NEFILIMS, chroniques contemporaines: l'Entité
NEFILIMS, chroniques contemporaines: l'Entité
Author: Fred Godefroy
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C’est après avoir roulé quatre kilomètres sur une route sans embranchements, à plusieurs centaines de mètres sous les pieds des Bruxellois, que la Berline déboucha dans un vaste parking aux néons blafards.

— Nous sommes arrivés, Mademoiselle Kalda, dit Vin Diesel en la regardant dans le rétroviseur.

Ida Kalda lui renvoya un sourire crispé.

On lui avait donné rendez-vous devant un chantier abandonné, à la sortie de la ville, à 8 heures pétantes. Des vigiles armés, depuis leur guérite, contrôlèrent son identité.

Une voiturette de golf conduite par un type en treillis l’emmena ensuite jusqu’à une aire de stationnement bitumée, à l’autre bout du faux chantier ; plusieurs dizaines de voitures luxueuses soigneusement parquées patientaient avec leur chauffeur assis à leur poste, bien à l’abri des regards des passants de cette banlieue éloignée de tout. Plus loin, elle vit des hélicoptères. Et encore plus loin, un aérodrome privé ou des jets pour millionnaires côtoyaient de petits avions de tourisme classiques. Personne ne pouvait deviner une telle installation depuis la route.

Le militaire s’arrêta devant une Mercedes.

Le chauffeur, un gars grand et costaud et chauve au teint mat, qui ressemblait comme deux gouttes de flotte à Vin Diesel et dont le costume strict et sombre avait du mal à camoufler ses muscles, lui ouvrit la porte arrière en l’invitant d’un geste à entrer à l’intérieur.

Une fois installée, et sans qu’un mot n’ait été échangé, ils s’engouffrèrent dans un tunnel, en fait une route à deux voies qui descendait en pente douce dans les entrailles de la capitale européenne.

Le tunnel faiblement éclairé par des loupiotes vertes ne permettait pas de voir grand-chose. Tout juste Ida remarqua-t-elle de temps à autre, balayées par les phares de la Mercedes qui roulait à soixante-quinze exactement, des portes de services donnant sur des locaux techniques, comme dans les couloirs de métro, et des caméras de sécurité, un peu partout.

Autant se l’avouer, Ida ne s’était pas du tout attendue à ce genre d’accueil pour sa première journée de travail au Bureau 09, un service secret européen inconnu de tous, qui lui avait valu sept mois de tests, d’évaluation psychologique, d’entretiens, d’enquêtes et de mises en situations aussi diverses qu’inattendues.

Capitaine à Interpol depuis à peine deux ans, parlant couramment sept langues sans accent, titulaire d’un doctorat en psychologie criminelle obtenu à Stanford avec mention, complété d’un stage d’un an au siège du FBI à Quantico où elle avait acquis la certification Profiler Niveau 3, le top du top en la matière pour une non-américaine, on lui avait proposé de postuler pour un service secret un peu particulier – c’était les mots qu’avaient utilisé le couple bon-chic- bon-genre-passe-partout venu lui vendre sa promotion directement à Lyon, sur son lieu de travail.

Ida Kalda avait bien sûr posé toutes les questions qu’on peut bien poser à deux inconnus qui viennent comme si de rien n’était (et sans prévenir) vous proposer d’intégrer un département d’enquête et d’action inconnu de tout le monde… sans obtenir aucune réponse pour autant.

La seule chose qu’ils daignèrent lui dire pour la retenir lorsqu’elle se leva pour quitter la pièce, excédée par leur paranoïa de la confidentialité et voyant qu’elle n’obtiendrait rien d’eux, c’est qu’elle disposerait du IBSDA le jour même de son entrée en fonction : International Black Secret Defense Accreditation, la plus haute accréditation en Secret Défense existante à ce jour dans le monde.

— Vous ne pensez pas que ça veut tout dire ? dit la femme en souriant pour toute conclusion, les doigts croisés sur le porte-document noir et blanc sur lequel le nom d’Ida Kalda avait été écrit à la main en lettres capitales et qu’elle avait déposé devant elle sur la table de réunion aseptisée sans en délasser l’attache, sûre d’elle.

A coup sûr, dans le dossier, il y avait de quoi la convaincre si sa réticence persistait.

Ida regarda l’homme. Son sourire ultra-brite de VRP ne faillit pas. Il souriait ainsi depuis le début, sans ouvrir la bouche. Seule la femme parlait.

C’est ça qui avait déclenché son envie d’en savoir plus : la curiosité. Le plus vilain défaut du monde ! Quel service secret pouvait attribuer à ses agents, dès le premier jour, une accréditation réservée à une poignée de personnes : présidents du G20, du G7, directeurs de la CIA, de la NSA ou de la DEA, quelques officiels de l’ONU, du FMI et autres organisations politiques internationales ? Si cent personnes en disposaient dans le monde, c’était le maximum.

