LES ENFANTS DU  CONTINENT PERDU SAISON 2
LES ENFANTS DU CONTINENT PERDU SAISON 2
Author: ÉDOUARD PESCHARD
ÉPISODE 1

Dans l’épisode précédent

Malo et Arthur actionnent la machine atlante pendant que leurs amis fuient la cité d’Ys sur le point d’être détruite. Sans qu’ils le sachent, trois étranges personnages parviennent également à s’évader sous le regard terrifié de Gradlon. Recueillis par Axanor à bord du Carcassonna, ils assistent à la disparition de l’Atlantide et de leur ennemi Tarxos mortellement blessé en Ys. Alors qu’Axanor et Gaston partent à la recherche des secrets des Premiers, les enfants après s’être assurés de la disparition des monstres qui n’ont pas été libérés, décident de prendre en main leur avenir.

Six ans plus tard

Londres, palais de Westminster, juillet 1392

La foule était nombreuse pour assister à l’apparition du roi au balcon. Ce dernier avait pris l’habitude de s’y montrer à son peuple.

Robert, sous les traits de Richard, avait profité de la soudaine notoriété du jeune roi pour asseoir un pouvoir sans concession. Il avait de plus tissé des relations avec bon nombre de souverains européens sur lesquels il savait pouvoir s’appuyer et pour cause, nombre d’entre eux avaient des origines atlantes. Robert avait vu naître dans ces multiples alliances une seconde Atlantide. Peu lui importait la disparition du continent puisqu’il n’y avait jamais vécu. Le continent ne lui avait pas manqué jusqu’à présent. Il ne lui manquerait pas par la suite, tout comme aux nombreux hommes qu’il avait rencontrés. C’était pour quelques-uns des expatriés. Mais pour bon nombre d’entre eux, ils étaient issus d’illustres familles qui peuplaient les continents depuis très longtemps et qui n’avaient même pas eu conscience du retour momentané de leur patrie. Ils ne l’avaient même sans doute jamais espéré. Ils n’avaient jusqu’alors pu compter que sur leur noblesse et leur charisme innés – Atlantes oblige – pour se hisser sur les plus hautes marches du pouvoir. Les Atlantes étaient faits pour dominer le monde et ils s’y employaient du mieux qu’ils pouvaient. C’est fort de cette réflexion que le souverain se montra au balcon pour saluer ses fidèles sujets. Il avait tout fait pour être à la hauteur des attentes des Anglais et ne pas se trahir. Il avait tissé sa toile, prudemment, sûrement, et aujourd’hui il était prêt. Enfin ! Après six ans.

Il salua la foule, scrutant les visages tantôt amicaux, tantôt inquiets, tantôt belliqueux. On ne pouvait pas plaire à tout le monde et Robert le savait : bon nombre de décisions prises n’étaient pas si populaires auprès du bon peuple. Il avait par exemple soutenu le pape avignonnais Beaujean1, alors que beaucoup de ses sujets voyaient en cet homme l’Antipape, voire même l’Antéchrist, une majorité d’Anglais soutenant le pape de Rome. Il ne pouvait en aucun cas lutter contre l’un de ses alliés les plus puissants et Charles VI lui-même avait souhaité deux ans plus tôt lever une croisade afin de mettre fin au schisme et installer Beaujean à Rome. Enfin, le souverain avait fait augmenter les impôts portant sur le bon peuple afin de payer ses excès de zèle en matière d’image. Il avait ainsi fait peindre un portrait2 de lui grandeur nature et aimait se parer des plus beaux atours, ne lésinant jamais sur les dépenses. Si le train de vie de nombre d’Anglais n’avait pas diminué, il n’en était pas de même des petites gens qui voyaient leurs maigres ressources fondre comme neige au soleil. La douce Anne rejoignit son époux sur le balcon et la ferveur de la foule s’amplifia. Anne de Bohême, la fille de l’ancien empereur3 du Saint Empire romain germanique et roi de Bohême Charles IV avait épousé le souverain anglais en 1382. Elle avait été mise au couvent par les Lords Appelant dès 1385, avant de faire un retour triomphal au bras de son époux après la disparition de l’Atlantide. Plus belle et rayonnante que jamais, Robert, qui était tombé amoureux d’elle, l’embrassa devant une foule conquise.

Soudain, le regard de Robert se fixa sur un homme, portant guenille. Il était immobile et le vent qui commençait à se lever, ne faisait même pas bouger ses vêtements. L’homme leva un doigt vers le souverain avant de lui indiquer une pièce du palais. Son bureau. Robert sut alors qui était ce mendiant. Oui, lui seul pouvait ainsi contrôler le vent. Enfin, il ne le pouvait pas quelques temps auparavant mais ses pouvoirs ne cessaient de se développer et encore plus, depuis…

Tarxos était dans le bureau quand Robert y pénétra. Comment cela était-il possible ? Comment avait-il fait pour passer les gardes ?

Il n’avait pas changé et son bras était réapparu comme par magie ou plutôt par technologie. Une simple prothèse mécanique dernier cri. Son crâne toujours chauve. Sa cicatrice et son regard où ne transparaissait nulle bonté. Un monstre.

— Cela fait six ans que nous ne nous sommes pas vus, commença-t-il de sa voix rauque. Où en es-tu ?

— J’ai réussi à tisser un réseau d’amitiés très étendu, répondit Robert pas rassuré. Déjà par ma femme. Je me suis rendu à la cour de son frère, le roi de Germanie et de Bohême, Venceslas de Luxembourg. J’y ai rencontré bon nombre de ses ministres et collaborateurs. Parmi eux comme je le soupçonnais : des Atriades et des hommes prêts à embrasser notre cause. Le souverain n’est pas aimé et beaucoup souhaitent sa destitution. La cour d’Espagne est gangrénée également par des Atlantes et la lutte contre les Musulmans4 nous laisse les mains libres. L’Italie est elle aussi divisée du fait de la coexistence de deux papes. Il nous faut porter Beaujean à Rome.

Tarxos s’était assis sur le fauteuil du souverain et écoutait attentivement son allié lui parler politique. Une fois que ce dernier eut achevé sa tirade, il posa une question :

— De combien d’hommes dispose-t-on ?

— Plus de cinquante mille.

— Très bien, dit Tarxos en se levant et en s’approchant de Robert. Ce dernier tremblait, anxieux, preuve s’il en fallait que le nouveau chef des Atriades exerçait sur ses compatriotes une véritable emprise de terreur. Tu as fait du bon travail Robert. De mon côté, dit-il en marchant vers la fenêtre et en tirant le rideau devant les ouvertures pour obscurcir la pièce, je n’ai pas perdu mon temps, non plus.

Il sortit de son ample tunique une sphère qu’il posa sur le bureau. Il appuya sur le haut de l’objet, dévoilant ainsi une carte holographique du monde extrêmement détaillée. Tous les continents étaient dessinés et même des terres aujourd’hui disparues. Des îles immenses englouties par les eaux déchainées et qui en des temps immémoriaux avaient été des empires conquérants rivaux des Atlantes.

