La Malédiction de Blackstone Livre 2
La Malédiction de Blackstone Livre 2
Author: Caroline Kahel
Black Stone 2
©2021 Faralonn éditions

www.faralonn-editions.com

Première éditions :© Les Éditions d’Utoh, 2019.

Réédition Faralonn éditions Février 2021

ISBN : 978-2-38131-074-9

Dépôt légal : Février 2021

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LA MALÉDICTION DE

BLACKSTONE

Tome 2

Le Secret du Dragon

Caroline KAHEL

L’histoire des temps qui ne sont plus est pour le barde un trait de lumière…

Poèmes Ossianiques - « IIIe siècle »

I

Il ouvrit les portes du palais de justice à la volée, momentanément ébloui par le soleil rasant l’horizon, puis se dirigea vers la balustrade qui surplombait la ville, desserrant son nœud de cravate qui l’étouffait et essayant de calmer l’angoisse qui l’envahissait. Dans sa tête résonnaient encore les mots de l’avocat de la partie civile.

— Qu’avez-vous fait du cadavre de mademoiselle Pierce, inspecteur O’Hagan ? !

Ses mains agrippèrent la balustrade et il ferma les yeux. Sa propre voix lui avait alors semblé pitoyable.

— Je n’ai pas tué Gwendoline Pierce !

— Vous prétendez pourtant qu’elle est morte !

Jamais il n’aurait dû en arriver là. Un an plus tôt, le rapport de l’inspecteur Kennedy de Scotland Yard l’avait lavé de tous soupçons, mais quelques semaines auparavant, il avait reçu cette convocation au tribunal. Comme s’il n’était déjà pas assez difficile de devoir réapprendre à vivre sans elle, il se retrouvait à nouveau parmi les premiers suspects alors qu’il ne pourrait jamais expliquer la véritable raison de sa disparition… Pas sans se retrouver enfermé dans un asile pour fous en tout cas.

— Si vous ne l’avez pas tuée vous-même, inspecteur, qui donc est à l’origine de sa disparition ?

Blackstone… Le nom avait ricoché dans son crâne, comme s’il ne demandait qu’à sortir. Le juge s’était alors tourné vers lui, et avait dit d’une voix lasse mais bienveillante.

— Inspecteur O’Hagan, la justice d’Inverness ne met pas en doute votre bonne foi, mais avouez que la disparition de mademoiselle Pierce est des plus étranges. Vous avez vous-même déclaré avoir été témoin de sa mort sur les hauteurs de Càrn Nan Tri-Tighearnan, mais pourtant jamais son corps n’a été retrouvé. Il est tout à fait légitime qu’un membre de sa famille vous demande des comptes.

O’Hagan avait serré les dents et répété le mensonge que Kathleen Kennedy lui avait conseillé de dire lors de la première enquête.

— Je vous ai déjà dit que c’était un accident…

— Un accident ? Vraiment ?

Le sarcasme dans la voix de l’avocat ne lui avait pas échappé.

— Et que devons-nous faire de cette liste impressionnante de disparitions ou de décès mystérieux de personnes qui vous étaient proches ? Le pasteur Seamus Mackay ? Le docteur Grant et sa femme ? Nicholas Harris et son petit-fils Ryan ? Doreen Flanaghan, son fils Shaun et sa fille Morgane ? Dois-je continuer la liste ? Et si nous parlions d’Ellen Flanaghan, votre petite amie à l’époque des premières disparitions de jeunes filles, si je ne me trompe ? Assassinée il y a six ans, d’après mes sources… Il ne fait pas bon faire partie de votre entourage, inspecteur ! Et encore moins faire partie de vos ennemis : Le superintendant Sutherland, l’agent Collins, maître Argyll…

— J’ai déjà été lavé de tous soupçons !

— Je ne sais pas comment vous y êtes arrivé, inspecteur. Cela relève du tour de force !

À ces mots, O’Hagan s’était levé, les poings serrés, prêt à faire une erreur si le juge n’était pas intervenu.

— Maître Cumming, j’ai moi-même statué sur cette affaire il y a un an. Mettriez-vous en doute mon discernement ?

— Aucunement votre honneur, mais le grand-oncle de mademoiselle Pierce, Angus McPherson ne demande que la possibilité de pouvoir enfin faire son deuil.

— J’en ai bien conscience et c’est ce que nous voudrions tous mais la montagne recèle des mystères que ni vous ni moi ne sommes à même de comprendre, maître.

Le juge avait brièvement échangé un regard qui en disait long avec O’Hagan. Un regard que l’avocat d’Édimbourg ne pouvait pas saisir. Il fallait avoir grandi ici ou avoir été happé par le tourbillon de tragédies de l’année précédente pour concevoir les horreurs qui s’étaient déroulées tout au long de ces derniers siècles. O’Hagan remercia d’un imperceptible hochement de la tête le juge en qui il avait trouvé une oreille compatissante. Après tout, lui aussi avait perdu une jeune sœur, par la faute de Blackstone, près de quarante ans auparavant.

Mais l’avocat ne s’avoua pas battu.

— Les mystères sont faits pour être élucidés, votre honneur. Je demande donc la réouverture du dossier 4522, sur la mort de la citoyenne américaine Gwendoline Pierce !

— Maître, si vous me permettez un conseil, laissez les morts reposer enfin en paix…

— Votre honneur, selon mon client, sa petite-nièce ne reposera pas en paix tant que justice ne sera pas faite !

— Votre client ? Mais elle ne le connaissait même pas ce grand-oncle ! Jamais de son vivant il ne s’est manifesté ! Que cherche-t-il maintenant qu’elle est morte ?

O’Hagan n’avait pas pu s’empêcher d’extérioriser sa colère et son mépris. L’avocat le toisa mais ne prit pas la peine de lui répondre.

— Votre honneur, je me dois de vous avertir que si vous ne deviez pas accéder à ma requête, mon client est prêt à saisir la cour de justice de Londres et, si cela se révèle nécessaire, faire appel à la justice américaine…

O’Hagan était resté sans voix, paralysé, comme frappé par la foudre. Il ne reprit ses esprits que lorsque le marteau du juge cogna sur la table comme une condamnation.

— Très bien, maître Cumming… J’accorde la réouverture du dossier… Inspecteur O’Hagan, vous voudrez bien vous mettre à la disposition des enquêteurs désignés par la partie civile… Si jamais vous deviez vous absenter d’Inverness, veuillez en prévenir la justice au préalable.

Le marteau s’était abattu une dernière fois et le juge s’était levé pour quitter la salle. Et maintenant il se retrouvait là, sur le parking du palais, le visage tourné vers la ville sans vraiment la voir. Le sol s’était à nouveau dérobé sous ses pieds et tous ses efforts désespérés pour retrouver une existence quelque peu normale avaient été anéantis.

Il soupira, baissa la tête et passa machinalement la main sur son poignet où un tatouage représentant un dragon se mordant la queue l’avait accompagné sa vie durant, depuis sa plus tendre enfance, avant de disparaître une fois le monstre vaincu. L’absence même de ce tatouage lui rappelait la pénible vérité sur l’identité de son géniteur, le professeur McLean, qui avait attendu que la situation soit quasi-désespérée pour lui avouer qu’il était son père naturel… Père… Ce mot ne pouvait pas s’appliquer à McLean… Non, son père, c’était Michael O’Hagan qui avait recueilli sa mère et élevé son fils comme s’il s’agissait du sien, sans jamais laisser paraître quoi que ce soit et en emportant son secret dans la tombe, là-bas, en Irlande… Cette chère Irlande ne lui avait jamais autant manqué que ce jour… Mais pour y retrouver quoi ? Une mère qui ne s’était même pas déplacée lors de sa convalescence, annulant sa venue au dernier moment, trop terrifiée à l’idée de confronter son regard, maintenant qu’il savait ? Non, son foyer, son refuge, quoi qu’il en dise, c’était ici à présent… Près d’elle…

Si McLean avait respecté son souhait, à savoir de ne pas entrer en contact avec lui avant qu’il ne soit prêt à le revoir, il lui avait cependant donné les clés de la maison familiale à Inverness tandis que lui repartait pour Édimbourg. Il y avait vécu tous ces derniers mois en attendant que la maison léguée par son oncle maternel ne soit entièrement reconstruite à l’identique. Des délais pour obtenir l’argent des assurances et des problèmes de main-d’œuvre avaient reculé le jour où il avait pu réintégrer la maison. Comble de l’ironie, il avait récupéré les clés le matin même.

Il se redressa et se dirigea vers la voiture en traînant légèrement la jambe droite… Encore un souvenir de Blackstone… Sa jambe avait été broyée sous les décombres et il avait déjà été chanceux de s’en tirer avec cette légère claudication, même si les jours de pluie, sa jambe lui faisait souffrir le martyre.

Il s’installa derrière le volant, déposa son injonction sur le sac de vêtements posé sur le siège passager et démarra. Pour le moment, il n’avait qu’une envie, s’éloigner le plus rapidement possible d’Inverness et de ce nouveau lot de problèmes qui s’abattaient sur lui. Une semaine plus tôt, il avait reçu une lettre du palais de justice lui intimant de se rendre à la séance préliminaire qui venait de se dérouler. Intrigué, il avait voulu en savoir plus et avait découvert l’existence de cet homme qui se targuait d’être le grand-oncle de Gwen. Les choses s’étaient passées à une telle vitesse l’année précédente que lorsque le moment fut venu de s’expliquer devant la justice, O’Hagan, qui se remettait à peine de ses blessures, n’avait pas cherché à creuser dans le passé de Gwen. Il avait déjà bien trop à faire pour reconstruire les ruines de sa propre vie. Il avait repris le travail, certes, mais sans grand enthousiasme. Le fait d’avoir été suspecté de tous ces meurtres avait brisé la confiance que ses collègues pouvaient avoir eue en lui et là où il n’avait lu qu’envie et admiration par le passé, il ne voyait plus dans leur regard que pitié ou mépris. Le nouveau commissaire n’avait pas cherché à en comprendre davantage et sous prétexte d’épargner sa santé en attendant qu’il ait totalement surmonté cette épreuve, il l’avait relégué aux tâches administratives subalternes. Cette situation qui ne devait durer que quelques semaines s’était prolongée jusqu’à aujourd’hui et O’Hagan se rendait chaque matin au commissariat sans grande motivation. Et maintenant, cet avocat voulait remuer le passé… Il se sentait si las. À quoi bon retourner travailler maintenant ? De toute manière, personne ne remarquerait son absence. On lui avait pris son bureau pour le donner à un jeune collègue fraîchement arrivé et lui s’était retrouvé au sous-sol, dans une sorte de placard, sans fenêtres, entre les archives et le local de maintenance. Comment avait-il pu tomber si bas ? À peine un an plus tôt, tout le monde pensait qu’il obtiendrait le grade de commissaire dans les cinq années à venir. Maintenant, il aurait de la chance si on lui confiait une seule enquête. D’inspecteur, il n’en avait plus que le titre. Il poussa un profond soupir avant de s’engager sur l’A96 en direction de Nairn.

Ses seuls instants de répit, il les trouvait dans la forêt près de chez lui à Balmore, et maintenant que la maison lui était à nouveau ouverte, il avait décidé d’y passer le week-end, loin de tout et de tous. Il bifurqua en direction de Cawdor et passa sans y prêter garde devant le château où, selon la légende, Macbeth avait assassiné le roi Duncan. Le parking pour touristes était plein à cette période de l’année. Les gens étaient attirés par le morbide, mais c’était parce qu’ils n’y avaient jamais été confrontés. Il accéléra en sortant du village et il s’engouffra dans la forêt de Clunas. Le soleil qui perçait le feuillage entre les branches des arbres se reflétait sur son pare-brise avec une régularité stroboscopique. Il sentait la migraine s’immiscer et il plissa les yeux. Enfin, il arriva à Balmore, passa devant la maison des Flanaghan qui n’avait toujours pas été vendue. Qui voudrait acheter une maison où une enfant de neuf ans avait été sauvagement assassinée ?

Il s’engagea sur le chemin menant vers sa maison, maison qui lui avait été léguée par son oncle, grand druide et gardien du secret de Blackstone. À chaque fois qu’il approchait ainsi, il ne pouvait s’empêcher de voir la maison aux prises avec les flammes, la silhouette noire de Shaun Flanaghan sortant de là, ivre mort et fou de colère et de chagrin après le massacre de celle qu’il avait toujours considérée comme sa petite sœur, avant de se retrouver déchiqueté par la bête, cette chose innommable envoyée par Blackstone pour se débarrasser d’eux.

Il se gara devant la porte, le gravier crissant sous ses pneus, et tira le frein à main avec lenteur, comme si ce geste lui demandait un effort immense. À travers le pare-brise, il leva les yeux vers la maison. Les ouvriers avaient fait un travail remarquable. Elle était tellement identique à ce qu’elle avait été avant l’incendie qu’il aurait pu se demander s’il n’avait pas imaginé toute cette histoire. Mais à quoi bon chercher à altérer la vérité ?

Il saisit son sac, fit glisser accidentellement l’injonction sur le sol de la voiture mais ne prit pas la peine de la ramasser. Il verrait ça plus tard. Puis il se dirigea vers la porte d’entrée en tirant les clés de sa poche. La porte s’ouvrit sur le vestibule avec son grand escalier de chêne, puis il tourna à droite pour pénétrer dans le salon. La maison était vide de tout meuble bien sûr et O’Hagan frissonna. Il lui semblait que la maison avait également perdu son âme.

Il fit demi-tour, puis monta l’escalier pour aller jusqu’à sa chambre. Il y déposa son sac. Plus tard, il irait chercher le matelas gonflable qu’il avait laissé dans le coffre et son sac de couchage. Dans la semaine, il irait choisir ses meubles. L’argent de l’assurance ne lui permettrait pas de racheter des meubles de la même qualité que ceux de son oncle, mais au moins, il aurait le strict minimum.

Il se dirigea vers la porte du fond qui menait au grenier et monta les quelques marches. Cette pièce vide, plus que toutes les autres, lui donna un sentiment d’abandon. C’est ici que se trouvait autrefois le sanctuaire de son oncle. Au centre s’y était trouvé un autel, sur le sol un Triskell, symbole protecteur celte et dans le coin au fond se trouvait une statue de dragon, son totem… Ou plutôt le totem de McLean… Il eut l’impression d’étouffer… C’était trop tôt. Il avait besoin de se ressourcer avant de se confronter à tout ça. Il redescendit au rez-de-chaussée et sortit. Dehors, il faisait encore chaud. Il ferma les yeux et inspira, sentant l’odeur de la forêt à quelques pas. Oui, c’était de ça dont il avait besoin.

Il laissa la porte ouverte derrière lui et se dirigea vers la lisière. Il pénétra sous les arbres et se laissa guider comme d’habitude vers le ruisseau par son chant cristallin. Même lorsque la maison était encore en chantier, il avait pris pour habitude de venir là pour se ressourcer. Il y venait chaque dimanche, pour être sûr de ne pas croiser un seul ouvrier. Ici, l’air était plus frais, mais encore si doux. Il écarta doucement les branches sur son passage et aperçut enfin les reflets d’or sur le ruisseau capricieux. Il s’installa au bord, les yeux plongés dans l’eau, comme s’il y décryptait un message que lui seul comprenait et comme par magie, toute la tension de la journée sembla le quitter. Ses épaules se dénouèrent, sa migraine s’envola et la pression sur sa poitrine disparut. Il s’allongea dans l’herbe, fermant les yeux et sa respiration se fit plus profonde. Son front se détendit et l’ombre d’un sourire se dessina sur son visage. Maintenant, il n’avait plus qu’à attendre. Comme à chaque fois.

Et il attendit, saisi d’un court instant d’angoisse en pensant que cette fois il ne se passerait rien, puis il perçut ce léger souffle caractéristique sur son visage et les picotements électriques sur ses joues. Il entendit son soupir et ressentit quelque chose frôler ses lèvres comme un battement d’ailes de papillon. Il ouvrit les yeux… Elle était là.

Son cœur bondit de joie, émerveillé à chaque fois devant ce miracle, doutant entre chaque visite qu’elle ne soit que le fruit de son imagination. Gwen était morte et pourtant, elle se trouvait devant lui, visible à ses yeux uniquement. Sa mort n’avait été qu’une étape, elle était devenue la Dame Blanche, l’esprit protecteur de la nature et la gardienne qui devait prévenir toute réapparition de Blackstone. Ils n’avaient pas pu être séparés. Pourtant cette présence était presque plus cruelle car il ne pouvait pas la toucher, il ne pouvait pas la prendre dans ses bras, elle était aussi tangible qu’un souffle d’air et lorsqu’il cherchait à l’atteindre, ses doigts la traversaient, ne laissant que le goût amer de la frustration. Mais son visage rayonnant baigné d’une lumière aussi douce qu’irréelle lui faisait bientôt oublier tout ça. Elle était un ange, son ange gardien. Combien pouvaient se targuer d’avoir la chance de témoigner de leur présence, de communiquer autant de fois qu’ils en avaient envie ? Il savait qu’il avait été privilégié par le destin en quelque sorte et mesurait toute sa chance de ne pas l’avoir perdue définitivement. Il ne bougea pas de peur qu’elle s’évanouisse. Elle lui souriait, penchée au-dessus de son visage, la tête inclinée et sa voix lui parvint dans un souffle.

— Bonjour… Tu m’as manqué…

— Pas autant qu’à moi, j’en suis persuadé…

Son sourire s’élargit et elle rejeta la tête en arrière. Il aurait pu se damner pour chacun de ces instants, gravant dans sa mémoire chaque geste, chaque parole. Elle replongea ses yeux dans les siens et son sourire laissa place à une moue interrogatrice.

— Tu l’as vu ?

— Non, je n’ai vu que son avocat… Maître Cumming…

— Ça ne me dit rien… Je serais bien curieuse de savoir qui est cet oncle Angus… Je ne pensais plus avoir de famille en Écosse…

— Il sait surtout dissimuler toutes les informations qui pourraient nous éclairer à son sujet. J’ai essayé divers contacts, je me suis plongé dans différentes bases de données… Rien… À part le fait qu’il soit extrêmement fortuné et qu’il vive en reclus dans sa demeure située dans le vieil Édimbourg… Mais pas d’adresse exacte, pas de photo, rien… On pourrait croire que c’est un fantôme… D’ailleurs, tu n’aurais pas des informations, toi, de l’autre côté ?

Son expression se ferma et ses yeux s’imprégnèrent de tristesse. Il se mordit la joue et s’en voulut. Il connaissait la règle mais une fois encore il avait cédé à la maladresse. Lors de leurs premières retrouvailles, alors que la communication était encore difficile, O’Hagan l’avait pressée de questions : Comment c’était de l’autre côté ? Où allait-elle quand elle disparaissait ? Est-ce qu’elle était dans une sorte d’univers parallèle ou était-ce une sorte de paradis ? Est-ce qu’elle y avait retrouvé leurs amis disparus ? Gwen n’avait pu répondre qu’une seule et unique chose :

— Patrick… Tu dois comprendre… Je ne suis plus Gwen… Je suis la Dame Blanche… C’est son pouvoir qui me permet de venir te voir… Mais il y a des choses que tu ne dois pas savoir… Il y a des choses que même moi je ne dois pas chercher à savoir…

Cette fois encore, la tentation avait été trop forte et il se sentit idiot quand elle s’éloigna de lui. De peur qu’elle ne disparaisse, il ajouta avec précipitation en se redressant sur ses coudes :

— Je suis désolé… Attends… Disons que je n’ai rien dit…

Elle s’était arrêtée près du cours d’eau, la tête baissée, le visage dissimulé derrière sa chevelure. Elle tourna la tête vers lui et lui sourit tendrement.

— Je sais à quel point cela peut être tentant, Patrick… Mais tu dois apprendre… Il y a aussi des choses qui échappent à ma connaissance. Si la Dame Blanche était omnisciente, crois-tu que Blackstone aurait pu survivre aussi longtemps ? Crois-tu qu’il aurait pu se débarrasser de son guide si facilement ? Crois-tu qu’elle aurait été vaincue ? Il y a des forces supérieures qui décident pour nous. Appelle ça le destin… Appelle ça Dieu… Appelle ça comme tu veux, mais au-delà des choses que tu ne dois pas encore connaître ni comprendre, il y a des choses que je ne connais ni ne comprends moi-même.

— D’accord, d’accord… J’ai été stupide. Ça a été plus fort que moi. Reviens…

Gwen lui fit face et sembla hésiter. Le cœur d’O’Hagan battait à tout rompre. Il ne voulait pas qu’elle disparaisse si vite, pas ce soir, encore un instant, rien qu’un petit instant… Ces rencontres éphémères étaient si cruelles ! Il avait compris que pour apparaître Gwen devait faire des efforts qui l’épuisaient. Avec le temps, elle gagnait en force et restait plus longtemps à ses côtés, mais sa visite était toujours trop courte à son goût. Il se sentait encore plus idiot de gâcher ces rares instants de bonheur. Enfin elle revint vers lui et il soupira de soulagement, tremblant de la tête aux pieds. Elle était si près maintenant, son visage intangible frôlant le sien en un chatouillement électrique. Il sentit la nécessité de se justifier.

— Je suis désolé… C’est juste que cette journée a été… J’en ai assez de toutes ces histoires ! Je voulais juste passer un moment de paix avec toi. À certains moments, j’ai l’impression que je ne sortirai jamais la tête de cette mélasse et…

— Ssshhh…

À présent, sa joue semblait caresser la sienne, il pouvait presque percevoir son souffle qui l’apaisait, lui rendait une paix intérieure qu’il pensait avoir perdue. Il ferma les yeux et il eut l’impression de sentir son parfum, puis vint la sensation étrange qu’il avait déjà ressentie la dernière fois, comme une pression délicate sur sa joue, la pression de ses doigts. Son cœur s’emballa et il se prit à rêver que sa main tout entière se pose sur son visage, que son corps devienne plus matériel lui aussi et qu’il l’engloutisse au creux de ses bras. Ce désir lui fit mal, mais il se concentra sur la légère pression de ses doigts. Il tenta de les emprisonner dans sa main pour prolonger le contact mais ne rencontra que la texture rugueuse de sa barbe naissante. La frustration lui fit mal et Gwen soupira. Il rouvrit les yeux. Elle le regardait avec empathie et déjà son image se faisait moins nette.

— Pour moi aussi, c’est difficile…

Il essaya de lui sourire mais il ne parvint qu’à esquisser un semblant de grimace. C’était une véritable torture mais pour rien au monde il n’aurait voulu que cela s’arrête. Il savait qu’une fois qu’elle aurait disparu, il ne la reverrait pas avant plusieurs jours. Il inspira profondément. Il n’y avait pas de raison qu’elle porte le poids de son chagrin. Le sien était déjà si lourd. Il parvint enfin à lui donner un véritable sourire. Il voulait que, si sa visite devait s’achever maintenant, elle parte en paix et il ne vivrait que pour leur prochaine rencontre.

— Ça ira, Gwen… Je te promets que ça ira…

Elle lui répondit mais sa voix lui parvenait difficilement.

— La… p… chaine… f… j… rest…ai… us… l… temps…

Elle s’écarta à nouveau et lui fit un doux geste de la main.

Puis elle se figea et sembla regarder au loin sur sa droite d’un air inquiet. Par automatisme, O’Hagan suivit son regard mais ne vit rien que des arbres.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle ne lui répondit pas mais semblait discuter avec une présence invisible. Son visage était maintenant empreint d’inquiétude.

— Gwen, qu’est-ce qu’il se passe ?

Elle se retourna vers lui et essaya de lui dire quelque chose.

— Quoi ? Je n’entends rien ? Qu’est-ce que tu veux me dire ?

Elle essaya de parler plus fort mais aucun son ne parvenait à O’Hagan. Alors elle reprit son souffle et tandis qu’elle disparaissait totalement, elle hurla de toutes ses forces, mais O’Hagan ne perçut qu’un faible chuchotement.

— McLeeeeeean…

McLean ? Pourquoi voulait-elle lui parler de McLean alors qu’ils se quittaient ? Partagé entre la tristesse de la séparation et l’appréhension causée par ce qui venait de se passer, il resta un moment immobile, interdit, fixant le vide là où quelques secondes plus tôt, elle s’était tenue.

Puis, comme à chaque fois qu’elle disparaissait, il sentit la morsure cruelle de la solitude. Quand Ellen était morte, le chagrin de la perte avait pu cicatriser avec le temps. Mais pour Gwen c’était différent. La plaie s’ouvrait à nouveau à chaque rencontre et son cœur saignait. Il cacha son visage entre ses mains, se concentrant sur son univers intérieur pour ne pas céder à la tentation de pleurer. Comme en état de choc, il frissonna. Il inspira profondément et releva la tête. Le soleil disparaissait déjà. L’air se faisait plus frais et la nature se parait de couleurs plus ternes à l’arrivée du crépuscule. Il était temps de rentrer.

Le pas lourd, il se dirigea vers la maison. Il sortit le matériel nécessaire pour dormir de son coffre et déposa le tout dans le salon. Soudain, l’idée de monter tout cela à l’étage lui paraissait être une tâche impossible à réaliser.

Il s’approcha de la cheminée et prépara une flambée qui, à défaut de réchauffer son cœur, réchaufferait au moins ses muscles endoloris. Il laissa les flammes s’élever et resta planté là, comme hypnotisé. Le silence de la maison était pesant et il avait besoin d’entendre une voix amie. Il s’assit à même le sol et sortit son téléphone portable de sa poche. Il pianota son numéro et attendit qu’elle décroche. À l’autre bout du fil, une voix franche, nette et directe.

— Oui ?

— Kathleen ? C’est moi. C’est O’Hagan.

— O’Hagan ? Alors ? Comment ça s’est passé ?

— Euh… Je ne sais pas… Mal, je crois. Ils rouvrent l’enquête.

— Merde !

Sa réaction le fit sourire. Kathleen Kennedy ne s’embarrassait pas de fioritures quand elle avait quelque chose à dire.

— Et qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Qui va se charger de l’enquête ?

— … Je ne sais pas. J’avoue que c’est le dernier de mes soucis.

— Vous voulez que je vienne témoigner ?

— Non… Non, ce n’est pas la peine… C’est gentil.

— Parce qu’il suffit d’un mot… Je ne vais pas vous laisser assumer ça seul. Je saute dans le premier avion pour Inverness.

— Merci Kathleen, mais j’aimerais ne pas avoir à vous demander de l’aide. Et puis je suis si fatigué de toute cette histoire… J’aimerais autant que tout ça se termine…

— Ne vous inquiétez pas. Ils ne peuvent rien prouver contre vous. Enfin, je crois… J’espère… Vous avez fait un travail exemplaire. Parfois je me dis…

— Oui ?

— Je me dis qu’on aurait dû faire porter le chapeau à Munro. Un peu plus, un peu moins…

— Sauf que vous l’aviez déjà arrêté au moment où nous sommes partis en montagne pour retrouver Gwen.

— Oui, mais Gwen avait disparu avant… Ça aurait pu marcher si vous m’aviez écoutée.

— Trop de choses seraient encore restées inexpliquées : l’incendie de ma maison, la mort de Shaun, celle de Seamus… Tant que le juge me soutenait, j’avais une chance. Mais cet avocat a l’air d’être plus que tenace. Il a réussi à pousser le juge dans ses retranchements. Il arrivera forcément un moment où je n’aurai plus que deux options : dire la vérité ou m’enferrer dans le mensonge. Quelle que soit la solution, je crois que je vais avoir du mal à m’en sortir avec une simple pirouette…

— Vous auriez dû accepter ma proposition de venir travailler avec moi à Londres.

— Kathleen… Ça n’aurait rien changé. Et puis… Vous savez très bien que ma place est ici.

— … Avec elle… Je sais… Comment le prend - elle ?

— On n’a pas vraiment eu le temps d’en parler. C’est toujours si court…

Sa voix se brisa sur ces mots.

— Vous êtes épuisé, O’Hagan. Où êtes-vous ?

— Je suis à Balmore. J’ai récupéré les clés ce matin.

— Ce n’est peut-être pas la bonne solution de rester seul ce soir dans cet endroit isolé…

— À Kirkton, je serai encore plus seul. Ici, même si je ne peux pas la voir, au moins je peux me dire qu’elle est là…

— Je n’aime pas vous entendre parler comme ça. Vous me promettez de ne pas faire de bêtises ?

— Quelles bêtises voudriez-vous que je fasse ? Vous savez bien que je suis quelqu’un de mortellement raisonnable.

— Ce n’est pas vraiment l’image que j’ai de vous…

Il sourit à nouveau.

— Merci, Kathleen pour votre soutien.

— J’aurais aimé pouvoir en faire plus.

— Vous avez déjà beaucoup fait. Beaucoup plus que vous n’auriez dû d’ailleurs…

— O’Hagan, je me bats pour la justice, pas forcément pour la loi… Ce qui s’est passé l’année dernière, aucune loi ne peut s’y appliquer. Par contre vous avez mis un coup de pied dans une fourmilière : trois avocats, un superintendant, un agent… Qui acceptera de croire que le système a été corrompu à ce point ? S’ils rouvrent l’affaire, cette fois-ci, j’ai bien peur que vous ne serviez de bouc émissaire… Et si vous dites la vérité, ils croiront que vous vous cachez derrière le surnaturel pour excuser vos crimes.

— Au départ, je vous appelais pour que vous me remontiez le moral.

— O’Hagan… Ça ne serait pas vous aider de vous cacher la vérité.

— Je sais… Je sais tout ça…

— Et vous ne voulez toujours pas que je vienne vous épauler ?

— Non… Je dois affronter cela seul.

— Ça me rappelle quelque chose. Vous n’avez pas changé…

— Vous m’aviez fait confiance alors…

— J’ai confiance en vous, O’Hagan. Ce sont les autres qui m’inquiètent.

— Merci, Kathleen.

— Vous me tenez au courant ?

— Je n’hésiterai pas, je le promets…

— Faites attention à vous…

— Vous aussi ! Bonne nuit.

Il raccrocha, posa le téléphone à côté de lui et se laissa gagner par la torpeur provoquée par la chaleur de l’âtre. Il rejeta la tête en arrière en baillant, s’étira en écartant les bras, puis s’allongea à même le sol. Il glissa son sac de couchage replié en forme de polochon sous sa tête et ferma les paupières. Le sommeil ne tarda pas à s’emparer de lui, un sommeil sans rêves conscients, sans être pourtant totalement serein. Son corps fut secoué de soubresauts comme s’il se battait contre un visiteur invisible. Il marmonna quelques mots incompréhensibles avant d’être brutalement tiré de ses songes par la sonnerie stridente de son portable.

Il mit un instant à réagir avant de comprendre ce qui se passait, puis tendit la main pour saisir son téléphone dont la sonnerie s’était tue. L’enveloppe qui lui indiquait qu’il avait un message clignotait. Qui cherchait donc à le joindre ainsi ? Il pianota dans son menu et découvrit qu’une personne avait déjà laissé trois messages sur sa boîte vocale. Ça devait être urgent. Il composa le numéro du répondeur et découvrit la voix stressée de Deidre Macmillan. Elle et son mari Peter avaient été les amis de Gwen. Ils étaient devenus les siens après que les tragiques événements de l’an précédent ne les aient rapprochés.

— Patrick ? Mais vas-tu répondre à la fin ? Tout le monde te cherche ! Rappelle-moi immédiatement, c’est urgent.

Les deux autres messages étaient du même acabit et O’Hagan commença à s’inquiéter. Il n’était pas dans la nature de Deirdre de s’alarmer autant. Il décida de la rappeler sur-le-champ, malgré sa voix ensommeillée.

— Allô ? Deirdre ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Patrick ? Dieu soit loué ! Où étais-tu passé ?

— Je m’étais assoupi… Qu’est-ce qu’il y a ? Quelque chose de grave est arrivé à Peter ?

— Non, Peter va très bien… C’est… Oh, mon pauvre petit… Comment te dire ça…

— Deirdre, dites-moi enfin ce que vous avez à me dire !

— C’est ton père, Patrick…

— Mon père ?

O’Hagan mit un instant avant de comprendre qu’elle ne parlait pas de Michael O’Hagan, mais de William McLean… McLean… Gwen avait voulu le prévenir. Son sang se glaça.

— Patrick… La police d’Édimbourg cherche à te joindre. Le professeur McLean est mort.

— Mort ?

— Son corps a été retrouvé aujourd’hui dans son appartement…

O’Hagan s’était redressé d’un mouvement devant l’horreur de la nouvelle. Pendant plus d’un an, il avait cherché à l’éviter. Maintenant, il comprenait que c’était toute une partie de ses racines, de son histoire qui venait de disparaître avec le professeur. Ce fut à peine s’il entendit Deirdre ajouter.

— Patrick, mon petit, la police d’Édimbourg voudrait que tu leur apportes ton aide.

— La police ? Mon aide ? Mais pour quoi faire ?

— La mort du professeur n’est pas naturelle, Patrick… Ton père a été assassiné !

II

O’Hagan était encore abasourdi par la nouvelle lorsqu’il prit la décision de partir sur-le-champ. À peine après avoir raccroché, il était monté à l’étage prendre son sac de vêtements et s’était précipité à sa voiture. Avant de démarrer, il avait jeté un dernier regard vers la forêt. Il aurait tellement souhaité pouvoir en parler avec Gwen, mais il ne parviendrait pas à la joindre de sitôt. Il ne pouvait pas se permettre d’attendre deux ou trois jours. Si McLean avait été assassiné, il devait comprendre pourquoi et il savait que dans toute affaire criminelle, plus le temps passait, plus ils auraient de mal à retrouver le meurtrier. Bien malgré lui, il devait avouer que cette nouvelle l’avait secoué. C’était une chose de refuser la paternité d’un géniteur qui l’avait abandonné. C’en était une autre de perdre un père pour la seconde fois, même s’il avait trop peu connu celui-ci.

Il était donc parti dans un état second, malgré l’heure tardive et avait roulé toute la nuit vers Édimbourg. Au petit matin, il était arrivé à Perth. Vers dix heures il avait traversé le Forth Bridge et avait pénétré dans la capitale. En près de dix ans de vie en Écosse, il n’y était venu qu’une seule fois, lors de son arrivée en provenance d’Irlande. Deirdre lui avait donné l’adresse du commissariat de Saint Leonard où se trouvait l’inspecteur en charge de l’enquête. Elle avait été incapable de lui dire pourquoi il avait cherché à le contacter, lui plutôt qu’un autre, alors qu’officiellement, rien ne liait les deux hommes. Après quelques détours, il avait enfin trouvé le commissariat et avait demandé à rencontrer l’inspecteur Joseph Forbes. On l’avait prié d’attendre dans une salle pour visiteurs. Il y était depuis bientôt deux heures et la fatigue de la nuit associée à l’épuisement nerveux dû à l’accumulation de mauvaises nouvelles depuis les dernières vingt-quatre heures commençaient à peser sur ses épaules. Il se trouvait seul, assis sur une vieille chaise bancale, son costume de la veille fripé, la mine défaite, des cernes sous ses yeux lourds de fatigue, se posant un millier de questions sans réponse logique. Pourquoi avait-on tué le professeur ? Qui pouvait bien lui vouloir du mal ? S’il se sentait menacé, pourquoi ne l’avait-il pas appelé ? Était-ce un crime crapuleux ? Un junky à la recherche d’argent pour sa dose quotidienne ? Pourquoi la police voulait-elle le voir lui ? Le soupçonnaient-ils ? C’était impossible, il n’avait pas quitté Inverness ces derniers jours et ses collègues pouvaient en témoigner. Puis, totalement harassé, il fut envahi par un sentiment de culpabilité. Avait-il été trop dur envers le professeur ? N’aurait-il pas dû chercher à le revoir depuis tout ce temps ? Était-il passé à côté de son unique chance de comprendre pourquoi il les avait abandonnés, lui et sa mère ?

Il ferma les yeux et rejeta la tête en arrière, se cognant maladroitement contre le mur et il soupira. Son esprit était embué, il ne parvenait plus à raisonner. La migraine de la veille était revenue et avec plus d’ampleur. Il se frotta les yeux et se sentit glisser vers une légère somnolence tout en se battant pour garder un minimum de vigilance. Il espérait qu’il n’aurait plus beaucoup de temps à attendre. Rester là sans savoir était un supplice.

Ce fut à cet instant qu’un homme, à l’allure débonnaire, entre deux âges et le front largement dégarni, entra. O’Hagan sursauta et se redressa. Ses yeux piquaient et il dut faire un effort pour se lever et serrer la main de l’homme qui avait l’air soucieux et aussi fatigué que lui.

— Inspecteur O’Hagan ? Inspecteur Forbes, police criminelle d’Édimbourg… Vous avez fait vite. Je vous en remercie.

— Je suis arrivé aussi vite que j’ai pu. Comment avez-vous su que vous deviez me contacter ?

— Son journal… Oui, il consignait dans un journal ce qui lui semblait important. Votre nom est apparu à tant d’occasions que nous avons pensé que vous pourriez nous éclairer dans cette affaire.

— Attendez, attendez… Que tout soit bien clair… Vous me soupçonnez ?

Forbes laissa s’échapper un petit rire ironique.

— Vous n’avez pas la conscience tranquille ?

Il ne laissa pas le temps à O’Hagan de répondre.

— Nous ne vous soupçonnons aucunement, inspecteur. Vous n’auriez pas eu matériellement la possibilité d’être sur le lieu du crime hier matin et dans l’après midi au tribunal d’Inverness. Vous n’avez pas le don d’ubiquité ni de téléportation, si je ne me trompe pas…

O’Hagan aurait dû s’en douter, l’homme avait déjà vérifié, c’était un professionnel, il pouvait le lire dans son regard.

— Mais dans ce cas, qu’espérez-vous que je vous dise ? Je ne pourrai pas vous être d’une grande aide. Je ne l’ai pas vu depuis plus d’un an… Et nous nous connaissions à peine… Je ne comprends pas pourquoi mon nom apparaît tant dans son journal et…

Forbes leva la main pour l’interrompre.

— Vous avez l’air d’avoir aussi peu dormi que moi. Ça vous dirait d’aller prendre un café dans le pub d’en face ? On pourrait discuter de tout ça plus tranquillement.

— Heu… Oui… Oui, bien sûr… C’est une bonne idée.

Forbes passa devant lui pour lui montrer le chemin et O’Hagan en profita pour l’observer avec méfiance. Cet homme, derrière son allure bienveillante, semblait loin d’être un idiot. Il avait une longueur d’avance sur lui et ça ne lui plaisait pas du tout. Il savait déjà qu’il se trouvait la veille au tribunal d’Inverness. Il était évident qu’il savait également pourquoi il s’y trouvait. Malgré son statut de policier, une fois les soupçons formulés, il aurait toujours l’air d’être coupable d’une manière ou d’une autre. Et il y avait eu bien trop de morts autour de lui pour qu’il en soit autrement. Il inspira profondément. Il ne devait pas céder à la paranoïa non plus. Forbes avait demandé son aide, rien d’autre. Ils pénétrèrent dans le pub et s’installèrent au fond devant deux cafés noirs. Forbes resta silencieux. O’Hagan savait très bien qu’il s’agissait là d’une méthode classique de manipulation mais il ne put s’empêcher de céder à l’envie de demander :

— Alors ?

— Alors quoi, inspecteur ?

— Si vous me racontiez les détails ? Et si vous me disiez enfin pourquoi je suis là ?

Forbes sourit et son regard brilla d’une étincelle malicieuse.

— Inutile de tourner autour du pot, n’est-ce pas ? Après tout, vous êtes de la maison…

Forbes saisit une sacoche qu’il avait emmenée avec lui et sortit une pochette d’où il tira un petit livret relié de cuir noir.

— C’est ce que j’ai appelé son journal, il était posé sur son bureau. Il y a plusieurs entrées à votre nom. Il est vrai que la plupart des dates correspondent à votre rencontre l’année dernière.

Il ouvrit le carnet à une page qu’il avait repérée au préalable et lut.

Ryan est venu demander mon aide. Vais rencontrer Patrick à Inverness. C’est un homme à présent. Difficile de lui cacher la vérité, mais j’ai promis de ne rien dire. Il est inspecteur. Inspecteur Patrick O’Hagan… Je suis si fier de lui. Mais comment lui faire comprendre sans me trahir…

Il tourna la page. L’entrée suivante avait été écrite bien plus tard, bien après les événements fatidiques.

Tout est fini. Enfin fini. Et Patrick a survécu. Et maintenant qu’il sait, j’espère qu’il me pardonnera un jour. Je lui ai donné les clés de la maison d’Inverness. Peut-être qu’en vivant dans la maison de ses ancêtres, il comprendra… Il comprendra que je n’ai pas eu le choix…

Forbes s’arrêta pour fixer O’Hagan dont l’émotion se trouvait à fleur de peau. Entendre ces mots le troublait plus qu’il n’aurait voulu l’admettre.

— Si je comprends bien ce que signifient ces phrases, le professeur était votre père… Et vous ne l’avez appris que l’année dernière…

— … Oui… Oui, c’est exact…

— Ça a dû être un choc… Et sa disparition brutale doit l’être également… Je vous prie d’accepter mes condoléances.

Une fois encore, O’Hagan se demanda s’il était ironique mais son front sérieux laissait supposer que ses condoléances étaient sincères.

— Mais… Vous m’avez dit ne pas avoir eu de ses nouvelles depuis un an… Alors, pourquoi y a-t-il eu une dizaine d’entrées sur vous dans ce carnet depuis ? Et ces photos ? D’où viennent-elles ?

O’Hagan releva la tête, interdit.

— Quoi ? Faites voir ?

Il saisit le carnet et vit quelques photos coincées entre les pages, des photos prises à son insu, avec son plâtre et ses béquilles devant la maison de Balmore en travaux, sortant du commissariat d’Inverness, en train d’acheter le journal… McLean l’avait fait suivre ? Dans quel but ? Ou alors il avait pris ces clichés lui-même ? Mais quand ? Et pourquoi ne s’était-il pas manifesté alors ? Il reporta son attention sur l’écriture appliquée sur le carnet.

6 Mai : Patrick semble en bonne voie de guérison. Physiquement en tout cas… Son cœur mettra plus de temps à cicatriser… Le mien saigne encore après tant d’années…

10 Juillet : Patrick va bien. Il ne se doute de rien. Il ne doit pas savoir. Je peux régler ça tout seul…

8 Décembre : Rien ne va plus. Il a menacé de tout dire à Patrick. Je ne peux pas le laisser faire. Cette fois je le protégerai à tout prix…

5 Avril : Il est venu ce soir. Nous sommes arrivés à un accord. Comme convenu, il m’a donné les photos de Patrick. Il a l’air si malheureux. Je devrais peut-être l’appeler…

14 Mai : Cette fois il va trop loin. Je ne peux pas accepter ce chantage. Demain, j’appelle Patrick.

O’Hagan tourna la page pour lire la suite mais découvrit que le reste des pages avait été arraché. Il leva la tête vers Forbes d’un air perplexe. L’inspecteur haussa les épaules.

— Ne me demandez pas, je n’en sais pas plus que vous. Le carnet était dans cet état lorsque nous l’avons trouvé… Vous n’avez jamais su qu’il vous faisait suivre ? À aucun moment ?

— Non… Non… C’est complètement insensé !

— Il n’a jamais cherché à entrer en contact avec vous ?

— Non… Enfin, si, une fois… Mais je n’ai pas répondu.

O’Hagan sentit à nouveau la morsure de la culpabilité. Était-il possible que McLean ait cherché à le protéger d’un danger quelconque ? Ou peut-être avait-il tenté de l’appeler à l’aide ? Et il avait fait la sourde oreille. Mon Dieu… Qu’avait-il fait dans son entêtement stupide… La nouvelle lui coupa le souffle.

— Auriez-vous tout de même une idée, même si ce n’est qu’un vague soupçon, sur l’identité de ce il ?

— Non, je ne vois pas. Je… Je ne le connaissais pas si bien que ça… Nous n’avons jamais vraiment discuté.

— Vous ne lui connaissiez aucun ennemi, aucune personne qui aurait pu souhaiter sa disparition ?

— Comment voulez-vous que je le sache ?

— Et si vous me parliez des événements de l’année dernière. Toutes ces morts, toutes ces disparitions ? Y aurait-il une chance, aussi infime soit-elle, pour que tout cela soit lié ?

O’Hagan hésita un instant et sentit un frisson d’effroi descendre le long de son dos. Non, il était sûr de lui. Blackstone n’était plus et tous ceux qui s’étaient acharnés à le ressusciter étaient soit morts, soit en asile psychiatrique.

— Non, c’est impossible.

— Dois-je seulement vous croire sur parole ?

— Étant donné que je ne pourrais rien prouver, vous n’avez pas d’autre choix.

O’Hagan avait répondu sur la défensive et le regretta en lisant la déception sur le visage de l’inspecteur. Forbes, semblait-il, ne désirait que faire son travail au mieux. C’était un allié, pas l’ennemi. Ça faisait trop longtemps qu’O’Hagan se méfiait de tous. Il devrait bien réapprendre un jour à faire confiance à quelqu’un. C’était peut-être le moment d’essayer.

— Je suis désolé… Je suis bouleversé. Je n’aurais pas dû vous répondre de cette façon. Toutes les personnes liées à l’affaire de l’année dernière sont décédées. Le seul survivant est William Munro. Il a été arrêté alors qu’il venait d’assassiner une fillette de neuf ans. Il a été interné dans un hôpital psychiatrique et est enfermé sous bonne garde dans l’aile des grands malades psychopathes. Il est en isolement total et n’a aucune chance d’en sortir un jour.

— Ça ne nous facilite pas la tâche. Ça veut dire que notre meurtrier est quelqu’un qu’il connaissait mais vous n’avez aucune idée de son identité…

— Vous avez interrogé les gens qu’il côtoyait à l’université ? L’année dernière il avait publié une théorie qui lui avait valu de s’attirer les foudres de beaucoup de monde.

— J’y ai passé la nuit. Ça n’a rien donné. Et je ne pense pas qu’une simple théorie puisse être le mobile du meurtre. Il faut que ce soit quelque chose de bien plus grave…

— Y aurait-il quelque chose que vous m’ayez caché ?

— Je sais que vous faites partie de la maison, mais… en raison de votre lien avec la victime, je ne sais pas si je fais bien de vous montrer ça.

Forbes sortit une autre photo de son sac. C’était une photo de la scène du crime. Le cadavre reposait sur le sol. Il la tendit à O’Hagan qui la saisit d’une main tremblante. Il avait vu des centaines de crimes dans sa carrière mais rien ne l’avait préparé à supporter l’extrême violence avec laquelle on avait mis fin à l’existence du professeur McLean. Le corps reposait sur le dos, entièrement nu, et au milieu de sa poitrine, là où l’année dernière encore il avait un tatouage représentant un fier dragon, il y avait un trou béant. Le cœur avait été sauvagement arraché. Tout avait dû se passer très vite car dans ses yeux vitreux, on pouvait encore y lire de l’étonnement.

O’Hagan sentit la nausée monter en lui et il mit la main devant sa bouche. La pièce sembla tanguer autour de lui.

— Mon Dieu… C’est affreux…

— Je vous l’accorde. Surtout qu’il semble que la blessure n’ait pas été faite avec un objet coupant… On a retrouvé des griffures à côté de la plaie. Il semblerait que cela ait été fait à mains nues.

— À mains nues ? !! Mais il faudrait une force surnaturelle pour faire ça ?!

— Oui, et comment expliquer que le professeur ait été nu ? Ses vêtements n’ont pas été enlevés post-mortem. Pourquoi aurait-il été nu devant son meurtrier ? A-t-il été obligé de se déshabiller ? S’agissait-il d’une mise en scène ?

— Vous ne supposez tout de même pas que le professeur s’adonnait à des pratiques suspectes ?

— Pour tout vous dire, c’est le cadet de mes soucis. Ce qui m’interpelle le plus… Vous allez trouver ça dément… La porte était fermée de l’intérieur. Toutes les fenêtres étaient closes également. Le meurtrier n’a donc eu aucune issue logique possible…

— Vous voulez dire comme dans les histoires de Poe ?

— Sauf que dans ce cas, il n’y avait même pas de cheminée et je vois mal comment le professeur aurait pu fermer la porte avec un cœur en moins !

— Tout ça est complètement dingue !

O’Hagan était comme hypnotisé par la photo. Il ne pouvait pas détacher son regard du corps sans vie, malgré l’horreur que cela lui inspirait. Forbes, de son côté, semblait hésiter.

— Je sais que cela va à l’encontre de la règle… Je ne devrais pas vous demander ça, mais… Il paraîtrait que vous ayez été confronté à des événements difficilement explicables l’année dernière… Je ne dis pas que cela fait de vous un spécialiste mais… Moi, j’y perds mon latin. J’ai vu des trucs bizarres dans ma carrière… Mais ça, ça me dépasse. On m’a dit que vous n’étiez sur aucune affaire à Inverness actuellement. Accepteriez-vous de nous épauler ?

— Vous me demandez d’enquêter sur la mort de mon propre père ?!!

Mon père… C’était la première fois qu’il l’avait appelé ainsi et il avait fallu qu’il meure pour se rendre compte du vide qu’il allait laisser. Si Forbes remarqua son trouble, il n’en laissa rien paraître.

— Pas officiellement bien sûr ! La hiérarchie refuserait… Mais si vous preniez quelques jours de congé. Je ne serais pas contre un petit coup de main…

— Mais qu’est-ce que je pourrais vous apporter de plus qu’un autre de vos collègues ?

— Un regard… disons… différent… plus ouvert…

O’Hagan dévisagea Forbes.

— Pourquoi ai-je l’impression que vous ne me dites pas tout ?

Forbes éclata de rire.

— Vous voyez ! C’est pour ça que j’ai besoin de vous !

Mais il retrouva subitement son sérieux.

— Vous avez raison, je ne vous dis pas tout. Il y en a eu un autre…

— Un autre ?

— Oui, un autre. Un autre cadavre… Même conditions inexplicables. C’était il y a trois mois. Le 13 Mai…

— La veille de la dernière entrée du professeur…

— Je suis persuadé que c’est de cela dont il parlait quand il disait que l’autre allait trop loin. Il savait et c’est pour cela qu’on l’a tué.

Forbes jeta un regard anxieux autour de lui et se pencha sur la table pour lui dire sur le ton de la confidence :

— Écoutez, O’Hagan, je fais ce métier depuis près de trente-deux ans, je ne suis pas né d’hier, mais… Vous allez me prendre pour un dingue. J’ai beau retourner l’affaire dans tous les sens… On dirait que ces deux victimes ont été tuées par… par un putain de fantôme… Je ne vois pas d’autres explications. Vous imaginez ça ? Si je racontais ça à mon chef, je serais bon pour la retraite anticipée !!

Parce que lui, O’Hagan, était forcément le genre de type qui pouvait gober tout ça ?… Il se demanda quel genre d’histoires avait pu circuler sur son compte et sur les événements de l’an passé pour que tout le monde pense qu’il était devenu une sorte de chasseur de fantômes ?

— Qu’est-ce qui vous fait croire que c’était un fantôme ?

— Mais les conditions dans lesquelles les deux corps ont été retrouvés. Dans les deux cas, les victimes ont été retrouvées dans des lieux clos de l’intérieur, sans issue possible…

— Qu’en était-il de la première victime ?

— Une femme, la quarantaine. Elle tenait une galerie d’art dans la nouvelle ville. On a retrouvé son corps, le cœur arraché, au beau milieu de ses toiles, alors que l’alarme avait été branchée. Au moindre mouvement du meurtrier, elle se serait mise en marche et aurait alerté la police. Pourtant, le cadavre n’a pas été retrouvé avant 48 heures. Ses voisins pensaient qu’elle était partie en week-end avec un homme plus jeune qu’elle. C’est un client qui avait rendez-vous avec elle le lundi matin qui nous a appelés. Sinon, elle aurait pu rester comme ça pendant encore des semaines.

— Vous avez parlé d’un homme plus jeune qu’elle ?

— Nous n’avons eu qu’une description assez vague, rien de probant.

— Et pour le professeur ? Pas de témoin ? Aucun bruit rapporté par les voisins ?

— Rien.

— Mais alors ? Comment avez-vous su ?

— Un coup de fil. Anonyme bien sûr… On n’a pas réussi à le localiser, mais à nouveau, c’était une voix masculine, même si elle était masquée.

O’Hagan jeta un nouveau regard sur la photo. Ce que Forbes sous-entendait était tout bonnement surréaliste. La clé du mystère se trouvait certainement là, quelque part…

— Vous pouvez m’amener sur la scène du crime ?

— Ça veut dire que vous acceptez ?

— Ne vous emballez pas. On m’attend à Inverness.

— Si c’est pour votre supérieur que vous vous inquiétez, il a été ravi de vous donner deux semaines de congé… Si c’est le tribunal qui vous inquiète, je me suis porté caution… Je me suis chargé de tout ça ce matin et je dois dire qu’ils n’ont pas beaucoup résisté à l’idée, comme s’ils n’étaient pas mécontents de vous éloigner pendant quelque temps d’Inverness.

— Votre question de tout à l’heure n’était donc que purement rhétorique, en fait vous voulez dire que je n’ai pas le choix ?

— Je veux seulement dire que justement, vous n’avez plus aucune excuse pour refuser…

Il sourit et tendit la main vers O’Hagan d’un geste amical. O’Hagan hésita, puis la serra pour donner son accord. De toute manière, il n’aurait jamais accepté de repartir sans que la moindre piste n’ait été découverte.

Sans un mot de plus, Forbes se leva et lui fit signe de le suivre à l’extérieur. Il s’arrêta devant une vieille Austin qui devait au moins être aussi âgée que lui. Forbes remarqua le regard inquiet d’O’Hagan et lui donna une grande tape sur l’épaule.

— Ne vous inquiétez pas, ça c’est de la mécanique fidèle, elle ne m’a jamais laissé tomber.

O’Hagan ne répondit rien mais n’en pensa pas moins et pria pour qu’ils n’aient pas beaucoup de route à faire. Mais heureusement pour ses nerfs, le professeur n’habitait pas loin apparemment. Forbes bifurqua dans Montague Street, remonta Clerk Street puis Nicolson Street avant de se garer dans Chambers Street, près d’un arrêt pour taxis.

— On n’est plus très loin mais on va y aller à pied. À cette période de l’année, plus on s’approche du château, plus les rues sont impraticables. C’est la rançon du succès, que voulez-vous. Trois semaines de festival en août, ça en attire du monde ! Et puis quelle idée d’habiter aussi près du cimetière de Greyfriars. Tous les touristes viennent voir les lieux hantés par Bobby et le vieux Mackenzie…

Le soleil était pesant. Il était bien plus de midi. O’Hagan retira sa veste sous laquelle il avait l’impression de cuire, déboutonna un autre bouton de sa chemise et suivit Forbes dans les rues noires de monde. Au loin, il percevait le brouhaha de la foule et la musique des spectacles de rue qui se trouvaient sur le Royal Mile. De l’autre côté de la rue, des touristes prenaient en photo la statue d’un petit bichon noir posté sur une colonne. Derrière la statue, un pub arborait fièrement le nom du chien, Bobby, qui avait fidèlement veillé sur la tombe de son maître jusqu’à sa propre mort. Son fantôme était censé hanter le cimetière de Greyfriars dans lequel son maître avait été enterré. Des médiums s’étaient même déplacés pour vérifier cette hypothèse et avaient conclu que les fantômes qui s’attaquaient aux visiteurs du cimetière étaient plutôt ceux du cruel MacKenzie et de ses victimes, les Covenanters, emprisonnés et torturés là sous les ordres du roi Charles II. Ils avaient même tenté un exorcisme. O’Hagan sourit. Décidément, à Édimbourg, comme dans tout le reste de l’Écosse, on prenait les spectres très au sérieux, même celui d’un petit chien. Il regarda Forbes et se demanda si le policier ne s’était pas laissé contaminer par la fièvre spectrale ambiante.

Mais Forbes continua d’avancer sans prêter plus d’attention à la foule et s’engagea dans une plus petite rue appelée Candlemaker Row. Des échoppes multicolores étaient alignées sur la gauche : un restaurant Thaïlandais, un magasin de vêtements traditionnels, une boutique de tatouages et un magasin qui vendait des bijoux d’inspiration celte et qui proposait de vous lire la bonne aventure en prime… Des attrape-touristes… Mais de deuxième zone. Rien à voir avec les boutiques de High Street. Les vitrines étaient sales, les peintures écaillées. Plus loin, certaines vitrines arboraient un immense panneau à louer. Le quartier ne semblait pas profiter de l’effervescence qui se situait à quelques pas de là. Pourquoi le professeur vivait-il ici ? N’avait-il pas les moyens d’habiter dans un quartier plus luxueux ? Sa renommée n’était plus à faire. Était-ce un choix de venir vivre ici ?

Ils descendirent encore la rue et s’arrêtèrent devant un immeuble qui semblait un peu moins miteux que les autres. Forbes sortit une clé et ouvrit la porte du porche qui menait à une petite cour intérieure. O’Hagan leva la tête pour regarder les fenêtres des appartements situés tout autour. Il ne perçut aucun mouvement. Se pouvait-il qu’aucun voisin n’ait remarqué quoi que ce soit la veille au soir ? Il suivit Forbes qui traversa la cour et pénétra dans la bâtisse en face. Il monta les escaliers. Un étage, deux étages, troisième et dernier étage… Sous les toits ? McLean vivait sous les toits ? Comme pour répondre à son étonnement, il vit les bandes des scellées installées par la police. Forbes sortit une autre clé et ouvrit la porte. Puis il s’écarta afin de laisser passer O’Hagan devant.

— À vous l’honneur.

O’Hagan hésita un instant. Que faisait-il ici ? Qu’espérait-il trouver que ses collègues d’Édimbourg n’avaient pas déjà trouvé ? C’était ridicule. C’était une excuse. En fait, il ne désirait qu’une chose, voir les lieux, pour rendre cette histoire plus tangible, pour comprendre qu’il n’avait pas rêvé, que c’était bien la réalité. Il inspira comme s’il s’apprêtait à plonger en apnée et se pencha pour passer en dessous des bandes.

L’intérieur était très sombre et O’Hagan attendit que ses yeux s’adaptent avant d’avancer plus loin. Il se trouvait dans une pièce assez petite, à peine plus grande qu’une chambre de bonne. Deux fenêtres poussiéreuses lui faisaient face. Sur sa droite se trouvait un bureau submergé de papiers divers. À côté étaient empilées des dizaines et des dizaines de livres dans un désordre spectaculaire. Sur la gauche, il y avait un lit une place, et plus près de lui, une petite kitchenette avec plaques électriques et un mini-frigo intégré. À côté de lui, une minuscule salle de bains, avec douche et toilettes, qui avait tout juste la taille d’un placard. Ça ressemblait plus à une chambre d’étudiant qu’à l’appartement d’un professeur d’université, même sous-payé.

— Il vivait là ?

— Je sais, ça peut paraître étonnant. C’est une des chambres louées par l’université. Il y vivait depuis près de 40 ans. Il l’avait louée quand il était étudiant. Il a décidé de la garder par la suite, d’après l’administration. Il passait pour un original…

O’Hagan reporta son attention vers le centre de la pièce, sur le parquet où s’étalait une tache plus sombre. C’était à cet endroit qu’il s’était vidé de son sang. Il contrôla le tremblement de ses mains et s’accroupit.

— Dans quel sens était positionné le corps ?

— La tête vers nous et les pieds vers le bureau.

— Vous voulez dire qu’il tournait le dos à la porte ?

— Et que le criminel se trouvait entre lui et le bureau. Difficile dans un endroit aussi confiné de ne pas voir l’agresseur.

— Et où étaient ses vêtements ?

— Pliés sur la chaise, à côté du lit, où ils sont toujours. Notre avis est qu’il sortait certainement de sa douche. La serviette était en boule devant la porte de la salle de bains.

O’Hagan s’approcha des vêtements et hésita avant de fouiller les poches.

— Je suppose que vous n’avez rien trouvé ?

— Rien de probant. Juste un morceau de papier avec de la poésie…

— De la poésie ?

O’Hagan sortit le morceau de papier plié sous une pochette plastifiée. L’écriture était élégante et affirmée.

L’histoire des temps qui ne sont plus est pour le barde un trait de lumière ; c’est le rayon de soleil qui court légèrement sur les bruyères, mais rayon bientôt effacé, car les pas de l’ombre le poursuivent ; ils le joignent sur la montagne ; le consolant rayon a disparu.

— Qu’est-ce que c’est ?

— On ne sait pas, en tout cas, c’est son écriture, regardez…

Forbes lui tendit le journal et O’Hagan compara. Il avait raison, l’écriture était identique.

— Peut-être s’adonnait-il à l’écriture ?

O’Hagan ne répondit pas et s’approcha du bureau, gardant le poème dans la main. Des papiers étaient entassés sans aucun ordre apparent.

— Et là ? Vous avez trouvé quelque chose ?

— Des notes historiques, des comptes, des lettres provenant de ses collègues. Des insultes pour la plupart… On a emmené tout ce qui nous paraissait utile.

O’Hagan se retourna vers Forbes et sursauta. L’espace d’un infime instant, il avait cru voir le rideau de douche bouger derrière le policier. Il se dirigea vers la salle de bains, mais la douche était vide, bien sûr. Que s’attendait-il à trouver ? Les élucubrations de Forbes le rendaient nerveux. Et il avait besoin de sommeil.

— Je peux voir le corps ?

— Vous ne voudriez pas vous reposer un peu avant de vous plonger sérieusement sur l’affaire demain ? J’ai réservé une chambre pour vous dans un hôtel de York Place…

— Inspecteur Forbes… Cet homme qui est mort était mon… géniteur. Je pense avoir le droit de le voir une dernière fois.

O’Hagan était épuisé et il savait que ce n’était pas une bonne idée, mais même en présence de cette tache de sang séché sur le sol, seule la présence du cadavre lui ferait accepter la réalité. Forbes hésita encore un instant et répondit à contrecœur.

— Très bien, le corps est à la morgue de Cowgate. C’est à deux pas d’ici.

— Vous pouvez me laisser les clés ? J’aimerais revenir demain.

— Je peux passer vous chercher.

— Non, j’aimerais passer quelque temps ici. Seul… Il y a peut-être un indice qui me mettra sur la voie, mais j’ai besoin d’y réfléchir. Sans être dérangé…

Si Forbes s’en offusqua, il n’en montra aucun signe et lui tendit les clés en haussant les épaules avant de lui tourner le dos pour sortir. O’Hagan le suivit et ils sortirent du bâtiment sans ajouter un mot. Il savait que Forbes commençait certainement à regretter de lui avoir demandé de l’aide, mais s’il connaissait les compétences d’O’Hagan comme il le prétendait, alors il faudrait qu’il lui fasse un minimum confiance.

Ils continuèrent à descendre Candlemaker Row et tombèrent sur Cowgate Street. Forbes tourna à droite et passa en dessous du pont George IV. La rue se trouvant en contrebas était sombre. Les rayons du soleil semblaient ne jamais l’atteindre. Un endroit parfait pour une morgue. Ils passèrent en dessous du South Bridge et Forbes s’arrêta devant un immeuble lugubre, qui semblait tout droit sorti d’un roman policier Victorien. O’Hagan s’attendait même à trouver Mr Hyde caché dans l’obscurité du porche frontal. Forbes ouvrit la porte et le laissa entrer en premier.

— Je vous laisse y aller, je dois voir le médecin légiste dans son bureau pour discuter de ses conclusions, même si le mystère de la cause de la mort n’est pas très grand. Vous trouverez le corps dans la salle commune, tout droit devant vous, la double porte…

Jolie manière de signifier à O’Hagan que c’était encore lui le responsable de l’enquête et qu’il n’était que son invité. Il s’éloigna sur la gauche et O’Hagan s’avança, tout droit. Il inspira profondément avant de pousser la double porte. Il détestait les odeurs de morgue, il n’avait jamais pu s’y faire. Momentanément ébloui par la lumière crue des néons, il perçut ensuite trois chariots alignés au centre de la pièce. Il n’y avait pas foule de clients pour le légiste malgré l’afflux de touristes qui triplait la population locale. Il s’approcha et lut les étiquettes accrochées à l’orteil des cadavres. Le premier fut le bon…

Ça y était. Maintenant il ne pouvait plus reculer. Il contourna le chariot et se pencha vers le drap pour le soulever. Ses mains n’étaient plus les seules à trembler. Ses jambes flageolaient également et le café ne demandait qu’à s’échapper de son estomac. Il prit deux grandes nouvelles inspirations et replia le drap jusqu’à la blessure du thorax. Le choc fut immédiat. La photo était une chose, la réalité était pire. Il crut qu’il allait tourner de l’œil. La pièce tangua et il s’agrippa au chariot qui menaça de s’écrouler. C’est alors que là, au cœur du thorax, il crut voir quelque chose de brillant. Luttant contre le malaise, il s’approcha. Il y avait bien quelque chose. C’était tout bonnement impossible, le légiste ne pouvait pas être passé à côté de quelque chose d’aussi évident. Il regarda par-dessus son épaule et tendit l’oreille. Rien. Il devait toujours discuter avec Forbes. S’il voulait voir ce qu’était cet objet, il devrait plonger la main dans la plaie lui-même… Non, il ne pouvait pas faire ça… Il inspira profondément pour se donner du courage et demanda pardon silencieusement à la dépouille dont le visage avait retrouvé un semblant de sérénité. Au moment où il se résolut à approcher la main de la blessure, il entendit un bruit derrière lui. Pensant avec soulagement voir Forbes débouler avec le légiste, il se retourna à nouveau… Personne… Il se concentra sur la plaie béante et à l’odeur pestilentielle et s’apprêta à y plonger la main pour de bon cette fois, inspira et retint son souffle… Mais une intense douleur à la tête le stoppa net et il perdit connaissance.

III

— Vous allez avoir une belle bosse !

O’Hagan serra les dents et tenta de s’éloigner de la pression des doigts du légiste. Forbes et lui l’avaient retrouvé sur le sol, inanimé. Quelqu’un avait profité d’un court instant d’inattention pour se faufiler derrière lui et le frapper en traître.

— Vous avez eu de la chance qu’il ne vous fracasse pas le crâne… Vous n’avez vraiment vu personne ?

Forbes se tenait à présent devant lui, debout et appuyé contre le mur, les bras croisés, dans le bureau du légiste. O’Hagan, assis sur une chaise, la tête penchée en avant, savait très bien où il voulait en venir.

— Ce n’est pas parce que je ne l’ai pas vu qu’il était invisible !

— Du calme… Je n’ai rien dit de tel !

— Vous n’avez vu personne sortir ?

— On a entendu le fracas des outils de consultation lorsque vous vous êtes effondré dessus et on est arrivés quelques secondes après seulement. Si quelqu’un s’était échappé de la salle, il serait obligatoirement passé devant nous… Or… Nous n’avons vu personne…

— Vous avez des caméras de surveillance ?

Forbes et le légiste se mirent à rire.

— C’est une morgue ici, pas la banque d’Angleterre ! Il est loin le temps où on dérobait des cadavres, pas besoin de caméra de surveillance. Vous n’avez rien de cassé mais je vous conseille tout de même de vous reposer. Et arrêtez de bouger comme ça… Mes clients sont bien plus dociles que vous.

— Vos clients sont surtout morts ! Dites, pourquoi n’avez-vous pas relevé l’objet métallique qui se trouvait dans la cage thoracique du professeur ?

— Un objet métallique ? Quel objet métallique ?

— Ne me dites pas que vous n’avez rien vu. J’étais sur le point de m’en saisir quand on m’a frappé.

— J’ai moi-même pratiqué l’autopsie du professeur ce matin et j’allais d’ailleurs le recoudre, vous pouvez regarder les photos, il n’y avait aucun objet étranger dans la poitrine du professeur et je n’y ai rien laissé, je suis un professionnel !

Le médecin lui tendit une pochette de photos. O’Hagan les regarda minutieusement et le légiste disait vrai. Il n’y avait rien. Pourtant, il était sûr de ne pas avoir rêvé. Il se leva d’un air décidé, chancela un moment, la vue brouillée et le sang tambourinant sur ses tempes, puis, une fois le malaise passé, il se dirigea vers la salle où étaient entreposés les corps. Il devait le voir pour y croire. Forbes et le médecin le suivirent docilement mais ne purent cacher leur perplexité.

O’Hagan ouvrit les deux portes battantes à la volée et se dirigea vers le cadavre du professeur. Il s’arrêta à un mètre ou deux. Il voulait vérifier si quelque chose avait été bougé, mais rien ne semblait avoir changé à part les ustensiles qu’il avait fait tomber dans sa chute. Et s’il ne trouvait rien ? Cela ne voudrait rien dire… Celui qui l’avait assommé aurait pu dérober l’objet. Mais dans quel but ? Et pourquoi n’était-il pas sur les photos avant ? Il s’approcha. Le drap était toujours tiré, comme il l’avait fait lui-même. Il se pencha au-dessus du corps et fut soulagé de voir qu’il n’avait, non seulement, pas rêvé, mais également que l’objet était encore là.

— Là ! Voyez ! Je n’ai pas eu d’hallucination !

Le légiste s’approcha et s’immobilisa, interdit.

— J’ai terminé cette autopsie il n’y a même pas une demi-heure et je vous attendais avant de le recoudre. Il n’y avait rien, vous avez bien vu ! C’est impossible.

— À moins que ce ne soit votre mystérieux agresseur qui l’ait déposé là.

O’Hagan leva les yeux vers Forbes, comme si sa remarque prenait tout son sens.

— Oui ! C’est ça ! Vous avez raison ! C’est lui ! Et il était encore dans la pièce quand je suis entré. Il s’est caché mais a dû m’immobiliser pour pouvoir sortir, c’est clair !

— Et pourquoi ne l’avons-nous pas croisé ?

— Vous étiez dans le bureau quand vous avez entendu ma chute. En allant très vite, il pouvait sortir avant que vous ne soyez dans le couloir.

— C’est difficilement crédible… Mais c’est toujours possible.

Le légiste avait enfilé des gants de latex, saisit une sorte de longue pince rutilante puis il poussa les deux hommes.

— Bougez de là, si votre criminel a voulu nous laisser un message, nous n’allons pas attendre plus longtemps pour en prendre connaissance.

Il se pencha sur le corps, écarta la plaie pour avoir toute latitude et plongea la pince. L’objet semblait incrusté dans la chair, comme s’il s’y trouvait depuis longtemps. O’Hagan porta la main devant sa bouche, eut un haut-le-cœur quand l’objet céda avec un bruit de succion et le légiste tint sa pince en l’air avec un air de victoire. Forbes demanda instantanément.

— Qu’est-ce que c’est ?

Le légiste fit tourner la pince sous la lumière. Le morceau de métal recouvert de sang séché était rond, d’un diamètre de quatre centimètres environ et argenté, d’une couleur oxydée.

— On dirait une médaille…

Le légiste se dirigea vers une table où était posé un microscope électronique.

— Je ne peux pas me permettre de nettoyer le sang avant d’avoir fait d’autres analyses préalables mais je peux essayer d’obtenir une image plus nette avec le scanner optique.

Il posa la pièce sur sa machine et la laissa faire son travail. Aussitôt, sur l’écran de l’ordinateur qui se trouvait à côté, se dessina la médaille en relief.

— Il semblerait qu’il y ait des inscriptions, mais ce n’est pas encore lisible. Je vais effectuer un balayage.

Forbes et O’Hagan retenaient leur souffle. Le premier balayage fut insuffisant. Il en fallut deux autres pour que les mots inscrits en arc de cercle deviennent plus clairs.

Unum Diem Draco, Perpetuum Diem Draco

O’Hagan frissonna. S’il ne comprenait pas couramment le latin, la gravure au centre de la médaille lui rappela une image qu’il aurait préféré effacer de sa mémoire. Forbes, lui, semblait ne pas comprendre.

— Unum Diem Draco, Perpetuum Diem Draco. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?

— Dragon un jour, dragon pour l’éternité… Regardez au centre… C’est un dragon…

— Un dragon ? Pourquoi un dragon ?

— Le professeur avait un tatouage représentant un dragon sur sa poitrine…

— Et alors ? On ne tue pas pour un tatouage, que je sache… Ou y a-t-il quelque chose que vous ne me dites pas ?

— Non… J’avoue que je suis aussi perdu que vous.

Fatigue, douleur, angoisse, tristesse, sentiment de vide. Maintenant que la médaille avait livré son secret, O’Hagan se sentit encore plus las que jamais.

— Y a-t-il quelque chose d’autre de l’autre côté ?

Le légiste retourna la médaille avec précautions.

— Apparemment non, mais il y a tellement de sang et de saletés, je ne pourrai vous le dire que lorsque j’aurai pris les dispositions nécessaires.

Forbes lui aussi semblait déçu mais se rendit compte qu’il en avait déjà beaucoup trop demandé à O’Hagan.

— Écoutez, il est près de 16 heures. Vous n’avez pas dormi depuis pratiquement trente-six heures, vous avez appris la mort de votre père et on vous a attaqué. Il serait plus raisonnable d’aller vous reposer. Demain, je vous emmènerai à l’université, d’accord ?

O’Hagan capitula. Après tout, il n’avait plus qu’une envie, s’allonger et oublier.

Sa nuque était tendue et l’arrière de sa tête, là où il avait été frappé, lui faisait un mal de chien. Forbes avait raison. Non seulement il serait capable de passer à côté d’un élément essentiel dans l’état où il se trouvait, mais, de plus, l’assassin semblait vouloir jouer avec eux. Il avait appelé la police et maintenant, il avait pris le risque de se faire découvrir en déposant ce médaillon. O’Hagan connaissait bien ce genre d’individu. Une intelligence supérieure, un ego hors du commun qui lui faisait penser qu’il ne se ferait jamais attraper et peu à peu, il prendrait plus de risques, jusqu’à ce que la police lui mette le grappin dessus. Il y avait quelque chose de rassurant dans ce processus. Au moins, il y aurait d’autres contacts. Un crime passionnel ou un accident et l’assassin pouvait se fondre dans la nature en moins de 48 heures et ne jamais être découvert.

— Si vous trouvez d’autres choses sur le médaillon, ou sur le corps, contactez-moi à ce numéro, c’est mon portable.

O’Hagan tendit sa carte au légiste qui la prit.

— Et vous, reposez-vous. Si vous avez des étourdissements ou des nausées, vous filez à l’hôpital, d’accord ?

— Tout ira bien, j’ai la tête dure…

— Bon nombre de ceux qui m’ont dit ça se sont retrouvés ici avant de dire ouf… Ça me peinerait de vous revoir dans ces conditions…

Il serra la main d’O’Hagan avec un sourire ironique sur les lèvres.

Forbes l’entraîna au cœur d’étroites ruelles afin de retrouver la voiture. La nuit, ces endroits devaient être de parfaits coupe-gorges. Il y avait à peine de la place pour une personne et les toits se trouvaient à plus de quinze mètres de hauteur. Aucune échappatoire possible. Enfin, ils retrouvèrent Chamber Street et la voiture. Forbes démarra et fit demi-tour pour emprunter South Bridge. Ils mirent un temps fou à traverser High Street. C’était à cet endroit que commençaient les spectacles de rue, jusqu’au château, tout en haut du Royal Mile. La foule était toujours aussi compacte et se rassemblait pour assister au spectacle du Tattoo qui se tiendrait sur l’esplanade du château dans un peu plus de trois heures. Mais tout le monde savait qu’il fallait être là de bonne heure pour voir passer le cortège de bus transportant les militaires et les musiciens. Ils passèrent au-dessus de la gare de Waverley et se retrouvèrent dans la nouvelle ville. Les commerces débordaient encore de touristes du monde entier. Çà et là, un attroupement se faisait autour d’un joueur de cornemuse en costume traditionnel. Forbes remonta Leith Street, tourna à gauche au rond-point et s’arrêta devant un petit hôtel cossu situé en face de l’église de York Place. Il n’avait pas dit un mot du trajet. O’Hagan le regarda à la dérobée et comprit qu’il avait autant besoin de repos que lui.

— J’ai réservé une chambre à votre nom. Je passerai vous chercher pour huit heures demain matin, ça vous va ?

O’Hagan opina de la tête et sortit, puis il se souvint avoir laissé sa voiture devant le commissariat de Saint Leonard.

— Attendez… Mes affaires… J’ai tout laissé dans ma voiture…

Forbes soupira, plus par épuisement que par réel agacement.

— Donnez-moi vos clés, je vous enverrai un agent pour vous la déposer d’ici une heure ou deux… En attendant, reposez-vous et si un nouvel élément vous vient à l’esprit, une image, un souvenir…

— Oui, je sais, je vous appelle…

O’Hagan lui tendit ses clés et lui serra la main. Puis il recula et la voiture démarra. Il gravit alors les quelques marches du perron de l’hôtel et poussa la porte. Il se présenta, on lui tendit une clé et lui indiqua sa chambre au deuxième étage. Il monta d’un pas pesant, ouvrit sa porte et s’affala tout du long sur le lit. Il se débarrassa de ses chaussures, laissa tomber sa veste sur le sol et se détendit. Très vite il glissa dans le sommeil, sans s’en rendre compte.

Dans son inconscience, il semblait entendre comme une respiration lente. Inspiration, expiration. Il se détendit encore, serein. Mais la respiration enfla. Ce bruit n’avait rien d’humain. Il s’agissait de vagues. Le flux et le reflux. Sa vision s’éclaircit, bientôt l’image se fit nette et ses sens s’aiguisèrent. Il pouvait sentir le vent sur son visage et goûter le sel des embruns sur ses lèvres. Il se trouvait sur une plage. De chaque côté, des falaises noires et escarpées. Derrière lui, un château, non plutôt une forteresse. Une grande tour carrée entourée de deux bâtiments rectangulaires et une tour plus petite et ronde. À sa gauche, une sorte de manoir plus récent. Tout était si net, comme s’il connaissait déjà les lieux. Plus que ça, comme s’il était enfin chez lui. Et pourtant, il n’avait jamais vu ce paysage de sa vie et cela ne ressemblait à rien qu’il ne connaisse déjà. Mais il s’en moquait. Il était si bien, le soleil brillait et le réchauffait. Plus rien n’avait d’importance. Il ferma les yeux et se retourna face à la mer.

— Patrick… Patrick…

La voix était douce et mélodieuse. Il rouvrit les yeux. Les vagues enflaient avec la voix. Elles s’élevaient et retombaient encore et encore. Des sirènes ?

C’est alors qu’il la vit. Une ombre noire glissant sur la surface et replongeant. Puis une nouvelle fois. Soudain, une tête cornue sur un long cou s’éleva devant lui. Puis une autre, et une autre, et une autre. O’Hagan, pétrifié, compta toutes les têtes, il y en avait sept. Il tomba à la renverse mais l’hydre aux sept têtes ne sembla pas vouloir l’attaquer. Au contraire, les têtes ondulaient sur leurs longs cous et la voix semblait venir de l’une d’entre elles, celle du milieu.

— Patrick,… Unum Diem Draco, Perpetuum Diem Draco…

O’Hagan semblait hypnotisé par la bête. C’est alors qu’un éclair déchira le ciel et s’abattit sur la forteresse qui prit feu. Le foyer s’éleva très vite, haut au-dessus de sa tête. Si la fumée obscurcissait le ciel, son centre était d’une luminosité aveuglante. Le château se consuma très vite et bientôt il ne resta que des cendres. Mais la luminosité n’avait pas disparu. En son cœur, il pouvait distinguer une figure humaine qui s’avança sur l’herbe verte. À sa vue, les sept têtes de l’hydre se regroupèrent et se mirent à siffler comme un serpent. Le sifflement était tellement perçant qu’O’Hagan dut se couvrir les oreilles et recula vers la source de lumière. L’hydre avait perdu de sa fascination, ce qui eut pour résultat d’augmenter les sifflements qui se transformèrent en une sorte de feulement. O’Hagan se mit à courir vers la silhouette puis s’arrêta net… C’était elle… Elle l’avait retrouvé… Gwen avait enfin pu le rejoindre. Il accéléra le pas mais elle se mit à hurler. Il se retourna juste à temps pour voir l’une des têtes fondre sur lui, tous crocs dehors pour le dévorer. À cet instant, Gwen s’interposa et tendit une baguette de bois blanc entre lui et la bête qui recula avec horreur. Les sept têtes ondulèrent avec agitation et les feulements devinrent des cris stridents. O’Hagan eut l’impression que sa tête allait éclater. Son corps tout entier vibrait et il dut s’agenouiller, ses jambes ne le portant plus. Gwen écarta alors les bras, dessina un symbole étrange dans le vide avec sa baguette et la bête recula une dernière fois pour s’enfoncer dans les flots. À nouveau, elle lui avait sauvé la vie.

Il redressa la tête vers elle. Elle lui tendit la main pour l’aider à se relever. Ce simple contact l’émut et une fois sur ses deux jambes, il chercha à l’enlacer. Elle ne disparut pas. Enfin il pouvait la tenir contre lui, enfin il pouvait goûter sa peau, enfin elle était plus qu’une image.

Mais elle le repoussa violemment et il tomba de nouveau à la renverse. Il ne comprit pas tout de suite pourquoi, puis il remarqua que ses pieds étaient enchevêtrés dans du lierre qui montait le long de ses jambes, tel un serpent. Il se mit à genoux et tenta de la libérer mais sans succès, le lierre, à peine arraché, repoussait avec plus d’ardeur. Il devait aller plus vite, l’attirer à lui, le lierre allait finir par l’étouffer. Il s’acharnait avec frénésie lorsqu’il sentit sa main se déposer délicatement sur son épaule.

— Il est trop tard pour moi, Patrick, mais pas pour toi… L’histoire des temps qui ne sont plus est pour le barde un trait de lumière ; c’est le rayon de soleil qui court légèrement sur les bruyères, mais rayon bientôt effacé, car les pas de l’ombre le poursuivent ; ils le joignent sur la montagne ; le consolant rayon a disparu…

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Sa voix paniquée lui semblait étrangère, il tenta à nouveau de l’aider, mais cette fois-ci elle le repoussa plus fort.

— Prends cette baguette de noisetier et retourne à la source, Patrick. Il est loin encore le chemin de la révélation…

O’Hagan, impuissant, regarda le lierre la recouvrir tout entière. Son visage disparut bientôt derrière le feuillage et O’Hagan baissa la tête. Combien de fois devrait-il la perdre ? Il frappa le sable en hurlant sa douleur. À chaque coup de poing, la terre frémit, puis elle trembla. C’est alors qu’une lumière aveuglante perça les feuilles qui se flétrirent, dépérirent et tombèrent en poussière. Il se dit qu’il allait pouvoir retrouver Gwen, mais à la place, il ne trouva qu’un arbre, un frêle bouleau, à peine blanc, mais rayonnant d’une lumière d’une pureté sans pareille.

Ses larmes se tarirent, il posa ses deux mains sur l’arbre et il retrouva la sérénité, le calme profond du début, n’entendant plus que le flux et le reflux des vagues.

Mais la marée montait déjà, il allait devoir partir, l’eau atteignait ses pieds. Que devait-il faire de l’arbre ? Devait-il le laisser sur la plage ? Le laisser être recouvert par l’eau ?

L’eau montait vite, elle atteignait maintenant ses chevilles. Il était temps de reculer. Il chercha à lâcher l’arbre, mais ses mains ne lui répondirent plus. Elles étaient comme collées à l’écorce.

Il essaya plus fort. Rien à faire. Il était prisonnier et l’eau atteignit ses genoux. Son cœur se mit à battre plus fort. Il allait mourir, c’était certain. Il se débattit comme une mouche dans une toile d’araignée. L’eau arriva à sa poitrine, son menton, ses pieds ne touchaient plus le sol mais ses mains le maintenaient vers le bas. À présent, chaque vague s’écrasait contre son visage. Il but la tasse. Tout paraissait si réel. Il étira sa tête vers le ciel et battit des pieds. Il inspira une dernière fois avant que l’eau ne le submerge. Il ouvrit les yeux, retenant sa respiration. Là, dans l’eau verte et trouble, il perçut la silhouette de l’hydre nageant en cercle autour de lui. Elle attendait qu’il abandonne pour fondre sur lui. Le niveau de l’eau augmentait au-dessus de sa tête, la pression dans sa poitrine se faisait de plus en plus insupportable. Il n’aurait bientôt plus d’oxygène et il serait obligé d’ouvrir la bouche à la recherche d’air, mais permettrait ainsi à l’eau d’envahir ses poumons. Il avait lu quelque part qu’il s’agissait là d’une douleur incomparable. Il ne tenait plus… Il allait mourir là… Céder et laisser l’hydre le dévorer… Sa bouche s’ouvrit par réflexe, il ne put l’empêcher… Et l’eau s’engouffra… Il écarquilla les yeux devant la douleur alors que tout air était remplacé par l’eau, il ouvrit et ferma la bouche comme un poisson, mais le répit ne viendrait pas. Sa vue se brouilla et il se débattit de plus belle, le corps secoué de soubresauts. Il donna de grands coups d’épaule et…

Et il se retrouva par terre, sur le sol de sa chambre d’hôtel, respirant à grandes goulées l’air qui semblait lui manquer. Il se retourna sur le côté et vomit… De l’eau… De l’eau de mer… C’était impossible ! Ce n’était qu’un rêve ! C’était impossible !

Il bascula à nouveau sur le dos et reprit son souffle. Que s’était-il passé ? Bon sang, perdait-il la boule ?

Il avait besoin d’air. De grand air… Cette chambre était devenue trop petite pour lui. Il se leva, sa chemise dégoulinante, attrapa la clé et descendit à la réception.

La jeune fille derrière son comptoir le regarda avec de grands yeux ronds.

— Si je veux me balader… La nature… Je vais où ?

— À cette heure-ci ? Il est 21 h. Le soleil va se coucher… On a déposé votre voiture.

— Je m’en fiche, j’ai besoin de sortir ! Immédiatement !!!

— Vous pouvez aller à Calton Hill, c’est ce qu’il y a de plus près.

Elle sortit une petite carte de la ville et lui indiqua l’endroit. En effet, ce n’était pas très loin.

Il saisit la carte sans ménagement et sortit en trombe. Il ne pensait plus à rien, seule la panique le faisait avancer. Sa respiration était courte, saccadée, ses poumons brûlaient. Avait-il vraiment craché de l’eau de mer ou était-ce son imagination ? Il descendit Leith Street et suivit les pancartes pour piétons indiquant Calton Hill. La pente était assez raide mais il ne ralentit pas le pas. Il se retrouva dans une allée goudronnée séparée en deux par une rambarde métallique centrale arborant des têtes de lion à chaque extrémité. Au sommet, il apercevait une sorte de petit monument surmonté d’une haute tour fine et circulaire. Il accéléra encore, comme si le fait d’atteindre le sommet était devenu vital. Il passa à côté d’un petit canon de bronze posé sur le sol. Encore trois enjambées et il se retrouva au sommet. Il s’arrêta enfin et se plia en deux pour reprendre son souffle, les mains sur les genoux. Chaque inspiration semblait écorcher sa poitrine et son cœur battait si fort qu’il résonnait dans tout son corps. Il releva la tête et vit ce qui ressemblait à un temple antique inachevé, neuf colonnes doriques en forme de L, pas de toit, pas d’inscription, se tenant fièrement comme une ruine du Parthénon. Calton Hill était ce qui avait valu à Edimbourg le surnom de la petite Athènes du Nord. Derrière, la lande sauvage s’étalait à perte de vue. Les monts volcaniques se dessinaient à l’horizon. Il se sentit apaisé, à l’abri. C’était ridicule mais peut-être espérait-il entrer véritablement en contact avec Gwen. L’endroit était désert, la nature dominait. Pourquoi pas ? Les mains sur les hanches, il lutta contre un point de côté et s’avança en boitant vers le monument. Arrivé à son pied, il se rendit compte qu’il était bien plus imposant qu’il ne l’avait cru. Il dut escalader le socle avant de se retrouver entre les colonnes. De là, il avait une vue dominante sur toute la ville. Au nord, il pouvait voir les docks de Leith, le littoral et ses grues. La brume du soir se levait mais il pouvait tout de même percevoir l’île d’Inchkeith se découper au loin. Derrière lui se dressait fièrement le Siège d’Arthur, le mont volcanique le plus imposant de la ville. Il se retourna vers la ville et là où le soleil se couchait, il perçut la silhouette du château derrière la tour de l’hôtel Balmoral et sa grande horloge. Ses forces l’abandonnèrent et il s’assit lourdement sur la pierre. Le vent venait dans sa direction et il entendit les premières notes du Tattoo, les longues plaintes des cornemuses et les clameurs de la foule. Il appuya sa tête contre une colonne et ferma les yeux. Il avait du mal à retrouver le rythme d’une respiration normale… Ce n’était qu’un rêve… Qu’un rêve… Un rêve…

Oui, c’était la seule probabilité. Les événements de la journée l’avaient remué plus qu’il ne l’avait imaginé. Pour preuve, il y avait ce que l’hydre lui avait dit : Unum Diem Draco, Perpetuum Diem Draco… C’étaient les mots exacts gravés sur le médaillon… Dragon un jour, dragon pour l’éternité. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Il avait beau retourner toutes les possibilités dans sa tête, il ne pouvait s’empêcher de penser au moment où le professeur lui avait révélé la vérité, assis sur son lit d’hôpital, les mains brisées, amaigri et affaibli. Il lui avait demandé d’écarter sa chemise et lui avait révélé le tatouage sur sa poitrine.

— … Le fils du Dragon, Patrick… C’est moi le Dragon… Quand j’étais petit, mon père a fait un rêve dans lequel je terrassais un dragon. Son sang se mélangeait au mien et je devenais un dragon moi-même… Il m’a fait tatouer ce dragon, j’avais à peine sept ans… Ta grand-mère savait… Et c’était une femme sage… Elle savait qu’un jour tu voudrais savoir… C’est à ma demande que tu as ce tatouage au poignet… Le cercle d’Ouroboros… Le retour aux sources… Le fils du dragon sauve la vie du dragon et devient dragon lui-même… C’est ce que tu as fait en venant me chercher à Craig Phadrig… C’est toi le dragon maintenant…

O’Hagan secoua la tête comme s’il cherchait à évacuer ces souvenirs. Machinalement, il se gratta le poignet et leva les yeux vers le soleil qui disparaissait derrière les remparts de la citadelle. L’ombre s’étendait autour de lui et le temps se rafraîchissait. Il pensa à ce que lui avait dit Gwen… Ses mots étaient si proches de… Oui, c’était cela… Il glissa sa main à sa poche droite et en sortit une feuille de papier pliée en quatre… Le poème de McLean… Il l’avait lu et il s’était imprimé dans son esprit. Ce rêve n’avait fait qu’associer ses terreurs enfouies et les divers éléments de la journée. Rien de plus… Rien de plus…

Le soleil n’était bientôt plus qu’un trait de lumière incandescent au-dessus des tours.

L’histoire des temps qui ne sont plus est pour le barde un trait de lumière ; c’est le rayon de soleil qui court légèrement sur les bruyères…

O’Hagan reporta son attention sur le papier… L’histoire des temps qui ne sont plus… Le rayon de soleil qui court légèrement sur les bruyères… Il ne pouvait pas s’empêcher de penser que ce poème avait un sens capital… Mais lequel… Le rayon de soleil… Le rayon de soleil… Répétant à voix haute les mots inscrits, O’Hagan ne pouvait détacher son regard des derniers éclats du soleil. Sa luminosité lui rappelait la lumière éblouissante dans laquelle Gwen lui était apparue dans le rêve. Presque aveuglante, il dut poser sa main en visière pour continuer à regarder le soleil disparaître. C’est là qu’il l’aperçut, ou plutôt qu’il crût l’apercevoir.

Les pas de l’ombre le poursuivent ; ils le joignent sur la montagne…

Les pas de l’ombre… Les pas de l’ombre…

Là, en contrebas, juste à côté du canon, se tenait une forme sombre, une silhouette humaine, mais bien plus sombre qu’elle n’aurait dû être. Elle semblait sans relief, sans réelle tangibilité. O’Hagan se dressa sur ses pieds d’un bond et l’interpella.

— Hey ! Vous ! Là-bas !

Il ne s’agissait pas d’une hallucination, sinon elle n’aurait pas répondu à son appel. L’ombre se retourna vers lui, sembla hésiter un instant puis se mit à dévaler la pente à toute vitesse. O’Hagan n’hésita pas une seconde. Il sauta du promontoire où il se trouvait, se tordit la cheville et jura sous le coup de la douleur, et se lança à sa poursuite. La descente était bien moins pénible mais l’ombre avançait avec une vitesse quasi-inhumaine. O’Hagan, avec sa cheville et sa jambe qui s’était mal remise des événements de l’année précédente, eut du mal à la suivre. Il arriva en bas du chemin, juste à temps pour la voir bifurquer à gauche en direction de Waterloo Place. Il serra les dents et accéléra. Maintenant que le soleil avait disparu, le crépuscule s’étendait et tout étant plus sombre, il perdait l’ombre de vue peu à peu. Il courut encore plus vite en serrant les dents et la vit traverser l’avenue. O’Hagan s’arrêta avec horreur. Une voiture venait de passer dessus sans s’arrêter. Il jura et espéra qu’il ou elle n’ait rien. Si c’était la même personne qui l’avait agressé à la morgue et déposé le médaillon, il voudrait des réponses. Mais une fois la voiture passée il se rendit compte que ses craintes étaient inutiles. L’ombre se trouvait saine et sauve sur le trottoir d’en face. Comment était-ce possible ? Il était pourtant persuadé avoir vu la voiture lui rouler dessus…

Mais l’ombre, manifestement, n’avait rien et continuait à avancer le long du trottoir désert. Un peu plus loin, l’horloge de l’hôtel Balmoral indiquait 21 h 30 et quelques touristes fortunés attendaient devant la porte en discutant. Ne la voyaient-ils pas ?

Il se décida à traverser et un taxi manqua de le renverser lui aussi. Il passa en trombe devant lui en klaxonnant. O’Hagan avait perdu de vue l’ombre. Il traversa aussi vite qu’il put, juste à temps pour la voir tourner à gauche et disparaître. Il se hâta vers l’endroit et stoppa net. Il se trouvait devant une grille. Il leva la tête. Old Calton Cemetery. Génial ! Une ombre, un cimetière, la nuit… Tous les éléments étaient réunis…

Il essaya de pousser la grille mais sans succès. Une chaîne et un énorme cadenas en fermaient l’accès. Et comment l’ombre était-elle entrée alors ? Avait-elle escaladé les parois ?

O’Hagan leva la tête. C’était périlleux mais c’était faisable.

Il regarda autour de lui. Les piliers de pierre le cachaient à la vue des passants. Seules les voitures pourraient l’apercevoir, mais s’il faisait vite, c’était jouable. Il pourrait entrer avant qu’on appelle la police.

Il attrapa un des rebords et se hissa une première fois. Ses jambes tremblaient et le sang cognait dans sa tête. Pour une première journée à Edimbourg, c’était loin d’être de tout repos.

Il attrapa la corniche supérieure et se hissa lentement, encore et encore, en prenant soin de ne pas regarder en bas. La grille s’élevait bien à cinq mètres de hauteur et était surmontée de pics. Il prit soin de ne pas basculer en passant au-dessus et descendit avec autant de précautions. Il aurait de la chance si l’ombre l’avait poliment attendu.

Une fois sur la terre ferme, il se retourna. Il faisait presque nuit noire à présent et dans le cimetière, tout paraissait encore plus sombre. Il avança avec précaution, un pas après l’autre et posa machinalement la main derrière son dos, là où se trouvait son arme habituellement. Mais il l’avait laissée dans la boîte à gants. Quel idiot !

Il guetta les bruits. Rien. Elle devait avoir filé sans attendre son reste. Il passa devant divers mausolées et lut machinalement les noms… David Hume… Le monument du président Lincoln offert à cinq volontaires Écossais pour leurs actions pendant la guerre de Sécession… William McLean… William McLean ? Un homonyme ?

O’Hagan s’arrêta au pied de la tombe et s’approcha encore pour décrypter les inscriptions.

William McLean – 1735/1793

L’histoire des temps qui ne sont plus

est pour le barde un trait de lumière

O’Hagan écarquilla les yeux et relut encore et encore les inscriptions. Une telle coïncidence était pour le moins incroyable. Il se releva et s’éloigna de deux pas. À côté du mausolée se tenait un immense obélisque. À la base, il y avait une plaque où l’on pouvait lire : À la mémoire des martyrs de 1793, morts ou déportés au nom de leur idéal.

Mais ce qui perturba O’Hagan le plus, ce fut la gravure à la base du socle. Un dragon enroulé, se mordant la queue… Le cercle d’Ouroboros ! Instinctivement il porta la main à son poignet qui le démangeait de plus belle. Cette histoire commençait à le dépasser. À l’opposé, il y avait un second dragon aux contours plus primitifs, il semblait plus ancien. Plus il passait de temps ici, plus le mystère s’épaississait. Il se rendit compte que McLean avait été loin de lui révéler toute la vérité. Cet homme était une énigme et il était peu certain de vouloir en découvrir davantage.

À cet instant, il sentit deux mains le pousser et il tomba en avant, face contre terre. Il se retourna et l’ombre se trouvait au-dessus de lui. Même si près, O’Hagan ne pouvait distinguer les traits de son visage. Seule l’obscurité profonde lui faisait place et il prit peur. Il tenta de se relever mais l’ombre le frappa du pied entre les côtes, une fois, deux fois, et s’enfuit.

Le souffle coupé, il se releva tant bien que mal à quatre pattes, les yeux embués de larmes de douleur et eut juste le temps de voir l’ombre passer par-dessus un muret à l’extrémité du cimetière. O’Hagan se releva en chancelant et se dirigea dans cette direction. Au-delà du muret s’étendait Calton Road, une dizaine de mètres en contrebas, puis la gare de Waverley. L’ombre avait disparu et O’Hagan commença à penser que Forbes avait raison. Ce n’était pas un meurtrier comme les autres… Mais était-ce pour autant un fantôme ? Son esprit rationnel bataillait contre la probabilité, et pourtant Gwen lui avait appris qu’un monde de possibilités infinies s’étendait au-delà du rationnel. Pourquoi pas alors ?

À cet instant, il sursauta et se retourna. Un rayon de lumière venait de se braquer sur lui et une voix autoritaire résonna.

— Police d’Edimbourg ! Ne faites plus un seul geste ! Vous êtes en état d’arrestation !

IV

Malgré ses tentatives pour expliquer sa situation, O’Hagan s’était retrouvé au poste de police de Waverley. L’équipe de nuit étant réduite, on l’avait mis en cellule avec un clochard et deux touristes ivres qui avaient troublé l’ordre public. Il avait demandé à ce qu’on joigne l’inspecteur Forbes, mais ce ne fut qu’au petit matin qu’il le vit passer le seuil de la porte de sa cellule. Il avait à peine dormi, trop effrayé de replonger dans son cauchemar et dérangé par les bruits de ses compagnons d’infortune. Son poignet le démangeait plus que jamais et en y regardant de plus près, les rougeurs semblaient suivre un dessin… Celui de son ancien tatouage. Se pouvait-il qu’il réapparaisse comme il avait disparu ? Mais le tatouage s’était effacé à la disparition de Blackstone. S’il revenait, cela voulait-il dire que… ? Y avait-il un rapport ? Non, c’était impossible. Blackstone était mort, une bonne fois pour toutes.

Quand Forbes entra, il se leva avec précipitation et avança à sa rencontre.

— Ah ! Inspecteur ! J’ai essayé de leur expliquer. Mais je n’avais aucun papier sur moi et…

Forbes leva la main pour l’interrompre. Lui aussi semblait ne pas avoir beaucoup dormi et apparemment, il regrettait déjà grandement d’avoir fait appel à O’Hagan qui lui compliquait plus la tâche qu’il ne la lui facilitait.

— Il paraît qu’on vous a retrouvé dans le vieux cimetière de Calton ?

— Je n’y faisais rien d’illégal !

— Ce n’est pas ce qu’ils ont cru.

Forbes ne put s’empêcher de laisser s’échapper un sourire sarcastique.

— Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qu’ils ont cru ?

— Ça fait dix ans que la police patrouille le cimetière pour lutter contre la prostitution masculine… Ils ont eu du mal à me croire quand je leur ai affirmé que vous n’étiez pas un de leurs clients.

O’Hagan était loin de trouver ça aussi drôle. Il était fatigué et il avait bien d’autres choses à faire.

— Ah oui ? Eh bien vous ne devinerez jamais ce que j’y ai vu ! Et ça n’avait rien à voir avec des mecs prêts à vendre leurs corps en échange d’un fix !

— Oh, avec vous, je m’attends à tout.

O’Hagan inspira, sachant pertinemment qu’après ce qu’il allait lui dire, Forbes ne lui en voudrait plus de l’avoir tiré du lit à cinq heures du matin et arrêterait de se payer sa tête.

— Je l’ai vu…

Forbes haussa un sourcil, l’esprit trop embué pour saisir toute la portée de ces mots. O’Hagan fit une seconde tentative en appuyant bien sur chaque mot.

— Je l’ai vu… L’assassin de McLean… C’est lui que je poursuivais dans ce cimetière !

La réaction de Forbes ne se fit pas attendre.

— Vous l’avez vu ? !

— Oui, j’en suis certain !

— Vous pourriez le décrire ?

Comment lui dire ce qu’il avait du mal à croire lui-même ? Pourtant Forbes avait été le premier à émettre l’hypothèse d’un élément surnaturel. Il jeta un œil aux trois autres hommes de la cellule et à l’agent qui attendait à la porte.

— Si on allait en discuter ailleurs ?

Forbes qui avait suivi son regard acquiesça.

— Vous avez raison. Je vous ramène à votre chambre d’hôtel. Vous prendrez une douche et on en parlera ensuite devant un sérieux petit-déjeuner. Attendez-moi là un instant.

Forbes ressortit une minute ou deux, le temps de s’arranger avec ses collègues, leur expliquer qu’O’Hagan n’avait rien de dangereux. Tandis que ses compagnons de cellule ronflaient comme des sonneurs de cloche, O’Hagan fit les cent pas. Il avait tant de choses à vérifier, à chercher, à fouiller… Il ne s’y mettrait jamais assez tôt.

Forbes revint bientôt. On lui permit de sortir. Personne ne lui présenta d’excuses. On se contenta de l’ignorer ou de lui décocher un regard chargé de mépris, tout au plus, en lui faisant signer une décharge. Décidément, ici ou à Inverness, il ne faisait pas bon être suspect. Il tâcherait de s’en souvenir la prochaine fois qu’il porterait des soupçons sur quelqu’un.

Le trajet jusqu’à l’hôtel fut rapide. Il récupéra ses affaires dans sa voiture puis monta seul jusqu’à sa chambre tandis que Forbes l’attendait dans la salle commune.

La tache sombre, à peine sèche, qui s’étalait au pied du lit lui rappela le cauchemar de la veille. Il avait eu le temps d’y réfléchir pendant le reste de la nuit. Tous ces éléments, mis bout à bout, avaient sans aucun doute une signification. Le tout était de ne pas se tromper.

Il se déshabilla et se glissa sous l’eau chaude. La sensation de bien-être le fit frissonner, la pesanteur des derniers jours sembla s’envoler, son esprit devint plus clair. En se frictionnant à la sortie de la douche, il récapitula les éléments dont il disposait : le poème de McLean, le médaillon trouvé sur le corps, ce symbole de dragon qu’il retrouvait partout, et la tombe de cet homonyme près du monument des martyrs de 1793. Il savait que tout était lié. L’ombre ne l’avait pas conduit là par hasard. Sinon, pourquoi l’aurait-elle attendue ? C’était comme un jeu de piste et l’ombre détenait les clés. Soit ! Il était prêt à la suivre le temps qu’il rassemble assez d’éléments avant de la coincer pour de bon.

Il enfila un boxer et s’assit sur son lit pour choisir ses vêtements. Au niveau de ses côtes il pouvait voir deux hématomes violets, là où l’ombre l’avait frappé et il étendit sa jambe droite devant lui. Ce matin, elle lui faisait un mal de chien. Il massa le muscle le long de ses cicatrices. On lui avait mis pas moins de trois broches pour recomposer sa jambe brisée. Il avait eu de la chance de remarcher si vite. Mais après tout, il n’en était pas à sa première rééducation. Il lui avait fallu presque un an pour retrouver l’usage de ses jambes quand ces salauds de l’IRA l’avaient pris pour cible. Ça faisait déjà plus de dix ans. C’était la raison pour laquelle il avait été forcé de s’exiler en Écosse. Il passa la serviette sur ses autres cicatrices. Un vrai vétéran. Un dur ! Un vrai ! comme il disait quand il était gamin et qu’il s’inventait de fausses cicatrices avec les autres gosses du quartier Catholique de Belfast. Il n’était pas dupe, un ou deux d’entre eux avaient dû tenir les fusils qui l’avaient blessé et avaient tué son coéquipier à l’époque. Un Catholique bossant avec les flics anglais ? C’était la pire des traîtrises qui méritait la peine capitale.

En y réfléchissant bien, l’arrivée de Gwen l’année précédente n’avait pas déclenché la poisse comme il le croyait. En fait, cela faisait bien longtemps qu’elle était sa compagne fidèle : L’Irlande, Ellen, Gwen… Et maintenant McLean… Une question de karma sans doute. Il se sentait las à nouveau et tira son sac près de lui.

Il sortit un jean et une chemise légère dont il remonta les manches. Puis il attrapa son portefeuille avec sa plaque de policier, rangea son portable dans sa poche arrière et glissa son arme dans son dos, dans la ceinture de son jean. Sa chemise passée par-dessus, on ne soupçonnait même pas sa présence. Mais le seul fait de la savoir là lui redonnait psychologiquement un sentiment d’autorité. C’était décidé, il allait prendre les choses en main et agir à sa guise. Si Forbes désirait toujours qu’il lui file un coup de main, il devrait l’accepter. Enfin, il laça ses baskets, saisit sa clé et descendit retrouver Forbes, attablé devant un petit-déjeuner complet : œufs, bacon, haricots blancs à la sauce tomate, saucisses, toasts, confiture, pancakes, jus d’orange et café. Avant de s’asseoir, O’Hagan héla une serveuse.

— La même chose !

Il avait une faim de loup. Il s’assit en face de Forbes. Il était encore tôt et ils étaient les seuls dans la salle. Forbes le regarda sans ouvrir la bouche, si ce n’était pour avaler ses saucisses et mastiquer bruyamment. Il attendit que la serveuse ait tout déposé sur la table et se soit éloignée avant de dire enfin :

— Alors ?

O’Hagan avala une gorgée de café et prit bien le temps de déposer sa tasse avant de relever la tête en souriant. Il tenait à ce que Forbes comprenne qu’à présent c’était lui qui imposait le rythme.

— Alors, c’est comme je vous l’ai dit : j’ai vu l’assassin de McLean.

— À quoi il ressemblait ?

— Il ou Elle… Je n’en sais rien encore.

— Vous n’avez pas réussi à vous en approcher ?

— Plus près que mes côtes ne l’auraient voulu. J’ai deux hématomes de la taille de ma paume pour le prouver.

— Mais alors vous avez certainement vu son visage ?

— Je n’ai pas vu son visage.

— Vous voulez dire qu’il vous a pris en traître ?

— Non, je veux dire qu’il n’avait pas de visage.

— Mais c’est impossible !

Forbes avait laissé s’échapper un petit rire nerveux, s’attendant à ce que O’Hagan démente ce qu’il venait de dire. Puis, voyant qu’il était sérieux, il se pencha en avant, l’air inquiet.

— Vous voulez dire que c’est bien un fantôme ?

— Je ne veux rien dire. Je ne vous donne que les faits. Cette chose était plus sombre que l’obscurité elle-même, une voiture lui a roulé dessus sans la heurter et elle a réussi à sauter en bas d’une muraille de plus de dix mètres et disparaître en une fraction de seconde.

— Bon sang !

Forbes ne pouvait pas en dire plus. Il y avait une différence entre émettre une hypothèse surnaturelle et en avoir une preuve. Il commençait à transpirer abondamment malgré la climatisation réglée sur un froid polaire.

— Et encore, ce n’est pas le plus étrange.

O’Hagan lui raconta le reste : le rêve, l’eau salée vomie sur le sol de sa chambre, la tombe de McLean, le cercle d’Ouroboros et il tendit son poignet en avant.

— Et ça !

Forbes se pencha en avant et remarqua une faible ombre noire dessinant les contours d’un serpent se mordant la queue autour du poignet d’O’Hagan. La couleur semblait passée.

— Je n’avais pas vu que vous aviez un tatouage, hier…

— Parce qu’hier, je n’en avais pas. Enfin, je n’en avais plus… Ce tatouage, je l’avais depuis mon enfance, jusqu’à l’année dernière quand il a disparu à la fin des événements. Hier soir, mon poignet a commencé à me démanger, une rougeur est apparue et maintenant, l’encre est en train de réapparaître.

— C’est dément ! Vous êtes en train de me monter un bateau parce que j’ai osé vous parler de fantôme hier ?

— Je n’ai jamais plaisanté avec ces choses-là.

Forbes le regarda d’un air dubitatif, s’attendant à ce qu’O’Hagan éclate de rire et avoue qu’il l’avait bien eu. Mais O’Hagan n’éclata pas de rire. Il avait l’air le plus sérieux du monde. Forbes attrapa son verre de jus d’orange et l’avala en une seule gorgée.

— Qu’est-ce que vous proposez à présent ?

— Il nous faut un maximum d’informations. C’est un jeu de piste. L’ombre nous laisse des indices. Elle s’attend à ce qu’on les suive. Il faut en apprendre davantage sur ce William McLean de 1793.

— Attendez.

Forbes sortit un calepin et se mit à noter.

— Allez-y.

— Il faut découvrir des informations sur ce McLean. Que s’est-il passé en 1793 pour que l’ombre trouve nécessaire de m’amener là-bas ? Il faut aussi enquêter sur la médaille. Pourquoi le dragon ? Je pensais que McLean était ce dragon, mais maintenant que j’y repense, un de mes amis, décédé l’année dernière avait été un de ses étudiants. Il avait abandonné ses études sur les ordres de son grand-père, soi-disant à cause d’une confrérie dirigée par McLean. On pourrait trouver l’identité de ce mystérieux intermédiaire de son journal qui le tourmentait… Cherchez auprès de son entourage direct, ses collègues, ses amis, ses fréquentations, ses étudiants.

— On a commencé par là, mais McLean semblait très solitaire. Pas vraiment de lien avec qui que ce soit.

— Cherchez mieux, il y a certainement quelque chose à trouver. Et je veux toutes ses clés : son appartement, son bureau de l’université, tout.

— Ce n’est pas la peine si je viens avec vous.

— Non, vous, vous vous occupez de tout ce qu’on a dit, moi je m’occupe de la fouille.

— Je ne pense pas que ce soit raisonnable de se séparer. Ou vous vous faites attaquer, ou bien vous vous faites arrêter.

— Y a trop de choses à prendre en considération, si on ne se sépare pas, on perdra un temps fou.

— Si je retrouve votre cadavre, j’aurai également perdu beaucoup trop de temps et vous n’en aurez plus à perdre ! J’ai des agents pour faire le boulot que vous me demandez, mais vous, je ne vous quitte plus d’une semelle !

— Vous ne comprenez donc pas que si vous restez avec moi, elle ne se manifestera pas ?

— Parce que vous avez tant que ça envie qu’elle se manifeste à nouveau ? Si tôt ? Alors que vous en savez toujours aussi peu ?

O’Hagan réfléchit un instant. Il avait raison. Il avait cent fois raison. Il avait tellement l’habitude de faire cavalier seul qu’il cherchait n’importe quelle raison pour se débarrasser de Forbes. Il capitula.

— Très bien… On commence par l’université alors.

— Finissez votre petit-déjeuner, je vais passer un coup de fil au commissariat pour donner les directives. Ensuite, on file à George Square. Il n’y aura pas grand monde à cette heure-ci. Surtout que c’est encore les vacances scolaires.

Il enfourna une dernière bouchée de toast et se leva.

O’Hagan termina son café et attendit le retour de Forbes en passant le doigt sur son tatouage qui noircissait de minute en minute. Il attrapa son portable et vérifia ses messages. Machinalement, il survola les derniers contacts et composa le numéro de Kathleen Kennedy. Entendre sa voix lui ferait du bien, comme la lumière d’un phare dans la tourmente de la tempête. Elle était devenue plus qu’une confidente au fil des mois, elle était son guide, sa conscience, son amie et il ressentait le besoin de partager ce qu’il avait découvert avec elle. Au moins, elle serait certainement de bon conseil.

— Kennedy à l’appareil !

— Kathleen, c’est moi.

— Patrick ? Vous avez des nouvelles du tribunal ?

— Y a du nouveau, mais pas ce à quoi vous pensez. Mon père a été assassiné.

— Votre père ? Vous voulez dire McLean ?

— On a retrouvé son corps avant-hier. On lui a arraché le cœur.

— Son cœur ? C’est une vengeance ? En rapport avec l’année dernière ? Ne me dites pas que Munro s’est échappé ! Ne bougez pas, j’arrive !

— Kathleen, il est encore trop tôt pour en arriver à des conclusions et je n’ai pas besoin de baby-sitter, je me débrouille très bien et l’inspecteur chargé de l’affaire est très coopératif. Je n’ai pas besoin de votre aide.

— Patrick… Pourquoi m’appeler si vous n’avez jamais besoin de moi ?

O’Hagan percevait une note d’agacement et de colère dans sa voix.

— Kathleen, je ne désirais pas vous vexer, je voulais simplement entendre une voix amie.

— Vous êtes plus entêté qu’une mule, Patrick O’Hagan ! Ce n’est plus de la fierté, c’est de la stupidité !!!

— Vous ne ferez rien de plus que nous ne fassions déjà !

— Je sais surtout que vous avez le chic pour vous enfoncer dans des situations inextricables et cette fois-ci, je n’attendrai pas de vous retrouver à moitié mort au sommet d’une montagne, j’arrive !

— Non, Kathleen…

Mais elle avait déjà raccroché. O’Hagan se sentit coupable. Il avait appelé Kathleen parce qu’il désirait simplement l’entendre dire quelques mots de réconfort. Il avait oublié à quel point cette femme impétueuse préférait donner des ordres plutôt que d’attendre bien patiemment dans son coin. Ce fut ce moment que Forbes choisit pour revenir.

— Une dispute d’amoureux ?

— Non, loin de là… C’est une amie… Qui ne supporte pas qu’on lui dise non.

— Ouh là… Je vois très bien ce que vous voulez dire. J’ai été marié plus de quinze ans à ce genre d’amie !

Forbes éclata de rire et O’Hagan n’eut pas la force d’entrer dans une discussion délicate pour le contredire. Après tout, il n’avait pas connu Gwen. Il ne savait pas qu’elle était toujours auprès de lui et qu’il n’y aurait pas d’autre femme après elle.

Les deux hommes quittèrent l’hôtel et montèrent dans l’Austin de Forbes pour aller vers l’université. Ils retraversèrent la vieille ville, prirent la direction du Southside, tournèrent sur West Nicolson Street et tombèrent sur le campus de l’université à George Square. L’endroit était quasi-désert. La rentrée n’était pas avant quelques semaines. Les rares jeunes qui déambulaient là étaient des étudiants qui profitaient du peu d’affluence de l’été pour avancer dans leurs recherches, mais sans beaucoup d’entrain. Ils préféraient traîner dans les rues et profiter du soleil sur les marches des bâtiments plutôt que de s’enfermer dans une bibliothèque. Forbes se gara sur le parking au nord de Crichton Street et O’Hagan le suivit au cœur du dédale des bâtiments administratifs. Il monta les marches d’un immeuble de trois étages baptisé Teviot Row House. C’était apparemment là que se trouvait le département d’histoire ancienne. Ils s’arrêtèrent devant la loge du gardien et Forbes n’eut pas besoin de montrer sa plaque. Il était déjà venu la veille au matin. L’homme le reconnut et lui fit un signe de la tête pour le saluer. Ils montèrent les escaliers jusqu’au premier étage et s’enfoncèrent dans une série de couloirs sombres. Forbes s’arrêta devant une double porte et frappa. Une voix grêle lui répondit d’entrer. Il poussa la porte et se retrouva dans une sorte de vestibule. Derrière le comptoir se tenait la secrétaire, la cinquantaine sèche, aussi aimable qu’une porte de prison. Dans la pièce, il y avait également quelques étudiants en train de remplir des dossiers administratifs. Forbes s’avança et s’adressa à la secrétaire :

— Inspecteur Forbes, je suis venu hier. Je désire voir le bureau du professeur McLean.

— Encore vous ? Vous tombez bien, remarquez ! Ça va durer encore longtemps ce cirque ? J’ai des élèves qui voudraient bien récupérer leurs premiers jets. S’ils doivent trouver un autre directeur de mémoire, ils aimeraient bien récupérer leurs écrits ! Comment voulez-vous qu’ils travaillent si vous nous empêchez l’accès du bureau ?

— La mort de votre patron ne semble pas vous émouvoir.

— Le professeur McLean n’était pas mon patron ! C’est l’administration de l’université qui me paye ! Et puis avec un caractère pareil, à qui voulez-vous qu’il manque ?

O’Hagan assistait à l’échange avec du recul. Il était resté en retrait, les mains dans les poches, regardant autour de lui. McLean n’était pas apprécié de l’université, ce n’était pas une grande nouvelle. Son attention dériva sur les étudiants présents et son regard fut attiré par une jeune fille assise devant une table basse en compagnie de deux autres camarades. Si les garçons ne levaient pas les yeux de leurs formulaires, la jeune fille ne cessait de jeter des coups d’œil à la dérobée dans sa direction ou bien en direction de Forbes. O’Hagan l’observa plus attentivement. Elle jouait nerveusement avec son crayon et replaçait sans arrêt une mèche de ses longs cheveux châtains derrière son oreille. Lorsqu’elle leva à nouveau les yeux vers lui et que leurs regards se rencontrèrent, elle lui décocha un sourire si chaleureux qu’il en fut déstabilisé. Puis, se rendant compte de son audace, elle rougit et baissa les yeux. O’Hagan fut plus troublé qu’il n’était prêt à l’admettre mais reporta son attention sur Forbes et la secrétaire et s’avança pour se mêler à la conversation.

— Vous auriez les noms de quelques-uns de ses étudiants à nous soumettre ?

La secrétaire le dévisagea, le regard pincé de la vertu outragée, et allait lui répondre vertement que c’était impossible lorsque la jeune fille se leva.

— Moi ! J’étais une élève du professeur ! Je peux vous aider si vous voulez !

La secrétaire reporta son courroux sur la jeune fille.

— Mademoiselle Hamilton ! Ces messieurs sont de la police ! Ce n’est pas la place d’une jeune fille bien éduquée.

— Et le professeur était quelqu’un d’exceptionnel, quoi que vous en pensiez ! Et si je peux aider à trouver son meurtrier, je le ferai avec le dévouement le plus zélé !

Les joues de la jeune fille s’étaient teintées du rouge de la colère et ses deux amis s’étaient levés pour tenter de la calmer, mais elle les ignora et se tourna vers Forbes et O’Hagan.

— Vous voulez voir son bureau ? Il est au dernier étage ! Si vous avez déjà les clés, je vous y emmène !

Forbes sortit les clés de sa poche et les fit tinter. La jeune fille leur sourit et se dirigea vers la porte en leur faisant signe de la suivre. Les deux policiers et les deux garçons lui emboîtèrent le pas, malgré les récriminations de la secrétaire.

— Ça ne se passera pas comme ça ! Vous devez avoir l’autorisation de la direction ! J’appelle la sécurité !

Sa voix se perdit derrière la porte quand elle se referma et le petit groupe rejoignit l’escalier pour monter deux étages. La jeune fille qui menait la marche se retourna pour faire les présentations.