Ida se rassit. Ils discutèrent encore un moment. Et puis elle dit ce qu’elle n’aurait jamais dû dire :

— Ok !

Le couple lui serra la main. Ils sortirent de la pièce et firent un saut par le bureau de son supérieur avant de repartir par où ils étaient venus.

Durant des mois, le Bureau 09 décortiqua sa vie : de son passé familial (une mère frapadingue, au fond d’un asile tout au bout d’une campagne introuvable du nord de l’Italie, qui se frapadinguait la tête sur des murs nuit et jour, c’était sa passion), père inconnu ; ils scrutèrent sa vie sociale depuis le lycée (inexistante, les gars, moi je bosse !) et enquêtèrent sur ses petits amis.

Lorsque Paul lui téléphona pour lui avouer avoir été questionné sur leur relation, un sentiment de rage s’empara d’elle toute la journée.

Paul disposait d’un statut particulier : avec lui, ça n’avait pas duré beaucoup plus longtemps que les autres (cinq semaines, trois jours, 7 heures et 3 minutes, ni plus ni moins, officiellement enregistré dans le compteur de ses relations amoureuses qui blessait pour l’éternité – et officiellement consigné dans son journal intime pour une postérité qui n’intéresserait jamais personne) mais c’était le seul et unique mec qui avait nourrit ses rêves d’union, de famille, de vie conjugale, et peut-être même d’enfants, sans qu’ils n’en parlent jamais l’un l’autre. Sa plus grande frustration. Pourquoi est-ce qu’il était si difficile de parler de choses si évidentes ? Le cœur d’Ida était un tombeau en cet instant où il était de l’autre côté de son téléphone, à entendre sa voix. Elle avait espéré son appel pendant des mois. Elle était loin d’imaginer qu’il arriverait pour ça.

— Je suis désolée, Paul. Tu connais mon métier, je ne pensais pas qu’ils iraient jusqu’à venir te voir.

— Je comprends. Je voulais juste te le dire.

Court instant de silence.

— Comment tu vas, toi ?

Elle pensait toujours à lui, souvent… tout le temps, en fait. Même si leur séparation datait de huit mois maintenant.

Chaque soir, elle s’enfilait une bouteille de vin en repensant à tous les bons moments qu’il lui avait fait vivre. Et de son caractère de cochon indécrottable qui avait donné lieu à tant de disputes, même si généralement ça se terminait en une baise torride, seul moyen de faire la paix dans une violence consentie, donnée et subite, souvent après avoir balancé à travers l’appartement verres et assiettes. C’était sport, comme on dit !

— Laisse tomber. Ça n’a pas d’importance. Je pars à New-York dans deux semaines pour exposer mes toiles. Dans une galerie un peu célèbre, dans SoHo.On dirait que ça commence à marcher. Et j’ai des commandes pour des collectionneurs privés, qui payent bien. Alors ça va plutôt bien…

— Je suis contente pour toi. Vraiment.

Elle hésita avant de lui demander, un peu tremblante :

— On pourrait peut-être dîner un soir ? A ton retour de New-York, je veux dire, ajouta-t-elle précipitamment en se mordant la langue d’avoir été aussi directe.

Nouveau silence de l’autre côté du combiné. Il esquiva :

— Je te téléphone, faut que je prépare mon voyage. A plus, Ida. Fais attention à toi. Ils étaient bizarres ceux qui sont venus me poser des questions. Je t’appelle, promis.

Il raccrocha.

Elle passa sa nuit à le pleurer. Elle savait qu’il ne rappellerait jamais.

Ils continuèrent l’enquête sur ses engagements politiques (néant), les associations auxquelles elle avait adhéré depuis ses six ans (la liste était si longue qu’elle-même n’était pas certaine de pouvoir se souvenir de tout ce qu’elle avait essayé : piano, danse, karaté, patinage, catéchisme, jazz, chant, natation, canoë kayak, vol à voile et des tas d’autres machins sportifs et dangereux), ses croyances religieuses (néant) et tout le reste de son passé pour qu’un matin qui semblait commencer comme un autre le téléphone sonne et qu’un homme qui ne s’annonce même pas lui dise d’une voix monocorde :

— Ida Kalda, vous êtes prise au Bureau 09. Félicitations. Vous commencez après-demain. Un livreur va vous déposer dans quelques instants vos billets de train, votre réservation d’hôtel et l’adresse devant laquelle vous devez vous trouver à 8 heures précises demain. Ne soyez pas en retard. Ne dites rien à vos collègues ni à vos supérieurs. Toutes les démarches administratives pour votre transfert dans notre unité ont été faites, approuvées, validées par nos administrations respectives. Prenez votre veste, vos quelques affaires personnelles et sortez de votre bureau juste après avoir reçu votre courrier en main propre. Ne dîtes au-revoir à personne, ne dites pas où vous allez. Bon voyage !