— J’ignorais que…

— Moi aussi, le coupa Tarxos. C’est d’autant plus de pistes à suivre pour rivaliser avec nos ennemis. Ce monde regorge de secrets que nous nous devons de découvrir pour vaincre ces maudits gamins et leurs alliés. J’ai durant ces six années qui viennent de s’écouler mené d’importantes recherches sur notre histoire. J’ai connu les dernières heures de l’Atlantide, il nous faut aujourd’hui composer avec son histoire qui a duré des millénaires pour vaincre. Ce globe je l’ai trouvé dans une cité perdue du continent situé de l’autre côté de l’Atlantique au beau milieu d’une jungle.

Il désigna l’endroit exact sur la carte holographique. La péninsule du Yucatan à l’est du Mexique.

— J’ai aussi suivi la piste de ce maudit Axanor. Lui et ses hommes ont exploré une partie de ce continent. Je ne sais pas ce qu’ils recherchaient exactement mais je ne pense pas qu’ils l’aient trouvé. Nous avons l’avantage actuellement, car nous avons l’effet de surprise. Ils nous croient morts et nous devons agir rapidement.

Robert acquiesça. Tarxos poursuivit alors :

—Je connais un excellent moyen de réduire à l’impuissance notre plus grand ennemi : ce maudit Charles VI.

— Le tuer, annonça Robert ravi.

Tarxos leva les yeux au ciel.

— Si nous le tuons, tous comprendront que nous sommes de retour. C’est un personnage public. Soyons un peu plus subtils si tu le veux bien, mon cher ami.

Il lui expliqua en moults détails son plan. D’abord incrédule, le visage du sous-fifre de Tarxos se fendit d’un large sourire avant de se faire plus perplexe.

— Mais ces maudits gamins… ?

— Certes on ne peut pas tuer le roi car cela nous trahirait mais eux, on peut. Je vais envoyer mes meilleurs assassins à leur rencontre. Ils parviendront sans mal à faire passer cela pour une attaque de brigands.

— Et moi, que dois-je faire ?

— Rien pour le moment, si ce n’est envoyer une missive au roi. Dis-lui que tu as sur le champ besoin de ses dix meilleurs chevaliers car tu veux leur confier une mission de la plus haute importance.

— Laquelle ? demanda Robert.

— Peu importe et gagne en subtilité. Il ne doit pas deviner que c’est un piège.

— Et ?

— Tu supprimeras neuf d’entre eux. Seul Alban devra survivre. Je me chargerai du reste.

— Comment être sûr qu’il l’enverra ?

— J’ai pris mes renseignements moi aussi. C’est son plus fidèle chevalier. Il fait partie de sa garde d’élite et l’envoie sur les missions les plus délicates. Si tu vends bien ton affaire, il sera dans le lot. De plus, trouve-moi un endroit près du palais dont nous pourrons nous servir comme base.

Robert hocha la tête. Ça y est les choses se mettent en place, se dit-il et avec Tarxos, nous sommes sûrs de l’emporter. Il a pensé à tout.

ÉPISODE 1

LE ROI FOU

1- Première crise.

5 Août 1392, en lisière de forêt du Mans.

En ce début du mois d’aout, il faisait chaud. Les chemins étaient secs, la terre craquelée et l’armée nombreuse qui avançait sur la route laissait longtemps derrière elle une trace de son passage faite de particules de poussière en suspension.

Charles VI, le front haut marchait en tête de son armée. Il était vêtu d’un surcot de velours noir et sa tête était surmontée d’un chaperon rouge qui le protégeait du soleil. Ils venaient du Mans où stationnait une grosse partie des troupes.

Depuis la victoire sur les Atlantes, il n’avait jamais relâché sa garde, bien conscient que si bon nombre d’entre eux avaient été vaincus, il n’en restait pas moins que d’autres guettaient dans l’ombre, bien décidés à accaparer le pouvoir. L’échec de Tarxos montrait bien que si les humains parvenaient à s’allier alors ils étaient capables de tout, même de déplacer des montagnes. Depuis le jour de la victoire, Charles avait cherché à tisser des liens très forts avec les autres monarques européens et notamment avec Richard qui semblait être un homme de parole.

Et voilà qu’un vil coquin de la cour, Olivier de Craon, s’était attaqué à Olivier de Clisson, le connétable royal à Paris avant de se sauver vers la Bretagne. Le connétable avait survécu et avait reconnu son agresseur qui avait trouvé refuge auprès de la veuve de Jean IV de Bretagne, Jeanne de Flandres. À présent, Charles n’avait d’autre choix que de livrer bataille aux Bretons, ses anciens alliés auxquels il avait promis l’indépendance. En effet, ces derniers préféraient protéger un assassin plutôt que de le livrer aux Français, rompant ainsi les fragiles alliances diplomatiques tissées dans l’adversité.

Six jours plus tôt, avec une garde rapprochée amputée de dix de ses meilleurs éléments, Charles était donc parti de Paris pour le Mans où il devait retrouver une partie de ses troupes avant de marcher sur Vannes. Si une partie des hommes de confiance de Charles manquait c’est parce qu’il avait dû les envoyer à la cour de Richard II où était organisé un grand tournoi. Des chevaliers venus des quatre coins de l’Europe s’affronteraient dans des combats épiques où le roi Charles espérait bien que ses hommes brilleraient et montreraient à tous que le royaume de France était bien protégé. Ainsi marchait la politique. Il avait donc dû se séparer d’Alban, son meilleur élément, un jeune homme de vingt ans à l’avenir prometteur. Il faisait partie de cette bande d’enfants qui avait sauvé le royaume et le monde. À lui seul, il était capable d’occire une troupe de dix hommes.

En tête d’armée, près de vingt hommes accompagnaient le roi, se tenant à quelques mètres derrière lui. Des fidèles comme Louis Ier d’Orléans, frère du roi, ou Olivier de Clisson, le connétable qui avait décidé de se venger ainsi que des soldats d’élite.

Ils pénétrèrent dans une épaisse forêt, sans doute repaire de quelques brigands. Les hommes d’armes se tenaient à proximité du roi prêts à intervenir à la moindre menace directe contre leur souverain.

— Allons, mes amis, lança Charles, tenez-vous en retrait. Que voulez-vous…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’un homme surgit de nulle part, saisissant la bride de son cheval. Il était vêtu de haillons.

— Sire, vous êtes en danger… balbutia-t-il.

On eut dit un lépreux, sauf que nulle trace de la maladie ne semblait ronger son corps. Il voulut stopper la monture mais déjà trois hommes le saisissaient par les épaules. L’homme se débattit et lança une nouvelle fois à l’adresse du roi :

— Vous êtes en danger ! On vous a trahi !

Sous la crasse qui maculait son visage, Charles lut de la noblesse dans ses traits. Il descendit de sa monture et s’approcha de l’homme.

C’est incroyable, pensa-t-il, il me rappelle moi quand j’ai rencontré Arthur. J’étais dans un aussi piteux état.

Alors que les soldats faisaient de leur mieux pour maintenir le malandrin, Charles d’une voix qui ne souffrait nulle contestation lança :

— Il suffit. Relâchez cet homme et écoutons ce qu’il a à nous dire !