— Je m’appelle Mary Hamilton. Je suis en troisième année de doctorat en histoire pré-médiévale. Et voici Jack, Jack Elliot. Il est aussi en troisième année. Notre directeur de mémoire était le professeur. On a appris la nouvelle hier matin… Ça nous a anéantis.

Elle ralentit pour attraper par le bras le second garçon qui était resté plus timidement en retrait.

— Et lui, c’est Alex Cameron… Mon fiancé. Rien à voir avec le professeur, il est étudiant en astrophysique. Ça explique pourquoi il est plus sauvage. Parlez-lui de physique quantique, pas de problème. Pour le reste, il en est resté au stade de l’âge des cavernes. C’est pour ça que j’ai craqué pour lui !

Elle sourit franchement et le jeune homme rougit de plus belle. O’Hagan observait son manège. Un mélange d’assurance qu’ont les filles qui se savent jolies et une candeur désarmante. Il se surprit à s’attarder sur les traits délicats de son profil, le fil de sa mâchoire, la courbe de sa nuque. Il croisa le regard agacé du petit ami et comprit qu’elle devait souvent provoquer ce genre de regards appuyés et qu’il devait endosser le rôle du cerbère malgré lui. O’Hagan sourit et ralentit pour les laisser passer devant dans les escaliers.

Ils arrivèrent au troisième étage désert et la jeune fille les conduisit jusqu’à une porte anonyme. Seuls les scellés de la police prouvaient qu’il s’agissait bien là de la porte de McLean. L’expression de la jeune fille se durcit.

— Je n’arrive pas à y croire ! Il est mort depuis deux jours et ils ont déjà enlevé son nom de la porte !

Forbes se pencha en avant pour briser les scellés et tourna la clé dans la porte. Puis il recula pour laisser O’Hagan passer.

— Allez-y, vous. J’ai vu tout ce que j’avais à y voir hier. Je vais rester dans le couloir au cas où la mégère aurait mis sa menace à exécution et appelé la sécurité.

O’Hagan le remercia d’un hochement de tête, tourna la poignée et poussa la porte en retenant sa respiration. Après tout, il pénétrait à nouveau dans une part d’intimité de son père et il se faisait l’impression d’être un intrus, un voyeur. Il avança de quelques pas, suivi de Mary et de Jack. Alex préféra rester à l’extérieur en compagnie de Forbes.

O’Hagan oublia un instant la présence des autres et promena un regard circulaire autour de lui. La pièce était relativement petite mais confortable. Il y avait un bureau où s’entassaient pêle-mêle des papiers divers, comme dans son appartement et une chaise tournante. Un petit trieur à documents sur lequel étaient posés une bouilloire électrique et deux tasses ainsi qu’un vieux fauteuil qui avait l’air d’avoir été un endroit privilégié par le professeur tant les coussins étaient avachis et avaient pris la forme d’un corps humain.

Son cœur battait la chamade alors qu’il s’approchait du bureau. Deux photos étaient épinglées sur le mur et l’une d’entre elles était la sienne, une nouvelle photo prise à la dérobée, mais sur celle-ci, il souriait, chose plutôt rare pendant cette dernière année. Mary s’approcha de lui et frôla son épaule.

— Je me disais bien que c’était vous… Ça faisait un bout de temps que j’interrogeais le professeur sur cette photo, mais il ne voulait rien dire.

— Un bout de temps ?

— Depuis que je travaille avec lui en fait.

— Trois ans ?

O’Hagan se sentit submergé par une bouffée d’émotion. Ainsi, le professeur s’était intéressé à lui bien avant de le retrouver. Son portrait d’homme égoïste et distant commençait à se fissurer et O’Hagan ne savait pas si ce nouveau visage l’aiderait à surmonter cette épreuve. Il était tellement plus facile de le détester. Il inspira profondément et reporta son attention sur l’autre photo. C’était celle d’une jeune femme au visage fin et aux longs cheveux blonds et bouclés. Son expression était dure et extrêmement sérieuse. Elle se tenait accroupie sur un sol désertique sous un soleil éblouissant. Dans ses mains, elle tenait un appareil photo sophistiqué. Dans le fond, on distinguait ce qui ressemblait à une hutte. L’Afrique devina O’Hagan. Il décrocha la photo du mur et la retourna. Deux mots étaient inscrits au dos : Mon Amour. O’Hagan retourna à nouveau la photo et plongea ses yeux dans ceux de la jeune femme. Se pouvait-il que le professeur ait eu une aventure avec elle ? Qui pouvait-elle être ? Une de ses étudiantes ? Elle semblait si jeune. La vague de sympathie qu’il avait ressentie un instant auparavant s’évanouit devant ses préjugés et le dégoût reprit sa place. Il se retourna vers Mary.

— Et elle ?

— Même chose. Il ne parlait jamais de sa vie personnelle. Jack l’appelait la femme mystérieuse. Je crois surtout qu’il aurait bien aimé faire sa connaissance.

Jack rougit de gêne et prit la parole pour la première fois.

— Je l’ai vue une fois ici… On s’est croisés alors qu’elle sortait du bureau. Mais avant ça, j’avais pu entendre leurs éclats de voix jusqu’au bout du couloir.

— Ils se disputaient ?

— Plutôt violemment, mais je n’ai pas pu distinguer à propos de quoi.

Mary leva un visage plein d’espoir vers O’Hagan.

— Vous croyez qu’elle y est pour quelque chose ?

Forbes n’avait manifestement pas laissé filtrer d’informations sur la façon dont le professeur avait été tué.

— Si elle y est pour quelque chose, elle n’a certainement pas agi seule. Le crime exigeait une force bien plus grande que celle d’une jeune femme seule.

— Ne sous-estimez pas les femmes, commissaire.

Elle sourit à nouveau malicieusement. Si son petit ami ne s’était pas trouvé juste derrière à quelques mètres, O’Hagan aurait pu penser qu’elle lui faisait du charme. Gêné, il bredouilla.

— Inspecteur… je ne suis qu’inspecteur.

Et pourtant, il ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle avait raison d’une certaine manière. Son raisonnement tenait le coup. Après tout, le professeur avait été retrouvé nu et il ne semblait pas avoir eu de méfiance particulière envers son agresseur. Se pouvait-il qu’elle l’ait drogué, puis fait entrer un complice qui lui aurait arraché le cœur ? C’était une idée à creuser. Il avait oublié de demander les résultats de toxicologie au médecin légiste. Son coup sur la tête lui avait fait perdre toute réflexion logique et il commençait également à penser que cela avait aussi perturbé sa perception visuelle, le poussant à croire à une manifestation surnaturelle alors que cette ombre, la veille, était tout ce qu’il y avait de plus humaine. Il empocha la photo, il demanderait à Forbes de lancer un avis de recherche sur cette femme.

Il reporta son attention sur le bureau. Il y avait quelques papiers, quelques publications, des cours désordonnés, encore quelques lettres, mais quelque chose dérangeait O’Hagan.

— Le professeur a publié une étude controversée l’année dernière. Je n’ai trouvé trace de ses écrits nulle part. Y avait-il un autre endroit, un autre lieu où il aurait entreposé ses documents les plus précieux ?

Mary réfléchit et interrogea Jack du regard. Elle hocha la tête dans un signe d’ignorance. Jack, lui, sembla réfléchir plus longuement.

— Il parlait souvent de son antre, le coffre de ses secrets.

— Vous voulez dire qu’il avait un lieu secret où il se réfugiait ?

— Je ne sais pas… Il était plutôt mystérieux… Mais c’est aussi pour ça qu’il était fascinant.

O’Hagan réfléchit, tourna et retourna cette idée dans sa tête. Son antre… C’était bien choisi pour un dragon… Que devait-il chercher ? Une caverne ?

Il souleva encore quelques papiers. Il n’y avait rien de bien important ici, Forbes avait à nouveau raison. O’Hagan devait bien reconnaître que son travail était de qualité, en tout cas, il ne ferait rien de mieux. Il sortit dans le couloir, suivi par les regards à demi-déçus de Mary et Jack qui s’attendaient certainement à des révélations surprenantes.

Il sortit la photo de la jeune femme et la tendit à Forbes.

— Vous savez qui est cette fille ?

— Ah oui, cette photo ! On a lancé un avis de recherche, ça n’a pas donné grand-chose pour le moment, mais on a pris une autre photo qui était épinglée à côté où son visage était plus clair. Tenez, je l’ai sur moi.

O’Hagan prit la photo et la détailla. La photo avait été prise dans l’appartement de McLean. La jeune femme était assise devant le bureau et faisait face à la caméra. Son visage avait été pris en gros plan et cette fois-ci, elle souriait. Certainement des temps plus heureux pour le couple. Au-delà de ce visage, il y avait quelque chose qui intriguait O’Hagan mais il avait du mal à mettre le doigt dessus. Il porta son attention sur les détails mineurs, l’arrière-plan. Toujours ce sentiment étrange, comme si la clé était là, devant ses yeux, mais elle lui échappait sans cesse. Puis, soudain, elle lui apparut. C’était tellement évident !

— Forbes ! Il faut retourner chez McLean !

— Quoi ?

— Il faut retourner chez McLean ! Immédiatement !

Il se retourna vers les trois jeunes.

— Si quelque chose vous revient en mémoire, appelez le commissariat de Saint Leonard et demandez l’inspecteur Forbes ou l’inspecteur O’Hagan.

Il ne leur laissa pas le temps de répondre et se précipita dans l’escalier, suivi d’un Forbes perplexe. Ils n’étaient pas si loin de Candlemaker Row, ils auraient pu faire le trajet à pied, mais Forbes insista pour prendre la voiture. O’Hagan piaffait d’impatience alors que la voiture était ralentie par les feux de signalisation et la circulation. Enfin, quand Forbes se gara, il n’attendit même pas qu’il coupe le moteur et se dirigea en courant jusqu’à l’appartement de McLean. Il arriva à l’étage bien avant Forbes et en profita pour confirmer son hypothèse. Il n’y avait bien qu’un seul appartement à cet étage. Un appartement si petit pour un étage entier, même sous les toits, c’était étrange.

Forbes arriva enfin, le souffle court et le regard meurtrier.

— Je… peux… savoir… ce… qui… se passe ?

— Ouvrez la porte et je vous le dirai ensuite.

Forbes obéit à contrecœur et O’Hagan se précipita à l’intérieur. Il se plaça au centre de la pièce, tournoya un peu sur lui-même, repéra le bureau et sortit la photo qu’il plaça en perspective à la hauteur de ses yeux. Forbes observa ce manège en retenant son souffle. Ce coup sur la tête l’avait-il dérangé à ce point ?

O’Hagan continua son observation et son visage s’illumina soudain.

— J’avais raison, c’est ça !

Il s’approcha du bureau et s’accroupit pour regarder le sol. Le parquet était rayé perpendiculairement au mur. Le professeur avait l’habitude de bouger le meuble, toujours dans le même sens. Soit ! O’Hagan se releva et tira le meuble vers lui qui glissa avec une facilité déconcertante. McLean avait mis des patins de feutre pour qu’il glisse mieux. Puis il fit le tour du meuble et se positionna face au mur, observant les motifs du papier minutieusement, presque le nez dessus. Agacé, Forbes se manifesta à nouveau.

— Mais qu’est-ce que vous cherchez, bon sang ?

O’Hagan désigna la photo qu’il avait placée sur le bureau.

— Regardez attentivement l’arrière-plan de la photo.

Forbes s’exécuta et imita O’Hagan en tenant la photo à hauteur de ses yeux, et enfin la réalité s’imposa à ses yeux.

— Bon sang ! Il y a une autre pièce !

Juste à la gauche du visage de la jeune femme, il y avait une longue ligne noire droite et verticale, une ombre d’un demi-centimètre de large, et ils avaient beau regarder, rien n’était visible actuellement. O’Hagan acquiesça.

— Oui, une autre pièce, une pièce secrète, son antre, son coffre des secrets !

— Mais… Comment ?

— Il doit y avoir un mécanisme quelque part, aidez-moi à chercher.

Forbes s’exécuta, émoustillé comme un enfant, il colla ses mains sur le mur. Les deux hommes glissèrent leurs doigts sur le papier peint, sans aucun résultat. Forbes cogna son poing sur la paroi et ça sonnait bien creux. Allaient-ils devoir défoncer le mur à la masse ?

O’Hagan s’écarta, laissant libre cours à sa frustration. Il recula. Où pouvait bien se cacher ce mécanisme de malheur.

Les mains sur les hanches, il passa en revue la pièce et s’arrêta sur chaque objet… Comment était placé le corps du professeur ? Et si c’était une indication ? Il faisait face au bureau… Il faisait face au bureau. O’Hagan se positionna à la hauteur de la tache de sang et fit face au bureau lui aussi. Il n’y avait rien… Ça n’avait aucun sens. Il leva la tête au plafond, rien. Sur les murs, rien. Le découragement commença à s’insinuer en lui. Il soupira et baissa la tête, plongeant son regard entre ses pieds. La tache de sang lui rappelait l’horreur de ce trou béant où ils avaient trouvé la médaille… Où l’ombre était venue déposer la médaille… L’ombre lui donnait des indices… Une croix marque l’emplacement d’un trésor.

Forbes se retourna vers lui.

— Vous avez dit quelque chose ?

C’est alors qu’il discerna ce qu’il cherchait, là entre ses pieds, sous la couche de sang séché. Il s’agenouilla et frotta son index sur le sol. Ses yeux s’agrandirent. C’était forcément ça ! Sous ses doigts, de la taille d’une pièce de monnaie, il y avait une gravure dans le bois du parquet : Un serpent se mordant la queue et au centre, une inscription qu’il devina plus qu’il ne lut : Draco Semper. L’adrénaline se déversa dans ses veines et il s’exclama :

— J’ai trouvé !

Forbes se précipita près de lui et ils retinrent leur respiration quand O’Hagan pressa son doigt sur la gravure. Elle résista un instant puis s’enfonça d’un centimètre. Ils entendirent un déclic et une partie du mur pivota devant eux, libérant dans un souffle l’air confiné du secret.

V

Forbes et O’Hagan se tenaient côte à côte devant la paroi. Aucun des deux n’osait pousser la cloison, comme s’ils s’apprêtaient à pénétrer dans le lieu saint qui renfermait le Graal. Malgré sa curiosité, Forbes sentit que cet instant solennel revenait à O’Hagan et s’écarta.

— Vous d’abord.

O’Hagan le remercia d’un hochement de tête et appuya sa main pour pousser le pan du mur. Il faisait si noir à l’intérieur qu’il ne distinguait rien. Il glissa sa main à la recherche d’un interrupteur et fut chanceux. Il le trouva immédiatement et l’actionna.

Il s’était attendu à beaucoup de choses, mais certainement pas à ça. La pièce était vaste, bien plus vaste que la totalité de l’appartement. Les meubles étaient cossus, un mélange de goût classique et de raffinement, rien à voir avec l’ascétisme désordonné de l’autre pièce. En son centre était posé un canapé en cuir noir Chesterfield, devant une cheminée de pierre et une table basse en ébène. Tout autour trônaient des œuvres d’art aussi diverses que nombreuses : toiles, sculpture, armes anciennes. On aurait pu se croire dans un musée. À la fois émerveillé et inquiet, O’Hagan trébucha sur les trois marches qu’il fallait descendre, fit le tour de la pièce et s’approcha des toiles qui ne firent qu’augmenter son malaise. Toutes représentaient des scènes d’horreur, plus ou moins expressives. Des corps écorchés brûlant dans les flammes de l’enfer et des dragons. Des dragons sous toutes leurs formes : volant, serpents, hydres… Les sculptures, elles aussi, représentaient des dragons, soit victorieux, soit victimes, comme cette énorme sculpture de Saint Georges terrassant le dragon… Ou bien était-ce Saint Michel ? Il n’avait jamais su faire la différence.

Forbes l’avait suivi et regardait autour de lui, la bouche ouverte.

— Si vous vous demandiez où passait tout son argent, vous avez la réponse… Il y en a pour une fortune !

O’Hagan ne répondit pas. Il abandonna les œuvres d’art pour s’intéresser à l’homme, McLean, qui avait éprouvé le besoin de construire cet endroit, caché au regard de tous, dont personne ne soupçonnait l’existence. Dans quel but ? Que cherchait-il à cacher à la face du monde ? Le professeur lui parut soudain comme un Bruce Wayne ou un Peter Parker, un de ces super héros obligé de cacher sa véritable identité afin d’agir dans l’ombre pour le bien de l’humanité… Mais O’Hagan était-il sûr que le professeur agissait vraiment pour le bien ? Il y avait tant d’armes anciennes : des claymores, des sabres, des arcs, des hallebardes, des arbalètes… McLean aurait pu sans mal tenir un siège de plusieurs semaines. De qui cherchait-il à se protéger ? Au-dessus de la cheminée trônait fièrement la devise de son clan : Ma vertu est mon honneur.

Ici, il n’y avait aucun désordre. Le mur du fond était tapissé de livres reliés de cuir et de manuscrits plus anciens. Il passa en revue quelques titres : Le livre des saints, L’Apocalypse selon Saint Jean, L’histoire des clans, L’Œuvre de Saint Colomba, Les poèmes Ossianiques, Les annales de Tigernach, Les chroniques de Huntingdon, Les Chroniques de Melrose… Et de nombreux ouvrages signés de son nom. O’Hagan ne pouvait jurer de rien, mais bon nombre d’entre eux semblaient être très anciens, si anciens qu’il se demanda si certains n’étaient pas des originaux.

Au pied de la bibliothèque, un escalier de bois en colimaçon disparaissait dans le plafond. La pièce devait se prolonger dans l’immeuble voisin pour avoir cette hauteur de toit. O’Hagan monta les quelques marches et se retrouva sur un petit palier qui donnait sur deux portes. Il ouvrit la première et tomba sur une chambre, tout ce qu’il y avait de plus masculine mais toujours aussi richement meublée. Le petit lit de la première pièce devait uniquement servir à donner le change car on se doutait bien que McLean passait la majeure partie de son temps ici. Il y avait d’élégants vêtements accrochés dans un dressing, un grand lit défait aux draps de qualité supérieure et une salle de bains ouverte aux sanitaires de marbre. Sur les murs, il y avait des cadres, mais aucun dragon. Des photos uniquement. Des gens, beaucoup de gens qu’il ne connaissait pas, puis des visages qu’il connaissait trop bien : William Munro, Nicholas Harris… Ils étaient si jeunes… Et sa mère, sa mère encore, sa mère toujours… Il y avait tellement de portraits d’elle… Se pouvait-il qu’il l’ait aimée tout de même ? Dans ce cas, pourquoi l’avait-il abandonnée ? Pourquoi les avait-il abandonnés ?

Puis il y avait les photos d’une autre femme. Une femme tenant un bébé. McLean avait-il eu d’autres enfants ? Puis la femme mystérieuse à nouveau. Deux photos uniquement. Elle avait l’air si jeune… Des photos de Ryan en compagnie d’autres étudiants. Sur l’une d’elles, il reconnut Mary et Jack. À quel point McLean avait-il été dévoué à ses élèves ? La tête lui tournait… Il n’était pas prêt à affronter tout ça. L’émotion le submergea et il sentit les larmes lui monter aux yeux alors que sa gorge se nouait. Il devait sortir de là avant que cela ne devienne trop pénible.

Il y avait une seconde porte, mais elle lui résista. Il insista mais elle ne bougea pas. Alors il commença à donner des coups d’épaule et le vacarme attira Forbes, mais elle ne céda pas.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— La première pièce est la chambre de McLean mais je n’arrive pas à ouvrir celle-ci.

— Attendez. Poussez-vous.

Forbes tenta à son tour d’ouvrir la porte mais sans y parvenir.

— Je peux demander à mes hommes de venir avec un serrurier, ou un bélier si nécessaire.

O’Hagan avait du mal à se dire que la police allait envahir ces lieux. Il se sentait un peu chez lui ici et il avait l’impression qu’il était devenu le gardien du secret du professeur. Le révéler était quelque chose d’inconcevable.

— Vous… Vous me faites confiance ?

— Pourquoi me poser la question ?

— Pensez-vous que je sois un bon enquêteur ?

— Qu’est-ce que cela a à voir avec notre histoire ?

— C’est moi qui ai trouvé cet endroit, vous en convenez ?

— Et alors ?

— Et alors, je vais vous demander une faveur… La plus grande que je ne vous demanderai jamais.

— Je n’aime pas ce ton, O’Hagan.

— Ne révélez pas l’existence de cet endroit.

— Mais vous êtes fou ?

— Si un indice, quel qu’il soit, se trouve ici, vous en serez le premier informé, mais n’en parlez à personne.

— C’est contraire à la procédure !

— McLean voulait garder cet endroit secret… C’est aussi peut-être pour qu’il reste secret à son meurtrier… Moins nous serons de personnes à savoir ce qui se cache ici, plus nous aurons de chance de conserver une avance sur l’assassin.

— Ça ne tient pas la route !

— Donnez-moi vingt-quatre heures !

— Non !

— Vingt-quatre heures pendant lesquelles je resterai enfermé ici, sans sortir, personne ne se doutera de rien !

— Vous êtes complètement cinglé !

— Demain soir, vous viendrez me chercher et je vous ferai part de mes découvertes… Je vais tout prendre en notes, j’écrirai même des rapports que je retaperai pour vous, je vous le promets !

— Je ne peux pas vous laisser ici jusqu’à demain soir.

— Allons ! C’est le dernier service que je vous demande, je vous le jure !

— Je ne peux pas vous laisser ici jusqu’à demain soir ! Parce que… On enterre le professeur demain matin dans le cimetière de Morton Hall… Je suppose que vous voudrez y assister ?

O’Hagan se trouva un instant sans voix.

— Si tôt ?

— L’autopsie est faite, le légiste a rendu ses conclusions, le reste du travail ne nécessite pas le corps. Il est temps que votre père repose en paix… Il a demandé une crémation. Les démarches vont plus vite.

O’Hagan en eut les jambes coupées et il ressentit le besoin de s’asseoir sur la première marche de l’escalier.

— Vous… Vous avez raison. Je viendrai à l’enterrement demain.

— Vous voilà enfin raisonnable.

— Mais laissez-moi passer la fin de la journée et la nuit ici. Je vous en prie.

Il avait agrippé le poignet de Forbes et le serrait convulsivement. Il comprenait bien la position du policier mais il avait besoin de cette nuit. Il avait besoin de cette dernière chance de comprendre son père. Forbes bataillait contre sa conscience, mais il comprenait O’Hagan. Il soupira et donna la réponse qui lui demanda un immense effort.

— D’accord, mais ne faites aucun bruit qui pourrait attirer l’attention. Je vous enferme dans l’appartement et demain matin, à la première heure, je passe vous chercher.

— Merci… Merci infiniment, je ne l’oublierai pas.

— Vous ne manquerez pas d’alcool, le bar près de la cheminée est plein… Par contre, pour la nourriture, à part des crackers et du fromage, y’a pas grand-chose.

— J’ai connu pire.

— Je vous apporterai du café et des muffins demain matin.

Les deux hommes descendirent l’escalier et Forbes repassa le seuil du passage secret. O’Hagan lui fit un signe pour le remercier, lui dire au revoir et il repoussa la cloison derrière lui. Le cliquètement et le bruit de succion éveillèrent un sentiment de panique. Il n’y avait aucune fenêtre, aucune ouverture à part la cheminée qui était close par un insert. Et s’il finissait par manquer d’air ? Il ne savait même pas actionner le mécanisme de l’intérieur. Forbes retrouverait son corps asphyxié le lendemain et il serait mort sans avoir résolu l’énigme de la mort de son père ! Il fut tenté d’appeler Forbes pour lui dire qu’il avait changé d’avis puis il se raisonna. McLean vivait ici. Jamais il n’aurait vécu ou même simplement dormi dans un endroit où il pouvait mourir d’asphyxie ! Il se calma et décida de s’atteler à la tâche qu’il s’était allouée.

Il se retourna pour faire face à la salle, les mains sur les hanches. Par où commencer ? Les livres ? Les œuvres d’art ? Il n’était pas spécialiste, comme McLean. Si un indice se cachait là, il pourrait passer à côté sans le remarquer. Mais où étaient tous ses papiers personnels ? Et que renfermait cette salle à l’étage ? Le silence se fit pesant tandis que les battements de son cœur étaient assourdissants. Il devait se calmer et prendre de la distance. C’était une affaire criminelle comme tant d’autres. Il se dirigea vers le bar et ouvrit une porte. Forbes n’avait pas menti. Il y avait assez d’alcool pour une équipe de rugby un soir de match. O’Hagan attrapa une bouteille de whisky à moitié entamée et en but une gorgée. Le liquide brûlant l’apaisa. Il posa la bouteille sur la table basse et leva les yeux vers l’endroit où l’escalier s’enfonçait dans le plafond. Il plissa les yeux. Il devait trouver un moyen d’ouvrir cette porte. Si le professeur tenait à ce qu’elle reste bien fermée, c’est qu’elle devait cacher ce qu’il avait de plus précieux. Employer la force serait inutile. McLean était le genre d’homme à penser que le crayon était plus puissant que l’épée, il fallait raisonner avant de plonger dans l’action tête baissée… Une clé ? Il avait peut-être dissimulé la clé… Mais où ? Avait-il laissé un indice quelque part ? Réfléchis, bon sang, réfléchis…

Il s’approcha des livres. Tout ça c’était du Grec pour lui et il regretta de ne pas avoir demandé à Mary et Jack de l’accompagner. Il persista pourtant, ayant trop peur de passer à côté de quelque chose d’essentiel, feuilletant les livres, page après page, sans prendre la peine de lire, détaillant pourtant les illustrations, juste au cas où, mais au bout d’une heure, il perdit patience et posa un dernier livre à terre dans un mouvement de frustration. La fatigue se faisait sentir. Ses yeux piquaient et ses tempes battaient au rythme de son cœur. Il bailla, se gratta le crâne en ébouriffant ses cheveux et s’étira. Il leva la tête vers le plafond à nouveau. Et s’il se trompait sur le compte du professeur ? Après tout, la force était un moyen d’aller bien plus vite. Il regarda autour de lui pour voir si un objet pourrait faire office de levier et ses yeux s’arrêtèrent sur une hallebarde. Il se souvint de la façon dont il avait ouvert la lourde porte de chêne dans Craig Phadrig. Certes, elle était vermoulue, mais quelle porte de bois, même épaisse, pourrait résister à une hache de cette taille ?

Il se leva, plus déterminé que jamais, attrapa la hallebarde. Le long manche allait l’entraver. Peut-être que s’il le brisait en le frappant sur le sol ? Le manche résista à une première attaque, puis à une autre, mais au troisième essai, il se brisa en deux. L’effort n’améliora pas sa migraine et il avala une nouvelle gorgée de whisky pour se redonner de la force. Puis il se rendit pour la seconde fois à l’étage. Une fois devant la porte, il vérifia qu’il n’y avait bien aucun autre moyen de l’ouvrir, prit son élan et abattit l’arme. La hache érafla à peine la porte. Il frappa plus fort, encore et encore et cette fois-ci, elle commença à céder. Enfin le bois autour de la serrure vola en éclats et la porte s’ouvrit violemment.

À bout de forces, il lâcha la hallebarde et s’avança prudemment. Le cœur battant, il comprit qu’il avait enfin trouvé ce qu’il cherchait depuis le début. La pièce était à mi-chemin entre un sanctuaire et un quartier général de campagne. Sur trois des quatre murs, il y avait une longue frise chronologique avec de nombreux événements annotés à la main par le professeur. Au centre se trouvait une large table avec divers papiers, cartes et livres ouverts. Devant la table, un épais manuscrit en vélin posé sur un pupitre. Au fond, un autel Chrétien surplombé par une croix. Au-dessus de la croix, le dessin d’un immense aigle tenant un serpent dans ses serres. Un serpent tournant sur lui-même et se mordant la queue. O’Hagan frissonna. Il sentait la puissance de l’endroit sans pour autant la comprendre. Il savait qu’ici était murée la connaissance essentielle mais si McLean l’avait si bien protégée, c’était peut-être parce qu’un simple mortel comme lui ne devait pas y avoir accès.

Malgré tout, il s’approcha du manuscrit. Le vélin était épais et lustré sous ses doigts. L’écriture était celle du professeur, mais s’il remontait en arrière, l’écriture changeait, plusieurs fois, à intervalles plus ou moins réguliers. Il regarda la couverture et lut le titre : Les Serviteurs de Saint Jean : la mémoire est la première des victoires. Il rouvrit l’ouvrage et s’arrêta sur différentes pages. La plupart du temps, il y avait quelques remarques plus ou moins lisibles, des poèmes ou bien des dessins. Sur une des premières pages où O’Hagan reconnut l’écriture du professeur, il reconnut le dessin d’un arbre attaqué de toutes parts par des animaux étranges. En dessous, on pouvait lire : Le frêne Yggdrasill, arbre cosmique et pilier de l’univers. Un dragon ronge ses racines et l’écroulement de l’arbre marquera la fin du monde. En rouge, le professeur avait ajouté : Et pourtant le dragon est signe de renaissance. Il faut accepter de détruire pour pouvoir reconstruire. La disparition de Blackstone sera à ce prix. C’est la destinée de notre clan depuis plus de deux siècles.

O’Hagan commença à transpirer. Son tatouage ne l’avait pas trompé. Toute cette histoire était donc connectée à ce monstre et l’évidence s’imposa à lui. Si Gwen avait pu survivre au puits des âmes, pourquoi pas lui ? Il avait survécu à tant d’attaques au fil des siècles. Il se retourna vers la frise et son nom lui apparut à nouveau. Il se déplaça et le vit encore, et encore, en remontant le temps, toujours plus loin. Blackstone avait été l’obsession de McLean. Il avait retrouvé sa trace jusqu’au troisième siècle de notre ère et avait même daté sa naissance aux alentours de l’an 250. Il avait daté sa mort humaine autour de l’an 280 ainsi que son pacte avec Cythraul et sa première résurrection… En plein cœur d’un combat sanglant entre les Pictes et les Gaëls, les envahisseurs venus d’Irlande… O’Hagan recula. C’était insensé. Blackstone avait-il encore tant d’adorateurs qu’ils étaient prêts à tuer pour le faire revenir à la vie ? Ou le meurtrier de McLean était-il tout simplement à la recherche de ces informations ? Le professeur avait-il sacrifié sa vie pour protéger son secret ? Il revint près de la table. Il y avait un bon nombre de feuilles volantes, des recherches sur différents événements historiques. Des récits de batailles, des alliances, des allusions métaphoriques, des symboles, des dialectes qu’il ne connaissait pas, des runes, des pictogrammes… Il lui faudrait des siècles pour comprendre tout ça.

Il revint vers le manuscrit et continua de tourner les pages. Des poèmes, des poèmes et encore des poèmes… Soudain, son regard s’arrêta sur un autre dessin, celui d’un dragon. Un dragon à sept têtes. Ou plutôt une hydre. En dessous, O’Hagan lut à voix haute :

Et il se tint sur le sable de la mer. Puis je vis monter de la mer une bête qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème. La bête que je vis était semblable à un léopard ; ses pieds étaient comme ceux d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. Le dragon lui donna sa puissance, et son trône, et une grande autorité. Et je vis l’une de ses têtes comme blessée à mort ; mais sa blessure mortelle fut guérie. Et toute la terre était dans l’admiration derrière la bête. Et ils adorèrent le dragon, parce qu’il avait donné l’autorité à la bête ; ils adorèrent la bête, en disant : qui est semblable à la bête, et qui peut combattre contre elle ?

Et comme la dernière fois, le professeur avait ajouté quelques remarques : La mort de la bête ne sera que le commencement de la fin. En lui donnant le coup final, le dragon lui donnera toute sa puissance. La bête ne reviendra sur terre que lorsqu’il ne restera plus qu’une seule tête à l’Hydre. Pour que Blackstone ne revienne jamais, il faudra conserver à jamais la lignée du dragon intacte afin que ses sept têtes soient à jamais protégées.

Plus loin, l’écriture agitée du professeur avait ajouté :

Blackstone est mort. Patrick a confirmé mes doutes. Son tatouage a également disparu. Le processus est enclenché… J’aurais peut-être dû le prévenir que ce n’était que le début… Il devra se battre à nouveau et je ne lui en ai pas laissé le choix… Je sens déjà des tensions au cœur de la guilde. Le pouvoir est une bien trop séduisante compagne. Les sept têtes de l’Hydre vont s’entre-dévorer jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une et alors. La lignée des Harris s’est déjà éteinte. Nick et Ryan sont morts. Si seulement le vieux Nick avait accepté que Ryan nous rejoigne plus tôt ! Nous devons introniser d’urgence un septième membre. Un membre que je pourrai guider à ma convenance… Mais le Pendragon va chercher à m’en empêcher. Dois-je recontacter Janus ? Je ne dois pas laisser d’anciennes rancœurs mettre ma mission en péril.

O’Hagan avait la tête qui lui tournait. Tout ceci était énorme. S’il comprenait bien, Blackstone devait être tué puis ressuscité par le dragon à sept têtes, puis une fois que les sept membres se seront entretués et qu’il n’en restera qu’un, alors Blackstone reviendra à la vie et ce sera la fin du monde ? Qui pouvait croire de telles choses ?

Il tourna encore quelques pages et arriva à la dernière entrée :

Le Pendragon gagne en puissance. Il est devenu capable de choses que je n’ose même pas décrire. Sa cupidité, son aveuglement et sa soif de pouvoir et de connaissance l’entraînent toujours plus loin sur le chemin des ombres… Elle est morte par sa faute. J’ai perdu une alliée dans la guilde. Et il a tenu à ce que l’héritier d’Ossian la remplace. Il n’est pas prêt. Il est bien trop influençable. Je sens que je perds de mon influence au sein de notre communauté. Pour la première fois depuis que ce fardeau m’a été confié, je sens que mon destin m’échappe… Janus ne veut toujours rien entendre. Je dois tout raconter à Patrick.

Et enfin :

Patrick refuse de me parler. J’ai peur… Je me sens observé, jusque dans mon sommeil. Je sais qu’il me réserve le même sort qu’à elle. Patrick, si un jour tu lis ces mots, c’est que je ne serai plus… J’ai confiance en ton intuition et tu finiras par trouver ce manuscrit. Je te lègue l’histoire de notre clan, je te lègue notre mission, tu trouveras tout ce qui est nécessaire dans cette pièce. Ton père qui t’aime. William McLean.

O’Hagan n’avait pas remarqué les larmes qui coulaient sur ses joues avant que l’une d’entre elles ne s’écrase sur le vélin. Il essuya son visage et recula, le souffle coupé. Il était plus secoué qu’il ne voulait l’admettre. Le plus simple aurait été de croire que son père avait perdu la tête, mais il avait combattu Blackstone et il savait que tout cela était plus que possible. Pour la première fois depuis qu’il avait appris la vérité, il se sentait tellement proche du professeur. Sa disparition s’imposa à lui avec une telle douleur qu’il posa une main sur sa poitrine afin d’atténuer la douleur lancinante qui irradiait. Il sortit de la pièce, redescendit et se précipita sur la bouteille de whisky pour en avaler une longue gorgée. Il reprit sa respiration et en but une seconde. Puis ses jambes se dérobèrent sous son poids et il fut obligé de s’affaler sur le canapé. Comment allait-il raconter tout ça à Forbes ? Devait-il simplement lui en parler ? Pourtant il avait promis… Comment pourrait-il le croire ?

Il se laissa tomber en arrière et fixa le plafond. Qu’est-ce que c’était que toute cette histoire encore ? Dans quel pétrin s’était-il fourré ? Dans quel pétrin son père l’avait-il fourré ? S’il l’avait pu, il serait remonté un an en arrière afin de ne jamais rencontrer Gwen ou le professeur. Mais le tatouage à son poignet lui rappelait combien il se leurrait. Il était né pour que ce jour arrive. Gwen lui avait appris qu’ils n’étaient que des jouets du destin. Le sien avait la particularité de lui sembler plus effroyable au fur et à mesure qu’il se dévoilait et il comprit pourquoi Gwen avait eu tant envie de déguerpir lorsqu’elle comprit que rien n’était fini… Gwen… Oh Gwen… Il avait tellement besoin d’elle… Elle était si loin… N’y avait-il Il se pencha en avant, cachant son visage entre ses mains, il se sentait si las. Il ne pourrait pas y parvenir sans elle.

— Gwen… Si seulement tu pouvais être près de moi… Tu me manques tellement… Je n’y arriverai pas tout seul… Je ne m’en sortirai pas… Je n’y connais rien à tout ça.

Rien ne se passa. Elle n’était pas là. O’Hagan finit même par douter de l’avoir vue à Balmore. Et si elle n’était qu’une création de son imagination pour rendre sa disparition moins pénible ?

Il était épuisé, déprimé, il avait mal partout. Il bascula sur le côté pour s’allonger sur le canapé. Il regarda sa montre. Il n’avait pas vu le temps passer, il était déjà plus de sept heures du soir. Bientôt, le jour à l’extérieur déclinerait et Édimbourg s’enfoncerait dans la nuit. Il avait du sommeil à récupérer. Mais pouvait-il s’arrêter maintenant alors que tant de choses restaient à lire là-haut ? Une petite voix ne cessait de lui souffler dans le creux de l’oreille : Tu ne veux pas en savoir davantage ? Tu ne veux pas savoir d’où tu viens ? Quelle est cette famille ? Ces McLean ?

Demain, son père, son véritable père, serait livré aux flammes puis à la terre. Et il n’avait rien appris de plus au cours de cette journée.

— Ce soir ou jamais.

Il se fit violence et se força à se lever. Il agrippa la bouteille de whisky et l’emporta avec lui à l’étage. Sur le pas de la porte de la salle secrète, il marqua une pause.

— Quand faut y aller.

Il posa la bouteille par terre et s’avança vers une série de tiroirs organisés par classement chronologique, siècle par siècle. Ceux de sa gauche portaient les dates les plus récentes et il ouvrit le dernier. Des coupures de journaux. Des centaines de coupures, des milliers. Il serait mort de vieillesse avant d’en venir à bout. Il fouilla un peu plus loin et trouva une chemise portant le nom de William McLean. Il s’en empara et l’ouvrit. À l’intérieur, il trouva tout un tas d’informations relatives au professeur qu’il se mit à lire à voix haute pour tromper le sommeil.

— William Alexander McLean. Né à Inverness le 28 Juin 1944. Fils d’Alaister McLean et Fiona MacGillivray. Unique héritier et dernier descendant du clan des McLean de Coll… Bla, bla, bla…

Il avait beau essayer de rester éveillé, ses yeux se fermaient contre sa volonté. Puis lui revint le souvenir de la tombe trouvée au vieux cimetière de Calton. Si le professeur avait gardé des informations sur tous les McLean, alors il trouverait peut-être d’autres informations sur cet homonyme. Il remonta le temps et s’arrêta une première fois. Il avait trouvé un William McLean, mais ça ne correspondait pas. Celui-là était tailleur de pierre et était mort en 1908. Son corps reposait au cimetière de Monkwood. Il continua sa recherche et en trouva un autre, né en 1769, mort en 1826, éleveur de chevaux et enterré à deux pas de là, dans le cimetière de Greyfriars. Il tomba enfin sur celui qu’il cherchait : William McLean (1735 - 1793) homme politique engagé et martyr condamné à la déportation pour avoir tenté de s’opposer au régime de l’époque. Mort avant son départ.

Quatre William McLean en deux siècles. C’était étrange. Et s’il y en avait d’autres ? Il continua à fouiller et en trouva un, mort en 1712. Un autre mort en 1645 et un dernier mort en 1590. Il chercha plus loin et n’en trouva aucun autre. S’il voyait juste, il y avait sept William McLean. Sept, comme les sept têtes de l’hydre… Non, ça ne pouvait pas être ça… Les sept têtes étaient vivantes, en même temps… Et d’après ce qu’il avait compris, le vieux Nick était l’une d’elles. Qui étaient les autres ? Les six compagnons de la légende en faisaient-ils partie ? Dans ce cas, Munro en était peut-être une deuxième… Qui encore ? Sa mère ? Était-ce pour cela qu’elle restait si secrète sur son passé ? La mère de Gwen… Non, elle était morte, c’était impossible. Doreen ? Si c’était le cas, il ne restait déjà plus beaucoup de têtes à l’hydre. Le temps pressait… Et si Munro était le Pendragon ? Non, il était en isolation totale et il avait complètement perdu pied sur la réalité, il ne pouvait pas avoir commandité le meurtre du professeur depuis sa cellule. Non, la logique se trouvait ailleurs… Mais où ? Aaaargh, que c’était frustrant ! Assis en tailleur, il bailla et s’étira. L’effort pour garder les yeux ouverts lui demandait tant que sa concentration en était émoussée. Sans s’en rendre compte, il piqua du nez et les feuilles qu’il tenait lui échappèrent des mains. Il commençait à glisser dans le sommeil quand un bruit sec le fit sursauter. Il rouvrit les yeux. Un rouleau de papier avait glissé de la table et était tombé à ses pieds. Il se pencha pour l’attraper et le déroula. C’était une carte d’Édimbourg et certains lieux avaient été entourés : Greyfriars, Calton, Monkwood... Ces noms lui disaient quelque chose… Mais bien sûr ! C’était tellement évident ! Il y avait six cercles rouges sur la carte, et chacun correspondait à un cimetière où était enterré un des homonymes du professeur. Un septième cercle, vert celui-ci, entourait le cimetière de Morton Hall. Là où le professeur allait être enterré. Il avait prévu où il serait enterré… Pourquoi ? Pourquoi ces différents endroits ? Qu’est-ce ce que cela pouvait bien vouloir dire ?

Il tourna la question dans son esprit dans tous les sens, mais la torpeur l’envahit à nouveau. Sans s’en rendre compte, il glissa dans le sommeil et il bascula vers le sol. Peu importait que la position soit si peu confortable, son corps lui réclamait ce qu’il lui avait refusé depuis trois jours. Les informations qu’il avait glanées tournèrent dans sa tête avant qu’il perde toute conscience du monde qui l’entourait. Seule une phrase du professeur résonna dans sa tête comme un avertissement, mais il était déjà loin : J’ai peur… Je me sens observé, jusque dans mon sommeil… Je me sens observé, jusque dans mon sommeil. Je me sens observé, jusque dans mon sommeil.

VI

— Bon sang ! Vous l’avez ouverte ! Qu’est-ce que c’est que tout ce bordel ?

O’Hagan émergea difficilement, courbaturé et son sang jouant de la samba sur ses tempes.

— Il vous arrive de ne pas jurer ?

— Vous avez dormi là ? Comme ça ?

— Je ne m’en suis pas vraiment rendu compte.

Forbes remarqua la bouteille de whisky sur le sol et secoua la tête d’un air désapprobateur. O’Hagan était bien trop mal pour le dissuader. Il se redressa en position assise et plissa les yeux pour rendre l’image plus nette. Il bailla et s’appuya contre le mur.

— Quelle heure est-il ?

— 8 heures. On a une heure à peine devant nous pour la cérémonie. Je vous ai apporté du café et des donuts. Vous avez trouvé quoi ?

— Beaucoup de choses que je ne comprends pas encore.

Il s’arrêta et fixa son regard sur Forbes. Devait-il tout lui dire comme il en avait eu l’intention la veille ?

— Donnez-moi le temps de prendre une douche et une tasse de café et je vous mets au courant.

— Je vous conseille d’utiliser la douche à côté, celle de l’autre chambre est une antiquité.

— J’en ai pour dix minutes.

— Et pensez à essayer un costume sombre, vous n’allez pas aller aux funérailles de votre père dans cette tenue… Déjà que vous avez une mine affreuse.

— Vous ne voulez tout de même pas que je mette un costume du professeur ?!

— On n’a pas le temps de repasser par l’hôtel… Vous voyez une autre solution ?

— Vous êtes malade !

O’Hagan se leva difficilement et se dirigea vers la chambre d’un pas pesant. Forbes passa derrière lui et emprunta l’escalier.

— Je vous attends en bas.

La tête dans le brouillard, il s’approcha du coin salle de bains et grimaça en voyant son reflet dans le miroir. Il se détourna de ce spectacle, se déshabilla et glissa sous la douche. C’est alors qu’il se rendit compte à quel point la situation était déplacée. Il n’avait jamais été invité à entrer ici. Cette salle de bains n’avait certainement connu que le professeur et lui s’y pavanait, prenait une douche en utilisant ses produits, ses serviettes… Et bientôt il allait enfiler un de ses costumes. Un psy ne manquerait pas de souligner la dimension Œdipienne. Il n’avait, certes, pas tué son père mais agissait comme s’il voulait effacer sa trace en prenant sa place.

— Tout ça c’est n’importe quoi !

Le malaise l’emportant, il sortit de la salle de bains sans prendre le temps de se raser. Mais se trouvant face aux portants de vêtement, choisir un costume se révéla être aussi pénible. Il essaya de penser qu’il se trouvait dans un magasin quelconque, mais lorsqu’il passa les costumes en revue, les effluves du parfum de McLean aggravèrent sa mauvaise conscience. Il attrapa le premier costume noir et le passa en gardant ses sous-vêtements et sa chemise bleue. Il y avait des limites à tout.

Avec surprise, il se rendit compte que le professeur avait exactement la même carrure que lui. Le costume était d’une excellente coupe et tombait parfaitement. Il osa un regard dans le miroir psyché et cette fois, le reflet fut plutôt flatteur. Ça irait comme ça, il s’était déjà bien trop attardé.

Il descendit l’escalier en finissant de boutonner les poignets de sa chemise quand il s’arrêta net à mi-chemin, surpris. Forbes n’était pas seul.

— Kathleen ?

— Moi aussi, je suis contente de vous revoir inspecteur O’Hagan.

Forbes haussa les épaules avec l’air d’un enfant malicieux qui vient de vous jouer un tour pendable.

— Elle insistait tellement… J’ai rien pu faire.

O’Hagan termina de descendre et s’approcha de Kathleen Kennedy, encore plus mal à l’aise qu’il ne l’avait été en enfilant le costume du professeur. Il se pencha en avant. Devait-il l’embrasser comme l’amie qu’elle était devenue ou simplement lui serrer la main comme une simple collègue ? Forbes, lui, semblait s’amuser de le voir se débattre dans cette mélasse.

— Kathleen, je vous présente l’inspecteur Forbes qui enquête sur cette affaire. Inspecteur Forbes, voici l’inspecteur Kathleen Kennedy, de la Met à Londres.

Kathleen l’interrompit.

— Nous avons déjà eu le temps de faire connaissance… Je suis arrivée hier soir.

— Hier soir ? Mais…

— L’inspecteur Forbes m’a proposé de me mettre au parfum devant un bon dîner. Nous avons eu une discussion des plus enrichissantes.

— Et l’inspecteur Kennedy a été un peu plus loquace que vous en ce qui concerne les événements de l’an passé. Après le premier choc, je dois avouer que cela place l’affaire sous une lumière nouvelle.

O’Hagan ouvrit la bouche, abasourdi, ne sachant pas s’il devait se sentir offusqué par le fait qu’elle ait dévoilé leur secret ou si, finalement, il se sentait soulagé de ne pas avoir à le faire lui-même.

— Vous lui avez parlé de Blackstone ?

— Elle m’a tout raconté, des meurtres sacrificiels jusqu’à l’assaut final dans la montagne… J’étais plutôt tenté de la croire folle au premier abord, mais elle avait apporté avec elle quelques rapports d’époque. Elle m’a aussi parlé de votre petite amie. Je suis désolé. C’est pas vraiment une bonne année pour vous !

C’était le moins qu’on puisse dire. Mais si la compassion de Forbes était maladroite, le fait qu’il donne un minimum de crédit au récit de Kathleen lui donnait un mince espoir de pouvoir le convaincre de ce qu’il avait trouvé là-haut.

— Vous êtes prêt à croire à ce que Kathleen vous a raconté ?

— Ce que j’ai vu depuis quelque temps dans cette enquête m’aide beaucoup à avoir l’esprit plus large.

— Tant mieux parce qu’avec ce que je vais vous annoncer, vous allez en avoir besoin.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que ce n’est pas fini.

— Quoi ?

Kathleen Kennedy n’avait pas pu retenir ce cri de surprise.

— Ce n’est pas fini. L’histoire de l’année dernière n’était que le début. Si vous ne me croyez pas, suivez-moi là-haut.

O’Hagan se retourna et monta l’escalier en hâte. Les deux autres le regardèrent, hésitant une seconde, puis le suivirent à l’étage.

Il se plaça au centre de la pièce, comme un guide touristique faisant face à son auditoire et attendit qu’ils lui consacrent entièrement leur attention.

— Ce que vous voyez autour de vous constitue l’héritage de ma famille.

Il commença par la description de la frise chronologique, puis il leur demanda de s’approcher du manuscrit pour leur montrer les pages principales, il désigna alors les dossiers des sept McLean et enfin la carte. Forbes et Kathleen écoutaient dans un silence religieux, le front plissé et l’œil attentif. Tandis qu’il faisait part de ses dernières découvertes et conclusions, Kathleen se rapprocha du manuscrit pour relire les passages désignés. O’Hagan se tut et attendit en silence sa réaction, tendu et nerveux. Plus que tout autre, l’avis de Kathleen était capital pour lui. Enfin, elle tourna une dernière page et lut en soupirant.

— Et les habitants de la terre, ceux dont le nom n’a pas été écrit dès la fondation du monde dans le livre de la vie, s’étonneront en voyant la bête, parce qu’elle était, et elle n’est plus, et qu’elle reparaîtra… Comment va-t-on pouvoir convaincre une cour de justice cette fois ? Inverness, c’est une chose, Édimbourg, c’en est une autre.

— Parce que vous croyez qu’on aura à faire face à un juge ?

— Il s’agit d’un crime. Et vous devrez témoigner, que ce soit comme témoin ou comme suspect. Avec votre passé et la réouverture du dossier, on peut très vite vous mettre hors course.

Forbes s’avança.

— Vous m’oubliez. C’est moi qui suis en charge de l’affaire.

— Mais vous êtes tenu à des rapports.

— Et je peux mettre ce que je veux dans ces rapports.

— Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous allez devoir faire si vous vous rangez de notre côté. Nous aurons besoin de certaines largesses qui peuvent vous coûter votre carrière. Et pourquoi pas votre liberté… Il ne s’agira pas d’un simple blâme… Ce que nous avons appris en combattant Blackstone l’année dernière c’est que des gens de pouvoir cherchent à ce que ces prédictions se réalisent. Ils ne nous laisseront pas découvrir la vérité sans chercher à se débarrasser de nous et ce, quels que soient les moyens utilisés.

— Et vous, vous ne vous rendez pas compte de l’homme que je suis. Je suis quelqu’un d’intègre qui ne se laisse pas effrayer si facilement. Vos juges, vos avocats… ça fait plus de trente ans que je les côtoie. J’ai combattu des mafias de la drogue, des apprentis terroristes et des meurtriers en série… Ils ne me font pas peur ! Par contre, votre Blackstone et toute votre histoire de malédiction, ça, ça me fiche la frousse. Je viens d’une famille qui croit en la tradition et à l’histoire de nos ancêtres… J’ai toujours eu le plus profond respect pour ce que d’autres appellent des contes de bonnes femmes et si un professeur d’université a consacré sa vie entière à amasser tous ces documents, si deux policiers qui ont un parcours exemplaire viennent me raconter ce que d’autres qualifieraient d’histoires à dormir debout mais qui pourtant collent avec l’enquête que je suis en train de mener, je me dis que je ne suis pas aussi cinglé que je le pensais et si je dois risquer ma carrière pour empêcher l’Apocalypse d’arriver, alors je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous épauler.

Kathleen regarda Forbes avec une lueur d’admiration tandis qu’O’Hagan se figea.

— Qu’est-ce que vous avez dit ?

— Quoi ? Que je vous aiderais quoiqu’il arrive ?

— Non, non, la fin, pour empêcher quoi d’arriver ?

— Ben, la fin du monde…

— Non, ce n’est pas le terme que vous avez employé.

— J’ai dû parler d’Apocalypse ?

— Oui, c’est ça !!! Le livre des Révélations !!

O’Hagan sortit de la pièce en trombe sous les regards ébahis de Kathleen et Forbes qui, après un court instant d’hésitation, le suivirent en bas. Il était déjà affairé devant la bibliothèque, passant en revue frénétiquement tous les ouvrages.

— Mais qu’est-ce que vous cherchez ?

— Une bible !

Kathleen Kennedy resta interdite. Pourquoi désirait-il trouver une bible maintenant ?

O’Hagan s’énervait.

— C’est pas croyable ! Y’a tous les bouquins de la terre sauf celui-là !

— Si c’est une bible que vous cherchez, mes hommes et moi en avons trouvé une sous le bureau dans l’autre pièce, près du corps. Elle avait dû glisser dans la chute, on l’a replacée sur le bureau.

O’Hagan faillit embrasser Forbes et se précipita dans l’autre pièce. Il fit voler quelques papiers puis trouva ce qu’il cherchait. Une petite bible de Saint James, reliée en cuir noir. Il hésita un instant. Il n’en avait pas consulté une depuis plus de dix ans et avait l’impression que son geste allait être considéré comme une désacralisation. Puis il se ressaisit, l’ouvrit à l’Apocalypse de Saint Jean et feuilleta nerveusement jusqu’à ce qu’il se fige comme frappé par la foudre. Ses yeux s’agrandirent quand il trouva le passage qu’il cherchait mais pour en être sûr, il devait vérifier. Il passa à nouveau devant eux sans leur dire un mot et remonta à l’étage. Lassés par ce manège, ils le suivirent cependant et au moment où ils passèrent le seuil de la pièce, O’Hagan s’écria :

— C’est ça !! Mon Dieu, c’est ça ! Je savais bien que ça me disait quelque chose !

Il leur faisait face, le visage radieux, mais Kathleen Kennedy attendait des explications.

— On peut savoir ce qui vous prend ?

— Le passage recopié par le professeur ici ! C’est un passage de l’Apocalypse selon Saint Jean ! Tout est là… Oh mon Dieu… Tout est là ! Il a même souligné certaines citations qu’il a recopiées !

O’Hagan feuilleta l’ouvrage jusqu’à la fin et vit que le professeur avait fait une dernière annotation : Cet ouvrage renferme les clés de ton destin.

Kathleen s’était approchée et avait lu par-dessus son épaule.

— Les clés de ton destin ? Et s’il avait tout simplement perdu la boule ?

O’Hagan ne répondit pas, le regard fixé sur cette dernière ligne, tremblant, submergé par l’émotion. Bien sûr il s’était lui-même posé la même question. Tout cela était tellement incroyable ! Mais Blackstone lui aussi avait été une épreuve à son incrédulité… Et puis le professeur avait été assassiné et O’Hagan était persuadé que ce qui se trouvait dans cette pièce en était la raison principale. S’il était fou, quelqu’un était aussi fou que lui pour l’empêcher d’en apprendre davantage.

Il sursauta lorsque Forbes posa gentiment sa main sur son bras.

— Qu’il ait été fou ou pas n’est pas la question dans l’immédiat. Si on ne se dépêche pas, vous aurez raté la dernière chance que vous aurez de lui faire vos adieux… Le service doit avoir commencé maintenant, on ferait mieux de se dépêcher.

La douce voix de Forbes lui fit l’effet d’une douche froide et le ramena à la dure réalité. Il referma le livre qu’il déposa sur la table, inspira profondément et redressa les épaules alors qu’il leur faisait face.

— Allons-y.

Sans ajouter un mot, tous les trois redescendirent en hâte. Ils refermèrent le passage secret derrière eux et sortirent de l’appartement. Le trajet en voiture se fit dans le silence le plus complet. Kathleen Kennedy, assise à l’arrière à côté d’O’Hagan, jetait furtivement quelques regards vers lui, se posant mille et une questions, l’esprit en ébullition, pesant déjà le pour et le contre. L’année précédente, elle l’avait couvert, plus par intuition que réelle conviction. Elle avait toujours pu se fier à son intuition, et c’était justement ce qui la dérangeait car elle avait l’idée que quelque chose de malsain se cachait derrière tout ça. Non pas qu’elle ne fît plus confiance à O’Hagan, c’était plutôt une crainte qu’il ne se fasse manipuler. Il avait été fragilisé par la mort de Gwen, et maintenant celle de son père… Elle avait bien fait de venir. Même si elle avait dû lâcher une affaire à Londres… O’Hagan avait besoin d’elle. Elle pouvait toujours lui apporter un regard neuf, critique, une autre optique.

Forbes se gara et se retourna vers eux. Elle se surprit à rougir.

— C’est bien ce que je pensais, l’office à l’église est déjà terminé, regardez, la foule se dirige vers le crématorium. Vous voulez y aller seul ou vous voulez qu’on vous accompagne ?

O’Hagan semblait manquer d’air. Avait-il réellement sa place ici ? Il ne pourrait pas supporter de se retrouver seul au milieu de cette foule qui n’avait pas la moindre idée quant à la raison de sa présence aux funérailles.

— Non, venez… Vous pourrez m’aider à observer ceux qui se trouvent là, sait-on jamais.

Ils sortirent de la voiture et se mêlèrent au cortège. Une fois à l’intérieur, les gens se disposèrent en arc de cercle autour du cercueil qui attendait sur une sorte de tapis roulant. Il y avait tant de monde ! O’Hagan ne s’attendait pas à ce qu’ils soient autant. Il avait pourtant cru comprendre que le professeur n’était pas tellement apprécié et qu’il n’avait pas tant d’amis. Il regarda autour de lui. La moyenne d’âge était assez jeune. Ses élèves certainement. Eux, au moins, savaient ce qu’ils avaient perdu… Ou est-ce que l’université avait incité les élèves à venir ? Pour sauver les apparences ? Son regard se posa sur la bière et l’émotion le rattrapa. Il avait beau se dire qu’il connaissait à peine cet homme, il ne pouvait s’empêcher de ressentir un immense vide. L’image de la poitrine béante s’imposa à nouveau à son esprit et il sentit le malaise l’envahir. Il aurait tellement voulu s’approcher. Il aurait voulu qu’ils s’en aillent tous, qu’ils le laissent seul, qu’il puisse se laisser aller à l’émotion à l’abri des regards, sans craindre leurs jugements, comme il l’avait fait sur le cercueil de Doreen. Il essuya une larme et sentit Kathleen qui s’emparait de sa main. Il la regarda et elle sourit avec douceur, semblant lui dire Je suis là… Soupirant, il reporta son regard sur les autres. Parmi la foule, il reconnut Mary Hamilton, son fiancé Alex et son ami Jack. Tous trois semblaient éprouvés et affichaient une mine peinée de circonstance. À côté du jeune Alex, échangeant quelques mots brefs avec lui, se tenait un homme, le début de la quarantaine élégante et l’assurance de ceux qui ne connaissent que la réussite, un costume parfaitement coupé, un petit bouc parfaitement taillé et un regard brillant d’intelligence. Le prêtre se pencha vers lui et l’invita à le rejoindre près du pupitre avant de lui céder la place.

— Forbes ? Qui est cet homme ?

— Daniel Rattray. Professeur d’astrophysique à l’institut d’astronomie de l’université et aussi directeur de l’observatoire. Un petit génie d’après ce que j’ai compris… Doctorat à 23 ans, publications dans le monde entier et diverses récompenses pour ses travaux de recherche. La seule chose qui l’empêche d’être doyen, c’est son jeune âge. 45 ans… Mais il paraîtrait qu’il dirige un peu la boîte comme il l’entend. Rien ne se fait à l’université sans son aval.

— Et que fait-il ici ?

— Il représente certainement la faculté.

— Mais pourquoi lui ? Pourquoi pas un professeur du département d’histoire ?

— Je crois qu’on ne va pas tarder à le savoir.

En effet, Rattray s’approcha du micro, les mains jointes devant lui, baissa la tête un instant avant de lever les yeux d’une manière solennelle et s’exprima d’une voix forte, claire et charismatique.

— William McLean aurait aimé vous voir tous assemblés ici. Vous et moi savons à quel point c’était un homme exceptionnel, parfois un peu original, mais qui savait partager sa passion de l’histoire, sa fierté d’être Ecossais et sa volonté de retrouver nos racines communes. Après tout, lui et moi n’étions pas si différents… Nous aimons rechercher au loin, au cœur de nos chimères, ce qui fait que nous sommes les hommes d’aujourd’hui.

Les gens sourirent, certains échangèrent des regards complices.

— Seulement voilà, le destin nous force à plus d’humilité, car en abrégeant la vie de notre ami, il nous montre que nous ne sommes et ne resteront qu’une étincelle aux yeux de l’éternité.

Les yeux se baissèrent. O’Hagan vit que Mary versait quelques larmes. Pourquoi n’était-il pas touché de la même manière par ce discours ? Peut-être parce qu’il semblait trop préparé et qu’il manquait de sincérité. Était-il le seul à s’en apercevoir ?

— Le professeur n’était pas particulièrement croyant. Étudier les cultes du passé vous pousse à avoir un regard plus critique, pardonnez-moi, mon père.

Quelle arrogance ! S’il savait…

— Mais dans la peine qui nous afflige, alors que la vie de cet homme exceptionnel a été violemment et injustement écourtée, il est bon de se dire qu’il repose en paix dans un monde meilleur.

La foule semblait boire ses paroles et même le prêtre acquiesçait. Cependant, O’Hagan, les yeux fixés sur le regard de Rattray, ne pouvait s’empêcher de penser que cet homme était calculateur et son antipathie envers lui ne fit que grandir.

— C’est pourquoi au nom de l’université et en tant qu’ami proche, j’ai tenu à prendre la parole devant vous pour affirmer mon soutien et mon affection à celle qu’il aimait plus que tout, celle pour qui son absence est la plus douloureuse… Abigail, si vous voulez bien me rejoindre ?

O’Hagan se raidit. Rattray avait tendu la main vers une jeune femme toute de noir vêtue, les cheveux noués sévèrement sur la nuque, des lunettes noires pour dissimuler ses yeux. Elle était accompagnée d’un homme qui l’aida à rejoindre Rattray et tous trois firent face à la foule. La jeune femme ôta ses lunettes et O’Hagan fut frappé de stupeur.

— C’est elle ! Forbes regardez, c’est elle !

Kathleen qui ne comprenait pas ce dont ils parlaient se pencha pour mieux voir.

— Qui ça elle ?

— La fille de la photo ! La femme mystérieuse ! Notre suspect principal.

Rattray lui ouvrit les bras et l’enserra avant de se retourner vers la foule.

— Je sais que vous avez fait un long chemin pour venir rendre ce dernier hommage et que vous aimeriez maintenant un peu plus d’intimité pour faire votre deuil, mais avant votre départ, je tenais à ce que tous, ici, rassemblés, nous vous réaffirmions notre tendresse et notre affection et je suis persuadé que le professeur, s’il nous regarde de là-haut, sera apaisé de savoir que nous serons tous là pour vous comme lui l’a toujours été. Veuillez accepter ce témoignage de notre amitié sincère, même si rien ne peut remplacer l’amour d’un père.

O’Hagan eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds et il se retourna vers Forbes.

— Son père ?

Forbes haussa les épaules pour signifier son ignorance.

La jeune femme serra affectueusement la main de Rattray et balbutia un timide merci à la foule. Le second homme passa un bras protecteur autour de ses épaules et ils reprirent leur position au cœur de l’assemblée tandis que le cercueil se mettait en mouvement pour disparaître derrière la trappe. O’Hagan n’arrivait toujours pas à en croire ses oreilles.

— Une fille ? ! Le professeur avait une fille ? ! Mais bon sang, comment ça se fait que vous n’étiez pas au courant ?

— Je… Je… Je ne sais pas… C’est incompréhensible.

— Vous avez enquêté sur son passé et vous n’avez rien trouvé ?

— Eh ! Je vous rappelle que si nous n’avions pas trouvé son journal, on ne saurait rien pour vous non plus. Peut-être que le professeur avait d’autres enfants cachés.

— Rattray savait, lui !

— Oui, mais il semblait bien être le seul, regardez l’air ahuri des autres !

O’Hagan regarda en direction de Mary et Jack. Effectivement, ils semblaient aussi surpris que lui et bon nombre des personnes présentes chuchotait tout autour. Le cercueil n’était plus le centre de toutes les attentions et la jeune fille s’en rendit compte. Gênée, elle attendit que le prêtre donne une dernière bénédiction, puis s’approcha pour déposer une rose et s’éloigna immédiatement après, sans attendre les condoléances. Alors les gens se mirent en file indienne pour rendre un dernier hommage au professeur et la jeune fille disparut derrière eux. Encore en proie au plus profond émoi, O’Hagan sursauta quand Kathleen Kennedy posa sa main sur son bras.

— Elle s’en va… Rattrapez-la ! C’est peut-être la seule occasion que vous aurez de parler à votre sœur.

Il la regarda avec ce vide dans les yeux qu’ont les animaux sauvages prisonniers des phares d’une voiture qui fonce sur eux. Puis la réalité s’imposa à lui.

— Une sœur ? J’ai une sœur !

Soudain, plus rien d’autre n’était important. Il devait la rattraper. Il força son chemin au travers de la marée humaine. Mary l’interpella mais il n’y fit pas attention. La jeune femme s’était éclipsée de ce côté. Elle ne pouvait pas être bien loin. Ah, elle était là… Il gagnait peu à peu du terrain et tenta de l’appeler.

— Mademoiselle ! Mademoiselle !

Elle ne l’entendait pas ou bien elle ne comprenait pas que c’était à elle qu’il s’adressait. Comment l’avait appelée Rattray ? Alice ? Il essaya d’avancer plus vite.

— Mademoiselle McLean !

Il posa sa main sur son épaule et elle se retourna enfin.

— Oui ?

Il ne s’attendait pas à se retrouver si vite face à elle. Tout ce qu’il avait voulu, c’était la rattraper avant qu’elle ne disparaisse, mais maintenant qu’elle était là devant lui, il était comme paralysé. Que pouvait-il bien lui dire ? Il se sentait si maladroit qu’aucun son ne dépassa ses lèvres. Elle ôta ses lunettes et le regarda avec perplexité mais comme il ne disait rien elle essaya à nouveau :

— Oui ? Que voulez-vous ?

— Je… Je…

Le jeune homme à ses côtés, intrigué, s’était rapproché, prêt à éloigner un impertinent.

— Je… Je suis l’inspecteur O’Hagan. J’enquête sur la mort de votre père. J’aurais voulu vous parler en privé.

Quel imbécile. Ce n’était pas ce qu’il avait l’intention de lui dire, mais après tout, c’était ce qu’il y avait de plus facile. Il pourrait toujours lui expliquer plus tard… Peut-être…

— Ça ne peut pas attendre ?

Le jeune homme s’était placé entre lui et elle. Qui était-il ? Son garde du corps ?

— Je crains que non… Voyez-vous, nous ne connaissions pas votre existence et il serait peut-être temps d’éclaircir un peu la situation.

— Vous voulez dire que vous la suspectez ? C’est stupide ! Nous avons quitté l’Écosse il y a deux semaines et sommes rentrés du Mali hier soir !

— Calvin ! Calme-toi ! Nous répondrons à toutes vos questions, inspecteur, mais laissez-moi une heure ou deux… Tout ça est si soudain ! Je suis descendue au Bank Hôtel sur le Royal Mile.

Elle avait l’air si lasse, mais elle était si belle avec son fin visage couleur porcelaine, ses yeux azur et ses petites lèvres roses… Sa sœur… Sa petite sœur… Comme il ne répondait toujours pas, elle lui demanda :

— Ça vous ira inspecteur ?

— … Oui ! Oui, bien sûr ! Disons dans deux heures.

Il ne bougeait pas et souriait comme un benêt, si bien que la situation devint gênante.

— Abi ! Abi !

O’Hagan fut tiré de sa rêverie et se retourna pour voir qui interpellait sa sœur ainsi et se retrouva face à celui qu’il n’aurait jamais pensé croiser ici.

— Maître Cumming ?

— Inspecteur O’Hagan ! Je pensais bien vous trouver là ! Vous faites connaissance avec notre petite Abi ?

— Rupert ! Il y a bien longtemps que je ne suis plus ta petite Abi !

— Allons, Abigail… Je suis juste venu te présenter mes condoléances. En souvenir du bon vieux temps.

— Je n’ai aucun souvenir de bons moments avec toi, Rupert. Maintenant, si tu veux bien m’excuser, j’ai besoin de me reposer.

— Bien sûr, bien sûr, je m’en voudrais de m’immiscer au milieu de ces retrouvailles… Et puis, après tout, inspecteur, ce décès arrive à pic pour ne pas répondre à nos enquêteurs. Si vous n’aviez pas été à Inverness avec moi, je me serais posé quelques questions.

O’Hagan serra les poings et fusilla l’avocat du regard.

— Que cherchez-vous maître ? Que je dépose une plainte pour harcèlement ?

— Aucunement, inspecteur, mais comprenez que cela doit faire un choc à Abi de découvrir qu’elle à un frère le jour des funérailles de son père !

Le temps sembla suspendre son cours et Abigail ouvrit de grands yeux ébahis, ne comprenant pas ce que Cumming voulait dire. Puis devant l’air contrit et coupable d’O’Hagan, son regard se durcit et se ferma. Ses yeux se posèrent sur le tatouage de son poignet et ses yeux s’illuminèrent de haine. Elle se retourna brusquement et attira son compagnon derrière elle. O’Hagan tenta de la retenir mais elle ne l’écoutait plus. Il fut obligé de la regarder s’éloigner, totalement impuissant. Fou de rage, il se retourna vers Cumming.

— Vous ! Espèce de… !

— Comment ? Vous ne l’aviez pas mise au courant ? C’est vrai qu’il est plutôt difficile d’avouer à une jeune et jolie femme que l’on est son frère quand votre père a tenu à cacher votre existence toutes ces années. Peut-être lui aussi doutait-il de votre intégrité ou bien connaissait-il les soupçons qui pesaient sur vous depuis tout ce temps ? Il ne voulait pas que sa fille chérie ne termine comme mesdemoiselles Flanaghan ou Pierce, certainement ?

— Je vais vous…

— Oui, faites-moi plaisir ! Frappez-moi devant témoins, que je puisse vous faire enfermer pendant un bon bout de temps.

Le flegme de l’avocat et son petit sourire narquois faillirent avoir raison de son self-control, mais Forbes et Kathleen Kennedy le rejoignirent à ce moment et leur présence l’aida à garder pied. Serrant les poings, il grinça des dents avant de pouvoir dire d’une voix posée :

— Foutez-moi le camp de là…

Cumming parut déçu mais ne se départit pas de son sourire. Il se retourna brièvement pour échanger un regard avec quelqu’un derrière lui et s’éloigna sans ajouter un mot. O’Hagan suivit son regard et rencontra celui de Daniel Rattray qui le fixait intensément. Il hocha légèrement la tête et son sourire s’élargit, un sourire animal, carnassier et O’Hagan eut des frissons dans le dos, comme si Rattray était un vampire et qu’il venait de comprendre qu’il serait sa prochaine victime. Ce fut la voix de Kathleen qui le ramena à la réalité.

— Alors ? Qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Je… J’ai tout foutu en l’air… Je dois la retrouver avant qu’elle ne décide de partir à nouveau. Elle est dans un hôtel sur le Royal Mile. Euh… Le machin Hôtel…

— Le Bank Hôtel ?

— Oui, c’est ça !

— Hé bien, je serais curieux de savoir de quoi elle vit ! Une chambre là-bas, c’est pas donné !

— Tout ce que je veux, ce sont des réponses à mes questions, et je ne veux pas la perdre avant d’avoir eu la chance d’y voir plus clair !

Il s’éloigna en hâte, gagné après coup par la rage du gâchis des quinze dernières minutes et les deux autres n’eurent pas d’autre choix que de le suivre.

VII

Assis dans le luxueux hall du Bank Hôtel, O’Hagan ne cessait de regarder nerveusement l’horloge suspendue au-dessus de la porte d’entrée. Comme il l’avait craint, Abigail avait refusé de lui parler. Il était prêt à tenter le tout pour le tout, à pénétrer de force dans sa chambre si cela se révélait nécessaire mais Forbes l’avait convaincu que cela ne ferait qu’empirer les choses. Il s’était proposé pour la rencontrer à sa place et plaider sa cause pour qu’elle accepte au moins une entrevue. Forbes était monté depuis plus d’une heure et O’Hagan n’y tenait plus. Kathleen, assise à ses côtés, gardait le silence, plongée dans une réflexion profonde.

Il se leva pour arpenter la pièce de long en large et Kathleen leva enfin la tête.

— Tout de même, il y a quelque chose qui m’échappe.

O’Hagan n’y prêta même pas attention, sursautant à chaque fois que la porte de l’ascenseur s’ouvrait. À la réception, le gardien le regardait d’un œil soupçonneux, prêt à appeler la sécurité au moindre esclandre. Mais Kathleen ne s’avoua pas battue.

— Je veux dire… Vous, vous ne portez pas son nom, personne ne connaissait votre existence à part le professeur, votre mère et votre père d’adoption. Elle, elle porte le nom de McLean, certes peu de personnes connaissaient sa véritable identité, mais au moins ce Rattray et ce Cumming savaient qu’elle existait. Et très certainement le notaire qui va s’occuper de la succession du professeur… Et nulle part, la police n’a trouvé trace d’elle ? C’est improbable.

— Qu’est-ce que vous voulez que j’en sache !

Il se mordit la langue. Il avait répondu trop sèchement et s’en voulut.

— Désolé… Je n’aurais pas dû dire ça comme ça, mais pour le moment, il y a tellement de questions qui se télescopent dans ma tête.

Il s’assit à nouveau auprès d’elle, se frottant les yeux, penché en avant. La fatigue, les courbatures dues à sa nuit passée par terre et maintenant cette nouvelle… Il tressaillit. Kathleen venait de poser sa main sur sa tête et lui caressait gentiment les cheveux. Il se redressa et s’écarta par automatisme. Il fit semblant de ne pas relever et reprit ses allées et venues dans le hall.

— J’ai vu des photos de bébé dans la chambre du professeur. J’aurais dû faire le rapprochement… Je ne sais pas pourquoi j’ai pu penser qu’elle était sa maîtresse. Elle est si jeune.

— Tout au plus une quinzaine d’années de moins que vous…

— Il y avait d’autres photos de ses étudiants. J’ai pensé qu’elle avait été l’une d’entre eux.

— Forbes m’a montré les informations tirées de l’état civil. Il n’y avait aucune mention d’un enfant, ni même que le professeur ait été marié. S’il l’a reconnue, ça n’a pas été fait à Édimbourg.

O’Hagan se figea et regarda Kathleen, les yeux emplis de tristesse et de rancœur involontaire.

— Pourquoi elle ?

Elle ne répondit pas. Elle savait ce qui le torturait mais elle n’avait pas de réponse.

— Je veux dire, c’est affreusement égoïste ce que je vais dire, mais…

Sa voix se mit à trembler.

— C’est vrai, j’ai vécu plus de quarante ans comme ça et j’ai adoré Michael O’Hagan et il restera pour toujours mon véritable père mais… Pourquoi elle ? Pourquoi elle et pas moi ?

Kathleen se leva également et lui fit face.

— Il ne faut pas juger avec précipitation… Votre père devait avoir ses raisons. Il vous a protégé d’un lourd secret et c’est ce qui l’a tué. Si vous voulez avoir des réponses, c’est ce secret qu’il faut découvrir.

Elle fut tentée de le prendre dans ses bras pour le consoler mais O’Hagan s’écarta soudainement. Forbes venait de sortir de l’ascenseur. Sans lui laisser un instant de répit, O’Hagan se précipita vers lui.

— Alors ?

— Alors, elle m’a montré ses papiers. Elle a 26 ans, elle s’appelle bien Abigail MacLean, mais elle est née dans une petite ville aux alentours de Glasgow. Sa mère n’a jamais été mariée au professeur, mais il l’a reconnue à la naissance. Quand elle a eu quatre ans, sa mère est partie s’installer à Londres avec elle. Elle a grandi et a fait ses études là-bas. Elle ne revenait à Édimbourg que pour une partie des vacances scolaires. Ça peut expliquer pourquoi peu de gens la connaissent. Par contre, le fait qu’elle ne paraisse dans aucun état civil de la ville reste un mystère, je vais demander à mes hommes de tirer ça au clair.

— Je peux la voir ?

— Elle accepte de vous rencontrer. Son ami a longuement résisté, mais sa curiosité à elle doit être plus forte… Chambre 402.

O’Hagan en oublia de le remercier et se précipita vers les ascenseurs. Le quatrième étage lui paraissait être le bout du monde et il appuya plusieurs fois sur le bouton comme si cela allait le faire arriver plus vite. Enfin la double porte s’ouvrit sur le couloir. La chambre se trouvait à deux pas de là, mais une fois devant la porte, il sentit l’angoisse le reprendre. Luttant contre son état de nervosité, il se força à frapper. Il n’entendit d’abord rien et il suspendit sa respiration, guettant chaque bruit, puis la clé tourna dans la serrure et la porte s’ouvrit sur l’homme qui l’accompagnait au cimetière, le visage fermé et méfiant. Puis il s’écarta et le laissa entrer. Sans un mot il lui indiqua le petit salon de la suite. Abigail était assise dans une demi-pénombre, ses jambes repliées sous elle. O’Hagan avait son cœur qui battait à tout rompre et ce silence ajoutait à sa torture. Elle l’observait avec aplomb, mais ses sentiments étaient insondables. Enfin, elle tourna la tête vers son compagnon.

— Calvin, laisse-nous.

— Mais… !

— S’il te plaît, Calvin… Laisse-nous. Nous avons besoin de discuter en privé.

Cela ne paraissait pas plaire au fameux Calvin, mais il se plia à sa volonté et quitta la chambre. Alors le silence retomba. O’Hagan, debout au milieu de la pièce, se sentait emprunté et oscillait d’une jambe sur l’autre, ne sachant pas trop par où commencer. Il avait eu hâte de la voir et maintenant, il restait là, muet et pétrifié. C’était ridicule. Ce n’était qu’une gamine. Il n’y avait aucune raison pour qu’il soit intimidé à ce point. Mais alors qu’il allait s’approcher, elle le déstabilisa en prenant enfin la parole.

— Viens t’asseoir près de moi.

Il obéit et elle posa ses pieds sur le sol pour lui faire plus de place à ses côtés. La voir si près le troublait encore plus si c’était possible.

— Tu as mis un costume de papa, on sent encore son parfum.

Au trouble s’ajouta la honte.

— Je… Je n’en avais pas d’autres et…

— Ce n’est pas un reproche. Il te va très bien. Il aurait été heureux que tu le portes.

Elle lui sourit chaleureusement et caressa l’étoffe de sa manche d’un air tendrement absent. Cela chavira son cœur. Ce petit bout de femme était capable de le bouleverser, il devait se ressaisir à tout prix. Mais c’est alors qu’elle brisa à nouveau toutes ses belles résolutions.

— Je suis désolée pour tout à l’heure. J’aurais dû te reconnaître… Être aussi peu physionomiste pour une photographe, c’est une honte.

O’Hagan resta interdit, la bouche ouverte.

— P… Pourquoi aurais-tu dû me reconnaître ? Je ne connaissais même pas ton existence il y a deux heures de cela.

— Les photos. Les photos dans son bureau, dans sa chambre… À ma décharge, je ne suis pas venue beaucoup à Édimbourg ces derniers temps.

— Pourquoi ? Et… Tu savais que j’existais ?

— Une question à la fois, inspecteur.

Son rire cristallin eut pour effet de le détendre.

— Tout d’abord, oui, je savais qui tu étais. Papa parlait parfois de toi. Mais c’était un homme dur et fier et il ne laissait jamais transpirer plus d’informations que nécessaire… J’avais 16 ans quand il m’a parlé de toi la première fois. À peu près au moment où tu es arrivé en Écosse, si je ne me trompe ? Il m’a fait jurer de ne jamais chercher à te rencontrer. Sauf s’il lui arrivait quelque chose. Et dans ce cas, ce serait à mon tour de te transmettre notre héritage.

Il allait l’interrompre mais elle leva la main pour l’en dissuader.

— Maintenant, si tu veux savoir pourquoi je ne venais pas souvent à Édimbourg, il faut que tu saches que papa et moi étions fâchés depuis cinq ans. On ne se parlait presque plus.

— Pourquoi ?

— Pour des choses et d’autres. Tout d’abord, il n’a jamais accepté mon choix d’études pour devenir photographe d’investigation et puis quand je lui ai dit que je partais pour l’Afrique avec mon petit ami journaliste, Calvin, ça a été pire que tout. Les seules fois où je revenais ici, on se déchirait.

— Pourquoi ?

— La mission ! Il ne t’a jamais parlé de la mission ?

— Quelle mission ? De quoi tu parles ?

— Je croyais… Avec ce qui s’est passé l’année dernière, je croyais qu’il t’avait tout expliqué ?

— Il t’a raconté ce qui s’est passé l’année dernière ?

— Bien sûr ! Il l’a même utilisé comme chantage pour que je revienne. Il disait que le temps était venu de faire front. Mais si j’étais partie, c’était justement pour échapper à tout ça.

Cet aveu eut pour effet de le dégriser du bonheur des retrouvailles.

— Tu connais Blackstone ?

— Non seulement je connais Blackstone mais aussi toutes les horreurs qui se cachent derrière la folie de notre père.

— La folie ?

— Il ne t’a vraiment rien dit ?

— Je… J’étais en colère… J’ai refusé de lui parler.

— J’aurais dû faire comme toi il y a dix ans.

Abigail baissa la tête et soupira avant de continuer.

— Patrick… Tu dois comprendre que notre père était devenu fou… Toute cette histoire de mission, de destinée familiale, ça lui est monté à la tête et il s’y est brûlé les ailes. Pour atteindre son but, il s’est allié à des forces qui l’ont dépassé. Il était tellement convaincu du bien-fondé de sa quête qu’il s’est associé au mal pour détruire le mal.

— La confrérie ?

Ce fut au tour d’Abigail de rester sans voix.

— Il… Il t’a parlé de l’Ordre ?

— Oui, enfin non, pas vraiment. Un de mes amis, Ryan Harris, était son étudiant. Un moment, ton père… Notre père a voulu le faire entrer dans une confrérie. Son grand-père s’est mis dans une rage folle et l’a forcé à abandonner ses études.

— Il a bien fait ! Son grand-père est un homme sage ! Moins on en sait sur l’Ordre, plus on a de chances de survivre.

— Ryan a été massacré par Blackstone l’année dernière.

— Oh…

Abigail se leva pour cacher son émotion, mais O’Hagan n’entendait pas en rester là.

— Est-ce que cet Ordre a à voir avec tout ce qu’il dissimule dans son antre ?

Abigail lui fit face, abasourdie à nouveau.

— Tu as trouvé l’entrée ? Tout seul ?

— Grâce à une photo de toi qu’il gardait dans son bureau à l’université. La porte dérobée n’était pas bien refermée. Ensuite, le mécanisme d’ouverture se trouvait à l’endroit même où le corps a été retrouvé.

— Et tu es entré dans la pièce fermée ?

— J’ai malheureusement dû employer la force. Je réparerai les dégâts.

— Tu as donc découvert l’autel de Saint Jean ?

— Le quoi ?

— L’autel de Saint Jean. Dans la pièce, tu as dû voir un aigle tenant un serpent dans ses griffes ?

— Oui ! Oui, je l’ai vu !

— Alors si tu as vu cette pièce, il sera plus facile pour moi de te convaincre de la folie de notre père. Tu as vu que Blackstone était pour lui une obsession.

— Oui, ses recherches l’ont mené loin, la somme d’informations qu’il a rassemblée est impressionnante !

— Seulement, selon les disciples de Saint Jean, la destruction de Blackstone l’année dernière n’est que le début de la fin.

— Blackstone ? Le début de la fin ? Quel rapport avec Saint Jean ? Le professeur était persuadé que Blackstone n’avait rien à voir avec la religion Chrétienne car il était beaucoup plus ancien en Écosse.

Abigail retrouva sa place à ses côtés et serra sa main, plongeant son regard dans le sien.

— Selon les disciples de Saint Jean, la religion chrétienne ne sert pas à vaincre la bête. Elle ne sert que d’avertissement. Toutes les clés doivent être décodées…

— Mais pourquoi le début de la fin ? Pourquoi maintenant ? Blackstone avait déjà été vaincu plusieurs fois au cours de tous ces siècles ?

— Mais à cause de la Dame Blanche. Ton amie.

— Qui ça ? Gwen ?

— Le sang de son sang, elle était de sa famille, non ? Sa descendante ? De plus elle était la femme qui devait enfanter sa progéniture, le cercle était bouclé et elle l’a brisé… Ce qui suivra sera la fin des temps.

— La fin des temps ? Rien que cela ?

— Quel est l’Évangile de Saint Jean ?

— Le livre de Saint Jean ? C’est le livre de… Mon Dieu ! Le livre de l’Apocalypse !

— Ou le livre des Révélations. Toutes les clés s’y trouvent selon notre père.

— Mais pourquoi croit-il que cela a un rapport avec nous, avec Blackstone, avec l’Écosse ? Le livre de l’Apocalypse a été écrit à Patmos et envoie un avertissement à l’Asie Mineure et…

— C’est à cause de notre clan, les McLean.

— Les McLean ?

— Mc veut dire fils de. Nous sommes les fils de Lean… ou plutôt les fils de Jean… En fait, c’est plutôt les fils du serviteur de Jean, ça vient du gaélique MacGhille-Eoin. Papa était persuadé que la mission de notre clan est de décrypter le message de l’apôtre pour protéger notre monde de sa fin prématurée.

— C’est dingue !

— Je t’avais prévenu qu’il avait pété les plombs.

— Mais il avait pourtant eu raison pour Blackstone ?

— Oui et c’est d’ailleurs à cause de Blackstone qu’il a vendu son âme au diable l’année de ta naissance.

— Quoi ? Que veux-tu dire ?

— Selon lui, pour détruire le mal, il faut le connaître de l’intérieur. C’est comme ça qu’il a intégré l’Ordre alors qu’il n’était qu’un étudiant ici.

— L’Ordre ? Mais quel Ordre ?

— Mais l’Ordre du Dragon ! Je pensais…

— L’Ordre du Dragon ? !!

Soudain, tout faisait sens. Voilà pourquoi on en revenait toujours à cet animal mythique.

— Lorsque j’ai vu ton tatouage autour de ton poignet, j’ai tout d’abord eu peur. J’ai cru qu’il t’avait persuadé de le rejoindre, c’est pour ça que je refusais de te parler… Mais manifestement, tu ne sembles pas connaître l’Ordre ?

— Non, bien sûr que je ne connais pas cet Ordre ! Tu crois que ce sont eux qui l’ont tué ?

— Je ne sais pas, c’est possible.

— C’est plus que possible ! C’est forcément ça ! Qui sont-ils ? On ne peut pas attendre plus longtemps ! Il faut les arrêter !

— Je ne sais pas qui ils sont, leur identité doit rester secrète ! Il ne donnait que des noms de code. Il faisait allusion au Pendragon, celui qui les dirigeait… Il ne cessait de répéter que Gwen devait se débarrasser de Blackstone pour qu’ensuite le sang des sept têtes du dragon donné en sacrifice lui redonne la vie avant l’assaut final. Tu ne vas pas me dire que tu crois que tout ça est vrai ?

— Je ne sais pas si c’est vrai, mais je sais que des types y croient assez pour tuer !

— C’était un suicide !! Dès qu’il est entré dans cet Ordre, il savait qu’il devrait sacrifier sa vie !

— Mais bon sang, tu ne veux pas que les meurtriers de notre père soient punis ?

— Et toi ? Tu ne crois pas que toutes ces mascarades ont assez gâché ta vie ?

— Le professeur n’était pour rien dans la mort de Gwen et…

— Mais qui te parle de Gwen ? Je te parle de toi ! De la raison pour laquelle il t’a abandonné !

— Quoi ? Il t’a dit pourquoi ?

— Bien sûr qu’il m’a dit pourquoi ! C’était un fanatique ! Attends.

Elle se pencha vers la table basse pour saisir un carnet de notes.

— Écoute plutôt : Un grand signe parut dans le ciel : Une femme enveloppée du soleil, la lune sous ses pieds… Elle était enceinte, et elle criait, étant en travail et dans les douleurs de l’enfantement. Un autre signe parut encore dans le ciel ; et voici, c’était un grand dragon rouge, ayant sept têtes et dix cornes… afin de dévorer son enfant, lorsqu’elle aurait enfanté. Elle enfanta un fils, qui doit paître toutes les nations avec une verge de fer. Et son enfant fut enlevé vers Dieu et son trône. Et la femme s’enfuit dans le désert, où elle avait un lieu préparé par Dieu, afin qu’elle y fût nourrie pendant 1260 jours. Et il y eut guerre dans le ciel. Michel et ses anges combattirent contre le dragon… Quand le dragon vit qu’il avait été précipité sur la terre, il poursuivit la femme qui avait enfanté l’enfant mâle et les deux ailes du grand aigle furent données à la femme, afin qu’elle s’envolât au désert…

— Je n’y comprends rien ? ! C’est un passage de l’Apocalypse ?

— Chapitre 12, versets 1 à 14… Je venais à peine d’apprendre à lire qu’il me l’a fait apprendre par cœur. J’en ai fait des cauchemars pendant des années… Ce n’est qu’à ton arrivée ici qu’il a bien voulu partager ce qu’il avait décrypté au cœur de ce message. Pour lui, lorsque ta mère est tombée enceinte, la lumière de la révélation s’est imposée à lui. La femme de l’Apocalypse, c’était elle et elle était sauvée des griffes du dragon par les ailes de l’aigle, c’est-à-dire lui, le serviteur de Saint Jean !! Au lieu de l’envoyer dans le désert, il l’a envoyée en Irlande et l’a confiée à son ami Michael O’Hagan ! Michael !! L’archange Michel !! Le seul qui pourrait faire barrage au mal. L’enfant mâle, c’était toi ! S’il t’a abandonné avec ta mère, ce n’est pas parce qu’il ne t’aimait pas, c’est plutôt parce qu’il était persuadé que tu étais le sauveur de l’humanité et qu’il devait te protéger des griffes de l’Ordre du Dragon et de sa bête, Blackstone ! En fait, il t’aimait tellement qu’il pensait que tu serais l’élu qui empêcherait la fin du monde d’arriver ! Maintenant tu vas me dire que c’est la réaction d’un homme sain d’esprit ?!

O’Hagan ne pouvait plus rien entendre de plus. Trop, tout ça c’était beaucoup trop ! Il voulait que tout cela cesse.

— Quarante ans qu’il débloquait, qu’il vivait dans le secret ! Il s’est débarrassé de toi parce que tu étais son premier né et que tu étais un garçon ! Tu étais forcément l’enfant de la prédiction.

— Tais-toi.

— L’enfant qui doit paître les nations avec une verge de fer ! Non mais tu entends ça ? Il pensait quoi à ton avis ? Que tu étais le nouveau Christ ? Le nouveau messie ?

— Tais-toi ! Tais-toi !

— Alors il t’a sacrifié ! Il t’a abandonné soi-disant pour te protéger ! Tu ne crois pas qu’il faut être un illuminé pour faire porter cette charge à son propre fils ? Et il n’avait que 22 ans ! Imagine comme il a pu cultiver sa folie furieuse tout au long de ces années !

— TAIS-TOI !!!

La main était partie sans qu’il s’en rende compte. Abigail en avait eu le souffle coupé. Elle se tenait debout face à lui, la joue rougissant après coup, les yeux lançant des étincelles de colère, au bord des larmes. Mais ses dernières paroles résonnaient dans la tête d’O’Hagan. C’était donc ça, la vérité ? Cette vérité qu’il avait tant voulu connaître mais qu’il redoutait tant également, depuis que le professeur avait avoué sa paternité. Il était le fils d’un fanatique religieux ? Il tenta de maîtriser sa voix.

— Il… Il n’était pas fou.

— Mais qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

— Blackstone existait… Je l’ai vu de mes propres yeux. Je l’ai combattu, et j’ai failli y rester. S’il avait raison pour ça, pourquoi pas pour le reste ?

— Tu as déjà vu son regard quand il parlait de sa mission ? Tu l’as déjà vu rentrer de ses heures de cours pour s’enfermer dans sa pièce pendant des nuits entières sans même t’avoir adressé la parole ? T’a-t-il harcelé pour apprendre des pages de la Bible par cœur sans avoir le droit de dormir ou de manger jusqu’à ce que tu ne te trompes plus d’un mot ? L’as-tu déjà vu rentrer de ses réunions de l’Ordre et se flageller jusqu’au sang pour expier ses péchés ? L’as-tu déjà vu rentrer la chemise couverte de sang parce qu’ils avaient sacrifié un animal en l’honneur du Dragon ? Non ? Crois-moi, tu n’as rien perdu pendant toutes ces années ! Si j’avais pu, j’aurais volontiers échangé ma place avec la tienne !

— Abi… J’en conviens… Tout ça est horrible, mais… ils l’ont assassiné !

— C’est terrible mais maintenant nous allons pouvoir refermer le chapitre de toute cette folie et passer à autre chose.

— Tu ne peux pas dire ça ! C’était ton père !

— Ça fait un an que vous vous êtes débarrassé de Blackstone et la fin du monde n’est toujours pas venue ? Demain, je repars pour l’Afrique…

— Non. Non ! Tu ne peux pas faire ça, j’ai besoin de toi ! S’il vivait une double vie, tu es la seule à en avoir eu connaissance ! J’ai besoin que tu m’aides, que tu me parles des gens qu’il rencontrait, des recherches qu’il effectuait… J’ai trouvé six autres tombes dans Édimbourg qui portent le nom de ton père et il avait des informations sur chacun de ses homonymes, sais-tu pourquoi ? Et puis il voulait décrypter l’Apocalypse ? S’il t’a forcée à en apprendre des passages, c’est certainement qu’il les jugeait capitaux ! Je ne suis pas spécialiste de ces choses-là ! Tu dois venir avec moi chez lui et m’aider à comprendre tout ce qu’il y a là-bas !

— Jamais !

Cet unique mot prononcé d’une voix grave, comme un grondement animal lui fit plus d’effet que si elle avait hurlé. Les pupilles dilatées, le nez pincé, les poings serrés, elle sembla soudainement sous l’emprise d’une terreur intense.

— Mais pourquoi ? Je…

— JAMAIS !!!

Elle saisit le vase qui était posé près d’elle sur le guéridon et lui envoya à la figure. Il eut juste le temps de mettre son bras en avant pour se protéger avant qu’il ne se fracasse sur son crâne.

— Mais… ?

Telle une furie, elle saisit le cendrier, la lampe, la télécommande… Elle lui jeta tout ce qui lui passait sous la main et il n’eut pas d’autre choix que de reculer devant l’assaut. Elle ne semblait plus être en possession de ses esprits et la retraite était inévitable. Ce fut le moment que choisit Calvin pour entrer, alerté par le chahut. Il ne prit même pas la peine de chercher à comprendre ce qui s’était passé, il se précipita vers Abi qu’il enserra dans ses bras. Elle s’abandonna et se mit à sangloter dans ses bras.

— Qu’est-ce qu’il se passe, bébé ? Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Il… Il… Il veut que je retourne chez lui… Il veut que je retourne là-bas.

Calvin foudroya O’Hagan du regard, s’approcha de lui, menaçant, l’accula contre la porte, l’ouvrit et le saisissant par la veste, le propulsa dehors.

— Si vous revenez, je vous casse la gueule !

La porte se referma violemment et O’Hagan se retrouva seul sur le palier. Le silence soudain semblait presque irréel. Il laissa son souffle s’échapper et se rendit compte que pendant tout ce temps, il avait retenu sa respiration. N’était-ce pas plutôt lui qui devenait fou ? Il ne comprenait plus rien. Tout ça le dépassait. Il avait l’impression que tout lui échappait et cette impression de perte totale de contrôle le replaçait dans la situation de panique déroutante de l’année passée.

Il reprit l’ascenseur dans un état second. En bas, Forbes et Kathleen l’attendaient patiemment. Ils se levèrent en le voyant arriver. Il comprit à leurs mines inquiètes que son visage devait refléter son émoi. Kathleen posa la main sur son épaule, comme si elle craignait qu’il ne s’écroule d’un instant à l’autre.

— Ça ne va pas ? Ça ne s’est pas bien passé ?

— Je… J’ai…

Les mots ne voulaient plus sortir. La confusion la plus totale régnait dans sa tête, mais ce qui s’imposait à lui était un sentiment de frustration et de fureur contre lui-même, contre Calvin, contre Abigail, contre la terre entière. À ce moment-là, il aperçut l’avocat pénétrer dans le hall de l’hôtel et il sentit le barrage qui contenait le flot de sa rage céder.

— Cumming !!!

L’avocat parut surpris de le voir et il préféra tourner les talons. Mais O’Hagan n’allait pas le laisser s’en tirer à si bon compte. S’il ne pouvait pas obtenir d’autres réponses de sa sœur, il faudrait que Cumming lui explique comment il la connaissait, comment il connaissait le professeur et par la même occasion, qui était cet Angus MacPherson qui cherchait à lui faire payer la mort de Gwen. La coïncidence était bien trop flagrante pour n’être que cela.

Au moment où il atteignait la porte, Cumming avait déjà disparu au milieu de la foule des estivants. Il entendait bien Forbes et Kathleen l’appeler derrière mais il n’y prêta pas attention. Il en avait assez d’être manipulé dans toute cette histoire, il allait reprendre les choses en main. Il crut l’apercevoir de l’autre côté de la rue et bouscula les passants pour l’intercepter. Cumming évita l’artère principale puis bifurqua vers la gauche pour emprunter Cockburn Street, une rue relativement moins fréquentée à côté de l’effervescence de High Street, où quelques passants flânaient. O’Hagan accéléra le pas en voyant que Cumming était bientôt en bas de la rue et qu’il allait le perdre de vue à nouveau. Il mit un instant avant de réaliser qu’un moteur de voiture tournait à plein régime derrière lui et que des pneus crissaient sur le bitume. Une intuition lui hurlait de se retourner mais ce fut la voix de Kathleen appelant son nom qui attira enfin son attention. Pétrifié, il vit qu’elle se tenait sur le bord du trottoir, essayant de le rejoindre aussi vite qu’elle le pouvait. La voiture se trouvait juste derrière et elle ne la vit pas foncer sur elle. Il tenta de la prévenir, tendant un bras vers elle, mais il était déjà trop tard. Le pare-chocs la heurta, la propulsa dans les airs comme une poupée de chiffon et elle retomba lourdement sur la chaussée. La voiture continua sa course et fonçait à présent sur O’Hagan. Des témoins hurlèrent. Encore sous le choc, il réagit à la dernière minute et se mit à l’abri sous le porche d’une maison. La voiture l’effleura et s’enfuit. Les vitres étaient teintées, il ne put remarquer que le modèle et l’immatriculation. Mais il savait bien que dans l’heure la voiture serait repeinte et l’immatriculation changée. Ou bien on découvrirait qu’elle avait été volée.

Plaqué contre la porte, des gens s’approchaient pour lui demander s’il allait bien. Haletant, il s’écarta doucement et retrouva ses esprits… Kathleen !

En claudiquant, il remonta la rue. Un petit groupe s’était agglutiné autour d’elle. Il poussa deux ou trois personnes et l’aperçut enfin. Forbes était à côté d’elle. Elle avait les yeux fermés… Mon Dieu, tout ce sang… Sa tête avait frappé la bordure du trottoir. Forbes tentait de sentir son pouls. Il demanda aux curieux de s’écarter pour lui laisser de l’air. O’Hagan s’accroupit à son tour et Forbes leva les yeux vers lui.

— Comment va-t-elle ? Vous avez appelé une ambulance ?

Les yeux de Forbes se voilèrent et il détourna la tête. La vérité s’imposa à O’Hagan comme un coup de poignard. Non, ce n’était pas possible… Elle ne pouvait pas… Il s’empara de son poignet… Il fallait qu’il y ait un battement,… Il fallait qu’il le trouve… Et alors que la détresse le submergeait, son esprit logique ne pouvait manquer d’observer que le crâne de son amie avait été littéralement fracassé et qu’une partie de son cerveau s’étalait sur le trottoir. Un cri déchirant s’échappa de sa poitrine. Il lui avait pourtant dit de ne pas venir ! La voiture devait le heurter lui ! Pas elle ! Si elle était morte, c’était sa faute… C’était sa faute.

VIII

La mort de Kathleen lui permit de libérer ce chagrin qui lui enserrait le cœur depuis ces derniers jours. Il n’avait pas versé une larme à l’annonce de la mort de son père, il ne put les retenir quand le cadavre de son amie fut emmené dans la voiture du légiste. Des larmes amères de culpabilité devant son égoïsme et son inconscience. C’était lui qui aurait dû se retrouver sur ce trottoir. Forbes tenta quelques paroles apaisantes mais rouge de honte et de colère, O’Hagan écrasa les larmes qui perlaient au coin de ses yeux d’un geste rageur et le repoussa. Il n’était pas prêt pour toute cette compassion. Il voulait surtout être seul. Il s’éloigna et Forbes, les bras ballants d’impuissance, ne chercha pas à le suivre. Il partit en direction de son hôtel, mais une fois devant les marches, il ne put se résigner à l’atmosphère renfermée de sa petite chambre. Il continua le long de la rue et aperçut un pub.

Dr Jekyll et Mr Hyde.

Exactement ce qu’il lui fallait. L’intérieur était sombre, gothique. Au bar, on vous proposait des cocktails alcoolisés aux noms des sept péchés capitaux écrits en fluo. Lequel lui conviendrait le mieux ? La colère ? L’orgueil ?

La colère, il ne la niait pas. C’était la seule chose qui lui permettait d’être encore debout.

L’orgueil, ça, il le regrettait. C’était son aveuglement, son nombrilisme qui avait amené Kathleen ici. Quel besoin avait-il eu de l’appeler au premier écueil ? Ses lamentations incessantes, ses coups de fil juste pour l’entendre le réconforter. Kathleen avait été son ange gardien. Et lui ? Qu’avait-il fait pour elle ? Elle savait tout de ses malheurs, il s’était habitué à sa voix réconfortante, son honnêteté parfois cash, son humour et la chaleur de sa fidélité. Il avait compris qu’au fil du temps, elle ne lui répondait pas seulement par simple amitié, elle lui avait glissé çà et là quelques indices, qu’elle ne lui était pas insensible. Lui, il avait profité de la situation en simulant une naïveté qu’il n’avait pas mais cette situation l’arrangeait quelque part. Il avait été tellement égoïste. Il ne savait même pas qui elle était vraiment. Vivait-elle seule ? Avait-elle de la famille ? Quelle était sa couleur préférée ?

— Barman ? Un whisky ! Triple dose ! Sec !

Le dos voûté, face au bar, il tenta d’agripper le verre de liquide ambré mais ses mains tremblaient tant qu’il en renversa sur le comptoir. Il jura entre ses dents et tenta de reprendre le contrôle de ses nerfs mais il ne pouvait pas se défaire de l’image horrible du corps sans vie de Kathleen sur la chaussée. Jamais il ne s’était senti aussi seul de sa vie. À la mort d’Ellen, Doreen avait été là. L’année dernière, Gwen l’avait soutenu jusqu’au bout, se sacrifiant même pour lui et Kathleen l’avait épaulé pendant sa convalescence. Aujourd’hui, elles étaient toutes mortes… Il avala sa salive avec difficulté, une boule au fond de la gorge et porta le verre à ses lèvres pour boire le whisky d’un coup sec, rageant encore une fois contre son indifférence maladroite. C’était elle qui était morte et il se lamentait encore sur son propre sort ? Qu’est-ce qui n’allait pas chez lui ? Il reposa le verre brusquement et ordonna au serveur d’une voix sèche pour contrer sa fébrilité.

— Un autre ! La même chose !

Son estomac vide se rebella. Depuis combien de temps n’avait-il rien mangé ? Il n’arrivait même plus à s’en souvenir. Il savait que la boisson ne lui réussissait pas. Il n’avait pas l’habitude de s’enivrer. La dernière fois qu’il avait essayé d’oublier en se saoulant, il l’avait amèrement regretté. C’était le soir où il avait rencontré le professeur… C’était le soir de Clava Cairns… Il avala le deuxième verre de la même façon et en commanda un troisième. Sa vision commençait à se troubler, mais le reste de ses sensations étaient comme atténuées. C’était ce qu’il recherchait. S’abrutir pour ne plus rien ressentir. Tant pis si le réveil était plus difficile. Cette dernière année l’avait transformé en quelque chose qu’il n’aimait pas, plus faible, plus amer, plus autocentré. Il ne savait plus que s’apitoyer sur son sort et regretter trop tard le mal et la destruction qu’il imposait dans la vie des autres. Il n’était plus que le cliché de lui-même, un incapable, sur les nerfs et à fleur de peau, se croyant plus malin mais accumulant les erreurs et Kathleen venait de le payer de sa vie. Il leva son verre et salua son reflet dans le miroir avec mépris. Slainte…

— Vous ne m’en voudrez pas si je vous dis que je vous ai suivi ?

Il releva la tête pour voir dans le miroir du bar à qui appartenait cette petite voix timide et il découvrit Mary Hamilton qui s’installa sur le tabouret voisin du sien sans attendre qu’il l’y invite. Il tenta de dissimuler son mécontentement. Il avait plutôt envie de rester seul et encore moins envie de jouer les baby-sitters pour groupies de profs de fac. Il tenta cependant de répondre avec un minimum de tact.

— Mary ? Mais qu’est-ce que vous faites là ?

— Je… Je vous ai vu au crématorium… Je m’attendais à vous voir au service religieux, mais… Quand je vous ai vu… Enfin, j’avais envie de vous parler mais vous êtes parti si vite… Alors j’ai téléphoné au commissariat de Saint Leonard, comme vous me l’aviez conseillé et ils m’ont donné l’adresse de votre hôtel. Je vous attendais dans le hall quand je vous ai vu passer sans vous arrêter. Alors je me suis dit… Bref, je vous ai suivi.

— Vous êtes seule ? Où est passée votre escorte ?

— Jack est rentré chez lui. Il était abasourdi de découvrir que sa belle femme mystérieuse était en fait la fille du professeur.

— Ça a fait le même effet à beaucoup de monde… Et votre petit ami ?

— Alex ? Il avait du boulot en retard, une présentation pour bientôt… Et puis… Je lui ai dit que j’avais des courses à faire. Je… Je voulais vous parler seule à seul.

Elle détourna le regard, rougit comme si elle avait atteint la limite de son audace et commanda une demi-pinte de cidre. Elle attendit d’avaler une gorgée avant de trouver le courage de continuer.

— Vous… Vous ne faites pas qu’enquêter dans cette histoire. Je veux dire, c’est personnel, non ? Enfin… Il y avait bien votre photo à vous aussi dans son bureau ?

— C’était également mon père.

Elle avala de travers et faillit s’étouffer. Elle s’essuya la bouche d’un revers de la main avant de lever vers lui des yeux inquisiteurs.

— Votre père ?

— C’est une longue histoire.

— Et cette fille c’est donc votre… votre sœur ?

— Ma demi-sœur. Je l’ai appris en même temps que vous.

— Je… Je suis désolée.

— Vous n’avez pas à l’être.

— Si ! Si, au contraire !

Elle posa sa main sur son avant-bras et baissa le regard. Sa voix s’était faite plus sombre, chargée d’une véritable tristesse.

— J’ai l’impression que tout le monde s’en moque s’il est mort ! Même sa fille est restée froide et distante derrière ses lunettes ! Vous n’avez pas vu toute la cérémonie, mais ça transpirait d’hypocrisie… Ça m’a rendue malade.

Elle avala une plus longue gorgée. O’Hagan aurait bien voulu faire de même, mais elle avait laissé sa main sur son bras.

— Il… Il ne méritait pas ça ! C’était… C’était l’homme le plus généreux que je connaisse ! Il était passionné par ses recherches et il réussissait à faire partager son amour de l’histoire ! Les trois dernières années que j’ai passées sur mon mémoire ont été les plus stimulantes de ma vie ! Il ne comptait pas ses heures. Pourquoi… Pourquoi personne n’a montré plus d’émotions qu’aux funérailles d’un clochard sans attaches ?

La voix de Mary s’était brisée et sa main tremblait sur le bras d’O’Hagan. Il posa son autre main sur la sienne. Elle le regarda, les yeux brillants de larmes contenues, la bouche serrée. O’Hagan fut ému de voir qu’au moins une personne pleurait celui qui avait mis son existence entière à protéger et donner un sens à la vie des autres.

— Je vous offre un autre verre ?

— Pardon ?

— Un autre verre ? Vous avez fini le premier.

Elle regarda son verre comme si elle le voyait pour la première fois.

— Oui… Oui, mais quelque chose de plus fort cette fois. Je prendrai comme vous.

— Très bien… Garçon ? ! Deux, s’il vous plaît !

Il avala son troisième verre cul sec et trinqua avec le quatrième. Le whisky ne brûlait plus autant. Ses sensations commençaient à s’émousser. Il était sur la bonne voie de la gueule de bois. Il sourit quand Mary tenta de l’imiter et qu’elle se mit à tousser. Si la gamine voulait rivaliser, il n’était pas persuadé de remporter le combat, mais dans l’état actuel des choses, il ne pouvait pas dire que cela changeait grand-chose.

— C’est fort !!

— On s’y habitue.

Elle reposa le verre vide sur le comptoir, se tourna vers lui pour lui faire face et le fixa avec intensité.

— Quoi ? Qu’est-ce que vous avez ?

— Dites-moi que vous serez prêt à tout pour retrouver son assassin ?

— N’ayez crainte, je ne baisserai pas les bras.

— Jurez que vous ne reculerez devant rien ! Jurez que vous emploierez tous les moyens !

— Bien sûr, mais…

— Jurez ! Jurez-le !

— Très bien ! Je le jure !

— Alors permettez-moi de participer à l’enquête !

— Quoi ?

— Vous avez juré, vous ne pouvez pas revenir en arrière !

— Non, non… Ça ne fonctionne pas comme ça. Vous ne savez pas à quoi vous allez vous confronter !

O’Hagan ne pouvait s’empêcher de penser au corps désarticulé et sans vie de Kathleen dans Cockburn Street. Puis il repensa à Gwen, et à toutes les victimes de l’année dernière. Il savait pourquoi Gwen avait voulu s’enfuir lorsqu’elle avait réalisé que tout recommençait. La responsabilité de toutes ces morts était un fardeau bien trop lourd pour mettre en danger une personne de plus.

— Non… non, c’est trop dangereux, je ne peux pas accepter !

— Mais je sais pourquoi il est mort !

— Quoi ? !

O’Hagan avait renversé son verre de surprise. Il regarda Mary. Il avait certainement mal entendu.

— Hier, vous êtes venu à l’université et vous avez demandé à voir ses recherches sur ses publications de l’année dernière, mais vous n’avez rien trouvé, n’est-ce pas ?

— Non…

— Vous n’avez rien trouvé à ce sujet depuis, je ne me trompe pas ?

— Oui, c’est vrai…

— C’est parce que c’est moi qui les ai… C’était en rapport avec ma thèse de doctorat. Le docteur était tellement content de mes avancées et déductions qu’il m’a proposé une parution finale en cosignant la rédaction. J’ai refusé, c’était l’œuvre de sa vie et c’était lui qui me l’avait inspirée… On a monté cette exposition au château ensemble et ensuite, je lui ai abandonné les droits de mes recherches à condition qu’il me permette de continuer à ses côtés.

— Vous voulez dire que ?

— Je devais obtenir un poste à l’université dès que mon mémoire aurait été validé, il me garantissait la validation en m’apportant son soutien indéfectible et nous aurions pu continuer nos recherches, mais il y a quinze jours, le professeur m’a priée de tout emmener chez moi et de n’en parler à personne, même pas à Jack, ni Alex.

— Sur quoi portaient vos recherches ? C’était en rapport avec l’histoire des clans ?

— L’histoire pré-médiévale des clans. L’opposition entre les Pictes et les Gaëls venus d’Irlande, le royaume du Dal Riata, la formation des clans, les guerres, les croyances et les pratiques religieuses, l’influence du Christianisme qui s’est approprié l’imagerie du dragon.

— Le dragon ?

— Oui, les études classiques datent l’apparition de l’image du dragon avec l’arrivée du Christianisme en Écosse à l’époque de Saint Colomba, mais le professeur et moi avons trouvé qu’il est bien plus ancien.

— Ancien comment ?

— Dès le premier siècle de notre ère, soit près de quatre cents ans avant Colomba.

— Bon sang, comme l’Évangile…

— Pardon ?

— Non, rien, je réfléchissais à voix haute.

— Le professeur a effectué des recherches il y a quelques années avec certains de ses étudiants aux alentours d’Inverness. En 1971, si mes souvenirs sont exacts. Il a étudié plusieurs forts vitrifiés. Ce sont des constructions du cinquième siècle avant notre ère qui allient la pierre de silice et le bois. Le bois est consumé avec la pierre.

— Je sais ce que sont les forts vitrifiés, je connais celui de Craig Phadrig.

— Non ? C’est vrai ? C’est génial !

Le visage de Mary semblait s’illuminer au fur et à mesure qu’elle parlait. Cette fille était vraiment passionnée.

— Le professeur avait trouvé sur ces sites différents symboles qui s’assimilent à l’art Picte, mais à plusieurs occasions, il est tombé sur une gravure qui n’avait rien à voir avec ce que les Pictes avaient l’habitude de dessiner, attendez, je vous montre.

Mary sortit un stylo de son sac et commença à dessiner sur une serviette en papier. À chaque trait de crayon supplémentaire, O’Hagan sentait ses cheveux se dresser sur sa nuque.

— C’est ce que je crois ?

— Oui, un dragon !

— Un dragon ?

— Oui, alors ce qui est dingue, c’est que cette imagerie est plutôt associée avec les rites chrétiens médiévaux, le dragon étant associé au diable qu’il faut vaincre. Le professeur a tout d’abord pensé que les gravures étaient plus récentes et avaient été ajoutées par la suite, mais dans ce cas, nous en aurions trouvé d’autres. Sur certains sites, nous avons trouvé des symboles celtes et d’autres chrétiens, mais il y a deux ans, une unité archéologique a découvert par imagerie satellitaire un cairn enterré dans les Trossachs, à la frontière entre les anciens royaumes Pictes et le Dal Riata des Gaëls. Le cairn n’avait pas été découvert depuis ses origines, il avait été volontairement enterré et nous n’avons trouvé aucune indication d’altération ultérieure… Et là… Nous avons découvert exactement le même symbole… Un dragon… Et toute une série de peintures rupestres extrêmement bien conservées puisqu’elles n’avaient jamais été en contact avec l’air pendant près de deux millénaires.

O’Hagan avait la tête qui tournait, mais il ne savait pas si c’était le whisky ou ce que Mary était en train de lui révéler.

— Ça remit en question toute notre conception de la société Picte. Ces peintures décrivaient l’organisation en communauté comme jamais un autre site ne nous l’avait révélé. C’était révolutionnaire… Cela ouvrait tout un spectre de nouvelles possibilités quant à la création et l’organisation de nos clans. En fait, l’invasion Celte n’était plus l’unique influence. Il existait une branche dissidente au cœur même de la nation Picte… Mais ce n’était pas tout… Certaines peintures… Comment dire… Certaines peintures semblaient prédire…

— La fin des temps.

Ce fut à Mary d’en avoir le souffle coupé.

— Comment vous avez su ?

— Mary, vous pouvez me dire sur quoi portaient vos recherches dernièrement ?

Elle semblait hésiter. La suspicion se lisait ouvertement sur son visage.

— On s’apprêtait à travailler sur un monastère qui se trouve sur l’île de Skye dédié à…

— Saint Jean… L’apôtre Saint Jean, c’est ça ?

Cette fois-ci, Mary sauta de son tabouret et commença à reculer.

— Vous… Vous ne pouvez pas savoir, c’est impossible ! Le professeur n’en a parlé qu’à moi ! Il m’en a parlé la veille de son meurtre après la disparition de deux de ses étudiants qui n’étaient jamais revenus de Skye.

Tous les deux se regardèrent avec effarement. Ils savaient qu’ils avaient touché le cœur du problème, mais la terreur de ce que cela impliquait les paralysait. O’Hagan comprenait maintenant pourquoi Mary insistait tant pour l’aider, mais ce fut elle qui osa le dire à voix haute.

— Vous savez ? Vous savez, n’est-ce pas ? Vous avez trouvé une piste et c’est là que ça vous mène, non ? Si c’est à cause de ces recherches qu’il a été tué… Cela veut dire… Cela veut dire que je suis la prochaine ?

O’Hagan baissa la tête, évitant son regard.

— C’est… C’est une possibilité… Mais le professeur signait vos découvertes de son nom, c’est ça ? En agissant ainsi, il a certainement réussi à vous mettre hors de danger.

Mary se mit à trembler. O’Hagan hésita. Il savait que ce qu’il allait faire mettrait d’autant plus sa vie en jeu mais la jeune fille était peut-être la seule à détenir les clés du mystère et elle lui paraissait soudain comme sa dernière chance de découvrir ceux qui se cachaient derrière l’Ordre du Dragon.

— Mary… Mary, je suis persuadé que ceux qui ont tué le professeur ne voulaient pas qu’il révèle ses découvertes comme il avait commencé à le faire l’année dernière. Vous avez déclaré vouloir m’aider tout à l’heure.

— Oui, plus que tout au monde !

— Même si votre vie est en danger ?

— C’est déjà le cas, non ? Vous savez le courage que ça m’a demandé de venir jusqu’à vous ?

— Est-ce que vous êtes prête à me faire confiance ? Confiance à 100 % ?

— Oui !

Sa réponse avait été trop subite, comme si elle était aux aguets, laissant transparaître une peur qu’elle avait de plus en plus de mal à dissimuler. Elle lui semblait si fragile et si forte à la fois, qu’il en fut troublé. Avait-il le droit d’agir ainsi ? Pourrait-il la protéger, alors qu’il n’avait même pas été capable de protéger Kathleen ? Bon sang, Kathleen n’était pas morte depuis plus d’une heure et il songeait déjà à mettre la vie de cette gamine en péril ! Quel genre de monstre était-il ?

Il s’attarda sur son regard fiévreux. Il y avait quelque chose chez elle. Quelque chose d’étrangement familier et attirant. Quelque chose qu’il avait trouvé dans le regard de Gwen, une lueur qu’il avait vu dans son propre regard. Elle attendait qu’il continue, elle tremblait d’impatience. Elle avait la même soif de savoir que ceux qui sont prêts à tout sacrifier, jusqu’à leur âme et la même innocence qui ne disparaît que trop tard, quand on ne peut plus faire marche arrière et que tout est perdu. Il en était maintenant convaincu. Il avala le fond de son verre et se résigna. Il ne pouvait pas faire ça. Il devait protéger cette gamine contre elle-même. Il mettrait plus de temps, mais il enquêterait tout seul.

— Non ! Oubliez ce que je vous ai dit… C’est trop dangereux !

Il se leva sans la regarder, posa la monnaie sur le comptoir et se dirigea vers la porte. Il allait poser sa main sur la poignée quand Mary le rattrapa par la manche de sa veste.

— Non ! Attendez ! Vous ne pouvez pas partir comme ça !

— Mary, c’est mieux pour vous ! Rejoignez Alex, prenez quelques vacances, je ne sais pas, allez en Espagne, et oubliez tout ça… Et surtout, changez de sujet de thèse de doctorat…

— Mais vous ne comprenez pas ? ! Vous ne comprenez pas que… C’est déjà… trop tard ? !

Elle l’obligea à se retourner. Elle tremblait tant à présent que sa voix chevrotait, ses traits étaient déformés par l’angoisse.

— Je ne… Je ne voulais pas vous en parler mais… Même Alex n’est pas au courant. Je reçois des textos bizarres ou des coups de fil anonymes. Personne ne parle et puis ça raccroche au bout de dix secondes ! J’ai l’impression qu’on me suit et… et… tenez… voici le texto que j’ai reçu ce matin.