Elle raccrocha, abasourdie, assommée.

Et il se tenait là, le livreur, face à elle, un sourire ultra-brite identique au recruteur rencontré six mois plus tôt, avec un pli cacheté dans une main et un bordereau à signer dans l’autre.

Elle signa.

Le livreur lui tendit le paquet en hochant la tête d’un air satisfait :

— Votre train part dans 23 minutes et… quelques secondes, dit-il en consultant sa montre numérique reliée à Internet. Vous devriez vous dépêcher. Un taxi vous attend en bas.

— Ça ne me laisse même pas le temps de passer chez moi !

— Les déménageurs vont avoir bientôt terminé. Vos affaires seront à Bruxelles demain. Vous trouverez également des vêtements propres à votre taille dans votre chambre d’hôtel. Bon voyage, Mademoiselle Kalda. Ah oui ! j’allais oublier. Voici quelques billets pour vos faux frais. Dépensez-les comme vous le sentez.

Il déposa 50 billets de 100 euros devant elle, en une liasse bien ronde enroulée d’un élastique : 5000 €.

Comme ça. Pour les faux frais. C’était quoi ce délire ?

Elle profita de sa nuit d’hôtel pour bien manger, bien boire et ramassa un commercial itinérant néérlandais pas trop mal physiquement, intellectuellement limité, marié bien sûr, c’était toujours le cas, avec qui elle passa le début de la soirée en jouant le jeu classique : seule au bar sur un siège haut, mini-jupe et talons hauts de circonstance, à attendre le mâle qui aurait le courage de lui offrir un verre avant de l’inviter dans sa piaule sans timidité et surtout, en ne dépassant pas le quart d’heure de drague réglementaire. Au-delà, la conversation ne servait plus à rien. Les timides ou les amateurs, elle les abhorrait. Triste à en pleurer. A une heure, elle avait regagné sa chambre après s’être fait classiquement sauter, sans originalité, sans avoir pris de plaisir. Il restait encore 4300 euros de faux-frais à dépenser.

N’importe quoi !

Elle s’écroula, épuisée, et tenta d’oublier sans succès toute cette aventure délirante, sauf que c’est à Paul qu’elle rêva à demi-consciente jusqu’à ce que le soleil se lève enfin.

Et voilà comment elle se retrouvait maintenant dans une berline au fin fond du sous-sol d’une ville qu’elle n’avait même pas eu le temps de visiter, la trouille au ventre, toute asphyxiée par la rapidité des événements et… la manière peu orthodoxe de procéder de ce mystérieux Bureau 09.

Voilà à quoi ça t’amène la curiosité, pauvre idiote !

Le chauffeur s’arrêta devant une batterie d’ascenseurs alignés les uns à côté des autres. Il y en avait 15 en tout. Sur le sien était inscrit en gros un 09 en lettre blanche sur fond noir.

La copie conforme de Vin Diesel se retourna vers elle, le bras en appui sur le siège passager.

— Mon prénom est Antonio. Je suis votre chauffeur personnel. La voiture sera toujours garée au même emplacement, là-bas.

De sa voix caverneuse, il le lui montra du doigt. Il y avait partout des dizaines de voitures, du modèle de tous les jours aux modèles de sport les plus coûteux. Certains chauffeurs attendaient tandis que d’autres lustraient leur petit bijou comme s’il s’agissait d’un lingot d’or – ce que certains bolides valaient d’ailleurs probablement.

— A chaque fois que vous aurez besoin d’entrer ou de sortir du bâtiment, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, où que vous ayez besoin d’aller, je serai là. Je suis également votre pilote : hélicoptère ou avion, jet privé ou avion de ligne, bateau, poids lourds, tanker, blindé, VAB, peu importe ; et votre garde du corps. Si vous décidez d’aller manger un croissant en centre-ville, de prendre le métro pour un rendez-vous, de vous rendre dans des chiottes publiques, d’aller vous faire couper les cheveux ou de filer des rancards amoureux à qui mieux-mieux, je serai toujours là, jamais loin. Je resterai invisible, vous ne me verrez pas, mais moi si. Voici la carte avec le numéro pour me joindre à chaque fois que vous avez besoin de bouger d’ici, quelle qu’en soit la raison, privée ou professionnelle. N’essayez jamais de remonter ce tunnel à pied ou vous serez arrêtée ou tuée. C’est la seule sortie du bâtiment. Considérez qu’il me faut deux minutes pour être prêt, jamais plus, quelle que soit l’heure de votre appel ou la destination que vous m’indiquez. Voici votre badge d’accès personnel. Il a déjà été programmé et est prêt à fonctionner. Votre empreinte vocale a également été enregistrée dans le serveur pour que vous puissiez accéder aux étages intermédiaires.