Les soldats obéirent. Libre de toute entrave, le mendiant s’agenouilla devant le roi.

— Sire, je suis un simple marchand et je voyageais vers Le Mans avec toute ma marchandise quand je suis tombé sur deux hommes qui devisaient à quelques lieues de là. Je me suis approché pour écouter et…

Il se prit la tête dans les mains. Bien conscient du mal qui le rongeait, il voulut désigner quelque chose ou quelqu’un du doigt mais n’en eut pas le temps. Il hurla avant de tomber sur le sol. Il se roula de longues minutes dans l’herbe avant de s’emparer d’une pierre et de s’élancer sur le roi. Une flèche le faucha en plein visage alors qu’il allait atteindre sa cible, le projetant en arrière où il s’écroula mort. Trois soldats poussèrent alors le souverain à remonter sur son cheval.

— Ne restons pas là, Sire. Il n’est pas dit que nos ennemis n’aient envoyé qu’un seul de leur sbire.

Le roi chancela un instant et se tâta la nuque.

Cette fois, bien entouré par sa garde d’élite, Charles réfléchissait alors qu’un mal de crâne lancinant s’insinuait en lui.

Je suis persuadé, se dit-il, que cet homme n’était pas un ennemi. C’est comme s’il était subitement devenu fou. Et que voulait-il nous dire exactement ? Nous ne le saurons jamais. Qui aurait pu me trahir ? Les Atriades seraient-ils de retour ? Après six petites années de paix ? De nombreux signes m’ont en effet mis à plusieurs reprises en alerte, mais…

— C’est la fin de la forêt, lança un homme en désignant à quelques mètres de là une vaste lumière contrastant avec la pénombre dans laquelle ils se trouvaient, tirant ainsi le roi de ses pensées.

L’armée se trouvait face à une vaste plaine sablonneuse dans laquelle elle s’engagea malgré la chaleur suffocante. Charles sentit son mal de crâne empirer alors que des gouttes de sueur perlaient son front et son visage. Alors que sa monture marchait au pas, il ne pouvait s’empêcher de somnoler. Louis Ier dont le cheval suivait celui du roi, son frère, ne put s’empêcher de s’inquiéter. Il rejoignit Yves, un des gardes d’élite du souverain.

— Il nous faut nous arrêter, dit Louis. Je crains que le roi ne soit plus en état de voyager pour aujourd’hui. Il somnole sur son cheval.

— Nous ne pouvons nous arrêter ici dans cette vaste plaine. Nous ferons halte là-bas, annonça-t-il alors en désignant le pied d’une colline à moins de trois lieues de là. Nous y serons à l’abri et pendant que sa majesté se reposera, nous monterons un camp de fortune.

Louis acquiesça. Il fit faire demi-tour à sa monture, abandonnant Yves, et remonta sur quelques mètres la longue procession d’hommes. Il arrêta son cheval près d’Henri, un jeune page blondinet à qui il confia la tâche de porter la lance du roi et de veiller sur ce dernier pendant qu’il allait en queue d’armée avertir les soldats de la halte prochaine et leur donner des instructions. Henri se pressa d’obéir. Il lança sa monture au galop pour rejoindre le roi. Dans sa hâte, il perdit la lance qui heurta le casque d’un autre page sans le blesser fort heureusement. Le tintamarre du métal contre le métal réveilla le roi qui malgré son mal de crâne de plus en plus violent, s’empara de son épée et hurla :

— On nous attaque ! À moi la garde !

Pris d’une violente crise de folie, il commença à frapper à droite, à gauche, devant et derrière lui. Six hommes tombèrent sous ses attaques, crânes fracassés. Ils avaient préféré mourir sous les coups de leur souverain, plutôt que de porter la main sur ce dernier. Louis, alerté par le vacarme et la rumeur qui se répandait comme une trainée de poudre dans les rangs de l’armée comme quoi le roi serait devenu fou, revint sur ses pas. Il ordonna aux soldats d’arrêter Charles au risque de le blesser avant qu’il n’ait décimé la moitié des troupes. Quatre soldats dont Yves se lancèrent alors sur le souverain. Les épées se croisèrent. Celle de Charles tournoyait dangereusement. Un fait était certain : le roi n’était plus lui-même et il fallait l’arrêter avant que la situation ne dégénère. Alors que Charles frappait avec véhémence sur l’écu de Yves, deux autres hommes réussirent à le désarçonner. Il tomba lourdement sur le sol. Avant qu’il n’ait pu se relever, les quatre courageux soldats le maintinrent à terre. Louis vint les rejoindre.

— Ligotez-le, ordonna-t-il. Il ne doit plus être un danger ni pour lui, ni pour nous. Dès maintenant et jusqu’à sa guérison, je prends le commandement de cette armée. Nous repartons pour Paris dès à présent afin que mon frère puisse profiter des meilleurs soins.

Avant que quelqu’un n’ait pu dire le moindre mot, Louis Ier était remonté à cheval. Alors que Charles continuait à se débattre tel un dément, on le plaça sur un brancard sur lequel il fut maintenu par des liens fortement serrés sous le regard ulcéré de Yves, un homme entièrement dévoué à son roi. Ce qui se passait sous ses yeux, ne lui plaisait nullement, mais il savait se taire et obéir.

N’empêche, se dit-il, tout cela ressemble à un coup d’état, fomenté de longue date. Cet homme dans la forêt est devenu subitement fou comme mon roi alors que l’instant d’avant… Je dois tirer cette affaire au clair et je sais sur qui compter dans ce genre de problème. Dès qu’il sera de retour, Alban m’aidera d’autant que c’est un proche du roi.

Alors que Yves se posait de nombreuses questions, l’armée se mit en branle. Louis envoya des hommes à l’arrière-garde pour leur expliquer le changement de destination et l’imposante armée changea de direction sous le regard de Louis.

6 août 1392, près du Mont-Saint-Michel.

— Il va falloir poursuivre à pied, annonça le garçon à la jeune fille, montée sur un cheval à la robe brune. Les grèves sont très dangereuses pour qui ne les connait pas et en plus, il n’y a pas plus beau spectacle que s’avancer à pied vers le Mont. Tu as de la chance, je connais la baie par cœur, acheva-t-il en lui tendant la main.

Elle la prit et la serra très fort. Elle se jeta dans les bras du jeune homme qui la posa délicatement à terre.

— Allons-y, lui lança-t-il.

Le soleil se levait, baignant la baie de lueurs rosées, rendant le spectacle encore plus féérique. La main de la jeune fille se referma sur celle de son compagnon.

— Merci, Malo, pour ce merveilleux moment !

— Merci, Mary, de m’avoir poussé à revenir ! Cela fait six ans que je n’ai plus mis un pied au Mont. Je n’arrêtais pas de repousser mes retrouvailles avec mes parents. Aujourd’hui, il est temps.

Ils s’avancèrent sur les grèves. Malo jeta un coup d’œil à ce qui restait de Tombelaine, un amas de roches. Plus les deux jeunes gens se rapprochaient du Mont et plus ce dernier se dévoilait. Les murailles ont été renforcées, pensa Malo. Après ce qui est arrivé, cela ne m’étonne pas. C’eut été une erreur de ne pas agir !