Elle lui tendit son téléphone sur lequel était inscrit Le destin est en marche et au-dessus était inséré l’image d’un cercle. En y regardant de plus près, il comprit ce que c’était.

— Un cercle d’Ouroboros…

L’expression du visage d’O’Hagan confirma à Mary ce qu’elle pensait et des larmes perlèrent au coin de ses yeux emplis de terreur. Elle allait s’effondrer. Il dut la prendre dans ses bras pour l’apaiser. Il n’y avait pas grand monde dans le pub, mais les rares clients s’étaient retournés. Ils attiraient trop l’attention, ils devaient être plus prudents. Écartelé entre sa culpabilité d’entraîner avec lui cette jeune étudiante qui avait le tort de s’être trouvée au mauvais moment au mauvais endroit et son désir de punir l’assassin de son père, il prit la décision qu’il savait être la plus dangereuse, mais aussi la seule possible à ses yeux à présent qu’il savait qu’elle avait reçu cette menace à peine voilée.

— Mary, Mary… Je… C’est d’accord… Vous me donnez un coup de main et je vous mets sous la protection de la police en échange.

— Je ne veux pas de la protection de la police ! Ça ne fera que confirmer leurs doutes et…

— D’accord ! D’accord ! Vous restez avec moi, ça vous va ?

Elle hocha la tête, ravalant ses larmes et essuyant son visage maladroitement du revers de sa main.

— Venez, on sort de là.

Mary obéit. Elle s’attendait à ce qu’ils tournent vers la droite, en direction de son hôtel, mais à sa grande surprise, il tâta ses poches et lorsque le tintement des clés confirma la présence de ce qu’il cherchait, il descendit Hanover Street en direction de la vieille ville, en l’entraînant derrière lui.

— Où est-ce qu’on va ?

— Il faut que je vous montre quelque chose.

Elle le suivit sans dire un mot, comme une enfant obéissante, sa petite main glacée abandonnée à sa poigne déterminée. Il avançait à un rythme soutenu sans prendre la peine de voir si elle avait du mal à le suivre, son esprit bouillonnant d’idées contraires, changeant cent fois d’avis mais arrivant toujours à la même conclusion. Elle avait besoin de lui mais plus que tout, c’était lui qui avait besoin d’elle et des clés qu’elle ne lui avait pas encore livrées. Ils traversèrent le pont de Waverley et n’échangèrent plus un seul mot avant d’arriver pantelants devant la porte du professeur au troisième étage de l’immeuble de Candlemaker Row.

— C’est… C’est chez lui, n’est-ce pas ?

— Vous n’êtes jamais venue ici ?

— Jamais. On se rencontrait dans son bureau à l’université. C’est ici qu’il a été tué, n’est-ce pas ?

— Je ne vais pas vous mentir, c’est vrai. Mais ce n’est pas ce que je veux vous montrer.

Mary attendit qu’il ouvre la porte avec un mélange d’appréhension et de curiosité qu’elle avait du mal à dissimuler. Il s’effaça pour la laisser passer la première, mais elle eut un faible geste de recul. L’endroit vibrait de la violence passée. Doucement, il lui prit la main et l’attira près de lui. Lorsqu’il referma à clé derrière elle, son cœur s’emballa. L’endroit était minuscule et elle y était enfermée avec un homme qu’elle ne connaissait pas vraiment. Elle s’écarta imperceptiblement, le regardant s’avancer vers le centre de la pièce. Il s’accroupit, appuya sur le mécanisme du sol et la porte dérobée s’ouvrit à nouveau avec un bruit de succion. Mary sursauta et recula encore, le dos collé contre la porte, cherchant la poignée au cas où… Juste au cas où…

O’Hagan perçut son malaise.

— Mary ? Vous m’avez dit que vous étiez prête à me faire confiance ? Suivez-moi.

Elle hésita un instant encore puis choisit de le rejoindre. D’une main tremblante, elle saisit celle qu’il lui tendait et il ouvrit la porte en grand. La vision de ce qu’elle y découvrit chassa alors toute peur pour ne laisser la place qu’à la fascination.

— C’est là qu’il vivait ? Mais alors ? De l’autre côté… ?

— Bienvenue dans son antre.

Elle lui lâcha la main et avança seule. Son visage s’illumina comme si elle avait trouvé la Batcave. Plus rien d’autre n’existait autour d’elle. Elle déambula d’œuvre en œuvre, regarda les livres qu’il avait laissés sur le sol, puis les autres sur les rayonnages de la bibliothèque, la bouche ouverte.

— C’est… C’est tout simplement fabuleux !

— Ce n’est rien à côté de la dernière surprise que je vous réserve, venez.

Il passa devant elle dans le petit escalier. Il ne pouvait s’empêcher de s’amuser de son expression. Elle avait l’air d’une enfant qui découvrait qu’on lui avait organisé une fête surprise pour son anniversaire. Ses yeux brillaient d’impatience. Elle le suivit jusqu’à l’étage et laissa s’échapper un cri d’excitation quand elle découvrit la salle des documents. Son visage s’éclaira. Elle fit le tour de la pièce, frôlant à peine la frise, se retourna vers la table au centre, puis caressa le manuscrit en vélin. Il la laissa faire, l’observant en silence, le temps suspendant son vol, il s’attarda sans s’en rendre compte sur des détails, ses longs cils, la jolie fossette au coin de sa bouche, les boucles de ses cheveux qui retombaient inlassablement devant ses yeux alors qu’elle tentait de les repousser derrière son oreille. Et alors qu’elle tournait respectueusement les pages, O’Hagan se ressaisit et se recentra sur la raison de leur présence dans cette pièce.

— Mary, je suis persuadé que la clé de son meurtre réside dans cette pièce… J’ai appris que le professeur était persuadé que son clan est dévoué depuis des générations à l’apôtre Jean.

— Oui… Celui de l’Apocalypse.

— Exactement. Il se croyait apparemment investi d’une mission en rapport avec l’Évangile de Saint Jean, regardez cet autel… Il était persuadé que les écrits de l’apôtre devaient être décodés afin de protéger sa descendance d’un grand danger. Pour cela, il a enquêté sur la source du chaos potentie Une confrérie, un ordre, L’Ordre du Dragon. Je suis maintenant persuadé que ce sont eux qui l’ont tué, et il savait que cela allait bientôt lui arriver. C’est pour cela qu’il a cherché à me joindre, et lorsqu’il n’y est pas parvenu, il vous a confié une partie de ses recherches. Il cherchait à protéger ses informations… Il m’a légué ce manuscrit et à la fin du livre de l’Apocalypse, il a écrit que toutes les clés étaient là, mais je n’y connais rien. Sans aide, je ne m’en sortirai pas. Ma sœur a refusé de m’aider… Mais vous, vous travailliez avec le professeur, vous connaissez sa façon de penser, ses codes, ses raccourcis intellectuels… Vous êtes la personne idéale. Acceptez-vous de m’aider ?

— Vous aider ? À lire tout ça ? À décrypter ce qu’il a voulu cacher ? À découvrir le cœur de ses connaissances ? Amasser les informations qu’il a rassemblées ici ?

— Je sais que ça peut vous paraître délicat.

— Délicat ?! C’est le plus beau cadeau qu’on puisse me faire ! C’est… C’est comme si c’était Noël ! C’est… C’est… C’est…

À court de mots, elle laissa échapper un éclat de rire et lui sauta au cou pour l’embrasser sur la joue. Elle sortit ses lunettes de son sac et se concentra sur les documents. Le visage radieux, elle se mit à lire avec avidité. O’Hagan s’installa à ses côtés, perplexe. Ce petit bout de femme qu’il avait découvert tremblante d’angoisse semblait avoir tout oublié comme par enchantement devant les documents du professeur. Il se surprit à sourire. Il y avait quelque chose de rafraîchissant dans sa spontanéité et son enthousiasme.

— Ça ne vous choque pas plus que ça ?

— Pardon ?

— Tout ce que je viens de vous dire ? Ça ne vous choque pas ? Ça ne vous semble pas étrange ? Je veux dire… que l’imagerie du dragon soit pré-chrétien dans nos contrées, passe encore, mais… Saint Jean ? Ici ?

Mary leva les yeux vers lui et lui sourit d’un air espiègle et complice.

— C’est justement là toute la beauté du mystère, inspecteur… C’est l’information que nous a révélé le cairn des Trossachs. On a retrouvé des preuves selon lesquelles l’apôtre est venu jusqu’ici.

— Mais il est mort en Grèce, il me semble, non ? Sur l’île de Patmos.

— Il y a terminé sa vie, c’est différent ! Il s’est passé du temps entre le début de sa mission évangélisatrice et sa mort. Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi son Évangile était différent de celui des autres ? C’est le seul qui parle du futur. C’est une énigme à décoder… Et il l’a écrite après être venu chez nous. Ça a bouleversé sa vision des choses.

— C’est insensé, vous n’en avez aucune preuve… Si ?

Mary se contenta de sourire, des étincelles dans le regard.

— Vous… vous avez des preuves ? C’est ça que le professeur cherchait à cacher ? C’est ce que vous gardez chez vous ?!

Le sourire de Mary s’élargit et elle continua en chuchotant, comme si on pouvait les espionner.

— C’est une tablette ! Une tablette Picte de trente centimètres sur vingt-cinq qu’ils ont retrouvée dans le cairn. C’est ce que le professeur m’a confié la veille de sa mort en m’expliquant jusqu’où sa théorie allait. Les symboles parlent d’eux-mêmes. On y retrouve sur une des faces un aigle entouré des symboles Pictes associés aux guides spirituels. L’aigle n’a jamais été utilisé sur d’autres sites. L’aigle est en compagnie du poisson, symbole du Christ. Ensuite, on découvre l’aigle associé aux thèmes de la colère… Et il fait face à notre dragon… Sur place, les archéologues ont retrouvé soixante-dix-huit de ces tablettes et chacune raconte un élément supplémentaire. Il est évident que ceux qui ont enterré le cairn voulaient que le message qu’ils y enfermaient soit protégé à tout prix. Je crois que le professeur a pris peur lorsqu’une équipe de ses étudiants est tombée sur ce vélin caché dans le monastère de l’île de Skye confortant ses théories. On avait la preuve, les moines avouaient qu’ils avaient dévoué ce sanctuaire à l’apôtre non seulement pour ses écrits, mais bien parce qu’il avait foulé la terre d’Écosse de son vivant ! Mais les trois étudiants et le vélin ont disparu sans qu’ils puissent en dire davantage au professeur. C’était deux jours avant son meurtre. Il s’évertuait à décoder cette première tablette quand il m’a demandé de la cacher dans mes affaires. C’est peut-être la seule preuve qui nous reste… Le cairn des Trossachs a été saccagé sans que personne n’ait vu quoi que ce soit. Il ne reste donc que cette dernière tablette pour authentifier tout ce que le professeur a rassemblé ici. En fait… pour tout vous avouer, je ne l’ai pas laissée chez moi, c’était trop risqué depuis ces coups de fil et ces textos. Je l’ai confiée à Jack ce matin quand il est passé.

— Bon sang… Vous vous rendez compte des implications de vos découvertes ?

— Inspecteur… Je suis persuadée, tout comme le professeur l’était, que toute cette histoire ne représente que la partie visible de l’iceberg. Et je pensais devoir y faire face toute seule… Mais vous êtes arrivé ! Et maintenant, vous me montrez tout ça ! C’est… c’est Noël, quoi… Vous êtes pâle… Je vais avoir besoin de temps pour comprendre son système d’archives. Vous voulez bien voir s’il reste quelque chose à grignoter ? Je ne suis pas sûre d’avoir les idées assez claires après tout ce qu’on a avalé au pub, j’ai besoin de quelque chose de plus consistant dans l’estomac et il se peut que j’y passe la nuit.

Elle ne lui laissa même pas l’occasion de lui répondre et se replongea dans les papiers comme s’il avait soudain disparu de son monde. Quelle fille étonnante ! Elle était définitivement celle qu’il lui fallait. Tant pis pour Abi, à eux deux ils assembleraient les pièces du puzzle et découvriraient ceux qui se cachaient derrière l’Ordre.

Alors qu’elle fouillait dans ce désordre apparent comme si elle en connaissait les codes, il recula sans bruit et descendit pour trouver quelque chose à manger comme elle le lui avait demandé. Il avait vu quelques chips dans le buffet à apéritif, ça serait déjà mieux que rien. Mais en passant devant la table basse, il s’immobilisa, soudain rappelé durement à la réalité. Devant lui, le paquet de donuts que Forbes et Kathleen avaient apporté le matin même était resté dans la même position, intouché. Kathleen… Il n’avait plus faim tout à coup. Il soupira et baissa la tête, les jambes coupées. Il s’assit sur le canapé et se prit la tête entre les mains, se forçant à regarder le paquet comme un acte de pénitence. Il repensa à Abi et ce qu’elle lui avait dit sur les agissements obsessionnels de son père. Tenait-il de lui ? Était-il à ce point égoïste pour que plus rien d’autre ne compte que sa mission ? Au point que la mort brutale d’une amie passe si vite au second plan ?

Il frissonna et entendit les escaliers grincer derrière lui. Mary devait s’impatienter et elle venait le rejoindre.

— J’arrive, j’en ai pour une minute, j’ai trouvé des beignets mais je regarde s’il y a autre chose que du whisky à boire, je crois qu’on a eu notre dose pour aujourd’hui.

Il se retourna à demi sur le canapé et ne rencontra que le vide. Il fronça les sourcils. Il était persuadé avoir ressenti la présence de quelqu’un derrière lui. La fatigue, le choc, la tristesse et l’excitation des dernières heures devaient lui jouer des tours. Il se pencha en avant pour attraper les beignets mais ne put se résoudre à se lever.

— Inspecteur ?

Cette fois, c’était bien la voix de Mary et elle lui parvenait de l’étage. Elle n’avait pas quitté la pièce des archives.

— Oui ?

— C’est vous le Patrick dont il parle, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est moi.

Super, maintenant elle allait comprendre qu’il avait été borné et qu’il avait refusé de parler à son propre père qui était en danger de mort. Si seulement elle pouvait se contenter de lire les papiers en rapport avec leur découverte.

— Et Janus ? Et le Pendragon ? Et l’héritier d’Ossian ?

— Aucune idée.

Il se leva en soupirant. Autant aller la rejoindre.

— Et quand il dit qu’il se sent observé jusque dans son sommeil ? Vous croyez que c’est métaphorique ou qu’il parle sérieusement ?

O’Hagan se figea. Il avait lu ce passage. Comment avait-il pu ne pas s’y arrêter ? Après ce qu’il avait vu au cimetière de Calton Hill. Son cœur se mit à battre plus fort et il regarda autour de lui. La pièce était vide… Pourtant… Non, le professeur était le seul à connaître cet endroit… Il n’allait tout de même pas imiter Forbes et se mettre à croire aux fantômes…

Il secoua la tête et se dirigea vers les escaliers, mais quelque chose d’invisible s’écrasa contre sa mâchoire. Il tomba à la renverse, sonné. Impossible, c’était impossible. Devant lui, il n’y avait que le vide. Néanmoins, les marches se mirent à nouveau à grincer lentement, comme si quelqu’un montait l’escalier… Mary !

Il se releva d’un bond et l’appela pour la prévenir, mais il n’était pas monté de plus de deux marches quand il fut de nouveau frappé en plein milieu de la poitrine. Il s’accrocha à la rambarde pour ne pas tomber mais cette fois le coup s’abattit sur sa tempe et sa vision fut brouillée.

— Mary !

Un nouveau coup le cueillit sur sa jambe droite, le déstabilisant assez pour qu’il tombe en avant. Il se raccrocha aux marches mais il ne voyait toujours rien devant lui. Impossible de parer les attaques.

— MARY !!!

On lui écrasa la main et il préféra reculer. On le laissa tranquille. Ce n’était pas après lui qu’on en avait, c’était après elle ! Et il avait brisé la serrure de la porte, elle ne pouvait donc s’enfermer nulle part à l’abri… Les marches grincèrent à nouveau. Quel idiot, s’ils avaient vraiment affaire à un fantôme, aucune porte ne protégerait la jeune fille. Avec horreur, il la vit apparaître en haut de l’escalier.

— Vous m’avez appelée ? Jack m’a envoyé un texto pour me dire qu’il avait bien caché la tablette chez lui comme convenu, personne n’ira la chercher là.

L’impuissance d’O’Hagan se transforma en rage et il se précipita vers elle avec un masque de fureur qui l’affola. Elle recula de peur, ce qui lui sauva très certainement la vie car la chose, l’être invisible était presque arrivé en haut des marches, là où il faisait plus sombre et sa silhouette commença à se dessiner au milieu de rien. Mary l’aperçut en même temps qu’O’Hagan et se mit à hurler. O’Hagan plongea en avant et rencontra une masse plus solide qu’il ne l’aurait cru et la chose se retourna vers lui. Ils dévalèrent tous deux les marches et O’Hagan se retrouva par terre, une douleur lui déchirant le dos. Il n’eut même pas le temps de se relever que la chose était à nouveau sur lui, pesant sur sa poitrine et l’immobilisant. Il frappa au hasard de toutes ses forces et la chose s’écarta assez pour qu’il se relève, mais il avait déjà perdu trace de son agresseur. Il tournoya sur lui-même comme un animal affolé, haletant et cherchant à percevoir le moindre indice.

Il fut frappé par-derrière, un coup sadique sur sa jambe invalide et il crut un instant qu’elle allait à nouveau se briser. Il hurla de douleur, un voile noir passa devant ses yeux et il tomba à genoux, envoyant une décharge de souffrance qui lui remonta jusqu’à l’aine. Il s’écroula sur le côté. Il suffoquait. Mais la chose n’en avait pas fini avec lui. Mary avait beau s’époumoner, la chose le frappa, encore et encore. Il sentit sa peau céder au-dessus de son arcade sourcilière et sa vue fut brouillée par le sang. Puis deux mains l’attrapèrent par le col et il fut soulevé de terre, ses pieds ne touchant plus le sol. Il n’avait plus la force de répliquer. Il sentit un souffle chaud sur ses joues.

Ça respire… C’est vivant… C’est impossible !

Puis une voix chuchota à son oreille :

— Pas maintenant… Ton heure arrivera, mais pas maintenant… Je dois tout d’abord récupérer ce qui m’appartient.

On le lâcha soudainement et il s’écrasa sur le sol, provoquant une nouvelle décharge de douleur dans sa jambe droite. Il hurla une dernière fois et il se sentit sur le point de s’évanouir.

En haut, Mary hurlait toujours, tremblante. Il fallut plusieurs longues minutes avant qu’elle ne comprenne qu’ils étaient à présent seuls et pour qu’elle ose quitter son refuge. Alors elle dévala les escaliers et se précipita aux côtés d’O’Hagan. Elle tenta de le prendre dans ses bras, ne réussissant qu’à réactiver la douleur de sa jambe, lui tirant des larmes de souffrance et d’impuissance.

— Pardon… Pardon… Je ne voulais pas vous faire de mal.

La douleur était si intense qu’il n’arrivait pas à trouver le répit nécessaire afin de se relever. Pourtant il ne pouvait pas se permettre de rester là. La vie d’un autre était en danger.

— Mary… Appelez Jack… Dites-lui de partir de chez lui le plus vite possible.

Elle comprit tout à coup ce qu’il voulait dire et attrapa son portable. La sonnerie retentit une fois, deux fois…

— Jack ? Jack, c’est toi ?

Le visage de Mary se décomposa. C’était inconcevable, il n’avait pas pu humainement aller aussi vite. O’Hagan l’interrogea du regard et elle fut obligée de confirmer ses craintes.

— On a été coupés !

IX

— Vous croyez qu’il arrivera à temps ?

Les mains tremblantes, Mary s’évertuait à stopper le flot de sang qui s’échappait de son front en exerçant une pression avec un mouchoir.

Lorsque la ligne avait été coupée, elle avait été sur le point de perdre tout contrôle et se serait précipitée dans la gueule du loup si O’Hagan ne l’avait pas poussée à reprendre le dessus. Immobilisé sur le sol, souffrant plus que tout de sa jambe droite et le visage en sang, il avait su retrouver un semblant de calme et d’autorité, assez pour la convaincre qu’il serait préférable pour Jack s’ils appelaient l’inspecteur Forbes. Quoiqu’ils fassent, le policier serait toujours là-bas avant eux. Malgré elle, Mary s’était rangée à son opinion et avait appelé Forbes avec le portable d’O’Hagan. Elle avait raccroché, les plongeant tous deux dans un silence oppressant, chacun trop choqué pour bouger, imaginant le pire.

Enfin, Mary s’agenouilla à ses côtés, il haletait encore, les yeux fermés, se concentrant sur sa respiration afin que la douleur s’atténue.

— Vous pouvez bouger ?

Il ne répondit pas immédiatement, attendant de voir s’il pouvait déplacer sa jambe droite sans que la douleur ne lui tire des larmes. Il espérait qu’elle n’était pas à nouveau fracturée. Comment pourrait-il continuer à poursuivre cette chose si c’était le cas ?

Il ouvrit les yeux et dans le brouillard écarlate du sang qui lui tombait dans les yeux, il vit le visage mort d’inquiétude de Mary penchée au-dessus de lui, ses longs cheveux tombant sur le côté en cascade, frôlant sa joue.

— Je vais survivre.

Il sourit pour la rassurer mais lorsqu’il tenta de se relever seul, le sourire se transforma en grimace. Elle passa immédiatement un bras derrière son dos pour le soutenir et le serra contre elle pour le soulager de l’effort.

— Vous voulez que j’appelle une ambulance ?

Son parfum légèrement fleuri le troubla.

— … Non… ça va aller, aidez-moi juste à m’allonger sur le canapé un instant.

L’effort pour se relever lui demanda tant d’énergie pour contenir la douleur qu’en dépit de l’aide de Mary, il s’écroula sur le canapé, prêt à céder à la nausée. Il ferma les yeux, tremblant, retenant son souffle de peur de laisser échapper un cri.

— Vous avez trop mal, je ne peux pas vous laisser comme ça.

La voix de la jeune fille tressaillait. La situation la dépassait. Elle prit le mouchoir qu’il avait utilisé comme pochette dans la veste de son costume et commença à faire compression au-dessus de son œil tandis qu’elle lui essuyait le visage de son autre main, sans prendre garde au fait que son chemisier s’imbibait du sang du policier.

— C’… C’était quoi ?

O’Hagan commençait enfin à retrouver son souffle et la douleur commençait à s’atténuer au point d’en être presque supportable.

— Je ne sais pas… Ça défie toute logique.

— C’était un fantôme ? Un truc comme ça ?

— Je… Si c’était un fantôme, ça respire et c’est bien plus matériel que ce à quoi on peut s’attendre… Je ne sais pas.

— J’ai commencé à le voir quand il s’est approché de moi.

— Oui, moi aussi. Il semble qu’il devienne visible dans la pénombre.

Il rouvrit les yeux et plongea son regard dans le sien sans ciller.

— Je l’avais déjà rencontré. Dans le cimetière de Calton Hill… Je l’avais poursuivi jusque-là, et j’avais commencé à l’apercevoir alors que le soleil disparaissait à l’horizon. Cette fois-là, déjà, je n’avais pas eu le dessus.

— C’est cette chose qui aurait tué le professeur ?

— En tout cas, elle en aurait eu la force.

— Vous croyez… Vous croyez qu’elle va tuer Jack ?

O’Hagan ne répondit pas. Que pouvait-il lui dire ? Lui mentir ?

Il n’eut pas besoin de dire un mot, elle comprit et des larmes roulèrent sur ses joues.

— C’est ma faute… C’est ma faute, je lui ai dit que c’était Jack qui avait la tablette.

Voir la culpabilité dans le regard d’un autre lui refléter l’image de la sienne était insupportable pour O’Hagan. Il posa sa main sur celle qui lui nettoyait la joue et la lui serra.

— S’il y a un coupable, c’est moi… Vous ne pouviez pas savoir. Cette chose en a après moi. Calton Hill n’était pas le seul endroit où j’ai pu sentir sa présence. J’ai été assommé à la morgue et j’avais cru ressentir une présence la première fois que je suis venu ici. J’ai tout simplement refusé d’y croire… Je vous ai mise en danger par mon ignorance et mon incompétence. Quand je pense que vous êtes venue me voir pour échapper à tout ça.

Il ne put soutenir son regard plus longtemps et détourna les yeux. Le silence devint difficile à supporter, surtout qu’elle avait laissé sa main immobile sur sa joue et que ce contact devenait brûlant. Mais il ne pouvait pas l’écarter sans passer pour un ingrat.

— Pourquoi vous efforcez-vous de toujours porter le fardeau du monde sur vos épaules ?

— Quoi ?

Il avait fait l’erreur de la regarder et se trouvait à présent prisonnier de ses yeux inquisiteurs.

— Ne faites pas semblant de ne pas comprendre ! Je vous ai vu là-bas au pub. Vous vous accablez… Vous n’êtes pas le seul responsable du malheur des autres. Votre père n’est pas mort à cause de vous mais à cause d’assassins qui maîtrisent des forces qu’on ne comprend pas. Si je suis en danger, c’est à cause du professeur et de ma propre curiosité. Si Jack est en danger… C’est à cause de moi… Vous n’êtes pas responsable de notre stupidité.

Si elle savait…

Il inspira profondément. Elle ne pouvait pas comprendre. Mais il était également cruel de lui faire croire qu’elle était responsable de tout ce gâchis.

— Mary, tout ce que vous pourrez dire ne changera pas le fait que mon destin est d’apporter la destruction à tous ceux qui m’entourent…

C’était pratiquement mot pour mot ce que Gwen lui avait dit lorsqu’ils s’étaient rencontrés. Il frissonna. Il n’avait pas voulu la croire cette fois-là, tout comme Mary ne semblait pas le vouloir non plus.

— Je n’en crois pas un mot.

Elle était à présent affreusement près et il pouvait sentir son souffle léger lui effleurer les lèvres. Il retint sa respiration alors qu’elle s’avança légèrement, son regard fixé sur le sien, luttant et désirant à la fois ardemment qu’elle s’approche encore.

Le bruit de la porte dérobée le tira de sa transe et Mary se redressa vite, comme prise en faute, pour faire face au nouveau venu. Dans l’encadrement de la porte se tenait Forbes, le dos voûté, le visage défait. Il s’appuya contre la porte et baissa la tête. Le message était clair. Mary se leva et s’avança vers lui en se tordant les mains, osant à peine poser la question qui confirmerait ses craintes.

— Il… Il est… ?

Forbes soupira.

— Je suis désolé… On est arrivés trop tard.

— Noooooooooooooon.

Mary s’écroula dans ses bras en sanglots. Par-dessus son épaule, Forbes regarda O’Hagan qui avait réussi à se relever péniblement en position assise.

— Comment ?

Forbes hésita. Il ne voulait manifestement pas parler devant la jeune femme, mais elle s’écarta, releva le menton et l’obligea à lui faire face.

— Il vous a demandé comment.

— Je ne sais pas si je devrais vous dire ça.

— Inspecteur… Il faut que je sache.

— … Bien… La porte était fermée de l’intérieur… Il était dans son bain… Son portable était tombé sur le sol.

Forbes marqua à nouveau une pause, les mots ayant du mal à passer la barrière de sa gorge nouée.

— On… On lui a tourné la tête à 180°. Et ses mains lui ont été arrachées… Une vraie boucherie… Il y avait du sang partout…

Toute couleur avait quitté le visage de Mary. Forbes s’avança, de peur qu’elle ne perde connaissance, mais tel un brave petit soldat, elle releva à nouveau le menton et demanda.

— Et la tablette ?

— On n’a trouvé aucune tablette dans son appartement. Je suis désolé.

C’était la deuxième fois que le policier s’excusait en moins de cinq minutes mais la situation était tellement dramatique que toutes les excuses du monde n’auraient rien changé. Il lui saisit la main et lui dit avec toute la douceur qu’un père aurait pour sa fille.

— Vous devez quitter cet endroit, mademoiselle Hamilton, pour votre sécurité…

— L’inspecteur O’Hagan me protège.

— À ce que je vois, l’inspecteur O’Hagan aurait bien besoin lui aussi de protection. En tout cas, il a besoin de repos. Votre petit ami Alex vous attend en bas.

Forbes glissa un regard lourd de sens vers O’Hagan.

— Il est terrorisé à l’idée qu’il vous soit arrivé quelque chose d’aussi terrible qu’à votre ami Jack. Il va vous ramener chez lui, vous y serez en sécurité. Une voiture de police va vous suivre et restera en bas, au cas où…

— Si la chose que j’ai vue ce soir a décidé de me retrouver, vos policiers ne pourront rien faire pour l’en empêcher.

— Si cette chose a trouvé ce qu’elle cherchait chez Jack, nous pouvons espérer qu’elle vous laissera tranquille à présent.

Mary eut un sourire désabusé.

— Peut-on l’espérer ? Vraiment ?

Mais elle ne résista pas quand Forbes l’entraîna derrière lui pour sortir de l’immeuble, laissant O’Hagan face à ses pensées, complètement bouleversé. Il ne savait plus où il en était, totalement dépassé par la situation.

Quelques minutes plus tard, Forbes réapparut et, le pas traînant, il vint s’asseoir près d’O’Hagan sur le canapé.

— Il ne vous a pas raté cette fois… Je vous l’avais dit qu’il ne fallait pas que je vous laisse seul.

— Elle est repartie ?

— Oui, son petit ami était si pâle qu’on se demandait lequel des deux soutenait l’autre.

— Et Jack ?

— Un sale boulot… Une horreur… On dirait que vous avez réussi à mettre cette chose en pétard.

— Les mêmes conditions que pour le professeur et la femme de la galerie d’art ?

— Non, ces deux meurtres-là avaient été scénarisés. Ils avaient été effectués dans le calme et la maîtrise… C’était propre, les victimes n’avaient pas eu le temps de se rendre compte de quoi que ce soit et la seule chose qui avait été prélevé c’était le cœur. Pour Jack… C’était une boucherie… J’ai pas voulu le dire devant la fille, mais les mains ont été arrachées avant qu’on ne lui fracasse les cervicales en lui dévissant la tête. Ses hurlements ont été entendus jusqu’en bas de la cité universitaire. Il vivait seul dans un petit appart et s’était enfermé pour être plus tranquille. Quand on est arrivés, une dizaine d’étudiants étaient amassés là et l’un d’entre eux essayait de défoncer la porte. On a utilisé notre bélier. Il y avait du sang partout dans la salle de bains, son corps tressautait encore sous le choc… Les terminaisons nerveuses… Personne n’a vu entrer ou sortir qui que ce soit. On a fait aussi vite qu’on a pu, mais cette chose est encore arrivée plus vite que nous. C’est incroyable.

Forbes semblait épuisé lui aussi. Tant d’années de carrière ne l’avaient pas préparé à ce qu’il était en train de vivre.

— Je me fais trop vieux pour ces choses-là.

— Il n’y a pas d’âge pour toutes ces horreurs.

Forbes se plongea dans le silence, comme s’il cherchait les mots pour aborder un problème délicat… Encore un autre.

— Le corps de Kathleen a été déposé chez le légiste.

O’Hagan ne répondit pas mais son regard se voila.

— Il dit qu’elle n’a pas souffert. Elle est morte sur le coup. Je sais… Ça a été une journée plus qu’éprouvante pour vous mais… Vous ne connaîtriez pas quelqu’un qu’on pourrait prévenir là-bas à Londres ? La famille ? Des amis ?

— Essayez Scotland Yard.

O’Hagan baissa la tête pour cacher le rouge de la honte sur ses joues.

— Je croyais que vous étiez des amis proches…

— Pas si proches que ça.

Son cœur se serra, mais c’était l’odieuse vérité.

— Elle, elle vous aimait beaucoup.

Il ne répondit pas. Tout le monde l’avait remarqué sauf lui. Il avait été en dessous de tout et maintenant il était trop tard pour s’amender.

— Vous… Je sais bien que ce ne sont pas mes affaires, mais… Il se passait quoi avec la petite Mary quand je suis rentré ?

— Vous avez raison, ce ne sont pas vos affaires.

O’Hagan avait relevé la tête et avait fusillé Forbes du regard. Que croyait-il ? Qu’il maîtrisait tout ça ? Que se passait-il ? Lui-même n’avait rien compris. Il était fourbu, sa jambe le lançait encore douloureusement, il avait perdu une amie, un témoin capital et il avait failli trahir Gwen en s’abandonnant à un baiser qui ne traduisait que la détresse instantanée de deux êtres soumis à une épreuve traumatisante. Tout ça en moins de quelques heures et Forbes se donnait le droit de lui faire la morale ?

— Je vais rentrer à l’hôtel.

Il essaya de se lever mais retomba aussitôt lourdement sur le canapé en proie à une souffrance intense. Forbes s’inquiéta.

— Elle est cassée ? Vous avez besoin d’un médecin ? Je vous emmène aux urgences ?

Mais la fierté blessée d’O’Hagan lui semblait plus douloureuse que sa jambe. Il s’entêta.

— Non, elle n’est pas cassée et je peux très bien me débrouiller tout seul !

Il serra les dents et transpira abondamment pour se retrouver sur ses deux jambes. Une fois debout, il chancela un moment puis, retrouvant son équilibre, il avança de quelques pas. Effectivement, sa jambe n’était pas cassée mais la douleur n’en était pas pour autant supportable. Il tressaillit à l’idée de devoir descendre les trois étages. Il prendrait le temps qu’il faudrait mais il était hors de question de donner à Forbes la satisfaction d’avoir raison une fois de plus.

— Vous êtes ridicule, laissez-moi au moins demander à un de mes agents de vous raccompagner… Et puis vous avez l’air de rien avec votre costume arraché et votre visage tuméfié couvert de sang séché.

O’Hagan ne se retourna même pas, sortant de la pièce dérobée en claudiquant, Forbes sur ses talons. Il ramassa ses clés posées sur le bureau et se dirigea vers la porte d’entrée. Arrivé en haut des escaliers, il inspira à fond pour se donner du courage et commença à descendre une marche après l’autre tandis que Forbes fermait la porte avec son double.

Il descendit péniblement encore quelques marches et sentit Forbes passer son bras sous le sien pour l’aider. O’Hagan s’arrêta et le regarda de façon hautaine.

— Qu’est-ce que vous ne comprenez pas quand je vous dis que je peux me débrouiller seul ?

— Vous voyez bien que vous n’y arriverez pas. À ce rythme-là, vous arriverez à votre hôtel après Noël !

— Mais vous allez me foutre la paix !!

La voix d’O’Hagan avait résonné dans la cage d’escalier et Forbes le dévisagea comme s’il l’avait giflé.

— Très bien… Je vous laisse vous débrouiller… En espérant que je ne retrouve pas votre cadavre renversé par une autre voiture ou qu’on ne vous retrouve pas mort de froid sur le bord d’une route parce que votre jambe vous a lâché et que vous avez passé la nuit sous la pluie. Il tombe des cordes dehors. Le légiste trouve qu’il a bien trop de boulot depuis que vous êtes arrivé ! Je vous laisse vingt livres au cas où vous changeriez d’avis et que vous voudriez prendre un taxi… Je passe vous chercher demain matin à la première heure.

Forbes sortit deux billets de dix livres qu’il posa sur les marches à côté de lui et s’en alla, sans un dernier regard. O’Hagan attendit que la porte en bas ait claqué derrière le policier pour s’effondrer sur les marches, tremblant de douleur, de honte, de rage et de frustration. Puis il laissa s’échapper le cri qui lui déchirait la poitrine.

Mais maintenant il n’avait plus le choix. Il s’était mis dans cette position tout seul avec sa fierté mal placée. Il lui faudrait descendre les deux étages qu’il restait même si sa jambe cédait sous son poids. Il prit les billets en remerciant la générosité de Forbes qui ne s’était pas laissé rebuter par sa stupidité. Il n’aurait jamais pu rentrer à pied. Puis il se releva. La tête lui tournait et il s’agrippa à la rambarde pour descendre en sautant sur la jambe gauche.

Arrivé en bas, il reprit son souffle et reposa sa jambe sur le sol. La souffrance commençait à être plus supportable et il avança de quelques pas. La douleur, ça le connaissait. Il avait dû réapprendre à marcher par deux occasions, il n’allait pas s’arrêter là.

Il sortit de l’immeuble. Forbes n’avait pas menti, il pleuvait des cordes et la rue était déserte. Il faudrait qu’il remonte au moins jusqu’à l’artère principale s’il voulait trouver un taxi. Il releva son col mais la pluie s’infiltrait dans son cou et dégoulinait le long de son dos. Il frissonna. Il prit appui contre le mur et avança lentement en boitant, ressassant les catastrophes qui s’étaient abattues sur lui depuis son arrivée. Il allait vraiment de Charybde en Scylla et à chaque fois qu’il espérait retrouver un certain contrôle des événements, une autre calamité survenait.

Plus que jamais, il aurait aimé se retrouver à Balmore, dans la forêt près du petit ruisseau, à attendre qu’elle apparaisse par magie… Gwen…

Est-ce que Forbes avait eu raison de se poser des questions ? Est-ce qu’il avait vraiment eu l’intention de laisser Mary l’embrasser ? Est-ce qu’il avait vraiment failli la trahir ?

Il passa enfin l’entrée du cimetière de Greyfriars et la statue de Bobby et aperçut des taxis de l’autre côté de la route. Il traversa en prenant garde aux autres voitures et frappa à la vitre d’un chauffeur de taxi qui écoutait la musique à fond. L’homme sursauta, le dévisagea et lui fit signe d’entrer. Il baissa le volume et s’enquit avec inquiétude.

— Vous vous êtes fait agresser ? Vous voulez que je vous emmène à l’hôpital ?

O’Hagan ne put cacher son soulagement lorsqu’il s’assit sur la banquette, étendant sa jambe sur le côté.

— Non, ça ira… Amenez-moi à mon hôtel… York Place.

L’homme ne chercha pas à polémiquer et mit le moteur en marche. La course n’était pas bien longue et les rues désertées à cause du déluge. En moins de cinq minutes, il se retrouva déjà sur Princes Street et la voiture s’arrêta à un feu, juste devant une librairie Waterstone. O’Hagan regarda les livres qui s’étalaient en vitrine et pensa à nouveau à Gwen, à quel point son image lui manquait. Il regarda le compteur, il en était à moins de trois livres… Il avait assez d’argent pour régler la course et…

— Attendez-moi là, j’en ai pour une minute.

Sans attendre la réponse du chauffeur, il ouvrit la portière et se dirigea vers le magasin. C’était bientôt l’heure de fermeture mais lorsque la vendeuse vit le visage ravagé d’O’Hagan, elle n’osa pas lui faire de remarque.

— Vos romans d’épouvante, ils sont où ?

— Heu… Au fond du magasin, après le fantastique et le policier…

O’Hagan s’y dirigea en traînant la jambe mais déjà bien plus rapidement qu’il n’avait remonté la rue. Il allait s’en sortir. Juste quelques jours à boiter, tout au plus.

Il arriva devant les rayonnages et chercha la lettre P… Pierce… Pierce… Où était-elle ? Ah, la voilà.

Il sortit un de ses livres au hasard et l’ouvrit à la dernière page pour regarder l’intérieur de la couverture et… Elle était là… Sa photo était là… Il laissa échapper un sanglot de soulagement attirant l’attention de la vendeuse qui s’impatientait, elle était la dernière de ses collègues, son rôle était de fermer le magasin et elle aurait bien aimé que cet ultime client ne la mette pas plus en retard qu’elle ne l’était déjà.

O’Hagan essuya ses yeux et se dirigea vers la caisse, serrant le livre contre son cœur. Il refusa lorsque la jeune femme chercha à lui prendre le livre pour le mettre dans un sac. Il récupéra sa monnaie et retourna au taxi qui attendait, les feux de détresse allumés. Quelques minutes plus tard, il arrivait enfin à destination. Il paya la course, monta les marches de l’hôtel en s’appuyant sur la rambarde, réclama sa clé à une réceptionniste qui le regarda bouche bée, prit l’ascenseur jusqu’à sa chambre, se traîna lamentablement jusqu’à son lit et s’y écroula.

En lâchant enfin la pression, ses nerfs craquèrent et il se laissa aller, plus d’épuisement que de véritable douleur, serrant toujours le livre de Gwen contre son cœur. Elle était la seule bouée qu’il lui restait dans cet océan de désastres.

Il n’en pouvait plus. Son corps lui demandait une trêve, son esprit lui réclamait une trêve, son cœur lui exigeait une trêve.

Il glissa dans le sommeil sans s’en rendre compte, l’inconscience tarissant ses larmes, son souffle redevenant plus calme, sa poitrine soulevant le livre qu’il serrait toujours avec plus de régularité… L’oubli.

Un frisson… Pas un frisson de douleur, de froid ou de peur… Une sensation plutôt agréable… À peine une caresse.

— Je suis là.

Il ouvrit les yeux, la chambre avait disparu. Il se redressa en position assise.

— Ne crains rien.

Tout n’était que douce lumière autour de lui. Rien n’avait de contour défini. La voix semblait venir de nulle part et de partout à la fois.

— Je rêve ?

— Est-ce que je te semble plus irréelle qu’à Balmore ?

— Gwen ?… Mais… Comment ?

— Aucune barrière ne peut retenir un amour véritable… Tu m’as appelée.

Elle lui apparut enfin, se matérialisant au cœur de la lumière, plus belle que jamais. Son cœur fit un bond dans sa poitrine.

— Je… Je t’ai appelée… Je t’ai cherchée… Je suis même allé à Calton Hill en me disant que je pourrais te retrouver au milieu de la nature.

— Ce n’était pas le bon moment.

— Je croyais que tu ne pouvais te matérialiser qu’à Balmore ?

— Je peux me matérialiser partout où se trouve ton cœur.

Elle lui sourit et s’approcha. Il en avait le souffle coupé, les yeux grand-ouverts, émerveillé de la voir si nette, si proche.

— J’ai fait ce rêve horrible.

— Je sais.

— McLean est mort.

— Je sais.

— Kathleen aussi.

— Je sais.

Son cœur s’arrêta. Si elle savait tout ça, que savait-elle encore ? Ça n’avait duré que quelques secondes… Quelques secondes où il n’avait pas réagi à temps, ce n’était rien de plus. Il baissa les yeux, ne pouvant soutenir son regard.

— Je sais.

Il sursauta. Sa main venait de se poser sur sa joue. Un contact… Un véritable contact… Pas une légère brise… Un véritable contact, ferme, réel.

Il leva les yeux vers elle, abasourdi, n’osant y croire. Il approcha une main tremblante de son visage, craignant de passer au travers comme tant de fois… Mais cette fois, il rencontra sa peau, une peau douce et fraîche… Il ouvrit des yeux plus grands encore.

— Je rêve ? Dis-moi, c’est un rêve ?

Elle posa les deux mains sur ses joues et s’approcha encore plus près sans dire un seul mot. Le souffle court, il murmura comme s’il adressait une prière au destin.

— Si c’est un rêve, je ne veux jamais plus me réveiller.

Elle l’embrassa, tout d’abord délicatement. Il osait à peine la toucher, de peur qu’elle ne se dissolve dans l’air, puis quand son baiser se fit plus pressant, il l’enserra dans ses bras, fou de bonheur. Avec cette simple étreinte il oubliait tout ce qui avait failli le détruire en quelques jours. Même son corps ne lui faisait plus mal. Il s’écarta et laissa s’échapper un rire de soulagement intense, caressant ses cheveux, humant son parfum, plongeant dans ses yeux.

— Tu vas encore disparaître ? Combien de temps avons-nous ?

— Bien assez.

Elle l’embrassa à nouveau, collant cette fois son corps contre le sien et O’Hagan ressentit un désir ardent le submerger… Ça faisait si longtemps… Gwen…

Elle l’obligea à s’allonger et elle le chevaucha. Il se laissa faire, promenant ses mains sur son corps qu’il avait si souvent souhaité pouvoir toucher une dernière fois, rien qu’une fois de plus.

— Tu me manques tellement… Je ne veux plus que tu t’en ailles.

Elle le déshabilla et commença à onduler au-dessus de lui, de plus en plus rapidement. Il allait perdre la tête… Son cœur allait imploser dans sa poitrine.

Il s’arc-bouta contre elle alors que leurs corps s’abandonnaient au plaisir et elle retomba lourdement contre son torse. Il la serra dans ses bras pour quelle ne parte pas.

— Je t’aime… Gwen, il n’y a que toi… Toi et moi… Pour l’éternité.

Comblé et naïvement confiant en l’avenir, O’Hagan en arrivait presque à se dire qu’elle serait toujours là au petit matin, dans ses bras, qu’on leur avait peut-être donné une deuxième chance et celle-là, il ne la laisserait pas passer.

Il glissa lentement dans l’inconscience… Le sommeil au cœur du sommeil… Cette sensation était étrange en elle-même, mais il était trop épuisé, meurtri et heureux pour se poser des questions. Il se laissa dériver, sans se rendre compte que Gwen, toujours blottie contre lui, fixait le vide comme si elle était le témoin d’une scène invisible, tremblant de tout son corps, les yeux s’agrandissant de terreur.

X

Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam !

Était-ce le sang dans sa tête qui martelait ses tempes ainsi ?

Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam !

Qu’on le laisse tranquille ! Que ce bruit infernal s’arrête !

Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam !

Tiré de son inconscience aussi violemment, il ouvrit difficilement les yeux. La lumière lui transperça les pupilles comme des poignards venant s’enfoncer dans son cerveau.

Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam !

Il n’avait pourtant pas tant bu la veille… La douleur de son corps ankylosé lui rappela ce qui s’était passé… Les funérailles, Abi, Cumming, Kathleen, la voiture, Mary, la bagarre, Gwen… Gwen ? Il sursauta, provoquant une décharge de douleur dans son dos et ses jambes. Où était-elle ? Elle avait disparu, que croyait-il ? Sur son torse il tenait toujours son livre serré… Avait-il rêvé ? Avait-il fantasmé ces retrouvailles ? Alors pourquoi sa chemise était-elle ouverte et son pantalon aussi ?

Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam !

— J’arrive ! J’arrive, bon sang !!!

Mais ça semblait tellement plus facile à dire qu’à faire. Il posa le livre à ses côtés, referma son pantalon, releva la tête en essayant de tirer le buste avec. Trop difficile. Il roula sur le flanc et s’aida de ses bras pour se retrouver en position assise. Pas une fibre de son corps ne semblait indemne des événements de la veille.

Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam !

Si c’est Forbes, je vais le tuer !

Il grinça des dents et réussit à se lever finalement, retenant un cri en posant sa jambe sur le sol. Il claudiqua jusqu’à la porte.

Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam ! Bam !

— Voilà ! Voilà ! Voilà !!!

De très méchante humeur, il tourna le verrou et ouvrit la porte à la volée, prêt à remettre Forbes à sa place, mais s’immobilisa de surprise quand il découvrit qui se tenait devant lui.

— Abi ?

— Tu me laissais frapper encore une fois et j’appelais la réception pour qu’on vienne m’ouvrir… Mon Dieu… Tu as vu ta tête ?

Elle l’obligea à reculer un peu et passa devant lui pour déposer des paquets sur son lit.

— Qu… Qu’est-ce que tu fais là ?

— Forbes m’a tout expliqué. Il m’a dit que ce serait judicieux que je passe te voir avant qu’il ne vienne, que tu m’écouterais plus que lui. Je vois qu’il n’avait pas tort.

O’Hagan, encore à moitié endormi, se demandait s’il n’était pas non plus en train de rêver cette visite. La veille, il l’avait quittée alors qu’elle lui lançait tous les objets de sa chambre à la figure et aujourd’hui, elle se tenait devant lui, semblant plus jeune que jamais avec son jean, son t-shirt bleu et sa veste courte en daim, ses cheveux blonds ondulés retombant sur ses épaules, souriante et avenante.

Elle revint vers lui, lui prit la main et l’attira vers le lit où elle l’obligea à s’asseoir au milieu des sacs. Puis elle partit dans la salle de bains et revint avec une petite serviette humidifiée. Elle s’accroupit devant lui et commença à lui nettoyer délicatement le visage. Il arrêta son geste en lui prenant la main.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Forbes m’a dit que tu étais en sale état et que tu ne voulais écouter personne. J’ai tout ce qu’il faut : bandes, crèmes, antidouleurs…

— Alors c’est toi qu’il envoie.

— Si tu refuses de voir un médecin, je suis alors la mieux placée. Calvin et moi, on était au Soudan l’année dernière… On a donné un coup de main aux Médecins du Monde… Tu es entre de bonnes mains…

— Aïe !

Il grimaça lorsqu’elle nettoya la blessure au-dessus de son œil.

— C’est bien refermé mais ça te laissera une vilaine cicatrice. Il aurait fallu mettre des strips plus tôt.

Elle continua à nettoyer son visage, doucement, délicatement, descendant dans son cou.

— On n’y arrivera pas comme ça. Tu as besoin d’une bonne douche. Debout.

Elle tira sur son bras et l’obligea à se relever, malgré ses réticences et ses petits cris. Elle passa un bras autour de sa taille et l’aida à aller jusqu’à la salle de bains. Elle lui ôta la veste, sa chemise et l’aida à retirer son pantalon et ses chaussettes.

— Le reste, tu le feras tout seul.

Elle eut un sourire malicieux et le força à entrer dans la salle de bains avant de refermer la porte derrière lui.

Seul devant la lumière crue du néon, O’Hagan essaya de retrouver ses esprits, bouleversé par cette petite tornade blonde. Il s’avança vers le miroir et mit un instant à reconnaître sa propre image : une barbe de plusieurs jours, un œil gonflé virant au noir et une balafre au-dessus.

Il ôta son boxer et se dirigea vers la douche. Sa jambe lui faisait tellement mal qu’il en avait la nausée et il lutta contre ses vertiges. Mais l’eau eut pour effet de le soulager en réchauffant ses muscles meurtris. Le sang séché dans ses cheveux souillés coula sur son torse. Il n’avait même pas eu le temps de se remettre des blessures de l’avant-veille. Son corps était couvert de bleus. Un vrai dalmatien.

Il attrapa une serviette, se frictionna et la passa autour de ses reins. Puis il retourna au lavabo pour se raser. Il n’avait pas repris une apparence totalement humaine, mais il était déjà beaucoup moins effrayant.

— Je vais avoir besoin de vêtements propres !

La porte s’entrouvrit pour laisser passer une main qui tenait un de ses sous-vêtements.

— Tu fouilles dans mes affaires ?

— Je sais ce que c’est, j’ai les mêmes à la maison.

Elle lui passa également une chemise propre et la porte se referma aussitôt. Il dut s’installer sur les toilettes pour se vêtir, en prenant garde de ne pas glisser dans la flaque qu’il avait laissée à la sortie de la douche. Il se redressa enfin, à bout de souffle et sortit en traînant la jambe.

Il s’immobilisa devant la vision qui l’attendait. Abigail en avait profité pour remettre un peu d’ordre dans la chambre et elle tenait dans ses mains le livre de Gwen. C’était stupide mais il ressentit un titillement de jalousie. Personne n’avait le droit de toucher à son livre. Personne n’avait le droit de fouiner dans son jardin secret. Elle remarqua sa présence et fit mine de comprendre ce qu’il ressentait. Elle lui rendit le livre.

— Forbes m’a parlé d’elle… Elle te manque tant ?

Il prit le livre sans savoir quoi en faire et répondit maladroitement.

— Il n’y a pas une minute où je ne pense pas à elle.

— Je peux le comprendre.

Son regard était si doux mais sans pitié. Elle lui tendit la main et le guida à nouveau vers le lit. Elle commença par appliquer une pommade sur son œil gonflé et ses yeux glissèrent vers sa chemise ouverte et son torse exposé.

— Toutes ces cicatrices ! Une vraie passoire, dis-moi !

— Des souvenirs…

— L’Irlande ? Papa m’a dit pourquoi tu étais venu en Écosse.

— Oui, l’Irlande, la police, Blackstone.

Elle tiqua à ce dernier nom mais fit semblant de ne pas relever.

— Moi aussi j’ai eu une blessure par balle l’année dernière, dans le bras, regarde. Des rebelles sont tombés sur le dispensaire où on s’était réfugiés. Mais tu vois, plus de peur que de mal.

Ses soins se portèrent alors sur sa jambe. Elle la palpa sur toute sa longueur, massant certains endroits avec une crème chauffante.

— Il ne t’a pas raté. Regarde ton genou, il a triplé de volume. C’est normal que ça te fasse un mal de chien… Mais tu n’as rien de cassé, c’est juste une belle entorse et quelques beaux bleus… Tu vas mettre quelques jours à t’en remettre, c’est tout.

— Pourquoi tu dis : il ne t’a pas raté ? Qu’est-ce que Forbes t’a raconté ?

Elle continua son massage sans lever les yeux.

— Forbes m’a prévenu que tu aurais peut-être besoin de béquilles, mais je t’ai plutôt acheté une belle canne, ça fait plus chic… Et puis c’est une de ces cannes-épées, c’est mieux pour un flic, ça te donnera un côté James Bond… J’ai craqué quand je l’ai vue dans une boutique sur High Street en venant ici.

— Tu ne réponds pas à ma question.

Elle releva la tête, laissant tomber le masque de la bonne humeur factice.

— Disons que je n’ai pas été surprise quand Forbes m’a raconté ce qui t’était arrivé là-bas.

O’Hagan saisit sa main, suspendant son geste, et la força à le regarder en face.

— Tu as déjà rencontré cette chose, n’est-ce pas ? C’est pour ça que tu ne voulais pas retourner chez le professeur ?

Elle tira violemment sur sa main et se dégagea.

— Maintenant, tu devrais comprendre pourquoi j’ai si peur…

— C’est donc ça ! Elle était déjà venue ! Tu l’as vue, c’est ça ? Tu l’as vue dans l’obscurité ? C’est encore plus sombre ! Tu sais ce que c’est ? C’est un fantôme ou quoi ?

Piqué dans sa curiosité, O’Hagan l’avait attrapée par les épaules.

— Lâche-moi.

— Ne me dis pas que le professeur connaissait son existence ? Pourquoi cette chose l’aurait-elle tué ?

— Lâche-moi ! Je ne veux pas parler de ça !

— Cette chose respire, je l’ai sentie ! Et elle a une force incroyable !

— Je t’ai dit de me lâcher !!!

Les pupilles dilatées, Abi cogna son genou du poing pour se dégager. Il hurla et roula en arrière sous l’effet de la douleur. Les yeux troublés par les larmes, O’Hagan la vit reculer contre le mur, repliée sur elle-même, tremblant comme une feuille.

— Putain !! Pourquoi tu fais ça !

— Parce que tu ne me laisses pas tranquille !

— Mais je veux juste savoir ce que c’est !

— Et moi, tout ce que je veux c’est oublier !

— Pourquoi ? Cette chose t’a fait du mal ?

— Je ne veux pas en parler !

Les mains sur ses oreilles, la tête reposée sur ses genoux, Abi semblait sangloter. O’Hagan était à la fois perdu et désolé. Il avait vu la terreur dans ses yeux la veille. Pourquoi avait-il fallu qu’il insiste encore ? Il voulut se lever et aller vers elle pour la consoler mais, non seulement sa jambe l’empêchait de s’asseoir par terre à ses côtés, mais il savait qu’elle ne voudrait pas qu’il l’approche.

— Abi… Abi, je suis désolé… Je suis trop con ! Pardonne-moi.

Abi finit par se calmer, ses épaules occasionnellement secouées de soubresauts, elle releva la tête, le visage bouffi de larmes, elle hoqueta.

— Je ne veux pas que ça recommence…

— Je… Je ne le veux pas non plus. Je ne veux pas qu’il te fasse de mal.

— Je suis partie loin à cause de ça…

— Je comprends que tu sois effrayée. Ça a une force colossale.

— C’est de la faute de papa… Il les a contrariés…

— Il les a contrariés ? Abi, qui a-t-il contrarié ?

— L’Ordre !

— L’Ordre ?

— L’Ordre du Dragon. Il avait refusé d’obéir au Pendragon. Ils ont dit que ce n’était qu’un avertissement.

O’Hagan savait que s’il voulait qu’elle se confie maintenant, il ne devrait pas ajouter un mot, lui laisser le temps de trouver le courage.

— C’était il y a cinq ans… Pendant les vacances d’été. J’avais décidé de quitter la fac pour entrer dans cette école de journalisme privée de Londres. Cet été-là, papa rentrait très tard de ses réunions. Je croyais qu’il désapprouvait mon choix. Je passais mes journées dans la chambre ou au parc. Ou encore avec mon petit ami de l’époque, Rupert.

— Rupert ? Rupert Cumming ? L’avocat ?

Il se mordit la langue. Il s’était promis de ne pas l’interrompre. Mais elle semblait avoir regagné assez de calme pour ne pas s’en offusquer.

— Papa m’emmenait dans des soirées mondaines de temps en temps. C’est lui qui m’avait présenté Rupert. Il était beau, brillant, séduisant. Certes, il avait quatorze ans de plus que moi mais ça ne semblait pas gêner papa… En fait, je crois qu’il espérait secrètement que Rupert m’inciterait à m’installer définitivement à Édimbourg.

Ainsi c’était là la vérité sur l’avocat ? Il ne savait s’il devait ressentir plus d’antipathie pour Cumming qui avait profité de la naïveté d’une jeune fille de vingt et un ans ou pour son père qui avait arrangé la rencontre pour des raisons purement égoïstes.

— Mais comme Rupert travaillait comme un acharné pour obtenir un poste d’associé, je ne le voyais guère plus que papa.

Elle marqua une pause, tournant la tête vers la fenêtre, comme si elle ne pouvait pas supporter le regard d’O’Hagan.

— J’étais seule pratiquement tous les soirs… Papa était extrêmement nerveux et m’avait interdit d’entrer dans son antre quand il n’était pas là.

Elle se leva et vint se poster devant la fenêtre.

— Plusieurs nuits, je me suis réveillée en sursaut, pensant que papa était rentré. Mais il n’y avait personne, la petite pièce était vide et la lumière brûlait toujours en attendant son retour. J’ai commencé à avoir peur, à entendre des bruits étranges de l’autre côté de la cloison. Un soir que papa était rentré plus tôt, je l’ai entendu se disputer avec quelqu’un mais je ne percevais pas la voix de l’autre et je l’avais vu rentrer seul… J’en déduis qu’il parlait au téléphone… J’ai entendu quelques unes de ses phrases, il disait des choses comme : Jamais je n’accepterai ! Elle est trop jeune ! Il est trop tôt ! Ou bien : Elle est innocente, elle ne sait rien ! Je ne savais pas à ce moment qu’il parlait de moi.

Elle posa sa tête contre la vitre.

— Ce soir là, papa m’avait quittée dans un état de nervosité extrême. Il m’avait dit de n’ouvrir à personne. Je me suis endormie aux alentours de minuit. Vers deux heures du matin j’ai entendu des bruits de pas de l’autre côté du mur, puis le bruit d’un verre qui se brise. J’ai cru que papa était rentré. Je me suis levée et je l’ai appelé. Rien… Puis un énorme fracas. J’ai cru qu’il était tombé. Je me suis précipitée sur le mécanisme et j’ai ouvert la porte. La pièce était plongée dans le noir, alors j’ai allumé. Personne… La pièce était vide. À part une de ses statues préférées qui était brisée sur le sol… J’ai appelé papa, je me suis approchée de l’escalier.

Elle s’interrompit, tremblante. Une larme coula sur sa joue et elle se retourna vers lui.

— Je n’en ai parlé qu’à Calvin jusqu’à présent.

Elle expira et essuya ses larmes, détournant à nouveau le regard comme si elle cherchait à s’excuser.

— J’ai senti comme un souffle dans mon cou… J’ai sursauté et je me suis retournée, mais je ne voyais rien. J’ai commencé à reculer pour sortir de là. J’ai senti comme deux bras m’enserrer la poitrine et me soulever de terre avant de me projeter violemment sur le sol. Mais il n’y avait que le vide… Je ne comprenais pas ce qu’il se passait. J’ai hurlé et une gifle m’a éclaté la lèvre inférieure. J’ai rampé pour sortir de là mais on m’a attrapée par les cheveux pour me forcer à me retourner. Un poids s’est posé sur mon ventre et mes bras étaient maintenus fermement. Je ne pouvais rien faire… Le souffle s’est approché de moi et a murmuré : Tout ça c’est la faute de ton père ! Puis il m’a giflée encore et encore… Des coups de poing aussi… C’est là que…

Elle laissa échapper un sanglot. O’Hagan eut la tentation de se lever pour la prendre dans ses bras mais elle l’en empêcha d’un geste de la main.

— Il a arraché mes vêtements… Puis il m’a… Il m’a fait mal… Si mal…

O’Hagan, dont la douleur de ses membres lui rappelait la violence des coups que cette chose lui avait assénés, pouvait facilement comprendre ce qu’elle avait vécu.

— J’ai perdu connaissance. Je me suis réveillée à l’hôpital. Papa était près du lit, livide… J’ai refusé de lui adresser la parole… Quand je suis sortie de l’hôpital, je suis retournée directement à Londres. Je n’ai pas répondu à ses appels pendant plus d’un an. Après tout… C’était sa faute… C’était cette chose qui l’avait dit.

Elle retrouva un semblant de calme, comme si le fait de se confier avait ôté un peu du poids du secret. Elle se tourna vers lui, les bras croisés sur la poitrine.

— Je n’ai jamais remis les pieds dans cet appartement. Les rares fois où je suis revenue, je suis descendue à l’hôtel. Rupert n’a jamais cherché à prendre de mes nouvelles pendant mon séjour à l’hôpital… J’ai refusé ses appels. Et puis j’ai rencontré Calvin à l’école… J’ai décidé de faire une croix sur mon passé.

Le désespoir quitta son visage pour laisser la place à un éclair de rage dans son regard.

— Et tu comprends pourquoi je ne peux pas pleurer la mort de papa.

O’Hagan se rendit compte que pendant tout ce temps, il avait retenu sa respiration. Oui, il comprenait… Il ne comprenait que trop bien… Mais que pouvait-il dire ?

— Je suis désolé.

Elle sourit devant tant de maladresse et vint s’asseoir à ses côtés, essuyant ses dernières larmes sur ses manches.

— Tu dois partir, Patrick. Fais comme moi. Laisse-les se débrouiller avec tout ça… Je devais reprendre mon avion pour le Mali cet après-midi, mais quand Forbes m’a dit ce qui t’était arrivé… Patrick, si tu restes ici, cette chose va te tuer.

O’Hagan baissa les yeux et tomba sur le livre de Gwen. Il se souvint qu’elle aussi avait souffert, mais elle avait eu le courage de faire face à sa terreur, parce qu’elle savait que si elle ne restait pas, jamais elle ne serait en paix, où qu’elle aille.

— Je ne peux pas, Abi. Je ne peux pas laisser cet Ordre continuer en toute impunité.

— C’est à cause d’elle que tu as ce comportement suicidaire ?

Elle désigna le livre.

— Gwen savait que ça ne servait à rien de vouloir échapper à son destin. Tu vois ce tatouage ? C’est un cercle d’Ouroboros. Le serpent qui se mord la queue, le signe du destin et du renouveau. Il avait disparu l’année dernière et il est réapparu à la mort du professeur. C’est à mon tour, maintenant… C’est à moi de mettre fin à tout ça.

— Tu n’arrives pas encore à l’appeler papa, n’est-ce pas ?

— Ce n’est pas lui que j’appelais comme ça.

— Et pourtant tu es prêt à te sacrifier pour sa folie.

— Ce n’est pas que pour lui. En plus du professeur, ils ont déjà tué quatre personnes. Et c’est uniquement ceux qu’on connaît… Il y en a peut-être eu beaucoup plus par le passé.

— J’ai appris pour ton amie, Kathleen Kennedy.

— C’était une voiture tout ce qu’il y a de plus réelle, il n’y avait rien de surnaturel là-dedans. Et je n’abandonnerai pas tant que ces hommes n’auront pas payé pour ça aussi.

— Tu veux dire que si tu arrivais à démanteler l’Ordre, ça mettrait fin à tout ça ?

— Et qui sait, si on découvrait ce qu’est cette chose, on pourrait peut-être l’éliminer ?

Abigail sembla réfléchir à cette supposition. Puis elle attrapa des bandages dans le sac à ses côtés et s’agenouillant devant lui, elle commença à lui faire un strapping autour de son genou.

— Tu promets que tu veux tout d’abord découvrir qui dirige cet Ordre ? C’est bien aux humains que tu veux t’en prendre ?

— Je veux que ces types qui manipulent les ficelles paient pour leurs crimes.

Elle continua à enrouler la bande sans lever les yeux. Puis, lorsqu’elle eut fini, elle se releva et lui fit face.

— Calvin est un excellent journaliste d’investigation… On pourrait te donner un coup de main, mais à une condition.

O’Hagan était abasourdi. C’était un miracle. Abigail, malgré ses peurs, malgré ses blessures, acceptait de l’aider.

— Tout ce que tu veux.

— On s’occupe du terre à terre. Les sphères d’influence, les pressions, les réseaux… On peut, peut-être, commencer à creuser du côté des francs-maçons qui ont un certain monopole sur la ville… Si un autre groupe leur fait de l’ombre, ils ne seront que trop contents de collaborer… S’ils y sont mêlés… Eh bien, on le saura très vite, on risque d’avoir quelques visites d’intimidation… Mais on a vu pire… Je ne veux rien entendre des serviteurs de Saint Jean, de l’Apocalypse, de Blackstone ou de je ne sais quoi encore.

— J’accepte !

— Calvin est très respecté à Londres, notre enquête sur les détournements d’argent et la corruption au cœur des organisations caritatives en Afrique est sur le point de créer un scandale. Il peut décrocher le Pulitzer avec cette histoire… Si on reste ce sera un grand sacrifice pour lui. Quelqu’un pourrait lâcher l’info avant lui… C’est quatre ans de boulot qu’on fout en l’air.

— Je comprends.

— On va faire des vagues dans la haute société d’Édimbourg, certains ne vont pas apprécier.

— J’ai l’habitude.

Abigail semblait encore hésiter. Elle attrapa une boîte de comprimés.

— Tiens, tu en avales deux, ça devrait soulager le gros de la douleur… Calvin va me détester.

— Ça veut dire que tu restes ? Tu acceptes ?

— Oui, je reste.

O’Hagan ne put retenir un immense sourire de gratitude.

— Mais au moindre incident paranormal, on reprend l’avion.

— C’est d’accord.

Il accepta les pilules et les avala avec le verre d’eau qu’elle lui tendit.

— Je t’ai aussi amené des petits gâteaux. Forbes m’a dit que tu n’avais rien mangé depuis deux jours… J’ai fait chauffer de l’eau pour le thé, j’ai sorti le reste de tes vêtements du sac et je les ai mis sur la chaise. Un papier est également tombé des poches de ton linge sale, je l’ai posé sur la table à côté de la télé. Si tu as besoin pour ton linge, y a une laverie pas loin sur Leith Street. Tu crois que ça ira si je te laisse te débrouiller ?

— Ça ira, Abi. Maintenant, ça ira très bien.

— Forbes ne va pas tarder et il faut que j’aille annoncer la nouvelle à Calvin. Je peux te laisser ?

— C’est bon, vas-y.

Elle prit son sac à main.

— Tu l’utiliseras cette canne ? Je suis sure qu’elle va te donner un look d’enfer.

— Oui, je l’utiliserai… Je ne sais pas comment te remercier, je ne peux pas te rembourser pour le moment.

— Ne t’inquiète pas pour ça, on n’est pas dans la misère. Londres paie bien.

Elle lui sourit et fit mine de partir. Mais avant d’ouvrir la porte, elle céda à l’envie de venir le prendre dans ses bras. Ce contact émut O’Hagan et il la serra en retour. Elle l’embrassa près de l’oreille et chuchota.

— Si tu arrivais à tes fins et que tu nous vengeais de cette chose, c’est moi qui te serais redevable.

Elle s’écarta et, cette fois, sortit sans se retourner.

O’Hagan resta un instant perplexe. Sa petite sœur avait vécu une expérience traumatisante mais au lieu de la détruire, elle en avait fait un petit bout de femme battante, presque trop mûre pour son âge. C’était une force de la nature. La terreur et la douleur qu’il avait lues dans ses yeux lorsqu’elle lui avait confié son secret ne trahissaient aucunement une faiblesse. Elle s’était relevée et elle avait reconstruit sa vie, seule, sans en parler à personne excepté à son petit ami. Il se reconnaissait en elle dans cette volonté farouche de survivre. La devaient-ils à McLean ?

Il se pencha vers la chaise pour attraper son jean et se contorsionna pour l’enfiler.

Il se jura que cette fois-ci, Abi serait épargnée. Il la tiendrait aussi éloignée de cette chose que possible et s’il le fallait, il la mettrait lui-même dans cet avion pour le Mali avant que les choses ne se gâtent.

Il ne ferait pas la même erreur qu’il avait faite avec Kathleen… Et Gwen… Et Ellen… Bon sang ! Avait-il fallu qu’il soit aussi aveugle ? Non, cette fois ce serait différent. Abi pouvait compter sur Calvin… Et si Forbes le voulait encore bien, il pourrait l’aider à garder les pieds sur terre dès que cela deviendrait trop dangereux… En tout cas, il l’espérait.

Il boutonna sa chemise avec raideur. La douleur commençait à s’atténuer. Les comprimés faisaient enfin effet.

Il se redressa tant bien que mal, attrapa la canne, appuya sur un petit bouton près du pommeau qui libéra la lame et l’observa avec un sourire amusé. S’il admirait le courage de sa petite sœur, il devait tout de même bien avouer qu’elle avait un grain. Il rengaina l’épée et boita jusqu’au grand miroir derrière la porte et s’observa, la canne à ses côtés.

Pfff… James Bond… Donnez-lui un melon et il ressemblerait plutôt à John Steed, bien qu’il ne possédât pas l’élégance naturelle ni de l’un ni de l’autre et que shooté comme il l’était d’antidouleurs, il était certainement plus proche du docteur House.

Il retourna près du lit. Il s’empara de ses chaussettes posées sur le dossier de la chaise et remarqua le papier qu’Abi avait ramassé. Le poème de McLean, il l’avait presque oublié. Il le déplia et relut les quelques lignes. Maintenant qu’il en avait appris davantage, peut-être le comprendrait-il mieux.

L’histoire des temps qui ne sont plus est pour le barde un trait de lumière ; c’est le rayon de soleil qui court légèrement sur les bruyères, mais rayon bientôt effacé, car les pas de l’ombre le poursuivent ; ils le joignent sur la montagne ; le consolant rayon a disparu.

Aaaarggh ! C’était tellement frustrant ! Il le chiffonna et le fourra dans sa poche arrière. Peut-être qu’en le montrant à Mary…

On frappa à la porte et O’Hagan sursauta. Cette fois, c’était certainement Forbes. La colère à son encontre dissipée, il ne restait que la honte d’avoir été injuste envers lui, et O’Hagan n’avait jamais été très fort pour s’excuser. Même si cela permettait de désamorcer une situation conflictuelle, le goût amer de l’humiliation lui rendait la tâche plus que désagréable. Mais il ne pouvait plus reculer à présent.

S’appuyant sur la canne qui, il devait bien l’avouer, soulageait la douleur de sa jambe sans l’encombrer autant que des béquilles, il vint ouvrir.

Les deux hommes, face à face, se trouvèrent un instant sans voix. O’Hagan sentait le rouge lui monter aux joues et il eut la tentation de baisser les yeux. Mais Forbes sourit comme s’il avait compris son supplice et qu’il avait déjà passé l’éponge.

— Je vois que votre sœur a fait du bon boulot. Vous n’avez pas totalement retrouvé un visage humain, mais vous faites moins peur qu’hier soir… Je peux entrer ?

O’Hagan s’écarta en sautillant, laissant Forbes passer avant de refermer la porte. Forbes regarda autour de lui comme s’il pouvait percer le mystère O’Hagan dans l’agencement même de sa chambre d’hôtel.

— Je suis repassé chez votre père avant de venir et je vous ai ramené quelques affaires que vous avez oubliées là-bas. Un vrai Petit Poucet, vous en semez partout ! Voilà vos vêtements que vous aviez troqués contre un costume du professeur, votre portefeuille, ça pourrait vous être utile, votre portable et votre arme de service…

O’Hagan regardait sans oser bouger, raide et emprunté. Il fallait bien qu’il se décide.

— Je… Je vous présente mes excuses pour hier soir.

— N’en parlons plus, vous n’étiez pas en état, vous étiez choqué par l’agression.

— Ce n’était pas une raison… Depuis le début de cette histoire, vous avez fait preuve d’une patience et d’une ouverture d’esprit bien supérieures à celles que je pouvais espérer… D’autres m’auraient laissé tomber bien avant.

— C’est moi qui vous dois des excuses. Tout d’abord, je n’aurais jamais dû vous mêler à cette affaire. On sait très bien que c’est interdit d’autoriser la famille à participer à l’enquête sur le meurtre d’un proche.

— Non… Non… Ne vous reprochez surtout pas ça ! Avec ou sans votre autorisation, j’aurais tôt ou tard décidé de m’en mêler… Vous n’avez fait que me faciliter la tâche et j’ai été ingrat.

— Et moi je vous ai mis en danger avant d’en connaître les tenants et les aboutissants. Vous avez failli vous faire tuer hier soir et je n’étais même pas là pour empêcher tout ça.

— Vous n’auriez rien pu faire de plus, si ce n’est risquer votre propre vie.

— Et votre amie Kathleen est morte par ma faute.

— Non ! Non ! C’est ma faute ! C’est moi qui l’ai incitée à venir me rejoindre !

— Mais c’est moi qui n’ai pas su l’empêcher de vous poursuivre ! Et puis je l’ai perdue dans la foule ! J’aurai dû être à ses côtés pour qu’elle ne soit pas renversée… J’ai failli à mon rôle.

Forbes parut soudain très vieux et ses épaules se voûtèrent. O’Hagan se rendit compte que l’inspecteur lui aussi se retrouvait harassé par le poids des responsabilités. Mais il était inutile de continuer cette joute verbale pour savoir lequel était le plus coupable des deux. Le mieux était d’accepter l’accord tacite de leurs silences respectifs.

— Je vous proposerais bien un verre de whisky, mais je n’ai que du thé.

— Du thé, ça ira très bien. Je suis en service.

O’Hagan remplit les deux mugs posés sur la fenêtre et ouvrit le sac de pâtisseries qu’il tendit à Forbes. Ce dernier plongea sa main et grignota son gâteau d’un air absent. O’Hagan en prit un aussi, proposa à Forbes de s’asseoir sur la chaise tandis qu’il prenait le lit. Il se rendit compte à quel point il mourait de faim. Après quelques gorgées de thé, Forbes eut assez de courage pour continuer leur conversation.

— Et maintenant… Est-ce que vous êtes prêt à me dire ce que la petite Hamilton et vous faisiez chez votre père ou… Est-ce encore trop délicat ?

O’Hagan se sentit rougir. Il n’avait aucune raison de se mettre dans cet état, c’était ridicule. Il n’avait rien à se reprocher.

— Elle est venue me voir en disant qu’elle se sentait menacée. En fait, elle travaillait de concert avec le professeur sur ses recherches. Il se pouvait qu’elle soit en possession d’informations qui auraient pu nous mettre sur la piste du meurtrier, la tablette qui a été dérobée chez Jack, par exemple… Elle devait avoir raison, sinon on n’aurait pas provoqué la fureur de cette chose.

— D’après le rapport de mes hommes, personne n’a attenté à sa vie depuis. Elle est à l’abri avec son petit ami.

Forbes avait bien appuyé sur les derniers mots. Son sous-entendu à peine voilé faillit provoquer une nouvelle réaction de colère chez O’Hagan mais il se contrôla. S’il y cédait, cela voudrait dire qu’il avouait ce qui n’existait pas entre lui et la jeune fille. C’était ridicule. Les dents serrées, il essaya de rester le plus calme possible.

— Il ne s’est rien passé entre Mary et moi… J’étais blessé, elle était affolée, elle m’a juste aidé à m’allonger sur le canapé, point barre.

— Je ne vous demande rien.

— Je n’ai qu’une seule femme dans mon cœur, vous m’entendez ? Qu’elle soit morte n’y changera rien.

Il agita le livre de Gwen à quelques centimètres du visage de Forbes qui recula par réflexe.

— Je vous crois, O’Hagan ! Je vous crois ! Je suis désolé si je vous ai vexé mais… J’ai remarqué que la petite semblait vous trouver à son goût. Je voulais juste vous mettre en garde !

— Qu’est-ce que vous voulez ? Que j’évite de la voir ? Comment voulez-vous qu’on avance dans notre enquête sans elle ? C’est un témoin capital !

— Vous pourriez peut-être éviter de la voir en tête à tête ?

O’Hagan serra les poings. Il n’arrivait pas à en croire ses oreilles. C’était le comble du ridicule. Mais il se raisonna. Si c’était le prix à payer pour regagner la confiance de Forbes, alors il le paierait.

— OK. Je ne la verrai qu’en votre présence, ça vous va ?

— C’est surtout au jeune Alex qu’il faudrait demander ça.

Forbes sourit et tendit sa main pour sceller leur nouvel accord, quand le portable d’O’Hagan sonna.

— Ça fait quatre fois que ça sonne, mais personne ne répond quand on décroche, c’est bizarre. Faudrait peut-être repérer le signal.

— C’est une idée. Mary dit avoir reçu plusieurs de ces coups de fil avant.

— Vous ne devriez peut-être pas répondre, et attendre qu’on soit au poste de Saint Leonard pour confier cette histoire à nos spécialistes.

Trop tard. O’Hagan avait décroché.

— Inspecteur O’Hagan ? C’est Mary…

Quand on parle du loup… O’Hagan fit signe à Forbes que tout allait bien.

— Oui ?

— Est-ce que vous seriez libre pour sortir ce soir ?

— Je ne sais pas si…

— … Une conférence ! Sur les astéroïdes et les étoiles filantes. Je sais, vous allez me dire que vous ne voyez pas le rapport, mais Alex travaille sur cette conférence depuis dix semaines et quand il m’a expliqué ce qu’il en était… Je veux dire, j’ai tout de suite pensé à relire le livre de l’Apocalypse. Vous devriez venir. Ce que j’ai trouvé est très troublant, ça devrait vous intéresser.

— Je…

— C’est à 21 h, à l’observatoire royal, à Blackford Hills.

O’Hagan sentit son sang se figer. Ce n’était qu’une intuition, mais il était prêt à parier sur ce qui lui était le plus cher que ce qu’il allait découvrir là-bas serait capital. Mais comment le dire à Forbes sans attirer ses récriminations ? Le plus simple était de ne rien lui dire, même si pour cela il trahissait leur confiance à peine renouvelée.

— C’est d’accord.

— Génial ! Je vous attendrai dans les toilettes des femmes, c’est le seul endroit où les hommes de Forbes ne nous suivront pas. Et la sortie de secours donne sur les coulisses de l’observatoire. Vous y serez mieux pour le spectacle.

Sa voix s’était colorée d’une légère pointe d’excitation, comme si leur rencontre était celle de deux conspirateurs. Elle raccrocha avant même qu’il ne puisse ajouter un mot.

Indécis et perplexe, O’Hagan referma son portable avant de l’empocher et remarqua que Forbes attendait.

— Alors ? C’était qui ?

O’Hagan donna le premier nom qui lui passa à l’esprit.

— Abi ! C’était Abi ! Tout à l’heure, elle a accepté de rester pour nous aider dans notre enquête. Elle m’a appelé pour dire qu’elle en avait parlé à Calvin et lui aussi y consent.

Au fur et à mesure qu’O’Hagan étoffait son mensonge, il se persuadait qu’il avait trouvé l’alibi idéal.

— J’ai oublié de vous remercier de l’avoir convaincue de venir me voir. Ça aussi je vous le dois, Forbes… Je sais que ça risque d’être dangereux mais en combinant toutes nos forces, nous avons une chance d’arriver à percer ce mystère.

— Vous n’avez pas à me remercier pour ça. C’est une chic fille, votre sœur, et j’étais sûr qu’elle accourrait dès qu’elle serait au courant de vos déboires… Bon, ce n’est pas tout, mais le boulot nous attend, vous voulez faire quoi aujourd’hui ? Je dois retourner chez le jeune Jack et terminer d’interroger les autres étudiants de la cité.

S’il voulait retrouver Mary le soir même sans que Forbes ne soit au courant, il devait se débarrasser de lui.

— Je… Euh… Je ne sais pas… Je suis pas mal fatigué. J’aimerais ne pas trop bouger si possible. Le professeur était convaincu que les clés se trouvaient dans le livre de l’Apocalypse de Saint Jean. Je crois que je vais rester là à le relire ou tout au plus aller à la bibliothèque pour fouiner un peu. En tout cas, j’aimerais me coucher tôt ce soir.

— Si vous voulez, j’appelle mes hommes pour leur dire de commencer sans moi et je vous accompagne.

— Non, non, je m’en voudrais de vous ralentir dans l’enquête.

— O’Hagan, à chaque fois que je vous laisse seul, il se passe une catastrophe !

— Je vous promets d’être sage et de prendre un taxi pour aller à la bibliothèque, parole de scout !

— Je parie que vous n’avez jamais été scout de votre vie !

— C’est vrai, mais ça n’empêche que je vous dis la vérité ! Je vais me reposer un maximum.

— Très bien… Je crois que vous en avez bien besoin.

Il serra la main d’O’Hagan et après une dernière hésitation, il sortit.

O’Hagan se dirigea vers la fenêtre et attendit qu’il sorte, monte dans sa voiture et s’éloigne. Alors il enfila ses chaussures aussi vite qu’il le put, attrapa son portefeuille, son arme, sa canne et sortit à son tour. Il n’avait pas menti à Forbes. Il s’était déjà reposé autant que nécessaire. Maintenant, il avait tout un tas de lectures à faire avant de retrouver Mary. Il claqua la porte derrière lui, marqua un temps de pause puis la rouvrit pour se diriger vers le lit. S’il devait revoir Mary, autant l’avoir avec lui. Il se pencha et s’empara du livre de Gwen qu’il glissa dans sa poche arrière. On n’était jamais trop prudent.

XI

Il n’avait pas plu de la journée, ce qui était un miracle, vu le déluge de la veille. Pourtant, le sol de Blackford Hill était détrempé. O’Hagan avait passé sa journée à la bibliothèque municipale, à relire le livre de l’Apocalypse et une montagne de bouquins dérivés aux interprétations les plus fantaisistes. Lorsqu’il avait lancé sa recherche sur un ordinateur du premier étage, il s’était retrouvé avec une liste de références qui semblait infinie. Il avait affiné sa recherche et après avoir relu le texte d’origine, il s’était plongé dans les analyses qui lui semblaient les moins extravagantes. Cependant, aucun texte ne citait un lien possible avec l’Écosse. Les historiens faisaient référence à un conflit politique imminent entre la Grèce où était réfugié Saint Jean et l’Asie Mineure qui comprenait aujourd’hui, en gros, les frontières du Proche Orient avec la Turquie en son centre. Les littéraires y voyaient une allégorie, un traité de morale, incitant les Chrétiens à suivre des règles afin de maintenir un certain ordre au cœur de la société. Mais les documents les plus fréquents étaient ceux qui soutenaient que le texte annonçait bien la fin du monde avant le jugement dernier et l’avènement d’un ordre nouveau au sein de la nouvelle Jérusalem. Tout ça ne l’avançait pas beaucoup. Il ne comprenait pas comment le professeur avait pu établir un lien entre ce texte et l’Écosse. Certes, Mary lui avait parlé des symboles trouvés sur les sites Pictes. Il voulait bien croire que le texte ait été écrit après le séjour de l’apôtre ici, même si cela lui semblait toujours aussi incroyable. Il acceptait le fait que le nom de McLean signifiait le serviteur de Jean et que les membres du clan avaient pour mission de décrypter le message codé. Mais si des générations d’esprits éclairés avaient fait fausse route pendant près de deux millénaires, comment lui, simple flic, pouvait-il espérer en trouver la signification ?

Pour lui, l’Évangile ressemblait plus à un de ces textes qui avaient bercé son enfance avec des dragons et des jeunes dames en péril. Il comprenait bien l’importance du chiffre sept car il savait que symboliquement, il représentait le chiffre parfait, l’union du divin, trois, et de l’humain, quatre. Mais pourquoi ce chiffre était-il alors associé à toute une série de catastrophes ? Les menaces sur les sept églises d’Asie Mineure, les sept sceaux, les sept trompettes et les sept fléaux… Et le chiffre de la bête… Ce triple six… Qu’en faire ? Devait-il prendre tout ça au premier degré ou non ?

Sentant la migraine revenir au triple galop, il baissa les bras vers six heures du soir, rejoignit High Street pour s’acheter un sandwich et un soda en canette. Il avait ensuite hélé un taxi et avait demandé qu’on le dépose à Blackford Hill devant l’observatoire.

Il était donc arrivé avec près de deux heures d’avance. Le temps était clément. Il avait repéré un banc à quelques pas de là, assez loin pour qu’on ne prête pas attention à lui, mais assez près tout de même pour pouvoir observer le bal des voitures déposant les spectateurs de la conférence. Pendant la première heure, il n’avait vu pratiquement personne, lui laissant ainsi la possibilité de profiter du paysage. Tout comme Calton Hill, Blackford était un îlot de verdure au cœur de la ville. S’élevant à plus de cent cinquante mètres, le sommet volcanique offrait une vue imprenable lorsque le temps était clair comme ce soir-là.

Devant lui, le château, sur sa droite, le siège d’Arthur, au-delà, le port de Leith et la mer. C’était apaisant. Il mangea son sandwich en silence sur son banc et ouvrit le livre de Gwen pour le lire. Celui-là, il l’avait déjà lu quatre fois lorsqu’il avait enquêté sur les meurtres rituels des jeunes femmes qui lui ressemblaient tant. Il avait fait le lien avec elle parce qu’à chaque fois, ils avaient retrouvé des pages de ses romans à côté des cadavres. Il avait été fasciné par son écriture avant même de la rencontrer et de tomber amoureux d’elle. Il avait acheté tous ses livres, tous sans exception. Mais ils avaient brûlé avec la maison de Balmore. Relire un de ses livres, c’était la retrouver un peu, coller sa voix sur ses mots, même si le rêve de la veille avait réussi à lui apporter un peu de sérénité… Quand il y pensait, sérénité, n’était peut-être pas le mot adéquat, le réveil avait soulevé en lui plus d’interrogations et d’angoisses qu’autre chose, mais il voulait croire qu’il l’avait vraiment touchée, qu’ils avaient vraiment communié et qu’il la reverrait bientôt. Peut-être même était-elle là ce soir, près de lui. N’avait-il pas ressenti un léger souffle d’air frôler sa joue tout à l’heure ? Cette pensée gonfla son cœur de joie. Elle était à ses côtés. Il en était persuadé.

Le nombre de voitures se fit plus important et la foule anonyme s’attroupa devant les portes de l’observatoire. D’où il se trouvait, il lui était difficile de reconnaître qui que ce soit. Peu importait. Il attendrait que tous soient entrés. Il ne tenait pas à ce qu’on le voie pénétrer dans les toilettes des filles. Il ne manquait plus qu’on le prenne pour un pervers et qu’il se fasse arrêter par les hommes en civil de Forbes. Il se replongea dans son livre. Le soleil commençait à descendre sur l’horizon et la fraîcheur s’installait peu à peu. Peut-être aurait-il dû emporter autre chose pour mettre au-dessus de sa chemise en coton.

Une demi-heure plus tard, il ne restait que l’occasionnel fumeur qui finissait sa cigarette. Tout juste 21 heures. Il attendit encore dix minutes avant de se lever et se diriger nonchalamment vers les portes du bâtiment. Le hall d’entrée était désert à présent, mais il pouvait percevoir le brouhaha des spectateurs qui finissaient de s’installer derrière la double porte. Puis un silence révérencieux. La conférence allait commencer.

Il repéra rapidement les lieux et vit le signe des toilettes. Il s’y dirigea, vérifia qu’il était bien seul et poussa la porte. Personne. Pourtant Mary lui avait bien dit… Y avait-il d’autres toilettes pour femmes ? Ou bien avait-elle été lassée de l’attendre. Il était prêt à ressortir quand le battant d’une cabine s’ouvrit soudainement, laissant apparaître Mary comme un diable qui sort de sa boîte.

— Vous étiez où ?

Elle semblait plus impatiente qu’agacée. À peine une légère rougeur sur ses joues que son sourire radieux contredisait. C’était presque indécent. C’était comme si elle avait totalement occulté les conditions affreuses dans lesquelles celui qu’elle disait être son meilleur ami avait été assassiné la veille. Mais qui était-il pour faire la morale, lui qui ne s’était pas préoccupé du cadavre de Kathleen ? Elle n’attendit même pas qu’il lui réponde. Sa question n’était que rhétorique. Elle regarda par-dessus son épaule.

— Alex est nerveux comme un pou. C’est la première fois qu’il parle devant tant de personnes. Il voulait que je reste à ses côtés mais je lui ai dit que ça ne réussirait qu’à le rendre plus nerveux encore. Vous n’avez pas vu mes deux gardes du corps, dehors ?

— Euh… Non, je ne crois pas…

— C’est que mon stratagème a marché. J’ai envoyé un groupe de copines les accaparer dans les coulisses. Ils vont me chercher partout. Venez !

Elle déverrouilla l’issue de secours avec une clé qu’elle tira de sa poche, s’empara de sa main d’un geste autoritaire et l’entraîna derrière elle.

— C’est un pass, ça sert d’avoir un petit copain qui travaille toutes ses vacances à faire des animations pour les touristes… Il m’emmenait là-haut pour qu’on soit un peu tranquille… Au fait ! J’aime beaucoup la canne. Ça vous va bien ! Vous n’avez pas trop mal ?

— Ça va…

Ils se trouvaient dans un étroit couloir qui devait longer la salle principale, certainement réservé à la maintenance. Elle s’arrêta devant une autre porte, regarda devant et derrière elle, puis quand elle se fut assurée qu’ils étaient seuls, elle l’ouvrit. La porte donnait sur un ancien escalier en colimaçon. Elle le fit passer devant elle et referma la porte avec un petit rire cristallin.

— Allez ! Montez ! Vous allez voir, la vue vaut le coup.

— Vous m’avez dit que vous aviez trouvé des informations étonnantes qui correspondaient avec le livre de l’Apocalypse ?

— Patience ! Patience, inspecteur ! Vous aurez toutes vos réponses là-haut !

Elle le poussa dans le dos alors qu’il montait marche par marche en s’appuyant sur sa canne. Pourquoi avait-il l’impression que ce simple contact lui brûlait la chair ?

L’escalier n’était pas bien long, mais il arriva pourtant sur le palier tout essoufflé. Elle ne lui laissa aucun répit et l’entraîna à nouveau entre les câbles électriques. Ils arrivèrent devant une petite trappe d’un mètre de hauteur.

— On a déjà raté le début ! Vous allez pouvoir vous baisser pour rentrer là ?

Elle déverrouilla la trappe, posa le panneau à côté et passa la première. Apparemment, il n’avait pas d’autre choix que de la suivre.

Se mettre à genoux se révéla être mission impossible, alors il s’assit et se glissa à ses côtés en s’aidant de sa jambe gauche. Elle était allongée à plat ventre sur une petite plate-forme de cinq mètres de large tout au plus. Au-delà ? Le vide, un plongeon vers la salle qui se trouvait en dessous. Elle se tourna vers lui et chuchota.

— Baissez-vous, il ne faut pas qu’on nous voie… C’est là qu’ils viennent positionner les vidéos projecteurs lorsqu’ils veulent faire un effet à 360°. Ce soir, ils n’en auront pas besoin, juste une projection d’images fixes. Tout est en bas et ils utilisent la télécommande eux-mêmes. Ça demande moins de répétitions.

Elle l’aida à s’approcher d’elle en l’attrapant par l’épaule et il glissa jusqu’à ses côtés, près, très près, presque trop près…

— Ça va, c’est encore Rattray qui parle, on n’a rien perdu.

O’Hagan quitta Mary des yeux pour regarder en contrebas. En effet, sur la scène, devant un pupitre chargé de micros, Rattray s’adressait à la foule avec toujours autant d’aisance et de charisme. À ses côtés mais légèrement en retrait, Alex baissait les yeux sur ses fiches, les mains tremblantes. O’Hagan se concentra sur les paroles de l’universitaire.

— … depuis de nombreuses années. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que le mois d’août est particulièrement propice aux observations des étoiles filantes dans notre hémisphère nord, mais mon équipe a été stupéfiée devant l’activité particulièrement intense de ces derniers jours. Je pourrais vous en parler indéfiniment mais ce serait voler la vedette à un de mes élèves les plus prometteurs. C’est lui qui a relevé le phénomène et qui l’a porté à ma connaissance, il est donc naturel que ce soit lui qui vous le présente ce soir. Retenez bien son nom, il se peut qu’il fasse bientôt parler de lui dans la communauté très fermée des astrophysiciens de renom. Mesdames, messieurs, je vous présente monsieur Alexander Cameron !!!

Des applaudissements polis accueillirent Alex alors qu’il s’approchait du pupitre. Rattray lui serra la main pour l’encourager puis se retira dans les coulisses, laissant Alex seul, une proie devant des centaines d’yeux affamés de savoir. O’Hagan détacha un instant son regard de la salle pour jeter un œil vers Mary. Son menton posé sur ses mains, son sourire était radieux et elle ne quittait pas Alex des yeux, trahissant son admiration et son affection. Il se sentit stupide d’avoir pu penser que la jeune fille pouvait avoir le béguin pour lui. Tout ça, c’était la faute de Forbes qui voyait le mal là où il n’était pas. Il posa également son menton sur ses mains et se concentra sur ce qu’Alex avait de si important à révéler.

O’Hagan fut un peu perplexe. Le sens de toute la première partie de la présentation lui échappait. Alex parlait d’éléments chimiques, d’équations, d’observations antérieures et de chiffres si énormes qu’ils ne représentaient aucune réalité dans son esprit. Il commençait à se demander pourquoi Mary avait tant voulu qu’il assiste à cette présentation. Il commençait même à perdre le fil des explications quand Mary posa une main sur son épaule et se pencha vers lui.

— Maintenant ! Écoutez, c’est époustouflant !

— … Il est donc naturel que certains de ces débris en entrant dans l’atmosphère, s’enflamment, créant ainsi ce qu’on appelle communément des étoiles filantes. Leur taille est souvent infime, quelques grammes généralement, et il est rare qu’elles atteignent la taille de mon poing. C’est pourquoi, l’activité observée depuis une quinzaine de jours est des plus étranges. En effet, au cours de cette période, sept météorites de taille inhabituelle se sont abattues sur le nord de l’Écosse. Nous aurions pu croire à une année exceptionnelle en ce qui concerne cette activité si d’autres pays avaient pu constater la même intensité, mais, jusqu’à ce jour, il semblerait que nous ayons été les seuls à être touchés par ce phénomène…

La salle réagit bruyamment à cette déclaration. Alex attendit le calme avant de continuer.

— Aucun dégât n’est à déplorer. Heureusement, les météores sont tombés dans des endroits plus ou moins isolés. Je dis bien heureusement car les plus petits étaient de la taille d’un ballon de foot, les plus gros, de la taille d’une roue de voiture…

La salle s’agita à nouveau.

— Les points d’impact s’étendent du grand nord jusqu’à notre ville d’Édimbourg…

À ce moment, Mary s’écarta un peu et sortit une carte du nord de l’Écosse qu’elle posa entre eux et lui fit signe de regarder.

— Le premier est tombé à l’extrême nord, juste en dessous de la ville de Wick, près du village de Sarclet…

Mary prit un crayon de mine et entoura Sarclet.

— Les suivants sont tombés à l’ouest de Dingwall, à Lochluichart et à l’est d’Inverness, à Kirkton of Barevan…

— Kirkton ? C’est là où habitait Gwen ! C’est près de chez moi !

— Shhhhhh…

Mary continua d’entourer les villes au fur et à mesure qu’Alex les citait.

— Ensuite, il y a eu Strathmashie House près de Newtonmore, Philpstoun à l’ouest près d’ici, Tighnabruaich sur l’île de Bute, et enfin Eriska au nord d’Oban…

Mary finit d’entourer les villes et sortit un papier-calque. O’Hagan n’entendait plus un mot de ce qu’Alex racontait. Son attention tout entière était concentrée sur les gestes de Mary. Elle lui montra le papier-calque pour qu’il comprenne bien ce qu’il voyait. Elle avait dessiné la représentation du dragon telle qu’ils l’avaient découverte sur les sites Pictes, O’Hagan reconnaissait le dessin qu’elle avait fait sur la serviette du pub. Telle une magicienne, elle prit bien le temps de lui laisser voir le dessin, puis elle le descendit lentement vers la carte pour le poser dessus. Le sang sembla quitter le visage d’O’Hagan et il se retrouva le souffle coupé. Tous les points sans exception se retrouvaient positionnés sur la silhouette du dragon.

— Comment est-ce possible !?

— Shhhhhh !

Il avait parlé si fort que des têtes s’étaient relevées sans les voir. Mary lui avait spontanément posé la main sur la bouche.

— Taisez-vous ! On va se faire repérer !

— Mais… Comment… ?

— Et ce n’est pas tout ! Venez, Alex ne vous apprendra plus rien. Par contre, moi, je vous réserve encore une surprise… Allez, on sort de là !

Elle se faufila à l’extérieur et O’Hagan fit de même plus difficilement. Elle repositionna la trappe, l’aida à se relever et ils redescendirent. En bas, ils repassèrent par les toilettes et vérifièrent que personne n’était dans le hall avant de sortir. Mary semblait avoir des ailes et s’impatientait de partager ce qu’elle avait découvert. O’Hagan avait le cœur qui battait la chamade, épuisé par l’effort, mais également excité par cette trouvaille. Ils vinrent s’installer sur le banc où il avait attendu l’heure du rendez-vous. À la lumière d’un unique lampadaire, Mary redéploya la carte et le calque devant les yeux abasourdis d’O’Hagan.

— C’est incroyable ! Les météorites seraient tombées selon un motif bien précis ? C’est inconcevable !

— Mais trop fidèle au dessin pour que ce ne soit qu’une coïncidence, non ?

— Comment en êtes-vous arrivée là ?

— Je planchais sur l’Évangile pendant qu’Alex bossait sur sa présentation. Il répétait à voix haute à côté de moi quand le chiffre sept m’interpella… Sept météorites de taille exceptionnelle en moins de quinze jours… Ça m’a fait penser à une phrase que j’avais relevée au chapitre 9 : Et je vis une étoile qui était tombée du ciel sur la terre. La clé de l’abîme lui fut donnée… La clé ! La clé se trouvait dans l’étoile ! Alors je lui ai demandé de me donner les noms des endroits où elles étaient tombées… Au début, ça ne me disait rien, jusqu’au moment où je les ai écrites sur ma feuille, là où j’avais noté le nom des sept églises citées par l’Apocalypse et ça m’est apparu dans un flash ! Les initiales ! Les villes et les églises ont en commun leurs initiales : Laodicée/ Lochluichart, Philadelphie/ Philpstoun, Sardes/ Sarclet, Thyatire / Tighnabruaich, Smyrne/ Strathmashie House, Ephèse/Eriska… Y a que pour la dernière que ça coince, mais si on considère que l’on ait pu prendre une lettre pour une autre, le P de Pergame est proche du B de Barevan…

O’Hagan se passa la main dans les cheveux et laissa s’échapper un rire de nervosité.

— Et la silhouette correspond… C’est incroyable ! Mais… Et la tête ? Il n’y a que sept églises… Pourquoi la tête n’est pas un des sept points ?

— Saint Jean n’a pas écrit le livre dans une de ces sept églises, mais à…

— À Patmos… oui !

— La tête indique l’origine. Et regardez ce qu’elle indique ?

— Un groupement d’îles au large d’Oban…

— Oui, Mull, Coll et Tiree. Le berceau du clan McLean…

O’Hagan en eut la respiration coupée et se tut un instant pour reprendre ses esprits tandis que Mary continuait.

— Le berceau des serviteurs de Jean… L’origine de tout. Je suis sûre que si on cherchait sur ces îles, on trouverait l’équivalent de Patmos. En imaginant qu’il y ait eu peut-être une confusion comme dans le cas de Barevan et qu’on prenne en considération toutes les villes ou villages ou lieux-dits commençant pas P, B ou R, il y a plus d’une trentaine de solutions. Mais je suis sûre qu’on trouverait là-bas des indices de la présence de l’apôtre, comme à Skye et dans les Trossachs ! Seulement, ça pourrait prendre des mois.

— C’est énorme !

— Mais ce n’est pas l’essentiel. Je crois… Je crois que ces villes sont liées avec des personnes… Comment dire ça… Je crois qu’on peut découvrir l’identité de certains membres de l’Ordre. Ce n’est peut-être qu’une intuition, mais ça marche pour le professeur. Je ne sais pas pourquoi mais en relisant une des lettres aux sept églises, j’ai pensé à lui, écoutez…

Elle sortit un autre papier de sa poche, le déplia et lut à voix haute.

— C’est la lettre à Éphèse : Tu as éprouvé ceux qui se disent apôtre et qui ne le sont pas, tu as trouvé les menteurs. Tu as la persévérance et tu as souffert à cause de mon nom… Tu as abandonné ton premier amour… Ça décrit le professeur ! Il n’y a aucun doute ! C’était un serviteur de Jean, il a infiltré l’ordre pour le détruire de l’intérieur et a agi avec persévérance au point de sacrifier la femme qu’il aimait, il a abandonné votre mère et il a été assassiné pour sa cause !

— D’où tenez-vous toutes ces informations ?

Ce fut au tour de Mary de rougir.

— Quelles informations ?

— Ma mère ! Je ne vous ai jamais parlé de ce qui s’était passé !

Mary rougit de plus belle et baissa les yeux.

— Hier, chez le professeur… Je n’ai pas pu m’en empêcher… J’ai… J’ai emprunté son manuscrit. Je dis bien emprunté, je vous l’aurais rendu ! Promis, juré ! Mais bref, la curiosité était trop grande, je l’ai glissé dans mon sac et j’en ai lu une bonne partie pendant la nuit et aujourd’hui.

— Vous l’avez volé ?!

— Je vous le rendrai ! C’était pour avancer plus vite ! Vous voulez que je vous aide ou non ?

— Pas en agissant derrière mon dos !

— Mais si je ne l’avais pas fait, je n’aurais pas trouvé tout ce que je sais ! J’ai la preuve qu’Éphèse parle bien du professeur ! Quand j’ai eu cette intuition, je suis retournée à l’université et j’ai demandé à voir son dossier. J’y ai trouvé son acte de naissance ! Et devinez où il est né ?

— … Pas à Eriska, quand même ?

— Dans le mille ! C’était la guerre, sa mère a accouché chez des cousins. Elle n’a rejoint Inverness qu’au retour de la guerre de son mari, voilà tout !

— Je… Je n’arrive pas à y croire !

— Vous comprenez ce que cela implique ? On a découvert une clé ! On a découvert un moyen de décrypter le texte ! Si une des églises décrit le professeur, alors on peut certainement effectuer des recoupements pour découvrir qui se cache derrière l’ordre ! Il suffit de découvrir qui est né dans les six autres endroits ! Je sais que ça peut être long et fastidieux, mais…

O’Hagan se leva et fit les cent pas pour réfléchir. Elle avait raison… Cette gamine avait raison ! Mary avait réussi à décrypter une partie de l’énigme !

Son cœur débordant de joie, il éclata de rire, la prit dans ses bras et la fit tournoyer en oubliant même la douleur de sa jambe.

— On a trouvé une clé !

À ce moment, les spectateurs commencèrent à quitter l’observatoire, ce qui eut pour O’Hagan l’effet d’une douche froide. Il la reposa sur le sol et s’écarta brusquement. Mary se tourna vers les voitures qui démarraient les unes après les autres.

— Il est déjà si tard. Alex va se demander où je suis passée… Sans compter les amis de Forbes… Mais on ne peut pas en rester là, n’est-ce pas ?

— Bien sûr que non, il faut continuer à explorer cette piste.

— Il faut qu’on puisse se voir autour des livres pour partager nos impressions…

— Venez avec moi chez Alex !

— Ça n’est pas si simple.

— Alex ne dira rien… Si on est plongés dans nos recherches, au moins je le laisserai dormir tranquille.

— Forbes ne sait pas que je suis là, je lui ai dit que je restais à l’hôtel et que me couchais de bonne heure.

— Et depuis quand devez vous rendre des comptes à Forbes ? Vous êtes un grand garçon, je me trompe ?

O’Hagan hésita. Et pourtant elle avait raison. Elle avait encore raison. Pour une fois depuis le début de cette histoire, ils avaient une piste solide et il n’allait tout de même pas la laisser refroidir.

— D’accord… D’accord, je viens avec vous.

Son sourire s’élargit.

— Super ! On va récupérer Alex et on y va !

Ils n’étaient plus qu’à quelques mètres de l’entrée lorsque deux hommes sortirent en trombe. Ils parurent soulagés de la voir, mais en découvrant O’Hagan à ses côtés, leurs silhouettes se raidirent. Ils avaient beau être en civil, O’Hagan savait reconnaître un policier. Il espérait qu’en le voyant, les gens ne le perçaient pas à jour aussi facilement.

— Mademoiselle Hamilton ! Où étiez-vous passée ? On vous a cherchée partout !

— Elle était avec moi !

O’Hagan avait sorti son badge. Il espérait que les deux hommes n’y regarderaient pas de trop près et ne verraient pas qu’il était d’Inverness et pas d’Édimbourg, et donc, qu’il n’avait aucune autorité sur eux.

— Inspecteur O’Hagan ! Mademoiselle Hamilton avait des informations capitales à me communiquer.

Les deux hommes, certainement trop jeunes pour oser contredire un supérieur, se relevèrent imperceptiblement, comme s’ils se mettaient au garde-à-vous.

— L’inspecteur Forbes nous avait dit…

— Je sais ce que l’inspecteur Forbes vous a dit, je travaille avec lui. Vous deviez veiller sur mademoiselle Hamilton jusqu’à ce que je me libère… C’est chose faite, vous pouvez rentrer chez vous.

Ils semblaient toujours hésiter.

— Nous devrions peut-être l’appeler.

— Faites-le si vous voulez vous faire passer un savon. Ça fait trois jours qu’il ne dort pas assez. Si vous le réveillez, bon courage !

Ils se regardèrent et durent arriver à la conclusion que ce ne serait pas nécessaire. Ils saluèrent O’Hagan et Mary de la tête.

— Merci, Inspecteur, nous vous laissons donc. Bonne soirée, mademoiselle Hamilton.

Tandis qu’ils s’éloignaient, Mary dut se contenir pour s’empêcher de rire.

— Quelle autorité, inspecteur !

— Les joies du grade.

— Forbes va vous tuer pour avoir renvoyé mes deux gardes du corps.

— Il n’aura qu’à ajouter ça sur la liste de ce qu’il a déjà à me reprocher. Tout ce que j’espère, c’est que sa patience peut encore encaisser quelques-uns de mes caprices…

Cette fois-ci, Mary rit de bon cœur. O’Hagan appréciait sa nature joviale. Malgré la situation tendue, Mary apportait un peu d’oxygène dans cette atmosphère suffocante.

Ils pénétrèrent dans le hall et poussèrent les doubles portes de la grande salle. Il n’y avait plus personne excepté Alex qui finissait de rassembler ses fiches, rangeait son ordinateur portable, débranchait le rétroprojecteur et les micros. Il releva la tête quand ils entrèrent. Il sourit à Mary. Il avait l’air exténué. Mary monta sur l’estrade pour le prendre dans ses bras.

— Mon chéri, tu as été parfait !

— C’est vrai ? Ça t’a plu ?

— Non seulement ça m’a plu, mais tu as captivé l’auditoire ! L’inspecteur O’Hagan en est complètement soufflé !

O’Hagan les avait finalement rejoints sur scène et tendit la main à Alex.

— Très instructif, Alex. J’ai hâte d’en apprendre davantage.

— Et c’est pourquoi il vient à la maison ce soir ! Ça ne te dérange pas ?

Alex, surpris, en oublia de lui serrer la main en retour et O’Hagan garda sa main suspendue devant lui avec une gêne croissante. Peut-être le jeune homme ne voyait-il pas cette visite d’un aussi bon œil que Mary voulait bien le dire. Enfin, Alex sembla remarquer la main tendue devant lui et la serra en rougissant.

— Bien sûr ! Bien sûr ! Vous êtes le bienvenu !

— On restera en bas, on ne te dérangera pas !

— Pas de problème. Tu fais comme tu veux, Mary… Comme d’habitude.

Il finit de ranger son ordinateur dans sa housse en évitant leur regard.

— Alex ? Mary ? Vous ne me présentez pas votre nouvel ami ?

Tous trois sursautèrent. Il était sorti des coulisses sans bruit, la démarche nonchalante, les mains dans les poches et pensant qu’ils étaient les derniers dans l’observatoire, ils ne s’attendaient pas à sa présence. Ce fut Alex, trop heureux d’obéir à son mentor, qui fit les présentations :

— Bien sûr, professeur. Voici l’inspecteur O’Hagan. Inspecteur O’Hagan, je vous présente le professeur Rattray.

— Il me semble que nous nous sommes déjà rencontrés, je me trompe ?

Alex ne lui laissa pas le temps de répondre.

— L’inspecteur enquête sur la mort du professeur McLean.

Les yeux de Rattray s’arrondirent en un étonnement grossièrement simulé, mais derrière, on pouvait y lire une certaine ironie, une lueur d’amusement.

— Vraiment ? Oui, ça me revient maintenant ! Les funérailles ! Hier matin ! Vous tentiez de parler à sa fille, c’est bien cela ?

— Vous êtes observateur, professeur. Je ferais peut-être bien de faire appel à vos talents.

— Qui sait, inspecteur ? Qui sait ?

— Vous connaissiez le professeur depuis longtemps ?

— Depuis trop longtemps pour qu’il ne soit qu’une simple connaissance.

— Vous vous considériez comme son ami ?

— Je ne peux vous dire ce qu’il pensait de moi, mais oui, j’avais l’impression de faire partie de ses confidents.

— Il vous avait dit qu’il se sentait en danger de mort ?

— Vous a-t-il laissé des indices laissant croire qu’il savait ce qui allait lui arriver ? Je croyais qu’il s’agissait là d’un meurtre sans préméditation. Une bien sordide histoire…

— Peut-être plus sordide que vous ne le pensez, professeur.

— Quelles raisons aurait-on eues de tuer un homme si paisible ?

— Je ne sais pas, professeur… À vous de me le dire…

Rattray laissa s’échapper un bref sourire. Il n’était pas dupe de ce qu’O’Hagan essayait de faire et il semblait en estimer le policier d’autant plus. C’était le genre d’homme à apprécier une bonne joute verbale.

— Vous n’êtes pas d’Édimbourg, si je ne me trompe pas… Une légère pointe du nord dans la voix avec un je-ne-sais-quoi ?

— Je suis d’Inverness, c’est vrai… Et de Belfast avant cela.

— Et vous enquêtez ici ? Comme c’est étrange !

— La police locale a demandé mon aide.

— Impressionnant, vous devez être terriblement efficace pour que les policiers de la capitale fassent appel à vous.

— Ça vous effraye ?

Cette fois, Rattray rit de bon cœur.

— Ça me ravit, inspecteur ! Ça me ravit ! J’ai hâte que vous retrouviez celui qui est à l’origine de ces malheurs.

— Pour le punir ?

— Pour quelle autre raison ?

— N’ayez crainte. Je le retrouverai. Je vous en donne ma parole.

Les deux hommes, derrière une façade aimable, se défièrent du regard. La première impression d’O’Hagan se confirma. Rattray ne semblait pas vouloir cacher le fait qu’il en savait plus qu’il ne voulait bien l’admettre. Avait-il connaissance de l’appartenance du professeur à l’Ordre ? En faisait-il partie lui aussi ? Ou peut-être davantage ? Il devrait demander à Abi ce qu’elle savait sur lui et si nécessaire, enquêter plus en profondeur. Alors que ces pensées tournoyaient dans sa tête, O’Hagan fut pris au dépourvu quand Rattray lui tendit la main.

— Ce fut un plaisir, inspecteur. Passez me voir à l’occasion si vous avez d’autres questions… Alex ? Encore toutes mes félicitations pour ce soir. Vous avez assuré comme un chef malgré le bouleversement que vous avez dû vivre hier encore… Pauvre Jack… Ne prenez que vos affaires et laissez donc tout ça. J’enverrai quelqu’un demain matin pour ranger. Vous avez mérité de vous reposer… Mary, ma chère, vous êtes en beauté, comme toujours. Merci d’avoir été présente ce soir pour Alex, malgré… malgré votre chagrin. Je vous souhaite une bonne soirée.

Il sourit une dernière fois, formellement, et s’éloigna tel un homme du monde. Tous trois le regardèrent partir en silence, comme captivés par son image, mais lorsque la double porte se referma derrière lui, Alex explosa.

— Comment osez-vous ?!

Perplexe, O’Hagan reporta son attention sur lui. Il comprenait pourquoi le jeune homme était aussi en colère mais cette explosion soudaine le surprit. Mary tenta de s’interposer.

— C’est bon, Alex.

— C’est bon ? C’est bon ?! C’est tout ce que tu trouves à dire ? Tu as vu comment il a parlé au professeur Rattray ? Tu as entendu ce qu’il lui a dit ?

— C’est la procédure classique ! Rattray connaissait bien le professeur. Il a prêché le faux pour savoir le vrai.

— En laissant sous-entendre qu’il avait peut-être sa part de responsabilité ? Mais qui est-il pour oser… ?

— Ça suffit, maintenant Alex ! Il n’y a pas mort d’homme ! Rattray s’en est bien sorti !

— Pas mort d’homme ? Mais tu t’entends parfois Mary ? Comment peux-tu parler comme ça après ce qui est arrivé à Jack ? Ton ami Jack ? Enfin celui que tu disais être ton meilleur ami ! Avec qui nous passions toutes nos soirées, toutes nos fêtes… C’est comme si… Comme si tu refusais d’admettre que c’est arrivé ! Au lieu de le pleurer, tu cours après des chimères de prédictions ancestrales avec un flic qui se révèle être le fils de ton directeur de recherches ! Je ne te comprends pas, Mary… Je ne te comprends plus.

Alex était tellement rouge de fureur qu’O’Hagan eut l’impression qu’il avait une attaque.

— Tu fais ce que tu veux, Mary, mais ce type ne mettra jamais les pieds chez moi, tu m’entends ?!

Sur ce, il attrapa la mallette de son ordinateur et ses papiers et s’éloigna en martelant le sol pour signifier sa fureur. Mary était devenue pâle comme la mort. O’Hagan, gêné, posa une main sur son épaule pour la réconforter. Elle tressaillit avant de lever les yeux vers lui.

— Je… Je suis désolée… J’imagine qu’il n’a pas tout à fait tort… Mais ce qu’il ne comprend pas c’est que c’est justement à cause de Jack et du professeur que je ne peux pas abandonner maintenant ? Pas maintenant que tout commence à faire sens. Ce serait comme si… Comme si la chose avait gagné et qu’ils étaient morts pour rien. Vous me comprenez, vous, au moins ?

O’Hagan hocha humblement la tête. Il ne comprenait que trop bien.

— … Il faut que je le rattrape avant qu’il ne monte dans sa voiture. Tenez, prenez cette carte, vous avez le numéro d’une compagnie de taxi. Vous pouvez attendre dans le hall, le gardien fermera après votre départ. Je vous retrouve dès que possible à votre hôtel. J’amènerai les documents et on bossera ensemble après… Je ne baisserai pas les bras aussi près du but.

Il n’eut même pas le temps de la retenir, de lui dire que ce n’était pas prudent maintenant que la police ne la protégeait plus ou bien même que ce serait encore plus indécent si elle débarquait si tard dans sa chambre minuscule, elle était déjà partie en courant.

Il rejoignit le hall et appela la compagnie qu’elle lui avait conseillée. On lui promit une voiture dans dix minutes. Le gardien de l’observatoire avait l’air éreinté. O’Hagan eut pitié de lui et lui proposa de fermer les portes. Il attendrait dehors, il ne faisait pas si froid que ça.

Une fois dehors, les portes verrouillées derrière lui, toutes les lumières s’éteignirent, le laissant dans une obscurité oppressante. S’il n’avait pas arrêté de fumer, ça aurait été le moment d’en griller une. Il se mit à faire les cent pas, regardant les lumières de la ville au loin, son banc avec ce qui semblait être l’unique lampadaire du parc. Et s’il allait attendre là-bas ? Il espérait simplement que l’endroit n’était pas un repère de drogués comme il l’avait appris plus tard de Calton Hill.

Le froid commençait à le pénétrer lorsqu’un bref éclair attira son attention. C’était minime, à peine une étincelle dans la nuit, puis il perçut un petit poinçon rougeoyant au cœur d’une masse plus grande et plus sombre. Il n’était pas seul et quelqu’un grillait cette fameuse cigarette qu’il aurait bien voulu fumer.

Son cœur s’accéléra. Il espérait que ce n’était pas la chose. Seul au milieu de rien, il n’aurait aucune chance. Mais c’était ridicule. La chose ? Fumer ? Remarquez, pourquoi pas, elle respirait bien… Il aurait dû écouter Forbes encore une fois et rester chez lui. Mais ce que lui avait révélé Mary était trop important pour qu’il ne prenne pas ce risque. Il recula vers la porte, mais elle était bien verrouillée. Le gardien était certainement parti se coucher, Dieu savait où, il ne l’entendrait pas s’il l’appelait… À moins que ce ne soit que lui. Oui, il avait tort de paniquer, ça devait être le gardien qui en fumait une avant d’aller se coucher.

Il fut momentanément aveuglé. Les phares d’une voiture s’étaient allumés devant lui, à l’endroit du point rouge et un moteur vrombit. Non, ce n’était pas le gardien. Et cette présence était menaçante, il n’avait plus de doute. Étaient-ce ceux qui avaient foncé sur Kathleen ? Allaient-ils l’écraser contre la porte vitrée de l’observatoire ? Ou était-ce Rattray qui n’avait pas apprécié son interrogatoire ? Avait-il percé l’homme à jour et cherchait-on à le faire taire pour ça. Il posa sa main gauche en visière au-dessus de ses yeux pour essayer de distinguer quelque chose au-delà de la lumière des phares, mais c’était peine perdue. Le moteur monta en régime. Une fois. Deux fois. On jouait avec ses nerfs.

D’autres lumières attirèrent son attention au loin sur le chemin sinueux qui montait jusque-là. Son taxi. La personne derrière le volant oserait-elle agir maintenant qu’arrivait un témoin potentiel ? O’Hagan crut bien que oui lorsque la voiture avança, mais elle bifurqua et s’éloigna. Il retrouva son souffle et décrispa sa main droite du pommeau de sa canne. Avait-il paniqué sans raison valable ou l’avait-il encore échappé belle ?

Le taxi s’arrêta à sa hauteur. Le chauffeur, un vieil homme, baissa la vitre, tous les signes de l’inquiétude sur le visage.

— Vous allez bien ? On dirait que vous avez vu un fantôme ?

O’Hagan ne répondit pas. Un fantôme ? Ce n’était pas un fantôme cette fois et on voulait qu’il en ait bien conscience. Si la mort de Kathleen n’avait pas réussi à l’arrêter, la prochaine fois, on s’en prendrait directement à lui.

XII

Il avait lutté aussi longtemps qu’il avait pu, mais il avait plongé dans un sommeil profond sans s’en rendre compte. Pourtant, les premiers coups frappés à sa porte, aussi discrets furent-ils, suffirent à l’en extirper. Il regarda sa montre. Il était plus de deux heures du matin. Qu’est-ce qui avait bien pu la retenir autant ? Alex avait-il tenté de la dissuader ? Avait-il cherché à la culpabiliser, à lui faire du chantage ?

