Les enfants du continent perdu: Arthur et le dragon de Brocéliande
Les enfants du continent perdu: Arthur et le dragon de Brocéliande
Author: Edouard Peschard
Chapitre 6.1

Dans l’épisode précédent

Après avoir repoussé l’invasion atlante au Mont-Saint-Michel, Malo et ses amis Éloane et Ewann se mettent en route pour la ville de Fougères où les attend un secret de la résistance. Ewann qui a touché le sceau semble au plus mal.

Au même moment, Arthur, Romaric, Martin, Marie et Charles se rendent à Fougères, ville vers laquelle Arthur semble irrésistiblement attiré.

 

Chapitre 6.1

Charles VI était encore jeune. Il n’avait que dix-sept ans, mais en faisait dix de plus. Ses oncles Jean de Berry et Philippe II de Bourgogne assuraient la régence, mais le jeune homme les supportait de plus en plus difficilement. Encouragé par sa femme, Isabeau de Bavière, qu’il avait épousée quelques mois auparavant, il prenait de plus en plus d’initiatives. Le roi avait de longs cheveux noirs et un regard bleu perçant. Dans la grande salle d’audience du palais du Louvre1 où le jeune homme aimait bien résider, il attendait le compte rendu de ses oncles. Il leur avait imposé une réunion par semaine où ils devisaient des affaires en cours. Depuis trois ans déjà2 , il aurait pu s’émanciper de leur tutelle, mais en jeune homme sage et réfléchi qu’il était, il souhaitait encore gagner en maturité avant de prendre officiellement ses fonctions. Il se leva lorsqu’il entendit le bruit de leurs pas résonner dans le vaste couloir menant du hall au lieu où il se trouvait.

Les deux hommes avaient un air grave. Leur visage fermé montrait bien que les nouvelles n’étaient pas bonnes. Ils posèrent de nombreux parchemins sur une table en bois de chêne.

— Les Anglais sont de plus en plus menaçants, commença Jean de Berry.

— Et nos rentrées d’argent sont bien insuffisantes par rapport à nos dépenses, ajouta Philippe II. Si nous voulons mener cette guerre, il nous faut à tout prix augmenter les impôts.

— Cela serait une erreur et nous risquerions la révolte, contra le jeune homme.

Jean s’emporta. Rouge de colère devant l’arrogance du jeune homme, il lâcha :

–– Tant que nous serons à la tête de ce royaume, c’est nous qui prendrons les décisions.

— Alors, il est peut-être temps que cela change, annonça calmement Charles.

Pour les deux régents, c’en était trop. Ils tournèrent les talons et quittèrent la pièce. Charles avait pris sa décision. Il était temps pour lui de régner.

***

Une semaine avant l’invasion des côtes bretonnes.

Charles VI, roi de France, aimait la chasse. C’était son sport préféré tout comme c’était celui de son père et de son grand-père avant lui. Depuis son couronnement, il s’était laissé pousser la barbe, ce qui le vieillissait et faisait oublier son jeune âge aux yeux de ses vassaux et des pairs du royaume. Il chevauchait en tête de ses gardes qui l’accompagnaient. Il talonna sa monture. Le cerf, blessé par un carreau d’arbalète au niveau de la cuisse arrière droite, malgré la douleur, s’enfonçait toujours plus au cœur de la forêt. Le roi ne le lâchait pas, prenant de l’avance sur ses hommes. Soudain, au milieu du sentier, il aperçut une silhouette vêtue de noir. Son cheval refusant l’obstacle se cabra et Charles tomba lourdement sur le sol. Lorsqu’il se releva, quatre hommes, tous habillés de la même façon, le dévisageaient. Parmi eux, il reconnut un valet du palais du Louvre.

— Que me voulez-vous ? demanda le roi sur le qui-vive, arbalète en main.

— Vous tuer. Nous sommes des émissaires de gens très haut placés que vous gênez. Il nous faut donc mettre un terme à votre vie.

Charles recula.

— Je n’hésiterai pas à m’en servir, grogna le roi en désignant son arme.

— Tu tueras peut-être l’un d’entre nous, sourit le valet, mais les autres te transperceront dans la seconde qui suivra.

L’homme avait à peine fini sa phrase qu’un carreau d’arbalète se ficha dans son œil gauche. Déjà Charles lâchait l’arme et dégainait son épée, alors que les malandrins se jetaient sur lui. Avant même qu’ils n’atteignent Charles, deux tombèrent transpercés. Les cavaliers arrivaient. Le quatrième vaurien, pris de court, s’enfuit. Charles projeta alors son épée dans les jambes du fuyard qui s’écroula sur le sol les membres inférieurs brisés. Deux hommes rejoignirent le roi. Il s’agissait de soldats de sa garde privée, prêts à tout pour assurer la sécurité de leur souverain. Charles VI saisit par le col le brigand qui avait tenté de le tuer.

— Qui vous a envoyés ? Mes oncles ?

L’homme, grimaçant sous la douleur, cracha au visage du monarque.

— Pauvre idiot. Nous sommes bien plus puissants que tes oncles. Nous sommes les émissaires d’un peuple d’une puissance inimaginable. Tu vas mourir aujourd’hui, tout comme l’ensemble de l’humanité qui, elle, s’éteindra demain.

Le mourant appuya sur un bouton rouge relié à une sorte de ceinture qu’il avait placée autour de son torse sous sa chemise. Il émit un bipppppppppppp ! Le soldat saisit Charles par la main et le plaqua au sol, le recouvrant de son corps tandis que le brigand explosait.

Chapitre 6.2

Malo, Éloane et Ewann s’étaient éloignés le plus rapidement possible du Mont. Malo ne cessait de penser à Myrdhan et à la façon dont il avait disparu. L’enfant se sentait responsable de son sort. Ce n’était sans doute pas lui qui avait été à l’origine de la création de la vague, mais c’était bien lui qui avait projeté celle-ci sur Tarxos et le vieux druide. Éloane lui posa une main sur l’épaule.

— Tu penses encore à Myrdhan ? lui demanda-t-elle.

