Mémoires de Thirgoths: La menace Hykxi
Mémoires de Thirgoths: La menace Hykxi
Author: Joe Riley-Black
PREMIÈRE PARTIE

©2020 Faralonn éditions

www.faralonn-editions.com

ISBN :9782381310343

Dépôt Légal : juillet 2020

Illustrations : SF. Cover©

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MÉMOIRES DE

THIRGOTHS 

LA MENACE HYKXI

Jo Riley-Black

PREMIÈRE PARTIE

Quatre jours qu’il n’avait pas plu. Quatre-vingt-seize heures de ciel gris, sans qu’aucune goutte de pluie ne veuille bien venir abreuver les rues de Londres. Pourtant, dans le cœur de Jenny Gardner, c’était une averse sans fin. Elle en était venue à penser qu’elle allait se noyer dans son propre corps ; que la flotte allait monter en elle comme dans un puits, et ce jusqu’à ce qu’elle suffoque. À l’intérieur d’elle-même ce n’était pas une pluie aussi jolie que celle qui pare habituellement sa ville. Même sous un parapluie de médicaments, l’eau s’infiltrait incessamment puis finissait par laisser des traces humides de moisissure, et des fêlures sur les murs. Elle ne s’habituerait jamais vraiment à ce sentiment de noyade sèche malgré les années à écoper le bateau qui ne cessait de se remplir par le trou dans la coque.

Debout devant la fenêtre de son appartement de Brick Lane, elle dressait aujourd’hui encore un bilan fugace de sa vie, de ses accomplissements, de ses échecs et de tout ce qui venait de prendre fin dans son quotidien. La question restait : quand est-ce que les nuages allaient enfin relâcher leur sacrement sur le peuple londonien ? Lui faire oublier sa propre tempête ? Jenny n’était pas sortie depuis maintenant une semaine. En effet, depuis qu’elle avait mis le point final à son dernier projet, elle avait perdu le goût de tout. Elle était drainée, lasse et sans repère. Les seuls attraits qu’elle voyait encore dans cette journée fichue en l’air étaient l’alcool qu’elle avait versé dans son mug en prétendant que c’était du thé, ainsi que la perspective d’une nouvelle session avec son psychiatre. Pourtant, quand on la croisait, il était impossible de se douter de la profondeur de ses blessures. Rien de bien particulier : un manque profond de confiance en elle, une anxiété qui prenait le contrôle de beaucoup trop d’aspects de sa vie, ainsi qu’une rupture récente. À vrai dire, la séparation était plutôt une tache sombre sur son ego plus qu’une plaie suintante. Mais tout de même, c’était quelque chose qu’il lui fallait prendre en main, car rencontrer quelqu’un dans l’effervescence constante de Londres était quelque chose de compliqué pour une personne de son type : névrosée, méfiante, perdue entre la réalité et les mondes qu’elle se créait.

Heureusement, avant que la pluie ne se mette à se déverser en rideaux salés sur ses pommettes saillantes, la porte d’entrée claqua, signalant l’arrivée au bercail de Jack Logan, son colocataire depuis maintenant deux mois. Aussi étrange qu’elle dans un tout autre registre, Jack avait réussi à convaincre la jeune femme qu’il serait l’addition parfaite à son appartement, et qu’avec son salaire plus que décent, il n’y aurait jamais de problème de loyer.

Elle devait bien lui reconnaître sa discrétion et son sérieux en matière de paiement, de rangement et de respect de son intimité. Ça, et le fait qu’il ait été le seul à franchir les étapes de sélection rigoureuses de Jenny. Cependant, il restait à combler le vide de la troisième chambre, mais au cours des dernières semaines, les rencontres entre les deux colocataires avaient été si sporadiques que ni l’un ni l’autre n’avait vraiment abordé le sujet. Pourtant, ajouter une tierce personne allégerait considérablement les charges qui perçaient malgré tout leurs portefeuilles. Les revenus de Jenny, bien que corrects, étaient aléatoires et dépendaient grandement de sa capacité à mener à bien les projets qu’elle se fixait ou qu’on lui confiait. Mais trouverait-elle une autre perle rare comme Jack ? Quelqu’un de si discret qu’il en serait presque invisible ? Quelqu’un d’aussi soigné qu’eux ? C’était définitivement un sujet à aborder d’urgence avec lui.

Mais pour l’instant, elle éluda la question tandis qu’il rangeait ses courses dans le frigo et qu’elle lui tournait le dos, guettant avec avidité l’arrivée de la pluie londonienne – qui ne tarda d’ailleurs pas à tomber en trombes. Étouffés par le clapotis des gouttes sur les vitres, les pas du jeune homme se firent inaudibles, et lorsque Jenny se retourna, la pièce était à nouveau vide. Elle s’installa alors sur un des fauteuils du salon, déposa son scotch sur la table basse puis passa en revue ses derniers emails. Rien de très intéressant ne capta son attention, car après avoir fini sa deuxième bande dessinée, son cœur ne mettait pas du sien pour rebondir. Pourtant, elle allait bien devoir finir par accepter des projets commissionnés par des start-up en quête d’une graphiste de talent. Mais elle remit encore une fois cette décision au lendemain, et monta à son tour à l’étage.

Les trois chambres étaient toutes situées à l’étage de ce duplex ancien – bien que récemment rénové. Brick Lane était le quartier parfait pour les gens dans son genre : décomplexé, branché et grouillant d’artistes. Du dépressif au hipster imbu de lui-même, tous se bousculaient dans les rues reliant Brick Lane à Shoreditch. Petite oasis loin des standards guindés de certains quartiers huppés, ici on pouvait se laisser aller à être soi-même sans trop de concessions. Le salon, exposé plein sud, permettait aux rares rayons de soleil d’accentuer le charme de la pièce. La cuisine attenante, que se partageaient Jenny et Jack, était aussi fonctionnelle que peu utilisée. Des boîtes en carton vides s’entassaient dans la poubelle, et une très légère odeur de scotch parfumait perpétuellement le lieu. L’escalier qui menait aux chambres était quant à lui, resté dans son jus. Seul un coup de peinture d’une teinte gris bleuté le rendait moins dangereux à l’œil. Les marches grinçaient sous les pieds, avec le craquement si spécifique du bois usagé. Sur le palier, les chambres s’alignaient derrière des portes closes. Jenny, première arrivée sur les lieux, s’était retirée dans la pièce à l’extrême droite, abritant sous les toits de l’immeuble tout son semblant d’existence. Lors de son emménagement, Jack, par réflexe, était parti à la conquête de la chambre la plus éloignée de celle de sa colocataire. Par prudence ou bien par discrétion, il avait décidé de mettre de la distance avec la jeune femme. Ses retours tardifs ainsi que son mode de vie décalé furent dès lors mis hors de portée auditive de la jeune femme.

En fin de soirée, alors que Jack se préparait à partir au travail, Jenny sortit la tête par l’entrebâillement de la porte et le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il passe l’entrée. Une fois qu’elle se fut assurée de son départ, elle traversa le couloir, dans son pyjama gris, et rejoignit le salon. Elle déplaça le fauteuil près de la vitre puis se laissa porter par le bruit de la pluie. Elle traîna des pieds jusqu’à la cuisine, et cette fois-ci, remplit sa tasse avec de l’eau bouillante. Pas de scotch, mais bien du thé noir, infusé plus que de mesure, qu’elle coupait invariablement avec du lait froid. Elle posa le tout sur un plateau, s’empara du dernier livre qu’elle s’était fait livrer par la poste, et alla poser l’ensemble sur le meuble près de la fenêtre.

En effet, même si Jack était presque aussi invisible qu’un fantôme, et que rares étaient les fois où ils se croisaient, elle sentait sa présence partout dans l’appartement. Par conséquent, elle gardait toujours une réserve sur son comportement. Mais lorsqu’il partait enfin rejoindre le bar dans lequel il était employé, Jenny pouvait se détendre complètement et oublier un instant à quoi elle ressemblait. Un jogging large et un débardeur, sur lequel elle avait jeté un gilet à grosses mailles, lui faisaient office de tenue d’intérieur, et ses cheveux, d’ordinaire détachés pour mieux se cacher derrière, étaient dans ces moments-là, remontés en un chignon désordonné.

Ayant la chance de vivre selon son propre rythme, et n’écoutant que son horloge interne, Jenny pouvait se permettre de veiller jusque tard dans la nuit. Insomniaque patentée, elle était devenue incapable de dormir sereinement lorsqu’il y avait aussi peu de bruit que durant les heures de ténèbres nocturnes. Rarement endormie avant quatre heures du matin, elle mettait à profit ces heures creuses afin de travailler. Elle savait que Jack rentrait peu après son coucher, mais, contrairement à elle, dormait bien plus tard dans la journée, si bien que lorsqu’elle se décidait à aller se promener, il se réveillait à peine, et que les moments de colocation où les deux individus se côtoyaient se résumaient à moins d’une heure par jour – sauf rares exceptions.

Sur les coups de quatre heures, Jenny s’étira mollement dans son fauteuil, et avant d’oublier, griffonna un mot à l’attention de son colocataire concernant la question d’un nouvel habitant sous leur toit. Elle épingla le bout de papier sur le tableau en liège prévu à cet effet, en espérant qu’il y prêterait attention rapidement. Et alors qu’elle venait à peine de se glisser sous ses draps, enfouie sous une lourde couette, elle entendit Jack déverrouiller la porte d’entrée. Il lui avait presque fallu un mois entier avant de reconnaître les bruits que provoquait son arrivée à la maison tellement il était discret. Mais comme elle prêtait même inconsciemment l’oreille à chaque nouveau son, les gardant précieusement en mémoire, l’appartement était devenu une vraie carte mentale sonore. Que cela soit le ronflement du frigo, le grincement des escaliers ou les pas étouffés de Jack, tout avait une place bien définie, et elle se repérait dans l’espace et dans le temps grâce à son ouïe qui passait entre les mailles du filet de son sommeil. Elle compta alors le nombre de pas et en déduisit son arrivée imminente sur le palier. Il marqua une pause devant sa chambre puis abaissa doucement la poignée de la porte : une nouvelle nuit tronquée pouvait commencer sous le toit de leur appartement de Brick Lane.

Le lendemain, à l’aube, après seulement quelques courtes heures de sommeil, Jenny et Jack furent cependant réveillés par un bruit sourd. On aurait dit qu’une explosion venait de se produire à proximité de leur immeuble. Et pour une fois, ce fut de concert que les deux habitants du 121 Hanbury St. sortirent, déboussolés par le réveil brutal, de leur chambre respective.

— Bonjour, Jack, murmura Jenny.

— ‘Jour , bâilla-t-il en retour avant de lui emboîter le pas dans les escaliers.

Tandis que Jenny se dirigeait vers la fenêtre du salon dans l’espoir de voir ce qu’il pouvait bien se passer dans le coin, Jack, lui, était déjà en train de chausser ses boots et sa veste en cuir, afin d’aller directement sur le terrain.

— Jack, attends ! Tu ne sais pas si c’est dangereux dehors, se surprit-elle à crier par-dessus les brumes du sommeil.

Le jeune homme se retourna, surpris par cette soudaine prise de parole et s’éclaircit la voix.

— Je sors juste devant la porte, toute façon s’il y a vraiment eu une explosion ou un truc grave, je le verrai immédiatement, dit-il évasivement.

Sans laisser le temps à sa colocataire de lui dire de faire attention – ce qu’elle pensa très fort, mais n’aurait de toute manière pas dit à haute voix – il claqua la porte d’entrée sur son ombre puis s’engouffra entre les immeubles et commerces du quartier. Jenny le regarda, cachée par les voilages du salon, s’aventurer plus loin qu’il ne lui avait dit, jusqu’à disparaître au coin de la rue.

L’esprit obstrué par les restes de sa nuit, sur lequel planaient encore des réminiscences de rêves, elle opta quant à elle pour la solution la plus sûre : se renseigner par tous les moyens possibles sans pour autant avoir à sortir de l’appartement. Télévision, Internet, réseaux sociaux : tout y passa sans grand succès car il était encore trop tôt pour déterminer l’origine de ce fracas matinal. Et à vrai dire, ce n’était sûrement rien de bien important… Comme lorsqu’on entend au loin un avion passer le mur du son, ou bien des camions dont l’accélération soudaine donne l’impression d’un coup de fusil.

Vingt minutes s’étaient maintenant écoulées depuis le départ de Jack sans qu’elle ne trouve de réponse à ses questions sur ce qui, de plus en plus, lui apparaissait comme un simple accident de la route, qui aurait créé plus de tumulte que de dégâts. Mais très vite, le portable de la jeune femme se mit à trembler entre ses mains potelées. Chose étrange, le téléphone ne lui servait pratiquement que pour les communications non vocales ou alors pour le travail. Seulement ce matin, c’était le numéro de son colocataire qui s’afficha sur l’écran.

— Jenny. Écoute-moi et ne pose pas de questions. Il faut que tu fasses vite sans remettre en cause ce que je te dis. Va dans ma chambre.

Jenny ne bougea pas.

— Jenny, dit-il d’une voix pressée, je ne t’entends pas bouger d’où tu es. Monte de suite dans ma chambre et va dans ma commode.

— Attends, répondit-elle d’une voix tremblante.

— Vite !

— C’est bon, j’y suis, lui confirma-t-elle, essoufflée.

— Ma commode. Deuxième tiroir sur la droite en partant du haut. Il y a un double fond.

— J’ai ouvert. Comment je fais ensuite ? dit-elle mécaniquement.

Sa propre voix lui semblait étrangère à son corps.

— Retire le tiroir, fous-le par terre. Et après cherche un bouton sur lequel appuyer.

Jenny paniqua, incapable de se concentrer sur ce qu’il lui demandait.

— J’y arrive pas. Je trouve pas ! hurla-t-elle dans le combiné.

— Détends-toi, Jenny. Recommence, le bouton est sur ta droite, vers le haut. Tu le sens ?

— Je crois. Attends, un instant. C’est bon !

— Bien, maintenant, le compartiment caché s’est ouvert, prends la boîte qu’il y a dedans et garde-la avec toi. Tu n’as pas le temps de t’habiller, mets ton manteau, tes chaussures et rejoins-moi au plus vite au croisement avec Wilkes.

— Qu’est-ce qu’il se passe, Jack ?

— Pas le temps, dit-il avant de raccrocher.

Elle se surprit elle-même en obéissant sans attendre aux ordres de Jack. C’était quelque chose d’étrange que de faire confiance à son colocataire. Au fond, elle sentait qu’il ne lui aurait pas menti, malgré le peu de choses qu’ils avaient en commun.

Une fois son manteau enfilé sur ses épaules, elle cacha la boîte contre sa poitrine et s’empressa de rejoindre le jeune homme. Contrairement à son habitude, ainsi qu’à sa hantise du sport, elle foula le pavé au pas de course et atteignit rapidement la jonction des deux rues. Cependant, elle eut beau regarder des deux côtés elle n’aperçut pas Jack. Pourtant, du haut de son mètre quatre-vingt-huit, il était peu probable de le perdre dans la foule. Mais tout à coup une force invisible la tira vers l’arrière, dans une ruelle sombre près d’un hangar désaffecté. Elle voulut crier, et comme si le fantôme qui l’avait propulsée dans l’ombre s’en était rendu compte, elle fut coupée dans son élan par une main calfeutrant sa bouche. À peine eut-elle le temps de reprendre son souffle, que ce qui avait jusqu’à présent été une ombre sur les murs se transmuta devant ses yeux ébahis.

— Jenny, c’est moi, Jack.

Face à son silence, il se rapprocha d’elle et lui demanda silencieusement la permission de la toucher. Quand le regard de la jeune femme céda devant le désarroi du sien, il la saisit doucement par l’épaule puis se remit à parler.

— Ne t’inquiète pas. Je vais tout expliquer. Mais d’abord il faut qu’on aille se mettre à l’abri. Donne-moi la boîte, s’il te plaît, et suis-moi.

Jenny se plia encore une fois aux recommandations de son colocataire. Elle lui attrapa la main à contrecœur et le suivit, impassible, dans le dédale de ruelles et de bâtiments, crachant à la vue de tous la réalité passée du quartier. Elle n’avait pas fait attention à l’heure, mais à en juger par la durée de leur escapade, la planque de Jack devait se trouver à un peu moins de 1,2 mile de Hanbury St. D’ailleurs, avant d’avoir vu la Tamise s’étendre devant ses yeux, Jenny comprit qu’ils se dirigeaient vers les docks. La puissante odeur d’algues la prit à la gorge et ne la quitta plus. Jack, qui la tenait toujours derrière lui, jeta un regard inquiet autour d’eux avant de se faufiler entre les bâtiments de tôle et de pierre jusqu’à ce qu’un portail grisâtre recouvert de graffitis ne les stoppe dans leur course. Ils étaient maintenant dans une impasse large comme deux hommes. Pas un signe de lampadaire, de voisins, ou bien même de vie, si ce n’étaient les effluves pestilentiels d’urine se mêlant à celles du fleuve.

Nouveau regard circulaire. Ils étaient bien seuls. Jenny commença néanmoins à douter de Jack. Cependant, il était trop tard pour revenir en arrière car le grand brun la propulsa à l’intérieur avant de s’y engouffrer à son tour.

Le manque de lumière commençait à peser sur l’angoisse de Jenny. Que s’était-il passé plus tôt, et pourquoi l’avait-il embarquée jusque dans cet entrepôt perdu quelque part sous la jetée, à deux pas de l’eau capricieuse ? Allait-elle être séquestrée et torturée ? Son colocataire avait-il tout prévu depuis son emménagement ? Était-il un dangereux prédateur ? Elle essayait toujours de ne pas juger les gens sur leur apparence, et si celle de Jack tendait plutôt vers celle du mauvais garçon, elle n’y avait jamais vu de signe particulier… jusqu’à aujourd’hui ! De suite, sa tenue vestimentaire en total look noir lui sembla être l’attirail parfaitement cliché de l’individu à tendance criminelle. Elle et son pyjama étaient en train de s’imaginer vivre leurs derniers moments, et une fois n’est pas coutume, son cœur se mit à accélérer jusqu’à ressentir les pulsations brutales dans ses tempes, tandis que ses yeux se voilaient et que son souffle se fit de plus en plus court. Elle essuya les paumes de ses mains à plusieurs reprises sur le tissu de son pantalon, retenant les larmes qui commençaient à trouver leur voie jusqu’à ses paupières. Ce fut à ce moment-là que de grands néons éblouissants se mirent en route. Jack, qui se tenait à bonne distance d’elle, constata avec une pointe d’effroi l’état pitoyable de Jenny, qui de son côté s’empressa de baisser la tête afin de cacher le rouge de ses joues. Il resta alors à la fixer sans parler ni bouger, de peur de déclencher une crise supplémentaire. En effet, même s’ils n’avaient presque jamais eu de conversations poussées, il avait très rapidement remarqué son effacement ainsi que son caractère névrosé. Il y avait d’abord eu l’odeur de scotch dans la tasse oubliée dans l’évier, puis une boîte de cachets mal dissimulée dans la salle de bain ainsi que sa tendance à griffonner partout plutôt que de parler de vive voix. Il l’avait cernée dès leur première rencontre, avant même qu’elle ne lui loue la chambre de libre. Ce jour-là, sous ses airs d’artiste faussement détachée qui se donnait un air mystérieux, il avait noté sa timidité, tout comme les signes d’une grande anxiété. Mais comme il était lui-même très discret, rien de tout cela ne lui avait posé problème. Néanmoins dans l’immensité lugubre du hangar, il crut bon d’essayer de la rassurer.

— Jenny ? Tout va bien ?

Et là, ce fut le drame.

— SI TOUT VA BIEN ? TU CROIS QUE JE PEUX ALLER COMMENT ? TU PARS mystÉrieusement, ME DEMANDE DE rÉCUPÉrer UN TRUC CACHé DANS UNE COMMODE FACTICE, ET PUIS TU M’ENTRAÎNES JE NE SAIS OÙ DANS UN HANGAR Où T’AS CERTAINEMENT PRÉVU DE ME TORTURER.

Ce fut plus fort que lui, mais son rire résonna puissamment entre les quatre murs de l’entrepôt avant de flâner dans ses poumons. Jenny, angoissée, mais dopée par la peur, le défia du regard.

— Tu trouves ça marrant, espèce de sadique ?

— Calme-toi, rétorqua-t-il en pinçant les lèvres pour ne pas sourire.

Comme une enfant en plein caprice, Jenny croisa les bras sur sa poitrine et tapa du pied au sol.

— Me calmer ? Tu vas d’abord te dépêcher de me donner des explications.

— Je vois que la politesse et la timidité sont passées à la trappe, dit-il, sarcastique. Avant de t’expliquer, suis-moi.

— NON ! répondit-elle, catégorique.

— Non ? Mais je crois que t’as pas encore bien compris ! Là, tu n’as plus le choix. Tu avances sinon je te laisse en plan, et c’est mort pour toi. Littéralement.

Son ton était devenu plus sec, presque cassant. Mais comme Jenny ne bougeait pas, il continua sa route vers le fond du bâtiment, où on pouvait apercevoir une grille en accordéon. La jeune femme, qui tout à coup n’en menait plus large, se reprit tout en tentant de ne pas retomber dans un mutisme anxieux.

— Euh, Jack ?

Il ne daigna pas se retourner.

— Jack ?

Sa voix se fit plus faiblarde.

— Jack, attends ! C’est bon, j’arrive.

Il se stoppa net puis attendit qu’elle arrive à sa hauteur. Tournant légèrement la tête dans sa direction, il rompit le silence.

— C’est bon ? T’es décidée ?

— Oui, lui répondit-elle, penaude.

Elle marcha dans ses pas, tout en conservant une certaine distance avec lui, comme par peur de le toucher à nouveau. Quand il fit coulisser la grille sur le côté, dans un grincement sonore, elle sursauta légèrement puis attendit qu’il l’invite à rentrer dans le monte-charge. Une fois les deux à bord, il referma et appuya sur le seul bouton de la cabine. L’ascenseur fut alors pris de secousses puis entama sa descente vers des profondeurs inexplorées.

En bas, le même scénario se produisit : le noir complet d’un sas, suivi d’une coulée lumineuse aveuglante. Cependant, contrairement à l’étage supérieur totalement vide, ici se trouvait ce qui ressemblait à un laboratoire dernier cri. Enfin, un laboratoire qui ressemblait à s’y méprendre à une salle de jeu ultra-design. Le sol était blanc, les murs d’une teinte noire brillante, les parois en verre et différents espaces de travail meublaient l’ensemble. Des portes à n’en plus finir étaient presque totalement dissimulées dans les cloisons noires, et plusieurs individus étaient concentrés derrière leurs bureaux.

Au départ, personne ne sembla remarquer leur arrivée. Mais bien vite – trop vite selon Jenny – les regards se tournèrent vers eux, les détaillant avec curiosité. Bien évidemment qu’ils la regardaient elle et pas lui. C’était elle l’étrangère. De plus, son regard ébahi face à la structure qui venait de prendre forme devant ses yeux, devait d’autant plus attirer leur attention. Elle remarqua cependant que Jack avait rangé la boîte à l’intérieur de sa veste, et quand il l’invita à le suivre – encore une fois – elle eut un temps de réaction assez long.

— Jenny, viens. Ne reste pas là.

Elle le regarda, perdue, le regard suppliant de la laisser s’en aller pour retourner à sa vie pathétique d’artiste recluse dans son anxiété.

— Mais, mais… balbutia-t-elle, les mots trébuchant sur sa langue comme un enfant sur un trottoir.

— Quoi, encore ?

— Tout le monde me zieute.

— Et ?

— Bah…. ne sut-elle pas quoi ajouter.

— On ne va pas en faire un flan, tout le monde t’observe, soit. Ils ne t’ont jamais vue et tu les intrigues. Mais il faut que j’aille immédiatement te présenter à quelqu’un. J’ai des comptes à rendre. Donc emboîte le pas, on manque de temps.

Irritée par sa façon de lui parler, elle se dit que finalement, elle préférait le Jack de l’ombre, celui qui se faufilait sans un bruit jusqu’à sa chambre et dont la présence se résumait à des emballages de nourriture dans la poubelle ainsi qu’à une serviette dans la salle de bain. Être asocial n’excusait pas qu’on s’adresse à elle avec une telle condescendance. Elle allait d’ailleurs lui rétorquer qu’elle n’accepterait plus d’ordre de sa part, et encore moins donné sur ce ton, mais il la poussa en avant sans même qu’elle ne puisse lui dire le fond de sa pensée. Par prudence, il garda sa paume plaquée dans son dos tout du long et la dirigea vers l’office central, qui se situait à l’extrême opposé de là où ils étaient arrivés.

Cette nouvelle pièce était semblable à ce qu’elle avait déjà précédemment vu : un style contemporain très soigné, où le blanc se mariait à la perfection avec le noir, en touches disparates. Des objets de couleur accentuaient de-ci et de-là la profondeur de ce qui ressemblait à une suite d’hôtel, au centre de laquelle trônait fièrement un bureau massif. Sur le mur du fond, une magnifique bibliothèque remplie d’ouvrages les plus divers aux couvertures plus somptueuses les unes que les autres, habillait la pièce de toute sa culture.

— Jack, bon retour parmi nous, dit une voix profonde venant d’un coin d’ombre.

— Je n’ai pas dit que je revenais vivre ici, Soren.

— Soit. Seul l’avenir nous le dira. Dis-moi plutôt qui est la charmante personne que tu as ramenée avec toi.

— C’est Jenny. Ma colocataire.

— Ta colocataire ? pouffa la voix. Toi, partager ton habitation ?

— Soren ! tonna Jack.

— Si on ne peut même plus se moquer de toi. Viens plutôt par ici, dit l’inconnu en sortant de l’obscurité.

L’homme, quoiqu’approximativement de la même taille que Jack, était plus petit et bien plus trapu. Ses cheveux roux attirèrent immédiatement l’œil de Jenny, qui se surprit à le détailler sans aucune gêne, passant plus de temps à s’attarder sur lui qu’elle n’avait eu le temps de le faire avec son propre colocataire. En effet, outre la couleur flamboyante de ses cheveux, le jeune homme, visiblement plus âgé de quelques années que Jack, avait les yeux d’un noir profond et une bouche aussi fine qu’une lame de rasoir. Mais avant qu’elle ne puisse finir de l’observer, Soren prit Jack dans ses bras pour lui souhaiter la bienvenue. Il s’avança ensuite vers Jenny, la saluant chaleureusement.

— Bonjour, mademoiselle. Excusez-moi pour cet accueil embarrassant. Je m’appelle Soren et je dirige le Thirgoth Mirin. Mais nous en reparlerons plus tard car Jack et moi avons apparemment des choses importantes à régler. Allez vous asseoir dans l’antichambre, Jenny, quelqu’un viendra vous voir d’ici peu.

Jenny regarda Jack avec appréhension, mais ce dernier la rassura de nouveau d’un signe de tête. Elle s’en alla alors vers la sortie, et dans un souffle inaudible à sa seule destination, murmura « Madame. C’est madame, pas mademoiselle. »

Dans la pièce attenante, qui somme toute était une salle d’attente assez commune, étaient disposés un gros canapé, deux fauteuils ainsi qu’une table basse sur laquelle étaient entassés des livres, et qui la séparait d’une télévision éteinte. Elle prit le parti de s’asseoir seule sur un des deux fauteuils, mais au même moment, une porte parfaitement cachée dans la cloison s’ouvrit sans un bruit sur une femme vêtue tout de blanc, qui la toisa avec une certaine méchanceté – plus précisément avec une pointe de dégoût – avant de poser sur la table, un plateau avec de l’eau, une théière, ainsi que quelques fruits préparés. Comme elle était entrée, la femme repartit, sans mot dire, laissant Jenny perplexe. N’osant pas toucher aux victuailles malgré sa soif persistante, Jenny fixa les œuvres littéraires. Elle fut rapidement absorbée par son propre reflet, qu’elle pouvait admirer sur presque toutes les surfaces de la pièce. Quasiment aussi nettes qu’un miroir, les cloisons lui renvoyèrent une image d’elle moins crue, plus souple que celle dans la glace, mais pourtant très distincte. Cela faisait en réalité bien longtemps qu’elle ne s’était pas réellement observée dans les moindres détails. Et maintenant, dans son pyjama sans forme, enfoncée dans son manteau, elle se vit avec plus de clarté qu’elle n’en avait fait preuve jusqu’à lors. Elle prit donc le temps de passer en revue chaque singularité, chaque promesse que les dernières vingt-quatre années avaient laissée sur ses traits. Sa chevelure n’était plus aussi foncée que dans ses souvenirs et tirait sans aucun doute vers une couleur chaude comme le caramel. Ses yeux, qui n’indiquaient aucun signe d’usure, aucune ride précoce, portaient pourtant dans le vert de leur iris, une profonde lassitude. Sa bouche joliment rosée et pincée par l’inconfort de la situation était bien dessinée. Son nez très subtilement aquilin rehaussait ses pommettes saillantes et ses joues rebondies. Et quand on la regardait, on cherchait en elle le côté typiquement anglais : la blondeur des cheveux, la pâleur de la peau, les joues perpétuellement rougies. Mais ces clichés que l’on assène sur les Anglaises étaient inconnus au bataillon. Jenny avait été le réceptacle des traits exotiques de sa mère. Fille d’un anglais pur souche et d’une mère d’origine indienne, Jenny ne ressemblait en rien aux filles des affiches publicitaires vantant les plaisirs du Royaume-Uni.

Cependant, son reflet cessa finalement de l’intéresser et, sans aucune notion de l’heure, elle commença à faire les cent pas dans le cube miroitant de la salle d’attente. Où était-elle encore tombée ? Et dans quoi s’était-elle retrouvée embarquée ? Sans pour autant être totalement rassurée quant à la sécurité qu’étaient supposés lui procurer les locaux de ce que Soren avait appelé Thirgoth Mirin, elle se détendit peu à peu. Jack n’avait pas prévu de l’assassiner. Certes, cela ne voulait pas dire qu’elle était définitivement saine et sauve, mais au moins, lui, ne l’avait pas emmenée dans les souterrains dans le but d’abuser d’elle et de la torturer. Bon, finalement, elle allait peut-être tout simplement finir sur le bûcher sur la place publique de cet endroit dont elle n’avait jamais entendu parler. Elle se mit alors à envisager quelle option serait la moins horrible. Vivre le calvaire aux mains d’un psychopathe pendant plusieurs jours – voire semaines –, ou être publiquement humiliée devant une foule en délire ? À choisir, elle préférait l’humiliation à la torture psychologique. Et avec un peu de chance, l’exécution serait rapide.

Ses pensées l’entraînèrent si loin dans cette réalité parallèle qu’elle commença à paniquer de plus belle. Un sentiment proche de la claustrophobie s’empara de sa personne tandis qu’elle se mit à la recherche d’un moyen d’ouvrir la porte par laquelle l’étrange femme était passée un peu plus tôt. Mais elle eut beau tâtonner, faire glisser ses doigts sur les murs, chercher sous la table et les fauteuils, derrière les objets déco, elle ne trouva rien qui puisse jouer en sa faveur. Elle était prisonnière d’une cellule design, avec pour seul kit de survie, de l’eau, ce qui semblait être du thé, et des livres qui la rendraient folle à force de les relire à l’infini. Finalement, la mort sur le bûcher était probablement la meilleure des options. Mais alors qu’elle faisait une dernière tentative pour s’échapper, aplatie contre la cloison, les bras écartés, les doigts fureteurs, Jack entra par la porte donnant sur l’office principal. Moqueur, il resta immobile et silencieux à observer sa colocataire dans une posture bien peu flatteuse avant de s’éclaircir la gorge.

— Tu fais quoi exactement ? pouffa-t-il.

— Jack ? dit-elle en se retournant avec empressement, le visage complètement rougi par la honte.

— Oui, c’est toujours moi. Tu t’attendais à qui ?

— Personne… Je… Je contemplais la qualité de la finition des murs, marmonna-t-elle tout en pensant qu’elle aurait dû retourner à son silence perpétuel.

Malheureusement, le stress l’avait transformée en une idiote à la langue bien pendue.

— La finition des murs ? Tu veux peut-être rencontrer l’architecte ? Lui parler de son travail fabuleux, se moqua-t-il gentiment.

Même si les dernières heures lui avaient procuré une certaine confiance nouvellement acquise, ce qui faisait d’elle qui elle était réellement n’avait pas pour autant disparu, et face au sarcasme de son colocataire, elle se retrancha derrière ses cheveux, une boule obstruant sa gorge, et sa peur viscérale d’être jugée ou moquée réclamant son dû.

Se rendant compte de sa maladresse, Jack s’excusa brièvement avant de s’asseoir sur le canapé. Mais la jeune femme ne semblait guère décidée à lui accorder un regard.

— Bon, je suppose que t’as des questions, commença-t-il.

Pas de réponse.

— Sérieusement ? T’as rien à demander ?

Toujours rien.

— Bon, je vais faire comme je peux alors. Surtout, n’hésite pas à m’interrompre, hein…

Il la vit arquer un de ses sourcils, mais continua sans la presser davantage.

— Hum. Donc… Bref.

Il était clairement plus compliqué de raconter ce qu’il y avait à dire sans savoir exactement par où commencer.

— Ici, c’est le Thirgoth Mirin. C’est, euh, un centre d’un autre genre, pour des personnes qui sortent des normes. Mais là-dessus, on y reviendra. Soren est le directeur, et c’est également une vraie plaie quand il s’y met. Mais ne lui dis pas que je te l’ai dit, tenta-t-il de rigoler.

— C’est situé où exactement ? interrompit soudainement Jenny.

— On est toujours à Londres, si ça te rassure.

— Je ne suis pas bête…

— On est sous la Tamise.

— Tu t’appelles vraiment Jack ? enchaîna-t-elle.

— Bien sûr ! Pourquoi est-ce que j’aurais menti sur ça ?

— Ah ! Parce que t’as menti sur quoi exactement ?

— Pas sur ça, en tout cas, s’obstina-t-il.

— Et la boîte ? Et l’explosion ? Et la course à travers le quartier ?

— Ralentis un peu. La boîte, c’est personnel, ça ne te regarde pas. L’explosion, c’est mauvais signe pour nous autres, les Thirgoths.

— Les QUOI ? s’étouffa-t-elle.

— Thir-Goth, articula-t-il.

— J’avais compris le mot, je saisis juste pas le sens.

— Je t’expliquerai, promis, mais s’il te plaît, tu veux pas qu’on mange un truc et qu’on se repose avant ? Je n’ai clairement pas assez dormi après le boulot.

Jenny ne bougea pas de son siège, tandis que Jack était déjà sur le pied de guerre.

— Jenny ?

A contrecœur, elle le suivit à travers un labyrinthe de couloirs aux murs bordeaux, piqués de doré. Ils ne croisèrent personne sur leur chemin, et elle savait pertinemment qu’il avait tout fait pour lui épargner un stress supplémentaire. Quand il s’arrêta enfin au bout d’un couloir, une seule porte s’offrait à eux, et derrière celle-ci, une immense chambre. La décoration y était, sauf pour quelques parties, toute de noir et de rouge, dans un style baroque contemporain. De lourdes tentures d’un rouge profond pendaient du plafond, un lit blanc gigantesque trônait au milieu, tandis qu’un piano se frayait une place au milieu des meubles. L’ensemble était cosy sans être lourd. Pas une faute de goût n’entachait la somptuosité de la pièce. Jenny, qui n’avait jamais visité un tel endroit resta éblouie devant tant de richesse.

— C’était ma chambre avant que je déménage, dit Jack. Fais comme chez toi. Tu devrais dormir un peu, et puis, t’es déjà en pyjama, ça devrait aider !

— Je ne trouve pas ça marrant. Mais merci quand même. C’est une salle de bain, derrière, là-bas ? demanda-t-elle après un court instant de pause.

— Oui. Il te suffit de faire coulisser les panneaux.

— OK. Merci. Et toi, tu vas où ?

— C’est une bonne question. Je vais voir s’il y a une chambre de libre. Sinon, je trouverai bien un canapé sur lequel me poser. T’en fais pas, va !

— OK. À plus alors.

Pas une seule seconde elle avait pensé à lui proposer de partager son lit, de s’installer sur le divan qui était présent dans la pièce, ou tout simplement de lui rendre ce qui lui appartenait. Après tout, si elle était ici c’était à cause de lui, et il était hors de question qu’elle s’efface encore une fois. Elle avait besoin de sommeil, et s’il voulait se reposer correctement, il n’avait qu’à retourner dans l’appartement qu’ils partageaient sur Hanbury St.

Quand Jenny se réveilla, en sueur, les cheveux collés dans la nuque, une sensation de lourdeur dans le ventre, elle mit quelques secondes avant de reprendre totalement ses esprits. Son aventure de la matinée lui revint brutalement en mémoire, ainsi que la chambre dans laquelle elle avait dormi pendant un temps indéterminé. Mais si à première vue elle avait été enchantée par la vision de cette pièce si richement décorée, elle lui apparaissait désormais comme un caveau dont elle ne s’échapperait certainement pas de sitôt.

Elle remarqua un plateau argenté sur une commode. Dessus, un verre et une carafe d’eau fraîche, ainsi qu’un téléphone portable accompagné d’un mot manuscrit. Elle se laissa alors glisser du lit du haut de son mètre cinquante-huit et s’en approcha. Qui avait eu assez de culot pour rentrer dans la chambre pendant son sommeil ? Par réflexe, elle serra son gilet par-dessus son pyjama, comme si elle venait de se faire surprendre dans un moment de nudité, puis se mit à lire la carte.

Jenny,

Tu as dormi bien plus longtemps que je ne le pensais possible. Je suis avec Soren, mais je t’ai apporté un nouveau téléphone, par mesure de sécurité. J’ai pris la liberté de le synchroniser avec ton Cloud. Toutes tes données devraient normalement y être. Je t’ai également trouvé un ordinateur, il est dans le tiroir juste devant toi. Et n’hésite pas à te promener dans l’institut. Je reviens te chercher plus tard.

PS: mon numéro est enregistré dans le répertoire si tu en as besoin.

Jack.

Furieuse qu’il ait osé rentrer sans sa permission, mais soulagée par le fait de retrouver un téléphone ainsi qu’un ordinateur, elle se précipita sur divers sites d’informations. Mais quelle ne fut pas sa déception quand après avoir épluché tous les sites locaux, elle ne trouva rien concernant une possible explosion ou tout autre fait divers qui aurait pu causer une si grande agitation auprès de Jack. Elle n’avait pourtant pas halluciné le bruit, et il l’avait également entendu. Donc il y avait forcément une explication rationnelle à cela. Elle s’acharna dix minutes de plus, à la recherche d’un indice oublié. Elle dut cependant se rendre à l’évidence : soit elle était en train de rêver, soit elle était devenue folle à lier, même si elle se rappelait que Jack lui avait dit que c’était un mauvais présage pour lui et les siens.

Elle se remit à arpenter la chambre comme elle l’avait fait dans la salle d’attente de ce fameux Soren, dont elle ne savait toujours rien. Marcher. S’asseoir sur le bord du lit. Taper du pied. Se lever. Recommencer. Elle répéta inlassablement les mêmes gestes, à la fois pour s’occuper et à la fois pour calmer ses nerfs, qui étaient méchamment à fleur de peau. Finalement, elle se jeta sur le lit, face contre le matelas, la tête enfouie dans un oreiller, puis se mit à sangloter doucement lorsqu’on tapa si doucement à la porte qu’elle ne l’entendit pas. Les sons étaient étouffés par l’oreiller et par les larmes qui coulaient avec de plus en plus d’intensité. Le « toc toc » intempestif contre le bois redoubla de force, n’attendant que d’être stoppé par une injonction de Jenny. Mais l’inconnu qui frappait depuis maintenant deux bonnes minutes, perdit visiblement patience et glissa sa tête dans l’entrebâillement.

— Jen… chuchota Jack avant d’être interrompu aussi sec par le regard énervé de la jeune femme.

— Sors ! On t’a pas appris à demander l’autorisation avant de rentrer chez quelqu’un ?

— C’est moi où t’es sacrément plus bavarde que d’habitude ? T’as parlé pour au moins dix ans depuis ce matin.

— Tais-toi, dit-elle en lui tournant le dos pour lui signifier son mécontentement. Elle en profita également pour essuyer ses yeux rougis par les pleurs avant de reprendre la parole. Qu’est-ce que tu veux ?

— Je venais juste voir comment tu allais. J’ai apporté des sushis. Je sais que tu aimes ça. Du moins, je crois avoir déjà vu des emballages vides dans la poubelle.

Elle se tourna de trois quarts, le regarda, circonspecte, et approuva d’un signe de tête.

— Tu veux dîner dans la chambre, ou tu préfères aller dans la cour ?

— Dans la cour ? On est sous l’eau…

— La nana qui a dessiné les plans a réussi à créer l’illusion d’une cour extérieure. Tu vas voir, c’est plutôt sympa.

— Non, merci. Je vais rester dans la chambre.

Elle vérifia l’heure sur son tout nouveau smartphone.

— Il est encore temps que je rentre à la maison. Je mange et je pars, d’accord ?

— Ça ne va pas être possible…

— Et pourquoi ? Je suis majeure, je fais un peu ce que je veux, surtout que j’ai cherché sur internet, il n’y a aucun signe d’explosion ou de menace quelconque. Donc si pour toi tout ça n’est qu’un jeu, dit-elle en désignant la pièce de la main, tant mieux, mais moi je ne veux pas rester ici. Je veux rentrer chez moi.

— Je te dis que ce n’est pas possible. Tu peux toujours tenter de partir, mais bonne chance pour trouver le chemin de retour.

Jenny blêmit. Son visage se vida de toute couleur, ne laissant transparaître que le vert de ses yeux. Jack se révélait sous son vrai jour. Elle savait qu’il ne fallait pas faire confiance aux gens trop discrets, ils cachaient forcément quelque chose de louche, il n’y avait qu’à la voir elle. Malgré sa récente prise de confiance et l’abolition de la barrière de la timidité pour cas de force majeur, elle n’en restait pas moins totalement angoissée. Et elle ne savait plus quoi croire de ce qu’il lui disait et du peu qu’il avait bien voulu lui révéler.

— Bien… Si c’est comme ça, j’accepte de passer la nuit ici, mais demain, tu me raccompagnes à Brick Lane.

— Huh, huh. Pas possible non plus.

Jenny se leva alors et se précipita sur le grand brun. Elle ne savait pas ce qui lui était passé par la tête, mais elle avait eu une envie irrépressible de le frapper. Le prenant au dépourvu, elle commença à taper de ses petits poings sur son torse, avec un effort particulier pour garder ses bras à la bonne hauteur. Décidément, sa petite taille ne lui facilitait pas la tâche, et il fut d’autant plus simple pour Jack de l’arrêter. Il attrapa ses poignets et les maintint en l’air, juste au-dessus de son crâne, et juste au-dessous de son menton à lui. Il planta ses yeux dans les siens, et sans aucune gentillesse lui demanda si elle en avait fini avec ses idioties.

— Va falloir que tu comprennes que c’est pour ta sécurité. T’as peur qu’il t’arrive quoi ici ? Tu ne pourras jamais être plus tranquille que dans les entrailles du Thirgoth Mirin. Donc maintenant, il va falloir te le rentrer dans la tête, lui dit-il sèchement tout en la repoussant contre le lit.

Elle se releva sur ses coudes et le toisa aussi férocement que possible. C’était désormais à qui gagnerait la partie du « regard qui tue ». Néanmoins, conscient de l’avoir embarquée dans quelque chose qui la dépassait, il capitula le premier.

— Est-ce que tu peux me donner la chance de t’en dire un peu plus que ce matin ? Je me suis aussi pris des sushis. On peut les manger ici si tu ne veux pas t’aventurer ailleurs, mais s’il te plaît, il faut que tu comprennes certaines choses.

— Si tu le dis, dit-elle en faisant claquer sa langue contre son palais.

Elle savait qu’elle sonnait comme une gamine boudeuse, mais ne put pas pour autant s’empêcher d’avoir du ressentiment à son égard. Elle se sentait manipulée, et était en train de remettre en cause les deux derniers mois de cohabitation. Jamais plus elle ne ferait de colocation. Jamais, elle n’accorderait à nouveau à quelqu’un de vivre sous le même toit et de s’approcher trop près d’elle.

— Je t’écoute. Je répondrai à toutes tes questions, lui affirma-t-il.

— Promis ?

— Promis.

Elle s’installa en tailleur sur ses couvertures pendant qu’il dressait la table. Elle le regarda avec attention, essayant de voir ce qui se cachait derrière la façade. Il lui parut plus grand que dans ses souvenirs, et si elle avait de suite remarqué le noir de ses cheveux, il n’en était pas de même pour le bleu de ses yeux. Son nez était particulièrement droit, formant un triangle parfait, sans imperfection. Un tatouage dépassait du col de son t-shirt, sans pour autant lui permettre d’en déterminer le dessin. Elle nota qu’il avait eu le temps de changer de vêtements, empruntant certainement des habits à Soren ou à quiconque faisant approximativement sa taille. Elle se sentit alors sale ; pas à sa place dans son pyjama. Elle aurait aussi aimé enfiler des vêtements propres, des vêtements dignes de ce nom, pas une tenue que personne n’était supposé voir. Elle essaya de ne pas penser au fait que la moitié de l’institut l’avait vue dans cette tenue, et tenta de se cacher derrière son gilet, sans grand succès.

— C’est possible d’avoir des vêtements ?

— C’est ça ta principale préoccupation ? Mais, oui, je vais voir ce que je peux faire. Tu les veux maintenant, ou après manger, ou même demain ?

— Ce soir, si possible…

— Tu comptes réellement essayer de t’enfuir ?

— Non… Mais si tu dois me promener comme une bête de foire à travers tout le centre, je préférerais être à peu près présentable…

Ils dînèrent ensuite dans un silence quasi religieux, puis arrivés à la fin, Jenny posa ses baguettes et entra dans le vif du sujet.

— Pourquoi je n’ai rien trouvé concernant l’explosion, ou peu importe ce que c’était ?

— Parce qu’il faut être doté d’un certain, comment dire, don, pour l’avoir entendu.

— Un don ? Quel don ? Tu l’as entendu, et étant donné que tu vis dans un labo ultra secret au nom super bizarre, peut-être, mais moi, à quel moment je m’inscris dans l’histoire ? Tu m’as bien vue ? De quel don tu veux que je sois dotée ?

— Vivais. Je vivais ici, la reprit-il, piqué au vif. Et non, je ne t’avais pas bien vue jusqu’à ce matin. Je dois te rappeler qu’on ne se croise presque jamais, t’es comme une ombre dans l’appartement. Et je ne sais pas quoi te dire. J’ai été tout aussi surpris que toi. Je n’avais aucune idée que tu partageais les mêmes caractéristiques que moi… Et c’est encore quelque chose que Soren ainsi que l’Aeon doivent encore déterminer. Tu peux me croire, j’ai été le premier étonné. Mais certaines choses ne mentent pas.

— T’es quoi exactement ?

— Un Thirgoth, je te l’ai déjà dit.

— Et je suis censée savoir ce que c’est ?

— Comment dire… Tu sais, parfois, il y a des choses qu’on a du mal à expliquer… Il y a des gens qui croient aux extraterrestres, par exemple.

— Les extraterrestres existent ?

— Qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que non ! Je peux continuer ?

— Oui, oui.

— Donc, je disais, il y a ceux qui croient aux petits hommes verts, d’autres aux esprits, il y en a même qui croient à la fin du monde…

— Et sans tourner autour du pot, ça donne quoi ? Tu fais partie des aliens ? rigola-t-elle nerveusement.

Jack se racla la gorge.

— Les aliens n’existent pas ! Par contre, il serait stupide de penser que seuls les humains vivent sur Terre.

Refusant d’accepter la vérité qui était en train de se profiler, Jenny chassa son malaise comme elle le put.

— Bah, oui, forcément qu’il n’y a pas que les humains. Il y a aussi toutes sortes d’animaux. J’avais un chat quand j’étais petite, il était gris et blanc, et il avait un œil en moins à cause d’une bagarre avec d’autres chats.

Agacé, Jack se leva, marcha en silence quelques instants avant d’aller s’appuyer contre le piano à queue.

— Tu le fais exprès ? C’est peut-être trop brutal pour toi, mais il va falloir que tu rattrapes le temps perdu, car il faut que tu apprennes certaines choses rapidement. T’as jamais rien remarqué d’anormal dans ta vie ?

— Pas du tout, hésita-t-elle.

— Tu n’as aucune caractéristique particulière ? Quelque chose qui pour toi semble peut-être anodin ?

— Euh, j’ai une bonne ouïe, et je peux me repérer dans l’espace seulement grâce aux sons qui m’entourent.

— Et tu ne t’es jamais dit que c’était bizarre ?

— Bah, de base je suis bizarre, donc non… Je reste chez moi autant que possible, je hais le contact humain, je suis tellement angoissée que rien que l’idée de croiser mon propre colocataire était une épreuve… débita-t-elle au bord des larmes. Et maintenant tu me dis que ça fait de moi quelqu’un de spécial ? Laisse-moi rire.

— Je crois que c’est assez pour toi, ce soir. Il faut que tu encaisses certaines choses. Je vais te chercher des vêtements. Dors bien. Et si tu veux regarder la télévision, il te suffit d’appuyer sur ce bouton et l’écran sortira.

Il ne lui laissa pas le temps de répondre, et s’en alla sans faire un bruit, comme une ombre courbant l’échine face au soleil.

Un peu plus tard, alors qu’elle surfait sur son téléphone à la recherche d’articles sur les Thirgoths – alors qu’elle n’était même pas sûre de l’orthographe de ce truc –, on toqua deux fois à la porte. Quand elle alla ouvrir, personne n’était là, ni à droite ni à gauche. Mais à ses pieds, des habits parfaitement pliés étaient empilés. Et sur le dessus, un épais livre à la couverture en cuir et aux reliures travaillées. Elle s’accroupit, ramassa le tout, puis referma derrière elle en vérifiant une dernière fois si quelqu’un allait finalement se manifester. Mais elle était définitivement seule dans sa prison dorée.

Pour passer le temps, mais également pour mieux réfléchir, elle se glissa pour la deuxième fois de la journée sous la douche. Ce matin, elle avait fouillé dans les placards à la recherche de serviettes propres et refit de même jusqu’à trouver une brosse à dents neuve. Si elle arrivait à oublier un instant où elle se trouvait, elle pourrait finir par se croire dans une suite d’hôtel, et peut-être vivre dans une désillusion totale. Cependant, faute de chance, l’eau tiède ne l’empêcha aucunement de ressasser, ni les heures précédentes, ni la conversation de Jack sur ses probables dons. Il faut dire qu’étant donné l’état de sa vie sociale, elle avait, à plus d’une occasion, eu de quoi douter de ces soi-disant talents cachés.

Une fois la douche terminée, bien enroulée dans sa serviette moelleuse, elle retourna chercher les habits disposés sur le lit. Elle abaissa le loquet de la chambre avant de faire tomber sa serviette à ses pieds. Quiconque lui avait préparé ces affaires avait été jusqu’à penser à lui fournir des sous-vêtements propres, ce qui la gêna profondément. En tout cas, ils taillaient à la perfection et lui apportèrent un confort non négligeable. Cependant, les habits étaient en total contraste avec ce qu’elle avait pour habitude de porter. Elle savait qu’elle ne devait pas se montrer trop exigeante, et que Jack avait fait son maximum pour lui fournir une tenue propre et confortable. Néanmoins, si le confort était une chose, le style de l’ensemble la mit fort mal à l’aise. Dès le premier coup d’œil, elle sut qu’elle allait se retrouver bien trop moulée dans ce legging lamé noir et dans ce haut ridiculement trop court, même pour son petit mètre cinquante-huit. Le top, vert forêt, lui arrivait juste au-dessus de la ceinture du pantalon, ce qui était, selon elle, déjà bien trop dénudé. Au moindre mouvement, une bande de peau couleur chocolat au lait, douce et veloutée, révélait sa présence aux yeux des curieux. Elle essaya bien de tirer dessus pour le rallonger, mais ce fut peine perdue. Il allait donc falloir qu’elle fasse un choix entre son vieux pyjama ou des habits qui devaient appartenir à une femme avec beaucoup de confiance en elle.

Elle fut néanmoins surprise par le confort de mouvement que lui permettait le legging – malgré le débordement de son ventre –, et s’assit à même le sol, les jambes croisées en tailleur, le livre posé sur ses genoux. Elle en caressa le dos, effleura la tranche, puis en étudia chaque relief, chaque dorure. Connaissant la valeur de tels ouvrages, elle ouvrit la première de couverture avec une infinie précaution, et laissa ses doigts parcourir l’épaisse feuille jaunie par le temps. En lettres d’or, dans une calligraphie ancienne, était inscrit « Mémoires de Thirgoths ». Elle commença par feuilleter le recueil, tournant les pages avec délicatesse. Le papier crissa sous ses mains, et l’odeur particulière des vieux livres lui parvint avec délectation. Entre les pages manuscrites, des images aux couleurs un peu passées illustraient les propos de l’auteur. Quand elle eut fini de se repaître de ce contact sensuel, elle reprit du début puis entama sa lecture. Elle dut revenir en arrière à maintes reprises, retournant sur ses pas, relisant une phrase afin de mieux la connecter à la suivante. Malgré l’épaisseur de cet étrange grimoire, trois heures lui suffirent pour en déchiffrer les grandes lignes. Le cœur en émoi, le cerveau en ébullition, elle le manipula avec une délicate ferveur tandis qu’elle notait au fur et à mesure sur son téléphone ses zones d’incompréhension, ses interrogations, ainsi que des annotations personnelles, qu’elle souhaitait approfondir si l’occasion lui en était donnée.

Lire tout ce qu’elle n’avait pas laissé à Jack le temps de lui dire lui permit d’encaisser les nouvelles informations à son rythme, maîtrisant ainsi sa part de flou et de stress. Cette lecture l’avait plongée dans une sorte de transe en l’envoyant tête la première dans un monde fabuleux, où l’humain n’est plus roi ; où l’Homme n’est plus souverain. Mais ce n’était pas un conte pour enfant qu’elle venait de lire, c’était une réalité toute autre ; une nouvelle donne à prendre en considération. Et si ce que Jack lui avait dit était véridique, cela voulait dire que d’une manière ou d’une autre, elle était une des leurs. Que son sentiment de ne pas appartenir à la société, aux normes ainsi qu’aux stéréotypes bien cadrés, n’était pas tant dû à elle en tant que personne, mais venait de ce qu’elle représentait en tant que Thirgoth.

Après avoir étiré ses jambes et fait craquer son dos, Jenny roula légèrement sur le côté afin de se lever. Ses fesses étaient endolories par l’assise inconfortable du sol et sa nuque était douloureuse à force de se pencher sur les lettres, mais elle délia rapidement les tensions. Elle reposa le livre sur le piano, envoya un message succinct à Jack, l’informant qu’elle avait bien étudié le livre et qu’elle avait une foule de questions à lui soumettre. Mais comme son heure habituelle de sommeil avait sonné, elle éteignit le téléphone, le posa écran contre la surface de la table de nuit. Elle se délesta ensuite de ses vêtements afin de s’enfouir encore une fois sous les draps froids que son corps ne saurait tarder à réchauffer.

Cette nuit-là, ses rêves furent peuplés de créatures étranges ; d’hommes et de femmes immatériels, de souterrains sans issue, et d’elle, perdue au milieu de ce monde sans repère. Heureusement, son horloge biologique ne fut pas impactée par ces changements soudains. Elle se réveilla plus alerte qu’elle ne l’avait été ces dernières années, et se sentait prête à affronter la journée à venir. Un rapide passage par la salle de bain finit de la remettre d’aplomb, et elle enfila à contrecœur les vêtements de la veille. Elle se trouvait ridicule dans cet accoutrement bien trop glamour à son goût. Mal à l’aise dans son corps comme dans sa tête, elle n’aimait guère l’idée de dévoiler autant de peau aux yeux de tous ces inconnus. Mais il fallait qu’elle sorte de sa chambre, qu’elle explore le Thirgoth Mirin, afin d’y voir enfin plus clair. Il était vital qu’elle se confronte à la réalité de ce nouveau monde, de cette nouvelle espèce, afin qu’elle devienne réelle à ses yeux ; car pour le moment tout était encore approximatif, et elle ne savait pas s’il s’agissait d’une mauvaise blague ou non.

Cependant, une pointe de déception traversa son visage lorsqu’elle ralluma son téléphone et qu’elle vit que Jack n’avait pas même pris la peine de répondre à son message. Vexée, mais surtout incertaine – incertaine de sa place ici –, elle prit le parti d’explorer le centre par elle-même, sans demander l’aide de personne. Elle entrouvrit discrètement la porte, jeta un coup d’œil à droite et à gauche puis quand elle eut la confirmation d’être seule, elle s’enfonça dans les boyaux de l’institut. Elle joua à pile ou face pour finir par partir sur sa droite.

De tous les côtés de nouveaux couloirs creusaient de nouvelles possibilités. Sur chaque mur, des portes en enfilade, toutes fermées, toutes coulées dans la même matière. Des bruits étouffés voyageaient jusqu’à elle, provenant de partout et de nulle part à la fois. Des sons si infimes qu’il était impossible d’en distinguer la source. Ses chaussures sur le sol ne laissèrent ni empreinte ni musique. Elle marchait avec précaution, prête à bondir dans un recoin pour se cacher des autres. Mais son escapade solitaire ne dura plus très longtemps. En effet, au détour d’un couloir, une femme et un homme, marchant côte à côte sur le qui-vive, comme lors d’une patrouille militaire, la prirent dans la lumière de leurs regards. Jenny n’eut pas le temps d’esquiver ou de s’expliquer que la femme aux cheveux roux l’empoigna par le bras, tandis que son complice fit de même tout en se mettant à parler à l’attention d’une présence invisible.

— Alerte ! Je répète ! Nous sommes en alerte. Un individu a été appréhendé dans l’aile B16 du bâtiment.

Jenny se ratatina, au bord des larmes, avant de sentir le monstre de son angoisse déployer ses tentacules dans sa cage thoracique, accrochant ses ventouses contre sa gorge et volant son oxygène. Ses jambes défaillirent, et au moment où elle allait s’écrouler, suspendue par les deux bras à ses tortionnaires, un écho leur parvint.

— Qu’on me l’amène.

Jenny se mit à trembler. L’angoisse l’étouffait. Elle se sentait telle une enfant prise sur le fait. Cependant, les deux individus, sans lui accorder de regard, la traînèrent sur plusieurs mètres, jusque devant une immense porte qui se détachait des autres par sa taille ainsi que par ses gravures incrustées dans le métal doré. Avec une force qui paraissait ne leur coûter qu’un effort minime, l’homme et la femme se postèrent devant, immobiles, et attendirent que le mécanisme s’enclenche, les laissant ainsi pénétrer dans une pièce blanche à en faire mal aux yeux. Des néons reflétaient leur lumière sur les surfaces brillantes qui habillaient l’endroit du sol au plafond.

Une fois entrés, ils retirèrent leurs mains de ses bras sans la prévenir, l’abandonnant sur ses jambes tremblantes. Tout à coup, un cliquetis si subtil qu’il en était quasiment inaudible lui fit tourner la tête vers la gauche. Son cerveau était éteint par la panique, mais le bruit froid, si lointain fût-il, sembla se rapprocher à un rythme constant. Elle scruta discrètement les alentours à la recherche de sa provenance, mais rien de visible ne vint. Puis soudain, le son se déplaça sur sa droite. Par instinct, elle tendit l’oreille, mettant toute son énergie à tenter de discerner quelque chose dans la fraîcheur éblouissante de la pièce. Un frisson la parcourut. Le bruit se rapprocha. Il détourna sa trajectoire pour venir lui asséner un coup derrière le crâne. Elle virevolta, à l’affût. Elle ne réfléchissait plus. Elle voulait suivre à tout prix le cliquetis sibyllin, le capturer, trouver sa source. Mais l’homme et la femme lui barrèrent la route, si bien qu’elle ne chercha plus à bouger. Elle en fut brutalement incapable. Elle était paralysée par quelque chose d’horriblement puissant. Et c’est alors qu’elle distingua un voile transparent, une énergie électrique pulsant dans un rayon de deux mètres autour de son corps. Elle crut d’abord à une nouvelle hallucination, mais cette barrière, pourtant invisible, formait des vagues minuscules jusqu’au plafond. Et sans savoir ni comment ni pourquoi, avec la force d’une volonté qui lui était étrangère, elle parvint à briser les chaînes imaginaires qui l’entravaient. Elle n’eut pas le temps de réagir aux regards médusés de ses deux geôliers, qu’elle se retrouva face à face avec une femme à l’aura imposante.

Vêtue d’une longue robe noire, les cheveux courts comme ceux d’un garçon, elle perça un chemin direct vers l’esprit de Jenny, qui n’arrivait plus à lutter contre l’attaque mentale de son adversaire aux yeux d’un gris perçant. C’était une douleur insoutenable, pareille à des lames de fond arrachant les âmes innocentes à leurs bateaux pour les fracasser contre les rochers tranchants. Elle attrapa sa tête entre ses mains et se mit à hurler sans bruit. Le son ne voulait pas quitter ses lèvres, et se perdit dans sa gorge, entre son angoisse et sa peur. Puis soudain, le néant. Plus rien. Le vide le plus total. Elle tomba à genoux, prisonnière de sa propre personne, quand les mêmes bras qui l’avaient amenée jusqu’à son bourreau la soulevèrent de terre.

— Là-bas, tonna la femme aux cheveux de jais.

Ils s’exécutèrent dans la seconde, enfermant Jenny dans une cage faite d’acier électrifié, avant d’être congédiés par la maîtresse des lieux.

— Lucinda, Pearson, vous pouvez y aller.

Jenny était en boule, recroquevillée au centre de la cage. Incapable de lever les yeux vers la femme, elle renifla bruyamment.

— Ennemie du Thirgoth Mirin, qui t’envoie ?

— Je… Je…, sanglota-t-elle.

— RÉPONDS, gronda-t-elle sans se départir de son regard noir.

— Jack, fut le seul nom qu’elle fut capable de prononcer. Le seul dont elle arrivait à se souvenir au milieu de tout ce chaos.

— Jack ? Jack Logan ?

Jenny opina du chef avec autant de conviction qu’elle le put.

— Tu connais Jack, ennemie ?

— Colocataire… C’est mon colocataire.

Au même instant, à l’autre bout de l’institut, dans la salle commune, l’agitation était à son comble. On ne parlait plus que de l’intruse qui avait réussi à pénétrer dans les murs, et qui était maintenant entre les mains de la maîtresse de l’Aeon. Jack, qui revenait à peine d’une expédition à la surface en compagnie de Soren, fut assailli par les questions.

— Alors ? Vous êtes au courant ?

— Au courant de quoi ? s’étonna-t-il.

— Lucinda et Pearson ont fait une captive. Jameera s’occupe d’elle, dit un adolescent passablement excité à cette idée.

Jack blêmit.

— Lucinda ? LUCINDA ?

— Qu’est-ce qu’il y a ? répondit-elle d’une voix sans nuance.

— La captive. Elle ressemble à quoi ?

— Tu fais dans l’humaine depuis que t’as décidé de ne plus vivre avec nous, ou quoi ? se moqua-t-elle.

— Réponds-moi, c’est un ordre.

— Un ordre… Si ça te fait plaisir de le croire… dit-elle en levant les yeux au ciel. Elle est petite, ronde, la peau mate, et franchement pas gaillarde.

— Merde ! s’exclama Jack avant de jouer des coudes pour s’extirper de la salle commune en courant. Merde ! Merde ! Merde !

Il bouscula maintes personnes sur son passage, prêt à tout pour arriver à temps et limiter ainsi les dégâts que pouvait causer Jameera sur un être non préparé. Cependant, à mi-chemin il tomba nez à nez avec celle qu’il était parti chercher.

— Jack, je venais justement à ta rencontre. Il semblerait qu’un souci soit connecté à ta personne, dit-elle froidement.

— Jameera, ce n’est pas ce que tu crois.

— Ce que je crois ? Je ne témoigne que de ce que j’ai pu voir. Et ton nom est malheureusement mêlé à toute cette affaire.

— Mais Soren… commença-t-il à rétorquer.

— Tais-toi ! Je ne suis pas Soren. Il est bien trop conciliant avec toi, Jack.

D’une seule phrase, elle mit fin à toute tentative d’explication de la part du jeune homme qui, faute de pouvoir s’exprimer, lui emboîta le pas afin de s’assurer de l’état de son ancienne colocataire. Aucun des habitants de l’institut n’avait besoin de retrouver son chemin parmi le labyrinthe de couloirs, car tous avaient une mémoire si développée, que dès la première visite d’un lieu, la carte du réseau restait imprimée dans leur cerveau. Jack, malgré le temps passé en dehors de ces murs qui l’avaient vu grandir dans la plus pure tradition Thirgoth, se rappelait parfaitement de chaque spécificité des lieux. Et comme il savait que rien ne pourrait faire changer Jameera d’avis pour le moment, il se contenta de la suivre à vive allure jusqu’à la salle de détention, qui à dire vrai, avait plus été bâtie pour le principe que pour sa réelle utilisation.

Dans la cage, Jenny se balançait d’avant en arrière, la tête entre les genoux, les cheveux éparpillés sur ses épaules. Le dos tourné à la porte, elle ne daigna pas bouger de sa position – par peur et par résignation. Elle ne voulait sous aucun prétexte croiser à nouveau le regard de cette femme à l’allure majestueuse, mais si terrifiante. Cependant, le bruit étouffé de ses pas était suivi par celui d’un autre, plus lourd, plus pressé. Il devenait clair que son ouïe était plus développée que la moyenne, néanmoins étant donné les évènements des dernières minutes, elle doutait vraiment qu’elle puisse être douée des talents décrits dans « Mémoires de Thirgoths ». Jack reconnut immédiatement la silhouette de sa colocataire et s’approcha doucement.

— Jenny ? dit-il à voix basse, Jameera à ses côtés.

— Ennemie, fais-nous face.

— Je t’ai dit qu’elle n’était pas une ennemie. Nous pensons, avec Soren, qu’elle est une des nôtres. Une Thirgoth dont on ignorait l’existence.

— Impossible !

— Les signes sont pourtant là.

— Quels signes ? Parce que je ne vois qu’une pauvre petite chose incapable.

— Elle a entendu l’explosion d’hier. Elle l’a entendue comme toi et moi. Comme chacun d’entre nous.

Jameera parut pensive, refusant de voir là une quelconque indication d’un talent oublié.

— Ouvre la cage. L’institut ne craint rien.

— Dis-moi d’abord comment tu connais cette banale humaine.

Jenny n’avait même plus la force de protester. Il était vrai qu’elle était d’une banalité affligeante, un monstre d’anxiété, une petite chose incapable de vivre dans le monde extérieur sans une rasade de whisky et un trajet identique à chacune de ses sorties. En effet, malgré son regain de témérité des deux derniers jours, elle n’y croyait pas trop dans la durée.

— Jenny est ma colocataire. Elle me louait une chambre pas très loin d’ici et proche de mon boulot. C’est tout. On ne s’est quasiment jamais parlé, si ce n’est par notes interposées. C’était un peu le deal, vivre l’un dans l’ombre de l’autre, ne pas se déranger, ne pas empiéter sur notre besoin mutuel de solitude et d’intimité. D’ailleurs, ça marchait plutôt bien. Il n’y a pas grand-chose d’autre à rajouter.

— Lui as-tu révélé ta vraie nature ? As-tu, à un moment ou à un autre, fait une allusion à qui tu étais vraiment, Jack ?

— Tu me prends pour qui ?

— Parle-moi sur un autre ton, je suis la maîtresse de l’Aeon. Tu me dois le respect.

Jack ne riposta pas malgré son envie grandissante de lui répondre.

— J’ai été aussi surpris que toi, si ce n’est plus, de l’entendre sortir de sa chambre pour me demander d’où venait l’explosion. J’avais très nettement reconnu la sonorité si spéciale des attentats Hykxi. Je n’avais aucun doute sur sa provenance. Mais je ne m’attendais pas à ce que la personne la plus en retrait qu’il m’ait été donné de rencontrer, personne dont on ignorait tous l’existence jusqu’à hier, puisse être témoin de la même chose.

— C’est peut-être l’une des leurs, suggéra-t-elle.

— Impossible. Regarde la marque derrière son oreille gauche. C’est une des nôtres je te dis.

Jameera s’approcha d’un mouvement fluide, Jack juste derrière elle.

— Écarte-lui les cheveux, veux-tu.

Il obtempéra.

— Jenny, c’est moi, Jack, dit-il plus pour la rassurer qu’autre chose. Tu as entendu ? Je vais écarter une mèche pour regarder derrière ton oreille. J’y ai remarqué quelque chose, et si je ne me suis pas trompé, tout s’arrangera plus rapidement. Tu es prête ?

Son sens de l’observation, malgré le peu d’interactions pendant leurs mois de cohabitation, lui avait permis de se rendre compte que la jeune femme n’était pas du genre à apprécier le contact humain. Elle était comme un animal battu qui, quand on faisait un pas en avant, reculait de deux, la queue entre les jambes et le regard suppliant. Il se dit simplement que son toucher à lui, personne moins étrangère que les autres, lui serait peut-être moins pénible. Cependant, il sentit son malaise à l’instant même où il se rapprocha, son haleine fanant dans la chevelure de Jenny.

— Je compte jusqu’à trois et j’y vais. OK ?

Pas de réponse. Il repoussa la mèche avec la plus grande des délicatesses, effleurant le moins possible la peau de son cou. Malgré tout, ce simple contact l’affecta plus que de mesure. Elle se tendit immédiatement, contractant douloureusement chaque muscle de son corps ; comptant les secondes qui la sépareraient à nouveau de ce peau à peau indésirable.

— Regarde ! s’exclama-t-il. J’avais raison, la marque est bien présente.

La maîtresse de l’Aeon jeta un regard dédaigneux sur celle qu’elle n’envisageait pas en tant que l’une des leurs, mais ne put nier la présence d’une tache formée d’un cercle ouvert tenant en son centre sa réplique réduite et qui, par l’orientation de leur lien rompu, rappelait la part humaine qui coulait dans le sang des Thirgoths. La peau, plus claire à cet endroit-là, apparaissait immaculée pour tout être étranger à l’espèce. Seuls leurs yeux habitués pouvaient discerner ce signe de rattachement à leur réseau. Sous leur vision, la marque scintillait très légèrement, comme pour signaler sa réaction à l’approche de l’un des siens.

Jameera scruta les cercles, prit une photo pour le fichier central, puis ordonna à Jenny de se relever, sans quoi elle serait obligée d’avoir de nouveau recours à la force. Terrifiée à l’idée de subir les affres de la torture mentale auxquels elle avait été confrontée, elle puisa dans ses dernières forces pour se remettre sur ses deux pieds. Jack laissa retomber la mèche caramel qu’il tenait encore entre son index et son pouce, puis lui proposa sa main afin de l’aider. Prête à tout pour éviter la colère de la femme corbeau, elle accepta sa paume ouverte.

— Elle devrait s’asseoir. Elle est clairement traumatisée.

— Je t’ordonne de te taire, Jack. Tu en as déjà trop fait. Tu as ramené une étrangère au sein même du Mirin, sans être sûr de la menace qu’elle pouvait représenter. Tu as agi contre les lois de l’Aeon… Je me passerai donc de ton aide. Va. Retourne auprès des autres.

— Mais…

— Ne me contredis plus. J’en ai assez de tes erreurs. Amène-moi Soren, je garde la fille.

Jack fulminait intérieurement. Sans réellement comprendre pourquoi, si ce n’est qu’il ne s’était jamais fait à ce sentiment de supériorité que les Thirgoths partageaient sans honte à l’encontre des humains (ainsi que des autres surnaturels), et qu’il voulait simplement savoir Jenny en sécurité. S’il n’avait pas remarqué ces détails chez elle, elle continuerait à vivre sa vie dans son appartement cosy de Londres, à se coucher à pas d’heure après avoir ingurgité du scotch tout en travaillant sur un énième projet aussi secret que sa vie personnelle ; elle serait toujours un fantôme dans la foule londonienne ; une artiste inconnue dans les rangs des plus grands, parmi ceux dont le talent est toujours voilé par la notoriété d’une élite pompeuse et restreinte. Mais conscient qu’un accès de colère ne ferait qu’envenimer les choses, et que Jameera ne ferait que s’en prendre encore plus à Jenny, il capitula et s’en alla quérir son ami et directeur de l’institut.

Comme de coutume, Soren s’était retiré dans son bureau et étudiait les résultats donnés par les différentes équipes de recherche du centre. Jack entra sans frapper et le prévint immédiatement de la situation en cours. Le rouquin laissa donc son travail en suspens, le contourna, puis s’engagea à travers les couloirs. Jack, lui, resta planté au milieu de la pièce, trop enragé pour réfléchir à sa prochaine action. Cependant, après un moment à observer les bruits du centre se répercuter contre les parois et jusque dans ses oreilles, il retrouva assez de sang-froid pour affronter une hypothétique rencontre sur son chemin. Sa chambre, qu’il avait cédée par excès de gentillesse à Jenny, était le seul endroit où il avait envie de s’isoler. Il voulait profiter de son piano, se défouler sur le mannequin qui lui servait de cible pour ses entraînements, mais surtout, il voulait être présent pour le retour de sa jeune amie – même si le terme amie était peut-être encore exagéré.

Presque deux heures s’étaient écoulées entre le moment où il avait été congédié de la salle de détention. Il avait passé les dernières quatre-vingt-dix minutes à frapper en continu contre l’homme de plastique, avec ses poings, ses pieds, et ses armes de Thirgoth. Lorsqu’il fut vide de toute trace de colère trop encombrante, il essuya son front d’un revers de la main puis s’assit devant son piano. Ses mains se posèrent sur les touches. La musique résonna alors avec une étonnante douceur à travers la pièce. Quiconque de ses congénères ne bloquait pas les bruits parasites pourrait entendre la douce mélodie s’évader d’une chambre au fin fond d’un couloir. Les notes volèrent au-dessus de lui, l’enveloppant d’une paix que seules les cordes de l’instrument savaient lui procurer.

Au milieu d’une sonate, Jenny apparut sur le pas de la porte, sonnée et déboussolée. Les cheveux en bataille, les joues rougies par les pleurs, les yeux gonflés par les larmes, elle se laissa glisser le long de la porte sans se soucier de la présence de Jack, qui ne se tourna vers elle qu’une fois la partition terminée. Il comprit qu’elle avait eu bien trop de contact social pour une vie, et lui permit ainsi de se reprendre, la laissant venir à lui selon ses propres règles.

Il glissa le tabouret sous le clavier du piano puis alla remplir un verre d’eau ainsi qu’un verre de scotch. Il déposa le plateau à même le sol, à portée de main. Se munissant d’une couverture grise, il drapa ensuite les épaules de la petite brune, puis retourna s’asseoir dans un des fauteuils.

Petit à petit, Jenny sécha ses larmes. Elle para à la sécheresse de sa gorge grâce au liquide transparent et combattit les nerfs à l’aide de la boisson ambrée. La brûlure dans sa trachée se répandit le long de ses côtes avant de tapisser son estomac de sa saveur chaude et fumée. De son côté, Jack fit tourner le verre dans ses mains, plongeant ses pensées dans l’or sombre du scotch.

— Je veux rentrer chez moi, sanglota-t-elle. Je ne veux pas être une Thirgoth. Je n’ai pas les épaules pour. Vous êtes tous… trop… trop…

— Tu sais que tu ne peux pas rentrer. Je n’ai pas eu le temps de t’expliquer tout ce que ça implique. J’ai dû régler un problème avec Soren aujourd’hui. Je m’en excuse. J’aurais dû rester avec toi pour parler de ce que tu as lu dans le livre, ajouta-t-il en buvant une gorgée d’alcool.

— Ces gens… Ils sont sans pitié. Pourquoi tu m’as fait venir ici ? Personne n’était au courant, c’était bien mieux. Ici, je ne ferai jamais confiance à personne, pleura-t-elle.

Jack baissa les yeux sur son verre, incapable de rétorquer quoi que ce soit. Il savait qu’elle avait raison sur certains points. Les Thirgoths pouvaient être redoutables, même avec les leurs. Il fallait qu’ils le soient. Ils avaient dû se battre de nombreuses fois et cette implacabilité était une des raisons qui l’avait poussé à déserter les lieux dès qu’il l’avait pu. Il avait enchaîné les missions loin d’ici jusqu’à sauter le pas contre l’avis de tous, afin d’emménager dans Londres et d’y vivre une vie plus simple. Malheureusement, cette nouvelle aventure s’était bien vite terminée.

— Je monterai la garde ce soir si tu veux. Comme ça, tu te reposeras sans te soucier d’autre chose que de rattraper du sommeil. Je m’installerai sur le divan, si ça te va. Une distance correcte nous sépare, ça sera presque pareil que de partager des chambres annexes.

— Je veux bien, se surprit-elle à accepter une fois ses larmes séchées. Il est encore tôt, reprit-elle, si tu as des choses à faire, quoi que cela puisse bien signifier, vas-y. J’ai besoin d’un moment seule, s’il te plaît.

— Bien, dit-il en finissant la dernière goutte de scotch. N’oublie pas que mon numéro est enregistré dans le téléphone que je t’ai donné. N’hésite surtout pas.

— Merci, répondit Jenny, le regard fuyant.

Dès qu’il s’en alla, elle alla se cacher dans la salle de bain. Tout lui semblait hors normes. La pièce d’eau était presque aussi grande qu’une chambre : douche à l’italienne, baignoire immense, système audio. Tout avait été pensé dans le luxe ; le vice avait même été poussé jusqu’à faire installer un écran de télévision en face de la baignoire. Elle ne savait pas quelles étaient les habitudes de vie des Thirgoths, mais à première vue, ils vivaient comme des individus lambda, mais de ceux qui ont un compte en banque se dorant la pilule sur les plages d’un paradis fiscal au beau milieu des îles Caïmans. Tout était à la pointe du design. Jenny ne savait pas si Jack avait décidé lui-même de la décoration de sa chambre, mais le décorateur avait un goût des plus affûtés. Elle se fit alors couler un bain, et tandis que celui-ci se remplissait, elle se resservit un autre verre de scotch, cala les « Mémoires de Thirgoths » sous son aisselle, puis s’installa sur l’assise en cuir. Elle ouvrit le livre aux pages qu’elle avait marquées et en étudia plus spécifiquement certains détails.