Il tenta de se lever mais son corps engourdi, et sa jambe plus particulièrement, le rappelèrent à l’ordre. Serrant les dents, il claudiqua jusqu’à la porte qui était redevenue silencieuse. Il espérait qu’elle n’avait pas perdu patience et tourné les talons. Mais elle était bien là, grelottante, comme en état de choc, son mascara trahissant deux rivières de larmes asséchées. Sentant son regard insistant, elle passa une main sur ses joues et esquissa un sourire.

— Ne posez pas de questions… Ce n’est pas la première fois qu’Alex me fait une crise d’autoritarisme. Si on se mettait au boulot ?

Elle passa devant lui en le frôlant, portant un gros sac qui semblait très lourd. Il se pencha pour l’aider mais elle repoussa sa main et posa le sac sur le lit. O’Hagan ne comprenait que trop bien ce qu’il se passait. La réalité des derniers jours avait fini par la rattraper, faire son chemin et elle essayait de tromper la douleur du mieux qu’elle le pouvait mais il semblait qu’elle n’avait pas réussi à le faire avec Alex. Les moments comme ceux-là vous rapprochaient ou vous séparaient définitivement. Elle s’éclaircit la gorge et, les mains sur les hanches, elle tenta un sourire maladroit.

— J’ai amené mes notes, quelques livres sur la Bible et les mythologies chrétiennes, d’autres sur les Pictes avec les sites les plus peuplés, des ouvrages de référence et… Oui, celui-ci vous appartient… Encore désolée de l’avoir emprunté sans vous le dire.

Elle lui tendit le manuscrit du professeur sans oser le regarder en face. O’Hagan s’en empara et sentit qu’elle tremblait encore. Que pouvait-il dire pour l’apaiser ?

— Vu ce que cela vous a permis de découvrir, vous avez eu raison de le faire.

Elle leva les yeux et, pour la première fois, le regarda en face, exprimant une sincère gratitude. Elle expira comme si elle avait retenu son souffle jusqu’alors.

— On attaque ?

— Vous… Vous n’êtes pas fatiguée ? Il est plus de deux heures, vous avez certainement besoin de dormir.

— Et aller où ? Il est hors de question que je retourne chez Alex ce soir et je ne peux pas rentrer chez moi, la police est venue aujourd’hui pour examiner si notre agresseur était venu me rendre visite à mon insu. Ils ont laissé de leur poudre noire partout et ils ont tout retourné. Je n’ai plus l’impression d’être chez moi. Non, je préfère travailler…

Elle s’approcha de la table ou était posée la télé qu’elle souleva afin de la mettre par terre. Elle se retourna pour prendre quelques livres et remarqua qu’O’Hagan n’avait pas bougé de place. Elle se rendit compte de sa présence envahissante.

— À… À moins que vous… Vous avez peut-être envie de dormir. Je pourrais demander une autre chambre à la réception. À supposer qu’il leur en reste une de libre.

— Non… non… Vous avez raison, travaillons. Il vaut mieux explorer votre piste tant qu’elle est encore vive dans nos esprits.

Son visage s’illumina et elle ne se fit pas prier. Elle retira le sac du lit pour le poser à ses pieds, près de la petite table. Elle tira la chaise et s’installa devant un dossier qu’elle ouvrit. À l’intérieur il y avait une petite dizaine de pages brouillonnes couvertes de ratures et d’annotations dans tous les sens.

— Installez-vous sur le lit, ça sera mieux pour votre jambe… Ce qui serait intéressant, ce serait de jeter un œil aux lettres destinées aux sept églises. Peut-être connaissez-vous les autres personnes à qui cela fait référence ? Ou en tout cas, cela peut nous dévoiler certaines de leurs caractéristiques. Ça réduira notre champ de recherches.

O’Hagan suivit ses directives sans dire un mot. Il l’observa. Elle avait le teint si pâle et son regard était assombri par la fatigue, la tristesse et l’angoisse mais lorsqu’elle se concentrait sur ses fiches, elle retrouvait un semblant de calme et d’équilibre, farfouillant dans ses notes, essayant d’y retrouver un certain ordre, faisant tomber un feuillet, se penchant pour le ramasser sans arrêter de parler. Devant autant de sérieux et d’investissement, O’Hagan avait l’impression que quelque chose d’important était en train de se construire, de les relier. Ils n’avaient pas seulement un but commun. Encore une fois, il avait l’impression qu’ils se comprenaient et cette pensée, non seulement, lui apportait du réconfort mais il ressentit alors un élan de tendresse. Pas comme avec Abi. Pas un sentiment protecteur et fraternel. Pas non plus comme avec Ellen ou Gwen, rien d’aussi intense, mais c’était bien là et il ne pouvait pas le nier.

— … Vous ne pensez pas ?

— Quoi ?

Plongé dans ses réflexions, il avait perdu le fil de ce qu’elle disait.

— Vous n’avez pas entendu un traître mot de ce que je vous ai dit. Vous êtes fatigué et vous êtes trop poli pour me chasser. Je suis désolée, je vais vous laisser.

— Non ! Non… Restez. Je suis aussi pressé que vous de travailler sur ces documents, je vous assure !

— Vous êtes sûr ?

— J’en suis certain. Reposez-moi votre question.

— Je disais que notre champ de recherches regroupe certainement des personnes nées dans ces différents lieux, mais j’ai l’intuition qu’elles vivent toutes à Édimbourg à présent, à cause de la confrérie. S’ils doivent se réunir dès qu’une crise surgit, ils ne peuvent pas se permettre de trop s’éloigner.

— C’est une idée à creuser. Abi… ma sœur… elle et son ami sont journalistes. Elle a proposé de nous aider à rechercher l’identité des membres de l’Ordre… On pourrait lui faire parvenir nos hypothèses.

— Ce serait génial !

Dans son nouvel enthousiasme, elle avait agrippé ses feuillets et elle s’était levée pour venir s’asseoir à ses côtés sur le lit. Elle ne perçut pas la gêne chez O’Hagan lorsqu’elle se colla spontanément tout contre lui pour lui montrer ce qu’elle avait écrit.

— Bon, je vous ai déjà expliqué mes suppositions sur l’église d’Éphèse et le manuscrit et votre réaction ont confirmé ce que je pensais. On peut donc presque affirmer qu’Éphèse représentait le professeur, vous êtes d’accord ?

— Oui.

— Maintenant, regardez Smyrne. Si on suit notre raisonnement, on cherche une personne qui est née à Strathmashie House. Et quelqu’un d’influent aussi. Je connais ta tribulation et ta pauvreté (bien que tu sois riche). Il est riche et pauvre à la fois…

— C’est peut-être une femme.

— C’est vrai… Vous avez raison ! Je ne vous pensais pas aussi progressiste, inspecteur.

— Je pourrais vous surprendre.

— Je n’en doute pas.

Elle sourit avec chaleur. Elle était bien trop proche et il n’avait que trop conscience de la promiscuité de son corps et les effluves du parfum de ses cheveux à chaque fois qu’elle remuait la tête.

— Vous disiez, il ou elle est à la fois pauvre et riche ?

— On va dire il pour que ce soit plus simple mais en gardant toujours à l’idée que cela puisse être une femme, OK ?

— Mais ce texte étant symbolique, on ne parle pas forcément de richesse matérielle ?

— Vous avez raison… C’est peut-être une personne aisée mais qui a peu de richesse intellectuelle.

— Ou morale.

— Oui, ça ferait sens, c’est également un écrit moralisateur. Mais c’est peut-être l’inverse. Une personne pauvre avec une forte moralité.

— Et qui appartiendrait à l’Ordre du Dragon ?

— C’est vrai, ça peut paraître ridicule, mais le professeur n’était peut-être pas le seul à avoir des principes…

— Non, je n’y crois pas, regardez la suite. Il compare l’église à une synagogue de Satan. C’est la source du mal.

— Le Pendragon ? Vous croyez que c’est lui qui se cache derrière cette description ?

— Je ne sais pas, on va voir avec les autres lettres, mais il y a une chose qui me chiffonne. Cette phrase : Ne crains pas ce que tu vas souffrir. Voici le diable jettera quelques-uns de vous en prison afin que vous soyez éprouvés. Ce n’est pas une seule personne que nous cherchons…

— Une famille ? Un clan ?

— C’est possible…

Mary écrivait avec frénésie tout ce qui leur passait par la tête, même si ça ne les menait pas bien loin pour l’instant.

— Et Pergame ? Si ça se trouve, vous le connaissez puisque vous venez du coin de Barevan ?

— Je ne suis pas né là-bas. Je m’y suis installé il y a un peu plus de dix ans maintenant et je suis loin de connaître tous les habitants, surtout s’ils ont quitté la région avant mon arrivée.

— Essayons toujours : Je sais où tu demeures, je sais que là est le trône de Satan… Le trône de Satan ? Je croyais que Smyrne représentait la source ?

— La source de son église, pas son origine. Il ne faut pas confondre le prêtre et le maître.

O’Hagan frissonna en lisant la lettre jusqu’au bout. La première fois qu’il l’avait lue en détail cet après-midi à la bibliothèque, il l’avait considérée comme un message à prendre à la lettre. Maintenant qu’il savait que derrière chaque église se cachait une identité, la solution lui apparaissait comme lugubrement évidente. Viandes sacrifiées aux idoles et qu’ils se livrassent à l’impudicité… Je les combattrai avec l’épée de ma bouche… À celui qui vaincra je donnerai de la manne cachée, et je lui donnerai un caillou blanc ; et sur ce caillou est écrit un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n’est celui qui le reçoit…

— Blackstone !

— Quoi ?

— Blackstone… Je vous dis que cette lettre représente Blackstone ! Tout y est, son goût pour la torture et la débauche… Le caillou… Il est blanc… Et il permet de vaincre le démon… La Dame Blanche… C’est grâce à son don que Gwen a pu vaincre Blackstone et…

— Stop ! Stop ! Stop ! Je suis perdue ! Certes, j’ai vu la pièce secrète du professeur avec cette frise incroyable et j’ai lu quelques entrées sur le manuscrit, mais c’est quoi, en fait, cette histoire avec Blackstone ?

— C’est encore plus étrange que votre théorie de Saint Jean.

— Si vous ne m’en dites pas plus, comment voulez-vous que je vous aide à trouver la clé de l’interprétation sans me tromper ?

O’Hagan hésita, mais lorsqu’il commença à raconter son histoire, ce fut plus facile qu’il ne l’avait imaginé. Plus facile qu’avec Forbes qui pourtant avait déjà été mis au courant par Kathleen. Peut-être parce que le regard de Mary ne laissait à aucun moment trahir le moindre doute. Elle était prête à croire tout ce qu’il lui racontait. Quand il lui relata l’assaut final et la mort de Gwen, son regard se voila et elle posa la main sur la sienne par compassion.

— Je… Je ne savais pas que vous aviez perdu la femme que vous aimiez. Et par deux fois en plus…

— Si j’ai perdu Ellen, je n’ai pas perdu Gwen… Elle est encore là…

— Dans votre cœur, dans vos souvenirs…

— Non, elle est véritablement là. Elle s’est réincarnée en Dame Blanche.

Il sentait qu’il était sur le point de perdre toute crédibilité. Mais si elle avait accepté le reste sans broncher, elle pourrait également accepter ça. À part Forbes, elle était la seule personne encore vivante à qui il en avait parlé.

— Vous croyez que je suis cinglé maintenant ?

— Non… Non… Ou alors c’est héréditaire parce que votre père a fait allusion à des choses similaires sur son manuscrit et d’autres personnes avant lui. Vous vous rendez compte de ce que ça veut dire ? On nous a caché cette histoire depuis des siècles. Et nous autres, historiens, nous faisons fausse route depuis toujours ? Seuls les habitants des alentours d’Inverness partageaient ce secret qu’ils gardaient précieusement par peur de représailles ou parce qu’ils pensaient qu’on ne les croirait jamais… C’est affreux…

— C’est Blackstone…

— Mais dans ce cas, cela va à l’encontre de notre théorie puisque nous pensions que les églises désignaient les membres de la confrérie. Blackstone ne peut pas en être membre, même s’il en est à l’origine.

— Nous n’avons peut-être pas à trouver tous les membres, mais les clés de voûte de cette destinée. Quand Jean a écrit l’Apocalypse, Blackstone n’était pas encore né selon les trouvailles du professeur. C’était une prédiction de l’apôtre et comme toute prédiction, elle ne peut pas être aussi précise. Elle doit laisser la place à l’interprétation

— Alors, ce qu’on est en train de faire ne sert à rien ?

— Au contraire… Le professeur a écrit que la mort de Blackstone l’année dernière n’était que le commencement. Le commencement de quoi ? Plus nous essayerons de décrypter ce texte, plus nous aurons de chances de prendre le destin de vitesse. Et selon mon expérience de l’année dernière, ce fichu destin a la fâcheuse habitude d’avoir toujours une longueur d’avance sur nous. Nos efforts ne seront jamais vains, Mary.

Elle releva la tête pour plonger son regard dans le sien et le cœur d’O’Hagan s’emballa plus qu’il ne l’aurait voulu. Ils s’étaient encore rapprochés en partageant leurs récits et leurs hypothèses. Leurs visages se frôlaient presque. Il s’attarda sur sa jolie bouche. Sa gorge se noua et sa langue était sèche. Il se pencha vers la table de nuit pour attraper la carafe d’eau et un verre. Il but avidement et proposa à Mary de boire également pour détourner son sentiment de gêne qui grandissait. Elle fit non de la tête, sans le quitter des yeux comme si elle attendait quelque chose. L’eau n’avait pas réussi à apaiser la soif d’O’Hagan et sa gorge le brûlait. Il reposa le tout sur la table de nuit, essayant de recomposer son attitude. Mais rien n’y fit… Son front devint moite, ainsi que la paume de ses mains. Tout ça était ridicule. Il essaya de reporter son attention sur leur tâche.

— Et…

Sa voix enrouée avait la sonorité d’un chat qu’on écorche. Il se racla la gorge.

— Hum, hum… Et les autres églises ? Que disent-elles déjà ?

Le moment délicat était bel et bien passé. Mary avait détourné le regard et replongé dans ses notes.

— La troisième église est celle de Thyatire. Le météore est tombé à Tighnabruaich, au large de Glasgow. On cherche donc quelqu’un originaire de là-bas… Une femme apparemment… Tu laisses la femme Jézabel, qui se dit prophétesse enseigner et séduire mes serviteurs pour qu’ils se livrent à l’impudicité… Elle ne veut pas se repentir de son impudicité. Voici je vais la jeter sur un lit et envoyer une grande tribulation à ceux qui commettent l’adultère avec elle… Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne doit pas s’ennuyer !

La voix de Mary s’était faite plus douce, avec une légère pointe d’ironie. Elle le regarda à nouveau, affichant un sourire énigmatique.

— Ce qui pourrait être troublant, c’est que moi-même, je suis née à Glasgow…

Cette fille le troublait indubitablement et elle était si proche, trop proche, bien trop proche. Il essaya de penser à Gwen, mais son visage s’effaçait devant celui de Mary quand elle posa une main légère sur le haut de sa cuisse. Ce fut elle qui s’avança enfin et osa déposer un baiser sur ses lèvres, un baiser tendre. Il ne bougea pas, pétrifié. Elle l’embrassa une seconde fois et cette fois-ci il y répondit, enflammant ses sens. Il porta sa main à son visage pour l’attirer encore quand un bruit sourd derrière lui, les fit sursauter. Il s’écarta, comme pris en faute, et se retourna pour voir d’où provenait ce bruit. Il ne remarqua rien d’étrange tout d’abord, puis comprit qu’il manquait quelque chose sur la table de nuit. Il se pencha pour regarder par terre et découvrit la carafe et le verre sur le sol, touchant presque le mur opposé. Comment étaient-ils arrivés là ? Les avait-il mal positionnés en les reposant ? Il était pourtant persuadé de les avoir posés sur le milieu de la tablette. Mary s’agrippa à son bras.

— Vous avez vu ça ? On aurait dit qu’ils ont été projetés en l’air.

— Projetés ?

— Oui ! Je ne l’ai vu que du coin de l’œil, mais c’était surprenant. Vous croyez que… c’est l’ombre ?

Elle s’était rapprochée de lui et tremblait contre son dos. Tout était si calme dans la chambre qu’il était improbable que cette ombre soit avec eux. Le regard d’O’Hagan tomba sur le livre de Gwen. Et il comprit…

— Non… Ce n’est pas l’ombre… Au contraire… C’est ma lumière et j’ai failli l’oublier l’espace d’un instant.

Il se retourna vers elle et il se rendit compte qu’elle ne comprenait pas ce qu’il sous-entendait. Au risque de blesser son amour-propre, il décida qu’il était temps de limiter les dégâts, qu’elle ne se fasse pas de fausses idées et qu’il prenne de véritables distances.

— Je vais m’installer à la table pour jeter un œil au manuscrit du professeur. Je n’ai pas encore eu le temps de m’y plonger assez sérieusement. Continuez à fouiller vos notes. On sera plus efficaces si on se partage les tâches.

Il évita son regard, se leva péniblement, ramassa la carafe et le verre qu’il posa à ses côtés et s’installa sur la chaise, s’éloignant autant que possible dans cette petite pièce exiguë de Mary qui était restée immobile et perplexe. Il mit un point d’honneur à ne pas rétablir le contact visuel et ils travaillèrent en silence, séparés par la petite table mais encore trop conscients de l’autre et de la tension qui était montée entre eux. Il n’entendait que le bruit de pages qu’on tourne et le crissement de la plume sur le papier. Il n’arrivait pas à se concentrer sur ce qu’il lisait. Il pensait à Gwen. Était-ce vraiment elle qui venait de se manifester ? Il regardait autour de lui, du coin de l’œil, sans oser bouger la tête, l’imaginait en spectatrice impuissante de leur baiser et comprit ce qu’elle avait pu ressentir. Il s’en voulait. Il ne l’avait pas voulu. Mais Mary avait si facilement percé l’armure et les murailles qu’il avait érigées autour de lui depuis la disparition de Gwen. Il avait été fort jusqu’alors. Qu’est-ce que cette fille avait de plus que les autres ? Comment réussissait-elle aussi facilement à l’émouvoir ou à le fasciner ? Cette gamine qui avait pratiquement la moitié de son âge… Et si elle disait la vérité ? Et si elle était censée incarner cette Jézabel de la prédiction de Saint Jean ? Non, c’était injuste de rejeter la faute sur elle uniquement. S’il devait être totalement honnête, lui aussi avait été attiré dès qu’il avait posé ses yeux sur elle, intrigué par cette étudiante gonflée qui n’avait pas eu peur d’aller vers eux. Plongé dans ses réflexions, il ne se rendit pas compte qu’il n’entendait plus aucun bruit. Il releva la tête et s’aperçut qu’elle dormait appuyée contre le mur, ses notes entre les mains, le menton posé sur sa poitrine, la bouche à demi ouverte, revêtant le visage de l’innocence. Comment avait-elle pu s’endormir dans une position aussi peu confortable ? L’épuisement nerveux sans doute.

Il se leva, l’aida à s’allonger en prenant soin de ne pas la réveiller et déposa une couverture sur ses épaules. Lui aussi était fourbu mais il n’y avait que cet étroit lit dans cette chambre. Il s’empara des notes concernant les lettres aux églises et prit la décision de descendre au petit salon. Au moins, en bas, il n’y aurait aucune tentation et aucune situation équivoque. Il prit une couverture de rechange qui se trouvait dans son armoire et sortit sans faire de bruit, éteignant la lumière derrière lui.

Son corps lui semblait lourd et sa jambe le torturait. Il prit l’ascenseur. L’heure n’était plus à la bravoure ou la fanfaronnade. Arrivé au petit salon, il se laissa tomber lourdement sur le canapé, s’allongea en positionnant un petit coussin sous sa tête, il tira la couverture de laine jusque sous son menton, même si elle grattait terriblement et était tellement chargée de la poussière des ans qu’il avait envie d’éternuer à chaque seconde et à la lumière de la petite lampe placée sur le guéridon à ses côtés, il tenta de lire ce qu’elle avait pu écrire sur les autres églises.

Les feuillets étaient dans le désordre. Il regarda la lettre adressée à Laodicée. La description était plus que banale et pouvait s’appliquer au plus grand nombre : Tu n’es ni froid ni bouillant… Tu es tiède… Je te vomirai de ma bouche… Je reprends et je châtie tous ceux que j’aime. Aie donc du zèle et repens-toi…

La torpeur commençait à l’envahir et il avait l’impression que la belle théorie de Mary, aussi séduisante qu’elle eût pu être au début, avait vite trouvé ses limites. Il s’empara de la lettre adressée à l’Église de Philadelphie. Elle correspondait normalement à la ville de Philstoun, le point le plus proche d’Édimbourg, certainement le plus susceptible de déboucher sur une véritable piste. J’ai mis devant toi une porte ouverte que personne ne peut fermer… Je les ferai venir, se prosterner à tes pieds… Parce que tu as gardé la parole de la persévérance en moi, je te garderai aussi à l’heure de la tentation qui va venir sur le monde entier… Retiens ce que tu as afin que personne ne prenne ta couronne… C’était lui le Pendragon. O’Hagan en était persuadé, le message était clair. C’était lui qu’il devait trouver en priorité… Il se demanda si Rattray pourrait convenir à cette description… Était-il originaire de Philstoun ? Il ne savait pas pourquoi il désirait tant que ce soit lui. Pourquoi l’avait-il autant détesté dès le premier regard ?

Ses paupières se firent si lourdes. Il regarda sa montre. Il était quatre heures et quart. Malgré sa position inconfortable, il savait qu’il ne lutterait pas bien plus longtemps. Il prit la dernière lettre, la lettre adressée à Sardes, correspondant au village de Sarclet, le point le plus au nord de la figure représentant le dragon Picte. Tu passes pour être vivant et tu es mort… Affermis le reste qui est près de mourir… Si tu ne veilles pas, je viendrai comme un voleur, et tu ne sauras pas à quelle heure je viendrai sur toi… Les lettres se dédoublèrent et fermer les yeux lui faisait tant de bien qu’il ne se rendit pas compte qu’il cédait enfin au sommeil.

En glissant, il voulait retrouver Gwen. Lui parler, lui expliquer que ce qu’elle avait pu voir là-haut n’était rien, rien d’important, juste un moment d’égarement, mais son inconscient lui ressassait inlassablement les paroles des différentes lettres, l’empêchant d’établir un véritable lien, aussi fort qu’il le désirait. Si tu ne veilles pas, je viendrai comme un voleur… Elle ne veut pas se repentir de son impudicité. Voici je vais la jeter sur un lit… Des visages apparurent, s’assemblèrent, se superposèrent à une vitesse folle. Kathleen, Rattray, Gwen, McLean, Gwen, Ellen, Mary… Mary… Encore elle… O’Hagan avait l’impression de tomber dans un maelström sans fin, sombre et froid. Mais dans cette descente infernale, Mary se tenait près de lui, sensuelle, les yeux brillants, les lèvres humides et entrouvertes, toute de rouge vêtue, elle l’appelait… Elle l’appelait afin qu’il vienne à elle, lui tendant les bras.

— Gwen… Gwen… où es-tu ? Au cœur de l’obscurité, une lueur pure apparut et il sut que ses prières avaient été exaucées. Elle était là… Elle ne lui en voulait pas… La lumière gagna en force et l’image de Mary disparut. Mais il ne s’en souciait pas. La seule chose qu’il désirait c’était de la retrouver, elle, sa Dame Blanche… Il distingua sa silhouette. Sa chute s’était arrêtée et il avait l’impression de se retrouver dans l’œil d’un cyclone. Un brouillard épais l’entourait et les sons étaient assourdis. Seuls les battements de son cœur faisaient un vacarme assourdissant.

Il s’approcha de Gwen, son ange baigné de lumière, la tête penchée en avant, ses cheveux tombant en cascade sur son visage. Elle… Elle pleurait ? Non, non, il ne le voulait pas !

— Gwen… Gwen… Tu étais là ? C’était toi ? Ça ne représente rien pour moi… Il n’y a que toi… Toi pour toujours !

Gwen leva lentement la tête vers lui, dévoilant son visage. Aucune colère, aucune peur, juste une insondable tristesse, une résignation…

— Je ne pleure pas pour elle, Patrick. Je pleure pour toi.

— Tu ne m’as pas perdu. Tu ne me perdras jamais !

— Je sais que je ne perdrai jamais ton cœur… Mais tu as déjà perdu ton âme.

— Gwen ? Que veux-tu dire ?

— Patrick… Tu vas mourir là-haut.

Il sursauta et se retrouva en sueur, assis sur le canapé. Non, il ne devait pas se réveiller maintenant. Il s’allongea à nouveau, ferma les yeux et tenta de se rendormir, de renouer le contact, mais il était trop tard. Qu’avait-elle voulu dire ?

— Gwen ! Réponds-moi !!!

La nuit avait laissé place à la luminosité monochrome de l’aube. Il regarda sa montre. Six heures et demie. Il avait à peine dormi deux heures. Si on pouvait appeler ça dormir. Bon sang, la dernière fois qu’il s’était senti aussi déprimé, il était en cavale, poursuivi pour des meurtres qu’il n’avait pas commis, il était persuadé que Gwen avait été brûlée vive par Blackstone et lui-même, blessé à la poitrine, brûlait de fièvre et de désespoir. Et pourtant, cette fois-là, il ne s’était pas senti aussi seul que ce matin. Tu as déjà perdu ton âme… Il était fatigué, si fatigué… Il voulait que tout s’arrête.

Au bout du couloir, le personnel de l’hôtel commençait à s’affairer dans les cuisines. Le téléphone sonna à la réception et il entendit la voix étouffée de la réceptionniste sans en comprendre les mots. Elle raccrocha et s’éloigna. Personne n’était encore entré dans le petit salon, personne n’avait encore remarqué sa présence ici. Mais dans peu de temps, les premiers clients descendraient prendre leur petit déjeuner. Il ne pouvait pas se permettre de rester là. Pourtant, il n’arrivait pas à se résoudre à bouger le moindre muscle. Peut-être qu’en avalant un café bien serré. Il irait ensuite téléphoner à Abi pour lui faire part de leur théorie et vérifier ce qu’elle avait trouvé jusqu’à présent. Ensuite, il irait réveiller Mary. Il essaierait d’oublier la confusion de la nuit. Aujourd’hui était un autre jour… Dieu, que cela allait être difficile ! Tu as déjà perdu ton âme… Son âme, il l’avait perdue avec Blackstone. Que craignait-il ? Que craignait Gwen ? L’enfer pouvait-il lui apporter un lot de tortures plus insupportables que toutes celles qu’il avait déjà subies ?

Un cri sinistre vint déchirer le silence de l’hôtel et le sang d’O’Hagan se glaça. Le cri venait de l’étage et des pas précipités résonnèrent dans l’escalier tandis que la voix d’une femme de chambre rendue aiguë par le choc lui parvint avec une netteté foudroyante.

— Il y a un cadavre dans la chambre de monsieur O’Hagan !

Il se retrouva sur ses pieds plus vite qu’il ne s’en rendit compte et faillit percuter la femme de chambre qui dévalait les dernières marches en trombe. Elle hurla à nouveau quand elle se rendit compte que c’était lui. Il l’agrippa et la secoua afin qu’elle retrouve son calme et lui dise ce qu’il redoutait d’entendre.

— Un cadavre ? Qui ? Quel cadavre ?! Dites-moi ! Mais dites-le-moi, bougre d’idiote !

Derrière lui, le cuisinier était sorti de sa cuisine et pensant que la jeune femme était victime d’une attaque, il avait empoigné un couteau et semblait prêt à s’en servir si O’Hagan ne la lâchait pas. Mais la jeune fille répondit avant que le cuisinier ne fasse un pas dans leur direction.

— Une jeune femme !! Elle est sur votre lit ! Dans une mare de sang !

O’Hagan connaissait la réponse mais il aurait tant espéré qu’elle soit différente. Mary. On avait tué Mary… Et une microseconde plus tard, un doute lui transperça l’esprit, une révélation si horrible qu’il pria pour qu’il ait tort. Tu vas mourir là-haut !… NON !

Il lâcha la femme de chambre et monta les escaliers quatre à quatre, ne sentant même plus la douleur dans sa jambe. La femme sur ses talons tentait d’expliquer pourquoi elle était entrée dans sa chambre, mais O’Hagan n’y prêtait pas vraiment attention.

— C’est… C’est la réception… Une femme policier a appelé et demandé de vous réveiller, que c’était urgent et comme personne ne répondait, je suis entrée. Mais vous n’étiez pas là. Il n’y avait que cette fille sur le lit…

Il ouvrit la porte à la volée et s’immobilisa. La vision d’horreur correspondait à l’image qu’il s’en était faite. Mary était allongée, la tête renversée, les bras écartés en croix, les draps imbibés de sang et ses poignets tailladés. Après le premier choc, il s’approcha. Une note reposait sur le sol. Je suis désolée.

La femme de chambre lut le message derrière son dos et prononça tout haut ce qu’il se demandait tout bas.

— Elle se serait suicidée ?? C’est un suicide ?

Il ne répondit pas, c’était ridicule. Pourquoi aurait-elle fait ça. Pourquoi ?! Il leva les yeux vers elle et repensa à son rêve, toute de rouge vêtue. On avait essayé de le prévenir mais il n’avait rien compris. Il n’y avait vu que la luxure, pas le danger. Quel con !

Il y avait tant de sang. C’était impressionnant. Il savait qu’il ne devait toucher à rien mais il ne put s’empêcher de poser sa main sur son front et ses yeux s’agrandirent. Là, sur sa tempe, une petite veine battait… Mon Dieu… Pourvu que… Il glissa sa main sur sa carotide et… Oui, il ne se trompait pas. Le pouls était faible, mais il était là tout de même. Elle n’était pas morte, pas encore…

— Appelez une ambulance !

— Quoi ?

— Elle est encore vivante ! Dépêchez-vous de descendre appeler cette putain d’ambulance avant que je ne vous attrape par le col et que je ne vous jette dans les escaliers.

Il avait rugi plus qu’il n’avait parlé mais le résultat était efficace. La femme de chambre disparut en un éclair et il se retrouva seul avec Mary. Il avait déjà été confronté à des suicides, mais généralement, on appelait la police une fois qu’il était trop tard. Cette fois-ci, il s’agissait également de Mary. Il devait retrouver son calme pour tenter de la sauver. Tout d’abord, arrêter le sang. Elle était si faible qu’elle ne tiendrait pas beaucoup plus longtemps. Il tenta d’arracher les draps, mais il n’y avait que dans les films que ça marchait. Il se souvint qu’Abi avait apporté des ciseaux. Il se précipita dans la salle de bains. Ils étaient posés sur la vasque du lavabo. Il revint auprès d’elle, découpa des bandes dans les draps et entoura les poignets de Mary à la hâte, serrant très fort à la fin, pour faire comme une sorte de garrot. Il posa alors les poignets de la jeune fille le long de son corps et tenta de lui faire regagner connaissance en la secouant légèrement.

— Mary ? C’est moi ! Est-ce que tu m’entends ? Mary, accroche-toi ! Ne te laisse pas partir ! Bats-toi !

Il approcha son visage près de son nez, son souffle était si faible, presque inexistant. Devait-il faire un massage cardiaque ? Mais ne risquait-il pas d’accentuer la perte du sang en en stimulant la circulation ? Que faisait donc cette ambulance ?

Son regard se posa sur la carafe d’eau posée sur la table de nuit. Elle n’avait pas bougé depuis qu’il l’avait reposée là…

— Gwen… Gwen… J’espère que tu n’as rien à voir avec ça…

Il entendit des pas précipités dans l’escalier. La femme de chambre était de retour, accompagnée du cuisinier et de la réceptionniste.

— L’ambulance arrive. Vous devriez laisser John regarder. Il a une formation de secouriste.

Le fameux John s’approcha avant qu’O’Hagan ne réponde quoi que ce soit et commença à vérifier les signes vitaux. Il remarqua les pansements de fortunes aux poignets de Mary et sourit à O’Hagan.

— Vous avez fait ce qu’il fallait. Les ambulanciers feront le reste. Ça va aller, elle va s’en sortir… Vous devriez redescendre, Camilla va vous offrir un remontant.

— Non, je reste là.

— Vous ne ferez rien de plus

— Je reste jusqu’à l’arrivée de l’ambulance.

Le cuisinier n’insista pas. Déjà, la sirène de l’ambulance retentissait au loin et se faisait de plus en plus forte. Dieu merci, ils avaient fait vite.

La réceptionniste descendit pour les accueillir et leur montrer le chemin. Quand ils firent irruption dans la chambre, O’Hagan se retrouva poussé contre le mur. Le cuisinier chercha à le faire sortir mais il refusa. Mary se retrouva sur un brancard et les infirmiers l’emportèrent avec eux. O’Hagan les suivit jusque dans le hall et s’immobilisa. Devant lui, Forbes, l’air sombre, discutait avec la réceptionniste. Les infirmiers montaient déjà Mary dans l’ambulance. O’Hagan voulait monter avec elle et chercha à éviter Forbes. S’il voulait lui parler, il devrait attendre. Mais l’inspecteur ne l’entendait pas de cette oreille et lui barra le chemin.

— Plus tard, Forbes ! Je n’ai pas le temps.

Il tenta de le contourner, mais Forbes le rattrapa par le bras. O’Hagan voulut se dégager mais la poigne du policier était plus forte. Il le tira en arrière et l’obligea à lui faire face. Dehors, les portes de l’ambulance se refermaient sur Mary et les ambulanciers passèrent à l’avant pour démarrer. Ils allaient partir sans lui. Il devait se débarrasser de Forbes. Tout à son inquiétude, O’Hagan ne vit pas la fureur dans les yeux de Forbes, ni son poing se serrer avant qu’il ne s’écrase sur son nez. Au-delà de la douleur, il fut surpris de se retrouver par terre, le nez en sang. Encore étourdi par le coup, il releva la tête pour voir Forbes le dominer de toute sa hauteur pointant un doigt accusateur vers lui.

— Maintenant, on arrête les conneries, O’Hagan !!! Ma patience a des limites et croyez-moi, j’ai encore assez de forces pour vous botter le train et vous faire redescendre sur terre, petit con ! Qu’est-ce que vous croyez ? Que vous êtes le seul à pouvoir régler cette histoire ? Vous vous prenez pour le messie ? Cette histoire de Saint Jean vous monte à la tête ! Il vous faudra encore combien de sacrifices à votre croisade ? Votre père, Kathleen, le jeune Jack et maintenant Mary ! Je vous avais dit de ne pas vous approcher d’elle ! Mais non ! Vous êtes plus intelligent ! J’avais posté deux hommes pour la surveiller et vous vous êtes permis de les renvoyer ! Mais vous avez quoi dans la tête, espèce d’abruti ? Vous avez tout intérêt à ce qu’elle ne meure pas, parce que cette fois, je vous boucle en cellule jusqu’à la résolution de cette affaire ! Mettez-vous bien ça dans le crâne : Ou vous agissez avec moi… Ou je vous considère comme un obstacle ! Et les soupçons qui pèsent sur vous à propos de la mort de mademoiselle Pierce, ainsi que ce suicide louche de la petite Mary suffiront pour vous garder à l’ombre assez longtemps pour que je finisse cette histoire tranquille ! Je maudis le jour où je vous ai fait descendre d’Inverness pour vous demander votre aide !

O’Hagan eut l’impression d’être plus sonné par cette diatribe que par le coup de poing. Il se retrouva un instant sans forces, incapable de se relever. L’ambulance était partie et Forbes se tenait toujours au-dessus de lui, respirant avec force, tel un dieu vengeur, prêt à fondre sur lui à toute nouvelle incartade.

Ils restèrent ainsi, comme figés dans le temps et l’espace, pendant cinq bonnes minutes. Les spectateurs autour n’osaient pas bouger, de peur d’attiser la colère de Forbes. Celui-ci s’en rendit compte et comme O’Hagan ne semblait pas vouloir lui résister, sa colère s’évanouit pour laisser la place à la lassitude et il tendit la main à O’Hagan pour l’aider à se relever.

— Venez. Ne restez pas là. Vous avez besoin d’un café… Et vous autres, allez voir ailleurs si j’y suis, le spectacle est terminé !

L’attroupement s’éclaircit et ils se retrouvèrent bientôt seuls dans le hall. O’Hagan accepta la main tendue de Forbes. Une fois debout en face de lui, il hésita avant de soutenir son regard.

— Vous avez raison.

Forbes s’étonna de le voir abdiquer si facilement.

— De quoi ? De dire que vous êtes un petit con ? Si vous attendez des excuses, vous vous foutez le doigt dans l’œil !

— Non, je n’attends aucune excuse. Vous avez vu juste. Pour ça comme pour le reste. J’ai voulu faire cavalier seul. Mais après ce qui était arrivé à Kathleen et dans l’appartement du professeur, je ne voulais pas risquer la vie d’une autre personne…

— C’est pour ça que vous avez mis en danger la vie de la petite Hamilton ? Non mais, ne me dites pas que vous croyez à ces idioties que vous débitez ! Elle vous a tapé dans l’œil ! Et vous vouliez faire cavalier seul parce que vous aimiez l’image de vous qu’elle vous renvoyait ! Le héros solitaire, victime d’une malédiction mais ayant survécu à un destin hors norme ! Un homme fort qui saurait la protéger tout en lui apportant l’excitation d’une vie aventureuse ! Qu’elle y croie, c’est une chose ! C’est de son âge ! Mais vous ? Vous voulez que je vous dise ? Vous êtes pitoyable… Et elle, elle se retrouve à l’hôpital !

Ces paroles lui firent d’autant plus mal qu’il y avait une part de vérité. Il avait agi par vanité. Il avait beau essayer de se persuader qu’il avait tenté de protéger les autres, il avait voulu redevenir celui qui pouvait tout changer, celui que le monde attendait. Comme l’an passé… Sauf que l’année dernière, si Gwen ne s’était pas sacrifiée pour lui, il ne serait même pas là pour le raconter. Forbes avait raison. Il avait réagi comme un con. Cette révélation lui donna le tournis. Le plus dur était de voir la lueur de mépris dans le regard de Forbes.

— Je crois que je vais avoir besoin de ce café que vous m’avez proposé.

La colère disparut à nouveau du visage du policier et la tension partie, ses épaules se voûtèrent, comme s’il ne pouvait plus lutter contre le poids des responsabilités qui pesaient sur ses épaules.

Ils vinrent s’installer dans la salle commune et commandèrent deux cafés. Les curieux, autour, parlaient à voix basse, plus pour les espionner que par véritable respect. Forbes se retourna vers la serveuse.

— Apportez-nous ça dans le petit salon, s’il vous plaît. Ça manque d’intimité ici.

O’Hagan le suivit sans dire un mot, sa jambe le torturant de plus belle maintenant que son taux d’adrénaline avait baissé. Dans le petit salon, ils retrouvèrent la couverture roulée en boule et les feuillets éparpillés par terre. O’Hagan savait qu’il devrait mettre Forbes au courant de ses dernières découvertes mais il ne savait pas comment commencer. La serveuse arriva avec un plateau qu’elle déposa sur un guéridon. O’Hagan en profita pour ramasser les feuilles et les tendit à Forbes.

— Voilà la piste qu’on suivait… C’est pour ça que Mary m’a rejoint hier soir. Elle a eu connaissance d’une activité anormale de météorites ces quinze derniers jours grâce à son petit ami qui travaille sur ce phénomène. Chaque lieu a en commun la première lettre de son nom avec les églises décrites dans l’Apocalypse de Saint Jean. Mary travaillait depuis quelques années avec le professeur pour trouver des indices selon lesquels l’apôtre Saint Jean serait venu jusqu’en Écosse. La tablette disparue chez Jack le soir de son meurtre était la dernière preuve qui leur restait. Le livre de l’Apocalypse serait une prédiction à décoder, un message dédié aux serviteurs de Saint Jean afin qu’ils soient prêts à combattre le mal, le jour venu. Ces serviteurs portent le nom de McLean. Le nom de mon père.

Forbes dut s’asseoir devant l’énormité de la révélation.

— Les météorites sont tombées selon un schéma, comme si leur chute était prédéterminée. Le schéma représente une forme qu’ils avaient déjà rencontrée sur un des sites de leurs recherches sur les nations Pictes. Une forme de dragon…

— … D’où l’Ordre ?

— Oui et selon la dernière découverte de Mary, les lettres aux sept églises pourraient correspondre aux membres de l’organisation. Une des descriptions colle parfaitement au professeur. Pour le reste… On pensait que les autres membres étaient nés dans ces villes représentées par le schéma des météorites. Le problème, c’est que ça ne colle pas avec la lettre de Pergame qui représente Barevan, Kirkton of Barevan. C’est juste à côté de chez moi. Et la description représente Blackstone…

— Blackstone ? Votre Blackstone ? Mais je croyais que vous vous en étiez débarrassé l’année dernière…

— De lui, oui. De ceux qui l’adulent… Je crois qu’on n’en aura jamais terminé.

Son portable se mit à sonner dans la poche de son jean. Il décrocha, répondit par monosyllabes et raccrocha aussitôt.

— C’était Abi… Elle a du nouveau. Calvin tient peut-être une piste, mais elle voudrait que je lui apporte le manuscrit du professeur pour vérifier quelque chose.

— Je vous conduis à Candlemaker Row.

— Inutile… Il est là-haut. Mary l’avait emprunté.

Il fit semblant de ne pas remarquer l’air désapprobateur de Forbes et remonta dans sa chambre pour prendre le manuscrit avec le policier sur ses talons. Il détourna le regard du lit où les draps souillés de sang lui rappelaient la sordide réalité et chercha le livre sur la table. Il n’y était pas. Il se pencha pour regarder sur le sol, sous le lit… Nulle part… Il eut la sensation qu’un seau de glace se déversait dans son dos. Bon sang ! Les événements de la nuit l’avaient aveuglé et sans le coup de fil d’Abi, il serait passé à côté de l’évidence. Il ne s’agissait pas de jalousie ! Ce n’était pas Gwen ! Gwen n’avait pas cherché à se débarrasser d’une rivale, elle n’y était pour rien ! Celui qui avait fait ça à Mary cherchait à brouiller les pistes et avait également dérobé le manuscrit du professeur. C’était certainement parce qu’ils avaient mis le doigt sur quelque chose d’important. Ils se rapprochaient dangereusement de la solution et on avait cherché à les stopper. C’était encore un coup de l’ombre, il était prêt à parier son âme ! Mais la voix de Gwen lui répondit en écho.

« Tu as déjà perdu ton âme… Tu as déjà perdu ton âme… »

XIII

— Où est-ce que vous allez encore ?!

Forbes retint O’Hagan par la manche. Celui-ci essaya de se dégager mais, à présent, Forbes n’avait aucune intention de le laisser filer sans dire un mot comme il en avait pris l’habitude. Il tenta de se justifier.

— Rattray ! Il faut que je voie Rattray !

— Pourquoi Rattray ? Qu’est-ce qu’il a à voir avec tout ça ?

— Le manuscrit a disparu !

— Et alors ?

— C’est lui ! Je le sais ! Je le sens !

— Après tout ce qui s’est passé, O’Hagan, il va falloir me donner autre chose que votre intime conviction !

— Vous ne pouvez pas comprendre !

— Détrompez-vous, O’Hagan ! Encore une minute supplémentaire de ce comportement hystérique et je refuserai tout bonnement de vous comprendre ! Ne me forcez pas à vous mettre mon poing dans la figure une nouvelle fois !

O’Hagan bouillait de rage. Ils perdaient du temps et l’excès d’autoritarisme de Forbes commençait à lui porter sérieusement sur les nerfs. Il n’avait jamais été aussi sûr d’une intuition. Rattray tirait les ficelles en secret et maîtrisait l’ombre d’une manière ou d’une autre. Mais l’expliquer rationnellement était impossible.

— Lâchez-moi, Forbes !

Le ton n’était pas monté. À peine un grondement, mais la menace était évidente. Forbes n’en parut aucunement ému et s’approcha d’O’Hagan, quelques millimètres séparant leurs deux visages.

— J’ai rarement vu une pareille tête de mule ! Bon sang, vous allez enfin réagir avec vos neurones plutôt que de vous précipiter à chaque décharge d’adrénaline ? Comment avez-vous découvert ce qui était arrivé à Mary ?

— C’est la femme de chambre…

— Pourquoi est-elle montée dans votre chambre si tôt ?

— Mais vous le savez très bien puisque vous étiez en train de parler à la réceptionniste quand je suis descendu !

— Je veux vous l’entendre dire !

— La police ! Une femme flic a demandé à me parler !

— Connaissez-vous son nom ?

— Son nom ? Non… La femme de chambre ne me l’a pas dit !

— Vous auriez dû commencer par-là, non ?

— Et bien sûr, vous, vous savez !

— Bien sûr que je le sais ! La femme qui demandait après vous s’est présentée sous le nom de l’inspecteur Kennedy ! Kathleen Kennedy de Scotland Yard !

Le sang quitta le visage d’O’Hagan et il eut l’impression d’avoir les jambes coupées.

— Kathleen ? C’est… C’est une mauvaise plaisanterie ?

— Quand la réceptionniste lui a demandé plus de détails en attendant le retour de la femme de chambre, la femme avait raccroché. Je ne sais pas si c’est une mauvaise plaisanterie… Mais…

— Vous ne pensez pas que Kathleen… Son esprit…

— Je n’ai plus aucune certitude dans votre histoire, O’Hagan. Ou plutôt si, il m’en reste une : je suis convaincu que la précipitation ne nous mènera nulle part ! Arrêtez donc de courir après des moulins à vent ! Vous pensez que Rattray est mêlé à cette histoire d’une manière ou d’une autre, je veux bien vous croire, mais donnons-nous le temps de comprendre et de rassembler des preuves ! Vous allez faire quoi ? Vous précipiter chez lui ? Le menacer ? Il appellera immédiatement toute une flopée d’avocats et tout ce que vous aurez réussi c’est de vous retrouver en taule ! O’Hagan, je suis le dernier atout qu’il vous reste… Faites-moi le plaisir d’agir à ma manière cette fois…

Forbes avait raison. Bien sûr qu’il avait raison. Mais en l’admettant, O’Hagan sentit que toute l’énergie qu’il tirait de sa colère lui échappait. Il se sentait plus épuisé et courbatu que jamais. Il aurait eu besoin de s’asseoir un instant pour reprendre ses esprits, mais le seul endroit où il aurait pu se poser était ce lit dont les draps imbibés du sang de Mary le narguaient.

Forbes sembla percevoir son malaise et tendit un bras d’un air soucieux pour le soutenir.

— Vous voulez prendre l’air ?

O’Hagan ne pouvait lui répondre, la gorge nouée, une boule au ventre, son corps tremblait comme en état de choc. Il sentit les larmes monter. Il lutta mais n’eut pour effet que de trembler davantage. Les derniers événements s’entrechoquaient dans sa tête. Il avait tenu jusqu’ici mais sentait qu’il était en train de lâcher prise et il haïssait cette faiblesse. Il laissa échapper un sanglot et détourna la tête, trop honteux de s’afficher devant Forbes. Si ce dernier s’était contenté de s’écarter avec discrétion, de le laisser un instant retrouver ses forces et son contrôle, O’Hagan aurait réussi à se maîtriser, mais Forbes s’approcha, posa ses deux mains sur ses épaules et dit d’une voix basse et réconfortante.

— Vas-y, fils… Parfois ça fait du bien…

O’Hagan eut l’impression d’un barrage cédant sous la pression du tumulte de ses sentiments et ses jambes cédèrent sous son poids. Il se retrouva accroupi sur le sol, secoué de sanglots. Il se détestait parce qu’il se montrait faible et il détestait Forbes pour avoir réussi à le déstabiliser. Que lui arrivait-il ? Pourquoi n’arrivait-il plus à se maîtriser ? Se battre contre les autres était déjà assez épuisant sans qu’il n’ait à se battre contre son propre corps, ses propres faiblesses. Et plus il luttait, plus il avait l’impression que tout contrôle lui échappait.

Il ne se rendait pas compte que, au fur et à mesure que ses larmes se déversaient, l’étau qui enserrait sa poitrine se dénouait. Forbes resta présent, mais silencieux, devant O’Hagan qui tentait de cacher son visage entre ses mains. Peu à peu, les larmes se tarirent, sa respiration retrouva un calme relatif, mais il ne bougea pas de sa position. Il n’était pas encore prêt. Forbes s’était accroupi face à lui et posa une main sur ses genoux.

— Il fallait que ça sorte, fils… Toute cette pression, ça allait vous rendre fou… Depuis que vous êtes là, vous vous êtes battu contre vents et marées, comme si toute cette histoire ne vous touchait pas. Vous n’êtes pas un super-homme. Je me fiche de savoir si vous êtes un héros. Vous avez survécu à Blackstone ? La belle affaire ! Et cela doit faire de vous un être invincible ? Vous aussi vous avez le droit d’appeler à l’aide… Vous n’avez cessé de m’écarter de votre chemin. Pourquoi devriez-vous obligatoirement réussir seul ? C’est comme avant-hier quand vous avez refusé mon aide alors qu’il était évident que cette chose vous avait mis dans un triste état. C’est de la fierté mal placée, fils. En quelques jours, vous avez perdu votre père, votre meilleure amie et vous avez failli perdre une jeune fille pour qui vous avez beaucoup d’affection. Ne le niez pas, le déni ne sert à rien… Une bonne fois pour toutes, ne repoussez pas la main que je vous tends…

Le visage rougi et ravagé, O’Hagan leva enfin la tête, le regard perdu.

— Kathleen ?

— Kathleen est en paix, j’en suis persuadé. Ce n’est pas elle qui a appelé ce matin. On n’a pas cherché à vous prévenir d’un danger, on voulait que vous découvriez la petite. C’était un avertissement. La personne qui a téléphoné savait pertinemment ce que vous alliez découvrir à l’étage. Ces salopards ont juste utilisé le nom de Kathleen parce qu’ils savaient que ça vous ferait réagir.

— Vous ne croyez donc pas non plus au suicide ?

— Cette note gribouillée et maladroite ?

— Elle s’est disputée violemment avec son petit ami hier soir.

— Et elle s’est précipitée dans vos bras.

— Il ne s’est rien passé.

— Peu importe, ça ne me regarde pas, mais ce n’est pas l’attitude d’une dépressive qui veut mettre fin à ses jours. Elle aurait pu se jeter sous les roues d’un train de la gare de Waverley et cela aurait été cent fois plus efficace. Vous l’avez dit vous-même, le manuscrit de votre père a disparu. On a cherché à se débarrasser d’elle et à vous faire porter le chapeau. Une fois de plus…

— Hier soir, j’étais à l’observatoire.

— Je sais puisque vous avez renvoyé mes hommes.

—… Il y avait cette voiture dans l’obscurité… Je suis prêt à parier que c’est la même voiture qui a renversé et tué Kathleen. Or, il ne restait que quatre personnes là-haut en cette fin de soirée : Mary et Alex, bien sûr, et ils sont partis ensemble dans la voiture d’Alex. Et il y avait aussi Rattray… Nous avons eu une joute verbale. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles Alex et Mary ont eu cette violente dispute. Plus tard, alors que j’étais resté seul dans l’obscurité, cette voiture s’est avancée vers moi. Elle m’aurait renversé si mon taxi n’était pas arrivé sur ces entre-faits.

— Et vous êtes persuadé que Rattray était derrière le volant ?

O’Hagan ne répondit pas. Aucune réponse n’était nécessaire. Le silence s’installa le temps que Forbes digère l’information.

— Nous avons trois pistes à éclaircir. Jusqu’à quel point Rattray est mêlé à cette histoire… Il va falloir marcher sur des œufs, il est admiré de beaucoup dans la société d’Édimbourg et à part vos intuitions nous n’avons rien de tangible. Ensuite, il faut découvrir ce qu’est véritablement ce monstre invisible qui s’en est pris à vous, certainement à Mary et encore plus certainement au professeur, à Jack et à notre victime de la galerie d’art. Enfin, il nous faut découvrir l’identité de cette femme qui s’est fait passer pour Kathleen. Je vais demander à mes hommes de retracer les appels téléphoniques. En retrouvant le lieu de l’appel, cela pourrait nous mettre sur une piste.

— Pour Rattray, j’aimerais qu’on nous trouve son extrait d’acte de naissance. Si la théorie de Mary est la bonne, il se pourrait qu’il soit né dans l’une des villes où se sont écrasés les sept météorites ces derniers jours. Je pencherais pour Strathmashie House, Sarclet ou Philstoun…

— J’aime quand vous redevenez rationnel, fils !

— Arrêtez de m’appeler fils ! Vous avez à peine une dizaine d’années de plus que moi !

— Pas en sagesse, O’Hagan ! Pas en sagesse !

Forbes lui sourit et se releva en lui tapotant le genou. Puis il lui tendit la main et l’aida à se relever.

— Sortons de cette chambre. Je vais donner des ordres pour poser les scellés, même si je suis sûr qu’on ne trouvera rien, comme d’habitude. Mais ça reste la procédure. J’appelle mes hommes pour distribuer les consignes de la journée. Ensuite, on file retrouver votre sœur pour voir ce qu’elle a découvert. Tant pis pour le manuscrit, on fera sans. Ça vous convient ?

O’Hagan hocha la tête. Il se sentait toujours aussi épuisé mais bien moins oppressé. Il remercia Forbes d’un regard. Heureusement qu’il était là. Sans lui, il se serait précipité chez Rattray et aurait peut-être tout gâché. Il prit la décision de se laisser guider par Forbes un moment, le temps d’y voir plus clair, de reprendre pied dans la réalité. Il soupira et s’apprêta à suivre Forbes alors qu’il sortait de la chambre, puis il se ravisa. Doucement, avec dégoût, il souleva le drap et trouva ce qu’il cherchait, le livre de Gwen. Il était taché du sang de Mary qui commençait à sécher et les pages collaient. Mais peu importait, il ne voulait pas le laisser là, il s’y raccrochait comme à une bouée en mer, en pleine tempête. Gwen ne lui en voulait pas. Elle avait même essayé de le prévenir. Elle était son ange, son ange gardien et elle le resterait toujours. Il fourra le livre dans la poche arrière de son jean et ressortit pour retrouver Forbes sur le palier, l’oreille collée à son portable pour joindre ses subordonnées à Saint Léonard. Quand il raccrocha, ils étaient dans la rue, devant la voiture du policier.

Le trajet jusqu’à l’hôtel d’Abigail fut assez court. Il était encore tôt et la circulation n’était pas encore intense. Ils se garèrent dans une rue adjacente. Quand ils pénétrèrent dans le hall, le carillon sonna huit heures. Le personnel de jour était déjà en place et les femmes de ménage passaient l’aspirateur ou astiquaient les vitres.

O’Hagan se présenta au réceptionniste qui lui répondit qu’il était attendu. Ils prirent l’ascenseur en silence et frappèrent à la porte de la suite d’Abi. Elle vint leur ouvrir en personne et se figea en voyant la mine de son frère.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Il s’est passé quelque chose de grave ? Tu as l’air bouleversé !

— Mary… C’est Mary…

— Mary ? Mais ne restez pas là… Entrez !

Elle s’écarta pour les laisser entrer et referma la porte derrière eux.

— Qui c’est Mary ?

— Mary Hamilton, une étudiante du professeur… J’étais avec elle quand la chose nous a attaqués dans l’appartement. Elle a réussi à décrypter plusieurs clés. Ils ont tenté de se débarrasser d’elle cette nuit. En faisant croire à un suicide… Dans ma chambre…

— Oh… Patrick… Je comprends que tu sois bouleversé… Mais venez, venez, je vais vous servir un verre et tu me raconteras tout ça. Calvin est dans le petit salon. Tu as apporté le manuscrit ?

— Ils l’ont volé. Il était dans la chambre.

— Tu dis ils ? Je croyais qu’il n’y avait que cette ombre ?

— Je crois que tous les membres de cet ordre se cachent derrière cette ombre. Une femme s’est fait passer pour Kathleen afin de m’avertir…

— Kathleen ? Kathleen Kennedy ? Ton amie qu’ils ont assassinée ? Ils ont osé ?

Calvin s’était levé pour les accueillir.

— Qui a osé quoi ?

Il leur serra la main et leur indiqua le canapé pour qu’ils s’y installent. Lui-même reprit place dans un fauteuil et Abigaïl vint s’asseoir sur l’accoudoir à ses côtés en passant un bras protecteur autour de ses épaules. Elle lui répéta rapidement ce qu’elle venait d’apprendre. Calvin écoutait attentivement alors qu’Abi se relevait pour leur servir à tous un verre de whisky. Elle tendit le premier verre à son frère.

— Tiens, bois ça, ça te fera du bien.

Puis reprenant place aux côtés de Calvin, elle lui demanda de lui expliquer en détail ce que cette Mary Hamilton avait à voir avec leur histoire. O’Hagan se plia à l’exercice, parfois épaulé par Forbes. Il y avait tant de détails. Il ne s’était pas rendu compte d’avoir amassé autant d’informations en si peu de temps. Il se perdit dans son récit, revint en arrière pour clarifier son histoire et enfin, il en arriva à ses dernières découvertes et à la théorie de Mary concernant les météorites et les sept églises de l’Évangile. Abi, Calvin et même Forbes écoutaient religieusement, posant quelques questions lorsqu’ils le jugeaient nécessaire. Arrivé au bout de son récit, O’Hagan se sentit vidé, mais également plus léger, comme si le fait de tout raconter à quelqu’un le libérait un peu de son fardeau. À présent, les trois autres personnes assises dans cette salle en savaient autant que lui. Il se souvint de ce soir, un an plus tôt, où les six compagnons de la légende s’étaient enfin trouvés. Il avait l’impression que les pièces d’un immense puzzle se mettaient enfin en place. Aujourd’hui, la même impression l’effleura. Il était écrit qu’ils se retrouvent et s’entraident. Mais quels sacrifices les attendaient cette fois ?

Quand il se tut, ils gardèrent un instant le silence, comme s’ils assimilaient les informations, les sous-pesaient, les digéraient. Ce fut Abi qui brisa cette trêve artificielle.

— Pourquoi es-tu aussi persuadé que Rattray a quelque chose à voir dans cette histoire ? Tu n’as que ton antipathie envers lui, un regard interprété au cimetière et votre joute verbale à l’observatoire.

— J’ai vu que tu avais l’air assez proche de lui, tu le connais mieux que moi, qu’est-ce que tu en penses ?

— Il a toujours été d’une grande aide. C’est lui qui s’est occupé de toutes les démarches pour les funérailles de papa et il l’a toujours soutenu auprès de la direction de l’université, même lorsqu’ils cherchaient à se débarrasser de lui après son coup d’éclat publicitaire l’année dernière.

— Ce qui pourrait s’expliquer s’il fait partie de l’Ordre. McLean en faisant partie aussi, il ne faisait que protéger l’intérêt du groupe en protégeant un de ses membres…

— Pour le faire assassiner par la suite ?

— Pourquoi pas, s’il a jugé que le professeur devenait un danger pour sa communauté.

Abi ne répondit pas et jeta un regard nerveux en direction de Calvin avant de reporter son attention sur O’Hagan et Forbes.

— Je ne suis pas persuadée que tu aies raison, c’est un homme que j’ai toujours apprécié, et… ça ne correspond pas vraiment aux informations que Calvin a réussi à dénicher.

O’Hagan regarda Calvin d’un air interrogateur et impatient. Le journaliste avait l’air épuisé mais content de lui. O’Hagan remarqua pour la première fois sa chemise fripée et les yeux rougis par le manque de sommeil. Comme il voyait que le journaliste hésitait, il l’encouragea.

— Calvin ?

— Je… J’ai… Je n’ai rien de certain pour l’instant. Juste des rumeurs. Je voulais simplement jeter un coup d’œil dans le manuscrit parce qu’Abi m’avait dit que son père y avait dissimulé une carte. Une carte de la ville où six points distincts étaient entourés en rouge.

— Je l’ai vue, cette carte ! Mais elle n’était pas dans le manuscrit. Elle était au milieu d’autres papiers, elle désignait les différents cimetières dans lesquels un homonyme du professeur y était enterré. Il y avait un septième point. Entouré en vert. C’était le cimetière de Morton Hall. Là où ont été déposées les cendres du professeur…

— Cette carte indiquait bien sept cimetières ?

— Oui, j’en suis certain. Je m’étais même dit que c’était trop étrange pour une coïncidence et j’étais prêt à creuser cette question avant que les derniers événements ne m’en écartent.

Abi posa une main sur l’épaule de Calvin.

— Chéri, tu devrais peut-être commencer par le début, non ?

— Oui, tu as raison. Quand Abi est rentrée hier matin, elle m’a expliqué votre histoire et vos doutes sur une organisation secrète. J’étais d’accord avec Abi sur le fait que si une organisation secrète existait à Édimbourg, seule une autre organisation qui œuvrait dans l’ombre pouvait être au courant. Ce n’est un mystère pour personne, la franc-maçonnerie a une forte implantation dans la capitale. Il y a cinq ans, alors que je travaillais sur un papier traitant de corruption au cœur même de la prestigieuse école de droit de Londres, j’ai fait la connaissance d’un personnage étonnant qui s’est révélé faire partie d’une loge maçonnique. Quelqu’un d’une intelligence et d’une finesse exceptionnelles et j’ai eu la chance que mon admiration soit payée en retour par une affection grandissante. Il est devenu une sorte de protecteur, d’informateur non officiel. Bref, tout ça pour dire qu’il était la personne rêvée pour entrer en contact avec un représentant d’une loge à Édimbourg. Nous avons également eu la chance que toute cette littérature autour des organisations secrètes ait poussé ces dernières années les francs-maçons à plus de transparence. En moins de deux heures, j’obtins un rendez-vous dans la cathédrale Saint Giles. L’homme était assis sur un banc. Il n’a rien dit, il ne m’a même pas regardé. Il m’a juste tendu une enveloppe. Son annulaire portait effectivement la chevalière ornée du compas de la loge. Il s’est levé et est parti sans se retourner… J’ai ouvert l’enveloppe, il n’y avait que ça…

Calvin tendit un papier à O’Hagan sur lequel était imprimée une seule et unique phrase : L’ombre du dragon plane sur les tombes des McLean.

Abi se leva et vint s’asseoir sur le canapé près de son frère.

— Lorsque Calvin est revenu avec ce papier, je suis retournée au columbarium sur la stèle de papa. J’avais le pressentiment que cette phrase était plus qu’une autre clé. La dernière fois, je n’y étais pas restée assez longtemps pour le remarquer. En bas, à droite de la stèle, j’ai trouvé ce symbole…

O’Hagan regarda Abi tandis qu’elle dessinait au crayon une forme en dessous de la phrase. Il avait déjà vu cette forme.

— Le dragon de Mary…

— Tu connais ce dessin ?

— C’est exactement l’idéogramme que le professeur avait découvert représentant un dragon. C’est également la forme dessinée par la chute des météorites.

— C’est la raison pour laquelle je voulais cette carte, Patrick. Je suis persuadée que si nous traçons cette forme au-dessus des sept points repérés sur la carte, il y aura de nouveau correspondance. Mon père avait entouré les lieux où six William McLean avaient été enterrés avant lui. Il savait qu’il serait le septième…

— Mais pourquoi cette disposition géographique serait-elle une information capitale ? La forme correspond, bien ! Et alors ?

— En dessous de l’idéogramme, j’ai trouvé cette série de chiffres…

Abi les recopia de mémoire. O’Hagan était de plus en plus perplexe.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des coordonnées, latitude et longitude. Deux points par lesquels passe une droite. Nous l’avons compris lorsque nous sommes allés au cimetière de Greyfriars. Je connaissais cette tombe depuis que j’étais toute petite. Après tout, papa vivait juste à côté. Le cimetière était devenu mon terrain de jeu favori. Mais voir le nom de mon père gravé dans le marbre m’avait toujours terrifiée… Là-bas, j’ai trouvé le même idéogramme avec d’autres coordonnées. Quand les lignes se sont croisées, nous étions persuadés d’avoir trouvé l’entrée de leur antre. Mais il ne s’agissait là que d’un terrain vague. Alors je suis allée voir la troisième tombe dont je connaissais l’existence…

— Au cimetière du vieux Calton ?

— Oui, c’est ça… Mais cette fois, les lignes ne se croisaient pas au même endroit.

— Ce qui veut dire ?

— Je n’en sais rien encore, je ne me souviens plus des noms des quatre autres cimetières. C’est pour ça que j’avais besoin de la carte.

— Et vous êtes sûrs en ce qui concerne les coordonnées ? Les chiffres ne pourraient pas traduire autre chose ?

— Si tu as une autre idée ?

Forbes, pour la première fois depuis un bon moment se manifesta.

— Si vous savez que les sept points sont censés se trouver sur cette silhouette, on devrait pouvoir les retrouver facilement, non ?

Calvin se leva pour prendre une carte de la ville et la déplier sur la table basse.

— En tout cas, ça vaut la peine d’essayer.

Ils se regroupèrent autour de la carte et Calvin dessina aussi précisément qu’il put la forme du dragon en passant par les trois points qu’ils connaissaient déjà. Bientôt, le doute s’évapora. La figure passait bien au travers de trois autres cimetières, Warriston au nord et Dalry et Dean à l’ouest. Seul le dernier point les laissa dubitatifs. Il désignait le palais royal de Holyrood.

— Il n’y a pourtant pas de cimetière là-bas ?

— Mais il y a l’abbaye. Il y a des tombes dans une abbaye…

— Et on y trouverait la tombe d’un McLean ?

— Essayons de voir les autres. Nous terminerons par là. Et qui sait ? Peut-être n’aurons-nous même pas besoin d’y aller si nous comprenons ce que ces lignes désignent ?

Abi avait tellement l’air convaincue qu’O’Hagan accepta de suivre son hypothèse. Après tout que risquaient-ils ?

Ils s’embarquèrent donc dans leur quête, allant de cimetière en cimetière. S’y rendre n’était pas le plus difficile. Trouver la tombe d’un William McLean le fut plus. Même en quadrillant le périmètre, ils perdirent une bonne partie de la journée, perdant courage et confiance, parfois allant jusqu’à devoir rechercher dans le cadastre une tombe dont le nom s’était effacé avec le temps. Heureusement, l’idéogramme et les coordonnées avaient été protégés des intempéries par la terre sous laquelle ils se trouvaient.

Tandis que Calvin effectuait les calculs permettant de relier les points indiqués, Forbes avait téléphoné à ses hommes pour savoir s’ils avaient finalement pu tracer l’appel de celle qui s’était fait passer pour Kathleen Kennedy. Mais il s’agissait d’une cabine téléphonique au milieu du parc de West Princes Street. Cet appel avait pu être passé par n’importe qui.

Il appela également l’hôpital pour prendre des nouvelles de Mary. Son état était stationnaire. Ses jours n’étaient plus en danger, mais elle n’avait toujours pas repris connaissance.

Cette nouvelle soulagea tout de même O’Hagan qui put se concentrer plus facilement sur ce qu’ils étaient en train de faire. Il regarda Calvin tracer des lignes sur la carte qu’ils avaient emportée avec eux et posée sur le capot de la voiture. Les lignes ne pouvaient pas se rejoindre en un seul point car elles définissaient une tout autre figure.

— C’est un pentagramme, non ?

Personne ne répondit. Ils savaient qu’O’Hagan avait raison. La sixième ligne passait au cœur du pentagone qui se dessinait au cœur de l’étoile aux branches inversées. Forbes posa la question que tous avaient sur les lèvres.

— Un pentagramme ? C’est démoniaque, ça, non ? C’est en rapport avec la sorcellerie, non ?

— Ça dépend. À l’endroit, c’est un symbole protecteur. Mais ici, il est bien à l’envers…

— Et cette ligne ?

— Elle désigne au millimètre près le Royal Mile. M’est avis que les dernières coordonnées indiqueront une ligne dont le croisement marquera le lieu de rencontre de l’ordre.

O’Hagan s’approcha de Calvin pour suivre son raisonnement.

— Alors, depuis toujours nous étions juste à côté ?

Ce fut Abi qui répondit.

— C’est fort possible. La vieille ville a été reconstruite sur la ville médiévale après une épidémie de peste, je crois. Ils n’ont même pas pris la peine de démolir, ils ont tout simplement reconstruit par-dessus. Il y a des tronçons de rue entiers qui sont encore debout. D’ailleurs, les touristes peuvent visiter Mary King’s Close. Mais c’est tout un labyrinthe de souterrains qui existe là-dessous. Il pourrait très bien s’y trouver…

— Ça serait logique. Mais pour trouver l’endroit exact, il nous faut les dernières coordonnées.

— Ce qui veut dire que nous devons tout de même aller jusqu’à l’abbaye de Holyrood.

— À cette heure-ci, ça va être fermé.

O’Hagan n’avait pas remarqué qu’il était bien plus de six heures du soir. La journée était passée en un éclair. S’ils ne pouvaient pas entrer dans l’abbaye ce soir, cela voudrait dire qu’il passerait une nuit infernale à se demander où pouvait bien se trouver l’entrée de ce maudit endroit. Mais Forbes eut pitié de lui et décrocha son téléphone. Moins de dix minutes plus tard, ils obtenaient un passe-droit particulier. Un guide viendrait spécialement leur ouvrir les portes.

— Encore une chance que la reine n’ait pas décidé de nous rendre une petite visite car mon autorité n’aurait pas pesé bien lourd.

Ils se trouvaient au cimetière de Dalry et durent composer avec le flot des voitures de touristes rentrant à leur hôtel en banlieue et ceux qui se rendaient au centre pour le spectacle du Tattoo du soir. Même en contournant la vieille ville, ils mirent presque une heure avant d’arriver près du palais et ils se garèrent devant le nouveau parlement.

Le jour commençait à décliner lorsqu’ils pénétrèrent au cœur des ruines de la mélancolique abbaye. Le ciel teinté d’orange et de rose illuminait encore assez pour qu’ils n’aient pas besoin de lampe torche, mais baignait l’endroit d’une teinte tendre qui accentuait la résonance émotive des lieux. Pas étonnant qu’elle ait inspiré les plus grands poètes. Ils s’arrêtèrent un instant sur le seuil, frissonnants et intimidés. Puis ils se rappelèrent la raison pour laquelle ils se trouvaient là. Ils se séparèrent sous les yeux du garde et marchèrent de tombe en tombe. Ils contournèrent celle de la comtesse de Cassilis, seule érigée au centre en un sarcophage, lurent le nom des Mackenzie, des Fraser, mais aucun William McLean. S’étaient-ils trompés ? Y avait-il un autre cimetière aux alentours ? O’Hagan commençait à perdre patience et sentait la fatigue lui peser à nouveau sur les épaules quand Abi les interpella. Elle l’avait trouvée dans une petite chapelle sombre, c’était bien la stèle d’un William McLean et l’idéogramme s’y trouvait également, mais il n’y avait aucune coordonnée. Ils pestèrent tous de rage. Ils ne pouvaient pas échouer si près !

— Attendez, s’écria Abi. Je crois qu’il y a autre chose d’écrit. Écartez-vous, je ne vois rien, donnez-moi de la lumière !

Effectivement, autre chose était bien gravé dans la pierre. Une nouvelle phrase, une nouvelle énigme.

Entre l’endroit où l’on brûle les sorcières et les sommets du pouvoir, un dragon en garde l’entrée.

Abi semblait réfléchir à toute vitesse.

— L’endroit où on brûlait les sorcières, c’est la Mercat Cross, près de la cathédrale… Les sommets du pouvoir… Ça ne peut pas être ici, nous sommes en bas de la colline. C’est forcément le château médiéval… L’entrée se trouve là-haut.

Elle leva les yeux vers O’Hagan. Tous deux savaient ce que cela voulait dire. Ils connaissaient les dangers que cela impliquait, mais cela voulait également dire qu’ils allaient enfin obtenir des réponses à leurs questions. Ils quittèrent précipitamment les lieux et remontèrent la rue au pas de course, suivis de Calvin et Forbes. Au fur et à mesure qu’ils s’approchaient de la cathédrale, la foule se faisait plus dense. À la hauteur de la Mercat Cross, ils s’arrêtèrent. L’indice ne précisait pas si l’entrée se trouvait sur la gauche ou sur la droite. Ils ne savaient même pas s’ils allaient pouvoir percevoir l’idéogramme du dragon avec toute cette foule amassée là. Tous se dirigeaient vers le château où la file des touristes attendant l’heure du spectacle s’allongeait de plus en plus.

Le cœur battant, O’Hagan regardait frénétiquement autour de lui, poussant sans ménagement ceux qui lui barraient le chemin. Puis il s’arrêta net, figé, le regard en l’air. Il venait de trouver son Graal. Il cherchait une gravure et ce fut une sculpture de cuivre recouverte de vert-de-gris qui s’imposa à lui, le narguant de sa taille immense. Elle avait toujours été là, tellement évidente devant ses yeux, désignant l’entrée d’une ruelle s’appelant Wardrop’s Close. Il était passé plusieurs fois devant et jusqu’à présent, il avait toujours été aveugle. Le dragon déployait ses ailes devant lui dans l’encadrement de l’entrée de la ruelle.

— J’ai trouvé ! C’est là !

Ils le rejoignirent et s’immobilisèrent, également impressionnés, comme si la sculpture allait prendre vie. Puis Abi saisit O’Hagan par la main, ce qui eut pour effet de le ramener sur terre. Ils ne dirent pas un mot, mais fendirent la foule pour rejoindre la ruelle. Il y faisait sombre et cela ressemblait à un de ces coupe-gorges où on s’attendait à trouver des criminels en série dans le genre de Burke et Hare qui avaient terrorisé la ville au 19e siècle et inspiré le Mr Hyde de Stevenson. La ruelle ne débouchait sur rien, excepté une porte, une unique porte au-dessus de laquelle on pouvait lire en lettres peintes presque effacées : Université d’Édimbourg. O’Hagan sourit. L’étau se refermait autour de Rattray. Forbes s’avança et testa la poignée de la porte.

— Ce sont d’anciens logements de l’Université. Ils ont été déclarés vétustes à la fin des années 50, mais aucuns travaux de réhabilitation n’ont été entrepris et l’université a toujours refusé de s’en séparer…

— Comme par hasard !

— La porte est fermée. Il me faudra au moins 48 heures pour obtenir un mandat.

— Je n’attendrai pas aussi longtemps.

O’Hagan recula et donna un coup d’épaule dans la porte. Forbes tenta d’objecter mais il savait que c’était peine perdue. La porte résista. Une fois, deux fois, trois fois. Il entendit un craquement et à la cinquième tentative, elle céda.

Ils se resserrèrent devant la porte béante. Devant eux, un étroit corridor qui menait à un escalier. En haut des marches, une lueur. Quelqu’un était là et n’avait certainement pas manqué le vacarme qu’ils venaient de faire. Il ne semblait pas y avoir d’autre issue. Qui que ce soit, toute retraite lui était impossible. O’Hagan regretta de ne pas avoir pris son arme. Il ne se souvenait même plus où elle était passée. L’avait-il laissée à l’hôtel ou chez le professeur ? L’avait-il égarée ? Il crevait d’envie de demander la sienne à Forbes, mais c’était lui le seul à avoir autorité dans toute cette histoire. O’Hagan, ravalant sa fierté, le laissa passer devant. Il avança ensuite, suivi de Calvin et Abi qui fermait la marche. Les marches grincèrent sous leur poids, malgré leurs précautions. Arrivés sur le palier, ils retinrent leur souffle. La porte entrouverte ne laissait percevoir qu’une infime partie de la pièce. Forbes et O’Hagan se placèrent de chaque côté. O’Hagan poussa doucement le battant tandis que Forbes s’apprêtait à mettre en joue en cas de danger. La porte grinça sur ses gonds et s’ouvrit sur une pièce de taille relativement moyenne, un salon qui pouvait contenir tout au plus une dizaine de personnes. Elle était vide… En apparence. Juste devant eux, faisant face à la cheminée qui se trouvait au fond de la pièce, était disposé un confortable fauteuil à haut dossier. Une voix désincarnée s’en éleva, semblant suivre les volutes de fumée d’un cigare.

— J’ai failli attendre…

Le bras tenant le cigare encore rougeoyant apparut sur le côté droit, puis disparut à nouveau alors que la silhouette s’extirpait élégamment du fauteuil. O’Hagan ne fut pas surpris. Il fut même heureux de ne pas être seul. D’autres pouvaient enfin témoigner qu’il n’était pas fou.

— Rattray !

— Si vous pouviez ne pas oublier le professeur, inspecteur. On ne vous apprend donc pas la politesse dans la police ?

— Vous allez devoir nous suivre. Vous avez à répondre à bon nombre de questions.

— Quelles réponses pourrais-je vous apporter que vous ne sachiez déjà ? Bonjour Abigaïl. Les liens familiaux se resserrent à ce que je vois.

— Vous saviez déjà tout. Vous saviez pour moi, pour elle…

— Je savais tout ce que le professeur voulait bien partager.

— Et vous l’avez fait tuer ! Vous pensez avoir pouvoir de vie ou de mort sur tout le monde ! Comme pour Jack, comme pour Kathleen, comme pour Mary ! Est-ce ça d’être le Pendragon ? Utiliser son influence de manière despotique ?

— Le Pendragon ? Vous pensez que je suis le Pendragon ?

Rattray éclata de rire.

— Mon cher Patrick… Je ne suis aucunement le Pendragon ! Le Pendragon était votre père !

— Menteur !

Abi, tremblante et le visage en larmes s’était avancée.

— Vous ! C’est vous ! Vous avez tué mon père et vous voulez salir son nom !

— Le professeur était mon maître et je n’ai tué personne. Sinon, pourquoi vous aurais-je attendus calmement ici ? Me croyez-vous assez stupide pour me dévoiler devant vous si j’avais la moindre part de culpabilité dans cette affaire ?

— Alors, qui l’a tué ?

Rattray posa un regard reptilien sur Abi qui venait de hurler sa question et lui sourit froidement.

— Pourquoi ne pas demander à Janus ?

O’Hagan passa un bras protecteur autour des épaules de sa sœur.

— Qui est Janus ?

— Janus est la personne qui nous maîtrise tous, O’Hagan. Même le Pendragon la craint. Moi-même je sais ce dont cette personne est capable… Elle maîtrise l’ombre !

— L’ombre ? Qui est-elle ? Comment la combattre ?

Les yeux de Rattray s’agrandirent alors que son regard se posait par-dessus l’épaule d’O’Hagan et il recula d’effroi. O’Hagan, Forbes et Abi se retournèrent d’un seul mouvement pour faire face à Calvin qui était resté derrière. Sur son visage terriblement pâle se traduisait l’incompréhension. Ils baissèrent tous ensemble les yeux vers sa poitrine et là, devant leurs yeux ébahis, une main sombre lui avait transpercé la poitrine et tenait en son poing son cœur sanguinolent et palpitant encore faiblement. Il s’effondra quand l’ombre retira son bras puissant et jeta à leurs pieds le cœur du pauvre Calvin. Abi hurla de terreur et tous reculèrent. O’Hagan se retourna juste à temps pour voir Rattray disparaître par une porte dérobée à l’intérieur du manteau de la cheminée. Il ne pouvait pas le laisser filer comme ça, mais il ne pouvait pas non plus abandonner Abi et Forbes, seuls devant cette chose qui commençait déjà à avancer vers eux. Abi, comme pétrifiée, ne quittait pas des yeux la dépouille de Calvin. Toute retraite leur était impossible, l’ombre leur barrait le chemin et disparaissait et réapparaissait sans cesse selon qu’elle s’approchait ou s’éloignait d’une source de lumière.

O’Hagan attrapa le bras d’Abi et ordonna à Forbes de le suivre. Alors qu’ils reculaient vers la porte dérobée, l’ombre les suivit. S’ils ne réagissaient pas plus vite, O’Hagan avait la conviction que cette fois, l’ombre leur réglerait leur compte. La porte donnait sur un escalier en colimaçon qui s’enfonçait toujours plus bas. Forbes traînait derrière, son arme à la main. O’Hagan le supplia de les rejoindre. Son arme ne pourrait rien contre cette chose. Ils s’enfoncèrent toujours plus. En bas, les pas de Rattray résonnaient. Jusqu’où cela descendait-il ? Ils étaient maintenant bien au-dessous du niveau de la rue et l’escalier semblait sans fin. Les souterrains… Les souterrains de la ville. L’ordre était si ancien qu’il avait certainement établi tout un réseau de fuites possibles dans ces souterrains… Ils allaient perdre Rattray…

Enfin, l’escalier arriva à sa fin. Ils débouchèrent sur une sorte de rue souterraine. Au centre, on devinait encore dans l’obscurité la rigole d’écoulement des pluies et ordures. On devinait encore çà et là des échoppes, des maisons de tisserands. Sur leur gauche, à moins de cent mètres, il y avait une échelle métallique. À la verticale, une grille et les bruits de la rue. Au loin, on pouvait percevoir les bruits de cornemuse. Le spectacle venait de commencer. À droite, O’Hagan perçut les bruits de pas de Rattray qui s’éloignait. Que faire ? S’échapper et le laisser filer ? Et l’ombre ? Était-elle toujours à leur poursuite ? Et si c’était le cas, était-elle encore loin ? Il ne pouvait plus se permettre d’hésiter.

— Forbes ! Emmenez Abi ! Montez à cette échelle et allez la mettre à l’abri ! Moi je poursuis Rattray !

— Ne faites pas l’idiot ! Il se dirige vers le château ! Il n’y a aucune issue ! Si cette chose vous pourchasse, vous allez vous retrouver dans un cul-de-sac ! Venez avec nous !

— Rattray n’est pas un imbécile ! S’il va par-là c’est qu’il connaît le moyen de s’en échapper ! Allez-y ! Nous n’avons plus le temps !

O’Hagan les poussa vers l’échelle et partit dans la direction opposée. Il tourna la tête juste le temps de voir que Forbes lui obéissait enfin et poussait Abi devant lui pour grimper à la surface. Il s’immobilisa soudain, le souffle court. La chose venait d’apparaître, plus sombre que jamais et semblait regarder en direction de Forbes et sa sœur. Sans réfléchir, il l’interpella. Elle se retourna vers lui, baissa la tête comme un taureau prêt à charger et avança d’un air déterminé, sans se presser, comme si elle savait déjà qu’O’Hagan ne pourrait pas lui échapper. Cette vision le glaça d’effroi. Il pria pour que Rattray ait une solution pour sortir de là et se mit à courir en direction du château. La pente était ascendante et courir faisait ressurgir la douleur intense dans sa jambe. Mais il ne pouvait pas s’octroyer le luxe de céder à la douleur. S’il s’arrêtait cela lui coûterait certainement la vie et il ne pouvait s’empêcher de revoir les yeux vides de Calvin alors que son cœur s’arrêtait de battre en dehors de sa poitrine.

Plus vite, plus vite, toujours plus vite. Combien de temps pourrait-il tenir ainsi ? Il ne se retourna plus. Il savait que l’ombre serait derrière lui quoi qu’il arrive et il ne pouvait pas se permettre de perdre ne serait-ce qu’une seconde.

Il faisait très sombre et il voyait à peine où il mettait les pieds, mais il entendait toujours Rattray au loin. Enfin, un bruit métallique, une porte aux gonds rouillés qui grince sur son axe. O’Hagan remercia le ciel. Il y avait bien une issue.

La rue bifurqua sur la gauche et au bout, il aperçut un rayon de lumière. L’issue n’était qu’à quelques mètres. Un dernier effort et il passa la porte. Sans prendre le temps de réfléchir, il la referma derrière lui dans un ultime effort. Puis, reprenant son souffle, il se rendit compte que s’il s’agissait là d’un spectre, il passerait au travers de la porte aussi facilement que dans du beurre. Cherchant toujours son souffle, il recula et trouva un escalier de pierre. Rattray était certainement passé par-là. Il monta les marches quatre à quatre en ayant l’impression qu’une lame s’enfonçait toujours plus profondément dans la chair de sa cuisse. Mais la douleur n’était rien comparée à la peur de ce qui le poursuivait et la colère qui le poussait à rattraper Rattray.

Il monta les dernières marches et surgit à la surface comme un diable qui sort de sa boîte. Il eut soudain l’impression de perdre ses sens. La lumière était si aveuglante qu’un voile blanc l’empêcha de voir où il se trouvait et la musique était si assourdissante qu’il n’entendit plus rien d’autre que la plainte des cornemuses.

Une voix résonna dans les haut-parleurs. Le commentateur présentait les différents escadrons qui défilaient devant les yeux émerveillés des spectateurs venus du monde entier. O’Hagan retrouva peu à peu la vue et leva la tête. Au-dessus de lui se trouvait l’imposante statue de Robert Le Bruce. Il se trouvait dans les douves du château et sur le pont-levis défilaient les soldats en kilt jouant de différents instruments. À l’autre extrémité, Rattray montait déjà les dernières marches qui le sortaient de là.

— Rattray !

Sa voix se perdit dans les accords des cuivres. Il reprit sa course et grimpa lui aussi les marches qui le ramenèrent à la hauteur de l’esplanade. Il se retrouva sous les gradins de droite. Une foule de danseurs attendait le prochain numéro en babillant un dialecte qui lui était inconnu. Il les bouscula pour passer, essayant de ne pas perdre Rattray de vue. Les militaires en faction, responsables de la sécurité perçurent rapidement leur manège et s’interposèrent. Rattray passa de justesse en s’échappant dans un des escaliers métalliques, mais O’Hagan vit qu’il ne pourrait pas le suivre. Il sortit son badge et hurla aussi fort qu’il put.

— Police ! Arrêtez cet homme ! C’est un dangereux criminel ! Arrêtez-le !

Les militaires furent surpris, assez longtemps pour le laisser passer. Il vit l’un d’eux porter la main à son talkie-walkie, certainement pour demander à son supérieur ce qu’il devait faire.

Il déboucha sur les gradins, en pleine lumière. Il avait perdu Rattray. Il se retourna dans tous les sens. Les militaires postés à mi-hauteur portèrent la main à leur arme de dissuasion. L’un d’eux, un immense homme à la peau d’ébène et au regard autoritaire, s’approcha d’O’Hagan.

— Monsieur, je vais vous demander de me suivre. Vous perturbez la représentation.

O’Hagan reprit son souffle autant qu’il le put et montra brièvement son badge, assez pour que le soldat comprenne qu’il était de la police mais pas suffisamment longtemps pour qu’il voie qu’il était d’Inverness.

— Inspecteur O’Hagan ! Un dangereux criminel vient de faire irruption parmi la foule ! Je dois l’arrêter !

— Est-il armé ?

O’Hagan eut des scrupules à mentir mais il ne voulait pas que Rattray lui échappe.

— Rien n’est certain, mais c’est fort probable !

Les spectateurs situés à côté poussèrent des cris d’effroi et d’excitation. L’action n’était plus sur l’esplanade, elle était au cœur de la foule.

Où était donc passé ce foutu Rattray ? Il était inconcevable que personne ne l’ait vu. Il tournoya, cherchant un visage familier, une silhouette. Il ne pensait plus à l’ombre. Elle n’attaquerait pas en pleine lumière devant autant de témoins.

Le soldat à qui il venait de parler passa l’information à ses camarades et partout O’Hagan vit apparaître des militaires pour quadriller la foule. La rumeur se propagea au milieu des spectateurs comme une vague et bientôt le brouhaha entra en compétition avec la musique. Dans la tribune officielle, on se demandait ce qui se passait. Le maire, les généraux et les invités de marque se levèrent et disparurent, encadrés par des soldats, ce qui eut pour effet d’inquiéter encore plus la foule.

Certaines personnes cherchèrent à se lever et les soldats durent user de diplomatie et de fermeté pour éviter un mouvement de panique.

Ce fut au milieu de ce remue-ménage qu’O’Hagan reconnut Rattray qui se dirigeait vers le sommet des gradins. Il se lança à sa poursuite, n’écoutant pas les mises en garde des soldats.

Arrivé en haut, Rattray grimpa pour atteindre la passerelle où était situé l’éclairage. Ses pas résonnèrent au-dessus de la tête des spectateurs alors qu’il faisait le tour. Il passa au-dessus de la tribune officielle. Un technicien tenta de lui barrer le chemin mais Rattray lui décocha une droite qui le laissa sonné.

O’Hagan gagnait du terrain sur lui. Ils se retrouvèrent bientôt sur la passerelle opposée. En bas, la falaise promettait une chute de plusieurs dizaines de mètres. O’Hagan eut un instant de vertige mais sa détermination fit passer le malaise. Surtout Rattray s’était enfin arrêté. Devant lui, il n’y avait aucune fuite possible. Rattray était tombé dans son propre piège, la passerelle débouchait dans le vide après une dernière barrière de sécurité.

O’Hagan s’avança doucement. Il ne voulait pas que Rattray se jette dans le vide par désespoir.

— Soyez raisonnable ! Venez avec moi !

— Je ne peux pas ! Je ne peux plus ! Elle sait ! Elle sait que je sais !

— Vous pouvez mettre fin à tout ça en me disant la vérité !

Rattray éclata d’un rire désabusé.

— Vous n’avez donc rien compris !

Derrière O’Hagan, un craquement sonore fit trembler la passerelle et la foule hurla. Il se retourna. Un immense trépied où étaient accrochée une bonne dizaine de projecteurs venait d’être plié en deux comme s’il n’avait pas été plus solide qu’un brin de paille. Deux projecteurs se décrochèrent et vinrent s’écraser en contrebas sur les spectateurs. Les gerbes d’étincelles enflammèrent les vêtements et la panique se répandit comme une traînée de poudre. La situation fut vite hors de contrôle et les soldats durent battre en retraite devant la masse déchaînée et affolée. La structure entière des gradins s’ébranla et l’incendie se propagea. Des victimes hurlaient et O’Hagan regardait de son perchoir, impuissant.

— Vous voyez ! C’est elle !

O’Hagan ne comprenait pas ce qu’il voulait dire, jusqu’au moment où il la vit, s’avançant vers un autre trépied qu’elle plia avec autant de facilité, créant encore plus de panique. Puis elle se retourna vers eux et avança sans flancher.

— Rattray ! Arrêtez-la !

— Je ne peux pas !

— Arrêtez-la ou je vous jure que vous serez poursuivi pour chaque victime !

— Je ne peux pas ! Je vous dis que je n’ai aucun pouvoir sur cette chose ! Janus ! C’est Janus qui la contrôle ! Je suis devenu trop dangereux !

O’Hagan se retourna, l’ombre avait disparu, il y avait trop de lumière là où il était et les flammes commençaient à s’élever, créant un brasier qui rendait l’atmosphère insupportable. Le feu avait atteint les bâches en plastique et l’odeur était suffocante, sans compter les corps des spectateurs prisonniers des flammes ou piétinés par ceux qui voulaient s’échapper.

Il ne comprit pas d’où venait le coup qu’il reçut à la mâchoire. Il sentit juste que ses pieds perdaient le contact avec le sol, son corps bascula par-dessus la rambarde et tomba dans le vide. Il eut juste le temps de se rattraper de la main droite, pendu au-dessus de la falaise. Il eut l’impression que son épaule s’était disloquée et il hurla mais pour rien au monde il ne lâcherait. Il tenta d’agripper la rambarde avec son autre main et ce fut là qu’il la vit, passer devant lui. Il crut un instant qu’elle allait le forcer à lâcher prise, mais elle passa sans même le regarder, droit vers Rattray qu’O’Hagan entendit supplier.

— Non, Non, NON ! Je vous en prie ! Je lui ai toujours été fidèle ! Je l’ai toujours protégée ! Non ! NON ! Pitié ! PITIÉÉÉÉÉÉ !

O’Hagan vit Rattray passer par-dessus la balustrade et tomber dans le vide en hurlant hystériquement. Il ne vit pas le corps s’écraser mais jamais il n’en oublierait le bruit caractéristique. En tout cas, pendant les quelques instants qui lui restaient à vivre. Sa main tremblait, il allait bientôt lâcher prise. Et s’il ne le faisait pas, l’ombre allait s’occuper de lui par la suite.

Une forme sombre surgit. Il eut si peur qu’il faillit lâcher prise, mais une main solide se referma autour de son poignet et un visage ami apparut. Il avait cru que c’était l’ombre mais ce n’était que ce grand soldat qu’il avait rencontré peu de temps auparavant. Il avait le visage calme d’un homme habitué aux situations de crise.

— Donnez-moi votre autre main que je vous remonte !

— Attention ! L’ombre est toujours là !

— Il n’y a personne ici ! Donnez-moi votre main !

— Vous ne pouvez pas la voir !

— Et vous, faites-moi confiance ! Votre main !

O’Hagan obéit et le soldat le remonta avec une facilité déconcertante, le laissant reprendre ses esprits, pantelant, sur la balustrade. En dessous, la vision était dantesque. Le feu s’était propagé à une vitesse surnaturelle et les soldats donnaient un coup de main aux pompiers pour éteindre le brasier.

— Il faut sortir de là ! Nous avons fait évacuer les spectateurs. En tout cas, ceux qui n’ont pas été piégés par les flammes ! La charpente métallique menace de céder à tout instant, venez !

O’Hagan s’attendait à tout moment de voir apparaître l’ombre dans un recoin, mais il ne vit rien. Se pouvait-il que Rattray ait eu raison ? Depuis le début, elle ne voulait que lui. O’Hagan n’était qu’un obstacle sur son chemin, ce qu’elle voulait, c’était Rattray.

Il obéit et suivit le soldat. L’air était irrespirable. Ils trouvèrent vite la sortie où tous se bousculaient. Il passa sous l’arche de pierre et se retourna. Au-dessus des structures s’élevaient les flammes. Une vision d’Apocalypse. La première trompette venait de sonner. En ces jours-là, les hommes chercheront la mort et ils ne la trouveront pas ; ils désireront mourir et la mort fuira loin d’eux. Mais la mort avait bien été au rendez-vous ce soir-là et c’était lui qui lui avait ouvert la porte.

XIV

Non, non, non, non… Ça ne tient pas la route !

Seul, assis à une table si basse qu’il ne pouvait pas glisser ses genoux dessous, O’Hagan gribouillait dans tous les sens sur une feuille de papier chiffonnée et rayait ce qu’il venait d’y écrire d’un geste rageur.

Après avoir été sauvé de l’incendie, il s’était retrouvé malgré lui dans la foule des blessés et sans qu’il puisse y faire quoi que ce soit, on l’avait conduit aux urgences de l’hôpital pour enfants du quartier de Sciennes. Seuls les cas les plus graves avaient été conduits à l’hôpital royal de Dalkeith Road, là où se trouvait Mary. Il ne pouvait donc même pas savoir si elle avait repris connaissance ou bien au contraire si la chose avait décidé de terminer son travail. Il n’avait pas non plus réussi à joindre Forbes et Abi. Le portable du policier sonnait constamment occupé et en dépit de ses protestations, on avait refusé qu’il sorte. Il était donc là, dans une salle d’attente pour enfants, au milieu des jouets et des crayons de couleur. Les chambres avaient été réservées pour ceux qui ne pouvaient pas se tenir debout. Les autres s’entassaient dans les couloirs ou, comme lui, dans les salles de jour, libérées pour faire de la place au flot toujours grandissant des nouveaux arrivants.

Il n’était pas blessé à proprement parler. Il avait quelques brûlures légères aux mains et son épaule lui faisait moins mal qu’il aurait pu le penser. Rien de plus, rien qui ne soit assez douloureux pour justifier sa présence ici. Mais les infirmiers avaient été intraitables et ils n’avaient pas eu le temps de simplement l’écouter. On s’occuperait de lui dès que les cas les plus graves auraient été traités.

Il avait donc pris son mal en patience. Autour de lui, les gens hagards, choqués pour la plupart, restaient assis, le regard vide, ou bien pleuraient sans pouvoir se contrôler, mettant les nerfs d’O’Hagan à rude épreuve. La catastrophe de ce soir avait été sans commune mesure et au fond de lui, une petite voix l’en rendait responsable. Si seulement il avait décidé de suivre Forbes et Abi… Est-ce que les choses auraient été différentes ?

Il ne pouvait pas non plus oublier la chute de Rattray. Il avait pourtant été persuadé de sa culpabilité. Il était le coupable idéal. Ses dernières révélations le hantaient. Le professeur ? Le Pendragon ? Était-ce véritablement possible ? Lui, que toute une lignée de McLean avait voué à combattre cet ordre ? Et pourtant… Pourquoi étaient-ce les tombes des sept William McLean qui indiquaient l’entrée du repaire du dragon ? Et Janus ? Qui était ce Janus ? Rattray avait dit qu’il contrôlait l’ombre. Était-il seulement possible de la contrôler ? Et si oui, qui avait ce pouvoir ? Certainement la même personne qui cherchait à effacer les traces qui menaient à lui et qui se débarrassait sans vergogne de ceux qui s’approchaient trop près de la vérité. C’était à ce moment qu’il avait commencé à griffonner des noms sur sa feuille de papier, essayant d’établir des liens. McLean, Rattray, Mary, Forbes, Alex, Jack, Cumming, Abigaïl, Calvin… Tous avaient été mêlés à cette sordide histoire, volontairement ou non, et certains l’avaient déjà payé de leur vie. Janus était-il parmi eux ? O’Hagan pouvait éliminer les morts, restait Mary mais survivrait-elle assez longtemps. Il avait une confiance totale en Forbes, c’était un homme intègre. Il en allait de même avec sa sœur, et puis elle aussi était une victime. Non, il devait regarder ailleurs… Du côté d’Alex, peut-être ? Il était le disciple de Rattray. L’élève avait-il dépassé le maître ? Mais si la jalousie pouvait expliquer la raison pour laquelle il s’en était pris à Mary, il n’avait aucune raison valable de s’attaquer aux autres. À moins qu’il ne sache pas tout… Il y avait aussi Cumming… O’Hagan avait surpris ce regard de connivence entre l’avocat et Rattray au cimetière, et puis il connaissait le professeur et Abi… Le fait qu’il s’occupe justement de rouvrir le dossier de la mort de Gwen n’en était que plus troublant. Dans la mythologie romaine, ce dieu présentait deux visages… Cela pouvait-il désigner l’avocat ? Représentant la justice le jour et un assassin la nuit ? Après tout, il fréquentait Abi au moment où cette ombre s’en était prise à elle… Et il n’avait même pas cherché à prendre de ses nouvelles lorsqu’elle avait été à l’hôpital. C’était parce qu’il savait… Oui, il savait !

Il sursauta. On venait de jeter un journal devant lui sur la table. En première page de l’édition du soir, les gros titres comparaient l’incendie du Tattoo à une vision d’Apocalypse. Si seulement les journalistes savaient que pour une fois, ils exagéraient à peine et étaient bien plus près de la vérité qu’ils ne le pensaient.

O’Hagan leva la tête et rencontra le regard de Forbes. Il se leva d’un bond en se cognant contre la table basse, trop heureux de retrouver l’inspecteur.

— Vous allez bien ? Et Abi ? J’ai cherché à vous joindre toute la soirée !

Il regarda la pendule accrochée au mur. Il était maintenant plus de deux heures du matin. Il reporta son attention sur Forbes. Il avait l’air épuisé et passa une main lasse sur son visage.

— Abi va bien. Dans les limites du possible… La vision de la mort de Calvin la hante…

— Je sais ce que vous allez me dire, que je n’aurais pas dû suivre Rattray, que j’aurais dû vous écouter, vous suivre, que tout ça c’est ma faute… Ce n’est pas la peine d’user votre salive.

— Vous vous trompez, O’Hagan… Ce soir… Ce qui est arrivé… Qui aurait pu prévoir ça ? Il fallait stopper Rattray. Si Abi n’avait pas eu besoin de quelqu’un pour l’épauler, je crois que je serais venu avec vous. Qui sait alors si les choses auraient été différentes ? Même à dix on n’aurait pas pu empêcher ce cauchemar.

Forbes était si pâle qu’O’Hagan crut qu’il allait tourner de l’œil.

— Vous voulez prendre l’air ?

— Non, ça va aller… Je suis juste venu vous récupérer. Abi attend en bas dans la voiture. Je n’ai aucune envie de la laisser seule plus longtemps. Il faut pourtant que je retourne à Saint Leonard. Tout le monde est réquisitionné ce soir. Pourriez-vous rester auprès d’elle cette nuit ? Je ne pense pas qu’elle supporte de passer la nuit toute seule dans sa chambre, avec tous ces souvenirs de son fiancé autour d’elle…

— Oui, bien sûr ! C’est évident ! C’est… C’est ma sœur…

— Alors je vous dépose à l’hôtel avant de repartir au commissariat, puis je repasse au château. Le Royal Mile est fermé à la circulation, pas la peine de prendre un taxi, vous irez plus vite avec moi.

— Heu… Les infirmières m’ont interdit de bouger de là avant qu’un médecin ne passe…

— Vous êtes blessé ?

— Rien qui ne m’empêche de survivre.

— Oui, j’ai cru comprendre que vous aviez la peau dure. Venez, je vais vous trouver votre ticket de sortie…

Forbes sourit faiblement et entraîna O’Hagan à sa suite.

— Vous avez des nouvelles de Mary ?

— Son état est toujours stationnaire, rien de nouveau…

— Je veux dire…

— Je sais ce que vous voulez dire, O’Hagan, mais elle va bien, rien ni personne n’est venu la voir… Elle est hors de danger.

Moins de dix minutes plus tard, il arrêtait un médecin qui ausculta rapidement O’Hagan avant de conclure que ses brûlures n’avaient pas besoin de bandages. Une simple crème ferait l’affaire. Ils signèrent une décharge et sortirent enfin.

Dehors, l’air était frais. Le bruit incessant de la valse des ambulances qui continuaient à décharger leurs lots de victimes était assourdissant. Ils se dirigèrent vers le parking.

— Vous l’avez laissée seule dans la voiture ? Dans ce parking froid et obscur ?

— Elle a refusé de descendre. Elle a promis qu’elle ne bougerait pas.

Forbes avait raison. Elle était bien là, assise sur le siège avant, regardant droit devant elle, l’air absent. Elle perçut leur arrivée, sortit précipitamment et se jeta dans les bras de son frère.

— J’ai eu si peur qu’il te soit arrivé quelque chose à toi aussi !

Il la serra fort dans ses bras. Il était ému plus qu’il n’aurait voulu l’admettre. Il n’avait jamais eu de sœur, jamais ressenti la force de ce lien avant ce soir et cela le bouleversa. Lui aussi avait tremblé pour elle et il savait ce que pouvait représenter la mort de Calvin, surtout dans de telles conditions. Il voulait lui dire qu’elle pouvait compter sur lui, qu’il resterait avec elle cette nuit, qu’elle n’avait plus rien à craindre, mais il avait peur que ces paroles paraissent ridicules et empruntées, alors il préféra se taire et la bercer dans ses bras. Il n’avait pas besoin de mots. Elle le comprendrait sans cela, il en était persuadé.

Forbes posa une main sur son épaule et il s’écarta à regret pour monter dans la voiture. Ils s’installèrent tous deux à l’arrière et elle se blottit contre lui.

Arrivés devant le Bank Hôtel, ils descendirent. Forbes leur promit de passer à la première heure. S’il se retrouvait dans l’incapacité de les rejoindre, il les appellerait. Il redémarra, les laissant sur le trottoir, esseulés et épuisés. Mais Abi semblait réticente à l’idée d’entrer.

— Tu veux qu’on aille ailleurs ? Tu veux qu’on aille plutôt à mon hôtel ?

— Non… Non… Ça ira…

Mais O’Hagan n’en était pas si sûr. Il lui serra la main, lui sourit et elle consentit à entrer. Elle se laissa guider jusqu’à la réception pour prendre sa clé, puis jusqu’à la porte de sa suite. Sa main tremblait tant lorsqu’elle essaya de la mettre dans la serrure que ce fut O’Hagan qui dut ouvrir à sa place.

Une fois dans le petit salon, elle s’immobilisa au centre de la pièce. Partout où elle posait son regard, un objet lui rappelait la triste vérité. O’Hagan ne savait que trop la torture que cela pouvait être.

— Je ne suis pas certain qu’on devrait rester ici. C’est trop tôt.

— Tu sais, si je n’avais pas cette image horrible constamment devant mes yeux, je pourrais presque croire qu’il est parti en voyage…

— Abi…

— Je vais prendre une douche. Tu veux bien prendre les couvertures de la chambre ? On va se partager le canapé et les fauteuils. Dormir dans le lit est au-dessus de mes forces…

Elle n’attendit même pas qu’il lui réponde et partit s’enfermer dans la salle de bains. Il resta un instant les bras ballants, ne sachant trop quelle position adopter. Pour l’instant, elle avait l’air de gérer la situation avec un remarquable sang-froid, mais il n’était pas dupe, il savait qu’à un moment ou à un autre, la réalité des choses s’imposerait à elle avec tant de force qu’elle s’effondrerait. Et il voulait être là pour la soutenir quand ce moment viendrait.

Il obéit donc et entra dans la chambre pour s’emparer des couvertures, de l’édredon et des oreillers. Il chercha des taies propres dans l’armoire. Il savait qu’il n’y avait rien de pire que les vestiges des odeurs de l’être aimé. Plus traître encore qu’une image et plus tenace, la moindre note de parfum pouvait vous anéantir. Il ouvrit plusieurs portes et fut confronté aux vêtements de Calvin, à ses effets personnels. Demain, Abi devrait faire le tri et empaqueter tout ça. Mais elle avait besoin d’une nuit de repos avant cela. Reprendre des forces avant d’affronter cette épreuve. Il ouvrit les tiroirs de la commode et trouva les affaires d’Abi cette fois, mais toujours aucun drap de rechange ni aucune taie. Il s’attaqua à un autre placard et trouva quelques livres, la plupart sur l’Afrique, sur la politique, l’histoire, sur la culture et le shamanisme de tribus reculées. Un livre attira son attention, Les poèmes d’Ossian. C’était une vieille édition. O’Hagan ouvrit la première page et y découvrit une dédicace.

Pour ma fille chérie, là où le vent te mène, n’oublie jamais tes racines.

O’Hagan referma la couverture, à la fois ému et envieux. Quelles qu’aient été leurs confrontations, toutes ces années de partage, jamais il n’y avait eu droit et jamais plus il ne pourrait rattraper le temps perdu.

Il referma l’armoire et ouvrit une autre porte. Enfin il trouva ce qu’il cherchait et changea les taies d’oreiller avant de retourner au salon avec ses trouvailles.

Il laisserait le canapé à Abi. Lui prendrait le fauteuil. Il lui était déjà arrivé de devoir dormir sur une chaise en attendant les conclusions de la police scientifique lors d’enquêtes. Le fauteuil serait du luxe en comparaison.

Abi n’était toujours pas sortie de la salle de bains. Et pourtant l’eau ne coulait plus. Il s’approcha de la porte.

— Abi ? Abi ? Tu m’entends ?

Il essaya le bouton de la porte et elle s’ouvrit. Il ouvrit timidement, ne voulant surtout pas l’effrayer. Elle était assise sur le sol, la tête cachée dans ses genoux, tenant dans sa main la brosse à dents de Calvin, grelottant, enrobée dans un drap de bain, et se mordant les mains pour que ses sanglots restent sourds.

O’Hagan se précipita vers elle et la prit dans ses bras.

— Abi… Oh, Abi… Ne reste pas là, tu vas attraper froid.

Il l’aida à se relever, elle tituba et il la guida jusque sur le canapé. Il lui passa une couverture autour des épaules et lui frictionna les bras. Il eut honte de l’avoir enviée quelques minutes auparavant. En quelques jours, elle avait perdu les deux hommes de sa vie. Il lui servit un whisky et l’obligea à en avaler quelques gorgées. À la troisième tentative, elle repoussa le verre et s’allongea. Il arrangea un oreiller sous sa tête et la recouvrit d’une autre couverture. Il s’apprêtait à s’éloigner pour la laisser tenter de s’endormir, mais elle le retint par la main.

— Reste…

— Il faut essayer de dormir, Abi. Tu as besoin de reprendre des forces…

— Reste… S’il te plaît…

Elle lui paraissait si fragile. Il lui sourit et vint s’asseoir sur le sol à côté d’elle. Elle n’avait pas lâché sa main. Elle l’emprisonna entre les deux siennes et la colla contre sa joue.

— Merci d’être là…

Il ne répondit pas et se contenta de sourire.

— Pourquoi faut-il tant de malheurs pour qu’on se retrouve ?

— Ce qui se passe n’a rien à voir avec nous, Abi. Si tu commences à entrer dans la spirale de la culpabilité, jamais tu ne t’en sortiras.

— J’ai pourtant de la chance que ce soit toi…

De son autre main libre, il écarta une mèche de cheveux blonds et bouclés du doux ovale de son visage. Il termina son geste par une caresse sur sa joue.

— Et moi, j’ai de la chance que ce soit toi…

Cette dernière réplique lui tira un léger sourire qui se transforma en grimace tandis que l’image de Calvin s’imposait de nouveau à elle.

— Pourquoi Calvin ? Pourquoi lui ? Il n’avait rien à voir avec cette affaire…

— Il était simplement au mauvais endroit au mauvais moment… Il ne faut pas chercher plus loin…

— On aurait dû repartir pour l’Afrique… Je n’aurais pas dû lui demander de rester dans cette ville de malheur.

— Si on va sur ce terrain-là, je n’aurais jamais dû te demander de m’aider alors…

— Peut-être que j’aurais dû être assez forte pour refuser…

— Abi, ce qui est fait est fait ! On ne peut pas changer le passé.

Le visage d’Abi était soudainement devenu dur.

— Mais on peut changer ce qui est encore à venir. Je n’ai plus rien à perdre, Patrick. Jure-moi que tu m’aideras à trouver ce fils de pute qui contrôle cet ordre…

— Tu n’as pas besoin de mon serment, Abi… Tu sais bien que j’irai jusqu’au bout. J’ai d’ailleurs ma petite idée sur celui qui peut se trouver derrière tout ça…

Abi se redressa sur un coude.

— Qui ?

O’Hagan sentit qu’il n’aurait pas dû partager ses doutes avec elle à ce moment présent. Dans l’état où elle se trouvait, elle serait peut-être capable de faire une bêtise, mais le nom lui échappa.

— Cumming.

— Cumming ? Mon Cumming ? Rupert Cumming ?

— Je n’ai rien de véritablement concret pour l’instant. Juste une intuition.

— C’est impossible, Rupert n’est pas assez courageux ni assez entreprenant pour diriger quelque chose comme cet ordre. Il manque sacrément d’imagination et d’envergure.

— Il ne faut pas se fier aux apparences. Demain, je chercherai à en apprendre davantage…

— Et je t’y aiderai.

— Je préférerais que tu te reposes.

— Patrick, maintenant, toi et moi, on ne se quitte plus jusqu’à ce que cette affaire soit terminée.

— Tu n’es pas en état.

— Ne me sous-estime pas.

La voix était devenue dure, froide et coupante comme une lame d’acier. Il en frissonna. Il n’avait pas encore soupçonné cette part d’obscurité chez sa sœur. Il la pensait fragile et innocente, mais elle avait une détermination et des ressources insoupçonnées. Il se reconnut en elle et se dit que c’était certainement une qualité qu’ils devaient à leur père… Ou bien était-ce le défaut qui les mènerait à leur perte ?

— Il faut dormir maintenant… Demain est un autre jour…

— Oui… Mais reste avec moi.

Elle garda sa main prisonnière entre les siennes et ferma les yeux. Il n’osa pas se libérer et se rapprocha d’elle. Il déposa la tête contre sa poitrine. Elle soupira d’aise et lâcha sa main pour l’enserrer dans ses bras. Rassurée par ce contact, elle glissa lentement dans le sommeil. O’Hagan sentit la torpeur le gagner. Il était tellement épuisé qu’il commençait également à s’endormir malgré la position inconfortable. Il s’abandonna, se détendant au contact de la chaleur du corps de sa sœur, et bientôt, il glissa dans un sommeil sans rêves.

Il se réveilla tout engourdi, sa jambe et son épaule le lançaient, ses mains lui semblaient en feu, il avait oublié de se passer de la crème et il pouvait sentir quelques cloques. Le jour se levait à peine et le contact de la couverture lui irritait la joue. Il avait froid et sentait la mauvaise humeur monter en lui sans aucune raison. Mais pour épargner Abi, il était prêt à faire un effort.

Il leva la tête, s’attendant à voir sa sœur dormir profondément à ses côtés. Mais elle n’était plus là. Il se redressa difficilement, sentant toutes ses articulations grincer alors qu’il se dépliait et pensa à la salle de bains.

— Abi ?

Elle était forcément allée aux toilettes. Il se leva péniblement et claudiqua jusqu’à la porte de la salle de bains. Il frappa doucement en appelant son nom, mais la porte s’ouvrit sur une salle de bains vide. Une sourde inquiétude s’empara de lui et son rythme cardiaque s’accéléra.

— Abi ? Abi, tu es là ?

Totalement réveillé, il ouvrit la porte de la chambre, mais elle n’y était pas non plus. Il retourna au salon. Elle n’était nulle part. Sur la table basse, il aperçut un message. Il se précipita dessus. C’était bien un mot d’Abi.

Pardonne-moi. Mais c’est à mon tour d’agir. Jamais plus je ne serai une victime.

Le sol sembla se dérober sous ses pieds. Elle ne pouvait pas avoir fait ça ! Elle ne pouvait pas être aussi stupide ! Il appela encore une fois son nom, comme si elle pouvait apparaître par magie d’un recoin qu’il n’avait pas exploré, mais il savait qu’il n’en serait rien. Elle n’apparaîtrait pas. Il savait qu’elle était bel et bien partie. Mais depuis quand ? Et si elle venait juste de quitter la chambre ? Peut-être pourrait-il la rattraper en bas, avant qu’elle ne sorte de l’hôtel ? Il ne réfléchit pas plus longtemps et sortit en trombe, les pieds nus, mal rasé et échevelé. Tandis que l’ascenseur tardait à arriver, il se précipita dans les escaliers, le souffle court, se répétant inlassablement :

« Faites qu’elle soit encore là, faites qu’elle soit encore là ! »

Il fit irruption dans le hall de l’hôtel, tel un diable qui sort de sa boîte, si bien que le réceptionniste de nuit se recroquevilla derrière son comptoir lorsqu’il le vit arriver vers lui, prêt à appuyer sur le bouton d’alarme.

— Où est ma sœur ?

— P… Pardon, monsieur ?

— Où est ma sœur ? Abigaïl McLean ! Chambre 402 !

— Ma… Mademoiselle McLean ? Elle vient de sortir. Il y a dix minutes de cela, je crois !

O’Hagan se précipita vers la rue. Il savait que c’était inutile. Elle pouvait être loin depuis dix minutes, mais il persistait à vouloir y croire. Le froid le heurta comme une déferlante. La pluie glaciale transperça en un instant son t-shirt, ses pieds clapotèrent dans les flaques. Il tournoya sur lui-même, essayant de percevoir sa silhouette, mais la rue était désespérément vide. L’air empestait la cendre humide et au loin, derrière les maisons de pierre, en direction du château, s’élevaient encore quelques volutes de fumée noire. Il se mit à trembler. Il ne servait à rien de rester planté là, elle était déjà loin. Il rentra hâtivement, reprenant son souffle sur le tapis de l’entrée, ses vêtements dégoulinant à ses pieds. Il avait l’air d’un fou. Le personnel de nuit quittant la place s’était regroupé autour du réceptionniste pour faire front face à ce forcené.

Il se passa une main dans les cheveux et s’approcha tandis que les autres se resserraient.

— Votre téléphone !

— Quoi ?

— Votre téléphone ! Vous allez me faire répéter chaque phrase que je vous dis ?

Une femme de chambre fut plus prompte à réagir et lui tendit un combiné sans fil. O’Hagan s’en empara et s’éloigna d’un pas ou deux avant de composer son numéro alors que les employés murmuraient des paroles incompréhensibles. La tonalité répondit aux battements de son cœur. Une fois, deux fois, trois fois… Décrochez, bon sang, décrochez ! Quatre fois, cinq fois… Enfin la voix qu’il voulait entendre laissa échapper une réponse lasse.

— Allô ?

— Forbes ? Elle a filé !

Forbes laissa s’échapper un juron.

— O’Hagan… Qu’avez-vous encore fait ?

— Rien ! Je dormais ! Elle en a profité pour disparaître !

— Avez-vous une idée de l’endroit où elle serait allée ?

— Je… Je ne sais pas, elle a juste laissé une note. Comme quoi elle ne serait plus une victime, qu’elle avait décidé d’agir… Oh, mon Dieu…

— Quoi ?

— Je sais ! Je sais où elle est !

— Où ça ?

— Chez Cumming ! Je lui ai dit que je le soupçonnais d’être mêlé à tout ça ! Vous savez où il habite ?

— O’Hagan, n’agissez pas trop hâtivement. Attendez-moi !

— Forbes, j’ai peur qu’elle ne fasse une bêtise !

— Une tare familiale apparemment ! Vous allez m’écouter attentivement ! Je suis à deux minutes de là ! Vous allez remonter dans la chambre et vous allez m’y attendre ! Vous avez assez compliqué les choses ! Il faut que je vous parle ! Je vais envoyer deux de mes hommes au domicile de Cumming. Si elle est vraiment là-bas, ils la ramèneront. Et vous, si vous ne m’obéissez pas, je veillerai à ce que vous suiviez mes ordres la prochaine fois et vous le ferez du fond d’une cellule !

O’Hagan n’eut pas l’occasion d’ajouter quoi que ce soit. Forbes avait raccroché. Il regarda le combiné d’un air consterné. Forbes se rendait-il compte de ce qu’il lui demandait ? Un instant, il regretta d’avoir appelé le policier, il aurait mieux fait de se précipiter vers la cour de justice située à quelques centaines de mètres et demander après l’avocat. Mais il perçut son reflet dans un des miroirs du hall et se fit peur. Personne qui soit clair et sain d’esprit ne lui aurait communiqué l’adresse personnelle de Cumming. Il admit que Forbes devait avoir encore une fois raison. Il se retourna vers l’accueil et se rendit compte qu’ils retenaient tous leur respiration. Il baissa la tête et tendit le combiné avant de marmonner.

— J’attends l’inspecteur Forbes dans la chambre 402… Faites-le monter dès qu’il arrive.

Il remonta à la chambre d’un pas lourd. Encore une fois, il avait tout gâché en parlant de Cumming à Abi. Depuis qu’il était arrivé ici, tout allait de travers. Édimbourg n’était pas une ville pour lui. Il n’y comprenait pas les règles du jeu, il semblait avoir perdu son flair, il enchaînait erreur sur erreur. Si seulement il pouvait enrayer cette spirale infernale ?

La porte de la chambre était restée ouverte. Il la referma derrière lui et se dirigea vers la salle de bains. Il avait besoin de se sécher, de se réchauffer. Une bonne douche chaude lui remettrait les idées en place. Il devait faire vite avant que Forbes n’arrive.

Il était en train de se frictionner les cheveux lorsque Forbes entra sans frapper. Ses vêtements n’avaient pas eu le temps de sécher et ils empestaient la cendre froide, mais il devrait faire avec. Il retrouva Forbes dans le salon, un sac de vêtements à ses pieds… Son sac.

— Je devais faire vite, tout est en vrac. Mais vous devriez vous changer avant de partir.

— Avant de partir ?

— Vous quittez Édimbourg. Vous rentrez chez vous à Inverness.

— Je… Quoi ? Mais vous vous fichez de moi ? Je viens de vous dire qu’Abi…

— Vous n’avez pas le choix, O’Hagan ! C’est la justice d’Inverness qui vous l’ordonne !

— Quoi ?

— Je vous avais à peine déposé ici depuis une heure quand ceci est arrivé au poste par e-mail.

Il tendit une feuille à O’Hagan.

