur un sol totalement déboisé. Ni arbre ni feuillage nulle part. Le paysage est identique de toute part, envahi de poussières et de cailloux… et à présent de boue. La pluie a laissé une empreinte brunâtre et fétide. Merci la pluie. Merci Papillon. Ce n’est que la solitude et la décrépitude à droite comme à gauche. Je guide Mitch à travers ce chemin de désolation. Cependant, si nous nous sommes trop éloignés, nous n’avons aucun moyen de le savoir. Pour couronner le tout, les nuages ont complètement disparu si bien que la chaleur nous assaille. Je suis de nouveau en sueur. Le confort de la propreté s’est évanoui. Nous progressons en silence, la faim et la fatigue nous astreignent à économiser nos forces. Nous avons sûrement sauté le repas, mais, comme Mitch ne semble pas disposé à s’arrêter, je ne lui en fais pas la remarque. Je ne veux pas montrer de signe de faiblesse. En outre, j’ai expérimenté la dernière solution dans le OUT alors je peux supporter une baisse d’énergie dans le IN.

Je sursaute puis fais volte-face. Je découvre avec effroi un horrible sanglier noir qui se rue dans ma direction. Perdue dans mes pensées, je ne l’ai même pas senti arriver. Rien qu’à sa taille, je sais que cette bête a trop d’énergie en elle pour que je l’épuise avant impact. Soudain, je sens qu’une masse m’entraîne brutalement vers le sol. Je reconnais Mitch qui s’est jeté sur moi lorsque j’aperçois le sanglier qui fonce et piétine l’emplacement que je viens de quitter. J’ai mal aux côtes, mais je repousse Mitch toujours enchevêtré sur moi. Cela lui fait l’effet d’une décharge, car il se relève d’un bond et se lance à la suite de l’animal tout en brandissant son fusil. Je le regarde faire, incrédule. S’il croit pouvoir tenir la distance contre un tel monstre !

Je me ressaisis aussi sec et reporte mon attention sur la bête qui s’est déjà éloignée. C’est à peine une silhouette. Capter son énergie à une telle distance me coûte énormément. Cela me fatigue plus que de coutume, mais le sanglier s’arrête. Je le contrôle enfin.

Mitch s’arrête pour viser puis tire. La déflagration, plus violente qu’un éclair d’orage me transperce les oreilles. Le sanglier s’écroule. Pour moi c’est un contrecoup aussi rude que si l’on avait coupé un élastique que je tendais. Perdre cette énergie que je contrôlais aussi subitement me fouette brutalement et me sonne. C’est la première fois que je fais une telle expérience : certes, j’ai déjà été confrontée à la mort. J’en ai accompagné quelques-unes, mais jamais de façon aussi brutale. Je suis toujours avachie, j’ai des frissons et la nausée. Le contrôle énergétique me présente ses pires desseins. Je lève les yeux. Mitch est en train de revenir vers moi. Il a l’air furieux.

Je fronce sévèrement les sourcils pour cacher ma honte. Je n’y ai même pas pensé. J’ai passé tellement de temps à me former comme Ultra Émotionnel que je n’ai même pas pensé à agir comme un humain normal.

J’ai parlé d’une voix forte et dure. J’ai conscience que je suis en tort et qu’actuellement avachie dans la boue, je suis dans une posture ridicule, mais cela ne fait rien. Je tâche de paraître furieuse. C’est un petit peu moins humiliant. Néanmoins sa réaction me prend de court. Il se radoucit et s’excuse :

Puis il tend la main pour m’aider à me relever. C’est à mon tour d’être penaude.

Voilà, c’est dit. Je l’ai dit. Je l’ai remercié. Il doit comprendre que c’est inhabituel, car je perçois sa gêne et il détourne le regard. Il fixe notre agresseur de tout à l’heure puis me demande :

Je lui souris.

Une fois remis de nos émotions, nous préparons notre festin. La viande est grasse, mais dieu que c’est goûteux pour quelqu’un d’affamé. Après plusieurs jours à me nourrir exclusivement de rongeurs et de serpents, le sanglier semble un mets de choix. Même Mitch est contraint de reconnaître que c’est meilleur que son ragoût de reptile. Il se lèche les babines tandis que j’observe le soleil qui est déjà bien avancé dans le ciel. Il suit mon regard puis reporte son attention sur moi.

J’acquiesce. Pourtant, pour la première fois, depuis le début de notre folle aventure, je ne suis pas pressée d’arriver à ce moment.

Chapitre 26 

Manque de peau

Le sanglier était délicieux, cela faisait longtemps que je n’avais pas mangé comme ça et la sensation d’avoir le ventre rempli est agréable. Pourtant je peine à trouver le sommeil, trop d’idées sombres envahissent mon esprit.

—     Lanie, je vais monter la garde, ça ne sert à rien que vous vous fatiguiez, je ne parviens pas à dormir de toute façon.

À la lueur du feu, je vois qu’elle me regarde étrangement.

—     Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?

—     Oh je ne sais pas, j’hésite entre la douleur, le sol dur, le froid glacial du soir, le fait d’être sur une terre inhospitalière ou la crainte d’être chargé voire piétiné par un sanglier.

Lanie ne répond rien. Je crois que mon ironie lui a déplu. Je réalise brusquement que je réagis toujours de la sorte quand je vais mal. C’est ma manière à moi de me protéger. Je soupire :

—     À vrai dire ce n’est rien de tout ça.