Cependant, très vite, son attention se porta sur cette fameuse marque dont elle avait entendu parler et dont elle serait étonnamment porteuse. Ses doigts glissèrent sur les pages, cherchant les mots qui lui donneraient des réponses à ses nombreuses questions. C’était là un exercice laborieux, néanmoins l’union de ses yeux et de ses doigts à travers le flot tumultueux des mots fut la clef de son succès. En effet, un paragraphe entier était dédié à cette empreinte invisible.

Le Circath est la marque indissociable de notre peuple. Apposée par les premiers Thirgoths, elle est depuis toujours, le signe de notre ralliement ; le lien nous unissant tous sous la protection des Aeons. Face à la menace grandissante, les Thirgoths trouvèrent ce moyen pour se préserver des ennemis et reconnaître les leurs. Le premier cercle pour l’unité du peuple, le second pour toujours nous rappeler notre part d’humanité. Les extrêmes possibilités dont nous avons été dotés il y a de cela des milliers d’années ne doivent jamais nous faire oublier que dans nos veines coule le sang humain, parmi lesquels nous évoluons. Le Circath est notre témoignage, donné par l’Aeon primitif pour nous rappeler que nous sommes tous frères et sœurs, descendants de lignées millénaires. Le maître de l’Aeon est investi du pouvoir d’activation de la marque. Durant la cérémonie, tous les enfants de l’âge de neuf ans verront leur Circath activé, sous l’œil du directeur de leur Thirgoth Mirin respectif. Dès lors, ils seront reconnus comme membres à part entière de la communauté, et prêts à entrer en formation au sein de leur institut. En cas de danger imminent, le Circath diffusera dans l’esprit de tous les Thirgoths un signal d’avertissement. À ce jour, la marque reste, avec la solidité de nos liens, le meilleur moyen de se prévenir des catastrophes.

Instinctivement Jenny passa le bout de ses doigts derrière son oreille gauche, où la marque avait laissé son empreinte. Mais il était impossible que son Circath ait été activé à l’âge de neuf ans. Malgré les souvenirs de son enfance, qu’elle avait en partie effacés – ou plutôt enfoui dans un coin de sa tête et qu’elle ne souhaitait sous aucun prétexte rouvrir –, elle n’aurait pas pu oublier un tel évènement. Tout ce qu’il y avait à savoir sur sa personne se résumait à la mort soudaine de ses parents lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant. L’année de ses six ans, faute de famille pouvant l’accueillir, elle fut placée dans le système. Elle fit alors un temps dans un orphelinat avant de trouver une famille d’accueil, puis une autre, et ainsi de suite jusqu’à tomber sur une charmante dame et son mari, qui la prirent sous leur aile, de ses douze ans jusqu’à sa majorité. Ils avaient voulu l’adopter, mais rien n’y fit. Elle ne resta qu’une pupille de l’État sous la protection sommaire d’un couple sur la pente descendante. Cependant, sa majorité ne les empêcha pas de rester aussi proches que des grands-parents avec leur petite fille. N’ayant plus la force d’élever de jeunes enfants, ils se concentrèrent uniquement sur elle. Tous ses besoins furent comblés : elle eut accès à l’université, elle fut logée – son appartement étant par ailleurs le fruit de leur gentillesse, et ce malgré son entêtement à leur verser un loyer dès qu’elle avait commencé à travailler de façon régulière, et le plus important, elle fut aimée.

Cette nouvelle composante fit ressurgir en elle tout ce pan de sa vie de petite fille. Qui étaient réellement ses parents, si ce n’est le portrait vieilli par le temps d’un homme et d’une femme aux sourires radieux. Elle n’avait que deux photos d’eux. Les autres avaient été perdues ou jetées lors de son placement. Elle les gardait toujours sur elle, et elles représentaient certainement ses biens les plus précieux – biens qui étaient dans son portefeuille, dans le vestibule de son appartement. Heureusement, elle les avait numérisées puis sauvegardées dans la pellicule de son téléphone, même si ce n’était pas la même chose que de toucher le papier légèrement décoloré et racorni. L’une avait été prise le jour de leur mariage, l’autre était une simple photo de famille ; peut-être la dernière qu’ils avaient prise tous les trois. Jenny ressemblait à sa mère, mais on ne pouvait nier la paternité de monsieur Gardner.

Maintenant dans son bain, elle fixait l’écran de son téléphone, auscultant avec minutie les pixels de chaque photographie, à la recherche d’un indice pouvant corroborer son appartenance aux Thirgoths, ainsi que son allégeance encore non proclamée à l’Aeon. Y avait-il eu des signes dont elle aurait oublié l’existence ? Des paroles prononcées dans l’intimité d’une chambre dont elle ne se souvenait plus ? Et pourquoi, s’ils avaient eux-mêmes été des membres de l’institut, avaient-ils déserté l’endroit pour vivre des aventures banales comme des gens normaux dans un quartier populaire de Londres ? Mais surtout, à sa naissance, avaient-ils reconnu la marque sur sa peau ? Celle qui ferait d’elle un individu exceptionnel ? Elle ne comprenait pas comment – si tout cela s’avérait être vrai –, ils auraient pu faire le choix de l’élever comme une humaine lambda, loin de son héritage, tout cela pour finir leur vie dans un accident des plus communs, abandonnant par la même occasion une enfant prédestinée à des aventures extraordinaires, à une vie de misère sociale.

Elle s’abandonna à ses pensées, les laissant aller et venir en elle sans s’y accrocher. Elle finit par s’assoupir dans l’eau au rythme de la musique douce qu’elle avait lancée dans la salle de bain. Les notes de guitare emplissaient la pièce et le bruit des cordes que l’on tend avaient eu raison de son état d’éveil. Ce fut l’eau qui avait refroidi qui la sortit finalement de sa somnolence, la forçant à s’extraire de la baignoire.

Comme elle ne prévoyait pas de ressortir de sa chambre aujourd’hui, elle revêtit le pyjama avec lequel elle était arrivée et qu’elle avait lavé à la main avant de le faire sécher sur le sèche-serviette. Elle traîna ensuite des pieds jusque devant le plateau que Jack avait laissé sur la commode. Elle se prépara un thé, et une fois infusé, y versa un peu de son alcool favori.

Assise sur le lit suspendu, elle aurait aimé pouvoir à cet instant appeler quelqu’un : un parent, un ami, un collègue de travail. Mais à part Monsieur et Madame Hallifax, elle n’avait personne à contacter. Et il était hors de question d’appeler ses parents d’adoption sans risquer de les alerter. Elle se retrouvait donc seule avec pour seule connaissance, un colocataire rencontré deux mois auparavant qu’elle allait, bon gré mal gré, devoir apprendre à connaître car il était pour le moment le seul de ses alliés.

Résolue à en apprendre davantage sur ses origines, mais aussi sur lui, elle lui envoya un message lui disant qu’elle était prête à le recevoir.

— Comment vas-tu ? lui demanda-t-il en entrant dans la chambre.

— Ça va comme quelqu’un qui ne sait pas où il a atterri et qui se pose encore plus de questions que la veille.

— Je suis là pour ça, vas-y demande moi ce que tu veux.

Sentant l’odeur particulière du scotch flotter autour d’eux, il se leva puis se servit à son tour.

— Je peux te faire confiance, Jack ? demanda Jenny en baissant les yeux sur ses pieds.

Il acquiesça puis la laissa trouver un semblant de sécurité en sa présence. Quant à elle, elle tenta de mettre de l’ordre dans ses questions.

— J’ai lu le livre que tu as déposé hier…

— Et ?

— Et, je ne sais pas. Je me suis fait à l’idée que la race humaine n’est pas la seule à exister. D’ailleurs, ça me rassure parce que c’est devenu un grand n’importe quoi. Mais, d’où venons-nous ? Qu’est-ce qui nous caractérise en tant que Thirgoth ?

Jack ne releva pas son emploi du « nous », car il y voyait là un premier signe d’adaptation.

— D’où nous venons exactement, et depuis quand nous existons, je ne pourrai jamais te répondre exactement. Les mémoires, aussi sérieuses qu’elles puissent l’être, restent une compilation de mythes et de savoirs plus anciens que tu ne pourrais l’imaginer. Depuis, de nouvelles données ont été intégrées, de nouveaux aspects découverts. Certes, il y a beaucoup de vrai dans ce que tu as lu, mais cela ne fait pas tout. Comme tout peuple nous avons nos légendes, mais personne ne peut plus témoigner de leur véracité, dit-il avant de boire une nouvelle gorgée d’alcool. Le fait est que nous sommes un peuple doté de dons exceptionnels qui font de nous des êtres surnaturels, comme les humains aiment les appeler. Mais il ne faut pas oublier que nous restons en partie humains, et que par conséquent nous ne sommes pas immortels.

— Hmph.

— Ça va jusque là ?

— Oui, oui.

— Bien. Pour ce qui nous caractérise, c’est assez vaste. Il y a le Circath d’une part…

— D’ailleurs, tu as vu que j’avais cette marque, mais comment tu as pu la voir puisqu’il n’y aucun moyen qu’elle ait été activée selon la tradition, l’interrompit-elle.

— Je vois que tu as bien travaillé, sourit Jack. On peut la voir même sans ça, sinon on ne pourrait pas reconnaître un enfant Thirgoth, mais pour qu’elle soit effective, il faut passer par l’étape de la cérémonie. On y reviendra plus tard, d’accord ?

— OK.

— Donc, je disais… Il y a le Circath, ainsi que nos dons. Tout le monde n’a pas les mêmes, et on peut en cumuler plusieurs. Par contre, même s’ils sont innés on ne doit pas oublier de les travailler pour améliorer leur maîtrise.

— Comme mon ouïe ?

— Pas tout à fait. On a tous une oreille plus fine que les humains.

— Ah, fit Jenny, l’air déçu.

— Ne sois pas déçue, n’oublie pas que ça veut déjà dire que tu es exceptionnelle. Il ne reste plus qu’à découvrir tes dons. Et je sais qu’au fond de toi tu as déjà dû remarquer certaines choses même si tu n’y as jamais prêté attention par le passé. Les premiers signes commencent très tôt dans l’enfance. Essaye de te souvenir.

— Je ne veux pas me rappeler, dit Jenny sèchement avant de se refermer soudainement sur elle.

Jack ne se laissa pas abattre malgré la très nette impression d’avoir touché une corde sensible.

— Il le faudra, un jour ou l’autre. Il faudra que tu comprennes d’où tu viens, et pourquoi tu as passé tout ce temps sous les radars. Ce n’est pas seulement important pour nous, mais pour toi aussi. Pour te construire en tant que Thirgoth à part entière. Bientôt on te demandera de te former, d’exploiter tes capacités. Une nouvelle menace plane, et une nouvelle recrue n’est pas négligeable.

— C’est donc tout ce que je suis à vos yeux ? dit-elle, une larme prête à s’échapper de ses yeux.

— Non. Pas pour moi. Pour eux, tu es encore un grand point d’interrogation, un avantage inexploité, mais c’est parce que tu ne t’es pas encore révélée à eux.

— Parce qu’à toi je me suis révélée, peut-être ? Tu as appris quoi de moi pendant ces deux derniers mois ?

— Plus que tu ne le penses. Je n’ai pas eu besoin de parler avec toi pendant des heures, ou te parler tout court, pour comprendre ton fonctionnement, pour apercevoir des pans de ta vie. Et que tu le veuilles ou non, tu seras forcée de retourner fouiller ton esprit à la recherche d’indices. C’est à toi de voir si tu veux qu’on en parle tous les deux, ou si tu préfères que Jameera s’immisce dans ton cerveau. Je crois que tu as pu voir qu’elle ne fait pas dans la délicatesse et que ça peut être douloureux. Crois-moi, elle ne me laissera pas accomplir cette tâche à sa place.

— Toi… Toi aussi tu peux faire pareil qu’elle ?

— Pas aussi bien, mais oui.

— Tu l’as déjà fait sans mon autorisation ? dit-elle, paniquée.

— Je crois que tu t’en serais aperçue !

— Et sinon, changea-t-elle de sujet, cette explosion c’était quoi ? C’est ça la menace dont tu parlais ?

— Oui… C’était un attentat Hykxi. Ils sont réputés pour leur cruauté. On a toujours réussi à les tenir hors de portée, voués à l’exil ou bien pliés à notre volonté, mais il semblerait qu’un groupe d’insurgés soit en train d’essayer de semer la panique et de rassembler un maximum de personnes. Pour l’instant, on ne sait pas encore combien ils sont. C’est ce qu’on est allés vérifier avec Soren. Mais rien de concluant. On ne sait pas non plus qui sont leurs cibles, si ce sont les humains juste pour le plaisir, ou bien nous, pour quelque raison que ce soit.

— Peut-être parce qu’ils en ont marre que vous leur dictiez quoi faire, tenta-t-elle sans méchanceté.

— On n’a pas eu le choix, Jenny. Ils ont commis des atrocités… Tu as d’autres questions ?

— Tu vas rester avec moi ? Tu ne les laisseras pas me faire du mal ?

Elle eut l’impression d’être une enfant suppliant son père de ne pas l’abandonner, cependant, malgré la foule de questions qui se bousculaient dans sa tête, il fallait qu’elle sache qu’elle pouvait compter sur lui quoi qu’il arrive.

— Bien sûr, Jenny, dit-il en se levant. Mais quand je serai en mission, je ne pourrai pas toujours être ici pour te défendre. Si tu veux, je vais demander à superviser ton apprentissage, et si tu te débrouilles bien, je m’arrangerai avec Soren pour que tu sois intégrée à mon squad.

La discussion continua une bonne partie de la soirée et de la nuit. Il parla des différents peuples dont elle ignorait l’existence. Il lui avoua que Soren était son meilleur ami malgré les différends qui les avaient séparés ces derniers temps. Il fit ensuite un rapide tour des personnes qu’elle avait déjà eu le déplaisir de rencontrer. Lucinda, la rousse, avait également vingt-quatre ans. C’était la sœur de Soren, et son bras droit. Jameera avait été élue à la tête de l’Aeon une dizaine d’années auparavant. Pearson, quant à lui, était un combattant hors pair ainsi qu’une des têtes d’affiche du département des armes du Thirgoth Mirin de Londres.

Petit à petit, elle s’ouvrit à lui par bribes de conversation. Elle mentionna les grandes lignes de son enfance, allant jusqu’à lui montrer une des deux photos de ses parents, dans l’espoir que leurs visages lui disent quelque chose et lui évitent ainsi de subir une nouvelle intrusion mentale. Malheureusement, il ne fut pas d’une grande aide. Il lui promit néanmoins de faire un tour aux archives, et de demander l’aide de Margot, la doyenne du Thirgoth Mirin, qui demeurait leur meilleur atout pour y voir plus clair.

Les heures passant, la conversation des deux jeunes gens glissa vers moins de formalités. Les questions secondaires furent remisées dans un coin du cerveau de Jenny. Elle préféra à la place en apprendre plus sur celui qui avait endossé le rôle de son protecteur. Elle l’observa parler. Elle nota les détails qu’elle n’avait pas encore remarqués. Ses cheveux noirs, ses yeux bleus tout comme une certaine perfection dans les traits de son visage. Et la réalité était qu’il était bien moins rustre qu’elle se l’était imaginé maintenant qu’un certain confort s’était installé entre eux.

Elle finit par s’endormir avec la certitude qu’il resterait à monter la garde jusqu’au matin. Assommée par la fatigue, elle passa une nuit plutôt correcte, et se leva d’humeur moins sombre. Rassérénée par cet entracte nocturne, elle délia ses membres, roula dans l’immense lit puis se releva légèrement, appuyée contre les oreillers. Son regard chercha immédiatement Jack. Elle le trouva dans le même fauteuil que lorsqu’elle s’était endormie, et visiblement l’éreintement avait eu raison de lui. Il ronflait légèrement, la tête renversée en arrière, dans une position qui était sans nul doute des plus inconfortables. Alors, sur la pointe des pieds, elle se glissa jusqu’à la salle de bain, et lorsqu’elle revint, le jeune homme était en train de bâiller amplement tout en ébouriffant ses cheveux.

— Bonjour, lui dit-elle avec un demi-sourire.

— Salut. Tu as bien dormi ?

— Sûrement mieux que toi. Je suis désolée d’avoir pris ta chambre.

— T’inquiète, j’ai dormi dans des endroits bien pires. Et de toute façon, si tu restes parmi nous, il faudra bien que tu aies ton propre espace.

Elle qui pensait qu’une fois la menace Hykxi passée, elle pourrait s’entraîner tout en retrouvant le confort rassurant de son ancienne vie, se vit dépitée par cette perspective d’avenir. Elle s’était imaginé faire de même que Jack, et quitter l’établissement tout en menant de front son « activité parallèle ». Elle essaya de cacher sa déception, mais Jack vit clair dans son jeu.

— Ne fais pas cette tête. C’est pour ton bien.

— Alors pourquoi t’es parti ? Pourquoi t’es pas resté vivre parmi les tiens, lança-t-elle.

Cette discussion était déjà de trop en cette heure matinale.

— Je suis parti pour des raisons personnelles.

— Super excuse. Ce que je retiens c’est que c’est possible de quitter cet endroit, et qu’à la moindre occasion je partirai.

— Si c’est ce que tu veux…

Lui non plus n’était pas assez réveillé pour des joutes verbales. Il préféra donc laisser tomber l’affrontement qui se profilait. Il fallait au contraire qu’il gagne sa confiance, et qu’il la persuade de rester assez longtemps pour développer ses sens de la manière la plus optimale pour sa survie.

— Tu devrais te préparer, maintenant. Soren et Jameera vont finir par nous attendre.

— Et je m’habille comment exactement ? T’as vu les habits que tu m’as donnés ? dit-elle, surprise par une telle assurance dans sa voix.

— Je t’ai trouvé ce que j’ai pu. Je n’ai pas le droit de te donner un uniforme d’entraînement tant que tu n’as pas officiellement été approuvée dans nos rangs. Donc tu as le choix entre ton pyjama et les habits que je t’ai apportés hier… c’est toi qui vois.

Jenny partit dans la salle de bain s’habiller en boudant et revint cinq minutes plus tard, vêtue et coiffée d’un chignon désordonné.

— C’est bon, t’es prête ?

Elle aurait aimé répondre qu’elle l’était, mais maintenant qu’elle devait sortir de son cocon luxueux, elle comprit que le plus dur restait encore à venir. Elle secoua alors la tête, regrettant de ne pas pouvoir se cacher derrière ses cheveux, puis ravala ses larmes. Sa gorge devint sèche. Son estomac était, lui, désagréablement noué en un nœud inextricable. La panique s’empara immédiatement d’elle à l’instant où Jack ouvrit la porte, et que les souvenirs de son escapade de la veille lui revinrent à l’esprit. Elle revoyait les deux Thirgoths la neutralisant avant de l’emmener sans une once de compassion vers son bourreau. Elle se rappelait s’être sentie minuscule, inutile, bonne à rien, devant cette femme impressionnante de charisme. Elle se souvenait avoir été enfermée comme un animal ; animal examiné pour connaître son pedigree et son envoi, ou non, à l’abattoir. Elle essaya de se raisonner en se répétant que maintenant qu’il avait été établi qu’elle portait en elle la marque des leurs, la femme serait moins rude, qu’elle échapperait à sa rigidité de fer. Mais rien n’était moins sûr.

À l’intérieur du bureau les attendaient Soren et Jameera. Lui, assis sur son fauteuil de travail, elle, droite comme un piquet à ses côtés. Tandis que l’homme aux cheveux de feu leur souriait, accueillant Jenny avec un franc bonjour, la maîtresse de l’Aeon, quant à elle, avait le visage fermé et les lèvres pincées en une fine ligne stricte.

D’un geste, Soren les invita à prendre place sur les sièges lui faisant face.

— Alors, Jenny, comment se passe ton acclimatation ?

Avant qu’elle ne puisse rassembler ses esprits pour lui répondre, Jameera tourna la tête – et seulement la tête – dans la direction du jeune homme, puis le rabroua comme s’il n’était rien d’autre qu’un vulgaire Thirgoth parmi les Thirgoth.

— Nous ne sommes pas ici pour savoir si le service de chambre est à son goût, dit-elle en le foudroyant du regard. Après étude, il semblerait que mademoiselle Gardner, vous pourriez prétendre à une place au sein de l’institut, dit-elle avec un dédain non dissimulé.

— Tu sais que c’est plus qu’une possibilité, coupa Jack.

— Ne m’interromps pas ! tonna-t-elle. Ce n’est pas parce que la marque est présente que cela fait d’elle quelqu’un de spécial…

Jack leva les yeux au ciel. Soren retint un sourire.

— Jack, ainsi que Soren, pensent voir en vous les signes d’une recrue oubliée. C’est par son statut de directeur que j’accorde un semblant de valeur à cette théorie. Cependant ce ne sera pas facile de déterminer la véracité de cette hypothèse plus que partiale. En outre, l’Aeon de Londres aura son mot à dire, leur consultation va de soi. Mais pour le moment, il va falloir établir les raisons plausibles à l’anonymat de cet individu.

— Voyons, Jameera, intervint Soren, sois plus gentille avec cette pauvre enfant.

Jenny n’en croyait pas ses oreilles, on parlait d’elle comme si elle n’était qu’une pauvre chose, comme si elle était une moins que rien, voire carrément invisible. Entre l’une qui ne cachait pas son dégoût de sa personne, et l’autre qui la traitait comme une enfant, alors qu’il était à peine plus âgé qu’elle, elle ne rêvait que d’en terminer. Elle s’imagina alors munie des dons exceptionnels propres aux Thirgoths. Elle leur sauterait à la gorge et les neutraliserait en moins de dix secondes, comme les super-héros des bandes dessinées qu’elle avait feuilletées avec avidité en grandissant.

— Jenny Gardner, c’est bien ça ?

— Oui, murmura-t-elle.

— Parlez plus fort ! exigea la femme de fer.

— Oui, madame.

Pour le coup, elle se sentait réellement comme un élève sur un banc de classe. Il allait falloir qu’elle se reprenne. Si elle était réellement une des leurs comme le soutenaient Jack et Soren, elle se devait de gagner en confiance afin de ne pas se laisser marcher sur les pieds. Elle prit donc sur elle et releva les yeux pour rencontrer ceux du meilleur ami de son colocataire, bien plus chaleureux que ceux de la maîtresse de l’Aeon.

— Jenny Gardner, 24 ans, fille de Harry Gardner et de Tanvi Patel, décédés il y a dix-huit ans. Père banquier, mère chef d’entreprise. Aucun signe de leur existence dans nos registres. Placement en foyer de l’enfant survivant. Seules personnes proches : monsieur et madame Hallifax, résidant tous deux à Londres.

Merde ! se dit Jenny. Comment pouvait-elle en savoir autant sur sa vie ? Était-ce Jack, qui une fois endormie s’était précipité pour leur révéler ses confidences ? Elle lui jeta un regard, mais y lut sa propre surprise. Le peu de jardin secret qu’elle avait gardé sous clef pendant toutes ces années venait d’être piétiné et étalé à la vue de tous.

— Qu’est-ce que ça veut dire, Jameera ? demanda Jack interloqué.

— Que nous sommes en présence d’une énigme. Je ne vois pas comment la marque aurait pu être apposée sur elle sans avoir entendu parler d’un enfant abandonné dans la nature. Vous savez que toute nouvelle descendance de Thirgoth est recueillie par le Mirin le plus proche en cas de décès des parents. Pourtant, aucun Harry ou Tanvi ne figure dans nos rangs.

— Qu’en dit l’Aeon ? demanda Soren.

— Que nous devrions consulter les autres Aeons pour savoir si les parents auraient pu être des leurs. Mais cela risque d’être long, et nous ne pouvons nous permettre de garder une potentielle menace sous notre toit. Qui sait ce qui pourrait arriver en ces temps houleux.

Jack allait prendre la parole, mais Jenny, à la plus grande surprise de ses auditeurs, fut plus rapide.

— J’ai une photo d’eux sur mon téléphone. Jack devait aller voir une certaine Margot pour lui demander son aide, mais il n’a pas eu le temps étant donné qu’on devait venir ici.

Elle écarquilla les yeux devant sa propre audace. Que signifiait cette envie soudaine de rester en ces lieux, et d’enfin appartenir à une communauté, malgré leur réticence actuelle ? L’étonnement se lut sur tous les visages, et sans mot dire, Jameera tendit sa main, paume ouverte vers le ciel, afin que Jenny y dépose son téléphone portable. D’un simple geste, la femme transféra la photo dans leur système afin d’étudier les visages. Mais lorsqu’elle observa l’image, quelque chose de subtil, une émotion fugace, passa comme une ombre sur son visage. Tous en furent conscients, mais personne ne la questionna. Mais alors que l’image de ses parents était toujours jetée en pâture à la vue de tous, Jameera, qui semblait avoir momentanément perdu l’usage de sa voix, les congédia tous sans exception.

De leur côté, Soren, accompagné de Jack et de Jenny, décida qu’il était grand temps pour la jeune femme de faire le tour du propriétaire en bonne et due forme. Il était maintenant plus que clair qu’elle risquait de passer les prochains mois dans les boyaux high-tech du Thirgoth Mirin. Il fallait par conséquent qu’elle imprime dès maintenant la carte des lieux, car elle serait forcée, tôt ou tard, d’intégrer une formation accélérée, et Jack ne pourrait pas toujours être à ses côtés lors de ses excursions hors de sa chambre. Le directeur de l’institut les emmena donc dans le hall d’entrée, devant le monte-charge qui les avait conduits au cœur du bâtiment, puis procéda à une visite guidée dans les règles de l’art. Chaque pièce, chaque espace dédié à un travail particulier, fut décrite et détaillée. Jenny commença à rencontrer ses nouveaux voisins, qui ne se gênèrent pas pour la dévisager avec un intérêt non dissimulé. Les murmures les suivirent à travers les couloirs, aidant quelque part Jenny à se faire une idée de chaque personne croisée. Le laboratoire de recherche, la salle commune et l’armurerie furent laissés derrière eux afin de continuer à s’enfoncer dans le dédale de couloirs et de portes. Les chambres furent passées en revue, avec la promesse de lui en trouver une rapidement afin qu’elle puisse s’y mettre à son aise, et que Jack puisse également réintégrer la sienne. Le bureau de Soren fut laissé de côté afin de descendre à un étage inférieur, auquel se trouvaient, entre autres, les salles d’entraînement. Dans la première, dédiée au maniement des armes et au combat rapproché, la jeune femme, qui avait fait Jenny captive, se démenait contre des cibles mouvantes. La nouvelle recrue chez les Thirgoths se figea, recula d’un pas.

— Lucinda ! s’exclama Soren.

Mais la jeune femme fit mine de ne pas l’entendre.

— Lucinda, stop !

Toujours aucune réponse de la part de la rouquine, dont les cheveux, attachés en queue de cheval haute, se balançaient autour de son visage au rythme des frappes qu’elle enchaînait. Faute de coopération de la part de sa sœur, Soren s’avança légèrement, la fixa, et d’un simple mouvement de l’esprit, envoya les lames Thirgoths se planter dans le mur opposé. Lucinda se retourna, des éclairs de colère plein ses yeux aussi noirs que ceux de son frère qui, bien loin d’être terrifié par sa petite sœur, rigola de bon cœur.

— Espèce de con, siffla-t-elle entre ses dents, parfaitement consciente que malgré son simple murmure, tout le monde l’avait parfaitement entendue.

— Lucinda, dit Soren tout en prétendant ne rien avoir entendu. Je te présente Jenny Gardner, notre nouvelle résidente.

— La captive ? répondit-elle avec dédain, tout en la toisant.

— C’était une erreur. Jenny n’est aucunement une prisonnière, elle est l’une des nôtres et sera formée comme telle.

— Ne me la refourgue pas, oublie cette idée tout de suite, grogna-t-elle sans se soucier de la présence de la principale intéressée.

— Tu as de multiples talents et je pense, effectivement, qu’avec Jack, vous feriez les parfaits mentors pour cette jeune demoiselle.

— Demoiselle, demoiselle, j’ai plus dix ans, marmonna Jenny en retrait, oubliant qu’elle n’était pas la seule à posséder une ouïe développée.

Ce fut seulement lorsqu’elle sentit tous les regards portés sur elle qu’elle releva la tête. Elle constata avec effroi que Soren avait un sourire pincé tandis que Jack et Lucinda, eux, ne cachaient pas leurs sourires en coin.

— Envoie-la-moi quand elle sera prête, rétorqua la rousse sculpturale en tournant les talons, comme si la remarque de Jenny venait de lui faire changer d’avis sur sa personne.Étonnée, la petite brune écarquilla les yeux face à ce revirement de situation. Mal à l’aise, Soren se racla la gorge puis prétexta l’heure avancée pour retourner travailler et mettre ainsi court à la visite.

— Jenny, je dois m’absenter. Le travail de terrain m’appelle. Je te laisse retrouver ta chambre.

Ce fut donc au tour de Jack de l’abandonner.

— Tu ne me raccompagnes pas ? dit-elle, la panique teintant chacun de ses mots.

— Tu dois te comporter comme l’une des nôtres désormais. Si c’est vraiment le cas, comme je le crois, tu n’auras aucun souci pour te repérer.

— Mais, il n’y a que Soren et toi qui me considérez comme un bébé Thirgoth. Si je croise les autres, ou la femme-Corbeau, je… Qu’est-ce que je fais ?

— La femme-Corbeau ?

— Jameera…

— Ne t’en fais pas, elle sort peu de son antre. Puis t’es chez toi. Et je pense que Lucinda est bien partie pour partager notre avis sur ton intégration imminente. Je la connais bien, et son attitude ne trompe pas. Et avec elle, tu peux être sûre que le mot va se répandre.

— Génial, souffla Jenny…

— Allez, le temps presse. À plus.

Avant qu’elle ne puisse réagir, Jack s’était volatilisé, la laissant incrédule devant l’alignement des portes des différentes salles de combat. Incapable de rassembler ses esprits afin de comprendre par où elle devait repartir, elle resta de longues minutes à regarder devant elle, à observer le long couloir blanc qui s’étendait sans fin. Cependant, un bruit dans son dos la déconcentra un instant. Mais avant qu’elle n’ait pu se retourner pour en connaître la provenance, un corps inconnu la bouscula, la faisant trébucher vers l’avant.

Cependant, par chance, la main de l’inconnu – qui s’avérait n’être que Lucinda – la rattrapa avant qu’elle ne soit projetée complètement au sol. Jenny se retourna, stupéfaite par son geste, et la remercia faiblement, trop pressée de disparaître dans sa chambre — si ses fonctions cérébrales acceptaient de se remettre en route afin de lui indiquer le chemin à travers ce labyrinthe.

— Jenny, c’est ça ? demanda Lucinda, surprenant encore une fois la jeune femme.

— Oui, répondit-elle en baissant la tête.

— Viens avec moi !

— Pourquoi ? dit-elle, paniquée.

— N’aie pas peur, je ne vais pas te manger, répondit Lucinda avec la même espièglerie dans la voix que son frère Soren. Je veux te montrer quelque chose qui t’aidera sûrement plus à prendre conscience de ce qu’on fait ici que de faire le tour du bâtiment en écoutant les gens déblatérer sur les menaces qui planent. Allez ! Suis-moi.

Cependant, comme Jenny ne bougeait pas d’un pouce, Lucinda lui attrapa la main, la forçant à lui emboîter le pas. La petite brune n’essaya pas de se défaire de son emprise de peur de provoquer le courroux de sa comparse qui, après cinq bonnes minutes de déambulation, l’amena dans une pièce sombre, que seules les lumières provenant des écrans plats disposés sur tout un pan de mur éclairaient.

— Fais comme chez toi. Prends une chaise et observe.

— Je dois observer quoi exactement ?

— Tout et rien à la fois. C’est le centre de contrôle et de surveillance du Thirgoth Mirin.

— On a le droit d’être ici ? balbutia Jenny, de plus en plus mal à l’aise.

— Bien sûr. J’ai accès à tous les espaces, sinon quel intérêt d’être le bras droit de Soren ?

— T’es le bras droit de ton frère ? dit Jenny avec une pointe d’admiration et d’incrédulité.

— J’ai pas le look du job, c’est ça ? Trop femme ? Trop jeune ? Trop quoi, encore ? rétorqua la belle rousse à qui n’avait pas échappé la surprise dans la voix de Jenny.

— Non, non, ce n’est pas ça, tenta de se défendre la petite brune, pour qui être une femme de pouvoir était réellement une composante forçant l’admiration.

— Bref, répondit l’autre, le regard noir. D’ici on peut observer presque tout l’ensemble de l’institut. Tu vas pouvoir apprendre ce qu’il se passe sans te lancer dans l’arène. De ce que j’ai compris après avoir parlé avec Jack, c’est que toi et le contact humain, c’est pas l’amour fou. Par contre, va falloir t’y faire, parce qu’ici on bosse ensemble, on vit ensemble, on se bat ensemble. C’est l’esprit d’équipe. Mais en attendant, vois par toi-même.

— Jack a parlé de moi… avec toi ?

— Jalouse ? C’est la seule chose qui t’intéresse ? Bien sûr qu’on a parlé de toi. Maintenant, tu veux bien te taire deux minutes ?

Jenny n’apprécia guère qu’on s’adresse à elle de la sorte. Elle commençait à en avoir par-dessus la tête de tous ces gens qui la traitaient avec dédain, condescendance et paternalisme. Certes, elle ne pouvait rien contre son caractère anxieux et introverti, mais elle aurait aimé qu’on lui accorde un minimum de respect et de considération. Néanmoins, comme à son habitude, elle ne répondit pas et laissa plutôt couler les mots sur son être, les laissant continuer leur travail de sape.

Elle se concentra sur les différents écrans qui diffusaient en continu les scènes de vie de cette fourmilière high-tech. Lucinda les passa en revue un par un : le laboratoire de recherche, l’armurerie, le dojo, la salle commune, la salle de contrôle des menaces… Tout y passa. La rouquine lui expliqua de façon complète le fonctionnement de chaque département, et Jenny en fut plus que reconnaissante. Ainsi, elle avait pu étendre ses connaissances sans se ridiculiser sur le terrain.

— Merci, Lucinda.

— De rien. C’est mon boulot.

— Je sais. Mais merci. Je crois que je vais retourner à ma chambre maintenant puisque je n’ai le droit de rien faire à part rester enfermée ici, alors que vous avez tous le droit de sortir vous balader.

Un air de défi passa sur le visage de la rouquine.

— Tu veux vraiment sortir ?

— Oui… soupira-t-elle. C’est pas comme si j’avais envie d’aller faire du shopping, je voudrais juste retourner dans mon appartement, récupérer des affaires et surtout des habits, dit-elle en tirant avec une moue contrite sur son t-shirt vert.

— T’aimes pas mes vêtements ?

Jenny devint rouge écarlate. Elle ne faisait décidément rien comme il le fallait.

— Je… Non… C’est que… Enfin…

— Pas ton style ? Allez, suis-moi. On va remédier à ça ! dit-elle avec une certaine excitation.

Lucinda trottina dans les couloirs jusqu’à atteindre sa chambre, accompagnée de Jenny.

— Je me dépêche, lui cria-t-elle de la salle de bain. Je me change et j’arrive.

La petite brune, qui ne voulait toujours pas croire qu’elle allait enfin se rendre à la surface, fit les cent pas dans la pièce, observant chaque élément de décoration avec attention. La surface était comparable à celle de Jack, bien que la décoration soit plus moderne encore que dans la chambre que Jenny occupait. Pas de piano, mais un écran géant auquel était branchée une console dernier cri. Des livres étaient éparpillés sur le sol, des habits sur les chaises, et ce qui devait être des armes, étaient posées en évidence sur la commode. Mais alors qu’elle allait finalement s’asseoir, Lucinda apparut, en jean et brassière de sport. Elle attrapa un t-shirt sombre dans son placard puis se dirigea vers la sortie.

— Prends une de mes vestes, on n’a pas le temps de repasser par ta chambre si on veut être discrètes.

Les deux jeunes femmes marchèrent côte à côte, comme si de rien n’était puis se dirigèrent vers la salle commune, et enfin vers l’armurerie.

— Salut, Pearson, je te présente Jenny Gardner.

— Jenny, Pearson O’Connell. Responsable de l’armurerie, combattant hors pair, ajouta-t-elle à son attention avec un clin d’œil suggestif.

— C’est pas la captive de la dernière fois ?

— Ouaip ! Petite erreur de jugement, répondit-elle en haussant les épaules.

L’homme arqua les sourcils, mais ne dit pas le fond de sa pensée.

— T’as besoin de quelque chose, Lucy ? demanda-t-il à la place.

— Non, je lui montre le coin. Par contre, Soren a foutu le bordel dans ma salle d’entraînement en bas, je crois que tu vas devoir réparer certains dispositifs.

— Quelle salle ?

— E3. Il a dévié mes couteaux dans le mur et je crois qu’une lame a percé un des lasers.

— Vous faites chier tous les deux. J’y vais tout de suite, souffla-t-il, exaspéré.

Lucinda lui offrit son plus beau sourire, puis une fois Pearson hors de vue, elle tira Jenny derrière elle.

— Dépêche. C’est maintenant ou jamais, murmura-t-elle.

En moins de temps qu’il n’avait fallu pour y réfléchir à deux fois, les deux femmes se retrouvèrent dans le monte-charge, direction l’air libre. Toujours main dans la main, elles se faufilèrent dans la ruelle et remontèrent les rues londoniennes jusqu’à atterrir hors de la zone des docks.

— Bon, ton appartement, c’est le même que celui de Jack ? Donc si je me rappelle bien c’est sur Hanbury St, non ?

— Oui, au 121.

— Alors, let’s go girl.

— Ça ne craint rien, t’es sûre ?

— T’inquiète, au pire je suis là. Il faut savoir faire ce qu’il faut quand on veut vraiment quelque chose, répondit-elle avec un nouveau clin d’œil. Reste derrière moi au cas où, et tout devrait bien se passer.

Décidément, cette fille-là était un cas d’étude. Il fallait pouvoir suivre entre ses différentes humeurs. Mais maintenant qu’elles étaient dehors, il était hors de question de se débiner. Cependant, par mesure de prudence elles empruntèrent essentiellement les petites rues, avant de tourner sur Hanbury St et de rejoindre le plus rapidement possible l’appartement de Jenny.

Une vague de soulagement emplit la jeune femme dès lors qu’elle pénétra dans le hall d’entrée : l’odeur familière du lieu la revigora immédiatement. Lucinda sur ses talons, elle s’empressa de monter les marches quatre par quatre jusqu’à sa chambre. En l’attendant, la rousse incendiaire resta dans le salon à observer là où son ami Jack avait décidé de s’installer quelques mois auparavant, mais fut rapidement interrompue par la voix de Jenny.

— Lucinda ? Je dois prendre quoi pour là-bas ? Je pourrai revenir au besoin ?

— Franchement, j’en sais rien, dit-elle en montant les escaliers. Prends des fringues, les trucs les plus utiles et transportables. Pour le reste on devra improviser au jour le jour.

— OK. Tu peux m’aider, s’il te plaît ? On ira plus vite à deux. Prends un des sacs sous le lit et remplis-le avec tous mes vêtements et mes chaussures, lui demanda-t-elle en désignant l’armoire et la commode contenant tous ses effets.

De son côté, elle fureta dans la salle de bain à la recherche de ses produits de beauté, et surtout de ses médicaments, puis retourna dans la chambre pour emporter les souvenirs dont elle pensait ne pas pouvoir se séparer. Quelques ouvrages littéraires rejoignirent le contenu du sac de voyage, ainsi que son ordinateur, sa tablette de dessin et ses papiers d’identité, laissant cependant délibérément son ancien téléphone sur sa table de chevet. Un peu plus de dix minutes furent nécessaires pour tout empaqueter, lorsque Jenny se tourna vers sa nouvelle amie.

— Tu penses que Jack a besoin de certains trucs ici ?

— Qu’est-ce que j’en sais, moi ? C’est toi qui vivais avec lui.

— Oui, bah c’est pas comme si ça allait m’aider ça. Je vais quand même lui ramener des vêtements, dit-elle, timidement.

Elle s’empara d’un sac à dos, le remplit à ras bord d’habits, glissa le carnet noir qui gisait sur la table de nuit de son colocataire – sans vraiment savoir pourquoi elle s’était sentie obligée de l’emporter – dans la poche de sa veste, puis s’en alla retrouver Lucinda dans l’entrée.

— Prête à repartir ? Tu veux t’arrêter quelque part en chemin tant qu’on y est ?

— J’aimerais bien aller embrasser quelqu’un. C’est à deux pas d’ici.

— OK. Alors en route.

Trois rues plus bas, sur la façade d’un petit immeuble au charme désuet, la sonnette indiquait « M. et Mme Hallifax ». Jenny sonna, puis attendit que la voix qu’elle connaissait si bien lui dise d’entrer. Sans demander, Lucinda pénétra dans le hall, cachée dans l’ombre, et attendit sagement que Jenny lui dise quoi faire. Une petite femme rondouillarde s’avança alors d’un pas traînant.

— Jenny, ma chérie, comment vas-tu ? Et comment s’appelle ton amie ?

— Bonjour Grace, lui dit-elle en la serrant dans ses bras. Je te présente Lucinda, une amie, de… du travail…

— Bonjour, jeune fille. Entrez donc, sourit-elle.

— Comment tu vas ? demanda-t-elle, tout en glissant son bras sous le sien ? Et Jacob ? Il est là ?

— Oui, oui, il est dans le salon, il t’attend.

— Je ne peux pas rester trop longtemps, j’ai un vol, mentit-elle en désignant les sacs. Je dois partir pour un projet à l’étranger. Désolée de ne pas vous avoir prévenus plus tôt, mais c’est assez soudain, se surprit-elle à mentir.

— Ne t’inquiète pas, darling, lui dit Jacob. Je suis heureux que tu sois venue nous embrasser. Tu es certaine que ton amie et toi ne pouvez pas rester pour boire le thé ?

Après avoir décliné leur invitation à rester pour une tasse de thé et un biscuit, Jenny les serra à nouveau dans ses bras avant de rejoindre l’air frais de Londres, fin prête à retourner dans les bas-fonds de la ville, entourée d’inconnus encore hostiles.

— Tu crois que tu arriverais à te souvenir du chemin jusqu’au hangar ? la défia Lucinda. Prends ça comme un petit test !

— Je ne sais pas, répondit Jenny, les sourcils froncés.

— Fais-toi un peu confiance. Respire lentement et tu verras que ton cerveau se mettra en route tout seul.

La brune à la peau caramel mit en pratique ses conseils et se concentra sur l’air qui entrait et sortait de ses poumons à un rythme régulier. Elle s’empara alors du sac de voyage bleu marine qu’elle avait posé au sol, le lança sur son épaule puis s’avança, confiante, dans le dédale des rues de Brick Lane. Rassurée quant à la présence de sa nouvelle amie, qui ne la laisserait pas se perdre en route – du moins l’espérait-elle – elle marcha avec détermination, enchaînant les croisements de petites rues.

Mais à mi-chemin entre Hanbury St et le Thirgoth Mirin, une explosion semblable à celle des jours passés retentit à leurs oreilles. Lucinda, qui jusqu’à présent suivait la jeune femme, se posta à ses côtés, épaule contre épaule. Finie la confiance en elle, Jenny était de retour à la case panique.

— Suis-moi, il ne faut pas qu’on nous trouve ici. On y est presque, ne panique pas et tout se passera bien, ok ? lui intima Lucinda.

Jenny secoua la tête et accéléra le rythme. Malheureusement, elles ne firent pas trois pas qu’elles tombèrent nez à nez avec un humanoïde aux traits étrangement félins. Ses grands yeux en amande avaient la couleur du miel, et brillaient dans le noir. Ses iris se dilataient et se contractaient comme ceux d’un chat, tandis que ses mâchoires anguleuses accentuaient sa ressemblance avec le félidé. Un sourire mauvais stria sa bouche, et Lucinda passa un bras protecteur devant la nouvelle recrue Thirgoth, avant de dégainer deux lames de sa ceinture.

L’homme siffla entre ses dents tout en se mettant en posture défensive.

— Ne bouge pas, Jenny. Je m’en occupe. Quand j’ai fini, on court sans se poser de questions.

Et alors qu’elle finissait sa phrase, l’ennemi se propulsa sur elle. D’un mouvement fluide, elle évita le coup. Préférant l’attaque à la défense, Lucinda courut sur l’homme, faisant tournoyer les dagues dans ses mains. Mais malgré son offensive, ses couteaux ne trouvèrent pas de chemin à travers la garde du Hykxi. Renonçant alors à ses armes, elle battit en retraite. L’homme en profita alors pour combler l’espace qui les séparait à une vitesse fulgurante, et se jeta une nouvelle fois sur Lucinda, qui l’esquiva en sautant d’un container à un autre avant de reprendre appui sur le sol. Le Hykxi examina alors Jenny de ses yeux jaunes, mais décida que son temps arriverait bien assez vite une fois qu’il se serait débarrassé de la première. Cependant, Lucinda joua de cet infime moment de distraction pour lui sauter sur les épaules. Ses jambes tout en muscles lui enserrèrent le cou et dans une synchronisation parfaite elle se laissa tomber à la renverse, emportant le poids de l’homme avec elle tandis qu’elle se réceptionnait en une roulade arrière. Pris au piège sous le corps de Lucinda, l’homme se débattait comme un diable devant le regard effrayé de Jenny. Impuissante, cette dernière ne put qu’observer le combat féroce de ces deux êtres à la force hors norme décuplée par l’adrénaline. Mais tandis que Lucinda semblait en passe de maîtriser son adversaire, celui-ci réussit à lancer son poing dans l’estomac de la jeune femme, la projetant plusieurs mètres en arrière. Prêt à se venger de s’être ainsi fait maîtriser, il para ses poings afin de mettre un terme définitif à la menace que représentait la jolie rousse.

Clouée sur place par la peur, Jenny hurla sans retenue. Ce fut alors que l’improbable se passa. Le temps s’étira lentement jusqu’à changer la course des minutes. Tout se figea comme par magie. L’ennemi était suspendu dans son mouvement, et l’allée dans laquelle ils se trouvaient prit des airs de « 1, 2, 3, Soleil ». Ne comprenant pas d’où cette magie pouvait provenir, elle resta coite. Elle pouvait sentir le temps figé dans l’espace tout autour d’elle. Elle pouvait palper cette réalité tout en bougeant à l’intérieur. Elle eut l’impression de se déplacer dans une épaisse couche d’air, et en profita pour aller aider Lucinda qui était en train de se relever. Cette fois, ce fut au tour de Jenny de lui tendre une main réconfortante. Elle l’aida donc à se remettre sur pieds tandis que la rousse s’époussetait.

— Ça va ? demanda Jenny pour la forme.

— Nickel, affirma-t-elle avec un petit rictus de douleur. Bravo pour l’arrêt sur image. Je crois que t’as découvert ton premier don. Maintenant, faut se casser d’ici, ton truc va pas durer éternellement.

— C’est moi qui ai provoqué ça ? dit-elle en trottinant disgracieusement derrière Lucinda.

— Ouaip. C’était définitivement pas moi. Faudra en parler avec Soren et Jameera une fois rentrées.

Mais en parlant du loup, Soren se métamorphosa en face d’elles au détour d’une ruelle. Sur ses talons se tenait Jack, l’air furieux.

— Qu’est-ce que vous faites là ? demanda Lucinda.

— Est-ce que je dois te rappeler que le Circath nous avertit TOUS en cas de danger ?

— Oups, dit-elle en haussant les épaules.

— Lucy, ramène immédiatement Jenny à l’institut. On s’occupe de récupérer le Hykxi. En espérant qu’on arrive à temps pour le capturer.

— Jenny l’a figé. T’aurais dû voir ça, c’était plutôt cool.

— Dégage, Lucy, grogna Jack. Va la mettre en sécurité. On en reparlera quand on sera tous rentrés.

Lucinda, pas le moins décontenancée par l’attitude de son ami, indiqua la position de leur ennemi et reprit sa course. À bout de souffle, Jenny fut plus qu’heureuse de retrouver le calme du hangar.

— Vous êtes tous, genre, ultras sportifs, ou quoi ? Et c’est quoi votre truc avec la course à pied ?

Lucinda rigola.

— Va falloir t’entraîner alors. Parce que sur le terrain, si tu te fatigues au bout de deux minutes tu risques d’y rester et de faire tuer tes coéquipiers.

— Super, souffla-t-elle en reposant sa tête contre la paroi froide du monte-charge.

Elles n’eurent cependant pas le temps d’aller se retrancher dans leurs chambres que Jack et Soren débarquèrent dans l’enceinte du Thirgoth Mirin. L’ancien colocataire de Jenny se précipita, furibond, sur Lucinda, et l’attrapa par le bras, provoquant un esclandre au beau milieu de la salle commune.

— Lâche-moi de suite, cracha le bras droit du directeur.

— C’est quoi ton problème ? Qu’est-ce qu’il t’a pris de la faire sortir contre mes ordres ? aboya-t-il tandis que Soren restait en retrait, et que Jenny, mortifiée, restait à l’écart dans un coin de la pièce.

— Tes ordres ? Tu n’es plus rien ici. Tu n’as plus d’ordre à donner, et s’il y en a, c’est à moi de te les donner. Donc je ne te le répéterai pas, tu me lâches et tu vas pleurer auprès de ta maman.

— Ça ne se terminera pas comme ça, Lucy, cracha-t-il.

— Et tu vas faire quoi ? Garder ta petite chérie sous clef comme un petit truc précieux ? Il faut qu’elle apprenne.

— Tais-toi, Lucinda ! tonna-t-il. Maeve, Connor, emmenez l’ennemi Hykxi ! Enfermez-le et montez la garde. J’arrive.

Il se tourna alors vers la pauvre Jenny qui, pétrifiée par la honte, n’arrivait pas à défaire son regard de la scène.

— Viens, Jenny. Il faut qu’on parle, lui dit-il avec moins de gentillesse qu’à l’accoutumée.

Mais ce ne fut pas sans que Lucinda s’en mêle.

— Laisse-la tranquille. Si t’as quelque chose à reprocher à quelqu’un, c’est à moi, et à moi seule. Jenny, si t’as pas envie de le suivre, libre à toi.

La petite brune, qui était confrontée à tous les regards des Thirgoths présents dans la salle, sentit les larmes lui monter aux yeux, et au lieu d’affronter ses deux compagnons, surprit tout le monde en se mettant à courir. Elle voulait s’échapper de cet affrontement verbal. Elle voulait s’enfermer quelque part où on ne lui reprocherait pas d’avoir pris des risques inconsidérés, tout cela dans un but plus que vain. Elle était parfaitement consciente qu’elle avait mis sa vie ainsi que celle de Lucinda en danger, dans le simple but de récupérer des biens matériels et d’embrasser une dernière fois ceux qui l’avaient élevée comme leur propre fille, alors qu’elle n’était qu’un énième numéro dans le système. Elle se reprochait de s’être plainte de sa nouvelle vie, de ce quotidien sans attache ; sans repères. Lucinda portait désormais le blâme alors qu’elle avait simplement voulu rendre service. Mais alors qu’elle courait pour rejoindre sa chambre, elle se rendit compte que ce serait le premier endroit où Jack viendrait la trouver. Et elle n’avait pas envie d’avoir à subir ses réprimandes. Elle était adulte, et se jugeait par conséquent un tant soit peu libre de ses décisions. Et puisqu’on ne lui avait pas encore dit pourquoi elle devait se cacher alors qu’elle n’était pas encore identifiable comme Thirgoth, elle ne voyait pas pourquoi on devrait la tenir sous clef.

Alors, sans réfléchir, elle continua sa route, dépassa sa chambre et entra dans celle de Lucinda. Lorsque la rouquine arriva enfin, ce fut sans surprise qu’elle découvrit sa nouvelle amie assise par terre, un livre à la main.

— Je me doutais que tu viendrais ici.

— Ah bon ?

— Fallait bien que tu échappes à ce con de Jack.

— Je suis désolée, Lucinda. Je n’aurais pas dû me plaindre. C’est de ma faute si Jack a pété un plomb.

— Ne t’inquiète pas, va. C’est pas la première fois, et ça ne sera pas la dernière. On a grandi ensemble, et si quelqu’un doit m’engueuler c’est mon frère ou Jameera. Personne d’autre. Il a cédé sa place de bras droit quand il a décidé de vivre sa vie comme un banal humain. Ce n’est pas parce qu’il est revenu la queue entre les jambes qu’il va récupérer son pouvoir. Et puis, je fais ce que je veux. Certes, on n’était pas censées se retrouver dans un guet-apens, mais je n’aurais rien laissé de mal t’arriver.

— Je sais, mais je m’en veux quand même, ajouta-t-elle, rouge comme une pivoine.

— Ça en valait la peine, non ? Ça t’a fait du bien ou pas ?

— Oui, avoua-t-elle à demi-mots.

— Bon, pas de regret alors. T’en fais pas, ça leur passera. Et je peux encaisser de me faire gueuler dessus si c’est pour une raison valable, dit-elle avec un sourire franc. Maintenant, est-ce que tu veux boire quelque chose ?

— Dis-moi que t’as quelque chose de fort.

— Ça, ce sont des choses que j’aime entendre, dit-elle en s’avançant vers un placard vitré, qu’elle ouvrit de manière théâtrale. Fais-toi, plaisir. Il y a tout ce dont on peut rêver.

— Un scotch alors, s’il te plaît.

— C’est parti pour deux scotches.

Ce fut donc en cette fin d’après-midi rocambolesque que l’amitié entre Jenny et Lucinda naquit. Les verres de scotch s’enchaînèrent dans la bonne humeur, reléguant les soucis et les erreurs derrière les vapeurs d’alcool. L’anxiété de la petite brune s’évapora entre les gorgées brûlantes du liquide ambré, et les langues se délièrent dans une légèreté que Jenny n’avait jusqu’à lors jamais connue. La soirée continua son cours, l’une affalée sur le lit, l’autre vautrée dans un fauteuil, et malgré les degrés coulant dans ses veines, Jenny en apprit bien plus sur les Hykxis, les Thirgoths, ainsi que sur son premier don – qui s’était révélé à elle plus tôt dans la journée –, qu’en trois jours à être traitée comme une curiosité de la nature qu’on essayait de plier aux normes de l’institut, tout en la considérant comme une poupée fragile.

DEUXIÈME PARTIE

Le lendemain matin, la nuit arrosée qu’elles venaient de passer leur sauta au visage à coup de maux de tête assourdissants et de fatigue écrasante. La matinée était d’ailleurs bien entamée lorsque Jack, dont la colère n’était qu’à peine retombée, tambourina à la porte de Lucinda, qui grogna de douleur.

— Lucy, ouvre. Je sais que Jenny est avec toi.

— Dégage, dit-elle d’une voix pâteuse.

— Je dois m’assurer qu’elle va bien.

La grande rousse s’extirpa tant bien que mal de son lit, jeta un regard sur son amie, dont le réveil était aussi pénible que le sien, puis alla ouvrir à Jack.

— Comme tu vois, on va très bien… toutes les deux.

Il retroussa le nez, assailli par l’odeur puissante des fonds de verre d’alcool.

— Je rêve ou vous êtes saoules ?

— Étions, Jack. Étions saoules.

Le grand brun la poussa d’un revers de la main et vint s’agenouiller devant son ancienne colocataire.

— Ça va, Jenny ? Pas trop secouée ?

— Tu peux arrêter, s’il te plaît ? C’est pas la première fois que je bois, j’ai plus dix ans.

— Je vois que tu as déjà passé trop de temps avec Lucinda, dit-il en se relevant prestement. Bien, je présume que votre soirée ne vous empêchera pas d’aller voir Soren et Jameera dans le bureau. Ils vous attendent d’ici une demi-heure.

— Pas la femme-corbeau. Tout sauf elle, gémit Jenny dont l’alcool libérait la parole.

— La femme-corbeau ? ricana la rousse. C’est comme ça qu’elle appelle ta petite maman ? L’annonce du mariage risque d’être sympa, railla-t-elle en regardant Jack à travers ses cils.

— Dans trente minutes, Lucy. Pas une de plus, se contenta-t-il de répondre avant de s’en aller.

Jenny n’en revenait pas. Avait-elle réellement entendu que Jameera n’était rien d’autre que la mère de Jack ? Pourquoi, si cela s’avérait être le cas, il ne lui avait rien dit ? Il se comportait avec elle comme un subordonné, mais aucunement comme un fils.

— Ils sont parents ? balbutia-t-elle.

— Qui ? L’autre con et Jameera ? Bien sûr ! Il ne t’avait rien dit ?

— Euh non… Je n’aurais jamais pensé qu’ils puissent être de la même famille.

— Boh, tu sais, ce n’est pas comme s’ils se retrouvaient tous les dimanches pour une tasse de thé et un cookie… J’te le dis, elle ferait peur à un tueur en série cette femme.

— Pas une grande fan, à ce que je vois…

— C’est un maître dans son domaine. L’une des meilleures. Par contre, niveau relations humaines, on repassera. Y a qu’à voir comment elle t’a traité lors de ton arrivée, alors qu’elle aurait pu commencer par te parler. Mais on a cette tendance à l’implacabilité chez les Thirgoths…

— Si tu le dis… Je ne sais pas si je serai un jour comme vous, avoua Jenny.

— Tu t’adapteras. On ne peut pas tous être égaux sur tout. D’abord, il faut qu’on active ta marque, qu’on parle de tes dons, et après on verra ce qu’il en retourne. Tu me fais confiance ?

— Je crois, dit Jenny avant de passer ses chaussures et de suivre Lucinda dans le couloir.

Lorsqu’elles arrivèrent devant la grande porte du bureau de Soren, celle-ci s’ouvrit comme par magie. Comme à l’accoutumée, le frère de Lucinda se trouvait, l’œil malicieux, derrière son imposant bureau. Quant à Jameera, elle arpentait la bibliothèque de long en large, comme si sa vie en dépendait. Une tension palpable suintait par tous les pores de la maîtresse de l’Aeon, et dès lors qu’elle entendit le bruit des pas étouffés des deux jeunes femmes, elle s’immobilisa, les fusillant de son regard gris, aussi froid que le métal.

Lucinda défia son frère du regard, refusant de s’abaisser aux reproches qui n’allaient pas tarder à fuser. Cependant, Jenny, qui avait tenu tête à Jack peu de temps auparavant, restait intérieurement secouée par le souvenir de sa première rencontre avec cette femme à la poigne de fer. Elle ne fut d’ailleurs pas déçue par l’accueil qui leur fut réservé, mais par chance pour elle, on l’oublia un instant.

— As-tu perdu la tête ? Qu’est-ce qu’il t’a pris de faire sortir mademoiselle Gardner au grand jour ? Et tout ça pour quoi ? Te sentir puissante ? Importante ? Montrer l’étendue de tes capacités ? Ne t’avons-nous donc jamais rien appris ? Tu as failli vous faire tuer hier, et mettre en danger l’intégrité du Thirgoth Mirin. Il y a certaines choses dont tu n’as pas été mise au courant. Des choses primordiales qui auraient pu être fatales pour vous deux.

Lucinda, impassible, laissa couler le flot des réprimandes sur sa personne. Néanmoins, son attitude changea subtilement, ce que Jenny ne manqua pas de remarquer. Une tension dans les épaules de la jeune femme, sur lesquelles des mèches rousses flottaient ; les mâchoires serrées de désapprobation, les poings à tel point fermés dans son dos que ses phalanges en devinrent encore plus blanches que sa couleur de peau. Imperturbable, elle encaissa néanmoins les critiques, assumant la faute pour toutes les erreurs commises la veille. Et quand elle fut enfin autorisée à prendre la parole à son tour, pas un instant elle ne remit en cause son implication. Il était hors de question de s’excuser. Ce qui était fait était fait, et elle préférait mettre en lumière ce qu’elle avait découvert sur son amie.

— Si tu veux punir quelqu’un, c’est moi. Mais sache que je ne m’excuserai pas, Soren. J’ai fait ce qu’il m’a semblé faisable en tant que bras droit. Elle ne risquait rien sous ma protection, et même si la rencontre avec cet Hykxi n’était pas prévue, elle a permis de révéler un des dons de Jenny. Et je crois que Jameera, tu n’as plus le droit de douter d’elle ni de sa légitimité. D’ailleurs, capturer l’un des leurs pourra nous servir, alors je ne vois pas en quoi c’est si terrible que ça.

— Parce qu’elle est la fille de Lakshmi Rama et de Charles Digbeth, pour l’amour de Dieu !

— Quoi ? s’exclama alors subitement Jenny.

— Plus tard, dit-elle à son attention sans détourner le regard de Lucinda. Tu sais ce que ça signifie, Lucy ? Est-ce que tu te rappelles de ces histoires qui circulaient dans les couloirs depuis ton enfance à propos d’eux ?

Lucinda ne répondit pas.

— Dis-moi ! Dis-moi, Lucinda, si tu te souviens de quelque chose.

La jeune rousse, au teint déjà pâle par nature, vira à la pâleur maladive.

— Maintenant, reprit la maîtresse de l’Aeon, réfléchis à tes actes. Ne crois pas que ta position te permet de faire comme bon te semble. Et si Soren est bien trop conciliant avec Jack et toi, sache que le Conseil garde un œil sur tout.

— Si tu commets une nouvelle erreur de ce genre, intervint Soren, je ne pourrai pas fermer les yeux. Non seulement tu risques d’être démise de ton poste, mais tu risques de surcroît d’être reléguée à un rôle qui n’est pas digne de ton niveau. Alors maintenant, laisse-nous avec Jenny. Une réunion se tiendra plus tard avec Jack et Pearson. Pendant ce temps, occupe-toi de soutirer des informations à notre Hykxi, s’il te plaît.

Sans mot dire, Lucinda se retira, le poids de ses erreurs pesant désormais de toutes ses forces sur ses épaules. Elle se rappela que durant toute son enfance, elle avait entendu l’histoire des parents de Jenny, et n’avait jamais vraiment su quelle part appartenait à la réalité et quelle part relevait du mythe. En tout cas, elle plaignait sa nouvelle camarade qui, déjà affectée par la mort de ses parents, allait voir des secrets bien enfouis lui être révélés sans plus attendre.

Soren et elle avaient toujours vécu dans une famille unie, et bien que leurs parents soient désormais à la tête d’un autre Thirgoth Mirin, ils restaient, tous les quatre, aussi proches que la distance le leur permettait. Il était déjà compliqué de se mettre à la place de quelqu’un qui avait dû se construire avec l’absence d’amour parental, mais le cœur pourtant rodé de Lucinda, se serra à l’idée des minutes à venir et du chaos supplémentaire que cela engendrerait dans la vie déjà chamboulée de Jenny.

Elle traîna donc des pieds jusqu’à l’armurerie, où la présence des armes à nettoyer lui changerait, comme toujours, les idées. Pearson, comme souvent lui aussi, se trouvait également dans la pièce. Les vitrines en verre étaient encastrées dans les parois et regorgeaient d’armes diverses. Des lames de toutes les longueurs, des bâtons bien plus létaux que leur apparence, ainsi que des objets dont on ne pouvait pas croire qu’ils puissent servir pendant des combats. Ils étaient tous alignés sous une lumière douce, prêts à être polis, réparés, utilisés. Pearson l’accueillit avec son flegme habituel, et la laissa déambuler à la recherche de ce qu’elle voulait. Sur l’îlot central de la pièce, du matériel de réparation était disposé, et Lucinda le repoussa dans un coin afin de poser son arme fétiche, qu’elle sortit des holsters accrochés par-dessus son pantalon. Son grade lui avait permis, comme tous les hauts placés ou les chefs de squad, de choisir une arme parmi toutes celles disponibles et d’en faire son outil principal. Elle-même, comme tous les autres Thirgoths, avait été formée à toutes les techniques possibles, pour être à même de mettre un ennemi à terre, et ce avec n’importe quelle arme. Mais très vite, elle avait été attirée par les dagues à la lame noire, et après seulement une heure et demie d’entraînement, on avait échoué à lui enlever de la tête qu’elle ne pouvait pas posséder ses propres armes à un si jeune âge. Enfin, lorsque son frère fut nommé à la tête de l’institut, elle joua de sa position pour entrer définitivement en possession de ces armes sur lesquelles elle avait posé une option tacite depuis ses plus jeunes années. Maintenant, elle les gardait précieusement sur elle, et lorsqu’elles subissaient un dommage quelconque, elle venait elle-même les réparer. Pearson lui avait tout appris en la matière. Il avait été son mentor et son entraîneur. Il avait été un des premiers témoins des capacités extraordinaires de sa protégée qui maniait les armes avec autant de précision que son esprit tactique. Elle était une combinaison presque parfaite de l’esprit et du corps, et il avait été un réel soutien lors de sa prise de poste en tant que bras droit du Thirgoth Mirin. Ce n’était pas qu’il n’aimait pas Jack, mais il voyait en Lucinda de nouvelles opportunités. Et elle lui rendait son amitié par le succès de ses missions qui s’étaient enchaînées avec succès durant ces deux derniers mois.

Cependant, malgré son aptitude sans borne ainsi que les avantages que lui procurait sa place auprès de son frère à la tête du centre, elle n’en restait pas moins affectée par le trop-plein de responsabilités qui pesait sur ses épaules. Les amitiés s’étaient amoindries à partir du moment où elle avait accédé à cette nouvelle fonction, et le peu de gens qu’elle fréquentait en dehors du cercle des Thirgoths devaient se demander à quoi était dû son silence des semaines passées. En effet, elle avait été de corvée de surveillance dès lors que des activités Hykxis suspectes avaient été soulignées. Et ses escapades dans les bars de Londres avaient irrémédiablement été réduites à néant. D’où le plaisir coupable d’avoir entraîné Jenny sur le terrain hostile de leur ville, dans l’espoir de retrouver à son tour la vibration si particulière de cette fourmilière humaine. Mais si elle devait être parfaitement honnête, une part d’elle était heureuse d’avoir pu vivre cette aventure avec quelqu’un de son âge et d’avoir pu, l’histoire d’une journée et d’une soirée, se comporter comme quelqu’un de vingt-quatre ans. La forme restait contestable, mais l’amusement avait été au rendez-vous une fois que Jenny avait consenti à abandonner sa carapace.

Elle avait eu vite fait de la juger, comme la Thirgoth qu’elle était, et dans le principe dans lequel on l’avait élevée depuis sa tendre enfance. Cependant, lorsque Soren l’avait introduite dans la salle de combat, et qu’elle l’avait entendu ronchonner à propos de la façon qu’avait eue son frère de la traiter, elle comprit qu’elle pourrait passer outre ses a priori. Elle avait décelé un petit quelque chose bien dissimulé sous la menace anxieuse et névrosée de la petite brune. Et sans savoir pourquoi, elle s’était mis en tête qu’elle pourrait l’aider à se révéler à elle-même. Et cela sans avoir eu vent de la lignée à laquelle appartenait en réalité la nouvelle recrue.

Pendant ce temps, dans le calme oppressant du bureau de Soren, la tension était à son comble. Jenny attendait avec fébrilité qu’on lui donne des explications sur les révélations de Jameera. Comme si le fait d’être l’orpheline de service ne suffisait pas, il s’avérerait que ses vrais parents, Charles Digbeth et Lakshmi Rama lui avaient menti dès la naissance. L’annonce de ce double abandon lui laissa un goût de bile dans la bouche. Elle se tortillait sur son siège, incapable de trouver une position agréable. Sa gorge était sèche. Elle pouvait sentir les gouttes de sueur rouler entre ses omoplates et former des auréoles sous ses aisselles. Les mains moites, les yeux fuyants, le cerveau au bord de l’implosion, elle attendait la sentence comme un présumé coupable devant un jury.

Soren était presque aussi mal à l’aise que la jeune femme qui se tenait face à lui, et à qui on allait annoncer que ses parents n’étaient pas qui ils prétendaient. Mais contrairement à elle, il garda un sourire doux et encourageant. Étant d’ailleurs loin de l’image qu’on se fait d’un chef, il était plutôt nonchalant et se reposait, contrairement à l’ordre établi, sur la maîtresse de leur Aeon, qui dirigeait dans l’ombre d’un bras de fer. Lui avait été propulsé là par respect pour ses parents, et parce qu’au moment de son élection, personne d’autre ne répondait aux critères. Le Thirgoth Mirin de Londres avait connu une période difficile, et il avait fallu faire avec les ressources disponibles.

— Jameera, il serait temps que tu expliques certaines choses à Jenny, intervint Soren avec une étrange douceur, qui contrastait avec l’attitude générale de la femme-corbeau.

— Charles et Lakshmi étaient des Thirgoths incomparables. Ils faisaient partie des meilleurs dans nos rangs. Ils étaient des combattants sans précédent.

Jameera allait continuer son monologue lorsque le grand roux aux yeux noirs remarqua la question que Jenny n’osait pas poser.

— Oui, Jenny ? demanda-t-il afin de la pousser à s’exprimer.

— Pourquoi… Pourquoi vous les appelez Charles et Lakshmi ? Mes parents s’appelaient Tanvi et Harry… Vous devez faire erreur sur la personne.

— Je pourrais reconnaître leurs visages dans une foule compacte. Ils n’étaient pas seulement des membres honorables de notre communauté, ils étaient mes amis, avoua-t-elle dignement.

Jenny resta coite.

— Il y a vingt-cinq ans, Lakshmi est tombée enceinte. De toi. C’était une époque compliquée et dangereuse. Les missions de tes parents les amenaient à parcourir le monde et à intervenir sur le terrain, dans des situations dont on ne pouvait pas connaître le dénouement, et qui bien trop souvent se sont avérées fatales pour les nôtres. Puis, du jour au lendemain, ils se sont volatilisés. On naît Thirgoth et on ne peut pas échapper à sa destinée aussi facilement. Alors, Charles et elle ont pris la décision de tout quitter pour se réinventer. À l’époque je n’étais rien d’autre qu’une simple Thirgoth, et même si je n’ai pas compris leur décision, c’était… C’était ma meilleure amie, en quelque sorte, avoua Jameera après s’être raclé la gorge. J’aurais même dû être ta marraine, ajouta-t-elle en se tournant subitement, offrant son dos à la vue de Jenny. Mais malgré tout, continua-t-elle, les premiers temps, nous sommes restés en contact, et puis une chose en entraînant une autre, pour leur sécurité plus qu’autre chose, j’ai dû les laisser partir pour de bon. Ils avaient donc choisi de nouveaux noms, je présume. Et puis tu es née. Et c’est avec ta venue au sein du Mirin que j’ai enfin appris ce qui leur était arrivé.

— Je… Je…

Jenny n’arrivait plus à parler. Elle était dépassée par tout ce qu’elle venait d’apprendre. Elle avait grandi comme une Gardner – orpheline, mais Gardner quand même – des plus banales. Une Gardner parmi les milliers de personnes partageant le même nom de famille qu’elle. Et elle devait désormais intégrer qu’en réalité elle était la fille de prestigieux Thirgoths, alors que quelques jours auparavant elle n’aurait jamais pu croire à l’existence d’autre chose que la race humaine — aussi méprisable soit-elle devenue.

Mais avant que Jameera ne puisse lui expliquer ce que tout cela signifiait, et tout ce que cela pouvait impliquer, tant pour la petite brune que pour l’institut en lui-même, Jenny se leva et encore une fois, partit en courant comme un chat aspergé d’essence.

Une sensation étrange l’emplit alors soudainement. Son corps avait oublié jusqu’à la moindre trace d’émotion inconvenante, et son cerveau la guida sans effort vers la sortie. Elle dépassa toutes les pièces, écarta les personnes qui se trouvaient sur son passage, puis pria pour que le monte-charge soit à quai. Par chance, la grille s’ouvrit sans difficulté, et avec une aisance insoupçonnée, elle la referma, attendant d’être propulsée vers la surface. Lucinda, qui était dans l’armurerie, ne manqua pas une miette de cette cavale. Elle laissa alors tomber les outils qu’elle tenait dans ses mains, glissa ses dagues dans les holsters, et sans réfléchir une seconde de plus, partit sur les traces de Jenny. Il était hors de question de laisser la jeune femme, clairement dans une détresse sans pareille, seule, à la merci de pouvoirs dont elle ne savait encore rien ainsi que d’ennemis sans scrupules. Face à l’urgence de la situation, d’autres Thirgoths furent envoyés en renfort. Pearson, accompagné de Jack et de Maeve, se séparèrent quelques minutes plus tard dans les rues de Londres afin de retrouver au plus vite leur jeune compagne.

Jenny était incapable de réfléchir. Elle était hors de son corps. Elle se laissa aller à ses désirs et ne s’arrêta que lorsqu’elle comprit où son esprit, libre de toute contrainte, de toute pensée, l’avait conduite. Elle se tenait face au portail vert et or du Bunhill Burial Ground, une pluie fine perlant sur ses cheveux.

La bruine lava ses pleurs, l’enveloppant de ses gouttelettes légères. Elle resta un instant à fixer l’allée se déroulant derrière les colonnes grisâtres, les pavés mouillés et les arbres aussi tristes qu’elle. Quelques rares badauds, cachés sous leurs capuches ou leurs parapluies, arpentaient au loin les chemins entre les tombes. Un pied après l’autre, elle pénétra dans l’enceinte du cimetière, poussée par le seul besoin de se recueillir sur la tombe de ceux qu’elle n’avait pas eu la chance de suffisamment connaître.

Inconsciemment, elle se dirigea vers le caveau de feu ses parents et se laissa tomber à genoux, la tête baissée, les cheveux retombant sur ses épaules tremblantes. La pluie redoubla d’intensité, la bruine légère des minutes passées se transformant en un tambourinement permanent et régulier sur le sol détrempé. Les éléments pouvaient bien se déchaîner autour d’elle, ses habits se gorger d’eau, le froid s’immiscer sous sa peau, rien ne pourrait la déloger de devant la stèle gravée aux noms de Harry Gardner et Tanvi Patel.

Sur la pierre, entre les gouttes de pluie, et derrière le lierre grimpant qui refusait de laisser partir ces deux êtres, l’épitaphe, relique d’un passé encore trop douloureux que Jenny avait tenté d’oublier, se grava irrémédiablement dans son esprit,

IN LOVING MEMORY OF [Tanvi Patel] + [Harry Gardner]

“They lived, and laughed, and loved, and left.”1

Elle passa ses doigts crispés par le froid sur chaque lettre, tout en se demandant qui avait érigé cette pierre tombale en leur mémoire. L’idée qu’ils aient pu choisir de leur vivant cette inscription la frappa de plein fouet, comme une rafale de vent sur sa joue. Elle eut la certitude que leur vie de Thirgoths n’avait jamais pu être entièrement mise derrière eux, et qu’ils savaient que la menace planait toujours au-dessus d’eux. Ils avaient donc pris des dispositions. Ils avaient prévu de mourir prématurément. Mais pourquoi n’avaient-ils pas envoyé leur propre fille rejoindre les leurs, l’abandonnant à la place aux mains de familles d’accueil trop occupées à recevoir leur chèque pour prendre correctement soin des enfants mis sous leur protection ?

Cette visite avait ouvert de nouvelles brèches en elle, des intrigues profondément ancrées dans son passé et celui de ses parents, des questionnements qu’il faudrait résoudre tant bien que mal. Elle en était désormais convaincue, tout cela n’était que le début de son histoire.

Mais à cet instant, lovée dans les bras de la pluie londonienne, perdue dans la caresse des nuages gris de sa ville bien-aimée, Jenny ne pouvait pas moins se soucier des menaces dont on lui avait rebattu les oreilles les jours passés. Elle aurait voulu être une fleur sauvage poussant entre la terre meuble et la tombe de ses parents pour ne jamais plus les quitter. Elle aurait voulu être l’oiseau dans l’arbre, qui les veillait. Elle aurait aimé être la pierre grise et froide qui les couvrait, unis pour toujours. La douleur de la perte subie ne s’était jamais effacée, et alors que ses larmes se mêlaient à l’averse, une main se posa délicatement sur son épaule. Elle ne voulait pas se retourner. Elle ne pouvait pas se retourner. Elle était morte. Elle aurait du moins souhaité l’être pour être enfin réunie avec ceux qui lui avaient donné la vie. Elle ne sentait plus les frissons la parcourir. Elle était immunisée contre les tremblements qui la secouaient, contre la pluie qui était en elle. Il n’y avait plus de parapluie assez large pour s’abriter, pas de seau assez profond pour écoper le bateau qui était en train de prendre l’eau. Elle était au fond d’un puits, trop plein pour ressortir, mais pas assez pour en finir.

La main sur son épaule se transforma en une présence muette qui s’agenouilla à ses côtés, genou contre genou, dans un silence compatissant. Cette même main vint ensuite trouver la sienne, lui apportant une maigre consolation durant ce déluge d’émotions. Elle baissa les yeux sur leurs doigts entrelacés puis se résolut à lever un regard timide en direction de Lucinda, dont l’épaisse chevelure rousse paraissait plus sombre sous l’effet de la pluie. Elle passa quelques instants à l’observer, elle et ses yeux d’un noir si profond qu’ils en étaient hypnotisants ; elle et ses taches de rousseur parsemant son visage d’une douceur contrastant avec son caractère de feu ; elle et son sourire triste, mais encourageant. Elle et sa présence bienvenue.

La vie humaine était bien plus étrange que la découverte d’un nouveau monde composé d’êtres surnaturels. La vie était un mystère pour Jenny. Elle n’avait jamais trouvé sa place au milieu des gens de son espèce. Elle n’avait jamais réussi à nouer de vraies relations durables avec des personnes de son âge. Et en l’espace de si peu de temps, elle se trouvait propulsée dans une communauté parmi laquelle elle pouvait déjà compter sur Jack et Lucinda pour l’épauler. Mais comme elle se refusait toujours à bouger, anéantie par la douleur, les mensonges et les vérités révélées, et que l’averse continuait à parer le sol de ses larmes froides, Lucinda drapa les épaules de son amie de son bras. Avec une aisance particulière, elle se releva, aidant la petite brune à faire de même. Dans le silence le plus complet, et sans jamais rompre leur accolade, les jeunes femmes, qu’une amitié tacite unissait désormais, se dirigèrent vers la sortie, dans le clapotis de leurs chaussures qui les accompagnait comme une traîne de mariée le long de l’allée centrale d’une église.