— Il semblerait qu’il y ait du nouveau dans la réouverture de l’enquête sur la mort de votre petite amie… William Munro serait sorti de son état végétatif… Il vous accuse d’avoir… D’être derrière tous les meurtres de l’année dernière, à commencer par votre voisine Doreen. Vous auriez vous-même mis le feu à l’hôpital pour brouiller les pistes. Son fils aussi, on l’a retrouvé mort chez vous. Vous étiez également seul avec le jeune Ryan Harris à Craig Phadrig. Vous étiez aussi seul dans la chambre de son grand-père. Le pasteur a disparu alors qu’il était parti avec vous en montagne et Gwen… Eh bien vous l’avez amenée aux urgences alors qu’elle avait été poignardée et elle a disparu alors que vous tentiez de lui imposer une interruption de grossesse qui semblait être dangereuse pour elle. Les langues commencent à se délier… D’autres témoignages corroborent les allégations de Munro…

O’Hagan entendait mais ne comprenait pas Forbes. Tout ce qu’il voyait, c’est que le policier gardait une main bien en évidence au niveau de sa ceinture, au-dessus de son blouson. Il savait que les policiers d’Édimbourg n’étaient pas censés porter d’arme mais il ne pouvait pas se tromper sur la nature de la bosse sous sa main.

— Vous… Vous y croyez, vous ?

— Ce que je peux croire n’a plus aucune importance…

— Kathleen vous a pourtant expliqué…

— Elle est morte. Elle ne peut plus vous couvrir…

— Vous allez m’arrêter ?

— Pour qui me prenez-vous ? Si j’étais venu vous arrêter, est-ce que je serais venu avec toutes vos affaires ? Je ne sais pas pourquoi je m’entête à vous faire confiance, vous ne le méritez pas. Mais vous n’êtes pas un assassin. Dieu sait que j’en ai vu au cours de ma carrière. Et puis, on cherche trop à se débarrasser de vous pour que ce soit honnête. Vous allez retourner à Inverness et vous allez vous défendre. Moi, je continue l’enquête ici.

— Si je retourne là-bas, je n’ai aucune chance, vous le savez. Personne ne croira à Blackstone… Et en attendant, il peut arriver n’importe quoi à Abi, à Mary et à vous, tout simplement parce que vous m’aurez fait confiance.

— Ce papier nous ordonne de vous déclarer fugitif si vous ne vous présentez pas au tribunal d’Inverness dans les quarante-huit heures et nous devrons vous arrêter.

— Je ne repartirai pas, Forbes. C’est ce qu’ils veulent tous…

— Qui ça ils ?

— Ceux qui sont derrière toute cette histoire !

— Mais vous n’en savez toujours rien ! Vous vous battez contre l’hydre à sept têtes ! À chaque fois que vous êtes persuadé d’avoir décapité le monstre, une autre tête se lève ! Rentrez chez vous et sauvez ce qu’il vous reste de liberté.

— Non !

O’Hagan serra les poings et fit face à Forbes. Il en viendrait à l’affrontement physique s’il le fallait. Mais et après ? Où irait-il ? Forbes connaissait chacun de ses refuges ou de ses alliés… Contre toute attente, Forbes éclata de rire.

— Vous savez ? C’est pour ça que je vous respecte, O’Hagan. Du sang écossais et une fierté d’irlandais ! Ça fait de vous l’être le plus têtu que je connaisse mais je sais que vous irez jusqu’au bout, quoi qu’il arrive !

— Vous n’allez pas me forcer à repartir ?

— Officiellement, je dirai que j’ai fait tout mon possible et que je vous ai vu reprendre votre voiture en direction du nord.

— Et officieusement ?

— J’ai passé ma nuit à faire des allers-retours entre le commissariat et le château. Je me suis permis de faire quelques arrêts à l’appartement du professeur… Vous y avez assez de nourriture pour tenir un siège de quinze jours. Personne ne connaît l’existence du double appartement du professeur à part vous, moi, Abi et Mary. Il n’y a aucune raison que qui que ce soit d’autre soit au courant.

— Vous voulez couvrir ma fuite ?

— Je ne sais pas si ça va vraiment vous rendre service… Et une fois que vous aurez pris cette décision, vous serez tout seul. Je ne pourrai plus accourir au moindre problème.

— Vous en avez déjà fait plus que je ne pouvais espérer… Et Abi ?

— Je m’en occupe…

Forbes était de nouveau très pâle et respirait difficilement.

— Vous êtes sûr que tout va bien ?

— Ça va, ça va… Juste un peu de fatigue. Je n’ai pas dormi depuis plus de deux jours. Ça commence à faire long pour un gars de mon âge…

Il sourit puis écarta le pan droit de son blouson. Il y avait bien une arme. Il la sortit et la tendit à O’Hagan.

— Cette arme est une ancienne pièce à conviction. Son numéro de série a été limé. Le chargeur est plein… J’espère que vous n’aurez pas à en faire usage. Sur ce papier, vous trouverez l’adresse de Cumming et celle d’Alex Cameron, je suppose que tôt ou tard, vous me les auriez demandés… Soyez discret et essayez de ne pas tout foutre en l’air cette fois. Ne sortez que la nuit et évitez les patrouilles. Dans deux jours, vous serez l’homme le plus recherché d’Écosse.

— J’ai déjà vécu cette situation…

— Mais ne comptez plus sur une Kathleen Kennedy pour vous sortir de là. Ou vous démasquez le véritable maître de l’Ordre ou vous passerez votre vie à fuir jusqu’à ce qu’on vous enferme pour de bon.

O’Hagan s’empara de l’arme sans broncher, vérifia le chargeur et le cran de sécurité et fourra le revolver dans son sac. À cet instant, le talkie-walkie que Forbes tenait dans son autre main se mit à grésiller. Il le porta à son oreille, hocha la tête une ou deux fois et coupa le contact.

— C’étaient mes hommes. Personne n’est venu au domicile de Cumming. L’avocat avait l’air surpris de leur visite, il s’apprêtait à partir travailler.

— Ça ne veut pas dire qu’elle n’ira pas le retrouver.

— Mes hommes vont suivre Cumming. Si elle tente de s’approcher…

— Qu’ils ne fassent rien d’inconsidéré. C’est elle que je cherche à protéger, pas lui.

— J’ai une confiance totale en ces hommes et je pars les rejoindre dès que je sors de là. J’ai l’intention d’avoir une petite conversation avec cet avocat.

— Soyez prudent, vous en avez déjà beaucoup fait. Je ne voudrais pas qu’il vous arrive quoi que ce soit…

— Ça c’est gentil, fils !

Les deux hommes sourirent avec connivence et se serrèrent la main.

— Une dernière chose, O’Hagan. La petite Mary a ouvert les yeux ce matin… Elle a demandé après vous. Ce ne serait pas vraiment une bonne idée d’aller la voir à l’hôpital, mais dans quelques jours, elle retournera chez son petit ami…

— Vous me conseillez quoi ?

— Je ne vous conseille rien, O’Hagan. Maintenant, je ne veux plus rien savoir. Ce sera mieux pour vous… Et pour moi.

O’Hagan acquiesça. Il eut l’étrange pressentiment qu’il voyait Forbes pour la dernière fois et une boule se forma dans sa gorge. Il se rendait compte à quel point son aide et son amitié lui avaient été précieuses.

— Vous feriez bien d’y aller maintenant… Je vous laisse dix minutes et ensuite j’appelle Saint Leonard pour leur dire que vous êtes reparti pour Inverness.

O’Hagan déglutit, s’empara de son sac et se dirigea vers la porte. Forbes semblait avoir du mal à respirer.

— Vous êtes sûr que tout va bien ?

— Sûr ! Ne plus vous voir me fera des vacances…

Il sourit une dernière fois et chassa O’Hagan de la main.

Tandis qu’il remontait le couloir vers l’ascenseur, son sac sur le dos, O’Hagan fit un bilan de ces derniers jours. Tant de gâchis. Et pour quoi ? S’il s’arrêtait maintenant, tous ses efforts seraient réduits à néant. Il avait déjà été un fugitif. Mais alors il pensait avoir tout perdu. Les choses étaient-elles différentes maintenant ?

Il appuya sur le bouton d’appel de l’ascenseur…

Mais s’il ne rentrait pas pour se défendre, il gâchait la chance que lui avait offerte Kathleen de recommencer une nouvelle vie et il souillait son nom par la même occasion car on ne tarderait pas à clamer que tous les soupçons concernant sa culpabilité étaient fondés et qu’elle l’avait protégé jusqu’à en perdre sa vie.

L’ascenseur s’ouvrit et il y entra…

Pourtant, pouvait-il abandonner Abi, Mary et Forbes seuls face à l’Ordre ? Face à l’ombre ? Pourrait-il se regarder en face s’il apprenait dans les jours à venir qu’on avait retrouvé leurs cadavres ? Il soupira et ouvrit son sac. Pourquoi se posait-il autant de questions ? Il savait très bien qu’il resterait, quelles qu’en soient les conséquences. Il fouilla dans le capharnaüm de ses vêtements pour sortir un sweater, le dernier qu’il lui restait et qui soit encore propre. Il devrait marcher jusqu’à Candlemaker Row. Il ne pouvait pas se permettre de prendre un taxi. Il devait se fondre dans la masse, disparaître. La pluie, comme la foule, avait cet effet magique en Écosse. Les trombes d’eau glaciale faisaient fuir toute trace de vie. S’il se faisait discret, personne ne le remarquerait.

Les portes s’ouvrirent sur le hall. Le personnel de jour avait remplacé celui de nuit. La boutique était ouverte. Dehors, la pluie n’avait pas faibli. Il attrapa son portefeuille dans sa poche arrière. Il lui restait trente livres. C’était suffisant. Il entra dans la boutique, choisit une casquette noire brodée aux armoiries de l’hôtel, la choisissant la plus discrète possible, paya son dû et la vissa sur la tête, baissant la visière au maximum pour dissimuler son visage sans paraître pour autant suspect. Il sortit enfin. Malgré ses précautions, il fut trempé immédiatement. Il rentra la tête dans les épaules, jeta son sac sur son dos et remonta la rue. Il passa devant la cathédrale et le palais de justice. Aucune inquiétude. Personne ne s’était aventuré sous la pluie. Intérieurement, il aurait voulu apercevoir sa sœur, mais les rues étaient entièrement désertes. Il avança en accélérant le pas jusqu’au pont George IV, passa rapidement devant la statue de Bobby, descendit les quelques marches devant le pub et s’engouffra dans Candlemaker Row. Il n’avait toujours pas croisé âme qui vive. Le temps et les événements de la veille avaient eu raison du flot des touristes. Il faudrait beaucoup de soleil et quelques jours pour que la vie revienne à la normale dans le vieil Édimbourg. Il arriva devant l’immeuble du professeur et eut un moment d’angoisse… Les clés… Qu’avait-il fait des clés ? Il fouilla dans les poches du sac avant de tomber sur un trousseau et remercia le bon sens de Forbes.

Il ouvrit la porte du porche, traversa la cour intérieure et monta les étages. Tout s’était déroulé parfaitement. Il n’avait rencontré personne. Il était parvenu à disparaître sans accroc. Il poussa la porte d’entrée et la referma derrière lui. Le silence l’accueillit. Jamais il ne s’était senti aussi seul.

Il posa son sac. L’eau dégoulina le long de sa visière comme le long d’une gouttière. Il ôta sa casquette et son pull trempé. Il frissonna. Il faisait froid dans l’appartement. Le chauffage avait été coupé. C’était l’été et le chauffage était éteint dans les chambres universitaires par mesure d’économie. Mais des journées comme celle-ci, le besoin de chaleur se faisait cruellement ressentir. Il attrapa une serviette-éponge dans la petite salle de bains et se frictionna la tête tandis qu’il allait actionner le mécanisme d’ouverture du second appartement. Le sas s’ouvrit avec le même bruit de succion. Il passa derrière le bureau et entra dans la seconde pièce. Forbes n’avait pas exagéré. Il avait apporté assez de nourriture pour deux semaines. Quelqu’un avait-il surpris son manège ? C’était peu probable. Et dans le cas contraire, qui pourrait imaginer qu’un autre appartement se cache derrière cette misérable chambre de bonne ? Il récupéra son sac, vérifia qu’il ne laissait aucun indice de son passage, actionna l’interrupteur pour illuminer la cache secrète et referma la porte secrète derrière lui.

La dernière fois qu’il s’était retrouvé là, il venait de se battre contre l’ombre et s’était retrouvé en mauvais état. Il espérait qu’elle ne reviendrait pas de sitôt.

Qu’est-ce qu’il faisait froid ! Il grelottait. Il posa ses yeux sur la cheminée. Il ferait bien un feu. Qui y prêterait attention ? Cette immense cheminée devait bien servir quelques fois. Il regarda autour pour chercher une ou deux bûches. C’était bien sa veine. Il n’y en avait plus une seule. Il s’approcha de l’âtre. Il n’y avait pas de traces de cendres. Cette cheminée était peut-être tout simplement décorative ? Ce fut à cet instant que l’image de Rattray s’imposa à lui. Rattray dans cette petite pièce au fond de Wardrop’s Close… Rattray, debout devant cette cheminée tandis que l’ombre embroche Calvin… Rattray appuyant sur un symbole et la cheminée qui s’enfonce dans le mur pour dévoiler un escalier en colimaçon…

Un léger souffle d’air effleura son visage. Il leva la tête. Il était là aussi. Le cercle d’Ouroboros. Ce n’était pas croyable. Cet appartement était encore loin d’avoir livré tous ses secrets.

Il se releva, retint son souffle et appuya sur le cercle qui s’enfonça. L’âtre recula en grinçant sur les pierres. Dans le sol, un trou béant apparut, comme la gueule du dragon, prête à l’engloutir et une odeur pestilentielle de décomposition s’en échappa. Il eut un mouvement de recul et les paroles de Rattray résonnèrent dans sa tête.

« Le Pendragon était votre père. »

XV

Avait-il vraiment envie de descendre ? Il était comme pétrifié devant ce trou béant et obscur, ne sachant quelle attitude adopter, le cœur battant à tout rompre. Et s’il trouvait la preuve en bas que Rattray lui avait dit vrai, qu’est-ce que cela changerait ? Son père ne correspondait pas à cette image de croisé à l’âme immaculée. Et alors ?

Et alors, ça changeait toute la donne, il devait bien le reconnaître. Il s’était surpris à admirer le professeur pour son dévouement total à sa quête. Il ne lui avait pas encore pardonné, mais il le respectait… Mais s’il avait accepté d’être le Pendragon de cet ordre… Il leva les yeux vers le haut de l’escalier, là où se trouvait l’autel de Saint Jean et les papiers de McLean, toute une vie de recherches… Plusieurs générations de recherches. Là où s’était trouvé le manuscrit du professeur, où il avait griffonné ses espoirs et ses angoisses… C’est alors que ce qu’il y avait lu quelques jours auparavant lui revint en mémoire : Le Pendragon gagne en puissance. Il est devenu capable de choses que je n’ose même pas décrire. Sa cupidité et sa soif de pouvoir et de connaissance l’entraînent toujours plus loin sur le chemin des ombres…

McLean n’était pas le Pendragon ! C’était impossible ! Mais alors pourquoi Rattray avait-il cherché à le leurrer alors qu’il savait qu’il ne lui restait que peu de temps à vivre ? Cherchait-il uniquement à se disculper ? Il avait tant été bouleversé ces derniers jours qu’il s’était presque laissé convaincre. Il n’avait rien à craindre. Quoi qu’il puisse trouver en bas, il y aurait certainement une explication rationnelle.

Il redressa les épaules, inspira pour se donner du courage et s’approcha de la première marche. À Wardrop’s Close, il n’avait pas eu le temps d’hésiter. Il s’était précipité dans l’obscurité. Ici, seul et plongé dans le silence, c’était une tout autre affaire. Il posa le pied sur la première marche. Puis la deuxième… Et si l’ombre décidait de revenir faire un tour ? D’abord, il devrait peut-être vérifier dans l’appartement s’il pouvait trouver une lampe torche ? D’un autre côté, dans la pénombre, il avait plus de chance de percevoir l’ombre qu’en pleine lumière… Il descendit encore d’une marche. Si le professeur utilisait cette issue, il devait bien avoir trouvé un moyen de l’éclairer. Il leva les yeux au-dessus de sa tête et aperçut des câbles. Il glissa sa main tout du long et sentit quelque chose de plus large, comme une petite boîte sur le mur. Un interrupteur. Il l’actionna et la lumière lui parvint de plus bas. Il laissa échapper un petit rire nerveux… Tant pis pour son avantage visuel sur l’ombre, il préférait mille fois l’électricité.

Il continua à descendre et la lumière se fit plus vive. Une lumière de néons. Il descendit encore et encore, jusqu’à ce que sa jambe se rappelle à lui. Il descendit bien plus bas que les trois étages de l’immeuble et s’enfonça encore. Il déboucha enfin sur un couloir. Les néons blafards étaient accrochés au plafond, les murs étaient humides, l’odeur de pourriture encore plus intense. Il eut l’impression de se retrouver dans une base militaire souterraine, dans un couloir menant à un abri antiatomique. Il n’y avait qu’une seule direction. Il avança et se retrouva devant une lourde porte métallique. Il actionna la poignée. Ce n’était pas fermé à clé. Il poussa la porte qui céda dans un grincement lugubre. Il lui fallut quelques minutes pour comprendre ce qu’il avait sous les yeux.

Il s’était attendu à un décor rituel, orné de symboles et d’objets cérémoniels. Il avait pensé avoir enfin trouvé la salle de réunion où les membres s’assemblaient, une grande salle médiévale au plafond à voûtes, aux colonnes de pierre, comme l’endroit où il s’était caché au prieuré de Beauly. En tout cas, il s’était attendu à tout sauf à ce simulacre de Batcave surannée.

Sur le mur opposé se trouvait un immense tableau électronique avec des diodes rouges et vertes qui clignotaient dans tous les sens. Il s’approcha et se rendit compte que ce tableau représentait une partie de la ville, essentiellement la vieille ville jusqu’au cimetière de Calton. Mais ce n’étaient pas les rues et les avenues qui étaient représentées, mais tout un réseau de communications en dessous du niveau de la rue. Les souterrains. Tout avait été balisé, répertorié. C’était immense. C’était impressionnant. L’Ordre était-il à l’origine de tout ça ? Ils avaient pris possession des anciennes artères médiévales qui avaient été abandonnées et enterrées en l’état. La vieille ville était un véritable gruyère et l’Ordre avait pris possession de son cœur, tel le dragon qui dévore les racines de l’arbre d’Yggdrasil. Au fond de la pièce, sur la droite, une double porte semblait le narguer. C’était là que devait commencer le dédale.

En dessous du panneau, une immense table recouverte de feuilles. Sur certaines, des photos, sur d’autres, des noms, des colonnes de chiffres. Enfin, en bout de table trônait fièrement un ordinateur qui semblait tout droit sorti d’un musée, un de ces premiers modèles sur l’écran duquel on s’émerveillait de voir un point lumineux traverser l’écran pour taper sur des barres ne bougeant que verticalement. Ce serait un miracle s’il fonctionnait encore. Il appuya sur un bouton et l’ordinateur émit un bip alors qu’il se mettait en route. Le panneau lumineux clignota et s’éteignit. O’Hagan eut peur d’avoir fait une bêtise mais fut rassuré lorsque tous les voyants se rallumèrent en vert. L’écran de l’ordinateur révéla une page d’accueil basique. Au centre apparaissait une large barre de recherche. Devant, un mot unique : Nom. L’information était pour le moins lacunaire.

Il tira une chaise et s’installa devant l’écran. Il essaya de sortir du logiciel. Il n’y avait aucun moyen. Le seul accès possible, c’était cette page et cette barre de recherche.

Perplexe, il leva les yeux vers le tableau. Toutes ces diodes… Pour quoi faire ?

Il se pencha vers le clavier et tapa McLean. Immédiatement une diode au-dessus de sa tête se teinta de rouge. La diode désignait le cimetière de Greyfriars, juste à l’arrière de Candlemaker’s Row. Et si… Il tapa un second nom : Rattray. La diode de Greyfriars reprit sa couleur verte et une autre diode située dans le quartier de Marchmont devint écarlate.

« Ces diodes indiquent où se trouvent les membres de l’organisation ! »

Sa propre voix résonna dans la pièce vide et le fit sursauter. Il se leva et compta les diodes. Il en avait plus de sept. Il remarqua que certaines indiquaient les cimetières de la périphérie où les autres William McLean avaient été enterrés. Pourtant, lorsqu’il avait rentré le nom, seule la diode de Greyfriars s’était allumée. Étrange…

Il repéra également la diode de Wardrop’s Close. Il y en avait une aussi au château et à l’abbaye d’Holyrood. Ces diodes représentaient toutes un lien avec l’Ordre et chacune était reliée à une autre par ce réseau de souterrains.

D’autres diodes encore désignaient des endroits qu’il ne connaissait pas. Parmi ces diodes se cachait donc l’identité des autres membres de la confrérie… Il voulut en avoir le cœur net et se pencha à nouveau vers le clavier. Il tapa un autre nom : Cumming…

La diode de Marchmont retrouva son vert tandis qu’une autre sur Lauriston Place clignotait en rouge. Il sortit le papier que Forbes lui avait donné et vérifia l’adresse de l’avocat : 332 Lauriston Place. Il avait donc raison ! Cumming était bien lié à l’Ordre, il était encore vivant et il savait comment se rendre discrètement chez lui !

Il se leva précipitamment et regarda la carte, essayant de mémoriser le dédale de galeries. Il regarda sa montre. Trop tôt. Beaucoup trop tôt pour y aller maintenant. Cumming ne rentrerait pas chez lui avant le soir. Qu’à cela ne tienne, il occuperait son temps à explorer les mystères que le professeur avait cherché à cacher aux yeux du monde.

Il s’apprêtait à remonter à l’étage quand une intuition l’arrêta devant l’écran de l’ordinateur. La veille, dans la salle d’attente de l’hôpital, il avait répertorié tous les suspects potentiels. Il en avait écarté autant que possible, mais il pouvait en avoir la certitude avec cette machine. Il se réinstalla et tapa le premier nom, juste pour vérifier que la machine fonctionnait bien : O’Hagan. Aucune lumière ne clignota. Au moins, il avait la confirmation que son intuition ne l’avait pas trompé. Il allait essayer avec Alex maintenant, le petit ami de Mary si prompt à défendre Rattray. Voyons, quel était son nom déjà ? Ah oui, Cameron… Aucune diode ne se teinta de rouge. Il s’apprêtait à se lever quand il eut la tentation d’essayer un dernier nom : Hamilton… Rien ! Mary n’avait rien à voir avec toute cette mascarade… Il fut plus soulagé qu’il ne désirait l’admettre… Mais plus frustré qu’il n’aurait dû l’être que Cameron n’ait rien donné…

« Mais qu’est-ce qu’il se passe dans ta tête, espèce d’imbécile ! »

Il se leva et jeta un dernier regard au tableau électronique. Trop tôt pour Cumming… Mais l’appartement de Rattray était vide, lui… Et si ? Ce que Rattray avait refusé de lui dire, peut-être le trouverait-il chez lui… Et il avait toujours la possibilité de retourner à Wardrop’s Close. Il était persuadé que l’endroit n’avait pas révélé tous ses secrets.

Sa décision était prise. Il était hors de question de rester enfermé là et cette découverte était pour lui une chance de se déplacer sans être vu.

Il frissonna. Il ne s’était toujours pas réchauffé, malgré l’excitation et l’expectative de pouvoir enfin reprendre les choses en main. Mais rien ne pressait. Il remonterait, fouillerait dans les vêtements de son père pour trouver une tenue chaude et confortable. Puis il mangerait un bout avant de s’engager dans les souterrains. Première étape, Wardrop’s Close. C’était ce qu’il y avait de plus proche. Ensuite, direction Marchmont et sur le chemin du retour, il s’arrêterait chez Cumming. Il laissa l’ordinateur allumé, jeta un œil rapide sur les papiers éparpillés sur la table. Tous ces chiffres avaient-ils un sens ? Sa main s’arrêta sur une photo. Rattray… Rattray en grande conversation avec un homme. Un homme assez âgé qu’il ne connaissait pas. Pas encore… Était-il un autre membre de l’Ordre ? Tous deux portaient de lourds manteaux, des écharpes et des gants. Ces photos avaient certainement été prises l’hiver dernier, à peu près à l’époque où le professeur avait commandé des photos de lui à son insu. Il écarta quelques photos pour voir celles qui se cachaient en dessous. Rattray et l’homme, encore et encore. Enfin il tomba sur une photo qui l’intéressait, Rattray et Cumming… En pleine dispute apparemment. Il l’empocha. Cumming ne pourrait pas se défiler avec cette photo comme preuve. Il fouilla encore un peu et faillit passer à côté. Il revint en arrière. C’était Mary… Mary ? Mary en train de discuter avec Rattray ? Mary regardant nerveusement derrière elle comme si elle désirait ne pas être vue ? Sa respiration se fit plus rapide… Son front se perla de sueur… Non, il n’y croyait pas une seconde… Mary ne savait rien… Mary était innocente… Et pourtant, qui mieux que son élève fétiche pouvait espionner le professeur et les tenir au courant de ses découvertes ? Qui pouvait le ralentir, l’envoyer sur des fausses pistes ? Avait-elle fait de même avec lui ? Est-ce que toute cette histoire de dragon gravé dans la roche, de météorites tombées selon le même schéma, cette coïncidence avec le texte de Saint Jean ? Tout cela était-il censé le fasciner tant qu’il s’éloignerait de la vérité ? Et pourtant, elle était une victime… Une victime de l’ombre, on lui avait tailladé les veines… Mais s’il était tout à fait honnête, tous les membres de l’Ordre qui étaient morts avaient été attaqués par l’ombre, eux aussi… Il serra les poings et envoya le tout valser par terre. Avant ce soir, il en aurait le cœur net… S’il le fallait, il était prêt à employer la force avec Cumming pour tout savoir.

Il retourna vers l’escalier et grimpa les étages jusqu’à l’ouverture de la cheminée. Le souffle court, il monta la dernière volée de marches qui menaient à la chambre du professeur, mais il s’arrêta sur le seuil. Mary avait été la dernière à sortir de la pièce de l’autel de Saint Jean. Elle en avait même profité pour dérober le manuscrit… Certes, elle avait fait mine de le rendre… Qu’avait-elle fait d’autre ? Il se dirigea vers l’autre pièce. La porte était entrebâillée. Il la poussa et retint sa respiration. La pièce avait été saccagée. Les papiers si bien classés étaient éparpillés, arrachés, tachés d’encre. La frise était arrachée par endroits. L’autel avait été renversé et l’aigle reposait sur le sol, ses ailes brisées.

« Non… Non… Mais quand ? »

Quand était la question. Jamais elle n’aurait eu le temps de saccager la pièce ainsi. À moins qu’elle ne soit revenue par la suite… Jamais il n’aurait dû lui montrer cet endroit. Si le professeur ne l’avait jamais fait c’était certainement pour une bonne raison. Quel idiot !

Il frappa sur le mur et releva l’autel avec douceur. Il ramassa l’aigle et le reposa sur la tablette, tel un animal blessé. Son père avait considéré cet endroit comme un sanctuaire. C’était un sacrilège. Et c’était lui qui avait ouvert la porte au démon destructeur.

Il soupira en regardant les dommages. Autant il avait été découragé auparavant par la masse d’informations qu’il devait lire, déchiffrer, essayer de comprendre, autant maintenant, le faire relevait de l’impossible. Un puissant sentiment de colère s’empara de lui à l’encontre de Mary. Il se sentait trahi. Il aurait une discussion avec elle… mais plus tard, quand elle serait sortie de l’hôpital et quand il se serait un peu calmé. Et dire qu’il s’était rongé les sangs pour elle !

Il sortit. Il ne pouvait rien faire de constructif pour l’instant. Il entra dans la chambre et ouvrit les tiroirs d’un geste rageur. Il trouva un pull qu’il passa immédiatement. Entre deux piles de linge, il trouva une lampe torche que le professeur devait garder là en cas de panne de courant. Il tremblait mais ce n’était plus de froid. Il tremblait de colère. Il se dirigea vers la salle de bains et s’immobilisa. Là, sur le miroir, un message, à son intention sans aucun doute, avait été écrit avec un marqueur noir : Et les habitants de la terre, ceux dont le nom n’a pas été écrit dès la fondation du monde dans le livre de la vie, s’étonneront en voyant la bête, parce qu’elle était, et elle n’est plus, et qu’elle reparaîtra.

De rage, il frappa d’un coup de poing, brisant le miroir en mille éclats, tailladant ses phalanges. La main ensanglantée, il hurla de fureur.

« Qu’est-ce que ça veut dire, hein ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’elle réapparaisse ! Je l’attends de pied ferme ! »

Il attrapa une serviette pour essuyer le sang. Rien de bien profond, mais de toute manière il ne ressentait aucune douleur. Son visage morcelé dans les éclats du miroir lui donna l’impression d’être celui d’un psychopathe. Il détourna les yeux et redescendit.

Il regarda la nourriture. Il n’avait rien mangé depuis deux jours, mais toute cette histoire lui avait coupé l’appétit. À la place, il ouvrit son sac et s’empara de l’arme donnée par Forbes. Il vérifia à nouveau le chargeur et la sécurité puis le glissa à l’arrière dans la ceinture de son jean avant de redescendre par l’escalier de la cheminée en hâte.

Une fois dans la salle de l’ordinateur, il marcha sans prêter attention aux documents qu’il avait renversés et tapa Wardrop’s Close dans la barre de recherche. La diode se teinta à nouveau en rouge. Il s’approcha pour regarder exactement où il devait aller, par où il devait passer. C’était quasiment tout droit. La seule artère qu’il croisait était celle qui menait au château. Il saurait se repérer. Il vérifia que sa lampe torche fonctionnait et se dirigea vers la double porte. Il actionna la poignée d’un des deux battants et la porte s’ouvrit sur un puits d’obscurité.

L’odeur de décomposition venait de là et était plus forte que jamais. Il plaça sa main devant son nez par réflexe mais rien ne pouvait empêcher cette puanteur d’agresser ses sens olfactifs.

Il orienta le rayon de la lampe devant lui et pénétra dans le couloir.

En fait, il s’agissait plutôt d’une autre pièce, carrée, plus petite. Des niches obscures se trouvaient sur le côté. Il s’approcha pour voir et eut un mouvement de recul. Des ossements. C’était un caveau, ou un ossuaire, quelque chose dans le genre. Il y avait plusieurs corps, un dans chaque niche. L’odeur était insoutenable. Sur le mur d’en face, une simple stèle au nom de William McLean décédé en 1826 et ses compagnons, unis dans la vie et dans la mort. O’Hagan se retourna vers les corps et les compta… Il y en avait sept… Les sept têtes de l’hydre… Il décida de continuer son chemin et trouva d’autres ossements, plus anciens cette fois. Une seule plaque avec une date 1689 et une indication unique : Prison des Covenanters. Ici, les ossements de plusieurs corps étaient entassés pêle-mêle, toujours dans des niches murales. O’Hagan sentit la nausée l’envahir mais il continua son chemin.

Le couloir se rétrécit et le plafond se fit plus bas, avant de s’élargir à nouveau. Il balaya sa torche autour de lui et découvrit avec effarement des façades de maison qui s’élevaient parfois jusqu’au premier étage. Au-delà, la voûte engloutissait tout ce qui aurait pu avoir été construit plus haut. O’Hagan fut ébahi. Une ville entière avait été enterrée. Mais pourquoi ? Dans quel but ? La peste ne pouvait pas être la seule explication. Toutes les grandes villes européennes avaient été touchées par ce fléau. Seule Édimbourg avait préféré enterrer les vestiges de sa ville médiévale plutôt que de la détruire, de l’assainir ou bien de la reconstruire. Il fut tenté d’ouvrir une porte, par simple curiosité. Elles résistèrent toutes, les unes après les autres. Le bois avait gonflé avec le temps et l’humidité mais ce n’était pas la seule raison. Certaines étaient dotées de serrures bien trop récentes pour être d’époque. Il continua à avancer et se retrouva enfin à la croisée de la grande artère où il avait poursuivi Rattray. En tout cas, il le devinait. C’était la seule artère perpendiculaire, elle était assez large. De temps à autre, il percevait des puits de lumière comme celui par lequel Abi et Forbes s’étaient échappés.

Si ses souvenirs étaient exacts, Wardrop’s Close se trouvait vers la gauche, mais où se trouvait l’entrée ? Quelle était la bonne porte ? Il avança et posa le rayon de sa lampe sur plusieurs devantures : sellier, tanneur, maréchal-ferrant, ferronnier… Des commerces ? Si près du château ? Des commerces liés au combat. Aucune échoppe liée aux métiers de bouche, ni à l’habillement, ni même à l’art… Sa curiosité grandissait. Il aurait tant aimé que son père ait été là pour lui révéler ce qui avait pu se passer plus de mille ans plus tôt.

Il avança encore puis s’immobilisa. Là, sur la gauche, à quelques pas de lui, une ogive romane et deux colonnes… Un temple ? Une église ? Et pourtant, il était prêt à parier que c’était de cet endroit qu’il était sorti… Wardrop’s Close avait donc été construit sur un lieu de culte ? Il passa sous l’arche et retrouva l’escalier qui montait devant lui. À sa droite et à sa gauche, de grandes portes de bois… C’était là… C’était là le sanctuaire qu’il avait tant cherché. Il était passé à côté sans même s’en douter. Les énigmes des sept tombes indiquaient cet endroit, pas cette pièce minable quelques mètres au-dessus de sa tête. Il s’approcha de la porte de droite et la poussa. Elle s’ouvrit sans difficulté. Ses pas résonnèrent sur la dalle. La salle devait être immense mais il n’en voyait pas l’extrémité. Il éclaira le mur à proximité mais ne trouva aucun interrupteur. L’Ordre n’avait donc pas cédé comme le professeur au confort moderne ? Il se résolut à avancer à la seule luminosité de sa torche, en longeant les murs dans le sens des aiguilles d’une montre. Il éclaira au-dessus de sa tête. Il retrouva des pictogrammes, la plupart très anciens. Il aurait même juré que certains étaient pré-chrétiens. Il s’arrêta devant une forme qu’il ne connaissait que trop bien… Le dragon… Le dragon que Mary lui avait dessiné… Était-ce là qu’elle l’avait vu et non lors de fouilles dans la région d’Inverness ou les Trossachs ? Il était impressionnant. Plus de deux mètres de haut… Il continua son avancée et s’arrêta devant un texte gravé dans la pierre mais il n’en comprenait pas un mot. Était-ce du Celte ? Du Gaélique ? Du Picte ? La barbe ! Il n’était pas archéologue ! Il était policier ! Et il n’y avait pas de cours en cultures anciennes pour devenir inspecteur ! Il descendit le rayon de la torche vers la fin du texte. Les signes avaient changé. L’écriture ressemblait plus aux runes qu’il avait pu voir à Clava Cairn. Les mêmes runes sur lesquelles avait travaillé Ellen… Les mêmes runes que Gwen lui avait montrées le jour où ils s’y étaient rendus pour découvrir que cet endroit était utilisé pour des sacrifices humains. Exactement les mêmes runes… Exactement les mêmes signes… Il ne connaissait pas l’alphabet Oghamique mais ces lettres-là, jamais il ne pourrait les oublier… Dix signes… Dix signes qui désignaient un nom. Un nom qui le terrorisait, un nom qu’il croyait ne jamais plus entendre ni lire… Un nom qu’il croyait disparu dans le puits des âmes et dont la dernière obsession était morte avec son père… BLACKSTONE…

Ses jambes ne le portant plus, il dut s’asseoir sur la dalle glaciale et humide.

Il avait pris les écrits de son père pour les élucubrations d’un homme obsédé par le passé. Pour lui, Blackstone appartenait aux Highlands, à Inverness. Il était inconcevable de retrouver sa trace si loin au sud. Et pourtant… Et pourtant, le destin de l’Ordre était étroitement lié à celui du monstre. La mort de la bête ne sera que le commencement de la fin. En lui donnant le coup final, le dragon lui donnera toute sa puissance. La bête ne reviendra sur terre que lorsqu’il ne restera plus qu’une seule tête à l’Hydre. Pour que Blackstone ne revienne jamais, il faudra conserver à jamais la lignée du dragon intacte afin que ses sept têtes soient à jamais protégées… Qu’avait-il voulu dire par-là ?

Il se mit à trembler de plus belle. Il frissonna et il sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque. Il vit ses poils se soulever sur son avant-bras et comprit que quelque chose était sur le point de se passer. À cet instant, une lumière aveuglante se mit à luire avec force dans son dos. D’un bond, il se retourna pour faire face à ce qui pouvait être une menace. Il n’avait vu de lumière aussi éclatante qu’en deux occasions dans sa vie, la fois où il avait découvert la colonne de lumière qui avait failli tous les engloutir dans le grenier de la demeure de son oncle et dans le puits des âmes. Il recula d’effroi, la main en visière sur son front pour essayer de percevoir le cœur de la lumière. Il y avait déjà eu trois morts au sein de l’Ordre. Cette lumière était-elle une manifestation des pouvoirs renaissants de Blackstone ? Gwen avait-elle sacrifié sa vie en vain ?

La lumière faiblit et il fut comme hypnotisé par le spectacle. Les bras ballants, la bouche ouverte, ses yeux étaient fixés sur les contours d’une silhouette qui se dessinait à mesure que l’intensité de la clarté diminuait. Une femme angélique, à la peau d’albâtre, les mains ouvertes, présentant ses paumes en signe de supplication, deux ailes de lumière s’élevant de ses épaules, un visage de madone… Un ange… Il ne remarqua pas les larmes qui coulaient sur ses joues et eut la tentation de s’agenouiller devant le miracle.

« Gwen ? »

Là, devant lui, flottant au-dessus de ce qui avait dû être un autel, elle semblait plus réelle que jamais, comme si la mort ne l’avait pas frappée de sa faux.

« Je… Je rêve ? Je suis encore en train de rêver, c’est ça ? »

Elle descendit lentement vers le sol. Un pied rencontra une dalle, puis l’autre. Si ce n’était cette pure lumière qui émanait d’elle, elle semblait terriblement vivante, matérielle. Il fit un pas vers elle puis recula. Il ne voulait pas briser la magie de cet instant par son impatience et sa maladresse.

Elle leva les yeux vers lui et sourit. Son cœur bondit dans sa poitrine. C’était comme dans son rêve. Il savait que cela n’avait été qu’un rêve. Elle était venue dans son sommeil. Mais là, c’était totalement différent. Il était bien éveillé. Il fut soudain submergé par l’envie de la prendre dans ses bras et s’avança brusquement, mais Gwen leva une main devant lui pour l’en empêcher.

— Non…

— Non ? Mais…

— Je n’ai pas beaucoup de temps, Patrick, et tu dois d’abord m’écouter.

— Tu savais ? Tu savais pour Blackstone ? Si tu as survécu au puits des âmes, alors lui aussi, c’est ça ?

— Il te reste peu de temps à toi aussi, Patrick… Tu dois trouver le Pendragon. Le Pendragon doit mourir.

— Mourir ? Mais je croyais qu’au contraire… Ce que McLean avait marqué sur son manuscrit ? Si toutes les têtes de l’Ordre sont sacrifiées, alors la bête pourra renaître…

— Le Pendragon est celui qui cherche à lui redonner vie. Lui seul en a le pouvoir.

— Mais qui est-il ?

— Tu le sauras bientôt. Et tu agiras en conséquence…

— Tu me demandes de le tuer ? Moi ?

— Tu feras ce que ton cœur te guidera de faire.

— Mais je pensais que Janus était le vrai danger. Et cette ombre…

— Janus n’est qu’un pantin. C’est le Pendragon qu’il faut trouver…

— Pourtant, Rattray…

— RATTRAY EST UN MENTEUR ! TROUVE LE PENDRAGON !!!

O’Hagan était pétrifié. Jamais il n’avait vu une telle lueur dans les yeux de celle qu’il aimait. Une autorité certaine, une dureté impérieuse, une lueur guerrière. Était-ce la Dame Blanche qui parlait à travers elle ? Il n’en savait rien mais à cet instant, elle lui fit peur.

Elle perçut son trouble et son visage se décomposa.

— Patrick… Si tu savais combien ça me coûte de me matérialiser devant toi. Mais l’heure est trop grave… S’il ressuscite, tu sais ce que cela veut dire. Le veux-tu ? Veux-tu livrer ce pays au chaos ? Veux-tu que ma mort n’ait servi à rien ? T’es-tu demandé pourquoi ils avaient préféré enterrer la ville d’Édimbourg plutôt que de la détruire et de la reconstruire ?

— Lui ?

— … Maintenant je sais que tu agiras selon ta conscience…

Elle s’approcha de lui, posa les mains sur son visage et l’embrassa. Il voulut la saisir dans ses bras mais elle se dématérialisa, disparut, s’évanouit et ses mains ne rencontrèrent que le vide, ne laissant que le goût amer d’un baiser trop court.

Il eut l’impression d’être aveugle, la disparition de Gwen le laissant dans l’obscurité totale. Enfin presque totale. Sa lampe torche était tombée sur le sol, là où il l’avait laissée tomber par stupeur, mais le maigre rayon avait du mal à lutter contre la noirceur qui semblait ramper vers lui, vouloir l’engloutir. Tuer le Pendragon… Tuer… Tuer un homme… Gwen se rendait-elle compte de ce qu’elle venait de lui demander ? Le froid et l’humidité le transpercèrent jusqu’aux os. Il eut la sensation que jamais il ne réussirait à se réchauffer, comme s’il était déjà mort, que la vie et la chaleur avaient quitté son corps.

Il se pencha pour ramasser la torche et tourna sur lui-même. L’endroit était vaste et résonnait la solitude. Ce n’était pas un lieu de culte, c’était une tombe. Toute cette ville était construite sur une immense tombe. Quoi qu’il se fût passé ici plus de mille ans plus tôt, on avait cherché à l’oublier en l’ensevelissant le plus rapidement possible.

Les inscriptions sur les murs ne lui révélèrent rien de plus que ce langage incompréhensible à ses yeux. Il ne semblait pas y avoir d’autres pictogrammes et à part l’autel central simplement recouvert d’un drap blanc, la salle était vide. Il ne trouverait rien d’autre ici, rien d’autre qui le mette sur la piste du Pendragon. Il était temps de rebrousser chemin en direction de Marchmont. L’appartement de Rattray lui en apprendrait certainement davantage.

Mais pour cela, il devait rentrer chez le professeur et trouver son chemin sur le panneau mural.

Troublé par l’apparition de Gwen et son message pour le peu déstabilisant, il mit un instant à se souvenir du chemin par lequel il était arrivé.

Tout le long du chemin, il ressassa la scène, son apparition angélique et son regard impérieux. Gwen avait changé. Il y avait plus de la Dame Blanche en elle. À chaque apparition, un peu plus. Qu’arriverait-il si son âme disparaissait au profit de la sorcière ? Il savait pourtant que c’était grâce à la Dame Blanche que Gwen n’était pas tout à fait morte, qu’elle n’avait pas tout à fait disparu, qu’il avait pu la toucher, l’embrasser même… Oh, Gwen…

Le Pendragon… Plus il y pensait plus son hypothèse que cela soit Cumming lui paraissait absurde. Il n’en avait pas la carrure ni le charisme. Rattray aurait fait un bien meilleur candidat… Mais il était mort et s’il avait été le Pendragon, Gwen n’aurait pas eu besoin de lui ordonner de le tuer. Non, la menace était donc encore présente.

Et cet homme sur les photos ? Qui était-il ? Et si c’était lui… Si c’était lui…

Il retrouva son chemin plus vite qu’il ne l’aurait cru. Il avait tellement été absorbé par ses pensées qu’il ne s’était pas rendu compte qu’il était déjà arrivé à destination. Il repoussa la double porte et fut ébloui par la lumière des néons. Il avait fini par s’adapter à l’obscurité et la lumière blafarde était bien trop agressive à son goût.

Il se rapprocha de la table et regarda les photos qu’il avait jetées par terre. Il s’accroupit et en ramassa une où Rattray discutait avec le mystérieux homme. Son visage n’était pas très net et à moitié caché dans l’ombre, mais c’était sur cette photo qu’on le voyait le mieux. Il regretta de ne plus pouvoir entrer en contact avec Forbes. Lui aurait pu faire des recherches sur l’identité de cet homme… Mais s’il devait le tuer, il était peut-être préférable que Forbes ne soit ni au courant, ni mêlé à cela. Il trouverait un moyen de mener son enquête… Même s’il devait mettre une balle dans le genou de Cumming pour qu’il parle. Après tout, que lui restait-il à perdre ? L’avocat cherchait à lui mettre sur le dos tous les morts de l’année précédente… Il s’était même arrangé pour organiser une guérison miracle de ce cinglé de Munro… Munro… Cela faisait bien longtemps qu’il ne s’était pas préoccupé de lui, ce psychopathe qui avait utilisé sa fille pour arriver à ses fins, qui avait sacrifié tant de jeunes filles innocentes pour ressusciter Blackstone, dont sa propre petite-fille et qui avait sauvagement massacré la petite Morgane, la fille adoptive de son amie Doreen, une enfant de neuf ans… Tout ça parce qu’il savait que c’était l’enfant du monstre… Et dire que la justice écoutait cette ordure !

Il se releva et se tourna vers l’ordinateur pour y entrer le nom de Rattray. Marchmont était assez loin. La première partie du chemin se faisait dans un dédale d’intersections, mais après le quartier de Lauriston, il n’y avait plus qu’une seule galerie qui menait à l’appartement de l’astrophysicien. Il mémorisa une dernière fois son chemin quand il crut entendre une voix venir de la surface.

— Inspecteur ? Inspecteur O’Hagan ? Vous êtes là ?

Mary… C’était la voix de Mary… Elle était censée sortir ce matin de l’hôpital. À tous les coups, Forbes avait vendu la mèche et lui avait dit où elle pouvait le trouver. La peste ! Il n’avait aucune envie que cette Messaline ne se mette en travers de son chemin. À moins que… À moins qu’elle ne lui avoue ce qu’elle savait véritablement de l’Ordre… Peut-être connaissait-elle la véritable identité du Pendragon ? Alors il n’aurait plus qu’à aller retrouver cet homme le plus vite possible et à se débarrasser de lui avant qu’il n’y ait d’autres victimes.

Le regard fiévreux et déterminé, il abandonna l’idée d’aller visiter l’appartement de Rattray et se dirigea vers l’escalier. À chaque marche, bien que claudiquant, sa colère grandissait contre Mary. Ce fut à cet instant qu’il réalisa à quel point il s’était attaché à elle et combien sa trahison lui semblait encore plus haïssable. Elle était là lorsque cette ombre avait failli lui briser la jambe. Et si cette ombre n’était pas venue pour la tuer ? Et si cette ombre lui obéissait plutôt ? Et si ? Et si c’était elle… Janus ?

Il s’immobilisa à mi-chemin, le souffle coupé, sa jambe douloureuse… C’était tellement évident ! Le double visage… Comment ne l’avait-il pas compris plus tôt ? C’était elle qui était venue vers lui et qui avait absolument cherché à l’aborder… Encore elle qui était venue le chercher après les funérailles de son père… Encore elle qui avait débarqué dans sa chambre d’hôtel au milieu de la nuit…

Tu laisses la femme Jézabel, qui se dit prophétesse enseigner et séduire mes serviteurs pour qu’ils se livrent à l’impudicité… Elle ne veut pas se repentir de son impudicité. Voici je vais la jeter sur un lit et envoyer une grande tribulation à ceux qui commettent l’adultère avec elle.

Il la revoyait clairement, une étincelle de provocation alors qu’elle ajoutait :

« Ce qui pourrait être troublant, c’est que moi-même, je suis née à Glasgow. »

Mon Dieu…

— Inspecteur O’Hagan ? Vous êtes en bas ?

Il n’avait pas refermé la cheminée. S’il ne montait pas, elle allait venir à sa rencontre et qui sait ce qui arriverait s’il se trouvait face à elle avant qu’il ait retrouvé le contrôle de ses émotions.

— J’arrive !

Il ferma les yeux, inspira profondément, expira. Ses mains tremblaient. Il reprit l’ascension.

Il arriva à la surface plus rapidement qu’il ne l’aurait souhaité. Il n’était pas sûr de pouvoir se maîtriser suffisamment. Lorsqu’il gravit les dernières marches, il l’aperçut. Elle était pâle, les cheveux défaits tombant en cascade autour de son visage alors qu’elle se penchait vers l’issue. Elle dut percevoir son trouble car elle recula automatiquement de quelques pas. Une fois arrivé à la dernière marche, il ne pouvait plus reculer. Tout à sa colère, il mit un instant à remarquer son visage émacié, ses cernes sous les yeux, ses yeux rougis, son air épuisé et les bandages sur ses poignets. Le silence qui s’installa commença à devenir gênant. Elle bascula d’un pied sur l’autre, serrant nerveusement les mains et tenta une approche.

— C’est Forbes qui m’a dit…

Elle s’interrompit. O’Hagan ne bougeait pas, les poings serrés, son regard jetant des éclairs. Il l’observait maintenant comme s’il percevait son vrai visage pour la première fois. Elle se mit à trembler et bredouiller.

— C’est… C’est Alex… Il n’est plus chez lui… Je… Je ne savais pas où aller… Alors Forbes… Alors Forbes…

— Taisez-vous !

Il ferma les yeux et inspira profondément. Qu’elle ne dise pas un mot de plus ou il sentait qu’il pourrait devenir violent.

— Je… Je suis sortie de l’hôpital… Il n’y avait personne et… et…

Elle hoqueta et se mit à pleurer. O’Hagan rouvrit les yeux. Quelle actrice !

— Je ne savais pas où aller et… et… Vous… Vous êtes en colère ? Il s’est passé quelque chose ?

Sa voix n’était plus qu’un chuchotement aigu. Elle recula encore. Avait-elle compris qu’il l’avait démasquée ?

— Qu’est-ce que vous avez… Je ne comp… Je ne comprends pas…

Il glissa la main dans sa poche droite et sortit les photos. Il prit celle de Mary et lui jeta à la figure avec dédain.

— Vous comptiez me faire marcher dans vos combines encore longtemps ?

— Qu… Quoi ?

La photo lui avait effleuré le visage, elle n’avait pas eu le temps de bien la voir et elle était retombée face contre terre. Elle se pencha pour la ramasser, mais O’Hagan fut plus rapide qu’elle et l’attrapa par le bras pour l’obliger à lui faire face. Il la saisit par les épaules et se colla contre elle pour la forcer à le regarder droit dans les yeux.

— C’était quoi votre plan ? Hein ? Qui devait être la prochaine victime ? C’est peut-être déjà fait d’ailleurs ? C’est Alex, hein ? Vous vous êtes débarrassée de lui, c’est ça ?

— Vous me faites mal !

— Après tout, vous ne seriez pas à ça près, vous vous êtes bien débarrassée du professeur et de Rattray ! Comment vous contrôlez cette chose ?

— Mais de quoi parlez-vous ?

Sa voix laissait percer la panique qui l’envahissait et elle se débattit mais O’Hagan tenait bon.

— Vous l’avez amenée ici ! Vous avez saccagé le travail du professeur ! Toute sa vie ! Tout son héritage ! Tout mon héritage ! Pourquoi vous faites ça ? Quelle est votre motivation ? C’est lui qui vous l’ordonne ? C’est le Pendragon ? C’est ça, hein ? Janus !

Le nom était sorti comme une insulte et plus elle se débattait plus cela augmentait sa fureur. Il la gifla et elle bascula sur le canapé en hurlant. Elle retrouva ses esprits et lui échappa assez pour se réfugier de l’autre côté du canapé. Il simula un mouvement brusque vers la droite. Elle hurla et se dirigea vers la gauche. Il plongea vers la gauche et l’attrapa presque. Elle sanglotait à présent et ressemblait à un animal prisonnier des phares d’une voiture.

« P… Pourquoi ?… Qu’est-ce que je vous ai fait ? Je ne comprends rien…

— Pourquoi ? POURQUOI ?! Vous me demandez pourquoi ? JANUS !!!

— Mais je ne suis pas Janus !

— Menteuse ! Ça ne sert plus à rien ! Je sais tout ! J’ai vu la photo !

— Mais quelle photo ?

Il ramassa rageusement la photo qui était à ses pieds et la lui tendit. Mary s’immobilisa. Elle ne semblait pas comprendre ce qu’elle voyait. Puis ses yeux s’agrandirent.

— Je ne suis pas Janus…

— Combien de preuves vous faudra-t-il ? Vous travailliez pour Rattray ! Vous espionniez le professeur pour son compte, vous l’avez d’ailleurs peut-être sciemment envoyé sur de fausses pistes, comme le soi-disant séminaire de Saint Jean sur l’île de Skye… C’est étrange comme vos prétendues preuves ont miraculeusement disparu au bon moment ! Mais pourquoi les tuer ? Le Pendragon vous offrait plus ? Que vous a-t-il offert, Mary ? Qu’est-ce qui valait la vie de deux hommes ? Et Jack ? Et Kathleen ? Et cette femme dans sa galerie d’art ?!

— Vous êtes convaincu que je suis Janus ?

— Et cette ombre ? Comment vous faites pour la contrôler ? Et c’est quoi au juste ?

— Vous êtes convaincu que je suis Janus…

Toutes forces semblèrent la quitter. Plus pâle que jamais, elle se redressa un instant.

— Je ne peux même pas me justifier. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Que vous avez raison ?

Elle tendit ses poignets en avant.

— Je me suis même tailladé les veines pour rendre mon subterfuge plus crédible, c’est ça ?

Sa voix, enrouée par l’émotion était à peine plus forte qu’un souffle.

— Cette photo a été prise cet hiver. Le professeur Rattray m’avait donné rendez-vous pour que je persuade Alex qu’il était dans son intérêt de renouer avec son grand-père maternel, une histoire d’entreprise familiale à reprendre, je n’ai pas bien compris. Il s’est montré si pressant que je ne comprenais pas vraiment sa motivation. C’est la seule fois qu’il s’est montré aussi étrange avec moi. Je ne comprends pas pourquoi on a pris cette photo. Ni ce qu’on voulait en faire. Maintenant, vous pouvez ne pas me croire… Je n’ai plus rien à faire ici…

— Parce que vous croyez que je vais vous laisser vous en tirer aussi facilement ?

— Vous allez faire quoi ? Me tuer ?

Elle vacilla, elle semblait à bout de forces et toutes les convictions d’O’Hagan volèrent en éclats. Et s’il se trompait encore ? Et s’il ne se trompait pas ? Il ne savait plus où il en était. Il ne pouvait pas la laisser partir comme ça. Si elle était Janus, il devait l’empêcher de nuire une fois de plus. Son regard se reporta vers les bandages de ses poignets. Le droit s’était remis à saigner, certainement quand il avait essayé de l’attraper et il fut partagé entre le doute et le remords. Elle cligna des yeux et posa la main sur le dossier du canapé.

— Je… je crois que je ne me sens pas bien…

Elle recula d’un pas et trébucha contre la table.

— Je… je vais aller prendre un peu l’air… Il fait trop sombre ici…

Elle eut à peine le temps de faire un pas que ses yeux se révulsèrent et elle s’écroula comme une poupée de chiffon sur le sol. O’Hagan réagit avec retard, comme s’il ne comprenait pas qu’elle venait de perdre connaissance. Quand il comprit, une angoisse lui déchira le cœur et il se rendit compte qu’il la croyait. Elle n’était pas Janus. Il se précipita vers elle, s’agenouilla et la prit dans ses bras.

— Mary ? Mary ? Répondez-moi !

Elle respirait à peine. Il se pencha pour lui faire la respiration artificielle mais elle remua légèrement. Elle revenait à elle. Elle ouvrit les yeux et il eut la confirmation qu’elle ne pouvait pas l’avoir trahi. Un regard ne pouvait pas être plus sincère. Il sourit pour la rassurer. Elle versa une larme et il se sentit irrésistiblement attiré. Il déposa un baiser sur sa bouche. Elle y répondit. Il l’enserra dans ses bras tendrement, oubliant momentanément tout le reste du monde et ses ignobles conspirateurs.

XVI

— Je suis désolé…

Il serrait Mary contre lui, les bras autour de ses épaules, se sentant ridicule d’avoir réagi avec autant de violence. Lorsqu’elle s’était effondrée, il avait eu si peur. Elle était toujours aussi pâle et ne répondit rien, se contentant de le regarder, perdue par le baiser qu’ils venaient d’échanger, mais elle ne chercha pas à s’esquiver. Elle baissa les yeux, posa sa main sur la sienne et la serra. Ce simple geste bouleversa O’Hagan.

— Je… je vais mieux…

Elle chercha à se relever et il s’écarta à regret pour l’aider. Une fois debout, il se sentit encore plus emprunté, ne sachant ce qu’il allait bien pouvoir dire à présent. Elle chancela et cela lui évita d’ajouter autre chose. Il lui prit le bras et lui proposa de s’asseoir un instant sur le canapé. Elle obéit. Elle n’avait pas la force de résister. Il s’accroupit devant elle et observa son poignet droit dont le bandage était teinté de sang.

— N’était-ce pas un peu tôt pour qu’ils te laissent sortir ?

— Je… je ne pouvais pas rester allongée alors que… J’ai signé une décharge pour sortir.

— Je vais devoir retirer les bandages pour voir si les sutures n’ont pas cédé.

— Je suis, désolée, j’en ai mis partout.

O’Hagan suivit son regard et remarqua pour la première fois que sa propre chemise était tachée au niveau du poignet.

— Ce n’est pas toi.

Il releva la manche et découvrit son tatouage.

— C’est enflammé depuis deux jours… Et ce matin en prenant ma douche, j’ai remarqué qu’un peu de sang suintait au niveau des lignes du tatouage.

— C’est grave ?

— Je n’en sais rien… Je m’en moque.

Il lui sourit avec douceur. Elle ancra son regard dans le sien, et après une vague hésitation, se pencha vers lui.

— Pourquoi ?

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi ce baiser ?

— Parce que j’en avais envie…

— Après m’avoir accusée d’être Janus ?

Il se ferma et recula imperceptiblement. Le doute ne s’était pas évanoui. Il avait surtout réagi par peur. Elle sembla blessée et recula contre le dossier, les yeux humides.

— Je… je ne sais pas comment faire…

— Faire quoi ?

— … Re… Regagner votre… ta confiance… Je… C’est…

Elle soupira et cacha son visage entre ses mains. Quand elle releva la tête, elle avait le regard las, comme si elle avait abandonné d’avance.

— Je n’ai pas ta force… Jack est mort… Alex a disparu… Ils ont voulu me tuer… Ils vont réessayer. Et tu crois que c’était une mise en scène ?

Sa voix s’était brisée sur ces dernières paroles. Elle essuya de nouvelles larmes.

— J’ai peur… Tu… tu es le seul… Je croyais… Je croyais que je serais en sécurité avec toi.

Elle ne pouvait pas être Janus. On ne pouvait pas jouer la détresse avec autant de sincérité et être ce démon au double visage. La gorge d’O’Hagan se noua.

— Qu’est-ce qui s’est vraiment passé cette nuit-là ?

— Quoi ?

— La nuit à l’hôtel… Qui t’a taillé les veines ?

— Je… je ne sais pas… Je me souviens qu’on travaillait sur les lettres de l’Apocalypse… J’ai dû m’endormir… Je ne me souviens pas quand… Je me souviens juste avoir eu très froid et de quelque chose d’humide et poisseux sous ma joue… Je me suis sentie glisser, comme si je m’échappais de mon corps… Je ne comprenais pas… Je croyais que tu étais avec moi… J’ai cru que tu étais mort… À aucun moment je n’ai pu penser que c’était toi qui m’avais fait ça…

— Et pourtant, tu aurais été en droit de le faire…

— J’avais une confiance totale en toi.

— Même à ton réveil ?

— Tu es le premier nom que j’ai demandé… Pas Alex…

— Et… et maintenant ?

Il aurait voulu retirer la question. Savoir la réponse ne le mènerait nulle part. Même s’il avait la confirmation qu’elle n’était pas Janus, qu’est-ce qui se passerait ensuite ? Elle avait Alex. Il avait Gwen. Des années les séparaient. Le danger les séparerait tôt ou tard. Il ferait bien de l’envoyer loin de là, qu’elle retourne chez ses parents. Mais il ne pouvait s’y résoudre. Non, il ne le pouvait décidément pas.

Elle plissa son front comme si la question lui provoquait une douleur physique.

— Tu… Comment pourrais-je ? Tu crois que je cherche à te manipuler ? Tu crois… Je ne sais pas comment te prouver le contraire. J’ai beau lutter… Il n’y a qu’auprès de toi que… Que j’ai envie d’être… Mais tu ne veux pas de moi et…

Il savait ce qu’elle pouvait ressentir parce qu’il ressentait la même chose. Mais il ne pouvait pas l’entendre et la fit taire avec un nouveau baiser. Il ne voulait plus qu’elle parte. Il avait l’impression qu’il ne pourrait plus respirer si elle lui échappait. Il ferma les yeux alors qu’elle passa ses bras autour de son cou et il la serra contre lui plus fort. Cette étreinte était plus loquace que tous les mots de réconfort, de pardon ou de confiance. C’était une promesse. La plus belle des promesses. Il s’écarta et passa une main dans ses cheveux.

— Je te crois…

Elle le regarda avec crainte et espoir, puis quand elle comprit qu’il disait vrai, l’ombre qui ternissait son visage sembla s’évaporer et son sourire la rendit rayonnante.

— C’est vrai ?

Il hocha la tête et elle se jeta dans ses bras une nouvelle fois.

— Tu ne me demanderas pas de partir ?

O’Hagan était bien trop ému pour répondre de vive voix et l’embrassa sur le sommet de la tête. Elle laissa s’échapper un soupir de soulagement et leva la tête pour l’embrasser encore. Et encore. Elle renifla et s’écarta. O’Hagan ne parvenait pas à détacher son regard de ses yeux. Il aurait pu la contempler indéfiniment. Puis la réalité le ramena sur terre plus vite qu’il ne l’aurait voulu.

— Tu sais que dans moins de quarante-huit heures, je serai considéré comme un fugitif ?

— Forbes m’a dit, oui.

— Je veux dire… au-delà du fait que toute cette histoire est extrêmement risquée, si je ne trouve pas le Pendragon, je pourrai être considéré comme un dangereux criminel.

— Je sais.

— Mais tu n’en mesures pas les conséquences.

— Je suis comme toi, je ne peux pas revenir en arrière. Et je n’en ai aucune envie.

— Et Alex ?

— Si mes recherches avec le professeur l’ont mis dans une situation délicate, je dois tout faire pour qu’on le retrouve au plus vite. Sain et sauf, je l’espère. Mais je n’arriverai pas à me sentir coupable.

Au fond de lui, une autre question résonnait : Et Gwen ?

Oui, et Gwen ? Ce qu’il ressentait pour Mary ne changeait en rien ses sentiments pour Gwen. Ne pouvait-il pas les aimer toutes les deux ? Gwen était morte. Non ! Elle ne l’était pas ! Aimer Mary c’était la trahir ! L’angoisse lui enserrant le cœur à nouveau, il ressentit le besoin de se lever, de s’écarter. Jamais il ne trouverait de solution car maintenant qu’il avait failli perdre Mary, il ne pouvait plus risquer de la perdre à nouveau. Il avait déjà perdu Ellen. Et Gwen. Non ! AAAAArgh ! Il n’avait pas perdu Gwen ! Toute cette histoire allait le rendre fou !

Il marcha jusqu’au manteau de la cheminée et inspira profondément avant de s’appuyer contre et se retourner vers Mary. Son cœur bondit dans sa poitrine et seul l’instant présent comptait. Il lui sourit pour la rassurer, puis tendit la main vers elle.

— Il faut que je te montre quelque chose. Ça devrait t’intéresser.

Elle n’hésita pas et le rejoignit. Elle posa sa main dans la sienne et ils descendirent, aménageant quelques pauses lorsque Mary était prise d’étourdissements.

Lorsqu’elle pénétra dans la salle, elle ouvrit de grands yeux. Elle lâcha la main d’O’Hagan et fit le tour de la salle. Elle s’arrêta devant les photos jetées sur le sol, s’accroupit pour les ramasser et les regarda une par une, l’air grave. O’Hagan préféra rester en retrait, l’observant de loin, tentant de déceler le moindre plissement des yeux qui trahirait qu’elle lui avait menti. Son visage restait pourtant lisse, indéchiffrable.

— Qui a pu prendre ces photos ? Il y en a tant… Et pourquoi cette discussion avec Rattray avait-elle tant d’importance ? Je ne comprends pas. J’espère seulement que le professeur n’a pas douté de moi comme tu as pu le faire… Ça me peinerait de savoir qu’il est mort sans que je puisse le convaincre du contraire.

— Il comptait beaucoup pour toi ?

— Il était plus qu’un professeur, c’était un mentor, un modèle… et un ami, j’espère.

— Et cet homme ? Est-ce que tu le connais ?

O’Hagan s’avança pour lui indiquer l’homme mystérieux. Elle approcha la photo de son visage puis hocha la tête.

— Non, il ne me dit rien. Qui est-ce ?

— Je n’en sais rien encore mais c’est ce que je vais m’efforcer de découvrir.

— Et ça ? C’est quoi ?

Mary désigna la carte murale.

— C’est une carte de la partie souterraine de la ville.

— De quelle époque ?

— Tel que le réseau est actuellement.

Mary éclata d’un rire incrédule.

— C’est impossible. La ville est entièrement enterrée. Il ne reste que quelques galeries qui ont été dégagées pour les touristes comme Mary King’s Close mais il est impossible qu’autant de galeries soient praticables.

— Et pourtant, elles le sont, et ce depuis le Moyen-Âge.

— C’est faux, le Royal Mile tel que tu peux le voir a été terminé à la fin du 18ème siècle et les travaux ont débuté après l’épidémie de peste de 1644 à 1646. Mary King’s Close a été enseveli en 1753… Quoi ? Qu’est-ce que tu as ?

— Qui a pris la décision ?

— De quoi ?

— D’ensevelir l’ancienne ville ?

— Je ne sais pas. Le conseil municipal, je pense ?

— Mais qui ?

— Essentiellement des notables, mais pourquoi est-ce important ?

— Là-haut, j’ai vu des papiers du cadastre. Reste là, il faut que je vérifie quelque chose.

Il s’éclipsa en un éclair, laissant Mary perplexe devant la carte électronique qui clignotait. Quelques minutes plus tard, ses pas résonnèrent à nouveau dans l’escalier et il arriva à bout de souffle, portant dans ses bras divers papiers entassés pêle-mêle. Il posa le tout sur la table. Il attendit un instant que son rythme cardiaque se calme et sourit à Mary d’un air triomphant.

— Pourquoi la ville a-t-elle été enterrée ?

— À cause de l’épidémie de peste ?

— Même plus d’un siècle après que la ville en a été débarrassée ?

— C’était dans la même lignée d’un plan de restructuration de la ville ?

O’Hagan exhiba fièrement ses trouvailles.

— Je savais bien que j’étais tombé sur des papiers officiels le premier soir que j’ai passé ici et heureusement, ils n’ont pas été détruits dans le saccage.

— Le saccage ?

— Oui, je ne t’ai pas dit ? La pièce du professeur là-haut a été saccagée.

— Non ! Ils n’ont pas osé ?

Elle ne savait pas. Elle n’y était pour rien. O’Hagan sourit de plus belle, chaque minute qui passait lui confirmait qu’elle n’était définitivement pas Janus et ce qu’il tenait dans les mains lui permettait de voir plus clair. Les pièces du puzzle commençaient enfin à trouver leur place.

— Ce sont des papiers officiels de la ville et regarde plutôt ça, regarde qui siégeait au conseil en 1753 ?

Mary passa en revue la liste des noms et ouvrit de grands yeux.

— William McLean ?

— William McLean, né en 1735, mort en 1793. Le même dont le mausolée a été érigé dans le cimetière du vieux Calton ! Et regarde qui a pris sa place à sa mort en 1793 ?

— William McLean, né en 1769, mort en 1826… C’est celui qui est enterré à Greyfriars ?

— Et comme par hasard, regarde qui a signé les travaux d’assainissement de la ville en 1795.

Mary regarda la liste des vingt signatures. Au milieu de la liste se trouvait encore le nom de McLean. Elle releva la tête, éberluée.

— Tu veux dire que les sept McLean dont les tombes sont disséminées dans toute la ville ont eu pour mission de cacher l’existence de ce réseau de souterrains ?

— Les sept tombes qui sont agencées selon le schéma du dragon que tu m’as montré et qui désignent l’antre du dragon à Wardrop’s Close…

— Tu… Tu as trouvé l’antre du dragon ?

— J’ai trouvé bien plus que ça, je te montrerai tout à l’heure, mais regarde plutôt ça… C’est un rapport d’un tailleur de pierre qui déconseille à la ville de creuser son nouveau réseau d’égouts selon les plans de leurs ingénieurs. Selon lui, l’ancienne structure serait trop fragile pour accepter de tels bouleversements. Il a établi un nouveau tracé, et bien sûr, aucun de ces tracés ne croise le réseau, à part Mary King’s Close qui a été réhabilité à cette époque… Et qui était ce tailleur de pierre ?

— William McLean ?

— Celui qui est mort en 1908 et enterré à Monkwood… Et bien sûr, personne n’a trouvé étrange qu’un simple tailleur de pierre ait l’autorité de contrer une telle décision.

— C’est incroyable. Donc, depuis tout ce temps… ils protégeaient le secret de l’Ordre du Dragon ?

— Peut-être pour mieux gagner leur confiance. Les McLean ne sont pas à l’origine des travaux d’enfouissement, ils n’entrent en scène qu’en 1753 et ce premier McLean n’avait que 18 ans. D’autres personnes prenaient les décisions à sa place. Le tout est de savoir qui œuvrait dans l’ombre…

— Il y a donc une ville souterraine sous Édimbourg ? Comment personne ne peut-il être au courant ?

— Depuis toujours, le secret est bien gardé. Regarde, en 1983, la ville a voulu étendre les recherches et agrandir la visite de Mary King’s Close aux rues adjacentes. Un rapport d’expert les a dissuadés, et regarde le nom de cet expert.

— William McLean… Le nôtre !

— Oui, notre bon professeur. Il a continué son rôle de gardien du secret, et en tant que gardien, il devait veiller à ce que ces galeries ne soient jamais altérées. D’où ce panneau lumineux, je suppose.

— Je n’arrive pas à y croire.

— Tu veux voir ?

— Quoi ? Tu veux dire ? Maintenant ?

— Ça te fait peur ?

— Peur ? Tu sais ce que ça représente pour une historienne ?

— Alors viens avec moi.

Il ramassa sa lampe torche qu’il avait laissée sur la table et prit Mary par la main. Avant d’ouvrir la double porte, il s’arrêta, se retourna vers elle et lui sourit. Puis il tira la porte, laissant à nouveau l’air fétide s’engouffrer dans la pièce. Mary couvrit son nez avec une grimace et suivit O’Hagan dans l’obscurité.

Elle s’immobilisa dans la première salle devant les sept corps de la tombe de Greyfriars. O’Hagan l’attira derrière lui pour qu’elle continue à avancer. Ce qu’il voulait qu’elle voie se trouvait bien plus loin. Elle voulut s’arrêter à nouveau devant les corps des Covenanters et O’Hagan dut lui promettre qu’elle reviendrait là plus tard. Mais lorsque la galerie s’élargit et qu’ils se retrouvèrent dans les rues de la ville souterraine proprement dite, Mary resta sans voix. Elle suivit O’Hagan docilement, cherchant à percer l’obscurité pour percevoir tout ce qui se trouvait autour d’elle. Elle voulut prendre la lampe torche à O’Hagan mais il refusa. Il devait lui montrer le clou du spectacle tout d’abord.

Il leur fallut donc un assez long temps avant de rejoindre le lieu de rassemblement de l’Ordre, Mary cherchant à s’arrêter tous les cinq mètres, mais lorsqu’ils se retrouvèrent devant le fronton et qu’O’Hagan illumina la façade, Mary resta bouche bée.

— C’est… C’est une église ? C’est impossible. Il n’y a jamais eu d’église répertoriée ici, même au Moyen-Âge…

— Ce n’est pas vraiment une église, viens voir.

Il poussa la porte sur la droite et pénétra à nouveau dans cette immense salle. Par réflexe, il lâcha la main de Mary. Et si Gwen était encore là ? Si elle pouvait les voir ? Verrait-elle d’un bon œil la présence de Mary ici ? Il s’attendait presque à la voir paraître, ivre de jalousie et de colère, et il regretta le fait d’être revenu accompagné.

Mary ne s’était rendu compte de rien et elle s’approcha du mur où était gravé l’immense dragon. O’Hagan la rejoignit et elle laissa s’échapper un cri de fascination lorsque la gravure fut illuminée. Elle tourna la tête et porta son attention sur l’étrange langage.

—Tu comprends ce que ça veut dire ?

— Bien sûr, c’est du Gaélique. Attends…

Alors le dragon s’en est allé

Lui qui régna sur notre terre une éternité

Il était notre chef, il gardait notre terre

Des envahisseurs venus des mers

Le roi des rois, le dernier Pendragon

Il fut trahi par celle qui portait son nom

Plus de magie, de chance il n’en reste qu’une

Que le destin scelle notre fortune

Quand le futur prend racine dans le présent

Sept dragons, ses généraux sept fois sacrifiés

Le Pendragon ne tardera pas à se réveiller

Et reviendra du puits des âmes triomphant.

— Le puits des âmes ?

— Oui, c’est ce qui est indiqué là.

— Mon Dieu…

— Ça veut dire quelque chose pour toi ?

— C’est dans le puits des âmes que Blackstone est mort sous mes yeux.

— Tu veux dire que… l’Ordre ? Les sept généraux ? Ils sont dévoués à Blackstone ?

— Je ne suis pas spécialiste, mais je reconnaîtrais ces runes partout.

Il s’approcha du mur et promena ses doigts sur les lettres oghamiques. Mary le rejoignit et se pendit à son bras.

— Blackstone a été trahi par celle qui portait son nom ?

— Sa sœur, sa jumelle… Elle avait des dons de voyance. Elle l’a combattu lorsqu’il est revenu d’entre les morts après son pacte avec Cythraul. Il s’est vengé d’elle mais elle est devenue une Dame Blanche…

— Une Dame Blanche ?

— Oui, c’est elle qui guidait Gwen. Il semblerait que Gwen ait été sa descendante. Elle était du même sang que Blackstone, elle aussi, ce qui lui a donné le pouvoir de le détruire.

— Non, je veux dire, tu es sûr qu’il s’agissait bien d’une Dame Blanche ? Tu m’as bien dit que Blackstone était Picte.

— Oui, il était un chef guerrier Picte, pourquoi ?

— Parce que la Dame Blanche est associée au culte Celte, le culte des Gaëls, les premiers envahisseurs venus d’Irlande, ceux qui ont fondé le royaume du Dal Riata à l’ouest.

— La sœur de Blackstone a épousé un MacPherson, c’est de là qu’est née la lignée de la famille de Gwen.

— Tu veux dire qu’elle a trahi sa nation alors qu’elle était en guerre contre l’envahisseur ?

— Ou bien, on l’a donnée en mariage contre un accord de paix, ça se faisait, non ?

— C’est possible, le clan est originaire de la région frontalière entre les deux nations. Et elle aurait cherché à se venger de son frère ? Tu veux dire que toutes ces horreurs depuis près de deux mille ans sont fondées sur une vendetta familiale ?

— C’est tout ce que j’en sais…

Elle se serra encore plus près contre lui.

— Et quel rapport avec l’Ordre du Dragon ?

— Ses sept généraux sept fois sacrifiés ?

— Possible mais pourquoi sept fois sacrifiés

— Combien de tombes y a-t-il de William McLean à Édimbourg ?

— … Sept…

— Et combien de corps as-tu comptés dans l’ossuaire à Greyfriars ?

— … Sept… Tu veux dire…

— C’est la septième fois que l’on cherche à sacrifier les membres de l’Ordre. Je suis sûr que si l’on creuse sous les sept tombes de McLean, on trouvera les six corps des autres membres.

— Mais la première victime ? Cette femme dans sa galerie d’art ? Elle n’est pas enterrée avec le professeur ? Si ?

— Je ne sais pas mais ça pourrait se vérifier en suivant les galeries jusqu’au cimetière. Et puis des cendres, ça ne prend que peu de place dans un columbarium…

Mary frissonna.

— Il semblerait que tu aies pas mal réfléchi à la question.

— J’ai eu pas mal de temps pour le faire ces derniers temps.

— Il faut donc découvrir l’identité des cinq autres membres avant qu’ils ne soient tués pour éviter que la prophétie ne se réalise ?

— Techniquement, quatre, puisque Rattray est mort lui aussi et il a avoué faire partie de l’Ordre, mais nous n’aurons pas à les trouver tous. Seul le Pendragon est important.

— Seulement lui ? Pourquoi ?

— Il semblerait que ce soit lui qui soit chargé de tuer ses frères afin de redonner vie à Blackstone. Le sacrifice du sang, le dévouement jusqu’à l’ultime, ses sept généraux fidèles. Si nous le retrouvons, nous pouvons arrêter toute la machinerie.

— Mais comment ? Comment le persuader de ne pas faire comme ses six prédécesseurs ?

— En le tuant nous-même.

Mary laissa s’échapper un petit cri de surprise. Jamais elle n’aurait pensé entendre ces mots sortir de la bouche d’O’Hagan.

— Pourquoi penses-tu que ce soit la seule solution ?

— Parce que c’est Gwen qui me l’a dit.

— Gwen ?

— Oui… Elle m’est apparue. Ici même… Ce matin… C’est elle qui m’a ouvert les yeux.

Il tourna la tête en direction de l’autel, invisible, plongé dans l’obscurité afin de cacher son trouble à Mary. Elle ne pourrait pas comprendre. Et d’ailleurs, elle n’ajouta rien de plus. Elle garda le silence un long moment, si long que cela en devenait embarrassant, puis elle soupira.

— Que comptes-tu faire maintenant ?

Il continua à fixer l’obscurité.

— Je vais retrouver le Pendragon.

— Et comment vas-tu t’y prendre ?

— Je pensais faire un tour chez Rattray pour dénicher une piste, mais vu l’heure qu’il est, je pense qu’il nous reste juste assez de temps pour rentrer et reprendre quelques forces avant de filer chez celui qui pourrait tout nous avouer de vive voix.

— De qui tu parles ?

— De Cumming, celui qui cherche tant à se débarrasser de moi quand je risque de devenir trop curieux.

— Mais Forbes m’a dit que la police le surveillait parce que ta sœur pourrait essayer de prendre contact avec lui.

— La carte m’a indiqué un moyen de nous rendre chez lui tout en passant inaperçu.

— Tu veux que je vienne avec toi ?

— Je ne sais pas… À toi de voir.

— De voir quoi ?

— J’utiliserai tous les moyens nécessaires pour le faire parler. Es-tu prête à accepter ça ?

— Tu utiliseras la violence, c’est ce que tu veux dire ?

— S’il ne m’en laisse pas le choix.

— Tu sais ce que tu risques en usant de violence contre un tel homme ?

— Qu’est-ce que je risque de plus que je n’aie déjà perdu ?

— Ton âme…

— Je ne sais plus bien si elle m’appartient encore, Mary…

— Tu es persuadé que cette prophétie se réalisera si les sept membres sont tués ? Tu es convaincu que ce Blackstone reviendra sur terre ?

— Si je ne l’avais pas vu de mes yeux l’année dernière, je pourrais en douter… Sa puissance est considérable et son âme, elle, est aussi noire que l’enfer.

Elle l’obligea à lui faire face et posa sa main sur son visage.

— Si c’est aussi important pour toi… Si ce risque est réel, alors, je viens avec toi et je t’aiderai à aller jusqu’au bout. Je t’épaulerai… Je ne serai pas un frein à ta destinée.

Elle se dressa sur la pointe des pieds et l’embrassa.

O’Hagan eut un léger geste de recul. Léger certes, mais suffisant pour que Mary en soit peinée. O’Hagan vit qu’elle cherchait à cacher son trouble et se trouva encore plus misérable. Il savait que viendrait le moment où il devrait faire un choix et cette décision serait loin d’être facile. Il jeta un dernier regard en direction de l’autel. Avait-il rêvé cette nouvelle apparition ? Devenait-il fou ? Mary lui proposait un dévouement indéfectible. Il serait stupide de tout gâcher. Il se retourna vers elle, saisit une de ses mains sur laquelle il déposa un baiser.

— Rentrons nous reposer un peu chez le professeur et nous ressourcer. Et dans une heure, nous irons chez Cumming.

Ils marchèrent en silence. L’excitation de Mary devant ces galeries mystérieuses semblait avoir disparu. Elle suivit O’Hagan docilement, en proie à une intense réflexion, rien ne semblant l’intéresser assez pour qu’elle s’y arrête.

Ils remontèrent les marches vers la cheminée d’un pas lourd, fatigués, le dos courbé. O’Hagan sentait l’épuisement refaire surface. Il avait surtout besoin d’un bon café. Le moment venu, l’adrénaline l’aiderait à assumer sa décision, mais pour le moment, il n’avait qu’une envie, s’allonger et fermer les yeux, ne serait-ce que dix minutes.

Sa jambe lui faisait mal à nouveau et les dernières marches lui demandèrent un effort supplémentaire.

Arrivé en haut, il se dirigea vers le canapé et s’y effondra avec un soupir de soulagement. Mary sortit de la cheminée à sa suite, mais elle resta debout, empruntée. Du fond de son canapé, O’Hagan voulut dire quelque chose mais les mots s’embrouillaient.

Mary n’attendit pas qu’il réagisse et elle se dirigea vers les escaliers.

— Je… j’ai besoin de me rafraîchir un peu et je vais changer ces bandages tachés…

— Attends… je viens te donner un coup de main.

— Ça ne sera pas nécessaire, repose-toi.

Il n’eut pas le temps de se lever qu’elle était déjà à l’étage. Il se renfonça dans le canapé. Certes, un Chesterfield, c’était la classe, mais on avait fait bien plus confortable comme canapé. Pourtant, il glissa dans le sommeil sans s’en rendre compte.

Il eut l’impression de s’être assoupi une seule minute, mais quand il rouvrit les yeux, Mary était assise sur le sol, près de la table basse, la tête penchée sur un livre, mangeant distraitement une barre chocolatée.

— J’ai dormi longtemps ?

Mary sursauta et regarda sa montre.

— Près de deux heures.

— Deux heures ? Tu aurais dû me réveiller !

— Pourquoi ? Tu en avais besoin visiblement et ça ne fait de mal à personne.

— Je ne voudrais pas rater Cumming.

— Il est à peine 19 h. Il ne sera pas chez lui avant encore deux bonnes heures.

O’Hagan regarda sa montre et s’étira. Il se sentait tellement courbaturé qu’il avait l’impression d’avoir vingt ans de plus.

— Tu as raison.

— Tu as faim ?

— Qu’est-ce que tu me proposes ?

— Bagels, chips, cheddar… Rien que du diététique. Forbes a dû prendre ce qui lui tombait sous la main au supermarché.

— Donne-moi un bagel… Et comme boisson ?

— Soda.

— Pourquoi pas ?

Il avala la première bouchée sans grande faim, mais en terminant son premier bagel, il se rendit compte qu’il était affamé. Il en engloutit deux autres avec du fromage avant d’avaler sa canette de soda d’un seul coup.

Tout ce temps, Mary l’observait en silence, comme si elle l’étudiait. Puis elle se décida.

— Tu crois qu’elle peut nous voir, c’est ça ?

O’Hagan manqua de s’étouffer.

— C’est pour ça que tu étais aussi distant là-bas ? C’est pour ça que tu étais aussi mal à l’aise à l’hôtel ? Quand la carafe et le verre sont tombés, c’était elle, c’est ça ?

— Je ne comprends pas de quoi tu parles.

— De Gwen, bien sûr et tu le sais, tu cherches juste à éviter le sujet…

— Et si c’était le cas ?

— Alors je comprendrais.

— C’est vrai ?

Elle s’approcha à genoux et s’assit à ses pieds, une main sur sa jambe blessée. Il se raidit à ce contact.

— Tu souffres toujours autant ?

— Ça dépend… Ça allait mieux ce matin, mais tous ces escaliers…

— Attends, je connais un truc pour te soulager un peu.

Elle commença à masser les muscles autour de son genou et remonta vers la cuisse. Il ne pouvait pas nier que cela lui faisait du bien. Ça lui faisait trop de bien, même. Il dut l’arrêter avant qu’elle ne monte trop haut.

— On ferait bien d’y aller… Je… vais juste me passer un peu d’eau sur le visage.

Elle ne le quitta pas des yeux alors qu’il montait les marches. Elle affichait un sourire énigmatique. O’Hagan aurait parié qu’elle se moquait de lui.

Il entra dans la chambre, se dirigea vers la salle de bains, passa aux toilettes en évitant le miroir brisé. Puis se passa un peu d’eau sur le visage. Ses joues le grattaient. Il n’aimait pas passer plus de deux jours sans se raser, mais il n’en avait pas le temps. Il se savonna les mains et rinça le sang séché sur son tatouage. La peau semblait à vif et saignait encore par endroits. En temps normal, il serait allé voir un médecin pour voir s’il ne risquait pas un empoisonnement du sang. Encore une fois, il n’avait pas assez de temps pour s’en soucier. Mary avait laissé un rouleau de bandages sur le rebord du lavabo. Il en découpa une longueur et entoura son poignet. Ça ferait l’affaire pour le moment. Il se redressa et fit face aux mille éclats du miroir lui renvoyant une image morcelée de lui-même. Un puzzle, une énigme… Il ferma les yeux et sortit de la chambre pour rejoindre Mary.

En bas, cette dernière était prête et l’attendait devant la cheminée. Elle semblait calme, fraîche, déterminée, et tenait un livre dans ses bras.

— Oui, très bonne idée. S’il refuse de nous dire la vérité, nous le tabasserons à coups de bouquins.

Elle lui rendit un sourire agacé.

— Très drôle ! Je lisais juste ce livre en attendant que tu descendes ! Il semblerait que ce soit un des derniers livres que le professeur ait lu et il en a surligné quelques passages… Ce qui est d’ailleurs un crime sur une édition aussi ancienne… Je sais pas pourquoi, mais cette citation me dit quelque chose… L’histoire des temps qui ne sont plus est pour le barde un trait de lumière ; c’est le rayon de soleil qui court légèrement sur les bruyères, mais rayon bientôt effacé, car les pas de l’ombre le poursuivent ; ils le joignent sur la montagne ; le consolant rayon a disparu…

— Le poème du professeur ?

— Ah, non ! Les poèmes d’Ossian… Beaucoup plus ancien !

— Tu… tu as bien dit les poèmes d’Ossian ?

O’Hagan s’empara du livre et lut la phrase. Il n’y avait pas d’erreur.

— On a retrouvé ce passage sur un papier libre sur la scène du meurtre… J’avais pensé que c’était un message du professeur.

— D’une certaine manière, c’en est un. Pourquoi aurait-il souligné ce passage parmi tous et surtout pourquoi aurait-il cherché à le recopier avant sa mort ?

— Ah… Si seulement Abi n’avait pas cherché à régler ses affaires elle-même ! Le professeur lui en avait offert un exemplaire, je l’ai trouvé dans sa chambre. Il lui avait dédicacé. Apparemment, c’était un de ses ouvrages favoris. Peut-être lui a-t-il confié quelque chose. Peut-être saurait-elle ce que tout cela veut dire ?

— Tu crois qu’elle va bien ?

— Je l’espère… Forbes est à sa recherche, je lui fais confiance. Je ne me le pardonnerais jamais s’il lui arrivait quelque chose. Je n’aurais jamais dû lui parler de Cumming.

— Si nous allions demander à Cumming si elle est venue le voir ?

Il lui sourit pour simple réponse. Le moment était venu.

Il vérifia qu’il avait bien pris l’arme et la lampe torche et ils redescendirent dans les sous-sols. Il entra le nom de Cumming une nouvelle fois dans l’ordinateur et la diode clignota en rouge sur Lauriston place. C’était le même chemin que pour aller chez Rattray, sauf que c’était bien plus près. Ils empruntèrent à nouveau la double porte, mais au lieu d’aller à gauche, ils tournèrent à droite et partirent dans la direction opposée de celle qu’ils connaissaient.

De ce côté, les galeries se croisaient et se dédoublaient. Il dut user de toute sa mémoire et de sa concentration pour ne pas se perdre. Mary le suivait toujours.

Ils arrivèrent enfin au croisement qu’il avait repéré. Le plafond des galeries était bien plus bas ici, à peine aussi haut que le premier étage de certaines bâtisses. Il hésita un instant avant de décider laquelle d’entre elles pouvait mener jusque chez Cumming, puis il le vit, le cercle d’Ouroboros, juste au-dessus de l’entrée de la maison à sa droite. Il poussa la porte qui résista un instant. Cumming ne devait pas passer souvent par ici. Il trouva l’escalier au fond du couloir. À mi-chemin de la surface, l’escalier semblait avoir été rénové avec des matériaux plus modernes. Certainement les goûts de luxe de l’avocat.

Il arriva derrière la façade de la cheminée, exactement la même que celle du professeur et celle de Wardrop’s Close. Il n’eut aucun mal à trouver le mécanisme d’ouverture.

Le contraste était saisissant. L’intérieur de l’avocat était meublé avec chic et élégance, mais également avec modernisme. Tout semblait assez récent et immaculé.

Heureusement pour O’Hagan et Mary, il faisait déjà presque nuit. Leurs yeux adaptés à l’obscurité ne furent aucunement gênés par la pénombre. L’endroit était vide. Cumming n’était pas encore rentré. Ils s’installèrent dans les deux canapés qui faisaient face à la porte du salon, coupèrent leur lampe torche pour n’alerter personne et attendirent, toujours en silence. La fatigue ressurgit chez O’Hagan mais il devait rester concentré sur la raison de sa présence ici. Il ne repartirait pas sans un nom.

Il sursauta. Une clé venait de tourner dans la serrure. Tous ses sens furent aussitôt en alerte et Mary se redressa, inquiète. La porte se referma et une lumière apparut dans le vestibule. Cumming venait vers eux, en soupirant et en traînant les pieds. La main d’O’Hagan se resserra autour de la crosse du revolver et il pointa le canon en direction de l’entrée.

Cumming n’eut pas le temps d’allumer qu’O’Hagan braqua sa lampe torche dans ses yeux.

— Si vous bougez ne serait-ce qu’un doigt, je vous explose la rotule.

Il s’était attendu à ce que Cumming cherche à s’échapper, qu’il appelle au secours ou qu’il s’effondre de peur, mais l’avocat se mit à rire, très calmement.

— O’Hagan ?! On peut dire que vous en avez mis du temps ! Dites-moi honnêtement, si on ne vous avait pas mis la pression avec Inverness, seriez-vous venu me voir un jour ou non ?

— Vous vouliez me voir ?

O’Hagan eut tout le mal du monde à cacher son effarement devant cette outrecuidance.

— Moi ? Vous voir ? Non, O’Hagan, ce n’est pas moi qui désire vous voir, je ne suis que le messager. Celui qui désire si ardemment vous rencontrer, depuis le tout premier jour où nous avons demandé la réouverture du dossier… c’est le Pendragon, bien sûr !

XVII

La réponse de Cumming l’avait déstabilisé. Il ne savait plus ce qu’il devait faire. Certes, il avait la confirmation de ses théories, certes Cumming lui offrait sur un plateau l’identité du Pendragon, il lui offrait même la possibilité de remplir la mission que lui avait confiée Gwen. Mais tout pouvait-il être aussi simple d’un seul coup ?

— Alors ? Qu’est-ce que vous en dites ? Vous vous décidez ou nous restons tous ici à nous observer en chiens de faïence ? Pour tout vous dire, je commence à avoir une crampe… Vous me permettez de bouger un peu, juste pour retrouver un semblant d’équilibre ?

Cumming bascula lentement son poids en arrière pour prendre appui sur ses deux jambes, sans à-coup pour ne pas provoquer O’Hagan, mais celui-ci ne semblait pas lui prêter attention.

Mary, figée entre les deux hommes, semblait aussi perdue, comme si elle venait de se réveiller et qu’elle n’avait aucune idée de la raison de sa présence là.

— Vous pensez que je bluffe, c’est ça ? Qu’est-ce que vous avez à perdre ? Si vous me tirez dessus, les amis de Forbes qui attendent dehors rappliqueront en moins de temps que vous n’en aurez pour vous enfuir. Et vous aurez l’air de quoi ? On vous soupçonne déjà de tant de choses. Ça ne fera que faire voler en éclats les maigres doutes qui auraient encore pu vous innocenter.

Cela eut pour effet de le ramener brutalement à la réalité et son doigt se crispa sur la gâchette.

— Qui est le Pendragon ?

— Pourquoi ne pas le découvrir par vous-même ?

— QUI EST-IL ?

O’Hagan s’était levé d’un bond, franchissant les quelques mètres qui les séparaient et appliqua le canon de l’arme sur le front de l’avocat, le visage transformé par la fureur, l’incertitude et la peur. Mary laissa s’échapper un cri, mais Cumming resta de marbre, laissant le silence jouer avec les nerfs d’O’Hagan.

— Vous perdez votre temps… Vous pourriez déjà être sur le point de le rencontrer.

— Pourquoi faire tant de mystères, hein ? Pourquoi refuser de me dire son nom alors que vous allez me mener à lui ?

— Parce que je n’en ai pas le droit, lui seul pourra vous dévoiler son identité. S’il ne souhaitait pas le faire, jamais vous ne l’apprendriez.

— Alors pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi veut-il me voir ?

— Ça aussi, ça sera à lui de vous le dire… Alors ?

O’Hagan sentait son cœur battre fort, la sueur perlait sur son front et glissait dans ses yeux. Pourquoi tremblait-il autant ? Il n’avait aucun autre choix et Cumming et lui le savaient très bien. Le Pendragon, quelle que soit son identité, avait mené le jeu jusqu’à cet instant. Il avait bougé les pièces sur l’échiquier et il connaissait déjà par avance tous les coups de l’adversaire.

Il baissa enfin son canon et entendit Mary pousser un soupir de soulagement dans son dos. Cumming qui ne s’était jamais départi de son calme, sourit plus ouvertement.

— La décision est prise à ce que je vois… Je suppose qu’il est hors de question de passer par la porte d’entrée ?

O’Hagan plissa les yeux. S’il cherchait à faire de l’humour, c’était raté.

— Bien, puisque personne ne répond, je prends ça pour un consentement. J’ose espérer mademoiselle… mademoiselle Hamilton, c’est ça ? que des siècles de poussière, quelques toiles d’araignées et quelques ossements ne vous font pas peur.

Il contourna O’Hagan, sans mouvement brusque et avança vers la cheminée restée ouverte.

— Mais après tout, il est vrai que vous êtes déjà passée par là, vous savez à quoi vous attendre. Vous me suivez ?

Il fit un mouvement pour saisir quelque chose caché dans le conduit de la cheminée et O’Hagan braqua à nouveau son revolver vers lui. Si c’était une arme, peu importaient les hommes de Forbes, il se défendrait.

Mais Cumming baissa les mains d’un geste contrôlé. Il ne tenait qu’une lampe torche.

— Déstressez-vous, mon vieux… C’est très mauvais pour le cœur… Alors, vous venez ?

O’Hagan et Mary se résolurent à le suivre dans l’escalier. Mary s’était rapprochée d’O’Hagan, lui saisit la main qui ne tenait pas l’arme et lui chuchota à l’oreille.

— Tu crois qu’on peut lui faire confiance ?

— Tant que c’est moi qui tiens le revolver…

— Et quand tu te retrouveras en face du Pendragon, tu… ?

O’Hagan la fit taire d’une pression sur la main. Il ne voulait pas que Cumming les entende.

— Je ferai ce que j’estime devoir faire.

Ils avancèrent en silence. Cumming se dirigeait avec assurance, comme s’il connaissait les lieux par cœur. Il marcha tout droit, sans chercher à les embrouiller. Ils empruntèrent le même chemin par lequel ils étaient venus, passèrent devant l’entrée qui menait chez le professeur et continuèrent tout droit. Ils retrouvèrent l’artère située sous le Royal Mile et un instant, O’Hagan crut que Cumming les ramenait à Wardrop’s Close, mais il bifurqua à droite, puis à gauche. La rue était plus étroite et descendait légèrement, se rétrécissant en un étroit boyau. Il n’y avait aucune autre issue et sans être claustrophobe, O’Hagan se sentait de plus en plus oppressé. Il ne s’agissait plus de constructions ou de bâtisses enfouies, mais de roche nue, à peine touchée par la main de l’homme. Cela lui rappelait trop Càrn Nan Tri-Tighearnan et il s’attendait presque à ce que le bas plafond s’écroule sur sa tête.

Cumming s’arrêta soudain et O’Hagan manqua de lui rentrer dedans. Il recula d’un pas et vit que l’avocat s’était arrêté devant une porte de bois au-dessus de laquelle était gravée une phrase en latin : Unum Diem Draco, Perpetuum Diem Draco.

C’était la phrase qui était sur le médaillon trouvé dans la poitrine du professeur. Enfin ses questions allaient trouver des réponses. Cumming se retourna.

— Vous êtes prêts ?

O’Hagan hocha la tête pour toute réponse et Cumming poussa la porte pour découvrir un étroit escalier de bois en colimaçon. Cumming passa encore une fois devant, ses pas résonnant au-dessus de leurs têtes. L’escalier semblait sans fin. Il n’y avait aucun palier. C’était à vous donner le tournis. O’Hagan s’arrêta un instant pour retrouver son souffle et reposer sa jambe qui le lançait de plus en plus. Il ne s’était pas ménagé avec les escaliers aujourd’hui et son corps demandait grâce. Ils reprirent leur ascension et bientôt, ils découvrirent une lueur vacillante sur le mur. Ils n’entendaient plus les pas de Cumming. L’issue était proche.

Un dernier effort et ils la virent enfin, la porte de la vérité. Son cœur se mit à battre plus vite ? Juste quelques marches… Il chercha la main de Mary qu’il avait lâchée, pour se donner plus de courage et passa le palier fatidique.

Il ne semblait pas y avoir âme qui vive et il crut un instant que Cumming lui avait joué un mauvais tour, mais lorsqu’il se tourna vers lui, l’avocat leva la main pour lui imposer le silence. O’Hagan regarda à nouveau autour de lui dans la pièce. Cela ressemblait à une sorte de grenier poussiéreux, mais les boiseries trahissaient un intérieur cossu. Si seulement il y avait eu plus de lumière. La lueur vacillante provenait des flammes de la cheminée au fond de la pièce. Les murs étaient recouverts de livres du sol au plafond voûté. Sur deux longues tables de chaque côté de la pièce se trouvait un amalgame d’objets les plus divers dans un désordre indescriptible. Au centre, devant la cheminée et leur tournant le dos, un immense fauteuil à haut dossier. O’Hagan plissa les yeux. Il crut d’abord à une illusion provoquée par les ombres, mais une main dépassait bien du fauteuil et fit un léger signe auquel Cumming répondit en s’approchant. O’Hagan était médusé. Les images de Wardrop’s Close se superposaient à celles du moment, comme si Rattray avait voulu laisser un ultime indice dans la théâtralité de leur dernière rencontre. Encore un indice qu’il n’avait su déchiffrer que trop tard. Mais le véritable Pendragon était enfin là, à quelques mètres de lui… La voix de Gwen résonna dans sa tête : « Il te reste peu de temps à toi aussi Patrick… Tu dois trouver le Pendragon… Le Pendragon doit mourir. »

Il resserra son emprise autour du revolver et observa Cumming se pencher en avant, hocher la tête et regarder dans leur direction. Puis l’avocat se redressa, se tourna vers eux et dit d’un ton tout à fait solennel.

— Vous pouvez approcher.

O’Hagan eut à peine conscience d’avancer un pas après l’autre. Il avait l’impression de regarder un film au ralenti. Plus rien d’autre n’avait d’importance que de découvrir l’identité de la personne assise dans ce fauteuil. Arrivé à sa hauteur, il inspira et franchit le dernier pas plus décidé que jamais. Quand il découvrit le visage qu’il avait tant de fois désiré connaître, son étonnement n’eut d’égal que sa déception.

— Vous !

Des yeux vitreux se levèrent vers lui, des yeux qui n’avaient plus besoin de lumière, des yeux qui ne percevaient plus rien mais qui semblaient voir jusqu’au plus profond de votre âme.

— Pourquoi cette pointe de déception dans votre voix, inspecteur O’Hagan ? Je ne corresponds pas à votre conception du puissant Pendragon, c’est cela ?

Cumming recula de quelques pas pour permettre à O’Hagan de s’approcher plus encore et de faire face à l’homme. Cet homme qui n’était pas totalement un inconnu puisqu’il avait vu son visage sur les photos trouvées dans le sous-sol du professeur. Mais alors, cet homme avait encore un port altier, l’assurance d’un homme habitué à ce qu’on lui obéisse, pas cette silhouette rabougrie dans ce fauteuil, décharné, prématurément vieilli et aveugle.

— Qui êtes-vous ?

Cette question provoqua un rire sifflant qui secoua la carcasse grêle et se termina en quinte de toux. Il dut prendre deux grandes inspirations avant de pouvoir répondre.

— Vous n’avez encore rien compris ?

— Compris quoi ? Vous connaissiez le professeur, je vous ai vu en photo et Cumming…

O’Hagan s’interrompit. L’idée qui venait de lui traverser l’esprit était tout bonnement impossible. Il regarda l’avocat qui lui confirma que cette idée n’était pas aussi saugrenue.

— Vous… vous… vous êtes… Angus MacPherson ? Le grand-oncle de Gwen ?

— On m’avait vanté votre intelligence hors du commun, inspecteur. Je dois avouer que vous me décevez. Je pensais que vous seriez arrivé à cette conclusion bien plus vite. Pourtant, ce n’était pas faute de vous avoir mis sur la voie.

— Vous ? … C’est vous le Pendragon ?

— Nous sommes tous le Pendragon de quelqu’un, inspecteur, comme votre père fut celui de Rattray. Nous devenons Pendragon à chaque fois que nous initions un nouveau membre… Mais vous pouvez considérer que je suis le père de tous, et à ce titre, nous pouvons dire que je suis le grand Pendragon, il est vrai…

O’Hagan eut du mal à assimiler les différentes informations qu’il venait d’obtenir. Ainsi, Rattray ne lui avait pas menti en lui disant que son père était le Pendragon puisqu’il était le sien, mais le père de tous, celui qui dirigeait l’ordre, c’était l’aïeul de Gwen… Bon sang, est-ce qu’elle était au courant ? Savait-elle qu’elle lui avait demandé de tuer la seule famille qui lui restait ? Une sueur froide dégoulina dans son dos. Comment cet être faible et aveugle pouvait-il représenter une menace ? Comment pourrait-il jamais avoir la force de contrôler l’ombre et tenter de ramener Blackstone à la vie en tuant les six autres membres de l’Ordre ?

— Cumming ? Si vous offriez un siège à nos invités ? Je crois qu’une longue discussion s’impose. L’inspecteur O’Hagan me semble bien troublé.

Cumming approcha une chaise qu’il proposa à O’Hagan et entraîna Mary sur une banquette à distance afin de laisser les deux hommes en tête-à-tête sans perdre une seule miette de leur conversation pour autant.

Tiraillé entre la curiosité et l’inclination à agir au plus vite, O’Hagan accepta cependant de s’asseoir, curieux de savoir ce qui avait bien pu arriver à cet homme pour qu’il change à ce point en si peu de temps. Il n’eut pas besoin de formuler sa question, MacPherson semblait lire dans ses pensées.

— Vous pouvez poser votre arme, inspecteur, vous n’en aurez pas besoin… Voyez-vous, je suis en train de mourir.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

— Il vous faudra apprendre à poser les bonnes questions, inspecteur, si vous voulez les bonnes réponses. Vous êtes encore si naïf… En cachant votre identité pour vous protéger, votre père vous a fait grand tort. Votre perception des choses est forcément réduite et vous réagissez avec retard. Il ne me reste que très peu de temps… J’ai dû faire intervenir Cumming pour qu’enfin nous nous rencontrions.

— Vous n’avez demandé la réouverture du dossier de Gwen que dans l’unique but de me rencontrer ? Un simple coup de fil aurait été plus rapide et aurait eu moins de conséquences tragiques.

— Oh, mais à cette époque je ne cherchais pas à vous rencontrer à tout prix, je voulais justement vous écarter de notre chemin. La mort de votre père a changé la donne. J’aurais dû écouter ses avertissements lorsque Célia est morte.

— Célia ? La femme de la galerie d’art ?

— Oui, Célia Lamont, veuve Harris. La belle-fille de ce fou de Nick Harris… La mère de Ryan.

— La mère de… ? Mais Ryan n’avait plus de parents !

— C’est ce que le vieux Nick a fait croire au gosse quand Célia a décidé de rejoindre notre Ordre à la mort de son mari. Il lui a donné à choisir entre nous et son fils. Célia avait promis à son mari de reprendre son rôle après sa mort. Elle ne voulait pas renier une promesse faite à un mourant, l’homme qu’elle aimait… Et puis elle savait à quel point notre rôle était capital.

— C’est pour cela que Nick Harris s’est fâché avec le professeur ? Il voulait lui dire la vérité ? Il voulait que Ryan renoue avec sa mère ?

— Célia souffrait de cette séparation depuis si longtemps… Vous plus que tout autre, devez comprendre à quel point il était important que Ryan soit au courant. William voulait faire pour lui ce qu’il était incapable de faire pour vous… Il savait très bien que le jour où l’Ordre découvrirait qu’il avait un fils, nous devrions agir en conséquence.

— Et pourquoi ? Pourquoi aurais-je été une menace quelconque pour l’Ordre ?

— Le conditionnel ? Mais mon cher Patrick, il n’y a aucune incertitude à cela, vous ÊTES un danger pour notre Ordre ! Vous êtes le chaos ! C’est votre destinée ! Et cet idiot de William, aveuglé par des siècles de bigoteries dévouées à Saint Jean n’a rien voulu voir.

— Ou peut-être savait-il que je serais le seul à pouvoir vous empêcher de mettre vos desseins à exécution…

— Mais que savez-vous de nos desseins, mon pauvre ami ?

— Un seul nom me suffira, je crois… Blackstone ?

MacPherson sourit amèrement.

— Vous en savez si peu et pourtant McLean a réussi à vous faire croire à sa folie.

— Blackstone n’est pas une folie ! Je l’ai vu de mes propres yeux !

— Oh je sais ce que vous avez fait ! Je ne le sais que trop bien ! Vous avez lancé le processus ! Vous et cette petite idiote de Gwen ! Si seulement mon imbécile de frère avait accepté que je m’occupe de sa fille au lieu de s’enfuir à des milliers de kilomètres de là, elle n’aurait pas épousé ce Pierce et Gwen ne serait jamais venue au monde !

Il fut pris à nouveau d’une quinte de toux qui le laissa pantelant. Cumming fit mine de s’approcher mais il leva une main pour l’en dissuader.

— Restez à votre place, Cumming. Il doit savoir. Je trouverai la force.

Il chercha à tâtons sur sa droite, saisit un papier, une lettre et la tendit à O’Hagan.

— Cumming m’a apporté ce papier en début d’après-midi. Il vient de la police d’Inverness, m’a-t-il dit. On l’a retrouvé pendu dans sa cellule, alors qu’on allait le laisser sortir pour témoigner contre vous. Munro est mort. Ça s’est passé peu après 10 h ce matin… Il était pendu à un câble métallique qui ne pouvait pas se trouver à sa disposition sans qu’on lui apporte puisqu’il s’agit d’un câble provenant des ruines du Tattoo. Il n’a reçu aucune visite, tout le personnel de la prison est formel.

— Munro est mort ?

— Ce qui veut dire que plus de la moitié de l’Ordre a été décimé.

— Munro était un des dragons ?

— Avez-vous compris ce que je vous explique ? Savez-vous ce qui arrivera si nous mourons tous ?

— Si j’ai bien compris, c’est le but que vous cherchez à atteindre !

— Le but que…

Cette fois, la quinte de toux lui tira des larmes. Cumming se précipita à son chevet et aposa un masque à oxygène sur son visage. Il inspira trois fois, puis repoussa le masque.

— Inspecteur O’Hagan, si je suis dans cet état, c’est justement parce que les autres membres meurent. Je suis lié à chacun d’entre eux… À chaque mort, je meurs un peu plus. Oh, ne vous inquiétez pas, je ne mourrai pas tant qu’il en restera un. C’est justement ce qui dérange Janus. Janus veut me voir mort. C’est d’ailleurs pour cela qu’Alex est devenu sa nouvelle cible, c’est un moyen de pression contre moi.

— Alex ?

Mary n’avait pas pu s’empêcher de se manifester.

— Oui, mademoiselle Hamilton, nous parlons bien de la même personne. Alex Cameron, votre petit ami, fils de Jonas Cameron et de May MacPherson… ma fille… Alex est mon héritier… Rattray l’avait pris sous son aile car il devait devenir le prochain Pendragon. Janus ne l’a pas supporté.

— Mais où est-il ?

— C’est justement pour cela que je vous ai demandé de venir ici. Vous devez le retrouver avant que Janus ne parvienne à ses fins.

— Je croyais pourtant que votre but était de tous vous sacrifier pour faire renaître la bête ?

MacPherson laissa s’échapper un claquement de langue d’agacement.

— Encore cette stupide prophétie ! Vais-je devoir le répéter autant de fois qu’à votre père ? Saint Jean a fait cette prophétie près de deux siècles avant la naissance de Blackstone ! Vous croyez quoi ? Vous croyez qu’on peut se fier aux élucubrations d’un apôtre à moitié fou ! L’Ordre du Dragon ne cherche pas à ressusciter Blackstone ! Au contraire ! Il cherche à maintenir l’équilibre pour que cela n’arrive jamais !

— Vous mentez ! Rien que l’exemple de Munro vous fait mentir ! Sans lui, tous les événements de l’an passé ne se seraient jamais déroulés !

— Mais Munro était un fou, égoïste et mégalomane ! Il voulait le pouvoir pour lui seul ! Nous ne savions pas ce qu’il manigançait à Inverness ! Si nous l’avions su, nous aurions décidé d’agir avant !

— Et l’église à Wardrop’s Close ? Mary a déchiffré ce qui était gravé sur les murs !

— Êtes-vous sûr d’avoir compris ?

— C’était on ne peut plus clair !

— Laissez-moi vous le laisser entendre encore une fois :

Alors le dragon s’en est allé

Lui qui régna sur notre terre une éternité

Il était notre chef, il gardait notre terre

Des envahisseurs venus des mers

Le roi des rois, le dernier Pendragon

Il fut trahi par celle qui portait son nom

Plus de magie, de chance il n’en reste qu’une

Que le destin scelle notre fortune

Quand le futur prend racine dans le présent

Sept dragons, ses généraux sept fois sacrifiés

Le Pendragon ne tardera pas à se réveiller

Et reviendra du puits des âmes triomphant.

Où est-il question de Blackstone ?

— Son nom est gravé en dessous ! J’ai reconnu les symboles Oghamiques !

— Les avez-vous tous déchiffrés ? Même ceux qui se trouvaient au-dessus ?

— Au-dessus ?

— Entre le Gaélique et le nom de Blackstone…

O’Hagan se retourna vers Mary qui haussa les épaules en signe d’incompréhension. Mais MacPherson n’attendit aucune réponse.

— Je vais vous le dire. C’est la fin de ce poème, c’est une mise en garde et la phrase dans son entier doit se lire : Prends garde à toi Blackstone ! L’ordre du Dragon ne défend pas Blackstone, il l’a toujours combattu, depuis le jour où les serviteurs de Jean ont convaincu notre chef de clan de marier son fils aîné à sa sœur jumelle afin de donner au Dal Riata un dernier atout qui leur aurait permis de vaincre une fois pour toutes les Pictes. Le symbole des MacPherson était déjà le dragon. Argyll Macpherson fut le premier Pendragon. Il rassembla six hommes autour de lui, dont le chef de clan des McLean qui devint leur guide spirituel et gardien des secrets de l’Ordre. Ensemble, ils galopèrent jusqu’en terres Pictes, en Fortriu, et enlevèrent la sœur jumelle de Blackstone. Le conflit fit rage mais les sept hommes réussirent à séparer Blackstone du reste de ses guerriers. Ils le poursuivirent dans la montagne, jusqu’au sommet de Càrn Nan-Tri-Tighearnan, et le massacrèrent au pied d’un arbre étrange. S’ils avaient su que ce jour-là ils scelleraient leur destinée pour des générations et des générations, ils auraient renoncé à leur mission. Celui qu’ils considéraient comme un démon parce qu’il défendait sa terre avec la violence du désespoir en est devenu véritablement un en échangeant son âme contre son immortalité à Cythraul… En voulant combattre le diable, les Serviteurs de Jean et l’Ordre du Dragon avaient donné naissance au plus terrible de tous, celui qui mènera le monde à sa perte s’il revient parmi nous…

— Ce… Ça n’a aucune logique ! Votre poème dit que le Pendragon gardait les terres contre les envahisseurs venus des mers… C’est forcément les Celtes…

— Non, ce poème a été écrit plus tard, alors que le Dal Riata avait réussi à asseoir sa domination en Écosse. Les Pictes avaient été repoussés au maximum et n’étaient plus une menace. La nouvelle menace venait du nord, des Pays Scandinaves. Les Vikings menaçaient d’une invasion. Pendant ce temps, les nations Pictes préparaient une offensive pour retrouver leur dignité. Notre chef a été trahi par celle qu’il aimait. Elle avait trahi son frère, trahi son mari et le poignarda dans son sommeil avant de s’enfuir en abandonnant ses enfants et de lever une armée au nom de son frère. Mais pendant toutes ces années, les fidèles de son frère n’avaient pas oublié sa trahison et elle découvrit que son frère était non seulement revenu à la vie mais était devenu le Blackstone que nous connaissons. Elle retourna auprès des MacPherson, annonça que son mari avait été tué par Blackstone et se para d’une image de sainte afin que les membres du clan la suivent dans sa croisade. Pendant son mariage, elle avait été initiée à la magie des druides. Elle combattit à nouveau son frère et vainquit. Son succès fut de courte durée car on découvrit que c’était elle qui avait tué son mari. Les MacPherson la livrèrent aux Pictes qui la brûlèrent sur un bûcher. Mais sa magie et sa volonté de vivre lui permirent de survivre et elle devint la Dame Blanche…

MacPherson eut l’air épuisé de son récit, mais il n’en avait pas terminé.

— Depuis cette époque, les familles de nos clans sont prisonnières d’un cycle sans fin. Chaque génération doit mener son combat pour empêcher Blackstone de revenir définitivement. Au treizième siècle, nous avons failli échouer. Au dix-septième siècle, le désastre fut plus proche que jamais. C’est là que mon aïeul a décidé de reformer l’Ordre du Dragon. Il a réuni tous les chefs de clans qui ont désigné chacun un de leurs fils pour devenir les gardiens du secret. Leur influence et la situation politique instable après l’épidémie de peste et la révolte des Covenanters ont donné à nos familles un atout indéniable. Notre projet d’ensevelir la vieille ville n’a rencontré aucun obstacle. Chacun de nos héritiers positionnés à des postes clés, nous avons pu construire un filet de relations que même les francs-maçons n’ont jamais soupçonné. Sept hommes. Et cela depuis plus de trois cents ans. Sept fois sept hommes ou femmes… Jusqu’à aujourd’hui où tout est remis en cause… À cause de vous, de Gwen… Et de Janus…

— Janus ? Mais qui est Janus ?

MacPherson soupira et baissa les paupières sur ses yeux aveugles.

— Je comprends votre hâte… Mais comment ne pouvez-vous pas déjà avoir compris… C’est tellement évident !

— Si je calcule bien, quatre membres sont déjà morts. Vous n’êtes pas ce Janus et je suppose que l’on peut retirer Cumming de la liste des suspects. Il ne peut donc s’agir que du septième membre.

— Qui est désigné par la lettre de Saint Jean à Thyatire, c’est ça ?

Les deux hommes sursautèrent à l’intervention de Mary. Elle s’approcha d’eux.

— Oui, c’est forcément ça, j’y ai pensé et repensé… McLean était Éphèse, Rattray était Philadelphie… On pensait que Pergame désignait Blackstone, mais elle désignait les Harris qui étaient aussi de Barevan. Vous, vous êtes Smyrne, les MacPherson sont originaires du centre de l’Écosse…

Elle se retourna vers Cumming.

— Vous, vous êtes forcément Laodicée… ni froid, ni bouillant… Il ne reste que Sardes et Thyatire. Thyatire est une femme, ça ne peut donc pas être Munro… Janus est Thyatire… Janus est une femme !

MacPherson sourit ironiquement et frappa dans ses mains dans une parodie d’applaudissement.

— Et voilà comment l’élève dépasse le maître… William aurait été fier de vous, Mary. Voilà plus de quarante ans qu’il cherchait à déchiffrer l’énigme des lettres. Tss Tss Tss… Sa folie est devenue la vôtre… Les réponses ne se trouvent pas dans l’Apocalypse de Saint Jean !

— Dites-moi que j’ai tort !

— Mais bien sûr que vous avez tort ! Vos théories ne collent pas avec la réalité !

— Et les météorites tombées dernièrement ?

— Une coïncidence !

— Une coïncidence ? Sept météorites tombées selon un schéma qui correspond à la silhouette du Dragon ? Sept villes qui ont les mêmes initiales que les sept villes de l’Apocalypse ?

— Des billevesées !! Vous avez tort, je vous dis !

— William McLean est né chez les parents de sa mère, à Eriska ! Et sa quête correspond à la définition d’Éphèse !

— Et moi alors ? Où suis-je censé être né ?

— À Strathmashie House ! Et vous correspondez à nos hypothèses ! Je connais ta tribulation et ta pauvreté (bien que tu sois riche). Celui qui vaincra n’aura pas à souffrir la deuxième mort ! Vous êtes en train de mourir à petit feu en même temps que les autres membres ! Votre véritable mort sera la seconde ! Vous êtes le Pendragon !

MacPherson fut à nouveau pris d’une quinte de toux et son visage vira au rouge. Il n’attendit pas que Cumming s’approche pour repositionner le masque à oxygène sur son visage. Mary ne sembla pas prête à lui laisser le moindre répit, sa réaction confirmait qu’elle avait raison.

— Et vous Cumming ? Vous n’êtes pas originaire de Lochluichart ? Et je suis sûre que si vous cherchez bien, vous découvrirez que Rattray est né au sud d’Édimbourg.

— Ah !

La réaction de MacPherson avait résonné dans la pièce comme la détonation d’un revolver.

— Rattray descendait d’une famille humble de pêcheurs de l’extrême nord des Highlands !

— De Sarclet ?

MacPherson devint si pâle qu’O’Hagan crut qu’il venait d’avoir une attaque, mais Mary ne semblait pas s’en rendre compte.

— Alors Rattray était Sardes ? C’est étrange… Tu passes pour être vivant et tu es mort… Quelque part, la prédiction a finalement eu raison. Ce qui veut dire que… Munro n’est pas né à Inverness, n’est-ce pas ?

— Non, il est né… au sud d’Édimbourg.

— À Philstoun ?

— … Oui.

— Alors le professeur avait raison ! J’ai raison ! Le septième membre est bien né à Tighnabruaich ! Au large de Glasgow !

— C’est impossible ! William avait raison depuis tout ce temps ? C’est impossible…

La voix de MacPherson n’était plus qu’un râle et il tremblait de tout son corps. O’Hagan, lui, était plongé dans une tout autre réflexion. Il posa ses yeux tour à tour sur le vieil homme et sur Mary.

— Monsieur MacPherson…

— Oui ?

— Vous n’avez pas contredit Mary quand elle a dit que Janus était une femme…

MacPherson ne répondit pas.