J’hésite. Ce n’est pas vraiment dans mes habitudes de me confier, mais les derniers évènements nous ont rapprochés et j’ai l’impression que je peux lui faire confiance. Je finis de me convaincre : peut-être que je vais bientôt succomber à la radiation et rien n’aura plus d’importance.

—     Je, je…

Il est difficile de trouver les mots.

—     J’ai peur de mourir ici et de ne pas pouvoir dire ce que je veux aux personnes que j’aime !

Tout est sorti d’un coup.

Lanie plante son regard dans le mien, déterminé, les reflets du feu dansent dans ses pupilles.

Son ton est calme, apaisant, elle ne s’est pas moquée de moi, mais surtout elle m’a tutoyé pour la première fois.

—     Vous, tu me tutoies ? Je crois que nous venons de franchir un cap, plaisanté-je.

Elle lève les yeux au ciel. Je me ressaisis.

—     Merci, Lanie.

Je suis sincère, ces quelques mots m’ont fait beaucoup de bien. C’est finalement le cœur léger, l’estomac plein que je finis par m’endormir.

Le réveil est difficile, je mets un certain temps à comprendre où je suis.  Mon cerveau, on ne peut pas lui en vouloir, est dans le déni. Je m’étire, mes muscles sont engourdis et mon dos douloureux, le sol est dur. Lanie n’a pas dormi de la nuit.

—     Pourquoi ne m’avez-vous, ne m’as-tu pas réveillé pour que je prenne la relève ?

—     Tu dormais bien et vu le temps que tu as mis à t’endormir ça aurait été criminel.

Je ne réponds rien, je lui suis reconnaissant surtout que je me sens particulièrement mal. J’ai très chaud puis très froid puis de nouveau très chaud et ma gorge me brûle dès que j’avale ne serait-ce que ma salive. Nous buvons un peu d’eau, il faut économiser ce que nous avons, puis nous nous mettons en route. Lanie marche devant moi, son pas est régulier. Nous ne parlons pas, nous avons épuisé tous les sujets de conversation à moins que ce soit nous qui soyons complètement épuisés. Le soleil monte progressivement et son ascension est synonyme de chaleur. J’ai enroulé un tissu autour de ma nuque et de ma tête pour essayer de protéger mon visage et j’ai volontairement choisi ce t-shirt à manches longues pour couvrir mes bras, mais les rayons me brûlent même à travers le tissu. Je remonte une manche pour voir mon bras, mais mon cœur se serre en apercevant que ma peau pèle. Je vais mourir, j’en suis sûr. Il faut que nous trouvions une ville et vite. Je balaye du regard les environs, mais ce n’est que terre sèche, sable, bref le désert. Je sens les larmes me monter aux yeux. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même. C’est alors que Lanie prononce l’inimaginable :

—  Nous sommes arrivés.

Je regarde de nouveau attentivement autour de moi : rien. Je crois que le soleil lui a tapé un peu trop fort sur la tête. Elle s’arrête et scrute l’horizon. J’observe à mon tour minutieusement. Les yeux plissés, ma main en visière, je fixe la frontière entre la terre et le soleil et je parviens finalement à distinguer des reflets lumineux. Je suis partagé entre soulagement et crainte. Mc Wright accélère le pas, pressée de regagner la civilisation, et je vois bientôt des tours brillantes se dessiner au loin. Je ne partage qu’à moitié son enthousiasme, je n’ai aucune envie d’entrer dans une ville Inite.

—  Dépêche-toi, Mitch, plus tôt tu auras pris tes médicaments, mieux tu te sentiras. En plus les boutiques vont bientôt fermer.

Je ne réponds rien et me contente de presser l’allure. Les bâtiments sont de plus en plus nets et je constate qu’ils sont immenses. Cette ville ne ressemble pas au quartier Ouest et elle n’a rien de comparable avec la plus grande cité du OUT. Je suis impressionné, intimidé même devant ces immeubles imposants.

—  Tu vois ce qui brille sur les gratte-ciel ? Ce sont des panneaux solaires, c’est ça qui alimente la ville en électricité.

Je ne doute pas de l’efficacité de cette méthode, vu le climat du coin.

Nous arrivons à l’entrée de la ville et je me montre méfiant. Y a-t-il des gardes ? Lanie ne semble pas inquiète et mes craintes s’envolent rapidement.

—  Assieds-toi là, m’ordonne Mc Wright en me montrant une succession de marches à l’ombre d’un bâtiment imposant. Tu vas m’attendre le temps que je te prenne des médicaments.

J’hésite un instant puis obtempère, trop heureux de pouvoir prendre ce repos bien mérité. Ma tête est affreusement douloureuse et j’ai de plus en plus de mal à respirer, mon nez est comme bouché.