— Oui. Grâce à lui, nous aurions pu apprendre plein de choses sur le monde, les dangers qui nous attendent et j’aurais aussi pu en savoir davantage sur mes origines. Plus important que tout cela, il me manque, bien plus encore que mes parents.

— Il est évident que vous étiez liés. Et tu l’as dit toi-même, il a survécu à cette vague.

— C’est en tous cas ce que j’espère, dit Malo en se tournant vers Éloane et en plantant ses grands yeux verts dans ceux de la jeune fille. Je voulais vous remercier tous les deux de m’accompagner dans ce périple, finit-il.

Éloane fixa Malo. Il ne lui avait jamais paru aussi vulnérable, lui qui habituellement était insouciant et faisait preuve d’un esprit aventureux. Il prenait conscience du rôle qui lui incombait et était en train de mûrir. Il devenait un homme. Elle le serra contre lui, il remercia son amie d’un sourire. Soudain, Éloane s’aperçut que son frère ne les avait pas suivis. Il était étrange depuis qu’il avait touché le sceau qui reposait sous Tombelaine. Et son comportement inquiétait Éloane.

Elle abandonna Malo afin de soutenir Ewann qui tremblait. Les traits de son visage se métamorphosèrent soudain sous les regards horrifiés de ses amis. Et il hurla :

–– Ils arrivent. Ils viennent pour nous tuer. Nous n’avons aucune chance.

Il se prit la tête dans les mains. Ses yeux étaient exorbités. Il repoussa Éloane avec hargne et était prêt à se jeter sur Malo. Soudain, toute agressivité retomba d’un coup. Les traits de son visage reprirent leur forme habituelle et il s’écroula dans la boue en pleurant. Éloane le prit dans ses bras.

— Allons, dit-elle pour le rassurer, c’est fini. Viens, continua-t-elle en l’aidant à se relever, il nous faut trouver un abri pour passer la nuit.

— Attends, dit Malo, je vais essayer une nouvelle fois de le soigner.

Le garçon posa ses mains sur le visage de son ami. Il se concentra. Sans plus de succès que sa précédente tentative. Il n’y avait rien à faire. Malo espérait qu’avec le temps, ses pouvoirs de Premier se développeraient et lui permettraient de sauver Ewann. Visiblement, ce n’était pas encore le cas.

La nuit était tombée et les enfants étaient fourbus. La journée avait été riche en aventures et en émotions, et la nuit précédente, ils n’avaient pas dormi, trop occupés à percer les secrets du Mont-Saint-Michel. Ils s’écartèrent de la route et dénichèrent une grotte où ils espéraient être à l’abri. Malo s’empressa de trouver de quoi faire du feu, tandis qu’Éloane aidait son frère à s’installer pour la nuit. Ewann était encore tout tremblant. Alors que le feu crépitait, Malo et Éloane discutaient pendant qu’Ewann dormait.

Les trois jeunes gens avaient l’estomac vide et il leur parut évident que s’ils voulaient survivre, il leur faudrait rapidement manger. Depuis leur départ du Mont, ils avaient marché environ trois heures et ils devaient être assez proches d’un bourg et d’une auberge. Enfin, c’est ce qu’ils espéraient. Alors qu’Éloane se couchait, Malo, un lacet de sa tunique à la main, entreprit de poser un collet. Avec un peu de chance, à leur réveil, ils pourraient boucher leur dent creuse en attendant de trouver mieux. Enfin, il rejoignit ses amis et il s’endormit entre Éloane et Ewann, bercé par le crépitement du feu.

Ils furent réveillés le lendemain par le glapissement d’un lapin, pris au piège. Le collet, posé la veille par Malo, avait fonctionné. Le garçon se précipita vers sa proie. Quelques minutes plus tard, l’animal dépecé cuisait à la broche, faisant saliver les enfants. Après ce premier repas pris en dehors des remparts protecteurs du Mont, les trois amis se remirent en route. Ils n’avaient pas parcouru une lieue que le bruit d’une charrette se fit entendre. Les adolescents hésitèrent : devaient-ils se cacher et attendre que le charretier soit passé ou au contraire, devaient-ils croire en leur bonne étoile ?

Grâce à ce moyen de transport inespéré, ils seraient peut-être à Fougères avant le crépuscule. L’espoir de pouvoir dormir le soir même dans le lit douillet d’une auberge leur fit oublier toute mesure de précaution. Ils attendirent sur le bord de la route de voir apparaître la charrette et son occupant. En vérité, ils étaient deux. Un homme d’un âge assez avancé, à voir la couleur de ses cheveux et son visage ridé, et un homme plus jeune et blond. Malo les héla :

–– Bonjour, messires. Pouvez-vous nous emmener mes amis et moi-même ? Nous nous rendons à Fougères et…

L’homme aux cheveux blancs arrêta ses chevaux et, d’une voix un peu rauque, lança aux jeunes gens :

–– Vous pouvez monter. Et vous avez de la chance, nous allons nous aussi à Fougères pour y vendre notre marchandise.

Malo grimpa dans la charrette et aida ses amis à monter également.

— Ainsi, demanda l’homme plus jeune, vous allez comme beaucoup trouver refuge à Fougères ?

— Oui, répondit Malo. Tous trois, nous sommes frères et sœurs et nous venons de Pontorson. Nous avons appris que tout le littoral était la proie d’une importante attaque et nous avons décidé d’aller rejoindre nos parents à Fougères où ils se trouvent pour affaires.

Le jeune charretier ne posa plus de questions. Il faut dire que Malo avait répondu à toutes ses interrogations avec aplomb.

Le garçon avait réfléchi une partie de la nuit aux explications qu’il pourrait fournir si les gens étaient trop curieux, ce qui s’avérait être le cas.

— Votre frère a l’air bizarre ?

Cette fois, c’est le vieil homme qui avait posé la question. Là encore, Malo avait pensé à tout.

— Il n’est pas bizarre, rétorqua-t-il. Il est simplet. Et ce depuis sa naissance.