Arrivés au pied du rocher, les deux jeunes gens s’arrêtèrent un instant. Malo respira un grand coup et passa sous les trois portes colossales qui le menèrent à la grande rue. A quelques mètres de là, l’Auberge du Mont. Mary posa une main sur son épaule et lui fit un signe de tête encourageant. Alors, prenant son courage à deux mains, le jeune homme franchit les quelques mètres qui le séparaient de ses parents. Quand il franchit le seuil de l’auberge, Malo constata que rien n’avait changé. Derrière le comptoir, son père et sa mère servaient les premiers clients. Quand ils virent leur « petit Malo », des larmes leur embuèrent les yeux. La femme laissa échapper un verre et l’homme ne prenant même pas la peine de contourner le comptoir, passa par-dessus ce dernier, sa jeunesse retrouvée. Robert serra son fils contre lui.

— Malo, te revoilà, dit-il. Nous te croyions mort ! Pourquoi es-tu parti cette fameuse nuit ?

Malo aussi pleurait. Comment avait-il pu rester si longtemps loin de ses « vrais parents » ? Même s’ils n’étaient pas ses géniteurs, c’est bien eux qui l’avaient élevé, faisant de lui ce qu’il était aujourd’hui. Ils lui avaient inculqué des valeurs comme le travail, le courage. Les revoir lui fit un bien fou. Sa mère, une fois la stupeur passée, se jeta dans les bras de son « petit garçon » comme elle l’appelait, où elle pleura à chaudes larmes. Les quelques clients de la taverne devant d’aussi émouvantes retrouvailles et peut-être aussi devant la jeunesse retrouvée de Robert, applaudirent.

— Tournée générale offerte pour tous, lança Robert.

Les applaudissements redoublèrent. Malo rougit et la main de Mary se referma sur celle du garçon.

Une fois que la clientèle eût quitté l’auberge pour se rendre au travail, Malo et Mary s’assirent à une table où ils furent rejoints par les parents du jeune homme.

— Papa, maman, avant toute chose, je tenais à vous présenter Mary, ma fiancée.

L’homme et la femme congratulèrent les deux jeunes gens. La mère de Malo serra la jeune fille contre elle.

— Tu seras toujours la bienvenue à l’auberge, lui dit-elle.

— Merci, dit doucement Mary. Je suis si heureuse de vous rencontrer enfin. Vous êtes exactement comme Malo vous a décrits.

— Vous voulez dire qu’il parlait de nous ?

— Tous les jours.

Malo rougit.

— Alors pourquoi n’es-tu pas revenu plus tôt ? demanda Robert au bord des larmes. Nous te pensions mort. Nous avons fait notre deuil, certains de ne jamais te revoir !

Le jeune homme se leva et se jeta au cou de son père.

— Pardonne-moi, papa, pardonnez-moi tous les deux.

Robert serra son fils contre lui. Il fallut deux minutes au garçon pour reprendre contenance.

— Après la terrible révélation que vous m’avez faite ce soir-là, révéla Malo, j’ai appris que le monde avait besoin de moi. Avec Eloane et Ewann, nous avons entrepris de lutter contre ceux qui ce jour-là avaient attaqué le Mont.

— Alors ce n’est pas une intervention divine qui nous a sauvés ce matin-là ? souleva Robert. J’ai bien entendu des rumeurs qui courraient sur trois gamins aperçus sur ce qui restait de Tombelaine, mais…

— Non, dit Malo. C’était moi. Je suis un Atlante. Mon père était l’empereur de ce peuple jusqu’à ce qu’il soit chassé de son trône par son frère. Myrdhan, le vieil homme qui était descendu à l’auberge ce jour-là, avait eu pour mission de me former et de me faire découvrir mes origines.

A la mention du nom du vieil homme, Robert fit une grimace. Il ne l’avait jamais bien senti celui-là !

— En chemin, poursuivit Malo, j’ai rencontré mon frère jumeau, Arthur et nous sommes partis à la recherche de trois pierres dont une se trouvait ici-même. La seconde était cachée dans une base atlante en forêt de Brocéliande et la troisième à Carcassonne qui s’est avéré être un vaisseau spatial.

Devant la mine ébahie des parents de Malo, Mary crut bon d’ajouter :

— J’ai vu ce vaisseau de mes propres yeux. Et même un dragon mécanique.

Malo lui sourit.

— Merci, dit-il à l’adresse de la jeune fille. Tout ce que je viens de vous dire est vrai. Nous avons grâce aux pierres réussi à envoyer le continent atlante dans une autre dimension. Toutefois, nous avons dû renoncer à nos anciennes vies afin de ne pas vous mettre en danger. Des ennemis sont encore parmi nous, tapis dans l’ombre. Depuis six ans, nous vivons avec cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Mais comme me l’a si souvent répété Mary (Il prit la main de la jeune fille.), nous devons vivre malgré tout. C’est pourquoi bravant toutes mes appréhensions, je suis finalement revenu vers vous. J’espère juste ne pas vous mettre en danger. Pardonnez-moi. Je veux juste que vous sachiez que vous n’avez jamais quitté mon cœur.

L’homme et la femme serrèrent leur fils retrouvé. C’était un héros et le royaume lui devait beaucoup !

Ils devisèrent une bonne partie de la journée. Robert ferma pour la première fois depuis six ans son établissement ce qui fit beaucoup jaser dans le village. On disait que Malo était revenu et pas seul en plus ! Les commères allèrent de leurs ragots : la petite était enceinte et Malo n’ayant pas un sou, ils étaient venus demander la charité à ses parents. Nombre d’hommes présents dans l’auberge le matin-même tentèrent de les faire taire mais durent bien vite y renoncer tant les rumeurs amplifièrent.

— Alors, demanda Robert, c’est pour quand ce mariage ?

— Au printemps prochain, annonça Malo, j’ai plein de travail en ce moment et prendre quelques jours pour venir vous voir a déjà mis en rogne mon patron.

— Qu’as-tu trouvé comme travail ?

— Je travaille dans une forge à Fougères. Durant notre quête, nous y avons rencontré un apprenti chevalier qui aujourd’hui officie auprès du roi. Il va bientôt épouser Eloane. Son père est devenu le principal forgeron de la ville et comme j’avais besoin de travailler, il m’a proposé de l’aider. Cela fait cinq ans aujourd’hui que j’y suis. Mon frère Arthur et moi avons obtenu une terre du roi pour tous les services rendus. Arthur donne un coup de main à nos paysans et moi, je suis devenu forgeron.

— Mon fils, seigneur ! C’est un sacré avancement.

— Je ne me vois pas comme seigneur mais plus comme propriétaire.

Robert passa la main dans la tignasse noire du garçon. Comme il avait changé ! La peau mate burinée par le soleil, le front haut, les yeux verts et sa mâchoire carrée qui lui donnait un air volontaire. Sous sa tunique, ses muscles saillaient, résultat du travail à la forge. Un vrai homme ! pensa Robert. Comme je suis fier de toi, mon fils !