Je contemple les constructions autour de moi, les habitations sont nombreuses et groupées. Je détaille, curieux, les panneaux solaires. Je n’en n’avais jamais vu auparavant. Certains renvoient une lumière aveuglante. Astucieux comme système. Quelque chose me saute brusquement aux yeux. Il n’y a personne dans les rues, étrange ou plutôt raisonnable au vu de la température. Je pose une main sur le parvis afin de prendre appui, car ma tête est lourde et je constate avec ravissement que la pierre est fraîche. Pendant quelques instants j’envisage de coller mon visage sur les marches, mais je me retiens, je ne voudrais pas attirer l’attention. Je dénoue le ruban formé autour de ma tête, puis celui que j’avais autour de mon cou, ils sont imbibés de sueur. J’apprécie immédiatement de libérer ma peau de ces carcans. Ma respiration se calme, je me sens mieux. Ce sentiment est de courte durée, car l’idée que je suis en terrain ennemi s’impose de nouveau à moi. Je me raidis et fixe la rue où j’ai vu Lanie pour la dernière fois. Le temps me paraît alors très long. Je me sens faible et comme à chaque fois que ça va mal, je me mets à penser à mes proches.  Je suis particulièrement triste de m’être disputé avec Mila avant toute cette histoire. Mon ventre se noue. Et si je parvenais à rentrer dans le OUT, arriverons-nous à nous pardonner ? Quand je repense au sentiment de haine qu’elle a montré à l’encontre de Lanie, je crains que sa réaction ne soit excessive. Je soupire, j’espère sincèrement que quoiqu’il adviendra, les choses s’arrangeront. Lanie réapparaît soudainement, au coin de la rue, les mains chargées.

—  À la bonne heure, tu n’as rien fait de stupide pendant mon absence ! J’ai trouvé ce qu’il te faut et tu vas en prendre tout de suite.

Elle me tend un sachet et de nouvelles gélules, jaunes cette fois.

—  Je dois tout prendre en même temps ?

Je reste méfiant.

—  Oui et le plus vite sera le mieux.

Je grimace, mais me résous à prendre ce nouveau traitement, je veux réellement aller mieux. Ces produits ont un goût infâme, mais, si c’est le prix à payer pour rester en vie, je ne peux pas refuser.

—  Bien, maintenant je vais pouvoir retrouver ma vie, mais avant nous allons nous rendre à une bouche de métro, pas très loin, tu pourras ainsi regagner le OUT avant que le IN n’ait ta peau.

Spontanément, je regarde mon bras en lambeaux. Je crois que c’est déjà fait…

Chapitre 27 

Représailles

Me voilà enfin de retour chez moi. Mon soulagement n’a aucune limite. Laisser Mitch sur le perron était autant pour le protéger que pour me permettre à nouveau de goûter au miel de la liberté. Je me suis empressée d’aller dans une pharmacie. Il lui fallait de la pommade pour les coups de soleil et de quoi stopper sa fièvre. À l’intérieur, le pharmacien m’a contemplée d’un mauvais œil. En même temps, je n’avais pas fière allure. Toutefois, je me suis avancée vers lui et lui ai passé commande.

Il a posé cette question d’une façon qui laissait ouvertement entendre ce qu’il pensait. Seuls les mendiants sont habillés de la sorte, ici.

Je lui ai répondu avec un mépris similaire tout en lui tendant la main. Dans le IN, nous pouvons payer en liquide, bien évidemment, mais dans les pharmacies et hôpitaux, notre empreinte suffit pour déverrouiller nos fonds santé. Cela a l’immense bénéfice d’être rapide et efficace. Le pharmacien a paru hésiter un moment, mais il a passé mon doigt sous un scanner et il a reçu l’autorisation de versement.

Il n’en croyait pas ses yeux. Je lui ai répondu par un regard qui en disait long sur ce que je pensais de lui, j’ai pris mon dû puis je suis sortie au pas de course. J’ai rejoint Mitch et lui ai tendu ses médicaments. Il a l’air d’être à l’agonie, mais c’est un homme. Les hommes font toujours passer le moindre bobo pour une insurmontable blessure de guerre. Il est avachi, prostré sur les marches d’escalier. Pourtant il va falloir qu’il se ressaisisse au plus vite.

Mitch se lève d’un bond. Je suis ravie de voir qu’il est d’accord avec moi. Nous nous mettons vite en route. Je me repère facilement et je sais où se trouve la station de métro idéale pour sa descente. Il y en a une désaffectée et sans doute non protégée à un pâté de maisons. Je presse le pas et Mitch me suit. Pourtant la peur me dévore. Et si le faire redescendre était une mauvaise idée en fin de compte ? Je pensais ce que j’ai dit lorsque nous sommes remontés ensemble. Franchir la frontière a fait de lui un traître. Et s’il était sévèrement puni pour son acte ? D’un autre côté, la colère des Inites gronde. Ils accusent le OUT d’avoir provoqué cette guerre pour nous éradiquer et nous reprendre la surface. Y a-t-il ici un seul Inite prêt à le secourir ? Je frissonne. Son monde est encore plus sûr pour lui. J’accélère l’allure. Je vais le faire descendre puis je ferai passer un communiqué pour le faire innocenter. Oui, c’est la meilleure solution. Chacun dans son monde, en sécurité. Soudain je m’arrête.

Un véhicule noir arrive dans notre direction. Nous n’avons pas été assez rapides. Malgré les vitres teintées, je sais qui est à l’intérieur. Mon cœur se soulève et s’accélère en voyant s’approcher cette surprise et menace inattendue.

Il acquiesce et s’éloigne. Je le vois s’affairer près des poubelles comme s’il les fouillait. J’espère que cela sera convaincant. Au même instant, la voiture s’arrête et Harry sort en trombe. Il me rejoint en trois enjambées et m’enferme dans l’étau de ses bras. Je lui rends son étreinte avec autant de joie que d’angoisse. J’aurais dû me douter que ce serait lui qui viendrait à ma rencontre. Une partie de moi se réjouit de cette preuve d’amour tandis que l’autre s’en agace. Comment vais-je faire pour me débarrasser de lui ?