Éloane regarda Malo, choquée. Le garçon haussa les épaules. Ewann, lui, ne dit rien. Il avait le regard vague et Malo craignait qu’il ne fasse une nouvelle crise. Comment dans ce cas la justifier ? En tous cas, les deux hommes se turent et le voyage se poursuivit, ponctué par les nombreux cahots de la route. Les trois enfants restèrent muets ; Éloane choquée par les propos de son ami, Malo, perdu dans ses pensées, échafaudant mille plans pour essayer de se sortir de toutes les situations et Ewann, toujours dans un état second. Ce n’est qu’en fin de journée qu’ils arrivèrent en vue de la cité fortifiée de Fougères. Derrière ces énormes remparts, ils ne craindraient rien. C’est en tous cas ce qu’ils espéraient.

Chapitre 6.3

Jean IV de Montfort était un solide gaillard de 47 ans. Duc de Bretagne, il menait son duché d’une main de fer, resserrant davantage son emprise sur ses vassaux. Perdu dans ses pensées, l’homme n’entendit pas son serviteur entrer, porteur d’un message. Jean s’en saisit avant de le décacheter. Il provenait de Brest, une grande cité maritime située à la pointe bretonne. Le duc n’ignorait rien de la situation préoccupante que vivaient ses terres. Mais Vannes, jusqu’à présent, avait échappé à la menace. Et c’est bien ce qui le préoccupait. Pourquoi cette ville avait-elle été épargnée alors qu’elle représentait le cœur politique du duché ? Le serviteur se retira, laissant son maître lire le document.

Les yeux de Jean se plissèrent, puis ses sourcils se froncèrent alors qu’il parcourait la missive. Celle-ci était porteuse de nouvelles alarmantes. La ville de Brest, pourtant ceinte de murailles, était tombée en une heure à peine. Le château avait été détruit et la population massacrée. Le rédacteur de cette lettre n’était autre que le prêtre de la paroisse des Sept-Saints, avec lequel Jean entretenait de bonnes relations. Il en était tout autrement avec les administrateurs de la ville depuis 1341, les Anglais.

Jean devait réagir. Il devait surtout comprendre. Qui étaient ces mystérieux envahisseurs ? On disait également que le roi de France avait disparu. Personne ne savait où il se trouvait, ni s’il était toujours en vie. Pourraient-ils dans ce cas s’allier à eux pour détruire les Anglais et pourquoi pas s’emparer du royaume de France en l’absence de son souverain ? Tout était possible en politique et Jean était de ces personnes qui croyaient que l’on pouvait tout acheter. En tous cas, mieux valait s’allier avec un ennemi plus fort que d’être détruit par lui.

Il en était là de ses réflexions quand Yann, son plus fidèle lieutenant, entra dans la pièce. Ce dernier avait un air grave. Au lieu de s’agenouiller comme à l’accoutumée, il fixa le duc avec mépris avant d’annoncer :

–– Ici va s’achever votre règne, votre Excellence.

Un instant interloqué, Jean devint rouge comme une pivoine et explosa.

— Comment oses-tu ? vociféra-t-il.

Yann se saisit de son épée et tint en respect le duc. Il ajouta pour la forme :

–– Il est bien sûr inutile de crier, j’ai relevé la garde en leur expliquant que nous devions avoir une importante discussion au sujet de l’invasion. Ils n’ont pas demandé leur reste.

Il sourit, dévoilant des dents pourries.

— J’imagine, vous connaissant depuis si longtemps, que vous étiez déjà en train de vous imaginer pactisant avec l’envahisseur.

— Et alors ? grogna le duc. Si cela peut permettre de sauver des gens, où est le mal ?

— Vous êtes-vous déjà demandé si l’ennemi souhaitait vous rejoindre ?

Yann pencha la tête de côté et ses yeux sournois se plissèrent.

— Avant votre trépas, je veux vous révéler une chose, ajouta l’homme. Je fais partie de ce peuple qui, dans peu de temps, va s’emparer du pouvoir et anéantir les humains.

— Comment ça ? rugit le duc.

— J’en ai déjà trop dit. À présent, il vous faut mourir afin que je prenne votre place.

L’homme leva son épée. Jean parvint à arrêter son bras. Yann sourit.

— Belle résistance, mais elle est vaine.

Derrière le duc, un homme surgit de l’ombre et le transperça de sa lame. Jean tomba sur le sol dans une mare de sang.

— Bien joué, dit Yann à l’homme vêtu d’une cotte dorée.

Yann ouvrit la porte des appartements ducaux, jeta un coup d’œil dans le couloir désert et revint vers son acolyte.

— Il est à présent temps de prendre la place de cet incapable. M’as-tu apporté le module ?

L’Atlante donna un boîtier à Yann. Ce dernier l’approcha du défunt comte et appuya sur un bouton. Un rayon lumineux en surgit et scanna le visage de Jean. Une fois sa tâche achevée, Yann approcha l’instrument de son propre visage avant de presser sur un autre bouton situé sur le côté de l’instrument.

Le visage de l’Atlante se modifia. Yann avait à présent l’apparence de Jean. Son acolyte sourit avant d’ajouter :

–– Et pour ta voix ?

— N’aie crainte. Cela fait des années que je m’entraîne à imiter ce gredin. Tu peux me croire, je connais mon rôle par cœur. Allons, dépêchons-nous. Déshabille-le.

Alors que Yann ôtait ses propres vêtements, son complice entreprit d’ôter ceux du cadavre. Une fois sa mission accomplie, il se tourna vers Yann :

–– Viens m’aider, il faut à présent que nous lui passions tes propres guenilles, dit-il en regardant d’un air dédaigneux les vêtements amassés par terre.

— Tu aurais été comme moi baigné dans la culture humaine depuis toujours, tu réagirais différemment. Ces guenilles comme tu dis, sont plutôt confortables. Tu as beau jeu, poursuivit Yann. Si je ne vous avais pas contactés grâce à ce souvenir de famille qui se transmet de génération en génération, vous n’auriez aucune chance de vous approcher des grands de ce monde. Cela fait des mois, non des années, que je peaufine ce plan. Mon père m’avait dit que notre peuple reviendrait bientôt. Mes ancêtres ne se sont jamais mêlés aux humains. D’abord peuple nomade, nous nous sommes peu à peu sédentarisés tout en préservant la pureté de notre race. J’ai été, en tant que fils aîné de la famille, envoyé très tôt au service de Jean. Montant en grade année après année, j’ai fini conseiller, rôle que j’ai pris très à cœur. C’est grâce à moi et à mes conseils avisés qu’il s’est rapproché du roi de France un temps, avant de s’en éloigner de nouveau. Maintenant, je vais pouvoir prendre sa place, retrouver le roi afin de le tuer et présider au destin des royaumes d’Europe et du monde au nom de notre vénéré empereur.