Robert et sa femme passèrent la journée à raconter à Mary les exploits de ce galopin de Malo quand il vivait au Mont : les cascades, les tours de tonneau… Mary rit aux éclats pour le plus grand bonheur de son compagnon. Au coucher du soleil, ils sortirent pour se promener sur les remparts. Il était prévu que les jeunes gens restent trois jours au village pour profiter de ces retrouvailles. Mary admira le panorama et les vagues qui venaient s’écraser au pied du rocher. Ils déambulèrent ensuite dans les rues du village sous les regards des badauds. Les cancanages cessèrent quand les commères découvrirent que la jeune femme n’était visiblement pas enceinte.

— Ou cela ne se voit pas encore, ajoutèrent les plus véhémentes.

Ce soir-là, c’est apaisé dans les bras de sa compagne que Malo s’endormit. Cela faisait si longtemps qu’il redoutait ce face-à-face avec ses parents. Que penseraient-ils de lui ?

Il se réveilla sous les caresses de sa compagne alors que le soleil était déjà haut dans le ciel.

— Quelle heure est-il ?

— Les cloches viennent d’égrener dix coups.

— Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ?

— J’adore te regarder dormir, dit-elle en l’embrassant dans le cou.

Elle rabattit le drap sur eux et se livra à une attaque en règle de baisers.

Lorsqu’ils descendirent dans la salle de restaurant de l’auberge, ils virent Robert qui s’affairait à servir des clients. Trois hommes. Des estrangers à voir leurs tenues sombres et leurs mines patibulaires.

— Bonjour, lança Mary à l’adresse de son beau-père.

Ce dernier resta muet, ce qui poussa Malo à se méfier. Son père aurait dû être enjoué. Du moins l’était-il la veille. Il devait se passer quelque chose. Le jeune homme reporta son attention sur les trois hommes. Ils n’avaient pas bougé, attendant leur écuelle. Où était sa mère ? Il se tourna vers Mary.

— Remonte à l’étage. J’ai oublié mon chandail, dit-il d’une voix autoritaire à sa compagne médusée. Enferme-toi dans notre chambre, ajouta-t-il suffisamment bas pour que les hommes ne s’aperçoivent pas qu’il savait.

Malo comprenait qu’il avait eu tort de revenir au Mont. Ces hommes devaient l’attendre ou peut-être l’avaient-ils suivi ? Quoiqu’il en soit, il savait qu’il devrait se battre. Le moment était venu de repartir au combat. Finalement toute sa vie ne serait qu’une éternelle fuite en avant. Ou une longue lutte désespérée contre des ennemis de l’ombre. Mais où était sa mère ? Qu’attendaient-ils pour passer à l’attaque ? Il vit son père s’avancer vers la table, trois écuelles sur un plateau. Il tremblait tant en s’approchant de ses clients que les écuelles teintaient. Il n’eut pas un regard pour son fils, bien conscient des regards braqués sur lui.

— Te voilà enfin, Malo, finit-il par dire sans même lui jeter un regard. Va chercher la corbeille à pain.

Son ton se voulait assuré mais sa voix était chevrotante. Malo imaginait la scène. Alors qu’il batifolait avec Mary, les trois hommes étaient venus s’installer dans l’auberge pendant qu’un quatrième, voir un cinquième, menaçait sa mère dans la cuisine. Ils obligeaient ainsi Robert à agir normalement afin que son fils ne se doute de rien. Malo devait donner le change et jouer le jeu. Il alla jusqu’au comptoir, saisit la corbeille et l’apporta aux clients. Au moment où le jeune homme allait la poser, le plus imposant des clients lui saisit le bras et ses deux comparses se levèrent, dague à la main. Malo, prompt, repoussa l’Atriade et posa une main à terre faisant trembler le sol de l’auberge. La secousse aussi minime fût-elle suffit à déstabiliser les brigands. Robert saisit un pichet qu’il explosa sur la tête d’un des trois hommes. Malo s’empara d’un tisonnier qui trônait près de la cheminée et l’abattit à deux reprises sur les Atriades au moment où ceux-ci cherchaient à se relever.

— Maman ? demanda Malo.

— Deux hommes la tiennent en respect en cuisine.

Au moment où Robert achevait sa phrase, ils apparurent derrière le comptoir, le premier tenant par les cheveux la malheureuse femme, un couteau sous la gorge. Le second avait une hache et était massif. Ils la poussèrent sans ménagement, la lame menaçant toujours de lui trancher la carotide.

— Maman, hurla Malo.

— Un geste de travers et elle est morte. On nous avait dit que tu étais très fort. J’ignorais jusqu’à quel point. Il n’est plus question de te sous-estimer.

Il eut un sourire mauvais.

— Gasios, va chercher la fille. Il a dû la renvoyer dans la chambre. Défonce la porte s’il le faut !

Le dénommé Gasios, le porteur de hache, obtempéra. Il passa près de Malo qui voulut l’empêcher de passer.

— Ttt ! N’oublie pas que je tiens ta mère. Si tu ne veux pas que son sang tâche ce magnifique sol, ne bouge surtout pas !

Malo regarda l’homme à la mine patibulaire monter l’escalier. Un drame se jouait sous ses yeux et il ne pouvait rien faire sans risquer la vie de sa mère. Il ferma les yeux, impuissant, hurlant intérieurement sa rage.

Près du Mans, 6 août 1392

C’est à six lieues du Mans, que Louis et l’armée française stationnèrent ce soir-là.

L’état du roi Charles Le Bien Aimé – tel était le surnom dont l’avait affublé le bon peuple après sa victoire sur les Atlantes – ne s’améliorait pas. Ligoté sur un lit, tous les onguents et remèdes soi-disant miraculeux dispensés par les guérisseurs n’avaient aucun effet sur sa santé. Il était possédé, aux dires de certains. Toutes les deux heures, des femmes de chambre se relayaient auprès de Charles, suppléées par des guérisseurs. Le médecin royal qui accompagnait le souverain dans ses déplacements, était dépassé. Quand Louis vint le trouver, il était en train de faire une nouvelle saignée à son patient afin de chasser le mauvais sang de son corps, celui qui avait été contaminé par le Malin car c’est bien de cela dont il était question. Cet homme dans la forêt avait contaminé le roi. Le mal était passé d’un corps à l’autre. Des hommes d’Église étaient venus voir à deux reprises le roi et leur verdict avait été sans appel : possession. Le diable ne pouvait gouverner le royaume. Il n’y avait plus de roi. Quand ils auraient vent de cette information, les ennemis du royaume se feraient une joie d’attaquer, comme les alliés d’un temps d’ailleurs. Il fallait pallier cette éventualité et c’est dans ce sens que Louis travaillait. Il devait prendre le pouvoir en attendant la complète guérison de son frère. Le médecin était un homme petit et tassé. Le regard fuyant, il vint auprès de Louis et sur le ton de la confidence, il annonça :

— Pas d’amélioration. Son état est stable. J’espère que la nouvelle saignée va lui permettre de se rétablir.

— Peut-il poursuivre le voyage ?