Marchant d’un même pas, Jenny, accablée par la fatigue, laissa reposer sa tête sur l’épaule de Lucinda qui caressa distraitement les cheveux mouillés de son amie. Le chemin en direction de l’institut, effectué à vitesse humaine, prit bien plus de temps qu’à l’aller, laissant le loisir à Jenny de profiter de Londres sous la pluie ; sa Londres préférée, celle dont tout le monde critique la grisaille, mais celle qui parlait le plus à son cœur.

En route, au détour d’une ruelle, Jack vint à leur rencontre. Il avait la mine inquiète, bien qu’un éclair de soulagement le traversât tout entier à la simple vue des deux jeunes femmes, saines et sauves. Et avant qu’il ne puisse s’adresser à Jenny, Lucinda le dissuada d’un simple geste de la tête. Écoutant pour une fois autre chose que sa propre envie, il fit confiance à la sœur de Soren.

— Laisse-moi la porter et rentrons, Lucy.

Lucinda se décolla alors du corps de Jenny, transie par le froid, et laissa Jack s’accroupir afin de passer un bras derrière les genoux de la jeune femme et un autre dans son dos. Recroquevillée dans les bras massifs de son ancien colocataire, elle se laissa aller contre son torse, le métronome de son cœur battant dans ses oreilles.

Elle dut s’assoupir pendant le trajet de retour, car lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle se trouvait dans le lit qu’elle occupait depuis son arrivée, des habits propres et secs sur le corps, et la couette remontée jusqu’au menton. Jack était assis de l’autre côté du lit, le dos voûté, le regard fixé sur l’écran de son téléphone, un verre de scotch dans l’autre main. Elle bougea alors entre les draps, déliant ses membres, frottant ses yeux de ses poings. Le jeune homme la regarda, et lui offrit un tendre sourire.

— Comment tu vas ?

Elle prit le temps de le scruter, d’observer sa peau chocolat et ses yeux bleus. Elle tentait d’y voir la présence de Jameera, ainsi que le lien qui les aurait unis tous les deux si ses parents étaient restés et que la femme-corbeau était devenue sa marraine. Mais sur son visage, elle ne lut que la fatigue et un défaitisme non dissimulé.

— Ça va.

Il était plus simple de donner cette réponse préfabriquée que de s’étendre sur ce qu’elle ressentait réellement.

— Où est Lucinda ? demanda-t-elle.

L’espace d’un instant, Jack eut l’air déçu, mais Jenny n’arrivait pas à en trouver la raison.

— Avec Soren. Elle doit entraîner des jeunes au combat après. Pourquoi ?

— Je voulais simplement la remercier, fut la seule raison honnête qu’elle put lui donner. D’ailleurs, merci à toi aussi, dit-elle avec un faible sourire, avant de lui demander un moment d’intimité.

***

Malgré la surcharge d’émotions des heures passées, Jenny trouva en elle la force de se résoudre à affronter l’essence Thirgoth qui coulait dans ses veines ; peu importait ce que cela voulait dire. Elle se glissa donc sous la douche, réchauffa son corps qui avait gardé l’empreinte froide de la pluie sous sa peau, puis se glissa avec un certain réconfort dans les habits qu’elle avait réussi à ramener de son appartement.

Ensuite, ce fut la tête haute, l’angoisse au bord des lèvres, qu’elle se dirigea avec une confiance feinte jusque dans le bureau de Soren, qui la reçut avec son sempiternel sourire.

— Jenny, comment vas-tu ?

— Mieux, merci. Je peux vous parler ?

— Tu peux me tutoyer, comme chacun ici. Assieds-toi, je t’en prie.

Sans se faire prier, elle prit place en face de lui.

— Je suis prête pour la prochaine étape. Ce qu’impliquait la fuite de mes parents, je l’apprendrai plus tard. S’il s’avère que je suis une Thirgoth, je veux l’être pleinement et entièrement.

— Bien, c’est une sage décision, lui sourit-il. Jameera a réuni le conseil de l’Aeon et cela peut prendre plusieurs jours.

Jenny eut l’air abattue. Cependant, Soren Harlow vit dans l’absence de la maîtresse de l’Aeon une opportunité pour tous d’apprendre à connaître la jeune femme, et pour elle, de commencer à toucher du doigt cette nouvelle réalité.

— Lucinda m’a rapporté que lors de votre escapade, ton premier don s’était révélé. Cela confirme bien que les qualités Thirgoths de tes parents t’ont été transmises malgré ton absence d’éducation.

— Ma quoi ? dit-elle, vexée.

— Ton absence d’éducation.

— J’ai été à la fac, et je suis douée dans ce que je fais. Ce n’est pas parce que je suis orpheline et que j’ai grandi en foyer d’accueil parce que mes parents ont préféré m’éviter de devenir condescendante comme vous tous, que je n’ai pas d’éducation.

Le rire de Soren s’éleva entre eux.

— Eh bien, je vois que quand on pousse un peu trop, tu réagis… Mais c’est de ma faute, je parlais d’éducation Thirgoth. Bien évidemment, je ne remettais en aucun cas en cause tes capacités intellectuelles. Mais revenons-en plutôt à tes dons.

— Pourquoi vous appelez ça des dons et pas des pouvoirs ? coupa-t-elle brusquement.

— Parce que nous ne sommes pas des bêtes de foire ou des héros de BD destinés à faire rire ou rêver les humains. Ce sont des dons, car malgré leur caractère inné, nous devons tous les travailler pour les maîtriser jusqu’à ce qu’ils fassent partie de nous, sans avoir à réfléchir à leur portée. Toi, par exemple, tu as le don d’arrêter le temps. Comme tu l’as vu, c’est assez spectaculaire, et seuls les nôtres ne sont pas affectés par cette suspension temporelle.

— Euh… D’accord…

— La plupart d’entre nous avons, outre notre ouïe fine et notre vitesse propre à toute la communauté, en moyenne deux dons distincts, bien que certains comme Jack, Lucinda ou même encore moi, en ayons trois. Jameera, quant à elle, en possède six, qu’elle maîtrise avec une perfection dangereuse.

— Et, en tout, combien existe-t-il de… dons ?

— Sept.

— En fait, c’est une loterie. À la naissance on se voit attribuer un lot de deux dons ou plus, et le reste c’est du travail ? Et on ne peut pas s’entraîner à un autre pouvoir que celui qu’on n’a pas déjà ? J’ai bien compris ?

— C’est ça. On travaille sur le potentiel préexistant. Tu ne pourrais pas faire changer la couleur de tes yeux même avec toute la volonté du monde ; là c’est exactement pareil. Sauf dans certains cas exceptionnels et extrêmement rares.

— C’est complètement injuste ! s’exclama-t-elle. Et si on a les dons les moins utiles ?

— Tous les dons sont nécessaires, et les humains sont tout aussi soumis à des injustices génétiques que nous autres Thirgoths. Ne commence pas à te demander si les tiens seront utiles et combien tu en auras, il nous reste encore du temps pour les découvrir.

— Et à part arrêter le temps, je peux savoir quels sont les autres ?

— Il y a l’intrusion mentale…

Jenny eut un mouvement de recul au simple souvenir de sa première rencontre avec la femme-corbeau.

— La télékinésie, la transmutation, le contrôle mental, l’invisibilité, et certains ont la chance d’être métamorphes.

Jenny essaya d’intégrer ces sept composantes en se les répétant mentalement en boucle, ses lèvres frémissant silencieusement.

— Et vous… Toi, pardon, tu peux faire quoi ?

— Comme toi, je peux stopper la course du temps, à quoi se rajoute la télékinésie, comme tu l’as remarqué la première fois où je t’ai présenté Lucinda, ainsi que la possibilité de transmuter.

Ils continuèrent à échanger sur les capacités diverses des Thirgoths pendant plus d’une heure, lorsque vint enfin le temps de se jeter dans l’arène. Jenny Gardner n’eut de cesse de se répéter qu’elle n’était pas moins que les autres de sa communauté, et qu’il allait tout simplement falloir redoubler d’efforts pour arriver à un niveau décent.

Un long gilet beige en grosses mailles sur les épaules, les cheveux attachés en une queue de cheval haute, et chaussée de détermination, elle s’en alla aux côtés de Soren jusque dans le dojo. Sur le sol immaculé se tenaient des adolescents. Tous étaient assis, excepté les deux qui combattaient comme si leur vie en dépendait sous le regard inquisiteur de Lucinda qui tournait autour d’eux à la recherche de la moindre erreur à corriger.

Si les têtes des jeunes gens se tournèrent vers les deux nouveaux arrivants avec le respect dû à leur directeur, l’affrontement, lui, ne cessa pas pour autant. L’un contrait les attaques tandis que l’autre mettait tout son cœur ainsi que toute sa force dans ses assauts. Mais ce qui surprit le plus Jenny fut la banalité de ce combat, qui hormis les armes factices propices à l’entraînement, ne laissait pas la place aux dons si spéciaux de son espèce. Il n’y avait pas de gagnant, pas de perdant. Ce n’était pas le but de cette session. Lucinda était au contraire là pour leur apprendre à développer leurs réflexes afin de ne pas compter uniquement sur leurs pouvoirs, car un excès de confiance pourrait leur être fatal le jour venu.

— Jacob ! Mark ! Stop.

Sans hausser le ton, sans s’interposer, par le seul acte de son charisme, les adolescents se stoppèrent net, laissant retomber leurs armes contre leurs flancs.

— Lucy, je laisse Jenny entre tes mains.

— Soren ! Attends ! Quitte à avoir une invitée spéciale, autant faire une démonstration hors-norme, dit-elle sans le moindre sourire, mais les yeux pétillants de malice.

Son frère, réceptif à l’idée, se délesta de sa veste, puis se dirigea vers le centre de la zone de combat, un sourire en coin, sous les manifestations joyeuses et impatientes des jeunes. Jenny, quant à elle, alla s’asseoir dans un coin, les yeux rivés sur la fratrie Harlow.

D’un simple hochement de tête, Soren indiqua à sa sœur qu’il était prêt, et dans la seconde, le frère et la sœur se mirent en posture défensive, un pied devant l’autre, le torse légèrement incliné en avant. Les mains sur les manches de ses couteaux aux airs de coutelas vikings, les lames aussi noires que ses yeux, elle dégaina sans attendre. De son côté, le grand roux trapu se saisit de deux dagues, dont la ressemblance avec des Saï japonais frappa Jenny, qui en avait plus d’une fois aperçu dans les nombreux mangas qu’elle avait étudiés. Cependant, chose incroyable, une énergie électrique semblait parcourir les tridents, les faisant vibrer légèrement dans les mains de son maître. Lucinda, se balança d’un pied sur l’autre, telle une danseuse, mais avec la férocité d’une mante religieuse dans les membres. Sur ses couteaux, des gravures scintillèrent à la lumière, et la petite brune, captivée par ce spectacle, ne manqua pas de noter la similarité des armes choisies par les deux Harlow.

Chacun maniait les paires d’armes avec une agilité déstabilisante. Cependant, Lucinda opta rapidement pour un combat à mains nues. Elle rangea donc ses lames contre ses cuisses, puis attaqua son frère avec une violence inouïe. Soren contre-attaqua, l’envoyant valser à l’autre bout de la pièce. D’un mouvement fluide, avec la grâce d’un animal sauvage, elle roula sur elle-même, évitant ainsi de se blesser. De nouveau sur pied, ce fut un assaut sans précédent et sans répit qu’elle lança contre son frère, qui ne se départait pas de son sourire arrogant. Coup de pied retourné, poings assénant leur puissance, les jambes sans repos, c’était là une vision à la fois magnifique de technique et affolante de combativité.

Néanmoins, malgré la défense sans faille de la jeune femme, son frère se servit de sa masse pour envoyer son bras frapper son trapèze, arrachant un cri de surprise à Jenny, seule à ne pas être habituée à de telles démonstrations de violence. Finalement, après vingt minutes de combat acharné, des litres de sueur, et des coups sans retenue, l’assaut final fut donné par Lucinda, qui déstabilisa son frère aîné et le captura entre ses jambes telle une araignée venimeuse. Réelle veuve noire, elle ne lâcha plus sa prise, puis dans un élan théâtral, afin d’asseoir définitivement sa position de gagnante, s’empara du Saï de Soren pour en planter légèrement la pointe dans le creux de son cou.

Les regards des jeunes présents étaient admiratifs, et une salve d’applaudissements éclata sous des encouragements de fierté. Jenny elle-même ne put s’empêcher de sourire face la victoire de son amie.

— Allez, les jeunes, l’entraînement est fini pour aujourd’hui, s’exclama Lucinda en se relevant.

Le troupeau de jeunes combattants se dispersa, rejoignant sans doute des salles de classe plus traditionnelles, ou bien allant en reconnaissance dans les rues de Londres. Pour sa part, la petite brune à la peau mate se leva avec plus de difficulté que d’élégance, puis s’avança timidement vers le centre du tapis. Lucinda, par égard pour la jeune femme, ne fit aucune allusion à leur moment partagé au pied de la tombe de ses parents, envoyant ainsi balader toute gêne d’un simple revers de main.

— Alors, cette première démonstration ? demanda-t-elle en enlevant les quelques mèches collées à son front.

— Impressionnée ! Je t’avais déjà vue combattre contre le Hykxi, mais là, c’était autre chose. Pas étonnant qu’on te confie cette tâche.

— Merci ! J’adore me battre, dit-elle en haussant les épaules. Et pouvoir coller une raclée à mon frère ça n’a pas de prix. Il se croit toujours meilleur que tout le monde, ce con, rigola-t-elle.

— En tout cas, il a répondu à toutes mes questions tout à l’heure. Il faudrait que je rattrape le temps perdu, mais le conseil de l’Aeon s’est réuni pour débattre sur mon cas, dit-elle, lasse.

— Ne t’en fais pas, la rassura Lucinda. J’ai vu de mes propres yeux que tu étais capable de choses dont les humains ne sont pas capables ne serait-ce que d’envisager sérieusement.

— Et comment je vais faire pour connaître mes autres dons… Si j’en ai… dit Jenny en baissant les yeux sur ses cuisses. Je présume que les vôtres détectent les premiers signes chez les enfants…

— Oui ! Les premières capacités apparaissent très tôt, et les Thirgoths prennent une grande fierté à les entretenir à peine les petits capables de parler.

Jenny soupira longuement. Lucinda se rapprocha d’elle, une main nonchalamment posée sur son avant-bras.

— Ne t’en fais pas. Vraiment. J’ai déjà entendu parler d’une autre méthode pour connaître les dons d’un Thirgoth. C’est juste quelque chose que j’ai dû entendre au détour d’une conversation, ou bien que j’ai lue quelque part, mais il me semble bien qu’il y a une autre solution.

Le silence s’étira entre elles avant que Lucinda ne s’exclame qu’elle avait une idée.

— Viens, suis-moi. On va aller trouver la doyenne. Je suis sûre qu’elle doit savoir quelque chose.

— Margot ? questionna Jenny, sceptique.

— Tu la connais ?

— Non. Jack m’en a simplement parlé quand je suis arrivée ici. Il devait lui demander si la photo de mes parents lui parlait. Mais bon, plus besoin….

La grande rousse laissa couler cette dernière réflexion et se mit à marcher avec détermination hors du dojo, jusqu’aux appartements de Margot Logan. Malheureusement cette dernière était absente.

— Merde. J’avais oublié qu’elle faisait partie de l’Aeon. Soren t’a dit jusqu’à quand ils se réunissaient ces peigne-culs ?

— Tu n’aimes pas les membres du conseil ? demanda Jenny, choquée par les propos de son amie.

— Si, si. Ils sont l’assurance que tout reste cadré, et que les lois Thirgoths sont respectées… Mais ils sont tellement coincés et à cheval sur tout, qu’ils me les brisent. Je n’aime pas qu’on me dise quoi faire.

— Ah. Si tu le dis…

— Et donc ? Jusqu’à quand ? redemanda-t-elle.

— Demain il me semble. Soren n’avait pas l’air sûr du temps qu’il leur faudrait pour étudier la bête de foire.

— Tu serais dans un freak show si t’étais restée parmi les humains et que t’avais réussi à envoyer un objet se fracasser à l’autre bout de la pièce. Ici, t’es rien d’autre que Jenny, une Thirgoth dont les parents figuraient parmi l’élite.

Jenny ne sut pas quoi répondre à cela, et secoua la tête avec scepticisme.

— En tout cas ton frère pense qu’il serait bon que je me familiarise avec tout ça.

— Cool ! Tu veux commencer par quoi ? Technique de combat ? Armes ? Pouvoir ? Étude de la menace qui plane en ce moment ?

— Euh…

— Bon, tu me fais confiance ? Je vais m’occuper de toi pendant les prochaines heures. Tu as bien plus de potentiel en toi que tu veux bien te l’accorder. Et je vais te le prouver.

— Ugh.

— Allez, et ce soir, on décompresse, lui dit-elle avec un clin d’œil malicieux.

La surprise et l’effroi se saisirent de Jenny lorsqu’elle se rendit compte que son amie l’avait directement amenée dans la pièce dans laquelle elle avait été retenue captive et torturée mentalement par Jameera au lendemain de son arrivée dans les locaux du Thirgoth Mirin. À l’intérieur, la même cage de métal électrifié, qui la ramena instantanément quelques jours auparavant. Au centre de celle-ci, l’ennemi Hykxi capturé précédemment vrilla son regard félin vers les deux femmes et ne les lâcha plus. Un frisson parcourut Jenny, hérissant ses poils et asséchant sa gorge.

Lucinda, quant à elle, avait récupéré sa posture froide et implacable. Le son de sa voix n’avait plus rien de chaleureux lorsqu’elle s’adressa à Jenny.

— Soldat Thirgoth, vois ici l’ennemi qui nous a attaquées. Regarde-le bien et imprègne-toi de sa propre férocité. Montre-lui que tant que les Thirgoths seront présents, lui, ainsi que tous les Hykxis insurgés seront capturés, ou abattus sans scrupule.

— Vous n’êtes pas prêts pour ce qui arrive, grogna l’homme.

Si cela était possible, les yeux de Lucinda devinrent encore plus sombres, comme un puits sans fond. D’un seul regard, par la seule volonté de la rousse incendiaire, l’homme Hykxi fut projeté contre les barreaux, dont l’énergie puissante brûla ses chairs, lui arrachant un cri de douleur rauque et sauvage. Lucinda le maintint dans cette position, ignorant la peau rougeâtre en train de brûler, puis relâcha son emprise. Le Hykxi cracha au sol, sa fierté entachée par cette faiblesse charnelle.

Jenny, quant à elle, resta scotchée sur place, à la fois effrayée et excitée par la scène dont elle venait d’être témoin. Elle tenta alors à son tour de prendre une posture plus stricte — moins fragile. Elle se rapprocha d’un pas, non plus en retrait, mais bien sur le même pied d’égalité que Lucinda. Frappée par la puissance de son amie, elle analysa chaque échange entre les deux ennemis. Elle s’imprégna de ce sentiment de puissance qui se dégageait de cette dernière. Cependant, l’homme-chat remarqua la différence d’attitude entre Jenny et les Thirgoths qu’il lui avait été donné de rencontrer jusqu’à présent, et se rappela son visage terrorisé au fond de la ruelle. Un sourire mauvais fendit alors son visage.

— Toi, je te reconnais, dit-il en pointant son doigt dans la direction de Jenny. TOIIII ! cria-t-il.

Mais avant qu’il ne puisse continuer à cracher sa rage, Lucinda le propulsa à nouveau contre les barreaux chargés d’électricité, jusqu’à ce que la douleur finisse par avoir raison de lui. Enfin, sans regarder en arrière, elle s’en alla, Jenny sur ses talons, abandonnant l’homme Hykxi à son sort, évanoui sur le sol.

— Les Hykxis, c’est quoi exactement déjà ? demanda Jenny, pas tout à fait sûre de se rappeler ce que Jack lui avait appris.

— Par quoi commencer… Tu vois, chez les humains, il y a différentes ethnies. Bon, dans notre monde, aussi. On vit plutôt en paix avec les autres. Ça n’a pas toujours été le cas, mais depuis plusieurs années on a réussi à maintenir l’ordre dans nos relations. Sauf qu’avec les Hykxis, ces fils de chiens, rien n’est jamais acquis. Ce sont des êtres cruels et fourbes qui n’aiment rien ni personne. Ils ne pensent qu’à faire régner la peur, ou n’importe quoi d’autre, tant que ça les excite. En tout cas, à travers l’histoire, ils ont été la cause de nombreux morts, chez les humains comme chez les surnaturels. Les Thirgoths n’ont pas échappé à leur courroux, dit-elle en continuant à avancer. Ils tuent pour le plaisir, ils n’ont pas de morale, et à force de guerres, on a réussi à les garder sous un certain contrôle… Jusqu’à présent.

— C’est-à-dire ? Jack m’a dit que vous les soumettiez à votre pouvoir.

— Avec la communauté qu’il restait, ils ont été exilés ou tenus sous notre joug, c’est vrai. Mais une révolte se lève, et les incidents sont de plus en plus nombreux. Ce qui nous oblige à être constamment sur la réserve, nous ainsi que les autres Mirin concernés. Tout le monde est sur le qui-vive. Tu as entendu toi-même deux explosions. Ce n’est jamais bon signe.

— Et ils ont tous cet air…

— De chat enragé ?

— Oui.

— Affirmatif. C’est comme ça qu’on les reconnaît. Bien sûr, les humains, eux ne voient que leurs yeux dont la couleur est étrange. Ils arrivent ainsi à se fondre dans la masse et à charmer leurs proies.

— Mais ces explosions, pourquoi sommes-nous les seuls à les entendre ?

— Je ne sais pas, c’est comme ça et c’est tout.

— Il… Il y a eu des morts récemment ?

— Oui, avoua-t-elle. Moins qu’ils auraient espéré, mais malheureusement des pertes ont été à déplorer.

— Et personne ne se pose la question de ce qui s’est passé ? Si personne n’entend d’explosion, mais que des personnes meurent, ça fait pas un peu désordre des cadavres sans motif ?

— Ils camouflent toujours leurs meurtres. L’explosion n’est rien d’autre qu’un signe de leur présence, pas la cause elle-même de la mort.

— Hein ?

— En fait, lorsqu’ils arrivent quelque part, en groupe la plupart du temps, ils traversent une sorte de portail. On essaye d’ailleurs de trouver comment ils ont pu avoir accès à de nouveaux portails, car c’est ce qui nous inquiète le plus. Et lors de leur passage, une explosion retentit. Donc ce n’est pas comme si des bombes humaines explosaient. Et de ce que j’ai lu dans les archives des dernières décennies, avant qu’ils ne soient mis hors d’état de nuire, ils se dispersaient une fois arrivés à destination puis allaient commettre leurs méfaits à travers la ville, semant sur leur passage des corps aux causes de décès les plus variées. Mais ce que les humains ne peuvent pas voir, c’est la marque qu’ils laissent sur les corps. Les yeux humains ne sont pas entraînés pour repérer la tache laissée sur le blanc de l’œil d’un être assassiné par un Hykxi.

— Et vous faites comment pour savoir avant la police ?

— Soit on arrive sur les lieux avant eux, soit on s’introduit dans leur morgue. Mais on a régulièrement des membres assignés à des jobs au contact des humains…

— Des Thirgoths infiltrés ?

— En quelque sorte, si tu veux.

— Et celui-ci, il vous a révélé des choses importantes pour la suite des évènements ?

— À peine. Il faudra pratiquer une intrusion mentale sur lui pour en tirer le plus possible.

— C’est Jack qui s’en chargera ? Il m’a dit que c’était un de ses dons.

— Je pense plutôt que c’est Jameera qui le fera. Elle reste la plus puissante des Thirgoths, ne l’oublie pas.

Après cet entracte post-Hykxi, les deux femmes s’en allèrent de nouveau, mais cette fois-ci ce fut en direction de l’armurerie. Lucinda était impatiente de montrer à Jenny toutes les armes de fabrication Thirgoth, et tout ce que l’on pouvait en faire. Même si Pearson était le gardien tacite des lieux, elle redécouvrait cette salle avec le même enthousiasme à chaque fois, comme une enfant devant un coffre au trésor rempli de fausses pièces d’or.

Occupé à rétablir l’énergie dans une des armes, Pearson ne leva pas les yeux de son travail et laissa les deux femmes tranquilles. Jenny, qui n’avait pourtant jamais été une grande amatrice d’armes et de violence, ne put qu’être émerveillée face à de telles prouesses. Les lames étaient d’une finesse extraordinaire tandis que les bâtons n’avaient de banal que leur nom. Ici, rien n’était laissé au hasard ; tout était le fruit de siècles de recherche et de travail méthodique afin de produire la meilleure des performances.

Lucinda expliqua que peu de Thirgoths avaient le privilège d’avoir leurs propres armes dédiées car tous se devaient d’être en mesure de manier toute la panoplie qui s’offrait à eux. Cependant, de par la position de pouvoir ou par l’attraction indéniable de l’arme pour son possesseur – et non le contraire – certains, comme elle ou encore Jack, avaient l’honneur d’avoir des armes personnelles. Sinon, lors des patrouilles ou d’affrontements, tout le monde venait ici prendre les armes qu’ils désiraient, ou celles restantes.

Jenny ne posa pas énormément de questions à propos du matériel de guerre made in Thirgoth qui se trouvait devant elle, mais son regard s’accrocha à une arme particulière, et il lui fut si difficile d’en détacher ses yeux qu’elle demanda à Lucinda s’il était possible, à tout hasard, de la voir de plus près.

— C’est laquelle que tu veux voir ? demanda la rousse.

— Celle-là, avec la faucille et la chaîne.

— Approche !

Jenny s’approcha avec une certaine excitation puis se posta devant la vitrine ouverte. Elle contempla un instant le métal de la faucille, puis passa irrésistiblement ses doigts sur la chaîne, au bout de laquelle pendait une boule polie, de couleur noire de la taille d’une balle de tennis. L’acier était froid, mais à son contact, une vibration chaude pénétra ses extrémités.

— Tu veux la prendre dans les mains ?

Jenny hésita.

— Je peux ?

— Comme tous les autres ici… Vas-y !

Jenny la souleva avec un mélange d’appréhension et d’excitation. Elle se découvrait une facette encore inconnue jusqu’à aujourd’hui. Jamais elle n’avait trouvé d’intérêt à la violence, elle qui avait depuis longtemps opté pour une vie partiellement recluse. Les seules armes qu’elle avait côtoyées étaient celles dont elle avait lu les descriptions dans des romans ou dans des livres spécialisés. En théorie, elle pouvait les distinguer entre elles, mais n’aurait jamais pensé éprouver une telle envie d’en contrôler une.

— On dirait un kusarigama, dit-elle en se retournant vers Lucinda.

— Wah ! Je ne pensais pas que tu t’y connaissais, répondit son amie, qui ne cacha pas son étonnement. Effectivement, c’est inspiré d’un kusarigama… Mais comment tu connais ça ?

— Les livres… Et particulièrement les mangas. Je suis graphiste et dessinatrice, du coup, j’ai vu pas mal de choses passer sous mes yeux. Mais je ne pensais pas en avoir un dans mes mains un jour.

— Le contraire m’aurait étonné. Tu veux essayer de t’en servir ?

— Non, répondit brusquement Jenny en reposant maladroitement l’arme.

— Tu sais qu’il va bien falloir, à un moment ou un autre… Tu verras, c’est assez instinctif chez nous.

— Oui… Pour vous, à partir du moment où vous avez été biberonnés à ça depuis votre tendre enfance. Je suis capable de me blesser avec un couteau à beurre, donc je vais passer mon tour. Merci.

— Tu étais maladroite et en manque de confiance en toi. Mais depuis que je te connais, même si ça ne fait que quelques jours, j’ai découvert une personne avec du caractère et du répondant. Et je te considère comme une Thirgoth à part entière. D’ailleurs, je vais te le démontrer.

Persuadée qu’elle allait pouvoir montrer à Jenny qu’elle faisait désormais partie de la communauté, elle l’entraîna dans sa chambre, lui prêta des vêtements de sport bien trop moulants à son goût, puis la ramena au dojo.

Bon gré mal gré, la petite brune écouta attentivement son amie, et suivit ses ordres à la lettre. Elle, qui n’avait jamais fait de sport autre que la marche à travers les rues londoniennes, se retrouva vite à enchaîner les pauses afin de pouvoir reprendre son souffle. Au bout de vingt minutes, elle s’effondra sur les tapis d’entraînement de la salle de combat, jambes et bras écartés, les cheveux éparpillés autour de sa tête.

— Je n’en peux plus, maugréa-t-elle.

— Prends cinq minutes, mais après on y retourne. C’était que l’échauffement ! rigola-t-elle en s’asseyant en tailleur à côté d’elle.

— Je ne suis pas sûre de réussir à aimer un jour le sport. J’espère que tu m’as bien regardée, mais je crois que c’est plutôt flagrant.

— Parce que ça devrait être marqué sur ton visage que t’aimes pas ça ? Honnêtement, tu t’es plutôt bien débrouillée. Et tu vas finir par aimer, parce que tu vas te sentir puissante avec tes techniques de combat et tes armes. Et comme ça tu viendras sur le terrain avec moi.

— Jack me veut dans son squad… Il m’a dit qu’il m’entraînerait aussi.

— Heureusement que la plupart du temps je suis sur le terrain avec lui alors, parce que je ne l’aurais pas laissé t’avoir à lui tout seul, dit-elle malicieusement avant de lui tendre la main pour l’aider à se relever.

Mal à l’aise dans son débardeur noir et gris trop moulant, Jenny tentait désespérément de rentrer son ventre et de contracter ses abdos afin de contenir tout débordement probable de son bourrelet. Cependant la chose s’avéra plus compliquée lorsqu’elle devait dans le même temps se concentrer pour apprendre comment se mouvoir face à un adversaire. Lucinda remarqua que son amie avait la tête à deux endroits à la fois, ce qui la rendait forcément incapable de se concentrer sur ce qu’elle lui demandait.

— Qu’est-ce qu’il se passe, Jen ? Pourquoi tu fais cette tête ?

— Je… Hein ? Quelle tête ?

— On dirait que t’es constipée, ou je sais pas… Détends-toi un peu.

— C’est ton t-shirt…

— Qu’est-ce qu’il a mon t-shirt ? Il pue ? Je t’en ai filé un sale ? demanda-t-elle en venant le sentir.

— Non, il me colle trop, et…

— Il te colle trop. Je trouve pas moi. Il te va bien, la coupa-t-elle.

— Si tu le dis… répondit-elle, gênée par la tournure que prenait la discussion.

— Non, mais attends deux secondes. T’es en train de me dire que tu n’arrives pas à rester focalisée parce que tu trouves que mon haut ne te va pas assez bien, et fait ressortir quelque chose qui ne devrait pas ? T’as peur que je te juge sur quoi exactement ?

— Hmm, je… Ben, regarde-toi et ensuite regarde moi. Comment tu veux qu’avec tout ça, dit-elle avec maints mouvements de bras en désignant son corps, je puisse atteindre le même niveau que toi ?

— Non, mais tu crois que ton aspect physique à quelque chose à voir avec ce que tu peux accomplir ? Et puis excuse-moi, dit-elle énervée à son tour, je ne vois même pas ce qui te bloque. T’as un peu de ventre ? T’as des jolies poignées d’amour ? T’as le corps d’une nana normale, je ne vois pas de défaut, et encore moins un obstacle à notre apprentissage. Être ronde n’a jamais été une barrière au combat.

Jenny sentit le rouge lui monter aux joues, tant à cause de son imbécillité qu’à cause des compliments implicites de Lucinda. Et tandis que son défaitisme habituel était en train de se répandre dans ses veines, la belle rousse cessa soudainement d’entretenir sa nouvelle recrue dans son petit jeu.

— Attrape ! s’exclama-t-elle en lançant un bâton dans les airs en direction de Jenny.

La jeune femme, qui n’eut pas le temps de réagir, ni à la tige de bois et de métal arrivant à grande vitesse sur elle, ni à l’assaut donné par son mentor aux cheveux flamboyants, fut emportée par ses réflexes. D’un geste fluide, dans un mouvement ample, elle se décala légèrement sur le côté. De sa main droite, elle empoigna le bâton de combat, puis le dressa en diagonale devant elle, arrêtant de justesse le coup porté par celui de Lucinda. La Thirgoth, qui avait tout planifié, ne laissa pas à Jenny le temps de réaliser ce qui était en train de se passer. Elle continua à avancer sur elle, faisant tournoyer son arme au-dessus de sa chevelure rousse. Elle fit ensuite passer l’arme dans son dos avant de l’abattre au-dessus de la tête de son amie. Néanmoins, cette dernière, qui avait abandonné tout ce qu’elle était aux portes du dojo, para chaque assaut avec une grâce et une facilité déconcertantes jusqu’à ce que Lucinda ne finisse par briser sa garde et ne l’envoie au tapis d’un coup de pied maîtrisé dans le ventre.

Lorsqu’elle prit conscience de ce qu’il venait de se passer, Jenny écarquilla les yeux, cherchant une réponse plausible dans le regard de son coach.

— Tu vois, quand tu oublies tes peurs, tes réflexes Thirgoths s’activent. Tu me crois maintenant quand je te dis que tu as tout ce qu’il faut en toi ?

— Je suis vraiment capable de faire des choses pareilles ? balbutia-t-elle.

— Bah oui. C’est pas moi qui l’ai fait. Il va juste falloir que tu apprennes à agir de la sorte en toutes circonstances, parce que si t’attends d’être sur le point de t’en prendre une pour réagir, ça ne va pas le faire. Je ne peux pas me permettre de te laisser sortir hors du Mirin si c’est pour que tu y restes au premier affrontement.

***

La journée continua son cours selon les règles de Lucinda, et lorsqu’elle put enfin se détendre sous la douche après une journée haute en dépenses physiques, Jenny retrouva un sentiment d’accomplissement et de fierté qu’elle avait fini par oublier. Même ses projets les plus réussis ne lui avaient pas procuré une telle sensation. Un sourire fendit son visage, rehaussant ses pommettes saillantes et ses yeux verts, lorsqu’elle s’habilla afin de rejoindre Lucinda pour la récompense promise.

Les deux jeunes femmes s’étaient donné rendez-vous dans la salle commune, encore bien remplie par les jeunes, malgré l’heure avancée. Jenny n’avait pas très bien compris pourquoi elles s’étaient rejointes ici plutôt que dans sa chambre comme la dernière fois, mais n’osa pas poser de questions, bien trop satisfaite et fatiguée par cette journée. Mais sa surprise fut totale lorsque Lucinda lui annonça que ce soir, elles sortaient de l’institut pour rejoindre un bar plutôt particulier. L’endroit était réservé aux Thirgoths ainsi qu’à quelques surnaturels avec qui l’entente était plutôt bonne. Trop heureuse de sortir à nouveau des entrailles de Londres, Jenny ne pensa même pas aux conséquences de sa dernière sortie en terrain hostile, et se précipita dans les pas de son amie — direction la surface.

Par chance, le bar était situé non loin de là. Devant la porte, des grappes d’hommes et de femmes buvaient et rigolaient. Rien ne distinguait ce rassemblement de Thirgoths d’une soirée entre humains. Lucinda se faufila entre les corps, main dans la main avec Jenny, et une fois à l’intérieur, fonça droit vers le fond, vers une table déjà occupée. Jenny fut agréablement surprise d’y retrouver Jack et lui offrit un sourire franc. Outre son ancien colocataire, la petite brune reconnut une certaine Maeve. Pour le reste, Lucinda les présenta brièvement : Marcus et Even — deux Thirgoths qu’elle n’avait jamais rencontrés. C’est en voyant ces deux personnes, qu’elle n’avait même pas croisées au sein de l’institut, qu’elle se rendit compte de l’étendue du réseau. Comme si Lucinda avait lu dans ses pensées, elle lui parla dans l’oreille pour se faire entendre par dessus la musique assourdissante.

— Tu ne les as jamais croisés parce que le Mirin est immense, et qu’ils reviennent de mission. En fait, on a des antennes et des lieux de vie communs partout dans Londres. Des mini Mirin qu’on utilise pour certaines opérations, ou pour surveiller des zones à risques. Là où on t’a amenée, c’est le QG.

Jenny était étonnée. Pourquoi Jack n’avait alors tout simplement pas décidé de vivre dans une de ces habitations plutôt que de sous-louer une chambre dans son appartement ? Elle se fit une note mentalement afin de ne pas oublier de lui poser la question plus tard.

Agréablement surprise par ce petit groupe de Thirgoths d’environ son âge, elle passa une soirée plaisante, et divisa principalement son temps entre Jack et Lucinda, s’accordant quelques pauses pour déguster les verres de scotch qu’elle avait commandés. Le retour se fit dans la bonne humeur générale. Jenny rentra satisfaite de cette virée entre ceux que sous peu, elle allait considérer comme ses nouveaux amis — ses seuls amis. Entourée de Lucinda d’un côté et de Maeve de l’autre, elle ne put que remarquer les regards furtifs que lui lançait Jack par moments. Troublée, mais trop saoule pour s’en soucier, elle rigola de bon cœur à une des anecdotes que Maeve venait de raconter à propos d’un de ses compagnons du Mirin. Une fois aux portes de l’institut, la joyeuse troupe se sépara dans les couloirs afin de retourner dans leurs appartements personnels. Jenny, dont la chambre était la plus proche de celle de Lucinda, continua à papoter de tout et de rien, de plus en plus consciente de la présence de son ancien colocataire, qui les suivait un mètre en retrait.

La nuit passant, les esprits avaient définitivement chassé le surplus d’alcool. La bonne humeur de la veille laissa alors place à l’angoisse due au retour du conseil de l’Aeon. Cependant, Jameera ne reparut que deux jours plus tard.

Heureusement, la nouvelle troupe de Thirgoths, dont faisait désormais partie Jenny, prit la jeune femme sous son aile, profitant de ce délai pour continuer sa formation accélérée. Entre les missions des uns et des autres, ils alternèrent les rôles, remarquant tous bien vite que Jenny, cachée derrière son anxiété permanente et son masque de timidité, se révélait dotée de plus de facilités dans la maîtrise de ses talents que ce qu’elle avait laissé imaginer lors de son arrivée.

De plus, durant ce laps de temps, et à force d’acharnement, Jenny commença à prendre conscience du fonctionnement du premier don qu’elle avait manifesté. Avec l’aide de Maeve, qui elle aussi pouvait stopper le temps à la demande, la petite brune fit des progrès considérables en l’espace de quelques jours seulement.

Malheureusement, elle qui avait espéré voir d’autres pouvoirs se manifester d’eux-mêmes fut bien déçue de se rendre compte que l’aisance avec laquelle le premier était apparu n’était pas destinée à se reproduire. Sans compter sur le retour de Jameera Logan, qui marquait ce qui allait être le début de nouvelles épreuves.

En effet, quatre jours après son départ – deux de plus que ce qui avait initialement été annoncé par Soren –, la maîtresse de l’Aeon la convoqua sans plus attendre. Jenny, qui avait grand besoin d’être rassurée, demanda si Lucinda et Jack pouvaient être présents à ses côtés. Bien que réticente, la mère de Jack se plia à sa demande, sur les conseils avisés du directeur, qui voyait là un moyen de pousser Jenny à aller dans leur sens.

— Jenny, la salua froidement la femme-corbeau.

— Bonjour, répondit Jenny sans la quitter des yeux, confortée dans sa position de Thirgoth en devenir.

— Le conseil s’est réuni. Une décision a été prise.

La maîtresse de l’Aeon marqua une pause avant de continuer.

— Au vu de qui étaient tes parents, ainsi que de par les capacités que tu as su démontrer depuis ton arrivée, le Conseil est d’accord pour activer ton Circath et faire de toi une des nôtres à part entière. Ainsi commencera ton entraînement. Quant à tes dons, d’autres se sont-ils révélés ?

— Non ! dit-elle avec plus d’enthousiasme que voulu. Juste l’arrêt du temps, mais je suis prête à travailler pour, ajouta-t-elle en captant le sourire encourageant de Jack.

— Je ne prendrais pas cet air si réjoui à ta place… Comme tes autres dons ne sont pas apparus naturellement, – si autre don il y a – après la cérémonie d’activation de la marque, tu devras passer celle de la Révélation.

— La quoi ? demanda Jack, sceptique.

— La cérémonie de la Révélation, répéta Lucinda, contente de voir le sourire de son ami s’effacer. C’est une étape rarement utilisée, mais nécessaire dans le cas de Jenny.

— Et comment tu sais ça, toi ?

— Je suis allée demander des informations à Margot…

Jack était sur le point de rétorquer quelque chose lorsque Jameera leva la main pour les faire taire.

— Ça suffit maintenant ! Jenny, après l’activation de ta marque par Margot, je procéderai, sous l’œil de l’Aeon au complet, à celle de la Révélation. Si c’est une étape rare, elle n’est pas des moins douloureuses.

— Je comprends, balbutia-t-elle.

— Il faut que je te prévienne que la douleur encourue peut être si atroce que le Thirgoth qui y est soumis peut ne pas en revenir complètement.

La jeune femme pâlit, mais Jack s’empressa de lui attraper la main pour la serrer dans la sienne. Choquée par ce qu’elle venait d’entendre, elle fut incapable de réagir et resta main dans la main avec son colocataire jusqu’à ce que la réunion soit ajournée. Ce qu’elle ne vit pas, ce fut le regard de Lucinda, désorientée par quelque chose de mystérieux.

***

Il fut décidé que la cérémonie du Circath aurait lieu le jour même, en fin d’après-midi, à l’heure où le soleil va se coucher sur la Tamise. Redoutant de ne pas sortir indemne de celle de la Révélation, Jenny s’enferma le reste de la journée dans sa chambre avec pour seuls compagnons un livre et un verre de scotch caché dans un mug de thé. Cependant, Maeve et Even vinrent chacun leur tour frapper à sa porte dans l’espoir de lui changer les idées en continuant son entraînement, mais une atmosphère pesante s’était abattue sur Jenny, Jack et Lucinda.

Lorsque le soleil commença à baisser dans le ciel, éclairant les bords du fleuve de ses reflets dorés, diffusant sur les docks une chaleur froide, l’angoisse de Jenny atteignit son apogée. Pétrie de peur, les mains moites, le cœur au bord des lèvres, elle arpenta la chambre qu’elle s’était habituée à occuper, touchant du bout des doigts chaque objet rencontré sur son passage. Mais alors qu’elle tentait de faire redescendre la tension selon ses propres moyens, Lucinda, aussi froide que lors de sa première rencontre, vint l’escorter jusqu’à une salle jusque là encore inconnue de la petite brune.

La pièce était circulaire, dépourvue de décoration. Seul le sol était gravé dans tout son diamètre de la marque du Circath. La lumière diffuse n’avait aucune source visible, et Jameera se tenait à l’épicentre, accompagnée par les cinq autres membres de l’Aeon. À l’écart, Soren, vêtu d’un costume de circonstance, était entouré de Lucinda et de Jack, aussi impassibles que le leur permettait la situation.

On accueillit Jenny avec réserve avant de la placer au centre du Circath, debout face à tous ceux présents pour le spectacle de l’année. La jeune femme tenta désespérément de capter le regard de sa nouvelle amie, mais Lucinda ne semblait pas vouloir lâcher des yeux le mur d’en face. Jack, quant à lui, lui offrit un signe de tête ainsi qu’un faible sourire. Mais rien d’équivalent au sentiment de confiance que pouvait lui procurer le sourire fier de la rousse, qui était, par un coup du destin, devenue son amie la plus proche. Malheureusement, alors qu’elle aurait plus que jamais eu besoin de cette amitié, elle se la voyait refusée, devant se contenter de son ancien colocataire, dont les yeux bleus cherchaient les siens sans faiblir.

Si l’activation de son Circath se déroula sans accroc, ce fut au moment de la Révélation des dons que les problèmes commencèrent. Jameera s’approcha d’elle, sa longue robe caressant le sol. Elle se posta face à Jenny, ses yeux noirs se plantant dans le vert de ses iris. Et avant même qu’on lui explique ce qu’il allait se passer, elle comprit, dans la sombre profondeur de son regard, que son esprit ne lui appartiendrait bientôt plus ; que son intimité la plus refoulée serait le spectacle de la soirée ; qu’aucun de ses sentiments ne serait épargné par la maîtresse de l’Aeon. Le partage silencieux de cette évidence abrégea son insoutenable attente. Jameera approcha alors ses doigts fins près du visage de Jenny, apposant la pulpe de ses extrémités sur les tempes chaudes de la jeune femme. Seules les respirations de l’assemblée troublèrent la lourdeur du silence environnant, lorsque soudain, le cri déchirant de Jenny combla la pièce, pareille à la marée montante dans le port de Londres : trouble comme la Tamise, agitée comme le fleuve, sale comme le fond de l’eau. Sa tête fut rejetée en arrière, et si sa nuque ne se brisa pas sous la douleur, ce fut seulement par l’action des mains de Jameera. La plainte agressive ne tarit pas tandis que le corps de Jenny céda par à-coups. Elle s’affaissa progressivement, les yeux révulsés, la bouche entrouverte, et la maîtresse de l’Aeon l’accompagna jusqu’au sol, s’agenouillant face à elle sans pour autant rompre leur contact.

La vie de Jenny défila devant les yeux de Jameera comme autant de diapositives que l’on passait sans prendre le temps de les contempler. Il n’y avait pas d’arrêt sur image ; seulement un enchaînement disparate de moments de vie et d’émotions refoulées. Il fallait faire sortir les dons de leurs cachettes mentales, briser les derniers remparts qui séparaient la jeune femme de son statut de Thirgoth accomplie.

Jenny avait été propulsée dans un monde de douleur physique et mentale. L’intrusion dans son cerveau était semblable à du métal chauffé à blanc, lacérant chaque repli de sa matière cérébrale. Dans les nébuleuses de la souffrance, l’emprise de Jameera était comme un coup de scalpel sur ses connexions neurales, comme une opération à cœur ouvert sans anesthésie, comme un écartèlement à vif.

Puis soudain, tout se bloqua. Il n’y eut plus de cri, plus de douleur, plus de flash de souvenirs. Juste une lumière aveuglante derrière ses yeux. Et puis les respirations autour d’elle. Celle de Lucinda d’abord. Puis celle de Jack et de tous ceux du conseil. Elle était entre deux mondes. Un entre-deux doux et étrange, où plus rien n’avait de forme ; où plus rien n’était charnel. Il n’y avait qu’elle et la barrière invisible qui s’était dressée entre son esprit et celui de Jameera, qu’elle refusait de laisser pénétrer à nouveau dans son intimité. Il ne faisait ni chaud ni froid dans le refuge qu’était son propre corps. Les doigts de la femme-corbeau étaient comme des gouttes de rosée sur son front. Cependant, lorsque le contact physique fut finalement rompu, la douceur particulière de son cocon intérieur s’évapora aussitôt, la faisant revenir dans le monde réel d’une manière cruelle et indélicate.

Des spasmes traversèrent alors ses membres. Son estomac se répandit en un suc acide, imprégnant la robe de Jameera, et traçant un serpent bileux sur le sol immaculé. Recroquevillée sur elle-même, incapable de se relever, incapable d’articuler un mot, elle laissa son front humide reposer contre ses genoux, à mi-chemin entre le sommeil et le coma.

Jack retroussa le nez de dégoût tandis que Lucinda se précipita à ses côtés afin d’apaiser son malaise. Elle souleva la tête de la jeune femme et la posa sur ses propres genoux. Tout en caressant ses cheveux collés par une sueur âcre, la sœur Harlow s’adressa à Jameera.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda-t-elle sur son ton froid habituel.

— Elle a bloqué mon intrusion mentale quand c’en est devenu trop pour elle.

— C’est possible ? s’étonna-t-elle.

— Bien sûr. Tout Thirgoth est capable de bloquer une intrusion mentale s’il le souhaite, mais dans ces circonstances-là, cela dénote de grandes capacités. J’ai sûrement sous-estimé cette fille… Ses parents étaient des maîtres dans leurs domaines, ajouta-t-elle plus pour sa propre oreille que pour celle des autres.

— Elle va s’en sortir ?

— Tu ne me demandes même pas ce qu’il en est de ses dons ?

— Si. Excuse-moi, se reprit Lucinda.

— Je pense que ses capacités ont été libérées. J’ai vu ce que j’avais à voir, et je pense que de grandes choses l’attendent.

— Comme quoi ? interrompit soudainement Jack, lassé d’être laissé pour compte.

— Je dois d’abord lui parler seule à seule, mais sache, mon fils, que ses talents surpasseront certainement les tiens, et que ses dons sont au nombre de quatre.

Le jeune homme se rembrunit. Ses yeux bleus prirent la teinte du fond de l’océan tandis que la jalousie et la fierté se mêlaient en lui, tel le venin Hykxi attaquant le système nerveux de sa victime.

On laissa ensuite Jenny récupérer de cette épreuve. Lucinda accompagna son amie dans le bureau de Soren dès qu’elle la sentit assez forte pour affronter de nouveau un entretien avec la maîtresse de l’Aeon.

— Jenny, rebonjour. Comment te sens-tu ?

Quelque chose dans l’intonation de la voix de Jameera avait changé, sans que la petite brune ne sache discerner de quoi il en retournait exactement. À vrai dire, elle-même se sentait différente — plus forte qu’avant la cérémonie de la veille. La nuit avait été calme, sans remous, comme dans un caisson d’isolement sensoriel, mais elle se savait fin prête à embrasser sa nouvelle carrière.

— Bien… Je crois.

— Il faut qu’on parle de tes dons.

— Pourquoi ? Il y a un problème ? demanda-t-elle, plus très certaine de se sentir aussi puissante qu’à son réveil.

— Pas de problème, non… Plutôt une surprise à laquelle je ne m’attendais pas.

La femme aux cheveux de geai lui raconta en détail les évènements de la veille, éveillant en Jenny une multitude de questions, qu’elle se laissa le temps de formuler correctement.

— Donc, si j’ai bien tout compris, j’ai réussi à bloquer l’intrusion sans m’en rendre compte ?

— Oui. Et cela nécessite une grande puissance ainsi qu’une volonté sans borne. Je dois dire que cela ne m’étonne qu’à moitié quand je repense aux dons exceptionnels de tes parents, ajouta-t-elle avec une pointe de nostalgie.

— Ça veut dire quoi exactement ?

— Cela veut dire qu’en plus de pouvoir arrêter le temps, tu es dotée du contrôle mental.

— Je peux m’introduire dans l’esprit des gens comme Jack et vous ?

— Non. Mais tu es capable de soumettre les gens à ta volonté par la seule action de ton esprit sur le leur. Avec une maîtrise totale de ce don, tu peux faire de tes ennemis tes marionnettes. C’est un pouvoir important avec lequel viennent de nombreuses responsabilités.

— D’accord, répondit Jenny, perturbée par ces révélations.

— Je n’ai pas terminé.

— Excusez-moi, se sentit-elle obligée de répondre.

— Tu es une Thirgoth. Ici, personne ne me vouvoie, c’est une règle qui nous permet de rester soudés, d’être des égaux.

— OK, dit-elle timidement.

— Mais ce n’était pas là où je voulais en venir. Tu as d’autres dons qui se sont manifestés… De justesse, avant que tu me bloques l’entrée de ton palais mental.

— Hein ? Ça veut dire que j’en ai plus que deux ?

— Quatre pour être exacte.

— Mais c’est plus que la normale !

— Je vois que tu as retenu certaines choses. Mais en effet, même tes amis n’en possèdent que trois.

— Je ne comprends pas…

— Arrêt du temps, contrôle mental, mais aussi télékinésie. De surcroît tu fais partie des quelques métamorphes de ce Mirin.

Les mots ne sortirent pas de la bouche de Jenny. Ils restèrent coincés dans sa gorge tandis que ses yeux s’écarquillèrent sous l’effet de la surprise.

— Oui, Jenny, tu es capable de te métamorphoser. C’est inscrit dans ton patrimoine génétique, et je connais justement la personne la plus adéquate pour faire ressortir ce trait si particulier.

À son plus grand soulagement, ce fut à Lucinda qu’on attribua le rôle de mentor. L’amitié des deux amies permit à Jenny de découvrir l’ampleur de ses dons dans un cadre moins anxiogène que si un autre Thirgoth avait été à sa place. Jack, dont la maîtrise mentale était presque aussi aboutie que celle de sa mère, s’autodéclara professeur, s’immisçant durant de longues après-midis entre les deux jeunes femmes, que les séances d’entraînement avaient continué de rapprocher. D’ailleurs, quand la belle rousse n’était ni en tenue de combat dans le dojo, ni sur le terrain à balayer les éventuelles menaces Hykxis (qui depuis quelques semaines avaient significativement décru), elle était partout où se trouvait son amie.

Tout en elles était cependant un réel contraste : l’une était grande et fine tandis que l’autre était d’une taille enfantine avec de jolies rondeurs ; les cheveux de l’une étaient le feu, la chevelure de l’autre était la chaleur terrestre ; la peau laiteuse, les taches de rousseur, les yeux noirs de l’une rentraient en collision avec le teint chaud, le nez aquilin et les yeux verts de l’autre. Mais l’institut tout entier s’était fait à l’idée que l’une n’allait plus sans l’autre, et que les seuls moments où l’on entendait le rire cristallin de Jenny, pur et franc, était en compagnie du bras droit du Mirin.

Les semaines s’écoulèrent sans incident Hykxis majeur, ce qui ne manqua pas de mettre tout l’institut sur les nerfs. Pour chacun des membres sous la protection de l’Aeon de Londres, il n’y avait rien de réjouissant dans ce silence ennemi. Au contraire, tous y lisaient une perspective peu joyeuse, ainsi que bien des tourments à venir.

Les plus âgés de la nouvelle génération se virent contraints de redoubler d’efforts. Ils durent enchaîner les entraînements épuisants afin d’être prêts dans le cas d’une guerre frontale, qui nécessiterait la combativité et l’implication de chacun d’entre eux. Les plus jeunes, quant à eux, se virent assigner dès maintenant des tâches à l’intérieur même de l’institut où leur présence serait aussi précieuse qu’un phare pour ceux qui seraient en train de combattre les ennemis le jour venu.

Dans le même temps, Jenny avait progressé comme rarement il avait été donné de le voir au Mirin. La jeune femme redoublait de sagacité et de motivation, sous le regard fier de ses amis. Le plus dur avait été d’apprendre à se laisser aller à ses intuitions – à ses réflexes primitifs – sans que son esprit ne vienne entraver le spectre de ses capacités. Mais Lucinda avait réussi à lui transmettre une confiance en elle qu’elle n’aurait jamais réussi à obtenir seule. Et grâce à elle, ainsi qu’à Jack, Maeve et Even, qui depuis cette soirée dans un bar de Londres l’avaient tous adoptée dans leur cercle, elle en vint à atteindre un niveau plus qu’honorable. Bien qu’encore éloigné de celui de ses amis, qui faisaient partie de l’élite de l’institut, elle rivalisait sans mal avec les Thirgoths de son âge, qui avaient pourtant été biberonnés aux dons et aux techniques de combat.

Dans le même temps, Jameera, bien que toujours d’un abord froid, se révéla plus attentive à la jeune femme, qui lui rappelait les années perdues aux côtés de cette meilleure amie qu’elle n’aurait plus jamais le plaisir de fréquenter. Soren, égal à lui-même, continuait son rôle de directeur en prenant parfois partie à des chasses grandeur nature dans les rues de Londres, dans le seul but d’attraper un Hykxi aventureux. Jack restait Jack, sombre et discret, même dans son amitié avec Jenny. Bien évidemment, les jours passants, les deux jeunes gens avaient fini par apprendre à communiquer et à échanger au point de devenir plus que de simples ex-colocataires. L’amitié qu’elle lui vouait n’était pas la même qu’à Lucinda, avec qui toute barrière de gêne et d’incompréhension avait été rapidement abolie. Avec lui, il demeurait des réserves implicites qui ne trouvaient pas d’autre explication que dans l’expectative de certains de leurs compagnons de les voir devenir plus que des amis. Pourtant, si dans l’attitude de Jack quelques gestes avaient pu tendre vers le sujet, dans les siens, rien n’avait pu laisser transparaître un quelconque penchant amoureux. Sa dernière relation était encore bien trop récente à son goût, et les challenges permanents de sa nouvelle vie ne lui laissaient guère le temps d’entrevoir autre chose qu’une belle amitié.

***

Presque quatre mois après son arrivée au sein du Mirin, Jenny avait réussi à maîtriser tous ses dons et s’entraînait désormais avec les autres. Si elle se sentait d’attaque pour arpenter les rues de Londres afin de faire face à la menace grandissante des Hykxis, cela demeurait un sujet dichotomique. En effet, la compulsion de mettre enfin ses talents à profit était bien présente, cependant, la possibilité, non pas de mourir, mais de voir le peu de gens qu’elle appréciait y rester, avait cette capacité extraordinaire de lui couper la respiration à sa simple évocation.

Malheureusement, à l’aube de cette réalisation, ce que tout Thirgoth redoutait frappa le cœur de Londres de plein fouet. Alors que Jenny était en patrouille de routine, accompagnée par Maeve et Even, une succession d’explosions Hykxis retentit en un écho macabre. Ce fut comme un chapelet de détonations, dont l’épicentre se situait quelque part dans l’Est de la ville. Les sonorités lugubres leur parvinrent à travers le dédale des rues, telles des coulées de boue se faufilant avec force entre les passages les plus exigus. Les explosions étaient bien trop nombreuses, bien trop éloignées de là où tous les trois se trouvaient pour qu’ils puissent agir en conséquence. Donc, sans dire mot, Maeve en tête, ils se dirigèrent à toute allure vers le Mirin autour duquel des sentinelles étaient disposées, armes dehors, fronts plissés.

Une nuée de Thirgoths afflua alors de l’extérieur comme de l’intérieur. Lucinda s’attaqua immédiatement au regroupement puis à la dispersion des forces à travers la ville.

— Jack, Jenny, Maeve, Even. Avec moi.

— Soren, Jameera, Pearson, Jake et Lexie vous prendrez le côté Ouest de Whitechapel.

— Jacob Sr., Celia, Harry, Violet et Mark, vous passerez par le Nord.

Tandis que la rousse élaborait les plans d’attaque, Soren, secondé par Pearson, distribua les armes et les protections supplémentaires. Ceux, qui par chance possédaient leur propre attirail, vérifièrent leur état puis se connectèrent intérieurement à leur énergie Thirgoth. Et alors que le chef de l’armurerie s’apprêtait à lancer le kusarigama à Lexie, Lucinda s’en empara et le plaça dans les mains avides de Jenny. L’arme émit immédiatement une faible vibration, qui redoubla d’ampleur au fil des secondes. Laissant leur puissance circuler librement de l’une à l’autre, la petite brune ne fit rapidement plus qu’une avec la faucille noire. Ce ne fut qu’une fois son devoir terminé que Lucinda s’approcha de son squad, et tandis qu’elle les encourageait une ultime fois, elle prit la main de Jenny dans la sienne, la rassurant quant à sa présence à ses côtés.

Aussitôt le départ donné, les équipes s’éparpillèrent à travers les quartiers de Londres, prêtes à honorer leur devoir de Thirgoth. Menée par Lucinda et Jack, la troupe se dirigea sans tarder vers le sud du lieu des explosions. Cependant, ce ne fut qu’en arrivant sur Saint Mark St, que les premiers stigmates de ce nouvel attentat Hykxi commencèrent à étaler leur réalité de manière obscène. Peu importe où leurs regards se posaient, les rues étaient jonchées de corps inanimés. Le quartier entier était dévasté. Les cadavres entassés les uns sur les autres ne laissèrent aucun Thirgoth insensible. Comme beaucoup d’entre eux, qui étaient encore trop jeunes pour se rappeler des derniers affrontements avec les Hykxis, Jenny fut confrontée à un tel carnage que son estomac se retourna, pour finalement se répandre sur le pavé en une rivière acide. Mais le temps n’était propice ni à l’apitoiement ni aux sentiments. Les différentes patrouilles laissèrent donc les morts derrière eux dans l’espoir de capturer des ennemis qui seraient encore sur place pendant que des forces spéciales rattachées au Mirin s’occupaient de nettoyer les lieux avant que d’autres humains ne prennent conscience de ce qu’il venait de se produire.

Néanmoins, si les rues paraissaient avoir été désertées par la présence ennemie, rien ne pouvait échapper à l’ouïe exceptionnelle des Thirgoths. Sur le qui-vive, prenant note de la position de chacune des équipes à des kilomètres à la ronde qui cloisonnaient l’accès au quartier de Whitechapel, les Thirgoths s’attelèrent à la capture minutieuse des ennemis aux yeux de chat.

Et ce fut au détour de Gower’s Walk, à l’ombre d’un immeuble, que les cinq membres du squad de Lucinda rencontrèrent le premier Hykxi. De par sa cachette, l’ennemi était en position de force et les attira dans un guet-apens. Usant de sa fourberie, il amena les cinq Thirgoths dans un coin reculé sans aucune issue de secours. Le cul-de-sac était à son avantage, et une fois sa cruauté libérée, il savait qu’il pourrait s’adonner à ses sévices favoris sur ses némésis de longue date. Il les coincerait au bout de l’impasse, puis ferait d’eux un trophée qu’il ramènerait avec fierté chez les siens.

Sentant le piège, mais ne pouvant pas faire autrement, Lucinda et ses coéquipiers s’avancèrent dans l’allée sinistre, d’où des relents pestilentiels de nourriture avariée et d’urine animale les saisirent à la gorge. Il était devenu nécessaire de faire prisonnier chaque Hykxi se trouvant sur leur chemin, quitte à devoir prendre des risques parfois inconsidérés. Comme la survie de la communauté Thirgoth et du monde surnaturel dépendait désormais de la réduction des forces ennemies ainsi que des informations qu’ils pourraient en tirer, ils gardèrent tous en tête que l’attaque restait leur meilleure défense. Par conséquent, il leur fallait désarmer l’ennemi au plus vite s’ils voulaient réussir à le prendre à son propre jeu.Malheureusement, dans la précipitation, un détail de grande importance leur avait échappé. La surprise qui tomba sur eux les déstabilisa alors une seconde de trop. Une seconde potentiellement fatale. Avant qu’ils ne comprennent comment cela avait pu leur passer au-dessus, au moment même où le premier Hykxi s’offrit à leurs yeux, un deuxième homme-félin, sous les traits d’une femme cette fois-ci, s’attaqua à eux sans attendre, et ce dans une parfaite synchronisation.

Jenny aurait pu stopper le temps l’espace de quelques secondes afin de permettre à ses amis d’attaquer sous le meilleur angle, mais elle perdit tous ses moyens. Elle regarda la scène se dérouler sous ses yeux ébahis comme un simple spectateur aux abords de la scène. Tout se passait devant elle comme si rien n’était réel. Il fallut que Jack la percute en s’effondrant au bout de l’allée pour que ses sens reviennent à elle. Mais il était déjà trop tard pour essayer de stopper la course du temps : elle n’arriverait jamais à bloquer une telle masse de pouvoir sans l’effet de surprise pour elle.

Pendant ce temps, alors qu’elle était toujours incapable de réagir à la menace extérieure, Lucinda, Jack et Even, usèrent de leur télékinésie pour mettre à mal les défenses des Hykxis. Échappant à son emprise par leurs perpétuels mouvements, et dans l’incapacité de s’avancer assez pour l’affronter dans un combat rapproché, les trois jeunes gens utilisèrent leurs dons afin d’envoyer tous les objets à leur disposition en direction de l’ennemi. Ce dernier, qui esquiva la plupart de leurs assauts en répliquant constamment par une offensive plus violente, ne manqua pas d’envoyer plusieurs fois les Thirgoths au tapis. Cependant, mus par la volonté sans précédent d’anéantir cette révolte sanglante, et malgré les blessures qu’ils se virent infliger, jamais ils ne cessèrent de combattre. Malheureusement, la femme Hykxi ne tarda pas à rentrer sur le ring, changeant la direction des attaques qui pleuvaient désormais de tous les côtés. Lucinda, laissant ses dons de côté, sortit ses couteaux. Tout en les maintenant fermement entre ses mains, elle envoya un coup de pied bien placé dans la tête de l’ennemi. Néanmoins, cette tentative de mise hors de nuire ne dura pas, et tandis qu’elle tournait le dos à sa victime, la rousse se transforma en une proie de choix. Cependant, ce fut sans compter sur l’intervention de Maeve, qui transmuta auprès d’elle afin de s’interposer. La jeune Thirgoth aux cheveux multicolores apparut juste à temps pour éviter à son amie de se voir infliger un coup de fouet Hykxi, dont la lanière était ornée de piques empoisonnées. Mais si héroïque fut son acte, les conséquences n’en restèrent pas moins dramatiques car à la place, le fouet s’enroula autour des épaules de Maeve, lacérant et accrochant ses chairs.

Jenny était toujours paralysée par la peur. Elle resta pétrie d’horreur devant la scène tandis que ses yeux n’arrivaient pas à se détacher du corps écorché de son amie. Mais par quelque miracle incongru, son esprit se mit en veille automatique afin de laisser libre cours à ses dons. Comme à chaque fois, l’utilisation de ses pouvoirs la plongea dans une sorte de transe où seules les sensations avaient leur raison d’être.

Elle était désormais seule à l’intérieur d’elle-même ; imperméable aux sons, aux nuisances extérieures, une chaleur réconfortante se propageant dans ses membres. Et plutôt que d’arrêter le temps, elle soumit la femme Hykxi à sa volonté par la simple action de sa pensée. L’ennemie résista autant qu’elle le put. Elle se battit contre une force invisible, qui tentait fermement de la faire ployer. Par chance Jenny garda toute sa concentration afin de la soumettre au plus vite pendant que Jack et Even enchaînaient les coups de poings sur le deuxième homme-félin. Au bout de quelques minutes éreintantes, la petite brune réussit ce qu’elle ne pensait pas pouvoir accomplir. Les yeux de chat de la femme se vidèrent de toute substance. Elle se mit alors à avancer tel un zombie dans la direction de son comparse. Jack, qui du coin de l’œil remarqua le petit manège de sa coéquipière, transmuta avec Even afin de laisser place nette au déploiement soudain des dons de Jenny. La femme Hykxi continua à avancer, accélérant le pas jusqu’à se retrouver à la hauteur de son compagnon qui, sans avoir le temps d’intégrer la menace, se retrouva à la merci d’une des siens.

La petite brune était toujours plongée dans un état second, quand sous son emprise, la femme aux yeux couleur de miel fixa ceux de son ami. Sans ciller, elle plongea ses longs ongles dans ses orbites jusqu’à ce que le sang commence à en couler, inondant les pommettes saillantes du Hykxi. Un cri rauque s’éleva alors de la ruelle tandis que les doigts toujours enfoncés dans le crâne de son compagnon, la femme continuait sa torture. Jenny poussa le vice de la vengeance jusqu’à l’énucléation, et lorsqu’elle sentit enfin que ses forces étaient en train de l’abandonner, elle laissa le passage libre à Jack et Even afin qu’ils puissent les faire prisonniers, et procéder ainsi à leur transfert au Mirin.

Pendant ce temps, Lucinda, bien qu’amochée par la pluie de coups qu’elle venait de subir, se précipita au chevet de Maeve, dont les cheveux aux couleurs pastel étaient englués par son propre sang. La lanière de cuir aux mille piques était toujours enroulée autour de ses épaules et de sa poitrine, si bien que le venin Hykxi continuait à s’insinuer encore plus profondément dans ses veines. Son visage d’ordinaire si joyeux pâlissait à vue d’œil, tandis que des tremblements la secouaient désormais à intervalles réguliers. Jenny s’approcha alors sous le regard noir de Lucinda, et demanda en quoi elle pouvait aider.

— Tout ce que l’on peut faire c’est la ramener au plus vite à l’institut et croiser les doigts pour qu’on puisse la sauver, dit-elle sèchement.

— Tu veux la transporter comment ?

— Si on la bouge dans cet état, elle ne survivra pas. Il faut attendre que Jack revienne avec des forces supplémentaires, expliqua-t-elle avec une froideur inhabituelle.

— Je peux tenter quelque chose ?

— C’est maintenant que tu veux essayer quelque chose ?

La jeune femme laissa la remarque glisser et continua :

— Je veux essayer d’arrêter le temps.

— Ça ne marche pas sur nous.

— Peut-être que dans son état ça pourrait marcher et stopper la course du poison dans ses veines jusqu’à l’arrivée au Mirin.

— Ça ne sert à rien, dit-elle en regardant anxieusement sa montre.

— Laisse-moi essayer, je t’en supplie.

La rousse incendiaire s’écarta légèrement, laissant Jenny puiser en elle les ressources nécessaires, sans pour autant y croire. Mais la petite brune, agissant sous l’effet de la culpabilité, réussit à briser les barrières mentales de Maeve tout en stoppant le temps autour d’eux. Son amie, affalée sur le sol, se figea, exempte de tout tremblement. Jenny leva alors les yeux vers Lucinda pour y chercher son approbation. Les dons de la jeune femme semblaient avoir opéré, et elle pria pour que Jack et les renforts ne tardent pas.

Moins de dix minutes après, son ancien colocataire, suivi de Soren et Even se matérialisèrent dans l’allée. Ils s’occupèrent de la transmuter aussi rapidement et délicatement que possible au sein de l’aile de soins de l’institut.

Jenny et Lucinda, quant à elles, décidèrent de rentrer par leurs propres moyens, dans un silence on ne peut plus pesant. Elles avancèrent d’un pas décidé, jetant des regards autour d’elles sur ce qui avait été la scène d’une tuerie de masse. Jenny, qui était sûrement la moins habituée à ce genre de situations extrêmes, eut une pensée pour tous les humains innocents, et peut-être même certains des siens, qui avaient été lâchement tués dans les rues de Londres. La fatigue, la culpabilité et l’incompréhension lui arrachèrent des larmes qu’elle ne tenta pas de cacher. Le flot était maintenant continu, et elle sentit le regard de Lucinda la détailler tandis qu’elle se bornait à fixer l’horizon, impatiente de pouvoir se réfugier dans sa chambre, à l’abri du jugement de ceux qu’elle avait déçus et mis en danger lors de cette première intervention en conditions réelles.

Cependant, une fois à l’intérieur de l’institut, Jenny dut se résoudre à sécher ses larmes le temps d’un débriefing de la plus haute importance. Dans la salle commune, Lucinda vint se poster aux côtés de son frère et de Jameera, puis attendit que la parole lui soit donnée afin d’apporter de plus amples précisions. Jenny se mit en retrait dans un coin, étudiant les visages que la tristesse voilait, et qu’une colère féroce colorait. Le bilan fut rendu : sept Hykxis avaient été capturés. Parmi les Thirgoths, trois avaient été blessés et nécessitaient des soins urgents, et un avait péri sous les coups de l’ennemi. Bien qu’anéantis par cette nouvelle, les membres de l’institut acclamèrent les leurs, rescapés ou morts pendant la bataille, avant de se recueillir un instant.

— Même les meilleurs d’entre nous font face à la terrible réalité qui s’étend devant nous. Isla était une des nôtres, et nous nous souviendrons d’elle comme d’une Thirgoth exceptionnelle. Fille, combattante, amie, elle sera pleurée par ses proches et par tout l’institut. Aujourd’hui, les pertes humaines ont été nombreuses, et nous déplorons qu’une telle vague d’attentats Hykxis ait pu voir le jour. Par conséquent, nous patrouillerons jour et nuit à travers la ville avec l’aide d’autres Aeons. D’autres peuples ont également exprimé leur désir d’être inclus dans nos rangs afin que la rébellion Hykxi soit étouffée au plus vite, déclama Soren d’une voix solennelle.

La séance fut ensuite levée, et tous partirent s’occuper de leurs armes, de leurs blessures ou de leur moral à coups d’alcool. Certains restèrent dans la salle commune tandis que d’autres se retrouvèrent dans les chambres pour boire. Mais de son côté, comme si la bataille ne lui avait pas suffi, Lucinda partit se réfugier dans une des salles d’entraînement au sous-sol. Elle ne prit ni le temps de changer ses habits déchirés, ni de passer à l’infirmerie panser les lacérations sur ses bras et ses jambes. Contournant Jenny sans lui accorder le moindre regard, elle dégagea une mèche de cheveux de sa joue tuméfiée, puis s’en alla s’entraîner jusqu’à l’épuisement.

La petite brune traîna, quant à elle, des pieds pour rejoindre sa chambre. Lorsqu’elle arriva devant sa porte, ses yeux se remplirent à nouveau des larmes qu’elle avait réussi à contenir depuis son retour au Mirin. Elle enfonça donc la porte du bout de sa chaussure, le regard posé sur le sol, avec pour seule idée en tête, le réconfort d’un double verre de scotch. Mais quel ne fut pas son étonnement quand elle remarqua Jack, assis sur le banc de son piano. Ses yeux rougis par les pleurs se fixèrent dans le bleu des siens, et en l’espace d’une seconde elle se retrouva à l’abri de ses bras. La tête posée contre son torse, des sanglots la secouant de part en part, il posa sa joue sur le haut de son crâne et d’une main lui caressa les cheveux. Les deux amis restèrent ainsi pendant de longues minutes, jusqu’à ce que la présence de son ancien colocataire et la chaleur de son corps contre la fragilité du sien ne finissent par avoir raison d’elle. Les larmes finirent alors par sécher, fatiguées de couler. Elle s’écarta légèrement de lui, sans toutefois avoir envie de le laisser partir.

— Va t’asseoir, lui murmura-t-il en déposant un baiser sur son front. Je te prépare un verre.

Bien trop dépassée par les évènements, elle ne se braqua pas devant un tel signe d’affection et préféra, pour une fois dans sa vie, s’abandonner à la douceur de ce contact. Elle pouvait compter sur lui, elle le savait, et maintenant que Lucinda lui battait froid, que Maeve était entre la vie et la mort par sa faute, et qu’Even lui en voulait certainement autant que le reste des Thirgoths, il ne lui restait que Jack et son amitié pour se consoler.

Elle s’installa en tailleur sur son lit, et le jeune homme vint s’asseoir à ses côtés, deux verres remplis plus que de mesure dans les mains. Il tendit le sien à Jenny, qu’elle s’empressa de descendre de moitié, comme si les degrés n’avaient pas d’effet sur elle. Elle posa ensuite le reste de son alcool sur la table de nuit et s’allongea, les yeux rivés sur le plafond.

— Joue-moi une musique au piano, s’il te plaît.

— Tu veux quoi ? lui demanda Jack.

— Ce que tu jouais la première fois que je t’ai entendu, répondit-elle en fermant les yeux.

Il se leva de son mètre quatre-vingt-huit avec une grâce particulière pour sa carrure, puis se glissa devant le clavier. Ses doigts effleurèrent les touches. La musique s’éleva alors entre eux, dans une sinistre mélodie. Bercée par les notes que faisaient naitre les mains de Jack, elle s’endormit, recroquevillée sur elle-même. Il joua jusqu’à ce que la respiration de la jeune femme se fasse régulière et légère, puis revint sur le lit pour siroter le scotch au goût fumé qu’il n’avait pas terminé. Il regarda un moment son amie puis s’allongea à son tour, si près de son visage qu’il sentit sa respiration faner sur sa peau. Il prit sa main dans la sienne et y dessina de tout petits cercles avec son pouce avant de passer de l’autre côté de la barrière, inanimé dans les bras de Morphée.

Terrassés par la fatigue, Jack et Jenny dormirent d’une traite et ne se réveillèrent qu’à l’aube d’une nouvelle journée, leurs corps se frôlant, et leur amitié se resserrant. Le jeune homme, étrangement serein, ne se soucia guère d’avoir raté la réunion qu’avaient tenue Soren et Jameera dans la soirée. Il aurait troqué n’importe quelle mission pour une nuit à la consoler.

Alors que la petite brune était encore allongée sur le ventre, les cheveux éparpillés sur l’oreiller et les yeux papillonnant dans l’espoir d’émerger de son sommeil, il s’étira longuement sans la quitter du regard, puis vérifia les nombreuses notifications de son téléphone. Ça n’avait pas loupé : on l’avait cherché – en vain – pour commencer.

— Comment tu vas ce matin ? demanda doucement Jack à son amie une fois celle-ci complètement réveillée.

— Ça va, répondit-elle par réflexe, sans vraiment réfléchir à comment elle se sentait réellement.

— Non, sérieusement, Jenny, comment tu vas ? C’était pas rien hier.

— Bonjour d’abord, non ?

— Désolé. Bonjour, j’espère que t’as bien dormi, lui concéda-t-il en lui déposant un baiser sur la joue.

Jenny frémit et eut un léger mouvement de recul qui n’échappa pas à Jack, qui ne se départit pas pour autant de son sourire.

— Je me sens vaseuse, courbatue et nulle. Mais j’ai pas envie d’en parler, ni même de sortir du lit.

— Que tu sois physiquement éprouvée c’est normal, par contre t’es loin d’être nulle. Ce que t’as fait hier c’était du bon boulot.

— Ouais, enfin en attendant, à cause de mon manque de réaction, Maeve est mal en point, et je n’ai absolument pas envie de sortir de cette chambre pour affronter le regard des autres.

— Comme tu veux. Mais le petit déjeuner ne s’amène pas dans les chambres tout seul. Pas de room service au Mirin. Et puis tu devras bien sortir de ton trou puisque maintenant que t’es des nôtres tu ne pourras échapper ni aux patrouilles ni aux entraînements. Donc j’te conseille de te prendre une douche et de me rejoindre dans le réfectoire.

Jenny grogna. Elle se laissa retomber sur son oreiller, pas encore tout à fait convaincue d’avoir la force de faire face aux rumeurs qui iraient sûrement bon train derrière son dos quant à son incapacité crasse à assurer la sécurité des siens lors d’un affrontement. Elle allait être la risée de tout l’institut, et le nom de ses parents allait en être terni. Voilà la fille qu’elle était, la femme qu’elle n’était pas, la ratée dans toute sa splendeur.