Il sourit.

— Ce destin valait bien ces quelques années de sacrifice.

— L’empereur sera ravi de ton ingénieux stratagème. J’ai tout de même un conseil à te donner. N’oublie pas que tu es au service de l’empereur. C’est en son nom que tu agis et non pour toi.

Yann acquiesça.

— Je le sais bien, dit-il. Je suis et serai toujours fidèle à notre empereur, dit-il en imitant parfaitement l’intonation de l’ancien duc.

Ils finirent rapidement d’habiller le mort et l’Atlante s’éclipsa par où il était venu, par la cheminée, emmenant avec lui les vieilles loques du duc, tachées du sang de ce dernier. Yann se précipita alors dans le couloir et hurla.

— À moi la garde ! Mon conseiller a essayé de m’assassiner.

L’instant suivant, trois hommes l’avaient rejoint.

— Excusez-nous, mon Seigneur, mais le Sieur Yann nous avait demandé d’aller dans la cour, car il avait des informations de première importance à vous transmettre.

— Oui, grogna le duc, il voulait me tuer. Heureusement que je suis encore bon bretteur. Sans cela, j’y passais. Enlevez ce traître de ma vue. J’ai du travail. Et faites préparer une escorte. Je dois me rendre à Fougères.

Les soldats obéirent. Le cadavre fut enlevé et Yann alla s’asseoir à la table de travail du duc.

Tout en rédigeant la missive, il pensa à la conversation qu’il avait eue plus tôt dans la journée avec un espion qu’il avait envoyé à la cour du roi. Le jeune monarque avait échappé miraculeusement au complot fomenté par les Atlantes sept jours plus tôt et s’était enfui avec des hommes de sa garde rapprochée. Des hommes de toute confiance que son peuple n’avait pu infiltrer. Il lui fallait à présent imaginer un moyen de retrouver le souverain et pour cela, il devait convaincre un homme de confiance de Charles VI.

Son plan était en marche et personne ne se méfierait. Comment le pourraient-ils d’ailleurs ? Comment avec leur cerveau humain primitif auraient-ils pu un instant imaginer le plan diabolique mis en place par l’Atlante ? À présent, tout lui était permis. Tout.

Chapitre 6.4

C’est à l’aube de ce même jour qu’Arthur, Charles, Marie, Romaric et Martin s’étaient remis en route. Charles s’était rétabli des sévices commis deux jours plus tôt par d’étranges hommes cagoulés qui avaient emprisonné une partie de la population de Dol. Il avait repris des forces et, malgré sa barbe fournie, faisait plus jeune que ce que les garçons avaient pensé de prime abord. Il pouvait avoir une vingtaine d’années une fois débarbouillé et remis de ses blessures. Arthur, la veille, avait beaucoup réfléchi.

Il se demandait de plus en plus qui était cet homme qui les accompagnait. Non seulement, il s’était très vite rétabli, mais en plus, c’était lui à présent qui menait le petit groupe, lui imposant une cadence infernale. Enfin, le garçon avait ressenti à son contact un lien qu’il n’avait jamais partagé, même avec ses propres parents. Certes, il avait été adopté, mais tout de même…

Depuis la veille au soir, Charles ne lui avait plus adressé la parole. Il était même resté muet et semblait perdu dans ses pensées. Lieue après lieue, inexorablement, il avançait. Arthur rejoignit ses deux cousins qui discutaient de choses futiles, de leurs petites amies qu’ils avaient abandonnées à Dol et qui étaient peut-être à présent mortes. Marie, elle, fermait la marche aussi désappointée qu’Arthur au sujet de Charles qui, jovial la veille, s’était métamorphosé durant la nuit. Elle dépassa les jeunes gens, rejoignit l’homme, calant son pas sur le sien et le questionna.

— Pourquoi nous imposer cette cadence infernale ? Pourquoi ne nous adresses-tu pas la parole ?

Charles, sans même la regarder, répondit :

–– Nous n’avons pas le temps pour ces futilités. Parler ne nous conduira à rien. Il nous faut nous mettre à l’abri et rejoindre rapidement Fougères. Je vous ai fait perdre une journée et je m’en excuse. À présent, il nous faut avancer, dit-il cette fois en la regardant.

Ce regard. Elle ne l’avait pas vu jusqu’à présent, mais Charles était un homme blessé. Il avait tout fait pour le cacher, mais il n’y parvenait plus. Marie s’arrêta.

— Faisons une pause, dit-elle d’un ton impérieux. Peu importe la vitesse à laquelle nous allons. S’ils veulent nous rattraper, alors ils y parviendront.

Charles obéit sans discuter. Elle avait raison. Durant cette pause, il essaya de se détendre, de ne pas penser à l’avenir qui s’annonçait sombre. Soudain, alors qu’ils riaient à une blague de Martin, le bruit d’un convoi de chariots se fit entendre. Il semblait encore loin, mais Charles, encore marqué par la destruction de son village et par la marche forcée qui avait suivi, ordonna aux membres du groupe :

–– Cachons-nous. Ce sont eux. Ils viennent pour moi.

Marie et Arthur essayèrent de le raisonner sans succès avant d’obéir. Peut-être avait-il raison ? Ils attendirent quelques instants, qui leur parurent une éternité, avant d’apercevoir un convoi de trois chariots. Arthur aurait aimé aller au-devant d’eux, leur demander de les emmener jusqu’à Fougères ou au moins faire quelques lieues en leur compagnie. Charles, qui avait compris l’idée qui traversait l’esprit du garçon, le retint par la manche. Au regard de l’homme, Arthur comprit qu’il avait peur et après tout un peu de marche leur ferait le plus grand bien. Il resta donc caché, mais avait du mal à comprendre l’attitude de son compagnon : un jour loquace, le lendemain, timoré et secret.