— Tant qu’il est alité, je ne m’opposerai pas à la poursuite du voyage, d’autant qu’à Paris, nous pourrons plus facilement le soulager.

— Je ne pensais pas autrement, le coupa Louis. Il nous faut aller au plus vite à la capitale. Des décisions doivent être prises.

Il semblait se parler à lui-même puis revenant à l’amère réalité :

— Prenez soin de mon frère. Qu’il ne lui arrive rien.

Louis sortit de la tente du roi et se rendit à la sienne.

Il fut rejoint par Olivier de Clisson et par Yves, l’un des principaux hommes de confiance et soldat d’élite de Charles. Le dernier homme à entrer fut le père Cambré. Il accompagnait l’armée dans ses déplacements et était chargé du sacrement de l’Extrême Onction pour les soldats se trouvant aux portes de la mort. C’était également l’un des clercs qui avait présenté la maladie du roi comme un cas de possession. Louis n’avait pas convié ses oncles qui faisaient pourtant partie de l’expédition. Il les savait trop intéressés par le pouvoir.

– Il a l’air perdu, pensa le père Cambré. C’est le moment d’enfoncer le clou. Ce garçon est bien trop jeune et inexpérimenté. Il fera un roi déplorable et je n’aurai aucun mal à prendre l’ascendant sur lui. Il faut que je le pousse à s’emparer du pouvoir. Il servira ainsi mes intérêts.

Louis observait les trois personnages qui lui faisaient face, loin d’imaginer les pensées tordues qui habitaient l’esprit du clerc. Après quelques hésitations, il se lança :

— Je vous ai réunis en cette heure tardive pour vous faire part de mes préoccupations. L’état de mon frère est très grave et ne cesse d’empirer. Ainsi d’importantes décisions doivent être prises quant à l’avenir du royaume. Je suis certain que mes oncles complotent déjà pour s’emparer du pouvoir. Charles les en avait écartés et à raison. Aussi je compte sur vous pour me soutenir, étant le frère du roi et le plus à même de poursuivre sa politique.

— Pourquoi nous avoir réunis ? s’offusqua Olivier de Clisson. Juste pour vous emparer du pouvoir avec notre aval ?

— Non, lança Louis sur un ton outré. Tout simplement pour préserver notre royaume. N’êtes-vous pas conscient que bon nombre de personnes complotent dans l’ombre ?

— Vous le premier, lança Yves. Je vous ai observé quand votre frère a été frappé de folie, vous vous en réjouissiez. Vous jouez l’être faible, peu sûr de lui, alors qu’au final vous êtes un fin politique, enivré de pouvoir. Ne comptez pas sur moi pour vous appuyer.

— Sur moi non plus, grogna Olivier.

Cambré fut surpris par les réactions des deux proches de Charles. Le jeune Louis cachait-il bien son jeu ? S’était-il fait abuser par ses traits juvéniles ? A bien observer la réaction de l’homme, il ne douta plus d’Olivier et d’ Yves. Ils avaient vu juste. Le jeune homme était un loup aux dents longues. Il vit les traits du prince se durcir.

— Ne me tournez pas le dos, hurla Louis à l’attention des deux conseillers de son frère. Je suis le futur roi de ce royaume. Je suis votre chef.

— Non, hurla Olivier qui se campa devant Louis le dépassant d’une bonne tête. Vous êtes le frère du roi. Charles n’est pas mort et tant qu’il vivra, nous le soutiendrons. Nous ferons en sorte que la politique qu’il mena, perdure.

— Vous remettez en cause ma loyauté envers mon frère ? s’offusqua Louis ne se laissant nullement impressionner par la carrure d’Olivier. Comment osez-vous ? Je suis autant attaché que vous à l’œuvre de Charles.

— J’en doute, lança Yves.

— Vous croyez vraiment pouvoir parler ainsi à un membre de la famille royale.

— Nous sommes des partisans du roi. Nous ne faisons que défendre ce dernier.

Sans plus se retourner, les deux hommes sortirent de la tente. Ils marchaient dans la nuit sans un mot, bien conscients de la situation inconfortable dans laquelle ils s’étaient placés.

— Il ne fera rien avant que nous soyons rentrés à Paris, lança Yves, rompant le silence qui s’était installé entre lui et Olivier. Il a trop besoin de nous pour ramener l’armée.

— Oui, mais après ? Il obtiendra ce qu’il veut et alors ?

— Il nous fera mettre à mort ou assassiner. Ça lui ressemble plus.

— Il nous faut prendre des décisions et rapidement. A notre retour à Paris, il nous faut voir la reine.

Les deux hommes se serrèrent la main et rejoignirent leur tente respective.

Dans la tente de Louis, ce dernier était resté en compagnie du père Cambré. Le clerc ne s’était pas défilé. Il savait que de toute manière le jeune homme obtiendrait ce qu’il voulait alors pourquoi ne pas profiter de cette opportunité pour renforcer le pouvoir de l’Église ?

— Père Cambré, vous êtes resté ? Pourquoi ? Ne soutenez-vous pas comme les deux autres, mon frère ?

— Je suis le serviteur de tout personne de la famille royale, roi ou simple prince. De plus, je peux comprendre votre position. Votre seule ambition est de préserver le royaume. Je suis votre humble serviteur à condition que vous renforciez le rôle de l’Église au sein du royaume et que vous mettiez un terme au Schisme et à la papauté d’Avignon. Le véritable centre névralgique de l’Église, c’est Rome.

— Mon frère a toujours soutenu le pape d’Avignon, Beaujean et vous voudriez que je change d’alliance ? Si je vous soutiens dans votre lutte contre Avignon, vous me permettrez de devenir roi ?

— Vous m’avez bien compris. Vous savez à quel point l’Église peut être influente et je suis un proche du pape de Rome. J’ai beaucoup plus d’influence au sein de l’Eglise que ce que ma charge implique.

— Vous êtes en train de me dire que vous êtes un espion du pape ?

Le clerc ne dit rien mais son silence était éloquent. Louis réfléchit.

C’est lui qui a diagnostiqué mon frère et influencé les autres hommes d’Église. Aurait-il pu aller aussi loin ?

— Laissez-moi la nuit pour y penser, finit-il cette fois à haute voix. Nous nous reverrons demain matin avant que l’armée ne se remette en marche.

— Très bien, dit le clerc.

Il se retira, laissant Louis pensif.

Près de Fougères, le même jour.

Le soleil brillait sur Beaucé en ce début du mois d’août. Le village se situait à environ une demi-lieue de la cité de Fougères, sur la seigneurie du même nom. Après la mort du précédent seigneur qui avait légué ses terres au roi, Charles avait donné cette terre à Malo et à Arthur. Si dans un premier temps, les deux garçons étaient montés à Paris dans le but de rentrer dans la garde rapprochée de Charles, très vite cette vie les avait déçus, contrairement à Alban qui semblait vivre un rêve éveillé. Les deux garçons avaient alors émis la volonté d’une vie plus calme à la campagne et le hasard avait fait qu’une terre s’était libérée près de Fougères, une ville que les deux garçons connaissaient et qu’ils avaient aimée malgré les péripéties qu’ils y avaient vécu. Ils y étaient arrivés cinq ans plus tôt et très vite s’étaient bien adaptés à leur nouvelle vie. Malo avait trouvé un travail à la forge du père d’Alban qui avait gagné en notoriété grâce aux exploits de son chevalier de fils. Arthur, lui, s’était fait aux travaux des champs. Les deux frères vivaient dans une grande maison fortifiée située à mi-chemin entre le village et la ville de Fougères, ce qui leur convenait très bien.

