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INCONTRÔLABLE

La substance aqueuse qui fuyait depuis le sommet de la plus haute tour d’onyx de la forteresse répandait sa fureur dans le ciel de Sgathân qui s’obscurcissait un peu plus chaque jour.

À des lieues à la ronde, certaines contrées n’avaient pas revu le soleil ni une once de ciel bleu depuis le jour de la réunification des nouveaux Dieux de l’Ombre.

De Minandas jusqu’à l’autre bout de Sgathân, ceux qui furent jadis des alliés loyaux envers Gabriel, se terraient à présent dans la peur.

La force maléfique déployée par lady Anya et ses acolytes était si puissante que tous avaient pu la ressentir. Chacun d’eux avait été instantanément frappé par d’horribles visions qui laissaient deviner l’issue de ce qui se tramait. Alors qu’ils avaient tous soutenu Gabriel dans son délire destructeur, se souvenant de ce qui les avait poussés à vouer leur vie à servir le mal en échange de promesses qui leur garantissaient un fragment de pouvoir et de richesse, quelque chose d’indescriptible les avait ramenés à la raison. Ils pressentaient tous que le nouvel ordre des Déusumbraé les conduirait à leur perte. Tout avait changé et plus rien ne serait comme avant. Cette petite lumière qui les avait tous foudroyés au même instant perturbait le mal qui les imprégnait et diffusait dans la moindre de leurs cellules une nausée de remords. Ils représentaient le néfaste et s’étaient employés à honorer leur engagement chaque jour que la vie leur avait accordée. Cependant, lorsqu’Anya réunifia le trio des Déusumbraé ils réalisèrent combien leur monde était beau et à quel point leur vie était sacrée, comme celle de tous les êtres vivants dans ce monde. La seule chose que l’avenir leur laissait percevoir à présent était le néant, le noir absolu, la mort de tout ce qui vit et existe, y compris ce monde, leur monde, et cela, même eux n’arrivaient pas à le concevoir.

À l’intérieur de la forteresse noire également, le même phénomène se produisit, chaque créature maléfique ou non, chaque esclave ou autre serviteur asservi avait déserté et les trois derniers occupants n’étaient autres que lady Anya, Zoà et Wallamzen. Le Lord ne parvenait pas à dissimuler ses récentes inquiétudes. Il ne reconnaissait pas celle qu’il aimait secrètement depuis tant d’années. Jamais Wallamzen n’aurait soupçonné qu’elle puisse être animée par autant de haine et de soif de vengeance. Durant toutes ces années, alors qu’elle enseignait à Tanaël, elle avait su cacher aux yeux de tous la souffrance qui la rongeait.

Ce banal accident de la vie, cette écorchure que les cœurs ne peuvent cicatriser s’était infectée et avait contaminé la moindre parcelle de son âme de femme. Ce cœur si fragile qu’un homme avait brisé.

Le Lord commençait à regretter ce qu’il avait mis tant d’années à manigancer et à mettre en place. Malgré son côté sombre, il avait fait tout ça par amour, dans le seul et unique but de servir sur un plateau à celle qui berçait ses rêves inavouables, son vœu le plus cher, celui de régner sur Sgathân. Il avait longtemps rêvé de faire d’elle une reine, mais à la place il avait élevé et donné naissance à un démon. Son souhait était pourtant de réparer ce qu’il percevait comme une injustice, mais à défaut il en créa une plus terrible encore.

Zoà et lui n’avaient pas revu Anya depuis le rituel de réunification qu’elle avait officié. Juste après la dernière onde de choc qui avait inondé leur monde, elle les avait chassés du temple et s’y était enfermée. Au fil des jours qui passaient inlassablement, Wallamzen s’inquiétait de plus en plus pour elle. Avec Zoà ils sortaient régulièrement pour scruter le ciel et constater l’ampleur des dégâts, le résultat de leurs actes, de leur stupidité.

À plusieurs reprises, l’homme épris, s’était aventuré dans les sous-sols de la forteresse noire dans l’espoir de raisonner Anya, mais une fois devant les portes du temple, il se ravisait, car les bruits terrifiants qui les faisaient vibrer le tétanisaient. Des échos de râles, des rugissements suivis de cris larmoyants s’échappaient du temple et résonnaient en échos contre le cristal noir.

Le poing serré, prêt à frapper, Wallamzen restait pétrifié. Ce qui se trouvait derrière ces portes semblait déceler sa présence et les grognements de colère se faisant plus forts, l’homme s’enfuyait en courant à chaque fois, emportant avec lui le sentiment de culpabilité dû à son incapacité à lui venir en aide.