Tout paraissait trop calculé à Arthur comme si Charles jouait un double jeu. D’abord, leur rencontre. Il s’était écroulé juste devant leur cachette. Sa guérison miraculeuse. Le lien qu’ils avaient tissé. Il exerçait le métier qu’il rêvait lui-même de faire. Et d’un coup, il avait perdu confiance en lui, comme ça, ce qui lui avait permis de se rapprocher de Marie qui l’avait pris en pitié. Et maintenant, il les coupait de ces chariots qui étaient une issue et un moyen de rallier Fougères rapidement. Trop de coïncidences. Arthur devait garder l’œil ouvert et le bon.

En fin d’après-midi, alors que le soleil déclinait à l’horizon, ils atteignirent le petit bourg de Saint-Brice-en-Coglais3. C’était plus un village qu’un bourg, composé de plusieurs maisons autour de la petite église de Saint-Brice et de quelques commerces dans la rue principale. Ils se rendirent à la seule et unique auberge du village. C’est à Marie que revint l’honneur d’aller réserver les chambres tandis que ses compagnons attendaient à l’extérieur. En sortant de l’établissement, elle leur annonça qu’elle avait pris deux chambres. Ils étaient parvenus à convaincre Charles qu’une nuit de repos dans une auberge leur ferait le plus grand bien. A contrecœur, l’homme avait accepté.

Chapitre 6.5

Depuis 1305, la ville d’Avignon était devenue le siège du Catholicisme après que le Pape Clément V s’y fût installé pour fuir l’instabilité politique romaine. Le royaume de France était donc devenu le centre de la Papauté4. Six autres papes s’étaient succédés à Avignon jusqu’à ce que Grégoire IX, avant sa mort en 1378, ne décide de retourner à Rome où la situation était de plus en plus complexe. Cette décision entraîna un nouveau schisme au sein de la Chrétienté. En effet, les cardinaux à Rome se rassemblèrent pour élire le successeur de Grégoire IX, Urbain VI, un homme autoritaire et cupide.

Dans le même temps, à Avignon, le Français Robert de Genève était élu, devenant Clément VII. Cette situation inextricable avec deux papes à la tête de l’Eglise perdurait encore en cette année 13865, ne faisant qu’accroître les divisions en Europe. Alors que l’Angleterre et le Saint-Empire romain germanique soutenaient le pape de Rome, la France et l’Espagne prenaient fait et cause pour celui d’Avignon.

Clément VII recevait les évêques et les abbés du royaume de France pour un concile6 extraordinaire. Les Affaires de l’Eglise n’étaient pas au mieux et Clément craignait son homologue qui se revendiquait comme le seul et l’Unique successeur de Saint Pierre, et le fait qu’il soit à Rome, demeure depuis toujours de la Papauté, ne faisait que renforcer sa légitimité. De plus, la division de l’Eglise catholique n’allait-elle pas entraîner la recrudescence des hérésies ? Il fallait trouver des solutions, et vite. Clément était prêt, s’il le fallait, à démissionner. L’unité était peut-être à ce prix.

Après une longue séance de réflexion et de partage d’idées, le Pape se retira dans ses appartements. Nulle solution n’était sortie de cette réunion extraordinaire, sa décision était prise. Il lui fallait se retirer. Certes, il décevrait plus d’une personne, mais Clément était un homme de principes. Il s’assit à son bureau de travail, prit une feuille de parchemin et commença à écrire. On frappa à sa porte. Clément se leva et alla ouvrir. Il savait de qui il s’agissait et il l’attendait. Le cardinal Jean Langlais était son ami le plus fidèle et l’avait toujours conseillé avec zèle. Mais peu importe les arguments qu’il invoquerait, Clément avait pris sa décision.

Jean était un homme assez grand et svelte à mille lieues de l’image que l’on pouvait se faire d’un homme d’Eglise. Il possédait des cheveux blonds et courts cachés sous une calotte rouge, et portait la robe pourpre, inhérente à sa fonction. La plus haute dans l’Eglise après le pape. Les cardinaux étaient chargés de l’élection du successeur de Saint Pierre, comme on appelait souvent le pape. Jean fixa son supérieur durant quelques secondes avant d’entrer et de s’asseoir sur le fauteuil que lui désignait Clément.

— Je m’attendais un peu à ta venue, Jean. Je me doutais que tu chercherais à me dissuader de démissionner.

— Si vous le savez, alors pourquoi persister dans une telle aberration ? Vous ne pouvez pas et vous le savez. Urbain est fou et va mener les Etats pontificaux à leur perte. On dit qu’il élimine ses propres cardinaux et vous voudriez renoncer à votre mission.

— Ai-je le choix, mon bon Jean ? Je ne le crois pas. Il y a deux nuits, j’ai fait un songe. J’ai vu ce qui arriverait si je m’obstinais à perpétuer cette cassure dans l’Eglise. Souviens-toi de cet échec à Naples où la reine Jeanne, notre fidèle soutien, a succombé sous les coups, j’en suis persuadé, des alliés de ce monstre d’Urbain. Nous avons échoué tout comme notre allié Louis d’Anjou. Son échec est le nôtre. Combien de morts faudra-t-il pour venir à bout de ce maudit homme ? Faudra-t-il pour l’arrêter mettre l’Europe à feu et à sang ? Je ne suis pas sûr d’avoir les épaules assez solides pour voir naître par ma couardise une guerre civile. C’est pour cela que j’ai pris une telle décision ! Et quoi que tu dises, je ne changerai pas d’avis.

— Alors, vous êtes prêt à lui laisser l’Eglise, à le voir jubiler. Car ne vous y trompez pas, c’est ce qui va arriver. Et ça, je ne peux pas le laisser faire. Vous devez vous battre, nous devons nous battre.

— À présent, mon ami, tu peux te retirer. Avant d’annoncer ma décision, je dois finir de la rédiger. Elle sera envoyée dès demain à Rome.

Jean s’était levé, mais au lieu de sortir, il se dirigea vers Clément.

— J’aurais préféré ne pas avoir à en arriver là. Je me complaisais dans ce rôle de conseiller grâce auquel je dirigeais l’Eglise telle une éminence grise, mais je vois que mon pouvoir de persuasion a ses limites.