Il m’embrasse, mais je suis crispée. Je capte la terreur de Mitch dans mon dos. Il vient d’apprendre que le IN a attaqué son monde pour moi. Il s’inquiète pour ses proches. Je me dois d’en savoir plus pour lui. Je me dégage ce qui surprend Harry.

Il me dévisage un instant avant de répondre.

Je me mords l’intérieur des joues tandis que je sens la colère de Mitch croître à côté de sa peur. Je décide de tenter le tout pour le tout. Je caresse le visage d’Harry.

J’ai parlé en le regardant droit dans les yeux. Je sens les larmes qui montent. Ma peine n’est qu’à demi feinte. J’ai réellement peur pour Luke. Il me fixe un instant avant de me sourire paisiblement.

Je soupire de soulagement. Luke n’aura très certainement pas repris le métro après sa libération. Il se sera caché pour éviter la colère de Mila et des autres Outiens. Mais Mitch travaille dans le métro. Il peut connaître du monde. Il n’a qu’un seul moyen de le savoir. Il doit redescendre. Or il va devoir le faire seul. Harry ne me lâchera plus.

J’opine de la tête. Alors qu’il m’entraîne, je lève discrètement les yeux vers Mitch. Nos regards se croisent. Il a compris. Je sais qu’il se souvient de mes instructions. Je m’approche de la voiture avec horreur. Je monte là-dedans pour l’éloigner de Mitch. Rien que pour ça. J’espère qu’il le sait. Je sais qu’il l’ignore. Personne n’a idée de l’aversion que je porte envers ces machines roulantes. Je m’approche du véhicule. Harry me tient par la hanche pour m’aider à monter. Je le sens qui se fige. Je me tourne vers lui pour le questionner silencieusement.

Il fronce les sourcils comme s’il réfléchissait. Je prends sa main et lui souris. Il me le rend, mais je vois bien qu’il est contrarié. Je l’entraîne à l’intérieur, mais il fait volte-face et voit Mitch qui nous observe. Je ressors de la voiture et me pose près de lui. Il a les yeux brûlants de rage.

C’est la catastrophe. Je n’ai pas besoin de capter ses émotions pour imaginer la violence qui bout en lui. Je n’ai besoin de rien pour comprendre que c’est de nouveau l’heure des représailles pour lui.

Chapitre 28 

Sans vie

Je n’ose pas bouger, tout juste respirer, il me fixe. J’ai l’impression d’être une proie face à son prédateur. Lanie est ressortie de la voiture et je vois à son expression que je suis en mauvaise posture. Je ne sais pas comment réagir, je reste immobile, j’attends. Il fronce un peu plus (si, c’est possible) ses épais sourcils et son nez, mais le plus impressionnant c’est son regard, on a l’impression que ses yeux vont venir jusqu’à moi et me transpercer. Les secondes me semblent durer une éternité, la tension dans l’air est palpable. Un seul échange visuel avec Lanie finit de mettre le feu aux poudres :

Lanie lui répond du tac au tac :

Elle complète sans tact.

Mon cœur se serre et si elle avait raison ? Je n’espère pas. L’autre reprend, il n’a pas changé d’avis.

Lanie hésite un instant, nous sommes tous deux pendus à ses lèvres. J’ai l’impression que sa phrase va signer ou non mon arrêt de mort.

Je suis surpris, je m’attendais à tout sauf à ça. Elle marque une pause avant d’expliquer :

Le visage de l’homme a changé du tout au tout, après avoir affiché une moue de surprise, il s’est complètement fermé. Aucune expression n’est visible, impossible de savoir ce qu’il pense et cela m’inquiète. Je jauge la distance qui me sépare de lui afin de me rassurer. Je sens que Lanie est tendue, je la vois se crisper. Il n’y aura pas de renforts. Tout autour la ville est calme et silencieuse. Il semblerait même qu’il n’y ait que nous : le molosse qui me fait face, moi, et Lanie, spectatrice de la scène. J’observe chaque détail de mon ennemi : son costume qui souligne sa carrure importante, ses cheveux bien coiffés, son teint frais. Il est propre sur lui, je dirais même qu’il est l’archétype du Inite. Lanie avec ses cheveux en bataille, des traces de terre sur le visage et ses vêtements crottés a, à côté de lui, presque l’air d’une Outienne. Cela m’amuse un instant. Elle est grimée, moi déguisé en Inite nous jouons un drôle de rôle. Je m’interroge juste sur la fin de la pièce : tragique ? Je sens une perle de sueur couler le long de ma tempe. Je suis toujours fiévreux et la chaleur ambiante n’arrange rien. Je laisse mon regard s’égarer dans la contemplation du ciel une demi-seconde. Il est d’un bleu que je n’avais encore jamais vu. Cela m’émeut. Je remarque également le soleil qui darde sur nous ses rayons comme un néon éclairerait une scène de spectacle. Tout semble au ralenti, pendant un instant je me demande même si le temps ne s’est pas figé, mais brusquement l’autre avance droit sur moi.