Sur la carte de visite filigranée d’Antonio n’était inscrit qu’un numéro à 4 chiffres. Aucune autre info, même pas son prénom.

Sur la carte magnétique noire en plastique épais accrochée à une cordelette pour l’enfiler autour du cou qu’il lui donna ensuite, il n’y avait pour seule inscription, en lettre blanche, qu’un 09.

— Portez-le constamment à chaque fois que vous entrez dans l’ascenseur et ne l’enlevez jamais tant que vous ne sortez pas de l’ascenseur. C’est très important pour votre propre sécurité. Et n’essayez jamais de prendre un autre ascenseur que le 09. Où on vous tuera.

Il voulut sourire mais ne réussit à afficher qu’un rictus dangereux.

— Bon courage pour votre premier jour parmi nous, Mademoiselle Kalda. Je suis heureux de faire votre connaissance et de travailler pour vous à temps complet.

Antonio sortit pour lui ouvrir la porte. Ida réfléchissait aussi vite que possible.

L’ensemble des instructions de son garde du corps et chauffeur semblait surréaliste. Toute vie privée semblait inexistante ici.

Une fois face à lui, elle osa la question :

— Quel est votre cursus, Antonio ?

Elle ne lui arrivait même pas aux épaules, tout juste aux pectoraux. Sans hésiter, il répondit :

— Trois engagements consécutifs de cinq ans dans la Légion Étrangère dès mes 18 ans acquis. Je faisais partie d’unités spéciales chargées d’aller derrière le front pour récupérer des informations, tuer des chefs ou saboter des installations. Puis une fois démobilisé, douze ans dans la protection présidentielle de sept présidents occidentaux différents. Au total, j’ai encaissé douze balles, vingt-sept coups de couteaux et trop de coups de poings pour que je m’en souvienne. Depuis deux ans, je travaille pour le Bureau 09. C’est calme. Je prends ça comme une retraite, si vous voulez bien me passer l’expression. Mais si vous estimez, mademoiselle Kalda, que mon CV n’est pas à la hauteur de vos exigences de sécurité, transmettez à votre supérieur, je comprendrai. Et on vous proposera un collègue plus qualifié et proche de vos desiderata.

Ida, bouche bée, dut se forcer pour répondre :

— C’est parfait, Antonio. Vous venez d’Andalousie, n’est-ce pas ?

Antonio, surpris, se redressa :

— Je pensais parler sans accent le Français.

— Je suis douée pour les langues, c’est tout. Vous parlez effectivement un français parfait. A bientôt, Antonio.

— A bientôt, Mademoiselle.

Il remonta dans la voiture et alla se garer sur son emplacement.

Deux hommes d’un âge certain, en smoking avec nœud-papillon, passèrent à côté d’elle en lui jetant un regard méfiant – et en arrêtant de converser – avant de plaquer leur badge à tour de rôle sur le lecteur magnétique du N° 07 – un œil toujours sur elle.

Hésitante, elle enfila la cordelette et à son tour, plaça son badge devant le lecteur. Les portes glissèrent silencieusement.

Les deux hommes lui lancèrent un dernier regard, visiblement soulagés de la voir s’éclipser.

En fait d’ascenseur, c’était un véritable monte-charge. Il faisait au moins 9 mètres de long sur 3 de large. Tous les murs et le plafond étaient couverts de glaces. En entrant à l’intérieur, par le jeu des effets de miroirs, elle vit des milliers d’Ida Kalda reproduire ses pas et ses gestes maladroits.

Les portes se refermèrent. Il n’y avait aucun bouton sur lequel appuyer, aucun clavier, rien.

L’ascenseur ne sembla pas s’élever.

Au bout d’un moment qui lui parut long mais qui ne devait pas dépasser une minute, elle se mit à chercher un bouton d’alerte ou d’alarme ou un interphone de sécurité ou n’importe quoi d’autre pour dire qu’il y avait une grosse couille dans l’ascenseur.

Que dalle.

Elle passa son badge le long de la porte, sur les côtés, sans succès. Elle frappa plusieurs fois contre les battants qui étaient si épais que ses coups n’émettaient strictement aucun bruit.

Elle observa la cabine dans tous ses recoins.

Autour d’elle des milliers de milliers d’Ida Kalda lui renvoyaient sa peur.

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