Il sortit une dague.

— Que signifie cette attitude ? demanda Clément en reculant alors que l’homme avançait vers lui d’un air à présent menaçant.

— Réponds, dit cette fois le pape d’un ton impérieux.

Le visage de l’homme se fendit d’un sourire.

— Puisque malgré toutes mes mises en garde, tu souhaites toujours démissionner, tu peux comprendre que je n’ai d’autre choix que celui de te tuer. Ton assassinat me conduira à la charge que tu occupes. Cela fait déjà quelque temps que je travaille à cette éventualité et j’ai placé mes pions. Je sentais en effet que tu échappais à mon influence et qu’un jour, ta trop grande probité me jouerait des tours.

Le changement d’attitude de Jean n’avait pas échappé au pape, sa façon de s’adresser à lui, de prononcer les mots. Tout avait changé. Même sa démarche qui était devenue nonchalante.

Il ne jouait plus un rôle. Il était lui-même.

— Qui es-tu réellement ? demanda alors dans un souffle Clément.

— Je suis celui qui désire que la situation s’envenime. Je suis celui qui souhaite mettre ce monde à feu et à sang. Je suis ton ennemi et celui de ce monde. À présent, installe-toi à ton bureau et rédige la lettre que je vais te dicter. Si tu ne le fais pas, je te tue toi ainsi que tous les clercs présents en ce lieu.

Ce n’est qu’en début de soirée que l’on retrouva le corps de Clément pendu dans son bureau avec à côté de lui, une lettre d’adieu. Celle-ci indiquait que l’homme n’avait pas les épaules suffisamment solides pour régler la situation de l’Eglise et qu’il laissait à son successeur désigné, le cardinal Jean Langlais, toute latitude pour régler les problèmes au sein de l’Eglise. Malgré tout, après le deuil de neuf jours qui s’ouvrait, une élection aurait lieu. Mais Jean était confiant.

Non seulement, les cardinaux tiendraient compte des dernières volontés du pape, mais en outre, comme il l’avait dit à Clément, il avait placé ses pions et fait des tractations avec de nombreux cardinaux. Il ne faisait aucun doute qu’il serait élu.

Chapitre 6.6

La petite auberge où s’étaient arrêtés Arthur et ses compagnons était très accueillante, à l’image de son propriétaire, un homme joufflu au teint rubicond qui portait le prénom d’Albert. Bon commerçant, il savait vanter les mérites de sa région. Les cinq compagnons s’assirent au fond de l’auberge quasi déserte. Comme l’avait mentionné Charles quelques instants auparavant, beaucoup d’hommes avaient déserté la région. Qui fuyaient-ils ? L’armée venue de la mer ou cette étrange confrérie dont ils avaient croisé la route quelques jours plus tôt ? Le repas qui leur fut servi par l’aubergiste était copieux et sembla les satisfaire.

Après avoir mangé une excellente crème aux œufs, Arthur, Romaric, Martin et Marie allèrent prendre l’air, déambulant dans le village. Charles, lui, avait préféré se retirer dans sa chambre. Ils virent quelques charrettes passer sans s’arrêter. Toutes prenaient la direction de Fougères.

— Il semble que nous ne soyons pas les seuls à nous rendre là-bas, dit Arthur. Nous partirons demain à l’aube, ainsi nous éviterons la cohue. Rentrons à présent avant d’être repérés.

Une fois dans leur chambre, les trois garçons s’allongèrent sur le lit.

— Suis-je le seul à trouver Charles étrange ? demanda Arthur.

— Oui, répondirent en chœur les deux garçons.

Arthur se tut.

— Je pense, reprit Martin, conscient d’avoir vexé son cousin, que son comportement est dû au traumatisme qu’il a subi. Imagine-toi dans sa situation, nul ne peut savoir comment nous réagirions.

— Tu oublies que je viens de perdre mes parents et vous, votre père. Moi je trouve que nous aussi, nous aurions de quoi être traumatisés et pourtant, nous allons de l’avant. C’est ce que nous avons de mieux à faire, tout simplement. C’est ça ou la mort, et il va falloir que Charles s’y fasse lui aussi.

Ses deux cousins acquiescèrent. Romaric ajouta :

–– Cela ne fait pas de lui une personne bizarre pour autant.

Arthur ne releva pas et pour cause, il s’était endormi.

***

Des cris, des hurlements. Arthur se réveilla en sursaut. Il faisait nuit noire. Il se leva et avança à tâtons jusqu’à la fenêtre et risqua un coup d’œil dans la rue. Des hommes en noir, torche en main, montés sur des chevaux sombres de la taille d’un bœuf. De la maison d’en face, deux silhouettes cagoulées sortaient avec deux personnes, apeurées. L’un des agresseurs leva son fouet, lequel cingla l’air avant de frapper l’homme qui se protégea avec son avant-bras. Il prit sa femme par la taille et suivit l’homme monté sur le cheval. Arthur vit les hommes prendre la direction de l’auberge avant d’hésiter et d’investir la maison d’à côté. Le garçon profita de cet instant de répit pour réveiller ses deux cousins, leur intimant de faire le moins de bruit possible.

— Le village est attaqué. Nous devons fuir. Pas un bruit.

— Qui nous attaque ? demanda Romaric, les yeux bouffis de sommeil.

— À ton avis ? lui lança Arthur. Je suis prêt à parier, à voir leur tenue, qu’il s’agit de ceux qui ont agressé Charles. De cette pseudo-secte. Nous devons nous sauver avant qu’ils ne nous prennent ou nous risquons de passer un mauvais quart d’heure.

Romaric et Martin approuvèrent. Avec le plus grand soin, prenant sur lui pour ne pas trembler, Arthur entrouvrit la porte de la chambre et jeta un coup d’œil dans le couloir. Comme il s’y attendait, ce dernier était désert. Leurs agresseurs étaient occupés à fouiller d’autres habitations. Ils ne sont peut-être pas très nombreux, pensa Arthur. Par la fenêtre, il n’en avait aperçu que trois ou quatre, mais le village était assez étendu le long de la voie menant à Fougères. Peut-être ne sont-ils pas venus pour nous ? pensa Arthur. Après tout, comment pourraient-ils savoir que nous sommes ici ? Et pourquoi nous voudraient-ils ? Qu’avons-nous de si particulier, mis à part le fait que j’appartiens peut-être à ce peuple responsable de la destruction de Saint-Malo ? Arthur ne cessait de réfléchir.