Je ne bouge pas, je ne sais par quel mystère je m’en sens incapable. Il se rapproche dangereusement et surtout plus rapidement que je ne l’aurais souhaité. En un éclair, il m’attrape à la gorge d’une main puissante et je me sens faible, encore plus que ces derniers jours, je n’ai même pas la force de lever les bras pour tenter de me dégager. Je suis entièrement à sa merci, je subis la paume de sa main froide sur mon cou et ses doigts qui se resserrent jusqu’à s’enfoncer dans ma chair. Il procède lentement comme s’il prenait un plaisir malsain. Lanie lui hurle d’arrêter, mais il continue. J’ai d’abord mal puis rapidement la sensation de ne plus pouvoir respirer. Mon cœur devient douloureux dans ma poitrine tout comme mes poumons. Il faut que je respire, j’ai besoin d’air, j’ai besoin d’air. Je le supplie du regard, mais il ne réagit pas, il a le regard fixe, déterminé. Il veut me tuer. Tout s’accélère puis ralentit.

Soudain, je ne sens presque plus la pression sur mon cou, non, pendant un instant je me sens même presque bien puis rapidement ça devient douloureux. Je sens des fourmis d’abord dans mes extrémités puis partout dans mon corps. Bientôt mes muscles secoués de spasmes cessent de se crisper et ne répondent plus puis je suis pris d’une grande fatigue. Lentement, mon corps se vide de son flux vital, il est en train de l’aspirer par sa main. Mon esprit s’embrume. J’avais raison depuis le début, je vais bel et bien mourir en terre Inite, loin des miens. J’ai une pensée pour mes proches et mon dernier regard va vers Lanie. Mes paupières se ferment, c’est la fin. Brusquement la prise sur mon cou se desserre. Il me lâche et je m’effondre sur le sol. Mon corps heurte avec violence la terre sèche et dure. Je reste à terre, sans bouger. J’en suis incapable.

Au bout d’un temps indéfini, je bats des paupières et respire bruyamment. Je me redresse maladroitement afin de mieux pouvoir respirer, j’ai l’impression de toujours manquer d’air. Lanie est à côté de moi, elle se tient droite debout immobile comme statufiée. Je suis son regard et fixe le corps du Inite au sol. Je m’éloigne, en rampant, méfiant, mais il ne bouge plus. J’observe avec attention le molosse, il semble sans vie, à présent.

Chapitre 29 

Cauchemar

C’est un cauchemar, je vais me réveiller… C’est un cauchemar, je vais me réveiller…

C’est un cauchemar, je vais me réveiller… C’est un cauchemar… Je bouge. On me secoue. Mitch me secoue. Harry ? Ce n’est pas possible, ça n’a pas pu se produire… J’ai mal aux oreilles. Ça bourdonne. Non… C’est un cauchemar, je vais me réveiller !

— Lanie !

J’entends un cri. Harry ? Non, c’est Mitch. Il crie, il me secoue. Il me fait mal. Ce n’est pas un cauchemar. Harry est par terre. Il ne bouge plus. Et je sais pourquoi. J’ai senti son énergie filer. Partie. Envolée. Plus rien. Non, non, non ! Je n’ai pas pu faire ça ! Ça n’a pas pu arriver. Il va se relever. Il va me prendre dans ses bras comme si rien ne s’était passé. Mitch me secoue encore.

— On doit partir d’ici ! s’exclame-t-il. Vite !

Partir ? Je ne comprends pas ce qu’il me dit. Je ne comprends pas. Je ne comprends rien.

— Je ne voulais pas. Je voulais juste qu’il te lâche. Je voulais qu’il arrête. Il allait faire comme avec Sandy. Je ne voulais pas qu’il recommence. Il t’aurait tué. Je ne voulais pas que tu meures. Je voulais… Je voulais qu’il arrête de te faire du mal. Je voulais qu’il reflue c’est tout. Oh mon dieu ! C’est de ma faute ! Ma main a touché son bras ! J’ai touché sa peau ! J’ai aspiré son énergie !

Je me jette aux pieds de Harry et je m’accroche à sa poitrine.

— Je te demande pardon ! Je te demande pardon ! Je ne voulais pas te faire de mal ! Je te le jure ! Pardonne-moi !

Je pleure et je m’accroche à lui. Ma main touche sa nuque. Je veux lui donner de l’énergie. Je veux le recharger comme il l’a fait lui-même dans le OUT. Je commence à me vider de mon énergie. Mitch m’attrape par les épaules et me tire. Je crie et me dégage. Je veux le recharger.

— Lanie, c’est fini. Il est mort. On doit partir.

Sa voix est douce. Il essaie d’être réconfortant. Rien ne peut me réconforter. Il a raison : il est mort. On ne peut recharger un mort. On ne peut que le laisser partir. Mais je ne veux pas, je ne peux pas l’abandonner. Je n’arrive plus à contrôler mes larmes. Ma vue est trouble tellement je pleure. J’ai tué mon petit ami ! Harry est mort à cause de moi. Je suis une criminelle. Mitch touche ma main. Je me dégage sur le champ. Il ne faut pas me toucher. C’est dangereux.

— On doit partir, répète-t-il.

Je l’entends à peine. Je caresse la joue de Harry. S’il n’était pas étendu au milieu de la chaussée comme un pantin disloqué, j’aurais pu croire qu’il dort. Il a un petit air paisible, quoique légèrement surpris. Les larmes coulent, coulent… Elles se tarissent peu à peu. Je commence à moins pleurer. Je sens la présence de Mitch à mes côtés. Il me console. Maintenant que je me calme, ma vue se clarifie. Je distingue Mitch. Il semble se concentrer. Mon esprit ! Il essaie de me contrôler ! Non ! Je refuse !