Prise dans son cercle d’autodénigrement, elle ne se rendit compte du départ de son ancien colocataire que plusieurs minutes plus tard. Il lui fallut alors encore dix grosses minutes avant de parvenir à se traîner dans la salle de bain pour effacer toute trace de la journée de la veille. Elle laissa l’eau chaude couler sur elle, en apnée sous la pluie salvatrice du ciel de douche, et quand elle sortit de son linceul de savon, elle fut déçue de constater que ses ablutions n’avaient pas effacé son sentiment de culpabilité, qui ne faisait que croitre au creux de son estomac, menaçant de s’emparer d’elle toute entière.Elle pensa à Lucinda. À la déception dans son regard. Au froid dans ses yeux. À son détachement. Plus que sa tristesse d’avoir envoyé Maeve sur un lit d’hôpital, c’était celle d’avoir perdu son amie qui était en train de l’anéantir.

Le poids de son angoisse l’alourdissait telle une ancre accrochant le fond marin. Elle s’enfonça sans préambule dans son cœur, raclant les bords jusqu’à faire pression de tout sa masse afin de l’immobiliser dans une névrose sans limites. Elle se regarda dans le miroir. Elle se força à observer en face les traits de sa couardise, et ne prit ni le temps d’arranger ses cheveux correctement, ni de maquiller les cernes profonds qui lui mangeaient la moitié du visage.

Une fois dans les couloirs de l’institut, seule avec ses pensées, les yeux irrémédiablement fixés sur ses chaussures, elle se dirigea à l’instinct vers la salle à manger. Jenny leva les yeux du sol le temps de repérer Jack, puis reprit sa route dans sa direction.

— T’en as mis du temps !

Silence radio.

— Tu vas refaire comme à l’appart ? Te taire, tourner en rond, t’autoflageller en permanence, etc... ? T’étais sortie de ta coquille, et puis avec moi, tu sais que t’as pas à avoir honte de quoi que ce soit.

Sur ses mots, il posa sa main sur celle de la jeune femme, sur la table, à la vue de tous. Jenny ne broncha pas, laissant la chaleur de sa paume se répandre en elle.

— C’est gentil. Au moins je sais que toi, tu ne me détestes pas.

— Jamais, lui répondit-il avec un sourire. Maintenant, va te prendre à manger, tu vas en avoir besoin !

— Hein ? Pourquoi ? se mit-elle soudainement à paniquer.

— Tu verras. Et puis je t’ai dit que tu n’allais pas avoir le choix… C’est pas parce que t’as merdé que la vie s’arrête. On a tous fait de la merde à un moment ou à un autre.

Jenny retira brusquement sa main, laissant celle de Jack retomber avec un petit bruit sec, puis se précipita hors de la salle, sous le regard à demi endormi des Thirgoths présents. Elle ne savait plus où donner de la tête, si bien que ses pieds finirent par l’emmener à l’endroit même qu’elle tentait d’éviter depuis la veille.

Derrière les parois de verre, des Thirgoths inconnus, tous vêtus des mêmes tenues d’un rouge bordeaux que de simples éclats noirs venaient rehausser de ci et de là. Habillés comme des combattants, il y avait cependant une certaine solennité dans leurs vêtements. Soldats des premiers jours, ils étaient désormais la raison de la survie de tant de Thirgoths blessés. Jenny les observa un moment se glisser entre les patients, se mouvoir avec élégance entre les différents espaces, traiter avec tact et précision les plaies de chacun des hommes et des femmes alités, lorsque son regard accrocha la silhouette de Maeve, immobile sous des draps aussi foncés que les uniformes des soignants. Son amie, ou du moins ce qu’il en restait, était isolée du reste des blessés. Son isolement était surtout de convenance, car les parois de verre créaient cette intimité, ce sentiment d’appartenance, dans l’amitié, le combat, ainsi que dans la défaite, si propre à l’esprit des Thirgoths. Maeve bénéficiait surtout d’un espace plus grand, permettant aux médecins de circuler plus librement, d’appliquer leurs soins et leur magie avec plus de facilité sur ce corps gravement mutilé.

Les larmes s’invitèrent à nouveau dans les yeux de Jenny. Elle ne les combattit pas, et les laissa créer une rivière salée sur ses joues. Le temps passa, encore et encore, sans qu’elle ne sache dire combien de temps elle était restée ici à observer, dans l’ombre, le ballet incessant des Thirgoths tout de rouge vêtus, allant et venant entre les corps endormis et blessés de ses compatriotes, quand tout à coup son téléphone vibra dans la poche de son pantalon, la tirant hors de sa transe.

T’es où ? Rejoins-moi aux archives, je veux te montrer quelque chose.

Elle rangea alors son portable dans sa veste, accorda un dernier regard aux blessés et aux malades, puis alla rejoindre Jack dans la salle des archives. Faute de l’avoir attendue devant, elle dut se faire violence pour pousser la grande porte massive qui menait au passé de son Thirgoth Mirin. La pièce avait cette aura propre aux bibliothèques, celle qui vous donne immédiatement envie de vous terrer dans un silence bienveillant afin de vous recueillir entre les pages poussiéreuses de tous les documents précieusement préservés. La lumière était tamisée, les sons absorbés, et Jenny eut du mal à repérer son ami, qui l’attendait tout au fond de la pièce. Elle s’approcha à pas feutrés, plus dans son élément ici qu’ailleurs dans l’institut. Le visage de Jack se fondait dans l’obscurité, et de son visage à la peau mate, seuls ses yeux d’un bleu tranchant se détachaient.

— Qu’est-ce que tu voulais me montrer ? demanda-t-elle dans un murmure de circonstance.

— Te montrer, pas vraiment en fait. Je voulais surtout que tu écoutes.

— Que j’écoute ?

— Oui… dit-il avec un sourire mystérieux. Viens par ici.

Il lui prit la main, ce qui semblait devenir une habitude ces derniers temps, puis l’entraîna vers la gauche dans un tout petit espace de travail, comme ceux des belles bibliothèques anglaises. Un bureau éclairé par une lampe banquier verte, des ouvrages épars sur une petite table ronde, ainsi que deux fauteuils winchester qui terminaient de meubler l’ensemble.

— Assieds-toi, je reviens.

Effectivement, deux minutes plus tard, Jack revint, accompagné cette fois d’une femme élégante, à la prestance incomparable. Et la ressemblance entre les deux la frappa de plein fouet.

— Jenny, je te présente Margot Logan. Ma grand-mère, ajouta-t-il après une seconde de pause.

La jeune femme se leva pour la saluer d’une poignée de main.

— Bonjour, madame.

Elle ne put détacher son regard de cette femme magnifique. Tout en elle appelait à être admiré : son charisme, sa peau noire gorgée de soleil, ses yeux sombres en contraste total avec ceux de son petit-fils, ses cheveux crépus semblables à une auréole autour de son visage. Jenny était subjuguée.

— Jenny, je voudrais que tu écoutes Margot parler des guerres contre les Hykxis comme elle les a vécues ; comme ceux de sa génération ont vécu l’avant, le pendant et l’après, mais aussi des erreurs qui ont été commises, des failles. De notre part humaine.

— Pourquoi tu fais ça ?

— Pour que tu comprennes que tu as bien plus de valeur que tu ne le penses, et que quand tu te défais de ce sentiment d’infériorité, tu deviens une Thirgoth au potentiel énorme. Chacun d’entre nous, moi le premier, avons commis des erreurs qui auraient pu être fatales. Alors, s’il te plaît, assieds-toi et écoute.

Margot posa ses yeux aussi noirs que doux dans ceux de la jeune femme, et commença son récit. Jenny avait du mal à se dire qu’elle était la mère de Jameera, et qu’une telle différence de caractère pouvait être irriguée par le même sang. Cependant, elle se retint de juger ce qu’elle ne connaissait pas, et si la femme-corbeau était devenue, ou avait toujours été ainsi, c’est que la vie n’avait peut-être pas été la plus généreuse avec elle. La citation de Faulkner lui revint alors à l’esprit « on n’est pas au monde pour avoir une vie facile ». C’était sûrement là, la clef de toute cette nouvelle vie dédiée à faire respecter un certain équilibre entre les différents peuples, où chacun vivait avec le poids de ses responsabilités et de ses conséquences avec les ressources qui étaient les siennes — rien que les siennes.

Deux heures passèrent pendant lesquelles Jenny était restée suspendue aux lèvres de Margot, buvant ses paroles avec avidité ; écoutant sans se lasser, avec intérêt – parfois avec effroi – ce qui avait été la vie des Thirgoths de l’ancienne génération. Entendre quelqu’un relater des faits aussi importants prit un tout autre sens pour elle ; un sens que les livres avaient manqué de retranscrire dans la profondeur. La doyenne ne manqua pas de souligner les erreurs personnelles ou tactiques de ceux qui avaient croisé son chemin, mais sans jamais trahir une once de jugement : ce qui était fait était fait, et rien ne pouvait changer le passé. La seule solution était de comprendre, de parler, et de travailler pour ne plus reproduire les mêmes choses. Il fallait apprendre de l’histoire — de l’histoire dans sa globalité comme de notre histoire personnelle. Notre mémoire, avait-elle dit, est notre archive individuelle, un livre ouvert à nos seuls yeux, et si des passages sont écrits en commun, car nous ne pouvons vivre sans les autres, il nous appartient de changer de page. Cette phrase marqua la jeune femme au plus profond de son cœur, et lorsque Margot eut terminé de raconter, avec le plus d’objectivité possible, l’histoire des Thirgoths de l’Aeon de Londres — son histoire à elle en partie — la petite brune la remercia chaleureusement, puis attendit que la doyenne prenne congé pour s’adresser à Jack.

— Merci, dit-elle avec une sincérité qu’elle pensait ne jamais plus retrouver.

— De rien ! Maintenant je dois aller retrouver Soren parce qu’hier j’ai merdé en ratant leur réunion, mais je te rejoins après, j’ai quelque chose d’autre en tête…

— Euh, ok… répondit-elle, incertaine.

— Je t’envoie un message dès que j’ai fini. Je te conseille d’aller t’entraîner, ou de te familiariser avec les autres armes.

— Je vais voir… À toute ! lui lança-t-elle en rejoignant la sortie.

Elle n’avait clairement pas envie d’aller s’entraîner au dojo où elle croiserait le regard plein de jugement des adolescents, qui auraient plus eu leur place sur le terrain qu’elle, ainsi que celui de Lucinda qui, si elle n’était pas en mission, serait très certainement en train de pousser des jeunes jusqu’à leurs limites. Quant aux armes – même si l’idée la conquit un peu plus que celle de se donner en spectacle –, elle ne put se résoudre à pénétrer dans cet antre presque sacré. En effet, même si cela lui coûtait probablement sa place au sein du Thirgoth Mirin, elle était bien décidée à ne plus se joindre ni aux patrouilles de routine ni aux assauts. Elle resterait ici même, dans les bas-fonds de Londres, quelque part sous la tamise, comme un rat dans les égouts, loin des yeux, comme le nuisible qu’elle était. Cette décision prise, elle ne voyait plus aucune utilité à s’approprier des armes qui la mettraient plus en danger qu’autre chose si elle se retrouvait pétrifiée comme la veille. Rien que l’idée de s’imaginer paralysée devant des Hykxis, une arme pendouillant au bout de sa main, prête à être retournée contre elle et les siens, mit un terme définitif à son envie d’un jour manier le kusarigama sur lequel elle avait jeté son dévolu.

Alors, comme à son habitude, elle décida d’aller se terrer dans sa chambre – qui ne serait bientôt plus la sienne – et s’offrit un verre de son réconfort habituel. Au final, elle était toujours la Jenny de Brick Lane, la dépressive, l’angoissée, la timide maladive, l’ombre d’elle-même, la pauvre gamine orpheline que des familles d’accueil s’étaient transmise d’année en année.

Elle soupira en se laissant tomber à la renverse sur le lit, et quand elle eut terminé de compter les spots lumineux incrustés dans le plafond, elle roula sur le flanc, et tendit le bras vers le tiroir de la table de nuit. Elle en sortir son iPad, puis se mit à dessiner de manière compulsive tout ce qui lui passait par la tête. Les ébauches s’enchaînèrent, toutes laissées inachevées, comme pour se laisser le plaisir d’y revenir, d’y ajouter un détail, une couleur, une émotion, qui n’existait pas encore dans son présent. Cependant, le dernier de ses dessins lui fit oublier tout le reste.

Elle s’y appliqua, sans pour autant laisser sa conscience prendre le dessus sur le désir de ses doigts. Elle esquissa les contours d’un visage. Traça les lignes d’un nez, les reliefs d’une bouche, le contour des yeux dans lesquels tous ses sentiments présents se mêlèrent à l’angoisse des heures passées. Ses dessins avaient leur propre magie. Non pas celle des Thirgoths. Pas celle des Hykxis. Rien de comparable à l’émotion que pouvait provoquer la beauté de l’art. Et si elle avait pu stopper la course de sa propre ligne temporelle comme il lui était donné de faire sur l’ennemi, alors elle aurait tout arrêté pour n’avoir plus qu’à contempler ce visage qui prenait vie sous ses traits. Pour oublier. Pour aimer. Sans pouvoir. Sans concession.

Malheureusement, Jack lui donna rendez-vous plus rapidement qu’elle ne l’escomptait, et comme elle ne savait toujours pas à quoi s’attendre, le stress ne fit qu’augmenter. Son message ne stipulait que de porter des vêtements confortables, et de le retrouver devant les escaliers. Elle s’exécuta rapidement, remplaçant son jean par un legging, et sa blouse par un t-shirt noir des plus simples. Optant pour une paire de baskets grises plutôt que ses bottines, elle en noua les lacets. Enfin, après avoir regardé de tous les côtés si la voie était libre, elle alla retrouver son ami devant l’accès aux étages.

— Tu t’es reposée ?

— Oui, merci.

— Alors, allez, je vais te prouver quelque chose. Ferme les yeux, je vais te les bander.

— Tu vas quoi ? dit-elle en se retournant brusquement.

— Je vais passer un bandeau sur tes yeux pour que tu ne voies pas où on va.

— Je ne crois pas, non…

— Allez, promis je ne te ferai pas de mal. Tu me fais confiance ou pas ?

— Euh… Oui, je crois.

— Bon, ça devra faire l’affaire. Retourne-toi. T’es prête ?

Jack passa l’épais tissu par-dessus ses yeux puis lui attrapa la main afin de la guider jusqu’à l’endroit secret. Privée de la vue, Jenny eut du mal à se repérer dans l’espace, même si avec un peu de concentration, elle commençait à percevoir un chemin se dessinant dans un espace reculé de son cerveau. Très vite, leur destination fut atteinte. Le bruit imperceptible pour l’oreille humaine d’une porte s’ouvrant indiqua à la jeune femme que son tour était enfin arrivé.

— Je reviens, lui dit Jack. Interdit d’ouvrir les yeux.

— Hmmph. Tu vas où ? Et le bandeau j’en fais quoi ?

— J’ai juste un truc à prendre, je te rejoins dans moins de trente secondes.

Mais le jeune homme avait quelque chose d’autre en tête. Au lieu de revenir auprès de son amie comme il le lui avait promis, il se retira derrière une énorme paroi vitrée. Il passa son doigt au-dessus d’un capteur dissimulé dans le mur puis s’adressa à elle.

— Jenny ? Tu m’entends ?

Inconsciemment, la jeune femme tourna la tête vers ce qu’elle soupçonnait être l’origine de la voix de Jack.

— Jack, bordel, t’es où ?

— Pas loin.

— C’est quoi ton délire, dit-elle en levant les mains pour attraper le nœud du bandeau.

— Jenny ! S’il te plaît, n’enlève pas le bandeau de tes yeux. Je veux te prouver que tes capacités sont bien là, et qu’il faut que tu oublies la peur de mal faire. Prête ?

Et avant qu’elle n’ait pu lui répondre, un objet non identifié siffla près de ses oreilles, tout en traversant la pièce de part en part, à quelques millimètres seulement de son visage.

— Merde, Jack. À quoi tu joues ?

Mais pour seule réponse elle n’eut que d’autres sifflements se mêlant à l’écho du premier. Instinctivement, Jenny se baissa, un genou au sol, les mains plaquées devant elle. Un sifflement. Puis un autre. Bien malgré elle, elle fit le vide dans son esprit. Tout allait trop vite dans son cerveau. Elle emmagasina les sons, les fréquences, les traita avec autant de rapidité que possible afin d’établir l’image mentale de la pièce dans laquelle elle se trouvait. Derrière ses paupières closes, la salle prit vie dans une 3D imaginaire : les dimensions, la disposition des armes automatiques, le poste de guet de Jack. Tout prenait sens sans qu’elle n’ait besoin de visualiser réellement la chose. Pendant ce laps de temps très court, ce qu’elle avait identifié comme des tirs de lasers, modifiés par la technologie Thirgoth, continuaient à tirer en toutes directions, rendant presque impossible de déterminer le schéma cohérent de leur prochaine cible.

Toujours ramassée sur elle-même, une lueur faible traversant l’étoffe qui couvrait ses yeux, elle esquiva l’offensive suivante en effectuant une roulade qu’elle avait appris à maîtriser lors de ses semaines d’entraînement au sein du Mirin. Les choses s’enchaînèrent ensuite plus rapidement qu’il n’aurait été possible de gérer pour tout être humain. La vitesse avec laquelle elle effectua ses gestes était trop élevée pour que son cerveau ne puisse enregistrer la marche à suivre. C’était désormais l’endroit le plus reculé, caché au fin fond de sa boîte crânienne, qui la guidait à l’aveugle.

Jack, de son côté, voyant que Jenny s’en sortait aussi bien qu’il l’avait prévu, décida de passer au niveau supérieur. Il enclencha différents boutons, tapa un algorithme spécial sur le clavier tactile de la console de contrôle, puis activa le réseau automatique de combat. La pièce se transforma dès lors en un caisson de réalité virtuelle.

Encore privée de ses yeux, elle découvrit à la force de ses intuitions que les lasers n’étaient plus son unique problème. Une présence se fit sentir derrière elle, et si l’espace d’un instant elle crut que Jack était venu la rejoindre, le souffle si reconnaissable des Hykxis caressa sa joue, s’immisçant dans le creux de son oreille. Elle tourna sur elle-même. Un frisson de panique la parcourut de la tête aux pieds lorsqu’elle se rappela que l’ordinaire n’était plus. Elle n’était plus une humaine banale, elle n’avait plus de limites. Elle n’était plus simplement la petite Jenny aux kilos superflus, aux nerfs fragiles, aux capacités physiques limitées : elle était une Thirgoth, et elle regagnerait la confiance de ses pairs quoiqu’il lui en coûtât.

Elle puisa en elle. Elle tira de sa colère, de sa honte, de son envie de se surpasser, toute la puissance de ses dons. Elle rugit. C’était un cri rauque et puissant. Et alors que les dernières notes se perdirent au milieu des attaques, la scène se figea. Elle ne le vit pas mais le ressentit. C’était une sensation particulière, comme un souffle tiède s’enroulant autour d’elle, apportant avec lui un silence parfait, même pour les oreilles des Thirgoths. Rien. Plus rien. Juste son corps sur une nature morte.

Jack, qui l’observait toujours derrière sa vitre blindée, sourit à la vue de son ancienne colocataire de laquelle transpirait constamment un mélange complexe d’appréhension et de courage. Il la détailla plus amplement, laissant traîner ses yeux sur sa peau mate — plus mate encore que la sienne, plus chaude, plus vibrante. Son visage n’avait plus de secret pour lui : son petit nez aquilin, ses joues rebondies, ses pommettes hautes. Il se retrouvait à apprécier le spectacle qu’elle lui offrait lorsque, libérée de ses complexes, oublieuse de ce qui l’avait un jour freinée, elle exécutait une danse aérienne entre les assauts des armes létales contre lesquelles elle se mesurait sans difficulté. Mais alors qu’il s’attardait sur le rebondi de ses fesses, sur les courbes voluptueuses de ses cuisses et de ses hanches pleines, la jeune femme envoya valser les couteaux, en suspens dans les airs, vers les bouches de verre derrière lesquelles les lasers projetaient leur feu. Un bruit de verre cassé. Des fragments coupants retombant sur le sol. Un crépitement. Adieu rayons rouges.

Cependant, dans sa satisfaction, Jenny oublia qu’elle n’était pas seule dans cet aquarium high-tech. Une seconde de déconcentration lui suffit pour que sa chronokinésie arrête de fonctionner, et pour qu’un Hykxi furieux ne se jette sur elle. Elle tenta de le contrôler à distance, mais quelque chose bloquait l’entrée dans son esprit. L’assaillant n’était maintenant plus qu’à un mètre d’elle. Prise de court, la jeune femme troqua alors son visage habituel pour celui de l’ennemi. Déstabilisé, le Hykxi, qui ne comprit pas ce qu’il se passait – incapable d’asséner un coup à son propre reflet –, perdit sa contenance. C’est alors que sans prendre la peine de retrouver sa forme originelle, Jenny lui tordit le cou. Néanmoins, une chose étrange se produisit. Sous ses mains, son opposant disparut, s’évaporant dans les airs ; lui arrachant un grognement de frustration.

Sous les applaudissements de Jack, Jenny ôta enfin le bandeau qui lui obstruait la vue, et la luminosité de la pièce lui arracha des larmes piquantes. Elle cligna des yeux à plusieurs reprises, tentant d’endiguer la sensation d’un mauvais réveil, quand on la souleva brusquement de terre. Les bras de Jack s’enroulèrent autour de sa taille, et par réflexe les siens trouvèrent leur chemin autour de son cou.

— Merci, Jack, lui dit-elle avec un grand sourire.

— Tu vois que t’en es capable. Est-ce que tu crois que tu vas arrêter de douter de toi maintenant ? lui demanda-t-il en la reposant par terre.

— Oui ! D’ailleurs, j’ai quelque chose à faire, tout de suite !

Elle lui déposa un baiser sur la joue, ne remarquant pas son air dépité, puis s’en alla à toute vitesse. Il était temps d’assumer ses actes et d’arrêter de se morfondre. C’en était terminé de son apitoiement. Elle se dirigea donc vers l’infirmerie, sans se laisser le temps de changer d’avis. Et avant de pouvoir reculer, elle pénétra de l’autre côté des parois de verre. Dans la pièce, bien que perpétuellement en mouvement, le calme régnait en maître. Une légère odeur de désinfectant flottait dans l’air tandis que des Thirgoths dans leurs tenues bordeaux s’affairaient autour de plusieurs malades.

Ici, tous étaient logés à la même enseigne – en théorie du moins – si bien que personne n’accorda d’importance à son arrivée. Le regard fixé sur le lit de Maeve, elle continua son chemin. Elle s’arrêta néanmoins quelques mètres avant afin de bien se préparer à la vision qui l’attendait.

Arrivée devant la stalle de verre dans laquelle Maeve avait été placée, lui offrant un espace plus intime qu’au reste des malades, Jenny se stoppa à nouveau, observant les traits endormis de son amie. Son corps était dissimulé sous les draps sombres, se soulevant régulièrement au rythme de ses inspirations. Les yeux clos, les traits tirés par une douleur permanente, les cheveux emmêlés : cette vision brisa le cœur de Jenny.

Elle entra malgré tout. Sans faire de bruit, elle s’approcha du lit. Elle se tint ainsi, immobile, le bout des doigts effleurant les draps près de la main de son amie, quand celle-ci bougea doucement.

— Maeve, renifla-t-elle. Je suis tellement désolée. Je n’aurais pas dû être envoyée en mission, je n’étais pas prête, et à cause de moi regarde où tu es. Je comprends que tu puisses m’en vouloir comme le font les autres. Tu sais, ni Lucinda ni Even ne me parlent. Seul Jack continue de croire en moi. D’ailleurs c’est grâce à lui que je suis là. Je vais continuer à travailler d’arrache-pied pour me faire pardonner. Je suis tellement, tellement désolée, Maeve. Ça aurait dû être moi plutôt que toi, ça aurait été une moindre perte pour le Mirin. Si je pouvais faire quoi que ce soit pour que tu ailles mieux, je le ferais en un claquement de doigts.

— Alors, tais-toi et arrête de geindre.

La voix de Maeve surprit tellement Jenny que cette dernière fit un bond en arrière.

— Maeve ?

— Qui d’autre ? dit-elle d’une voix éraillée, les yeux toujours clos.

— Je… Comment vas-tu ?

— Tu m’as assommée avec ton discours, dit-elle avec un sourire narquois. Sinon, j’ai connu mieux. Mais je vais m’en sortir, donc t’en fais pas.

— Je suis désolée, Maeve.

— Je sais, je sais. J’ai écouté ton monologue. Aide-moi plutôt à me redresser, s’il te plaît.

Une fois assise dans le lit, les draps retombèrent sur sa taille et dévoilèrent le haut de son corps, que la tunique dans laquelle elle flottait ne cachait que partiellement. Jenny distingua alors l’ampleur des dégâts. Elle se figea, ne détachant pas ses yeux des nombreuses plaies qu’avait infligé le fouet Hykxi.

— Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? la taquina-t-elle.

— Comment tu peux rigoler de ça ?

— J’suis en vie. Vaut mieux en rire qu’en pleurer, tu ne penses pas ?

Jenny approcha ses doigts du bras de Maeve puis suivit sans la toucher, le tracé de ses cicatrices. Le poison avait eu le temps de se répandre dans ses veines, rendant une guérison normale impossible. Par conséquent, le bras gauche de son amie n’était plus qu’une énorme plaie recousue de part et d’autre.

— Qu’est-ce qu’ils ont fait à ton bras ? balbutia Jenny.

— Ils ont fait ce qu’ils pouvaient… Le venin était trop puissant, et ils n’ont pas eu d’autre choix que de retirer le plus de chairs endommagées possible…

— Je…

— Tu es désolée ? Qu’est-ce que ça va changer, Jenny ? Mon bras gauche est amoché pour toujours, mais à terme je retrouverai une certainement mobilité, c’est l’essentiel. Pour le reste, ce ne sont que des marques sur la peau. J’apprendrai à faire avec tout ça. C’est le quotidien des Thirgoths. Il n’y a pas de « il faut souffrir pour être belle » qui tienne dans notre monde.

Jenny s’apprêtait à lui expliquer à quel point elle était décidée à ne plus commettre les mêmes erreurs, lorsque Even entra.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? siffla-t-il entre ses dents.

Jenny ne répondit pas.

— Je t’ai demandé ce que tu faisais ici ! T’as vraiment aucune honte…

— Even, intervint Maeve. Laisse-la tranquille, veux-tu. Elle est venue s’excuser et surtout prendre de mes nouvelles. Vous devriez un peu arrêter de la torturer avec Lucy.

— Mais c’est à cause d’elle que tu es là… Que j’ai failli te perdre.Sa voix se brisa sur les dernières syllabes, et pour se cacher de ses émotions, il se retourna brusquement.

— Excuse-moi, Even. Je vais partir. Je reviendrai, Maeve, lui promit-elle en lui serrant la main.

— Non. Si t’as envie de rester, tu restes. On n’avait pas fini de discuter. Et si Even peut pas le supporter, c’est lui qui reviendra plus tard. Hein, Ev’ ?

Comme il ne répondait pas, Maeve prit cela pour une approbation silencieuse. Elle invita donc Jenny à prendre place sur la chaise à ses côtés. Even, toujours debout, ne cessait de fixer Jenny d’un regard désapprobateur. Cette dernière tenta de passer outre, en concentrant toute son attention sur Maeve qui lui prodiguait maintenant des conseils avec gentillesse afin de garder en mémoire qu’elle n’était plus la même que lors de son arrivée, et que si Jack et Lucinda lui avaient fait confiance en premier lieu, c’est qu’il y avait une raison.

Jenny frémit en entendant le nom de son amie. Elle repensa à la vitesse à laquelle les choses pouvaient évoluer — en bien comme en mal.

— Laisse-lui le temps. Elle est comme ça, Lucy.

— Elle a raison de m’en vouloir…

— C’est clair, marmonna Even, sous le regard noir de Maeve.

— Bah non. La seule qui aurait le droit d’en vouloir à quelqu’un ici, c’est moi. Et pour l’instant vous me cassez tous les couilles. Voilà, c’est dit. Maintenant Even, dégage, tu me saoules. Tu casses le peu d’ambiance qu’il y a.

Il s’avança alors à regret vers elle et l’embrassa tendrement sur la joue — geste que Jenny n’avait jamais remarqué entre eux. Bien qu’elle eût détourné le regard, elle se demanda néanmoins s’il se passait quelque chose entre eux. Cependant, elle se garda bien de poser des questions à ce sujet, et termina rapidement de faire le tour des questions qu’elle avait encore à poser à Maeve, avant de prendre congé.

***

Les groupes de patrouilles avaient été annoncés plus tôt, et par chance – ou par déception de la part des dirigeants – Jenny avait cette fois été laissée sur le banc de touche.

Aucun incident ne fut à déplorer, ce qui allégea la tâche de tout l’institut qui, travaillant désormais de manière rapprochée avec les autres Mirin, était encore en train de s’occuper des morts de la veille.

De leur côté, les Hykxis capturés furent torturés dans l’espoir de leur soutirer des informations. Malheureusement, il s’avéra plus compliqué que prévu de leur extorquer quelque renseignement que ce soit. En effet, si la loyauté Thirgoth était exemplaire, celle de l’ennemi ne connaissait aucune limite. Étant tous unis par le même sentiment de vengeance, quiconque se dresserait sur leur chemin se verrait réduit à néant. D’ailleurs, les dommages collatéraux que représentait la mort de tant d’humains innocents ne leur importaient guère et n’avaient été qu’une façon comme une autre d’attirer l’attention des Thirgoths, afin de leur faire comprendre que leur règne touchait à sa fin.

Le puzzle de données, retiré de force de leurs esprits cruels, montra non seulement leur soif d’anéantissement mais également le plaisir qu’ils y prenaient. Les intrusions mentales se prolongèrent cependant pendant de longues heures. Les membres du Mirin dotés de ce don se relayèrent afin de trouver un motif ultérieur à leurs envies meurtrières. Car était-il seulement envisageable, même pour des êtres aussi maléfiques, de venir tout saccager dans le seul but de créer la panique ? Car même sous le joug des Thirgoths, ils jouissaient de liberté, certes restreinte, mais pas assez pour voir naître une telle rébellion.

En effet, la dernière guerre Hykxi avait été déclenchée par une persécution tenace et permanente de la part des autres peuples surnaturels. Les tortures, les enlèvements, les calomnies avaient eu raison d’une paix bancale, si bien que leur cruauté trouva son apogée dans cet affrontement. Cependant, depuis que les traités avaient été établis, et les Hykxis mis sous leur joug, les incidents étaient devenus quasi-inexistants. Bien évidemment, il était impossible aux Thirgoths et autres protecteurs de l’ordre, de les empêcher de tuer afin de se procurer de l’énergie humaine qu’ils absorbaient avec délectation. Mais les meurtres avaient toujours été pris pour des règlements de comptes, des accidents ou des suicides : tout ce qu’il y avait de plus banal dans notre société. Et tant que la balance restait équilibrée, les Aeons avaient dû faire ce compromis dans une optique de paix durable, sachant qu’ils conservaient, quoi qu’il en soit, la main sur eux ainsi que sur leurs existences minables.

Ce ne fut qu’à la fin de la deuxième journée d’interrogatoire, alors que le soleil commençait déjà à se cacher derrière les buildings londoniens, qu’une percée dans les esprits Hykxis se fit. Bien sûr, rien n’était limpide. Mais les flashs qui parvinrent à Jameera – qui avait donné l’assaut mental final – revêtirent une importance vitale. Les images qui lui arrivèrent étaient plus nettes que celles qu’ils avaient jusqu’à lors recueillies, lui permettant de les capturer avec précision. Restait à savoir qu’en faire.

Ne laissant pas la fatigue prendre le dessus, elle convoqua immédiatement Soren, Lucinda, Jack, et à la grande surprise de tous, Jenny, qui ne savait pas exactement ce qu’elle faisait ici.

— Bonsoir, entama-t-elle. Je vous ai réunis car il y a du nouveau concernant les attentats Hykxis. Bien que nous soyons toujours en situation critique, et que nous nous préparions à une possible guerre, il se pourrait que des éléments nouveaux soient venus éclairer les raisons de cette dernière attaque.

Tous étaient désormais pendus aux lèvres de la maîtresse de l’Aeon. Jenny écoutait la tête baissée, Lucinda fuyait le regard de cette dernière en fixant intensément Jameera, tandis que Jack et Soren arpentaient sans relâche la pièce.

— Qu’as-tu vu ? lui demanda son fils.

— Toi, dit-elle en regardant Jack avec inflexibilité.

— Moi ?

— Oui, ainsi qu’une boîte. Une boîte en métal et en bois.

Jameera marqua un temps d’arrêt.

— Cela te dit quelque chose ?

Jack resta muet, feignant de réfléchir, tout en priant intérieurement pour que Jenny ne fasse pas de gaffe.

— Non, rien ne me revient. Désolé, mentit-il en gardant son sang-froid.

Heureusement que Jenny s’était cachée derrière ses cheveux car son regard les aurait immédiatement trahis tous les deux. Et si ce n’était ni le lieu ni le moment de vendre la mèche, elle était néanmoins déterminée à confronter son ami aussitôt qu’ils sortiraient tous de là.

— Si tu le dis. Nous en reparlerons plus tard, quand la mémoire te sera revenue, conclut-elle sans avoir gobé un seul mot de ce que son fils venait de lui dire.

— Qu’as-tu vu d’autre ? interrompit Lucinda, dont la voix provoqua un frisson de mélancolie en Jenny.

La femme-corbeau se contenta de pointer la petite brune du doigt. Un silence s’abattit alors comme une averse soudaine en plein été. Jenny, qui ne regardait rien d’autre que le sol, fut intriguée par le calme soudain. Lorsqu’elle leva les yeux, ce fut seulement pour remarquer que tous les regards étaient braqués sur elle.

— Hein ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? s’exclama-t-elle. Pourquoi vous me regardez comme ça ?

— Tu le fais exprès ? demanda Lucinda sur un ton sec. Jameera t’a vue dans l’esprit des Hykxis.

— Mais ce n’est pas possible. Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai à faire dans tout ça ?

— Je ne sais pas. Ça reste à découvrir, reprit Jameera. Je pense que cela a quelque chose à voir avec la disparition de tes parents. Je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais tu as un rôle à jouer dedans. Rien ne te revient à l’esprit ?

— Pas vraiment, soupira-t-elle.

Elle prit le temps de réfléchir un instant, puis détourna le regard vers Lucinda, l’interrogeant silencieusement. Se rappelait-elle du jour où elle l’avait emmenée faire face au premier Hykxi qu’elles avaient ramené ? Par chance la rouquine lut dans le regard de Jenny où elle voulait en venir et intervint en sa faveur.

— Moi, je me souviens de quelque chose, dit-elle. Vous vous rappelez quand j’ai emmené Jenny se promener la première fois ?

— Oui… Jusqu’à présent on s’en souvient tous.

— Bon, bah, pendant que tu avais réuni l’Aeon, j’ai pris les choses en main avec elle. On est allées voir le prisonnier pour qu’elle puisse se rendre compte de certaines choses. Bref, pendant que je… que je m’occupais de lui, il a fini par pointer Jenny du doigt en hurlant « toi » à plusieurs reprises, jusqu’à ce que je le contraigne au silence. Sur le moment, je n’y ai rien vu d’autre qu’une tentative d’intimidation. Tu sais comment ils sont, à sentir la peur et à essayer de faire plier les plus faibles.

Jenny tiqua face à cette description peu flatteuse de sa personne mais n’en dit rien.

— Et c’est maintenant que tu en parles ? Espèce de sotte, s’écria Jameera.

— J’étais supposée savoir qu’il y avait un lien ? Pour en établir un, il aurait peut-être d’abord fallu que tu nous donnes toutes les informations en ta possession, répondit Lucinda, piquée au vif par les réprimandes de Jameera.

— Partez tous, éclata-t-elle. J’ai besoin de réfléchir. Tout de suite !

Il fallait absolument qu’elle fasse le tri dans tout ce qu’elle venait d’apprendre. Il était urgent qu’elle se replonge dans ses souvenirs, dans ce qu’elle savait de Lakshmi et Charles. Elle n’avait pourtant aucune envie de replonger dans sa mémoire, de revoir le visage de cette amie si chère. Néanmoins, elle n’avait pas d’autre choix que d’analyser chaque souvenir, chaque parole, ainsi que le peu de lettres qu’elle avait reçues d’eux après leur départ. Finalement, y avait-il eu quelque chose de plus compliqué, de plus dangereux, qui aurait pu expliquer leur fuite ? Lui avaient-ils caché quelque chose d’important concernant leur enfant à venir ? Quelqu’un avait payé pour leur sépulture. Pas elle. Non, elle n’avait appris leur décès que bien plus tard, trop tard. La première étape allait être de retrouver celui ou celle qui s’était occupé de l’enterrement du couple. Et elle était résolue à s’y atteler dès à présent, et ce sans attendre.

Elle repartit donc dans ses appartements, s’habilla d’une jupe droite et d’un chemisier, que des escarpins à talons vinrent compléter. Pour que personne ne l’intercepte dans sa démarche, elle se métamorphosa en un autre membre du Thirgoth Mirin, puis sortit de l’institut en échappant aux caméras de surveillance. Jouissant d’un statut particulier au sein du centre, il lui était possible d’aller et venir à sa guise, cependant, durant ces temps d’urgence, elle voulait pouvoir se déplacer sans éveiller les soupçons, et sans que personne ne soit sur son dos afin de protéger la maîtresse de l’Aeon.

Dès lors qu’elle se trouva hors de portée du Mirin, ce fut à l’abri d’une ruelle, cachée par un énorme container, que le corps d’homme qu’elle avait choisi comme déguisement se dissipa. Le son de ses talons se remit alors à claquer sur le pavé. Mue par une intuition profondément ancrée en elle, elle se dirigea sans plus attendre vers l’ultime demeure de Lakshmi et Charles — Tanvi et Harry devaient pourtant vraisemblablement être les noms gravés sur la stèle. Lakshmi et Charles avaient disparu de la surface de la terre bien avant la mort de Tanvi et Harry, et personne ne pourrait enlever à Jameera le sentiment d’abandon qu’elle avait ressenti lorsqu’ils avaient décidé de renier leur amitié en disparaissant de la sorte.

Perchée sur ses hauts talons, ses cheveux courts coiffés à la perfection, elle atteignit la loge du gardien de Bunhill Fields.

— Bonjour, monsieur. Pouvez-vous m’indiquer dans quelle allée se trouvent les tombes de Lakshmi Rama et Charles Digbeth, s’il vous plaît, demanda-t-elle avant de se rendre compte de sa bévue. Je veux dire de…

— Allée H23, tout droit en sortant d’ici, puis à gauche, et ensuite ce sera la deuxième sur votre droite, répondit le gardien d’une voix bourrue.

Jameera le jaugea. L’homme n’avait pas hésité quant à l’emplacement des tombes alors qu’elle-même avait donné des noms de personnes qui n’existaient plus et qui ne pouvaient donc pas être enterrées ici même – tout du moins pas sous ces patronymes. Pourtant, elle ne releva pas l’erreur, et se dirigea vers l’endroit qu’il lui avait indiqué, gardant placardé sur son visage l’éternel masque de froideur qui était devenu depuis longtemps sa protection.

Se faufilant entre les stèles sans accorder un regard à ceux qui reposaient ici, à l’ombre d’un tombeau ou d’un arbre – à l’ombre de la mort dans toute son évidence –, elle se retrouva devant celle qui l’importait tant.

Toute une réalité s’étala alors devant ses yeux. Elle ferma un instant ses paupières, laissant les images de ses amis défiler derrière la fine membrane translucide. Lakshmi et ses cheveux noirs volant au vent, sa peau sombre, ses yeux rieurs. Maintenant que les souvenirs refluaient, elle ne pouvait plus que remarquer la ressemblance avec Jenny, ainsi que la souffrance que cela lui infligeait à chaque fois qu’elle posait les yeux sur cette jeune femme, qu’elle s’était promis de protéger, il y a de cela tant d’années. Et ces années furent bien cruelles. Assassines.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, les lettres dans la pierre se dédoublèrent quelques secondes avant de reprendre leur immobilité crue. Engoncée dans sa jupe stricte, Jameera tomba à genoux sur le sol. D’une main tendue, elle caressa tout ce qu’il restait de Charles et Lakshmi. Un frisson la parcourut. Elle n’avait pas même pu assister aux funérailles. On l’avait dépouillée de tant de choses. Tant de sentiments qu’elle avait refoulés et qui l’avaient propulsée à la tête de l’Aeon, plébiscitée par tous pour ses dons, son courage et sa pugnacité. Tout aurait sûrement été différent si elle avait continué à leurs côtés ; s’ils avaient continué à ses côtés.

Désormais, le seul hommage de taille qu’elle pourrait leur offrir serait de leur rendre justice. De comprendre ce qui les avait réellement poussés hors de leur quotidien de Thirgoths. Comprendre pourquoi ils avaient préféré que leur fille ne connaisse que les foyers sociaux plutôt que leur communauté. Il fallait qu’elle déroule le fil des années, qu’elle grappille des indices effacés par le temps, des témoignages qui n’existaient peut-être plus, seulement pour son propre espoir de trouver la clef entre eux et la révolte Hykxi.

Elle se releva alors avec grâce, réajusta ses habits, puis s’approcha un peu plus près de la tombe de ses amis. Elle la fixa comme si l’indice qu’elle cherchait avait été dissimulé juste sous ses yeux ; comme s’il allait lui apparaître sans qu’on le lui ait demandé. Au bout d’un moment elle sortit son téléphone, prit l’endroit ainsi que ses proches alentours en photo afin de pouvoir les étudier au calme. Elle contourna ensuite le petit caveau pour ne rien laisser au hasard. Ce fut alors qu’elle remarqua qu’elle n’avait même pas pensé à apporter des fleurs. Bien sûr, personne ne venait jamais en déposer. La tombe était la plus délaissée – quoique bien entretenue – de l’allée. Elle se rappela cependant avoir aperçu un marchand de fleurs à l’entrée du cimetière, et décida de fleurir la mémoire de Lakshmi. Elle foula le pavé dans le sens inverse, et lorsqu’elle croisa à nouveau le gardien, celui-ci l’interpella.

— Vous avez trouvé avec facilité ?

— Oui, merci. Je reviens, j’ai oublié les fleurs, répondit-elle avec un semblant de sourire.

— Bien. Ça fera du bien de voir la tombe avec des couleurs pour une fois.

Elle lui sourit rapidement, traversa la route, et se dépêcha de se procurer un bouquet de pivoines roses, dont elle huma le doux parfum. Leur couleur magnifique lui rappela la gaieté de son amie, leurs moments d’amitié et de folie, qui avaient fané comme faneraient dans quelques heures ces fleurs déjà mortes sans le savoir.

À son retour elle sentit le regard du gardien l’accompagner jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans une autre allée. Elle avait conscience de la nécessité de jouer sa partie avec subtilité. En effet, elle n’avait rien montré de sa surprise lorsqu’il avait indiqué une tombe dont les noms n’étaient pas les bons. Elle espérait maintenant que cela joue en sa faveur.

Elle épousseta la pierre grise, faisant tomber les feuilles mortes sur l’herbe, puis déposa le bouquet au centre, comme un éclat de rire dans son cœur. Elle avait été incapable de continuer à sourire comme dans le passé lorsque sa meilleure amie s’était envolée. Elle était restée avec son fils et sa mère au sein de Mirin, mais s’était inconsciemment éloignée de Jack – de quelques années plus âgé que Jenny –, jusqu’à mettre une distance qu’il était désormais difficile de réparer.

Elle avait eu son fils jeune, d’un homme qui s’était fait tuer dans l’exercice de sa mission, et si elle avait porté avec fierté son enfant, elle n’avait pas souhaité lui donner son nom de famille. Il était sien avant tout et elle l’élèverait au rang d’élite.

Puis, par la force des choses, elle était devenue pour lui un mentor plus qu’une mère. Et même si quand elle le regardait elle voyait les mêmes traits que les siens, ses yeux bleus trahissaient le sang du père dans ses veines, si bien que dans sa jeunesse, elle lui avait reproché par bien d’autres manières. Jamais elle ne lui avait laissé de répit, le poussant toujours jusqu’à ses propres limites. Le forgeant dans la plus pure tradition Thirgoth. Elle se demanda alors quel genre de mère avait été Lakshmi jusqu’à sa mort. Elle ne douta pas un instant du fait qu’elle avait dû chérir et choyer Jenny de toutes les façons possibles, laissant un vide d’autant plus grand lorsqu’elle était subitement morte. Au moins, la concernant, si elle venait à décéder, son fils ne la pleurerait certainement ni plus ni moins qu’un autre membre de leur Mirin. C’était triste mais inévitable. Elle avait choisi son chemin, et par conséquent celui de son fils. Maintenant, il fallait seulement qu’elle rattrape les choses avec Jenny, pour l’amour de ses parents – pour obtenir la clef qui mettrait fin à la guerre qui se préparait.

Avant de se relever, elle caressa une dernière fois la pierre tombale, arrachant les petites touffes d’herbe rebelles qui avaient fait leur vie entre les fissures de la pierre, tout en se promettant de revenir fleurir à nouveau la tombe. Mais alors qu’elle était en train d’enlever une des dernières gerbes, elle sentit une aspérité passée inaperçue. Elle s’approcha autant qu’elle le put, et chercha du bout des doigts l’inscription cachée. Derrière la petite botte d’herbe, elle distingua alors deux cercles, l’un dans l’autre. Elle n’en revenait pas. Refusant d’y croire, elle repassa ses doigts par-dessus, voulant s’assurer qu’elle ne s’était pas imaginé quelque chose. Mais non ! Il y avait bien là, caché par des brins verts, un Circath gravé dans la pierre. Recouvert par une légère mousse verdâtre, le symbole était facilement dissimulable aux yeux des importuns. Elle se dépêcha donc de prendre une photo, et sans rien laisser paraître, repartit d’où elle venait.

Sur le chemin du retour, elle fit défiler les photos et les étudia aussi bien que le lui permettait sa cadence soutenue. Elle était pressée de rentrer à l’institut, de voir sa mère, gardienne des souvenirs, et de parler avec ceux qui avaient connu cette époque, qui lui semblait maintenant si lointaine.

Au même moment, au sein de l’institut, Jenny courut après Jack et l’obligea à la suivre dans sa chambre.

— Jack ! Pourquoi t’as menti sur la boîte ? C’est quoi ce truc ? Je ne peux pas mentir pour toi si j’en sais pas plus.

Il s’approcha d’elle, lui attrapa les mains, et la fit s’asseoir à ses côtés sur le lit.

— La boîte que je t’ai demandé de récupérer est d’une grande importance. C’est une relique Hykxi…

— Quoi ? s’écria-t-elle. Mais qu’est-ce qu’il te passe par la tête, putain.

— On me l’a confiée. Il ne faut pas qu’elle tombe à nouveau entre leurs mains.

— Qui ? Qui te l’a donnée ? Et pourquoi t’en as pas parlé à Jameera ou à Soren ?

— Parce que je te fais plus confiance qu’à eux. T’es pas conditionnée comme nous, lui dit-il en lui caressant la joue. Je ne sais pas exactement qui me l’a laissée. Elle était dans mon vestiaire au boulot. Il y avait une lettre avec. Apparemment, la personne l’a conservée depuis la mort de son ancien propriétaire et on m’a refourgué le bébé.

— Pourquoi toi ?

— J’en sais rien… Peut-être parce que je suis un Logan. Je ne vois que cette possibilité.

— Il faut que tu en parles. Tu te rends compte que c’est certainement pour ça que les Hykxis se révoltent !

— Ça et toi… L’oublie pas.

— Ça, c’était méchant, dit-elle sèchement en se levant, la main de Jack retombant mollement sur ses genoux.

— Excuse-moi. Je voulais juste comprendre par moi-même certaines choses avant d’impliquer les autres.

— Bah ton petit moment de gloire, tu le mets de côté. On s’en fiche de qui résout quoi tant que le massacre s’arrête, dit-elle avec plus de véhémence que prévu.

— OK. OK. Je vais le faire.

— Rapidement, Jack. Sinon, c’est moi qui vais en parler. Après tout, je ne suis pas la seule responsable pour Maeve… Si t’avais partagé ce que tu savais depuis le début on n’en serait peut-être pas là actuellement. Maintenant, pars.

Jack, étonné par le sursaut de colère de son amie, s’en alla comme demandé. Cependant, il ne se dirigea pas en direction du bureau de Soren mais vers la sortie. Si c’était comme ça, il allait lui aussi patrouiller dans les rues, peut-être même s’arrêter dans le bar Thirgoth où il avait l’habitude de boire un verre, et profiter de la vie comme il l’avait souhaité lors de son départ du Mirin.

Quant à Jenny, elle profita d’un moment rien qu’à elle afin de se défouler. Elle n’avait encore jamais testé ses forces sur le mannequin à taille humaine sur lequel Jack s’était entraîné à plus d’une reprise, mais aujourd’hui lui sembla le moment parfait pour commencer. À mains nues elle frappa sans relâche l’homme sans visage jusqu’à ce que ses bras, bien qu’entraînés, ne cèdent sous la tétanie qui s’était emparée de ses muscles. En nage, elle se glissa sous la douche avant de se convaincre que la meilleure chose à faire était de rejoindre Lucinda. Tant pis si la jeune femme lui battait froid, l’ignorait, lui en voulait ; il fallait bien qu’une des deux fasse le premier pas. Mais alors qu’elle venait de partir à la recherche de la grande rousse, Jacob, un des jeunes qu’elle avait déjà vu s’entraîner, la héla.

— Jenny ?

— Quoi ?

— Soren veut te voir.

— Merde, qu’est-ce qu’il y a encore ? soupira-t-elle.

— Je ne sais pas. Mais oublie ce que tu étais en train de faire. Il veut te voir tout de suite.

Jenny changea donc sa trajectoire, puis sans même frapper à la porte, légèrement contrariée d’avoir été interrompue dans ses plans, elle pénétra dans la pièce. Le directeur, qui avait les mêmes cheveux de feu que sa sœur, l’accueillit avec son éternel sourire en coin.

— Soren.

— Jenny.

— Tu voulais me voir ?

— Oui. Assieds-toi, je t’en prie.

— Il se passe quelque chose de grave ? s’enquit-elle.

— Oh non ! Ne t’en fais pas. C’est juste que ta nouvelle chambre va t’être assignée et que je pensais que tu voudrais certainement parler décoration avec notre architecte.

— Vous avez un architecte qui s’occupe de la décoration ? Et c’était ça la chose urgente ?

— Bien sûr que nous avons un architecte. Tu croyais vraiment que Jack était aussi doué pour la décoration ?

— Hum. Et je dois le rencontrer quand ?

— Dans quelques jours. Pendant ce temps, je vais te montrer ce qui sera ta chambre, et tu pourras imaginer ce que tu y veux avant ton rendez-vous.

— Euh, d’accord, se résigna-t-elle.

— Allez, viens.

Soren la précéda. Une sensation inconfortable s’empara de Jenny lorsqu’elle remarqua que tous deux s’éloignaient du couloir où se trouvait la chambre de Jack pour se rapprocher dangereusement de celle de Lucinda. Son instinct ne la trompa pas puisque la pièce que lui présenta Soren n’était qu’a trois portes de là, sur le mur opposé.

— Rentre, lui ordonna-t-il.

— C’était à qui avant ?

— À Isla, répondit-il d’une voix neutre.

— Isla, Isla ?

— Oui, Jenny. C’est le cycle de la vie. Notre part d’humain ne peut lutter contre la mort. Mais la chambre a été vidée et j’aimerais que tu la considères à présent comme la tienne.

En effet, c’était désormais un immense cube blanc immaculé, dont il était impossible de distinguer la présence d’un précédent habitant. Ce qui était destiné à devenir son antre était d’une dimension bien trop importante à son goût — à croire que toutes les chambres étaient d’une taille démesurée. Cependant, dans le flot de ses pensées, elle vit se dessiner dans son esprit quelques éléments qu’elle poserait dès que possible sur papier afin d’agencer la pièce selon ses préférences.

— Je te laisse. Fais comme chez toi, rigola-t-il, trouvant sûrement son trait d’humour hilarant.

— Merci, Soren, répondit-elle simplement sans se retourner.Le blanc de la pièce ainsi que la lumière qui se reflétait sur chaque mur commencèrent à lui attaquer la rétine. Une douleur lancinante rampa de sa nuque jusqu’à l’arrière de son œil, la contraignant à le fermer un instant : une migraine venait de s’installer. Ce fut ensuite au tour de sa tête de souffrir au rythme des pulsations à l’intérieur de son crâne. Elle posa le talon de ses mains sur ses yeux clos, tout en exerçant une légère pression sur ses paupières, puis sortit de la pièce à reculons. Mais alors qu’elle tentait de contenir la douleur – au moins jusqu’à ce qu’elle réussisse à mettre la main sur un cachet –, elle tomba nez à nez avec celle qu’elle cherchait. Outrepassant les coups de couteaux qu’on était en train de lui planter dans la boîte crânienne ainsi que la nausée qui accompagnait toujours ses migraines, elle bloqua le passage à la grande rousse.

— Lucinda, faut qu’on parle.

— J’ai rien à te dire.

— Ne fais pas l’enfant, s’il te plaît.

—Moi, faire l’enfant ? T’es pas capable d’encaisser les critiques sans te refermer sur toi-même et bouder, et c’est moi qui fais l’enfant ?— C’est vrai. Je vais pas dire le contraire. Par contre est-ce qu’on pourrait avoir cette conversation dans un endroit privé ?

Sans mot dire, Lucinda déverrouilla la porte de sa chambre puis laissa Jenny entrer à contrecœur.

— Bon, abrège, et dis-moi ce que t’as à me dire.

— Tu me manques, c’est tout, dit-elle d’une voix tremblante. Je suis désolée si tu me tiens responsable pour ce qui est arrivé à Maeve, mais sans ton amitié, ça fait un vide.

Lucinda se tut puis se retourna. Jenny se mit à trembler de nervosité et, face au mutisme de la jeune rousse, se prépara à tourner les talons à son tour pour revenir d’où elle venait. Mais à sa grande surprise Lucinda pivota sur elle-même, dégainant ses lames. Elle se jeta sur Jenny, qui n’eut pas d’autre choix que d’esquiver l’attaque. Sans même essayer de comprendre ce qui avait pu susciter une telle réaction chez la sœur de Soren, elle évita chaque coup porté par son amie. Mais faute d’arme, elle ne put compter que sur son agilité et ses dons pour échapper aux blessures que Lucinda était apparemment prête à lui infliger. Le problème restait cependant que l’arrêt du temps ne fonctionnait pas sur ses pairs, et qu’à chaque fois que Lucinda sentait Jenny user de sa télékinésie, elle contrecarrait ses plans. Il ne restait donc plus à la petite brune qu’à trouver un angle d’attaque afin de passer outre la garde de la rousse. Elle tenta alors le tout pour le tout afin que le combat se déroule à armes égales. C’est-à-dire à mains nues. Jenny prit appui sur le rebord du lit, et tout en effectuant un salto arrière vertigineux, envoya son pied taper dans les couteaux vikings. Son talon percuta la main de Lucinda, qui sous le coup de la douleur abandonna ses coutelas.

Elle se dit que si elle désirait vraiment jouer à ce petit jeu, il n’y avait aucun problème. Elle allait lui prouver qu’elle n’avait besoin de rien d’autre que de ses poings pour la mettre au tapis. Elle enchaîna alors très rapidement les frappes. Droite. Gauche. Droite. Jusqu’à ce que Jenny se retrouve acculée contre le sommier du lit, et que Lucinda ne lui assène un dernier coup. Elle para ce dernier de ses bras croisés devant elle, mais cela ne lui évita cependant pas de tomber à la renverse sur le matelas. Comme une hyène, Lucinda sauta au-dessus d’elle pour l’emprisonner entre ses jambes. Assise à califourchon au-dessus de Jenny, les yeux emplis de rage, elle rapprocha son visage jusqu’à ce que son souffle ne fane sur la peau de son amie.

— Et maintenant, tu vas faire quoi ? lui murmura-t-elle à l’oreille avec une pointe de méchanceté.

À sa propre surprise, Jenny releva la tête puis, d’un air de défi, vint déposer ses lèvres sur celles de son amie. Prise de court, Lucinda se détacha d’elle comme si on venait de la brûler. Elle ne se leva pourtant pas, et resta assise sur les jambes étirées de la petite brune, abasourdie par ce geste impromptu.

Jenny regretta instantanément cet acte inconsidéré, et alors qu’elle sentait la honte grouiller dans chaque parcelle de son corps, elle remarqua également la tornade d’émotions contradictoires qui traversa le noir des yeux de Lucinda. Laissant retomber sa tête sur la couette, cachant tant bien que mal son visage dans la masse de ses cheveux caramel, Jenny attendit que le poids sur ses jambes disparaisse afin de s’éclipser jusque dans sa chambre.

Mais alors qu’elle attendait que cesse la torture, elle sentit le corps de son amie changer de centre d’équilibre. La jeune femme était en train de se pencher vers elle, les mains plaquées de chaque côté de son visage. Le cœur de Jenny palpita avec tant de force que cela en devint douloureux. Elle ne savait pas à quoi s’attendre. Allait-elle à nouveau subir la verve assassine de la jeune Harlow ? Elle aurait tellement aimé pouvoir disparaître. Tout bonnement s’évaporer. D’ailleurs, l’idée de se métamorphoser en insecte si minuscule qu’il aurait été impossible de le retrouver dans les plis des draps la tenta de plus en plus. Mais alors qu’elle réfléchissait à cent à l’heure sur la meilleure méthode à adopter pour échapper à l’humiliation grandissante, tandis que le visage de la rouquine n’était maintenant plus qu’à quelques centimètres du sien, l’alarme du Mirin résonna avec fracas. Dans un sursaut de panique Lucinda sauta sur ses deux jambes, suivie de peu par Jenny. Les deux jeunes femmes sortirent de la pièce en courant, répondant à l’appel général de l’institut.

Les Thirgoths s’étaient réunis dans la salle commune en attendant que tous les retardataires finissent d’affluer. Devant eux, Soren se tenait droit, un air sombre que peu de personnes ne lui avaient encore vu. Le calme se fit sans qu’on ne le réclame tandis que tous les membres de la communauté attendaient que le couperet tombe.

— Il semblerait que des humains aient été capturés par des Hykxis en plein jour, sous les yeux des passants incrédules. Les Thirgoths, ainsi que les surnaturels qui se sont joints à nous dans cette lutte, n’ont pas pu intervenir à temps. Seuls quelques otages ont ainsi pu être sauvés des griffes de nos ennemis. Il est maintenant de notre devoir de les retrouver au plus vite et d’en sauver le plus grand nombre. Jamais dans l’Histoire il n’a été fait mention d’un tel procédé. J’ai bien peur que leur soif d’énergie humaine n’ait atteint un nouveau degré de cruauté, et que la mort ne leur suffise plus à se rassasier. Si tel est le cas, tout captif risque d’être torturé, vidé lentement de sa substance, avant de mourir aux mains de ces lâches. Aujourd’hui, ce sont des humains, demain ce sera l’un d’entre nous, l’un de nos amis surnaturels. C’est pourquoi j’ai besoin que vous vous teniez tous prêts. Il se peut que Jameera ait trouvé une faille dans leur modus operandi. Rien n’est encore sûr, mais il nous faut bien un point de départ afin de comprendre où leurs portails mènent. Il nous faut un moyen de passer de leur côté, de nous rapprocher d’eux, coûte que coûte. L’aventure sera dangereuse, et s’il est un temps pour dire à ceux que vous aimez à quel point ils comptent pour vous, c’est maintenant, sermonna-t-il d’une voix profonde.

Les mines se firent graves mais les regards demeuraient fiers. Il ne fallait pas oublier que les Thirgoths étaient avant tout des combattants et que le danger faisait partie de leurs missions depuis leur plus jeune âge.

Une première équipe du Mirin de Londres fut immédiatement envoyée sur les lieux, rejointe par des patrouilles d’instituts plus éloignés, ainsi que par des hordes d’êtres surnaturels prêts à tout pour endiguer cette guerre naissante.

Jack, Pearson, Soren, Even ainsi que quatre autres Thirgoths furent les premiers à inspecter les lieux des enlèvements. Jameera, trop occupée à déchiffrer le peu d’éléments en sa possession, resta au centre, aidée par Margot. Lucinda fut assignée aux unités de surveillance intra-Mirin ainsi qu’à l’entraînement intensif des jeunes, dont les plus âgés seraient probablement réquisitionnés pour les prochaines missions. Jenny, quant à elle, ne sut pas trop à quoi employer son temps. Physiquement éprouvée par la mise à l’épreuve de Jack puis par l’attaque d’une fourberie sans nom de la co-directrice de l’institut, il était hors de question qu’elle se remette au sport – c’en était terminé pour la journée. Mais plutôt que de tourner en rond, Jenny prit son courage à deux mains et alla s’enquérir auprès de la femme-corbeau d’une tâche à accomplir.

D’ordinaire d’un calme olympien, Jameera Logan dégageait une fébrilité qui détonnait avec son personnage. Ses traits étaient tirés par l’urgence tandis qu’elle se parlait à voix basse. Jenny se racla la gorge pour faire connaître sa présence. La maîtresse de l’Aeon se retourna, posant sur elle ses yeux rougis par les heures de travail.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle sans prendre de pincettes.

— Je voulais savoir si quelqu’un avait besoin de moi.

Jameera sembla réfléchir un instant, avant qu’une idée ne lui traverse l’esprit.

— Maintenant que tu le dis… Quand je suis allée sur la tombe de tes parents – je t’expliquerai plus tard, se permit-elle de rajouter devant le regard interrogateur de la jeune femme – j’ai par mégarde demandé au gardien où se trouvait la tombe de Lakshmi et Charles Digbeth.

— Mais ils sont enterrés sous leur autre nom, se sentit obligée de préciser Jenny.

— Oui, tu as tout à fait raison. Pourtant il n’a pas relevé mon erreur et n’a pas hésité une seconde avant de m’indiquer l’emplacement du tombeau. Sur le moment j’ai préféré laisser passer pour ne pas éveiller ses soupçons. Mais j’ai trouvé quelques indices qui pourraient nous aider à comprendre quel rôle tes parents ont joué là-dedans, et pourquoi tu sembles avoir un intérêt particulier aux yeux des Hykxis.

— Et que faut-il que je fasse ?

— Tu vas partir avec Babylon et ramener ce gardien à l’institut.

— Et s’il ne veut pas nous suivre ?

— Tu sais ce qu’il te reste à faire. Il n’est plus seulement question des Thirgoths, j’espère que tu l’as bien compris.

— Oui, Jameera.

— Bien, je vais dire à Babylon de te rejoindre à l’armurerie. Va choisir une arme et attends-le.

Jenny repartit comme elle était venue, et tout en se dirigeant vers l’armurerie croisa le regard de Lucinda. La petite brune détourna instantanément les yeux, ne se concentrant plus que sur l’arme qu’elle allait choisir. Bien évidemment, elle savait pertinemment laquelle elle choisirait si personne ne l’avait encore prise. Et quel ne fut pas son bonheur lorsque le kusarigama d’un noir profond étincela entre ses mains.

Tandis qu’elle reprenait contact avec son arme de prédilection comme on reprend contact avec un ami perdu de vue depuis de longs mois, Babylon arriva à son tour, vêtu de ce qui ressemblait à s’y méprendre à une armure de carbone venant renforcer certains points stratégiques de son anatomie.

Ayant l’air de savoir ce qu’il était en train de faire, l’homme, qui d’après Jenny devait avoisiner les trente-cinq ans, s’empara d’une arbalète dorée dont l’arc formait un corps d’oiseau aux ailes déployées. À son attirail, il rajouta deux petits couteaux, qu’il dissimula dans les étuis prévus à cet effet sur ses cuisses, puis lança une petite épée supplémentaire à Jenny.

— Deux armes valent toujours mieux qu’une !

Sur ces paroles, les deux Thirgoths partirent à la recherche du gardien du Bunhill Burial Grounds. Usant de passages dissimulés, ou profitant de ruelles en retrait de la foule, Jenny suivit Babylon de près afin de parer à toute éventualité — même si l’homme semblait bien plus équipé à faire face à une attaque qu’elle et son petit mètre cinquante-huit à peine sortie de l’ombre de sa vie humaine.

Comme lors de sa dernière visite, l’allure à laquelle leur permettaient d’avancer leurs aptitudes spéciales leur permit d’atteindre le site sans trop perdre de temps. Pour ne pas se faire repérer à cause de sa tenue, mais aussi par pure manipulation, Babylon envoya Jenny au front, la persuadant que son apparence éveillerait moins les soupçons. Après tout, elle était ici en visite familiale, et si elle se concentrait un tant soit peu, elle pourrait apitoyer de tristesse le gardien, qui en savait plus qu’il ne le laissait paraître. Mettant donc toutes leurs chances de leur côté, Babylon plongea son être entier dans un monde hostile où tout était une menace pour son corps invisible tandis que Jenny, le regard plein d’une tristesse à peine surjouée, salua l’homme aux clefs. Atteignant difficilement le mètre soixante-cinq, accoutré d’un pantalon de velours côtelé marron et d’une veste épaisse aussi noire que sa petite moustache, il semblait aussi inoffensif qu’un enfant. Cependant, dès leur premier contact Jenny ressentit comme un malaise à ses côtés.

— Bonjour, monsieur, le salua-t-elle.

— B’jour, ma p’tite dame. Il fait beau aujourd’hui !

— Très ! J’espère que de là où ils sont, mes parents peuvent sentir la douceur du soleil.

— Ça serait merveilleux, répondit l’homme avec l’enthousiasme de quelqu’un qui n’a pas souvent l’occasion de parler avec les vivants.

— Peut-être les connaissez-vous ? questionna la jeune femme en baissant la voix, comme pour s’excuser d’être orpheline.

— Cela se pourrait. Enfin, du moins leur tombe. Je suis presque le seul à m’occuper de l’entretien, mais il serait bien mal venu d’affirmer que je connais chaque habitant silencieux de ce cimetière immense.

— Oh… Tant pis, en rajouta-t-elle. Ça m’aurait fait du bien de parler avec quelqu’un qui, d’une façon ou d’une autre, les a approchés.

— Allons, mon petit, dites-moi donc qui sont vos parents.

— Tanvi Patel et Harry Gardner, dit-elle.

— Hum, dit-il l’air de réfléchir. Bien sûr. Tout droit, puis à gauche et enfin à droite, si je ne me trompe pas.

— Oui, c’est bien ça, vous êtes fantastique, dit-elle en exagérant son enthousiasme.

— Ça fait longtemps qu’ils ne sont plus de ce monde ? lui demanda-t-il. Je ne vous ai pas souvent vue dans l’coin.

— Oui… Ça fera bientôt vingt ans… Et presque autant de temps sans venir… C’était trop dur, vous comprenez. Je ne me rappelle pas de grand-chose les concernant. Je ne me souviens même pas d’amis à eux, ni de qui a bien pu payer pour leurs sépultures.

— Ah, mon enfant, ce sont là des choses bien tristes.

— Vous travailliez déjà pour le cimetière à l’époque ?

— Bien sûr, bien sûr, dit-il en se triturant la moustache.

— Alors, peut-être que vous vous souvenez de quelque chose ? Ou qu’il y a des registres ? rajouta Jenny, feignant l’envie d’en apprendre plus sur le sort de ses parents.

— Je dois avoir ça. Laissez-moi aller vérifier dans le bureau. Tout ce qui date d’il y a plus de dix ans n’a pas été numérisé. Il va me falloir du temps. Vous pouvez aller vous recueillir en attendant, si vous le souhaitez.

Le ton de sa voix ne laissait pas de place au doute. L’homme, sous couvert de gentillesse, essayait de grappiller du temps, soit pour trouver une parade, soit pour s’échapper discrètement. Babylon, qui pendant tout ce temps était resté à l’entrée de la guérite, ne perdit pas une miette de la conversation. Il fit donc un pas sur le côté afin de laisser passer Jenny, à qui le signal n’avait pas échappé. Elle fit donc mine de se diriger vers le caveau de ses parents puis, au détour d’un tombeau, se métamorphosa en chat errant afin de revenir incognito sur ses pas. Sa forme n’était plus humaine, cependant ses sens étaient toujours aussi aiguisés. Elle se frotta aux jambes invisibles de Babylon, puis sauta sur le rebord de la fenêtre entrouverte. Elle s’allongea, en boule, comme n’importe quel chat, puis attendit de voir ce qu’il se tramait dans la tête du gardien. Déjà enfermé depuis bientôt cinq minutes dans l’arrière bureau du bungalow, l’ouïe des Thirgoths ne manqua pas de distinguer des bruits suspects ne ressemblant en rien à ceux que font des dossiers que l’on sort et replace afin de trouver celui qui nous conduira aux informations désirées. Relevant les oreilles, Jenny tourna la tête vers Babylon. Ce dernier opina du chef, lançant l’opération. Jenny, toujours sous sa forme féline, sauta sur le bureau qui était sous la fenêtre. Par la force de son esprit, elle entrebâilla ensuite la porte derrière laquelle le gardien était en train de trafiquer. Elle se glissa dans la faille puis émit un miaulement plaintif.

— Qui t’es toi encore ? grommela l’homme en direction du chat blanc et roux qui n’arrêtait pas de miauler.

Jenny ne cessait de tourner autour de ses jambes, se faufilant entre ses pieds, l’obligeant à tourner sur lui-même afin de ne pas perdre l’équilibre. Pendant ce temps, elle prit soin de noter chaque détail de la pièce et de comprendre ce qu’il était en train d’y faire. De son côté, Babylon, qui était toujours invisible aux yeux du gardien, passa en revue les documents éparpillés sur la petite table d’appoint.

— Allez, dégage maintenant ! s’exclama le gardien en repoussant le chat du bout de sa botte. J’ai des choses à faire.

Mais voyant que l’animal n’avait aucunement l’intention de partir de sitôt, il se remit à la tâche, inconscient d’être épié. Il cherchait avec frénésie des dossiers, jetait ceux qui ne l’intéressaient pas, et alors qu’il tirait de l’étagère une large pochette cartonnée, un éclat de satisfaction illumina son regard. Jenny reprit alors soudainement forme humaine. Immobile dans son dos, elle tapota légèrement l’épaule de l’homme du bout de son doigt, provoquant le sursaut de ce dernier. Un cri étouffé s’échappa de son goitre tandis que la stupeur pouvait se lire sur tous les traits de son visage.

— Mademoiselle, je ne vous avais pas entendue rentrer, dit-il en tentant de faire bonne figure. Je n’ai malheureusement pas fini de chercher les informations que vous m’avez demandées.

— Je crois que si, au contraire, dit-elle en arrachant le dossier des mains de l’homme.

Sa propre voix l’étonna tant elle était emplie d’assurance et de détermination. Jenny lança la pochette par-dessus sa tête, l’empêchant de remettre la main dessus. Babylon sortit alors de son état d’invisibilité puis l’attrapa sans mal. Sa brusque réapparition provoqua un nouveau hurlement de terreur de la part de l’homme. Néanmoins, après le choc initial vint le moment pour lui de trouver une échappatoire. Il se lança en avant, croyant pouvoir déstabiliser Jenny afin de se frayer un passage jusqu’à la sortie. Malheureusement, la jeune femme l’envoya s’écraser contre les étagères en métal.

— Je crois que vous avez des choses à nous dire, lui dit-elle d’une voix neutre.

— Je ne sais rien. Je ne sais rien du tout, se mit-il à geindre.

— Stop ! tonna Babylon. Attache-lui immédiatement les mains, ordonna-t-il à Jenny en lui lançant une corde faite d’un étrange matériau.

La petite brune, gonflée à bloc par cette mission, se dépêcha de ligoter les poignets de l’homme, puis le releva sans ménagement.

— Tu vas nous suivre sans broncher. T’as bien compris ? commença Babylon.

Pas de réponse.

— J’ai rien entendu, répéta-t-il.

— Oui… Oui… répondit-il enfin, la voix tremblotante.

— Jenny, tu connais le chemin ? Je vais transmuter avec lui, on prendra moins de risques ainsi.

— Pas de soucis.

— T’es certaine ? Tu t’en sens capable ?

— Oui, Babylon. Si je le sens pas, je me transformerai.

— Bien. Bonne chance. On se retrouve au Mirin.

Sur ces paroles, son coéquipier se volatilisa, le gardien accroché à son bras. Jenny resta alors un instant sur les lieux, fouillant plus amplement le local au cas où quelque chose leur aurait échappé. Elle vida entièrement les étagères sur le sol, renversa tout ce qui se trouvait sur le bureau, tâtonna sous les meubles, passa ses mains sur les murs, quand soudain, derrière le meuble en métal, elle trouva une enveloppe attachée contre le fond de l’armoire grâce à de larges bandes de scotch noir. Elle sortit le couteau préalablement donné par Babylon puis sectionna l’adhésif. Elle rangea ensuite sa trouvaille sous sa veste, qu’elle remonta jusqu’au col, puis reprit son chemin en direction de l’institut.

TROISIÈME PARTIE

Prenant beaucoup de plaisir à jouer de ses métamorphoses, Jenny profita de cette petite escapade solitaire pour changer son apparence à sa guise. De petite brune aux cheveux caramel, elle passa au blond polaire. Lors de son apprentissage au sein de l’institut, il lui avait clairement été mentionné que la métamorphose était une arme à n’utiliser qu’en cas de besoin, et pour servir leurs missions. En aucun cas elle ne devait s’amuser à jouer avec qui elle était, sous peine de ne plus réussir à se défaire de ce sentiment envoûtant d’être quelqu’un d’autre. C’était là un jeu dangereux qui pouvait l’amener à perdre toute notion de qui elle était. Et si cela devait arriver, le danger qu’elle représenterait pour elle-même ainsi que pour les autres mènerait inévitablement à sa destruction pure et simple dans les limbes de l’Aeon. Mais aujourd’hui, sous le soleil audacieux de Londres, elle n’avait que faire de toutes ces précautions. Elle pouvait être qui elle souhaitait, sortir de cette prison de chairs qui était la sienne depuis maintenant vingt-quatre ans, et se balader sans qu’on ne la remarque. Elle s’était fondue dans la masse, oublieuse des attentats Hykxis, et prit son temps pour rejoindre le centre. Son allure était celle d’une humaine, ses traits étaient banalement jolis sans être remarquables, et rien ne distinguait cette femme sur talons hauts d’une autre.

S’assurant de ne pas avoir été suivie, elle s’engagea dans l’impasse du Mirin puis déverrouilla la porte du hangar. Elle s’avança au rythme de ses talons claquant sur le béton et appela le monte-charge en oubliant complètement son apparence. Elle se posta au centre de l’ascenseur après avoir tiré la grille derrière elle puis descendit avec délectation dans les entrailles de Londres. Ici, le bruit des voitures n’existait pas, l’odeur de vase de la Tamise était oubliée, le temps capricieux n’était qu’un souvenir. Avec une assurance nouvellement acquise, elle s’avança hors de l’appareil. Cependant, elle n’eut le temps de faire qu’un seul pas en avant que deux gardes se jetèrent sur elle pour l’immobiliser.

— Intrus en approche, cria l’un des deux.

Jenny, qui se débattait comme un diable, tenta de les ramener à la raison. Elle ne comprenait pas pourquoi on l’attaquait ainsi. Mais lorsqu’elle croisa son reflet dans l’une des parois de verre du Mirin elle comprit d’où venait leur confusion.

— C’est moi. C’est Jenny Gardner. Je reviens de mission avec Babylon, dit-elle en se métamorphosant sous son vrai visage.

— Comment peut-on savoir qui des deux femmes tu es réellement, cracha l’un des deux gardes.

— Merde, dit l’autre, on ne peut pas l’emmener voir Soren, il n’est pas revenu de sa mission.

— Enferme-la en attendant. Il vaut mieux prendre trop de précautions que pas assez.

Jenny se mit à hurler qu’ils faisaient erreur et qu’elle refusait d’être enfermée dans sa propre maison. Oui, ici était bien devenu sa maison, et elle agirait comme tel. Il était hors de question que pour une erreur de débutante elle se retrouve traitée comme une étrangère sous son propre toit.

Alertée par le boucan, Lucinda arriva en courant, ses armes à la main.

— Que se passe-t-il ? les interrogea-t-elle.

— Une intruse se faisant passer pour Jenny Gardner a pénétré dans l’institut, dit le premier des gardes.

— Elle est arrivée sous un autre visage et dès qu’on lui a mis la main dessus elle s’est métamorphosée, renchérit l’autre.

Jenny les regarda finir les phrases l’un de l’autre et les compara avec une pointe de méchanceté à Twiddle-Dee et Twiddle-Dum d’Alice au pays des merveilles. Cependant elle se garda bien de partager cette idée de peur d’aggraver son cas.

— Amenez-la dans le bureau de Soren, j’arrive.

Alors que la jeune Harlow mettait fin au cours qu’elle donnait, Jenny fut traînée jusqu’à l’office de Soren Harlow et maintenue prisonnière jusqu’à l’arrivée de la grande rousse.

— Merci. Vous pouvez nous laisser.

Jenny remarqua à quel point Lucinda pouvait passer de la jeune femme insouciante, à la rebelle de talent, à la chef de file. Elle se démarquait dans les trois domaines avec une facilité que lui enviait la petite brune.

— Comment je peux être sûre que j’ai bien Jenny Gardner face à moi ?

— Tu as déjà oublié à quoi je ressemblais ? la défia Jenny, un air de fierté et de tristesse dans les yeux.

— Prendre l’apparence de quelqu’un est chose aisée, métamorphe. Je ne peux pas prendre de risque inconsidéré. Ceci dit la maîtresse de l’Aeon pourra rapidement régler ce problème.

Paniquée au souvenir de l’intrusion mentale de Jameera, Jenny fit un pas en direction de Lucinda qui, sans pour autant laisser paraître d’émotion, lui intima de ne plus faire de mouvement.

— Vraiment ? Tu ne me reconnais pas ? renchérit Jenny. Je pensais qu’on était amies pourtant.

— Nous sommes en période de danger, je ne peux me fier aux traits d’un visage qui peut changer à sa guise, dit-elle, implacable.

— Lucinda, voyons… C’est moi, continua-t-elle en prenant le risque de continuer à avancer.

La jeune femme se sentit reculer de force, propulsée en arrière par l’usage de la télékinésie. Y mettant toute sa volonté, et à contrecœur, elle força Lucinda à stopper l’utilisation de ses dons sur sa personne. Profitant de cette faille, elle reprit son chemin. Elle traversa la pièce jusqu’à se retrouver nez à nez avec son amie. Elle posa alors ses mains dans les siennes.