Romaric lui fit signe d’avancer. Ils se rendirent à la chambre qu’occupaient Charles et Marie. Arthur donna deux coups brefs et la porte s’ouvrit sur Charles qui semblait très angoissé.

Marie, elle aussi, était prête. Ils sortirent de la pièce.

— Ces hommes sont-ils ceux qui ont attaqué ton village ? demanda Arthur à l’adresse de Charles.

L’homme acquiesça.

— Il s’agit bien des mêmes hommes. Certes, il fait sombre, mais ils ont la même tenue et agissent de la même façon.

Charles serra les poings à s’en faire craquer les jointures.

— Comment ont-ils pu nous retrouver ? Comment ?

— Je ne pense pas qu’ils nous cherchent, avoua Arthur. Si tel était le cas, ils auraient attaqué l’auberge. Je pense plutôt qu’ils s’attaquent systématiquement à tous les villages du coin et celui-ci était le suivant sur leur liste.

Arthur devait bien se l’avouer, Charles n’avait ni la tête ni le comportement d’un coupable. Il se tourna vers l’homme.

— Que devons-nous faire ?

Le garçon observa son compagnon de voyage. Son front ruisselait de sueur et ses traits étaient crispés. De longs instants passèrent avant que l’homme ne répondit :

–– Il nous faut être prudents. Peut-être ne vont-ils pas s’en prendre à l’auberge ? Lors de l’attaque de mon village, certaines maisons ont été épargnées.

Dehors, il y eut un terrible vacarme. Arthur rentra dans la chambre et alla à la fenêtre. Une maison en flammes venait de s’écrouler et le feu avait gagné de nombreuses demeures du village pouvant à tout moment se propager au bâtiment.

Cependant, il lui semblait que les pillards se désintéressaient de l’auberge. Arthur rejoignit ses compagnons, leur fit signe de le suivre et s’engagea avec prudence dans l’escalier dans le noir le plus total. Ils passèrent près de la porte avec le moins de bruit possible, évitant tables et chaises qui semblaient prendre un malin plaisir à se trouver sur leur chemin, afin de ne pas révéler leur présence à leurs agresseurs.

Toujours à tâtons, ils prirent la direction du cellier. C’était une pièce minuscule où s’entassait tout un tas d’objets hétéroclites : pots de céramique contenant des aliments divers, casseroles en tous genres… La pièce avait cet avantage de posséder une porte qui donnait sur la rue. Arthur se hissa sur la pointe des pieds et regarda par un trou dans le mur.

— La rue semble déserte, annonça-t-il. C’est notre seule chance de nous en sortir.

Romaric fixait la porte qui lui faisait face.

— Nous pourrions aussi attendre ici la fin de l’attaque. S’ils ne s’en sont toujours pas pris à l’auberge, c’est peut-être qu’ils la croient vide. Nous avons notre chance.

— Oui, peut-être, admit son cousin, mais si tu te trompes… Si nous avions été trahis ? Il n’y a pas quelque chose qui vous gêne ? Où est passé l’aubergiste, à votre avis ? Depuis que nous nous sommes réveillés, il semble que nous soyons seuls dans cet endroit. Je pense au contraire qu’il nous faut tenter notre chance et sortir.

Au moment où Arthur achevait sa phrase, un énorme bruit se fit entendre de l’autre côté de la porte.

— Ils sont entrés, rugit Charles. Nous n’avons plus le temps de tergiverser, il nous faut sortir d’ici.

Arthur ouvrit la porte à la volée et se rua à l’extérieur. Au même moment, l’autre porte du cellier était enfoncée et des hommes cagoulés se jetaient sur les fuyards. Le garçon était suivi de près par Romaric. Martin, lui n’avait pas eu leur chance et avait été stoppé net dans sa course par un de leurs agresseurs. Marie, elle aussi, était ceinturée et Charles semblait avoir disparu.

La femme se débattait comme elle le pouvait. Elle mordit l’homme qui la tenait fermement. Ce dernier hurla, lâchant sa proie qui se jeta sur le brigand qui maintenait fermement son fils. La lanière d’un fouet lui attrapa la gorge au moment où elle allait l’atteindre, la faisant tomber en arrière. L’homme cagoulé la fit se relever et sous le regard horrifié de Martin, lui trancha la gorge.

— Voilà ce qui arrive, dit-il en laissant tomber le corps inerte de sa victime, lorsque l’on se rebelle et contrarie les projets de l’empereur.

Des larmes coulèrent sur les joues du garçon. Son père, sa mère… Et seul Dieu savait ce qu’il était advenu de son frère et de son cousin. Ces hommes étaient des monstres. Il fut tiré sans ménagement vers un convoi composé d’une dizaine d’hommes cagoulés et d’une cinquantaine de prisonniers. Il ne trouva aucune trace de Charles, ni des autres. Il ne vit pas non plus l’aubergiste. Il comprit alors que ce dernier avait dû les trahir et qu’Arthur avait une fois de plus raison.

De leur côté, Arthur et Romaric couraient. Ils étaient poursuivis par deux hommes, bien décidés à les rattraper. Les deux garçons s’étaient engagés dans une ruelle, laquelle débouchait sur la campagne. Il faisait nuit noire et leurs deux poursuivants, bien qu’équipés de torches, auraient du mal à les retrouver. Lorsqu’ils sortirent du village, les cousins surent qu’ils avaient une chance. Ils avaient moins d’une minute d’avance et bien que la distance s’amenuisât, la proximité d’un bosquet leur permettait d’espérer. Mais alors qu’ils atteignaient les premières branches d’arbres, Romaric chuta lourdement.