Je repousse Mitch avec une telle violence qu’il esquisse un mouvement de recul. Je ne voulais pas y aller si fort, mais je ne peux tolérer que l’on touche à mon esprit. C’est la seule chose qui n’appartienne qu’à moi. Néanmoins sa manœuvre a agi sur moi comme un électrochoc. Je jette un dernier regard à mon défunt petit ami. Je dépose un baiser sur mes doigts que je porte sur ses lèvres puis je me lève. Mitch se met lui aussi debout et me regarde. Il attend mes instructions. J’ai perdu Harry. Je ne peux plus rien faire pour lui. Mais je peux encore sauver Mitch.

— Tu as raison. Il faut qu’on s’en aille.

Chapitre 30 

Finir mal

Le temps semble s’être arrêté. Je n’avais encore jamais vu Lanie dans cet état. Elle pose sur moi un regard vide, même si elle s’est redressée, elle semble hésiter. Le corps du Inite gît devant nous. Même si je ne le portais pas dans mon cœur, et bien qu’il ait voulu me tuer, le voir ainsi inerte me met mal à l’aise. Je n’avais jamais vu quelqu’un de mort d’aussi près. Un cri derrière moi me fait sursauter. Une passante a vu le cadavre.

—     Il y a un homme à terre ! hurle-t-elle à pleins poumons pour ameuter du monde. Je me tourne vers la femme, il faut tenter le tout pour le tout.

—     Il a juste fait un malaise, ça va aller.

Elle pose sur moi un regard suspect puis détaille le corps.

—     Alors, qu’attendez-vous pour le ranimer ?

Je regarde rapidement Lanie, mais je la vois difficilement jouer cette mascarade. Je me penche sur l’homme. Mon front perle à grosses gouttes.

Elle m’agrippe par le bras et me force à la suivre. La femme crie alors de plus belle, deux hommes arrivent en courant. Mc Wright qui semble avoir retrouvé tous ses esprits entame un sprint, j’essaye d’avancer aussi, mais je suis encore fatigué de l’attaque et par ma maladie. Je peine à trouver une cadence convenable. Lanie ne lâche pas sa prise sur moi pour autant, elle essaye même de me servir d’appui en se glissant sous mon épaule. Les cris derrière nous sont de plus en plus forts, l’un des deux hommes nous a pris en chasse.  Cette constatation m’électrise et je sens mes forces me revenir. Lanie est efficace dans notre fuite, à aucun moment elle n’hésite. Nous sillonnons à travers les rues toujours plus vite. Finalement, il nous semble que nous avons semé notre poursuivant. Elle pénètre dans une ruelle sombre et je la suis. Nous ralentissons la cadence et prenons quelques secondes pour retrouver notre souffle. 

—     Nous y serons bientôt ! me lâche-t-elle entre deux inspirations.

Je prends appui contre le mur. J’ai la gorge en feu, je donnerais tout pour boire de l’eau.  Lanie est sans pitié.

—     Il ne faut pas traîner !

Effectivement, nous entendons la ville s’agiter. Bientôt ce seront les forces de l’ordre qui seront à nos trousses. Nous quittons discrètement la ruelle et essayons de nous déplacer le plus normalement possible. À chaque nouveau bruit, j’ai envie de me mettre à courir et c’est donc un effort surhumain pour moi que de rester calme malgré la situation. Je ne veux pas être fait prisonnier. Je n’ose pas imaginer ce qui m’attend si on m’arrête et que l’on me tient pour responsable de la mort d’un des leurs. Alors que nous sommes sur le point d’emprunter une route transversale, Lanie m’immobilise d’un geste de la main. Une patrouille traverse devant nous au pas de course, elle se dirige vers le lieu du crime. Mc Wright et moi retenons notre respiration, mais ils ne prêtent pas attention à nous, ils ne savent pas encore qui ils recherchent. Nous en profitons donc pour poursuivre notre route et nous ne tardons pas à regagner la bouche de métro. Mon cœur se gonfle de joie. Pendant un instant je me sens soulagé, je n’ai jamais été aussi près de rentrer chez moi. Alors que je me précipite d’un pas un peu trop rapide en direction de l’entrée de mon monde, Lanie m’interpelle. Avant de s’élancer, il faut vérifier qu’elle n’est pas surveillée. Nous scrutons tous les deux autour de nous pendant quelques minutes ce qui me semble durer une éternité. Mc Wright redoute un piège, mais nous ne décelons rien. Mon regard est à présent fixé sur la bouche du métro, elle est étrangement moderne, propre et bien entretenue, comme si le temps n’avait pas eu d’effet sur elle. Je me demande pendant un instant à quelle ville elle peut bien mener et je me risque à demander à Lanie.

Cela me laisse perplexe, je ne suis pas sûr qu’il y ait de réseau actif à cet endroit précis. Je relativise. Ce sera de toute façon toujours mieux que cet enfer sur terre. J’approche de l’entrée. J’ai une autre question pour Lanie, j’hésite, je me sens honteux de la poser, mais j’ai besoin d’en avoir le cœur net.