Zoà était quant à lui en admiration face à la puissance de leur associée et ses effets dévastateurs. Seul, le brin de lucidité qui subsistait en lui le mettait face aux conséquences désastreuses qui en découleraient. Cela durait depuis trop longtemps maintenant et l’ancien directeur de Tanaël se décida à partager ses craintes avec Wallamzen.

— T’es encore descendu, n’est-ce pas ?

— Oui, Zoà, et c’est à chaque fois plus terrifiant encore. C’est comme si Anya n’était plus dans le temple, mais qu’une créature démoniaque l’avait remplacée.

— Je n’ai nul besoin de descendre pour m’en assurer, cela fait des nuits que je n’ai pas fermé l’œil et je t’avouerai que je me suis fait la même réflexion, ce qui se cache là-dessous m’effraie aussi.

— Je ne sais plus quoi faire, Zoà. Si nous n’intervenons pas, si nous n’arrivons pas à la raisonner, autant nous jeter immédiatement dans les bras de la grande faucheuse. Tout ça n’aurait jamais dû se passer ainsi, ce n’est pas ce que j’avais prévu.

— Que croyais-tu qu’il se passerait pour te repentir de la sorte ?

— J’espérais simplement lui offrir ce qui lui revenait de droit, le trône de Faralonn.

— Ce n’est pas elle que le roi Ethann a choisie, mais sa sœur, Jade ; le trône ne lui revenait donc pas de droit.

— C’était elle la plus apte à tenir ce rôle, tout aurait été différent alors. Ethann serait devenu le maître incontesté des Déusumbraé et Anya, ma reine. Gabriel n’aurait pas été chassé et… peu importe après tout, car tout aurait été différent.

— Mais tu l’aurais perdue à jamais…

— J’aurais préféré la savoir heureuse dans les bras d’un autre.

— Tu l’aimais tant que ça ?

— Plus que tu ne peux l’imaginer et aujourd’hui, je ne sais plus qui elle est et…

— Et quoi, Wall ?

— Je me rends compte maintenant que je n’ai rien entrepris pour apaiser ses souffrances, je n’ai rien tenté pour lui offrir cette vie qu’elle méritait. Au lieu de ça, je n’ai fait qu’entretenir sa haine et attiser sa soif de vengeance. J’ai agi en égoïste.

— Tu as fait ce que ton cœur te dictait.

— Non, sans m’en rendre compte, je l’ai utilisée pour assouvir et réaliser mes propres ambitions, je n’ai pensé qu’à moi, je l’ai détruite.

— Et maintenant ?

— Je dois réparer ce que j’ai fait, mais je dois me rendre à l’évidence, même avec ton aide, nous ne sommes pas de taille contre elle.

— Que proposes-tu, Wallamzen ?

— Nous devons trouver de l’aide, Zoà.

— Nous n’avons plus un seul allié, nous sommes seuls.

Les deux hommes voués au mal se toisaient et tandis que les souvenirs de leurs ambitions communes ressurgissaient, ils découvraient en l’autre, l’ébauche d’une amitié sincère.

Au pied de la forteresse noire, sur le quai qui avait pour habitude d’accueillir de nombreux navires plus ou moins somptueux, sur lequel allaient et venaient leurs alliés les plus loyaux, Zoà et Wallamzen prenaient pleinement conscience de l’isolement dans lequel ils se trouvaient. Ils scrutaient l’horizon de la baie obscurcie par la matière maléfique qui flottait au-dessus de leur tête, Sgathân était plongé dans le noir. Les effluves électriques qui bombardaient le ciel éclairaient par flashs les eaux houleuses qui s’écrasaient avec violence contre le récif. Tous deux se demandaient comment ils avaient pu en arriver là. Il leur fallut être confrontés à ce point de non-retour pour réaliser combien ce monde était beau et méritait d’être épargné. Par leur faute, tout basculerait bientôt dans l’infini rien, pour l’éternité. La culpabilité commençait à les ronger.

Les éclairs qui couraient sous le manteau aqueux s’intensifiaient et Wallamzen fut attiré par une ombre à la surface des eaux pourtant agitées de la baie. C’était très certainement quelque chose d’imposant pour qu’il réussisse à le distinguer, compte tenu de la distance qui semblait le séparer de ce point obscur. Zoà le remarqua également et malgré les embruns qui leur fouettaient le visage, ils ne lâchèrent pas du regard cette présence inquiétante. L’ombre, soudain, fit un bond au cœur des éléments déchaînés et plongea dans les eaux profondes de la baie. Le seul détail qui ne leur échappa ni à l’un ni à l’autre fut cette gigantesque queue recouverte d’écailles émeraude que les éclairs avaient illuminée.

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