— Regarde-moi, et dis-moi que tu n’es pas sûre de qui je suis. Ne joue pas à ça avec moi.

Lucinda craqua.

— De quel droit te permets-tu d’utiliser ton don à d’autres fins que celles prévues par les lois de l’Aeon ?

— Parce que toi tu ne le fais pas ? Tu ne l’as pas fait à l’instant en utilisant ta télékinésie sur moi ?

— C’était différent, tu menaçais ma sécurité !

— Je menaçais ta sécurité ? Si tu savais déjà qui j’étais réellement, tu aurais alors su que jamais je ne ferais quelque chose de tel ! s’énerva Jenny. Tu m’en veux encore, et peut-être même encore plus depuis ce matin, depuis que je t’ai embrassée, mais assume ta colère au lieu de trouver des excuses.

La réponse de la grande rousse fut brutale. D’un geste de la main, sans même toucher l’objet, elle envoya la lampe de bureau de son frère sur Jenny, qui esquiva avec souplesse le projectile.

Si elle voulait jouer à nouveau à ce jeu-là, elle était prête. Il était hors de question qu’elle s’en sorte aussi facilement. Toujours armée de son kusarigama, elle le fit tournoyer au-dessus de sa tête avant d’envoyer l’arme fendre l’air.

Malheureusement, elle fut rapidement découragée par le manque de réaction de Lucinda, qui se contenta de tourner le dos comme si son amie n’était pas en train de la menacer. Et lorsqu’elle fit volte-face, prenant Jenny au dépourvu, elle lui ôta la faucille des mains. Elle la plaqua une nouvelle fois contre le mur opposé d’un simple geste de la main. Sans jamais relâcher sa concentration, la grande rousse avança avec détermination jusqu’à ne plus être qu’à quelques centimètres de Jenny. Elle fixa ses grands yeux noirs dans les siens, la libérant enfin de son emprise mentale. Pour autant, ni Jenny ni Lucinda ne bougèrent. Elles restèrent étrangement immobiles, leurs regards pleins d’un défi non dissimulé. Mais soudain, Lucinda fit le dernier pas et vint serrer brièvement Jenny dans ses bras. Elle ne dit pas un mot, ne fit pas un geste de plus, mais la petite brune comprit toute l’ampleur du message que son amie avait tenu à faire passer dans cette simple accolade.

Pour ne pas risquer de briser cet instant encore fragile, Jenny s’en alla rapidement rejoindre Babylon, qui devait l’attendre depuis un bon bout de temps en compagnie du captif. Elle traversa le dédale des couloirs jusqu’à rejoindre la pièce dédiée aux interrogatoires.

Elle pénétra dans la pièce immaculée sans se faire connaître, puis vint instinctivement se placer aux côtés de son coéquipier. Elle lui murmura qu’elle avait quelque chose en sa possession qui pourrait certainement les aider à briser le mur du silence qui s’était érigé entre eux et le gardien du cimetière.

Comme il était impossible de s’échapper de cette pièce en abandonnant le prisonnier, les deux Thirgoths prirent le parti de tenir leur petite réunion privée hors d’atteinte des oreilles du gardien, qui répondait au nom de Mr Simmonds.

— T’en as mis du temps !

— Twiddle-Dee et Twiddle-Dum à l’entrée m’ont prise pour une intruse.

— Ollie et Mikkel ?

— J’en sais rien comment ils s’appellent. Tout ce que je sais c’est que j’ai dû prouver à Lucinda qui j’étais vraiment. Enfin bref, tiens, j’ai trouvé ça derrière la grande armoire en métal.

— Tu as lu le contenu ?

— Je n’ai pas eu le temps. Tu veux qu’on l’ouvre ?

Babylon décacheta l’enveloppe et en tira quelques photos, des annotations difficilement lisibles, ainsi que des illustrations complexes.

— Merde. Ça nous avance pas.

— Montre !

Il lui tendit les documents, et malgré ses efforts pour y voir plus clair, rien ne lui vint à l’esprit.

— Ça a donné quoi le dossier qu’on a récupéré ?

— J’ai pas pu tout lire mais on dirait des informations sur tes parents, j’ai lu le nom Hykxi à quelques reprises mais il nous faut plus de temps pour tout déchiffrer.

— Et tu veux quand même interroger Mr Simmonds maintenant ? Tu penses pas qu’on devrait le mettre en sûreté et trouver Jameera d’abord ? Si ce sont des informations qui datent de l’époque de mes parents, elle en saura certainement plus que nous.

— Tu as raison, concéda-t-il après un court instant de réflexion. Viens m’aider, on va le transférer dans une cellule.

Une fois le transfert effectué, Babylon, accompagné de Jenny, rejoignit Jameera qui semblait aux prises avec une grande agitation.

— Jameera, nous avons le gardien du cimetière. Nous l’avons mis dans une cellule.

— Bien. Comment s’est passée la mission ? Des choses que je devrais savoir ?

— Tout s’est très bien passé. Jenny a été remarquable dans son rôle.

Cette remarque ne manqua pas de faire rougir la jeune femme. Sa peau mate se teinta alors d’une légère nuance rose tandis qu’elle laissait la parole à son équipier.

— Nous avons capturé l’homme pendant qu’il essayait de se débarrasser d’un dossier en particulier. Et alors que je le ramenais au Mirin, Jenny a eu la bonne idée de continuer à chercher. Elle a trouvé un dossier supplémentaire qui était caché derrière un meuble.

Jameera leva les yeux vers eux. Elle détailla Jenny de son regard perçant. La petite brune se demanda alors si un jour elle saurait y faire face, mais pour l’instant elle se contenta de ne pas trembler sous son effet.

— Très bien. Donnez-les-moi, s’il vous plaît.

La femme-corbeau s’en empara et déposa leur contenu à même le sol en étalant photos et documents écrits de telle sorte à ce qu’elle puisse rapidement déceler une trame qui la conduirait dans la bonne direction.

Les papiers éparpillés sur le sol formaient une toile complexe dont il fallait trouver le point de départ afin d’en découvrir le schéma qui mènerait au dénouement. Il fallait trouver le fil qui délierait tout lorsque l’on tirerait dessus. Le travail s’annonçait colossal mais Jenny, touchée de près par toute cette histoire, prit ses aises aux côtés de la maîtresse de l’Aeon. Elle s’agenouilla auprès d’elle, genou contre genou. Toutes deux se mirent ensuite à trier les papiers et les photos d’une manière que seuls leurs inconscients étaient capables de comprendre. Elles n’échangèrent pas un regard, pas un mot, cependant, leurs mains s’entrecroisaient, leurs bras déplaçaient les informations avec une aisance extraordinaire. L’enchevêtrement des données commença à laisser entrevoir une percée dans son mystère. Mais il aurait été bien trop imprudent d’en conclure quoi que ce soit pour le moment. Lorsque les deux femmes eurent enfin fini leur danse à quatre mains, Jenny fut la première à se relever, sous le regard approbateur de Jameera.

Toutefois, la petite brune gardait dans un coin de sa tête le secret de la boîte que Jack lui avait demandé d’emporter avec elle le jour de la première explosion. Elle se souvenait parfaitement de l’aspect de cet objet. Ce jour-là, il lui avait promis des explications qui, plusieurs mois après, se faisaient encore attendre. Si elle en avait oublié l’existence, la vision de Jameera avait à nouveau soulevé une foule de questions. En effet, lorsqu’il l’avait appelée, il n’avait pensé à rien d’autre qu’à cette boîte. À l’époque, elle n’avait pas questionné ses ordres, pensant que c’était simplement un souvenir d’enfance, un objet ayant appartenu à quelqu’un de proche, voire de décédé, mais il était maintenant clair que cela revêtait un aspect beaucoup plus officiel, d’une importance politique.

Elle ne savait pas si Jack était revenu de mission, mais elle l’attendit de pied ferme. Étrangement, après toutes ces semaines, elle ne savait toujours pas où il logeait depuis qu’elle s’était accaparé sa chambre. Assise en tailleur sur un des gros fauteuils en cuir, un verre de scotch à la main, elle envoya un court message à son ancien colocataire pour qu’il la rejoigne dès que possible. Une fois envoyé elle se dit que le SMS était sûrement vague, et qu’il serait facile pour le jeune homme de se faire des idées, mais après tout, cela jouerait peut-être en sa faveur. Elle ne voulait ni le braquer ni le mettre au pied du mur, mais il lui fallait des explications — surtout si elle avait un rôle central à jouer dans cette rébellion ; surtout si ses parents étaient morts pour quelque chose qui touchait de près ou de loin cette nouvelle étape dans l’histoire des Thirgoths.

L’attente se fit cependant plus longue que prévu, si bien qu’après avoir terminé son verre, Jenny reprit le portrait qu’elle avait entrepris quelques jours auparavant. Munie de son iPad, elle se vautra sur son lit. Elle contempla l’avancement de son œuvre puis se remit rapidement au travail. Comme précédemment, le stylet se mit à tracer des lignes de son propre gré, remplissant de couleurs éclatantes chaque espace, peignant des émotions sur le visage de son modèle. Quand elle eut fini de dessiner, elle plongea alors avec attention dans chaque détail qui avait pris forme sur sa tablette. Satisfaite du résultat, elle esquissa un sourire avant de déposer son iPad sur les couettes et de se diriger vers la salle de bain.

— J’arrive, cria-t-elle en éteignant l’eau.

Jack se tenait raide et sale derrière la porte. Il n’avait visiblement pas pris le temps de réaliser un détour jusqu’à ses propres appartements pour se décrasser en rentrant de mission.

— Tu voulais me voir ? s’enquit-il.

— Euh oui, laisse-moi m’habiller, dit-elle bien trop consciente de sa nudité sous sa serviette blanche.

Jack déposa ses armes sur le piano, se servit un double scotch et attendit patiemment que Jenny revête quelque chose de plus approprié. Bien évidemment, il n’aurait pas été contre qu’elle reste simplement enveloppée de sa sortie de bain, mais les choses auraient été compliquées à gérer pour lui.

— Comment s’est passée la mission ? demanda-t-elle en tendant la main vers lui pour boire une gorgée d’alcool dans son verre.

— Bien, bien, éluda-t-il d’un geste de la main. C’était pour ça que tu voulais que je vienne ? dit-il, tout de même un peu déçu.

— Oh non ! Mais ça ne m’empêche pas de vouloir prendre des nouvelles, sourit-elle timidement.

Jack remarqua que malgré l’apparent gain de confiance en elle, Jenny avait conservé ce caractère timide, tout comme ses manières, qui criaient au monde entier « je suis désolée, je ne voulais pas déranger ». C’est ce qu’il appréciait chez elle. Elle pouvait se montrer bien plus redoutable que lors de leur première rencontre, mais son petit côté névrosé, qu’il trouvait absolument charmant, était toujours là, prêt à sortir la tête de son terrier.

— T’inquiète pas pour moi, va. Ni pour les autres.

— OK ! À vrai dire, outre le fait de passer un peu de temps avec toi, j’aurais aimé que tu m’expliques enfin le rôle que joue la boîte que j’ai récupérée pour toi…

Elle n’aimait pas le ton mielleux qu’elle avait employé pour le faire flancher, mais elle avait fini par intégrer qu’il fallait parfois user de tous ses charmes pour arriver à ses fins. Après tout, c’était une attitude innocente, et s’il interprétait ses mots au-delà de ce qu’il fallait, c’était son problème. Il la fixa alors un instant avant de s’éclaircir la voix. Mais comme aucune explication ne sortait de sa bouche, Jenny força un peu plus.

— Clairement, Jack, ce truc a beaucoup d’importance

— Je sais bien, Jenny… Je sais bien… dit-il en se penchant en avant. La boîte contiendrait une sorte de relique Hykxi, comme je te l’ai déjà expliqué, commença-t-il. Un truc doté d’une importance spéciale à leurs yeux.

— Quoi ? s’écria-t-elle. D’où tu sais des choses comme ça ? Tu l’as trouvé où ? T’es certain de ce qui s’y trouve ? Pourquoi t’as gardé ça pour toi ? Tu veux déclencher la guerre ? La… La chose à l’intérieur c’est quoi exactement ? Ça fait quoi ?

— Doucement ! Je ne sais même pas moi-même ce qu’il y a dedans à part ce qu’on m’a raconté. Je n’ai jamais pu réussir à l’ouvrir mais l’objet, ou que sais-je encore, en plus d’être ancien et précieux, aurait la capacité de procurer je ne sais quel pouvoir à celui qui serait à même de l’activer. Enfin ce sont les grandes lignes de ce que j’ai pigé.

— OK, c’est bien tout ça, mais qu’est-ce que ça a à faire avec toi ? Avec toute cette histoire ?

— J’ai traqué tant bien que mal l’auteur de la lettre, mais je n’ai jamais vu son visage. Il ne m’a bien évidemment pas dit son nom ni qui il était. On s’est vus une fois. Enfin, on s’est rencontrés sans se rencontrer. C’est à ce moment que j’ai réellement compris l’importance de la boîte et de ce qu’elle contenait.

— Et pourquoi t’en as parlé à personne ? T’as vu la merde dans laquelle on se trouve ? Je suis persuadée que c’est pour ça qu’ils s’en prennent aux humains. Pour qu’on réagisse, et qu’on cède. Tu t’es bien gardé d’en parler à ton meilleur ami, qui est, je te le rappelle, le directeur de cet institut. Ou à ta mère. Ou même à Lucinda. Enfin, Jack, s’énerva-t-elle, c’est quoi ton problème ?

— Eh, eh, calme-toi, Jenny, lui dit-il en serrant ses mains dans les siennes. J’ai merdé. Tu vois bien que moi aussi je fais des conneries. Je ne pensais pas que ça irait si loin, continua-t-il tout en traçant des cercles du bout de son pouce sur le dos de la main de son amie.

— Tu pensais pas que ça irait si loin ? rigola-t-elle nerveusement en retirant vivement ses mains de celles de Jack. Même moi qui suis ici depuis quoi ? cinq, six mois, j’ai fait un plus un.

— Tu commences à m’emmerder, Jenny ! s’exclama soudain Jack.

— Alors, sors d’ici. Je ne connais pas les raisons qui t’ont poussé à partir du Mirin, mais si c’était pour te la jouer solo, c’est pitoyable.

Sa propre réaction l’étonna. La puissance de ses mots l’étourdissait, mais elle était cependant incapable d’arrêter ce flot de colère qui se déversait de sa bouche.

— Je ne vois même pas pourquoi tu prends les choses tellement à cœur.

— Parce que d’une façon ou d’une autre, je suis, moi, Jenny Gardner, Jenny Digbeth, ou je ne sais quoi, peu importe de toute façon, plus impliquée dans cette histoire que vous autres. Parce que mes parents, leur mémoire, leur vie, leur décès sont liés à cette affaire, et que les Hykxis ont l’air de savoir des choses sur moi dont j’ignore tout. Alors, oui, s’il y a un lien entre la boîte et l’affaire, ce qui me semble plus que probable, j’aimerais bien résoudre l’énigme. Maintenant, pars.

Elle campa sur ses positions, dévisageant Jack. Elle croisa les bras sur sa poitrine, et son visage d’ordinaire si lunaire et mélancolique, suintait maintenant de rage. Son ancien colocataire, qui pensait réussir à la calmer, abandonna la partie. Il sortit au moment même où dans un nouvel accès de colère, Jenny propulsa une des armes de son ami dans sa direction. Le couteau vint se planter dans le mur, à quelques centimètres seulement de l’oreille de Jack, qui ne prit pas la peine de le décrocher avant de s’en aller.

Toute cette histoire était en train de prendre des proportions exagérées, mais elle était bien décidée à vendre la mèche. Elle se versa donc une grande rasade de scotch, la but d’une traite – à la fois pour se donner du courage et pour se calmer –, puis alla frapper à la porte de Lucinda. Seulement, la grande rousse n’était pas dans sa chambre, et après avoir fait le tour de ses endroits préférés du Mirin, elle en vint à la conclusion qu’elle devait être en ce moment même quelque part dans les rues de Londres.

Elle essaya alors de l’appeler, mais après deux tentatives infructueuses, elle se résolut à lui laisser un message dans l’espoir qu’elle lui indique sa position. Au bout de quelques minutes, son téléphone vibra dans la poche de son jean, lui indiquant qu’elle venait de recevoir un message.

L : Suis au bar de la dernière fois. Qu’est-ce qu’il se passe ?

J : J’arrive. Ne bouge pas.

Sur un coup de tête, Jenny plongea dans le labyrinthe que formait l’enchevêtrement de rues londoniennes. Consciente du risque qu’elle encourait à se balader seule en ces temps de révolution, elle se dépêcha d’atteindre sa destination. Rentrer seule dans un bar était encore quelque chose d’éprouvant pour elle, et tandis qu’elle essayait de faire abstraction des regards tournés dans sa direction, elle repéra la chevelure bouclée de Lucinda, qui était visiblement attablée seule. Assise sur un tabouret autour d’une table haute, la tête posée dans le creux de sa paume, un verre d’alcool devant elle, la jeune femme semblait bien seule. L’air abattu sur son visage ne rassura pas Jenny, qui grimpa à son tour sur un tabouret.

Lucinda leva ses yeux clairement emplis d’une lueur alcoolisée vers elle, puis les baissa à nouveau vers son verre.

— Ah, c’est toi, dit-elle d’une voix pâteuse qui ne laissait pas de doute sur son état.

— Ça va ? demanda-t-elle, oubliant ce pour quoi elle était venue.

— Humph. Trop bu.

— Je vois ça. Allez, donne-moi ton verre.

— Huh-huh, non. Il est à moi, dit-elle comme une enfant.

Voilà qu’après s’être violemment disputée avec Jack, elle allait maintenant devoir gérer une situation à laquelle elle ne s’était aucunement préparée. Elle ne pensait pas que Lucinda était du genre à se saouler seule et par dépit. Mais visiblement, elle ne la connaissait pas aussi bien qu’elle l’aurait souhaité.

— Tu voulais me dire quoi ? Hein ?

— Ça n’a plus d’importance. Je vais te ramener. On parlera demain, la rassura Jenny.

— Non ! Je veux pas y aller.

— Lucinda, j’aurais adoré boire un verre avec toi, mais comme tu ne m’as pas attendue, on va plutôt rentrer. D’accord ? demanda-t-elle pour la forme.

Finalement, la grande rousse se laissa entraîner par le petit bout de femme qui la tirait derrière elle, la main fermement ancrée dans la sienne. L’air frais de cette soirée anglaise permit à Lucinda de tenir un peu plus fermement sur ses deux pieds. Mais bien trop bancale pour avancer toute seule, la petite brune passa son bras autour de la taille de son amie, la soulageant d’une partie de son propre poids. Cependant, à l’allure à laquelle elles avançaient, Jenny pria en son for intérieur pour ne rencontrer aucun problème sur le chemin de retour. Malheureusement, c’était sans compter les viles intentions de ces hommes trop pleins d’assurance, que l’on croise trop souvent dans les rues, de jour, comme de nuit.

Un de ceux de la plus basse espèce croisa le chemin des deux jeunes femmes. Jenny sentit immédiatement le regard lubrique et dangereux s’appesantir sur elles, mais fit mine de ne pas s’en soucier. Elle continua à avancer, le cœur battant certes plus rapidement, mais le visage aussi neutre que possible. Toutefois, l’homme changea ses plans et se mit à leur emboîter le pas, pensant à la facilité avec laquelle il pourrait satisfaire ses pulsions.

Jenny ne se concentrait maintenant plus que sur le bruit des chaussures de l’homme sur le sol, écoutant leur rythme, étudiant la distance qui les séparait. Elle se surprit à capter sa respiration salace : il n’y avait plus de doute, il allait passer à l’offensive sous peu. Elle pouvait le sentir dans tout son corps. Feignant alors un élan de désir envers son amie, elle plaqua Lucinda contre le mur le plus proche, comme si son attirance ne pouvait attendre une seconde de plus avant d’être assouvie. L’homme s’arrêta donc à son tour, quelques mètres derrière, se croyant à l’abri tapi dans l’ombre. Mais Jenny avait tout sauf envie de profiter de Lucinda. La manœuvre lui permit simplement de la mettre en sécurité le temps d’éradiquer la menace.

Il fallait maintenant qu’il vienne à elle pour ne pas éveiller les soupçons. Elle laissa donc tomber son téléphone comme si l’alcool ne lui permettait plus de rester maîtresse de ses mouvements. Tandis qu’elle se baissait pour le ramasser, elle remarqua du coin de l’œil l’homme qui s’approchait pareil au vautour qui plane autour d’une carcasse encore chaude. Et lorsqu’elle se remit debout, il n’était plus qu’à un tout petit mètre d’elle, les yeux rougeoyants de plaisir, le sourire carnassier.

Il se jeta alors sur elle sans tarder mais fut immédiatement stoppé dans sa course par une Jenny déchaînée.

Par précaution – car elle savait qu’elle était capable de défier cet humain à la seule force de ses mains –, elle avait subtilisé les dagues de Lucinda, qu’elle avait cachées dans son dos.

Jenny ne cria pas. Elle se concentra sur ses gestes, et lorsqu’il se rapprocha à nouveau un peu trop près d’elle, elle effectua une combinaison de frappes toutes plus violentes les unes que les autres, jusqu’à ce que l’ignoble personnage se retrouve trop assommé pour se relever. Elle l’immobilisa ensuite au sol, entrava ses chevilles et ses poignets, puis appela la police. Ce n’était qu’un humain, et même si l’envie était là, elle ne pouvait risquer d’éveiller les suspicions de ses pairs en le tuant de sang-froid. Le ramener au Mirin serait inutile, si bien qu’elle se résigna à téléphoner aux forces de l’ordre, faisant un signalement pour agression sexuelle. Cependant, avant de s’enfuir avec Lucinda sous le bras, laissant l’homme aux bons soins de Scotland Yard, elle ne put s’empêcher d’entailler si profondément son sexe qu’il pendait désormais dans un flot de sang bouillonnant, seulement retenu par un fil de chair minuscule.

Elle n’aurait su expliquer ce qui lui était passé par la tête, mais le besoin de détruire cette âme perverse lui avait semblé le meilleur moyen de traiter le cas de cette enflure. Ce fut donc les mains tachées de sang qu’elle passa le bras de Lucinda autour de ses épaules et s’empressa de retourner chez elles, en espérant pouvoir passer les barrières de l’institut sans se faire repérer. Mais à peine eut elle mis un pied hors de l’ascenseur qu’elle tomba nez à nez avec Jack.

— Qu’est-ce que vous faites ? dit-il sèchement. Et pourquoi t’as les mains pleines de sang ?

— Mêle-toi de ce qui te regarde. On a juste passé une soirée trop arrosée.

— T’étais avec moi y a même pas deux heures, donc trouve autre chose.

— OK. Tu veux autre chose ? J’ai pas de compte à te rendre. Maintenant je ramène Lucinda dans sa chambre, si tu veux bien.

— Je ne savais pas que vous vous étiez réconciliées.

— Comme quoi, le monde ne tourne pas qu’autour de toi.

Encore une fois, elle ne comprenait pas d’où lui venait tout ce venin, qu’elle crachait comme on vomit après avoir ingurgité trop d’alcool. La seule chose dont elle était à peu près certaine était que cette colère avait été mise en sourdine pendant trop d’années et que désormais, il n’y avait plus de place en elle pour en contenir le surplus. Peut-être s’en prenait-elle aux mauvaises personnes pour les mauvaises raisons, mais toujours était-il qu’elle n’avait pas prononcé un mot qu’elle regrettait. La forme était certainement à revoir, néanmoins, le fond de sa pensée avait été exprimé on ne peut plus clairement.

Une fois sa rencontre avec Jack passée, elle arpenta les couloirs en soutenant toujours son amie, guettant les patrouilles afin de les éviter. Cependant, elle ne put éviter Even qui, étant donné le détour qu’il était en train de s’imposer pour regagner ses appartements, revenait indubitablement de l’infirmerie. Even la salua et lui demanda si elle avait besoin d’aide pour coucher la grande rousse. Et contrairement à tout à l’heure, face à Jack, elle accepta avec joie cette aide. Elle vit dans son regard qu’il était en train de passer l’éponge pour l’accident de Maeve, et que quoi qu’il se soit passé ce soir pouvant expliquer l’état du bras droit du Mirin, ou le sang séché sur les mains de Jenny, il ne poserait pas de questions. Cette confiance tacite la soulagea grandement, et elle espérait avoir réussi à le lui faire comprendre par la seule inflexion de sa voix lorsqu’elle le remercia et lui souhaita bonne nuit.

Une fois Lucinda allongée, Jenny lui retira ses chaussures et la borda, avant de frotter vigoureusement ses mains sous l’eau froide. Elle regarda l’eau teintée de rouge s’évacuer par le siphon jusqu’à ce que ses extrémités reprennent leur couleur habituelle. L’odeur ferrugineuse si particulière resta néanmoins accrochée sur sa peau malgré les lavages à répétition, mais elle ne s’en soucia guère lorsqu’elle vint se blottir sous la couette, juste à côté de Lucinda. Elle sentait qu’il fallait qu’elle veille sur elle, et une fois qu’elle se fût assurée qu’elle n’allait pas s’étouffer dans son sommeil, elle plongea à son tour dans la noirceur de la nuit, étreignant férocement Morphée.

Le petit matin des deux femmes s’étendit jusqu’au début d’après-midi, allongeant ses bras dorés et chauds sur la ville tandis qu’émergeait doucement Lucinda. Jenny, quant à elle, était réveillée depuis quelques minutes déjà. Elle fixait le plafond, un bras replié sous sa tête, rejouant dans son esprit les évènements de la veille, lorsqu’elle sentit le regard éteint de son amie se poser sur elle.

La grande rousse cacha ses yeux sous son bras et grogna quelque chose d’inaudible qui fit sourire Jenny. Cette dernière se leva prestement à la recherche d’un verre d’eau ainsi que d’un cachet afin de soulager la gueule de bois monumentale de Lucinda. Elle fouilla dans les tables de nuit, dans les tiroirs de la salle de bain, dans le petit placard à côté de la douche, jusqu’à trouver ce qu’elle cherchait.

— Comment tu te sens ? demanda-t-elle à voix basse.

— Mal.

— T’as de l’eau et un cachet à côté.

— Mmm. Merci.

Lucinda se retourna difficilement sur le flanc, usa le peu d’énergie qui lui restait pour avaler la gélule poisseuse, puis retomba comme un sac sur l’oreiller.

— Je reviens tout à l’heure, ok ?

— Non, reste… S’il te plaît.

— Il faut que j’aille faire quelque chose, c’est important. Promis je reviens après, lui dit-elle doucement en l’embrassant sur la joue.

Étant donné l’état dans lequel se trouvait la jeune femme il fallait qu’elle trouve quelqu’un d’autre à qui confier ce qu’elle avait appris de la bouche de Jack la veille au soir. Mais maintenant que la colère avait disparu, elle jugea plus opportun d’aller trouver le principal concerné pour connaître sa décision. S’il avait remis la boîte à Soren ou à Jameera, alors son implication s’arrêterait là, mais s’il continuait à s’enfermer dans ses mensonges, elle serait obligée, faute d’avoir pu se confier à Lucinda, de trouver quelqu’un de plus haut placé que lui.

Une fois Jack trouvé, il lui confirma ce qu’elle redoutait. Il n’avait rien avoué à personne et continuait à vouloir mener sa barque de son côté. Cependant, il essaya de l’amadouer, de peur de la voir déballer son secret, mais aussi de la perdre. En effet, il avait passé la soirée à broyer du noir en repensant à leur dispute. Mais Jenny ne semblait pas plus affectée par l’échange houleux de la veille. Elle se comportait comme si elle n’avait que faire de lui, de ses sentiments et de ce qu’il pouvait ressentir à l’heure actuelle. Non, elle n’avait pas pris le temps de venir s’excuser. Elle s’était comme d’habitude précipitée vers Lucinda, avec qui elle venait à peine de se réconcilier.

Néanmoins, ne sachant pas vraiment quelle attitude adopter vis-à-vis de la situation, elle jugea préférable de s’en remettre à quelqu’un de confiance plutôt que d’aller directement trouver la tête du Mirin. Heureusement pour elle, son intuition la conduisit rapidement auprès de celui avec qui elle désirait s’entretenir.

Even était avec Maeve, assis sur le même fauteuil qu’elle avait occupé quelques jours auparavant, mais qu’il avait rapproché du lit de telle sorte à pouvoir tenir la main de Maeve dans la sienne.

— Salut, dit-elle en rentrant. Ça a l’air d’aller mieux ! Tu sais quand tu vas pouvoir sortir ?

— Bientôt, j’espère. Mon bras n’a pas retrouvé toute sa mobilité, je ne sais même pas si un jour il sera complètement d’aplomb, mais la plaie est refermée. Donc c’est bon signe.

— C’est génial, Maeve. Enfin pas pour ton bras, mais de savoir que tu vas pouvoir sortir de ton sarcophage de verre.

— J’en peux plus, soupira-t-elle. Je veux retrouver ma chambre, mes amis, et aller boire un coup avec vous.

— Ouais, enfin en parlant de soirée, je ne pense pas que Lucinda soit partante tout de suite vu comment je l’ai récupérée hier.

— Aïe. Vous vous êtes réconciliées et vous avez fêté ça avec un peu trop d’enthousiasme ?

— Même pas. J’avais un truc important à lui dire concernant les Hykxis, d’ailleurs c’est pour ça que je voulais voir Even, mais elle était déjà saoule, toute seule à une table. Elle vient de se réveiller, mais je ne peux pas attendre. J’ai besoin de Even. Et de toi par la même occasion.

— Dis-nous tout.

Avec une pointe de culpabilité, elle confia tout ce qu’elle savait sur l’avancement du traitement des données concernant les dernières attaques. Elle leur parla de sa mission avec Babylon, des points cruciaux qui semblaient se dégager de tout cela, puis en vint à déballer ce que Jack lui avait confié. Si Even resta de marbre, maître de ses émotions, Maeve jura tant et plus. Elle se releva dans son lit comme si elle s’apprêtait à en sortir pour en coller une à Jack. Mais là n’était pas le but lui rappela Jenny. Elle ne désirait que leur avis sur la marche à suivre. Et comme prévu, Even lui conseilla d’aller immédiatement en parler à Jameera.

— Il faut que tu ailles la prévenir, tout de suite. Il joue au con et ça pourrait coûter la vie à beaucoup de gens. Des humains comme des Thirgoths. Les surnaturels qui se sont alliés à nous doivent être mis au courant du danger.

— Il va m’en vouloir ?

— Oui. Enfin, pendant un moment, sûrement. Mais il savait très certainement à quoi s’attendre. Et comme il tient à toi, il passera l’éponge. Il est sûrement trop fier pour rendre la boîte lui-même. Donc, fais-lui cette faveur et va trouver Jameera. Elle saura quoi faire de ce que tu viens de nous apprendre.

Il n’en fallut pas plus à Jenny pour rejoindre les appartements de la maîtresse de l’Aeon. Bien entendu, cette dernière était toujours affairée devant les piles de documents, des cernes noirs sous les yeux comme si elle n’avait pas pris le temps de dormir de la nuit.

— Jameera ?

— Huh ?

— Tu as dormi ?

— Oui. Non. Un peu. Mais je n’arrive plus à avancer, dit-elle avec un regard empli de frustration.

— J’ai quelque chose à te dire qui va peut-être grandement nous aider.

Jenny débita alors son histoire à une allure fulgurante, sous le regard captivé de la maîtresse de l’Aeon. Le visage de la femme-corbeau reprit des couleurs. Elle remercia la jeune femme pour son honnêteté. Il ne lui restait maintenant plus qu’à mettre la main sur son fils afin de récupérer ladite boîte. Ce qu’elle allait en faire ensuite, elle n’en savait encore rien, il faudrait en décider avec Soren, les membres du conseil ainsi que tous ceux qui s’étaient fait alliés du Thirgoth Mirin de Londres.

En effet, elle ne pouvait ni céder aux menaces des Hykxis qui voulaient à tout prix mettre la main sur l’objet ni passer outre son existence. Sans parler de Jenny. Cette dernière semblait de plus en plus être le dénominateur commun dans cette histoire qui avait déjà coûté la vie à trop de personnes. Elle allait traiter cela d’une manière assez peu conventionnelle, mais il fallait qu’elle coince Jack entre quatre yeux en tant que mère avant d’asseoir son autorité de maîtresse de l’Aeon. Et lorsqu’il aperçut sa mère se diriger vers lui, il comprit que son ancienne colocataire l’avait dénoncé. Cependant, il n’émit aucun mouvement en faveur d’une quelconque fuite. Il laissa la silhouette élancée de sa mère se rapprocher de lui, et sans un mot, la suivit dans un endroit plus calme, où ils pourraient parler de son comportement sans qu’aucune oreille indiscrète n’interfère dans leur conversation.

Cependant, Jack n’avait rien à ajouter, tout avait été parfaitement rapporté par Jenny. Il ne s’excusa pas non plus, et aucune trace de remords n’était présente, laissant sa mère dubitative sur les raisons qui l’avaient poussé à mettre les siens en danger. Elle se demanda alors si leur relation si distante y était pour quelque chose, s’il éprouvait ce besoin, malgré ses vingt-huit ans, de lui prouver quelque chose, ou de se prouver qu’il était capable d’être un Thirgoth malgré son départ du Mirin. Mais elle n’aurait jamais de réponses à ses questions. Elle prit donc la décision de récupérer la relique Hykxi malgré les réticences de Jack, ce à quoi il ne put rien redire car Jameera était la maîtresse de l’Aeon et qu’il était tenu, en tant que Thirgoth, de respecter les règles de sa communauté.

Il était d’ailleurs parti pour ces raisons-là, et voilà qu’il se retrouvait de nouveau à vivre parmi ses pairs, entravé par des lois auxquelles il se refusait d’obéir corps et âme. Mais ne voulant pas risquer sa place retrouvée – ni même sa vie –, il céda la boîte à contrecœur, puis s’en retourna patrouiller en solitaire dans les rues de Londres. Il avait besoin de s’aérer, de combattre, de sentir le fluide vital s’éveiller en lui. Il étouffait au sein du Mirin. La seule personne qui lui avait redonné un tant soit peu d’espoir et de courage pour affronter le regard de ses anciens compagnons semblait n’en avoir que faire de lui, et était allée jusqu’à le dénoncer sans vergogne.

De son côté, Jenny, comme promis, retourna auprès de Lucinda après avoir fait un détour par sa propre chambre. Si elle devait continuer à veiller sur son amie tout l’après-midi, elle comptait bien le faire en bonne et due forme : hors de question de rester à ne rien faire pendant que Lucinda alternerait entre éveil et sommeil, dans les limbes acides des restes d’alcool. Elle récupéra donc sa tablette pour dessiner ainsi que son ordinateur. Elle n’avait travaillé sur aucun projet depuis plusieurs très longues semaines, et elle aurait menti en disant que cela lui manquait. Certes, elle aimait créer, mais elle était enfin libérée de toute contrainte financière. Elle n’avait plus de patron sur le dos pour lui dire quoi faire, comment le faire, à quel rythme le faire. Elle pouvait dessiner et écrire pour elle, pour son propre plaisir – peut-être même si l’avenir le lui permettait, pour se faire connaître – et non pas en tant que graphiste corvéable à merci. Comme artiste à part entière cette fois-ci.

Dans la chambre, Lucinda dormait paisiblement. Jenny grimpa alors à son tour sur le lit. Après avoir regonflé les oreillers, elle s’appuya contre la tête de lit, son ordinateur sur le côté, son iPad sur les genoux, et ses écouteurs dans les oreilles. Elle se laissa bercer quelques minutes par la douce mélodie qui infiltrait tout son être, la plongeant dans un état de transe légère, avant d’ajouter la touche finale à ce dessin qui lui avait pris de longues heures de travail. Mais alors qu’elle apportait une dernière pointe de couleur aux cheveux, ses yeux se fermèrent contre sa volonté. Elle s’endormit assise, la tablette encore dans les mains et la musique toujours dans les oreilles, comme une intraveineuse de bonheur. Incapable de s’obliger à ouvrir les paupières, Jenny se laissa aller au plaisir d’une sieste improvisée sans se soucier d’où elle se trouvait. Pour une fois qu’elle dormait en toute sérénité, elle n’allait pas d’elle-même compromettre cet instant de plaisir si rare et pourtant si bénéfique.

Le repos fut toutefois de courte durée, mais lorsqu’elle se réveilla, Lucinda avait déjà l’air en meilleur état. Le teint plus frais qu’au réveil, un sourire malicieux avait déjà trouvé sa place sur ses lèvres roses.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? lui demanda-t-elle, déjà en train de s’imaginer mille scénarios.

— Pour rien, répondit Lucinda en se retenant de sourire encore plus.

Mais très vite, Jenny remarqua que ses affaires avaient été déplacées et que sa tablette, sur laquelle elle avait esquissé tellement de dessins, était à présent sur la table de nuit de son amie. Elle écarquilla les yeux. Elle sentit le rouge lui monter aux joues. Une chaleur inconfortable l’envahit, remontant de son cou pour venir enflammer son visage pendant que son regard ne cessait de passer de la table de chevet à Lucinda. Sa première réaction fut de se lever à toute vitesse du lit pour reprendre son bien, comme si cela allait changer quelque chose au fait que ce qui avait été vu ne pouvait plus être oublié.

— Tu… Tu… balbutia-t-elle en serrant sa tablette contre sa poitrine, l’air paniqué.

— Tu dessines très bien. Je ne savais pas que tu étais aussi douée, se contenta-t-elle de répondre en haussant les épaules.

Elle ne sut que répondre, et partit se réfugier dans la salle de bain. Il lui fallait immédiatement un verre d’eau pour faire redescendre la pression. Lorsqu’elle se sentit de nouveau d’attaque pour affronter cette timidité nouvellement retrouvée, elle la retrouva assise en tailleur sur le lit, la télécommande dans la main en train de faire défiler une liste interminable de films.

— Tu veux mater un film ?

— Tu crois pas qu’on a assez traîné ? On a perdu une journée entière à ne rien faire. Enfin surtout toi, moi j’ai fait avancer les choses, se vanta-t-elle.

— Non, j’ai dit que je ne me sentais pas bien. Que j’étais malade. Le Mirin pourra tourner sans moi, tout le monde a le droit de prendre du temps, non ? Je commence à en avoir ras le cul de tout ça.

— OK… Si tu le dis, répondit-elle, incertaine.

— Mais avant de choisir un film, c’est quoi cette histoire ?

— Bah, hier j’ai voulu te parler de quelque chose puis t’étais pas en état donc je suis allée voir Even et Jameera. Jack a foiré, mais t’inquiète je te raconterai après. J’en ai ma claque moi aussi de toujours parler des Hykxis et de quelle place je tiens dans ce merdier. Et toi ? Pourquoi t’étais toute seule ?

— Pas maintenant, Jenny. D’accord ?

— OK. Alors, ce film ? dit-elle afin de changer de sujet. J’te laisse choisir, je ramène quelque chose à manger, j’ai trop trop faim.

Un film en entraîna un autre, cependant au bout de presque cinq heures de projection, la fatigue se fit ressentir. Leurs yeux ne demandèrent alors plus qu’à arrêter la torture visuelle des pixels lumineux.

— On fait quoi maintenant ? On mange avec tout le monde, ou on se terre encore un peu ici ? demanda Lucinda.

— Ils vont se poser des questions s’ils ne nous voient pas sortir un peu.

— Et ? demanda la rousse très sérieusement.

— Euh, bah, ils risquent de penser que quelque chose ne va pas, ou je ne sais pas, se faire du souci.

— Mouais. Le jour où quelqu’un se fera réellement du souci pour ce qui peut se passer dans ma vie n’est pas encore arrivé. Mais puisque tu y tiens, viens, on va manger dans la salle commune, c’est décidé.

Lucinda ne laissa pas le temps à Jenny de faire suite à sa remarque puisqu’elle sortit d’un pas décidé. Mais alors que le brouhaha du lieu de vie leur parvenait de plus en plus fort et qu’elles s’apprêtaient à s’asseoir autour d’une table, Jack posa fermement une main sur l’épaule de Jenny.

— Salut, Jack.

— On s’est déjà vus ce matin, dit-il assez froidement.

— Tu voulais quoi, alors ? lui répondit-elle sur le même ton, certaine qu’il allait lui reprocher d’avoir divulgué son secret à Jameera.

— Hier soir, t’es passée par où en rentrant ?

— Pourquoi ? Je dois encore te rendre des comptes ?

— Parce qu’un humain a été retrouvé ligoté et en sang après qu’une inconnue ait passé un appel à la police.

— Et donc ? C’est chose courante chez les humains… Enfin, tu ne dois pas le savoir parce que t’as pas grandi dans ce monde-là, toi.

— Non, mais j’ai veillé sur cette ville depuis que j’en ai l’âge, et ce n’est pas parce que j’ai été élevé dans les traditions purement Thirgoths que je n’en sais rien….

— Enfin, bref, en quoi ça me regarde ? demanda-t-elle avec aplomb. Parce qu’il se fait tard et que j’ai super faim.

— L’homme en question avait les parties intimes presque entièrement coupées. Et est-ce que je t’ai aussi dit que d’après le Thirgoth infiltré dans le labo de la police, l’entaille a été faite par l’une de nos armes ? Alors, je te le redemande, t’es passée par où ?

— Jack, arrête. Déjà je n’ai pas de compte à te rendre, et si ce mec a fini dans cet état c’est qu’il l’a mérité, tu ne crois pas ? J’espère juste que celui d’entre nous qui l’a fait n’a pas été blessé. Peut-être que tu devrais vérifier avec les membres des autres Mirin qui sont venus en renfort dans la ville, finit-elle de lui répondre en haussant les épaules.

Jack la défia du regard. Il était à la recherche d’un trouble quelconque pouvant lui mettre la puce à l’oreille quant à sa culpabilité mais ne trouva que le sourire de la jeune femme qui, malgré les discussions houleuses qui ne cessaient de s’enchaîner entre eux, tentait d’arrondir les angles.

— Bon appétit, Jack ! Tu peux venir avec nous si tu veux.

— Non, ça ira, j’ai déjà mangé, lança-t-il en partant.

Après s’être servies, Lucinda et Jenny allèrent s’asseoir à la table où Even dînait en solitaire.

— Even.

— Lucinda. Bien remise de ta soirée ?

— Comment tu sais ?

Il répondit par un simple geste de la tête en direction de Jenny.

— Quoi ? se défendit-elle. J’suis allée le voir pour complètement autre chose. Et j’ai bien dû expliquer pourquoi je n’avais pas pu t’en parler d’abord, s’expliqua-t-elle tout en fourrant un morceau de pain dans sa bouche.

Jenny et Even expliquèrent ensuite à Lucinda ce qu’il s’était passé pendant qu’elle cuvait son alcool. Le sang de la jeune femme ne fit alors qu’un tour dans ses veines. Il était hors de question qu’en tant que bras droit de cet institut elle laisse passer une chose aussi inexcusable. Sachant pertinemment que rien de ce qu’ils diraient ne pourrait la faire changer d’avis, ses amis finirent de manger dans une atmosphère pesante. La grande rousse, une fois son assiette terminée, rassembla ses longs cheveux bouclés en une queue de cheval désordonnée et se précipita, Jenny et Even sur ses talons, jusque dans le bureau de son frère.

Elle n’attendit pas de réponse : elle entra avec fracas. Soren était en pleine discussion avec Jameera, et ne semblait attendre plus qu’elle. Elle traversa alors la pièce avec colère puis tapa du poing sur la table, exhortant son frère à prendre des mesures à l’encontre de son meilleur ami.

— Dis-moi que tu vas faire quelque chose pour le punir ! Il aurait pu tous nous tuer. Est-ce qu’il faut que je te rappelle que Isla a perdu la vie et que Maeve, entre autres, est dans un sale état et qu’elle aura certainement des séquelles à vie ?

— Nous n’attendions plus que toi, dit-il simplement.

— Réponds-moi ! répéta-t-elle. Jameera, dis-moi que sur ce coup-là tu vas agir. Tu ne peux pas laisser Soren l’excuser encore une fois juste parce que c’est son meilleur ami.

— Lucy, intervint la maîtresse de l’Aeon, Jack n’est pas la priorité. Il faut qu’on trouve quoi faire de ce que l’on vient d’apprendre. Jenny a été d’une grande aide et je pense que si nous joignons nos forces, on peut limiter les dégâts. J’attends encore des réponses des autres Mirin mais aussi des surnaturels qui pourraient avoir une idée de ce qu’il se trame. En attendant, voilà ce que j’ai pu établir.

Even était parti sans rien dire, laissant les quatre Thirgoths débattre autour des informations projetées sur l’écran de verre qui servait de tableau. Il était maintenant clair que les Hykxis recherchaient à tout prix la boîte leur ayant été dérobée. Cependant, de plus en plus de détails pointaient Jenny du doigt. Malheureusement, la connexion entre l’un et l’autre restait plus que trouble. Jameera pressentait néanmoins que la fuite de Lakshmi et Charles était une des clefs de voûte de l’histoire et que Jenny, à son insu, était au même titre que la mystérieuse boîte, l’élément central.

— Est-ce que je pourrais emmener ces documents-ci avec moi ? J’aimerais les regarder de plus près, demanda Jenny.

— Tu penses à quelque chose de précis ?

— Peut-être. J’ai besoin d’un peu plus de temps. Je vous promets de vous tenir au courant si quelque chose en ressort.

— C’est d’accord. Nous te faisons confiance, répondit Jameera.

Ces simples paroles eurent l’effet d’une bombe sur Jenny : la maîtresse de l’Aeon venait de lui témoigner sa confiance pour la première fois.

Papiers sous le bras, elle repartit en direction de sa chambre, prête à étudier ce qu’il y avait à élucider.

— Viens, on retourne chez moi. Je vais t’aider, lui dit soudain Lucinda en l’attrapant par le bras.

— Il te reste de quoi boire ? J’ai besoin de faire le vide d’abord.

— Euh, oui j’ai toujours de quoi…

— Tu m’aides, et après c’est moi qui t’aide, c’est la seule chose que je te demande.

— M’aider ?

— Oui. À résoudre ce qui ne va clairement pas pour que tu finisses saoule dans un bar au point de ne pas te rappeler de comment on est rentrées.

Lucinda baissa les yeux et se rappela les accusations de Jack. Était-il possible que Jenny, sous ses airs de poupée, ait pu commettre un tel acte ?

— On a un deal, répondit-elle enfin en changeant de direction.

— Tu sais que ma future chambre est à quelques portes de la tienne ?

— C’est vrai ? C’est trop bien, s’exclama-t-elle avec un grand sourire. T’emménages quand ?

— Je finis de dessiner les idées que j’ai en tête, et je vois la personne qui s’en charge dans deux jours. Et quand ça sera fini, tu le sauras ! expliqua-t-elle pour faire la conversation durant le trajet.

La conversation continua ainsi jusqu’à ce qu’elles pénètrent à nouveau dans la chambre de Lucinda, où sans perdre une minute elles s’attelèrent à la lecture des documents. Bien sûr, l’amie de Jenny n’était là que comme soutien car ce qu’elle soupçonnait relevait principalement de son histoire personnelle. Il fallait qu’elle se concentre assez pour réussir à allumer toutes les petites loupiotes qui clignotaient faiblement dans un coin de sa tête. Elle passa donc une bonne partie de la nuit à quatre pattes au-dessus des dossiers, les séparant en différentes piles dans une toile complexe. Pendant ce temps, Lucinda s’occupait de répondre aux questions sur les Thirgoths que lui posait Jenny afin de la conduire vers les conclusions qu’elle cherchait à établir.

— Lucinda ! Lucinda ! s’exclama-t-elle, tirant son amie de sa torpeur. Je crois que je tiens quelque chose.

— Hein ? Quoi ?

— Je ne suis pas sûre mais j’ai un pressentiment. Il faut que j’aille voir mes parents adoptifs. Je pense qu’ils en savent plus que ce qu’on croit. Il faut qu’on y aille, dit-elle en se relevant.

— Jenny, il est presque deux heures du matin. Tu ne peux pas débarquer maintenant. Tu vas leur faire une frayeur.

— Mais c’est important ! Je te jure, je le sens.

— Je te crois… Hey, regarde-moi s’il te plaît, lui dit-elle calmement en attrapant ses mains, on ira demain matin à la première heure, ok ?

— Tu promets ? Sinon, j’y vais sans toi.

— Hors de question que tu y ailles sans moi, s’il y a un lien, on n’est peut-être pas les seules sur le coup. Et je te promets qu’on va y aller. On attend seulement une heure plus décente.

— OK. Je vais leur envoyer un message pour leur dire que je viendrai les voir demain pour ne pas qu’ils s’inquiètent.

Jenny fit comme elle le dit et prévint Grace et Jacob Hallifax de sa visite du lendemain. Elle avait espéré pouvoir les revoir mais depuis tout ce temps elle leur avait fait croire qu’elle était à l’étranger pour un projet professionnel. Demain, elle devrait donc jouer le rôle de la fille prodigue tellement impatiente de revoir ses vieux parents qu’elle n’avait pas pu attendre plus longtemps.

Elle vérifia que le SMS était bien parti puis verrouilla son téléphone. Elle regarda son verre de scotch vide et même si l’envie d’en avaler un autre d’une traite lui brûlait le palais, sa raison fut plus forte. Il fallait qu’elle soit raisonnable et qu’elle garde l’esprit clair.

— Je peux rester ici ? demanda-t-elle à Lucinda.

— Euh oui. Mais pourquoi ?

— Parce que je n’arriverai pas à dormir.

— Tu veux réellement faire une soirée pyjama ? Là, maintenant ?

— Non, je veux juste ne pas me sentir seule quand ça va se mettre à se bousculer dans ma tête. Sinon je vais finir par terminer ma bouteille de scotch et ne pas me réveiller alors qu’il le faut. Au moins, ici, je sais que tu me tireras du lit et que si j’ai besoin je pourrai te réveiller pour parler.

— Tu prends un peu trop la confiance. Quand je dors, j’aime pas particulièrement être réveillée. Mais si ça te fait plaisir, fais comme chez toi. Moi, je vais me mettre à l’aise.

La pudeur n’étant pas un trait prédominant chez Lucinda, elle se changea rapidement afin de passer une sorte de pyjama difforme qui pendait sur ses hanches musclées. Remarquant que Jenny était en jean, elle lui lança un legging et un t-shirt afin de se mettre elle aussi à l’aise. Mal à l’aise dans les vêtements de son amie, elle tira tant bien que mal sur le t-shirt puis se cacha rapidement sous les draps.

— Tu sais, tu ne devrais pas perdre ton temps à complexer.

— Je ne complexe pas, tenta-t-elle de se justifier.

— Si tu le dis, bailla-t-elle. Mais je suis pas aveugle… Puis, t’as rien à envier à personne… Vraiment… finit-elle par ajouter avant de s’endormir.

Entre sa mission du lendemain, sa proximité avec Lucinda ainsi que ses dernières paroles, Jenny tarda encore plus à trouver le sommeil que d’ordinaire. Elle repensa au baiser irréfléchi qu’elles avaient échangé quelques jours plus tôt. Elle ne comprenait toujours pas d’où lui était venue cette idée saugrenue, mais sur le moment cela lui avait semblé la seule chose à faire ; la seule chose dont elle avait réellement envie.

À force de cogiter, le sommeil la rattrapa. Elle put ainsi profiter de quatre heures de sommeil avant que les deux réveils qu’elles avaient respectivement programmés ne se mettent à sonner en même temps. Lucinda eut un peu plus de mal qu’elle à s’extirper des bras de Morphée, mais une fois sur pieds, elle se prépara avec une facilité fulgurante. Pendant ce temps, Jenny se faufila jusqu’à sa chambre pour s’habiller. Elle alla ensuite rejoindre son amie, qui s’était occupée de sélectionner les armes dont elles pourraient avoir besoin.

— Ça change tellement de quand t’es arrivée de te voir avec tout le matos sur toi, rigola-t-elle.

— Moi, ça me fait toujours bizarre. Autant toi, ça semble naturel de te voir avec autant d’armes, autant moi on dirait que je me suis déguisée pour Halloween.

— T’es pas assez moche pour Halloween ! lui dit-elle en lui donnant une tape sur l’épaule.

— Ouais, donc même armée jusqu’aux dents je ne fais pas peur, c’est vachement rassurant !

— Ah non, j’ai pas dit ça… Je sais que tu peux être dangereuse… Si tu crois que j’ai pas fait le rapprochement entre le mec qui s’est retrouvé le sexe coupé et la soirée de la veille, tu te trompes.

Jenny resta muette — pas par honte mais par reconnaissance. Lucinda venait d’approuver son acte, mais aussi de reconnaître ses capacités à se défendre seule et à assurer la sécurité des siens.

Le soleil était encore timide dans le ciel lorsqu’elles foulèrent les rues de Londres. La ville défila devant leurs yeux et Jenny, qui pourtant ne sortait que rarement de son appartement, trouvait dans cette vue un plaisir jusque là inconnu. Peut-être était-ce le temps passé sous terre à ne profiter que d’un extérieur fictif mis en scène par un architecte Thirgoth, mais désormais lorsqu’elle se promenait dans sa ville, elle y trouvait une beauté particulière. Un charme qui échappe souvent à ceux qui vivent depuis trop longtemps au même endroit. Elle redécouvrait Londres au petit matin, enveloppée de l’air frais londonien, du ressac de la Tamise, des immeubles des plus modernes à ceux dont les façades plus anciennes avaient un charme un peu désuet. Les rares personnes qu’elles croisèrent étaient des joggeurs ou des chiens qui tiraient leur maître du bout de leur laisse.

Le quartier dans lequel elle avait grandi, sous la protection des Hallifax, se profila petit à petit à l’horizon. À l’époque, bien que reconnaissante d’avoir trouvé en eux une figure parentale de substitution, elle ne s’était que très rarement sentie dans son élément, comme si tout le voisinage était au courant de son histoire. Ce sentiment était resté ancré en elle à l’âge adulte et ressortait à chacune de ses visites. Cependant, elle le sentait désormais se dissiper, remplacé par une fierté qu’elle ne s’expliquait pas.

Jenny sonna une première fois. Pas de réponse. Elle sonna une seconde fois. Toujours rien. La tension monta. Pourquoi ne répondaient-ils pas ? Ils se réveillaient pourtant toujours à la même heure. Ils lui avaient même répondu qu’elle pouvait passer quand bon lui semblait. Alors pourquoi sentait-elle un malaise grandissant l’envahir ? Elle sonna une ultime fois, et à son grand soulagement, la voix de Grace se fit entendre derrière la porte d’entrée.

— Excuse-moi, ma chérie, j’étais en train de préparer le thé.

— Vous n’avez pas encore pris le petit déjeuner ? demanda-t-elle en vérifiant l’heure.

— Bien sûr que si, Jenny, tous les jours à la même heure depuis des années, tu le sais bien, lui sourit-elle. Mais il semblerait que toi et ta jeune amie, Lucinda, si je me souviens, dit-elle en se tournant vers la rousse, ne soyez pas les seules à avoir eu envie de nous rendre visite ce matin.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Jenny plus brusquement que prévu.

— Une femme est là depuis quelques minutes, elle aimerait recueillir le témoignage de familles d’accueil. Ça tombe à pic que tu sois là, elle va pouvoir te poser des questions, enfin si tu acceptes, lui dit-elle gentiment en passant sa main sur sa joue.

Fébrile, Jenny emboîta le pas à Grace après avoir lancé un regard interrogateur à Lucinda. Quelles étaient les probabilités pour qu’on vienne interroger les parents adoptifs de Jenny le même jour où elle avait elle-même entrepris de leur poser des questions cruciales concernant ses parents et son propre rôle dans la révolte Hykxi ?

Dans le salon, sur le fauteuil, une femme blonde, la peau laiteuse, des yeux marron et un visage fade, se tenait raide, un carnet et un stylo sur les genoux. Ni leur Circath ne se déclencha, ni leurs yeux ne virent à travers le visage qu’arboraient normalement les Hykxis devant les humains. La menace d’un ennemi aux traits félins était donc écartée. Pourtant Jenny sentit que Lucinda, tout comme elle, n’avait pas écarté le sentiment que quelque chose n’était pas à sa place.

— Bonjour, salua Lucinda d’une voix grave et froide.

— Bonjour, répondit la femme en se levant pour lui tendre une main, que la grande rousse lui refusa.

Elles restèrent quelques secondes de trop à se dévisager pendant que Jenny et ses parents les observaient sans comprendre ce qu’il se jouait à cet instant précis. Ce que ne savait pas la petite brune, c’est que si ce n’était pas une Hykxi, elle n’en restait pas moins une surnaturelle. Et que jusqu’à preuve du contraire, elle n’avait pas souvenir que son peuple ait apporté leur soutien aux Thirgoths en ces temps de crise. La méfiance restait donc pleinement de mise.

— Grace, Jacob, dit Jenny en injectant le plus de douceur dans sa voix, j’avais quelque chose à vous dire.

Immédiatement Lucinda et elle virent le regard de la journaliste se tourner vers elle, avide de réponses.

— Rien de grave, j’espère, intervint Jacob.

Mais avant que Jenny ne puisse trahir de quelque sorte que ce soit ce qu’elle avait derrière la tête, Lucinda attrapa la main de son amie, et plaqua un énorme sourire factice sur ses lèvres.

— Non, rien de grave, madame Hallifax, répondit tendrement Lucinda en jetant un regard se voulant plein d’amour à son amie.

— Oh ! s’exclama Grace, comme si depuis tout ce temps elle était passée à côté d’une évidence. Bien sûr, bien-sûr, je comprends. Madame… ?

— Freemont.

— Oui, excusez-moi, madame Freemont, est-ce qu’il serait possible que vous reveniez plus tard, ou un autre jour ?

— D’accord, si c’est ce que vous souhaitez, répondit la femme avec une pointe d’agacement.

Jacob la raccompagna jusqu’à la porte d’entrée puis revint s’asseoir sur le canapé, un étrange sentiment de bonheur l’emplissant.

— Je suis si heureuse pour vous, s’exclama Grace.

— Hein ? Pourquoi ? demanda Jenny, qui avait oublié qu’elle tenait toujours la main de Lucinda.

— Pour vous deux.

— Oh non, ce n’est pas ce que vous croyez, s’empressa-t-elle de rectifier en se séparant de son amie. C’était simplement parce que ce que j’avais à vous demander ne pouvait pas attendre.

— Oh… C’est dommage, vous formiez un si joli couple.

Lucinda s’en voulut d’avoir donné de faux espoirs à monsieur et madame Hallifax et s’excusa à la place de la petite brune qui s’était, elle le sentait bien, refermée légèrement sur elle-même, comme elle en avait encore l’habitude.

— Un jour, promis je reviendrai pour vous annoncer que je suis avec quelqu’un… De bien, cette fois-ci. Mais d’abord j’ai des questions à poser sur mes… sur mes parents.

— Je ne suis pas sûre qu’on puisse t’aider, ma grande, répondit Jacob.

— Moi je pense que si, dit-elle en s’asseyant tout en invitant Lucinda à faire de même.

Le regard de monsieur Hallifax s’assombrit quelques secondes lorsqu’il rencontra celui, plus apeuré, de sa femme.

— Je ne sais pas par quel bout commencer. Mais je crois que vous étiez au courant pour mes parents. Que je n’ai pas atterri chez vous à douze ans par hasard. Pourquoi si tard ? J’en sais rien. Mais je suis persuadée que vous avez joué un rôle bien plus important dans mon histoire et dans la leur que ce que vous m’avez laissé penser.

Jacob secoua vivement la tête.

— Grace, Jacob, je peux vous appeler comme ça ? coupa Lucinda.

— Oui, bien sûr.

— Bien. Est-ce que vous saviez que les parents de Jenny étaient des fugitifs Thirgoths ?

— Laksh… Tanvi et Harry, se reprit Jacob, étaient des êtres spéciaux.

— Vous saviez ! s’exclama Jenny avec une colère qu’ils ne lui avaient encore jamais connue. Pourquoi vous m’avez toujours caché la vérité ?

— Parce que c’était leur souhait, ma chérie, répondit gentiment Grace.

— Et vous, vous êtes quoi ? Vous êtes quoi pour avoir été mis dans le secret, pour avoir juré de me cacher qui j’étais réellement, hein ?

— Calme-toi, ma grande, tu dois nous comprendre.

— Jenny, intervint Lucinda en posant une main sur son bras. Garde en tête la raison de notre venue.

Jenny regarda la main de son amie toujours posée sur sa peau, puis releva les yeux vers ses parents adoptifs, apaisée par cette subtile caresse. Elle prit une grande bouffée d’air avant de reprendre.

— Avant de continuer, dites-moi, vous êtes aussi des Thirgoths ?

— Non, ma chérie, nous sommes des Phosphoros. Des porteurs de lumière.

— Fantastique, ne put s’empêcher de murmurer Lucinda. Vous êtes les premiers que je rencontre.

— Tu… Tu en as déjà entendu parler ?

— Oh oui, nombreuses sont les allusions dans les légendes Thirgoths. Ils sont des sortes de gardiens de secret ; des protecteurs des Thirgoths et des autres êtres surnaturels de lumière. Ils aident dans la plus grande discrétion ceux qui savent les trouver. Il faut que vous nous aidiez, je vous en supplie. Les Hykxis, comme vous devez le savoir, se rebellent et nous avons des raisons de croire que Jenny, par le biais de ses parents, est la clef qui pourrait nous aider à mettre fin à cette catastrophe.

Soucieux de la sécurité de leur fille adoptive, Jacob et Grace racontèrent tout ce qu’ils savaient ; comment Lakshmi et Charles étaient venus les trouver ; comment ils leur avaient demandé l’aide, la protection et le secret. Mais ce que ne comprenait pas Jenny c’était le rôle qu’elle jouait là-dedans. Ses parents avaient fui sous la menace Hykxi, avaient cherché la protection pour eux et leur enfant à naître auprès des Phosphoros, leur faisant promettre de ne jamais lui révéler sa vraie nature, espérant qu’elle pourrait passer sa vie en dehors des intrigues Thirgoths mais, qu’avait-elle donc de si spécial ? C’est à ce moment que les choses se corsèrent pour Jacob et Grace, qui auraient préféré ne jamais avoir à révéler cette partie du secret. Mais il leur était impossible de mentir à une des parties impliquées dans le secret. Il en était ainsi, en tant que Phosphoros, le mensonge ne pouvait pas avoir lieu d’être entre eux et ceux qui les avaient invoqués.

— Mais Grace, Jacob, quel est le rapport entre cette boîte et moi ?

— Je ne sais pas. Je ne peux pas t’aider là-dessus, ma grande, ça sera un mystère à éclaircir. Une énigme pour vous.

Jenny passa ses mains dans ses cheveux. Elle cacha ensuite son visage dans ses paumes, cherchant un point d’ancrage entre toutes les informations.

— Maman et papa sont partis à cause de la menace Hykxi, et ils ne voulaient pas que j’y sois confrontée. Mais pourquoi ? Ils faisaient partie des meilleurs, j’aurais pu être protégée par l’Aeon, au sein du Mirin. Pourquoi moi ? sanglota-t-elle, à bout.

Jacob lança un regard peiné à Grace. Cependant, cette dernière l’encouragea à répondre, car il fallait à tout prix lever le voile, et ce malgré les conséquences que cela aurait.

— Parce que tu as une valeur bien supérieure à tous les autres Thirgoths… de par ta lignée.

— Ma lignée ? Il n’y a pas de royauté chez les miens, hein, Lucinda ?

— Non, rien de tout cela. Je ne comprends pas non plus.

— Ce que j’ai à te dire n’est pas facile, ma chérie, continua Grace. Je comprendrais que tu nous en veuilles de t’avoir caché cette partie de ton histoire, mais à vrai dire, c’était une promesse que j’avais faite à ta mère. C’est son histoire avant d’être la tienne, d’accord ?

— Je… Je suis prête.

— Tu n’es pas entièrement Thirgoth. Tu es à moitié Hykxi…

— Je… Je suis quoi ? balbutia-t-elle.

Sa voix n’était plus qu’un murmure, une plainte d’animal à l’agonie.

— Ce n’est pas possible. Dis-moi que ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible. Comment ça serait possible, répétait-elle à voix basse comme une supplication. Lucinda, si j’avais été l’une des leurs, tu l’aurais forcément vu, hein ? Dis-moi que tu l’aurais vu.

Lucinda ne sut quoi répondre et se contenta de se rapprocher de son amie tandis qu’elle exhortait madame Hallifax à continuer ses explications.

— Ta mère… Ma belle Lakshmi, dit-elle d’une voix serrée par l’émotion, a été violée par un Hykxi… Elle n’aurait pas voulu que tu l’apprennes. Ni elle, ni ton père, qui t’a aimée comme si tu étais la sienne ; qui s’était juré de faire payer à tout leur peuple. Mais avant de pouvoir envisager de telles représailles, tes parents ont dû faire face une nouvelle fois aux Hykxis, seuls, sans l’aide des Thirgoths. De leur côté, dès qu’ils apprirent la grossesse de ta mère, les ennemis voulurent mettre la main sur l’enfant à venir… Sur toi. C’est pour cela qu’ils ont fui ; qu’ils ont laissé leurs vies et leurs amis derrière eux sans jamais se retourner.

— C’est pas possible. C’est pas possible. Non ! C’est pas possible. Je ne suis pas comme eux, répéta Jenny en boucle.

— Chut, lui chuchota Lucinda, bien sûr que tu n’es pas comme eux… Je te le promets.

— Ma chérie, dit Grace en se rapprochant elle aussi de Jenny, tu n’es en rien comme ces monstres. Le sang qui coule dans tes veines ne définit pas qui tu es. C’est une des raisons pour lesquelles tes parents voulaient à tout prix te garder en dehors de ce monde. Ils ne voulaient pas que tu sois la cible des Hykxis… Ni que tu serves aux Thirgoths pour faire pression.

— Leur mort était-elle accidentelle ? demanda Lucinda.

— Non, je ne crois pas. Ils étaient à la recherche de quelque chose quand ça a mal tourné.

— C’était la boîte, vous croyez ? questionna Lucinda.

— Je ne sais pas, mon petit. Ils ne m’ont rien dit à ce propos. En tout cas Jenny est en danger… J’espère qu’elle peut compter sur vous.

— Toujours, la rassura-t-elle. Elle est bien entourée au Mirin. Mais vous savez que la journaliste de tout à l’heure est une surnaturelle, une Vipil…

— Nous savons, nous espérions en apprendre plus de notre côté…

— Non ! s’exclama Jenny. Ne vous mêlez pas de ça. Il faut que vous alliez vous mettre en sécurité quelque part.

— C’est ici chez nous, Jenny. Nous ne les laisserons pas gagner de la sorte.

— Je ne peux pas vous perdre… Pas vous, les supplia-t-elle.

— Tu ne nous perdras jamais, ma chérie, dit Jacob en apposant ses deux mains sur les joues de la jeune femme. Regarde ton poignet.

— Mon… Mon poignet ?

— Oui, donne-le-moi.

Jenny lui tendit son bras. Le vieil homme traça un signe invisible du bout de ses doigts. Un astre lumineux doté d’ailes s’imprima alors sans douleur sur sa peau fine. Incrédules, Jenny et Lucinda observèrent avec intérêt cette nouvelle marque. Même pour la rousse, qui avait été élevée parmi les Thirgoths et leurs légendes, cela restait une pure merveille.

— Tu vois ? Cette marque t’a été apposée il y a bien des années de cela. On espérait que tu n’en aies jamais besoin, mais autant qu’elle te serve maintenant. Comme le Circath te relie aux tiens, le Phosphoros te connecte à nous.

— À tous les Phosphoros ?

— Non, rien qu’à nous. Et inversement. Il te suffit de penser à nous et de tracer le signe sur ton poignet. Ce lien est indéfectible, jusqu’à ce que la mort nous sépare.

— Et qu’est-ce qu’il se passera si je l’active ?

— On saura où te trouver à chaque instant. On saura s’il y a un danger. Et c’est pareil pour nous. Maintenant, il faut que tu ailles parler au maître de ton Aeon, même si tu préférerais certainement garder ces révélations pour toi. Il en va de notre sécurité à tous, j’espère que tu le comprends.

— Promettez-moi de ne plus contacter cette Vipil, se permit de conseiller Lucinda.

— C’est promis, mon enfant. Maintenant, retournez au Thirgoth Mirin, et ne laisse pas les informations que tu viens d’apprendre entre de mauvaises mains. On se revoit bientôt, ma chérie.

Jenny serra ses parents adoptifs dans ses bras, remettant de quelques minutes leur départ. Lorsqu’elles redescendirent dans la rue, le soleil était beaucoup plus haut qu’à leur arrivée, et leurs cœurs bien plus lourds. Jenny n’osa pas prendre la parole, honteuse de qui elle était ; de ce sang qui circulait dans ses veines. Elle avait mis tellement de temps à passer de la jeune femme renfermée et apeurée à la Thirgoth qu’elle était devenue… Et voilà que désormais elle devait faire avec son statut de bâtarde. Ça se bousculait dans sa tête. Comment allait-elle annoncer la nouvelle à Jameera ? Aux autres ? Comment allait-elle être accueillie ? Elle était presque sûre que s’ils la gardaient dans leurs rangs, ce ne serait que comme appât ou monnaie d’échange.

Elle sentit tout à coup les doigts de Lucinda s’entremêler aux siens. Elle leva les yeux vers elle, avant de regarder à nouveau devant – sans pour autant lâcher sa main. Ce contact tout simple était tout ce dont elle avait besoin à cet instant. Toujours obnubilée par ses pensées, elle ne remarqua pas tout de suite qu’elle ne tenait plus simplement la main de son amie mais qu’elle caressait l’intérieur de sa paume du bout de son pouce. Et lorsqu’elle en prit conscience, elle voulut s’empresser d’arrêter. Cependant, Lucinda pressa sa main un peu plus fort, comme pour lui signifier qu’elle aussi avait besoin de cette tendresse impromptue. Elles continuèrent alors de marcher ainsi dans les rues de Londres, s’imprégnant de l’atmosphère de la ville sur leur peau. Mais tandis qu’elles n’étaient plus qu’à deux minutes du Mirin, la prétendue journaliste Vipil leur tomba dessus.

— Madame Freemont, quel hasard ! dit Lucinda.

— Le hasard n’y est pour rien, vous pouvez me croire.

— Non ? Vraiment ? Ben dis donc, je ne m’en serais pas doutée, répondit-elle, la voix suintant de sarcasme. Qu’est-ce que vous voulez ?

— La fille, répondit-elle en désignant Jenny de la tête.

— Et tu vas faire quoi, Vipil ?

La femme eut l’air décontenancée d’apprendre que sa couverture avait été aussi rapidement anéantie.

— Quoi ? rajouta Lucinda. Vous pensiez vraiment que je ne savais pas que vous étiez une Vipil ? Vous faites vraiment honneur aux rumeurs. Versatiles, mais surtout toujours étonnés par leur propre bêtise. Enfin, rien de nouveau au pays des Vipils. Je vois donc que vous avez choisi votre camp en pensant être du bon côté, comme à chaque fois… Faudrait commencer à apprendre de vos erreurs, les amis.

Jenny regarda Lucinda avec stupeur. Est-ce qu’elle était réellement en train de se moquer ouvertement d’un ennemi au risque de les mettre encore plus en danger ? La jeune femme n’avait pas l’air d’avoir envie de cesser de pousser la femme à bout. Son audace ne connaissait pas de limite, et bien que la petite brune eût aimé s’en aller au plus vite, elle devait admettre que l’échange verbal la fit plutôt rire — ce qui était positif après cette matinée chargée en émotions.

— Donnez-moi la fille, je ne lui ferai aucun mal.

— Bla bla bla. C’est mon amie, vous pensez sérieusement que je vais vous la laisser comme ça ? Vous et les Hykxis avez un problème avec le concept général de consentement. Maintenant, je vous conseille de partir, reprit-elle d’un ton beaucoup plus sec.

Mais la femme ne parut pas le moins du monde effrayée par la grande rousse. Au contraire, elle tenta même de se rapprocher de Jenny qui, se préparant à un affrontement, avait posé sa main sur le manche du kusarigama qui dépassait du col de sa veste. Et contre toute attente, elle le sortit avant même qu’un hypothétique combat n’éclate.

— Maintenant, vous reculez, intima Jenny avec une confiance qui sortait de l’ordinaire.

Mais la femme siffla comme un serpent, se penchant légèrement en avant. Jenny pensa alors qu’elle en était ridicule ; que ce rôle ne collait pas avec tout le reste : avec son attitude faiblarde, son visage apathique et ce quelque chose de malsain, comme si cette femme n’avait pas vu le soleil depuis longtemps.

— Je vous préviens une dernière fois, vous repartez d’où vous venez, ou je vous tue.

— Je comprends mieux pourquoi ils vous veulent, répondit la femme en passant sa langue sur ses lèvres gercées.

Il n’en fallut pas plus à Jenny pour faire tournoyer son arme et venir l’abattre sur le bras droit de la femme. La faucille trancha net dans la chair. Le membre retomba sur le sol. Mais alors qu’elle était obnubilée par les giclées de sang s’échappant du bras amputé, elle ne remarqua pas que le membre qu’elle venait de couper s’était mué en un large serpent. La bête siffla, puis rampa jusqu’à la jambe de Jenny, qui ne prit conscience du reptile qu’une fois sa jambe enserrée par le corps souple autour de son mollet. Elle n’avait pas vraiment peur des serpents, cependant elle ne pouvait pas non plus affirmer qu’elle était à l’aise avec l’idée qu’un tel animal puisse se trouver dans un rayon de moins de cinq mètres de sa personne.

Elle secoua sa jambe avec force. Mais plus elle essayait de faire tomber la bête et plus celle-ci resserrait sa prise autour de ses muscles. Et le temps qu’elle réagisse et qu’elle extraie les couteaux supplémentaires que Lucinda lui avait donnés avant de partir du Mirin, le serpent planta ses crocs dans la chair tendre de sa cuisse. Jenny hurla de douleur. Elle ne savait pas si une morsure de serpent était d’ordinaire si douloureuse, mais toute sa jambe semblait être en feu.

Un couteau dans une main, elle se débattit pour attraper la tête du reptile de l’autre afin de la couper. Mais la peau lisse et glissante du serpent l’empêcha de trouver la bonne approche pour le tuer sans se faire attaquer de nouveau. Toutefois, ne reculant devant rien pour se débarrasser de cette ignominie, elle sacrifia tout de même sa main vide, dans lesquels les crochets vinrent une nouvelle fois injecter leur poison, puis lacéra tout ce qu’elle put, y compris sa propre jambe. Ce ne fut qu’alors qu’elle sentit enfin la pression sur sa jambe faiblir, et le serpent tomber à ses pieds : mort. Combattant la brûlure de plus en plus intense dans ses membres, elle rejoignit Lucinda dans son combat contre la Vipil. Son amie était en train de la faire prisonnière malgré les nombreux coups de pied que la femme lui lançait dans les tibias. Jenny, n’ayant plus de temps à perdre avec tout cela planta le couteau qu’elle tenait toujours en main, dans la poitrine de la captive.

— T’étais pas obligée, dit Lucinda.

— Tu voulais en faire quoi, grogna-t-elle de douleur. L’amener au Mirin ? Elle n’aurait rien apporté de plus. Autant qu’elle soit morte et que ces cons de Hykxis comprennent que je ne me laisserai pas faire.

— Ça c’est la Jenny que j’aime, s’exclama la grande rousse avant de la serrer dans ses bras.

— Aïe, putain.

— Oh merde, désolée. Viens, je t’amène à l’infirmerie. Avec un peu de chance, on va te mettre dans la même chambre que Maeve, rigola-t-elle.

— Lucinda, c’est pas le moment. D’ailleurs, c’était quoi ce truc qui est sorti de son bras ?

— J’aurais dû te prévenir avant, mais tu ne m’as pas laissé le temps… Mais ne t’inquiète pas, le poison n’est rien comparé à celui des Hykxis. D’ici ce soir tu devrais être sortie, même si tu risques de souffrir encore un peu pendant quelques jours. Puis, pour ce qui est des coups de couteau que tu t’es infligés toute seule, bah ça, un bon gros pansement et on n’en parle plus.

— Pffff.

— Fais pas cette tête. Je suis fière de toi…

***

Installée sur un lit aux draps sombres, un Thirgoth d’un certain âge s’appliquait à extraire le poison de ses veines pendant qu’un autre s’occupait de passer des onguents sur les lacérations faites par le couteau. Une fois désinfectée, on appliqua des pansements spéciaux sur ses plaies. On la prévint qu’il faudrait les changer deux fois par jour afin que les restes du venin Vipil, absorbés par la compresse, ne restent pas en contact avec sa peau.

— Tu pourras sortir ce soir, en attendant, il faut te reposer, lui expliqua un des deux guérisseurs.

— Je ne peux pas rester, il faut que j’aille voir Soren, s’empressa-t-elle de dire.

— Je te le déconseille vivement. Le poison n’est peut-être pas le plus toxique mais il me semble que tu as été mise à rude épreuve et que la moindre des choses serait de t’accorder quelques heures sous notre surveillance.

— Ne vous inquiétez pas, répondit-elle à l’attention des deux soigneurs. Si je ne me sens pas bien, je reviens vous voir.

Elle sauta alors du lit, retenant un petit cri de douleur. Elle esquissa un sourire qui ressemblait à une grimace, et s’en alla en boitillant jusqu’au bureau de Soren. Là-bas l’attendaient Lucinda et Jameera. Elle n’avait pas eu de nouvelles de Jack depuis leur dernière altercation, et se demandait bien ce que son ami pouvait être en train de faire, puis se promit de prendre de ses nouvelles malgré tout.

— Ah ! Jenny ! Lucinda était en train de me raconter votre petite rencontre avec ces vils Vipils, le salua l’aîné des Harlow. Mais viens donc t’asseoir, ne reste pas debout.

— Merci. Mais ce n’est rien. Le plus important c’est ce que j’ai appris de la bouche de monsieur et madame Hallifax.

Elle ne pouvait pas les appeler ses parents devant eux. C’était déjà assez dur de devoir leur raconter son histoire, sa naissance ainsi que son sang Hykxi, sans rentrer dans un sentimentalisme supplémentaire. Elle raconta d’ailleurs ce qu’il s’était dit d’une voix détachée, très professionnelle, sans rien laisser paraître de son trouble.