Elle soupire agacée :

Je souris, soulagé. Alors que je m’apprête à m’enfoncer dans les entrailles de la Terre, je réalise que j’ai oublié le plus important. Je remonte brusquement les marches. Lanie qui surveille les environs semble surprise, elle me regarde comme si j’étais un abruti.

Je vois ses yeux s’embuer malgré elle.

Je comprends que si je continue je vais la faire pleurer, mais il faut que je lui dise.

Lanie détourne le visage.

Pourtant je ne peux pas m’en empêcher, je la serre dans mes bras. Elle esquisse un mouvement de recul, mais trop tard j’ai passé mes bras autour d’elle. Elle répète alors avec plus de violence :

Je m’écarte d’elle et regagne les marches. Ces « au revoir » sont douloureux, après tout ce qui s’est passé entre nous : depuis le moment où elle est descendue dans le OUT, jusqu’à maintenant. Je n’avais jamais été autant poursuivi de ma vie ! Et je n’oublierai jamais notre terrible traversée du désert dans ce monde inhospitalier qu’est le IN. Ce qui me marquera pourtant le plus, c’est que j’ai apprécié la pédante de l’Institut. Alors que je suis presque retourné à la pénombre, j’entends des bruits de pas et des cris s’élever.

Je fixe, paniqué, Lanie qui reste immobile.

Chapitre 31 

Chacun ses valeurs

J’entends la sommation. Ce ne sont que des civils, mais l’Arène arrive. Je le sais, je le sens. On répète l’ordre. C’est fort et clair. La situation l’est aussi. Mon cerveau réagit au quart de tour. Il ne faut qu’une poignée de secondes pour accorder les mailles du système. Un Inite mort, un Outien dans notre monde. L’Arène et l’Institut n’iront pas chercher plus loin. Mitch sera leur coupable idéal. Même si ce n’est pas un Émotionnel. Même si tout m’accuse. Ce scénario leur plaira. Nous sommes en guerre contre le OUT. Cela alimentera la haine contre lui. Je le sais. En même temps, si Mitch leur échappe, il leur faudra un coupable. On ne peut laisser le meurtre d’un citoyen impuni. Alors ils se rabattront sur moi. Et ils me puniront sévèrement. Pour l’exemple. Il ne reste plus qu’une solution : la descente. Mitch l’a compris aussi, car il me dit :

Je regarde la bouche de métro. Je pourrais rejoindre Luke. Faire table rase du passé. J’émets un rire nerveux. Rien qu’en y pensant, je sais bien que non. Que c’est impossible, que je ne pourrai jamais vivre là-dessous.

Ses yeux s’agrandissent d’effroi. Il sait ce qui m’attend. Moi aussi, mais je tâche de ne pas y penser. Les soldats de l’Arène arrivent, à l’autre bout. Ils seront sur nous dans quelques secondes.

Il veut me prendre par la main, mais je l’évite. Je me force à sourire.

Puis je me détourne. Je pose mes mains sur ma tête et marche à la rencontre des soldats qui approchent. Je sens Mitch qui descend. Il est sauf. Ils n’iront pas le chercher là-dessous.

Les soldats m’atteignent, armes au poing. Ils m’ordonnent de me mettre à genoux. Je ne reconnais aucun visage familier. J’aurais aimé voir Julian pourtant. Je ravale mes larmes. Je suis Lanie Mc Wright, responsable de secteur à l’Institut. Je ne fais pas preuve de faiblesse.

Je sens à peine les liens qui me serrent les poignets. Je me concentre. Ils vont attaquer mon esprit, mais je ne les laisserai pas faire.