Arthur rejoignit ses gens qui battaient le blé sur la place du village. Par groupes de trois, ils tapaient sur les bottes de blé avec un fléau, en cadence, pendant de longues minutes avant d’être relayés par d’autres. Les paysans s’étaient habitués à travailler avec leur seigneur et appréciaient les deux frères qui ne leur imposaient aucune banalité, vivant seulement des revenus de leurs terres et du travail de la forge. Comme son frère, Arthur était âgé de dix-neuf ans. Le teint mat, tout en muscles, il avait gagné en assurance et en maturité. Ses grands yeux bleus gardaient malgré tout une certaine candeur toute juvénile. Un homme les rejoignit avec des mules et le battage du blé se poursuivit une bonne partie de la journée. Le soleil dardait ses rayons sur le village laissant une pellicule de transpiration sur les torses dénudés des hommes. Le spectacle n’échappait pas aux femmes qui s’en délectaient. Une fois tous les grains séparés des épis, les gerbes étaient entassées dans une grange et les grains étaient récupérés par le meunier qui se chargerait d’en faire de la farine.

Alors que le soleil déclinait à l’horizon, un bruit de galopade fit se retourner les travailleurs. Arthur lâcha son fléau et observa la rue principale du village. Au loin, un nuage de poussière témoignait de l’avancée d’un groupe d’hommes nombreux.

— Allez chercher des armes, hurla Arthur. J’ai peur que nous ne soyons attaqués. Que les femmes et les enfants restent cachés !

Le village formé tout au plus d’une dizaine de maisons n’avait pas d’enceinte aussi les hommes en armes et tous vêtus de noir ne rencontrèrent nul obstacle avant de déboucher sur la place où se tenaient Arthur et ses gens armés d’épées ou de fourches.

Le cheval de tête renâcla alors que son cavalier observait la scène.

Arthur n’eut aucun mal en regardant le cavalier à voir en ce dernier l’un des sbires d’une secte qui avait, plus de six ans plus tôt, semé la terreur dans la région.

— Mon dieu, se dit le jeune homme pour lui-même, s’ils sont reparus c’est que les Atriades sont de retour. Cela signifie donc que…

L’homme en noir mit pied à terre. D’un geste de la main, il ordonna à ses hommes de rester à cheval.

— J’en ai pour un instant, leur dit-il.

Il fixa ensuite Arthur et les paysans qui se tenaient à ses côtés. Il releva sa capuche qui jusqu’ici cachait en partie son visage et le jeune seigneur vit dans le regard de cet étranger la folie et leur mort. Il n’éprouverait certainement aucune pitié pour ceux qu’il s’apprêtait à massacrer. Arthur frémit. Avait-il survécu jusqu’ici pour trépasser sur cette place au milieu de personnes qui se battraient pour lui jusqu’à leur mort ? Un rictus se dessina sur les lèvres de l’homme dont le regard froid allait d’un paysan à l’autre. Enfin il parla :

— Où est votre seigneur ? Je me suis laissé entendre dire en dévastant un village près d’ici qu’il avait combattu les Atlantes auprès du roi Charles ?

Avant qu’Arthur n’ait pu dire un mot, un jeune homme annonça :

— Je suis le seigneur Arthur !

Avant qu’il n’ait pu ajouter un mot, un carreau d’arbalète, parti de l’arme d’un des cavaliers, se ficha dans sa gorge. L’homme en noir, dont le visage restait impassible, annonça d’une voix calme :

— Ce n’est pas beau de mentir.

Il fit un geste en direction d’Arthur.

— Je t’ai vu, mon jeune ami. Avant que ce jeune scélérat ne se dénonce, tu as voulu parler. Que voulais-tu dire ?

Avant qu’Arthur n’esquisse un geste, quatre hommes s’étaient immiscés entre lui et l’homme en noir, prêts à défendre leur seigneur jusqu’à la mort.

— Eh bien soit, dit l’assassin. Puisque vous voulez tous mourir, qu’il en soit ainsi.

Il tira une épée dont la lame rutilait. Sans doute une arme ancienne, pensa le jeune seigneur, peut-être en orichalque. Nous sommes perdus.

Comme un seul homme, les quatre paysans se ruèrent sur l’homme en noir qui para sans difficulté les attaques successives avant de pourfendre trois hommes. Un carreau d’arbalète saisit le dernier alors qu’il tentait de fuir. L’attention de l’assassin se fixa de nouveau sur Arthur :

— Je me nomme Azuros, tu mérites de savoir le nom de celui qui va te tuer. Tu as causé bien du tort à notre empire mais aujourd’hui, ta croisade va s’arrêter. Avant de t’occire, je veux que tu saches que ton frère est mort, lui aussi. Tous tes autres amis également. Et ce royaume l’est sûrement aussi !

— Comment ça ? s’enquit Arthur.

Il pensa aussitôt à Charles. Ces manants s’étaient-ils attaqués au roi ? Il tenta de communiquer avec lui, sans succès. Il faut bien dire que depuis que la paix était revenue, il n’avait que très peu utilisé ses pouvoirs même si Myrdhan avant de se retirer en Brocéliande avait fait en sorte qu’il les développe encore par des cours intensifs. Arthur avait notamment essayé de se déplacer de façon instantanée mais n’y était jamais parvenu contrairement à Malo. Heureusement qu’il possédait Prométhée. Il repensa à son frère. Il aurait tant voulu le revoir encore une fois.

Azuros ne répondit pas à la question du jeune Atlante, bien conscient d’en avoir déjà trop dit. Au lieu de ça, il fonça sur le garçon, bien décidé à le tuer.

– Si seulement j’avais Excalibur, pensa Arthur. Ce ne serait pas la même histoire. Dieu merci, elle est à l’abri et ne tombera jamais dans leurs mains.

Arthur saisit son épée à deux mains, prêt à vendre chèrement sa vie.

***

Forêt de Brocéliande, au même moment.

Myrdhan était assis en tailleur sur un sol granitique. Face à lui, une magnifique vallée au fond de laquelle s’étendait un étang alimenté par un cours d’eau. Le vieil homme était en transe. Il profitait de ce sol chargé en ondes positives qu’en tant que druide, il ressentait au plus profond de lui. Dès qu’il avait compris que ses disciples n’avaient plus besoin de lui, il était venu se retirer en ce lieu chargé de son histoire. Brocéliande et son fameux val sans retour. C’est là qu’il était né, voilà des millénaires. C’est là qu’avec son vieil ami Artorios, ils avaient combattu Mordros. Le sol s’était alors gorgé du sang des fidèles chevaliers du roi. Aujourd’hui, il n’en restait rien si ce n’est des souvenirs et bien sûr l’esprit de ces hommes héroïques qui à l’instar de Malo et d’Arthur s’étaient dressés face aux Atriades. Un bruit comme un caillou qui roule, tira le vieil homme de sa transe. Depuis plusieurs jours, il avait ressenti dans l’air comme un changement. Peut-être la paix si chère à son cœur allait-elle disparaître pour laisser place à la guerre et à son lot de souffrances ? Et il y avait autre chose, une chose qu’il ne savait pas définir. Mais il le savait : il comprendrait quand le moment serait venu. Myrdhan en était certain: la menace atriade ne s’estomperait jamais vraiment, mais au moins avait-il espéré une ère de paix moins éphémère.