— Tu es donc sous la double protection des Thirgoths et des Phosphoros… dit Jameera d’une voix monocorde.

— Ça pose un problème ? se permit de demander Jenny.

— Non, pas plus que ton sang Hykxi. D’ailleurs, pour l’instant, nous ne mettrons pas tout le monde au courant. Seuls quelques privilégiés seront tenus dans la confidence.

— Ça marche pour moi, répondit immédiatement la petite brune, trop contente de ne pas avoir à afficher cette nature encore douloureuse à accepter.

— Maintenant, j’aimerais parler en tête à tête avec toi, si tu le permets.

— Est-ce que Lucinda peut rester ?

La maîtresse de l’Aeon dirigea son regard sombre vers le bras droit de l’institut, avant de répondre que si telle était sa volonté, elle ne s’y opposerait pas.

Toutes trois se dirigèrent alors vers les appartements de Jameera, qui avait pris des airs de bureau d’investigation plus que d’habitation. Sans perdre de temps, la mère de Jack arrangea les nouvelles informations obtenues de manière à connecter tous les éléments pouvant l’être, puis Jenny lui demanda de but en blanc comment il se pouvait qu’elle porte en elle les gènes Hykxis sans que personne ne s’en soit aperçu.

— Je ne sais pas. Rien chez toi ne nous a alertés.

— Je pourrai rester parmi vous ? demanda-t-elle, inquiète.

— Bien sûr. Tu as prouvé plus d’une fois ton allégeance. Tu es la fille de ma meilleure amie, et j’aurais aimé qu’elle puisse se confier à moi à l’époque. Il est trop tard maintenant, mais je lui dois de continuer à te protéger comme elle le voulait. Maintenant, repose-toi. Si tu es d’aplomb, tu partiras en repérage demain avec Jack et Even.

— Merci, dit-elle simplement avant de partir en direction de la chambre de Lucinda.

— Tu sais que ta chambre ne se trouve pas dans cette direction, hein ? la questionna la grande rousse avec un petit sourire.

— J’ai pas envie d’être seule dans une chambre qui n’est pas vraiment la mienne, alors je squatte chez toi, lui répondit-elle en toute honnêteté avant de lui prendre la main.

— Pas de soucis. Par contre, je ne peux pas passer mes journées avec toi, j’ai des responsabilités qui m’attendent…

— OK, ok… répondit-elle à contrecœur.

— M’en veux pas. Promis, je fais ce que j’ai à faire et je reviens te voir dès que j’ai un moment.

Jenny dut se contenter de cette promesse. Une fois dans la chambre de son amie, elle enleva son pantalon ensanglanté et passa les habits les plus larges que son amie lui avait prêtés.

— T’as pas plus large ?

— Tu veux pas carrément aller demander à Jack ? C’est bon, ça ne frotte pas à ton pansement, c’est l’essentiel. Tiens, la télécommande. Et fais comme chez toi, je te ramène à manger tout à l’heure.

— Merci. Je peux faire venir Jack ici ou ça te dérange ?

Lucinda se renfrogna légèrement.

— Non, tu peux. Mais ne laisse pas ce con toucher à ma console, il me nique mes parties à chaque fois.

— C’est juré ! J’ai juste besoin de lui parler. Il faut qu’il soit au courant de ce que j’ai appris et je préfère qu’il l’apprenne de ma bouche. Après tout, c’est mon ami.

— Un ami qui aimerait bien faire autre chose de ta bouche que de t’entendre parler, marmonna la rousse.

— Hein ? Qu’est-ce que t’as dit ?

— Rien, je pensais au cours que je devais donner. Et après je dois rencontrer des surnaturels avec mon frère. Je me parlais toute seule, mentit-elle pour sauver la face. Allez, bisous !

Mais aussitôt Lucinda hors de vue, elle se rappela avoir oublié de demander quelque chose à Jameera. Alors, aussi vite que le lui permit sa jambe blessée, elle retourna voir la maîtresse de l’Aeon.

— Jenny ?

— Excuse-moi, je voulais savoir si je pouvais emporter la boîte avec moi pour l’étudier. Je me disais, je sais pas, c’est sûrement débile, mais que si c’était connecté à moi, peut-être que j’y verrais quelque chose de plus…

— Je ne sais pas… C’est trop risqué.

— Mais… Je ne compte pas l’emporter en dehors de l’institut. Même pas en dehors de ma chambre.

— Elle a été mise sous clef pour plus de protection. Je ne peux pas prendre cette décision seule, mais si cela s’avère possible je viendrai te la remettre en main propre.

— D’accord. Merci encore, dit-elle en prenant congé.

Sur le chemin de retour, elle envoya un message à Jack en lui disant qu’elle avait des nouvelles et qu’il fallait absolument qu’elle lui en parle. Seulement dix minutes plus tard, il tapa à la porte de Lucinda.

— Tu as emménagé ici maintenant ?

— Non. J’me sens bien là, et avec ma jambe autant avoir quelqu’un pour m’aider au besoin.

— Ta jambe ?

— Oui, j’ai été blessée ce matin, c’est de ça dont je voulais te parler parce qu’on doit partir en repérage demain.

— Tu penses vraiment qu’avec ta jambe tu vas y arriver ?

— Ils m’ont dit que oui. Le venin Vipil quittera mon corps progressivement et pour le reste, avec les drogues qu’ils m’ont données, ils m’ont dit que le temps de la patrouille tout irait bien. Je leur fais confiance et je ne veux plus rester sur la touche. Encore moins maintenant que je suis sûre que tout cela me concerne directement.

— Dis-moi tout, vas-y.

Jenny raconta une nouvelle fois ses aventures de la matinée, et chercha dans le regard de son ancien colocataire un quelconque signe de dégoût à son égard. Elle fut soulagée de voir que rien de ce qu’elle venait de lui apprendre ne changeait son amitié pour elle. Elle fut d’autant plus étonnée de le voir se rapprocher d’elle pour la prendre dans ses bras.

— Sache que ça ne change rien à ce que je ressens pour toi, lui dit-il en la serrant un peu plus fort.

— Merci d’être mon ami, répondit-elle en essayant de ne pas interpréter au-delà des paroles de Jack.

— Jenny, souffla-t-il dans ses cheveux.

— Hum ?

— Non rien, se reprit-il en déposant un baiser au creux de son cou.

— Jack ? dit-elle prise de court. Tu fais quoi là ?

Et comme seule réponse, le beau métis aux yeux de la couleur de l’océan s’écarta assez d’elle pour pouvoir venir écraser ses lèvres sur celles de Jenny. Pétrifiée par la panique, elle mit une seconde de trop à réagir. Dès lors tout s’enchaîna trop vite.

Il se fit plus pressant et ses lèvres plus avides. Mais lorsqu’elle sentit le bout de sa langue chaude caresser ses lèvres pulpeuses, ce fut le déclic. Elle le repoussa de toutes ses forces, les larmes aux yeux, tandis que Lucinda se tenait sur le pas de sa porte, verte de rage. Ses yeux noirs ne cessèrent de faire des allers-retours entre la jeune femme et son ami de toujours. Elle les avait surpris la main dans le sac, et si elle avait pu constater par elle-même le rejet de Jenny, elle ne put s’empêcher de sentir une colère sourde s’emparer de tout son être.

Jenny ne remarqua sa présence que lorsque la manette de la console vint percuter la tête de Jack, qui en proie à ses propres désirs n’avait pas remarqué lui non plus la présence de la grande rousse. Une fois le coup asséné, sa rage se déchaîna avec encore plus de vivacité. Un tourbillon d’objets les plus divers s’éleva au centre de la chambre, avec Jack comme seule cible. Pendant qu’il essayait tant bien que mal d’éviter les assauts, transmutant de tous les côtés, il dut se rendre à l’évidence : la colère de son amie défiait toutes les lois Thirgoths. De son côté, elle profita de sa confusion pour se ruer sur lui en se métamorphosant en un aigle majestueusement dangereux. Sous sa forme animale, elle vola au-dessus de la tête de Jack, et griffa tout ce qui pouvait l’être, puis se servit de son bec aiguisé afin d’infliger de nouvelles blessures.

— LUCINDA ! STOP ! hurla Jenny en tentant d’arrêter le temps.

Ce fut une tentative vaine. Alors, elle se métamorphosa à son tour et se jeta sur elle, profitant d’un moment d’inattention pour la projeter au sol avant de reprendre forme humaine. Jenny était maintenant à califourchon sur son amie, lui immobilisant les bras au sol. Jack essaya de venir aider la petite brune, toutefois cette dernière rejeta toute aide.

— Pars, Jack. Tout de suite.

Une fois qu’elle se fut assurée qu’elles n’étaient plus que toutes les deux, Jenny se releva lentement, libérant doucement son emprise, puis se laissa tomber sur les fesses, aux pieds de la grande rousse. Le regard de Lucinda était toujours aussi sombre qu’une tempête, et l’œil du cyclone n’était rien d’autre que le visage de Jenny, dont les lèvres avaient goûté celles de Jack.

Elles restèrent ainsi, en silence, avant que Lucinda, incapable de supporter la vue de son amie, de cette chambre, de la vision qu’elle venait d’apercevoir, se replie dans son invisibilité. Elle savait pertinemment que son amie, comme tout Thirgoth, était capable de l’apercevoir, et que la supercherie ne prenait pas parmi les siens, mais elle espérait ainsi lui faire comprendre qu’elle voulait s’enfuir, la laisser derrière elle, ne plus lui laisser le choix de la parole. Elle quitta ensuite prestement ses appartements. Elle marcha d’un pas quasi militaire à travers les couloirs du Mirin, alpagua certains des jeunes en âge de rejoindre les prochaines patrouilles, et les invita à la rejoindre dans une des salles de combat.

— On ne va pas au Dojo, Lucy ? demanda l’un d’eux.

— Non. Pas aujourd’hui. Vous allez passer à l’étape supérieure.

— Cool ! dit une des jeunes filles présentes.

— Tu jugeras de si c’était cool une fois que t’auras survécu, la rabroua Lucinda.

— On a le droit à quelles armes ?

— Vos dons et votre cervelle. Rien de plus.

— Mais ce n’est pas juste.

— Tu crois que la vie est juste ? Tu crois vraiment que tu seras toujours armé ? Toujours prêt ? Que ton adversaire va venir gentiment s’annoncer à toi ? NON ! Alors maintenant, il va falloir apprendre à faire sans. Vous devez être capables de vous défendre sans même utiliser vos dons. Vous devez pouvoir mettre un ennemi à terre par la simple stratégie et le combat rapproché, c’est compris ?

— Oui, Lucy, dirent-ils en chœur.

Les deux heures suivantes se déroulèrent dans les cris, la sueur et la discipline. Les jeunes furent mis à rude épreuve par leur mentor, pour qui rien ne devait être laissé au hasard. Elle les poussa jusqu’à leurs propres limites, avant de se joindre à eux afin de laver les derniers restes de sa colère. Elle ne voulait pas penser à Jenny. Pourtant, tout dans son corps la faisait souffrir au souvenir de leurs bouches scellées.

Quand l’alarme de fin résonna enfin dans la pièce, elle essuya d’un revers de poignet son front luisant de transpiration, libéra les adolescents qui ne tenaient presque plus debout, puis frappa une dernière fois. Cette fois-ci ce fut son poing qui rentra en contact avec la vitre de séparation, créant un impact important dans la paroi de verre. Elle ferma ensuite la porte de sa main ensanglantée, et l’air fier, se dirigea vers l’armurerie, où elle savait que Pearson attendait qu’on vienne le déranger.

— Lucy, qu’est-ce que tu t’es fait à la main ?

— Entraînement. D’ailleurs la salle E4 a subi des dommages…. Si tu peux t’en occuper.

— Encore ? Tu peux pas éviter de bousiller toutes nos salles d’entraînement ? T’es pas un bulldozer.

— J’fais ce que je veux. Maintenant, laisse-moi m’occuper de mes armes. J’ai besoin de calme.

Pearson connaissait maintenant Lucinda depuis des années. Il l’avait vue naître et grandir, loin de ses parents, avec Soren comme seule famille. Il connaissait l’attitude revêche de la jeune femme, qui cachait souvent un grand besoin de compréhension. Néanmoins, jamais elle n’aurait demandé à qui que ce soit de la consoler ou de lui apporter du réconfort. Elle le trouvait toute seule dans le combat ainsi que dans les armes. Et étant donné l’état de ses phalanges, sur lesquelles le sang commençait doucement à sécher, il comprit qu’il valait mieux faire place nette. Il la laissa donc maîtresse de son antre, seule personne à qui il pouvait confier l’armurerie sans craindre qu’on abîme les armes s’y trouvant.

Une fois Pearson hors de vue, Lucinda s’assit autour de l’îlot de verre. Elle disposa devant elle tout le matériel dont elle avait besoin, puis commença son rituel. Ses couteaux à la lame noire étaient ses vrais amis. Elle n’avait pas été déçue une seule fois. Jamais de faux plan. Jamais de trahison. Toujours à portée de main. Cependant, aujourd’hui, fatiguée par ses propres pensées, elle enclencha la musique, qui se diffusa avec délicatesse dans l’armurerie. Si le style était brutal, le niveau sonore rendait la chose plus douce qu’une chanson d’amour. Malheureusement, son petit coin de paradis – sa soupape de sécurité – fut réduit à néant lorsque son frère vint la trouver.

— Lucy, il faut que tu partes immédiatement rejoindre des Thirgoths d’un autre Aeon. Il s’est passé quelque chose.

— Où ça ?

— Pas sur Londres. Mais faut que tu y ailles quand même. Even et Babylon viennent avec toi. Je ne sais pas combien de temps tu seras partie, mais les Hykxis n’ont pas prévu de s’arrêter à mon avis.

— Ils sont toujours à la recherche de Jenny ?

— Il semblerait que oui. Elle devait partir en patrouille demain mais il est hors de question qu’elle mette un pied en dehors de l’institut tant que tu n’es pas revenue avec plus d’informations.

— Mais pourquoi la chercheraient-ils ailleurs qu’à Londres ? Ça n’a pas de sens.

— Je pense que ses Phosphoros les ont menés exprès sur une autre piste.

— Ne me dit pas qu’ils sont en danger ! Tu sais que Jenny mourrait de chagrin s’il leur arrivait quelque chose.

— Je ne sais pas, Lucy. Je te fais confiance plus qu’à personne pour gérer cette merde. Tu y vas, tu fais ce qu’il y a à faire, tu ramènes le plus d’entre nous en vie. Je te donne la permission exceptionnelle de ramener monsieur et madame Hallifax chez nous s’il le faut. Tu m’as bien compris ? Et ramène-moi Even et Babylon en vie.

— Tu sais bien que je ferai tout pour les miens. Laisse-moi le temps de préparer ce dont j’ai besoin et je pars. Promis, je protégerai Babylon coûte que coûte.

Peu de personnes étaient au courant, mais la proximité de la fratrie Harlow était sans limites – malgré les prises de bec récurrentes. Elle connaissait la relation qu’entretenait son frère avec Babylon, et jamais elle ne risquerait de briser le cœur de son grand frère en regardant l’homme qu’il aimait mourir. Peu importe que la mort soit héroïque, qu’elle témoigne de l’appartenance sans faille aux Thirgoths, elle se sacrifierait sans réfléchir pour son frère et son bonheur. Après tout, elle n’avait personne d’autre pour qui elle ferait un tel don de soi ; personne pour attendre son retour comme l’un attend l’autre après une mission.

Elle remballa ce qu’elle était en train de faire puis se précipita dans sa chambre afin de préparer le minimum nécessaire à sa mission à venir. Elle supposa que Babylon était en train de dire au revoir à Soren au cas où quelque chose se passerait mal – c’était leur petit rituel, et Lucinda était bien la seule au courant – tandis qu’Even devait faire de même avec Maeve. Quant à elle, ce fut sans surprise qu’elle trouva sa chambre vide, sans aucune trace de Jenny. Les affaires de son amie n’étaient plus là elles non plus. Elle décida donc de ne pas faire cas d’elle. Elle était sur le départ, et comme elle n’avait personne à prévenir qu’elle partait pour Dieu sait combien de temps, elle entassa des t-shirts et des pantalons dans un petit sac de voyage qu’elle passa ensuite en bandoulière par-dessus sa tête. Elle ne s’attarda pas dans ses appartements, et rejoignit l’armurerie au plus vite. Outre ses couteaux déjà bien rangés contre ses cuisses, elle emmena avec elle un bâton de combat ainsi que quelques grenades hallucinogènes, qu’elle cala dans une des nombreuses cachettes dont recelaient ses vêtements. Babylon et Even arrivèrent peu après, faisant de même que la grande rousse. Puis, d’un commun accord, tous partirent en direction de Birmingham.

Une fois sur place, les trois acolytes furent immédiatement accueillis par le directeur du Mirin de la ville, qui leur expliqua les raisons de leur présence. Une armée de Hykxis avait semé le chaos dans une chasse à travers différents quartiers. Chaque personne retrouvée morte – et portant la trace d’un meurtre Hykxi sur le blanc de l’œil – était de sexe féminin. Toutes ces femmes étaient âgées d’une vingtaine d’années. Toutes étaient indiennes. Toutes avaient pour point commun une ressemblance avec Jenny Gardner : la taille, le poids, la couleur des yeux. Et à chaque méprise de leur part, l’humain avait été éliminé sans scrupule. Les détonations lors de leur arrivée sur la ville avaient alerté les Thirgoths locaux, qui s’étaient aussitôt déployés à travers les boyaux de la ville, capturant de ci et de là des ennemis, sans pour autant pouvoir mettre une fin définitive aux attaques.

— Est-ce qu’on peut voir les corps ? demanda Lucinda.

— Bien sûr. Je vous y amène dès que nous serons de retour au Thirgoth Mirin. Je voudrais d’abord vous montrer les scènes de crime.

— Pourquoi ? demanda Babylon avec intérêt.

— Parce qu’on a retrouvé des indices à côté de chaque corps.

— D’accord. On vous suit. Even, Lucinda, vos armes sont à portée de main ?

Les deux amis acquiescèrent, sentant le poids de leur équipement contre leur corps. La traque ne faisait que commencer.

— Voilà, dit Dominic, le directeur de Birmingham. On y est. Le premier corps a été retrouvé là-bas, dit-il en pointant du doigt un recoin près d’une poubelle. Et juste à côté, dessiné sur le mur, il y avait ça.

Il les emmena précisément à l’endroit où un signe distinct avait été gravé à même la pierre. Lucinda fut la première à réagir.

— Le Circath représente notre communauté, le Phosphorus la protection des êtres de lumière, dit-elle à voix haute en passant l’extrémité de ses doigts sur les sillons blancs.

— Pourquoi sont-ils barrés de la sorte ? questionna Dominic.

— Personne ne vous a encore averti ? demanda Even.

— Non. Que se passe-t-il ?

— Les Hykxis semblent en avoir après l’une des nôtres, Jenny Gardner. Après la fuite de ses parents, elle a été placée sous la protection d’un couple de Phosphoros. C’est donc une menace explicite. Elle n’est plus à l’abri de rien.

— Mais pourquoi la veulent-ils ? C’est incompréhensible.

— Parce que c’est un hybride. Elle est à moitié Hykxi…

— Quoi ? Et vous l’acceptez parmi vous ?

— Elle nous a montré son appartenance, nous n’avons aucune raison de penser qu’elle pourrait nous trahir. Elle est l’une des nôtres, et j’ai toute confiance en elle, coupa Even.

— Si vous le dites… Et la boîte dont nous a parlé Jameera ?

— Les deux sont liés. On ne sait pas pourquoi. Mais ils veulent Jenny… Et la boîte.

— Il n’y a pas moyen de créer un échange ?

— Vous êtes sérieux ? coupa sèchement Lucinda.

— Vous échangeriez un membre de votre Mirin pour la paix ? Non ! Je ne pense pas ! continua-t-elle sans lui laisser le temps de répondre. Etre Thirgoth signifie se battre jusqu’à la fin, y rester s’il le faut, mais ne jamais abandonner l’un des nôtres.

— Elle reste toutefois en partie Hykxi…

— Elle est Thirgoth jusqu’au bout. Fille de Thirgoths particulièrement dévoués. Elle n’a pas à porter le fardeau de l’atrocité commise par un de ces monstres, sous prétexte qu’ils ont abusé de sa mère. C’est bien clair ? trancha Lucinda.

— Je ne vous ai pas bien entendu, renchérit Babylon.

— Bien. Si vous lui faites confiance. En attendant, il faut réussir à contrecarrer les plans des Hykxis. Pourquoi sont-ils venus ici ?

— Parce que les Phosphoros dont je vous ai parlé les ont menés ici pour les éloigner d’elle. Il faut d’ailleurs que nous mettions la main sur eux le plus vite possible. Il en va de leur sécurité. Est-ce que vous auriez, par hasard, entendu ou vu quelque chose d’inhabituel durant vos patrouilles ? Quelque chose qui pourrait avoir un lien avec les personnes que nous cherchons ? Un point de départ.

— Pas que je sache.

— Il faut que j’appelle Jenny. Attendez-moi, déclara soudainement Lucinda.

Le téléphone sonna plusieurs fois dans le vide avant que la jeune femme ne finisse par décrocher, la voix serrée par l’angoisse.

— Lucinda ? T’es où ?

— Loin. J’ai besoin que tu contactes tes parents.

— C’est-à-dire loin ? Pourquoi t’es partie sans rien dire ?

— C’est pas le moment. Je n’ai pas de compte à rendre, je suis en mission. J’ai besoin que tu contactes tes parents, que tu fasses leur truc sur ton poignet, et que tu me dises où ils se trouvent.

— Mais, dis-moi juste…

— Je n’ai pas le temps Jenny, coupa-t-elle de façon à protéger ses propres sentiments en repoussant son amie par tous les moyens possible.

Bon gré mal gré, la petite brune, cloîtrée au sein du Thirgoth Mirin de Londres, activa la marque invisible sur son poignet. Elle ne savait pas vraiment à quoi elle devait s’attendre, mais lorsqu’apparut l’astre ailé sur sa peau, elle ressentit une connexion puissante avec Grace et Jacob. C’était une sensation bien plus forte que celle que le Circath provoquait entre les Thirgoths. Son corps vibrait sur la même onde que celle de ses parents adoptifs. Une fois l’activation établie, leurs trois cœurs ne firent plus qu’un, et leurs esprits communiquèrent comme une seule et même personne.

— Lucinda ? T’es toujours là ?

— Oui. Tu as pu voir quelque chose ?

— Je ne sais pas comment ça marche. Mais je sens un signal… Le Weoley Castle à… À Birmingham ? Je ne comprends pas. Il y a des ruines de château, c’est très vert, mais je ne vois pas d’habitation. Pourquoi Birmingham ?

— OK. C’est déjà un point de départ.

— Tu peux m’expliquer ce qu’il se passe ?

— Je ne peux pas. Je te rappelle si j’en ai l’occasion, dit-elle en raccrochant.

— Weoley Castle, ça vous parle ? demanda rapidement Lucinda à Dominic.

— Oui, ce sont les ruines d’un château. Il n’y a pas grand-chose à voir, à part pour les touristes qui voudraient passer un moment dans un espace vert et s’imprégner de l’histoire de Birmingham. 

— Il faut qu’on y aille immédiatement, continua-t-elle sans lui donner plus d’explications. J’ai besoin de Thirgoths pour gonfler mon équipe. 

— Très bien. Des renforts seront présents sur les lieux. Allons-y.

Pendant le trajet jusque sur le site historique, Lucinda sentit son téléphone vibrer à plusieurs reprises dans sa poche, consciente plus que de coutume de la présence de Jenny où qu’elle aille. Cela ne rata pas. Quand elle sortit son mobile pour l’éteindre, plusieurs messages non lus de son amie étaient en attente, telle une épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Malheureusement, elle faisait tout cela pour elle… En partie. Enfin, pour l’avenir des Thirgoths et de la population, donc plutôt à cause, que pour elle. 

Sur place, elle ne fut qu’à moitié surprise de se rendre compte que les lieux étaient déserts. Pourtant, sans pour autant savoir comment fonctionnait le lien qui unissait monsieur et madame Hallifax à Jenny, elle restait persuadée que la connexion ne pouvait pas être contrefaite. Le lien avait été établi. Il ne restait donc plus qu’à faire tomber les barrières. Lucinda essaya alors de se rappeler ce qu’elle avait entendu – ou lu – tout au long de son enfance concernant les Phosphoros. Il fallait qu’elle rassemble ses souvenirs, qu’elle établisse mentalement la liste de leurs pouvoirs et capacités, afin de comprendre où ils avaient bien pu se cacher. 

— Babylon, Even, si je vous dis Phosphoros, vous pensez à quoi ? 

— Êtres de lumière ?

— Protecteurs ?

— Mais encore ? Quelque chose qui pourrait nous aider. Quelque chose que je n’ai pas encore saisi. 

Les trois amis firent fi de la présence de Dominic et des autres Thirgoths en train d’arriver. Ils se mirent à réfléchir sans relâche, creusant dans les tréfonds de leurs mémoires afin de se rappeler d’un élément que tous semblaient prêts à pointer du doigt sans pour autant y arriver.

— Dissimulation ! cria Even.

— Dissimulation ? demandèrent Babylon et Lucinda d’une même voix.

— Oui. Je me rappelle, quand j’étais petit, mes parents me parlaient de ces êtres capables de vivre toute une vie dans l’ombre malgré la lumière qui émanait d’eux. Ils se dissimuleraient parmi les humains, attendant de devenir les protecteurs de surnaturels dans le besoin. Les légendes que ma mère me racontait parlaient de leur façon de pouvoir se dissimuler aux yeux de tous quand le besoin était trop grand. S’ils n’avaient pas d’endroit où se cacher, où vivre, si une urgence les appelait, ils étaient capables de créer une sorte de bouclier d’invisibilité que seuls leurs protégés ou d’autres Phosphoros pouvaient détecter. 

— Il va falloir me dire comment tu peux te souvenir de tous les contes et légendes que nous racontaient nos parents…. Mais si c’est bien ça, c’est génial, trépigna Lucinda. Bon ! Il ne reste plus qu’à les faire sortir de leur invisibilité si on veut pouvoir les retrouver. 

— Tu ne te rappelles pas s’il était question d’un moyen pour déceler une présence ?

— Non… Je ne pensais même pas que tout cela était réellement vrai. Enfin qu’une petite partie, mais pour tout le reste j’ai toujours cru que c’était pour nous faire rêver…

— Tu sais pourtant bien que toutes les légendes sont vraies, lui rappela Babylon.

— Bon maintenant qu’on a établi le lien, les rappela à l’ordre la grande rousse, il nous faut une stratégie. En plus, les autres Thirgoths sont arrivés, il ne faut pas qu’on passe pour des losers.

— La Lucy qu’on connaît tous est toujours présente à ce que je vois, rigola Babylon. Une vraie Harlow comme on les aime !

Après avoir retardé le moment de saluer les Thirgoths venus apporter leur aide, les trois amis durent se contraindre à aller à leur rencontre. Le directeur de l’institut de Birmingham n’avait pas menti en leur promettant de l’aide : huit Thirgoths étaient présents, subtilement armés, et avec une expérience du terrain sans pareille.

— Lucinda, laissez-moi vous présenter les miens, entama Dominic.

Mais la sœur Harlow n’écoutait déjà plus. Elle avait repéré dans l’assemblée, un visage bien trop familier. Une tête qu’elle aurait préféré laisser au passé. Mais malheureusement, tout dans cette mission semblait revêtir un aspect personnel. C’était comme si l’univers s’était ligué contre elle afin de lui faire passer un foutu message alors qu’elle avait déjà beaucoup trop à gérer.

Les gens défilèrent alors chacun leur tour devant eux pour leur serrer la main, mais Lucinda n’arrivait pas à détacher son regard d’une certaine personne en particulier. Et lorsque son tour arriva, le bras droit du Mirin de Londres retrouva immédiatement son impassibilité — qu’elle maîtrisait à la perfection. Ce fut donc avec la tête haute, l’air fier et la voix légèrement cassante qu’elle salua ladite personne.

— Dani, je ne pensais pas te voir ici.

— Je ne pensais pas non plus te voir dans les parages, répondit-elle machinalement avant de lâcher sa main.

Là-dessus, les deux femmes se séparèrent. Lucinda profita de devoir présenter les enjeux de leur mission afin de pouvoir mettre de la distance entre elle et Dani, dont elle sentait le regard percer des trous dans son dos.

— Bonjour, je m’appelle Lucinda Harlow du Mirin de Londres. Nous sommes ici avec Even Marshall et Babylon Ferrano suite aux meurtres Hykxis perpétrés dans votre ville. Comme vous le savez, les rebelles ont commencé il y a quelques semaines à semer la panique dans Londres. Nous avons établi un lien entre plusieurs éléments, dont une personne sous la protection de notre Mirin… Une Thirgoth. C’est elle qu’ils recherchent en priorité car elle est la clef d’une énigme qui nous échappe encore en partie. La jeune femme qu’ils cherchent s’appelle Jenny Gardner, un mètre cinq-huit, d’origine indienne, les yeux verts, ronde. Elle est sous la protection de l’Aeon de Londres, mais également de Phosphoros. C’est cette dernière composante qui nous a amenés exactement ici. Pour éloigner les Hykxis de leur cible, il semblerait qu’ils aient envoyé les ennemis sur une fausse piste.

— Et c’est nous qui récoltons les meurtres… répliqua Dani à demi-voix.

— Quelque chose à redire ? demanda sèchement Lucinda en faisant mine de ne pas avoir entendu de qui provenait la remarque. Personne ? Bien. Je ne suis pas ici chez moi, mais j’ai été missionnée par les Aeons de nos villes ainsi que par le chef de notre Mirin afin de rétablir l’ordre. La coopération entre Thirgoths se doit d’être exemplaire et totale. Me suis-je bien faite comprendre ?

Malgré son âge, le discours et l’aplomb dont Lucinda fit preuve ne purent que rassembler les Thirgoths de Birmingham.

Cependant, tous se rendirent bien vite compte qu’ils ne trouveraient pas la solution sur les lieux même, et qu’il leur faudrait unir leurs forces et réfléchir à partir des données dont recelait le Mirin. C’est ainsi qu’après plus d’une heure à arpenter les ruines du château, Lucinda et ses deux coéquipiers furent escortés jusqu’à l’institut.

Le centre était totalement différent du leur. Si nombre de pièces avaient les mêmes fonctions que chez eux, la décoration, l’emplacement, ainsi que le fonctionnement, différaient sur tous les autres points.

Lucinda y rentra avec appréhension. Elle observait tout, et prenait des notes mentales sur chacun des habitants de ce Mirin. Ici, il n’y avait pas la même convivialité que chez eux. Tout paraissait beaucoup plus strict, plus cadré. Les jeunes ne déambulaient pas entre leurs entraînements, ne traînaient pas dans la salle commune, et il ne semblait pas y avoir un seul électron libre comme à Londres. Lucinda, Even et Babylon eurent du mal à cacher leur malaise face à tant de rigidité. Mais si Soren les avait envoyés sur place, c’était pour une bonne raison, et ils devaient garder ça à l’esprit.

Toutefois, le reste de la journée se passa sans encombre, entre archives, concertations et mise en commun.

Par chance, Lucinda n’eut pas à recroiser le chemin de Dani. Néanmoins, Babylon et Even, poussés par la curiosité, ainsi que par une amitié de longue date, ne laissèrent pas la chance à leur amie de se débiner. En effet, alors qu’ils attendaient de pouvoir établir une connexion vidéo avec leur Mirin dans une pièce à l’écart, ils l’assaillirent de questions.

— C’est qui cette Dani ? demanda Even sans prendre de gants.

— Une Thirgoth.

— Non ? Pas possible ! Tu m’en apprends une, railla-t-il.

— Vous vous connaissez d’où ? renchérit Babylon.

— Une ancienne amie.

— Seulement amie ? questionna encore Babylon.

— Ex. Ex-copine, ex-amie. Enfin tout ça, c’est du passé. J’ai pas envie de parler d’elle, coupa-t-elle.

— Une dernière question, dit Even. Ça s’est mal terminé ? T’es sûre que ça va aller ?

— Oui, ça a mal fini. Oui, ça va aller. Par contre, j’espère que Soren a prévu un endroit où crécher parce que j’ai pas vraiment envie de passer mes nuits à l’intérieur de ce sarcophage de culs serrés. Encore moins alors que mon ex est dans les parages.

— Euh…. Franchement, je ne sais pas s’il a prévu quelque chose. Tu sais comment il est, les Thirgoths restent avec les Thirgoths.

— Oui, enfin quand vous partez en mission, vous ne logez pas dans les Mirin alentour, vous.

— Parce que les missions ne les regardent pas. Là, on est chez eux. Sûrement qu’ils voudront nous garder sous le coude. De toute façon, tu vas pouvoir demander à Soren rapidement, lui dit-il en montrant la caméra.

En effet, à peine Babylon eut-il fini sa phrase que l’écran s’alluma, dévoilant le visage préoccupé de Soren.

— Que se passe-t-il ? demandèrent-ils de concert en voyant la mine préoccupée de leur directeur.

— Il se pourrait que les Hykxis ne soient pas dupes. Ils continuent leurs recherches ici même, à Londres.

— Des nouveaux meurtres à déplorer ? questionna Even.

— Malheureusement, oui. À ce rythme, il va être difficile, malgré nos agents infiltrés, de continuer à effacer les preuves. Sans parler de Jenny qui ne tient plus en place.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? demanda Lucinda, incapable de retenir sa curiosité.

— Elle essaye tant bien que mal de comprendre comment elle pourrait ouvrir la boîte ; ou trouver comment l’activer. Elle veut à tout prix suivre Jack sur le terrain, trouver des Hykxis et les affronter. Mais je la retiens ici comme je peux. Elle ne supporte plus d’être couvée, et j’ai beau lui avoir demandé de s’occuper de tâches importantes au sein du Mirin avec Maeve qui vient de sortir de l’unité de soins, elle bout. Je ne l’ai jamais vue comme ça. Elle t’a dit quelque chose avant que tu ne partes, Lucy ?

— Je ne l’ai pas vue avant de partir, dit-elle entre ses dents.

— Je comprends mieux… répondit son frère à demi mots. Et vous, de votre côté, du nouveau ?

— À peine. On a trouvé un lieu, mais rien sur les Phosphoros. Le nombre de victimes ici a été impressionnant. Toutes répondent aux mêmes critères que Jenny… Mais si on ne trouve rien de plus, je ne vois pas l’intérêt de rester ici plusieurs jours. D’ailleurs, en parlant de ça, dit-elle en sautant sur l’occasion, tu nous as trouvé une planque Thirgoth pour dormir ?

— D’accord. Faites au mieux. C’est vital. Et concernant votre séjour, vous resterez au Mirin de Birmingham.

— Putain, siffla Lucinda en se tournant. Génial. La prochaine fois, Soren, tu nous trouves autre chose. T’as d’autres informations ? Je vais trouver Dominic pour arranger les couchages…

— Non, vous pouvez y aller.

Even et Lucinda étaient en train de sortir lorsque la voix de Soren résonna une dernière fois.

— Babylon ! Un instant s’il te plaît !

— Qu’est-ce qu’il se passe avec Lucinda ?

— Une certaine Dani est ici…

— Merde. Bon, il faut que vous vous débarrassiez de cette mission au plus tôt alors.

— À ce point-là ?

— Oui, fais-moi confiance…

— Bon, sinon… On a un moment ensemble et c’est de ta sœur que tu veux qu’on parle ?

Soren sourit à cette petite remarque. Il profita de ces deux minutes pour discuter avec son compagnon. Cependant, comme ils ne souhaitaient pas éveiller les soupçons, ils abrégèrent leur discussion et se promirent de se revoir bientôt. Babylon rassura également Soren quant à sa présence aux côtés de sa petite sœur. Il ne comptait pas, quelles qu’en soient les raisons, la laisser entre les mains de cette Dani, qui semblait avoir un effet néfaste sur l’humeur de la jeune femme.

De son côté, toujours flanquée d’Even, Lucinda s’en alla retrouver Dominic afin de connaître les détails du logement et le fonctionnement de leur Mirin. Malgré leurs différences apparentes, il était hors de question qu’elle et ses équipiers passent pour des sauvages. Si le code était à la rigidité, alors il faudrait s’y plier le temps de rentrer à Londres. Elle fit bien comprendre à son ami qu’il était hors de question d’écorcher leur image de quelque manière que ce soit. Seulement, alors qu’ils étaient tous deux à la recherche du directeur du Mirin, une alarme résonna dans tout l’établissement, provoquant une ruée de Thirgoths à travers les boyaux austères du centre. Lucinda et Even leur emboîtèrent le pas tandis qu’ils convergeaient tous vers le même point.

La voix de Dominic s’éleva devant eux et s’enroula jusque dans les moindres recoins de leurs êtres. Babylon, qui entra au même instant, remarqua que beaucoup d’entre eux avaient porté leurs doigts sur leur Circath. Et étrangement, il remarqua que sa marque aussi s’était activée. Mais comme il était impossible qu’il réagisse à un autre appel que celui de l’Aeon de Londres, cela voulait dire que des attaques venaient d’être perpétrées au même moment dans les deux villes.

— Lucy, Even, chuchota-t-il. Vos Circath, vous les sentez ? Vous sentez le signal ?

— Oui, répondit la jeune femme sans quitter le directeur des yeux.

— Tu sais ce que ça veut dire ?

— Je sais… déglutit-elle. Il faut qu’on retourne chez nous les aider.

— Non, on ne peut pas. Je suis conscient que c’est toi qui décides, mais si on revient sans les Phosphoros, tout ça n’aura servi à rien ! Jenny sera toujours dans la même situation, et nous autres, toujours en péril, se permit-il de lui rappeler.

Lucinda serra les dents, contracta les poignets, et tenta de faire abstraction de cette donnée-là. Elle savait qu’il fallait, en tant que Thirgoth, accomplir cette mission quoiqu’il advienne et quoiqu’il en coûte. Mais son cœur était en train de lui dicter le contraire. Elle aurait voulu tout laisser en plan et se ruer auprès des siens. Quitte à y laisser la peau, autant le faire aux côtés du peu de personnes qu’elle portait dans son cœur.

— Je nous donne jusqu’à demain soir. C’est compris ? trancha-t-elle.

— OK, acquiesça Babylon.

— Even ?

— Ça me va ! Tu sais, plus vite je suis à Londres avec Maeve, mieux je me porte, quitte à ne pas dormir de la nuit.

— Tant mieux, parce que le sommeil est maintenant le cadet de nos soucis.

Les trois amis attendirent que Dominic ait terminé de les prévenir des attaques ayant eu lieu pour intervenir, avec sa permission, devant l’assemblée de Thirgoths.

— Bonjour à tous. Pour ceux que je n’ai pas rencontrés, je me présente : Lucinda Harlow du Mirin de Londres, commença-t-elle. Il s’avérerait qu’au moment précis où de nouveaux attentats Hykxis ont été perpétrés à Birmingham, d’autres ont eu lieu à Londres. Vous le savez comme moi, le Circath ne ment jamais. La situation est grave. Il faut agir vite. Je laisse à votre directeur la gestion de vos affaires, mais je vais prendre avec moi ceux qui ont été désignés pour nous aider. Si vous pouvez nous rejoindre immédiatement, merci, finit-elle en cherchant les quelques Thirgoths à qui elle avait été présentée plus tôt dans la journée.

À l’écart de la foule, Babylon accueillait déjà ceux qui formaient l’équipe qui leur avait été assignée. Lucinda ne manqua pas de remarquer Dani, les mains dans les poches, le regard vide mais étrangement attentif. Elle alla se placer à côté de son beau-frère – si tant est qu’elle pouvait l’appeler comme ceci – et le laissa terminer ses explications. Elle avait beau être aux commandes, elle était toujours prête à laisser son squad prendre des initiatives. Ils étaient tout aussi compétents qu’elle, et cela lui permettait d’avoir des épaules sur qui se reposer. C’était aussi cela la beauté des Thirgoths : une confiance absolue dans ses équipiers.

Il fut convenu de partir immédiatement à la recherche de monsieur et madame Hallifax, et pour ce faire, pour être certains de ne pas suivre une mauvaise piste, la sœur Harlow décida de prendre sur elle et de recontacter Jenny. Cependant, cette dernière ne répondit pas, laissant son téléphone sonner dans le vide. Elle tenta de cacher sa panique, mais le mouvement de ses yeux, qui ne semblaient plus trouver de quoi se fixer, alerta Even.

— Lucy, lui souffla-t-il au creux de l’oreille. Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Jenny ne décroche pas…

— T’as essayé Jack ?

— Oui… Rien non plus.

— Ils sont sûrement occupés eux aussi.

— Je te rappelle que Jenny n’est pas supposée être occupée à autre chose qu’à des tâches au sein de l’institut, cracha-t-elle à voix basse.

Even posa alors simplement sa main sur l’épaule de son amie, geste qui n’échappa malheureusement pas à Dani. Le regard des deux jeunes femmes se croisa, aussi sombre et empli de haine l’un que l’autre. Mais fort heureusement, Babylon, après avoir donné les instructions finales, guida l’escouade vers la sortie.

Le premier lieu sur lequel les onze Thirgoths retournèrent fut les ruines du Weoley Castle. Mais si toujours rien ne laissait entrapercevoir une éventuelle présence de Phosphoros, il était indispensable de briser les possibles barrières établies entre eux et elle.

Lucinda se maudit de ne pas avoir été dotée du don d’intrusion mentale, ni même de celui de contrôle, car en cet instant elle était persuadée qu’elle aurait pu trouver par ce biais-là, un moyen d’entrer en contact avec les parents de Jenny, sans même avoir à les faire se dévoiler. Et ce qui l’énervait d’autant plus était de devoir passer la main à une tierce personne afin de mettre son idée à exécution. D’autant plus que si elle ne connaissait pas la plupart de ceux qui l’accompagnaient, elle restait tout à fait consciente que Dani était spectaculaire dans les disciplines mentales. D’ailleurs, comme si la jeune femme l’avait entendue penser à voix haute, elle leva les yeux vers elle. L’électricité entre les deux était toujours à son comble. Elle dut néanmoins se résoudre à mettre des mots sur le plan qu’elle venait de concevoir.

— Je pense que l’on peut atteindre les deux Phosphoros que nous cherchons par le biais de l’intrusion mentale. Ce sera plus dur qu’avec un visuel mais pour l’instant, tant que personne ne propose une alternative, il ne reste que cette solution-là. Qui ici est doté de ce don ? dit-elle pour leur donner l’illusion que son choix était impartial.

Quatre Thirgoths s’avancèrent. Trois femmes, un homme. Lucinda les étudia avec attention, faisant mine d’entrevoir leurs points forts ainsi que leurs failles par une simple observation, lorsqu’elle pointa Dani du doigt.

— Toi, rappelle-moi ton nom, lui intima-t-elle.

— Dani Alvarez.

— Bien. C’est toi que j’ai choisie. Est-ce que tu as bien compris ce que tu vas devoir accomplir ? Ou ai-je besoin de te le réexpliquer ?

Comme pour prouver son talent, Dani se positionna face à un de ses compagnons, puis le soumit à une intrusion mentale féroce. Cette épreuve ne sembla pas même lui demander d’effort particulier. Alors tout revint à Lucinda. Cette attraction qu’il y avait eu entre elles ; cette passion dévorante sous couvert de pouvoir. Car il fallait l’admettre, et elle ne pouvait rien contre cela, la jeune femme avait un don exceptionnel assez rare.

— Stop ! cria Lucinda. Je ne tolérerai pas de tels comportements les uns envers les autres, c’est bien compris ?

Ayant souvenir des capacités de Dani, Lucinda se mit en retrait et laissa son ex-amante faire le tour des lieux afin de mieux s’imprégner de chaque détail. Comme un lion en cage elle réalisa plusieurs tours des ruines, à la recherche d’une faille qu’elle seule pourrait être capable de déceler. Dans le même temps, Babylon et Even vinrent se poster de chaque côté de leur amie dans le seul but de la questionner sur ses choix.

— Qu’est-ce qu’il t’a pris ? Je croyais que tu la détestais.

— Certes. Mais je me rappelle aussi des dons incroyables dont elle sait faire preuve. Je pense que vous en avez eu la preuve à l’instant.

— J’avoue que c’était plutôt spectaculaire… commenta Even.

Les autres Thirgoths se placèrent de part et d’autre de ce qu’il restait du château, dans une ronde bancale, armes à la main, et cœur au combat.

— Tu as trouvé quelque chose ? demanda Lucinda en se rapprochant de Dani.

— Oui, répondit-elle très sûre d’elle.

— Bien ! Ecoutez-moi ! Ce ne sont pas nos ennemis, si l’un de vous s’en prend à monsieur et madame Hallifax, il aura à faire à nous. Dani, c’est à toi, dit-elle à la seule attention de la jeune femme.

D’un coup, d’un seul, un calme immense envahit l’espace. Le don de Dani était en train de déployer sa force autour de chacun de leurs êtres, étendant ses bras de part et d’autre de leurs silhouettes. C’était un voile invisible et puissant qui s’abattit sur leurs esprits. Bien qu’hors de portée de Dani, qui ne se focalisait plus que sur ses cibles, pas un des Thirgoths ne fut épargné par ce déferlement psychique. Ils sentirent jusque dans leurs os, la traversée des frontières mentales. Lucinda, qui se tenait à l’autre extrémité, face à celle qui avait autrefois partagé son lit, ne put s’empêcher de penser à ce rayonnement de puissance avec un pincement au cœur. Mais elle aussi flottait dans cette masse visqueuse et immatérielle, encore plus impatiente de se retrouver à bonne distance de Dani.

Et alors que chacun semblait s’être perdu dans ses propres pensées, fouettés par une main divine qui leur donnait envie de ne regarder plus qu’en eux et nulle part ailleurs, ils retombèrent avec fracas à l’intérieur d’eux-mêmes, propulsés sans scrupule dans la réalité du moment. À l’horizon, derrière l’ombre des arbres, sous la protection magique de l’astre de lumière, apparurent monsieur et madame Hallifax, encerclés par des Thirgoths désireux de mettre fin à cette chasse à l’homme. L’âme de ces derniers était au combat, au cœur des affrontements, et non pas sur une pelouse verte à attendre que deux vieilles personnes se rendent.

Mais alors que le voile de l’invisibilité venait d’être levé, une explosion assourdissante retentit entre les troncs parés de verdure. Le bruit n’était que trop reconnaissable pour passer au second plan. Il n’y avait rien d’humain dans ce vacarme, et tous les Thirgoths présents sortirent immédiatement leurs armes de leurs fourreaux, avant de se mettre en formation. Lucinda, Babylon et Even, quant à eux, ne quittèrent pas une seconde les Hallifax des yeux. Avançant d’un même pas, la grande rousse légèrement en tête, ils comptaient sur l’agilité des autres pour leur dégager le passage jusqu’à ce qu’ils réussissent à atteindre les deux Phosphoros afin de les mettre en sécurité.

Les affrontements n’avaient pas tardé à commencer. De tous les côtés, des groupes de Thirgoths assénaient des coups, se battaient à coups de pouvoirs surnaturels, et tuaient tous ceux qui pouvaient l’être. Il n’y avait plus de semblant de paix à maintenir. L’heure était désormais à l’anéantissement : tuer avant d’être tué. Et aussi égoïste que cela puisse paraître, Lucinda n’avait que faire des Thirgoths du Mirin de Birmingham tombés au combat, tant que les siens ne subissaient pas de pertes.

Entourée de ses amis, la rousse incendiaire continua d’avancer, ses couteaux dans les mains, le bâton dans le dos, tandis qu’elle refusait encore d’user de ses dons. Elle voulait donner une leçon aux Hykxis, leur montrer que malgré leur cruauté et leurs manipulations, elle pouvait, elle, les défier sans avoir recours à des supercheries. Elle voulait qu’ils la regardent, qu’ils l’admirent, qu’ils la détestent, alors qu’elle fendait leurs troupes de son corps longiligne. Qu’ils voient dans son regard qu’ils ne gagneraient jamais face à la détermination de son peuple. Elle ne les laisserait pas mettre la main sur Jenny, et préférerait mourir plutôt que de voir l’amour lui échapper une nouvelle fois.

Mais alors que tous trois étaient presque à l’orée du bois, à quelques pas seulement de Grace et Jacob, trois Hykxis leur barrèrent le chemin. Leurs yeux luisaient d’une ardeur malsaine. Leurs faciès félins n’attendaient que la reddition dans la mort. Ils voulaient tuer. Ils voulaient s’emparer de ce qu’ils pensaient être leur propriété. Ils n’étaient pas venus pour épargner qui que ce soit sur leur passage, et leurs attaques en étaient la preuve formelle. Avec eux, il n’y avait pas de règles à respecter. Tout n’était que fourberie et coups bas. Ils se battaient comme des animaux dressés malgré eux au combat, attaquant tout ce qui bougeait. Ils aimaient le goût du sang, la saveur âcre de la peur, l’immobilité des corps laissés derrière eux. Mais cette fois, Lucinda et Even étaient bien décidés à ne pas se laisser avoir comme le jour où Maeve avait failli perdre la vie.

Dans leurs veines, sous leur épiderme, déborda le trop-plein de haine accumulée. La peur n’avait plus sa place dans leurs esprits, et leurs armes furent animées par quelque chose qui dépassait l’entendement. Les heures d’entraînement, ainsi que la maîtrise de leurs dons, étaient passées au second plan car il y avait maintenant dans leurs gestes, la ferveur d’une aube nouvelle. Mais les assauts ennemis pleuvaient sur eux pareils à des gouttes d’une pluie acide. Ils entraient douloureusement en contact avec chaque partie de leurs corps laissée sans protection. Ils dansaient autour d’eux sans une minute de répit. Ils battaient la cadence avec plus de passion que deux amants après plusieurs mois d’absence.

Du coin de l’œil, Lucinda aperçut le coup qu’un Hykxi avait réussi à asséner à Even. Sur son bras, une large entaille fit couler sur le sol un filet de sang, aussi rouge que sa colère, tandis qu’il se jetait sur son adversaire avec puissance, oubliant jusqu’à la douleur qui se propageait maintenant jusqu’à son épaule. La fureur. C’était cela : une fureur sourde qui étouffait les bruits des combats alentour. Ils n’étaient plus que tous les trois, unis dans une transe diabolique ; soudés par l’espoir d’anéantir la menace Hykxi.

Lucinda, sentant son assaillant s’approcher d’elle au pas de charge, lança son couteau en pleine poitrine. Malheureusement, alerté par le sifflement quasi inaudible de la lame fendant l’air, le Hykxi s’effaça devant l’attaque, déviant assez sa trajectoire pour éviter l’impact. D’un simple geste de l’esprit elle arracha alors la dague qui s’était plantée au sol et l’attrapa fermement au vol. Elle ne voulait plus qu’une chose : tuer à son tour. Après plusieurs trop longues minutes d’affrontement, ce fut avec une joie à peine contenue qu’elle assassina le premier de leurs opposants. Elle se mura ensuite dans son invisibilité – et tant pis pour ses principes – puis vint au secours d’Even, dont le bras amoché faiblissait malgré lui. Elle voyait bien qu’il tentait d’alterner entre ses dons et le combat rapproché. Cependant, le venin Hykxi, qui par chance, malgré l’entaille, n’avait fait que l’effleurer, commençait à agir tout doucement. Sa vitesse ralentissait, ses dons étaient plus compliqués à maîtriser, si bien qu’il devenait une cible de choix ainsi qu’un danger pour lui-même et pour les autres. Alors que, toujours sous couvert d’invisibilité, elle s’interposa entre l’arme que brandissait le Hykxi et le corps de son ami, elle reçut à sa place un coup à l’épaule qui la terrassa. Even profita alors de son sacrifice pour briser la nuque de son ennemi. Le craquement des os soulagea Lucinda, qui parvenait mal à se remettre à nouveau sur pied, et dont l’invisibilité disparaissait petit à petit.

Even, quant à lui, profita de ce court moment de répit pour se fabriquer un garrot de fortune à l’aide de la ceinture de Lucinda.

— Désolé, ma belle, mais je te la pique.

Une fois en place, il sentit le venin reculer dans ses veines, s’immisçant dans son sang avec moins de vigueur. Il aurait fallu extraire le poison au plus vite mais le temps n’était pas à l’apitoiement. Il restait toujours Babylon, aux prises avec le dernier des trois Hykxis venus leur barrer le chemin. Il se battait comme un diable, la rage au ventre. Mais le dernier opposant n’avait pas l’air de vouloir abandonner, semblant prendre un malin plaisir à fatiguer le Thirgoth. Il était clair que le contentement de la torture courait dans les veines de l’ennemi et qu’il y mettait d’autant plus de cœur qu’il sentait la colère de Babylon grandir au même rythme que ses forces faiblissaient.

Le combat durait maintenant depuis trop longtemps pour qu’un dénouement – fatal pour l’un des deux camps – ne tarde à arriver. Mais alors que Babylon, aidé par Even, s’apprêtait à anéantir son adversaire, celui-ci lança une offensive plus agressive encore que les précédentes, envoyant à terre les deux hommes. Libéré de cette contrainte, le Hykxi se rua vers les arbres, à la recherche de Grace et Jacob Hallifax qui, conscients du danger qui se rapprochait, tentèrent de se dissimuler à nouveau. Malheureusement, l’emprise psychologique de Dani avait affaibli leurs propres défenses. Face à toute cette violence, ils demeuraient de simples personnes âgées.

Très rapidement, le Hykxi aux longues dreadlocks noires arriva face à eux, les faisant plier de son regard. Les Hallifax étaient totalement désarmés et n’eurent d’autre choix que de s’agenouiller face à la masse impressionnante de l’homme. Et par pur excès de confiance, il attendit de voir les Thirgoths se remettre sur pieds afin de planter son sceptre dans le sol. La terre gronda, et l’explosion typique des Hykxis fit frissonner d’effroi Lucinda et ses amis, qui réalisèrent aussitôt ce que cela impliquait. Le signal avait été donné aux autres Hykxis. Tous disparurent alors avec autant de vacarme.

Lucinda hurla de frustration tout en envoyant ses couteaux percuter l’écorce d’un arbre centenaire. Son corps lui sembla alors trop étroit pour contenir toute la rage et la déception qu’elle ressentait. Elle cria de toutes ses forces, faisant s’envoler les quelques oiseaux aventureux, qui étaient restés sur leurs branches à observer le spectacle. Puis elle se métamorphosa avant de s’enfuir. Si son corps était trop étroit pour le flot d’émotions qui était en train de la traverser, il fallait qu’elle en change, qu’elle s’évade, qu’elle puisse mettre de côté ses sentiments humains afin de ressentir en elle se décupler l’instinct animal. Elle parcourrait ainsi des kilomètres et des kilomètres, jusqu’à ressentir l’épuisante brûlure dans ses muscles. Alors, et seulement alors, elle rentrerait au Mirin de Birmingham.

Pendant ce temps-là, pendant qu’elle parcourait les environs de cette ville inconnue, les Thirgoths et leurs ego malmenés se rassemblèrent pour récupérer blessés et prisonniers avant de retourner chez eux. Babylon, de son côté, alla récupérer les armes de Lucinda, la tête basse et le regard triste. Il sécurisa les dagues dans un holster caché dans son dos, puis revint sur ses pas, là où l’attendait Even. Ce dernier semblait perdu dans une contemplation intérieure qui ne laissait aucun doute sur sa propre déception face à ce dénouement qu’aucun d’eux n’avait envisagé.

— Allez, viens on rentre avec les autres, dit Babylon en posant une main sur l’épaule d’Even.

— Et Lucy ?

— Elle trouvera son chemin. Tu la connais, répondit-il d’une voix lasse.

Ils se mirent donc en route, légèrement à l’écart du groupe principal, conscients que chacun de son côté, l’autre était en train de chercher une solution à ce nouveau problème ainsi qu’à la multitude de questions qui se bousculaient sur l’endroit et la raison pour lesquels les Hykxis avaient kidnappé les parents de Jenny.

De retour au Mirin, tous les Thirgoths déposèrent leurs armes à tour de rôle à l’armurerie avant de se disperser dans les couloirs, très certainement en quête d’un peu de calme et d’une bonne douche afin d’effacer les traces du combat. Par chance, dans leurs rangs, personne n’était mort. Il y avait certes quelques blessés, dont Even, qui durent se rendre immédiatement dans l’aile dédiée aux soins. On emmena le jeune homme se faire soigner pendant que Babylon demandait à Dominic où il pouvait lui-même aller se débarbouiller avant de faire le point avec les autres. Le directeur désigna un des adolescents, toujours en formation, pour lui montrer le chemin jusqu’aux appartements qui avaient été préparés pour eux pendant que lui-même se dirigeait vers son bureau afin d’établir le rapport des évènements des dernières heures.

Une fois dans son office, Dominic ne perdit pas une seconde pour contacter le maître de son Aeon, et demander conseil. Il était encore jeune lors des derniers soulèvements Hykxis, et n’avait par conséquent pas le recul nécessaire pour appréhender cette nouvelle crise, qui ne se jouait plus autant de leur envie de cruauté que de pouvoir, entraînant dans leurs plans machiavéliques tous ceux qui se trouvaient sur leur passage. Il était désormais question d’une jeune femme qui n’avait jamais demandé à être propulsée dans leurs manigances, et pour qui tout un Mirin se battait sans se demander quelles autres options étaient envisageables.

Après avoir fait son rapport au Conseil de l’Aeon, Dominic enclencha le dispositif de vidéoconférence. Le petit boîtier sur son bureau s’éclaira. Dans le faisceau de lumière, un écran immatériel se dressa devant ses yeux. Assis raide comme un piquet sur sa chaise, il attendit que cesse la tonalité d’attente et que Soren Harlow décroche.

Lorsque le visage de son interlocuteur se matérialisa enfin devant lui, il ne put que remarquer la fatigue qui se lisait sur ses traits. Clairement, Birmingham n’avait pas été la seule ville touchée par le cataclysme Hykxi, et ceux de Londres devaient en être encore plus touchés qu’eux étant donné leur proximité avec cette fameuse Jenny Gardner.

— Dominic, le salua Soren.

— Bonjour, comment vas-tu ?

— J’ai connu mieux, répondit-il en se passant la main sur le visage comme pour effacer les signes évidents de tension. Et de ton côté ?

— C’est justement pour ça que j’appelle. La mission a échoué.

— Comment ça ? dit-il, pris de panique.

— On a retrouvé les Phosphoros, mais alors qu’on venait de mettre la main sur eux, les Hykxis nous ont tendu un guet-apens. Aucune perte à déplorer mais ils se sont enfuis avec eux.

— QUOI ? Comment cela a-t-il pu arriver ? hurla-t-il, ce qui tranchait nettement avec l’image qu’il avait toujours soignée.

— Je ne peux pas en dire plus. J’étais en plein affrontement quand ils ont disparu. Les plus proches de la scène étaient les tiens.

— Fais appeler ma sœur. Il faut que je lui parle, immédiatement.

— Je ne sais pas où elle est.

— Tu ne sais pas où elle est ? Appelle-moi Babylon.

— D’accord. Reste connecté.

Dominic se rua littéralement hors de son bureau. Il frappa une fois à la porte de la chambre dans laquelle les trois Londoniens devaient loger, puis entra sans attendre de réponse. Babylon venait de sortir de la douche, à moitié habillé, les cheveux encore dégoulinants d’eau.

— Que se passe-t-il ?

— Soren est en ligne. Il a demandé à te parler.

— Très bien. J’arrive.

Les deux hommes se dirigèrent alors vers le bureau, et sans même demander s’il devait rester, Dominic se retira.

— Babylon, commença Soren sans une ombre de compassion, où est ma sœur ?

— Je ne sais pas. Tout ne s’est pas passé comme prévu…

— Je sais, coupa-t-il. Je ne te demande même pas comment cela a pu être possible, je veux juste savoir où est ma sœur. Elle est mon bras droit, et je dois lui parler.

— Après l’échec qu’on a subi, elle est partie en furie. Elle s’est métamorphosée et on l’a laissée aller se calmer… Comme d’habitude.

— Vous avez laissé Lucinda seule, verte de rage, après l’échec d’une mission ?

— Oui, répondit Babylon en essayant de garder son aplomb.

— Pars de suite à sa recherche et dis-lui de me contacter, répondit-il sèchement avant de couper court à la discussion.

Ce soir, il n’avait pas été question d’une discussion entre deux amants, mais bien entre le directeur du Mirin et de son soldat. Et même si le Thirgoth qu’il était comprenait les enjeux et les raisons de cette discussion, Babylon ne put s’empêcher d’éprouver un pincement au cœur, qui vint alourdir son moral après cette fin de journée épouvantable. Il partit donc à la recherche de l’aile dans laquelle on avait envoyé Even se faire soigner. Son ami était assis sur le bord d’un lit pendant qu’un soigneur ponctionnait toute trace de venin hors de son corps. Il se rapprocha de lui et attendit que l’on finisse de lui appliquer des onguents et des bandages pour se retrouver en tête à tête.

— Lucy n’est toujours pas revenue ? demanda Even.

— Non. Pas que je sache. Et je viens d’avoir Soren en vidéoconférence.

— Ah…

— Ouais, comme tu le dis. Il veut que je retrouve Lucy. Il était en colère… C’était juste pour te prévenir que je vais partir la chercher.

— Attends-moi, j’ai bientôt fini et je pars avec toi.

— T’es sûr que t’es en état ? Tu devrais reposer ton bras.

— Bah, c’était que superficiel. Ce n’est pas pour le peu de force que j’ai perdu que je vais me laisser arrêter. Et la connaissant on ne sera pas trop de deux pour la stopper et la ramener par la peau du cul.

— M’en parle pas… Son caractère ne finira jamais de m’emmerder, sourit-il.

Ils n’eurent cependant pas le temps de se mettre à la recherche de Lucinda, que celle-ci apparut dans le hall de l’institut, plus mal en point que lors de son départ précipité. La voyant dans cet état, Even se précipita sur elle.

— Lucy, tout va bien ?

— Laisse-moi, s’il te plaît.

— Non. Je ne te laisserai pas encore une fois seule… Ni Babylon. Viens te décrasser un peu, il va nous montrer nos appartements.

Cette fois-ci, à la grande surprise des deux hommes, elle ne broncha pas puis leur emboîta le pas. Ses vêtements étaient débraillés, déchirés, et ses cheveux menaient une vie totalement indépendante de la sienne. Sa joue et ses bras étaient parsemés de petites égratignures, et son pantalon de taches de boue. Elle n’avait aucunement envie de débattre avec eux de ce qu’elle avait fait pendant tout ce temps. Elle voulait garder l’image d’une femme forte, capable de gérer sa vie d’une main de maître, quand tout au fond les murs semblaient s’effondrer petit à petit.

Les garçons l’emmenèrent dans la suite qui leur avait été réservée. Ils lui firent couler une douche bien chaude après avoir préparé des vêtements propres. Ils la traitaient comme une enfant, ou comme une personne malade, mais à cet instant précis elle n’en avait que faire. Elle se laissa glisser sous la douche, l’eau l’enveloppant de toute part, jusqu’à ce que ce doux contact ne lui procure plus autant de réconfort que lorsqu’elle y était entrée.

— Ton frère veut te parler, commença Babylon lorsqu’elle les rejoignit.

— Je m’en doute. Je vais l’appeler dans deux minutes.

— OK. Ta chambre est là-bas, derrière cette porte.

— On a des chambres séparées ?

— Oui, c’est la non-mixité qui prime ici. Estime-toi heureuse qu’on ait demandé à rester tous les trois ensemble quoi qu’il arrive…

— Merci, les gars. Franchement, vous croyez qu’ils vivent à quel siècle dans leur tête dans ce Mirin ? C’est hallucinant, dit-elle en se laissant tomber sur le bras du fauteuil de Babylon.

— Je sais pas, mais c’est limite angoissant. J’ai hâte de retrouver Londres, enchaîna Even.

— Ouais, surtout pour retrouver Maeve, lui répondit-elle avec un clin d’œil qui le fit légèrement rougir.

— C’est ce que j’ai cru comprendre depuis quelque temps… Alors c’est bon, vous avez fini par vous mettre ensemble ? demanda Babylon.

— Hmmm, grogna-t-il. Vous avez pas fini de parler de ma vie amoureuse ?

— Bah, perso, vu que la mienne est non existante, je vais pas parler de moi… se justifia Lucinda.

— Elle pourrait ne plus l’être, répondit Even, plein de sous-entendus.

— Ta gueule, asséna la grande rousse avant de prendre comme prétexte l’appel à son frère pour quitter la pièce.

— Allo, Soren ?

— Lucy, t’étais passée où ?

— Ça ne te regarde pas…

— Un peu, non ? Par les temps qui courent je ne peux pas me permettre d’avoir des Thirgoths qui se promènent partout sans protection. Encore moins ma petite sœur.

— Comme c’est mignon, railla-t-elle pour masquer son malaise. Qu’est-ce que tu voulais ?

— Dominic m’a raconté ce qu’il s’était passé… Ici aussi on a subi des attaques… La tentative des Hallifax n’a pas eu le succès escompté apparemment.

— Je sais… On a senti notre Circath s’activer au moment même où ceux de Birmingham ont senti le leur… On s’est de suite doutés que quelque chose n’allait pas.

— Les Hykxis sont définitivement à la recherche de Jenny…

— À Londres aussi ils ont tué des femmes lui ressemblant ?

— Oui…

— Et tout le monde va bien ?

— Jenny est en sécurité si c’est ce que tu veux savoir…

— Non ! J’ai demandé si tout le monde allait bien…

— Oui. Rien de grave à déplorer, si ce n’est notre échec cuisant.

— Je ne t’ai jamais entendu aussi tendu, Soren.

— Il y a un début à tout. Ce qui m’inquiète c’est ce que pourrait faire Jenny.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— S’ils ont pris en otage ses parents adoptifs, c’est qu’ils ont une idée derrière la tête.

— Comme activer la marque pour obliger Jenny à se rendre ?

— C’est ce à quoi j’ai également pensé, avoua-t-il. Surtout sans toi au Mirin, j’ai peur qu’elle agisse sur un coup de tête.

— Mais personne ne l’aidera à s’échapper.

— C’est sans compter Jack. Tu le connais, toujours prêt à sauter sur une occasion pour faire l’opposé de ce qu’on attend de lui.

— Surtout pour sa petite Jenny, répondit Lucinda avec une certaine pointe de jalousie.

— Lucy… Je ne crois pas qu’elle soit intéressée par Jack.

— De quoi tu parles ?

— De rien, laisse tomber. Mais sache que j’ai mis les meilleurs gardes aux portes du Mirin. Si elle décide de faire quoi que ce soit, elle sera vite arrêtée. Mais rentre au plus vite, je sais qu’avec toi à ses côtés, elle sera plus raisonnable.

— Maintenant que la mission a échoué, je pense qu’on n’a plus rien à faire ici. Si tu veux qu’on rentre demain à la première heure, c’est ce que nous ferons.

— D’accord. S’ils ont besoin de votre aide avec les blessés ou les cadavres des humains, vous leur prêterez main-forte, et après vous avez la permission de rentrer au bercail.

— Merci, Soren.

— De rien, petite sœur. Et reste loin de Dani jusqu’à demain.

— T’es au courant ?

— Oui… Prends soin de toi, d’accord ?

— Promis. Je t’aime, dit-elle avant de raccrocher.

Elle s’assit un moment sur son lit, le regard dans le vide, l’esprit encombré par des images de Jenny, de Jack, de couleurs aussi vives que ses émotions. Elle finit par attraper son visage entre ses mains, les coudes sur ses genoux, et se balança doucement d’avant en arrière. Voilà qu’elle s’était mise à pleurer. Cela devait faire des années qu’elle n’avait pas réellement pleuré. Ici et là, des larmes de colère, mais jamais des larmes de tristesse ou de désespoir. Elle devait se rendre à l’évidence, tout son corps lui faisait mal d’une douleur autrement plus pernicieuse que celle des coups que l’on reçoit. Ses épaules étaient secouées par des sanglots irrépressibles. Elle ne fit pourtant rien pour tenter de les écourter. Elle voulait les sentir couler sur ses joues, mouiller son cou avant de venir s’écraser sur sa poitrine. Elle allait attendre que le flot se tarisse de lui-même, dans cinq minutes ou bien dans une heure, puis elle partirait à la recherche d’un petit remontant pour elle et les garçons.

Et finalement, ce fut au bout de trois quarts d’heure qu’elle sentit enfin les larmes se faire plus rares au coin de ses yeux. Elle se regarda alors dans le miroir : il était indéniable qu’elle avait pleuré. Ses yeux étaient rouges et bouffis.

Even et Babylon lui lancèrent un regard affectueux mais ne relevèrent cependant pas son état débraillé. Elle était sûrement la personne la plus forte qu’il leur ait été donné de fréquenter, et eux mieux que quiconque, savaient que pleurer n’était en rien un signe de faiblesse ; bien au contraire.

— Les gars, ça vous dit que je nous trouve un bon remontant ? Je vais voir Dominic pour régler les derniers détails, puis on boit pour fêter ce qu’il y a à fêter, c’est-à-dire notre retour à la maison demain. Ce fut bref mais intense, dit-elle avec sarcasme.

— Demain ? Au moins on n’a pas à s’éterniser ici, dit Even. En tout cas, ça va pour moi. Si tu veux, on s’occupe de la bouffe ? J’ai vraiment pas envie de manger avec eux ce soir…

— Super. Merci Even. Merci, Babylon, dit-elle en pressant l’épaule de ce dernier.

Ils ne surent pas vraiment pour quelles raisons elle les remerciait. Ils se contentèrent simplement de hocher la tête en la regardant partir chercher le directeur du Mirin de Birmingham.

Bien que sa mémoire lui eût permis d’enregistrer les plans des lieux sans aucun souci, son état mental actuel joua en sa défaveur. Au lieu de prendre le chemin le plus court jusqu’au bureau de Dominic, elle se retrouva à errer dans les couloirs immenses qui menaient aux chambres. Elle avait conscience du détour qu’elle faisait, pourtant elle n’eut aucune envie d’y remédier. Elle voulait marcher comme un zombie, laisser au temps l’espoir d’effacer les marques trop visibles de sa tristesse avant de s’entretenir avec son égal. En effet, si chez les Thirgoths les femmes étaient tout autant considérées que les hommes, elle restait consciente que son âge, couplé de surplus à son statut de femme, pouvait être vu d’un mauvais œil. Mais ses parents l’avaient élevée dans la certitude qu’aucun homme n’était supérieur, et que si elle désirait accomplir de grandes choses, il ne tenait qu’à elle de poursuivre ses ambitions. Bien sûr, ses parents faisaient partie des plus vieilles familles Thirgoths – ce qui avait joué dans leur place au sein du Mirin de Londres – et si beaucoup pensaient que son frère ne méritait pas cette place, elle pensait au contraire qu’il y avait une stratégie indéniable derrière ce choix, et qu’elle tenait une place importante dans le cours de l’histoire actuelle de leur institut.

Perdue dans ses pensées à essayer de regagner sa confiance en elle, elle ne remarqua pas la personne devant elle. Elle percuta cette dernière avec violence. Malheureusement, à l’instant où elle vit Dani, elle se maudit de ne pas avoir fait plus attention.

— Excuse, dit simplement Lucinda.

— Alors ça va être comme ça à présent ? répondit Dani. On va se détester jusqu’à la fin de nos jours ? On va s’ignorer dès que l’on se croise ?

— Tu t’attendais à quoi exactement ? Qu’on remette le couvert ? Qu’on reste les meilleures amies du monde ? Qu’on aille boire des verres à l’occasion ? Je ne crois pas qu’étant donné comment à pris fin notre relation, toutes ces options en aient un jour été…

— Pourquoi t’es toujours sur la défensive, Lucy ? dit-elle en faisant un pas vers elle.

— Parce que t’es pas la meilleure chose qui me soit arrivée !

— Ouch, tu me blesses. Je pensais qu’on avait plutôt passé de bons moments toi et moi, répondit Dani avec des sous-entendus à peine dissimulés.

— Tu parles de sexe ? Oui, c’était top. Mais apparemment pas assez pour que tu n’ailles pas te taper une autre pendant que tu continuais à me faire croire que toi et moi on avait un avenir.

— J’ai été conne. J’étais jeune et j’avais peur de m’engager.

Lucinda étouffa un rire.

— T’étais quand même plus âgée que moi. T’étais ma première vraie relation. Mais pour toi j’étais quoi ? Et puis tu sais quoi ? J’ai pas le temps, au revoir, Dani.

— Attends ! répondit Dani avec empressement, avant d’attraper son ex-compagne par le bras.

Lucinda regarda méchamment Dani, remontant de sa main jusqu’à son visage. Elle aurait aimé pouvoir l’oublier ; ne plus la mépriser comme elle le faisait ; ne plus avoir les accès de dégoût en repensant à elle ; mais le temps n’avait pas encore fait son travail. La jeune femme ne lâcha pas sa prise, en profitant même pour se rapprocher encore un peu.

— Qu’est-ce que tu fais ? siffla Lucinda entre ses dents.

— Chut… Juste, écoute-moi, répondit-elle avec un aplomb tel que Lucinda ne trouva rien à redire.

Cependant, alors qu’elle attendait que celle avec qui elle avait partagé un bout de sa vie ne commence son laïus, cette dernière opta pour une offensive bien différente. D’un geste fluide, elle ramena son visage entre ses mains et l’embrassa avec une fougue que Lucinda ne connaissait que trop bien. Elle se détesta d’ailleurs de céder à ce baiser en y répondant avec autant de dégoût que d’avidité. Mais fort heureusement pour elle, après s’être laissée attirer par l’étreinte de Dani comme les marins par le chant des sirènes, son esprit reprit sa capacité de réflexion. Elle la repoussa aussitôt avec force avant de s’essuyer la bouche d’un revers de main.

— Ne m’approche plus.

— Alors, c’est vrai ? Ton cœur appartient à une autre.

— Ta gueule, Dani. Franchement, ferme-là et ne me parle plus jamais, dit-elle en la toisant méchamment.

Dani ne s’était pas attendue à des réconciliations fiévreuses et passionnées, mais maintenant elle avait la certitude que malgré les sentiments que commençait à éprouver Lucinda pour une autre femme, son petit manège marquerait son esprit et viendrait la hanter pendant quelque temps. Et si tout fonctionnait pour le mieux, alors peut-être qu’elle réaliserait qu’elle ne pouvait pas vivre sans elle, et qu’elle lui retomberait dans les bras. Aussi malsain que cela puisse paraître, elle était contente d’elle ; ravie de savoir que Lucinda emporterait à nouveau un bout d’elle en rentrant à Londres. Et que cette Jenny – quoi qu’il se passe entre elles – aille au diable.

Après s’être entretenue avec Dominic, Lucinda se hâta vers ses appartements, redoutant une nouvelle rencontre avec Dani.

Elle en profita pour faire un détour en direction des cuisines, et elle réussit à obtenir une bouteille de scotch, dont le liquide ambré la fit immédiatement saliver — et tant pis pour l’état dans lequel elle se réveillerait demain.

En y pensant bien, c’était d’ailleurs devenu un peu trop fréquent. Elle s’asseyait régulièrement dans sa chambre, un verre à la main, à tenter d’oublier par la force des degrés, tout ce qu’elle sentait un peu trop bancal en elle. La dernière fois, quand Jenny l’avait trouvée accoudée au bar, seule avec sa bouteille, elle aurait aimé pouvoir dire que c’était la première fois, que c’était une erreur de parcours. Seulement, elle n’était plus à son coup d’essai. Pourtant, personne n’avait jamais vraiment essayé de gratter la surface pour voir si l’enduit mal appliqué de sa personnalité ne cachait pas en réalité des malfaçons. D’ailleurs, il n’aurait peut-être en réalité tenu qu’à elle de laisser le papier-peint se décoller un peu pour que quelqu’un finisse par arracher le lé, afin de mettre à nu le mur abimé qui se trouvait caché derrière. Mais à la place, elle recollait la tapisserie à coup de couches de colle jusqu’à croire qu’elle s’était réparée toute seule. Ce fut également ce qu’elle fit ce soir quand elle rentra avec un petit sourire en coin dans le salon où l’attendaient Even et Babylon.

— Juste ce dont j’avais besoin, souffla Even en voyant son amie agiter la bouteille devant ses yeux.

— Tss tss. Est-ce que vous avez ramené à manger ? C’est donnant-donnant, dit-elle en les narguant.

Les deux hommes n’avaient cette fois-ci pas failli à leur mission : la table était recouverte de plus de nourriture que nécessaire. Ce fut d’ailleurs avec un certain soulagement qu’ils se retrouvèrent tous les trois, dans le confort de leur amitié, attablés autour d’un repas qui laissait entrevoir un retour prochain à la maison. Certes, le séjour aurait dû durer bien plus longtemps, mais aucun d’eux n’aurait osé prétendre ne pas avoir ressenti une pointe de satisfaction à l’idée de rentrer plus tôt chez eux. Évidemment, aucun ne l’avouerait à voix haute sans avoir l’impression de trahir leur conscience Thirgoth, mais il aurait été difficile de ne pas le lire sur leurs visages.

Lucinda servit ses amis avant de laisser l’alcool se déverser dans son propre verre. Elle contempla cette cascade dorée éclabousser les parois transparentes, avant de s’alourdir en un minuscule tourbillon qu’elle ferait couler avec délectation le long de sa gorge. La première gorgée lui arracha une grimace, la deuxième un simple froncement de nez, et à partir de la troisième, le scotch avait fini par retrouver son chemin jusqu’à son gosier sans l’ombre d’un obstacle.

Elle observa tour à tour les garçons. Elle analysa leur façon de boire, de se détendre, de laisser glisser l’alcool sur leur langue. Babylon, avait déjà cette manière d’homme sage et posé : il dégustait. Il profitait de chaque goutte sur son palais tandis qu’à chaque nouvelle gorgée il s’enfonçait un peu plus paisiblement dans ses pensées, que Lucinda imaginait dériver vers Soren. Even, lui, bien qu’habitué à affronter les degrés de l’alcool, ne parvenait toujours pas à boire sans grimacer. Il espaçait les gorgées et prenait un air de fin connaisseur, quand en fait il tentait de cacher cette aversion pour le goût si particulier de l’alcool. Il buvait avant tout pour anesthésier ses nerfs, pour mettre un terme à cette insécurité qui bouillait en lui. Mais rien dans le fait de boire ne l’attirait, hormis cette sensation de plénitude provoquée par les degrés.