Chapitre 32 

Pierre qui Roule

Les hommes se rapprochent, je les aperçois l’encercler. Je réfléchis à toute vitesse, mais je ne peux rien faire… Lanie a refusé de me suivre, elle préfère être captive dans son monde que libre dans le mien. Résigné, je prends la fuite, je ne peux plus rien pour elle. J’essaye de me convaincre que c’est la meilleure chose à faire, car il s’agit de son choix, mais moi je n’ai pas subi tout ça pour me faire prendre comme ça, comme un rat. Je cours donc avec le peu d’énergie qu’il me reste, je puise dans mes ultimes réserves. J’ignore comment je tiens encore debout. Je crois qu’à cette heure, seul l’instinct de survie dirige mon corps. J’entends des bruits de pas derrière moi, mais je parviens à m’enfoncer suffisamment pour qu’on cesse de me suivre. Brutalement, je réduis la cadence, je n’en peux plus. Je me laisse rapidement choir sur le sol, rien n’a plus d’importance. Un rire nerveux s’échappe de ma gorge, je ne suis qu’à quelques mètres d’eux, mais ils ne viendront pas. Ils tiennent leur coupable. Je réprime un frisson de dégoût que m’inspire ce peuple abject. Je souffle, mon cœur, dans ma poitrine, bat au point d’exploser. Il faut que je me repose. Dans l’idéal il faudrait que je boive et que je mange aussi, mais le fait de pouvoir m’asseoir me fait déjà un bien fou. Exténué, je finis carrément par m’étendre. Le sol frais me soulage. L’obscurité aussi, elle apaise mon mal de tête chronique depuis quelques jours. Je fixe le plafond, mais je ne distingue pas grand-chose. Malgré moi, mes yeux se ferment et je sombre. L’image du défunt me réveille en sursaut. Je le revois étendu à même le sol et je ne peux m’empêcher de me redresser inquiet. Il ne faut pas que je reste là. J’ignore combien de temps j’ai dormi, cette pause a été salutaire, mais sans eau et sans vivres je ne tiendrai pas longtemps. Me remettre debout me demande un effort surhumain, mais, en prenant appui sur la paroi, j’y parviens. J’en profite pour essayer de lécher l’eau sur la roche, mais elle n’est pas assez humide. Des bribes de souvenirs de mon dernier retour en terre Outienne, depuis le monde Inite, me reviennent. Je repense à ma jambe, elle me porte loyalement, à présent, mais tout le reste de mon corps semble me déserter. Je n’en peux plus. J’avance tout doucement, chaque pas me demande un effort, chaque pas me coûte. Je marche longtemps avant de finir par m’effondrer bruyamment. Mon ventre se tord dans des grognements terribles et je vomis, sans doute est-ce une réaction à tout ce que j’ai vécu ? Comme je n’ai rien mangé, il ne s’agit que du peu d’eau qu’il me restait. Cet effort finit de me vider dans tous les sens du terme. Cette fois, je le sais, je serai incapable de me relever. Je vais mourir ici entre deux mondes à mi-chemin, pas si loin des miens. J’essaye de me consoler. Je suis tellement à sec que pas une larme ne roule sur ma joue, pourtant je n’ai jamais été aussi triste. Je rationalise, des stations en activité ne doivent plus être très loin. Je fais courir ma main autour de moi et finis par sentir un caillou. Je m’en saisis et tape sur la paroi lentement. À chaque coup j’ai l’impression que mon bras va s’effondrer. Le bruit du choc résonne dans tout le tunnel. J’ai le faible espoir que peut-être quelqu’un m’entendra ? Je tape et tape de plus belle. Je passe mes dernières forces ainsi, de toute façon je n’en ai plus assez pour marcher ou pour appeler à l’aide. Mes doigts s’engourdissent, je lâche la pierre qui roule un peu plus loin dans un son musical. Ce dernier hommage à chez moi me fait sourire.

C’est alors que, brusquement, j’entends un autre bruit résonner, ce sont des voix. Rapidement une lumière inonde le couloir et m’aveugle. Des bruits de pas indiquent que les personnes se rapprochent et j’entends finalement :

La voix est forte et à celle-ci succède une autre voix d’homme un peu bourrue :

La lumière éclaire à présent trois hommes. Je distingue sans difficulté un technicien de Borderno grâce à son costume. Il est petit et trapu et une épaisse moustache mange son visage. Il m’est immédiatement sympathique, de toute évidence c’est lui qui m’a entendu, Dieu le bénisse ! Et avec lui ce sont deux cloportes qui l’accompagnent. J’avais presque oublié que le OUT était entré en guerre. L’un des deux garants de la sécurité s’approche.

Le premier cloporte au visage antipathique répond avec méfiance.

Au début, malgré mes efforts, aucun son ne sort. Ma gorge est comme brûlée de l’intérieur, seul un cri aigu, mais inaudible s’en échappe.

Ma bouche est tellement pâteuse que je ne parviens d’abord pas à avaler puis quelques gouttes glissent finalement sur ma langue et le long de ma gorge. La sensation est inexplicable délicieuse et douloureuse à la fois, j’ai l’impression que je vais m’étouffer.

Il braque à nouveau son arme sur moi.

— Réponds ou je te descend, ton nom ?

Je m’apprête à prendre la parole, mais tousse bruyamment. II enfonce le canon dans ma chair. Le petit bonhomme moustachu de Borderno agite la tête en signe de mécontentement. Finalement, un premier son sort enfin de ma gorge.

J’ai dit ça dans un souffle et je vois les trois hommes tendre l’oreille afin de mieux m’entendre. Je me concentre de toutes mes forces et je prononce à nouveau :

Je vois le gars de Borderno écarquiller grands ses yeux, mais il ne pipe mot. Le deuxième cloporte plus discret semble réfléchir tandis que l’autre répète mon nom en boucle.

L’autre reprend tout en donnant un violent coup de coude à son collègue.

Il me fixe à présent l’œil brillant.

— Mitch Maclos vous êtes en état d’arrestation.

On est le 8 mars et je suis à nouveau dans le OUT, parmi les miens, mais on ne peut pas vraiment dire que ce soit le retour que j’espérais…

A paraître :

The Project : insurrection

©2019 Faralonn éditions

www.faralonn-editions.com

ISBN :978-2-38131-036-7

Dépôt Légal : juillet 2020

Illustrations : © SF.COVER

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L. 122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective- et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information - toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayant cause est illicite (article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

Table des matières

Chapitre 1 9

Chapitre 2 13

Chapitre 3  21

Chapitre 4  27

Chapitre 5  33

Chapitre 6  39

Chapitre 7  45

Chapitre 8  49

Chapitre 9  55

Chapitre 10  63

Chapitre 11  67

Chapitre 12  71

Chapitre 13  75

Chapitre 14  79

Chapitre 15  85

Chapitre 16  91

Chapitre 17  95

Chapitre 18  103

Chapitre 19  111

Chapitre 20  117

Chapitre 21  121

Chapitre 22  125

Chapitre 23  129

Chapitre 24  ١٣٥

Chapitre 25  141

Chapitre 26  147

Chapitre 27  153

Chapitre 28  157

Chapitre 29  161

Chapitre 30  165

Chapitre 31  169

Chapitre 32  171

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