— Je sais que vous êtes là, assassins atriades, lança le druide. Montrez-vous.

Cinq silhouettes toutes de noir vêtues apparurent à l’endroit même où plus de six ans plus tôt Prométhée était sorti de terre.

— Cinq hommes pour moi tout seul ! C’est trop d’honneur ! lança le vieux druide. Vous en remercierez votre chef. Quel est son nom déjà ?

— N’essaie pas de nous abuser. Tu n’as pas besoin de savoir qui a mis un contrat sur ta tête. La seule chose qui importe, c’est que tu meures.

Myrdhan sourit.

— Encore faudrait-il que vous soyez capables de venir à bout de ma personne ! ajouta-t-il moqueur.

Si les Atriades désiraient le tuer, il y avait fort à parier qu’ils s’attaqueraient également à Malo et à Arthur. Il n’y avait donc pas un instant à perdre. Se débarrasser de ces sous-fifres avant d’aller aider ses protégés.

Les cinq assassins se jetèrent sur le vieil homme qui évita sans difficulté les lames acérées de ses assaillants, les parant à l’aide de son bourdon ou les esquivant habilement. Il recula et leur fit face, un sourire éclairant son visage.

— Alors, le vieillard résiste ! se moqua le druide.

Si la précédente aventure l’avait épuisé, il s’était ressourcé au cœur de sa forêt, source de ses pouvoirs et de sa longévité.

Il ôta le haut de son bâton de marche et en tira Durandal. La lame de l’épée brilla au soleil et le simple geste que fit Myrdhan la fit luire.

— Cela fait tellement longtemps que cette épée n’a pas servi, annonça-t-il, qu’elle semble animée d’une vie propre et meure d’envie de vous détruire.

Les cinq hommes eurent un bref instant envie de fuir mais face au sort que leur aurait réservé leur chef, ils décidèrent d’un ultime assaut. Le vieil homme n’aurait pas une seconde fois autant de chance. Alors ils se jetèrent sur lui. Ce dernier tourbillonna, abattant Durandal à cinq reprises et faisant mouche à chaque fois. Quand il se retourna, il découvrit cinq corps étendus sur le sol, là où des siècles plus tôt de courageux guerriers étaient tombés sous les coups d’êtres aussi vils que ceux-ci, se battant au nom de la mort et de la destruction. Soudain, il porta la main à son ventre. Du sang, le sien, maculait sa longue cape de druide. Il s’assit, le regard tourné vers ce magnifique paysage et porta sa main à sa blessure. Une lumière blanche s’échappa de sa tunique. Quelques instants plus tard, il se redressa. Les assassins le lui avaient dit : ses protégés étaient en grand danger. Il n’y avait pas un instant à perdre. Il visualisa sa destination et disparut.

Le temps pressait alors que Malo comme Arthur étaient en grand danger. A une centaine de lieues de là, un autre groupe d’assassins approchait de Paris, bien décidé à remplir la mission qui leur avait été confiée.

1er janvier 1386, près de Comper en Brocéliande.

L’homme saisit la coupe de sang qu’il porta à ses lèvres, en buvant une seule gorgée. Le soleil s’était caché dans le ciel de ce premier janvier qui ouvrait selon le calendrier grégorien une nouvelle année. L’obscurité avait recouvert le royaume de France, ouvrant une nouvelle ère de ténèbres. Le visage de l’homme dissimulé par une capuche se révéla en partie quand il s’approcha d’une torche au sol pour y poser la coupe. Il avait le bas du visage glabre. De sous sa capuche, tombaient de longs cheveux blonds. Lorsque l’objet toucha le sol, offrande à la terre, celle-ci trembla. Une secousse brève, mais violente.

— Mes créatures sont là, dit-il à l’assemblée de ses fidèles qui étaient agenouillés à ses pieds, je les entends, je les sens. Pour faciliter leur retour, j’ai besoin de nos ennemis, ceux qui furent bannis.

Les fidèles acclamèrent leur chef qui se lança dans une courte incantation d’une voix puissante :

— Par la puissance de la terre et de l’obscurité, que l’alignement de la terre et de la lune ramène à nous le continent il y a longtemps disparu !

De l’obscurité et alors que l’homme répandait le contenu de la coupe sur le sol, de terribles éclairs descendirent du ciel, libérant la colère de l’ordre des druides noirs sur le monde.

Quand le soleil reparut, il ne faisait aucun doute que l’Atlantide avait reparu et, avec elle, la folie guerrière des Atriades. Les Druides se relevèrent. L’un d’entre eux se rapprocha du maitre de cérémonie et demanda :

— Maître Vulcanor, êtes-vous sûr que ramener les Atriades était nécessaire ?

— Aurais-tu un doute sur mes visions ? demanda le Maître visiblement énervé.

Le Druide à la carrure impressionnante se tassa sur lui-même en disant :

— Non, aucunement. Je n’arrive juste pas à m’empêcher de trouver cela dangereux.

— Le vrai pouvoir, annonça Vulcanor, repose sur les sceaux qu’il nous faut actionner pour libérer mes créatures et contrôler les pierres. On dit que leur possession permettra de dominer le monde, ce qui est le rôle de notre ordre. Depuis des siècles, je fais surveiller mon ancien disciple Myrdhan. Il nous conduira aux princes qui nous mèneront aux pierres et aux sceaux, lesquels nous sont indétectables. Cela ne pouvait se faire que si les Atriades revenaient. De la lutte entre les Atriades et les fils d’Axanor naitra notre triomphe.

— Vous voulez juste qu’on observe ?

— Exactement, Dragon. Tu dois croire en mes visions.

Dragon acquiesça.

***

Six ans plus tard. Juillet 1392.

Dragon regarda l’assemblée, agenouillée à ses pieds.

— Notre victoire est proche. Vulcanor, peu avant sa mort, a fait de moi votre nouveau maître. Mon plan ne peut que fonctionner. Cela fait six ans que nous travaillons en ce sens et depuis la mort de notre Maître, notre position au sein des États n’a fait que se renforcer, tout comme celle de Tarxos malheureusement. Il est à ce jour notre plus grand adversaire. C’est pour cela, alors qu’il ne se doute de rien, que des émissaires de notre ordre se sont immiscés dans ses rangs, nous tenant au courant de tous leurs faits et gestes. Et grâce à leur dernière ruse, nous allons enfin avoir un coup d’avance sur eux. Fasse Morrigan5, que la puissance de l’ordre des Druides noirs domine le monde !

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