Cependant, Lucinda, elle, buvait comme on se jette sur une tarte tout juste sortie du four : en appréciant la chaleur quasi insupportable sur les muqueuses. Elle avalait l’alcool comme un enfant s’empiffrerait de gâteau : avec avidité, sans contrôle, et menée par des pulsions qu’elle ne tentait pas de restreindre. Elle aimait le goût fumé du scotch sur sa langue, la brume chaude qui entourait son cerveau, et surtout la libération qui s’en suivait. Elle se sentait libre de toutes les contraintes qu’elle s’imposait, ou qu’on lui avait jetées au visage. Elle oubliait le temps d’une cuite tout ce qu’elle trouvait à se reprocher. Elle n’était pas ici pour faire semblant de s’y connaître en whisky. Elle n’était pas là pour jouer au sage qui, perdu dans ses pensées les plus profondes, prend le masque du philosophe en pleine réflexion. Non ! Elle, elle buvait comme on vide la bouteille d’eau après une marathon : sans retenue ni beauté — un peu salement, un peu plus que par nécessité.

La soirée suivit son cours entre nourriture, alcool et discussions frivoles, jusqu’à ce qu’Even et Babylon ne capitulent, songeant au lit moelleux qui les attendait et qui dénouerait toutes les tensions résiduelles. Se retrouvant seule, Lucinda emporta le reste de la bouteille dans sa chambre puis s’affala à son tour sur le matelas, le corps en travers du lit, la tête dans le vide.

Sur son téléphone, il y avait toujours les messages de Jenny restant en attente, et qu’elle ne pouvait se résoudre à ouvrir. Pas pour l’instant. Pas avant que l’alcool ne frappe contre sa boîte crânienne.

Entre chaque nouvelle gorgée, elle fit donc défiler les images qui peuplaient ses réseaux sociaux. En effet, les Thirgoths avaient beau vivre dans leur coin, dans leurs traditions, et avec leurs dons spéciaux, ils n’en restaient pas moins des habitants de la société humaine, et profitaient par conséquent de tout ce que l’humain pouvait lui procurer de distrayant.

À force de passer d’une application à une autre, elle se retrouva à regarder les photos dans la pellicule de son téléphone. Elle s’arrêta longuement sur le portrait que Jenny avait dressé d’elle sur sa tablette. Quand la jeune femme s’était endormie, elle en avait profité pour transférer l’œuvre sur son téléphone, clôturant une série de photos d’elle et de son amie. À vrai dire, depuis sa rencontre avec Jenny, les images des deux se succédaient presque indéfiniment.

Face à une telle constatation, elle n’eut pas d’autre choix que de ressentir un nouveau pincement au cœur, qu’elle s’empressa d’anesthésier à coup de scotch. Elle continua alors sur sa lancée jusqu’à ressentir la rotation de la Terre dans son propre corps : chaque mouvement devint un tourbillon ; une spirale infernale.

Ses compagnons de voyage, quant à eux, devaient déjà être bien loin dans leur sommeil, à voguer doucement entre les rives verdoyantes de leurs rêves tandis qu’elle n’arrivait toujours pas à fermer les yeux. Derrière ses paupières, il y avait trop de choses qui se jouaient : il y avait l’échec de leur mission, Jenny à ses côtés, les lèvres de Jack sur celles qu’elle convoitait, l’impudente Dani, et puis elle. Son ombre. Son passé. Ce qu’elle cachait aux yeux de tous. Cette insécurité dissimulée, et tous les sentiments refoulés qui s’apprêtaient à déborder de la vasque qu’elle représentait.

Et puis, sur un coup de tête, entre deux coulées de larmes refoulées, elle ouvrit enfin ses messages. Elle les lut et relut à la recherche d’un indice ; à l’affût du moindre signe de déception ou de découragement de la part de son amie. Car il ne pouvait en aller autrement : elle l’avait forcément déçue en échouant. Elle allait lui faire payer, c’était une certitude. Mais non, rien de tout cela. Jenny tentait tout simplement de la joindre pour prendre de ses nouvelles — pour comprendre pourquoi elle ne l’avait pas prévenue de son départ. Elle n’essaya même pas de la culpabiliser d’avoir réagi aussi violemment lorsqu’elle l’avait surprise avec Jack. Non ! Ce n’était pas Jenny. Tout dans ses messages dégoulinait d’une douceur hors-norme.

L : Excuse-moi de t’avoir déçue. Je ne mérite pas ton amitié.

À sa grande surprise, son téléphone vibra presque immédiatement entre ses doigts.

J : De quoi tu parles ?

L : Tes parents…

J : On les retrouvera. Je ne compte pas baisser les bras.

L : S’il te plaît, ne fais rien de dangereux. Je ne supporterais pas de perdre mon amie.

Elle tapa difficilement ce dernier message, l’écran se dédoublant dangereusement devant ses yeux.

J : Ton amie… Bien sûr… Je ne ferai rien de dangereux. Et toi, arrête de boire.

Elle ne lui demanda pas comment elle avait su qu’elle était en train de picoler, mais se mit plutôt à cogiter sans répit sur son dernier message. Cependant, le sommeil arriva aux portes de sa chambre peu après. Trop saoule pour se déshabiller, elle se glissa toute habillée sous les couvertures, la bouteille presque vide sur la table de nuit, et son téléphone dans la main, comme pour garder un peu de Jenny avec elle.

Assommée par la quantité d’alcool qu’elle venait d’ingurgiter, la nuit se déroula sans heurt autre que des vertiges inopportuns auxquels elle avait fini par s’habituer. Néanmoins, le réveil fut plus houleux que lors de sa dernière cuite. Cette fois - ci, elle n’aurait pas la journée entière pour récupérer, et les garçons, qu’elle entendait déjà s’activer derrière la porte de la chambre, allaient bientôt se faire impatients. Elle roula donc légèrement sur le côté, à la recherche de son téléphone. Elle avait gardé l’espoir de recevoir un nouveau SMS de son amie, mais l’écran était aussi vide que le contenu de la bouteille oubliée sur la table de chevet.

Elle passa alors une main sur son visage, rassemblant les forces nécessaires pour s’extirper du lit, puis procéda ensuite par étapes afin de limiter les dégâts. Elle posa d’abord un pied, puis l’autre, au sol. Elle resta ensuite assise au bord pendant quelques minutes, jusqu’à se sentir assez stable sur ses deux pieds pour se lever. Elle inspira un bon coup puis se dirigea vers la salle de bain. Sa tête faisait peur : ses cheveux partaient dans tous les sens et des cernes bleutés maquillaient ses yeux. La bouche pâteuse, elle se rua au-dessus de la cuvette des toilettes afin de libérer le suc acide de son estomac. Et lorsqu’elle se releva avec fébrilité, elle chercha désespérément un cachet afin d’atténuer les effets de la gueule de bois monstrueuse qui lui avait mis le grappin dessus.

Quand elle sortit enfin de sa chambre, elle trouva Even et Babylon attablés comme la veille, autour de copieuses assiettes préparées spécialement pour le petit déjeuner. Lucinda cacha maladroitement un haut-le-cœur à la vue de tout cet étalage de nourriture, mais vint tout de même s’asseoir, consciente de la nécessité d’éponger son estomac.

Une bonne demi-heure plus tard, une fois les assiettes vidées, les trois amis rassemblèrent le peu d’effets personnels qu’ils avaient eu le temps d’emporter avec eux, et se retrouvèrent dans le salon de ce petit appartement d’appoint au cœur du Mirin de Birmingham. Lucinda, assumant son rôle de chef malgré son état pitoyable, vérifia que rien ne soit oublié — surtout pas les armes. Elle passa en revue tout bien appartenant au Mirin de Londres, demanda à Even d’aller s’enquérir auprès de Dominic d’une quelconque tâche devant être effectuée avant leur départ, puis alla l’attendre en compagnie de Babylon près du hall d’entrée. Par chance – car elle n’aurait pas été capable d’accomplir quoi que ce soit de manière correcte – le directeur de l’institut les déchargea de toute responsabilité – sûrement aussi content qu’eux de les voir s’en aller – et leur souhaita un bon voyage de retour.

Lucinda lui présenta donc ses remerciements pour leur aide ainsi que pour leur hospitalité, et leur promit de toujours se rendre disponibles pour eux si le besoin se faisait sentir.

— Tu peux croire en notre loyauté et notre gratitude, lui signifia la grande rousse en lui tendant la main.

— Merci. Au plaisir. Et passe le bonjour à ton frère de ma part, répondit-il cérémonieusement.

Le trajet de retour se fit dans un silence consenti. Lucinda appréhendait de revoir Jenny ; de reprendre son rôle auprès de son frère ; de devoir porter encore et encore ce masque qui dissimulait ses failles, mais qui tombait lentement en lambeaux.

Une fois de retour, la descente dans les entrailles de Londres lui parut extrêmement longue. Mais lorsque la grille s’ouvrit, Even et Babylon à ses côtés, elle se dirigea immédiatement vers l’armurerie où les attendait Pearson. Avec une certaine lassitude, ils déposèrent tous leurs armes devant lui, desserrant les fourreaux, se délestant du poids des combats passés. Lucinda, quant à elle, resta dans l’optique de prendre elle-même soin de ses couteaux : elle avait besoin de se recentrer sur sa personne. Elle disposa donc son matériel devant elle, remit le reste à Pearson, puis vint se percher en hauteur sur le tabouret. La lumière douce, diffusée par dessous l’îlot de verre, éclaira ses taches de rousseur et ses yeux noirs, créant des lignes écharpées et d’autres plus douces sur tout son visage. Rien ne pouvait plus la perturber maintenant que ses mains s’affairaient à polir les lames noires de ses dagues.

Pearson, qui eut bien vite terminé de ranger l’équipement, laissa la jeune femme seule dans la pièce, certain de son besoin de tranquillité. Cependant, Jenny n’en avait pas convenu de même.

Even s’était précipitée auprès de Maeve, qui était enfin sortie de soins, tandis que de manière plus discrète, Babylon s’était rendu dans le bureau de Soren, fermant méticuleusement à clef derrière lui. Même Pearson s’était faufilé dans les appartements de Jameera dès lors qu’il avait pu quitter son armurerie. Mais pour elle et Lucinda, c’était différent. Elles n’étaient rien que des amies un peu déboussolées par les évènements des jours passés. Si elle avait été celle qui revenait, elle aurait été dans la même posture qu’elle, à se replier seule dans un coin, sans personne de particulier à aller embrasser. C’était là une bien triste idée que de penser qu’on n’avait personne d’assez proche à prendre dans ses bras, à rassurer — avec qui tout simplement partager le soulagement d’être revenu. Elle entreprit donc d’aller à sa rencontre puisque son amie était bien trop têtue pour faire le premier pas.

Elle pénétra dans l’armurerie avec une fausse assurance. La jolie rousse ne leva pas les yeux vers elle. Elle se demanda si elle avait reconnu la façon qu’elle avait de marcher, ou bien si son parfum l’avait avertie par avance de son arrivée. Quoi qu’il en soit, elle resta plantée de l’autre côté de l’îlot transparent, les bras pendant le long de son corps, et les yeux rivés sur son amie. Si elle voulait jouer à épuiser sa patience, elle pouvait continuer pendant encore longtemps, car les heures passées à ne rien faire sinon regarder par la fenêtre de son appartement de Brick Lane lui avaient forgé une endurance hors du commun. Elle s’empara donc d’un tabouret puis vint se poster pile en face de Lucinda, qui continuait à se cacher derrière ses couteaux afin d’éviter toute discussion. Jenny sortit alors son téléphone. Elle continua à prétendre qu’elle pouvait rester ici à ne rien faire à part attendre un mot de la part de son amie, tout en lisant des articles de faits divers sur la toile. Cependant, au bout de vingt longues minutes d’un silence pesant, Lucinda craqua la première et leva les yeux vers elle.

— Ne me regarde pas comme ça, Lucinda, sourit-elle gentiment. Je suis contente que vous soyez rentrés.

— Hmm.

— Au moins j’ai eu une réponse de ta part même si c’est juste un grognement, rigola-t-elle.

Lucinda lui lança un regard noir, mais Jenny ne fut pas le moins du monde déstabilisée. Au contraire, elle eut envie de rire devant tant d’efforts pour la faire fuir. Elle se leva donc de son tabouret, fit le tour du plan de travail puis vint encercler Lucinda de ses bras potelés. Elle colla sa poitrine contre son dos, posa son menton sur son épaule et lui souffla doucement de se détendre. L’embrassade ne dura que quelques secondes — assez pour sentir le corps de la grande rousse se détendre contre le sien. Elle relâcha alors son étreinte, puis repartit dans la salle de surveillance à laquelle elle avait été assignée pour les jours à venir.

Lorsque Lucinda se décida à quitter les armes, ce fut seulement pour s’en aller retrouver ses responsabilités de bras droit. Cependant, la porte du bureau de Soren était verrouillée. Elle recula, quelque peu étonnée, puis toqua, attendant patiemment qu’on vienne lui ouvrir. À sa grande surprise, ce fut Babylon qui lui ouvrit.

— Comment tu vas ? demanda Soren à sa sœur, une fois Babylon parti.

— Frustrée, mais bien, mentit-elle.

— T’es sûre ? la sonda-t-il d’un air suspicieux.

— Oui, pourquoi ?

— Parce que je te connais. Tu vis tellement mal l’échec… Sans parler de Dani, et de Jenny… Ça fait beaucoup, même pour toi.

— Pour Dani je comprends ce que tu veux dire. Pour Jenny, beaucoup moins, dit-elle en feignant la naïveté.

— Fais pas l’idiote avec moi. Puis Babylon m’a raconté.

— Il t’a dit quoi ? demanda-t-elle subitement sur la défensive.

— Que t’avais bu.

— Je ne vois pas de quoi il se mêle.

— Il tient à toi. Comme tout le monde ici. Et clairement ta tête ce matin ainsi que la bouteille vide à côté du lit, ce n’est pas super niveau image.

— Je vous emmerde, répondit-elle sèchement avant de tourner les talons.

— Lucy ! Tu sais que je te dis ça parce que si ça ne va pas, je suis là. Toujours, petite sœur. Maintenant, assieds-toi, on a des choses importantes à régler.

Soren sortit un dossier de son bureau puis étala précautionneusement des photos, des documents et des rapports divers.

— Approche !

— C’est quoi tout ça ? dit-elle d’une voix froide, toujours fâchée d’avoir été trahie par Babylon.

— Les constats faits sur les corps retrouvés à Londres, ainsi que ceux que je viens de recevoir de Birmingham. Tous portent la marque Hykxi dans le blanc de l’œil. Tous, sans exception, répondaient aux critères physiques de Jenny, lui dit-il en lui montrant quelques portraits de jeunes femmes d’origine indienne, toutes brunes à la peau mate et aux rondeurs exacerbées.

Lucinda sentit un pincement au cœur, entre tristesse et colère.

— Donc maintenant, enchaîna Soren, je veux que tu me racontes en détail ce qu’il s’est passé quand vous étiez là-bas.

— Je croyais que Dominic t’avait raconté.

— Il l’a fait. Mais à mes yeux, rien ne vaut ta parole. Je fais confiance à ce que tu as vu et vécu pendant que tu affrontais les Hykxis.

— Bah, c’est simple, dit-elle en levant les épaules, on était trois contre trois pendant que les autres se battaient de tous les côtés pour nous laisser la voie libre. Les ennemis étaient encore plus féroces que lors de nos précédents affrontements. On en a tué deux. Mais Even avait été blessé, et ils s’acharnaient sur Babylon, commença-t-elle.

Elle conta ensuite le reste des événements avec précision, sous l’oreille attentive de son frère. Ce dernier notait, quand il en ressentait le besoin, certains détails qu’il pensait réussir à connecter aux documents sur son bureau.

— Qu’est-ce que tu penses de l’enlèvement des Hallifax ? Est-ce que t’y as pensé un peu plus depuis hier ? demanda-t-il enfin.

— Toujours la même chose. Qu’ils vont essayer d’atteindre Jenny par cette voie-là. Pour moi, il y a trois options : soit ils menacent ses parents et elle court se rendre, soit ils les tuent et le résultat reste le même pour eux puisqu’elle finira par les trouver pour se venger, et enfin, ils les torturent pour leur soutirer des informations et venir directement la capturer.

— Je vois qu’on est sur la même longueur d’onde… Il faut vraiment que tu sois à ses côtés ; que ton amitié pour elle la garde fixée sur sa sécurité, d’accord ?

— Tu la connais ! Tu sais bien que même si elle doute en permanence d’elle, si elle peut épargner des vies en échange de la sienne, elle le fera. Elle n’a rien à perdre.

— Elle t’a toi, justement. Donc, fais en sorte de la garder concentrée sur un autre dénouement possible.

— Et c’est quoi ce dénouement d’après toi ?

— Je ne sais pas encore, mais on continue de chercher avec Jameera. D’ailleurs, tu pourras dire à Jenny que l’Aeon a accepté sa demande.

— Quelle demande ?

— Elle voulait avoir accès à la boîte pour voir si elle pourrait trouver, par je ne sais quel moyen, une façon de l’ouvrir ; de comprendre de quoi il s’agit. Je pense qu’elle s’attend toujours à ce que les choses se passent de manière farfelue comme dans les livres pour enfants. Que son seul toucher fera ouvrir par magie l’engin. Mais si ça peut la réconforter, nous on n’y perd rien… Et puis qui sait…

Sur cette dernière explication, Soren signifia à sa sœur qu’elle pouvait enfin retourner vaquer à ses occupations.

— Profite de ta journée. Demain tu commenceras par des entraînements, puis tu partiras en patrouille. J’ai une piste que j’aimerais que tu explores, lui expliqua Soren.

— OK, répondit simplement Lucinda avant d’ouvrir la porte.

***

Le changement d’atmosphère et de lumière percuta sa rétine avec douleur. Le cachet de ce matin avait arrêté de faire effet il y avait de cela quelques heures, pourtant la migraine ne semblait reprendre du service que maintenant. Elle ressentit à nouveau le malaise dans ses membres, la faiblesse de son cerveau ainsi que l’envie irrépressible de s’assoupir dans le confort de son propre lit.

Lorsqu’elle franchit la porte de son antre, elle jeta nonchalamment ses chaussures à travers la pièce, se déshabilla en laissant les habits à même le sol, puis se servit un grand verre d’eau accompagné d’un nouveau médicament avant de se glisser sous la couette épaisse.

Au Mirin, tout avait été créé pour que les conditions extérieures soient reproduites dans chaque pièce, si bien que malgré l’enfouissement du bâtiment à plusieurs mètres sous terre, il était impossible d’ignorer quel temps il faisait dans la rue. Lucinda n’avait jamais réellement cherché à comprendre grâce à quelles technologies cela était possible, mais avec le temps on parvenait à oublier que ce que l’on admirait par les fausses fenêtres n’était qu’une reproduction d’un paysage et d’une météo londonienne. Par chance, la personne qui avait désigné l’endroit avait pensé à tout. Chaque pièce était équipée d’un petit boîtier, et grâce à un seul bouton, toute allusion à la ville au-dessus de leurs têtes devenait néant. Imbriqué dans le mur juste au-dessus de son lit, Lucinda appuya sur l’écran tactile presque invisible et désactiva la lumière. Sa chambre se fit alors aussi noire qu’une cave. Elle régla ensuite la luminosité de sa lampe de chevet au plus bas, histoire de se rappeler qu’elle était encore en pleine journée, puis sombra rapidement dans les eaux troubles du sommeil.

D’ailleurs, elle s’était endormie si profondément qu’elle ne sentit pas Jenny entrer dans sa chambre. La petite brune en profita pour venir s’asseoir au bord du lit. Le matelas ondula légèrement sous son poids, mais par chance, la grande rousse, dont seuls les cheveux dépassaient, ne remarqua rien.

— Je m’en vais, lui murmura-t-elle. Ne m’en veux pas. Ne m’oublie pas. Mais je dois faire ce que mon cœur me dicte. Je ne vous trahirai jamais. Et si je suis le prix à payer pour que les humains soient épargnés, me rendre est ce que j’ai de mieux à faire.

Quand elle eut fini, elle embrassa Lucinda sur le front puis se faufila doucement dans l’embrasure de la porte. Pour la jeune femme, qui était restée cloîtrée dans son sommeil, seul resterait inscrit dans sa mémoire le souffle d’un passage, comme un interlude entre deux rêves.

Cependant, pour Jenny, la partie la plus compliquée de son plan se profilait à l’horizon. Heureusement pour elle, presque tout le monde était en train de déjeuner, ce qui lui procurait un sérieux avantage. De la sorte, elle pouvait espérer se glisser dans les couloirs sans rencontrer quiconque. Elle vérifia tout de même encore une fois que la voie était dégagée. Comme espéré, Pearson était également absent de l’armurerie. Elle récupéra alors avec fébrilité le kusarigama qu’elle s’était approprié au fil des semaines, et le sécurisa dans son dos. Elle s’empara également de couteaux aussi petits que létaux, puis les disposa contre son corps de la manière la plus fonctionnelle. Enfin, une fois qu’elle jugea son armement suffisant, elle referma les tiroirs de verre puis se hissa hors de la pièce, l’air le plus détaché possible. Il ne lui restait désormais plus qu’à atteindre le monte-charge afin de remonter à la surface sans qu’une des nombreuses patrouilles ne l’intercepte avant. En effet, tout le monde avait été mis au courant que Jenny Gardner, la dernière recrue du Mirin, devait être tenue en cage et surveillée au maximum afin qu’elle ne cède pas devant la menace. Malheureusement pour eux, la conduite de la jeune femme avait été si irréprochable ces derniers temps, que la surveillance s’était d’elle-même réduite. Aucun Thirgoth n’appréciait vraiment de devoir surveiller l’un des siens comme si la confiance avait été rompue, si bien qu’ils détournaient régulièrement le regard lorsque Jenny se trouvait là où on aurait préféré ne pas la voir. Cependant, la frustration était devenue bien trop grande pour elle. Entre l’envie de reprendre une activité normale et la culpabilité qu’elle sentait peser sur ses épaules, la décision d’aller retrouver les Hykxis s’était formée naturellement dans son esprit.

Arpentant nonchalamment les environs de l’armurerie afin de s’assurer qu’elle était bien seule, elle tomba nez à nez avec deux de ses pairs.

— Salut, Lexie. Nick, sourit-elle avec autant de sincérité que possible.

— Tu ne manges pas avec les autres ?

— Je suis allée voir Lucinda, dit-elle avec simplicité. Et j’allais justement vers le réfectoire. Et vous ? C’est quand votre relève ?

— Dans quinze minutes, répondit Lexie après avoir jeté un œil à sa montre.

— Super ! Courage alors, leur souhaita-t-elle en feignant de partir en direction de la cantine.

Une fois la voie dégagée, Jenny revint sur ses pas, trottinant jusqu’à l’ascenseur. Elle fit glisser la grille avec le plus grand soin afin d’éviter tout bruit suspect, s’inséra dans la cage de métal, puis s’envola vers la surface. Par mesure de sécurité, elle renvoya l’appareil au sous-sol en espérant que personne ne passe par là à ce moment précis : elle ne pouvait pas échouer si près du but.

Lorsqu’elle s’engouffra dans les rues de Londres, sous un ciel nuageux, une montée d’angoisse lui fouetta le visage avec autant de vigueur que la brise. Elle se dissimula dans un recoin, compta à l’envers au rythme de sa respiration, jusqu’à ce qu’elle sente l’anxiété reculer petit à petit. Elle tenta de garder en mémoire l’image de toutes ces jeunes femmes qui avaient perdu la vie simplement parce qu’elles entretenaient une vague ressemblance. Elle longea la Tamise pendant cinq minutes avant de s’enfoncer au cœur de la ville. Comme elle ne savait pas où chercher les Hykxis, elle allait les mener jusqu’à elle. Et elle le ferait là où tout avait commencé.

Elle arriva très vite à destination. L’immeuble se dressa devant elle, faisant remonter foule de souvenirs — tristes pour la plupart. Elle inséra la clef dans la porte, puis monta sans tarder jusqu’au salon. Elle aurait aimé pouvoir dire que ses repères étaient revenus immédiatement, mais sa maison n’était plus son foyer. C’était devenu un lieu comme un autre ; un lieu qu’on redécouvre comme lorsque l’on retourne en visite chez ses grands-parents, car désormais c’était au Mirin qu’elle se sentait chez elle. Elle ressentait toutefois le besoin particulier d’être ici pour se préparer à affronter la prochaine étape de sa vie — ou de sa mort. Il était temps qu’elle endosse le rôle auquel elle avait été prédestinée au cœur de l’intrigue Hykxi.

L’appartement n’avait subi aucun changement malgré les mois d’absence. Tout y était à sa place ; tout était recouvert par une couche de poussière non négligeable. Bien évidemment, l’électricité, tout comme l’eau, avait été coupée faute de paiement, mais pour le reste, c’était comme visiter un musée de sa vie passée. Il n’y avait cependant plus rien qu’elle aurait pu emporter avec elle ; rien qu’elle n’aurait aimé acheter à la boutique de souvenirs de son propre musée. Néanmoins, par réflexe, elle alla s’asseoir sur le gros fauteuil près de la fenêtre. Elle tira les rideaux pour laisser entrer la lumière dans la pièce, dégota un fond de scotch dans un placard et le but à même la bouteille alors qu’elle prenait ses aises dans l’assise confortable. Elle resta un long moment à fixer la rue par la fenêtre, perdue dans ses pensées, et endiguant toute tentative de stress à coup de lampées d’alcool. Mais tandis que l’anxiété commençait à serpenter dans ses veines, elle traça le symbole Phosphoros du bout de son doigt. Il n’était plus question de faire marche arrière. La machine était en route — pour le meilleur comme pour le pire.

La marque étincela sous son toucher, et le lien qui la reliait à ses parents adoptifs se créa dans l’instant. Elle put dès lors ressentir cette connexion particulière entre leurs esprits. C’était comme un canal radio personnel où les interférences n’existaient pas. C’était comme partager toutes ses émotions avec eux, dans une symbiose parfaite où le mensonge n’avait pas sa place. Elle ne savait pas comment les Hykxis allaient utiliser cette marque à leur avantage, mais elle était convaincue qu’ils étaient déjà en route. Elle était voulue et attendue par ces bêtes, et elle venait de s’offrir à eux sur un plateau d’argent en espérant pouvoir échanger sa vie contre celles de Grace et Jacob. Bien évidemment, tout cela n’était que suppositions car leur cruauté n’avait pas d’égale. Peut-être venait-elle de se sacrifier pour rien ; que les Hallifax finiraient par périr sous ses yeux ; que le futur des Thirgoths et de tous les autres surnaturels était encore plus en péril maintenant qu’elle se dirigeait vers l’ennemi, armée de la boîte qu’ils convoitaient tous.

Néanmoins, outre l’altruisme de son geste, c’était quelque chose de bien plus égoïste qui l’avait décidée : elle était désespérée de comprendre quel rôle elle jouait là-dedans. Comment elle, Thirgoth depuis quelques mois seulement, pouvait être au centre d’une histoire aussi rocambolesque. Il lui était vital – même si c’était la dernière chose qui lui était donnée d’entendre – de connaître son passé ainsi que l’avenir qu’ils lui réservaient.

Il lui sembla soudainement que le temps s’allongeait ; que les minutes s’étiraient dans une étrange torpeur, lorsqu’elle entendit enfin résonner une explosion Hykxi. Pourtant elle ne bougea pas. Elle sentit immédiatement leur présence dans son dos mais resta fixée vers la fenêtre, la bouteille à la main, le regard déterminé. Elle voulait bien se donner en offrande, cependant elle ne ferait pas l’effort d’aller jusqu’à eux, ni même de reconnaître leur présence. Il faudrait qu’ils viennent la déloger ; qu’ils la contournent et accrochent son regard. Si elle se rendait immédiatement, elle savait qu’elle perdrait le peu de contenance qui la poussait à continuer.

Sans surprise, les Hykxis la fouillèrent. Elle avait emporté le kusarigama mais l’avait caché dans l’appartement à peine était-elle entrée. Pourquoi avait-elle fait ça ? Sûrement pour se rappeler qu’il y avait quelque chose d’elle qui resterait ici, mêlant son passé et son présent. Mais aussi comme témoignage. Par chance, toutes les petites lames qu’elle avait cachées dans les plis de sa peau, contre son corps nu, n’avaient pas été trouvées. Elles étaient si fines et si bien dissimulées que la palpation de l’ennemi n’en trouva pas le chemin.

Tout se déroula ensuite sans un mot. Deux Hykxis se postèrent de chaque côté d’elle. Ils passèrent un bras sous le sien et l’obligèrent à se lever. Sans desserrer leur étreinte, ils ramenèrent Jenny près des deux autres, qui attendaient dans l’encadrement de la porte. Ses poignets furent alors ligotés dans son dos, et le tour fut joué. Dans une explosion semblable à celle de leur arrivée, Jenny fut propulsée dans un bâtiment bien peu accueillant. Si tout ici était aussi moderne qu’à leur Mirin, l’ambiance y était cependant bien moins chaleureuse. Jenny se sentait mal à l’aise, comme si elle venait d’entrer dans un donjon SM ultra moderne où la torture était un vrai art de vivre. On l’exhiba d’ailleurs à travers les pièces, pareille à un trophée, sous les applaudissements et les sifflements sonores de ces surnaturels au visage de chat.

Finalement, toujours sous escorte rapprochée, elle fut placée dans une pièce reculée, presque semblable à la salle de détention Thirgoth, sauf qu’ici, des relents de peur flottaient dans l’atmosphère. On la balança dans une cellule tout ce qu’il y avait, à première vue, de plus ordinaire. Elle avait espéré y retrouver ses parents adoptifs, mais elle était seule dans sa prison. Le message était clair : elle serait isolée afin de mieux la surveiller ; afin de briser plus facilement son esprit.

Du côté du Mirin, l’absence de Jenny ne tarda pas à se répandre comme une traînée de poudre fraîchement allumée. Lucinda, qui se réveilla après presque quatre heures de sieste, fut la première à remarquer sa disparition. L’esprit un peu plus clair que lors de son arrivée, elle se mit à la recherche de son amie afin d’avoir une petite discussion, mais fut incapable de mettre la main dessus. Elle qui avait une capacité à garder son sang-froid dans les pires situations, sentit une angoisse sourde monter en elle. Elle fit rapidement le tour de leurs amis afin de savoir si à tout hasard ils ne l’auraient pas aperçue. Faute de réponse positive de leur part, Lucinda accourut chez son frère.

— Soren ! Je ne trouve pas Jenny !

— Elle doit sûrement être en train de trouver une solution à l’énigme de la boîte.

— Putain ! Mais crois-moi ! Elle s’est barrée, c’est certain, cria-t-elle en maltraitant son cuir chevelu.

— Calme-toi, Lucy. Rien d’anormal n’a été relevé ces dernières heures. Tu dois t’inquiéter pour rien, dit-il en essayant de la prendre dans ses bras.

— Lâche-moi ! Je te dis qu’elle est introuvable. Putains de patrouilleurs, ils vont m’entendre.

— Lucy ! répondit-il sur un ton ferme. Ce n’est pas à toi de prendre ce genre de décisions. On va aller trouver Jameera si ça peut te rassurer.

Malheureusement, la maîtresse de l’Aeon ne put rien pour eux. Bien au contraire de Soren, cette dernière partagea l’inquiétude de la sœur Harlow.

Lucinda, qui ne supportait plus la présence nonchalante de son frère, lui fit comprendre avec assez de virulence qu’elle ne voulait plus le voir, et que s’il ne portait aucun crédit à ce qu’elle pressentait, elle ne reviendrait vers lui que pour lui prouver son tort. Soren, peu enclin à supporter une énième crise, se retira dans son bureau, laissant sa sœur en compagnie de Jameera. Elle suivit donc la jeune femme jusqu’au centre de contrôle dans un silence pesant. Lucinda ouvrit la porte avec fracas puis ordonna aux Thirgoths d’astreinte de les laisser tranquilles. Elle s’installa ensuite devant les écrans afin d’effectuer les manipulations nécessaires pour revenir sur les images enregistrées ces dernières heures. Elle reprit tout à partir du moment où Jenny était partie de l’armurerie après être venue l’accueillir. Elle fit ensuite défiler les images, fixant la recherche sur le visage de Jenny. Par chance, cette dernière n’avait pas utilisé son don de métamorphose. Les bandes vidéo se succédèrent sans rien d’intéressant à noter jusqu’au moment où Lucinda mit sur pause. Sur les images, il était net que son amie venait de rentrer dans sa chambre, ce qui suscita une interrogation de la part de Jameera.

— Pourquoi tu as repris à partir de l’armurerie si elle est venue te voir dans ta chambre ?

— Je dormais, répondit-elle distraitement sans défaire son regard de Jenny. Je ne l’ai même pas entendue… continua-t-elle avec une pointe de défaitisme.

— D’accord. Continue.

Moins de cinq minutes après, les vidéos de surveillance la montrèrent ressortir, la tête haute. De nouveau, Lucinda enclencha le mode accéléré et suivit le parcours de son amie à travers ses déambulations intra-Mirin. Ce qu’elle vit ne lui laissa rien augurer de bon. Elle le sentit jusque dans le creux de son estomac.

— Merde, murmura-t-elle en voyant sur les images, la silhouette de Jenny s’introduire à nouveau dans l’armurerie.

Jameera ne releva pas. Elle aussi était perturbée par ce qu’elle était en train de voir se profiler à l’écran. Lucinda laissa les images défiler à vitesse normale, notant chaque faits et gestes de la petite brune. Le prochain sursaut de colère arriva dès lors que la grande rousse repéra les deux patrouilleurs en pleine discussion avec Jenny, qui les avait clairement bernés avec une facilité déconcertante.

Ses mâchoires se crispèrent. Elle dut se retenir pour ne pas aller trouver les deux Thirgoths qui avaient failli à leur devoir. Mais sous l’impulsion de Jameera, elle resta sagement à sa place. Son amie l’étonnait. Elle ne la pensait pas capable de manigancer quelque chose de tel. Elle s’était toujours dit qu’elle aurait fait appel à elle — ou à Jack — qu’elle aurait agi sur le coup d’une impulsion car elle connaissait son désir de réparer ces choses pour lesquelles elle se sentait responsable. Mais toute cette planification la laissait coite.

Il n’y avait plus de doute : une fois seule devant le monte-charge, Jenny en avait profité pour monter dedans, armée comme il se fallait, puis s’en était allée. Lucinda fulminait. Le rouge lui était monté aux joues, et son regard aux iris noirs avait des airs d’yeux de démon.

— Tu penses à ce que je pense ? demanda la femme-corbeau.

— Si tu penses qu’elle est allée se jeter dans la gueule du loup pour sauver ses parents, alors oui, on est sur la même longueur d’onde. D’ailleurs, la connaissant, la boîte que ton fils nous avait cachée est partie avec elle…

— Je n’ai pas le pouvoir de monter une mission, commença Jameera, mais il faut impérativement qu’on parte à sa recherche.

— C’est trop tard… Ils ont déjà dû mettre la main sur elle, et si vraiment on avait une piste concernant où ils se trouvent, on aurait déjà fait des descentes.

— Il faut quand même qu’on cherche. Maintenant, va trouver ton frère, ne lui laisse pas le choix. Ceci n’est pas un acte de trahison de la part de Jenny mais une tentative désespérée. Qu’aucun d’entre nous ne doute d’elle. C’est notre devoir.

Lucinda se leva, serra brièvement Jameera dans ses bras puis partit retrouver Soren.

— J’avais raison ! Elle s’est barrée, avec la boîte et des armes. Maintenant, on va réunir des squads et on va partir fouiller la ville à la recherche du moindre indice.

— Lucy…

— Ne m’interromps pas. Jameera est de mon côté, et elle est en train de prévenir les membres de l’Aeon. Laisse-moi le champ libre, je t’en supplie. Contacte les autres Mirin, fais ton truc de directeur, mais laisse-moi rassembler mes équipes. Je veux les meilleurs, ceux à qui je peux confier ma vie les yeux fermés.

Soren capitula assez rapidement, laissant à Lucinda tout le loisir de monter l’escouade qu’elle désirait. Elle avait dû remettre à plus tard la sanction qu’elle prévoyait d’infliger à Lexie et Nick, canalisant plutôt cette rage vers quelque chose de plus productif.

Elle se rendit alors en salle commune et y rassembla tous les membres du Mirin pour une déclaration rapide et sans détour.

— Jenny Gardner est partie. Non pas pour nous tourner le dos ou pour nous trahir, mais pour tenter de sauver ce qu’il y a à sauver.

Lucinda entendit les exclamations de certains jeunes.

— Elle a pu disparaître aussi facilement à cause de la méprise de certains d’entre nous sur ses intentions, continua-t-elle en fixant méchamment les deux concernés. Je monte donc une mission spéciale à durée indéterminée afin de la retrouver. Cela prendra le temps que cela prendra. Avec un peu de chance, nous n’aurons pas à quitter Londres et ses alentours. Mais ceux que je choisirai devront être prêts, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Ils n’auront plus d’autre mission que celle-ci, est-ce bien clair ?

Une vague de murmures se répandit d’un côté à l’autre de la pièce en illuminant les regards de certains Thirgoths, qui ne rêvaient que d’une telle mission pour montrer de quoi ils étaient capables.

— Je veux : Maeve, Celia, Violet, Jack, Even, Pearson, Babylon, Jake. Jameera sera également de la partie. Jacob, dit-elle au jeune adolescent qu’elle portait en estime. Tu resteras principalement au Mirin, tu seras notre coordinateur. Je compte sur toi. Ton rôle sera aussi important que le nôtre, c’est compris ?

Le jeune homme acquiesça et Lucinda renvoya tout le monde à ses activités afin de se réunir avec ceux qu’elle avait désignés.

— Maeve, est-ce qu’avec ton bras tu penses pouvoir venir sur le terrain ?

— Come on ! s’exclama-t-elle. C’est Even qui m’empêche de retourner dans le feu de l’action, et c’est pas ça qui va m’arrêter, lui dit-elle avec un clin d’œil malicieux.

Lucinda fut de suite rassurée par la présence de son amie à ses côtés. Elle expliqua alors ses intentions, puis demanda à Jack – car il était indéniablement celui qui connaissait le plus Jenny – s’il avait une piste en particulier qu’il souhaitait explorer en priorité.

— Jenny ne sortait quasiment jamais, et si elle le faisait, c’était pour se balader aux heures creuses dans notre quartier…

— Tu penses qu’elle est retournée à son appartement ? questionna Lucinda.

— Oui. Soit à l’appartement, soit chez ses parents adoptifs. Sinon, je ne vois pas trop.

— Bien ! On va prendre une heure pour réfléchir et envisager toutes les possibilités. On va établir des plans, s’armer correctement, et après on se jettera dans l’arène. C’est bon pour vous ?

Tous s’écrièrent avec une certaine ferveur avant de se mettre au travail. Lucinda passa entre eux comme une vraie chef, donnant les directives, les plans d’attaques, ainsi que leur but, avant d’accueillir Jameera qui était arrivée avec quelques minutes de décalage.

— L’Aeon est prévenu. J’ai leur soutien. Soren est en train de prévenir les autres Mirin, et j’ai chargé un des membres du conseil de faire de même avec les Aeons.

— Merci, Jameera. Je suis sûre que ton aide et ton talent seront de vrais atouts.

— Je t’en prie.

Il était environ seize heures lorsque toute l’équipe termina de s’armer. Dans le hangar au-dessus de leur tête, tout était immobile et silencieux, laissant le bruit de leurs pas s’imprégner en eux tel un chant de guerre.

— Aujourd’hui, on reste groupés. Nous ne formons plus qu’un, c’est compris ?

— Mais si on nous tend un piège ? demanda Violet.

— Ils ont déjà ce qu’ils veulent. Le risque est donc minime. N’oubliez pas non plus que nous avons constamment des squads dans la ville. Je vous fais confiance, et j’espère qu’il en est de même.

L’ancien appartement de Jenny n’étant seulement qu’à quelques miles du Mirin, le trajet se fit rapidement. Comme promis par Lucinda, ce dernier se déroula sans encombre. De son côté, Jack semblait mal à l’aise à l’idée d’introduire tout ce monde dans le logement qu’il avait partagé avec Jenny. Il aurait d’ailleurs voulu être le premier à pénétrer sur les lieux, mais Lucinda lui fit comprendre d’un seul regard qu’elle était prioritaire, et qu’il passerait après.

À l’intérieur, un fin voile de poussière les enveloppa, comme autant de petits flocons illuminés par un rayon de soleil impromptu. Lucinda, ainsi que tous les autres Thirgoths, lança un regard circulaire sur l’entrée avant de suivre leur chef jusque dans le salon. La sœur Harlow n’était venue en ces lieux qu’à une seule occasion mais cela lui fut suffisant pour ressentir à nouveau la présence de son amie entre ces quatre murs.

Jack fut envoyé à l’étage afin d’inspecter les chambres, en compagnie de Maeve, de Celia et de Pearson tandis que le reste du squad s’éparpilla entre le salon et la cuisine. Babylon joua avec l’interrupteur mais dut se rendre à l’évidence : s’ils voulaient avancer, ils allaient devoir faire vite avant que la luminosité déjà voilée par les nuages londoniens ne retombe drastiquement.

Cependant, des traces infimes dans la poussière, sur le sol ainsi que sur les meubles, furent les premiers indices qu’ils trouvèrent quant au passage de la jeune femme dans son appartement. Lucinda et Even remarquèrent aussitôt la bouteille de scotch posée sur le buffet ainsi que la marque distincte d’un portail Hykxi sur le sol. Les deux compagnons s’échangèrent un regard entendu : il était maintenant clair que Jenny était venue attendre son destin à bras ouverts, là où tout avait commencé pour elle.

Peu de temps après, les pas des autres Thirgoths se firent entendre sur les marches grinçantes de l’escalier.

— Rien à signaler en haut, déclara Maeve.

— On pense qu’elle est bien venue ici, dit Even.

— Par contre, ce que je ne comprends pas, rajouta Jameera, c’est que les vidéos nous montrent clairement qu’elle a emporté le kusarigama avec elle, mais il est impossible que les Hykxis ne l’aient pas fouillée en l’emmenant, si c’est bien ce qu’il s’est passé.

— Et elle ne les aurait pas laissés mettre la main sur une de nos armes, encore moins sur sa préférée, renchérit Lucinda.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Jack, perplexe.

— A mon avis, dit Pearson, elle l’a laissé quelque part pour nous. Pour nous mettre sur sa trace.

— Ouais, enfin on n’a pas eu besoin de ça pour imaginer ce qu’elle a fait, intervint Maeve.

— Certes, coupa Lucinda. Peu importe, il faudra retrouver l’arme avant qu’elle ne tombe entre de mauvaises mains, mais ce n’est pas la priorité. Maintenant qu’on sait qu’elle est passée par ici, il faut absolument trouver où ils ont pu l’amener ; savoir ce qu’il s’est passé, et ce qu’elle court comme danger.

— Je ne veux pas être pessimiste, commença Babylon, mais on n’a jamais réussi à savoir où les exilés avaient trouvé refuge…

— Mieux vaut tard que jamais, lança la grande rousse avec dédain.

Aucun ne se risqua à continuer sur la voie que Babylon avait ouverte, si bien qu’ils restèrent tous à fixer le sol dans un moment de réflexion silencieux. Jameera fut la première à rompre le silence en prenant Lucinda en aparté.

— Lucy, il n’y a plus rien à chercher ici, tu le sais autant que moi. On est venus pour se donner confirmation, et on a eu ce qu’on voulait.

— Je sais. Mais j’ai l’impression que si je reste ici je la trouverai plus facilement. Que je pourrais ressentir sa présence, suivre une piste jusqu’à elle.

— Tu sais bien que ça ne fonctionne pas comme ça. De tous les dons que nous avons, il n’y a rien qui puisse nous faire entrer en contact direct avec elle. Les Phosphoros avaient ce pouvoir, et ça les a perdus.

— Est-ce qu’il existe un moyen, un peuple ou des technologies étrangères qui pourraient nous y aider ?

— Je ne sais pas. On va rentrer, d’accord ? Et je vais aller consulter Margot pour en savoir plus.

— Merci, dit-elle sur un ton neutre. Est-ce que tu m’assisteras lors de mes demandes d’alliances avec les autres surnaturels ? Il faut consolider ceux déjà en place et s’assurer que le maximum d’entre eux nous suit dans notre quête. Jacob m’aidera à tout mettre en place.

— Je serai là, conclut-elle.

Les deux femmes réapparurent alors dans le salon, raides comme des piquets.

— On n’a plus rien à faire ici, déclara Lucinda. On retourne au Mirin. Comme à l’aller, vous serrez les rangs et vous restez à l’affût du moindre mouvement suspect.

Sur ces paroles, le squad se remit en route afin de rejoindre l’institut. Rien d’extraordinaire n’avait été trouvé sur place, cependant, la seule confirmation de la capture de Jenny par les Hykxis ancra plus profondément leurs objectifs de mission. Il n’était désormais plus question de « peut-être » mais d’une certitude à laquelle il allait falloir remédier. Et aucun d’entre eux, même s’ils n’avaient jamais connu la dernière guerre, n’était dupe : l’aube d’une nouvelle ère était sur le point de voir le jour. Il ne leur restait plus qu’à poser cartes sur table et de faire en sorte que le sort soit en leur faveur.

QUATRIÈME PARTIE

Du côté de la planque Hykxi, les choses suivaient tranquillement leur cours. Confiants dans l’avancement de leurs plans, les humanoïdes aux yeux de chat se permettaient de jouer avec leurs prisonniers. Parfaitement sous les radars Thirgoths et de la communauté surnaturelle, les Hykxis jouissaient d’un terrain de jeu favorable afin de mettre la touche finale à ces mois de recherches et de tentatives infructueuses. Mais désormais, ils avaient la fille. Cet hybride engendré il y a vingt-quatre années de cela par l’un des leurs, grâce au corps volé d’une Thirgoth, était leur eldorado. Elle était le déclencheur, la clef, l’œil du cataclysme à venir. Si elle n’avait pas eu de valeur pourquoi ses parents l’auraient cachée ? Pourquoi auraient-ils sacrifié leur position au sein du Mirin de Londres pour protéger une enfant bâtarde, fruit d’une union non consentie entre deux peuples ennemis ? Si la mère de l’enfant l’avait gardée malgré tout, c’est qu’elle-même avait dû sentir que des choses extraordinaires lui seraient promises. Mais aux yeux des Hykxis, cela n’avait été que pure lâcheté de leur part. Si la fille avait été élevée parmi eux, elle aurait été éduquée avec cruauté ; elle serait devenue la meilleure des armes ; un cheval de Troie fait de chair et d’os ; un espion aux signes distinctifs Thirgoths mais portant pourtant dans ses veines le sang poisseux de la violence Hykxi. Malheureusement pour eux, Jenny avait grandi au beau milieu d’humains insipides et dégoûtants. Elle s’était vautrée dans son malheur, ses angoisses et ses névroses, se cachant à elle-même le peu de signes qui auraient pu l’alerter quant à sa différence. Et lorsque la vérité avait éclaté, ce n’était pas les Hykxis qui avaient pu l’élever au rang de surnaturelle, mais leurs ennemis jurés, ceux qui les avaient bannis, soumis, ou tués. Désormais, il n’y avait plus aucune chance de la retourner contre eux. Elle qui s’était donnée corps et âme à ce peuple dominateur et puissant au sein de l’immensité de la communauté surnaturelle du pays. Il ne leur restait donc plus qu’à l’utiliser comme une simple marionnette jusqu’à ce que leurs projets s’épanouissent dans la fureur d’un nouveau matin, dans l’aube rouge du sang qui serait versé sur les rives de la Tamise. Les pouvoirs de Jenny seraient mis à leur service. Ils la forceraient à regarder la vérité en face, à contempler la mise à mort d’une ère aussi nouvelle que brève. Rien ne pouvait plus les arrêter ! C’en était fini de ramper aux pieds des Thirgoths, de grouiller, invisibles ; bridés dans leur soif de cruauté. Ils avaient Jenny. Ils avaient la boîte. Et des Thirgoths allaient venir à leur rencontre pour leur reprendre ce qu’ils pensaient leur revenir de droit. Ce serait là l’apothéose : leurs ennemis pris au piège, suppliant de les épargner quelques minutes avant qu’ils n’abattent sur eux les années de soumission qu’aucun Hykxi n’avait jamais réussi à digérer.

Jenny, du fond de sa cage, n’avait toujours pas eu de nouvelles de Grace et de Jacob. Aucun de ses geôliers n’était venu lui rendre visite. Alors, pour tenter d’occuper le temps, elle essaya toutes sortes de ruse. Elle tenta la métamorphose afin de se faufiler entre les barreaux, mais à peine s’était-elle approchée de trop près, qu’un bouclier invisible la projeta en arrière en lui faisant retrouver forme humaine. L’arrêt du temps étant complètement inutile, elle renonça à toute tentative, et comme personne ne vint la trouver, elle ne trouva également aucune utilité à son contrôle mental. Elle réessaya donc à plusieurs reprises de se métamorphoser afin de trouver une faille dans sa cellule, cependant rien n’y fit. Elle opta donc pour le dernier de ses dons ; celui sur lequel elle comptait le plus. Malheureusement pour elle, la télékinésie était aussi inutile entre ces murs que son don de métamorphose. Les pouvoirs utilisés pour sécuriser la cage étaient aussi incroyables – si ce n’était plus – que ceux établis au Mirin. Tout ce qu’elle avait essayé n’avait rien changé à sa condition, si bien qu’elle se résolut à se laisser aller à l’ennui en attendant qu’on vienne la chercher. Mais alors qu’elle tournait en rond dans ce tout petit espace qui lui était alloué, elle se rappela qu’elle était arrivée ici grâce à la marque sur son poignet. Ses parents étaient donc forcément ici, sûrement plus près qu’elle ne pensait, et que si les Hykxis l’avaient aussi facilement trouvée en pénétrant dans l’esprit des Hallifax, c’est que l’activation du Phosphoros marchait parfaitement ici.

Elle souleva donc légèrement sa manche et traça du bout de son index, la forme de l’astre ailé qui, sous la pulpe chaude de son doigt se révéla, plongeant son esprit dans une dimension parallèle où seule sa connexion avec Grace et Jacob existait. Tout à fait consciente de son environnement et du présent qui se déroulait autour d’elle, Jenny fut tout de même plongée dans une sorte de transe douce et chaude. C’était pour elle – elle ne savait pas comment l’expérience était vécue par les autres – comme être en train de déambuler dans un immense tunnel doré et lumineux ; comme traverser son esprit et celui de ses protecteurs dans une symbiose totale, où aucun mot n’était prononcé mais où pourtant tout était dit, compris, ressenti, jusque dans les moindres nuances. C’était une sensation de pleine béatitude qu’elle ne savait pas contrôler mais qui, maintenant qu’elle en était consciente, la rassurait comme le souvenir de l’étreinte de sa mère lorsqu’elle n’était encore qu’une petite fille.

Grace et Jacob, dans ce grand tunnel flamboyant vinrent à sa rencontre, serrant cette jeune femme qui, à cause de ce lien si spécial, avait fini par se rendre à l’ennemi dans l’espoir de les sauver. Jenny n’avait pas grand-chose à leur communiquer, elle voulait simplement qu’ils sachent qu’elle n’était qu’à quelques mètres d’eux, qu’à quelques pièces d’intervalles, et que si ce n’était l’ennui et la faim, elle était toujours en bonne santé. Cependant, tandis que leur conversation muette ne faisait que commencer, une douleur atroce éclata dans la boîte crânienne de Jenny. Il n’y avait plus aucune connexion. Le tunnel avait disparu, emmenant avec lui sa sensation de plénitude.

Jenny se tenait la tête entre les deux mains. Une bouffée de chaleur due à la douleur la fit vaciller, et lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle fut surprise d’être toujours seule. Comment le lien avait-il pu se briser aussi rapidement ? Aussi douloureusement ? Elle se mit à envisager les pires scénarios, et malgré ses nouvelles tentatives afin de joindre ses parents, ce fut le néant total. Jacob et Grace devaient être gardés précieusement par des Hykxis furieux, et la jeune femme n’osa pas imaginer ce qu’ils pouvaient être en train de leur infliger.

Néanmoins, une fois ses esprits retrouvés, elle se remit sur pieds. Elle se mit ensuite à arpenter les quelques tout petits mètres carrés de sa geôle afin de trouver de quoi occuper son esprit. Si Jacob et Grace étaient soumis à une quelconque torture mentale, il fallait qu’elle prouve aux Hykxis qu’il était nécessaire à leur mission qu’elle puisse entrer en contact avec eux, et que sans leur aide et leur présence, elle n’était pas à même de trouver comment débloquer le pouvoir de la boîte métallique qu’ils lui avaient repris.

Elle fixa son esprit là-dessus, et ne dérogea plus à cette idée. Ils avaient beau être des êtres cruels et dénués de toute compassion, si elle était aussi précieuse à leurs yeux qu’ils l’avaient prouvé à coup de meurtres et d’affrontements, alors, en toute logique, elle conservait un certain levier sur la situation. Certes, elle n’était pas en position de force – loin de là – mais si elle leur montrait patte blanche dans sa volonté de coopérer, alors peut-être feraient-ils preuve d’intelligence. Cependant, le temps continuait de défiler, immatériel et invisible, l’abandonnant lâchement à ses suppositions. S’il fut un temps où elle aurait pu rester des heures entières assise à ne rien faire sinon regarder en elle, il en était désormais différemment. Elle sentait son corps fourmiller sous le désir du mouvement ; son cerveau rêvait d’aventure, et les armes minuscules toujours bien collées contre sa peau aux reflets ambrés chatouillaient son sens aiguisé du combat.

Heureusement, dans son malheur, un Hykxi finit par venir lui rendre visite. Tentant le tout pour le tout, elle essaya d’imposer la force de son contrôle mental sur sa personne. Sans grande surprise, rien ne se passa. Elle ne se laissa pas déstabiliser pour autant, et ne permit pas au Hykxi de lire sur son visage ce qu’elle venait d’entreprendre. À la place, elle se tut. Elle l’observa sans détourner le regard, attendant qu’il prononce le premier mot. Leurs ego surdimensionnés n’auraient pas supporté de se voir assaillis de questions sans avoir auparavant imposé leur autorité avec force et fermeté.

Jenny avait eu raison sur ce coup-là. L’homme, par pur plaisir malsain, se rapprocha des barreaux, et de son bras tendu à travers les rangées métalliques, planta ses ongles dans la peau fine du cou de Jenny qui, bien malgré elle, laissa échapper un petit gémissement de douleur. Elle n’avait plus de place pour reculer et, creusant toujours plus dans les chairs à l’aide de ses griffes, l’homme amena la jeune femme jusqu’à lui, plaquant ses joues rondes et ses pommettes saillantes contre la grille froide. Sur les côtés de son cou, des tranchées rouges perlaient maintenant jusque sur ses clavicules, tandis que des mèches de cheveux s’agglutinaient en petites touffes sur sa peau ensanglantée. La tête penchée vers l’arrière, la gorge enserrée dans les mains froides du Hykxi, Jenny s’obligea à le regarder dans les yeux. La douleur et le sang ne lui dicteraient pas la soumission, et s’il voulait pouvoir se servir d’elle, il devrait en assumer les conséquences.

Au bout d’un moment, voyant qu’elle ne ployait pas sous son emprise, il desserra sa main et la laissa glisser le long des barreaux. Elle tituba quelques secondes, luttant de tout son corps contre les tremblements. Il ne fallait absolument pas qu’elle se montre faible. Elle pensa alors à Lucinda, à la force dont elle faisait toujours preuve, et se concentra uniquement sur cette pensée afin de canaliser son énergie combative.

Pendant qu’elle dévisageait son ennemi, dissimulant toute crainte derrière le vert de ses yeux, celui-ci lui offrit un sourire carnassier. Il glissa le bout de sa langue râpeuse sur ses lèvres étirées et retroussées sur ses dents blanches. Il suça l’extrémité de ses doigts, l’un après l’autre, se délectant du goût ferrugineux du sang de sa prisonnière.

— Ton sang Hykxi gâche le goût de ta part humaine, dit-il en recrachant un filet de salive teinté de rouge.

Elle le fixait toujours, le laissant en venir au fait plutôt que de le brusquer.

— Si seulement tu savais à quel point te capturer vivante nous a fait ressentir un vrai frisson d’excitation.

— Vous n’avez pas fait grand-chose, je me suis rendue toute seule, ne put-elle s’empêcher de dire en levant les yeux au ciel.

Le Hykxi émit un râle guttural. Ses pupilles n’étaient plus que deux fentes infimes, lacérant ses iris.

— Tu vas bientôt être transférée ailleurs, continua-t-il comme s’il n’avait pas entendu sa dernière remarque.

— Où ça ? tenta-t-elle.

— Dans un endroit plus adapté pour ce que l’on a à accomplir.

Jenny avait envie de lui répondre, d’user de sarcasme, d’être malpolie comme une enfant capricieuse, mais se mordit la langue avant de provoquer un courroux insurmontable.

— Où sont les Phosphoros ?

— Ça ne te regarde pas, hybride ! cracha-t-il.

— Certes… Mais si on est sur la même longueur d’onde, et que vous pensez vraiment m’utiliser pour ce à quoi je pense, je vais avoir besoin d’eux !

— De quoi parles-tu ?

— Ça ne te regarde pas, soldat. Je ne parlerai qu’à ton chef, lui répondit-elle de manière hautaine.

Le Hykxi fut piqué au vif. Contrairement aux Thirgoths, qui malgré une hiérarchie diplomatique, considéraient chaque membre du Mirin comme un égal, leurs ennemis jurés, eux, répondaient à une politique tout autre. L’élite Hykxi, parmi laquelle comptaient les pires d’entre eux, les plus cruels et assoiffés de vengeance, gouvernait le reste de son peuple avec une main de fer. Les soldats, les milices, les Hykxis les plus banals s’en remettaient entièrement à l’autorité qui planait au-dessus de leurs têtes, et ce, peu importait leur échelon. Il y avait ceux qui régnaient et ceux qui accomplissaient. Et cela Jenny l’avait appris par la bouche de Margot, le jour où Jack l’avait emmenée la rencontrer.

— Pour qui te prends-tu à exiger de la sorte ? gronda-t-il.

— Franchement ? Personne. Je voulais juste ne pas être venue pour rien. Après vous en faites ce que vous voulez, moi je ne risque pas d’aller très loin, finit-elle par répondre avec ce sarcasme qu’elle avait trop souvent entendu dans la voix de Lucinda.

Les Hykxis étaient beaucoup plus faciles à pousser à bout que les Thirgoths. Leur nervosité était telle, qu’elle n’était jamais enfouie bien loin. Elle recouvrait chaque centimètre de leur épiderme, prête à exploser à la figure de quiconque osait les titiller un peu trop, comme un gros furoncle que l’on presse jusqu’à le vider de sa substance.

Mais comme la jeune femme ne semblait pas prête à flancher – et l’homme dut bien reconnaître la pugnacité Thirgoth dans son attitude – il reconsidéra sa demande avant de s’en aller quérir un de ses supérieurs.

Une fois parti, Jenny s’autorisa à panser les griffures qui ornaient son cou, à l’aide de son t-shirt. Maintenant qu’elle se retrouvait de nouveau seule, elle se laissa aller à ressentir la douleur de ses blessures. Les ongles du Hykxi s’étaient enfoncés avec rage dans ses chairs tendres, laissant un picotement brûlant autour de sa nuque. Les tranchées rougeoyantes ne saignaient plus. Tout était en train de coaguler dans un mélange de sueur et de cheveux. Cependant, Jenny se demanda si les marques étaient assez profondes pour ne plus jamais la quitter ou si elles finiraient par s’estomper avec le temps, ne laissant que leur trace dans sa mémoire.

Malheureusement, le peu de confiance qu’elle avait emmagasinée pour affronter le Hykxi était en train de s’amenuiser au fil des heures. Elle avait joué cartes sur table ; elle avait sorti le premier as de sa manche. Elle avait misé là-dessus afin de pouvoir espérer revoir ses parents adoptifs et manigancer son prochain coup. Seulement, elle était en train de se demander si elle avait agi de la meilleure des manières, et si elle n’avait pas trop brusqué les choses. Elle avait été si certaine de ses choix qu’elle en était venue à oublier qui elle avait en face d’elle, et que malgré son statut « privilégié » – si on pouvait réellement appeler son hybridation de la sorte – elle ne restait pas moins une prisonnière aux mains des plus cruels surnaturels qu’il lui avait été donné de rencontrer. À dire vrai, elle ne savait même pas si l’homme était réellement allé transmettre sa requête ou s’il avait plutôt décidé de la laisser mariner avant de revenir la torturer un peu plus, jusqu’à ce qu’il reçoive des ordres directs de sa hiérarchie. Mais son cœur fit un bond lorsqu’elle entendit arriver de derrière la porte de son donjon, la démarche lourde mais pressée de deux Hykxis.

En effet, une minute ne s’écoula pas que la porte s’ouvrit sur deux d’entre eux. Le premier était le soldat qui l’avait violentée ; le second avait une allure bien plus magistrale. Jenny eut d’ailleurs du mal à ne pas le dévisager avec insistance.

Malgré ses traits félins, qu’il ne pouvait dissimuler aux yeux des Thirgoths, son visage était proche de la perfection. Si on passait outre son regard sanguinaire et ses lèvres pincées sur ses dents acérées, l’homme était une de ces personnes qui pouvait mettre tout le monde d’accord sur la définition de la beauté. Son teint était chaud, ses iris oscillaient entre la couleur de l’ambre et du miel, et ses lèvres pulpeuses, légèrement rosées, apportaient une touche sensuelle à son visage. Ses mâchoires carrées paraissaient avoir été taillées dans le métal. Le creux de ses joues rehaussait, quant à lui, ses pommettes écharpées. Jenny déglutit difficilement devant tant de magnétisme.

Le soldat s’écarta, laissant la place libre au nouvel arrivant. Ce dernier jaugea Jenny de toute sa hauteur, sans ciller. Ses yeux prirent le temps. Il laissa couler son regard de la pointe de ses cheveux jusqu’à la courbe de ses mollets, que terminaient ses chevilles fines. Elle se sentait étrangement mise à nu. Elle était paralysée de l’intérieur. Faible. Transie. Elle sentait le contact invisible sur sa peau et sur les courbes de son corps. Ses muscles étaient tendus mais son sang sembla ralentir sa course dans ses veines. Elle ne comprenait pas ce qu’il se passait, ni la magie que l’homme lui faisait subir. Elle eut l’impression de s’être dissociée. De regarder la scène de l’extérieur, tout en ressentant plus fort chaque sensation sur son corps. L’homme resta de marbre. Et lorsqu’elle reprit enfin pied, engageant toute la volonté qu’elle réussit à déterrer du fond de son esprit, elle perçut le changement infime dans son propre regard. Ses yeux verts se voilèrent d’une fierté mêlée de honte, tandis que sa posture changea imperceptiblement. Elle se galvanisa. Ses épaules se firent plus fières. Son menton plus défiant. Elle attendait. Elle attendait que tombe la sentence.

Mais tout se déroula dans un silence religieux. Sentant l’autorité qu’il avait imposée sur la jeune femme, il ouvrit lui-même la cage dans laquelle elle était retenue. Elle ne bougea pas. Par défi. Il le voyait. Il se glissa alors à l’intérieur de la geôle de métal puis la contourna. Posté dans son dos, il sangla ses poignets de ses propres mains, enfonçant ses griffes dans la peau fine. Une main autour de ses jointures, l’autre à plat dans son dos, il la poussa vers l’avant, de l’autre côté des barreaux, qui se dressaient comme des pieux. Ses ongles s’ancraient toujours un peu plus profondément dans l’épiderme chaud de Jenny. Et elle obéit, non sans réticence.

Elle ne serait pas soumise. Elle se battrait contre la soumission. Elle se plierait à leurs demandes, et même si cela lui coûtait, elle ne le ferait jamais de bonne grâce. Elle n’y mettrait jamais du sien. Et le jour où elle sentirait son fluide combatif diminuer en se faufilant entre les planches du radeau abandonné qu’elle était, alors elle renoncerait même jusqu’à l’envie d’écoper sa barque. Elle se laisserait couler dans les bas-fonds jusqu’à ce que l’eau noircisse, que ses poumons éclatent sous la pression, et que son corps gonfle, gorgé de flotte vaseuse.

Pour mettre toutes les chances de leur côté et éviter ainsi que Jenny ne puisse se repérer dans le bâtiment, le soldat Hykxi lui banda les yeux. Privée du sens de la vue, la jeune femme dut, bien que guidée par la main dans son dos, se reposer sur ses autres sens. Elle écouta attentivement les bruits qui lui parvenaient par petites vagues, les odeurs qui se dispersaient à chaque pas en avant, puis mémorisa le son que faisaient ses pas sur le sol. Elle les compta. Elle rangea ensuite ce nombre dans un coin de sa tête. Les Hykxis, se dit-elle, sont peut-être fourbes et impulsifs, mais sont moins stupides que prévu — la preuve en était de son parcours à l’aveugle dans les boyaux de leur planque. Des courants d’air frais vinrent parfois l’embrasser avant qu’un souffle chaud ne s’abattît à nouveau sur sa joue. Et puis enfin, elle arriva à destination. L’atmosphère était différente dans la pièce où on venait de la parquer. Étrangement, l’atmosphère y était plus douce, les bruits plus étouffés. Dans le silence, on pouvait distinguer sans mal les respirations des âmes prises au piège. À nouveau, elle compta. Elle exclut la sienne, isola celle des Hykxis, et en dénombra trois de plus. Cette donnée l’étonna. Elle ne voyait rien à travers le bandeau opaque. Alors elle recommença à compter : elle arriva à la même conclusion. Trois. Il y avait trois autres personnes, dont le souffle sucré dispersait ses effluves autour d’elle.

Pendant qu’elle se tenait toujours immobile, aveugle, mais cette fois les mains libres, elle perçut une agitation calme tout autour de son corps. Elle attendit qu’on lui ôte l’étoffe rêche du visage, s’accrochant aux bruits et aux odeurs avant d’accueillir la lumière avec empressement.

Devant elle, sur toute la longueur du mur, des barreaux s’alignaient pour former une cage aux dimensions bien plus spacieuses que celle où elle avait été jetée à son arrivée. Et derrière ces tiges de métal luisantes et agressives, les Hallifax. Elle soupira imperceptiblement en les voyant. Son cœur sauta un battement ; elle cligna des yeux pour chasser la larme solitaire qui tentait de regagner sa liberté. Grace hocha la tête. Jacob ferma les yeux quelques secondes. Jenny, quant à elle, déplaça son regard sur la troisième personne. Assise en tailleur, les mains délicatement posées sur ses cuisses, la tête légèrement baissée vers sa poitrine : l’inconnue semblait plongée en pleine méditation. Son souffle était aussi souple et léger que celui de l’enfant endormi. Ses cheveux blonds retombaient autour de son visage qu’elle gardait encore caché de Jenny, tandis que ses lèvres articulaient des mots sans musique.

— Avance, lui ordonna le soldat Hykxi en la poussant vers l’avant.

Cependant, Jenny prit quelques secondes de plus que nécessaire avant de faire le premier pas. Elle s’arrêta devant la porte de la cage puis attendit, sans se retourner. D’un coup de pied à l’arrière du genou, le Hykxi la fit tomber au sol. Il plaqua sa chaussure dans le bas de son dos, la maintenant de force dans cette position humiliante qui entravait tous ses mouvements.

— Ça suffit !

Jenny n’avait jamais été aussi reconnaissante envers un ennemi qu’à cet instant. Elle se mit à quatre pattes puis se releva aussi dignement que le lui permettait cet incident. Lorsqu’elle pivota sur elle-même, elle rêva de trancher la tête de ce soldat avec la lame aiguisée de son kusarigama. Derrière ses pupilles noircies par la colère, les images de la tête se décrochant des épaules, roulant dans une rivière pourpre et poisseuse, se multiplièrent. Les armes cachées contre ses côtes, sous sa poitrine et ses flancs, étaient en feu. Elles voulaient qu’elle les utilise. Elles voulaient aller perforer le cœur d’un Hykxi. Mais le temps n’était pas encore venu de se dévoiler.

Les Hykxis finirent par disparaître de son champ de vision, laissant Jenny goûter au bonheur éphémère des embrassades dans les bras de ceux qui l’avaient recueillie quand elle n’était encore qu’une enfant. Elle se laissa aller au contact de leurs bras, à la chaleur de la main de Grace sur son visage ; à celle de Jacob autour des deux siennes. Elle retint ses larmes en pinçant l’arête de son nez, avant de s’écarter de ce moment de tendresse qui la rendait trop faible à son goût.

— Grace, Jacob, dit-elle en les auscultant de la tête aux pieds. Comment allez-vous ?

— Ne t’inquiète pas pour nous, ma chérie, répondit madame Hallifax.

— Alors, il faut qu’on parle.

— Non, dit simplement Jacob.

Jenny, interpellée par le ton sans concession de son père adoptif ne posa pas plus de questions. Elle suivit plutôt son regard, qui alla de microcaméra en microcaméra. Le mouvement de ses yeux était assez subtil pour passer inaperçu pour quiconque n’aurait pas été présent. La jeune femme se résigna, allant s’asseoir contre le mur, les genoux repliés contre elle, et le visage légèrement tourné vers la femme inconnue. Et si Jenny ne pouvait pas parler des conditions dans lesquelles étaient retenus ses parents depuis leur arrivée, elle les questionna à la place sur la personne qui n’avait pas mis un terme à sa transe.

— Qui est-elle ?

— Une des nôtres.

— Que fait-elle ici ?

— Je ne sais pas. Elle n’a pas dit un mot, mais je l’ai vue tracer le Phosphoros sur son poignet.

— Tu crois qu’elle communique avec son protégé ?

— Si elle communique avec quelqu’un, c’est avec son for intérieur pour empêcher quiconque d’y accéder.

Jenny regarda un long moment la femme, dont le souffle était aussi régulier que ses psalmodies inaudibles. Elle regretta de voir que les Hykxis, pour une raison ou pour une autre, avaient fait captive une personne qui ne rentrait dans aucune des possibilités envisagées par Jenny. Si elle était présente, il y avait une raison, et le destin l’avait peut-être mise sur son chemin pour quelque chose. Mais en attendant, elle chercha un moyen de communiquer silencieusement avec ses Phosphoros, et sous le coup de l’émotion elle ne pensa que tardivement à utiliser sa marque comme moyen de communication.

Discrètement, la tête posée sur ses genoux, ses bras faisant le tour de ses jambes, elle traça les contours du symbole sur son poignet. Comme à chaque fois qu’elle avait fait appel à sa marque protectrice, son esprit se scinda en trois. Elle fit semblant de s’assoupir tandis que ses connexions se branchaient à celles de Jacob et Grace qui, à force d’habitude, pouvaient continuer à fonctionner comme si de rien n’était pendant que se jouait dans leurs boîtes crâniennes, les conversations les plus animées.

— Pourquoi t’es-tu rendue sans te battre ? demanda Jacob.

— Parce que des innocents sont morts à cause de moi.

— Et tu comptes faire quoi maintenant que tu es là ?

— Ils veulent débloquer le pouvoir de la boîte, et apparemment, sans que je sache encore comment, je suis la clef. Je vais gagner du temps puis j’ouvrirai leur foutue boîte.

— Tu leur sers tout le pouvoir qu’ils désirent sur un plateau.

— Les Thirgoths sont derrière moi. Ils trouveront une solution, et en attendant les meurtres cesseront peut-être.

— Jamais ils ne s’arrêteront. Ils diminueront pendant quelque temps, mais leur soif de sang est bien trop forte pour être contenue.

Jenny se rendit compte que son plan était bien plus bancal que ce qu’elle s’était imaginé et se mit à regretter d’avoir offert la clef du pouvoir qui résidait en elle à leurs ennemis de toujours.

— Je ne pouvais pas vous laisser entre leurs mains sans rien faire.

— On dirait ta mère. Toujours penser aux autres avant elle. Mais tu as fait une erreur. J’espère qu’il n’est pas trop tard pour rétablir l’ordre.

— Je vous demande pardon…

— Ne nous demande pas pardon, nous serons à tes côtés. Désormais, il faut trouver comment réparer les erreurs de tous pour protéger le bien du plus grand nombre. Es-tu prête à te sacrifier si c’est la seule chose qui peut sauver le monde tel que tu le connais ?

— Oui, répondit Jenny sans vraiment réfléchir.

Après tout, elle avait vécu la majorité de sa vie avec l’envie d’en finir. L’envie que tout s’arrête simplement, afin d’être en paix avec elle-même. Alors s’il fallait y passer, autant que sa mort serve enfin un but noble.

Du côté du Mirin de Londres, pas grand-chose ne se passait comme Lucinda l’aurait souhaité. Les recherches restaient infructueuses depuis qu’ils avaient découvert d’où Jenny s’était rendue aux Hykxis.

Ils revinrent plusieurs fois sur les lieux afin d’en explorer minutieusement chaque recoin et avaient même fini par retrouver le Kusarigama que Jenny avait caché sous une latte de parquet. Mais rien n’accompagnait l’arme, pas un mot, pas un indice, si bien qu’ils se retrouvèrent tous au point de départ. Dans le même temps, les meurtres avaient diminué, retrouvant ainsi leur quota normal. De ci et de là, on trouvait un cadavre portant la marque distinctive des Hykxis, mais rien d’alarmant. En effet, la vie était ce qu’elle avait toujours été, et au fil des années, les Thirgoths avaient dû faire des concessions, même envers leurs ennemis, les autorisant à une liberté sous contrôle.

Cependant, après plusieurs jours de traques inutiles et de prises de têtes monstrueuses entre Lucinda, à cran, et Jack, qui ne voulait en faire qu’à sa tête, la plus inattendue des aides leur tomba dessus.

Un matin, peu après l’heure du petit déjeuner, des gardes en patrouille ramenèrent une femme qui prétendait chercher à entrer en contact avec Lucinda Harlow. Par mesure de précaution, les Thirgoths l’avaient menottée – sans qu’elle ne fasse de vagues –, puis l’avaient ramenée à l’institut, où elle fut placée dans une pièce sous surveillance. On vérifia la présence du Circath derrière son oreille, mais personne ne réussit à lui soutirer d’autres informations : elle ne parlerait qu’à la grande rousse, un point c’est tout.

Isolée dans une salle immaculée, la jeune femme – comme tout bon Thirgoth – prit soin de noter chaque détail au cas où cela pourrait lui servir à l’avenir. Elle s’affala sur sa chaise, bascula sa tête en arrière tout en attendant qu’on lui amène la personne avec qui elle désirait s’entretenir. Par chance, Lucinda n’était pas très loin et put rejoindre leur invitée en quelques minutes seulement. Toujours la tête penchée, la femme put facilement voir la porte derrière elle s’ouvrir, ne manquant ainsi pas la réaction de Lucinda Harlow qui se stoppa nette, avant de se reprendre.

— Dani, la salua-t-elle froidement. Que puis-je faire pour toi ?

— Lucy… répondit-elle en passant le bout de sa langue sur sa lèvre supérieure, ce qui n’échappa pas à la sous-directrice du Mirin.

— Pas de ça avec moi, Dani. Que veux-tu ?

— Vous aider à retrouver Jenny Gardner.

— C’est une affaire privée qui ne concerne pas les autres Mirin.

— Sauf quand vous avez besoin de nous… répondit-elle, cinglante.

Lucinda la fusilla du regard. Devoir gérer son ex-copine, qui avait décidé de débarquer pour l’aider à trouver son amie, n’était vraiment pas l’idée qu’elle se faisait d’une mission réussie.

— Tu aurais dû demander à Dominic de te mettre en contact avec Soren. C’est aux chefs de Mirin de gérer les mutations, même temporaires.

— Écoute-toi, Lucy. Tu joues au petit chef, mais depuis quand tu fais les choses selon les règles ?

— Depuis que la vie d’une des miens est en jeu. Et l’avenir de tout notre peuple par la même occasion.

— À d’autres… C’est pour elle que tu as refusé de me redonner une chance ?

— Dani ! Je n’ai pas le temps pour tes conneries. Soit tu es venue pour m’aider, même si je me passerais bien de ta présence, soit tu dégages et tu retournes à Birmingham.

— OK, ok, répondit-elle en levant les mains en signe de reddition. Je suis venue parce que je pense avoir des informations qui peuvent vous aider.

— Quel genre d’informations ? Qu’est-ce que tu pourrais savoir de plus que nous alors qu’on est sur le coup depuis des jours ?

— Déjà, vous n’avez pas assez de recul… Toi la première, t’es aveuglée par tes sentiments. Et n’essaye même pas de nier, je te connais, donc épargne-moi. Par contre ce que toi tu ne sais pas, c’est que j’ai quelqu’un de proche qui a été fait prisonnier là-bas, au même endroit que ta petite chérie.

— Balance tout !

— Huh-huh. J’ai quoi en retour ?

— Va te faire foutre, Dani ! Gardes ! cria Lucinda en contournant Dani afin de sortir.

La rousse n’avait absolument ni le temps ni l’énergie à dépenser dans des querelles de gamines qui, elle le savait, ne prendraient jamais fin. Les deux femmes avaient un passif bien trop lourd, et une animosité sans pareille l’une envers l’autre, pour qu’une discussion, même professionnelle, puisse avoir lieu sans que des allusions puériles ne fusent toutes les deux phrases.

Elle espérait tout de même que le moment que Dani passerait derrière les barreaux – seule – lui permettrait de réfléchir à son attitude. Elle n’était pas chez elle ici, et si elle devait leur apporter sa contribution dans cette affaire, elle allait devoir le faire sous certaines conditions. Bien évidemment, Lucinda ne la connaissait que trop bien. Il allait falloir qu’elle se fasse respecter comme le voulait son statut au sein du Mirin de Londres, mais si elle la brusquait trop, elle prenait également le risque de la voir s’évanouir dans la nature, la laissant avec un arrière-goût de défaite.