— Janus est donc une femme, ce qui correspond à la lettre de Thyatire… Une femme née en banlieue de Glasgow… Se pourrait-il que cette femme n’ait aucune conscience d’être Janus ?

Ses yeux se posèrent avec insistance sur Mary qui perdit en un instant toute son énergie. Elle savait où il voulait en venir et c’est d’une voix tremblante qu’elle répondit à la place de MacPherson.

— Ce n’est pas possible, Patrick… Janus contrôle l’ombre… Janus cherche à détruire l’Ordre… Elle est Jézabel… Elle est la traîtresse… Est-ce que tu crois vraiment que je suis capable d’être cette femme ?

— C’est à toi de me le dire.

Il ne vit pas la cane de MacPherson avant qu’elle ne s’abatte sur le tibia de sa jambe blessé et ne lui tire un cri de douleur.

— Bougre d’imbécile ! Je vais vous le dire, puisque vous n’êtes pas capable de le découvrir vous-même ! Vous êtes aveugle parce que vous voulez l’être ! Il n’y a qu’une personne capable d’être Janus ! C’est l’héritier d’Ossian !

— Ossian ? Comme dans les poèmes Ossianiques ?

— L’histoire des temps qui ne sont plus est pour le barde un trait de lumière ; c’est le rayon de soleil qui court légèrement sur les bruyères, mais rayon bientôt effacé, car les pas de l’ombre le poursuivent ; ils le joignent sur la montagne ; le consolant rayon a disparu. Ça vous dit quelque chose ?

— Le poème du professeur !

— Le poème d’Ossian ! Son héritage familial ! Les McLean sont les descendants directs du barde irlandais. C’est de la famille d’Ossian que viendront le chaos et la traîtrise ! Vous ne trouvez pas ça ironique ? Depuis tant de générations, ils sont dévoués à l’apôtre Jean pour empêcher l’Apocalypse d’arriver et c’est pourtant en son sein qu’a grandi le serpent ! McLean n’a jamais voulu l’accepter ! Qu’est-ce qui avait le plus de valeur ? Notre prophétie ou la sienne ?

— Mais alors… Non, c’est impossible…

— C’est ce qu’a dit votre père quand je lui ai dit la vérité après la mort de Célia. Il a refusé de me croire comme vous le refusez aujourd’hui ! Vous avez apporté le chaos en permettant à Blackstone de se réveiller l’an passé, mais c’est votre sœur qui sera à l’origine de son triomphe par sa traîtrise !

— Abi ? Non… Vous mentez… Ce n’est pas Abi !

Le sol se dérobait sous ses pieds. Il avait été prêt à tout entendre sauf ça. Il avait l’impression d’étouffer, il devait sortir de là, partir loin, très loin. Il laissa tomber son revolver et s’enfuit en courant dans les escaliers. Mary ramassa l’arme et se lança à sa poursuite. Cumming fit mine de les suivre mais MacPherson l’en empêcha.

— Laissez les partir, Cumming ! Il ne me croira que lorsqu’il verra son vrai visage… Il a besoin de temps.

— Mais nous n’en avons plus beaucoup…

— Nous n’avons pas le choix non plus, Cumming… Nous n’avons pas le choix…

O’Hagan dévala les escaliers si vite qu’il arriva en bas avec le tournis. Il se reposa un court instant puis reprit son chemin. Il ne savait pas où il la trouverait mais il fallait absolument qu’il mette la main sur Abi, qu’elle se défende, qu’elle démente ces affreux mensonges. Il la croirait… Elle n’avait qu’à lui dire que tout ça était faux et il la croirait… Et alors il reviendrait trouver ce salopard et il lui flanquerait une balle entre les deux yeux pour avoir osé accuser sa sœur. Sa petite sœur… Il déchargerait même toutes les balles de son arme et il prendrait plaisir à voir tressauter ce corps décharné haïssable !

— Patrick ! Patrick ! Attends-moi !

Mary… Il l’avait presque oubliée.

— Laisse-moi tranquille ! Rentre chez toi ! Je vais régler ça tout seul !

— Attends ! Tu es bouleversé ! Laisse-moi t’accompagner !

Elle arriva à sa hauteur mais dut continuer à trottiner pour ne pas se faire distancer.

— C’est un choc, certes, mais c’est cohérent !

O’Hagan se figea et se retourna vers elle d’un air menaçant.

— Quoi ?

— Je veux dire… Tu l’as dit toi-même ! Le professeur avait laissé comme indice cette citation d’Ossian… Tu as trouvé un exemplaire du livre dans sa chambre d’hôtel, n’est-ce pas ? Et ce passage souligné chez le professeur. Il n’a pas voulu croire les avertissements de MacPherson. Mais il doutait… C’est pour ça qu’il avait l’air tant préoccupé. Il refusait de croire que sa propre fille. Pourtant, s’il lui avait donné le nom de Janus, c’est qu’il soupçonnait quelque chose… Mais il a réagi comme toi, c’est une actrice, une séductrice… Elle l’a embobiné comme elle t’a mené en bateau. Et il ne s’était pas méfié le jour de son assassinat. Il ne pensait pas qu’elle serait capable de le tuer, lui !

— Tu veux dire que ma sœur aurait été capable de tuer son propre père ?

Il avait rugi avant de l’attraper à la gorge et de la coller contre le mur. Elle se débattit et chercha à desserrer l’étreinte de ses doigts mais il la tenait si fort qu’elle commença à manquer d’air. Elle le repoussa plus fort et fut terrifiée par la fureur qu’elle lut dans son regard. Un instant, elle n’eut plus le moindre doute, il était capable de la tuer et elle commença à paniquer. Elle tenta de crier mais le son mourut dans sa gorge comprimée.

Heureusement pour elle, il sembla reprendre pied avec la réalité et lâcha subitement prise. Elle s’écroula sur le sol, massant sa gorge traumatisée.

— Patrick… Patrick, tu me fais peur… Tu n’es pas dans ton état normal… Tu vas faire une bêtise…

— Alors ne t’approche plus de moi.

Mary n’eut pas le temps de réagir qu’il avait déjà tourné les talons.

La voix de Mary résonnait tant dans sa tête qu’il aurait voulu se fracasser le crâne sur le mur. Il abhorrait ce qu’il avait failli faire mais comment l’empêcher de prononcer ces mots blessants. Elle avait tort… Ils avaient tous tort… Et il n’y avait qu’un seul moyen de le savoir, même si cela mettait la suite des événements en péril.

Il arriva à la hauteur de Wardrop’s Close, grimpa les escaliers en hâte, appuya sur le mécanisme de la cheminée et se précipita à l’extérieur. Moins d’une minute plus tard, il se retrouva en pleine rue, sur le Royal Mile. Il faisait nuit, les rues étaient encore humides. Les touristes étaient peu nombreux à cette heure maintenant que le Tattoo avait été annulé par la force des choses. Il se dirigea vers l’hôtel d’Abi. Il entra en trombe, se moquant qu’on le reconnaisse et se dirigea vers les portes de l’ascenseur. Comme il tardait à arriver, il prit l’escalier, sans prêter attention au réceptionniste qui, après un moment d’ahurissement alors qu’il reconnaissait le fou qui l’avait terrorisé le matin même, décrocha le combiné de son téléphone.

Il arriva devant la chambre 402 hors d’haleine. La porte était fermée. Au troisième coup d’épaule, la porte céda. Quelques têtes apparurent dans le couloir par curiosité. Il se précipita dans la chambre et ouvrit les tiroirs.

Les livres étaient toujours là. Il lut les couvertures avec plus d’attention. À part le livre des poèmes d’Ossian, il y avait toute une série de livres sur le chamanisme africain, sur l’animisme, le vaudou, sur les esprits et le moyen d’entrer en contact avec eux, de les contrôler. Ce n’était pas possible… Tout ce temps en Afrique… Elle avait passé tout ce temps là-bas dans cet unique but ? Retourner à une culture plus proche des mystères de la terre… Il revoyait son visage alors qu’elle l’aidait avec tendresse à soigner sa jambe. Ses larmes lorsqu’elle fit le récit traumatisant de sa première rencontre avec l’ombre. Sa détresse lorsque Calvin était mort sous ses yeux… Ou bien ? Maintenant qu’il y repensait… Elle… Non… Cette lueur dans les yeux quand Rattray avait fait référence à Janus… Non ! Non ! Pas elle ! PAS ELLE !

Il lança un livre de rage qui s’écrasa avec fracas sur le mur de la chambre et se figea en entendant le bruit d’un revolver qu’on arme.

— Police d’Édimbourg, veuillez reculer au centre de la pièce et mettre vos mains en évidence !

— Je suis l’inspecteur O’Hagan… Je payerai pour les dégâts.

— Vous êtes en état d’arrestation, inspecteur, ayez la gentillesse de nous suivre calmement.

— C’est ridicule, il me reste 24 heures pour me présenter à Inverness et maître Cumming vous confirmera le fait que ma présence là-bas n’est plus indispensable.

— Vous êtes soupçonné de tentative de meurtre, inspecteur !

— Meurtre ? Mais comment aurais-je pu entrer dans sa prison sans me faire remarquer ? Il va falloir vous trouver un autre pigeon, je ne suis pas d’humeur !

— Qui vous parle de prison, inspecteur ? Vous êtes soupçonné de tentative de meurtre sur la personne de l’inspecteur Forbes qu’on a retrouvé inanimé et dans un état critique à peine dix minutes après que vous ayez quitté la chambre.

Cette nouvelle eut l’effet d’une douche froide.

— Forbes ?

— Ne nous obligez pas à recourir à la violence, inspecteur. Cette histoire est déjà assez sordide comme ça. L’inspecteur Forbes est un homme respecté à Édimbourg.

Sordide… Sordide était le mot… Il ne réagit même pas lorsqu’on lui passa les menottes.

XVIII

Allongé sur l’unique couchette de l’étroite cellule, O’Hagan avait fermé les yeux, essayant de contrôler le mal de tête lancinant qui lui comprimait l’arrière du crâne. Mais fermer les yeux, c’était également permettre aux images des jours passés de le harceler. Tant d’efforts pour trouver le coupable idéal, ce Pendragon, le symbole de tout ce mal ambiant, la raison pour laquelle tout allait de mal en pis dans sa vie. Et au moment où il découvrait son identité, il se rendait compte qu’il était encore loin d’avoir affronté le pire. Abi… Il avait encore tellement de difficultés à même imaginer que c’était possible… Ce petit bout de femme, doux et fragile, pour qui il s’était découvert une affection profonde et protectrice… Elle l’avait mené par le bout du nez. Elle les avait tous menés par le bout du nez. Il n’y croirait pas totalement avant de la confronter, qu’elle lui avoue elle-même… Bizarrement, il avait eu plus de facilité à concevoir que cette traîtrise puisse venir de Mary. MacPherson avait raison, il n’avait cessé d’être aveugle. Mary… Une bouffée de culpabilité lui serra la poitrine… Il avait bien failli la tuer… Pour quelle raison ? Parce qu’elle n’était pas ce qu’il croyait ? Parce que l’innocenter c’était accuser sa sœur ? Parce qu’elle avait eu raison depuis le début ? Ou bien tout simplement parce qu’en lui faisant peur, en la repoussant avec violence, il n’aurait pas à se poser trop de questions sur ses sentiments en ce qui la concernait ? Il soupira et se retourna sur le côté, face au mur.

Et Forbes ? Qu’avait-il pu lui arriver ? Il venait de le quitter… L’ombre l’avait-elle attaqué ? Était-ce Abi qui l’avait envoyée là parce que Forbes l’avait empêchée de s’approcher de Cumming et de le tuer en envoyant une patrouille à son domicile ? Personne n’avait voulu répondre à ses questions et il ne savait pas dans quel état se trouvait le policier. Il ne pouvait que prier pour que ce ne soit pas irrémédiable… Si seulement…

Il en avait assez de se retrouver constamment dans ces situations inextricables. Ces derniers temps, il avait plus fréquenté les commissariats et les tribunaux en qualité de suspect plutôt qu’en tant que policier et il se rendait compte à quel point une erreur pouvait être rapidement arrivée. Pourrait-il reprendre ses activités lorsque cette histoire serait terminée ? Parce qu’il avait besoin de croire qu’un jour il verrait enfin l’issue, la fin du tunnel, qu’il pourrait retrouver une existence normale… Mais comment serait-ce possible maintenant ? Maintenant qu’on l’avait forcé à ouvrir les yeux…

Le verrou résonna derrière lui et il se retourna d’un bond, s’attendant presque à voir débarquer Forbes pour le sortir de là. Mais ce n’était pas Forbes…

— Inspecteur O’Hagan, vous êtes libre, la police d’Édimbourg s’excuse pour cette méprise.

— Cumming ? Mais qu’est-ce que vous faites là ?

— Après votre dispute, Mary est revenue nous trouver, complètement affolée, persuadée que vous alliez faire une bêtise. Elle m’a convaincue de la suivre jusqu’au Bank Hôtel. Nous sommes arrivés juste au moment où ils vous faisaient monter de force dans une voiture de patrouille. Depuis, nous nous sommes renseignés sur les griefs qu’ils avaient contre vous. Il semblerait que les hommes de Forbes aient un peu réagi avec précipitation. Forbes n’a pas été agressé, on l’a retrouvé inanimé sur le sol de la chambre d’hôtel, certes, mais il a succombé à une attaque cardiaque. Ce qui les a induits en erreur c’est qu’après votre départ, il aurait reçu la visite d’un homme qui avait à peu près votre carrure, mais il était brun, ce qui vous disculpe totalement.

— Comment va-t-il ?

— Ses constantes vitales sont stables, mais son cœur s’est arrêté pendant un temps indéterminé. On ne peut pas savoir s’il y aura des séquelles ou non.

O’Hagan cacha son visage entre ses mains et expira longuement.

— Si vous êtes prêt, vous pouvez sortir quand vous le désirez, je me suis chargé de tout.

— Vous vous êtes si bien chargé de tout que maintenant, je vais devoir retourner à Inverness. Après les événements de ces derniers jours et votre demande de réouverture du dossier de la disparition de Gwen, l’inspection générale des services a demandé à me rencontrer demain matin à la première heure.

— Je m’en suis chargé également. Avec l’autorité de monsieur MacPherson, nous pouvons faire de petits miracles.

— Pourquoi ?

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi vous m’aidez ? Pourquoi maintenant ?

Cumming laissa échapper un rire amer.

— Je crois que c’est clair, inspecteur. Cette décision n’a rien d’altruiste. Votre sœur cherche à détruire l’Ordre pour redonner vie à Blackstone. Il ne reste que deux membres de cet ordre à part elle-même. Et elle gardera certainement le Pendragon pour la fin.

— Alors c’est pour ça ? Vous pensez que vous serez la prochaine victime ?

— J’en suis persuadé. Vous ne connaissez pas Abi comme je la connais. Elle a toujours fait preuve d’une détermination sans failles.

— J’avais oublié que vous l’aviez connue… intimement.

— C’est ce qu’elle vous a raconté ?

— Elle est restée très évasive. Elle a juste mentionné le fait que vous l’aviez laissée tomber alors même qu’elle s’était fait agresser par l’ombre il y a quelques années.

— Agressée ? Par l’ombre ? Mais l’ombre n’a jamais existé avant son retour d’Afrique il y a quelques mois ! Personne n’en avait même entendu parler. C’est justement parce que nous ne comprenions pas de quoi il s’agissait que cette ombre nous a tous pris au dépourvu. Avant que Célia ne meure, nous avons eu quelques alertes. Angus MacPherson et votre père se disputaient régulièrement sur son origine. McLean était persuadé que Blackstone avait trouvé un moyen de revenir se venger, MacPherson disait que c’était tout bonnement impossible et que si c’était le cas, vous étiez le seul responsable, que vous ne vous en étiez pas débarrassé comme vous l’aviez prétendu et que vous cherchiez à vous venger sur votre père. Les chroniques des MacPherson affirmaient que la trahison viendrait des serviteurs de Saint Jean. Jamais personne n’avait réalisé que l’apparition de l’ombre correspondait à un des séjours d’Abigaïl à la capitale. Elle semblait plus sereine que jamais. Elle semblait avoir fait la paix avec son père.

— Pourquoi s’étaient-ils disputés alors, si ce n’est pas à cause de l’ombre ?

— La jalousie, tout simplement la jalousie… Elle le détestait pour l’avoir abandonnée en la laissant partir à Londres avec sa mère. Et quand elle a découvert que vous existiez… Abi est une manipulatrice, il faut que vous oubliiez la première impression que vous avez eue d’elle. Elle n’a cessé de chercher à détruire votre père depuis qu’elle a découvert votre existence, l’autel de Saint Jean, pourquoi il vous avait envoyé au loin, cherché à vous protéger, votre supposée destinée. Elle vous a jalousé pour ça et elle a détesté son père avec une haine toujours plus grandissante. C’est pour ça qu’elle a feint de se laisser séduire par moi, elle a usé de chantage et de séduction, elle a si bien œuvré que pour la première fois depuis sept générations, l’ordre a comporté deux membres du clan McLean. C’était il y a cinq ans. Nous ne l’avons même pas soupçonnée lorsque le septième membre est mort accidentellement, juste avant qu’elle ne se propose pour prendre sa place.

O’Hagan avait une boule au ventre. Toute cette description était si contradictoire avec ce qu’il avait pu percevoir d’Abi. Elle était si jeune… Pouvait-elle être aussi machiavélique ?

— Venez, maintenant, nous devons partir.

— Où ça ?

— Chez moi d’abord. Vous avez besoin de retrouver un visage humain. Ensuite, nous aviserons. Il faut retrouver Abi le plus vite possible. Avant qu’elle ne décide de passer à nouveau à l’action.

— Et Alex ?

— Je ne pense pas qu’elle lui fera du mal tant qu’il lui servira d’otage.

— Vous croyez qu’elle agit seule ? Vous la croyez vraiment capable de faire toutes ces choses toute seule ?

— Je n’en sais rien. J’avoue que la description de cet homme qui a rendu visite à Forbes… Venez, nous discuterons de tout ça autour d’un café, quand vous aurez pris une bonne douche.

Cumming lui sourit d’une façon qui se voulait chaleureuse, mais O’Hagan n’arrivait pas à oublier à qui il avait affaire. Il avait beau se dire qu’il s’était finalement trompé sur le compte de l’Ordre, que leur but était diamétralement opposé à ce qu’il avait pensé, il n’arrivait pas à s’enlever de la tête l’impression qu’il faisait alliance avec les loups pour lutter contre un prédateur encore plus grand. Si la situation devait mal tourner, il savait qu’il serait le premier à être sacrifié, de quel côté qu’il se trouve.

Ils mirent moins de vingt minutes à rentrer chez Cumming. Il envia l’avocat lorsqu’il s’installa sur les sièges moelleux de sa Jaguar grise dont l’odeur du cuir était encore entêtante. Jamais il ne pourrait se payer une voiture pareille, et encore moins s’il se décidait à quitter son job, ce qui lui trottait de plus en plus dans la tête ces derniers temps. Si une seule chose positive pouvait résulter des aventures de la nuit, c’était qu’il pouvait à nouveau marcher à l’air libre sans craindre qu’on ne l’arrête. Cumming était non seulement un avocat influent et respecté, mais le patronage de MacPherson avait transformé les regards suspicieux en sourires polis et encourageants. La même hypocrisie qu’à Inverness. L’âme humaine était la même partout. Aussi mesquine, corruptible et faible. Pas étonnant que Blackstone ait pu survivre tout ce temps.

Cumming passa devant pour ouvrir la porte. O’Hagan suivit docilement. Ils passèrent dans le petit salon et il se souvint de la confrontation de la veille. Rien n’avait tourné comme il l’avait envisagé. Que se serait-il passé s’il avait obéi à Gwen sans laisser à MacPherson le temps de s’expliquer ? Il serait un meurtrier. Certes, il aurait eu la certitude d’avoir œuvré pour le bien de tous, mais il se serait trompé de cible. Comment Gwen avait-elle pu se tromper autant ? Il savait bien qu’il était inutile de la questionner sur ce qui se passait au-delà, mais se pouvait-il qu’ils soient aussi aveugles que nous ?

— La salle de bains est ici, la porte au fond de la chambre. Vous y trouverez tout le nécessaire. Je vous ai également posé quelques vêtements sur le lit. Nous faisons à peu près la même taille, il ne devrait pas y avoir de problème. Je vous attendrai ici. Vous voulez que je vous prépare un verre ?

— Non, un simple café, ça ira, merci…

— Vous voulez manger quelque chose ?

Il n’avait pas vraiment faim. En fait, il ne se souvenait plus de la dernière fois où il avait eu un repas décent, mais son estomac se rebellait à l’idée même de nourriture.

— Je… je ne sais pas… Quelque chose de léger, ça ira, merci.

Cumming referma la porte de la chambre et se mit à siffloter tandis qu’il se dirigeait vers la cuisine. O’Hagan entendit le bruit de casseroles qui disparut bientôt derrière celui de la musique rock qui s’éleva de la chaîne hi-fi. Bizarrement, il avait imaginé que Cumming était plutôt un aficionado de musique classique. Il se traîna jusqu’à la salle de bains. Elle était petite mais fonctionnelle et luxueuse. Il se planta devant le miroir et sa mine affreuse l’aurait presque fait rire si son image n’avait pas été aussi pathétique. Il se déshabilla avec lenteur. Ses membres étaient raides, courbaturés. La cicatrice de sa brûlure sur sa poitrine avait de nouveau rosi, comme si elle réagissait, comme si son corps voulait le prévenir du danger imminent, tout comme le tatouage sur son poignet. Il défit le bandage de fortune et dut tirer un peu là où le sang avait séché. La peau était gonflée autour de l’encre mais ça ne saignait plus. Au moins une bonne chose… Blackstone… Il n’en avait pas fini avec Blackstone. Il fallait qu’il prévienne Gwen. Il fallait qu’il la protège. S’il réapparaissait, c’est d’elle qu’il voudrait se venger. Et puis, si elle était vraiment devenue la Dame Blanche, alors ils auraient besoin de son aide. Seule sa puissance pourrait lutter contre l’ombre. L’ombre… L’ombre… Est-ce que cette ombre était… Blackstone ? Non, ce n’était pas possible, il avait approché Blackstone. Blackstone vous glaçait le sang avant même de le voir. C’était une réaction inexplicable mais il n’avait pas eu cette réaction lorsqu’il s’était battu avec l’ombre. Mais alors… Qui était-ce ? Qu’était-ce ?

Il finit de se déshabiller et passa sous la douche, laissant s’échapper un soupir d’aise. Il ne resta pas longtemps, trop occupé à tourner et retourner des milliers de questions dans sa tête. Il se rasa également avec distraction mais sans se couper, miraculeusement et une fois dans la chambre, entreprit d’enfiler les vêtements de Cumming sans y prêter attention. Par chance, les vêtements tombaient impeccablement. Il se retourna vers le miroir en pied et fut surpris de la différence d’image entre l’homme qui était entré dans la salle de bains quelques minutes auparavant et celui qui se tenait debout là. Si seulement il arrivait à dormir quelques heures, il aurait enfin l’impression de se retrouver un peu. Et avec un peu de chance et beaucoup de caféine, il pourrait parvenir à se débarrasser de sa migraine.

En parlant de café, l’odeur de petit déjeuner réveilla son estomac qui ne semblait plus être aussi réfractaire à avaler un petit quelque chose. Au contraire, il commença à lui faire comprendre qu’il avait jeûné depuis trop longtemps et O’Hagan se résolut à rejoindre Cumming mais il s’arrêta net dans le salon, nez à nez avec Mary.

Il n’avait pas entendu la sonnette de la porte d’entrée, il n’avait même pas imaginé la retrouver ici. Ses yeux se posèrent sur son cou entouré d’un foulard de mousseline, mais qui ne cachait pas totalement les marques que ses doigts avaient laissées. Mary, gênée par ce regard essaya de remonter le foulard, recula d’un pas et un silence embarrassé s’installa.

Cumming entra sur ces entre-faits, portant un plateau débordant de toasts, et autres victuailles et fit mine de ne rien remarquer.

— Vous voilà redevenu humain. Parfait. J’ai demandé à Mary de nous rejoindre, cela ne vous dérange pas, j’espère ?

— Bien sûr que non.

Il avait essayé de répondre avec spontanéité mais le résultat n’était pas celui escompté. Mary détourna les yeux et s’assit à côté de Cumming, le plus loin possible de lui. Cumming lui tendit une assiette remplie à ras bord et une tasse de café, mais l’appétit avait de nouveau disparu, aussi vite qu’il s’était manifesté. Cumming, lui, mangeait avec avidité.

— Rien de tel pour vous remettre d’aplomb qu’un bon petit déjeuner… Vous ne mangez pas ? Oui, je disais donc que j’ai demandé à Mary de nous rejoindre. Pour deux raisons. Tout d’abord, Alex est son petit ami et je préfère qu’elle soit avec nous plutôt que de tenter une folie de son côté pour le retrouver. Ensuite, je suis persuadé que ses connaissances et ses dons de déduction nous serons essentiels. Elle est la mémoire vivante du professeur. Monsieur MacPherson lui a confié quelques documents. Vous avez eu le temps d’y jeter un œil ?

Mary gesticula nerveusement et se pencha en avant pour ouvrir un sac besace d’où elle sortit un calepin.

— Je… j’ai pris quelques notes, mais tout cela est confus. Beaucoup de ce que j’ai lu confirme nos premières impressions, mais je vais avoir besoin de plus de temps.

Le téléphone sonna dans l’entrée et Cumming s’excusa pour aller répondre, les laissant à nouveau seuls. N’y tenant plus, O’Hagan se leva et vint s’asseoir à côté de Mary. Elle fit mine de s’écarter mais il la retint, d’une main ferme.

— Mary… S’il te plaît.

Dans la sienne, la main de Mary tremblait. Il lui faisait peur. Elle avait vraiment peur de lui.

— Je… je suis désolé… Je pourrais te le dire cent mille fois que ça ne changerait rien. J’ai vu rouge. Tu étais là au mauvais moment et…

— Vous n’avez pas à vous justifier, inspecteur.

— Non… Tout mais pas ça… Pas cette froide distance. Insulte-moi, frappe-moi, mais pas ça.

— Je n’ai pas la force d’user de vos méthodes.

— Mary ! Tu peux comprendre ! C’est d’Abi qu’il est question ! C’est elle la coupable !

— Et pas moi ! Comme c’est dommage !

Elle releva la tête et le regarda avec fureur, les yeux rougis, les pupilles dilatées. Il se rendit compte à quel point il avait pu être injuste et cruel envers elle. Elle avait raison, elle l’avait percé à jour avant même qu’il ne soit conscient de sa propre stupidité. Avait-il tout gâché ?

— Mary… je…

Comment lui dire ? Que lui dire ? Il ne savait même pas ce qu’il voulait. Il savait juste qu’il ne voulait pas qu’elle s’éloigne de lui. Il voulait revoir ce pétillement dans ses yeux à chaque fois qu’il croisait son regard. Vanité ? Était-ce simplement un besoin égoïste ou avait-il des sentiments pour elle ? Et s’il la laissait partir, tout serait tellement plus simple.

Il se rendit compte que la fureur avait déserté ses yeux. Elle attendait. Elle attendait qu’il parle, qu’il fasse un pas, un pas qui semblait si dur à franchir. Ce fut presque avec soulagement qu’il entendit Cumming revenir dans la pièce. Il se tourna vers lui et remarqua à quel point l’avocat était pâle.

— C’est… c’est elle… Elle veut vous parler.

Il eut l’impression de manquer d’air et tendit le bras comme par automatisme. Il se leva et leur tourna le dos en portant le combiné à son oreille, comme si le fait de ne pas les voir allait lui donner un minimum d’intimité.

— Oui…

— Bonjour, Patrick.

Une boule se forma dans son estomac. Il ferma les yeux.

— Où es-tu ?

— Je ne peux pas te le dire pour l’instant.

— Dis-moi… dis-moi qu’ils ont tous tort.

— …

— Abi ?

— Patrick, tu aurais dû repartir à Inverness.

— Pourquoi ?

— Je n’ai pas à te le dire.

La réplique était cinglante et froide. Il se retourna vers Mary et ses yeux glissèrent jusqu’à ses poignets bandés. Il repensa à la nuit où elle avait été attaquée. Une femme qui s’était présentée sous le nom de Kathleen avait demandé à lui parler… Abi, bien sûr.

— Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ?

— Tu ne crois tout de même pas que je vais m’arrêter maintenant, si près du but.

— Tu ne sais pas ce que tu fais, Abi… Tu peux nous détester, tous autant que nous sommes, mais tu ne peux pas chercher à ressusciter Blackstone. Tu n’en mesures même pas les conséquences.

— Patrick.

— Non, Abi… Il faut que je te voie ! Laisse-moi te parler en tête-à-tête.

— Tu ne leur sauveras pas la vie.

— Ce n’est pas eux que je cherche à protéger ! C’est toi ! Ta colère t’aveugle !

Le rire qui lui répondit lui glaça les sangs.

— Le bon Samaritain jusqu’au bout des ongles. Papa t’aurait adoré.

Tant de mépris.

— Pourquoi tu t’es enfuie hier matin. Me tuer aurait été bien plus facile ? Ou alors tu aurais pu envoyer ton émissaire, cette ombre. C’est quoi d’ailleurs cette chose ? Ce n’est pas Blackstone, je serais prêt à parier mon âme.

— Tu ne devrais pas jouer avec ce que tu as déjà hypothéqué, frangin.

C’en était trop. Cette gamine arrogante n’avait aucun cœur. Elle lui parlait de son âme alors que la sienne était aussi noire que les tréfonds de l’enfer.

— De quoi tu as peur, Abi ?

— De quoi j’ai peur ? Tu ferais mieux de te poser la question.

— Pourquoi tu m’appelles, alors ?

— Pour t’avertir. Rien ne m’empêchera d’avoir Cumming.

— Rien ne t’en empêchera ?

— Rien.

— Alors pourquoi refuser de me voir ?

— Parce que ça ne te mènera nulle part.

— Je veux comprendre ! Tu peux bien m’accorder ça, non ?

— Parce que tu crois que je suis prête à t’accorder une faveur ?

— Considère ça comme la dernière requête d’un condamné.

Ce rire encore. Et une voix. Une voix indistincte. Une voix d’homme. Puis Abi à nouveau.

— Si tu insistes tellement. Ce soir, minuit. Au sommet du siège d’Arthur… Seul.

La communication fut coupée et O’Hagan eut du mal à déglutir tant sa gorge était sèche. Il baissa le combiné et fit face aux deux autres.

— Elle accepte de me voir.

Mary et Cumming se levèrent en synchronisation parfaite.

— Où ça ? Quand ?

— Ce soir, minuit, au sommet du siège d’Arthur.

— Au milieu de nulle part ? C’est de la folie ! Nous serons des cibles trop faciles.

— Non, pas vous deux… Juste moi.

— Quoi ?

La voix de Mary était montée dans les aigus, trahissant ainsi son angoisse.

— C’est la seule possibilité de lui faire entendre raison. Je dois y aller seul.

— C’est du suicide !

— Elle ne me fera rien.

— Ah non ? Et qu’est-ce qui t’en persuade ?

Il sourit. Mary s’était rapprochée de lui et son inquiétude avait fait voler en éclats sa réserve et sa distance. Il tourna la tête vers Cumming qui regardait l’échange avec circonspection.

— Parce que c’est lui qu’elle veut tuer ensuite.

Si Cumming était resté très pâle, le sang sembla quitter son visage totalement.

— Mais je sens que je peux la faire changer d’avis. S’il y a la moindre chance, j’y arriverai.

— Mais elle a fait tuer son propre père, bon sang ! Et son petit ami ! Sous tes yeux ! Que te faut-il de plus pour comprendre que cette fille est diabolique !!!

— On la manipule ! C’est cet homme qui est avec elle !! C’est lui qui tire les ficelles ! Aller là-haut tout seul, c’est ma seule chance qu’il se dévoile en pensant que je suis tombé dans le piège !

— Mais c’est un piège ! Et tu te livres pieds et poings liés !

O’Hagan n’avait rien à répondre. Elle avait raison. Elle avait encore cent fois raison, mais il savait qu’il ne l’écouterait pas.

Il se retourna vers Cumming.

— J’aurai besoin de bonnes chaussures de marche, un sac à dos, une lampe torche.

— Vous vous rendez compte de ce que vous vous apprêtez à faire ? Même sans prendre en compte le danger qui vous attendra là-haut, aller sur le siège d’Arthur en pleine nuit, c’est de la folie. Le plus près que vous pourrez aller en voiture c’est au pied du palais d’Holyrood. Ensuite, pour atteindre le sommet, vous aurez à parcourir près de deux kilomètres à pied dans le noir. C’est n’importe quoi !

— Vous préférez attendre qu’elle vienne vous chercher ?

— Et pourquoi pas ? Vous croyez être le seul à pouvoir la contrer ?

Le ton montait entre les deux hommes et ils allaient en venir aux mains. Mary tenta de s’interposer.

— Qu’est-ce que vous allez faire pour m’en empêcher ?

— Assez, ça suffit !

— Vous voulez que je vous montre ce dont je suis capable, O’Hagan ?

— Assez, ça ne nous mènera nulle part !

— Oh, mais j’ai hâte de voir ça !

— ASSEZ !

Les deux hommes sursautèrent de surprise et se tournèrent vers Mary.

— Vous perdez votre temps et votre énergie dans cette dispute ! Posons-nous les bonnes questions : Que veut-on ? Que toute cette histoire n’aille pas plus loin, on est bien d’accord. Et pour cela, il faut vous mettre à l’abri, Cumming ainsi que monsieur MacPherson et ensuite il faut court-circuiter Abi et son complice, soit en lui faisant entendre raison, solution en laquelle je ne crois pas vraiment, ou bien l’arrêter de force. Sauf qu’elle semble maîtriser une sorte de spectre à la puissance surnaturelle. Si on y va sans préparation, nous n’avons aucune chance.

— Nous ?

— Je viens avec toi.

— Quoi ? Mais…

— Cumming doit rester loin de sa portée, mais moi, je viens avec toi.

— C’est du délire ! Tu n’as pas à faire ça pour moi.

— Je ne fais pas ça pour toi, je le fais pour Alex.

Le ton avait été sec et ne souffrait aucune réplique. O’Hagan ne sut que répondre.

— Il n’y a qu’un seul moyen de stopper Abi, c’est d’user des même armes qu’elle.

— Que veux-tu dire ?

— Demander l’aide de Gwen.

O’Hagan déglutit. Ça semblait si simple et pourtant… Il ne pouvait pas dire qu’il n’y avait pas pensé lui-même mais…

— C’est… C’est… Ça ne marche pas comme ça.

— C’est toi qui m’as dit qu’elle pouvait se matérialiser, qu’elle gagnait en puissance, qu’elle avait hérité des pouvoirs de son aïeule, la Dame Blanche, qu’elle était devenue une Dame Blanche.

— Oui, mais…

— Tu l’as vue ici, à Édimbourg ? Ce soir-là, à l’hôtel, c’était elle, le coup de la carafe d’eau projetée sur le sol ? Et dans les souterrains. Tu dois lui demander son aide ! Tu dois la prévenir du danger qui nous guette tous ! Et si ce soir Abi nous tend un piège, nous aurons un atout dans notre manche dont elle ne pourra en aucun cas se douter !

— Mais je ne sais pas comment entrer en contact avec elle ! À chaque fois, elle s’est manifestée sans que je ne contrôle quoi que ce soit !

— On le fera avec ça.

Mary sortit un livre de son sac. Un livre relié en cuir noir, corné et légèrement brûlé où l’on pouvait décrypter quatre symboles Oghamiques : K A O S. Le livre druidique de son oncle ! Il était pourtant persuadé qu’il avait disparu dans l’incendie de sa maison ! Mary sembla comprendre son trouble.

— Le professeur l’avait ramené d’Inverness l’année dernière, il voulait l’étudier et comme beaucoup d’autres documents, il me l’a confié. Il y a des choses très intéressantes dans ce livre. Notamment une incantation d’esprits liée aux éléments naturels.

Les paroles de Mary réveillèrent une ancienne blessure dans le cœur d’O’Hagan. Un autre temps, une chambre d’hôpital, Doreen, son amie, sa mère d’adoption, sa confidente, dessinant un cercle de sel autour du lit de Gwen, les éléments se déchaînant, la vitre volant en éclats et Doreen frappée par la foudre, se consumant devant ses yeux…

— Non… Cette incantation est trop dangereuse !

Il prit le livre des mains de Mary et le jeta à l’autre bout de la pièce, comme si le simple fait de tenir le livre pouvait attirer le mauvais œil sur elle.

— Mais qu’est-ce que tu fais ?

— Ce livre est dangereux !

— Tu connais un meilleur moyen ?

— Non, mais cette incantation a donné à Blackstone assez de puissance pour qu’il foudroie une amie très chère. Et pourtant, elle était initiée aux rituels druidiques ! Elle pensait savoir ce qu’elle faisait ! Jamais je ne te laisserai tenter quelque chose d’aussi stupide !

Mary semblait lutter entre la fureur et le découragement.

— Alors tu préfères ne rien faire ? On dirait presque que tu aurais envie qu’elle l’emporte !

La colère le quitta si soudainement qu’il eut l’impression d’être vidé de toute énergie.

— C’est… C’est juste que… Je ne m’en remettrai pas s’il devait t’arriver quelque chose à toi aussi.

Mary sentit s’effondrer la muraille de protection qu’elle s’était forcée à ériger. Les larmes lui montèrent aux yeux. Aucun son ne put sortir de sa bouche, et quand bien même, son esprit n’aurait su trouver une formulation qui aurait pu traduire le tourbillon d’émotions dont elle était la proie. Si Cumming n’avait pas été là, aurait-elle osé se précipiter dans ses bras comme son corps le réclamait avec force. Et s’il la repoussait encore, le supporterait-elle ?

Elle se fit pourtant violence et un filet de voix enroué parvint à passer l’obstacle de ses cordes vocales.

— Il ne m’arrivera rien, Patrick.

— Gwen me l’avait promis, elle aussi. Et Ellen, avant ça, ne pensait pas que cela pourrait lui arriver. Tu sais, le premier jour où Gwen m’a parlé de Blackstone, elle m’a dit qu’elle était persuadée qu’elle portait malheur à ceux qui l’entouraient. C’est une pensée qui ne vous quitte pas lorsque vous êtes le seul à survivre. Je ne crains rien, Mary. Toi et Cumming, par contre… Laisse-moi y aller seul. Et si Gwen doit apparaître, c’est qu’elle l’aura choisi.

Il s’approcha et plongea son regard dans le sien. Il avait l’air si calme tout à coup, si résolu. Il posa une main maladroite sur son épaule et naturellement, elle passa ses deux bras autour de sa taille, se blottissant contre lui. Le cœur d’O’Hagan bondit à ce contact et il fut convaincu qu’il avait pris la bonne décision. Il passa ses bras autour d’elle et serra encore plus fort, déposant un baiser sur le sommet de son crâne. Derrière eux, Cumming pesta et sortit de la pièce pour aller dans l’entrée. On l’entendit fouiller un instant dans un placard, puis revint avec une paire de chaussures de marche, un sac à dos et une lampe torche.

— D’accord, vous avez gagné O’Hagan, mais je persiste à dire que c’est du suicide !

Les mains sur les hanches, Cumming fulminait. Il avait l’habitude de maîtriser les choses et depuis qu’il s’était approché de O’Hagan, plus rien ne fonctionnait correctement. Il avait dû regarder les autres mourir les uns après les autres et maintenant, c’était son tour. Abi le lui avait confirmé. Et O’Hagan l’écartait de toute action possible. Il n’était pas homme à attendre sereinement que la mort lui rende visite. En sortant de la pièce, il avait ramassé le livre qu’O’Hagan avait jeté. S’il ne pouvait pas venir avec lui ce soir, il porterait le livre à MacPherson. Lui au moins saurait quoi en faire et n’hésiterait pas à en faire usage. Peut-être déciderait-il Mary à se joindre à eux ?

Le reste de la journée fut dédié aux préparatifs du soir. Il fut convenu qu’O’Hagan partirait plus tôt, tandis qu’il ferait encore jour. Il devait compter une bonne heure avec sa jambe handicapée pour atteindre le siège d’Arthur. S’il pouvait arriver avant Abi ! S’il pouvait avoir un peu de temps, juste pour tenter d’entrer en contact avec Gwen…

Cumming alluma son ordinateur et imprima une carte topographique du site. Il lui indiqua la route qu’il lui fallait prendre. Ensuite, ils se rendirent chez le professeur. Cumming ne sembla pas surpris par l’appartement secret. Après tout, lui aussi faisait partie de l’Ordre. O’Hagan vérifia qu’il avait rassemblé tout ce dont il pourrait avoir besoin : son portable, son arme… Vers 18 heures, il se sentit prêt et n’avait aucune envie d’attendre plus longtemps. Ils l’accompagnèrent donc jusqu’au pied du massif volcanique sur Queens Drive et garèrent la voiture. Ils restèrent silencieux un instant puis O’Hagan sortit sans dire un mot de plus.

Mary, qui était à l’arrière, ouvrit la portière et le rejoignit. Ils s’écartèrent de la voiture de quelques pas. Ils ne voulaient pas de la présence de Cumming et celui-ci ne chercha pas à s’imposer, il resta assis dans la voiture.

— Il est encore tôt. Tu vas devoir attendre plusieurs heures là-haut.

— Ça ne me dérange pas. Ça me laissera du temps pour réfléchir et pour m’imprégner des lieux. Ça ne peut que me donner un avantage supplémentaire. Et puis comme ça, je les verrai arriver.

— Tu feras attention ?

Mary avait posé distraitement ses mains sur le rebord de son blouson et avait le regard perdu dans le vide. Il saisit une de ses mains et la serra.

— Je reviendrai, Mary. Ils ne me feront rien.

— J’aimerais en être aussi sûre que toi.

Elle leva la tête et déposa un timide baiser sur ses lèvres avant de se détourner et de rejoindre Cumming dans la voiture. O’Hagan resta planté là tandis que la voiture démarrait et s’éloignait. Il attendit qu’elle disparaisse de sa vue, remarqua qu’il avait retenu sa respiration tout ce temps et laissa s’échapper l’air qui lui comprimait la poitrine.

Il se retourna vers le parc et son massif volcanique dont l’ombre s’étendait au-dessus de sa tête. On avait passé le 15 août et le soleil était déjà moins haut dans le ciel, ses rayons s’accrochant à la crête des falaises des Salisbury Crags. Le siège d’Arthur se trouvait au-delà. Une bonne heure de marche. Il se souvint de son ascension de Càrn Nan-Ti-Trighearnan et de l’épreuve que cela avait été. À côté, ce serait une balade de santé. Mais à l’époque il tenait mieux sur ses jambes. Il frissonna. Il priait pour qu’Abi se laisse raisonner et que celui qui se trouvait derrière elle dévoile son identité… Seulement, si elle décidait de laisser l’ombre se déchaîner sur lui, il ne donnait pas cher de sa peau.

— C’est le premier pas qui coûte.

Il avança vers le sentier. Au loin, il pouvait percevoir quelques touristes s’essayant au trekking. Il faisait encore bon et il eut très vite trop chaud. La dénivellation n’était pas aussi importante qu’il l’avait cru. En tout cas, elle lui demanda moins d’efforts qu’il l’avait envisagé et permit à son esprit de divaguer. Il repensa au baiser de Mary, et combien le contact de ses lèvres avait pu lui manquer. Combien il brûlait d’en découvrir davantage. Il avait beau lutter, se dire que Gwen pourrait lire dans ses pensées et qu’il ne voulait en aucun cas la peiner, Mary l’attirait. Mary l’obsédait. Mary qui n’avait finalement rien à voir avec toute cette histoire. Rien ne se trouvait au travers de leur chemin, maintenant… Si ce n’était Gwen… Et Alex.

Au loin, il perçut la ruine de la chapelle de Saint Anthony et se trouva devant une fourche et trois directions. Il regarda sa carte et choisit le chemin du milieu.

Il marcha, perdu dans ses pensées, à peine essoufflé, regardant droit devant lui mais ne percevant rien du paysage.

Il arriva au sommet du Siège d’Arthur en moins de temps que prévu, mais à cette heure-ci, les seuls touristes qu’il avait rencontrés marchaient tous dans la direction opposée. Ils tenaient à rentrer tôt pour sortir ensuite, rencontrer du monde, avoir une activité sociale. S’ils pouvaient seulement s’imaginer que tout ce qu’ils tenaient pour acquis pouvait disparaître du jour au lendemain si Abi arrivait à ses fins. Lorsqu’il rejoignit la borne blanche et conique qui désignait le sommet, il eut l’impression d’être seul sur terre.

Il regarda autour de lui. La vue était magnifique, plongeant sur la ville et dominant les chemins qui montaient jusque-là. Abi ne pourrait pas lui échapper lorsqu’elle monterait pour le rejoindre. Stratégie militaire, toujours surplomber votre ennemi.

Le seul inconvénient, c’était qu’il n’avait aucun endroit où se dissimuler. Le pic était abandonné aux quatre vents et il était aussi visible qu’un phare en pleine nuit… Mais justement, il ferait nuit lorsqu’elle le rejoindrait. Il verrait sa lampe torche de loin. Lui pouvait rester dans l’obscurité et la surprendre en allumant sa torche lorsqu’elle ne serait plus qu’à quelques mètres de lui… Oui, ça c’était un plan qui lui plaisait bien.

Il s’assit en appuyant son dos contre la borne, ouvrit son sac et sortit une bouteille d’eau. Il but avec avidité, reboucha la bouteille et la rangea dans son sac. Il posa sa tête en arrière et ferma les yeux… Gwen… Il devait essayer de se concentrer sur elle.

Gwen… Gwen… Gwen… Seul le vent lui répondait et le jour déclinait.

Ses paupières se firent lourdes et il n’eut pas l’impression de s’assoupir un instant, et pourtant, lorsqu’il rouvrit les yeux, il faisait déjà nuit noire.

Il paniqua. Avait-il gâché le seul avantage qu’il avait ? Est-ce qu’Abi était déjà arrivée ? Il regarda autour de lui. Rien. Il se pencha sur sa montre et chercha la luminosité de la lune pour lire l’heure. Il ne voulait pas tenter d’allumer sa torche et alerter Abi. Ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité et il parvint à déchiffrer la position des aiguilles. 23 h 15. Elle ne tarderait pas. Et comme pour faire écho à sa dernière réflexion, une étincelle de lumière tressauta en bas du chemin. C’était elle. Elle aussi avait choisi d’arriver avec un peu d’avance.

La lumière vacillait de droite à gauche et avançait avec un rythme inégal. Un autre atout pour lui. Il était reposé, habitué à l’obscurité. Elle serait fatiguée de son ascension. Il n’y avait qu’une seule torche. Si elle montait seule, il aurait facilement le dessus.

Il la laissa approcher encore et encore. Elle ne semblait se douter de rien, pensant certainement arriver la première.

Il se tint totalement immobile pour ne pas se trahir, retenant même sa respiration.

Quand elle ne fut plus qu’à quelques mètres, il braqua sa torche vers elle et l’alluma dans le but de l’éblouir. Elle sursauta, levant la main devant son visage comme pour se protéger d’un coup à venir. Elle ne lui avait pas menti. Elle était venue et était seule. Son visage était pâle et ses pupilles éblouies par le faisceau lumineux n’étaient plus que des têtes d’épingles. Reprenant son souffle, son visage révélait une expression dure de rage peu contenue.

— Bonsoir, Abi. Tu ne t’attendais pas à ce que je sois déjà là ?

XIX

— Elle est seule… Elle est venue seule.

Plus qu’un soulagement, O’Hagan voulait y voir la possibilité de convaincre Abi de renoncer à toute cette folie. La première surprise passée, essoufflée, le rouge aux joues, les yeux écarquillés et une ombre de méfiance sur le visage, Abi s’était immobilisée. O’Hagan écarta le faisceau de la lampe en signe de tempérance. Il se releva avec difficulté. Le froid avait raidi ses membres. Vu qu’elle ne bougeait toujours pas, ce fut lui qui s’approcha d’elle.

— Je ne voulais pas t’effrayer.

Maintenant à quelques centimètres, Abi fit mine de reculer. Elle avait l’air si jeune, si fragile avec ses cheveux attachés sévèrement en une queue-de-cheval basse. Cependant, sa voix ne trahit rien de fragile lorsqu’elle prit enfin la parole.

— Tu voulais me voir, je suis là.

— Pourquoi ? Pourquoi ici ? Si loin de tout ? À cette heure ?

— Au moins, nous ne serons pas dérangés par les intrus.

— Un tout autre endroit aurait pu faire l’affaire.

— Oui, mais c’est celui-ci que j’ai choisi. Tu as quelque chose à y redire ?

Son ton avait été cassant et sans appel.

— Non, le principal c’est que tu m’expliques comment tu as pu en arriver là.

— Je n’ai rien à t’expliquer. Je ne te dois rien.

Au fur et à mesure de la conversation, O’Hagan semblait peu à peu ouvrir les yeux sur ce petit bout de femme, au point que tout investissement émotionnel s’évanouissait pour ne laisser place qu’à la froide logique observatrice du policier. Elle ne lui devait rien, mais il ne lui devait rien non plus. Elle était sa sœur ? Et alors ? Quelques jours auparavant, il ne savait même pas qu’elle existait. Il ne devait pas confondre la réalité avec un fantasme, l’envie de retrouver ses racines. Le serpent avait déjà rongé ces racines-là.

— Ta colère c’est une chose, Abi, mais… le passage à l’acte ? Comment as-tu pu faire assassiner ton propre père ? Et Calvin ? Il est mort sous tes yeux. C’est plus que du sang froid, c’est de l’ignominie.

— Parce que tu crois que c’est moi le monstre ?

— J’aimerais juste comprendre.

— Il n’y a rien à comprendre.

Elle coupait court à toute question. Elle n’avait manifestement aucune envie de prolonger cette rencontre. Alors pourquoi était-elle venue ?

— Papa, je peux comprendre. Je le condamne, mais je peux comprendre que tu lui en aies voulu. Mais Calvin ? Que t’avait-il fait ? Il ne faisait pas partie de l’Ordre, il n’y avait aucune raison qu’il meure ?

— Tu ne sais rien de ma vie !

— Alors raconte-moi ?

— Mais qui es-tu ? Tu es psy maintenant ? Pourquoi est-ce que savoir changerait quoi que ce soit pour toi ?

— Savoir ne m’aiderait peut-être pas à comprendre. Mais peut-être à accepter.

— Accepter quoi ?

— Accepter le fait que lorsque tu te seras débarrassée de tous les membres de l’Ordre, alors ce sera mon tour ?

Abi laissa s’échapper un rire méprisant.

— Tu crois que tout ça c’est pour en arriver à te tuer ? Mais pour qui te prends-tu ? Ah oui, j’oubliais ! Tu es l’élu ! Tu as fini par croire à toutes ces conneries des chroniques des McLean ! Tiens, d’ailleurs, ce ne sont que des idioties, tu peux le reprendre !

Abi sortit le manuscrit de sous son manteau et le jeta à la figure de O’Hagan. Il le rattrapa maladroitement d’une main et le serra contre son cœur. Puis il l’écarta et vit que la couverture était tachée de marques brunes. Du sang séché. Le sang de Mary.

— Et Mary ? C’était toi aussi ?

Abi ne répondit pas, affichant un sourire suffisant.

— Tu as envoyé cette ombre pour faire ton sale boulot. Comment tu t’y prends ? Tu as appris ça où ? En Afrique ? Et c’est quoi d’ailleurs cette chose, hein ?

Abi soupira et détourna le regard avant de passer devant lui, de grimper les quelques mètres qui menaient à la borne et d’observer les lumières de la ville comme si elle en appréciait la vue. Puis elle se retourna vers lui.

— C’est des aveux que tu veux ? Très bien. Oui, je suis responsable de la mort de tous les membres de l’Ordre. Célia a été la première. Pourquoi ? C’était un accident, mais c’était nécessaire. Après tout, il fallait bien que je commence quelque part. J’aurais voulu que papa soit le premier, mais Célia était gênante. Figure-toi qu’elle avait des dons de voyance. Oh, rien de fulgurant, des intuitions essentiellement. Mais elle m’avait percée à jour. Elle menaçait d’en parler aux autres membres. Papa a donc été le second.

O’Hagan retenait son souffle. Il avait déjà été confronté à la folie pure au cours de sa carrière et pas plus tard que l’année dernière avec Munro. Il savait qu’un assassin adorait théâtraliser les aveux. C’était revivre un peu l’excitation du meurtre. Mais regarder cette fille se délecter du meurtre de son propre père était révoltant.

— Comment tu t’y es prise ? Tu y as assisté ?

— C’est mon seul regret, Patrick. Pour que le meurtre garde son mystère, il fallait que l’ombre agisse seule. Calvin fut le seul auquel j’ai assisté en direct.

Abi se tut un instant, semblant visualiser le moment. Il reconnut son regard. Le même regard qu’alors, mais ce qu’il avait pris pour un état de choc, pour une sidération, était en fait de la fascination. Il sentit la nausée l’envahir.

— Calvin méritait de mourir. Si nous avons quitté l’Afrique, c’était à sa demande. Il m’a joué la grande scène du besoin de se ressourcer, de s’éloigner de toute cette violence de guerres civiles sans fin. Il est resté dix jours avec moi à Édimbourg puis a filé aussi vite à Londres, soi-disant pour rencontrer un éditeur. J’ai découvert que c’était pour retrouver une pétasse du consulat qui était rentrée au pays moins de deux semaines avant notre départ.

— Donc tu lui as fait arracher le cœur.

— On est toujours puni par là où on a péché. C’est bien connu. J’aurais pu lui faire arracher une autre partie de son anatomie.

Un autre sourire sadique. O’Hagan sentit une sueur froide lui dégouliner dans le dos.

— Mais sa mort est arrivée au bon moment. Elle m’a permis de passer pour une victime. Avoue, si tu n’avais pas parlé à Cumming et MacPherson, jamais tu n’aurais découvert que j’étais responsable de tout ça.

— Si tu veux savoir si tu es une bonne actrice, c’est vrai, tu as un certain talent. Aller jusqu’à t’effondrer en larmes dans ta salle de bains…

— Je n’ai pas joué ce soir-là !

Abi avait effacé son sourire et ses yeux lançaient des éclairs.

— Non, bien sûr, comme la fois où tu m’as raconté l’attaque de l’ombre à ton adolescence alors qu’elle n’existait même pas. Tu es une grande tragédienne, Abi, on doit au moins te reconnaître ça.

— Tu ne sais pas ce que me coûte chacun de ces meurtres !

— Tu voudrais que je te plaigne en plus ?

— Je ne cherche pas ta pitié ! Surtout pas de toi !

Elle était folle. Elle était complètement folle. La dernière fois qu’il avait vu quelqu’un d’aussi atteint, c’était Munro qui avait assassiné tant de jeunes femmes, dont sa propre petite fille. Munro qui avait également assassiné de ses mains une petite fille de neuf ans…

— Pourquoi ne pas t’être débarrassée de Cumming et MacPherson avant qu’ils ne me parlent ?

— Tu avais prévenu Forbes que je voulais voir Cumming. Ça aurait été trop évident. Et MacPherson ne doit pas mourir avant la fin.

— C’est pour ça que tu as demandé à ta chose d’attaquer Forbes ?

— Forbes a eu une crise cardiaque. Je n’y suis pour rien.

— Comme tu n’y es pour rien pour Mary et Kathleen ?

— Kathleen était vraiment un accident. On voulait juste te faire peur. Elle s’est trouvée sur le chemin. Quant à Mary, elle devenait trop curieuse, trop intelligente, trop proche de toi.

— Et Rattray ? Rattray avait deviné ? C’est ça ? Il allait parler ?

L’image de Rattray devant la cheminée s’imposa de nouveau à lui. Son regard froid glissant sur Abi alors qu’il posait la question fatidique.

— Pourquoi ne pas demander à Janus ?

Il s’adressait à elle ! Il s’adressait directement à elle ! Et O’Hagan avait été trop aveugle pour le voir ! Abi se mit à nouveau à rire d’une manière désabusée.

— Le problème avec toi, Patrick, c’est que tu ne sais pas regarder. Tu t’aveugles de symbolisme, de significations mystérieuses, alors que tu ne vois pas ce qui est tellement évident. Tout est là, devant tes yeux, et tu t’obstines à regarder au-delà. Ne fais pas comme tous ces érudits, spécialistes, détenteurs d’un secret immémorial. Ne fais pas confiance à ta tête. Fais confiance à ton cœur.

— Mon cœur m’a dicté de te faire confiance et je me suis bien trompé.

— Alors appelle ça l’intuition du flic. Tu étais plutôt bon dans ce rôle d’après ce que j’ai entendu, chez toi, à Inverness, avant que tu n’endosses ce costume d’Indiana Jones de pacotille et que tu ne cherches dans le passé les réponses du présent. Les réponses sont devant tes yeux, réfléchis bien.

— Qu’est-ce que tu cherches à me dire, Abi ?

— Tu te souviens pourquoi on a pensé que Forbes avait été attaqué ? Pourquoi tu as été suspecté ?

— Oui. Le réceptionniste de l’hôtel a vu un homme monter à ta chambre. Tu veux me dire que tu n’agis pas seule ? Que quelqu’un te force à agir ainsi ? C’est ça ? Abi, si c’est la vérité, tu sais que tu peux compter sur moi. On peut arrêter tout ça. Si nous unissons nos forces, nous pouvons contrer cet homme et…

— Je n’ai aucune intention de contrer cet homme, Patrick.

Abi semblait de plus en plus nerveuse. Son visage était redevenu sérieux.

— Tu te souviens du moment où tu as poursuivi Rattray au sommet des gradins.

— Il était prêt à tout m’avouer. Tu as envoyé ton ombre pour le faire taire.

— Il n’aurait jamais rien avoué.

— Si tu en étais persuadée, alors pourquoi le tuer avec autant de précipitation ?

— Il a basculé dans le vide, c’est ça ?

O’Hagan se revoyait encore, pendu à un bras, les pieds dans le vide, tandis que l’ombre précipitait le corps de Rattray par-dessus la rambarde. Mais comment pouvait-elle en savoir autant ? Était-elle reliée, visuellement à cette chose ? Voyait-elle tout ce qu’elle voyait ?

Elle s’approcha de lui, si proche. Elle plongea son regard dans le sien.

— Patrick, tu dis avoir vu Rattray tomber dans le vide ?

— Oui… Oui… Il est passé au-dessus de ma tête. J’ai même entendu son corps s’écraser sur les rochers en contrebas.

— Est-ce qu’on a jamais retrouvé son corps ?

Le ton d’Abi était des plus mystérieux. Il devait avouer qu’avec la panique de l’incendie et la suite des événements, il n’avait pas pensé à demander à Forbes si on avait retrouvé le corps de Rattray. O’Hagan essaya à nouveau de se représenter la scène. Il se souvint du coup qui l’avait cueilli à la mâchoire, la façon dont il avait basculé, la douleur dans son épaule alors qu’il s’accrochait à la barre avec l’énergie du désespoir et les hurlements de Rattray alors qu’il passait au-dessus de sa tête. Enchevêtré dans une obscurité plus sombre et disparaissant aussitôt dans les ténèbres.

Tu refuses de voir ce qui est devant tes yeux.

— Non… NON ! Rattray n’est pas mort !!!

Comme pour faire écho à cette révélation, deux mains claquèrent dans l’obscurité derrière lui dans une parodie d’applaudissement. O’Hagan se retourna d’un bond et se retint pour ne pas hurler. Devant lui, à peine quelques mètres de là, se trouvait un fantôme directement revenu des enfers : Rattray.

— Vous en aurez mis du temps, O’Hagan.

Rattray ne put réprimer un sourire de satisfaction.

— Mais… C’est… C’est impossible !

— Pas impossible, inspecteur. Improbable. C’est toute la magie de l’illusion. Vous m’avez vu chuter, certes, mais c’est le corps d’un spectateur inconscient que vous avez entendu s’écraser sur les rochers. L’ombre m’a permis d’arriver sur le sol sain et sauf. Le reste n’était plus que mise en scène.

O’Hagan était abasourdi, le souffle coupé. Rattray était bien devant lui, mais il n’arrivait pas encore à y croire. Son regard passa de l’un à l’autre pour se persuader qu’il ne rêvait pas, ce qui fit rire Rattray.

— Allons, O’Hagan ! Quittez cet air ahuri ! Ce n’est pas de la magie ! Il s’agit juste de détourner l’attention de la personne. Tout comme vous avez été persuadé qu’Abi était seule, tout simplement parce que vous n’avez vu qu’une seule lampe torche ! Vous n’avez pas pensé un instant qu’une autre personne aurait pu se faufiler derrière votre dos pendant qu’Abi retenait votre attention.

— Pourquoi ?

— Pourquoi quoi, inspecteur, soyez un peu plus précis ?

— Pourquoi vous ? Abi, je peux comprendre, mais vous ? Qu’est-ce que vous cherchez dans cette histoire ? En quoi est-ce que Blackstone vous intéresse ?

— En quoi est-ce que le fait de savoir changerait votre vie, O’Hagan ? Je pourrais vous dire mille choses. Une soif de pouvoir ? Une jalousie envers l’immense connaissance de votre père, mon ami, mon mentor et néanmoins rival au cœur de l’Ordre ? Une passion dévorante pour sa fille unique ? Toutes ces raisons ou bien aucune d’entre elles, qui sait ? Est-ce que ça vous rassurerait de pouvoir mettre un nom sur l’origine de tout cela ?

— À quoi est-ce que vous jouez ? C’est quoi votre but dans toute cette histoire ?

— Et si c’était tout simplement le plaisir sadique de jouer au chat et à la souris avec vous ?

— C’est trop d’honneur, mais vous répondez toujours à une question par une autre ?

— Ça vous déstabilise ?

— Ça vous plairait ?

Rattray éclata d’un rire franc.

— Je reconnais le O’Hagan de l’observatoire ! Ça fait plaisir de voir que vous n’avez pas perdu ni de votre mordant ni de votre hargne.

— Et ce n’est que pour cette raison que vous avez dit à Abi de me donner rendez-vous à cette heure de la nuit, à cet endroit ? Allez-vous enfin me dire pourquoi je suis là ?

— Pourquoi tant de hâte, inspecteur ?

— Parce que vous prenez trop de satisfaction à vos petites manigances.

— Manigances ? Une résurrection ? Comme vous y allez ! D’autres ont fondé des religions sur moins que ça !

— Vous êtes complètement cinglé !

— Et pourtant vous êtes venu seul. Vous n’avez donc pas peur de finir comme votre père.

— Si vous aviez voulu me tuer, vous l’auriez déjà fait. Non, vous avez besoin de spectateurs, Rattray. C’est votre mégalomanie qui vous a poussé à vous démasquer ce soir. Vous auriez pu continuer à œuvrer dans l’ombre. Vous étiez mort, le meilleur alibi qui puisse exister. Mais vous avez besoin qu’on reconnaisse votre prétendu génie criminel, et comme tous ceux de votre espèce, c’est cette soif de reconnaissance qui vous perdra.

— Magnifique laïus, O’Hagan et il y a peut-être un peu de vérité dans ce que vous dites.

O’Hagan se retourna vers Abi.

— Tu te rends compte que ce type t’a utilisée à ses fins ? Il a su détecter tes failles ! Il est dangereux, même pour toi ! Que crois-tu qu’il fera quand il aura atteint ses objectifs.

— Tu insultes mon intelligence, Patrick. Si Daniel Rattray m’aide dans cette entreprise, c’est parce que c’est moi qui ai su le convaincre.

— Et votre sœur a des arguments plus que convaincants. Surtout depuis son retour d’Afrique. C’est une femme… à qui on ne peut rien refuser.

Rattray s’était approché d’Abi et maintenant, tous deux lui faisaient face. O’Hagan ne put s’empêcher de frémir lorsque Rattray passa son bras autour de la taille de sa sœur.

— Alors, c’est quoi votre objectif maintenant ? Vous allez tuer Cumming ? Puis le Pendragon ? Et ensuite ? Je croyais que pour redonner vie à Blackstone, tous les membres de l’Ordre devaient être sacrifiés. Il restera encore vous deux… Vous allez vous suicider ?

— Le dragon a besoin d’une nouvelle tête O’Hagan, d’une nouvelle église. Il n’y a pas que le sacrifice des sept membres de l’ordre, il existe de bien différentes façons. Regardez, Munro a bien failli y arriver l’année dernière.

— Nous y voilà… Vous allez enfin me dire pourquoi je suis là.

— Nous avons besoin de détruire l’armée du Dal Riata pour redonner à la nation Picte toute sa suprématie. Et pour ce faire, nous avons besoin de verser le sang de l’héritier des deux clans d’origine sur son sol fondateur.

— Alex et moi, c’est ça ?

— Il est plus facile d’emmener Alex là où nous devons aller que le vieux qui risque de nous claquer entre les mains avant qu’on y arrive.

— Et comment comptez-vous vous débarrasser du vieux, maintenant que je suis au courant ?

— Vous ne pourrez pas nous en empêcher.

— Alors pourquoi me prévenir ?

— Parce que vous devez venir de votre plein gré.

— Vous croyez que je vous suivrai docilement vers l’abattoir ?

— Tu n’en auras pas le choix, Patrick. Nous détenons Alex.

— Et alors ? Puisque de toute manière vous avez l’intention de le tuer ?

— Si Mary vous entendait, inspecteur ! Je ne pense pas qu’elle apprécierait. Alex non plus, d’ailleurs. Lui a su comprendre l’importance de son sacrifice lorsque je suis réapparu. Il m’a suivi avec ferveur et enthousiasme. Il a su reconnaître le miracle.

— Vous l’avez embobiné avec vos histoires. Vous vous êtes servi de l’admiration qu’il avait pour vous !

— Le résultat est le même. Et vous viendrez vous aussi. Vous viendrez parce que vous savez que vous n’aurez pas le choix. Ou c’est vous. Ou c’est votre sœur.

O’Hagan écarquilla les yeux. Il crut un instant qu’il avait mal entendu.

— Oui, O’Hagan. Ce sera vous ou votre sœur. Blackstone réclamera son dû de sang McLean. Et elle fait partie de l’Ordre. Elle et moi savons que si cela se révèle nécessaire, nous devrons agir en conséquence.

— Vous la sacrifiez, elle et vous sacrifiez Alex ! Et vous ? Vous vous en tirez sans mal ? ! Mais bon sang, Abi, ne vois-tu pas où ce type veut en venir ? Comment peux-tu le suivre aveuglément ?

— Parce que je l’ai promis le jour où j’ai redonné vie à l’ombre. C’était en contrepartie de mes pouvoirs et de mon ascendance sur elle.

— C’est insensé ! Tu ne sais pas ce que tu dis ! Je ne peux pas te laisser faire ça ! On dirait une putain d’adepte lobotomisée d’une secte ! Si je dois te sauver malgré toi, alors je le ferai !

Il glissa une main derrière son dos et sortit son arme prestement pour mettre Rattray en joue.

— Maintenant, Rattray, vous allez me laisser emmener Abi loin d’ici. Peut-être qu’après quelques jours passés loin de vous, elle retrouvera la raison.

— Elle ne vous suivra pas, O’Hagan.

— Oh, si, elle me suivra et vous ne pourrez pas m’en empêcher. Vous avez peut-être mis en scène votre résurrection mais vous n’êtes pas encore à l’épreuve des balles, que je sache.

— Je ne ferais pas ça à votre place, O’Hagan.

— Allez vous faire foutre, Rattray ! Abi, tu viens avec moi ! Immédiatement !

— Non, Patrick. Je ne viendrai pas. Et toi… tu viendras nous rejoindre, sur la terre fondatrice de nos ancêtres. Et tu le feras parce que tu n’as pas le choix.

— Qui pourrait m’y forcer, hein ?

— Elle.

Abi leva le bras et désigna un point au-dessus de son épaule. Il savait déjà ce qui se trouvait derrière lui, mais il pria pour avoir tort.

Il se retourna lentement. Ses prières n’avaient pas été exaucées. L’ombre était là, plus sombre et menaçante que jamais. Elle avança d’un pas. Il recula d’autant. Elle semblait immense.

— Abi ! Arrête-la ! Arrête-la ou je tire !

— Mais tirez, O’Hagan ! Ça ne lui fera rien !

O’Hagan se retourna et mit en joue Rattray.

— Abi, dis-lui de reculer ou je te jure que je bute ce connard !

L’ombre s’arrêta mais ne recula pas. La tension était à son comble. Malgré le froid ambiant, la sueur qui coulait sur le front d’O’Hagan commençait à lui brûler les yeux, au point de lui brouiller la vue. Ils ne pourraient pas rester ainsi éternellement. Il savait que tôt ou tard, l’un d’entre eux tenterait une folie désespérée. Il devait garder son esprit clair et alerte. C’est alors qu’Abi avança lentement et vint se placer entre le canon de son arme et Rattray.

— Abi, pousse-toi de là !

— Tu devras me tirer dessus d’abord.

— Putain ! ABI !

Il n’eut pas le temps de réagir. Un coup terrible s’abattit sur son bras et l’obligea à lâcher son arme qu’il perdit de vue dans l’obscurité. Un autre coup le cueillit à la mâchoire. Il fut déstabilisé et tomba à la renverse. Avant même qu’il ne puisse se relever, il sentit un poids lourd se poser sur sa poitrine et l’immobiliser totalement. Il essaya de se débattre mais il était totalement impuissant. Il paniqua et donna quelques coups de pied dans le vide. Il ne voyait plus rien, ni Abi, ni Rattray, au fur et à mesure que cette ombre s’approchait de son visage comme si elle allait l’engloutir.

« Abi !! ABI !! »

Il aurait voulu contrôler sa voix pour qu’elle ne se perde pas dans les aigus, trahissant ainsi sa terreur. Il avait l’impression d’être un ver prisonnier des doigts d’un pêcheur et voyant s’approcher inexorablement l’hameçon qui allait l’empaler. Le visage de l’ombre s’immobilisa à quelques centimètres du sien. Il eut un instant l’impression d’y percevoir l’éclat de deux yeux. Il regarda plus attentivement. Il n’avait pas rêvé. Le visage se faisait plus distinct, laissant apparaître deux yeux, l’arête d’un nez, une bouche ferme déformée en un rictus qu’il n’oublierait jamais, tout comme les notes graves de cette voix qui lui parvint.

— Content de me revoir, O’Hagan ?

Il ne put réprimer le hurlement qui lui déchira les poumons. Il venait de voir un véritable fantôme, et celui-là n’avait rien à voir avec une illusion. Blackstone.

— GWEN ! GWEN ! GWEN !

Son pire cauchemar s’était matérialisé devant ses yeux. Pendant des mois après l’issue finale, il avait rêvé que Blackstone l’épiait en secret dans son sommeil. Cette fois-ci, il était là, terriblement matériel, plus fort que jamais, mais pourtant rien de plus qu’une ombre.

— GWEN ! GWEN ! GWEN !

Il hurlait si fort qu’il avait l’impression que ses cordes vocales allaient céder. Mais Gwen était la seule qui pourrait jamais l’aider. Elle était sa Dame Blanche. Elle viendrait à son secours.

« Shhhhhh… Shhhhhh… Shhhhhh… »

Il était tellement préoccupé à guetter le moindre signe de l’apparition de Gwen qu’il ne se rendit pas compte de ce qui se passait à quelques centimètres de son visage. Ce ne fut que lorsque deux lèvres déposèrent un baiser sur les siennes qu’il s’immobilisa, pétrifié. Ses yeux s’arrondirent d’horreur alors qu’il vit le visage de Blackstone se transformer, s’adoucir, s’affiner. Le visage tant haï devint celui tant aimé. Il ne pouvait y croire ? Par quel prodige ? Par quel mauvais tour de magie ? Était-ce un esprit farceur qui pouvait aussi bien prendre l’apparence de vos pires craintes comme celle de vos espoirs les plus fous ?

— Gwen ?

— Calme-toi… Calme-toi…

Elle lui sourit tendrement et l’embrassa à nouveau. O’Hagan était perdu. Devenait-il fou ?

— Black… Blackstone… Il était là… C’était toi, Gwen !

— Il est toujours là, Patrick.

Une ombre passa sur son visage et les traits de Blackstone s’imposèrent en surimpression sur les siens avant de disparaître à nouveau. O’Hagan ne comprenait rien mais une angoisse sourde lui disait que ce qu’il allait entendre serait pire que ce qu’il ne pouvait supporter.

— Blackstone et moi ne faisons plus qu’un, Patrick. Je suis lui, il est moi. Nos entités se sont mêlées dans le puits des âmes. Si j’y ai survécu, il y a survécu à travers moi.

— Non… NON ! NON !

À son refus catégorique qui résonnait plus comme une supplique, Gwen se mit à rire et sa voix se mêla à celle de Blackstone qui eut un effet effroyable. Il hurla de douleur. Une douleur qui n’avait rien de physique. Pendant tous ces mois… Ces rencontres furtives au bord du ruisseau de Balmore…

— La Dame Blanche nous a donné la force de survivre. Abi nous a donné le pouvoir de nous matérialiser. Combien de fois as-tu simplement frémi à l’expectative d’un contact furtif ?

O’Hagan avait envie de vomir. À chaque fois qu’il l’avait embrassée… À chaque fois… C’était aussi Blackstone.

— Patrick… si tu me donnes ta vie… je te la rendrai au centuple… N’as-tu jamais rêvé d’avoir l’éternité devant toi. Juste toi et moi. De rendre l’Écosse à son souverain légitime, à sa nation d’origine. Le pouvoir que me donnera ton sacrifice sera sans limites.

Il ne pouvait retenir les larmes qui coulèrent sur ses joues. Il ferma les yeux, essayant d’oublier tout, mais la voix de Gwen, mêlée à celle de Blackstone, résonnait encore à ses oreilles. À quoi bon lutter. Qu’elle lui prenne sa vie, maintenant. Elle avait été la seule raison qui lui avait redonné goût à la vie. Pendant des mois, il ne vivait qu’en attendant leur prochaine entrevue. Et tout ce temps, elle lui avait menti… Gwen… Sa Gwen était bien morte dans les entrailles de Càrn Nan Tri-Tighearnan.

Il se rendit à peine compte que le poids quittait sa poitrine. Ce fut la voix d’Abi qui lui intima d’ouvrir à nouveau les yeux.

— Qu’est-ce qui se passe ?

O’Hagan leva la tête. L’image de Gwen, debout à quelques pas de lui à présent, semblait en proie à un tumulte intérieur et ne cessait de fluctuer entre la douce silhouette de Gwen et la puissante carrure de Blackstone. Elle était tournée vers la ville et serrait les poings. Le visage de Blackstone s’imposa totalement et laissa s’échapper un rugissement.

— NON ! COMMENT OSENT-ILS ?

Dans un état second, O’Hagan se redressa sur ses coudes et regarda dans la même direction mais il ne vit rien que les tranquilles lumières de la ville. Abi s’approcha de Blackstone.

— Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Qui ?

— MacPherson, Cumming et Mary ! Ils ont le livre de Doreen !

— Le livre de Doreen ?

Le livre de Doreen… O’Hagan reprit espoir, pour aussitôt céder à une plus profonde angoisse. Mary ne l’avait pas écouté ! Il l’avait pourtant prévenue des dangers si elle utilisait ce livre. Et pourtant, à voir la fureur sur le visage de Blackstone, il pouvait jurer que ce livre lui faisait peur.

— Je ne les laisserai pas faire !

Et Blackstone se retransforma en ombre et disparut dans l’obscurité.

O’Hagan se releva lentement et s’approcha des deux silhouettes qui continuaient à observer la ville sans savoir pourquoi.

— Que va-t-il… ? Que va-t-elle… ?

Pour la première fois, Abi releva la tête vers lui.

— Je… je ne sais pas… Je ne le contrôle plus vraiment depuis quelque temps. Il gagne en puissance chaque jour et personne ne résiste à Blackstone.

— Tu te rends compte de ce que tu as fait, Abi ?

Elle ne répondit pas mais tourna la tête vers Rattray qui n’avait pas bougé, les yeux fixés vers la ville en contrebas.

— Tu crois qu’il a assez de puissance pour s’en prendre à eux sans que tu ne lui en donnes l’ordre ?

— Je ne sais pas… Je crois que oui…

— Alors il va s’en prendre à Mary. Tu dois l’arrêter. Tu dois l’obliger à revenir.

Abi se tut un instant, comme si elle se concentrait.

— Il ne m’écoute pas. Il est furieux. Je ne peux pas l’arrêter.

O’Hagan attrapa Abi par les épaules.

— Abi, Abi ! Si tu l’arrêtes, je te promets, je ferai tout ce que tu veux. Je… je vous suivrai, je vous laisserai me couper la gorge si vous voulez, mais ne le laisse pas faire de mal à Mary !!

— Je ne peux pas, je ne le contrôle pas ! Je ne le contrôle plus !

— Abi ! S’il arrive quoi que ce soit à Mary, je te jure que tu le regretteras !

— Je n’y peux rien ! J’essaye ! Je n’y arrive pas !

— Rattray, bon sang ! Faites quelque chose !

— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? C’est votre sœur, la sorcière !

Son poing frappa plus vite qu’il ne s’en rendit compte et Rattray s’étala par terre. Mais la satisfaction fut de courte durée, pour laisser la place à l’effroi. Dans son dos, une déflagration retentit. L’explosion fut si forte qu’ils en ressentirent le souffle et un champignon de flammes s’éleva dans la nuit à bien cinq mètres de hauteur au-dessus des plus hauts toits de la ville.

— MARY !

Des nuages de fumée et de hautes flammes s’élevaient d’un immeuble situé en contrebas de High Street… À tous les coups, il s’agissait de l’immeuble où vivait MacPherson.

— Mary !

Il laissa en plan Abi et Rattray et dévala le chemin aussi vite que ses jambes le lui permettaient. Il avait oublié la lampe torche et fonçait à l’aveugle dans le noir. Il trébucha sur une pierre et faillit se rompre le cou alors qu’il s’étalait de tout son long sur le ventre. Mais il ne ressentit aucune douleur. Il se releva aussitôt et reprit sa course effrénée. Il lui avait fallu près d’une heure pour monter. Même en gardant cette cadence, ce qu’il ne pourrait pas faire pendant encore longtemps, il lui faudrait plus d’une demi-heure pour rejoindre Queen’s Drive, puis il devrait contourner le palais d’Holyrood et remonter le Royal Mile. Le temps qu’il arrive, il serait trop tard. Si ça ne l’était pas déjà… Non… Pas Mary… Pas elle… Pas maintenant !

Ses poumons le brûlaient, son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Il ne manquerait plus qu’il fasse lui aussi une attaque cardiaque. Il fut obligé de ralentir l’allure, se maudissant de ne plus avoir la forme de ses vingt ans, mais il ne s’arrêta pas pour autant.

— Faites qu’elle ait survécu ! Faites qu’elle ait survécu ! Mon Dieu, je vous en supplie !

En arrivant en bas, il était déjà exténué. Ses jambes flageolaient et lui faisaient un mal de chien. Ses poumons en manque d’oxygène lui faisaient souffrir le martyre et il sentait son rythme cardiaque jusque dans ses tempes.

Il avança en traînant les pieds. Si seulement une voiture pouvait passer. Mais la rue était désespérément vide. Il était bien trop tard pour que quiconque vienne s’aventurer là. Il trottina jusqu’au parlement et reprit son souffle devant l’entrée du palais d’Holyrood. Il entendait les sirènes au loin. Il perçut un groupe de jeunes attroupés un peu plus haut sur le Royal Mile. Il se traîna plus qu’il n’avança vers eux. Sa présence eut pour résultat de les faire taire. Sa mise débraillée, son visage rougi et échevelé, ses mains crasseuses et éraflées là où il était tombé. Il avait l’air d’un clochard dans une très mauvaise journée. Il dut poser ses mains sur ses cuisses pour reprendre son souffle et pouvoir enfin parler.

— Vous… Vous savez ce qui se passe ?

— C’est un incendie, mec. Un putain d’incendie, c’est en train de se propager dans toute la vieille ville. Ça dure depuis près d’une heure et il semblerait que les pompiers soient incapables de l’arrêter.

O’Hagan remercia le jeune homme d’une tape sur l’épaule et poursuivit son chemin.

—Vous devriez pas y aller ! De toute façon, ils vont bientôt bloquer l’accès à la hauteur de la Cathédrale. Manquerait plus que ça se propage là-haut ! Après le Tattoo, c’est à se demander si c’est pas un coup de ces putains de terroristes !

O’Hagan ne l’écoutait plus. Il devait arriver avant qu’on ne bloque l’accès. À chaque pas, son désespoir grandissait. Il arrivait bien trop tard. Vu l’explosion, il ne pouvait pas y avoir de survivants. Mais il ne pouvait se résoudre à abandonner. Il commençait à voir des étoiles. Sa vision se troublait et parfois un voile noir passait devant ses yeux. C’était sans compter sur sa détermination. Il finirait en rampant, mais il irait quand même jusqu’au bout. Sur le chemin, la scène était terrible. De nombreux commerçants et habitants s’étaient rassemblés, prêts à sauver l’essentiel de leur propriété. Certains étaient même postés devant leur échoppe, un simple seau d’eau à leurs pieds, attitude dérisoire, mais n’était-il pas plus pitoyable avec ses maigres espoirs ? Plus haut, on demandait à la foule de se disperser. Le Bank Hôtel s’évertuait à rassurer ses clients tout en mettant en œuvre une possibilité d’évacuation, le cas échéant. Il allait maintenant à l’inverse du flot et devait lutter pour continuer à avancer car certaines personnes cédant à la panique le bousculaient sans ménagement. Il décida de longer les murs pour les quelques centaines de mètres qu’il lui restait à parcourir. Il arriva enfin en haut de Saint Giles Street. L’air était chargé de carbone et des fumerolles tombaient autour de lui. Voilà pourquoi le feu se propageait tant. La pluie de la veille n’avait pas suffi à protéger le reste des bâtiments. Par chance, il n’y avait pas assez de vent et l’incendie n’avançait pas aussi vite qu’il l’aurait pu. Il descendit la rue et au croisement avec Bank Street, arriva devant le cordon de sécurité. Les curieux étaient peu nombreux car la peur les avait convaincus de reculer. Il s’approcha d’un pompier occupé à donner quelques consignes à ses collègues qui tentaient d’enrayer l’avancée de l’incendie vers le Royal Mile.

— S’il vous plaît ! S’il vous plaît ! Je dois passer !

Il avait sorti sa carte de police et la brandissait haut au-dessus de sa tête.

— Personne ne passe, monsieur ! Laissez faire les pompiers ! On vous préviendra dès que la situation sera maîtrisée !

— Mais vous ne comprenez pas ! C’est une question de vie ou de mort !

— Pour nous aussi, monsieur ! Pour nous aussi !

— Vous pouvez au moins me dire ce qu’il s’est passé ?

— Il semblerait que ce soit une fuite de gaz dans la maison qui faisait le coin avec Market Street. C’est pas beau. Les deux étages supérieurs ont été soufflés !

Grands Dieux…

— Vous savez à qui appartenait cet immeuble ?

— Un original, je crois. Quelqu’un de très riche mais qui ne sortait jamais de chez lui d’après les voisins. Une personne âgée.

L’homme haussa les épaules, comme si cela expliquait tout. Tout en discutant avec O’Hagan, il continuait à dispenser ses ordres et à surveiller que personne ne passe le cordon de sécurité. O’Hagan osa enfin la question qui lui brûlait les lèvres.

— Il y a des survivants ?

— On n’en sait rien. Le brasier est encore trop vivace. Mais, m’est avis qu’on ne retrouvera que des cendres à cette température. Quand bien même les corps n’auraient pas été dispersés en mille morceaux par l’explosion… »

O’Hagan sentait ses jambes céder sous son poids. L’homme confirmait ses pires craintes. Il avait été idiot de penser qu’il y avait un mince espoir. Il posa sa main sur sa poitrine tandis qu’une violente douleur le saisissait. Il avait refusé qu’elle vienne pour la mettre à l’abri… Comment n’avait-il pas pu penser qu’elle était bien plus en danger en compagnie de Cumming et MacPherson ? Oh, Mary…

— Par contre, inspecteur, si vous voulez un témoin, il y a cette jeune fille qui voulait absolument passer tout à l’heure après l’explosion. Elle a dit qu’elle devait retrouver ses amis là-bas.

Il crut tout d’abord avoir mal compris, mais alors que l’espoir l’envahissait, il se réprimanda. Il ne devait pas croire aux miracles. C’était tout bonnement impossible.

— Une jeune fille ? Où est-elle ?

— Là-bas avec l’unité de soins, dans le camion. Elle va bien mais elle est un peu secouée.

O’Hagan ne pensa même pas à remercier le pompier. Ses yeux étaient fixés sur l’ambulance. Alors qu’il s’approchait, il perçut la silhouette de trois personnes debout et une assise, une couverture autour des épaules et un masque à oxygène sur le visage. Il ne pouvait pas bien discerner ses traits mais il aurait reconnu cette chevelure entre mille. Il se posta devant l’entrée et dit d’une voix hésitante.

— Mary ?

Elle tourna la tête vers lui. Ses yeux s’agrandirent et elle se leva d’un bond pour se précipiter dans ses bras. Il la serra si fort, ne pouvant croire à sa chance. Il laissa s’échapper un rire de soulagement tandis qu’elle fondait en larmes. Il saisit son visage entre ses mains et l’observa une pleine minute pour se persuader qu’il ne rêvait pas, puis il l’embrassa fougueusement. Il avait failli la perdre une seconde fois. Jamais plus il ne l’abandonnerait. Il veillerait sur elle jour et nuit, chaque minute, chaque seconde…

— Comment ? Je veux dire… Tu étais avec eux ?

— Ils… ils avaient besoin de sel sacralisé pour le rituel… Ils n’en avaient pas… J’étais partie en chercher chez le professeur.

Ses prières avaient été entendues pour une fois. Il la serra à nouveau dans ses bras et la berça tendrement.

— Viens… Partons d’ici… Nous n’avons plus rien à y faire.

XX

Froid… Noir… L’humidité qui le pénètre au plus profond de son corps… Il a du mal à respirer… Il ne peut pas bouger… Il étouffe… Son baiser l’empêche de respirer… Lâche-moi… Lâche-moi… Ses yeux s’insinuent dans son âme, le transperçant comme les forets d’une perceuse… Elle veut prendre possession de moi… Il veut prendre possession de moi…

Il sursauta et ouvrit les yeux, son cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, mais il n’y rencontra que l’obscurité. Avait-il réussi à échapper à son cauchemar ? Car c’était bien un cauchemar, n’est-ce pas ? Il grelotta de froid puis remarqua pour la première fois la douce chaleur d’un corps contre le sien. Un corps abandonné qui dormait innocemment, un bras passé autour de sa taille, une main légère sur son épaule. Son rythme cardiaque se ralentit. Il soupira et ses frissons se calmèrent. Mary se serra encore plus près de lui dans son sommeil. Il pencha la tête sur le côté et plongea son visage dans ses cheveux. Au-delà de l’odeur de cendres, il pouvait percevoir une note de vanille et de magnolia. Il l’embrassa sur le sommet du crâne et la serra dans ses bras. C’était… C’était ce qu’il avait tant de fois désiré. Il referma les yeux. Son cœur le trahit et sa gorge se noua. Le bonheur de sentir Mary si près de lui ne pouvait effacer la terrible vérité. Gwen… Blackstone… Maintenant que les effets de l’adrénaline des dernières heures s’étaient estompés, alors qu’il baignait dans ce silence presque irréel, l’image de ce visage changeant, cette monstrueuse dualité, s’imposa à lui avec tant de violence qu’il ne put réprimer ses larmes. Ce soir, il avait perdu Gwen pour la seconde fois.

— Tu ne dors pas ?

La douce voix de Mary lui était parvenue dans un murmure. Il réprima ses larmes, sans y parvenir totalement.

— Et toi, tu ne dors plus ?

Pour toute réponse, elle promena sa main sur son torse et remonta vers son visage. Il ne chercha pas à dissimuler l’humidité de ses joues. Elle s’arrêta un instant, puis promena ses longs doigts sur ses lèvres, avant de se redresser sur ses coudes et de l’embrasser tendrement.

Elle ne posa aucune question. Il lui avait déjà tout raconté lorsqu’ils s’étaient réfugiés chez le professeur : Abi, Rattray, Blackstone, Gwen… Pourquoi l’immeuble de MacPherson avait explosé. Son désespoir lorsqu’il l’avait cru morte. Seuls dans l’intimité de cet appartement, ils avaient cédé à cette attirance qu’ils avaient réprimée depuis si longtemps, puis s’étaient endormis, épuisés par toutes ces émotions extrêmes. Au réveil, O’Hagan s’était attendu au remords, à un sentiment de culpabilité, mais il n’y avait rien de tout cela dans le marasme des sentiments contraires qui s’entrechoquaient dans son esprit. Mary était peut-être la seule chose qu’il savait être juste et bien. Il la serra encore plus fort et l’embrassa en retour, glissant ses mains le long de son dos nu. Elle soupira et se cala contre son épaule, sa poitrine contre la sienne, son cœur battant à l’unisson avec le sien.

— Si seulement cette nuit pouvait ne jamais avoir de fin !

Rester ainsi pour l’éternité. C’était une idée plus que séduisante. Mais il savait que c’était impossible. Tôt ou tard, il devrait ouvrir les yeux, se lever et prendre la décision qu’il n’avait aucunement envie de prendre. Et s’ils partaient loin de tout ça ? La France ? L’Italie ? L’Espagne ? Il ne maîtrisait aucune de ces langues. Les États-Unis ? L’Australie ? Oui, le bout du monde, ça le tentait bien. Pourquoi pas la Nouvelle Zélande ? Pourquoi ne pas s’enfuir avec Mary loin de tout ça ? Il soupira encore. Parce que jamais il ne pourrait véritablement échapper à son destin. En tout cas, pas tant qu’il restait Gwen…

« Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?

— On ?

— Tu crois peut-être encore que j’ai le choix ?

Son cœur se serra. Il avait eu ce genre de conversation avec Gwen. Cette boule au ventre parce qu’il refusait de la perdre et ce sentiment plus fort que tout qui lui disait qu’il était déjà trop tard. Il avait été irresponsable de céder à ses sentiments. Il referma les yeux et ne répondit rien. Qu’y avait-il à ajouter de toute manière ? Aucune argumentation ne viendrait à l’encontre des faits. Il devrait obéir à Abi et Rattray. Il devrait les suivre là où ils avaient l’intention de le mener. Et puis, que diable ! Ils pouvaient bien faire ce qu’ils avaient envie de faire de lui, il n’avait plus aucune envie de se battre. Que lui importait le sort du monde si tout ce en quoi il avait toujours cru devait prendre fin. Gwen… Gwen et Blackstone…

Mary se dressa à nouveau sur ses coudes et il sentit son regard le scruter dans l’obscurité, comme si elle lisait dans ses pensées.

— Tu es certain que c’était bien elle ? Ça ne pourrait pas être un piège ? Un tour de Blackstone ?

Il avait déjà pensé à une telle hypothèse mais jamais elle n’avait réussi à le convaincre totalement. Non. Il savait. Il savait que ce qu’il avait vu ce soir-là était bien la réalité. Ça expliquait tant de choses. Le rêve dans sa chambre d’hôtel le premier soir. La violence des mots de Gwen lorsqu’elle lui avait dit qu’il devait se débarrasser du Pendragon. Maintenant qu’il y repensait, c’était bien la dureté du regard de Blackstone qu’il avait perçu.

Comme il ne répondait toujours pas, Mary soupira et s’éloigna pour s’asseoir sur le rebord du lit, lui tournant le dos, la silhouette voûtée.

— Je ne lutterai pas contre elle, Patrick. Pas pour prendre sa place dans ton cœur. Je sais que tu ne sais plus où tu en es, je sais que tu as mal, plus que tu ne pourrais le dire, plus que tu ne le réalises encore. Mais il y a une chose dont je suis sûre. Ce que je ressens pour toi est plus fort que tout cela. C’est plus fort que ce que j’ai jamais pu ressentir pour Alex, malgré la culpabilité de le savoir en danger. Je ne te demande rien. Je veux juste… que tu me fasses un minimum confiance.

Elle tourna la tête vers lui.

— Ne me ferme pas ta porte… Je ne le supporterai pas… Quelles que soient tes raisons, nobles ou moins nobles.

Il tendit la main vers elle, mais elle s’était déjà levée pour s’envelopper dans une couverture qui était tombée sur le sol. Elle ouvrit la porte de la chambre. La lumière du palier l’éblouit un instant puis la pièce fut replongée dans l’obscurité lorsqu’elle referma la porte derrière elle.

O’Hagan roula à nouveau sur le dos, les bras écartés, ayant l’impression que le poids sur sa poitrine se faisait de plus en plus lourd. Il fixa le plafond, semblant chercher la réponse qui viendrait tout éclairer, mais il n’y rencontra que le néant de son propre désarroi.

« Pourquoi moi, hein ? Pourquoi moi ? »

Aucune réponse bien sûr. Il avait l’impression de s’enfoncer dans ce lit qui avait été celui de son père, comme si le matelas allait l’engloutir et il ressentit l’urgence de se lever, comme s’il se rendait compte pour la première fois de l’hérésie d’avoir attiré Mary jusque dans ces draps.

Mary… Mary et sa touchante loyauté… Quelles que soient ses erreurs, elle était toujours revenue vers lui. Il savait qu’il la désirait, qu’il la voulait à ses côtés, que son absence développait son impatience, qu’il avait eu l’impression qu’on lui arrachait le cœur lorsqu’il l’avait crue morte, mais… l’aimait-il ? L’aimait-il sincèrement ? L’aimait-il autant qu’il avait aimé Gwen ? Avait-il seulement aimé Gwen ou bien uniquement le fantasme de ce qu’elle représentait ? Cette mystérieuse étrangère dont il avait décortiqué chaque mot de chaque livre, cette femme émouvante et surprenante dont le destin avait été sans commune mesure, cette héroïne presque irréelle dont le sort ne pouvait être que tragique ? Avait-il été amoureux d’une femme ou d’une image ? Avait-il pour la première fois vu le véritable visage de Gwen, ce soir-là, sur le siège d’Arthur ? Non… Non… Gwen était telle qu’il en avait le souvenir. Il ne devait pas laisser Blackstone entacher sa mémoire. Et pourtant… Combien de temps avaient-ils eu pour eux ? Rien que pour eux ? Quelques jours de partage sur un mois ? Cela suffisait-il pour appeler ça de l’amour ? Il avait partagé cinq ans de sa vie avec Ellen avant son meurtre. Tout ça pour se rendre compte que le temps affadissait son image dans sa mémoire, qu’elle ne lui manquait plus autant, que le chagrin avait été remplacé par la mélancolie de l’habitude et que Gwen avait vite réussi à la remplacer dans son cœur. Comment pouvait-il affirmer qu’il en avait aimé une plus que l’autre. Il ne doutait aucunement de l’honnêteté de ses sentiments à l’époque. Pourquoi devait-il douter de ce qu’il ressentait pour Mary ? Parce que Gwen n’avait jamais complètement disparu ? Ou bien parce qu’ouvrir son cœur une nouvelle fois pour le sentir se briser à nouveau était au-dessus de ses forces ?

Il se baissa pour ramasser ses vêtements éparpillés sur le sol et s’habilla sans hâte avant de sortir de la chambre. Il n’y avait aucun bruit dans l’appartement. Il se dirigea tout d’abord vers les escaliers, puis changea d’avis et se dirigea vers la pièce de recherches du professeur. Mary était là, enveloppée dans sa couverture, immobile, le regard perdu posé sur les documents éparpillés, ses cheveux tombant en cascade sur ses épaules. Elle ne sembla pas remarquer sa présence. Il s’approcha, s’immobilisa juste derrière elle et passa ses bras autour de ses épaules pour la serrer très fort. Elle sursauta légèrement puis s’abandonna en reposant son dos contre sa poitrine. O’Hagan écarta de sa joue une mèche de cheveux et lui embrassa l’oreille avant de murmurer.

— Mary… C’est toi et moi dans cette histoire. Rien ne pourra changer ça… Je te le promets.

Elle sourit tendrement, l’inquiétude et la tristesse remplacées par le soulagement. Elle se retourna vers lui et se blottit contre son torse. Il serra plus fort. Peu importait le mot qui convenait à ce qu’il ressentait pour elle. Il savait que c’était cela qu’il voulait. Il s’écarta un instant pour la regarder. Son sourire était radieux mais ses yeux étaient brillants de larmes. Il leva la main pour en essuyer une qui roulait sur sa joue, mais sa main s’immobilisa, le regard attiré par son poignet. Son tatouage s’était remis à saigner. Mary le vit aussi et saisit sa main entre les siennes. Son sourire avait à nouveau été remplacé par un froncement d’inquiétude.

— Ça te fait mal ?

— Non, je viens juste de me rendre compte que cela avait recommencé.

— La peau est enflammée, il faut passer un désinfectant.

— Ça va aller, je vais trouver ça dans la salle de bains.

— Attends, je viens avec toi.

Mary passa devant et l’entraîna à sa suite. Elle chercha de l’alcool et du coton dans les différents tiroirs et entreprit de nettoyer la plaie. O’Hagan la laissa faire, promenant son regard sur elle, s’arrêtant aux cicatrices encore rosées de ses poignets, puis remonta le long de son bras, jusqu’à la courbe d’un de ses seins que la couverture laissait entrevoir. La brûlure de l’alcool le ramena brutalement à la réalité.

— Ça ne s’arrête pas de saigner. Ce n’est pas normal. La chair est encore plus gonflée que la dernière fois.

— Mon bras est en train de pourrir. Il va falloir amputer.

— Ne blague pas avec ça ! Tu devrais peut-être passer à l’hôpital. Tu risques un empoisonnement du sang.

— La seule chose qui m’empoisonne, c’est cette histoire. Le tatouage et son inflammation disparaîtront quand tout cela sera terminé.

— Comment peux-tu en être aussi sûr ?

— Parce que c’est déjà arrivé une première fois.

— Et forcément, c’est ce qui se passera à nouveau ?

Il ne lui répondit pas, mais lui sourit pour la rassurer.

— Un simple bandage fera l’affaire. Fais-moi confiance.

Il sentit qu’il ne l’avait pas convaincue. Peut-être parce qu’il n’était pas convaincu lui-même. Mais il n’avait aucune envie de perdre du temps à aller à l’hôpital. Il avait déjà pris sa décision. Le tout était de convaincre Mary qu’il n’y avait pas d’autre choix et qu’elle devrait s’y résoudre. Il avait décidé de se rendre chez Rattray. Même s’ils n’étaient pas là, lui et sa sœur, il savait qu’il y découvrirait assez d’indices pour lui indiquer l’endroit où les trouver. Ensuite ? Ensuite, il laisserait le destin décider, mais il était prêt à accepter le pire. Qu’est-ce qu’un empoisonnement du sang pouvait bien faire dans ce cas ?

Mary était lasse de lui tenir tête et elle avait bien compris qu’il ne changerait pas d’avis. Jamais elle n’avait rencontré pareille tête de mule. Elle commença un léger bandage mais quand elle remarqua qu’il ne suffirait pas, elle en fit un plus épais. Lorsqu’elle eut terminé, O’Hagan saisit sa main et en embrassa la paume.

— Merci, ma douce infirmière. Tu devrais prendre une douche bien chaude ? Tu es toute nouée, ça te détendrait.

Mary le regarda avec suspicion.

— Tu… tu vas faire quoi pendant ce temps-là ?

— C’est une invitation ?

— Je veux dire… tu ne vas pas en profiter pour tourner les talons dès que je vais avoir le dos tourné ?

Il éclata de rire et se dirigea vers la porte.

— Je vais préparer un café bien chaud.

— Tu n’as pas répondu !

Il referma la porte derrière lui, s’attendant à ce qu’elle le suive, mais la porte resta fermée. Elle voyait trop clairement en lui. Bien sûr, il avait eu envie d’en profiter et de partir dans les souterrains sans elle jusque chez Rattray. Mais maintenant, il n’en avait plus le courage. Il descendrait faire du café comme il l’avait promis, il remontrait se rafraîchir un peu lui aussi et ensuite, et seulement ensuite, il lui ferait part de ses projets.

Il sentit sa gorge sèche et avait l’impression qu’il faisait trop chaud dans cet appartement qui n’était même pas chauffé. Il toucha son front. Avait-il déjà de la fièvre ? Il avait du mal à s’en rendre compte. Il était rarement malade. Mary avait peut-être raison de le pousser à voir un médecin. Mais si ce tatouage était lié à Blackstone, toute la médecine du monde ne pourrait rien y faire. En tout cas, c’était une excuse suffisante pour s’en tenir à son plan.

Il descendit les marches avec lourdeur. En bas, il trouva du café instantané parmi les affaires apportées par Forbes. Dans la petite chambre adjacente, il trouva une bouilloire. L’eau venait à peine d’être portée à ébullition que Mary descendit à son tour, entièrement habillée. Elle avait fait vite, ne lui faisant certainement pas assez confiance. Elle parut soulagée de le voir et accepta avec gratitude la tasse fumante. Pendant ce temps, O’Hagan remonta prendre sa douche. Lorsqu’il revint, elle n’avait pas bougé, suivant chacun de ses gestes, semblant manifestement vouloir prendre la parole sans jamais oser le faire. Il la rejoignit mais ne s’installa pas à côté d’elle sur le canapé. Il resta debout devant elle. Elle leva les yeux vers lui, posa sa tasse sur le sol et saisit sa main.

— Et maintenant ?

— Maintenant ? On doit retrouver Rattray.

Elle n’objecta rien, attendant la suite.

— Rattray a affirmé vouloir rendre le trône d’Écosse à sa véritable nation d’origine. C’est ce que Blackstone représente pour lui. Je ne sais pas si c’est son authentique motivation, mais il a affirmé que pour cela les héritiers des deux familles fondatrices de l’Ordre qui était à l’origine de la chute de Blackstone devaient être sacrifiés sur le sol originel.

— Et Rattray doit en être l’exécuteur bien sûr.

— C’est le rôle qu’il s’est donné en tout cas.

— Pourquoi le retrouver alors ? Pourquoi lui obéir ?

— Il est le seul à savoir où se trouve Alex. À moins que tu ne saches ce qu’il entend par sol originel ?

— Mais quand bien même il te mènerait jusqu’à Alex, qu’est-ce qui l’empêchera de te tuer pour parvenir à ses fins ?

— Tu voudrais que j’abandonne Alex ?

— Bien sûr que non ! Il y a certainement un autre moyen ?

— Tu en vois un autre ?

— Non, pas maintenant, pas comme ça, mais sommes-nous obligés d’agir avec autant de précipitation ?

— Quel avantage cela nous donnera-t-il d’attendre ?

— On peut chercher à en apprendre davantage ? Prendre le temps de découvrir s’il existe un moyen de contrer leur entreprise ?

— Blackstone ne nous laissera pas ce temps. Il veut se venger.

— Et Gwen ? C’est une partie de lui non ? Elle peut certainement l’influencer autant que lui influence son comportement. Elle t’aime…

— Et je l’ai trahie avec toi.

Mary ne trouva rien à répondre. Elle lui lâcha la main comme si Gwen pouvait réellement les surprendre à cet instant. Il avait raison. Plus le temps passerait, plus la colère de Gwen se ferait redoutable.

— Et Abi ?

— Quoi Abi ?

— C’est ta sœur. Tu as pris une décision en ce qui la concerne ?

— Le sort d’Abi ne me regarde en rien.

— Tu l’abandonnerais à l’influence de Rattray ?

— Abi ne subit l’influence de personne, Mary. Elle est mauvaise. Je ne pensais pas dire ça un jour, mais il n’y a rien à y faire. Sa jalousie l’a rendue profondément folle. C’est Rattray qu’on devrait chercher à protéger d’elle.

— Tu es bien dur.

— Tu ne l’as pas vue comme je l’ai vue, Mary. Je connais ce genre de personne. J’en ai rencontré plus d’une fois dans ma carrière. Ils n’ont ni famille, ni amis. Tout ce qui compte, ce sont eux, leurs désirs, leur jalousie et leur colère. Ils n’ont aucune limite. Elle a tué son propre père et son petit ami, bon sang !

— Que comptes-tu faire quand tu les reverras ?

— Je… je ne sais pas. Mais quoi qu’il arrive, s’il te plaît, laisse-moi faire. Ne t’approche surtout pas d’eux. Je ne voudrais pas qu’ils te fassent du mal.

— Tu pourras me protéger d’eux, mais… comment me protégeras-tu de Gwen ? Comment empêcheras-tu Blackstone de nous faire du mal, si tu n’arrives pas à convaincre celle qui le maîtrise ?

— Abi ne maîtrise plus rien. Je la soupçonne même de ne jamais avoir maîtrisé grand-chose. Ses incantations ont peut-être redonné une dimension matérielle à cette double entité, mais Blackstone et Gwen ne doivent leur survie qu’aux pouvoirs de la Dame Blanche. Avec ou sans Abi, ils auraient trouvé un moyen de revenir réclamer leur dû.

— C’est-à-dire toi.

O’Hagan déglutit difficilement. C’était la vérité. Toutes ces morts n’avaient eu qu’un seul but : lui. Ce n’était pas de la mégalomanie, cela n’avait rien à voir avec l’élu de la légende, ce n’était qu’une question de désir, de jalousie et de vengeance. Et ce, depuis le début, depuis le jour où la Dame Blanche avait trahi son seigneur de frère, plongeant le destin d’un pays tout entier dans le chaos. Certains pourraient même parler de justice. Blackstone ne voulait reprendre que ce qu’on lui avait volé.

Non… Comment pouvait-il seulement penser cela ? Blackstone était un monstre, un démon, une anomalie de la création. Il avait vu de quoi il était capable et si Gwen avait été pervertie lorsque son âme s’était mêlée à la sienne, alors il devrait la détruire elle aussi.

La vérité s’imposa comme un coup de poing dans son estomac et le laissa sans souffle.

— Tu veux donc retrouver Rattray et Abi sans avoir le moindre atout dans ta manche ?

La remarque de Mary le tira de ces pensées affreuses et il la regarda comme s’il la voyait pour la première fois. Il essuya une perle de sueur qui glissa sur son front.

— Parfois, il vaut mieux agir sans réfléchir.

— Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation.

— Nous n’agirons jamais assez vite pour Blackstone. Nous devons le surprendre en agissant de façon contraire à ce qu’il pourrait croire.

— En te précipitant dans la gueule du loup.

— Ça a marché la première fois.

Il s’attendait à devoir parlementer encore longtemps pour la convaincre mais elle le surprit en se levant brusquement.

— Très bien, alors… Allons-y !

O’Hagan la regarda avec surprise. Elle s’en rendit compte.

— Tu n’as aucune arme, tu ne sais pas ce qui t’attend, tu n’as pas une chance contre mille, mais je te fais confiance. Je sais que c’est une entreprise complètement cinglée, mais j’ai envie de croire que tu as raison.

O’Hagan en fut totalement bouleversé. Il avait envie de lui hurler de s’enfuir, de se réfugier le plus loin possible de lui, qu’elle mettait sa vie en danger à rester avec lui. Mais la force et la sincérité de ses sentiments le rendirent muet, le cœur gonflé de gratitude et d’un sentiment qu’il voulait croire être de l’amour pour ce petit bout de femme.

Elle s’approcha pour déposer un baiser sur ses lèvres. Il lui ouvrit ses bras, l’enveloppa et répondit passionnément. Lorsqu’elle s’éloigna, il se retrouva tout étourdi.

Ce fut elle qui actionna le mécanisme de la cheminée. Elle passa la première et il la suivit. Gwen avait été sa Béatrice… Mary n’avait pas besoin d’être sauvée. Elle était sa lumière dans les ténèbres.

Il la laissa s’approcher de la console et entrer le nom de Rattray. La diode indiquant Marchmont s’illumina. Elle indiquait Warrender Park Terrace. Une seule route possible. Prendre la direction qui menait chez Cumming et continuer tout droit. Toujours tout droit.

— On a laissé la lampe torche chez Cumming. Comment on va faire ?

— Il n’y a qu’un seul couloir dans cette direction. On avancera à tâtons jusque Lauriston et on fera le reste du chemin avec la lampe.

Cette fois-ci, il passa devant, la tenant par la main. L’obscurité des souterrains était oppressante. Il avait l’impression d’être aveugle. Son seul guide, sa main droite qui courait sur le mur. Cela lui semblait interminable. Quand sa vue s’habitua au manque de luminosité, il perçut quelques reliefs et retrouva l’entrée qui menait chez Cumming. Ils n’y restèrent que le strict minimum. Le répondeur de l’avocat indiquait vingt-quatre messages. On s’inquiétait de sa disparition mais personne ne saurait qu’il avait été victime de cette explosion. En tout cas, pas tant qu’ils ne le rapporteraient à la police eux-mêmes. O’Hagan n’avait jamais aimé l’avocat et pourtant sa mort l’attristait. Personne ne méritait de disparaître ainsi. Il retrouva la torche. Mary fit le tour de l’appartement pour voir si elle pouvait trouver une arme. Fouiller dans son intimité rendait Cumming plus humain qu’ils ne l’auraient souhaité et le malaise devint insupportable. Mary trouva un fleuret d’escrime dans l’une de ses penderies. Une arme qui était bien peu pratique vu leur situation. Elle la reposa avec respect. Il n’y avait aucune arme à feu. Ils se rabattirent sur des couteaux de cuisine, une défense bien dérisoire qui sous-entendait un combat au corps à corps.

D’un commun accord, ils décidèrent qu’il était temps de repartir et s’engouffrèrent à nouveau dans le souterrain.

Ils avancèrent en silence, le cœur comprimé par la peur. La galerie se rétrécissait, le plafond était bas. L’appartement de Rattray devait se trouver à l’extrémité des galeries. Ils se retrouvaient plutôt loin du château et du sanctuaire de Wardrop’s Close. Ils marchèrent sur moins d’un kilomètre mais ils eurent l’impression d’en parcourir cent. Pourtant, quand la galerie se termina en cul-de-sac sur une unique porte, ils auraient voulu que leur périple ne s’arrête pas si brusquement. O’Hagan se retourna vers Mary qui lui rendit son sourire, mais sa main tremblait dans la sienne. Leur seule chance : l’élément de surprise. Ils poussèrent la porte qui grinça. Ils s’immobilisèrent. Le silence était essentiel. Avait-on pu les entendre ? Ils tendirent l’oreille mais ne perçurent rien. La porte menait comme toutes les autres sur un étroit escalier. Ils montèrent, marche après marche, en prenant garde de ne faire aucun bruit. Mais une fois derrière l’ouverture de la cheminée, ils réalisèrent qu’ils ne pourraient définitivement pas faire une entrée discrète. La rapidité devait remplacer le silence. Ils se consultèrent muettement et O’Hagan pressa le mécanisme. Le fond de la cheminée pivota et il s’engouffra par l’ouverture, prêt à se défendre s’il le devait.

Mais il n’y avait personne dans la pièce. L’endroit était faiblement éclairé, les rideaux qui donnaient sur la rue étaient tirés. Il n’y avait aucune trace visible qui trahissait la présence de quelque être vivant. Ils étaient seuls. O’Hagan expira lentement, laissant par la même occasion s’échapper le stress qui tétanisait ses muscles.

Mary entra à son tour, marchant prudemment sur la pointe des pieds. O’Hagan posa son index sur sa bouche pour lui faire comprendre qu’ils devaient rester silencieux tant qu’ils n’étaient pas certains d’être seuls. Il traversa le salon qui était meublé de manière classique et ostentatoire. Cela représentait bien Rattray. Tout dans le clinquant, tout dans les apparences, tout pour détourner l’attention de son vrai visage. Il attirait le regard de son interlocuteur sur la brillance des étoiles pour lui faire oublier que la majorité de l’univers n’était que noirceur.

O’Hagan arriva dans un grand hall d’allure victorienne, avec un imposant escalier de marbre qui donnait sur deux étages. Il ne put s’empêcher d’être impressionné. Rattray, malgré son succès, ne pouvait pas s’être payé cet endroit avec son simple salaire de professeur d’université. La maison appartenait à l’Ordre, certes, mais quelle était véritablement sa position pour qu’il occupe une demeure encore plus fastueuse que celle du grand Pendragon lui-même ? En comparaison, la maison de MacPherson ressemblait à un manoir poussiéreux, une habitation d’un autre âge, déjà vouée à la décadence et l’oubli.

Rattray restait un mystère…

O’Hagan grimpa les marches jusqu’au premier étage. Mary ne l’avait pas suivi. C’était mieux ainsi. Il visita les trois chambres et la salle de bains. Personne. Il monta au deuxième étage. Même constat. La maison était vide, immaculée, comme si le ménage avait été fait peu de temps auparavant. Avec une telle surface, il devait certainement avoir engagé du personnel d’entretien. La maison était si nette qu’il aurait pu se trouver dans une maison témoin. Rien ne trahissait la moindre présence de vie. Avaient-ils eu raison de chercher Rattray et Abi ici ? Peut-être n’étaient-ils même pas revenus ici depuis la disparition scénarisée de Rattray ?

Il redescendit en prenant bien moins de précautions. Arrivé en bas des marches, il retrouva Mary qui avait fait le tour des pièces du rez-de-chaussée. Ils étaient bien seuls.

— Il n’y a personne à l’étage non plus. Ils n’ont pas dû revenir ici.

— Je n’en serais pas aussi certain à ta place. Je crois que j’ai trouvé quelque chose qui pourrait t’intéresser. Viens, suis-moi.

Mary l’entraîna dans une petite pièce attenante au salon qui donnait sur l’arrière de la maison et sur un coquet jardinet. C’était le bureau de Rattray. Sur les murs, des cartes du ciel, le positionnement des étoiles et des colonnes de chiffres et de calculs incompréhensibles à un non-initié. Au milieu de tout ce fatras, des diplômes fièrement encadrés et des photos représentant Rattray serrant la main de personnages qu’O’Hagan ne reconnaissait pas mais qui devaient être influents d’après leur allure et la posture de Rattray qui ne pouvait pas être plus fière. O’Hagan s’arrêta devant l’une d’elles, la seule où il reconnaissait les protagonistes, deux membres du parlement, un ministre et… Et la reine elle-même ! La photo avait été prise lors d’une garden-party dans les jardins d’Holyrood et tout ce beau monde souriait comme s’ils étaient des amis de toujours… Mon Dieu, jusqu’où allait l’influence de ce type ? Cela le rendait d’autant plus dangereux. Que ferait-il s’il rendait la vie à Blackstone ?

Mary attira son attention. Il se retourna vers elle et vit qu’elle tenait une pierre plate et assez oblongue entre ses mains, une sorte de tablette. Il s’approcha d’elle et remarqua que la pierre était recouverte par endroits de taches de couleur marron foncé. Les mains de Mary tremblaient.

— C’est… c’est la tablette du professeur. La tablette que j’avais confiée à Jack… Regarde, on reconnaît la silhouette du dragon gravée ici.

Mary, les larmes aux yeux, promenait ses doigts sur les taches qui étaient certainement le sang séché de son meilleur ami. O’Hagan posa une main sur sa joue.

— Ça va… Ça va… C’est juste que… Je n’aurais pas dû mêler Jack à tout ça. Il est mort par ma faute.

— Mary, ce n’était pas ta faute. Tu ne pouvais pas savoir.

Il l’attira à lui et la prit dans ses bras, la cajolant, tandis que son regard continuait à faire le tour de la pièce. Quand tout à coup, ses yeux s’agrandirent. Il délaissa Mary pour s’approcher du mur qui lui faisait face, un mélange d’effroi et d’émerveillement se lisant sur son visage. Il se posta devant un grand cadre renfermant une photo de paysage, la seule dans la pièce, placée bien en évidence. Là, immobile, il posa la main sur sa bouche, n’arrivant pas à en croire ses yeux. Inquiète, Mary vint à ses côtés et regarda l’image, mais ce qu’elle y vit ne l’aidait pas à comprendre pourquoi O’Hagan réagissait aussi intensément.

Il sortit de sa rêverie et remarqua la perplexité de Mary.

— Je connais cet endroit !

— Tu y as déjà été ?

— Non ! Jamais ! C’est dingue !

— Mais… tu connais cet endroit ?

Le ton de Mary trahissait une note d’incrédulité. Le croyait-elle devenu complètement fou ?

— Je l’ai vu, Mary. J’ai vu cet endroit aussi clairement que je te vois ! Je l’ai vu dans un rêve !

— Un rêve ? !

— Oui ! Cette forteresse ! Cette plage ! C’est exactement comme dans mon rêve ! C’était le premier soir où je suis arrivé. Un rêve étrange et effrayant. J’étais là, sur cette plage et je me sentais si bien. Pour la première fois de ma vie j’avais l’impression d’être enfin à ma place quand soudain cet éclair s’est abattu sur le château qui s’est embrasé. Alors s’est dressé au-dessus des eaux un monstre, une hydre à sept têtes. Gwen est sortie du brasier avec une baguette de noisetier pour me sauver la vie et empêcher l’hydre de me dévorer, mais c’est alors que son étreinte s’est transformée en lierre qui m’immobilisa alors que la marée montait. Je me suis réveillé alors que j’avais l’impression de me noyer et… tu me croiras ou pas mais… À ce moment-là, j’ai… j’ai vomi de l’eau de mer. Ça semblait si réel !

Mary parut dubitative et O’Hagan sentit le besoin de se justifier.

— Je ne suis pas fou, Mary ! J’étais à mille lieues de penser que cet endroit pouvait bel et bien exister !

— Je ne pense pas que tu sois fou. C’est vrai, ton rêve s’explique. Ce n’est que lorsque tu as identifié les sept membres de l’Ordre que tu as compris que Gwen ne te protégeait pas, qu’elle était même un danger pour toi. Les sept membres : Les sept têtes de l’hydre. Et ce brasier, ce feu destructeur : Blackstone… et Gwen… qui détruit l’hydre mais qui finit par te détruire. C’était un rêve prémonitoire, Patrick.

— Tu veux dire que si j’avais su l’interpréter alors, toute cette histoire aurait pu se dérouler autrement ?

— Qui sait… Mais la signification finale est sans équivoque, Patrick. À la fin de ton rêve, elle te tue.

— C’est donc là qu’elle veut que j’aille.

— Quoi ?

— C’est là que je dois aller. C’est évident.

— Tu as perdu la tête ?

— Tu sais de quel endroit il s’agit ? C’est en bord de mer, ça doit réduire le cadre des recherches.

— Tu as entendu ce que je viens de te dire ? Tout ce que tu as rêvé s’est réalisé jusqu’à présent ! Si tu vas là-bas, tu mourras !

— Tu ne sais pas où regarder C’est clair ! Cette photo est un message de Rattray ! Il ne fallait pas que ce soit trop évident. Je devais être le seul à comprendre. Si c’est Gwen qui m’a envoyé ce rêve, il devait le savoir, elle devait en avoir fait part à Abi.

— Mais pourquoi Gwen aurait-elle cherché à te mettre en garde pour ensuite en faire part à Abi ? C’est une coïncidence !

— Mais regarde ! Regarde autour de toi ! C’est la seule photo de paysage et elle est positionnée en évidence pour attirer l’attention ! Depuis le début ! Depuis le début, ils ont l’intention de m’attirer là-bas ! La terre des origines. Je dois les rejoindre sur la terre des origines, c’est ce qu’ils m’ont dit ! Rien de plus ! Je devais décrypter l’énigme ! Et la clé, elle est là !