Dani était aussi talentueuse qu’impétueuse. Si elle était venue proposer son aide, elle devait forcément détenir des indices qui, pour une raison ou une autre, leur avaient échappé. Lucinda profita donc du temps qu’elle avait gagné en mettant son ex-amie à l’écart pour se concerter avec certains membres de son équipe. Elle alla trouver Even, Maeve et Babylon, qui étaient au courant de sa relation passée avec la jeune femme — et qui pour certains, l’avaient rencontré en chair et en os peu de temps auparavant. Elle en parlerait avec Jameera et Soren par la suite, car pour le moment elle avait besoin d’un avis à la fois professionnel et personnel sur comment gérer la situation qui se présentait à elle.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Even sans attendre.

— Tu te rappelles de Dani ?

— Dani Alvarez ? coupa Maeve.

— Oui, cette Dani-là.

— Oui, je m’en souviens, reprit Even en jetant un regard à Babylon.

— Elle est ici.

— Ici, genre à Londres ? Ou ici, genre, ici, ici ?

— Au Mirin, dit-elle en se raclant la gorge.

— Hein ? C’est quoi ce bordel ? s’exclama Maeve qui, en tant qu’une des amies les plus proches de Lucinda, avait été aux premières loges pour constater les dégâts de cette relation sur le moral de la sœur Harlow.

— C’est justement pour ça que j’ai besoin de vous. Elle dit qu’elle a des informations sur le lieu de captivité de Jenny.

— Et comment elle saurait ça, hein ? coupa Maeve.

— Maeve, s’il te plaît, laisse-moi finir… Elle prétend donc avoir des infos parce que quelqu’un dans son entourage y est détenu. Mais je ne sais ni quoi faire de ça, ni comment gérer sa présence.

— Et explique-moi pourquoi, même si elle connaît quelqu’un qui est fait prisonnier dans la planque des Hykxis, elle pourrait connaître l’endroit exact ? reprit Maeve avec véhémence.

— Elle n’a pas tort. Depuis des lustres on cherche à savoir s’ils ont un endroit où les exilés se seraient réunis. Même maintenant qu’on sait qu’ils ont réussi à se retrouver pour fomenter une révolution, on n’a pas trouvé l’emplacement. Et elle, comme par hasard, saurait des choses ? enchaîna Babylon.

— Je sais… Je me suis dit les mêmes choses que vous. Mais c’est l’une des nôtres. Enfin, c’est une Thirgoth… Et je ne peux pas laisser passer ma chance. Imagine si elle a vraiment des informations qui peuvent nous aider à retrouver et sauver Jenny… Et les Hallifax, rajouta-t-elle.

— On te fait confiance, lui répondit gentiment Even. Et on sera à tes côtés pour qu’elle ne t’approche jamais de trop près, si c’est ça qui t’inquiète.

— Ouais, j’me tiens prête à lui faire bouffer ses dents, ajouta Maeve. J’te fais confiance Lucy, mais me demande surtout pas d’être aimable avec elle. C’est peut-être une Thirgoth, et une des plus talentueuses, mais ça reste une sale vipère.

Lucinda ne put se retenir d’esquisser un sourire. Elle était reconnaissante envers elle pour cet élan d’agressivité protectrice de la part de son amie, et s’en trouva rassurée quant à la marche à suivre. Par politesse, ainsi que par souci de transparence, Lucinda alla ensuite trouver son frère ainsi que la maîtresse de l’Aeon afin de les tenir au courant du dernier rebondissement en date.

Jameera resta impassible tandis que Soren, dans l’intimité de son bureau, lui exprima ses doutes quant à la présence de celle qui avait tant fait souffrir sa petite sœur. Elle le rassura tant bien que mal, lui promettant de garder ses distances et de ne traiter avec elle que de travail. Elle lui garantit également que Maeve serait le meilleur rempart entre elles deux, le temps de résoudre la mission.

— Tu sais, lui dit-elle, c’est peut-être finalement ma seule et unique chance de retrouver Jenny en vie, et de sauver ce qu’il reste à sauver de notre monde.

— Ma sœur, tu as toujours eu, et auras toujours mon entière confiance. Comme tout le monde ici. Tu es un leader naturel, tu sais ce que tu veux. N’oublie jamais ce que tu vaux. Et même si tu ne m’as pas choisi dans ton squad, si tu as besoin de renfort, je serai à tes côtés, en tant que soldat sous tes ordres, et non pas comme directeur. Sache-le.

Chose rare, Lucinda prit son frère dans ses bras. Elle le remercia ainsi de la confiance qu’il lui accordait. Il ne restait maintenant plus qu’à retourner voir Dani, mais cette fois-ci, et à chaque interaction qu’elle aurait avec elle, la rouquine aurait quelqu’un à ses côtés. Et ce fut sans surprise que Maeve accepta de remplir ce rôle.

Cette dernière ne s’embarrassa d’ailleurs pas de politesse. Elle rentra dans la salle où était détenue Dani sans prendre la peine de la saluer. Elle se posta raide comme une statue à la droite de Lucinda, les mains jointes dans le dos, les doigts triturant nerveusement le manche d’une de ses dagues de sélénite.

— Bien, entama Lucinda, est-ce que tu es prête à laisser ton attitude à la con de côté ?

— Oui, oui, répondit la jeune femme en levant les yeux au ciel.

— Je sens que ça va être fun… ironisa la sœur Harlow. Qu’est-ce que t’as à nous apprendre ?

— Attends un instant, il me faut des garanties avant.

— Tu déconnes ? T’es une Thirgoth, pas une prisonnière de guerre avec qui on est en train de négocier la libération. Soit tu parles, soit tu vires.

— Détends-toi. Je veux juste m’assurer que je peux résider ici le temps de vous aider. J’ai pas envie de m’emmerder à trouver un pied-à-terre ni à demander de l’aide à Dominic.

— Il sait que tu es là, d’ailleurs ?

— Non. Je lui ai dit que j’avais besoin de temps pour moi.

— Et il t’a laissée partir ?

— Je ne lui ai pas laissé le choix.

— Tu sais que tu vas à l’encontre de notre code moral. Et pour le coup, tu n’engages pas que toi dans tes conneries.— Tu veux sauver ta petite copine ou pas ? répondit-elle avec une certaine méchanceté. Donc, est-ce que t’as une chambre pour moi ?

— Je m’arrangerai. Maintenant, parle et si t’as d’autres requêtes, tu vois avec mon frère directement, c’est lui le directeur, dit Lucinda afin de mettre un terme à cette nouvelle querelle naissante.

Les trois femmes se toisèrent dans un silence électrique pendant quelque temps, attendant que Dani veuille bien arrêter de faire sa tête de mule et se mette à parler. Maeve ne tenait plus. Elle était parfaitement consciente que la nouvelle arrivante prenait un malin plaisir à les faire patienter, les toisant avec un rictus narquois. Mais elle ne pouvait pas intervenir, car si elle le faisait, elle allait finir par lancer une de ses épées sur elle, bousillant par la même occasion toute chance de coopération.

— Je crois savoir où se trouve la planque Hykxi, dit-elle de but en blanc.

— Rien que ça, ironisa Maeve, ce qui lui valut un nouveau regard assassin de la part de Dani.

— Quelles preuves as-tu ? demanda Lucinda pour calmer le jeu.

— J’ai un contact à l’intérieur, je te l’ai déjà dit.

— Super. Nous aussi, et ce n’est pas pour autant qu’on a pu communiquer. Donc à part si tu as un contact Hykxi… Je ne vois pas trop comment c’est possible.

Pour toute réponse, Dani souleva sa manche, poignet vers le ciel, et de sa main opposée traça un symbole invisible. Sous ses doigts, un astre ailé se mit à scintiller, sous le regard effaré de Lucinda et de Maeve.

— Tu es sous la protection d’un Phosphoros ? s’exclama Lucy.

— Oui.

— Depuis quand ?

— Pas tes oignons.

Lucinda serra les dents tandis que Maeve avait les poings qui démangeaient d’envie.

— Bref. Comment s’appelle ton Phosphoros, et pourquoi est-il captif ?

— C’est elle. Elle s’appelle Lynette, et je ne sais pas vraiment pourquoi. Son esprit est assez vague à ce sujet. Mais elle ne cesse de communiquer avec moi depuis qu’elle a été emprisonnée. Elle est dans une sorte de transe pour maintenir son esprit loin de la menace Hykxi, et me permettre de maintenir un lien avec elle.

— Désolée mais je dois savoir pourquoi tu es sous la protection d’une Phosphoros. C’est pas commun…

— Parce que j’ai demandé leur protection.

— Et pourquoi… ?

— Ça m’appartient, Lucy.

— T’étais déjà en contact avec eux quand on était ensemble ?

— Oui.

— OK, répondit froidement la grande rousse.

— Bref, je ne suis pas là pour te rendre des comptes mais pour t’aider. Ça fait des jours et des jours que je partage mon cerveau avec ma Phosphoros, et j’ai pu glaner à travers elle des informations sur où pourrait se trouver leur planque. J’ai commencé à dessiner des plans avec ce que j’ai pu apercevoir à travers elle. Et je confirme que ta Jenny et ses Phosphoros sont avec elle.

Une lueur d’espoir traversa les yeux noirs de Lucinda. Elle se tourna légèrement vers Maeve, qui partageait son excitation mais qui malgré tout, la cachait derrière un voile de suspicion à l’égard de Dani.

— Pourquoi tu n’as pas demandé l’aide de ton Mirin pour sauver Lynette, et mettre fin à la révolte Hykxi ? demanda Maeve.

— Parce que personne ne sait que je suis sous la protection d’un surnaturel. Et tout le monde ne partage pas votre vision de la chose ; tout le monde n’a pas envie de se jeter corps et âme dans cette guerre.

— Enfin, quand une guerre éclate ce n’est pas qu’envers un seul Mirin. Vous savez pertinemment que tous les Thirgoths et autres communautés de surnaturels sont en danger. Je dois vous rappeler que les Hykxis en ont après nous parce que chaque Thirgoth représente à leurs yeux, les oppresseurs de leurs libertés ?

— Si tu le dis. Je te réponds juste avec ce que j’ai entendu à Birmingham. Vous aider le temps voulu : ok. De là à se jeter dans la gueule du loup en premier, ce n’est pas trop ça.

— Bande de lâches, marmonna Maeve.

— Ouais, des lâches, mais on n’a pas subi de pertes dans nos rangs depuis de longues années… En tout cas, voilà ce que je sais : c’est dans les environs de Doncaster, et l’endroit est plutôt glauque.

— Doncaster, hein ? Et comment elle peut être sûre de ça ?

— Elle a grandi là-bas. Elle a reconnu les bruits et les sensations familières de sa ville.

— Mouais. Laisse-moi être sceptique.

— Même pas tu veux entrevoir cette possibilité ? Sérieusement Lucy, tu joues à quoi, putain ?

— OK, ok. Partons sur Doncaster. Ça reste vaste.

— C’est déjà mieux que rien.

Lucinda ne pouvait pas dire le contraire. Si les Hykxis se trouvaient bel et bien à Doncaster, il fallait essayer de les déloger. Mais elle ne savait pas comment elle pourrait les débusquer. Si les Thirgoths et les Phosphoros avaient les moyens de se dissimuler aux yeux de tous, il était certain que leurs ennemis, eux aussi, étaient dotés de ruses du même acabit.

Elle commanda à Dani de rester où elle était, sous la surveillance sans faille de Maeve, le temps qu’elle revienne. Elle se dirigea alors vers les appartements de Jameera, et attendit qu’on lui ouvre. La mère de Jack était en tenue de combat, loin des robes longues qu’elle portait lorsque son statut au sein de l’Aeon le lui demandait. Les cernes sous ses yeux semblaient s’être accentués, cependant son visage restait aussi impassible que d’ordinaire. Dans le coin salon, sur le canapé, Pearson était installé, un verre à la main, étudiant des papiers étalés sur la table devant lui. Ils se saluèrent brièvement, avant que Lucinda ne prenne la parole devant deux des membres les plus talentueux de son équipe spéciale.

— Dani est ici. Elle pense avoir trouvé la ville dans laquelle se cachent les Hykxis.

— Dani Alvarez ? Comment pourrait-elle être en possession de telles informations ?

Lucinda expliqua brièvement ce que lui avait raconté son ancienne compagne. Pearson s’était posté aux côtés de Jameera, une main sur son épaule, tandis qu’il rassemblait ses idées.

— Son Mirin et son Aeon sont-ils au courant ? demanda d’abord la femme-corbeau.

— Elle me dit que non. Qu’elle est ici selon son propre désir.

— Tu sais que je vais devoir en informer notre Aeon, et si le conseil décide d’en avertir le sien, ainsi que tous les autres, je ne pourrai pas les en empêcher.

— Je sais. Et ce n’est pas mon problème. Je me fiche de ce qu’elle encourt. Je veux simplement sauver Jenny et notre peuple.

— Je te reconnais bien là, lui sourit Pearson. Mais si je peux me permettre, où les a-t-elle localisés ?

— Doncaster. Ou dans les environs.

— Ça fait de la surface à ratisser.

— C’est bien pour ça que je suis venue te voir, dit-elle à l’attention de Jameera. Je me disais que tu connaissais peut-être comment ils se dissimulaient. S’il y avait des méthodes récurrentes dans leur façon de procéder.

— J’ai effectivement entendu parler de certaines choses. Mais je vais devoir consulter Margot et l’Aeon pour qu’ils m’éclairent plus amplement. J’y vais tout de suite afin de vous laisser le temps de parler stratégie avec Pearson et les autres, finit-elle par dire.

Lucinda remercia la femme majestueuse qui se tenait devant elle, puis tourna les talons en invitant Pearson à la suivre. Elle convoqua le reste de l’équipe – à l’exception de Maeve –, et leur exposa les nouvelles donnes à prendre en compte. Tous furent sous le choc de ce rebondissement inattendu. Cependant, leur confiance en leur chef de groupe suffit à leur faire accepter la route qu’ils étaient sur le point de prendre.

Lucinda avait également tenu à ce que Jacob soit présent afin qu’il puisse s’imprégner de ce qui allait se passer et les aider dans la planification ainsi qu’avec les détails techniques. Une fois la réunion terminée, elle demanda à tous de réfléchir à comment aborder le problème. Elle ne voulait pas qu’ils pensent qu’elle était la seule à prendre les décisions, et qu’elle pourrait les mettre en danger faute d’avoir pris en compte leurs opinions.

Le reste de la journée se déroula donc dans un brouhaha étouffé. Même Jack se mêla aux autres membres de l’équipe afin de mettre en commun leurs idées concernant l’armement, le déplacement, et le délogement des Hykxis. Certains dessinèrent des plans d’attaque, d’autres aidèrent Jameera à découvrir les secrets des ennemis auprès de Margot, tandis que Lucinda et Maeve continuaient à interroger Dani jusqu’à l’épuisement.

Tous sentaient qu’il fallait agir au plus vite avec le peu d’informations qu’ils détenaient, sous peine de perdre le petit avantage qu’ils venaient de gagner. Tant et si bien que le départ pour Doncaster fut fixé au lendemain midi. Jacob, qui avait collecté tous les avis et les opinions des Thirgoths du squad spécial, s’en remit à Lucinda afin d’établir un plan détaillé de leur mission. Cela alla des armes à emporter, aux stratégies à mettre en place, aux logements disponibles, ainsi qu’à leur mouvement à travers la ville afin de ne pas se faire repérer.

— Tu as fait un super boulot, Jacob. Tu peux être fier, le remercia-t-elle en emportant avec elle les documents parfaitement détaillés du rôle de chacun. Tu iras loin, et j’espère bientôt t’avoir sous mon aile.

Le jeune homme rougit et balbutia des remerciements avant de se replonger dans le monitoring de chaque personne composant l’équipe dédiée au sauvetage de Jenny.

De son côté, Dani fut autorisée à être traitée comme une invitée Thirgoth lambda, malgré une surveillance accrue. En effet, en quelques heures seulement, la moitié du Mirin avait cerné la personnalité acerbe de la jeune femme, n’échappant pas à son ego disproportionné, qui la précédait partout où elle allait.

On lui accorda une chambre afin qu’elle puisse se reposer de son voyage et être en forme pour celui du lendemain. Lucinda, de son côté chercha à tout prix à éviter le contact avec son ex-compagne. Toutefois, cette dernière était plus tenace qu’un herpès mal traité, si bien qu’après le dîner, elle n’eut d’autre choix que d’engager la conversation.

— Alors ? demanda Dani. C’est quoi le plan pour demain ?

— Tu seras tenue au courant au dernier moment, répondit Lucy d’un air détaché.

— Je vois que tu ne me fais toujours pas confiance. Pourtant tu devrais faire la part des choses entre notre passé commun et le boulot.

— Je fais ce que je veux. Si tu peux trahir la personne avec qui tu partages tes nuits, je ne veux même pas connaître quelles sont tes autres valeurs.

— Si tu veux la jouer comme ça… Dis-moi juste pour quelle heure je dois me tenir prête demain.

— On décollera d’ici à midi dernier carat, donc je ne sais pas combien de temps il te faut pour te préparer, mais si tu n’es pas là à l’heure tu ne viendras pas avec nous.

— Bien.

— Autre chose à me demander ?

— Non, c’est bon.

Lucinda tourna les talons sans même lui souhaiter une bonne nuit puis retourna se mettre à l’abri dans sa chambre. Elle ne rêvait que d’une chose : pouvoir envoyer un message à Jenny. Avoir de ses nouvelles, boire un verre avec elle, rigoler ensemble devant un film d’une nullité crasse. Mais tout cela lui semblait désormais si lointain. Comme un rêve en train de disparaître de sa mémoire, avec toute la frustration que cela engendre : l’arrière-goût de réalité reprenant ses droits. Elle regarda son téléphone sans arriver à se concentrer sur quoi que ce soit. Et sa soirée continua ainsi : à allumer et éteindre l’écran de son téléphone, à passer d’une application à l’autre, sans jamais se fixer sur quelque chose à faire, avant de finir par faire défiler toutes les photos d’elle et de Jenny, qu’elle gardait précieusement dans la pellicule de son téléphone.

Elle finit toutefois par s’endormir, la tête pleine. Son cerveau fut encombré par les yeux verts de Jenny, qui la regardaient à travers la brume de son sommeil ; par la multitude de données qui entraient en collision ; par la mission qui ne devait pas une nouvelle fois échouer ; par son rôle de leader ; sa force, ses faiblesses, son envie de changer sa vie. De partager quelque chose, de laisser une trace de son passage, dans les mémoires de l’institut mais aussi dans le cœur de quelqu’un.

La nuit ne fut pas le moins du monde reposante, et lorsqu’elle s’extirpa de son lit, son visage portait un masque de fatigue. Sa peau pâle faisait ressortir les épais cernes sous ses yeux noirs, son teint était cireux, et sa bouche crispée.

Elle se força tout de même à rejoindre les autres membres de son équipe afin de prendre un petit déjeuner assez consistant, puis tandis que chacun s’affairait à se préparer, elle se rendit dans le dojo en compagnie de Maeve afin de délier ses muscles et chasser la tension qui faisait maintenant partie intégrante de son corps. De plus, elle voulait voir son amie combattre pour s’assurer que sa blessure au bras ne la mettrait pas en danger une fois face à leurs ennemis.

Maeve était confiante. Elle s’était entraînée en cachette afin de retrouver le maximum de sa mobilité perdue. Elle avait donc hâte de prouver à Lucinda qu’elle n’était pas moins que ce qu’elle était avant l’embuscade qui avait failli lui coûter la vie.

La grande rousse resserra ses cheveux en une queue de cheval haute, s’étira quelques minutes puis se mit en garde. Maeve était tout sourire tandis qu’elle restait aussi impassible qu’une statue de pierre. Les femmes s’observèrent alors un instant en se demandant qui des deux lancerait la première offensive. Et si la sœur Harlow était du genre à attaquer plutôt que d’attendre de se défendre, cette fois-ci, ce fut son adversaire qui la devança. Maeve se propulsa avec aise vers Lucy qui quoique légèrement déstabilisée par cette attaque, ne manqua pas de parer le coup, qui fit trembler son corps jusque dans ses os.

Ses muscles réagirent immédiatement à l’adrénaline. Le mécanisme s’était mis en route tandis que son cerveau s’était branché en pilote automatique. La stratégie du combat était intégrée en elle de manière à ce qu’elle lui dicte ses prochains mouvements avec une fluidité continue. Mais un moment d’inadvertance, au moment où elle aperçut Dani l’observer derrière les parois de verre du Dojo, joua en sa défaveur. Maeve profita de cette percée dans sa défense pour abattre son pied dans le ventre de son amie qui, faute d’avoir correctement contracté sa sangle abdominale, fut envoyée au tapis, le souffle coupé.

Bonne joueuse, elle laissa Maeve l’aider à se remettre sur pieds.

— Faut pas que tu laisses sa présence te déconcentrer, lui murmura-t-elle tandis qu’elle tirait sur son bras pour la relever.

— Je sais…

— Compte sur moi pour toujours couvrir tes arrières.

— Merci, Mae. Et je suis heureuse de constater que tu n’as rien perdu de ta technique de combat.

— Tu croyais que j’allais devenir une Thirgoth d’intérieur, à surveiller les caméras et traiter les archives ? Je ne suis pas encore assez grabataire pour ça, lui dit-elle en exagérant un jeté de cheveux digne d’une star hollywoodienne.

Sur ce, les deux amies partirent se préparer pour le départ, direction Doncaster. Lucinda n’avait jamais mis les pieds dans cette ville, mais avait lu tout ce qu’il y avait à lire et à connaître sur l’endroit, grâce aux recherches de Jacob. Elle s’imprégna des plans, des bâtiments, de l’ambiance du lieu à partir des photos et vidéosurveillances de la ville. Ce n’était pas tout à fait pareil, mais le rendu dans sa mémoire était assez cohérent pour qu’elle puisse s’y retrouver à son aise.

Cependant, malgré leurs moyens de locomotion Thirgoths, le trajet jusqu’au Nord leur prendrait presque autant de temps qu’en voiture humaine, surtout s’ils devaient constamment surveiller leurs arrières, afin de s’assurer de ne pas être suivis.

À l’heure dite, quand les douze coups de midi sonnèrent, les membres de l’équipe spéciale s’engagèrent sur la route qui les mènerait jusqu’à leur amie perdue. Le trajet se fit dans le silence, comme si chacun avait eu besoin de se recentrer sur lui-même avant d’affronter les rues inconnues de Doncaster. Il leur fallait aussi s’apaiser afin de ne pas se laisser submerger par la menace Hykxi, qui semblait s’étendre à son aise dans la ville, sans que personne ne remarque rien — ce qui en soi était étrange compte-tenu de leur propension à semer le chaos. À cette pensée Lucinda se tourna vers Jameera.

— Est-ce que l’Aeon a déjà noté des attaques et des meurtres humains dans la région de Doncaster ?

— Pas à mon souvenir, pourquoi ?

— Parce que c’est peut-être bon signe pour nous. Tu crois qu’ils prendraient le risque de tuer là où ils se cachent ?

— Ce n’est pas bête du tout, Lucy. Effectivement, la région est restée en dehors de toute suspicion, et aussi cruels qu’ils soient, ils n’en restent pas moins très intelligents. Je vais contacter le conseil de ce pas.

La maîtresse de l’Aeon sortit un petit boîtier de la poche intérieure de sa veste et contacta les membres de Londres, grâce à la technologie dont bénéficiaient les membres du conseil. Elle leur demanda de vérifier au plus vite les lieux récurrents d’attaque Hykxis de ces vingt dernières années, et de lui faire part de toute anomalie — sans mentionner pour autant ce qu’elle avait en tête afin de leur laisser toute leur objectivité. Dix minutes seulement après avoir raccroché, son boîtier s’enclencha. Lorsqu’elle l’ouvrit, le visage d’un homme apparut devant elle.

— Louie, as-tu trouvé quelque chose ?

— Il y a effectivement des choses qui sortent de l’ordinaire, lui confirma-t-il d’une voix grave. Des zones vides de toute présence Hykxi sont apparues sur nos cartes.

— Plusieurs zones ? Combien ?

— Trois.

— Lesquelles ? s’empressa-t-elle de demander sous le regard inquiet de Lucinda.

— Doncaster, Hereford et Hull. Peux-tu m’expliquer ce que tu recherches ?

— Mademoiselle Harlow pense qu’il peut y avoir un lien entre les lieux dépourvus d’attaques ennemies et leurs planques. Cependant, on pensait que Doncaster était le seul endroit qui répondait à ces caractéristiques.

— Dois-je avertir les autres Aeons ?

— S’il te plaît, Louie. Il y a urgence.

— Merde, s’exclama Lucinda dès lors que Jameera raccrocha. Il faut déployer autant de Thirgoths possible sur ces trois villes, car s’il y a des rebelles prêts à se lancer dans une guerre, il faut que l’on soit préparés. Et de notre côté, j’espère vraiment qu’on se rend dans la bonne ville. Jenny n’aura pas d’autre chance de leur échapper.

Lucinda comprit que Jameera partageait son opinion. Elle fit alors un petit speech à ses camarades, qui l’écoutèrent avec le plus grand intérêt. Elle contacta ensuite Soren pour lui expliquer les tenants et les aboutissants de ses découvertes. Son frère lui promit de s’atteler immédiatement à la tâche, et de faire en sorte que tous les Mirin se tiennent sur le qui-vive et envoient des soldats armés patrouiller sans relâche dans chaque rue de ces villes désertées par les meurtres.

Dès lors que la grande rousse eût fini de leur expliquer ce que l’Aeon avait confirmé, le silence qui planait autour d’eux se transforma en un brouhaha méthodique d’où l’urgence suintait. L’enjeu était de taille, et l’excitation propre à leur éducation Thirgoth, se mêla à une certaine appréhension. Ils étaient presque tous trop jeunes pour avoir connu les dégâts de la dernière guerre, et n’en connaissaient que ce que les anciens leur avaient raconté, ou ce qu’ils avaient lu dans les livres. Néanmoins, leur motivation dépassait l’entendement, surtout maintenant qu’une des leurs – une de leurs amies – avait été faite captive.

Ce ne fut qu’en milieu d’après-midi que la ville de Doncaster se profila devant eux. L’austérité et la taille ridiculement petite de l’endroit, comparé à leur ville natale, contrastaient dans leurs esprits avec l’image qu’ils se faisaient d’un territoire Hykxi. Mais ils devaient impérativement garder à l’esprit que l’apparence inoffensive de la ville abritait plus que certainement un terrain hostile où chaque coin de rue, chaque buisson, chaque bâtiment, pouvait se révéler être un piège mortel.

— Dani, demanda Lucinda à contrecœur, est-ce que tu as plus d’informations à nous communiquer ?

— Je ne sais pas vraiment. Tout ce que j’arrive à percevoir quand je rentre en contact avec Lynette, c’est une sorte de bâtiment sombre et bien dissimulé où les Hykxis peuvent aller et venir à leur guise.

— Super. Ça nous fait de belles jambes. Une indication plus exploitable, du genre bâtiment visible ou plutôt souterrain ? Dans la ville même ou excentré ?

— Je ne pense pas qu’ils lui aient fourni une carte détaillée du lieu, Lucinda. Donc non, je fais comme toi, je fais avec ce qu’on me donne.

Excédée, la grande rousse se tourna vers Babylon et Jameera afin qu’ils prennent la relève quelques instants pour qu’elle puisse faire le point et calmer la tension qui se répandait dans ses veines avec autant de puissance que le venin ennemi. Elle se frotta le visage avec ses mains fines, quand elle sentit une main se poser sur son épaule. Par réflexe elle l’attrapa et fit voltiger la personne par-dessus son épaule, l’immobilisant au sol.

— Aïe, dit Even en se frottant les fesses. T’étais pas obligée, Lucy.

— Désolée, souffla-t-elle. Mais il vaut mieux toujours être sur nos gardes. Ça t’apprendra à t’approcher sans annoncer ta présence.

— C’est sûr que j’ai retenu la leçon, rigola-t-il doucement. Mais je suis venu te voir pour autre chose que pour me faire botter le cul.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— J’ai parlé de Dani avec Maeve.

— Et ?

— Elle ne la sent pas. Et moi non plus.

— Tu crois vraiment que j’avais envie de la traîner avec nous ?

— Non, non, tu ne comprends pas. On ne sait pas si elle est vraiment de notre côté. Il y a quelque chose qui cloche dans son comportement.

— Je ne vois rien qui cloche. C’est toujours la même connasse, et elle est plutôt égale à elle-même. Je gère, ne vous en faites pas.

— Mais Lucy…

— Lucy, rien du tout, le coupa-t-elle. De toute façon on n’a pas le choix, et je ne pense pas qu’elle prendrait le risque de trahir les Thirgoths, elle serait exécutée immédiatement sans autre forme de procès, et elle tient trop à sa vie pour faire un truc du genre. Mais promis, je ferai encore plus attention.

Even repartit dépité, mais comme ni lui ni Maeve n’avaient de preuves tangibles pour appuyer leurs dires et étayer leur théorie, il fut contraint d’abandonner la partie et de s’en remettre à son amie, à qui la tâche incombait de tous les protéger, tout en continuant de faire avancer la mission dans la bonne direction.

— On va se séparer en deux groupes : Dani, Babylon, Jake, Celia avec moi, Maeve tu prendras en charge l’autre groupe avec Violet, Jameera, Jack, Even et Pearson. On va ratisser la zone et faire notre possible pour trouver quelque chose qui nous mènera à l’emplacement exact de leur planque.

Lorsqu’elle eut terminé, Lucinda capta le regard indéchiffrable de Jack et prit la décision d’aller lui parler en tête à tête. Depuis l’arrivée de Jenny au Mirin, les tensions s’étaient amplifiées entre eux. Cependant, afin de mener à bien ce qu’ils avaient entrepris, mais aussi parce que Jack était un ami de toujours, elle se sentit animée par le besoin d’aller le voir.

— Jack, l’appela-t-elle. Je peux te parler, s’il te plaît ?

Le jeune homme la rejoignit, le regard vide.

— Qu’est-ce qu’il se passe, Lucy ?

— Je ne veux pas que tu aies l’impression que je te mets à l’écart d’aucune manière que ce soit.

— C’est pourtant ce que tu fais.

— Non, Jack. Je ne sais pas ce qu’il se passe entre Jenny et toi, ça ne me regarde pas. Mais tout ce qui compte c’est de sauver notre amie. Si je ne t’avais pas voulu dans mon squad, tu ne serais pas là.

— Alors pourquoi Maeve est en charge de l’autre groupe ?

— Parce que tu as gardé l’existence de la boîte pour toi pendant des semaines, et que ça a empiré les choses. J’ai peur que tu t’emportes et que tu te mettes en danger si tu juges que tu peux achever quelque chose sans l’aide des autres. Puis, si tu dois commander, je ne pourrai pas compter sur ton instinct. Il faut que tu gardes la tête sur tous les signes que tu peux interpréter.

— Si tu le dis, répondit-il en commençant à se retourner.

— Attends ! Jack, tu es mon ami depuis qu’on est gamins. Et je sais que ces derniers temps, ça a été compliqué pour tout le monde, mais pour rien au monde je ne prendrais de décision qui pourrait te mettre en danger. Et si tu es ici avec moi, c’est parce que je sais quel Thirgoth tu es ; quelle personne tu es derrière ton éternelle grande gueule. Est-ce que tu me fais confiance ?

— Bien sûr, Lucy. Bien sûr que je te fais confiance. Tu es comme une sœur, lui confia-t-il en tapant dans sa main avant de la projeter contre son épaule dans une étreinte brusque.

Rassurée quant à l’état de leur amitié, ainsi que sur le rôle qu’elle lui avait attribué lors de leurs recherches, Lucinda repartit le cœur plus léger ; l’esprit plus affûté.

Les deux groupes se dispersèrent enfin à travers les rues de Doncaster. La tâche serait fastidieuse. Les kilomètres déroulaient leur nombre sous leurs pas de plus en plus fatigués. Leur vitesse, supérieure à la normale, n’était pas un atout aujourd’hui, car chaque recoin se devait d’être envisagé comme un possible traquenard.

Dans des directions opposées, les onze Thirgoths écumèrent la cité et ses alentours, s’enfonçant dans les terres, à l’affût du moindre trouble ayant pu être causé par un Hykxi sur ses gardes. Tout à coup, au moment où la luminosité commençait à lever le voile, cédant peu à peu sa place à l’obscurité, dans un tableau rouge sang, une percée dans leurs recherches sonna l’espoir du renouveau.

La découverte avait été faite par le groupe de Lucinda, et Dani n’était pas étrangère à celle-ci. Aux abords de la ville, près de la rivière Don, sur les bords de l’eau, dans un des champs agricoles verdoyants, une minuscule bâtisse en ruine se tenait, fière malgré son piètre état ; seule parmi les herbes. De pierres érodées par la pluie et d’un toit aux tuiles éparses, elle semblait avoir résisté aux aléas des années, qui avaient posé sur sa carcasse une fine mousse verdâtre, des trous dans son squelette, ainsi que des tags immondes, laissés en souvenir par des jeunes de passage. Comment Dani avait-elle pu percevoir quelque chose se dégageant de là-bas ? Cela demeurait un mystère. Mais elle jura sur son honneur qu’il y avait une ouverture dans leurs recherches. Prudente, Lucinda ordonna à ses troupes de rester en retrait tandis qu’elle entrait en contact avec les autres, les priant de les rejoindre au plus vite. Quelques secondes plus tard, par petites grappes, les six autres arrivèrent sur les lieux.

Lucy était une Thirgoth de Londres avant tout, et malgré le talent indéniable de son ex-compagne, elle ne lui jurait qu’une confiance partielle. Alors, pour confirmer le ressenti de Dani quant au piteux mazet solitaire, elle fit appel aux dons de Jameera, maîtresse de l’Aeon, qui détenait en sa seule personne, six des pouvoirs Thirgoths.

La mère de Jack, dans toute sa froide splendeur, s’avança au-devant, mettant de la distance physique et spirituelle entre elle et le reste du groupe. Elle se focalisa alors sur ces quelques mètres carrés et y chercha, au plus profond d’elle et de la terre, un signe quelconque d’un esprit à pénétrer. Les minutes s’allongèrent alors que le soleil n’était plus que la moitié de ce qu’il était, caché derrière la ligne d’horizon. Jameera, la tête haute, le regard droit, laissa tout ce qui était inutile s’évaporer entre la terre et le ciel, plongeant en elle jusqu’à trouver ce qu’elle cherchait. Le corps bandé dans sa combinaison noire, la main caressant nonchalamment l’arme à sa ceinture, elle trouva la réponse à leurs questions. Son Circath s’activa. Ceux de ses compagnons firent de même. Mais avant que le signal de danger ne puisse se diffuser en eux, Jameera s’écroula sous leurs yeux. Le temps s’arrêta un instant, déroulant ses secondes au ralenti devant le regard ébahi de Lucinda. Jack fut le premier à comprendre ce qu’il venait de se passer tandis qu’il s’approchait de sa mère. Cette dernière, malgré la plaie béante qui peignait son ventre d’une nuance carmin, gardait cet air fier, que même la mort approchant sur son grand cheval noir ne pouvait lui ôter. À genoux, un bras replié sur son abdomen, l’autre posé sur sa cuisse, elle leva les yeux vers son fils unique qui oubliant ses griefs, vint soutenir celle qui l’avait mis au monde. Elle laissa alors son front reposer sur l’épaule de Jack, lui insufflant sa puissance en lui faisant don de ses dernières paroles.

— Je t’aime, mon fils. Fais-moi justice.

Sur ces derniers mots, son corps noueux devint aussi mou qu’une poupée de chiffon entre les bras de Jack, qui ne versa qu’une seule et unique larme avant de reposer délicatement sa mère dans son linceul d’herbes. Il lui ferma les yeux puis déposa un baiser sur son front. Il s’empara ensuite des armes de sa mère, les sangla sur son torse et à sa ceinture, avant de se jeter tête baissée dans l’arène. Ils étaient en territoire ennemi, et l’un des leurs venait de le payer de sa vie.

Cependant, aucune autre attaque ne fusa. Rien. Un néant total que la mort de Jameera venait alourdir d’un silence morbide.

Tous avaient maintenant sorti leurs armes de leurs fourreaux, et se tenaient de façon à couvrir tous les fronts. La blessure de la maîtresse de l’Aeon ne pouvait provenir que de la minuscule bâtisse, et Jack, dont la fureur glaciale se propageait de Thirgoth en Thirgoth, se rapprocha de Lucinda.

— Jack, mon ami, mon frère, venge-toi, lui dit-elle dignement.

Elle haussa ensuite la voix.

— La guerre est déclarée. Dès que nous entrerons, je ne vous ordonnerai plus rien. Soyez vigilants et avancez toujours par deux. Protégez-vous les uns les autres, et ne vous avisez pas d’abandonner ceux qui vous aiment.

Son ton était conquérant. Toutefois, chacun de ceux qu’elle avait choisis pour mener cette première vraie bataille savait que derrière cette verve autoritaire se cachait la peur de voir l’un d’eux tomber au combat. Elle s’approcha alors à son tour du corps inerte de Jameera, posa un genou à terre, et partagea d’un baiser son fluide d’invisibilité, que la dépouille de la maîtresse de l’Aeon retint derrière ses lèvres figées. Doucement, le corps étendu dans le champ verdoyant disparut dans une brume légère, la protégeant de la cruauté ennemie, pour qui elle n’était plus rien, même pas un cadavre imprégnant la terre de son sang. Pour toute autre personne qu’un Thirgoth, Jameera n’était désormais plus.

— Merci, la remercia Jack.

— Il faut protéger les nôtres jusque dans la mort. La tradition a parfois du bon, Jack, lui sourit-elle tristement, avant de donner l’ordre de se replier afin de trouver la meilleure manière de rentrer sans se faire tuer sur le champ.

— Il doit forcément y avoir une autre entrée, voire plusieurs, déclara Celia.

— Je suis d’accord avec elle, intervinrent Babylon et Even d’une seule voix.

Violet et Jake partirent donc, sous couvert d’invisibilité, faire le tour des lieux par l’Ouest, tandis que Lucinda, accompagnée de Pearson, dont le mutisme ne lui avait pas échappé, attaquèrent leurs repérages par l’Est. Pendant ce temps, les autres gardaient, de loin, leurs postures défensives.

Jack, s’était posté légèrement en avant, entouré de deux de ses compagnons, alors que Maeve ne quittait pas Dani des yeux. La jeune femme était d’un calme olympien, et son regard était rivé sur la bâtisse.

Quelques courtes minutes seulement après s’être dispersés afin de trouver un autre angle d’attaque, les quatre Thirgoths rejoignirent le reste de la troupe. Lucinda n’avait rien trouvé à l’Est, mais Jake et Violet avaient découvert, bien plus loin, derrière des bosquets, une trappe circulaire qui n’avait aucune utilité visible dans un tel endroit. Néanmoins, l’idée de devoir se jeter dans la gueule du loup par une si petite entrée – qui les piégerait à coup sûr –, n’était pas au goût des autres. Malheureusement, le temps pressait. En effet, si la mort de Jameera était certainement le fait d’un système de défense mécanique qui tirait à l’aveugle sur tout ce qui s’approchait de trop près de leur planque, ils ne pourraient plus cacher leur présence encore bien longtemps.

— Que fait-on ? les questionna la sœur Harlow. On les attaque en premier, ou on les fait sortir comme les cafards qu’ils sont pour mieux se défendre ici, en plein air ?

Cependant, alors qu’ils étaient sur le point de prendre une décision finale, des explosions retentirent tout autour d’eux, leur laissant à peine le temps d’assimiler ce qui était en train de se passer. Une trentaine de Hykxis revanchards les encerclèrent, et alors que Lucinda jetait un regard circulaire sur ses amis, qui allaient devoir se battre à trois contre un, elle remarqua la disparition de Dani.

— Où est Dani ? s’écria-t-elle.

Mais avant qu’elle n’obtienne de réponse, elle vit son ex-compagne, un sourire aux lèvres, se diriger vers leurs ennemis, qui l’accueillirent à bras ouverts. Cependant, elle ne se battit pas à leurs côtés. Elle resta plutôt en retrait, observant la bataille qui prenait vie devant ses yeux. Elle demeura ainsi, simple spectatrice de l’avenir d’un monde aux dons plus merveilleux les uns que les autres, qui était en train de prendre fin — une ère à feu et à sang.

Tandis que les assauts débutaient, ricochant sur les armes, s’abattant sur les corps et dans les airs, Lucinda l’aperçut s’engouffrer puis disparaître dans les méandres de la planque Hykxi. Une rage comme elle n’en avait que rarement connu s’empara de son être tout entier. Dans un cri de guerre effroyable, elle s’élança alors sur deux de ses ennemis, qui avides de mort, se tenaient prêts à tirer à l’aveuglette, tuant tout ce qui pouvait l’être, et tant pis pour les dommages collatéraux, tant que les Thirgoths dépérissaient sous les coups. Le cœur au combat, la rage au ventre, Lucinda jouait de ses épées à la lame noire, avançant et reculant comme l’on danse le tango, lorsqu’elle sentit la présence fiévreuse et colérique de Jack à ses côtés. Dos à dos, les deux amis d’enfance bataillèrent sans répit pour leur survie. Chaque Thirgoth était désormais aux prises d’ennemis qui les surpassaient en nombre. Plus aucun d’entre eux n’avaient d’yeux pour ses camarades : il n’existait en ce moment, plus qu’eux et le fil de la vie, s’étirant entre leurs armes et les Hykxis, qui avaient patienté bien trop d’années pour laisser encore une fois passer leur chance de régner sur le monde surnaturel.

Les épées fendaient l’air, les fouets claquaient sur l’herbe et contre les chairs, dans lesquelles ils imprimaient leur trace brûlante. L’énergie des dagues, des bâtons de combat – le fluide propre de chacune de leurs armes – se dispersa dans leurs membres. Et le premier Hykxi tomba sous la lance de Celia. Le sang abreuva les terres mais fit mourir la végétation, qui elle-même répugnait à boire à la source de son malheur.

Jake hurla de douleur. L’ennemi avait zébré la peau de son abdomen d’un suc rougeoyant. Le venin commençait à se répandre, nécrosant ses chairs, laissant sur sa blessure un baiser violacé. Le poison était agressif. Il connaissait les risques. Il ne savait pas s’il aurait le temps d’injecter l’antidote fabriqué par les soigneurs de l’institut avant de perdre l’usage de ses muscles. Et tant pis si le destin ne lui en laissait pas la possibilité, il emporterait tout de même avec lui tout Hykxi croisant la route de son arc.

Il banda son arc, et lorsqu’il décocha la flèche – qui atteignit une femme Hykxi en pleine poitrine –, sa propre douleur se répandit par vagues empoisonnées le long de son torse, et jusque dans son bras. Cependant, il ne laissa pas la douleur le régir et recommença à armer son arc avec autant de force que d’accoutumée, faisant fi de ce déversement de venin, qui commençait à affaiblir ses réflexes. Le deuxième ennemi qu’il visa esquiva le premier projectile avant de se lancer sur lui comme un fauve, ses yeux à la couleur du miel liquide bloquant sa cible avec une cruauté sans pareille.

Jake sécurisa son arc dans son dos, et dans un ultime effort, alors que l’ennemi n’était plus qu’à un petit mètre de lui, interrompit le cours de sa course par le simple fait de la pensée. La chose ne fut pas aisée avec une telle concentration de pouvoirs antagonistes, mais son don lui permit tout de même de lui offrir quelques secondes salvatrices afin de venir lui trancher la gorge. Le flot épais et chaud s’échappa en jets puissants. Jake en eut le visage recouvert, mais n’eut pas le temps de se retourner afin de faire face aux ennemis restants, qu’un pic le traversa de part en part, juste à côté de là où se trouvait sa première plaie. Le coup ne lui laissa aucune chance. Il le sut dès qu’il sentit l’arme ressortir de son ventre. Le Hykxi l’avait perforé par le dos, enfonçant en diagonale sa lance chargée de poison entre ses omoplates. La puissance du venin, qui entra en contact direct avec ses organes, déclencha une combustion quasi instantanée de ses chairs, et avec une grâce exagérée, Jake tomba face contre terre. Sa joue percuta le sol meuble du champ. Les brins d’herbe chatouillèrent le coin de sa bouche tandis qu’il mourait en combattant, un sourire de fierté subtilement figé sur ses lèvres entrouvertes.

De leur côté, les huit survivants Thirgoths continuèrent de se battre comme des diables, alternant entre combat rapproché et utilisation de leurs dons respectifs, lorsque les Hykxis relâchaient assez de pression pour pouvoir les utiliser de façon optimale.

Il y avait quelque chose dans l’atmosphère, dans ce champ, autour de cette bâtisse, sur ce qui devait être le toit de leur planque souterraine, qui interférait sérieusement avec leurs pouvoirs et les laissait sans cette ressource sur laquelle ils comptaient parfois trop, au détriment de leurs qualités exceptionnelles de combattants. Heureusement, Lucinda et Jack maîtrisaient leurs armes ainsi que la technique de combat comme personne, ce qui leur permettait de se mouvoir entre leurs ennemis avec plus d’efficacité. Toujours dos à dos, les deux amis d’enfance paraient les assauts avec brio. Cependant, la fatigue commençait à se faire sentir de toute part.

Lucinda elle-même ne pouvait dire si certains des siens étaient tombés sous les coups des Hykxis tellement sa concentration ne connaissait pas de faille. À eux deux, les jeunes Thirgoths avaient réussi à abattre quatre Hykxis. C’était à la fois un énorme accomplissement, et si peu en comparaison du nombre de leurs assaillants.

Even et Maeve, refusant de se séparer et de s’éloigner l’un de l’autre, menaient la bataille avec plus de difficulté. La jeune femme refusait de se l’avouer, mais son bras précédemment blessé commençait à faiblir et à la faire souffrir. Mais pour rien au monde elle n’aurait laissé le champ de bataille pour récupérer, si bien qu’elle agitait ses épées de sélénites dans une danse hypnotique, pendant qu’Even lançait ses couteaux dans un geste de poignet fluide et constant — les rappelant à lui grâce à sa télékinésie. Leurs lames étaient comme une pluie acide sur les Hykxis, pour qui il était impossible de tous les éviter. Un manège s’était d’ailleurs installé naturellement entre Maeve et Even. Une fois qu’il avait déstabilisé un ennemi grâce aux tranchées laissées dans leurs chairs, Maeve les achevait, laissant le cristal de ses dagues s’abreuver du sang ennemi. Et ainsi, en réussissant l’exploit de ne pas être touchés par une arme Hykxi – seulement par des coups portés par leurs mains nues –, les deux amants tuèrent deux ennemis et en laissèrent un troisième pour mort.

Néanmoins, les affrontements continuèrent pendant près de deux heures. Heureusement, aucune autre perte du côté Thirgoth ne fut à déplorer pour ceux qui avaient profité de leur entraînement pour mettre presque vingt Hykxis hors d’état de nuire. Comment ils l’avaient fait, même eux ne comprenaient pas. Cependant, la rage qui se déversait dans leurs veines ne faiblissait pas, leur permettant de continuer à puiser de l’énergie au fond d’eux-mêmes. Mais alors que les huit Thirgoths, poussés par l’adrénaline, ne lâchaient pas du terrain, trois Hykxis s’unirent pour désarmer une bonne fois pour toutes Lucinda et Jack. Devant une telle tentative, Violet, Celia, ainsi que Babylon, s’interposèrent afin de faire écran entre leurs leaders et une mort certaine. Cependant, la cruauté des hommes aux yeux de chat n’avait fait que redoubler au fur et à mesure que les leurs mouraient.

Le champ n’était désormais plus qu’une immense tache rouge. L’atmosphère était chargée de l’odeur âcre du sang, à laquelle se mêlait la sueur d’une bataille sans répit. Le soleil s’était maintenant couché, et ce fut à la lueur de la lune que les Thirgoths durent lutter pour leur vie — pour avoir le droit de descendre plus bas sur un des cercles de l’Enfer.

Un rayon de lune, tel une flèche argentée, percuta les visages des Thirgoths, leur conférant un air étrange d’entités immatérielles, quand un des trois Hykxis réussit à tenir Violet en joue. L’attrapant par le cou, il planta ses longs ongles dans la chair tendre, puis la souleva de terre, la privant d’oxygène. La jeune femme perdit vite connaissance sous la prise de fer de son ennemi, alors que de minces filets de sang s’écoulaient des plaies créées par les griffes du Hykxi. Ce dernier la projeta alors ensuite sur le sol comme une vulgaire carcasse. Le corps de Violet émit un bruit sourd lorsqu’il percuta la terre, et il fut impossible pour le reste du squad de déterminer si la Mort avait accompli sa destinée.

Bientôt, les ennemis encore en vie les encerclèrent, prêts à les crucifier sur place d’une seconde à l’autre. Mais soudain, Pearson, sans que personne ne s’en rende compte, se faufila à travers les herbes, jusqu’à atteindre le mazet. Une fois aux portes de la planque Hykxi, il laissa échapper un cri terrible, recrachant dans la nuit toute l’horreur des dernières heures. Alertés, les ennemis se retournèrent dans une synchronisation parfaite, sous les yeux ébahis de Lucinda.

— Le Thirgoth ! Tuez-le ! hurla une femme Hykxi.

Sur ces paroles, tous battirent en retraite et se mirent à courir en direction de leur nouvelle cible. Lucinda, suivie de Maeve et Even, se précipita à son tour vers les portes de l’édifice. Mais Jack s’interposa. D’un signe de la main, il les stoppa dans leur course. Fixant l’horizon, il trouva à travers la lueur opaline de cette soirée, le regard de Pearson. Malgré la distance, il y capta toute la profondeur de sa détermination et de sa résignation, avant de s’immiscer brutalement dans son esprit.

— Restez où vous êtes. Je m’occupe de tout. J’ai été fier d’être votre professeur, votre ami, votre compagnon à tous.

Jack ne pensa même pas à essayer de l’arrêter. Il y avait quelque chose d’immuable dans ses yeux et dans ses paroles. Il n’avait plus d’autre choix que celui de respecter son sacrifice. Et alors que les Hykxis n’étaient plus qu’à quelques mètres de lui, Pearson déclencha une explosion monumentale. Le chef de l’armurerie du Mirin de Londres venait de faire sauter une des bombes précieusement gardées pour les situations les plus critiques. Une déflagration se fit sentir. Une vague bleutée se répandit en un anneau meurtrier, dont l’énergie emmagasinée extermina tout ce qui se trouvait sur son passage ; Pearson y compris. La scène arracha un sursaut d’horreur aux Thirgoths, qui durent oublier leurs larmes pour acclamer ce geste qui allait leur permettre de continuer à mener à bien leur mission.

Le calme retomba soudainement sur le champ. Les corps étaient répandus au sol. On ne distinguait plus aucun ennemi. Tous étaient morts dans l’explosion, et alors que plus rien ne se tenait entre eux et la mission de sauvetage de Jenny, Babylon alla s’enquérir de l’état de Violet.

Mal en point, la jeune femme semblait avoir subi des lésions graves — mais sans danger pour sa vie. Profitant alors de cette accalmie, Lucinda activa son Circath afin qu’un membre du Mirin transmute sur les lieux. Il fallait ramener leur compagne en lieu sûr. Elle n’attendit toutefois pas que ces derniers se matérialisent dans la seule optique de conserver l’avantage que Pearson venait de leur offrir de sa vie.

Comme un seul homme, les sept survivants s’avancèrent, enjambant les cadavres de leurs ennemis, et jetant un œil attristé sur la dépouille de leur ami, que l’électricité contenue dans la grenade avait transformé à jamais en une sorte de statue de pierre. Lucinda s’approcha tout de même puis fit de même qu’avec Jameera, protégeant sa dépouille du regard des autres. Even dessina ensuite un Circath au-dessus du corps de Pearson afin que les Thirgoths qui allaient venir s’occuper des blessés et des morts puissent le retrouver sans perdre de temps. Ils regardèrent tous quelques secondes la marque distinctive de leur communauté flotter dans les airs, puis s’engouffrèrent tête baissée dans la bâtisse. Excepté pour Maeve et Even, dont il avait été convenu qu’ils resteraient à l’extérieur dans le but de couvrir la sortie Ouest, au cas où leurs ennemis essayeraient de s’échapper par là avec Jenny.

— Si ce sont simplement des Hykxis, laissez-les partir, leur recommanda Lucinda. Ne les attaquez pas. Sauf si les Hallifax ou Jenny se trouvent avec eux, c’est compris ? On ne peut pas prendre le risque de vous perdre.

— Pas de soucis, Lucy. C’est reçu cinq sur cinq, répondit Maeve, les dagues à la main.

— Et si c’est Dani ? demanda Even.

— En vie. Je la veux en vie. Tu peux l’amocher autant que tu le souhaites, mais elle est à moi.

— Pas de soucis. Tant que je peux me défouler un peu sur cette traîtresse, dit-il en jouant avec un de ses couteaux.

***

Dans les entrailles de la planque Hykxi, Jenny sentit une agitation se répandre entre les murs, comme une coulée de boue. Néanmoins, aucun bruit ne parvenait à leurs oreilles : l’atmosphère changeante était la seule chose tangible à laquelle elle et ses parents adoptifs pouvaient se rattacher.

C’était une ambiance lourde et électrique. Une de celles qui au lieu de vous éparpiller dans tous les sens sous le coup de la peur, vous fait ralentir vos gestes en vous donnant l’impression d’avancer dans une mélasse épaisse ; qui bloque tous vos gestes et leur donne un mouvement étrange. Du fond de leur cage, derrière les épais barreaux de métal, ils attendaient de pouvoir capter, au détour d’une conversation entre leurs ennemis, ce qui pouvait conférer une ambiance encore plus sordide à cet endroit.

Mais rapidement, sans qu’on leur explique pourquoi, Jenny, Grace et Jacob, furent extirpés de leur geôle puis conduits dans une pièce circulaire immense, au centre de laquelle trônaient ce que Jenny apparenta aux chefs décisionnaires Hykxis. Ils se tenaient droits comme des piquets sur leurs fauteuils, leurs yeux cruels survolant la pièce, avant de s’arrêter sur les nouveaux arrivants.

— Ah ! Mademoiselle Gardner. Bienvenue, dit l’un d’eux avec une pointe de sarcasme.

La petite brune resta de marbre.

— Je crois que vous allez nous être d’une aide incroyable, dit un autre en dévoilant ses dents acérées.

— C’est ce qu’il me semble avoir compris, répondit-elle avec un ton faussement assuré.

— Qu’on apporte la boîte !

— Tu es sûre de vouloir faire ça ? lui demanda silencieusement Jacob.

— Je n’ai plus le choix maintenant.

— Que vas-tu faire après avoir accédé à leurs demandes ? Ils vont tous nous tuer.

— Je ne sais pas exactement ce qu’il va se passer, mais jamais plus je ne les laisserai tuer ceux que j’aime, leur assura-t-elle.

Grace glissa alors la main de sa fille adoptive au creux de la sienne puis attendit, dans l’humilité propre aux Phosphoros, que les Hykxis apportent l’objet de leur convoitise.

Après seulement quelques minutes d’une intensité sans pareille, une femme soldat pénétra dans la salle avec la petite boîte de métal et de bois. Elle vint la déposer dans les mains de celui qui présidait l’assemblée. Ce dernier la chassa ensuite d’un simple revers de la main.

Dès lors, des sifflements étouffés s’échappèrent des bouches cruelles des Hykxis, qui contemplaient avec un regard malsain ce petit cube, que seule Jenny pouvait – semblait-il – déverrouiller. Et à cet instant plus que jamais, la jeune femme se refusait à accepter cette part d’elle-même qu’on lui avait imposée avant même sa naissance.

— Approche-toi, hybride.

Jenny fit un pas en avant.

— N’aie pas peur, reprit-il de sa voix caverneuse.

Elle fit un second pas vers ses persécuteurs, mais sa lenteur ne fit qu’impatienter les membres de ce conseil très spécial. Elle était néanmoins décidée à savourer ses derniers instants de liberté ; peut-être même ses tout derniers moments en vie. Et ce n’était pas une bande d’infâmes Hykxis qui allait lui faire accélérer la cadence. Non ! Pas avec l’avantage qu’elle possédait encore, ni avec ce qu’elle préparait comme représailles. Mais alors qu’elle n’était plus qu’à de tout petits centimètres de ses tortionnaires, elle sentit son Circath redoubler d’intensité. Pourtant, depuis qu’elle était entrée entre les mains des Hykxis, elle n’avait plus rien ressenti de cette connexion si particulière.

Ce regain de magie Thirgoth la fit hésiter. Elle s’arrêta, déstabilisée, avant de se remettre à marcher en direction du pied de l’estrade sur laquelle ses ennemis étaient juchés tels des juges.

— Prosterne-toi.

— Non, répondit Jenny, surprise par sa propre témérité.

— Je t’ai dit de te prosterner, sale hybride, rugit l’un d’eux avant de venir plaquer sa main sur sa nuque.

Il la contraignit à poser genou au sol, ne la lâchant que lorsqu’il sentit son front entrer en contact avec le sol. Étrangement, tout ce que Jenny ressentait à l’instant était un calme olympien s’emparant de tout son être et se déversant dans son esprit. Elle était paisible ; libre de toute peur, de toute angoisse, de tout doute. Il y avait quelque chose d’inexorable, d’impalpable ; une puissance invisible qui l’avait prise dans ses bras. Et alors qu’elle attendait que sonne le signal qui l’autoriserait à se relever, elle entendit ses parents retenir un cri de douleur. On les obligeait à leur tour à s’agenouiller. La poigne sur leur cou était comme les serres d’un aigle autour d’un rat sans défense. Pourtant, aucun des trois ne se rebella contre ces actes barbares. Peut-être avaient-ils soudain ressenti la paix qui émanait de Jenny : cette confiance qu’elle paraissait avoir trouvée au fond de son âme, et qu’elle leur distillait par sa posture subtilement différente.

Sous les ordres du chef des Hykxis, et sous le regard insistant des autres, dont celui qui était venu la rencontrer plus tôt dans sa cellule, Jenny se releva sans grâce, mais avec dignité. À peine remise sur pied, on lui présenta la boîte. Elle la regarda comme si elle la voyait pour la première fois, et tandis qu’elle tendait la main pour la caresser du bout de ses doigts, l’homme qui la tenait la mit hors de sa portée.

— Ne touche à rien sans permission, siffla un de ses ennemis. Dis-nous plutôt comment ça fonctionne.

— Je n’ai pas pu obtenir toutes les informations que j’aurais souhaité, répondit Jenny. Je sais simplement que je dois enclencher un mécanisme. Du moins, c’est ce que j’ai pu trouver en fouillant dans les documents.

— Et eux, là-bas, demanda la femme Hykxi avec dégoût en faisant un signe de tête en direction des Hallifax, à quoi servent-ils ?

— J’ai besoin de leur protection, et du lien qui nous unit, pour activer ce qu’il y a à activer. Il y a quoi dedans d’ailleurs ? demanda-t-elle effrontément.

— Ça ne te regarde pas !

— Un peu quand même, vous ne pensez pas ?

Néanmoins, avant qu’elle ne puisse obtenir de réponse, la paume d’une main vint s’abattre sur sa joue, la faisant dangereusement vaciller. Elle n’esquissa aucun geste envers son visage meurtri malgré la douleur cinglante. Elle put sentir la chaleur de son épiderme et deviner la rougeur de sa pommette, mais préféra se concentrer sur l’équilibre qu’elle venait presque de perdre. Elle se remit alors droite, bien ancrée sur ses jambes, puis les dévisagea, sans ciller. Et s’il fallait qu’elle tende l’autre joue, elle ferait comme dans la Bible, elle la tendrait en attendant que son tour arrive.

— Cessez ! interrompit cependant l’homme Hykxi qui l’avait précédemment subjuguée de son regard. Donnez-lui la boîte qu’on en finisse, et laissez les Phosphoros s’approcher d’elle. Je ne veux plus attendre.

Alors que la tension était à son comble, et qu’on lui posait la boîte entre les mains, Lucinda, suivie de Jack ainsi que des Thirgoths survivants, arrivèrent dans les boyaux de la planque. D’un pas feutré, avec la discrétion qui leur était propre, ils s’emparèrent des couloirs, les uns après les autres. Toutefois, le bâtiment était un vrai labyrinthe. Ils revinrent donc plus d’une fois sur leurs pas, et tandis qu’ils s’apprêtaient à transmuter de pièce en pièce afin de gagner un temps précieux, Celia perçut une agitation, quelque part derrière une cloison.

— Chut ! murmura-t-elle. Vous entendez ?

Un temps d’ajustement leur fut nécessaire, mais leurs oreilles finirent par s’ouvrir à tous les bruits alentour. Ils distinguèrent à leur tour le bruit étouffé de voix toutes plus pressées les unes que les autres.

Lucinda regarda Jack. Il était maintenant clair que le temps de l’offensive était arrivé. Mains sur leurs armes, ceux qui étaient dotés du don d’invisibilité s’en parèrent pendant que les autres continuaient d’avancer à découvert. Il n’était plus question de fierté individuelle : que ceux qui survivraient accomplissent la mission et sauvent le monde Thirgoth. Qu’ils rendent hommage à ceux qui auront péri avec honneur.

Furtifs comme la brise, ils avancèrent vers la source du bruit, jusqu’à se stopper au détour d’un couloir. Sur leur gauche, seulement quatre portes : toutes identiques. Un son se répercutait sur les murs, brouillant les sens et rendant presque impossible de déterminer d’où provenaient les conversations. Seulement, tous autant qu’ils étaient, avaient conscience qu’ils n’auraient pas de deuxième chance ; qu’une mauvaise porte ouverte signerait leur arrêt de mort. Et comme nombre de leurs pouvoirs étaient affaiblis par la magie Hykxi, il leur était impossible de s’en servir pour ouvrir la bonne case de ce calendrier de l’Avent mortel. Il fallait donc tirer à la courte paille. Choisir quelle porte, ou quelles personnes sacrifier pour le bien de tous. Le choix était cornélien, mais devait être fait dans la minute.

Cependant, avant d’emmener certains à une mort plus que certaine, et mu par une intuition qui ne le quittait plus, Jack désigna la deuxième porte d’un signe de main. Lucinda le questionna du regard, camouflée sous son voile invisible, mais ne put rien tirer d’autre de lui qu’un haussement d’épaule, dont elle avait appris la signification bien des années plus tôt. Lorsque Jack avait une intuition, il la suivait jusqu’au bout. En effet, même si cela se révélait parfois chaotique dans la manière, le résultat était presque toujours probant.

Lucinda inspira fortement, et entendit ses amis, dans son dos, faire de même. Jack effectua un compte à rebours avec ses doigts, et lorsque sa main se referma en un poing, il les mena à la guerre.

À l’intérieur, Jenny se tenait toujours aussi immobile devant l’assemblée en demi-cercle. Elle se rappela le peu qu’elle avait lu à propos de ce tout petit contenant, dont les légendes vantaient une puissance aussi destructrice – entre de mauvaises mains – qu’elle était petite par la taille.

Le métal resta néanmoins froid entre ses mains. Un froid anormal, qui ne disparut pas au contact de sa peau chaude. Les yeux rivés sur le mécanisme d’ouverture, elle la fit tourner plusieurs fois entre ses doigts. Cependant, quelque chose semblait entraver son esprit. Elle n’arrivait pas à remettre de l’ordre dans ses idées, malgré son calme apparent. Elle se tourna donc vers ses parents. Elle leur demanda silencieusement de s’approcher d’elle et leur tendit son poignet. Jacob y traça alors l’astre ailé de son doigt calleux. Les yeux de Jenny se révulsèrent immédiatement tandis qu’elle plongeait dans un monde évanescent. Leurs esprits à nouveau connectés, elle referma le cercle que tous trois formaient, puis s’en remit à leur sagesse.

— Je sens la boîte m’appeler. C’est étrange.

— Nous ressentons également son emprise sur toi. Est-ce que tu sais comment tu vas procéder ? lui demanda Grace.

— Oui. Je crois qu’elle essaye de m’indiquer la marche à suivre, comme si elle était dotée de sa conscience propre.

— Ce n’est pas elle qui te guide. C’est tout ce que tu as intégré dans ton passé – tout ce dont tu ne te souviens pas consciemment – qui réagit au pouvoir qu’elle détient. Il n’existe pas de boîte magique, la rassura Grace.

— Grace à raison, Jenny. Maintenant plus que jamais, tu sais ce qu’il te reste à faire pour débloquer ce qu’elle détient en son cœur.

— Mais pourquoi je ne ressentais rien de tel auparavant ?

— Je n’en sais rien. On arrive au terme d’une époque, d’une aventure. Devant nous se présente un chemin encore inexploré. Et le destin est entre tes mains… Ne te laisse pas impressionner par ces monstres sanguinaires. Toi, et toi seule, a le pouvoir de changer cette destinée de mort et de cruauté en quelque chose d’unique.

Jenny hocha alors la tête pour faire comprendre aux Hykxis qu’elle était prête. Elle tourna le dos aux Hallifax, sans pour autant rompre leur connexion, et ce fut sous le regard avide de ses ennemis qu’elle demanda la pointe d’une lame.

— Et tu crois que nous sommes assez bêtes pour te confier une arme ?

— Je dois faire couler mon sang, répondit-elle simplement.

— Si ce n’est que cela, railla un des hommes-chat, il suffisait de demander. Je me ferai un plaisir de faire couler ton sang.

Un frisson d’effroi la parcourut malgré elle lorsqu’elle tendit sa main, paume tournée vers le ciel. L’homme sortit un couteau aiguisé de son fourreau avant de lui entailler profondément le creux de la main, rajoutant une cicatrice au milieu de ses lignes de vie. Jenny grimaça de douleur, au point qu’une larme se mit à perler de ses yeux d’un vert si profond qu’on aurait cru pouvoir s’y noyer.

Au moment où elle serra son poing au-dessus de la boîte pour y déposer quelques gouttes de sa sève rouge, une larme vint également s’écraser avec une minutie extraordinaire sur le métal froid. Un cliquetis résonna alors, coupant le souffle à tous ceux qui se trouvaient dans la pièce. Les Hykxis s’avancèrent sur leurs sièges. Ils agrippèrent les accoudoirs. Leur respiration était lourde d’attente. Mais Jenny était trop absorbée par ce tout petit écrin pour remarquer le désir ardent qui ne cessait de grossir dans le regard de ses ennemis. Elle détenait un pouvoir qu’ils attendaient depuis des lustres. Un cadeau miraculeux qui allait leur permettre de prendre leur revanche sur tous leurs oppresseurs. Ils allaient enfin pouvoir accomplir leur vengeance sur le monde surnaturel ainsi que sur l’humanité toute entière. Mais pour cela ils allaient encore avoir besoin de l’hybride. C’était elle, dont le sang Hykxi était gâté par celui des Thirgoths, qui leur permettrait d’assouvir leur destinée. Tant pis si elle n’avait rien d’apparent qui la raccrochait à eux, tant que ses gènes répondaient à l’appel des deux clans.

Le couvercle s’entrouvrit enfin. Jenny le souleva entièrement, se préparant à trouver en son centre un objet quelconque. Mais ce qu’elle y vit était bien loin de ce qu’elle s’était imaginé. En effet, il n’y avait ni arme, ni objet forgé de la main de l’homme, mais quelque chose de bien plus trivial. Ce qui ressemblait à un minuscule cœur d’oiseau battait la chamade, sous le regard ébahi de la jeune femme dont le premier réflexe fut de détourner les yeux.

— Rends-nous la boîte, s’écria la femme Hykxi.

Jenny, bien contente de ne plus avoir cette chose monstrueusement écœurante entre les mains, fit un pas en avant. Elle était soulagée de pouvoir se débarrasser de cet organe miniature, qui continuait de battre à un rythme régulier. Toutefois, alors qu’elle s’apprêtait à passer le flambeau, une force invisible s’interposa entre elle – et les Hallifax – et le reste de l’assemblée. Hébétée, elle regarda les Hykxis avec panique. Cet acte téméraire, dont elle n’était absolument pas responsable, allait pour sûr, déclencher leur fureur. Plusieurs d’entre eux, carrément furieux, n’attendirent pas pour riposter. Cependant, encore une fois, un bouclier les renvoya dans leurs pénates.

Elle écarquilla les yeux, puis se tourna vers ses parents adoptifs afin d’y trouver une réponse. Malheureusement, ils étaient tout aussi stupéfaits qu’elle.

Et ce qu’elle n’avait pas prévu était que le lien qui l’unissait à la boîte depuis le début redoublait d’intensité. Elle lui envoyait des messages qui ne pouvaient pas venir de son for intérieur. Il y avait quelque chose de plus. Quelque chose de mystique. Comme si le cœur qu’elle contenait disposait de sa propre conscience. Alors, poussée par la voix qui s’immisçait de plus en plus dans sa tête, au même rythme que les palpitations de cet amas de chairs, elle le saisit avec précaution. Pulsant entre ses doigts, elle l’amena à hauteur d’yeux. Les sifflements de désapprobation des Hykxis se firent alors entendre dans chaque recoin de la pièce. Mais à l’instant, Jenny n’avait que faire des gens qui l’entouraient. Elle ne réagissait plus qu’au cœur ; qu’à son pouvoir hypnotique.

Retourne-le.

La voix qui lui parlait n’avait pas de genre. Elle était d’une neutralité terrifiante. Elle venait du fond de son esprit, et se manifestait comme une entité ayant pris possession de ses propres cordes vocales. Elle ne savait pas si elle avait prononcé ces mots à voix haute, mais elle obéit sans rechigner.

Et quelle ne fut pas sa surprise ! En effet, le dégoût qu’elle ressentait déjà pour cette chose ne fit que s’accroître lorsqu’elle découvrit qu’au dos de ce cœur encore chaud, se trouvait un œil. Ce dernier la sonda si intensément qu’elle en frissonna. L’unique iris était d’un violet translucide, et bougeait dans son orbite frémissante. On aurait dit qu’elle cherchait à observer son environnement après avoir été enfermée des années durant dans son cercueil de bois et de métal.

Jacob, unit par le lien qu’il partageait avec sa protégée Thirgoth, ressentit la vague de répulsion qui venait de submerger Jenny. Par-dessus l’épaule de la jeune femme, il découvrit à son tour l’ampleur de la situation.

L’œil fixa alors son regard de cyclope sur monsieur Hallifax, qui fit un pas en arrière comme pour se protéger de cette vision d’horreur. Mais alors que tous se demandaient ce que cela pouvait bien signifier, et comment une telle abomination pouvait exister, et dans quelle mesure elle s’imbriquait dans la réalisation de leurs projets machiavéliques, Jenny les surprit une nouvelle fois.

Poussée par la voix à l’intérieur d’elle – la voix qui était elle, elle qui était la voix –, la voix n’étant plus qu’une extension de sa personne, elle déposa le cœur miniature sur sa langue, l’œil prenant note de la chaleur de sa cavité buccale.

— Que fais-tu, hybride ? hurla un des Hykxis.

— Qu’on l’attrape ! cria un autre.

Deux soldats sortirent de derrière des portes dérobées en courant vers Jenny. Malheureusement pour eux, ils furent projetés contre le mur en béton, se brisant tous les os dans un craquement sonore. Et avant qu’un nouvel assaut ne puisse être ordonné, Jenny avala le cœur encore palpitant, qui glissa le long de sa trachée avant de tomber à pic dans le creux de son estomac. Elle pouvait le sentir continuer de battre contre les parois de son ventre, mais le dégoût avait désormais fait place à un sentiment de complétion.

Une lumière aveuglante irradia de tout son corps tandis que ses iris d’un vert profond devinrent aussi blancs que le reste de son œil. Les Hykxis, bien que choqués par ce spectacle étrange, n’attendaient plus que de pouvoir utiliser Jenny comme leur arme de destruction massive. Cependant, alors qu’un premier Hykxi se levait, suivit d’un autre, puis encore d’un autre, afin de maîtriser la jeune femme, cette dernière usa de sa télékinésie, qui sous l’effet de sa force nouvellement découverte, fut décuplée. Par le simple désir de sa pensée, elle retourna les armes ennemies contre leurs propriétaires tandis qu’au même moment, dans son dos, ses amis Thirgoths pénétraient dans la pièce pour lui porter secours, et se joindre à la bataille. De nombreux Hykxis affluèrent de tous les côtés, poussant Lucinda et le reste de la troupe vers le centre de la salle. Les Thirgoths se retrouvèrent vite encerclés. Menés par Jack et Lucy, ils se battirent sans répit. Toutefois, le nombre de leurs ennemis ne cessait d’augmenter, saturant la pièce et blessant inévitablement les amis de Jenny, qui ne pliaient pas pour autant sous la menace de plus en plus intense.

Mais tout à coup, sous l’œil médusé de toutes les âmes présentes, Jenny s’éleva dans les airs, à quelques centimètres du sol, et d’un simple mouvement de tête, immobilisa tout le monde, y compris ses amis, qui étaient supposés être immunisés. Lorsqu’elle retoucha terre, dans un état proche de la transe, elle circula entre les corps pétrifiés de ses amis comme de ses ennemis, sans distinction, caressant la joue de l’un, les cheveux de l’autre, avant d’aller prendre place sur un des trônes Hykxi. Elle s’assit, calme comme la glace, dure comme le marbre, puis entama la purge. Elle vola les armes de Lucinda, fit briller les lames noires sous la lumière artificielle de la pièce, puis commença son travail. Un à un, elle exécuta ses ennemis. Elle changea de méthode à chaque nouvelle victime, pour ne pas tomber dans la répétition. Certains virent leur gorge être tranchée, d’autres, leur corps perforé, leur nuque brisée, leur ventre ouvert en deux lèvres béantes. Elle aurait pu se reposer sur ses amis, toutefois, le besoin de vengeance qu’elle avait éprouvé n’était possible à assouvir que par sa main, et uniquement par sa main. Elle ne laisserait personne se mettre en travers de ce désir puissant de venger le viol de sa mère ainsi que la mort de ses parents. Mais après tout, puisqu’elle était un hybride, elle ferait honneur à cette part de violence Hykxi, en les anéantissant, si proches de leur but.

Néanmoins, lorsqu’elle arriva à hauteur de celui qui était venu la rencontrer dans sa geôle, quelque chose l’empêcha de planter la lame de Lucinda dans ses chairs molles. Le cœur en elle, l’œil omniscient qu’elle avait ingéré, lui montra une autre voie possible le concernant. Alors elle recula, pencha légèrement la tête sur la droite, puis haussa les épaules avant de continuer avec le prochain. Quand la cinquantaine de corps Hykxis recouvrit le sol, teintant les tapis de leur sang poisseux, elle libéra enfin ses amis de son emprise.

Un quart de seconde leur fut nécessaire afin de reprendre pied avec la réalité, et lorsqu’ils découvrirent le massacre que venait de commettre Jenny, dont les mains et le visage portaient des traces de sang séché, aucun n’osa faire de réflexion. Cependant, alors que tous étaient plongés dans cette stupeur commune, Lucinda se défit de ses a priori puis enjamba les cadavres se trouvant sur le chemin qui la séparait de son amie. Arrivée à sa hauteur, la grande rousse se jeta sur la petite brune et l’emprisonna dans ses bras fins et musclés. Plongée dans un état second depuis trop longtemps, Jenny se laissa complètement aller à cette étreinte, sans se soucier le moins du monde de ce qu’il se passait autour d’elle.Jack les regarda avec ce quelque chose de spécial dans les yeux, et préféra se concentrer sur les Hallifax, qui sortaient eux aussi de plusieurs jours de séquestration. Néanmoins, au moment où il passa son bras autour de Grace, – Babylon faisant de même avec Jacob –, Celia leur cria quelque chose d’incompréhensible. Et avant qu’ils ne puissent réagir, elle envoya sa dague traverser la pièce dans un sifflement aigu. Son arme atteignit sa cible en pleine épaule, arrachant à l’homme un grognement de douleur. Jenny relâcha alors Lucinda, puis se mit à gronder d’une manière qui était encore inconnue à ses amis.

— NE LE TOUCHEZ PAS !

— Mais c’est un ennemi !

— Je sais. C’est moi qui lui ai laissé la vie sauve, dit-elle en retirant le couteau des chairs de l’homme. Il va rentrer avec nous.

— Hors de question, s’exclama Jack avec véhémence.

Jenny le toisa méchamment, avant de lui répondre qu’il n’avait pas son mot à dire, et que le Hykxi viendrait avec eux quoi qu’il en soit, car il en savait certainement plus concernant ce qu’elle était qu’eux tous réunis.

Sa réaction viscérale prit de court les Thirgoths présents. Cependant, Lucinda leur fit comprendre qu’il fallait lui laisser le temps de se remettre des évènements des derniers jours. La troupe fouilla donc tout ce qui pouvait l’être ici-bas, et emporta ce qu’ils jugèrent digne d’intérêt, avant de retrouver le chemin de la sortie.

L’air frais de la campagne gifla leurs visages éprouvés. Alertés par le bruit de leur arrivée, Maeve et Even se précipitèrent à leur rencontre. La jeune femme se jeta sans attendre sur Jenny, qui sourit de tant d’amitié, pendant qu’Even jaugeait le Hykxi d’un air mauvais.

— C’est qui lui ? demanda-t-il.

— Un prisonnier de guerre, répondit simplement Babylon.

— Il a un nom ?

Comme personne ne répondit, Lucinda lui ordonna de décliner son identité. L’homme s’appelait Clyde Slayer, mais avoir un nom à poser sur sa personne ne le rendait pas plus acceptable aux yeux des Thirgoths, qui reprirent aussitôt le cours de leurs discussions.

— Vous avez réussi à avoir Dani ? demanda Lucy avec espoir.

— Non ! Soit elle est sortie par ailleurs, soit elle est restée cachée quelque part en bas. Mais parmi tous les Hykxis qui ont fui comme des lâches, aucune trace de cette traîtresse.

— Bien, répondit Lucinda. Alors brûlez-moi tout, ordonna-t-elle sans une once de sentiment tandis que Jenny glissait sa main dans la sienne et dans celle de Jack et qu’ils regardaient la gueule sombre de la bâtisse recracher des flammes dorées.

1 « Ils vécurent, et rirent, et aimèrent, et s’en allèrent »

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE 7

DEUXIÈME PARTIE 73

TROISIÈME PARTIE 164

QUATRIÈME PARTIE 274

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