Il leva les bras pour décrocher le cadre. Il n’y avait aucune indication sur la photo. Il tourna le cadre et là… rien non plus. Il entreprit de démonter le fond du cadre et un papier plié s’en échappa. Il posa le cadre et la photo à ses pieds et ramassa le papier. Il se redressa et le déplia. La feuille était blanche. En son centre, une seule indication : la silhouette à présent familière du dragon… O’Hagan se trouva un instant interdit. Il ne comprenait pas. Il s’était attendu à une énigme, à une indication, à des coordonnées. À tout ce qui pouvait être bien plus clair que ça. Il chiffonna le papier de frustration puis se mit à tourner en rond dans la pièce, essayant d’associer tous les éléments. Mary n’osait pas émettre le moindre son pour ne pas le troubler. Elle posa son regard sur les posters d’astronomie accrochés autour d’elle. Elle remarqua que certains des calculs de Rattray avaient plus rapport avec l’astrologie que l’astronomie. Elle remarqua des figures marquant la position de certains signes. Elle s’approcha pour les regarder de plus près. Rattray avait entouré en rouge certaines dates. Les sept premières, elle s’en souvenait très bien, c’était les jours correspondant à la chute des météorites. Ces dates étaient gravées dans sa mémoire. Elle se concentra pour comprendre la signification des autres dates puis frissonna quand elle se rendit compte que chaque date correspondait à la mort d’une des victimes. La date de la veille avait été entourée deux fois. Il ne restait qu’une dernière date. Et elle était dans trois jours… Mary vacilla. Elle avait compris ce que cela signifiait, elle avait compris à quoi correspondait le message laissé par Rattray. Il avait tout calculé à l’avance. Il savait exactement comment chaque événement devait se dérouler. Et dans trois jours… O’Hagan devait mourir pour redonner vie à Blackstone. Que se passerait-il si elle se taisait pendant trois jours ? Changerait-elle leur destin ? Elle croisa le regard d’O’Hagan et comprit qu’elle n’obtiendrait pas ce délai de trois jours. Il avait compris lui aussi.

— Les météorites… C’est ça… les météorites ! Il me faut une carte.

— Écoute, Patrick… Nous ne devrions pas nous précipiter. Donnons-nous une semaine. Cherchons à en savoir davantage sur ceux qui ont réussi à tenir Blackstone en échec tout ce temps. Faisons des recherches sur l’Ordre. Essayons de retrouver cette grotte dans les Trossachs. Il y aura peut-être une indication, cette tablette devait bien avoir une valeur quelconque pour que l’on tue Jack pour l’obtenir ? Nous n’avons plus le livre du KAOS, il a brûlé dans l’incendie hier soir, mais si Blackstone a réagi avec autant de violence, c’est qu’il lui faisait peur ? Si nous cherchions des informations auprès des organisations druidiques ? Ou bien allons à Skye ! Si les chercheurs ont disparu, il doit bien y avoir une raison ? Tu m’écoutes ?

Mais O’Hagan n’écoutait pas. Il cherchait fébrilement une carte de l’Écosse. Il en trouva une dans un des tiroirs du bureau, certainement placée là sciemment par Rattray. Il tenta de la déplier sur le bureau, mais elle était trop grande, alors il fit le tour et la déplia entièrement sur le sol. Mary recula pour lui laisser la place et le regarda s’agenouiller, perdant tout espoir de le convaincre seconde après seconde.

— Alors… les sept météorites sont tombées… voyons… si je me souviens bien… Alors… à côté de chez moi… c’était Barevan… Hum… Ici… c’était Philstoun… McLean, c’était Eriska…

Au fur et à mesure qu’il citait les villes, il les entourait sur la carte. Il entoura également Strathmashie House, Tighnabruaich et Lochluichart. Ironiquement, il ne se souvenait plus de la dernière indication, celle qui correspondait à Rattray.

— La dernière météorite… Bon sang, c’est laquelle ? Je sais que c’est tout là-haut, à l’extrémité… Mary, aide-moi !

Mais Mary ne répondit pas, redoutant chaque seconde qui l’approchait de la vérité.

— Mary ? Enfin, réponds-moi ! C’est quoi la dernière ville ?

— Sarclet…

— Sarclet ! Oui, bien sûr !

Mary avait répondu d’une voix blanche. Il était tellement excité de savoir la solution si proche qu’il ne s’en rendit pas compte.

Il dessina la silhouette du dragon en reliant chaque point. Et il y ajouta la tête. La tête qui désignait le point d’origine. Un point bien précis. Un endroit entouré d’eau. Une île. L’île de Coll… Mary laissa s’échapper une larme.

— Le berceau des Gaëls… L’origine du Dal Riata… Les îles occidentales…

Oui, tout faisait sens. C’était évident. C’était là-bas qu’il fallait aller et elle savait que rien ne pourrait empêcher O’Hagan de partir sur-le-champ.

— Coll… C’est la neuvième lettre de l’alphabet Oghamique… Et cela veut dire noisetier, comme la baguette que Gwen tenait dans ton rêve.

— Il n’y a donc aucun doute. C’est là-bas que je dois aller.

Mary ne put retenir ses larmes plus longtemps et elle éclata en sanglots. O’Hagan, qui n’avait pas remarqué son désarroi, ne comprit pas ce soudain bouleversement. Il se leva pourtant pour la prendre dans ses bras.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

— N’y va pas ! Tu vas mourir là-bas !

— Mais non, enfin ! Tu ne vas tout de même pas avoir peur d’un rêve !

— Il n’y a pas que le rêve ! Rattray avait calculé toutes les morts ! Regarde ! Et il y en aura une de plus dans trois jours ! Patrick… il ne faut pas y aller… Attends… Je t’en prie !

À cet instant, un intense choc se répercuta contre la vitre. Puis un autre… Et un autre… Le quatrième la fissura. La luminosité du jour avait baissé subitement. Tenant toujours Mary dans ses bras, O’Hagan s’approcha de la fenêtre et sursauta lorsqu’un nouveau projectile la heurta. Dehors, des morceaux de glace aussi gros que le poing reposaient sur le sol. Puis le ciel sembla se déchirer et la grêle s’abattit sur la terre, faisant voler la fenêtre en éclats. O’Hagan plongea pour protéger Mary des projections. Un bruit infernal les enveloppa. Un bruit de fin du monde. La première trompette du jugement dernier venait de sonner.

XXI

L’averse de grêle se tarit aussi subitement qu’elle était apparue, les laissant à moitié sourds et sonnés sur le sol. En relevant la tête, O’Hagan vit que le bureau avait été ravagé par le vent, quelques grêlons étaient éparpillés au milieu du verre brisé. Il se releva quand il comprit qu’ils ne risquaient plus rien. Il aida Mary à se remettre sur pied et ils s’approchèrent de la fenêtre, abasourdis par le spectacle. Dehors, les grêlons tous plus gros les uns que les autres s’entassaient sur une hauteur de plus de cinquante centimètres. Le monde semblait figé dans le temps. Puis ils perçurent les premiers cris et les plaintes qui provenaient de la rue. Ils quittèrent le bureau pour retourner dans le salon. Là, le spectacle était identique, mais au travers des vitres brisées, ils pouvaient voir la rue se réveiller comme après un ignoble cauchemar. Une femme appelait à l’aide, tenant dans ses bras un homme dont la moitié du visage avait été fracassé par la grêle. Plus loin, un enfant choqué essayait de s’extraire du poids du cadavre de sa mère qui avait sacrifié sa vie pour le protéger. Ceux qui avaient réussi à se mettre à l’abri à temps se portaient volontiers au secours de nombreux blessés. Un peu plus loin, dans le parc, les silhouettes allongées sur le sol étaient plus nombreuses. La journée avait été ensoleillée. Les touristes et les habitants avaient choisi d’en profiter. Jusqu’à ce que cela tourne brusquement à la catastrophe…

O’Hagan se retourna vers la télévision et l’alluma. Ses craintes se révélèrent fondées. Toutes les émissions avaient été arrêtées pour une édition spéciale. L’averse n’avait pas été uniquement locale. Des images de tout le pays parvenaient aux stations, des visions apocalyptiques. La grêle avait tué mais elle avait également détruit de nombreuses infrastructures, déclenchant des incendies que les pompiers avaient extrêmement de mal à éteindre puisque leurs casernes avaient également été touchées. À certains endroits, les véhicules immobilisés sur la chaussée les empêchaient même de parcourir quelques mètres. C’était le chaos que des journalistes rendus hystériques s’évertuaient à commenter comme ils le pouvaient.

Et il y eut de la grêle et du feu mêlés de sang qui furent jetés sur la terre.

Mary releva la tête vers O’Hagan, comprenant à retardement ce qu’il venait de lui dire.

— Le livre de l’Apocalypse ?

— La première trompette.

— Tu… tu veux dire que… Mais les sacrifices n’ont même pas été menés à leur terme !

— Blackstone n’en a pas besoin. Pas avec le pouvoir de la Dame Blanche que Gwen lui a apporté. Ça a déjà commencé.

— Mon Dieu…

C’est tout ce qu’elle pouvait dire. La sidération lui ôtait tout mot de la bouche. MacPherson leur avait pourtant dit que cette prédiction n’avait aucune valeur… que ce n’était qu’un écrit politique… que les McLean avaient eu tort de prendre la prédiction de l’apôtre au premier degré… Et pourtant le résultat était là. Il était indéniablement là.

— Mon Dieu…

— Il faut que j’aille à Coll… Avant que le pire n’arrive.

— Mon Dieu, Patrick… On ne peut pas lutter… Patrick… C’est… C’est…

— Mary… si tu ne veux pas venir, je comprendrai.

— Non ! Non ! Je ne vais pas te laisser partir tout seul ! Pas question ! Mais…

— Il n’y a pas d’autre choix, Mary. Si je n’y vais pas, imagine ce que Blackstone sera capable de faire si on lui en laisse le temps !

— Il ne te laissera jamais arriver là-bas !

— Si… Il me laissera car depuis le début, c’est là qu’il veut que je me rende. Effacer toute la lignée de ceux qui l’ont condamné à la damnation éternelle. Réécrire l’histoire. Obtenir sa justice. Le cercle d’Ouroboros doit être complété enfin. Moi… et Alex.

Mary le fixait, bouleversée au-delà des larmes, comprenant qu’il avait raison. Il n’avait pas d’autre choix. Et quitte à être témoin des horreurs de la renaissance du monstre, autant lui faire face. Elle caressa sa joue et se réfugia dans ses bras. Il la cajola un instant puis l’écarta de lui.

— Il faut que je me renseigne sur la façon la plus directe de rejoindre l’île.

Il retourna dans le bureau et se pencha sur la carte. Le seul ferry qui semblait aller sur Coll partait d’Oban. Il décrocha le téléphone et tenta de joindre les renseignements téléphoniques mais les lignes étaient saturées. Il dut attendre plus d’un quart d’heure avant de joindre qui que ce soit et la femme qui lui répondit semblait être à bout de nerfs.

— Le ferry au départ d’Oban ? Mais mon pauvre ami, toutes les infrastructures sont immobilisées. Tout le pays est paralysé. Vous ne trouverez pas un ferry qui quittera la terre ferme. Pas dans les trois jours qui viennent !

— Mais je dois absolument me rendre sur l’île avant trois jours justement. Vous croyez que je pourrais trouver un petit aéroport ?

— Un avion ? Mais vous êtes fou ? ! Vous trouverez encore moins un avion ! On a eu plus de cinq longs courriers qui se sont écrasés, sans compter les petits ! Aucun avion ne décollera, c’est sûr !

— Écoutez, madame, c’est une question de vie ou de mort !

— La seule chose que je pourrais vous conseiller est de vous en approcher le plus possible par la terre. Peut-être trouverez-vous un pêcheur qui acceptera de vous faire traverser mais je ne vous garantis rien.

— Merci ! Merci ! Votre conseil m’a été très précieux.

La femme lui raccrocha au nez, certainement pressée par les voyants lumineux de sa console prête à exploser. O’Hagan reposa le combiné et reporta son attention sur la carte. Il repéra le point le plus proche de l’île… La baie de Sanna. Il remonta la route pour voir par où il devait passer. Glenfinnan. Fort Williams. Glencoe. Callander. Stirling… Il n’avait jamais eu l’occasion de se rendre dans aucun de ces endroits mais il savait assez lire une carte pour repérer que la route la plus courte passait au cœur de montagnes, loin de tout et de tous.

Mary l’observait de la porte, les bras croisés, attendant qu’il ait terminé.

— Il va falloir nous trouver une voiture.

— On peut prendre celle d’Alex. Elle était encore dans le garage lorsqu’on a remarqué sa disparition. Mais le temps qu’ils dégagent les artères principales, on ne pourra pas bouger avant ce soir, minimum.

— Hum… Vu le nombre de kilomètres, il faudra bien compter pratiquement la journée entière pour arriver là-bas. Comptons un jour et demi le temps que les routes soient entièrement praticables… Le temps de trouver quelqu’un qui accepte de nous aider à traverser, nous y serons…

— Dans trois jours…

Il releva la tête, comprenant très bien où elle voulait en venir.

— Oui… Dans trois jours…

Mary laissa tomber ses bras et soupira.

— Je vais aller voir dans le garde-manger de Rattray s’il reste quelque chose que nous puissions emporter.

— Mary ?

— Oui ?

— Avant de partir… il y a une personne à qui j’aimerais rendre visite.

— Forbes ?

O’Hagan sourit. Elle le comprenait si bien. Elle savait à quel point cette dernière visite était importante pour lui. Elle n’ajouta rien et sortit pour se diriger vers la cuisine.

Il reporta son attention sur la carte, comme s’il cherchait à mémoriser le trajet par cœur. La route passait bien au cœur des montagnes, et non loin du site désigné par Mary et le professeur comme le sanctuaire, l’endroit enfoui où les tablettes faisant référence à Saint Jean avaient été découvertes. Il avait le sentiment que ce n’était pas un hasard.

Il s’était penché en avant et s’était appuyé sur la carte. À présent qu’il s’était redressé, il aperçut une petite tâche brunâtre à l’endroit où il avait posé sa main droite. Du sang. Son sang. Il remonta sa manche et vit que son bandage était entièrement imbibé. Il lui faudrait le changer. Il ne s’en émut pas. Son poignet le lançait jusqu’au coude à présent, la peau autour du tatouage le brûlait et ses doigts étaient engourdis. Il ouvrit et ferma son poing plusieurs fois et l’insensibilisation fit place à des picotements, comme des milliers de petites aiguilles au bout de ses doigts et dans sa paume. Il défit le bandage qu’il jeta dans la corbeille au pied du bureau. Non seulement une plaie était apparue là où l’encre définissait les contours du cercle d’Ouroboros, mais la peau était gonflée et violacée tout autour. Il inspira profondément, se forçant à ne pas paniquer. Ça ne servirait à rien, tout comme montrer son poignet à un médecin ne l’avancerait pas plus. Ce tatouage était lié à Blackstone. Il disparaîtrait avec le monstre… Ou bien O’Hagan disparaîtrait avec… Il déglutit avec difficulté et chercha de quoi remplacer le bandage. Il ne trouverait rien dans le bureau et il ne pouvait pas se rendre dans la cuisine. Inutile d’inquiéter Mary davantage. Il décida de remonter à l’étage et chercha la salle de bains. Il s’approcha du lavabo et ouvrit les tiroirs. Il trouva de la gaze, des pansements et de l’alcool. Il passa son poignet sous l’eau froide et la sensation de fraîcheur lui fit du bien. Il se détendit et laissa l’eau couler un moment, savourant la sensation de soulagement en fermant les yeux.

— Ce tatouage est le sceau de ton esclavage.

O’Hagan sursauta et ouvrit les yeux. Avait-il rêvé cette voix à peine plus vibrante qu’un souffle d’air. Il dévisagea son reflet. La sueur perlait sur ses tempes et au-dessus de sa lèvre supérieure. Sa poitrine se soulevait rapidement et ses pupilles étaient dilatées. Ce n’était qu’une hallucination… Ou bien la fièvre qui le gagnait. Il referma les yeux et chercha à calmer son pouls qui s’était emballé.

— Ce tatouage t’enchaîne à lui. Il t’enchaîne à moi. Tu es à moi.

Cette fois-ci, il aurait juré que la voix lui avait été susurrée à l’oreille. Il se retourna d’un bond. Il était pourtant seul dans la pièce.

— Gwen ?

C’était ridicule ? Gwen était avec Blackstone. Elle était à Coll. Elle l’attendait là-bas.

— Tu es à moi, Patrick. Pas à elle. Tu comprends ?

Une intense douleur lui paralysa le bras. Il retint un cri en serrant les dents, mais l’élancement se propagea dans sa poitrine, lui enserrant le cœur et les poumons. Sa vision se brouilla et des taches sombres dansèrent devant ses yeux. Il eut l’impression que quelque chose lui avait agrippé le bras et le tirait vers le sol. Il fut forcé de s’agenouiller.

— Tu es à moi… Répète, Patrick… Dis que tu es à moi !

— Gwen ? Mais bon sang, qu’est-ce que tu veux ?

— DIS QUE TU ES A MOI !

L’étau se referma autour de son cœur et il eut l’impression qu’on le broyait d’une main de fer chauffée à blanc. La douleur lui tira des larmes et il ne put retenir un cri.

— DIS-LE !

— Je… je suis… à… toi, Gwen !

La pression se relâcha immédiatement autour de son cœur et l’étau se desserra autour de ses poumons. Il s’écroula sur ses mains, à quatre pattes sur le sol, avalant l’air par spasmes qui lui retournèrent l’estomac. Il se mit à trembler et des gouttes de sueur s’écrasèrent sur le sol. Après quelques instants, il releva la tête… Était-elle partie ? Il frissonna quand le souffle frôla sa joue.

— Était-ce si difficile ?

Il se mit à trembler de plus belle. Il ne pouvait se contrôler, comme en état de choc. Il ne la voyait pas. Il ne voyait rien. La pièce était bien trop lumineuse. Si seulement il arrivait à se redresser et atteindre l’interrupteur. Dans une demi-pénombre, il pourrait au moins deviner ses contours.

— Il fut un temps où tu aurais tout donné pour un de ces moments.

Il sentit une pression sur ses lèvres et il reconnut son parfum. Il ne put s’empêcher d’avoir un mouvement de recul en pensant au visage de Blackstone se mêlant à celui de Gwen. Il ne pensa que trop tard qu’une telle attitude ne pouvait qu’accentuer son courroux. Il se sentit soulevé de terre et projeté en arrière. Il heurta violemment la baignoire de son dos.

— Patrick ? Tout va bien ?

Mary. Il ne fallait pas quelle monte maintenant. Dieu savait ce que Gwen pourrait lui faire.

— T… tout va bien… J’ai raccroché quelque chose qui est tombé.

— Tu t’es fait mal ?

— Non ! Ça va !

Il entendit la première marche grincer. Il ne fallait pas qu’elle monte. Il devait l’en empêcher.

— Heu… Mary ?

— Oui ?

— On… on devrait emporter les documents que Rattray a conservés dans son bureau… Ça pourrait toujours nous être utile… Tu t’en charges ?

Mary sembla hésiter, puis elle répondit.

— D’accord… je m’en occupe.

Il l’entendit s’éloigner et laissa s’échapper un soupir de soulagement. Il sentit un poids s’installer sur ses cuisses et un rire cristallin lui parvint.

— Tu as peur pour elle ?

Il savait que ne pas répondre pouvait être interprété comme un aveu. Il préféra détourner le sujet.

— Gwen… Qu’est-ce que tu veux de moi ?

— Nous allons enfin briser le cercle.

— Gwen ! C’est… C’est Blackstone ! Bon sang ! Tu ne peux pas…

— Nous devons mettre fin à cette malédiction.

— En me tuant ?

— Pas ici, Patrick… En terre consacrée… La terre des origines… La mort n’est qu’un état transitoire.

— Et si je refusais d’y aller, qu’est-ce… ?

Il ne put terminer sa phrase, la main invisible s’était refermée autour de ses parties génitales et il se cambra pour ne pas hurler de douleur.

— Tu viendras, Patrick… Tu sais que tu n’as pas le choix… Et je sais que tu le sais… Je sais que tu as déjà pris ta décision… Ton tatouage n’est que la chaîne qui te ramènera vers moi.

Le rire devint plus grave et plus cruel. La voix de Gwen avait laissé place à celle de Blackstone et O’Hagan fut pétrifié de terreur, même s’il savait que Blackstone l’épargnerait jusqu’à Coll, il connaissait son goût pour la cruauté.

— Je veux que tu te prosternes à mes pieds avant de rendre l’âme. Je veux que tu payes pour ce que tu m’as fait. Je veux que tu payes pour les générations de McLean qui m’ont empoisonné l’existence. Je veux que tu ressentes les siècles de douleurs et de frustration. Je veux que tu me rendes ma vie, ma place, mon pouvoir, mes terres, mon royaume. Je veux la vengeance. Je veux la justice. Je veux MA justice. Le sacrifice de l’élu et mon retour à la vie !

— Gwen ne vous laissera pas faire !

— C’est là que tu te trompes ! C’est elle qui t’a choisi !

La main invisible se resserra. O’Hagan grinça des dents.

— Je ne fais jamais la même erreur deux fois. Maintenant que je sais qui tu es, je serai l’ombre de ton ombre, O’Hagan. Moi… Et elle… Toujours là… Il ne se passera pas une seconde sans que tu te demandes si nous sommes là, si nous pouvons t’entendre… Jusqu’à ce que tu arrives sur Coll.

— Et si je refusais d’obéir ?

Blackstone se mit à rire et serra plus fort. O’Hagan gémit.

— Que d’héroïsme ridicule et vain ! Veux-tu que les six autres trompettes sonnent ?

— Je veux vous envoyer en enfer !

— J’y suis déjà, O’Hagan. Et elle y est avec moi ! Pourquoi refuser de nous y rejoindre ?

Cette fois-ci, il ne put refréner un cri et la douleur lui tira des larmes des yeux. Avec horreur, il entendit les pas de Mary dans l’escalier. Dans une seconde, elle serait là et Dieu sait ce que Blackstone aurait envie de lui faire. Il voulut l’éloigner mais sa voix mourut dans sa gorge nouée.

Tout à coup, l’emprise s’évanouit. La douleur avait été si intense qu’il n’en ressentit aucun soulagement. Il resta sur le sol, pantelant et la silhouette de Mary se dessina dans l’encadrement de la porte et s’immobilisa, ne semblant pas comprendre ce qu’il se passait. O’Hagan frissonna quand la voix légère de Gwen chuchota à son oreille.

— Si tu l’amènes avec toi, je la tuerai.

Puis ce fut le silence. Le silence total. Avant que Mary ne se précipite à ses côtés pour le prendre dans ses bras.

— Patrick ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Tu vas bien ?

— Écarte-toi !

O’Hagan l’avait repoussée de la main, mais elle insista. Il se redressa tant bien que mal et la repoussa plus fort.

— Laisse-moi tranquille, je vais bien !

— Tu pousses un cri, je te retrouve allongé sur le sol et tu as le culot de me dire que tu vas bien ?

— Mary ! Laisse-moi tranquille ! Ne m’approche pas !

— Mais pourquoi ?

— Mais parce qu’elle est là ! Parce qu’ILS SONT LÀ !

Mary resta un instant interdite, puis ses yeux s’agrandirent et elle promena son regard tout autour de la pièce.

— Tu veux dire que… ?

Un rire sonore déchira le silence. Un rire d’outre-tombe qui semblait provenir à la fois de partout et de nulle part. Le rire moqueur de Blackstone.

Mary porta la main à sa bouche et eut un mouvement de recul.

— Il est là ? Ici ? En ce moment même ?

— Ils veulent s’assurer que je tiendrai mon rôle.

— Mais… Ils vont rester ? Enfin…

— Je ne pourrai jamais en être certain… Et… Elle ne veut pas de toi.

— Quoi ?

— Gwen ne veut pas que tu viennes.

— Elle ne veut pas que je vienne ?

— Elle te tuera.

O’Hagan n’avait jamais vu autant de fureur dans les yeux de Mary.

— Elle veut me tuer ?

Mary tendit ses poignets en avant, paumes vers le plafond.

— Elle a déjà essayé, il me semble ! Eh bien qu’elle essaye encore ! Tu m’entends, Gwen ? Tu ne m’empêcheras pas de venir avec lui ! Montre-toi si tu l’oses !

O’Hagan la regarda avec stupeur. Il devait la faire taire. Elle ne pouvait pas provoquer Gwen associée à Blackstone. Elle ne montrerait aucune pitié, il devait la faire taire avant que ce ne soit trop tard. Mais Mary semblait déchaînée et continuait à invectiver Gwen et Blackstone. Pourtant contrairement aux craintes d’O’Hagan, rien ne se passa. Quand sa colère fut déchargée, elle s’accroupit à côté de lui et ne le laissa pas la repousser une nouvelle fois. Elle planta son regard dans le sien et lui saisit son poignet gonflé et sanguinolent.

— Je n’ai pas peur, Patrick… Elle ne me fait pas peur ! Ils ne me font plus peur ! Et je partirai avec toi pour Coll, quoi qu’il m’en coûte !

— Mary, tu ne peux pas parler comme ça. Tu ne peux pas prendre ce risque.

— Non seulement je le peux, mais je le fais ! Et de surcroît, je vais te faire une promesse.

— Mary… Non.

Elle posa ses deux mains de chaque côté de son visage et le força à la regarder.

— Je vais te promettre une chose, Patrick O’Hagan. Dans cette histoire, je ne serai pas celle qui mourra. Je ne serai pas celle qui t’abandonnera. Je ne serai pas la prochaine !

Elle avait l’air si sérieuse et déterminée qu’il crut une seconde qu’elle disait vrai, qu’elle ne craignait rien. Cette promesse était si touchante qu’il aurait tellement voulu y croire. Mais il savait qu’il la perdrait. Comme il avait perdu les autres. Des larmes silencieuses coulèrent sur ses joues. Mary embrassa chacune d’elles pour tarir le flot de sa tristesse et finit par l’embrasser tendrement sur la bouche. Malgré la crainte que Gwen n’apparaisse pour leur fracasser le crâne à tous deux, il la serra dans ses bras et, à présent, refusait de la laisser partir.

Elle s’assit à ses côtés et le prit dans ses bras. Il reposa sa tête sur sa poitrine et ils restèrent ainsi immobiles. Son cœur se fit moins lourd, sa respiration s’accorda à celle de Mary.

Elle reporta à nouveau son attention sur son poignet et le prit dans ses mains.

— C’est moche. Tu devrais le montrer à un médecin.

— Ils n’y feront rien, tu le sais bien.

— Ils pourraient au moins retarder l’infection. Tu risques une gangrène. Ça te fait mal si je touche là ?

O’Hagan cilla. Ce n’était rien à côté de la souffrance qu’il avait ressentie quelques minutes auparavant, mais son poignet était tout de même douloureux.

— Je commence à perdre quelques sensations dans la main et la douleur irradie jusqu’au coude.

— Tu ne peux pas rester comme ça. Tu as besoin de ta main droite. Accepte de le montrer à un médecin à l’hôpital.

— Ils vont être débordés avec ce qui vient d’arriver.

Mary ne répondit pas mais le regarda avec un air courroucé de reproche.

— D’accord, d’accord… On va y aller. Donne-moi juste une minute pour souffler un peu. »

Elle s’écarta et se releva. Puis elle se tourna vers lui et l’aida doucement à se relever. Il fit une pause en s’asseyant sur le rebord de la baignoire. Il sentait son sang pulser dans son entrejambe, réveillant le supplice imposé par Blackstone. Il expira lentement et la douleur s’atténua petit à petit.

— Tu vas pouvoir marcher jusqu’à l’hôpital ?

O’Hagan tenta de lui sourire.

— Ça dépend. Il est au coin de la rue ?

Mary fit la moue. Il se redressa et se leva en s’appuyant sur elle.

— Ça va aller… Encore une minute et ça ira.

— Laisse-moi juste rebander ton poignet. Tu vas te mettre du sang partout.

Il se reposa sur le bord de la baignoire et la laissa s’occuper de lui, l’observant le cœur battant. Mary était étonnante. Quand il pensait s’être fait une idée sur elle, elle le surprenait encore et encore. Tour à tour faible, puis forte à déplacer les montagnes. Une bouffée d’amour lui gonfla la poitrine et il laissa échapper les mots qu’il s’était juré de ne plus jamais prononcer.

— Je t’aime.

Mary suspendit son geste, les yeux fixés sur le bandage, comme un automate arrivé au bout de son ressort. Elle déglutit et leva les yeux vers lui, hésitante.

Ce qu’elle lut dans le regard d’O’Hagan la fit détourner les yeux et elle reprit sa tâche sans faire le moindre commentaire. Il posa sa main sur la sienne et l’obligea à arrêter. Elle releva la tête. Il lui sourit. Elle sourit en retour. Il n’avait pas besoin de mots. Elle n’en avait pas besoin non plus. Leurs yeux étaient plus que des promesses, ils étaient des fenêtres ouvertes sur les tourments de leurs cœurs. Ils se comprirent sans un geste, sans un bruit.

Elle termina le bandage, vérifia qu’il n’était pas trop serré autour du poignet, retourna sa main et déposa un baiser au creux de sa paume ouverte. Puis elle s’approcha pour déposer un autre baiser sur sa joue, tout près de son oreille et chuchota.

— Que Gwen essaye de m’empêcher de t’aimer ! Elle ne sait pas à qui elle a affaire.

O’Hagan laissa s’échapper un petit rire nerveux. Quand elle s’écarta, il aurait voulu que ce moment dure un peu plus longtemps. Mais il ne résista pas.

— On doit y aller maintenant, Patrick.

— Je sais…

Elle ne lâcha pas sa main et l’entraîna doucement derrière lui, afin qu’il avance à son rythme. Elle n’avait que trop conscience du fait qu’on pouvait les observer à cet instant même et elle prenait un malin plaisir à ne pas briser le contact, histoire de montrer à Gwen et Blackstone qu’il faudrait qu’ils comptent avec elle aussi. Elle savait qu’elle ne pèserait pas lourd dans l’équation mais si elle devait être le grain de sable dans les rouages, elle avait bien l’intention de remplir son rôle. Elle ne pensait pas posséder un tel courage et cette constatation lui donnait des ailes. Elle pensait véritablement que la promesse faite à O’Hagan se réaliserait. Elle ne mourrait pas… Et lui non plus. Elle se battrait bec et ongles pour que cela n’arrive pas. Elle avait bien l’intention de passer plus que trois malheureux jours à ses côtés. Elle voulait des semaines, des jours, des mois, des années, une vie.

Le temps de redescendre et O’Hagan semblait avoir retrouvé une certaine mobilité. Mary avait déniché un sac à dos dans la remise et y avait fourré en vrac tout ce qui lui avait semblé bon d’emporter. O’Hagan voulut le mettre sur son dos, mais elle insista pour le garder.

— Ce n’est pas lourd. Le reste, on le prendra chez Alex. Tu es prêt ? On peut y aller ?

O’Hagan hocha la tête et ils sortirent par la porte de devant.

Dehors, l’agitation avait pris une tout autre tournure. Les cadavres et les blessés avaient été déplacés. Les valides étaient armés de pelles et s’évertuaient à dégager les routes des débris divers et des grêlons qui fondaient à vue d’œil sous le soleil qui avait fait sa réapparition. Pas une voiture ne roulait. Ils avancèrent en plein milieu de la chaussée. Quelque part, ils avaient une certaine chance dans toutes ces épreuves. Le Royal Infirmary étant complet après le transfert des blessés du Tattoo, Forbes avait été admis à l’hôpital de Sciennes. Ils étaient dans Arden Street. Ils n’avaient pas bien loin à aller pour rejoindre l’hôpital. Ils prirent rapidement conscience qu’ils étaient presque arrivés. Une foule de blessés s’était amassée dans la rue, attendant plus ou moins patiemment leur tour.

Ils avancèrent plus lentement, main dans la main pour ne pas se perdre au cœur de la foule. Ils ne choisirent pas d’entrer par les urgences qui étaient prises d’assaut. Ils firent le tour par l’entrée principale qui n’était que légèrement moins engorgée. Dans le hall, des gens criaient pour attirer l’attention des médecins débordés. On les bouscula et Mary faillit tomber en perdant l’équilibre. O’Hagan jugea plus prudent d’opérer un repli stratégique temporaire et se dirigea vers la machine à café. Juste à côté, il remarqua un policier qu’il avait déjà vu au commissariat de Saint Leonard. Lui saurait certainement dans quelle chambre se trouvait son inspecteur. Le policier semblait hagard. Il avait ôté son képi à damier et se grattait la tête d’un air perdu. Il sursauta quand O’Hagan lui toucha le bras et dut tendre l’oreille pour saisir ce qu’O’Hagan tentait de lui demander.

— Vous voulez voir l’inspecteur Forbes ? Maintenant ? Au milieu de ce capharnaüm ?

Il les regarda à nouveau, incrédule, puis leur donna le numéro de la chambre sans chercher à comprendre. O’Hagan le remercia et entraîna Mary derrière lui. Il eut du mal à progresser vers les admissions mais il sortit son badge en criant qu’il était de la police. On les laissa passer sans encombre. Une fois la barrière des admissions passée, les couloirs étaient en effervescence mais on pouvait au moins y respirer. Ils longèrent les murs pour ne pas gêner le balai incessant des médecins, des infirmiers et des chariots de blessés. Ils prirent l’ascenseur jusqu’au quatrième étage et le calme qui les accueillit eut tout l’air d’être irréel comparé à la folie furieuse des étages inférieurs.

Ils avancèrent sans croiser âme qui vive jusqu’à la porte de la chambre 408. O’Hagan ne frappa pas. Il n’avait pas eu de nouvelles de Forbes depuis son attaque et le voir allongé là, sans connaissance, entouré de toutes ces machines qui bipaient frénétiquement, le fit frémir. Pourquoi avait-il tant tenu à voir Forbes avant de partir ? Par culpabilité ? Parce qu’il se sentait redevable ? Parce que le policier était devenu l’ami le plus proche qu’il ait eu ces dernières années ? Il hésita avant de s’approcher du lit. Il regarda Mary qui comprit qu’il avait besoin de se retrouver seul.

— Je t’attends dans le couloir.

Il lui serra la main et lui sourit avec gratitude. Il attendit qu’elle referme la porte derrière elle pour prendre une chaise et s’asseoir près du lit. Il posa ses coudes sur ses genoux et contempla en silence la silhouette allongée, comme s’il priait. Le visage de Forbes était si pâle, ses yeux semblaient s’être enfoncés dans ses orbites et étaient cerclés de noir. En cet instant, il ne pouvait s’empêcher de penser aux événements de l’an passé, lorsque dans une chambre similaire à celle-ci, le professeur lui avait avoué être son père… La vertu est mon honneur… Il cacha son visage dans ses mains. Forbes ne cessait de critiquer sa propension à se jeter tête baissée dans l’action sans réfléchir. N’était-ce pas ce qu’il faisait en partant pour Coll ? Mais que pouvait-il faire d’autre ? Il aurait tellement voulu que Forbes soit éveillé pour lui dire qu’il faisait ce qui était nécessaire. Mais Forbes ne se réveillerait pas. Pas dans l’immédiat. Il avait été stupide de vouloir venir à tout prix. Tout ce qu’il y avait gagné, c’était encore plus de frustration. Il posa sa main sur celle du policier. La machine qui traduisait le rythme cardiaque bipa plus vite. Forbes savait qu’il était là, il aurait pu le jurer. Il chuchota, comme si le moindre bruit déplacé pouvait briser ce maigre contact.

— Forbes ? Vous m’entendez ?

Le rythme ne ralentit pas.

— Je… je suis venu vous dire que… Enfin… Je suis désolé de ce qui s’est passé. J’aurais dû ouvrir les yeux plus tôt sur Abi et Rattray. Il s’est passé tant de choses depuis que vous êtes là… Je dois partir à Coll. Je dois y être avant trois jours.

Il eut l’impression que la main de Forbes dans la sienne avait bougé.

— Je… je ne reviendrai peut-être pas. Je ne voulais pas partir sans vous dire que…

Les mots s’étranglèrent dans sa gorge.

— Bref… Ce que vous avez fait pour moi tout au long de cette enquête a dépassé de loin ce que votre fonction vous guidait de faire… Je vous suis redevable à un point… Je ne pourrai jamais m’amender, Forbes… Je…

— La Grâce me guide.

O’Hagan sursauta. Il était persuadé que Forbes venait de lui parler et pourtant, il n’avait pas cillé. Il s’approcha, se leva légèrement pour scruter son visage.

— Si vous comptez m’embrasser, O’Hagan, je vous conseille d’y réfléchir à deux fois !

O’Hagan recula comme si le diable avait parlé au travers des lèvres de Forbes. Le voir ouvrir les yeux lui fit le même effet.

— Vous… vous êtes réveillé ? !

— Comment voulez-vous avec tout ce bruit que vous faites !

— Mais ! Mais vous étiez dans le coma ? !

— Plus depuis près de vingt-quatre heures selon les médecins, mais j’ai encore besoin de repos. Ce que je tentais de faire avant que vous me jacassiez dans l’oreille !

O’Hagan éclata d’un rire nerveux.

— Vous… Vous… ?

— Je vois que vous êtes devenu encore plus loquace !

O’Hagan ne put ajouter un mot. Il ne s’attendait pas à être submergé par autant d’émotions et de soulagement. Il se rassit et serra à nouveau la main de Forbes dans la sienne.

— Vous êtes tiré d’affaire ?

— Il semble que l’alerte ait été plus spectaculaire que la réalité. Le coup que j’ai reçu sur la tête n’a pas aidé, c’est certain.

— Rattray ?

— Non, votre charmante sœur. Je ne me suis pas assez méfié. Mais il semble que vous ayez aussi découvert son vrai visage, d’après ce que j’ai entendu ?

— Ça serait trop long de vous donner tous les détails, mais il semblerait qu’Abi ait cherché à ressusciter Blackstone pour se venger de son père et de l’Ordre du Dragon.

— C’était elle le Pendragon ? Ou bien alors était-ce Rattray ?

— Non, ni l’un ni l’autre, mais le Pendragon était en fait leur cible. Il a été tué. Et maintenant, Blackstone réclame mon sang et celui du dernier héritier MacPherson, Alex Cameron… Il pense qu’ainsi, le cycle de la malédiction sera brisé.

— Alex ? L’ami de Mary ?

— Oui, Alex. Il est entre leurs mains et je dois les rejoindre sur Coll.

— Et vous ne savez pas si vous devez y aller ?

— Non, je sais que je n’ai pas le choix. Je suis venu chercher… la bénédiction d’un ami. Je sais que durant toute cette histoire j’aurais mieux fait de suivre vos conseils. Maintenant que je ne vous ai plus sur le dos, pour autant qu’ils m’aient agacé auparavant, ils me manquent.

Ce fut au tour de Forbes de rire.

— Vous êtes une tête de mule, O’Hagan. Rien de ce que j’ai pu vous dire par le passé ou que je pourrais vous dire aujourd’hui ne vous fera changer d’avis !

— Vous n’êtes pas très juste.

— Oh si, O’Hagan ! Et c’est ce qui fait de vous un homme valeureux. Vous savez que vous devez y aller. Je sais que vous devez y aller. Vous devez faire face à votre destin, quel qu’il soit… Et cette vertu est votre honneur.

— C’est la devise des McLean.

— C’est aussi la vôtre. Il est temps d’agir en tant que tel. Tant que vous continuerez à renier vos racines, O’Hagan, vous n’aurez pas assez de force. Votre sang vous parle. La terre d’Écosse résonne des chants de vos ancêtres. Vous devez apprendre à les entendre et vous en servir. C’est votre seul espoir. Retrouvez vos racines, Patrick. Retrouvez vos racines…

Ce discours émut O’Hagan plus que de raison et il reporta son attention sur la main de Forbes qu’il serrait dans la sienne. Il remarqua que l’anneau qu’il avait tout d’abord pris pour une alliance était en fait une chevalière retournée vers l’intérieur. Il tourna la main de Forbes pour mieux la voir et découvrit avec stupeur la forme d’un compas et d’une règle en forme de V.

— Non ! Vous ?

— Vous aviez raison, O’Hagan. J’ai agi plus que mon rôle de policier ne l’exigeait. Mais si je l’ai fait par nécessité tout d’abord, j’ai ensuite agi par amitié sincère. La Franc-maçonnerie devait protéger l’Ordre du Dragon. Elle savait qu’il était le dernier rempart contre Blackstone. Je devais vous aider à tous les trouver et les protéger. Ils savaient si bien garder leurs secrets que, même nous, nous ne connaissions que la pointe émergée de l’iceberg.

— Vous m’avez utilisé ?

O’Hagan avait du mal à contenir sa colère. Dire que quelques minutes auparavant, il se lamentait d’avoir entraîné Forbes dans ce cauchemar, alors que c’était lui qui l’avait attiré dans ce piège ! C’était lui qui avait pris contact avec ses collègues d’Inverness. Il se leva brusquement et se mit à faire les cent pas.

— Vous étiez la clé, fils !

— Ah ! Ne m’appelez surtout pas comme ça !

Forbes retomba dans le silence, comme s’il cherchait ses mots, puis il releva la tête.

— Vous avez une image négative de notre loge, mais vous devez savoir que votre père et nous, nous avions une chose en commun… Les préceptes de Saint Jean… Vous avez compris qu’il s’était éloigné de l’Ordre depuis les événements de l’an dernier. Si vous étiez arrivé sur la scène du crime le soir même du meurtre, vous auriez trouvé une chevalière identique à celle-ci au doigt de votre père.

— Ah, non, Forbes ! Ne poussez pas le bouchon aussi loin !

— Il avait compris que l’Ordre s’était fourvoyé en refusant de croire au livre de l’Apocalypse. Mais sa fidélité l’a empêché de trahir le nom des siens. Le grand maître a fait une exception unique en l’intronisant et en acceptant qu’il garde le secret.

— Ça suffit ! Je n’en entendrai pas d’avantage !

O’Hagan fit mine de sortir.

— Puis je vis le ciel ouvert, et voici, parut un cheval blanc. Celui qui le montait s’appelle Fidèle et Véritable, et il juge et combat avec justice. Ses yeux étaient comme une flamme de feu ; sur sa tête étaient plusieurs diadèmes ; il avait un nom écrit, que personne ne connaît, si ce n’est lui-même…

— Citer l’apocalypse ne vous aidera pas !

— Et il était revêtu d’un vêtement teint de sang. Son nom est la Parole de Dieu… Et la bête fut prise, et avec elle le faux prophète, qui avait fait devant elle les prodiges par lesquels il avait séduit ceux qui avaient pris la marque de la bête et adoré son image… Puis je vis descendre du ciel un ange, qui avait la clef de l’abîme et une grande chaîne dans sa main. Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans. Il le jeta dans l’abîme, ferma et scella l’entrée au-dessus de lui, afin qu’il ne séduisît plus les nations… O’Hagan ! Bon sang, écoutez-moi ! Ces quelques lignes pourraient bien sauver votre vie !

O’Hagan s’immobilisa, la main sur la poignée.

— Écoutez-moi, O’Hagan ! J’ai été envoyé pour vous guider ! La Grâce me guide ! C’est la devise de mon clan ! Ne soyez pas stupide ! Toute cette histoire a été écrite depuis la nuit des temps !

O’Hagan se retourna lentement, les yeux fiévreux de colère.

— Et ma devise est Vaincre ou mourir ! C’est la devise des O’Hagan. C’est ma devise ! La seule qui veuille dire véritablement quelque chose au milieu de toutes vos manipulations ignobles. Et je compte bien y être fidèle !

Il ouvrit la porte, sortit et la referma derrière lui en entendant de manière étouffée la voix de Forbes qui le suppliait.

— Votre nom ! Vous devez assumer votre véritable nom, O’Hagan ! Vous devez retrouver vos racines !

Il ferma les yeux et les rouvrit sur le visage de Mary qui semblait inquiète.

— Tout va bien ?

Il la regarda un instant sans lui répondre, puis lui sourit.

— Je vais bien… La vue commence juste à m’être rendue…

— Un médecin est prêt à te consacrer deux minutes pour examiner ton poignet

— Et ensuite, direction Coll… Rien que toi et moi.

Mary lui sourit et s’approcha pour l’embrasser.

— Oui… Rien que toi et moi.

XXII

Ils avaient pu partir au crépuscule, les artères principales de la ville avaient été dégagées suffisamment pour que quelques voitures passent. La circulation avait été dense jusqu’à l’autoroute, puis s’était fluidifiée après Stirling où ils avaient fait une pause pour se restaurer. Ils avaient roulé une bonne partie de la nuit. La fatigue accumulée les obligea à faire plusieurs arrêts au cours desquels ils se relayaient au volant. Depuis un peu plus d’une heure, O’Hagan conduisait et Mary s’était assoupie sur le siège passager. Il n’osait pas mettre la radio plus fort pour ne pas la déranger, mais le ton monocorde du présentateur de la nuit avait plutôt pour effet de le bercer. Il devait forcer son attention pour que ses yeux ne se ferment pas. Ils semblaient être seuls sur cette route qui rétrécissait au fur et à mesure des kilomètres. Ils étaient à présent à moins de quarante kilomètres de Glencoe et la lande laissait place aux hautes montagnes de chaque côté de la route, comme un étau se refermant lentement sur eux. Dans l’obscurité, il n’avait pas pu voir plus loin que la lumière de ses phares, mais à présent que le ciel s’éclaircissait sur le petit matin, il fut impressionné par le gigantisme des massifs. Il avait l’impression de ne pas pouvoir percevoir les cimes qui s’enfonçaient toujours plus haut dans un ciel gris acier. La solitude avait du bon, cependant. Cela lui avait permis de ressasser les événements des dernières vingt-quatre heures : les informations trouvées chez Rattray, Forbes qui était un Franc-maçon… En fait, ce n’était pas son appartenance à la loge qui le chagrinait le plus. C’était plutôt que Forbes ait pu lui mentir, le seul homme en qui il avait eu une confiance aveugle… Tous… Ils étaient tous des illuminés et tout le monde pensait détenir la vérité. Était-il aussi différent d’eux ? Ne pensait-il pas lui aussi détenir la vérité ?

Et Blackstone et Gwen ? Étaient-ils près d’eux à cet instant ? Depuis la mort de Gwen, il était persuadé de pouvoir percevoir une présence surnaturelle. Mais après tout, jamais il n’avait été capable de sentir sa présence avant qu’elle ne le touche ou n’apparaisse. Et puis, qu’est-ce que cela changeait s’ils étaient là ou pas ?

Il appuya sur la pédale de l’accélérateur. Il avait ralenti sans s’en rendre compte. Il bailla et passa une main sur son visage fatigué. Le ciel était lourd et la luminosité blafarde lui faisait mal aux yeux. Il massa l’arrière de sa nuque. Il avait bien besoin d’un bon café.

Mary bougea sur le siège d’à côté et s’étira. Elle ouvrit les yeux et tourna la tête vers lui avec un sourire.

— Bonjour, vous.

— Bonjour.

— On a roulé longtemps ?

— On n’est plus qu’à trente kilomètres de Glencoe.

— On a bien avancé. Tu n’es pas trop fatigué.

— Ça peut aller.

— Tu sais ce qui me fait vraiment envie, là, tout de suite ? Un bon chocolat chaud et un bon feu de cheminée. L’air est tellement humide. Je suis gelée jusqu’aux os.

— Tu peux prendre ma veste si tu veux.

Mary attrapa la veste posée sur la banquette arrière et se pelotonna en dessous. Elle se rapprocha et posa sa tête sur l’épaule d’O’Hagan.

— Le ciel est bien bas, on dirait qu’il va neiger. C’est incroyable en plein mois d’août.

— La grêle d’hier n’avait rien de rationnel non plus.

— Tu crois que Blackstone va continuer à suivre les prédictions de Saint Jean ?

O’Hagan hésita avant de répondre. Il n’en savait rien en vérité.

— Je ne sais pas si Blackstone est le jouet d’une prédestination et dans ce cas, ses actes lui sont dictés par une force qu’il ne contrôle pas, comme ce Cythraul avec qui il est supposé avoir fait alliance en échange de la vie éternelle, ou bien s’il joue avec nous. Si cette deuxième supposition est la bonne, rien ne peut nous dire si les prédictions se révèleront vraies ou s’il prendra un plaisir pervers à les contredire.

— Ou à les suivre, s’il nous écoute et qu’il cherche à troubler tes déductions.

— C’est une autre possibilité.

Tous deux soupirèrent. C’était comme jouer à la roulette russe. Une seule certitude, il voulait O’Hagan vivant sur l’île de Coll. Mais rien ne l’empêchait de chercher à s’amuser un peu en le mettant à l’épreuve. N’était-ce pas ce qu’il avait fait en déclenchant cette tempête de neige sur le mont Càrn Nan Tri-Tighearnan, allant même jusqu’à mettre en danger la vie de Seamus, sa propre descendance dont il savait que sa résurrection dépendait ?

Il n’entendit pas lorsque Mary lui posa la question une première fois. Elle répéta patiemment.

— Ça veut dire que nous n’avons aucun moyen de savoir si les 7 trompettes de l’apocalypse résonneront ? La grêle d’hier. C’était la première, il n’y avait aucun doute à cela.

— Je suis comme toi, Mary. Je peux juste espérer qu’il ne se passera plus rien tant que nous suivrons ses exigences.

Mais, comme si la nature avait voulu le contredire, le tonnerre roula au loin. O’Hagan déglutit avec difficulté et frissonna. Il pria pour que ce ne soit qu’une coïncidence. Il n’avait aucune envie de se retrouver confronté à la démence de Blackstone si loin de toute civilisation. Sa jambe se rappela à lui et il se souvint du moment où la montagne s’était effondrée sur lui. Si Gwen n’avait pas utilisé ses dernières forces pour lui sauver la vie, il n’aurait jamais survécu. L’idée de revivre cet instant éveilla en lui une terreur qu’il eut du mal à contrôler. Surtout que cette fois, il ne savait pas s’il pouvait compter sur Gwen. Un infime espoir lui donnait assez d’énergie pour croire que Gwen n’était pas définitivement corrompue, qu’il pouvait encore la faire revenir du côté de la lumière et que c’était cela qui les sauverait tous.

— La montagne embrasée de sang…

O’Hagan sursauta.

— Quoi ? !

— La montagne embrasée de sang… Je m’en souviens maintenant. C’est la seconde trompette.

Le tonnerre roula à nouveau, mais il semblait être plus près. Le cœur d’O’Hagan s’emballa. La remarque de Mary avait donné aux massifs qui les entouraient un aspect bien plus menaçant, comme s’ils étaient prêts à s’effondrer sur leur tête. Mary attrapa son sac à l’arrière et en tira un papier où elle avait griffonné des annotations dans tous les sens.

— Et quelque chose comme une grande montagne embrasée par le feu fut jeté dans la mer ; et le tiers de la mer devint du sang, et le tiers des créatures qui étaient dans la mer et qui avaient vie mourut, et le tiers des navires périt… Oui, c’est bien ça. Une coulée de sang qui embrase la montagne et qui empoisonne la mer. On est loin de la côte ?

— À vol d’oiseau, pas trop selon la carte, enfin si l’on considère que les lochs et les bras de mer entre les îles font partie intégrante de l’océan.

Les essuie-glaces de la voiture se mirent automatiquement en marche. Il semblait que la neige s’était enfin décidée à tomber. La neige, l’orage, le feu. Tout ça se contredisait trop pour que cela soit possible.

Le tonnerre roula si fort cette fois-ci qu’O’Hagan en ressentit les vibrations dans ses mains posées sur le volant. Puis un second coup suivit le premier presque immédiatement. Les flocons tombaient abondamment maintenant. O’Hagan dut ralentir, la chaussée était devenue glissante.

— Patrick, arrête-toi une seconde.

O’Hagan regarda Mary sans comprendre. Ils n’allaient tout de même pas s’arrêter là, au moment même où la nature devenait hostile. Si la neige formait des congères au beau milieu de la route, ils pouvaient se retrouver piégés. Il avait beau se répéter que ce n’était pas ce que voulait Blackstone, il ne savait plus quoi penser.

— Patrick, arrête-toi, je te dis !

— Écoute, ce n’est pas le bon endroit. Si tu veux reprendre le volant, on fera un arrêt à Glencoe, on n’est certainement plus trop loin. Je ne voudrais pas qu’on se retrouve prisonniers de la neige.

— Ce n’est pas de la neige, Patrick.

À cet instant, une forte secousse lui fit perdre le contrôle de la voiture. Il donna un coup de volant in extremis et ils ne sortirent pas de la route mais trop bouleversé, il s’arrêta en plein milieu de la chaussée.

— Ouah ! C’était quoi, ça ?

Mary ne lui répondit pas et ouvrit sa portière. Elle avança de quelques pas, paumes vers le ciel, puis elle approcha les doigts près de son visage et frotta son index droit contre la paume de sa main gauche. Intrigué, O’Hagan sortit à son tour. Il s’était attendu à être saisi de froid. Quelle ne fut pas sa surprise de se retrouver au contraire dans une atmosphère sèche et presque suffocante. Il imita Mary et écrasa quelques flocons entre ses doigts. Elle avait raison, ce n’était pas de la neige. La neige ne laissait pas de traces grises. La vérité s’imposa à lui avec brutalité.

— De la cendre ? Mary ? Rassure-moi… On n’est pas au cœur d’un ancien massif volcanique ?

— Si… Comme les trois quarts du pays. Même Édimbourg est construit près d’un ancien volcan. Le siège d’Arthur…

Ils sursautèrent lorsqu’un projectile rebondit sur le toit de la voiture. Puis un deuxième frôla Mary de près, de trop près.

— Des scories, Patrick ! La montagne embrasée de sang ! Il a réveillé les anciens volcans ! C’est la seconde trompette, il faut partir de là !!! Ah !

Mary venait d’être frappée à la tête. Patrick sortit de sa stupéfaction, lui saisit la main et l’entraîna se réfugier dans la voiture juste au moment où la pluie de scories s’intensifia. Mary saignait à la tempe mais la blessure semblait superficielle. Il essaya de redémarrer mais le moteur résista. O’Hagan ferma les yeux et pria pour que les cendres ne l’aient pas étouffé. Au-dessus de leur tête, les projectiles devenaient plus gros et faisaient un bruit infernal sur le toit. Un éclat apparut sur le pare-brise. O’Hagan retint sa respiration et tourna à nouveau la clé dans le contact, n’expirant que lorsque le moteur démarra enfin. Il passa la première vitesse, puis graduellement, gagna en vitesse. Ils laissèrent progressivement le nuage de scories derrière eux mais la cendre tombait toujours de manière aussi dense. La mâchoire serrée, le cœur battant, il espérait gagner Blackstone de vitesse. Mais après tout, que savait-il des éruptions volcaniques ? S’éloignait-il du danger ou s’en approchait-il ?

— C’est pas croyable ! C’est pas croyable ! C’est impossible !

Ne pas paniquer, surtout, ne pas paniquer. Il tourna brièvement la tête pour voir comment allait Mary. Elle semblait hébétée, elle ne cherchait même pas à stopper le sang qui coulait sur sa joue.

— Mary ? Ça va ?

Elle ne répondit pas, elle semblait avoir le regard fixé sur le rétroviseur externe sur sa gauche, les yeux écarquillés.

— Patrick… Accélère !

— Je ne peux pas, c’est trop dangereux, on pourrait quitter la route.

— Si tu n’accélères pas, on va la quitter une bonne fois pour toutes, cette putain de route !

O’Hagan regarda dans son rétroviseur pour voir ce qui la terrifiait autant et son cœur s’arrêta. Un nuage sombre, noir comme l’encre s’approchait de leur voiture à une vitesse surnaturelle et tous deux supposaient que si ce nuage les rattrapait, tout serait fini.

O’Hagan appuya à fond sur l’accélérateur et la voiture bondit en avant. Le nuage semblait les rattraper malgré tout. Gagné par la peur, il se mit à invectiver Blackstone.

— Qu’est-ce que tu cherches, Blackstone ? Tu veux jouer avec nous, hein ? Tu ne peux pas nous tuer ! Tu as encore besoin de moi !

Le silence lui répondit, ce qui eut pour résultat de le mettre encore plus en colère. Mais que pouvait la colère dans cette situation ?

L’air devenait irrespirable. Mary, à ses côtés, commença à tousser. Une terrible odeur de soufre avait envahi l’habitacle et O’Hagan percevait de moins en moins la route.

Ce fut à cet instant qu’il vit le rougeoiement, en hauteur sur la droite, à quelques centaines de mètres devant eux. La montagne était en flammes. Une coulée de lave. Il crut un instant avoir parlé tout haut mais il se rendit compte que c’était Mary qui avait traduit ses propres pensées d’une voix plaintive.

— Oh, mon Dieu ! Nous allons mourir !

Le pied déjà au plancher, ils ne pouvaient pas avancer plus vite. La route s’étendait en ligne droite, c’était leur seule chance de s’en sortir. Pris en tenailles entre la nuée sortie des enfers derrière eux et cette mer de feu qui allait leur couper le chemin, il leur fallait un miracle. Blackstone ne répondrait pas, mais Gwen ? Allait-elle le laisser faire ?

— Gwen ? Gwen ! Tu dois arrêter tout ça ! GWEN !

Mary pleurait silencieusement à ses côtés, se tordant les mains. Elle n’osait pas le toucher de peur de lui faire faire un faux mouvement. Ils ne pouvaient pourtant pas être bien loin de Glencoe ? ! Mais seraient-ils pour autant à l’abri dans la ville ?

Ses lèvres remuaient frénétiquement. Elle priait. C’était peut-être la dernière chose à faire. O’Hagan l’enviait, il aurait tellement voulu pouvoir faire de même mais il ne trouvait ni les mots ni l’inspiration. Son cœur semblait trop vide, son âme trop désabusée.

La coulée de lave se rapprochait dangereusement de la route, des flammèches échappées de la végétation en feu déclenchaient des incendies tout autour d’eux. La fumée se mêlait aux cendres et il distinguait à peine la route à présent.

Il inspira difficilement et se pencha en avant comme si cela allait permettre à la voiture d’aller plus vite. La route fumait devant eux, mais la coulée de lave sembla s’arrêter un instant. En fait, la dénivellation remontait légèrement à cet endroit avant de glisser à nouveau en contrebas. La lave se trouva déviée et cela ralentit momentanément sa progression. C’était peu mais O’Hagan sentit l’espoir rejaillir en lui. Ils ne gagnaient qu’une minute ou deux mais cela serait peut-être suffisant pour les laisser passer. Oh oui, faites que ce soit suffisant !

Le moteur hurlait d’être soumis à un tel régime. La voiture d’Alex était pourtant sportive mais elle était plus habituée à la ville qu’aux vitesses extrêmes.

La fumée se fit plus épaisse, toujours plus épaisse, à un tel point que bientôt, il eut l’impression de rouler à l’aveugle. Pourvu que la route continue à être droite !

Une déflagration lui fit presque perdre le contrôle du véhicule. Sous l’effet de la chaleur intense, le pneu avant droit venait d’éclater. Il compensa en braquant son volant à l’opposé. Mais bientôt les autres pneus éclatèrent et il se retrouva sur les jantes. Le bruit de métal sur l’asphalte se fit assourdissant. Il savait qu’il endommageait la voiture à rouler ainsi mais il était hors de question de s’arrêter. La voiture avait déjà suffisamment ralenti. Ils avaient perdu de trop précieuses secondes.

— Elle est là ! Patrick ! La lave est là !

La voix de Mary était hystérique. Elle désignait le bord de la route sur la droite, juste à quelques mètres d’O’Hagan. Combien de large faisait cette coulée ? Est-ce que, si la lave les atteignait, la voiture prendrait feu ? Allaient-ils finir carbonisés, brûlés vifs avant même d’avoir une chance d’atteindre Coll ? Ça ne pouvait pas finir comme ça ! C’était impossible !

Ses yeux, sa gorge, son visage… Il avait déjà l’impression de cuire à petit feu. Le volant était si chaud qu’il avait de la peine à le tenir. Sa vision se brouilla, mais il n’abandonnerait pas.

La route tourna subitement et surpris, il donna un coup de volant brusque et la voiture dérapa, n’ayant plus de pneus pour adhérer à la route. Il mordit sur le bas-côté mais réussit à regagner le milieu de la chaussée, tandis que la lave continuait tout droit pour atteindre l’autre versant. O’Hagan souffla. Ils étaient momentanément tirés d’affaire, mais pour combien de temps ?

Les premières maisons apparurent au travers de la brume. Une station essence, mais aucun véhicule. Les rues semblaient avoir été désertées, certaines portes étaient restées ouvertes, un vélo avait été abandonné dans la précipitation. Mary hurla et il évita de justesse un chien qui avait surgi devant leurs roues et qui disparut avant même qu’ils ne s’en rendent compte.

— Ils sont tous partis. Dieu merci, la ville a été évacuée à temps.

— Il nous faut trouver une autre voiture. On n’ira pas beaucoup plus loin avec quatre roues sur les jantes.

Une déflagration les fit sursauter. La lave avait atteint la station essence et avait embrasé le carburant. Le nuage s’élevait dans le ciel. Ils ne pouvaient pas se permettre de s’arrêter maintenant.

La ville n’était pas bien grande et ils se retrouvèrent vite à la sortie. La route montait légèrement et les jantes patinèrent sur la cendre qui s’était déposée là.

Mais la terreur les quittait peu à peu. La ville avait joué le rôle de barrage et avait freiné l’avancée de la lave. Des incendies se déclaraient un peu partout, donnant au ciel une teinte irréelle de bronze incandescent, mais devant eux, le ciel s’éclaircissait et l’étau des massifs disparaissait pour laisser apparaître l’eau d’un loch.

La tension avait été si forte, la peur si intense, qu’ils mirent quelques minutes à se rendre compte qu’ils étaient enfin à l’abri. Ils roulèrent sans dire un mot pendant encore quelques kilomètres avant de comprendre que la voiture perdait en vitesse et que le bruit de ferraille se faisait encore plus intense. Quand la fumée s’échappa de l’avant, la voiture sembla ne plus répondre à l’accélérateur. O’Hagan se gara sur le bas-côté et tira le frein à main. Il sortit, ouvrit le capot et recula pour laisser s’échapper le nuage de vapeur. Puis il se pencha vers le moteur, disparut pendant ce qui parut une éternité à Mary. Elle sortit à son tour et s’étira. L’air était plus respirable ici. Derrière, la vision était apocalyptique mais l’éloignement lui donnait déjà une dimension irréelle… Elle avait l’impression de contempler une image médiévale de l’enfer, un chaos à peine imaginable, un cauchemar fantasque et terrifiant, presque fascinant. Elle s’en détourna avec difficulté et rejoignit O’Hagan.

— Alors ?

O’Hagan se releva et essuya son front qui perlait de sueur, le maculant d’une traînée noire de cambouis.

— Le moteur est mort. Elle n’ira pas plus loin…

Mary ne trouva rien à ajouter. Ils étaient seuls. La population locale devait avoir filé aussi loin que possible. La prochaine ville serait peut-être elle aussi désertée. Ils allaient devoir marcher. Et dans ce cas, ils n’atteindraient peut-être pas Coll avant la date fatidique. Ce n’était pas pour déplaire à Mary.

O’Hagan sembla lire dans ses pensées.

— On trouvera bien quelqu’un pour nous emmener là-bas à temps. Les secours doivent déjà sillonner la région. Ils doivent avoir des hélicoptères, ou bien l’armée, qui sait…

Mary sourit avec lassitude. Malgré tout ce qui venait de se passer, sa détermination n’avait pas faibli.

— On va devoir abandonner le superflu si on doit faire un bout de chemin à pied.

Ce fut à cet instant qu’il sembla se rappeler que Mary était blessée.

— Au fait, ta tête, ça va ?

Il s’approcha et entoura sa tête de ses deux mains d’un geste tendre et protecteur. Il approcha ses doigts du sang séché sur sa tempe sans oser la toucher. Mary lui sourit et le serra sur son cœur.

— Je vais bien, rassure-toi. Je vais bien. Tant que tu restes près de moi.

Berçant Mary dans ses bras, O’Hagan fixait du regard la ville en flammes en contrebas et il réalisa combien il tenait du miracle qu’ils se retrouvent là, à l’abri. Au loin, il ne percevait même plus les massifs perdus dans la fumée. Blackstone était bien capable de ça. C’était son œuvre, il n’en avait aucun doute. C’était le diable. C’était la bête. Comment pouvait-il bien espérer l’arrêter ? C’était du suicide. Et que se passera-t-il ensuite, lorsqu’il se sera sacrifié pour rien ? Que deviendra le monde après le retour de Blackstone ? Que deviendra Mary ? Il ferma les yeux et revit la brûlure en forme de main sur le flanc de Gwen. Il revit les mains brisées de son père. Il revit Ryan s’écrouler comme une poupée de chiffon, le craquement de ses os et ses hurlements résonnant encore à ses oreilles. C’en était trop. Il rouvrit les yeux et croisa le regard perplexe de Mary. Pouvait-il lui dire qu’il avait peur, elle qui le voyait comme un héros ? Pouvait-il lui dire qu’il avait envie de fuir, de reculer, de laisser le monde à son destin ? Que les autres affrontent Blackstone à leur tour ! Il n’avait jamais demandé à être l’héritier d’une destinée au poids si lourd à porter. Son image se refléta dans les yeux de Mary, mais ce ne fut pas lui qu’il vit, ce fut Gwen, la Gwen terrorisée de leur première rencontre. Terrorisée mais aussi consciente du fait qu’il ne servait à rien de fuir. Où qu’il aille, Blackstone pèserait toujours sur ses épaules, et le poids de cette culpabilité le tuerait à petit feu.

Si Mary perçut le changement de lumière dans ses yeux, elle n’en dit rien. Pourquoi était-ce si dur pour lui de lui parler, de se confier. Il venait à nouveau de dresser ce mur entre eux. Il la tenait dans ses bras, il se redressait. Il lui faisait comprendre que c’était lui l’homme, le héros, qu’il assumerait jusqu’au bout. Elle n’était pas dupe, mais elle commençait à croire qu’il ne se départirait jamais de son masque. Pourquoi était-il incapable de partager ce qu’il ressentait ? Est-ce que Gwen resterait entre eux quoiqu’il arrive ? Cette expectative lui porta un coup au cœur. Elle commençait à comprendre qu’un avenir commun était quelque chose d’inenvisageable. Alors, dans ce cas, pourquoi le suivre ? Parce qu’elle l’aimait. En cet instant, plus que tout, elle en était sûre. Elle l’aimait malgré tout, elle l’aimerait malgré lui, près de lui ou séparée de force. Son cœur n’en ferait qu’à sa tête.

O’Hagan se méprit sur les larmes qui perlaient au coin des yeux de Mary. Il crut que c’était l’effet du choc de ce qu’ils venaient de vivre, la réalisation tardive qu’ils venaient d’échapper de peu à une mort atroce et il s’enferma un peu plus dans le rôle du surhomme. Il se voulut rassurant, il n’augmenta que son désarroi. Elle s’écarta, déglutit avec difficulté et s’efforça de sourire sans laisser ses lèvres la trahir en tremblant.

— Si on doit marcher jusqu’à la prochaine ville, il faut qu’on fasse le tri de ce qu’on emporte avec nous. Je vais jeter un œil dans la voiture.

Il aurait voulu la retenir. Il avait envie de lui dire ce qu’il avait sur le cœur, mais elle s’était déjà détournée. Il se sentit seul. Plus seul que jamais. Il soupira et se tourna vers la route qui s’étendait devant eux, les mains sur les hanches. Ils étaient trop différents. Elle était trop fragile. Elle était trop jeune pour lui. Elle n’était peut-être pas son âme sœur. Son âme sœur, c’était Gwen… Ça avait toujours été elle, non ?

Le cœur lourd, il la rejoignit et l’aida à faire le choix de ce qui leur serait nécessaire. Bientôt, leurs sacs à dos furent chargés à craquer. O’Hagan aida Mary à endosser le sien avant de jeter le second sur ses épaules et sans dire un mot de plus, ils prirent la route, laissant derrière eux la carcasse fumante de la voiture d’Alex, marchant au beau milieu de la chaussée. S’ils devaient croiser un véhicule, ils le verraient de loin, ou du moins, ils l’entendraient dans ce silence irréel après le fracas qu’ils venaient de traverser.

Au bout de quelque temps, le soleil refit son apparition et la chaleur aussi bien que la distance finirent par les abrutir, si bien qu’ils ne pensèrent bientôt plus à toutes ces idées noires qui leur sapaient le moral. Leur esprit se vida et ils se concentrèrent sur le rythme de leur marche, sur l’asphalte qui défilait sous leurs pieds, sur le poids du sac à dos qui leur sciait les épaules au niveau des aisselles. Marchant côte à côte, ils n’échangèrent pas un mot, ou si peu. Juste le strict nécessaire. La sueur dégoulinait sur leur visage et le long de leur dos. Combien de temps ils marchèrent ainsi, ce fut difficile à dire. Ils s’arrêtèrent quelques minutes pour enlever un pull ou pour boire une gorgée d’eau. Au-delà de ces repères, le temps sembla perdre toute référence. Ils ne croisèrent pas âme qui vive, même aux abords du village de Laroch. Depuis plus d’un kilomètre, la route montait sérieusement, leur demandant un effort supplémentaire. Ils arrivèrent bientôt au sommet et ils aperçurent enfin une étendue d’eau plus vaste qu’ils localisèrent sur la carte comme le Loch Linnhe. Mais ce fut plutôt le spectacle de ce qui s’étendait sur ses berges qui les abasourdit. En contrebas, un amoncellement de voitures, d’objets rassemblés en hâte et une fourmilière humaine s’étendaient à perte de vue sur la droite en direction de Fort Williams et sur la gauche en direction d’Oban.

— C’est pas croyable !

— Un camp de réfugiés. On est sauvés.

Mary laissa s’échapper un sanglot d’épuisement et de soulagement. Elle n’en pouvait tout simplement plus. Et de bonheur, elle laissa s’échapper la pression des dernières heures. Quand O’Hagan voulut la prendre dans ses bras, elle s’avança sur la route, sécha ses larmes et afficha un sourire radieux.

— Il semble que le destin nous sourit à nouveau, inspecteur O’Hagan ! Qu’est-ce que tu attends ?

La vue des autres lui donna des ailes et elle se mit à courir. O’Hagan n’eut d’autre choix que de la suivre et ils atteignirent bientôt les premiers véhicules qui se révélèrent être des camions de l’armée. Deux militaires les virent arriver et s’avancèrent à leur rencontre.

— Bon, sang, Mike ! Y en a encore deux qui arrivent ! Vous allez bien ? Vous arrivez d’où ?

Mary et O’Hagan ralentirent et reprirent leur souffle. Mary posa son sac sur le sol avant de répondre.

— On… On arrive de Glencoe.

— Glencoe ? C’est l’enfer là-bas, il paraît ?

— C’est un euphémisme.

— Incroyable ! Qui aurait pu croire que cette chaîne montagneuse renfermait un volcan sur le point de se réveiller ? Personne n’a rien vu venir ! Heureusement, on croit avoir évacué tout le monde à temps… Enfin, on le croyait avant que vous n’arriviez. Vous avez croisé du monde ? Y a-t-il encore quelqu’un à envoyer chercher ?

— On n’a croisé personne. On croyait même qu’on devrait marcher jusqu’à Fort Williams avant de croiser quelqu’un.

— Vous avez besoin d’aide ? Vous voulez manger quelque chose ? Boire ?

— On a surtout besoin de trouver quelqu’un qui nous emmène jusqu’à Sanna Bay.

O’Hagan venait de parler pour la première fois et le soldat le regarda comme s’il avait perdu l’esprit.

— Pardon ?

— On doit absolument se rendre sur Coll avant demain soir. Si vous pouviez nous y emmener ou trouver quelqu’un qui pourrait nous prêter une voiture ? Ou bien nous rapprocher le plus possible ?

Le soldat jeta un regard gêné à son collègue, ne sachant trop quoi répondre.

— Heu… On peut toujours essayer de se renseigner…

— Ça serait génial. On est assez pressés.

— Très bien… Attendez là. Je vais voir mes supérieurs.

Les deux soldats s’éloignèrent, dubitatifs. L’un des deux jeta un regard vers Mary et secoua la tête. Il devait certainement se demander ce qu’une jolie fille comme elle faisait avec un allumé pareil.

O’Hagan fit mine de ne rien remarquer. Jeta son sac sur le sol et s’assit par terre en s’en servant comme dossier, laissant s’échapper un soupir de soulagement et d’aise. Mary vint s’asseoir à ses côtés et se reposa sur son épaule.

— Je n’en peux plus. Tout ça m’a tuée.

Mais son sourire contredisait ses paroles. Elle surprit le regard interrogateur d’O’Hagan.

— Quoi ?

— Je me demandais juste pourquoi tu souriais comme ça ?

— C’est ce camp. Regarde. Regarde ces gens. Et ces enfants, là. Ils jouent. Ils rient. Ils ont tout perdu là-bas à Glencoe, et pourtant, regarde-les.

O’Hagan ne comprenait pas bien où elle voulait en venir, puis il prit le temps d’observer. Et il vit. Il vit ce qu’elle voyait. La vie. La vie plus forte que tout. L’entraide, les attentions, les liens qui se créent, qui se resserrent, des familles qui ne se parlaient peut-être plus et qui se rapprochaient. Des voisins qui ne s’étaient peut-être jamais adressé la parole et qui se serraient les coudes. C’était ça aussi l’humanité. Et c’était à cause de cela que Blackstone échouerait. Oui, quoi qu’il fasse, Blackstone ne pourrait jamais détruire ça.

O’Hagan passa un bras autour des épaules de Mary et la serra contre lui. Elle leva la tête vers lui et l’embrassa, un baiser rapide mais tendre, puis un deuxième plus long. Puis elle reposa sa tête sur son épaule et ferma les yeux. Assis l’un contre l’autre, ils se laissèrent emplir des bruits du camp. Le brouhaha des dialogues renoués, indicibles comme autant des langages de cette tour de Babel frappée par la foudre mais toujours prête à se relever. Et les rires, les rires des enfants qui réchauffent les cœurs. Bercés, ils se laissèrent presque glisser dans un sommeil apaisé, mais une main sur l’épaule d’O’Hagan les tira de leur contemplation. Le soldat qui les avait accueillis était de retour, non plus en compagnie de son binôme, mais suivi d’une dame d’une cinquantaine d’années généreuses.

— Je vous présente Shioban Abernathy. Elle et son mari s’apprêtent à reprendre la route. Ils vont passer quelques jours chez son jeune frère à Glenfinnan. Il est pasteur là-bas et elle m’assure qu’ils auront de la place pour vous héberger.

O’Hagan et Mary voulurent se relever prestement mais leurs muscles refroidis les rappelèrent à l’ordre. Une fois debout, O’Hagan tendit la main à madame Abernathy qui la lui serra chaleureusement.

— Madame Abernathy, je ne sais pas comment vous remercier.

— Allons donc ! À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles ! Vous devrez juste vous serrer un peu à l’arrière de la camionnette, nous emmenons également ma jeune voisine et sa petite fille. Son mari travaille sur une plate-forme pétrolière au large d’Aberdeen. Elle n’a plus de nouvelles de lui depuis deux jours. Le monde est devenu fou.

— Nous ne vous embêterons pas très longtemps, une fois là-bas, si nous pouvons reprendre la route, nous le ferons dès que possible.

— Vous ne voyagerez pas de nuit, tout de même ? À cette heure, il sera déjà tard quand nous arriverons à Glenfinnan.

O’Hagan, qui ne voyait pas ce qu’elle voulait dire, regarda sa montre. Il était déjà cinq heures de l’après-midi. Ils avaient marché si longtemps ? Ou le temps était-il désaxé ? Mary en profita pour répondre à sa place.

— C’est avec grand plaisir que nous acceptons votre hospitalité, Madame Abernathy.

— Siobhan ! Appelez-moi Siobhan ! Nous terminons les préparatifs et je reviens vous chercher. En attendant, ce jeune soldat va vous donner de quoi vous requinquer un peu.

Elle s’éloigna avant même qu’O’Hagan ne puisse répliquer quoi que ce soit. Il se tourna vers Mary.

— On ne peut pas se permettre de rester à Glenfinnan ce soir.

— L’ultimatum est pour demain soir, Patrick. On aura tout le temps demain matin de trouver un bateau.

— Si quelqu’un accepte de nous emmener jusqu’à Coll.

— Rien ne nous dit qu’on en trouvera plus facilement ce soir. Surtout si on réveille la population locale en plein milieu de la nuit. On aura l’air de quoi ? Détends-toi un peu.

— Tu as raison.

Le soldat, n’osant pas les déranger, se racla le fond de la gorge.

— Si… si vous avez faim, il y a quelques vivres sous cette tente, là-bas. On vous servira aussi une boisson chaude.

— Merci… Merci pour tout ce que vous avez fait.

Le soldat opina, sourit à Mary et s’éloigna sans rien ajouter d’autre.

— J’ai rêvé ou il t’a souri ?

— Serais-tu jaloux ?

— Non, mais tu as vu comment il t’a souri !

Mary éclata de rire et se dirigea vers la tente. O’Hagan la suivit, s’indignant de l’audace du soldat.

Sous la tente régnait un joyeux tumulte. Une vingtaine de personnes s’affairait à préparer le repas du soir pour l’ensemble des réfugiés, militaires et civils mélangés. Çà et là, on échangeait quelques blagues bienvenues pour oublier l’horreur des heures précédentes. Demain, il serait toujours temps de se lamenter sur ce qu’ils avaient perdu. Ce soir, ils étaient toujours en vie et ils n’avaient pas l’intention de se laisser abattre. Une jeune fille les aperçut et les invita à s’asseoir à une longue table. Elle ne leur posa aucune question mais leur servit deux sandwiches et un café bien chaud, avant de les laisser pour continuer à préparer le repas des autres. Bercés par la douceur des lieux, le brouhaha des voix et le réconfort de la nourriture, ils se détendirent enfin. Mais la pause fut de courte durée, Siobhan Abernathy fit une entrée remarquée et vint leur annoncer qu’ils étaient enfin prêts à partir.

Elle les conduisit jusqu’à la voiture et présenta leurs compagnons de route. Son mari tout d’abord, Robert, et sa jeune voisine, une petite blonde maigrelette qui tenait dans ses bras une enfant qui ne devait pas avoir plus de deux ans. Elle-même ne devait pas avoir dépassé la vingtaine mais portait déjà le poids des ans sur son visage. Et pourtant, elle n’était pas beaucoup plus jeune que Mary, pensa-t-il comme cette révélation s’imposait à lui. Les deux jeunes filles pourtant si différentes partageaient quelque chose, toutes deux étaient presque assez jeunes pour être ses filles. Ou était-ce lui qui était trop vieux ?

On leur indiqua le véhicule ensuite. O’Hagan avait pensé qu’il s’agissait d’une de ces voitures surélevées à l’arrière avec deux rangées de sièges pour les passagers. Il fut surpris de constater que c’était plutôt une camionnette utilitaire de fleuriste avec le nom de Siobhan peint en lettres bleues sur fond blanc. Ils devraient donc s’asseoir à même le sol, tous les quatre, au milieu d’un foutoir sans nom d’objets divers que Siobhan et son mari avaient amassés en hâte avant de s’enfuir.

— Ça ne sera pas vraiment confortable, mais après tout, nous n’avons pas autant de route que cela ! Et puis… À la guerre comme à la guerre !

Son rire était communicatif et O’Hagan, Mary, la jeune femme et sa fille s’entassèrent à l’arrière. O’Hagan avait posé son sac entre ses genoux. Mary avait posé le sien à sa gauche et se reposait dessus. En face d’eux, la jeune fille semblait ne rien avoir emporté et serrait son bout de chou dans ses bras, apparemment son seul trésor. Elle ne leva à aucun moment les yeux vers eux. Elle semblait sur le point de s’écrouler d’épuisement à tout instant. La voiture s’ébranla. O’Hagan commença à sentir des crampes dans ses jambes recroquevillées. Il avait l’impression d’être une sardine en boîte. Il n’y avait aucune fenêtre et donc pas d’air.

Devant, Siobhan et son mari étaient séparés d’eux par une cloison qui montait à mi-hauteur. La partie supérieure consistait en une sorte de grillage épais qui laissait percevoir le conducteur, mais ne semblait pas laisser entrer l’oxygène. Pour couronner le tout, le moteur faisait un boucan d’enfer et les vibrations résonnaient dans tout leur corps, allant jusqu’à entrechoquer leurs dents. La voix haut perchée de Siobhan leur parvint.

— Vous êtes bien installés, là, derrière ?

Pouvaient-ils se permettre d’être difficiles ? Mary répondit.

— Tout va bien, merci !

— Bien ! Parce qu’il semble que nous n’ayons pas été les seuls à avoir cette idée ! On va mettre un moment avant d’arriver à destination !

O’Hagan n’en crut pas ses oreilles. Il se pencha en avant pour apercevoir la route au travers du grillage et vit que Siobhan n’exagérait pas. La voiture ralentit et s’arrêta. Devant eux, une file sans fin de voitures qui prenaient la direction de Fort Williams, et sur le côté, autant de véhicules cherchaient à s’intégrer dans le flot par tous les moyens, même de force si nécessaire. Siobhan avait raison. Ils n’étaient pas prêts d’arriver. O’Hagan pencha la tête en arrière et laissa s’échapper un juron entre ses dents.

— Et merde ! Je ne le crois pas !

Mary sourit et lui serra la main, lui lançant un regard lui intimant d’être patient.

— C’est drôle ! On se croirait un samedi dans un centre commercial !

O’Hagan eut du mal à garder son calme et dut faire appel à tout son self-control pour ne pas laisser percer une seule note de sarcasme lorsqu’il lui répondit.

— Très drôle, en effet !

Mary se mordit la joue pour ne pas éclater de rire.

Ils n’avaient pas le choix. Ils en prirent leur parti. La voiture avançait lentement, par à-coups, puis, peu à peu, les distances parcourues s’allongèrent. Ils ne roulaient pas trop vite mais ils atteignirent une vitesse de croisière qui les berça. Et vu le peu de conversation de leur co-passagère, ils finirent par glisser dans un sommeil léger, l’un dans les bras de l’autre.

Ils ne surent pas combien de temps ils dormirent mais furent réveillés par une soudaine bouffée d’air frais. La voiture était arrêtée et Siobhan leur avait ouvert la porte.

— Allons, les marmottes ! Il est temps de vous réveiller ! Nous sommes arrivés ! Je vous laisse vous détendre un peu les jambes, le temps de mettre mon frère au courant.

Ils laissèrent la jeune fille descendre en premier. Elle rattrapa Siobhan en lui demandant si la petite pouvait aller avec elle. Elle avait besoin d’être changée.

O’Hagan ne fit aucune remarque mais trouva étrange qu’une enfant de deux ans ne soit pas propre, mais après tout, que savait-il des enfants ? Tout ce qu’il savait, c’était qu’il comprenait enfin d’où venait cette odeur et il n’eut qu’une envie, sortir de cet endroit confiné qui empestait. Il eut tout le mal du monde à se redresser et à se tenir debout. Déplier son corps ankylosé semblait au-delà de ses forces. Il fit quelques pas et laissa s’échapper un grognement quand il força son dos à se déplier.

Le paysage qui se révéla alors devant ses yeux lui fit tout oublier, aussi bien son corps meurtri que ses soucis. Le soleil se couchait, baignant les environs d’une lumière tendre. Devant lui se tenait une petite église, seul édifice au milieu d’une nature magnifique, un Glenn encerclant un loch où les rayons du soleil se transformaient en or liquide. En contrebas, sur la berge, s’élevait une grande colonne, certainement un monument à la mémoire d’un événement quelconque. L’air était doux. Tout était si paisible.

Il sentit à peine les bras de Mary lui enserrer la taille. Elle se pressa contre lui. Elle semblait partager l’émotion qui l’avait assailli par surprise et ne dit rien pendant quelques minutes, puis elle se dressa sur la pointe des pieds et lui murmura à l’oreille.

— On s’attendrait presque à voir apparaître des fées voletant dans les derniers rayons du soleil. Bienvenue à Glenfinnan, mon chéri.

XXIII

L’air s’était à peine rafraîchi et le soleil venait de disparaître totalement derrière l’horizon. O’Hagan s’était éclipsé à la fin du repas, s’était réfugié derrière la petite église qui surplombait la vallée et s’était assis sur l’herbe, face au loch. Ce n’était pas qu’il n’appréciait pas la compagnie, Siobhan et toute sa famille étaient des gens attachants, généreux et humains. Il avait juste besoin d’un peu de solitude et il ne pouvait se lasser de la beauté des lieux. S’il avait la chance de choisir l’endroit où il viendrait finir ses jours, il avait la certitude que ce serait ici. Il inspira profondément. Un oiseau vola en rasant la surface de l’eau. Déjà les couleurs s’affadissaient. On avait l’impression que tout le paysage glissait lentement vers le monde des songes. Les sons s’étaient atténués, le vent n’était plus qu’un souffle léger. Quelques étoiles firent leur apparition.

« Ô temps, suspends ton vol. »

Il ne se souvenait plus où il avait entendu ça. Certainement un de ces poètes français que lisait Ellen. Elle adorait lire à haute voix les textes qui l’émouvaient. Elle avait l’habitude de débarquer dans leur chambre, toute excitée, déclamant quelques phrases et disparaissant aussi vite. Ellen… Il n’avait pas vraiment repensé à elle depuis l’année précédente. Il espérait tant qu’elle ait enfin trouvé le repos, débarrassée de l’emprise que Blackstone exerçait sur elle depuis son meurtre. Tout ça semblait si loin…

Il ferma les yeux et eut l’impression, ou n’était-ce qu’une illusion, de se sentir enfin en paix. C’était étrange d’être soulagé de cette constante angoisse qui lui enserrait le cœur. Tout le poids du passé ? Envolé. Les conséquences à venir ? Au diable. Il était bien. Tout simplement. Si simplement même qu’il trouva cela bizarre. La normalité n’était plus normale dans ce monde de fous dans lequel il avait glissé depuis que Gwen lui avait ouvert les yeux. Mais ce soir, ça n’avait plus aucune importance. Plus aucune.

Il n’entendit pas Mary arriver. Il la sentit juste s’asseoir derrière lui et l’enserrer dans ses bras. Il se laissa glisser en arrière, sans ouvrir les yeux et se reposa contre sa poitrine, son souffle caressant ses cheveux. Elle déposa un baiser au sommet de sa tête.

— Vaisselle terminée, mission accomplie. J’ai réussi à m’éloigner quand ils ont commencé à partager leurs souvenirs familiaux. Ils ont l’air partis pour que ça dure un bon moment… Hum. Quel est ce parfum inspecteur ? Vous sentez terriblement bon.

— Je vais être obligé de me confesser, je l’ai volé au pasteur en sortant de la douche.

— La confession, c’est pour les Catholiques, inspecteur. Mais faute avouée, faute à moitié pardonnée.

— Je suis Catholique, mam’zelle. Que devrais-je faire pour me faire totalement pardonner ?

Il avait ouvert les yeux. Elle se tenait penchée vers lui, les cheveux tombant de chaque côté de son visage. Elle était si belle. Il lui sourit d’un air canaille. Elle comprit où il voulait en venir.

— Eh bien, techniquement, c’est auprès du pasteur que tu devrais te faire pardonner. Tu fais ce que tu veux, je ne te jugerai pas.

Il éclata de rire, se releva juste assez pour la faire basculer en avant et ce fut elle qui se retrouva dans ses bras.

— J’avais d’autres idées en tête.

— Je n’en doute pas.

Il l’embrassa tendrement. Elle lui répondit tout d’abord, puis le repoussa gentiment. O’Hagan s’aperçut de la gravité de ses yeux.

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, Patrick.

— Pourquoi ?

— Parce que ce que je ressens, tu ne pourras pas le ressentir tant que tu seras hanté par tous ces fantômes. Un jour tu penses être assez fort pour les combattre et l’instant d’après, tu me repousses. Je sais que tu cherches à me protéger. Mais je n’ai pas envie que tu me protèges de toi. Tu ne fais que m’éloigner. Et ça fait mal.

Le sourire avait déserté O’Hagan et son visage s’était fermé. Il savait qu’elle avait raison mais il n’avait pas envie d’aborder le sujet. Pas ce soir en tout cas.

— Qu’est-ce que tu racontes ? C’est ridicule.

Il se leva et s’éloigna de quelques pas, comme si l’éloignement allait le mettre à l’abri.

— C’est peut-être ridicule, mais c’est pourtant ce que tu fais, juste à l’instant.

— Écoute, Gwen…

— Mary… Moi, c’est Mary.

O’Hagan avait envie de se frapper pour sa stupidité. Elle avait baissé la tête et l’obscurité l’empêchait de voir son visage. Encore quelques minutes et il ferait totalement nuit. La lune se levait au-delà des montagnes derrière eux, projetant de longues ombres fantasmagoriques. Mais pas la peine de voir le visage de Mary pour comprendre qu’il l’avait encore une fois blessée. Il n’avait pas su la protéger de Gwen lorsqu’elle l’avait attaquée dans la chambre. Il l’avait soupçonnée d’être Janus. Il avait failli l’étrangler. Elle avait failli se faire tuer dans l’explosion de la maison de MacPherson. Combien d’épreuves faudrait-elle encore qu’elle subisse pour qu’il arrête de la torturer ainsi ? Pourquoi n’arrivait-il pas à faire un choix ? Pourquoi ne cessait-il pas de la rejeter alors qu’il n’avait qu’une envie, la serrer dans ses bras ? Gwen… Ellen… Ce n’était qu’une excuse. Au diable le passé ! Glenfinnan était son havre de paix. Il devait être celui de Mary aussi. Ce soir, il n’y avait qu’elle et lui. Le reste du monde pourrait bien attendre.

Il s’approcha et s’assit à côté d’elle, son épaule frôlant la sienne. Elle tremblait.

— Je suis con.

Elle ne répondit pas. C’était à lui de faire l’effort de se dévoiler.

— Je… je pourrais te sortir mille excuses, Mary, mais ça ne cacherait pas la vérité. La vérité, c’est que je suis mort de trouille. Pourquoi ? Je ne le sais pas moi-même. Parfois, je me dis, comme toi, que ce sont les fantômes de Gwen et Ellen. D’autres fois, je me dis que c’est parce que je suis trop vieux pour toi, ou alors que tu étais trop proche de mon père pour que ce soit bien sain. Ou bien encore, je me dis que ce n’est pas juste pour Alex qui nous attend désespérément sur Coll. Mais tu veux savoir la vérité ? La vérité c’est que tout ça c’est des conneries. C’est des conneries, oui… En fait, je suis mort de trouille parce que… je me retrouve comme un ado qui a peur que ce qu’il désire lui échappe, Mary… À mon âge ! Si ce n’est pas con, ça !

Elle ne bougea toujours pas mais elle ne tremblait plus. Elle l’écoutait en retenant son souffle.

— Je ne sais plus où j’en suis. Depuis que je te connais, j’ai l’impression de ne plus me maîtriser et cette sensation me fait peur. Il serait plus facile pour moi que tu décides de faire demi-tour, de t’éloigner. J’ai parfois envie de me montrer comme un immonde salaud pour que tu t’enfuies loin de moi, mais l’idée de te faire encore plus de peine… c’est une idée que je n’arrive pas à supporter.

Il voulut la forcer à le regarder mais elle résista.

— Je sais que si je te demande du temps, ça te fera du mal. Je sais que tu voudrais entendre que tout est aussi clair dans ma tête que cela l’est dans la tienne. C’est une déclaration que je ne peux pas te faire. Je ne peux pas te promettre que demain, ce sera nous deux pour toujours. Demain, je ne sais pas si je serai encore en vie. Mais il y a une chose que je peux te jurer, Mary… Je t’aime. Je t’aime depuis le premier regard que j’ai posé sur toi.

Cette fois-ci, elle leva la tête et rencontra son regard qu’elle soutint un long moment, comme si elle voulait mettre à l’épreuve sa sincérité. Puis ses yeux se posèrent sur ses lèvres et elle y déposa un baiser frémissant. Il l’enserra dans ses bras et pressa ses lèvres plus fortement. La lune brillait maintenant au-dessus de leurs têtes et ses rayons d’argent baignaient le lac d’une lueur irréelle. Des grillons avaient entonné leur sérénade et des lucioles voletaient à l’orée des bois. La scène était si parfaite, qu’O’Hagan était persuadé qu’il allait se réveiller, découvrir qu’il n’avait fait qu’imaginer tout ça, que tout comme Gwen, elle allait s’évanouir dans la nuit et qu’il se retrouverait les bras vides et le cœur lourd de chagrin.

Mais elle ne s’évanouit pas. Elle s’écarta juste un peu, une main caressant sa joue avec douceur. Ses yeux semblables à deux perles d’onyx luisaient dans l’obscurité.

— Je ne veux pas de promesses, Patrick. Ce que tu viens de me dire… Ce que tu viens de me confier… Tu crois peut-être que tout est clair dans mon esprit ? Tu viens d’ouvrir la porte et tu as dévoilé un morceau de ton cœur. C’est la seule chose que j’attendais de toi. Maintenant que cette porte est ouverte, surtout ne la referme jamais ! Car moi aussi je t’aime et c’est plus fort que moi… C’est plus fort que toi… C’est plus fort que tout.

Elle se blottit contre lui et il lui répondit avec bonheur. Il leva la tête vers le ciel. L’immensité de l’univers les contemplait, la lumière du passé, peut-être disparue depuis des centaines de milliers d’années. Une étoile filante passa au-dessus de leur tête. Il fit un vœu. C’était peut-être de la superstition, mais savait-on jamais ? Il en perçut une autre du coin de l’œil, et il pensa aux sept météorites qui s’étaient écrasées pour former la silhouette du dragon. Une troisième ne se fit pas attendre. Il pensait pourtant que ce qu’on appelait la nuit des étoiles filantes se déroulait au début du mois. Ou bien était-ce pendant le mois tout entier ?

— Fais un vœu.

— Quoi ?

— Fais un vœu, il y a plein d’étoiles filantes ce soir. Le ciel est dégagé. Regarde, c’est magnifique.

Mary leva la tête et son sourire s’agrandit, comme celui d’un enfant devant la vitrine d’un magasin de jouets.

— Que c’est beau ! Je n’en ai jamais vu autant !

— Moi non plus, regarde là-bas !

— C’est presque aussi beau qu’un feu d’artifice.

— Tu as fait un vœu ?

— Et toi ?

— J’en ai déjà fait une dizaine.

Mary sourit et se blottit à nouveau contre lui pour profiter du spectacle.

— Et c’était quoi ?

— Ah, un vœu ça ne se partage pas, sinon, ça ne se réalise pas.

Ils regardèrent le ciel un instant en silence, s’émerveillant du spectacle de la nature.

— Il y en a beaucoup quand même.

Ça ne devait être qu’une constatation mais O’Hagan perçut la tension dans la voix de Mary.

— C’est vrai…

Certaines d’entre elles semblaient grossir au moment de leur entrée dans l’atmosphère et de petits flashs illuminaient un instant l’encre du ciel avec un sifflement strident. À l’inverse, il semblait que tous les bruits de la nuit s’étaient tus.

— Patrick… Ce n’est pas normal.

— Tu ne penses tout de même pas que…

— Il y en a trop… Il y en a beaucoup trop.

Elle fouilla sa poche et sortit un papier froissé et plié en quatre. Elle le déplia avec nervosité et tenta de le lire à la lueur de la lune.

—Je ne vois rien, tu n’aurais pas un briquet ?

Il n’eut même pas le temps de répondre qu’un météore entra dans l’atmosphère, beaucoup plus près cette fois et l’éclair fut suffisant pour qu’elle y lise ce qu’elle voulait vérifier.

— Mon Dieu… C’est la troisième trompette. Il faut aller nous abriter !

— La troisième trompette ?

— Le troisième ange sonna de la trompette. Et il tomba du ciel une grande étoile ardente comme un flambeau ; et elle tomba sur le tiers des fleuves et sur les sources des eaux. Le troisième cataclysme doit venir du ciel, Patrick !

Et comme pour illustrer ses paroles, un météore vint s’écraser avec fracas à l’extrémité du loch, soulevant d’immenses gerbes d’eau dans un bruit de tonnerre. Des cris s’élevèrent derrière eux. O’Hagan se retourna pour voir arriver Siobhan et les autres, complètement affolés.

— Mon Dieu ! Qu’est-ce que c’était que ça ? Ils disent à la radio que le ciel nous tombe sur la tête ? ! Qu’est-ce que c’était ?

— C’est une pluie de météorites, Siobhan. Nous ne devrions pas rester à l’extérieur.

Tout le monde fut surpris lorsque la météorite suivante s’écrasa en pleine forêt, à quelques kilomètres sur la droite. Le début d’un foyer d’incendie rougeoya à l’endroit de l’impact.

— C’est la fin, du monde ! Seigneur ! Cette grêle, puis ce volcan… Et maintenant ça !

Siobhan se retourna vers son pasteur de frère.

— Que devons-nous faire ?

Le jeune homme, hébété, ne trouva tout d’abord rien à dire. Puis il sembla se ressaisir lorsqu’un nouveau météore siffla au-dessus de leurs têtes.

— L’église ! Allons tous nous abriter dans l’église ! Nous serons épargnés là-bas !

O’Hagan aurait bien voulu partager sa certitude, mais l’église était un bâtiment comme un autre. Elle les protégerait assez. Tant que Blackstone n’avait pas décidé le contraire.

Au loin, la forêt s’était embrasée et des flammes s’élevaient maintenant à la hauteur des cimes. O’Hagan attrapa Mary par la main et ils suivirent toute la petite famille jusqu’à l’église. Mais avant de passer le porche, Siobhan s’immobilisa si brusquement que O’Hagan faillit lui rentrer dedans.

— Sarah !

Sarah ? Qui était Sarah ? Siobhan vit qu’il ne la comprenait pas.

— Sarah ! Sarah ma jeune voisine ! Elle est partie se coucher avec la petite Emma qui ne tenait plus debout. On ne peut pas les laisser toutes seules. Elles vont être terrorisées !

O’Hagan jeta un œil vers la maison qui se trouvait à plus de deux cents mètres de là. Ce n’était pas si loin mais les météores sifflaient maintenant avec la régularité d’un tir de shrapnel. Mary sembla lire dans son esprit et chuchota.

— Patrick ! C’est de la folie ! Elles sont tout aussi bien à l’abri là où elles sont !

Siobhan l’implora du regard. Le choc des météores s’écrasant faisait autant de boucan qu’une bombe. Pour peu, ils se seraient crus au milieu d’une guerre de tranchées.

— …

— Quoi ? Je n’ai pas entendu ! L’explosion a masqué ta voix !

— J’y vais ! Je vais les chercher ! Réfugiez-vous à l’intérieur, j’arrive !

Mary tendit la main pour le retenir mais ne rencontra que le vide. Il était déjà parti. Elle se retourna vers Siobhan, les yeux lançant des éclairs de fureur.

— Vous êtes folle de lui demander ça ? ! Vous allez le faire tuer !

— N’ayez pas peur, ma douce ! Il réussira ! Nous allons prier pour qu’il ne leur arrive rien !

Mary eut envie de la gifler. Comme si ses prières allaient être suffisantes pour écarter des rochers de plusieurs tonnes tombant du ciel !

Elle sentit un bras se poser sur le sien. Elle voulut réagir avec un mouvement d’humeur puis se rendit compte qu’il s’agissait du pasteur.

— Venez… Vous ne lui serez d’aucune utilité si vous restez sous le porche avec tous les dangers que cela implique. Si vous ne vous mettez pas à l’abri pour vous-même, faites-le au moins pour lui… Il serait mort d’inquiétude de vous savoir en péril.

Mary ne sut que lui répondre. Et jeta un dernier regard vers la maison. O’Hagan avait déjà disparu à l’intérieur. Il ne tarderait pas à ressortir. Il avait raison. Ils avaient tous raison. Elle se laissa entraîner à l’intérieur sans plus de résistance. L’église plongée dans l’obscurité la fit frissonner. Les éclairs illuminaient tour à tour les bancs fraîchement encaustiqués, l’autel au centre duquel trônait une humble croix de bois… Derrière eux, la rosace projetait des ombres inquiétantes sur l’assemblée et l’on pouvait apercevoir le ballet des météorites qui s’intensifiait. Le pasteur et Siobhan s’affairaient à allumer quelques bougies. Peu à peu, la pièce se fit un peu moins menaçante, comme si la douce lumière des chandelles les enveloppait dans un cocon de protection. Robert, le mari de Siobhan s’était assis docilement au premier rang et les mains jointes, il priait. Siobhan vint le rejoindre, s’installa à ses côtés et prit sa main dans la sienne. Ils échangèrent un tendre regard de complicité qui serra le cœur de Mary. Aurait-elle la chance, elle aussi de connaître cette harmonie qui n’existe qu’après des années passées ensemble ? Mais que faisait donc Patrick ? C’était long, bien trop long. Il se passait quelque chose. Elle tournait en rond comme un lion en cage. Elle n’avait qu’une envie, se précipiter à l’extérieur pour voir s’il arrivait enfin.

Elle sursauta quand elle fut bloquée dans sa course par un obstacle qui s’était glissé devant elle sans qu’elle s’en aperçoive. Elle rencontra le regard du pasteur et eut l’impression de le voir pour la première fois. Il était effectivement très jeune, à peine plus âgé qu’elle. Une mèche brune un peu trop longue sur son front retombait sur le côté comme les surfeurs et lui donnait un côté encore plus juvénile qu’il tentait d’équilibrer avec un bouc parfaitement entretenu. Elle l’avait trouvé plutôt effacé, insipide par rapport à sa flamboyante sœur, mais ici, au milieu de son église, il semblait habité d’une plus grande confiance. Il s’était posté devant elle et il n’en bougerait pas. Il posa une main sur son bras et ses yeux d’un bleu intense plongèrent dans les siens comme s’il cherchait à l’hypnotiser.

— Il ira bien. Asseyez-vous près de moi, nous allons prier.

— Je… Je ne sais pas… Je n’ai jamais…

— Il y a un début à tout.

Il l’entraîna à sa suite et ils s’installèrent à quelques mètres de Siobhan et de son mari. Il tenait toujours sa main et la força à se tenir immobile à ses côtés. Puis il ferma les yeux et pencha doucement la tête en signe d’humilité ou de recueillement profond. Sa respiration se fit plus lente et son visage se détendit. Mary le regarda, étonnée de le voir trouver la sérénité aussi facilement. Elle l’envia et promena son regard autour d’elle. L’église était simplement agencée. Rien d’ostentatoire. Rien que de la pierre et du bois. Peu à peu, elle sentit que son corps se détendait et inconsciemment, sa respiration avait adopté le rythme de celle du pasteur. Il sembla le ressentir et sourit tout en gardant les yeux fermés. Il serra sa main plus fort et Mary ferma les yeux elle aussi.

— Je… Je… Je ne connais pas les mots…, chuchota-t-elle.

— Les mots sont inutiles quand on ouvre son cœur.

Le calme la gagnant, elle se concentra sur les battements de son cœur qui ralentit encore. Elle sentit alors une douce chaleur l’envahir et une tendre lumière perça derrière ses paupières. Elle ne s’était pas sentie aussi bien depuis fort longtemps. Elle se sentit parcourue par de petites décharges électriques qui semblaient se concentrer au niveau de son ventre. Elle soupira, laissant s’échapper la tension accumulée et se laissa glisser dans ce sentiment étrange de félicité.

Mais une déflagration énorme la tira de son état de retraite intérieure. Cette fois, la météorite était tombée bien trop près. Elle vit que le pasteur partageait son inquiétude et tenta de se lever pour aller voir. Il la retint. Elle l’implora du regard. Il ne céda pas.

— Je vous en prie…

Il fit non de la tête et ne détacha pas ses yeux des siens, comme si le lien qui soutenait leurs regards était plus fort que sa main retenant la sienne.

Le bruit à l’extérieur semblait avoir retrouvé son intensité. La paix fragile avait été brisée.

Ce fut à ce moment que la lourde porte de bois grinça sur ses gonds, laissant apparaître la frêle silhouette de la jeune fille, suivie d’O’Hagan qui tenait l’enfant dans ses bras. Le cœur de Mary ne fit qu’un bond.

— Patrick !

Elle voulut se précipiter vers lui mais se rendit compte que sa main était encore prisonnière de celle du pasteur. Elle se retourna vers lui, les yeux emplis d’étonnement. Il hésita un instant. Un instant trop long peut-être, puis lâcha son emprise.

Elle courut alors le rejoindre. Siobhan et Robert s’étaient levés pour accueillir la jeune fille et son enfant qui semblaient avoir été ébranlées par l’aventure. O’Hagan rendit la petite à sa mère. Elle s’était agrippée si fort à son cou qu’ils durent écarter ses petits bras pour qu’elle le lâche enfin et se réfugie dans les bras de sa mère.

Mary en profita pour prendre sa place.

— Tu vas bien ? Tu n’as rien ?

— Je vais bien. Nous allons tous bien. Sarah a eu un moment de panique mais ensuite, elle a fait preuve d’un grand courage, n’est-ce pas, Sarah ?

Sarah rougit et baissa la tête, opinant légèrement. Siobhan avait posé deux bras protecteurs autour d’elle. Elle reporta son attention sur O’Hagan.

— Et cette dernière explosion ? Ce n’est pas tombé loin ?

— Une météorite est tombée à quelques centaines de mètres en contrebas. Je crois qu’elle a touché le viaduc de la voie ferrée, c’est pour cela que ça a fait autant de bruit.

— Seigneur, ça ne se terminera donc jamais ?

— Le Seigneur n’a rien à voir avec ça, Siobhan.

Le regard d’O’Hagan croisa celui du pasteur qui acquiesça en silence.

— Mais alors, qu’est-ce qu’il se passe ? Ne me dites pas que ça a un rapport avec le réchauffement de la planète ? Ce n’est pas un ouragan ni une inondation ! C’est la terre qui crache du feu et le ciel qui nous tombe sur la tête !

Elle se tourna vers son frère.

— C’est la fin du monde ?

Il sembla hésiter, puis se résolut, gravement.

— C’est plus que ça, Siobhan… C’est l’Apocalypse. C’est la troisième trompette.

Il soutint le regard d’O’Hagan. Il savait qu’ils savaient. Siobhan le regarda, à la fois perplexe et les yeux emplis d’horreur.

— L’Apocalypse ?

Personne ne daigna lui répondre. Il s’approcha d’O’Hagan et lâcha le mot.

— Breachacha Castle…

O’Hagan sursauta. Il ne connaissait pas le nom mais savait que c’était là. Le pasteur vit qu’il avait fait mouche et continua.

— Les serviteurs de Saint Jean, c’est ça ? Je peux voir votre poignet ?

— Et pourquoi ? Que pensez-vous y trouver ?

— Un tatouage ? Un dragon si je ne me trompe pas.

O’Hagan se trouva un instant sans voix.

— Comment ?

— Je suis le pasteur de Glenfinnan. Ma formation s’est terminée sur une petite île, soi-disant pour l’isolement. Une petite île dont le château a appartenu pendant de longues années au clan McLean. Les serviteurs de Saint Jean. Si maintenant le château est censé avoir été transformé en lieu d’accueil social, il est tenu par des religieux… Par nous, qui attendons en tremblant depuis près de deux millénaires que les prédictions de Saint Jean se réalisent. Saint Jean est bien venu jusqu’ici. Il est venu jusqu’à Coll. Il a traqué le démon et le démon est venu se réfugier en Écosse. L’apôtre s’est réfugié sur une petite île car cette île était protégée par son nom celte… Coll… Le noisetier qui protège des énergies nocives. Il a prédit la fin des temps. Il a prédit la venue du fils du Dragon. Et je lis dans votre regard que je ne vous apprends rien.

Le silence d’O’Hagan confirma ses doutes.

— Alors c’est bien vrai… Le moment est arrivé.

— Nous devons rejoindre Coll au plus vite, mais nous n’avons aucun moyen direct. On nous a dit que les ferries étaient immobilisés, tout comme les avions ou les hélicoptères. Je pense qu’après ce qui est en train de se dérouler, nous aurons encore moins de chance d’en trouver.

Siobhan qui avait gardé le silence jusqu’ici, intervint d’une voix stridente.

— Vous voulez dire que c’est vraiment la fin du monde ? Nous allons tous mourir ce soir ?

Le pasteur se retourna patiemment vers sa sœur.

— Nous ne mourrons pas ce soir, Siobhan. Nous ne mourrons pas, parce que cet homme ne doit pas mourir. Il ne mourra pas tant qu’il n’aura pas accompli sa destinée. Il doit se rendre sur Coll et affronter la bête.

Siobhan regarda O’Hagan avec effarement.

— La bête ?

— Blackstone.

La voix du pasteur résonna dans l’église et se répercuta de mur en mur. Un vent glacial s’engouffra et souffla toutes les bougies, les plongeant dans l’obscurité totale. Les filles laissèrent s’échapper des petits cris de panique. Puis tout fut plongé dans un étrange silence. Un silence irréel. Il leur fallut quelques minutes pour se rendre compte que le silence était total, même à l’extérieur. La pluie de météorites s’était arrêtée. La troisième trompette avait cessé de sonner.

O’Hagan sembla hésiter avant de rompre ce silence presque religieux.

— Je… je crois que nous avons pas mal de choses à nous dire.

— Et peu de temps, j’en conviens… Siobhan, si tu ramenais tout le monde à la maison pour voir quels sont les dégâts ?

Mary qui sentait qu’on cherchait à l’exclure, intervint.

— Il est hors de question que cette conversation se passe sans moi.

Le pasteur lui sourit d’une manière si franche que cela la désarçonna.

— Loin de moi l’idée de vous cacher des choses, Mary. Nous serons mieux à l’arrière.

Il leur indiqua une porte au fond de l’église et les laissa partir devant tandis qu’il raccompagnait sa famille, Sarah et Emma dehors. À l’extérieur régnait un calme étrange. De la fumée semblait sortir du sol, le silence était total, comme si la terre retenait son souffle de peur de découvrir l’étendue des dommages. Siobhan se retourna vers son frère.

— John… C’est quoi toutes ces histoires ? Je ne t’ai jamais vu comme ça ? Tu crois vraiment à ce que tu viens de dire ? C’est vraiment l’Apocalypse ?

— Siobhan, tu n’as aucun souci à te faire. L’Apocalypse, ça veut dire Révélation. Il s’est passé des choses dont peu de personnes ont conscience. Il se passera également des choses terribles dans les jours à venir. Mais nous n’avons rien à craindre. Tu n’as rien à craindre. Il est là.

— Mais… Tu veux dire ?

Il posa un doigt sur les lèvres de sa sœur aînée.

— Je crois que ton mari va avoir besoin de toi, il est très pâle. Sarah et Emma aussi. Je suis sûr qu’un de tes thés miracles leur fera le plus grand bien. Nous ne serons pas longs.

— Et ensuite, tu me raconteras ?

Il sourit, mais ne répondit pas. Il referma la porte sur elle et s’appuya contre les panneaux un instant. Il ferma les yeux et inspira profondément. Il se redressa et leva une main devant son visage. Elle tremblait. Il serra le poing pour se maîtriser et jeta un regard vers la porte au fond. C’était le premier pas qui coûtait, le premier pas le plus difficile.

Il eut à peine le temps d’entrer que Mary et O’Hagan se précipitèrent vers lui. Mais son visage avait eu le temps de se recomposer et il affichait une assurance apaisante qui fit taire toute question avant qu’il ne parle en premier.

— Venez, asseyez-vous à cette table. Je ne vous cacherai pas que ce qui se passe en ce moment me surprend moi-même. Je n’y aurais pas cru si je n’avais pas eu la visite de William McLean, il y a de ça quelques mois.

— Vous avez eu la visite du professeur ?

Il s’installa face à eux et porta son attention sur Mary.

— C’est exact. Il savait tant de choses. Des choses que seul un membre des Serviteurs était censé savoir.

— Quel rapport entre votre clergé et les Serviteurs de Saint Jean ?

Il tourna la tête vers O’Hagan cette fois.

— Mon clergé, comme vous le dites, est complexe. Les dissidences sont nombreuses, mais nous n’avons qu’un seul but depuis que le monde est monde, préserver les hommes du mal, quelle que soit sa forme.

— Vous… vous êtes si jeune, comment pouvez-vous être au courant de tout ça ?

— Au séminaire, j’ai fait la connaissance d’un homme extraordinaire. Il avait passé cinquante années de sa vie sur l’île de Coll. Il a su lire en moi. Il m’a dit que j’étais prêt. Qu’il fallait quelqu’un pour reprendre le flambeau. Il a usé de son influence pour me faire envoyer à Breachacha Castle. J’y ai passé deux ans avant que l’on m’envoie ici, seulement quelques semaines après sa mort. Tout ce qu’il savait, je le sais maintenant. Il m’a dit que c’était mon nom qui l’avait décidé. La devise de notre famille est in Christo salus… Notre salut est dans le Christ. Si ce n’est pas un nom prédestiné, ça !

O’Hagan qui ne tenait plus en place se leva en faisant grincer sa chaise.

— Vous voulez dire que cet homme vous a tout raconté ? Blackstone ? L’Ordre du Dragon ? Les McLean et les MacPherson ? L’Apocalypse de Saint Jean ? Tout ?

— Tout. Enfin tout ce qui est histoire et théorie… Le reste, c’est votre père qui me l’a raconté.

O’Hagan se figea.

— Parce que ça aussi, vous savez ?

Le pasteur fouilla dans sa poche intérieure pour en sortir son portefeuille. Il l’ouvrit et posa deux photos sur la table. Une d’O’Hagan et une de Mary.

— Il m’a donné ces photos et il m’a dit que vous viendriez me retrouver un jour tous les deux.

Ils en eurent le souffle coupé. O’Hagan dut se rasseoir.

—Vous… vous voulez dire qu’il… il savait qu’on viendrait ? Qu’on viendrait chez vous ? Parmi les milliers de possibilités, il savait qu’on se retrouverait chez… vous ?

— Les voix du seigneur sont…

— Épargnez-moi votre laïus ! C’est un peu fort, non ? !

— Votre père avait décrypté le message de Saint Jean. Je veux dire, totalement ! Ces tablettes trouvées dans les Trossachs l’y ont aidé. Il savait comment les choses allaient se dérouler. Il avait même prédit sa propre mort… Et la trahison de votre sœur.

O’Hagan avait la tête qui tournait. Il regarda Mary mais il lut sur son visage la même incompréhension. Encore une fois, il se rendait compte qu’il n’avait jamais eu aucun choix, aucun libre arbitre. Il était prévu que ce volcan entre en éruption, que leur voiture les lâche à Glencoe. Il était prévu que sur les milliers de réfugiés, il tombe sur la seule femme dont le frère était dans le secret des serviteurs de Saint Jean.

— Vous qui semblez tout savoir, comment tout ça va se terminer ?

— Je n’en sais rien. Seul le professeur savait. Le secret était dans les tablettes.

— Mais elles ont toutes été détruites.

— Toutes sauf une !

Mary s’était levée, le visage illuminé. O’Hagan ne comprenait pas ce qu’il lui prenait.

— La tablette ! La tablette dérobée qui a coûté la vie à Jack ! La tablette qu’on a retrouvée chez Rattray !

Les yeux d’O’Hagan s’agrandirent. Bon sang, elle avait raison.

— Elle est dans mon sac à la maison. Si je cours la chercher, vous sauriez la déchiffrer ?

— Je… je ne sais pas, ce n’est pas si simple… Je n’en ai jamais vu, tout ce que je sais, c’est ce que le professeur a bien voulu me confier.

— S’il vous plaît.

Mary se pencha vers lui, les yeux fiévreux d’attente. Le pasteur soutint son regard, sans trahir la moindre émotion, sauf que cet échange dura un peu trop longtemps au goût d’O’Hagan.

— Très bien, je peux toujours essayer, qu’est-ce que ça nous coûte ?

Mary partit presque immédiatement, laissant les deux hommes seuls dans un silence gêné.

— Il vous a dit qu’elle viendrait aussi ?

Le pasteur sursauta. Il venait de se laisser surprendre, les yeux fixés dans le vide de la porte par laquelle Mary venait de disparaître.

— Pardon ?

— Le professeur… Il vous a donné la photo de Mary… Il savait qu’elle viendrait avec moi ?

— Il m’a dit qu’elle serait votre renaissance. Votre seconde chance.

Le silence s’installa à nouveau.

— Vous… vous l’aimez ?

— Pourquoi cette question ?

O’Hagan avait répondu un poil trop agressif, mais il était trop tard pour se reprendre.

— Je veux dire… Elle, elle vous aime, c’est évident… Le professeur insistait sur le fait que votre unité vous sauverait.

O’Hagan relâcha un peu la tension qui lui sciait les épaules.

— Je n’ai pas envie de la perdre.

— Ce n’est pas ce que je vous ai demandé.

O’Hagan ne répondit pas. Ce gosse avait de l’insolence dans le regard, tout pasteur qu’il fût, et il n’aimait pas la façon dont il observait tous les faits et gestes de Mary. Pas assez chrétien à son goût. Trop de soufre dans ce qu’il savait. O’Hagan éclata de rire.

— Je vous fais rire ?

— C’est juste que vous me rappelez quelqu’un.

— Est-ce que c’est plutôt flatteur ?

— C’était un ami… C’était mon ami.

— C’était ?

— Il est mort l’année dernière… Le pasteur Seamus Mackay… Il adorait le rock…

Il n’ajouta rien de plus, comme si cela devait expliquer beaucoup de choses. Il n’avait pas le cœur d’avouer que Seamus avait trouvé la mort juste après avoir découvert qu’il était un des rejetons de Blackstone. Un de ses trois héritiers en chair et en os dont il avait besoin pour appuyer sa résurrection. Un pasteur… Le fils du démon… Quelle ironie ! Il s’était sacrifié pour leur laisser une chance de le battre. Sa voix se brisa lorsqu’il ajouta :

— Je l’aimais beaucoup.

— Je devrais m’en sentir flatté.

— Je n’en sais rien encore.

Mary les libéra de leur malaise en resurgissant avec la tablette dans les mains, essoufflée et échevelée. Elle la posa lourdement sur la table devant le pasteur et se redressa, les mains sur les hanches, recherchant son souffle, attendant qu’il fasse un miracle, ou au pire, un numéro de cirque. Le pasteur saisit la tablette et promena ses doigts sur les contours du dragon, puis il s’attarda sur les écritures. Mary n’y tenant plus, se pencha au-dessus de son épaule et lui indiqua la première ligne.

— Ce qui est déroutant, c’est la multiplication des symboles d’origines différentes. Au départ, le professeur et moi pensions que c’était une sorte de pierre de Rosette destinée aux différents peuples qui ont occupé l’Écosse. Ici, on reconnaît les symboles Pictes du serpent soleil, là, il y a quelques lettres Oghamiques et encore ici quelques lettres cunéiformes, mais si on traduit littéralement, ça ne veut rien dire. Je suis surprise que le professeur ne m’ait pas dit qu’il avait percé le code. Vous savez combien de temps on a passé là-dessus ? Et encore ! Ce n’en était qu’une ! Il avait vu les tablettes de l’île de Skye également…

Mary semblait électrifiée. Elle était de nouveau en terrain connu, un terrain rassurant qu’elle maîtrisait. Le pasteur semblait totalement absorbé par ce qu’il avait sous les yeux.

— Ce n’est pas un langage… Vous avez raison, c’est un code. Un code que l’on ne peut déchiffrer que…

— Oui ?

Mary et O’Hagan étaient pendus à ses lèvres.

— Une feuille de papier, trouvez-moi une feuille de papier !

O’Hagan attrapa un petit fascicule racontant l’historique de l’église et lui tendit. Il n’avait pas de stylo mais ce n’était pas nécessaire, le pasteur en sortit un de sa poche. Il se concentra et commença à aligner différents symboles dans un ordre qui défiait toute logique.

— Le dragon. C’est la clé… Il faut suivre sa forme. Et la reporter tout au long de la tablette. Oui, c’est ça.

Mary était à présent collée contre lui et tentait de déchiffrer le mélange de symboles d’origines diverses. Cela représentait une gymnastique laborieuse mais tout se fit plus clair dans son esprit peu à peu alors que le pasteur notait les symboles les uns derrière les autres.

— Le… fils… du dragon ne… vaincra… l’hy… hydre que s’il accepte de perdre…

— De perdre quoi ?

L’angoisse devait avoir pointé dans sa voix car Mary releva la tête vers lui. Il lui fit signe de continuer.

— Le fils du dragon ne vaincra l’hydre que s’il accepte de perdre… sa… liberté… Oui, c’est ça, sa liberté. Qu’est-ce que cela veut dire ? Attends, il y a autre chose… Seul… l’amour… de celle… qui aime sans partage… lui donnera… le courage… nécessaire.

— C’est tout ?

— C’est tout, oui… En attendant, ça confirme le fait que je doive t’accompagner.

— Mais comment le professeur avait-il pu prévoir tout le reste ?

— Les autres tablettes, certainement.

O’Hagan était déçu. Il avait espéré trouver une formule magique, quelque chose qui lui aurait permis de se débarrasser de Blackstone d’un coup de baguette. Il n’était pas beaucoup plus avancé. Il soupira.

— Enfin, tout ça ne nous sera pas d’une grande aide si on n’arrive pas sur Coll avant demain.

— C’est un bateau qu’il vous faut ?

Le pasteur avait délaissé la tablette pour sortir un portable de sa poche.

— Il est peut-être un peu tard, mais j’ai un ami pêcheur à Polnish, à une vingtaine de kilomètres de là… Il me doit un service, quelque chose à voir avec sa sœur… Bref, il vous emmènera à Coll sans problème.

L’appel ne dura que quelques minutes. Quand il raccrocha, il avait l’air épuisé mais satisfait.

— Nous avons rendez-vous demain à huit heures. On ferait bien de dormir pour le peu de temps qui nous reste.

— Vous venez avec nous ?

— Vous aurez besoin de quelqu’un qui connaisse le coin. Et qui mieux que moi qui y ai passé deux ans ? Et sachez que je ne considère pas un refus comme une réponse.

XXIV

La côte de Polnish s’éloignait lentement. Il était huit heures passées de quarante minutes et le soleil ne s’était toujours pas montré. Enfin presque. Il était présent, certes mais la lune s’était placée juste devant en une éclipse parfaite. Seul un maigre halo de lumière dispersait une couleur spectrale sur les vaguelettes du bras de mer. Aucun oiseau n’accompagnait le bateau, aucun bruit marin ne semblait être ordinaire. Le pasteur avait dû user de toute sa rhétorique pour persuader le marin superstitieux de prendre la mer un jour pareil.

— John, c’est pas bon ! Tout ça ne me dit rien qui vaille. Ces pierres qui tombent du ciel… L’eau est malade… Regardez-moi tous ces poissons crevés, j’ai jamais vu ça.

Encore à présent, alors que le pêcheur enroulait des cordages autour de ses bras musclés, il tentait de faire changer d’avis le pasteur, mais rien n’y fit.

Debout à la proue, O’Hagan tenait Mary dans ses bras et regardait le bras de terre s’élargir au moment où ils sortaient du Loch Ailort pour se retrouver en pleine mer. Il n’y avait pratiquement aucun vent et l’atmosphère était lourde, presque orageuse. Il serra Mary dans ses bras et déposa un baiser sur sa tempe.

— C’est la quatrième trompette ?

— Il semblerait, voilà ce que Saint Jean dit : Le quatrième ange sonna de la trompette. Et le tiers du soleil fut frappé, et le tiers de la lune, et le tiers des étoiles, afin que le tiers en fût obscurci, et que le jour perdît un tiers de sa clarté, et la nuit de même… Ni jour, ni nuit.

— C’est peut-être la moins grave des catastrophes pour l’instant.

— Ne parle pas trop vite, je n’aimerais pas que Blackstone t’entende.

Il soupira et posa le menton sur son épaule, le regard fixé sur l’horizon. Dans quelques heures, il poserait pour la première fois le pied sur le sol de ses ancêtres, là où tout avait commencé, là où tout allait se terminer. Il tourna la tête et vit le pasteur en train d’aider le marin dans sa tâche. Il avait abandonné son habit pour une paire de jeans, des baskets et un sweat-shirt noir à capuche, lui donnant l’air d’un ado ou d’un fan de rock. En tout cas, il n’avait pas du tout l’air d’un ecclésiastique. Il s’affairait avec diligence et précision. Ses joues étaient rouges sous l’effort mais il affichait un sourire radieux. Quelque chose lui disait qu’il était sur ce bateau plus dans son élément que dans son église face à une foule. Il perçut le regard d’O’Hagan, abandonna son ami après lui avoir dit une phrase ou deux d’excuses et s’approcha d’eux, le souffle court.

— L’air vivifiant de la mer, il n’y a rien de mieux !

— Vous semblez apprécier la vie à bord ?

— Et je ne devrais pas ? Ce n’est pas contradictoire avec mon engagement. Après tout, notre seigneur était lui-même un pêcheur !

— Je le croyais charpentier.

— Il a multiplié les poissons sur le lac de Tibériade !

— Vous voulez toujours avoir raison ?

— Mais j’ai toujours raison !

Il éclata de rire et vint s’appuyer sur la rambarde à leurs côtés, puis retrouva son sérieux en si peu de temps que cela déstabilisa un instant O’Hagan et Mary.

— Trêve de plaisanteries. La quatrième trompette, c’est ça ?

— Il semblerait que oui…

— Elles se suivent à une rapidité folle.

— Et le rythme ne fera qu’accélérer si elles doivent toutes sonner avant ce soir.

— Il en reste trois…

— Oui… heu…

Mary chercha à attraper le papier plié dans sa poche mais il fut plus rapide qu’elle.

— Le cratère qui déverse une nuée d’insectes, les quatre cavaliers de l’Apocalypse et le dragon à sept têtes si mes souvenirs sont exacts.

Mary vérifia ce qu’elle avait inscrit sur son papier et hocha la tête en signe d’assentiment.

— Bien ! Il ne nous reste que le plus réjouissant !

— Parlez pour vous, je déteste les insectes !

Le pasteur s’était tourné pour faire face à Mary.

— Parmi tout ce qui nous attend, ce sont les insectes qui vous impressionnent le plus ?

— C’est une peur viscérale, mon révérend.

— John… appelez-moi John… Je suis ici incognito.

Le sourire qu’il lui décocha était si chaleureux qu’O’Hagan en fut gêné, comme s’il était de trop. Il se racla la gorge pour attirer l’attention du pasteur vers lui.

— J’ai… j’ai réfléchi aux cavaliers, John. J’ai quelques souvenirs de l’enseignement catholique que j’ai reçu étant enfant à Belfast. Cette histoire m’avait marquée car elle m’avait donné des cauchemars. Si je me souviens bien, il y a un cavalier blanc représentant le faux prophète, un rouge qui représente la violence meurtrière, la guerre, le noir est le juge et le fléau, et le cavalier vert pâle représente la mort…

— Vos souvenirs sont exacts.

— Est-ce qu’il serait possible que ces quatre cavaliers soient en rapport avec les quatre personnes que nous allons devoir affronter une fois sur place ?

Cette nuit, avant de rejoindre leur lit, O’Hagan et le pasteur étaient restés en arrière, laissant à Mary le loisir d’occuper la salle de bains tandis que John fumait une dernière cigarette. O’Hagan lui avait donc raconté ce qu’il s’était passé depuis la mort du professeur, jusqu’à la disparition quasi-totale des membres de l’Ordre du Dragon, la manipulation de Rattray et l’immonde trahison d’Abi. Il n’avait pas eu l’air surpris. Le professeur lui avait confié les doutes qu’il nourrissait au sujet de sa fille qu’il chérissait pourtant.

— Ça pourrait être une éventualité. À quoi pensez-vous plus particulièrement ?

— Le blanc, le faux prophète, pourrait être Rattray. C’est un charmeur, un beau parleur, un manipulateur. Le rouge, ça pourrait être Abigaïl. C’est elle qui a commandité les meurtres en redonnant à Blackstone le pouvoir de se re-matérialiser. Elle a plongé dans le sang et je crois que son séjour au Soudan et au Mali n’a fait que mettre le feu aux poudres de son esprit déjà dérangé. Le noir, et bien, il est évident que c’est Blackstone, l’ombre, celui qui tire les ficelles et déchaîne les éléments… Quant au cavalier vert pâle… Il pourrait s’agir de…

— Gwen ?

La voix de Mary l’avait fait sursauter.

— Oui… Gwen… Le fantôme porteur de mort, liée à l’obscurité de Blackstone, le yin et le yang. L’attraction des contraires qui forment un tout.

— Vous oubliez que c’est Blackstone qui est tout de même à l’origine de tout, pourquoi ne serait-ce pas lui le faux prophète ?

— Je… Je ne sais pas… C’est juste une intuition.

— Mais tout ça ne nous dit pas comment nous allons nous y prendre quand nous nous trouverons face à eux ?

— Enfin, Mary, pourquoi tant d’inquiétudes ? Nous sommes à égalité !

— Excusez mon impudence, mon rév… John, mais il me semble qu’au mieux, on se retrouve à trois contre quatre.

— Et que faites-vous de la présence de notre Seigneur ?

— Vous m’excuserez de ne pas avoir votre foi inconditionnelle. Tout ce que je vois, c’est que nous sommes tous des humains moyens face à deux spectres dont la puissance joue avec les lois de la nature. Ça ne fait pas de nous les favoris de la course.

— Et le texte ? Le texte, lui, vous pouvez y croire, non ? Jusqu’ici, ce qu’il avait prédit s’est révélé vrai.

— Certes, ce qui veut dire que la solution se trouve dans le texte ?

— Est-ce que le bien ne triomphe pas à la fin pour voir l’avènement de la nouvelle Jérusalem ?

— Euh, oui, mais… Ne le prends pas mal, chéri, mais… Si on en croit le texte, ça ferait de Patrick le nouveau… Christ ? C’est ridicule !

— Qu’est-ce qui est aussi ridicule ?

— Écoutez plutôt : Puis je vis le ciel ouvert, et voici, parut un cheval blanc. Celui qui le montait s’appelle Fidèle et Véritable, et il juge et combat avec justice. Ses yeux étaient comme une flamme de feu ; sur sa tête étaient plusieurs diadèmes ; il avait un nom écrit, que personne ne connaît, si ce n’est lui-même ; et il était revêtu d’un vêtement teint de sang. Son nom est la Parole de Dieu. Les armées qui sont dans le ciel le suivaient sur des chevaux blancs, revêtues d’un fin lin, blanc, pur. De sa bouche sortait une épée aiguë, pour frapper les nations ; il les paîtra avec une verge de fer ; et il foulera la cuve du vin de l’ardente colère du Dieu tout-puissant. Il avait sur son vêtement et sur sa cuisse un nom écrit : Roi des rois et Seigneur des seigneurs ou encore, un peu plus loin et la bête fut prise, et avec elle le faux prophète, qui avait fait devant elle les prodiges par lesquels il avait séduit ceux qui avaient pris la marque de la bête et adoré son image. Ils furent tous les deux jetés vivants dans l’étang ardent de feu et de soufre. Et les autres furent tués par l’épée qui sortait de la bouche de celui qui était assis sur le cheval ; et tous les oiseaux se rassasièrent de leur chair. Je suis désolée John, mais Patrick n’a ni cheval blanc, ni armure, ni épée qui lui sort de la bouche, ni de flammes qui lui sortent des yeux, et j’ai encore vérifié cette nuit et je peux affirmer que nulle part sur ses cuisses, il y a écrit roi des rois et seigneur de seigneurs.

O’Hagan rougit et tourna la tête vers la mer pour cacher son embarras et John éclata de rire.

— Femme de peu de foi ! Ces textes ne sont que des métaphores, vous en avez vous-même été le témoin. À part quelques faits qui se sont déroulés à la lettre, tout reste encore à être interprété. Et la signification ne sera peut-être claire qu’une fois sur place.

— Au risque de ne pas faire les bons choix ?

— Le texte dit que les gentils gagnent, non ?

— À quel prix ?

John avait laissé tomber le masque de la jovialité et son visage était plus sérieux que jamais.

— Le prix que nous paierons sera toujours inférieur à celui que l’humanité devrait payer si nous échouons, Mary.

Mary ne sut que répondre. Elle savait qu’il avait raison, mais elle aurait tant voulu qu’ils n’aient pas ce choix à faire. C’était trop cruel. Trop cruel de choisir entre la vie et le sacrifice pour que d’autres, qui ne sauraient jamais ce qu’ils avaient tenté pour eux, puissent continuer à vivre leur petite vie tranquille. Ils auraient vite oublié les événements des jours passés, la grêle, l’éruption, les météorites. Tout ça serait expliqué, analysé scientifiquement, on mettrait en cause une nouvelle fois le réchauffement de la planète, ou une phase planétaire similaire à l’époque de l’extinction des dinosaures et on se féliciterait d’avoir été plus intelligents que les premiers maîtres de la terre, ou bien on dirait que l’on avait eu de la chance que le phénomène ne soit pas de la même ampleur. Après tout, ça n’avait touché que l’Écosse, un pays insignifiant à l’échelle mondiale. Qui saurait que Blackstone était derrière tout ça ? Qui se souviendrait d’eux ? Qui comprendrait leur sacrifice ? Qui les regretterait ?

Mary frissonna. Tout à coup, elle n’avait plus aussi envie d’être une martyre. Mais pouvait-elle faire machine arrière ? Pouvait-elle abandonner Alex à son triste sort ? Pouvait-elle abandonner Patrick ? Son cœur lui répondit que non. C’était tout simplement impossible.

Le vent se leva légèrement et l’air fut enfin un peu plus respirable au fur et à mesure qu’ils longeaient la côte. Le bateau se mit à tanguer de gauche à droite et Mary sentit la sueur perler sur son front. Elle s’écarta des bras de O’Hagan et se pencha au-dessus du bastingage et souffla en fermant les yeux. Les deux hommes remarquèrent à quel point elle était pâle. O’Hagan posa une main sur son épaule.

— Ça va aller ?

— C’est la première fois que je monte sur un bateau. Je crois que je suis sujette au mal de mer.

— Tu devrais peut-être aller t’allonger un peu dans la cabine ? Plus nous serons éloignés de la côte, plus le bateau va tanguer.

— Non… Non, ça va aller. Je crois que c’est passé.

— Cela n’empêche que tu es toujours très pâle.

— Patrick a raison, Mary. Je vais vous emmener jusqu’à la cabine. Vous reposer ne sera pas du luxe avec ce qui nous attend pour la suite.

— Peut-être que si je m’allongeais une demi-heure…

— Venez avec moi, c’est par là.

O’Hagan les regarda s’éloigner sans pouvoir refréner une nouvelle pointe de jalousie. Il serra la rambarde de bois du bastingage et détourna les yeux vers l’horizon. Pourquoi se sentait-il autant en danger auprès de John ? Pourquoi avait-il l’impression que Mary lui échappait ? Comme si elle lui appartenait ? C’était ridicule ! Ce qui les attendait sur Coll était autrement plus grave que tout cela ! Appuyé sur ses coudes, il posa sa tête au creux de ses mains et glissa ses doigts dans ses cheveux. Il sentait un lancinant mal de tête monter en intensité. Il sentait la fatigue accumulée l’envahir tout entier. Aucune partie de son corps ne semblait épargnée par la douleur. Et c’était seulement maintenant que Mary s’était éloignée qu’il s’en rendait compte. Il soupira, se retourna et se laissa glisser sur le sol du ponton, le dos posé contre le bastingage. Le marin qui passait par là sourit en le voyant assis ainsi.

— Le mal de mer aussi ?

— Non… juste besoin de me reposer un peu.

Le marin éclata de rire comme s’il n’en croyait pas un mot.

— C’est pas près de se passer, il semblerait que la mer se réveille.

— Ah oui ?

— Ouais… L’écume, les vagues. Et la couleur de ce ciel. J’ai jamais vu ça.

— C’est l’éclipse.

— L’éclipse, elle a bon dos ! Vous avez vu une éclipse qui dure aussi longtemps ? J’suis p’têt qu’un simple marin, mais je sais quand même qu’une éclipse est provoquée par le passage de la lune entre la terre et le soleil, et ça ne les empêche pas de continuer à tourner ! Ce qui veut dire qu’à un moment, l’éclipse se termine. Ça va faire deux heures que celle-ci dure et ça n’a pas bougé d’un poil. Ça dérange les éléments. La mer, elle aime pas ça. Elle va se mettre en colère.

— Vous voulez dire qu’on va avoir une tempête ?

— En tout cas, je vous dépose à Coll et je rentre chez moi immédiatement. Si vous voulez rentrer, vous attendrez que je revienne quand la mer sera un peu plus calme. Je ne sais même pas si je ne vais pas être bloqué là-bas. Ah, je le retiens, John avec ses supers plans !

— On est encore loin ?

— Vous voyez le rocher là-bas ? C’est Sanna Point. Après c’est tout droit. Une demi-heure pour rejoindre l’île. John veut que je vous dépose à l’opposé. Y en a encore pour un peu plus d’une heure… Je ne sais pas. Si le temps se gâte, je vous déposerai p’têt au plus court.

— Quelle que soit votre décision, vous nous rendez un service inestimable.

— Ouais…

Il ne souriait plus, le regard fixé sur l’horizon au-dessus de la tête d’O’Hagan, sa joue se contractant spasmodiquement. Il se mordit les lèvres.

— P’têt bien qu’on devrait faire demi-tour, finalement.

O’Hagan sentit la panique monter en lui. Pas maintenant qu’ils étaient si proches. Qu’est-ce qui pouvait autant inquiéter un marin avec son expérience ? Il sentait que les mouvements du bateau étaient devenus plus amples et le marin compensait davantage sur ses jambes pour garder son équilibre. Il n’aimait pas ce qu’il lisait sur le visage du capitaine et choisit de se relever pour voir de lui-même ce qui l’inquiétait tant. Il manqua de tomber et se raccrocha à la rambarde avant de se relever complètement et de fixer l’horizon. C’est alors qu’il comprit. Les vagues avaient gonflé et au-delà du rocher de ce qui devait être Sanna Point, elles se perdaient dans un brouillard formé par un rideau de pluie intense.

Il avait un instant pensé à la cinquième trompette, mais il se rendait compte que c’était ridicule de penser à une invasion d’insectes en pleine mer. C’était bien une tempête qui les attendait, mais il ne pouvait évaluer sa force. Il se tourna vers le marin.

— Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Qu’il va falloir sortir les cirés.

— Vous comptez toujours nous emmener là-bas ?

— D’ordinaire, j’aurais déjà fait demi-tour. En fait, je n’aurais même pas quitté le port. Mais John m’a fait promettre d’aller jusqu’au bout. Il m’a dit que c’était une question de vie ou de mort. Et quand John vous annonce une chose pareille, vous ne pouvez pas dire non.

— C’est votre ami ?

— C’est plus que ça, mon p’tit gars. C’est bien plus que ça… Je serais vous, j’irais mettre un ciré et je m’accrocherais où je peux. La cabine est assez petite, on va se retrouver serrés comme des sardines et on va essuyer un sacré grain, c’est moi qui vous le dis !

Il n’attendit pas qu’O’Hagan suive ses conseils et alla lui-même chercher un ciré dans sa cabine. O’Hagan jeta un dernier regard en arrière. Le rideau de pluie avançait vite. Il se dirigea également vers la cabine. C’était un petit endroit exigu ou il n’y avait de place que pour le poste de pilotage et un espace couchette minuscule. Il dut attendre que le capitaine sorte pour pouvoir entrer.

— Ne restez pas trois heures pour enfiler votre ciré, je vais avoir besoin de vous ! Et emmenez John avec vous, nous ne serons pas trop de trois !

O’Hagan entra au moment où les premières gouttes s’écrasaient sur la vitre. Mary était allongée sur la couchette, un linge humide sur le front, John assis à ses côtés. Tous deux levèrent la tête quand O’Hagan entra.

— John, on arrive sur une tempête.

— Oui, Tom vient de nous prévenir.

— Il va avoir besoin de nous. Vous savez où il a rangé les vêtements de pluie ?

— Dans ce placard.

Il se leva et ouvrit la porte de ce qu’il avait appelé placard, un casier exigu où étaient entassés des cirés, des bottes, une mallette de secours et un kit de détresse. Il sortit deux cirés et tendit le second à O’Hagan. Une troisième main s’en empara.

— Mary ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu n’es pas bien, tu devrais rester couchée !

— Patrick, si tu crois que je vais rester là alors que vous risquez vos vies à l’extérieur.

— On n’a pas besoin de toi ! On sera assez de trois !

Mary ne semblait pas accepter de se laisser convaincre mais John n’avait toujours pas lâché le ciré.

— Mary, en mer, chaque action compte. La moindre erreur peut se révéler fatale. Nous allons avoir besoin de 100 % de notre concentration. Comment voulez-vous qu’on y arrive si on s’inquiète pour vous à chaque instant ?

Mary soutint son regard, puis lâcha le ciré sans ajouter un mot et retourna s’asseoir sur la couche, visiblement mécontente, mais acceptant les arguments du pasteur. O’Hagan ne put s’empêcher de penser qu’elle lui avait obéi alors qu’une seconde plus tôt elle lui avait tenu tête, à lui. Il enfila le ciré sans la quitter du regard, elle le soutint avec une lueur de défi. John lui donna une tape dans le dos et sortit en relevant sa capuche. O’Hagan brisa le lien entre Mary et lui et sortit à son tour.

La pluie s’écrasa sur son visage avant même qu’il ne puisse relever la capuche et il fut trempé en quelques secondes. Une fois la capuche sur sa tête, il eut l’impression d’être coupé du monde, le plastique du ciré étouffant les bruits extérieurs et rendant sa propre respiration assourdissante. Il vit plus qu’il n’entendit John qui gesticulait en compagnie du capitaine à l’avant du bateau. Il les rejoignit et entendit enfin ce qu’on lui demandait de faire. Lui et John s’affaireraient à sécuriser le pont tandis que le capitaine retournerait au poste de pilotage. Il leur conseilla de s’attacher avec une corde au bateau. Ils allaient bientôt entrer dans les eaux où se déversait le détroit de Mull et avec la tempête, cela aller secouer sérieusement. O’Hagan ne connaissait rien à la navigation et suivit les consignes de John pas à pas. Les vagues s’écrasaient contre la coque avec de plus en plus de violence. Il glissa deux fois à cause de l’eau, ses baskets n’adhérant pas suffisamment au sol. La seconde fois, il tomba à plat ventre et glissa sur le côté. Sa corde de survie se tendit au moment où John la saisit des deux mains, lui écrasant les côtes. Le souffle coupé, il mit un instant avant de se relever en agrippant la main tendue de John. John cilla quand il la saisit. Sa paume était à vif. Le cordage l’avait brûlé quand il avait tenté d’arrêter sa chute.

— Vous êtes blessé !

— Ça ira ! Et vous ? Vous ne vous êtes pas fait mal ?

O’Hagan n’eut pas le temps de répondre, un choc latéral l’envoya dans les bras du pasteur et ils s’écrasèrent contre le bastingage.

— Ouah ! C’était quoi, ça ?

John ne sut que répondre. Ils relevèrent la tête et regardèrent la mer au-devant d’eux. Leurs yeux s’agrandirent d’effroi.

— Oh, non… Cette fois c’est la fin !

O’Hagan n’en croyait pas ses yeux. Devant eux, à quelques centaines de mètres, légèrement sur la droite, les eaux rugissaient et tournoyaient follement jusqu’à créer une sorte de gouffre en son centre.

— C’est quoi ? Un tourbillon ?

— C’est pire ! C’est un maelström ! Bon Dieu !

Ils perçurent quelques bribes de voix. Ils se retournèrent. C’était le capitaine qui leur faisait signe de les rejoindre. Ils se dirigèrent tant bien que mal vers la cabine.

— Tom, tu as vu ce qui nous attend ?

— Oui ! Justement ! Vous ne pouvez pas rester dehors, c’est trop dangereux ! On sera serrés mais on n’a pas le choix ! Laissez vos cirés dehors et glissez-vous sur la couchette à côté de la jeune fille !

Ils ne se le firent pas dire deux fois et filèrent derrière le capitaine qui fixait la mer devant lui. O’Hagan se serra contre Mary qui l’accueillit dans ses bras. Son visage reflétait son inquiétude. John se glissa près d’eux et se colla contre O’Hagan. Ils étaient si serrés sur la couchette qu’ils devaient respirer à l’unisson. Les vagues percutèrent encore la coque et ils amortirent le choc avec leurs corps. John tentait de voir au-dessus de l’épaule du capitaine, mais la couchette était trop basse.

— Tom ? Tu crois qu’on va s’en sortir ?

— Je mets la barre à gauche toute, vers l’île. Avec un peu de chance, on sera poussés par le courant du détroit ! En tout cas, je ne serais pas contre une petite prière, mon révérend ! J’ai jamais vu un truc pareil !

Il transpirait, concentré sur sa tâche, les muscles bandés par l’effort pour maintenir la course du bateau. Le moteur hurlait sous l’effort. Pourvu qu’il tienne bon ! Les trois passagers ne pouvaient rien faire qu’attendre. La voix de John s’éleva alors qu’il entonnait une prière à tue-tête pour leur donner du courage à tous. Mary se serra encore plus fort contre O’Hagan. Le vacarme était assourdissant. Ils étaient ballottés dans tous les sens. La coque craquait. Pourvu qu’elle résiste !

Ils furent surpris par le rire nerveux du capitaine.

— Haha ! Je crois qu’on va y arriver ! Haha ! Regardez ! Le courant nous pousse ! C’est bien ce que je pensais ! Le détroit nous aide ! Hahaha !

Son visage perlait de sueur et il était écarlate, mais ses yeux s’illuminaient. Il pensait vraiment qu’ils allaient se tirer d’affaire.

— Regardez, on va même échapper à la tempête ! À l’horizon ! La pluie s’arrête !

Comme pour illustrer ses dires, un rayon de soleil traversa la vitre et vint se poser sur leurs visages. Mary laissa s’échapper un petit rire nerveux et ferma les yeux.

— Merci, mon Dieu !

Elle se mit à trembler, sous l’effet du contrecoup. O’Hagan lui sourit et écarta une mèche de ses cheveux. Elle lui sourit en retour, ayant totalement oublié leur différend.

— Avec tout ça, je n’ai même plus mal au cœur !

John tenta de se lever mais dut s’y reprendre à deux fois tellement il était coincé entre O’Hagan et la paroi. Il ouvrit tant bien que mal la porte de la cabine. Quelques gouttes dégringolèrent sur sa main, mais ce fut à peu près tout. Il s’était bien arrêté de pleuvoir. Il sortit sur le ponton. Le vent s’était lui aussi calmé aussi subitement, les rayons du soleil le réchauffèrent.

— L’éclipse est terminée ! La tempête a pris fin avec l’éclipse ! C’est incroyable, Tom ! Tu as déjà vu ça ?

— Je te l’ai dit, John ! Rien de ce que j’ai vu depuis ce matin n’est normal !

Il sursauta. Une énorme sauterelle venait de s’écraser contre la vitre. Il rit de sa stupide frayeur et se tourna vers O’Hagan et Mary.

— C’est bientôt la fin de votre calvaire. Qui dit insecte dit terre ! Regardez, on voit déjà les côtes ! Une chose est sûre, je me trouve un petit port et j’y passe la nuit ! Il est hors de question de reprendre la mer si tôt ! Je vais d’abord vérifier si mon bateau n’a pas trop souffert !

Mais O’Hagan s’était détaché du babillage superficiel du capitaine. Son regard s’était posé sur le pasteur et son cœur fit un bond lorsqu’il vit son expression se décomposer, sa bouche s’ouvrir sans pouvoir émettre un son et sa main trembler sur la poignée de la porte. Il vit la trace laissée par l’impact de la sauterelle sur la vitre et il eut l’impression que son sang quittait son corps en une fraction de seconde, laissant un froid spectral l’envahir.

— La cinquième trompette ?

John tourna les yeux vers lui. Les yeux écarquillés, il ne put toujours pas répondre mais hocha la tête en signe d’assentiment.

O’Hagan glissa sur la couchette et passa derrière le capitaine qui ne comprenait pas où ils voulaient en venir. Mary le suivit et ils se retrouvèrent bientôt tous les quatre dehors, fixant l’arrière du bateau, là où ils étaient censés avoir laissé la tempête derrière eux.

La pluie avait cessé, certes, mais le maelström était toujours là, prenant même de l’ampleur. Et s’ils étaient trop loin pour être encore sous son emprise, ce qu’ils virent dépassait leurs pires frayeurs. Mary chercha fébrilement le papier qu’elle avait dans sa poche et lut le passage d’une voix tremblante.

— Le cinquième ange sonna de la trompette. Et je vis une étoile qui était tombée du ciel sur la terre. La clef du puits de l’abîme lui fut donnée, et elle ouvrit le puits de l’abîme. Et il monta du puits une fumée, comme la fumée d’une grande fournaise ; et le soleil et l’air furent obscurcis par la fumée du puits. De la fumée sortirent des sauterelles, qui se répandirent sur la terre ; et il leur fut donné un pouvoir comme le pouvoir qu’ont les scorpions de la terre. Il leur fut dit de ne point faire de mal à l’herbe de la terre, ni à aucune verdure, ni à aucun arbre, mais seulement aux hommes qui n’avaient pas le sceau de Dieu sur le front…

Comme pour illustrer les paroles de Mary, un immense nuage noir sembla sortir de la gueule du maelström et s’éleva vers le ciel en tourbillonnant. Mais il ne s’agissait pas de fumée. Ce nuage était composé de milliers, de millions, de milliards de particules noires qui semblaient tournoyer les unes autour des autres pour former un second tourbillon et cette fois dans les airs en une colonne qui rejoignait le ciel à une haute altitude.

John se signa.

— Des insectes issus de la mer… C’est contre nature !

Les quatre têtes tournées vers le ciel, ils semblaient fascinés par le spectacle, à la fois pétrifiés de terreur et émus par l’ampleur du phénomène.

— Patrick… J’ai peur.

— On n’a rien à craindre, Mary. Ce ne sont que des sauterelles.

— Des sauterelles à qui on a donné le pouvoir des scorpions de la terre…

Le capitaine s’était avancé sur le devant de la cabine pour retrouver la première sauterelle qui s’était écrasée.

— C’est vrai qu’elles sont étranges ces sauterelles. Elles sont noires et on dirait qu’elles ont une sorte de dard au bout de leur abdomen. Aouch !

O’Hagan, John et Mary se retournèrent vers lui et le virent porter son index à sa bouche.

— Saloperie d’insecte ! Elle m’a piqué !

Le bourdonnement de l’immense colonne s’intensifia au point d’être frénétique. La colonne s’élargit, se rétrécit, s’éleva encore plus haut et plongea vers la mer en rasant l’eau. Puis la tête de la colonne sembla foncer vers un nouvel objectif.

— Non. Non ! Mon Dieu, NON !!! Elles foncent vers nous !

O’Hagan poussa Mary dans la cabine sans ménagement et y plongea à sa suite. John et le capitaine les imitèrent et ils eurent juste le temps de refermer la porte avant que le nuage de sauterelles ne les atteigne.

— Nom de Dieu !

Le bateau se mit à trembler lorsque le nuage l’enveloppa. Le bourdonnement était insupportable et les insectes se lancèrent avec force sur la vitre.

— Elles nous attaquent ! Nous ! Pourquoi nous ?

Comment expliquer au capitaine l’origine de ce fléau ?

— Il faut atteindre l’île ! Coll ! Il faut atteindre Coll ! Là-bas, nous serons à l’abri !

Le capitaine regarda O’Hagan par-dessus son épaule, comme s’il avait perdu l’esprit.

— Sur l’île on sera encore plus à découvert !

— Faites-moi confiance !

— Très bien ! Le port le plus proche c’est Sorisdale, ça devrait être droit devant !

Alors que quelques minutes à peine auparavant, il avait baissé le régime de son moteur, il le poussa à nouveau à fond. Les insectes s’étaient posés en masse sur la vitre et vibraient. En fait, tout le bateau vibrait. Le capitaine tapa plusieurs fois sur la vitre pour les effrayer et les déloger afin de voir un peu où il allait, mais rien n’y fit. Au contraire, il semblait qu’à chaque fois qu’il approchait la main de la vitre, les sauterelles se rassemblaient en ce point et semblaient plus agressives. Certaines frappaient la vitre de leur abdomen, leur dard pointé en signe d’attaque. Mary était tétanisée dans les bras d’O’Hagan, les yeux grands ouverts, elle tremblait et répétait inlassablement les mêmes mots.

— Elles vont rentrer… Elles vont rentrer… Elles vont casser la vitre et elles vont rentrer.

— Chut… Chut… On est à l’abri… Encore quelques minutes et nous serons sauvés.

Mary hurla. La vitre venait de se fendre au dernier endroit où le capitaine avait posé la main. Il reporta machinalement son doigt à sa bouche, le venin le brûlait.

— Il a la marque. Tom, n’approche plus ta main de la vitre, c’est toi qui les rends folles !

Le capitaine tourna la tête vers John.

— Qu’est-ce que tu me racontes ?

— À chaque fois que tu avances ta main vers la vitre, elles attaquent plus fort !

— C’est ridicule !

Mais à cet instant, la vitre vola en éclats et tous hurlèrent quand le nuage de sauterelles se déversa dans la cabine. O’Hagan se jeta sur Mary pour la protéger de son corps. Il enfouit sa tête sous ses bras et vit que John faisait de même. Pressés les uns contre les autres, ils sentirent avec révulsion les insectes se poser sur eux et grouiller le long de leur dos. Mais ce fut les cris du capitaine qui les terrorisa le plus. O’Hagan leva la tête juste assez pour voir que le capitaine était recouvert entièrement et les bestioles le piquèrent inlassablement de leur dard. Il faisait des moulinets avec ses bras pour les chasser et se cognait contre eux à chaque geste, mais c’était lui et uniquement lui qu’elles attaquaient.

— Aidez-moi ! AIDEZ-MOI ! AH ! ÇA BRÛLE !

Il tendit la main vers la poignée de la porte.

— Non, Tom ! Dehors il y en a encore plus !

Mais le capitaine n’écoutait plus John, il n’écoutait plus personne. Il ouvrit la porte en grand et rencontra un nuage dense d’insectes qui n’attendaient que sa sortie et se précipitèrent sur lui. Il hurla encore plus fort et prit son élan avant de sortir. Il disparut de leur vue derrière le rideau d’insectes et ils n’entendirent ses cris que pendant quelques secondes supplémentaires avant qu’il ne saute à l’eau.

Mary sanglotait, prisonnière sous le corps d’O’Hagan. Pourquoi les sauterelles ne leur réservaient pas le même sort qu’au capitaine ? Elles avaient envahi l’habitacle et ils étaient recouverts mais elles ne les piquaient pas. O’Hagan secoua son épaule pour en déloger quelques-unes et vit qu’elles ne quittaient pas le bateau. Au contraire, en regardant par la porte ouverte, il vit qu’elles se posaient et recouvraient la coque, reprenant leur danse frénétique et martelaient le bois. Il secoua la tête et une sauterelle tomba sur le visage de Mary. Elle hurla de plus belle. Il s’excusa et chassa la bête ainsi que toutes les autres qui s’approchaient trop près. Le bateau entier vibra encore plus fort et le moteur s’arrêta. Elles avaient étouffé le moteur par leur simple nombre.

— Le bateau… Le bateau, John ! Elles veulent couler le bateau ! Il faut sortir de là ! Il faut plonger !

— Elles… elles ne nous attaquent pas si nous ne bougeons pas. Ce n’est peut-être pas une bonne idée.

— Bon sang, John ! On doit sortir de là, même si on doit atteindre l’île à la nage !

— Mary ne sera pas en état de nous suivre !

— Mary c’est mon affaire ! N’hésitez pas, sautez et on vous suit !

John ne bougea pas pendant une minute. O’Hagan pensa qu’il devrait le jeter à l’eau lui-même, mais ce fut alors qu’il sentit le pasteur se lever en se protégeant les yeux. Il se tint debout un instant et regarda les murs, le sol, le bastingage et eux-mêmes, recouverts d’insectes.

— C’est… C’est au-dessus de mes forces…

— Pensez à ce qu’a dit Mary, elles s’attaquent seulement aux hommes qui n’avaient pas le sceau de Dieu sur le front.

— Qu’est-ce qui me prouve que j’ai la marque de Dieu ?

— Elles vous auraient déjà piqué ! Elles nous auraient déjà tous piqués, comme le capitaine !

John secoua la tête, les épaules. Certaines sauterelles sautèrent mais d’autres prirent leurs places.

— Et qu’est-ce qui me dit que dans l’eau nous serons à l’abri ? Elles viennent de l’eau !

— John ! Si vous ne vous décidez pas maintenant, je vais avoir du mal à traîner Mary hors de là et le bateau va couler ! Il faut nager jusqu’à Coll ! Nous n’avons plus le choix !

Le pasteur sembla avoir compris. Il ferma les yeux et se mit à hurler pour se donner du courage. Il courut et passa par-dessus le bastingage. Ils l’entendirent tomber à l’eau. C’était à leur tour, maintenant.

— Mary, tu es prête ?

— Non… Non… Non, je ne peux pas faire ça, je ne peux pas faire ça.

Elle sanglotait et s’accrochait à lui avec l’énergie du désespoir, le visage pressé contre son torse pour qu’aucun insecte ne la frôle.

— Si, Mary… Écoute-moi. Écoute ma voix. Tu n’as rien à craindre tant que tu t’accroches à moi. Elles n’en ont pas après nous. C’est une épreuve de plus, Mary. Une épreuve pour nous tester, Mary. Pour tester notre courage et notre détermination. Et je sais que tu peux le faire.

— Non.

— Il ne nous arrivera rien, Mary. Tu me fais confiance ?

Elle avait eu envie de répondre non, mais elle hocha la tête en signe d’assentiment.

— Alors on va se lever doucement, puis tu me donneras la main et on va se mettre à courir. Tu vas courir le plus vite possible et tu sauteras par-dessus bord, OK ?

Mary hocha la tête à nouveau et O’Hagan s’écarta d’elle. Elle refréna un cri quand les sauterelles vinrent recouvrir son visage, de peur qu’elles n’entrent dans sa bouche. Le bateau tangua et ils furent déstabilisés. Ils devaient sortir de là en urgence. O’Hagan se leva lentement pour ne pas affoler les insectes et saisit la main de Mary qui était pétrifiée, les yeux fermés avec force, les bras recroquevillés sur elle. Il la tira vers lui et l’aida à se lever. Elle chercha à se coller contre lui puis recula quand elle sentit qu’en s’approchant plus elle écraserait les sauterelles qu’ils avaient sur le corps, les poussant certainement à les piquer dans un mécanisme de défense. O’Hagan secoua la tête pour pouvoir parler.

— Tu es prête ?

Elle fit oui de la tête, alors il serra sa main pour lui dire que c’était maintenant ou jamais. Ils se mirent à courir, écrasant au passage des centaines de sauterelles et arrivés au bastingage, ils passèrent par-dessus. Le choc de l’eau salée leur coupa le souffle. Ils s’enfoncèrent en relâchant l’air de leurs poumons et en ouvrant les yeux, ils virent qu’ils étaient débarrassés des insectes. O’Hagan poussa sur ses jambes pour remonter vers la surface et il entraîna Mary avec lui. Enfin à l’air libre, il inspira profondément et vit avec soulagement Mary surgir à ses côtés. Encore sous le choc, elle avait du mal à nager et s’accrochait à lui, ce qui lui demandait le double d’efforts pour se maintenir à la surface. Les sauterelles voletaient au-dessus de leurs têtes mais ne s’intéressaient plus à eux.

— Mary ? Ça va aller ? Tu peux nager jusqu’à la côte ?

Elle fit oui de la tête et O’Hagan chercha John du regard. Il avait déjà pris de l’avance et avait presque atteint le rivage.

— Regarde, ce n’est plus très loin. Encore un effort. Passe devant, je protège tes arrières.

Ils nagèrent donc en direction de la côte. Mary avançait péniblement. Au-delà du fait qu’elle était ébranlée par cette nouvelle aventure, elle n’avait jamais été une grande nageuse. O’Hagan l’aida sur les derniers mètres et quand ils eurent pied, ils marchèrent jusqu’à la plage. John les y attendait, à quatre pattes, en train de vomir l’eau de mer qu’il avait ingurgitée malgré lui. O’Hagan et Mary s’effondrèrent sur le sable, ayant un mal fou à reprendre leur respiration. O’Hagan se releva sur les coudes le premier et demanda à Mary et John si ça allait. Ils lui répondirent oui plus par automatisme que par conviction. Derrière eux, le bateau était en train de couler. Ils n’avaient trouvé aucune trace du capitaine. John se mit debout le premier et regarda le bateau sombrer, une expression insondable sur le visage.

Il tomba à genoux, tête penchée, les paumes serrées l’une contre l’autre, les yeux clos, récitant une prière encore et encore, plus pour surmonter sa propre terreur que par réel réconfort.

XXV

O’Hagan ne trouvait pas la force de se relever. Assis sur le sable, il fixait l’horizon. À ses côtés, Mary ne bougeait pas, allongée sur le dos, les yeux vers le ciel, comme si elle dormait les yeux ouverts. À quelques mètres de là, John priait toujours. L’état de choc l’avait quitté mais le poids d’avoir entraîné un innocent vers sa mort pesait sur son dos voûté. Il apprenait la dure réalité. Se confronter à Blackstone avait un prix et mourir n’était pas celui qui était le plus difficile à payer. Survivre l’était bien plus.

Le soleil s’était caché derrière une masse nuageuse et le vent qui soufflait s’était rafraîchi. O’Hagan frissonna et se tourna vers Mary. Lorsqu’il lui effleura le bras, elle sursauta, poussa un cri et chassa sa main comme s’il s’agissait d’un de ces insectes. Puis, comprenant que ce n’était que lui, elle se roula en boule contre lui et le serra dans ses bras. Il l’attira plus près encore et elle posa sa tête sur ses genoux, tremblante. L’esprit ailleurs, il passa une main dans ses cheveux. Il était épuisé, physiquement et moralement. N’était-ce pas ce que Blackstone avait voulu ? Jouer avec lui au chat et à la souris, le casser pour qu’il arrive devant lui à genoux ? Il se sentait si las. Et pourtant l’issue n’était plus si loin. Juste à l’autre bout de l’île. Une île qui était censée le protéger, protéger les descendants des McLean, les Serviteurs de Saint Jean… Mais ce paysage, cette plage lui rappela le rêve qu’il avait fait à l’hôtel d’Édimbourg. S’il ne s’était pas réveillé en vomissant l’eau de mer, il se serait noyé. Était-ce un rêve prémonitoire ou encore une manipulation de Blackstone et Gwen ?

Il ne vit pas John se lever ni s’approcher de lui. Ce ne fut que lorsqu’il se posta devant lui, le dominant de toute sa hauteur qu’il prit conscience de sa présence. Il leva la tête. John affichait un visage fermé. Il tendit une main déterminée vers O’Hagan.

— Il faut y aller.

O’Hagan regarda la main mais ne la saisit pas.

— À quoi bon… Qu’est-ce qu’on pourra faire dans cet état ?

— Vous n’avez pas le droit d’abandonner maintenant.

O’Hagan repoussa gentiment la tête de Mary qui sembla se ressaisir et se redressa. Puis il se leva sans l’aide de la main tendue du pasteur et avança vers la mer.

— C’était… c’était votre ami ? Tom ? Le capitaine ? Il m’a dit que vous étiez bien plus que ça pour lui.

— Laissez-le en paix, voulez-vous.

— Non, je veux juste dire… Ce que vous ressentez, là… Vous pouvez le multiplier par dix, par vingt, si je dois comptabiliser tous ceux qui ont été tués par ma faute par Blackstone. C’est difficile à supporter, hein ?

John ne répondit pas mais son visage lui dit qu’il comprenait.

— Alors vous feriez quoi à ma place ? Vous la laisseriez me suivre, vous ? Et vous ? Est-ce que je dois aussi porter le poids de votre destin sur mon âme ?

À ces mots, Mary sembla sortir de sa torpeur et se leva d’un bond avant de marcher vers lui d’un pas décidé. Elle se planta juste devant lui et le gifla. Et encore et encore avant qu’il n’immobilise son bras, la joue écarlate, ne comprenant pas pourquoi elle se déchaînait sur lui.

— Lâche-moi ! Tu m’entends ? Lâche-moi ! En fait, tu es parfait pour le rôle, inspecteur O’Hagan ! Tu endosses idéalement le rôle de la victime christique ! C’est toi qui paies pour les péchés du monde entier ! Il faut absolument que ce soit toi qui portes la faute ! La mort de tous les êtres qui t’entourent, c’est forcément de ta faute ! La mort d’Ellen, c’est ta faute ! La mort de Gwen, c’est ta faute ! La mort de ton père, c’est ta faute !

Ce fut lui qui la gifla cette fois mais il le regretta aussitôt. Elle ne cilla pas et le regarda droit dans les yeux.

— La devise des Hamilton c’est au travers. Et ce que j’ai traversé jusqu’à présent ne m’empêchera pas de traverser d’autres tempêtes, Patrick. Avec ou sans toi… Avec ou sans toi.

Elle pointa un doigt rageur sur sa poitrine en martelant chaque syllabe puis se détourna et s’éloigna seule, sans un regard pour les deux hommes qui s’interrogèrent en silence. Puis O’Hagan se lança à sa suite, dérapant dans le sable et la força à lui faire face.

— Mary ! Mary, attends !

Elle se retourna et le défia du regard. Soudain, il ne savait plus quoi dire. Les mots s’étaient bousculés dans sa tête quand il l’avait vue s’éloigner mais à présent qu’elle attendait, rien ne lui venait à l’esprit. Il bredouilla.

— Quoi ? ! Je ne t’entends pas !

— OK… OK !

— OK quoi ?

— Je… On y va.

— Tous ensemble ?

Il hocha la tête et ils se retournèrent vers le pasteur pour voir s’il était toujours des leurs. Il ne dit rien, s’approcha et les dépassa avec un sourire de connivence.

— De toute façon, je suis le seul à connaître l’île, vous seriez perdus sans moi.

Ils marchèrent en ligne jusqu’au bout de la plage et tombèrent sur une petite route.

— Si on va à gauche, on va vers Sorisdale, et si on va à droite, on arrive à Bousd.

— Qu’est-ce qui est le mieux ?

— À Bousd, je sais qu’ils ont le téléphone mais c’est bien à trois kilomètres. À Sorisdale, c’est plus près mais la dernière fois que je suis venu, ils n’avaient toujours pas été raccordés…

— Si on va à Bousd, qui est-ce qu’on appelle ?

— Le révérend Mackinnon. C’est lui qui est le responsable de la formation des Serviteurs de Saint Jean. Ce fut mon mentor et ami. C’était le cousin de Tom.

John se racla la gorge pour s’éclaircir la voix et cacher son trouble.

— Ils ont une jeep, ils viendront nous chercher.

— La décision est prise donc. Allons vers Bousd.

Ils marchèrent en silence. L’île était relativement petite et ils parcoururent la distance en peu de temps. En fait de village, Bousd ne comptait que deux fermettes mais au moins elles avaient l’électricité et le téléphone. Ce ne fut que lorsqu’il vit les fils raccordés à la maison qu’O’Hagan se rendit compte qu’effectivement, ils n’allaient pas plus loin. Il osait à peine imaginer les conditions de vie des habitants de Sorisdale.

John passa devant et se dirigea vers la première ferme. Il frappa à la porte qui était entrouverte. Il fut accueilli par des cris de joie. Une femme qui semblait avoir plus de soixante-dix ans mais dont la vigueur contredisait cette hypothèse, sortit et souleva le jeune pasteur dans ses bras. John éclata de rire et lui demanda de le reposer à terre. Ils n’entendirent pas la suite de la conversation mais la femme afficha soudain un air sérieux. Elle toucha le bras de John pour le soutenir quand ses jambes se dérobèrent sous son poids. O’Hagan et Mary se précipitèrent vers lui.

— Quoi ! Qu’est-ce qu’il se passe ? !

John était très pâle.

— Flora vient de m’annoncer que le château a été déserté il y a dix jours. Une étrange épidémie a décimé la moitié des Serviteurs de Jean. Les jeunes du centre ont été évacués par hélicoptère à Glasgow. Les autres survivants ont été placés en quarantaine à Oban. Le révérend Mackinnon… Il est mort les premiers jours de l’épidémie. Un cordon sanitaire a été placé autour du château. On ne peut pas aller plus loin que Arileod.

— Blackstone a fait place nette.

Il se rendit compte de la portée blessante de ses paroles. John avait perdu plus qu’un ami cette fois. À sa grande surprise, John se redressa, ses yeux affichant une froide détermination.

— Flora, pourrais-tu nous prêter ta voiture ? Je sais à quel point ça peut être gênant pour toi, mais je la laisserai chez les Martin à Arileod et ils te la ramèneront avant ce soir…

Flora sembla hésiter.

— Il fait pas bon aller là-bas, John… Certains disent que c’est la peste.

— Je sais de quelle peste il s’agit, Flora. Elle ne me fait pas peur.

— S’il devait t’arriver quelque chose…

— Il ne m’arrivera rien, Flora. Parce que je sais que tu prieras pour moi.

Elle leva des yeux humides vers lui, puis le serra spontanément dans ses bras avant de disparaître à l’intérieur et de revenir quelques secondes plus tard avec des clés de voiture.

— Tu feras attention en passant les vitesses. Elle est devenue un peu capricieuse. Tu sais bien… Le sel. Y a pas une voiture qui résiste.

John lui sourit chaleureusement et l’embrassa sur la joue. Elle lui serra la main et lui tendit un petit objet qu’elle enferma dans sa main avant de les laisser partir. Ils contournèrent la ferme. Mary s’approcha.

— Qu’est-ce qu’elle vous a donné ?

— Un médaillon. Une croix celte. Pour me porter chance.

— On vous aime bien ici.

— J’y ai passé deux ans. L’île est petite et les Serviteurs de saint Jean sont très appréciés. J’ai eu le temps de connaître pas mal de monde. Ah, voici la voiture.

O’Hagan n’en crut pas ses yeux. Il s’était attendu à une voiture légèrement attaquée par le sel des embruns, pas à cette épave.

— Elle est un peu capricieuse ? Cette voiture est certainement aussi âgée que moi !

— Les distances à parcourir dans l’île ne sont pas si grandes. On ne se sert des voitures qu’occasionnellement.

— Oui… Mais tout de même !

— Montez, voulez-vous. On arrivera toujours plus vite qu’à pied.

— Ça, je n’en suis pas si sûr !

À la grande surprise d’O’Hagan, la voiture démarra du premier coup. Passer la première vitesse se révéla plus problématique. La boîte de vitesses grinça. John dut s’y reprendre à quatre fois. Enfin, elle avança.

Les routes n’étaient pas très larges. La nature était reine ici et on vivait selon son rythme. Les moutons étaient en liberté et O’Hagan pria pour qu’ils n’aient pas à s’arrêter pour les écarter de leur chemin car il s’imaginait qu’ils ne redémarreraient jamais. Ils avancèrent lentement. John avait réussi à passer la seconde mais il n’osa pas passer la troisième, de peur que le levier lui reste dans les mains. À Arnabost, ils tournèrent à gauche en direction d’Arinagour, la capitale de l’île, à peine une centaine d’habitants avec une poste et un café. John leur indiqua que l’île comptait cent quatre-vingt-dix habitants à l’année, mais l’été, avec le centre social et quelques touristes en recherche de dépaysement, ils arrivaient facilement à près de trois cents certains jours. À Arinagour, ils tournèrent à droite en direction d’Acha et ils arrivèrent enfin à Arileod. Le reste du chemin, ils devraient le faire à pied. Comme convenu, ils déposèrent la voiture de Flora chez les Martin. Ils se heurtèrent aux mêmes avertissements. Ici, on ne parlait pas seulement de peste. On disait que le diable avait pris possession du château. O’Hagan leur demanda si d’autres touristes avaient cherché à rejoindre le château. Abi et Rattray ne pouvaient pourtant pas être passés inaperçus avec Alex comme otage. On lui répondit qu’on n’avait vu personne depuis le départ du dernier hélicoptère une semaine plus tôt mais que la nuit, des cris et des lumières étranges s’élevaient des ruines. Cela confirma ce qu’ils savaient déjà. Ils étaient bien là et ils les attendaient de pied ferme.

Malgré les suppliques de la famille Martin, John, Mary et O’Hagan prirent congé. Une fois la porte passée, ils s’étaient attendus à ce qu’on les suive, que l’on insiste, mais les Martin refermèrent la porte derrière eux. Ils avaient fait leur choix et on leur faisait comprendre qu’on ne les aiderait pas. Les volets des six autres maisons du village se fermèrent presque aussitôt, comme s’ils étaient les pestiférés. Il y avait plus que la peur de l’inconnu dans leur attitude. Ils savaient. Ils savaient et ils étaient terrifiés.

Un instant perdus, les trois amis restèrent les bras ballants au milieu de la route. Puis O’Hagan se tourna vers le pasteur et lui demanda.

— C’est dans quelle direction ?

John sembla tiré de ses réflexions et tourna sur lui-même comme s’il était désorienté.

— Euh… C’est par là, suivez-moi.

Ils laissèrent les dernières maisons derrière eux et se retrouvèrent devant un champ d’avoine doré, prêt à être fauché. Le silence était quasi total. Il n’y avait pas le moindre souffle de vent pour faire bouger les épis. Pas un seul oiseau ne chantait. On aurait pu croire que le temps s’était arrêté.

Ils suivirent John sur un petit chemin de terre en bordure du champ que seul un 4X4 ou un véhicule agricole pouvait emprunter. Il longeait une colline recouverte de bruyère séchée qui leur cachait la vue au-delà. Ils firent le tour et le chemin monta légèrement vers la gauche. Ils trouvèrent une petite rivière et marchèrent le long de la berge. John leur promit qu’ils n’étaient plus bien loin et comme pour confirmer ses dires, ils se retrouvèrent face à un cordon de plastique bleu et blanc qui leur barrait la route et une pancarte leur interdisait d’aller plus loin. Une tête de mort au milieu d’un triangle trônait fièrement au centre du panneau au-dessus du signe de danger de contamination bactériologique, un simulacre de triskel qui semblait les narguer. John se retourna vers Mary et O’Hagan.

— Et si l’alerte concernant l’épidémie était véridique ? Blackstone serait bien capable de déclencher un tel fléau, n’est-ce pas ?

— C’est vrai, mais il veut surtout éloigner les importuns. Je ne pense pas qu’il y ait un quelconque danger à aller plus loin.

Ils considérèrent cette option pendant une minute supplémentaire et décidèrent tacitement de continuer leur avancée en passant sous le cordon.

Le chemin se fit sableux et la bruyère se transforma en hautes herbes bien vertes et grasses. Ils n’étaient plus bien loin du littoral. Ils grimpèrent encore sur une centaine de mètres et ils s’arrêtèrent tous ensemble, le souffle coupé. Ils y étaient enfin.

Sur un ciel gris acier se découpaient deux bâtisses. La première, la plus proche, ressemblait à un manoir de maître du 18e siècle. Le bâtiment central s’élevait sur trois étages et deux ailes latérales formaient un U sur un étage seulement. John leur indiqua que c’était là que résidaient les membres des Serviteurs et les jeunes en mal d’intégration sociale qu’on leur envoyait. Un peu plus loin, sur la droite, s’élevaient les impressionnantes murailles d’un château médiéval. Une immense tour carrée flanquée d’un bâtiment rectangulaire plus humble et d’une tour ronde dont le toit était en réfection.

— Les châteaux sont toujours la propriété du clan McLean de Coll. Ils appartenaient à leur dernier descendant. Votre père. J’imagine que cela veut dire que c’est à vous, maintenant. À vous et à votre sœur.

O’Hagan n’entendait même pas les paroles de John. Il était pétrifié. Son cauchemar prenait forme sous ses yeux. C’était bien le château de son rêve, dans le moindre détail. Il perçut le mouvement régulier des vagues à distance, le flux et le reflux. De chaque côté du bras de mer, les falaises noires et escarpées… C’était bien le lieu de son rêve… De son cauchemar… Il était chez lui.

— Unum Diem Draco, Perpetuum Diem Draco.

John sursauta.

— Qu’avez-vous dit ?

— Euh… Rien, c’est juste que… j’ai rêvé de cet endroit avant. C’était un rêve prémonitoire… je crois. Et… c’était au début de mon enquête. C’est juste une phrase qui m’a traversé l’esprit à ce moment-là.

— C’est cette phrase qui vous a mené vers l’Ordre du Dragon ?

— Oui, ce fut le point de départ.

— Il faut que je vous montre quelque chose.

John passa devant mais Mary l’interpella.

— John, attendez !

Puis se rappelant qu’on les observait peut-être d’où ils étaient, elle baissa sa voix d’un ton.

— S’ils nous attendent à l’intérieur, on ne peut pas avancer à découvert comme ça ?

John se retourna vers elle perplexe, puis regarda les deux châteaux comme s’il n’y avait pas songé.

— Tout ça m’a l’air bien calme, vous ne trouvez pas ?

Ils se tournèrent vers les deux bâtisses. Effectivement, elles semblaient abandonnées. O’Hagan avança de quelques pas. Dans son rêve, la foudre s’abattait sur le château médiéval et Gwen, sa Gwen apparaissait au cœur d’une pure lumière éblouissante, tenant en ses mains un bâton de noisetier qui était censé le protéger. Sa Gwen avait voulu le protéger…

— Il n’y a qu’un seul moyen de le savoir. C’est d’aller voir plus près.

Il fit signe à John d’ouvrir la marche et tenant Mary par la main, ils avancèrent, priant à chaque pas que la foudre ne s’abatte pas sur eux. Mais rien ne se passa. L’endroit était bel et bien désert, en tout cas, pour ce qu’ils en savaient.

Ils arrivèrent devant l’immense porche du château médiéval. John s’arrêta un instant, testa la poignée de la petite porte sur le côté et quand elle s’ouvrit, il la poussa avec précaution pour regarder si une désagréable surprise se cachait derrière. Le porche donnait sur une grande cour carrée intérieure. Il n’y avait personne. Il se retourna vers ses deux amis.

— Vous m’avez dit qu’avec les météorites, vous avez pu reconstruire la forme du dragon trouvée sur les tablettes. Vous avez aussi remarqué que chaque ville correspondait à la première lettre de chacune des lettres des premiers chapitres de l’Évangile de Saint Jean. Vous avez donc trouvé que la tête du dragon désignait cet endroit. Vous devez avoir donc compris que c’était parce que l’apôtre s’était réfugié sur l’île. Voici l’origine de notre ordre… Suivez-moi.

Ils passèrent la petite porte carrée et suivirent John. Ils traversèrent la cour et John ouvrit une double porte qui n’avait pas été fermée non plus. Comme si tous les habitants étaient partis en hâte. Les portes donnaient sur un escalier en pierre étroit et sombre, mais John actionna un interrupteur qui éclaira immédiatement les lieux.

— Les joies de l’électricité. Nous ne sommes pas comme vous les Catholiques, on ne refuse pas le progrès.

O’Hagan sourit à la provocation du pasteur et le suivit dans sa descente, Mary marchant toujours sur ses pas. En bas, il s’arrêta à nouveau devant une petite porte en bois et il désigna une gravure en pierre juste au-dessus. O’Hagan n’en crut pas ses yeux.

— Unum Diem Draco, Perpetuum Diem Draco… C’est… c’est la phrase de l’Ordre du Dragon ?

— Ce sont les dernières paroles de l’évangéliste. Avant qu’il ne meure.

John poussa la porte et ils se retrouvèrent dans une petite pièce circulaire au centre de laquelle trônait un sarcophage en pierre ciselée. De chaque côté, on pouvait voir un aigle gravé. Ils pénétrèrent dans la pièce en marchant sur la pointe des pieds, dans un silence respectueux. John se plaça à la tête du sarcophage.

— Jean n’a pas été envoyé en exil à Patmos. L’empereur Domitien considérait l’apôtre comme un trop grand adversaire. Il l’aurait envoyé vers le nord. Sa présence à Patmos aurait encore représenté un danger politique qu’il ne pouvait pas se permettre de prendre alors que les Chrétiens lui posaient déjà assez de problèmes comme ça. Et une nuit, on raconte que le Christ de l’Apocalypse serait apparu à l’apôtre tout vêtu de blanc, un glaive sortant de sa bouche. Il lui aurait confié sa vision du futur. Comme quoi le monde allait être confronté à des milliers d’années de combat contre le mal, mais que sa source se trouverait bien plus au nord dans une terre sauvage que l’on appelait Calédonie. Il lui certifia que Rome pouvait bien attendre, que son pouvoir allait bientôt vaciller devant la foi et plier genoux, mais là-haut, bien plus au nord, là où Satan avait perdu ses ailes d’archange, allait se lever une force démoniaque qui nécessiterait toutes les attentions et les forces de la foi si le monde ne devait pas arriver à sa fin. Il lui dit qu’un dragon s’élèverait et en engendrerait d’autres. Pendant des siècles et des siècles, les habitants de la grande île de Bretagne devraient combattre des dragons mais seul celui qui dormirait dans les entrailles de la terre serait le plus dangereux de tous. On dit que cette nuit-là, le Christ lui fit voir ce qui arriverait et il partit sur-le-champ à la recherche de cette terre maudite. Il erra pendant vingt ans avant d’arriver ici, sur Coll et de construire cette place forte avec les premiers colons venus d’Irlande, les premiers McLean d’Écosse, les descendants d’Eoghain MacLachchlain.

— C’est impossible. Les premiers Gaëls venus d’Irlande pour installer le Dal Riata sont arrivés au sixième siècle de notre ère ! Plus de trois cents ans après Blackstone et sa première résurrection, plus de quatre siècles après la mort de l’apôtre !

— Ça, Mary, c’est la version officielle, mais il y a des indices de la présence de populations Celtes sur Coll bien avant cette époque. Le flux celtique à cette époque se faisait dans toute l’Europe. On dit que c’est en rencontrant certains clans itinérants dans le nord de l’Italie que Jean fut persuadé qu’il devait les suivre. Il les a suivis jusqu’en Irlande, puis jusqu’en Écosse, enfin dans les îles occidentales. Il leur a enseigné sa vision. Il en a fait ses plus dévoués fidèles. Les Serviteurs de Jean. Les McLean. Il les a convaincus et ils ont tellement admiré le saint homme que près de cent quatre-vingts ans plus tard, leurs héritiers reconnurent le dragon tant redouté dans l’existence même de Blackstone simplement parce qu’il était un des chefs guerriers des tribus Pictes les plus redoutées et qu’il arborait sur son armure de cuir le symbole qu’ils attendaient tous, le serpent enroulé sur lui-même qui se mord la queue…

— Le cercle d’Ouroboros…

Le poignet d’O’Hagan se mit à brûler sous son bandage et il frotta machinalement le sceau de son esclavage comme Blackstone lui avait fait comprendre.

— Oui, la même marque que votre père a fait tatouer à votre poignet en passant par l’intermédiaire de votre grand-mère maternelle. Jamais votre mère n’aurait accepté si elle l’avait su.

O’Hagan se souvenait de la réaction de sa mère quand elle avait découvert le tatouage. Il se souvenait des cris et de la froide distance avec laquelle elle l’avait accueilli. Mais après tout, sa mère avait toujours été ainsi. Il n’avait pas pensé que le tatouage ait pu être source d’une quelconque inquiétude à son sujet.

Mary s’approcha du sarcophage et posa respectueusement ses doigts sur une des gravures de l’aigle.

— Vous voulez dire que bien avant sa naissance, le destin de Blackstone avait été scellé par un vieil homme qui avait peut-être commencé à perdre la tête ?

— L’apôtre était un visionnaire, vous ne pouvez pas dire le contraire, les événements des derniers jours l’ont démontré.

— N’empêche que ses prédictions ont été bien utiles à des envahisseurs venus d’Irlande qui cherchaient à élargir les frontières du Dal Riata. Blackstone n’a fait que défendre sa terre.

— Mary ? Comment pouvez-vous dire ça ?

— Je ne nie pas le fait que Blackstone soit un monstre. Je dis seulement que c’est peut-être des gens comme ceux de votre ordre ou celui de l’Ordre du Dragon qui ont fait de lui ce qu’il est. C’en est presque triste.

Un silence gêné s’installa. John et O’Hagan semblaient considérer ces dernières phrases. Mais ce qui s’était passé près de deux mille ans plus tôt ne changeait pas ce qui risquait d’arriver s’ils n’arrêtaient pas Blackstone. Et ce qui était étrange, c’était qu’il les avait laissés venir jusqu’ici sans les inquiéter. Ou bien étaient-ils à l’abri près de la dépouille du saint ? O’Hagan rejoignit Mary et contempla le sarcophage de la dépouille de l’homme que son père avait tant admiré, comme des générations de McLean avant lui.

— Et comment se fait-il que personne n’ait jamais su qu’il était enterré ici ?

— Je n’ai jamais dit qu’il était enterré ici. Il est bien mort à Éphèse. Ses dernières paroles ont été rapportées par son fidèle serviteur, Duncan McLean qui l’a suivi jusque-là. Ce qui se trouve ici, c’est…

Il se pencha en avant et poussa le couvercle du sarcophage pour laisser Mary et O’Hagan découvrir un bâton d’un mètre cinquante de hauteur, vrillé sur lui-même.

— C’est son bâton de pèlerin. C’est une branche de noisetier. C’est pour ça que vos ancêtres ont baptisé l’île ainsi. Ils pensent que ce bâton les protège.

O’Hagan fut captivé par la vision de ce bâton. Il était identique à celui de son rêve, identique à celui que Gwen lui avait tendu pour le protéger. Les mains posées sur le rebord du sarcophage, il se mit à trembler. John, pensant que son trouble venait du fait de se retrouver devant une sainte relique qui avait traversé des siècles, s’approcha de lui et posa une main sur son épaule.

— Il est à vous… Prenez-le. Il est la propriété du chef de clan depuis près de deux mille ans. Il sera votre glaive.

O’Hagan regarda John. C’était ridicule. Un simple morceau de bois, son glaive ? Et pourtant. S’il n’avait pas fait ce rêve ? Le visage de Gwen s’imposa de nouveau à lui. La Gwen de son rêve. Il comprenait maintenant qu’elle avait essayé de le mettre en garde contre elle-même. Elle avait cherché à le prévenir. Elle n’était pas entièrement corrompue. Il lui restait un espoir de la sauver des griffes de Blackstone.

Il tendit la main vers le bâton, osant à peine le toucher de peur qu’il se désagrège, mais il fut surpris par la dureté de sa surface. Il referma sa main autour et le souleva. Il était léger mais sa texture était bien ferme, le bois semblait avoir été pétrifié. Il avait traversé des siècles et il en traverserait sans problème de nombreux autres. Mais il fut déçu de constater que ce fut à peu près tout. Aucune vibration, aucune décharge électrique dans son bras. Ce bâton n’avait rien de magique. Ce n’était qu’un simple bout de bois. À quoi lui servirait-il devant Blackstone ? Il le garda en main et l’éleva devant lui. John souriait et semblait ému. Seule Mary avait pris du recul et observait la scène avec détachement.

— John, je ne comprends pas où vous voulez en venir. Vous affirmez que ce bâton va donner à Patrick la force de vaincre Blackstone ? C’est ridicule.

— C’est la légende. Le jour du grand combat, l’élu viendra chercher son glaive.

— Mais s’il est aussi essentiel que ça, pourquoi nous a-t-il laissés l’approcher aussi facilement ? C’est tout simplement parce qu’il n’a pas peur de ce bâton ! Ce n’est qu’une superstition de plus.

— Peut-être ne peut-il rien pour nous en empêcher ?

— Blackstone est là. Il est avec nous, il est près de nous, il l’a toujours été. Il sait ce que nous faisons, il sait ce que nous décidons. Il joue au chat et à la souris avec nous jour et nuit. Si nous lui faisions si peur, il nous aurait déjà détruits. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait avant ?

— Parce qu’il attend son heure.

Tous deux sursautèrent en entendant la voix d’O’Hagan, si grave. Dans leur argumentation, ils l’avaient presque oublié et furent surpris de le voir se tenir debout avec autant de calme et de résolution, le bâton dressé telle une épée. Lui qui avait l’air si las s’était redressé et ses yeux brillaient d’une fièvre qui ne semblait nullement l’affaiblir, bien au contraire. C’était presque comme si… comme s’il rayonnait.

— Mary, tu te souviens des calculs de Rattray ? Il a déterminé le moment de ma mort. Le moment idéal sera ce soir, dès que la nuit sera tombée, dès que les étoiles illumineront le ciel. Ils attendent ce moment. Ce n’est pas encore mon heure, ils ne veulent pas prendre de risques.

Comme pour ponctuer ce qu’il venait de dire, l’édifice trembla sous le bruit d’une étrange déflagration. Le tonnerre. Le tonnerre de son rêve.

— Nous devons remonter à la surface et monter la garde sur la plage. Quand le moment sera venu, ce sera là qu’apparaîtront les quatre cavaliers de l’Apocalypse.

— Vous dites que la confrontation finale doit se faire sous un ciel étoilé ? Avec la chape de plomb gris acier que l’on a aujourd’hui, on n’est pas près de voir une seule étoile. Et encore moins si la tempête nous rattrape.

Un second coup de tonnerre fit trembler les murs.

— Cet orage n’a rien à voir avec la tempête qu’on a rencontrée sur la mer. C’est juste une manifestation du temps qui se referme sur lui-même. Aujourd’hui, le présent a rendez-vous avec son passé.

Mary regardait O’Hagan bouche bée. Depuis quand savait-il toutes ces choses avec certitude ? Elle baissa les yeux vers la main qui tenait le bâton et vit qu’elle était recouverte de sang.

— Patrick ! Ton poignet. Il saigne de plus belle !

O’Hagan leva sa main à hauteur de ses yeux, regarda le sang qui brillait, rabaissa le bras sans plus de considération et essuya le dos de sa main sur le devant de son t-shirt, laissant une longue trace sur sa poitrine. Puis il se détourna et, le bâton toujours en main, il sortit de la salle. Mary, perplexe, interrogea le pasteur.

— Qu’est-ce qui lui arrive ?

John tourna vers elle un regard chargé d’émotion. Il en avait presque les larmes aux yeux.

— Il était revêtu d’un vêtement teint de sang… Mary… C’est bien lui… C’est vraiment lui.

— Et depuis quand est-il capable de prédire l’avenir ? Comment sait-il que c’est sur la plage qu’apparaîtront les quatre fléaux ?

— Le bâton de Jean. Il a enfin retrouvé son maître. Il lui donne la connaissance.

John était presque extatique. Sans réfléchir, il saisit Mary par la taille et déposa un brusque baiser sur ses lèvres. Dans un réflexe, elle le repoussa et le regarda hébétée. Tous deux se regardèrent sans comprendre ce qui venait d’arriver. Mary recula et se dirigea vers la sortie. John l’appela pour s’expliquer mais elle refusa de l’écouter. Elle remonta l’escalier quatre à quatre et déboucha sur la cour carrée. Une violente bourrasque la surprit et elle s’immobilisa. Devant elle, O’Hagan se tenait au centre de la cour, les yeux tournés vers le ciel, les bras écartés, souriant tandis que les éléments se déchaînaient au-dessus de sa tête. Mary leva les yeux également et frémit. Là-haut, tout là-haut, les nuages avançaient dans une course folle, ils tournoyaient, ils tourbillonnaient. Pour peu, cela aurait pu ressembler au maelström qui avait failli les engloutir quelques heures plus tôt. Un nouveau coup de tonnerre la fit sursauter. Lorsque John la rejoignit, il fut également stupéfié par cet improbable spectacle. Seul O’Hagan ne semblait pas inquiet. Il les vit enfin et leur fit signe de le rejoindre.

— Vous sentez ? Vous sentez cette puissance de la terre ? Ça ne vous électrise pas ?

John avait rentré sa tête entre ses épaules et guettait le ciel de peur que la foudre ne les choisisse comme cible.

— J’aimerais seulement ne pas être trop électrisé, si possible. Vous ne pensez pas qu’on pourrait les attendre à l’intérieur ?

— C’est trop tard ! Regardez la course des nuages ! Le temps s’accélère ! Nous n’allons plus attendre bien longtemps à présent ! Venez !

Mary et John hurlèrent. La foudre venait de s’abattre sur la tour ronde et le choc avait fait voler quelques tuiles dans la cour intérieure. Le feu avait pris avec une rapidité déconcertante et s’étendait déjà à toute la toiture.

O’Hagan ne sembla pas s’en émouvoir et se dirigea vers la sortie avec un calme surnaturel.

Sur la plage, le vent soulevait le sable en de petits tourbillons. La mer se déchaînait et l’écume se dessinait sur les crêtes. Il tremblait intérieurement, non pas de faiblesse, bien au contraire. Jamais il ne s’était senti aussi bien, aussi vivant, et ça n’avait rien à voir avec ce morceau de bois qu’il tenait entre ses mains. C’était ce vent, c’était cette danse folle des nuages, c’était cette foudre dont la forte odeur d’ozone piquait ses narines. Il avait envie de hurler ce trop-plein d’énergie qui le rendait euphorique. Son poignet le brûlait et irradiait jusque dans son épaule, mais la douleur ne faisait qu’attiser cet état contradictoire de fébrilité et de toute puissance. Il se sentait grand. Il se sentait prêt. Blackstone pouvait venir.

C’est alors qu’après cette étrange accélération, la lumière déclina subitement, les nuages s’écartèrent pour dévoiler une voûte étoilée si pure qu’elle ne pouvait appartenir qu’à un autre temps, une époque d’avant toute pollution industrielle. Le sol trembla tout à coup et il eut l’impression d’être étourdi, comme si la terre avait soudainement freiné sur son axe après avoir tourné à toute allure et il faillit tomber en avant. Il s’appuya sur son bâton et vit qu’il n’était pas le seul à être touché par ce phénomène. Mary et John tombèrent à quatre pattes sur le sol, se demandant ce qui pouvait bien se passer.

Cette fois, le temps semblait suspendu. Le vent était tombé en même temps que l’obscurité. Il ne rugissait plus. La foudre s’était évaporée. La mer n’avait plus une seule vague. Excepté les milliers d’étoiles au-dessus de leurs têtes, la seule lumière qui leur permettait de se voir alors qu’ils n’étaient séparés que de quelques mètres, provenait des flammes qui s’élevaient du château médiéval. L’incendie s’était propagé et le château n’était plus qu’un gigantesque bûcher, à croire que la pierre elle-même était devenue combustible.

O’Hagan était tout essoufflé, comme s’il avait couru pendant des heures. Il se redressa et remarqua qu’il transpirait fortement. Mary et John le rejoignirent mais personne ne dit mot. Ils se contentèrent de fixer l’obscurité tout autour d’eux, ne sachant pas très bien à quoi s’attendre ensuite.

Le silence était le plus perturbant. Ils savaient que le pire pouvait se produire à tout moment mais les minutes s’égrenèrent et rien ne vint, les rendant encore plus nerveux. Mary passa un bras autour de la taille d’O’Hagan et se blottit contre sa poitrine.

— Et maintenant ?

— Je… Je ne sais pas…

Le hurlement qui déchira la nuit les terrifia. Ils se retournèrent tous ensemble vers le château en flammes et ils perçurent enfin trois silhouettes noires se détacher sur le rideau mouvant du bûcher ardent. Deux d’entre elles se tenaient droites et poussaient une troisième qui semblait avoir du mal à se tenir debout. Au bout de quelques pas, elle tombait en gémissant et la plus haute des ombres la relevait sans ménagement.

— Alex…

Mary avait laissé s’échapper ce nom dans un souffle et avait avancé d’un pas avant qu’O’Hagan ne la retienne par le bras.

— Laisse les approcher.

Au fur et à mesure que les ombres grandissaient, leurs traits devenaient visibles et O’Hagan et Mary reconnurent Rattray et Abi comme les bourreaux d’Alex.

Ce dernier aperçut enfin Mary et le souffle court, entre deux gémissements, il la supplia.

— Mary ! Mary ! Oh, mon Dieu, aide-moi !!! Ils sont cinglés !

Il tomba à nouveau à genoux et cracha un liquide noir qu’O’Hagan reconnut être du sang. Il se tenait le ventre et chaque pas semblait être un supplice pour lui. Rattray le força à se relever une dernière fois et une fois qu’ils furent à quelques mètres, il poussa à terre Alex qui roula sur le sable en toussant. Son visage était livide et il fermait les yeux pour contenir la douleur et ne pas hurler à nouveau. Cette fois, O’Hagan ne retint pas Mary qui se précipita à ses côtés. Rattray et Abi n’esquissèrent aucun geste pour l’en empêcher.

O’Hagan retint son souffle. John s’était avancé et se tenait près de lui comme pour montrer à Rattray et Abi qu’il leur faudrait compter avec lui aussi. Tous deux jaugèrent leurs opposants. Il manquait deux cavaliers pour que la prédiction se réalise mais O’Hagan savait très bien que Blackstone et Gwen pouvaient se trouver à n’importe quel endroit dans cette obscurité. Ils pouvaient même se trouver à quelques pas sans qu’ils ne s’en aperçoivent.

Tenant Alex dans ses bras, Mary tentait d’évaluer ses blessures. Il tremblait tellement qu’elle n’osait le toucher. Il était en état de choc. Elle leva les yeux vers Rattray et Abi qui se tenaient à une enjambée. Ils ne faisaient pas attention à elle. Rattray était calme et impassible. Abi, elle, affichait un sourire de démence et toute douceur avait déserté son visage. Le regard de Mary fut attiré par un étrange éclat dans la main droite d’Abi. Ses yeux s’arrondirent quand elle se rendit compte que cette longue tige à l’éclat métallique d’où gouttait un liquide noir et épais était en fait la longue lame d’un couteau de combat. Elle baissa les yeux vers Alex et repensa au terrible hurlement quelques minutes plus tôt.

— Non… Non… Non… Vous ne pouvez pas avoir fait ça !

Elle eut un haut-le-cœur quand elle tenta d’écarter les bras d’Alex et rencontra l’étoffe de son pull imbibé d’un liquide poisseux. Il montrait déjà moins de résistance et laissa ses bras tomber lourdement de chaque côté de son corps. Les mains de Mary tremblèrent lorsqu’elle souleva le pull et elle laissa échapper un sanglot lorsqu’elle posa ses yeux sur l’immense plaie béante qui s’étendait sur toute la largeur de son ventre. Malgré la pression de ses bras, Alex n’avait pas pu empêcher une partie de ses viscères de s’échapper. Mary n’en supporta pas plus et se retourna pour vomir. Heureusement pour lui, Alex avait perdu connaissance et échappait ainsi à la douleur insoutenable. Le sang s’écoulait toujours. Il était mourant.

O’Hagan rencontra le regard de sa sœur. Elle semblait jubiler en observant sa fureur et son dégoût. Par provocation, elle leva la lame jusqu’à sa bouche et lécha le sang dans une mimique moqueuse de délectation.

— L’heure est venue, Patrick.

O’Hagan verrouilla son regard sur Rattray. Son calme était tout simplement inhumain en contraste avec Abi. On avait l’impression qu’il s’agissait d’une simple conversation mondaine.

— Le sang du dernier MacPherson est en train de se déverser sur le sol originel. Êtes-vous prêt à verser le vôtre ?

— Où est Blackstone ?

— Je suis là, O’Hagan.

La voix provenait de la droite. En regardant plus attentivement, on pouvait percevoir une masse plus obscure qui s’approchait. Elle paraissait encore plus grande que dans ses souvenirs. La voix s’était dédoublée et il avait pu y percevoir les notes mélancoliques de la voix de Gwen. En avançant, il lui sembla que la silhouette elle-même se dédoublait et une vive lumière iridescente s’en échappa. La silhouette devint bien deux et O’Hagan fut ému de constater que pour une fois, Blackstone et Gwen avaient repris leur identité propre. Il ne pouvait se détacher du regard cruel et diabolique de Blackstone, bien qu’il n’ait qu’un souhait : découvrir dans celui de Gwen qu’une fois débarrassée de l’emprise du monstre, elle était redevenue elle-même, la Dame Blanche de son cœur. Mais quand il parvint à croiser son regard vert, la déception n’en fut que plus cruelle.

Blackstone et Gwen rejoignirent Rattray et Abi. Leurs silhouettes impressionnantes se détachèrent dans le brasier de l’enfer du château de Breachacha, devant O’Hagan, John et Mary qui tenait la main d’un Alex dont la vie ne tenait plus qu’à un fil. Là, fiers et sûrs de leur toute-puissance, se tenaient les quatre cavaliers de l’Apocalypse.

XXVI

O’Hagan retenait son souffle. Les voir ainsi alignés, tous les quatre… Il déglutit et serra plus fort le bâton de Jean entre ses mains. Il posa ses yeux sur chacun des visages. Rattray et son assurance insolente, Abi et sa folie furieuse. Blackstone… Il aurait voulu passer à Gwen, il aurait voulu pouvoir rétablir le contact mais Blackstone l’en empêchait. Son regard hypnotique le captivait. Il paraissait grand, bien plus grand que dans ses souvenirs.

Ce fut John qui lui permit de lui échapper en s’approchant de Mary. Il s’accroupit à côté d’elle et chercha le pouls d’Alex. Il baissa la tête et posa une main sur l’épaule de Mary.

— Il est mort, Mary. Il n’y a plus rien à faire.

Mary se réfugia dans les bras de John et pleura en silence un instant avant de se relever d’un bond en voulant se jeter sur Abi en hurlant. Ce ne fut qu’in extremis que John réussit à l’attraper par la taille pour l’empêcher d’avancer. O’Hagan vit l’attention de Blackstone glisser vers elle. Il n’était pas dupe. C’était Blackstone le danger. Il devait garder son attention pour ne pas mettre Mary en péril.

— Et où sont vos montures ?

Blackstone glissa de nouveau son regard sur lui, un sourcil dressé en signe d’interrogation ?

— Nos montures ?

— Oui ! Les quatre cavaliers de l’Apocalypse… À pied… C’est plutôt ridicule, non ?

Blackstone le fixa d’un regard cruel et afficha un sourire sadique qui laissa bientôt échapper un rire tonitruant qui le glaça jusqu’au plus profond de son être.

— Tu veux des chevaux ? À ton aise.

Il inclina légèrement la tête tout en continuant à le fixer par en dessous. Il écarta les bras et les flammes du brasier scintillèrent sur son armure laissant apparaître le signe du dragon enroulé sur lui-même. Comment se faisait-il qu’O’Hagan n’ait pas fait le rapprochement plus tôt ? Le vent se leva et se mit à tournoyer autour d’eux, de plus en plus vite, de plus en plus fort, soulevant le sable au point de les aveugler. O’Hagan se protégea le visage avec son avant-bras. Au travers de ses yeux plissés, il avait perdu Blackstone de vue. Il avait perdu tout le monde de vue. Il ferma les yeux. Le sable le piquait telles des milliers de petites aiguilles et cherchait à s’infiltrer dans tous ses orifices. Il se mit à tousser et sentit le sable crisser sous ses dents. Il entendit John et Mary l’appeler mais il était incapable de déterminer d’où venaient leurs voix. Puis il entendit les hennissements. Des hennissements aigus de chevaux affolés. Il ne s’attendit pas au premier choc qui le fit reculer. Il aurait juré sentir le poitrail frémissant en sueur d’un véritable cheval. Il entendait le bruit des sabots à présent. Le second choc le heurta à l’épaule gauche et il ouvrit la bouche pour hurler, juste assez pour que le sable s’y engouffre et il se retrouva plié en deux à tousser si fort qu’il avait l’impression que ses poumons allaient lui sortir par la bouche. Le troisième choc vint par l’arrière et il se retrouva propulsé face contre terre, le nez dans le sable. Il avait lâché le bâton dans la chute et tâtonna à l’aveugle pour le retrouver. Au-dessus de sa tête, les hennissements étaient si près qu’il s’attendait, à tout moment, à ce qu’un sabot de ces chevaux virtuels lui fracasse le crâne.

Mais le vent tomba aussi soudainement qu’il était venu. Les hennissements et les bruits de cavalcades disparurent aussi. Le sable retomba sur le sol. Il secoua la tête pour en déloger le sable et regarda devant lui pour retrouver le bâton de Jean. Il n’était pas là. Était-il enfoui ? Il balaya le sable devant lui mais il ne trouva rien.

— Est-ce que c’est ça que tu cherches ?

O’Hagan se retourna brusquement et vit que Blackstone tenait la relique à bout de bras. Il regardait avec dédain le bâton de pèlerin.

— Et dire que vous gardez précieusement cette chose comme un objet saint depuis des siècles. Qui est le plus ridicule à présent ?

O’Hagan cracha le reste du sable qu’il avait dans la bouche et se releva lentement, sans quitter Blackstone des yeux.

— Et… et maintenant ?

Blackstone sourit, dévoilant des dents immaculées de carnassier.

— Maintenant ? Voyons, O’Hagan, ou plutôt ne devrais-je pas t’appeler McLean ? Tu sais très bien les possibilités qu’il te reste.

— Si vous voulez ma peau, je ne me laisserai pas faire sans combattre !

— Où serait le plaisir d’un dénouement aussi facile ? Je veux plus, O’Hagan. Je n’ai pas attendu aussi longtemps pour si peu. Je veux être certain qu’il ne restera plus rien de ton clan, de ton ordre, de ces fanatiques qui sont à l’origine de ce que j’ai subi pendant tous ces siècles. Je veux que tu connaisses les souffrances des mille morts que j’ai endurées. Je veux que tu connaisses le goût amer de la trahison.

Tout en parlant, il s’était approché d’Abi et avait posé une main tendre sur sa tête et lui caressait les cheveux tout en lui susurrant les derniers mots à l’oreille. Abi sourit et s’écarta pour se rapprocher de Rattray qui jubilait. Ce soir, il partageait un pouvoir sans égal. Ce soir, il était à l’apogée de ce qu’il désirait tant. Il avait tout. Tout ce qu’il avait toujours voulu avoir, jusqu’au droit de vie et de mort sur quelqu’un. Il enserra Abi dans ses bras, juste pour montrer à O’Hagan qu’il en avait le contrôle. Elle l’embrassa près du lobe de son oreille. Il tourna la tête pour rencontrer ses lèvres, sans pour autant lâcher O’Hagan des yeux et il la serra encore plus fort contre lui. Mais soudain, ses yeux s’arrondirent et sa bouche s’ouvrit convulsivement sans laisser un seul son s’en échapper, tel un poisson en manque d’oxygène. Il tourna la tête vers Abi et la regarda sans comprendre. Il porta la main à sa gorge et tenta d’empêcher le flot de sang qui se déversait de sa carotide, mais il était déjà trop tard. Il s’écroula sur le sol comme une poupée de chiffon, aux pieds de celle qu’il avait pensé contrôler.

— Et de six !

O’Hagan eut du mal à détacher son regard du sordide tableau pour retrouver le bleu acier des yeux de Blackstone. Il mit un instant à comprendre.

— Six ?

— Les membres de l’Ordre… Ils doivent tous mourir pour libérer la bête…

Les membres de l’Ordre ? Alors ils en étaient toujours là ? Mais les membres de l’Ordre étaient déjà tous morts… Tous… À l’exception de…

— Abi, NON !

O’Hagan fit un pas vers sa sœur mais s’immobilisa lorsqu’il se rendit compte qu’elle se tenait droite devant lui, le couteau placé contre sa propre gorge, le visage baigné de larmes. Toute folie avait déserté ses yeux. Il y retrouvait son désespoir de petite fille. C’était celle qu’il avait entrevue ce soir-là dans sa chambre d’hôtel, celle à qui il avait tenu la main pour qu’elle puisse s’endormir. C’était sa sœur. Sa petite sœur.

— Abi… Ne fais pas ça… Abi, écoute-moi ! On a encore tant de choses à se dire. Tu ne peux pas me laisser maintenant. Ne fais pas de bêtises.

Mais Abi ne semblait pas pouvoir répondre. Le flot de ses larmes s’intensifia alors que la pression de la lame tira une goutte de sang.

— NON ! Blackstone, ne faites pas ça ! BLACKSTONE ! Je…

— Es-tu prêt à m’offrir autre chose en échange ?

O’Hagan ne sut que répondre. Il chercha de l’aide auprès de Gwen. Pour la première fois, il croisa son regard, mais elle semblait si lointaine, comme détachée de tout ce qui se passait là. Sa silhouette était vaporeuse et n’émettait plus qu’une faible lueur, son regard perdu dans le lointain, dans l’obscurité de la mer.

— Gwen…

La voix suppliante d’O’Hagan ne réussit pas à attirer son attention. Blackstone le rappela à l’ordre.

— Alors, O’Hagan ? J’attends et Abi aussi !

— MOI ! Prenez ma vie en échange !

Si la voix d’O’Hagan n’avait pas réussi à attirer l’attention de Gwen, le cri de Mary y parvint. Ses yeux se posèrent sur elle et s’illuminèrent de fureur. John le vit et s’interposa.

Mais O’Hagan n’avait pas quitté Abi des yeux, de peur qu’elle ne fasse une bêtise.

Le petit rire profond et sarcastique de Blackstone ne fit qu’accentuer son inquiétude.

— Ta vie ? Ta vie en échange ? Mais que vaut-elle ? Je l’aurai de toute manière. Non, la vie que je veux, c’est la sienne !

O’Hagan cligna des yeux et tourna légèrement la tête pour voir qui l’index de Blackstone désignait.

— Mary ?

Le sol sembla s’écrouler sous ses pieds. Il ne pouvait pas répondre. Il ne pouvait pas choisir. C’était inhumain.

— La réponse est trop longue à venir, O’Hagan. Tu as fait ton choix.

— NOOOOOOOONN !

Il voulut se précipiter sur Abi et lui arracher le couteau mais il était déjà trop tard. L’entaille était trop profonde et elle s’écroula dans ses bras. Emporté par le poids du corps de sa sœur, il s’écroula sur le sol. Il tenta de retenir le flot de sang qui s’écoulait de sa gorge mais tout comme ce geste avait été inutile pour Rattray, il le fut pour Abi dont le regard se voila tandis que la vie quittait son corps.

C’était impossible. Le destin ne pouvait pas lui faire ça. Il ne pouvait pas lui donner une sœur pour la lui retirer aussi prématurément. Il laissa s’échapper un cri de désespoir et il serra convulsivement Abi dans ses bras, Abi dont le corps sans vie suivait les soubresauts des sanglots d’O’Hagan comme une poupée désarticulée.

Mary ressentit son chagrin avec autant de force et voulut accourir vers lui mais elle avait beau se débattre, la poigne de John l’en empêchait. Elle se retourna vers lui furieuse et siffla.

— Laisse-moi ! Laisse-moi le rejoindre ! Il a besoin de moi !

— Non ! Tu ne ferais qu’attirer l’attention de Blackstone sur toi !

— Il est peut-être un peu tard pour cela, non, mademoiselle Hamilton ? Gwen et moi, n’avons-nous pas cherché à vous épargner ? Mais vous n’en avez fait qu’à votre tête. C’est vous qui avez choisi de suivre votre destinée.

Mary et John écoutèrent Blackstone sans vraiment comprendre.

— Et voici, c’était un grand dragon rouge, ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes sept diadèmes. Sa queue entraînait le tiers des étoiles du ciel, et les jetait sur la terre. Le dragon se tint devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer son enfant, lorsqu’elle aurait enfanté… N’est-ce pas ce qu’a écrit votre prophète ?

Le temps sembla se figer. Mary porta machinalement ses mains sur son ventre et John ne put détacher ses yeux de ces mains. Ses nausées… Sa fébrilité… Son émotivité exacerbée… Enceinte ? Elle était enceinte de Patrick ? Mary leva la tête dans la direction d’O’Hagan qui s’était retourné vers elle tenant toujours le cadavre d’Abi, aussi abasourdi qu’elle, les yeux arrondis, redoutant ce que cela voulait dire. Puis il pensa à ce que cela pouvait signifier pour Gwen et sa peur se mua en terreur. Il tourna lentement la tête et vit que ses craintes étaient loin d’être injustifiées quand il rencontra le visage déformé de haine de Gwen.

— Enceinte ? ENCEINTE ? Cet enfant aurait dû être le MIEN !

Elle se mit à hurler et la lueur se transforma en lumière aveuglante, avant d’exploser en une onde de choc qui les projeta tous à terre. Le contraste de lumière qui s’ensuivit fit penser à O’Hagan qu’il était devenu aveugle mais il perçut bientôt la lueur du corps de Gwen recroquevillé sur le sol. Il aurait voulu accourir vers elle. Il aurait voulu accourir vers Mary pour voir si elle allait bien, mais il se retrouva face à deux immenses jambes qui lui bloquaient le passage.

— Quel dilemme, O’Hagan… L’émotion lui a ôté toute énergie, mais tu dois bien penser que lorsqu’elle retrouvera ses forces, elle s’en prendra à celle qui porte ton enfant. Et à ce moment-là… laquelle des deux choisiras-tu ? Mais peut-être n’auras-tu pas à faire ce choix.

Blackstone s’accroupit pour se retrouver à sa hauteur et le saisit à la gorge. Il ne serrait pas pour le tuer, mais juste assez pour lui faire manquer d’air et l’étourdir.

— Tu n’as pas su protéger les membres de ton ordre, O’Hagan. Le dragon va être libéré.

Et comme pour ponctuer ce qu’il venait de dire, la terre se mit à trembler, comme si un énorme marteau s’était abattu sur le sol.

— Tu n’as donc pas encore compris ? Ton père l’avait saisi, lui. Dès l’année dernière. Les six victimes, les six membres prêts à se sacrifier pour me ressusciter, les six membres de la confrérie prêts à mourir pour les en empêcher…

Il serra un peu plus fort et força O’Hagan à relever la tête encore. Un second coup ébranla le sol.

— Six — six – six… Le chiffre de la bête… L’année dernière, vous avez fait sauter le septième sceau qui a permis aux révélations de Saint Jean de voir le jour. Peut-être devrais-je te remercier pour cela, O’Hagan ? Rien n’aurait pu être possible sans toi et tes amis… Hahaha !

Cette fois-ci, la terre trembla plus fort et le sable tressauta sous ses mains. Il commençait à voir des ombres danser devant ses yeux. Il manquait d’oxygène. Blackstone le rejeta violemment en arrière et se releva.

— La seule chose que je peux te promettre, O’Hagan, c’est que ce sera vite fait.

O’Hagan toussa et massa sa gorge. Ses mains étaient recouvertes du sang d’Abi qui était restée allongée à quelques pas de lui. Il regarda Blackstone s’éloigner et rejoindre Gwen qu’il aida à se relever. Elle semblait épuisée, son corps diaphane semblait devoir s’évanouir d’un instant à l’autre. Blackstone la serra contre lui et ramassa le bâton de pèlerin avec lequel il désigna l’encre de l’océan.

— Regarde. Regarde ma belle. Regarde ta vengeance prendre forme.

O’Hagan suivit la direction que Blackstone désignait. Il ne vit rien tout d’abord puis la terre trembla à nouveau et les têtes commencèrent à sortir de l’eau les unes après les autres. Sept. Il y avait bien sept têtes et le monstre était bien plus impressionnant que dans son cauchemar. Il s’éleva si haut au-dessus de leurs têtes qu’ils furent arrosés par un rideau de gouttes d’eau de mer s’échappant de leurs gueules béantes.

Tous restèrent pétrifiés, la tête rejetée en arrière, devant l’hydre, fascinés par les sept gueules dont les crocs luisaient dans l’obscurité. Une seule de ces têtes pouvait avaler un être humain en un seul morceau.

— C’est un cauchemar… C’est mon cauchemar… Une telle abomination ne peut pas exister !

Les sept têtes se balancèrent et humèrent l’air de la nuit. Personne ne bougea pour ne pas attirer son attention. Personne sauf Blackstone, bien sûr, qui se planta devant elle, bras écartés, paumes tendues vers le sol. De ses paumes se dégagea une lumière rougeoyante et la bête courba ses sept têtes en signe de soumission. Puis Blackstone ramassa à nouveau le bâton de Saint Jean et un chant guttural s’éleva de sa gorge. La bête commença à s’agiter et à grogner. Il fit tourner le bâton en l’air au-dessus de sa tête à une vitesse vertigineuse, mais quand il l’arrêta, le bâton désignait clairement Mary. Les sept têtes se tournèrent vers elle d’un seul mouvement. O’Hagan hurla.

— Non ! John ! Mary ! Courez ! Elles vont essayer de vous tuer !

Il se mit à courir vers eux mais la bête s’interposa et faillit l’écraser d’une de ses imposantes pattes. De l’autre côté, une tête plongea vers Mary qui hurla. John la tira violemment en arrière et la tête ne rencontra que le sable. Une autre tête attaqua alors. O’Hagan chercha une arme, n’importe laquelle. Il se souvint du couteau d’Abi. Il rebroussa chemin et le chercha dans le sable. Il le trouva et se jeta sur la bête dont une troisième tête tentait de dévorer Mary et John qui couraient dans un sens puis dans un autre avec l’énergie du désespoir. Ils glissaient dans le sable, ils allaient bientôt se fatiguer, ils seraient bientôt trop épuisés pour courir et à quelques mètres de là, Blackstone riait. Il riait comme le démon qu’il était.

O’Hagan atteignit une des pattes de la bête et planta le couteau jusqu’à la garde. La bête rugit et détourna un instant son attention sur lui, ce qui permit à Mary et John de courir vers le château renaissance. Mais il était loin et ils n’y arriveraient pas à temps si O’Hagan ne gagnait pas encore quelques minutes.

Il tira sur le manche du coutelas mais il était trop profondément enfoncé. Il dut rebrousser chemin quand une tête plongea vers lui. Lorsqu’il recula, la bête ne sembla plus avoir aucun intérêt pour lui et se retourna vers Mary et John qui étaient à mi-chemin à présent. O’Hagan se précipita à nouveau sur la bête et tira sur le coutelas. Mais rien n’y fit. Cet immense dragon à sept têtes ressemblait à un des dinosaures du Jurassic Park de Spielberg et sa peau était si épaisse qu’O’Hagan doutait avoir infligé à la bête plus qu’une égratignure. Il tira de toutes ses forces et la bête, certainement plus gênée que ressentant une véritable douleur, secoua sa patte, envoyant O’Hagan voler quelques mètres plus loin avant de continuer sa poursuite.

O’Hagan retomba lourdement sur sa jambe blessée et laissa échapper un cri avant de rouler sur le côté. Il se releva à temps pour voir que la bête avait rattrapé Mary et John et tentait à nouveau de les dévorer. Le seul avantage qu’ils avaient était que de par sa taille, le monstre était assez lent, leur laissant une maigre chance, tant qu’ils avaient assez de forces pour courir.

O’Hagan tenta de se remettre sur ses jambes mais la douleur lui remonta jusque dans l’aine et l’immobilisa. Cette saleté de jambe lui serait donc toujours un problème !

Il se redressa enfin et regarda autour de lui. Il n’avait pas réussi à arracher le couteau. Il n’avait donc pas de choix, Il devait y retourner. Il avança en claudiquant, plus déterminé que jamais, malgré la douleur.

Soudain, son cœur s’arrêta. Mary venait de tomber. John tenta de l’aider à se redresser mais une des têtes l’envoya voler au loin, laissant Mary seule et désemparée face à la bête et ses sept têtes qui rugirent à l’unisson.

— NOOOOONNNNNN !

Le voile de larmes devant l’inévitable ne lui permit pas de comprendre au premier abord ce qu’était ce qui venait de tomber à ses pieds. Il n’osait quitter Mary des yeux, de peur qu’elle ne soit engloutie dans une des gueules du monstre. Ou pire, qu’elle ne soit déchiquetée entre toutes les gueules aux dents acérées qui attendaient avec gourmandise.

Mais le rugissement de colère de Blackstone attira son attention et il vit qu’à ses pieds reposait le bâton de Saint Jean. Il regarda derrière lui et vit que Gwen s’en était emparée, l’avait arraché des mains de Blackstone et lui avait lancé tandis qu’elle l’avait immobilisé dans un halo de lumière irradiante.

— Vite, Patrick ! Vise le cœur ! Je ne tiendrai pas beaucoup plus longtemps.

Il mit un court instant à comprendre ce qui venait de se passer. Gwen. Sa Gwen était revenue et elle tentait de l’aider. Ce n’était plus la furie malade de jalousie, pénétrée, contaminée par la violence de Blackstone. Elle était à nouveau celle qu’il aimait et celle qui l’aimait au point de se sacrifier pour lui, celle qui n’avait pas hésité un instant avant de plonger dans le puits des âmes, celle qui avait donné ses dernières forces pour lui sauver la vie quand la montagne s’était écroulée sur lui, celle qui s’était retrouvée prisonnière de Blackstone, de sa noirceur, soumise à ses caprices et sa domination… Comme si elle n’avait pas assez payé comme ça.

Il se pencha pour ramasser le bâton et avança avec détermination vers la bête. Il entendit Blackstone rugir encore plus fort et il se sentit envahi d’une force dont il se pensait incapable.

Devant lui, Mary hurlait et reculait comme elle le pouvait alors que les têtes jouaient avec elle. L’une plongeait d’un côté, s’immobilisait pour laisser la place à une autre, puis agissait de même avant de laisser la place à une troisième.

Le monstre ne vit pas O’Hagan approcher, trop occupé avec sa proie. Il se posta entre ses jambes et s’apprêta à frapper. Mais frapper où ? Où était le cœur ?

— Le cœur, Patrick ! Vise le cœur ! Juste au-dessus de ta tête sur la gauche !

La voix de Gwen faiblissait. Elle n’aurait bientôt plus assez de force pour contrer Blackstone qui rugissait toujours plus fort. Il leva le bras et soudain, une déflagration le jeta à terre tandis que la bête sursauta au-dessus de lui. Il regarda en direction de Blackstone et Gwen et vit qu’elle avait disparu. Il refusait d’y croire mais elle s’était désagrégée. Elle avait disparu, s’était évaporée. Sa Gwen n’était plus… Ses bras lui semblèrent si lourds tout à coup et son cœur si vide… Cette fois, c’était bien fini… Plus de Dame Blanche… Plus de rencontres furtives au bord du ruisseau derrière chez lui, plus de frôlements, plus de baisers volés à la mort… Il n’y avait plus que le néant. Le néant et Blackstone.

La fureur qui l’envahit l’électrisa et lui redonna la force nécessaire pour se redresser, défiant Blackstone du regard. Blackstone qui se délectait de cette transformation.

— Bienvenue dans mon univers O’Hagan. Bienvenue dans mes souffrances.

O’Hagan porta une main à ses lèvres et découvrit qu’il saignait. Il passa sa langue et apprécia le goût métallique et salé de son propre sang. Il sourit. Il sourit à Blackstone.

— Unum Diem Draco, Perpetuum Diem Draco…

Et dans un geste aussi rapide que l’éclair, il se retourna, utilisa le bâton de Saint Jean comme un javelot et le planta profondément dans le cœur du dragon qui se dressa sur ses pattes arrière en hurlant. Les sept têtes hurlèrent toutes à la fois et il dut se couvrir les oreilles pour que ses tympans n’explosent pas.

La bête tomba lourdement en arrière et glissa dans l’eau. Les têtes se balancèrent frénétiquement, levant de hautes gerbes, ses pattes martelèrent lourdement le sol, puis peu à peu, ses gestes eurent moins de vigueur, elle s’immobilisa totalement et disparut sous les flots d’où elle était venue.

O’Hagan se releva et chercha Mary. Elle était allongée sur le sol et ne bougeait pas. Il pria pour qu’elle ne soit pas morte elle aussi. Il fit un pas vers elle et vit qu’elle relevait lentement la tête et aperçut John qui se précipitait vers elle.

— O’HAGAN !

La voix de Blackstone se répercuta dans le ciel comme un coup de tonnerre. O’Hagan se retourna vers lui et vit danser des éclairs autour de sa haute silhouette. Ses yeux luisaient telles deux flammes de l’enfer et il semblait encore avoir gagné en stature. Le ciel se couvrit à nouveau et la terre sembla retrouver le rythme de sa course folle, le laissant tout étourdi.

Une violente douleur surgit dans son poignet, le laissant pantelant, les jambes coupées. Il fut forcé de s’agenouiller. Le pansement autour de son poignet roussissait. Il l’enleva et vit avec horreur le rougeoiement incandescent qui suivait les lignes de son tatouage.

— Qui penses-tu être, O’Hagan ? Qui penses-tu être pour oser espérer me vaincre une seconde fois ? La première fois, tu ne m’as vaincu que grâce à la trahison de mon propre sang. La descendante de cette sœur qui n’avait pas hésité à me vendre à mes pires ennemis… Cette fois-ci, tu es seul. Et ce tatouage fait de toi mon esclave ! Nous sommes liés, toi et moi ! Ce signe que tu portes est le même que le mien, O’Hagan ! Tu ressens la brûlure ? ! C’est le feu éternel de Cythraul ! Tu sais, le feu du miroir. Le feu dans lequel s’est jeté Seamus. Tu vas bientôt le connaître, ce feu dévorant, cette douleur éternelle ! Je vais me débarrasser de toi ! Puis, ensuite, je me débarrasserai d’elle et de ton enfant ! Il ne restera pas un seul Serviteur de Jean quand j’en aurai fini avec vous et je reconquerrai ma terre. Mon royaume !

La douleur était atroce et l’aveuglait. Il savait qu’il allait mourir. Il aurait dû mourir une année plus tôt. Il aurait dû mourir avec Gwen. Et tout ça ne serait peut-être pas arrivé. Son père aurait peut-être fait la paix avec Abi, le seul enfant qu’il lui restait. Elle n’aurait jamais raconté ce qu’elle savait à Rattray et ils n’auraient pas cherché à éliminer les membres de l’Ordre. Elle n’aurait pas cherché à redonner vie à Blackstone en utilisant ses livres de chamans africains. Mary aurait continué ses études et ses recherches en compagnie de son meilleur ami Jack et aurait vécu avec Alex. Ils auraient peut-être continué la lignée des MacPherson et gardé le secret de l’Ordre comme un trésor. Kathleen… Kathleen serait restée à Londres et ne serait pas morte vainement sur un trottoir d’Édimbourg.

Il se redressa malgré la douleur, tenant son poignet contre sa poitrine et leva les yeux vers le ciel pour se donner du courage. Il regarda en arrière et vit que Mary s’était relevée. John la tenait dans ses bras. Elle était si belle et elle le suppliait du regard. Il esquissa un Je t’aime mais sa voix ne put franchir le barrage de sa gorge nouée. Il vit tout de même que Mary l’avait vu et elle voulut s’approcher, mais John la retint. Il avait compris ce qui devait se passer à présent. O’Hagan s’éclaircit la voix et s’adressa à John.

— Tu prendras soin d’eux, John ?

Le pasteur hocha la tête mais Mary, qui comprit enfin où il voulait en venir, s’agita.

— Patrick ? Qu’est-ce que tu veux dire par-là ? Patrick ?

La poigne du pasteur était solide. O’Hagan lui faisait confiance. Il se retourna vers Blackstone, se redressa et inspira profondément avant de faire le premier pas.

— Patrick ! Non ! Ne fais pas de bêtise ! Tu ne peux pas m’abandonner ! On a dit qu’on irait jusqu’au bout ensemble ! PATRICK ! PATRICK O’HAGAN !

Il avançait avec calme vers Blackstone qui l’attendait d’un air serein. Il tenait enfin sa vengeance et sa victime se livrait à lui sans combattre. C’était moins jubilatoire mais peu importait, deux mille ans d’attente arrivaient à son terme.

C’est alors qu’il se rendit compte que quelque chose n’était pas normal chez O’Hagan. Il… Il brillait ? L’incandescence de son poignet se transforma en lumière pure et l’enveloppa peu à peu. Blackstone commença à ne plus trouver la situation aussi plaisante et ordonna à O’Hagan de s’arrêter. Celui-ci s’arrêta un instant, pencha la tête sur le côté et sourit. C’était le sourire de quelqu’un qui savait. Quelqu’un qui savait avec assurance et Blackstone se rendit compte que pour la première fois O’Hagan était un homme dangereux qui reprenait sa marche vers lui.

— Ne fais pas un pas de plus, O’Hagan !

Mais O’Hagan n’obéit pas cette fois et continua à avancer. Blackstone leva la main vers lui et tenta de l’arrêter avec une onde de choc. O’Hagan se plia en deux, le souffle coupé. Il avait entendu sa poitrine craquer. Blackstone devait lui avoir cassé une côte, mais rien de plus grave. Il se mit à briller de plus belle et cette lumière lui donna une énergie plus grande encore. Blackstone rugit et agita ses bras vers le ciel. Les éclairs qui l’entouraient tentèrent de frapper O’Hagan mais tous sans exception furent déviés. Blackstone commença à paniquer et recula d’un pas. C’était impossible. C’était tout bonnement impossible !

O’Hagan continua d’avancer et écarta les bras, paumes dressées vers le ciel.

Mary et John, fascinés, tombèrent à genoux, se tenant par la main et John murmura.

— Le roi des rois, le seigneur des seigneurs…

Blackstone hurla. Cette fois-ci, il refusait de se laisser abattre. La terre trembla et la mer se mit à rugir. Le sol se craqua en plusieurs endroits, engloutissant les restes du château médiéval, mais rien ne semblait pouvoir toucher O’Hagan qui n’était plus qu’à quelques mètres.

— Que se passe-t-il, Blackstone ? Ne sais-tu toujours pas que c’est le bien qui gagne ?

Il se jeta sur lui et l’enserra fermement dans ses bras. Les deux hommes se fondirent dans la lumière, les deux anneaux se mêlèrent et l’explosion de lumière qui s’ensuivit fut si intense qu’elle fut visible à plusieurs milles à la ronde.

Épilogue

— Où suis-je ?

Il s’était redressé en sursaut, aspirant l’air comme s’il venait de remonter à la surface après une longue plongée dans l’obscurité.

Vivant… Il était vivant… Et il était seul… Dans ce qui ressemblait à une chambre d’hôpital ?

Il se laissa retomber lourdement sur l’oreiller, le cœur battant à tout rompre. Mais à part ça, il avait l’impression d’aller bien. Il ne ressentait aucune douleur. Il fixa le plafond. Que s’était-il passé au juste ? Il n’en avait aucun souvenir. À peine quelques bribes de ce qui avait précédé l’explosion. Il se souvenait avoir avancé vers Blackstone. Il revoyait le visage de Mary… Mary ! John ! Il se releva sur les coudes et chercha quelque indice de leur présence. Rien. Il n’y avait rien dans cette chambre. Rien d’autre que des meubles impersonnels d’hôpital. Il glissa sur le côté et vit qu’il était affublé d’un de ces pyjamas blancs ridicules. Il s’assit sur le bord du lit et regarda ses mains. À son poignet droit, le tatouage du cercle d’Ouroboros avait retrouvé sa teinte noire et saine. Il ne saignait plus, il ne ressentait plus aucune douleur. Il semblait guéri. Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Avait-il échoué ? L’année précédente, quand Blackstone avait glissé dans les puits des âmes, le tatouage avait disparu. Aujourd’hui, il était toujours là.

Il se leva, s’attendant à ciller sous la douleur lorsque son poids se porterait sur sa jambe blessée mais il ne ressentit rien. Surpris, il bascula tout le poids de son corps sur la jambe. Rien… C’était incroyable. Il n’avait pas mal. Comme s’il n’avait pas été blessé sur l’île. Non, c’était plus que ça. C’était comme si elle n’avait jamais été fracturée et écrasée l’année précédente. Il tâta son torse… Aucune sensation non plus pour sa côte brisée.

Il sursauta. La porte s’ouvrit sur une infirmière qui poussait un chariot.

— Mais dites-moi que je rêve ? Notre Belle au bois dormant s’est enfin réveillée !

Elle lâcha son chariot et le reconduisit vers le lit où elle le força à s’asseoir pour prendre sa tension. Il voulut parler mais elle leva un doigt pour lui indiquer qu’elle écoutait les battements de son cœur. Quand elle eut terminé elle lui ôta l’appareil du bras.

— Tout semble aller pour le mieux. Vous avez des étourdissements ?

— Non.

— Des nausées ?

— Non, mais…

— Vous arrivez à suivre mon doigt ?

O’Hagan obéit, tout en essayant de placer sa question.

— Ça fait longtemps que je suis là ?

— Longtemps, tout est relatif, mon agneau. Moi je suis là depuis vingt ans.

— On est où, là ?

— Là ? C’est l’hôpital de Gartnavel à Glasgow. Et pour répondre à votre question, vous êtes là depuis plus d’un mois. Trente-trois jours exactement que vous êtes dans les vapes.

— Comment je suis arrivé là ?

— Par hélicoptère, mon tout beau. C’était le seul moyen de vous faire arriver le plus vite possible de cette île de malheur. D’abord ces petits jeunes qui nous arrivent en mauvais état. Pas un n’a survécu, si c’est pas malheureux. Vous, par contre, vous avez plus de chance. À part la cure de sommeil que vous avez faite, il semble que vous soyez en parfaite forme !

— Et… et les autres ?

— Les autres ? Vous voulez dire cette fille et le pasteur ? Bah, à part quelques brûlures et quelques égratignures, ils vont aussi bien que vous.

O’Hagan souffla. Mary et John étaient toujours en vie.

— Et… les autres ?

— Les autres ? Quels autres ? On n’a trouvé personne d’autre ! Ce sont les habitants de l’île qui nous ont prévenus. Vous leur devez une fière chandelle ! Quelle idée de vous balader sur un site interdit ! Au fait ? C’est vrai ce qu’on raconte ?

— Qu’est-ce qu’on raconte ?

— On raconte que l’hécatombe dans le centre était due à une fuite d’une bombe nucléaire qui aurait été amenée là par une branche dissidente armée de l’ancien IRA et qu’elle aurait explosé la nuit où vous y étiez.

— Vous croyez vraiment que s’il s’était agi d’une bombe nucléaire, je vous parlerais aujourd’hui et je serais en si bon état que vous le dites ?

L’infirmière laissa s’échapper un rire nerveux.

— C’est vrai, c’est complètement idiot ! Mais alors, c’était quoi cette intense lumière dont tout le monde parle ?

— Une intense lumière ?

— Oui ! Les habitants de l’île refusent d’en parler mais partout sur la côte des témoins l’ont rapporté aux journalistes. Il paraît que ça s’est vu jusqu’à Oban !

— Je… Je ne m’en souviens pas.

— Bien sûr… Forcément… Je vais voir si un docteur est libre pour vous examiner.

— Euh… S’il vous plaît… Mes amis… Ils sont ici ?

— Le pasteur et la fille ? Quand on a vu que vous ne vous réveilliez pas, on leur a conseillé de rentrer chez eux.

— À Glenfinnan ?

— Oui, c’est ce que le pasteur a dit. La fille ne voulait pas vous quitter tout d’abord mais il l’a convaincue. Un charmant petit couple. Vous avez de la chance d’avoir des amis comme eux.

— Un charmant petit couple… Oui.

O’Hagan baissa la tête et l’infirmière comprit qu’il avait besoin d’être seul. Elle sortit le chariot et referma la porte derrière elle.

O’Hagan cacha sa tête entre ses mains. John avait tenu sa promesse. Il avait pris soin d’elle. D’elle et du bébé. Un mal de tête s’insinua en lui et il se frotta les yeux. Il avait juste besoin d’un peu d’eau sur ses tempes.

Il se leva et se dirigea vers la salle de bains. Il fit couler l’eau et mit ses mains en forme de coupe pour la recueillir et s’en asperger le visage. Il tâtonna pour attraper la serviette et s’épongea doucement en se redressant. Il rencontra son reflet dans le miroir et vit à quel point ses joues s’étaient creusées. On l’avait rasé de près et ses cheveux avaient été coupés court. Très courts, presque à ras. Il passa une main sur son crâne. Pourquoi pas, ça lui donnait l’air d’un dur. Dans son adolescence, avant qu’il ne décide de rejoindre la police, tous ses amis se coupaient les cheveux aussi courts. Pour qu’on les respecte, disaient-ils… Il sourit.

Il attrapa le rebord de son haut de pyjama et le fit passer par-dessus sa tête. Il avait envie d’une bonne douche. Il laissa tomber le vêtement sur le sol à ses pieds et passa une main sur son torse avant de se diriger vers la douche. Il s’immobilisa et revint face au miroir. Il avait rêvé, il avait forcément rêvé.

Ses yeux s’agrandirent de stupeur. C’était impossible. Il promena sa main sur son torse au cas où le miroir lui renverrait une image trompeuse, mais ce n’était pas le cas. Il frotta plus fort mais c’était inutile, il n’avait plus aucune trace. Il n’avait plus aucune cicatrice. Il se tourna pour voir son dos. Idem. Il n’avait plus aucune cicatrice des balles qui lui avaient transpercé le corps dix ans plus tôt en Irlande. Qu’est-ce que…

Il ôta son pantalon pour vérifier l’état de sa jambe. Plus de longue cicatrice qui courait le long de sa cuisse, plus de trace de l’ouverture qu’on avait faite pour lui poser des broches sur son tibia.

Il posa sa main sur sa bouche. Il ne comprenait pas. C’était comme si son corps s’était régénéré. Comme s’il était… neuf.

Il éclata de rire. C’était impossible. C’était ridicule. Qu’est-ce qui avait bien pu se passer avec Blackstone ? Il aurait dû y rester et au lieu de ça…

Il devait parler à Mary, il devait parler à John. Il devait tirer ça au clair.

Il renfila son pyjama et retourna au pied de son lit. Il chercha un téléphone partout mais n’en trouva pas. Il sortit dans le couloir, les pieds nus sur le linoléum glacé. Il n’y avait personne. Il trouva la salle des infirmières et leur fit peur quand il les interrompit brusquement dans leurs conversations.

— Un téléphone ? ! Vous savez où je peux trouver un téléphone ?

Parmi les filles se trouvait son infirmière qui afficha un air désapprobateur.

— Monsieur O’Hagan ! Ce n’est vraiment pas raisonnable de sortir de votre chambre ainsi. Le médecin passera ce soir pour faire sa visite puisque vous ne semblez pas…

— Je vous ai demandé un putain de téléphone !

Il avait aboyé et la femme recula, les yeux fixés sur les siens, semblant y voir certaines choses qu’elle aurait préféré ne jamais voir. C’est en bredouillant qu’elle lui répondit :

— En… En bas… C’est un téléphone à pièces.

Sans même qu’il le lui demande, elle lui tendit tout ce qu’elle avait comme monnaie et il s’éloigna d’un pas déterminé vers les ascenseurs.

Le téléphone se trouvait dans le hall d’entrée, sans grande intimité. Tout le monde le dévisageait mais il s’en moquait. Plus le temps passait, plus il craignait entendre ce que John et Mary allaient bien pouvoir lui dire. Il inséra les pièces dans l’appareil et s’apprêta à taper les numéros quand il se rendit compte qu’il ne connaissait pas le numéro de John. Il appela les renseignements.

— Passez-moi le pasteur John Abernathy à Glenfinnan, s’il vous plaît.

La sonnerie retentit trois fois… Quatre fois… On décrocha. C’était Siobhan.

— Siobhan. Bonjour. C’est Patrick O’Hagan.

— Patrick ? Mon Dieu ! Vous êtes enfin sorti de votre coma ! Nos prières ont été exaucées. C’est la petite qui va être heureuse. Vous savez qu’elle ne dort pas ? Et elle ne mange presque pas. Elle est tellement inquiète vous savez ? Tenez, elle est à côté de moi. Je vous la passe. Elle est tellement impatiente !

Il entendit