Lorsqu’Arthur s’en aperçut, les deux poursuivants se tenaient au-dessus du garçon. Les deux hommes se contentèrent de leur proie et abandonnèrent la poursuite. Bien conscient de son impuissance, Arthur ne put que les regarder s’éloigner. Il serra le poing, tremblant de rage et d’impuissance. Une idée folle le traversa alors. La prudence aurait bien entendu voulu qu’il prenne la direction de Fougères. Au lieu de cela, il retourna au village, suivant de loin Romaric et les deux étrangers. S’il ne pouvait intervenir, au moins espérait-il être renseigné sur la destination du convoi de prisonniers. Il lui fallut faire preuve de beaucoup de maîtrise et de réflexe pour échapper à la vigilance des deux hommes qui se retournaient très souvent. Enfin, il atteignit les premières maisons et put se plaquer contre un mur. Il souffla. Il longea prudemment une maison et risqua un œil. Il vit une cinquantaine de prisonniers dont Romaric. Un homme cagoulé rejoignit les deux arrivants et leur demanda :

–– N’y avait-il pas deux garçons ?

— Effectivement, avoua l’un des deux hommes, mais il est parvenu à nous échapper. Il nous a semblé plus sage de revenir que de nous jeter dans une traque qui n’aurait sûrement rien donné.

Son interlocuteur acquiesça.

— Vous avez bien fait. Il nous faut nous mettre en route. Si nous ne nous dépêchons pas, nous ne serons jamais à temps pour le transfert. J’ai reçu des ordres précis. Il leur faut encore des prisonniers pour les mines d’Atlantis.

Les trois hommes se dirigèrent d’un pas vif vers leurs chevaux sur lesquels ils montèrent et le convoi s’ébranla. Alors qu’Arthur se posait mille questions sur la démarche à suivre, une main se posa sur son épaule. Surpris, il se retourna et se trouva face à Charles.

— Ne fais pas ça, lui dit-il. Tu ne peux les suivre.

— Et pourquoi pas ? se rebiffa le jeune homme, étonné que l’homme ait compris ses intentions alors que lui-même hésitait encore.

— Tu as dû trouver mon attitude étrange ces derniers temps. Je me trompe ?

— Non, dit Arthur à présent sur la défensive.

Il se demandait pourquoi Charles, jusqu’alors si avare en paroles, était à présent prêt à se confier. Qu’est-ce qui pouvait expliquer un tel revirement ?

— Je me rends bien compte, poursuivit l’homme, que j’ai pu être source d’interrogations. Justement, moi-même, je me pose des questions. Pourquoi ai-je été sauvé ? Pourquoi Dieu m’a-t-il permis de vivre, si ce n’est pour t’accompagner ? Je pense que tu disposes d’un pouvoir particulier, poursuivit-il. Je t’ai observé ces derniers jours. Tu es doué d’intuitions. Et tu me l’as toi-même avoué, tu ne sais rien de tes origines que tu crois liées à ce peuple. Alors, il nous faut suivre ton idée première et aller à Fougères. Une fois que tu sauras qui tu es réellement, alors nous pourrons sauver tes cousins et peut-être même le monde.

— Et ma tante ? ajouta Arthur.

En un geste paternel, Charles posa la main sur l’épaule d’Arthur.

— Je suis désolé, mais elle est morte.

Arthur se jeta dans les bras de l’homme et pleura. Charles lui caressa les cheveux et le regarda avec une grande bienveillance.

— Pour la venger, il nous faut aller à Fougères.

Arthur comprit alors qu’il avait retrouvé le Charles avec qui il avait parlé deux jours plus tôt, celui à qui il n’avait pas eu peur de se confier. L’homme en qui il avait confiance. Puis Arthur demanda :

–– Comment as-tu fait pour échapper à nos ennemis ?

— J’étais juste derrière vous, avoua-t-il. J’ai réussi à me dissimuler derrière un mur et j’ai grimpé sur le toit d’une maison. Ils ne m’ont pas vu. Je ne sais pas moi-même par quel miracle je m’en suis sorti.

Arthur soupira. Il n’avait plus envie de penser, juste de dormir. Il leur serait toujours temps de reprendre la route le lendemain à l’aube. Mais avant de se reposer, il avait une chose à faire, enterrer sa tante.

Chapitre 6.7

Au Mont-Saint-Michel, l’activité avait repris normalement. La baie était déserte, la mer s’étant retirée. Quelques mouettes survolaient l’abbaye et le village en contrebas. Les Montois essayaient de se remettre du drame qui les avait touchés. Des charpentiers s’occupaient de changer les portes, alors que des ouvriers réparaient les murailles endommagées par la vague.

Des guetteurs étaient chargés de surveiller les alentours, la menace n’avait pas disparu avec la destruction des bateaux. Cet étrange personnage l’avait dit, c’est toute la Bretagne qui était tombée sous le joug des envahisseurs. De-ci de-là, les carcasses des vaisseaux atlantes rappelaient aux Montois les difficiles heures qu’ils avaient vécues ces derniers jours et le sacrifice de trois enfants du village. Luc, un moine de l’abbaye, disait les avoir vus s’éloigner du Mont en fin de journée, mais comment auraient-ils pu échapper au raz-de-marée qui avait manqué détruire le Mont. Cette vague avait accompli un véritable miracle, détruisant cette puissante armée qui, elle-même, avait mis fin à la menace anglaise.

Luc était un moine bedonnant, portant la robe de bure noire, inhérente à son ordre. Il avait une solide réputation d’ivrogne et tout ce qu’il disait n’était pas considéré comme parole d’évangile, aussi quand il avait raconté à qui voulait l’entendre que Malo, Éloane et Ewann avaient survécu à la vague, ne l’avait-on pas cru. Le moine avait beaucoup prié ce jour-là et après le travail de l’après-midi, il était venu méditer dans le cloître qui à cette heure était vide. Il s’assit sur un banc face à la baie. La mer revenait tel un cheval au galop et au loin, Luc devinait plus qu’il ne les voyait, les tenures cultivées par les frères convers. Ses yeux scrutaient la baie, là où la veille, il avait vu les trois enfants courir en direction de la côte.

Il avait bien travaillé ce jour-là et il avait soif. Il sortit de sous sa soutane une bouteille en terre cuite dont il ôta le bouchon avec ses dents. Il but une rasade de cervoise. Il s’essuya la bouche d’un revers de main avant de reporter son regard vers les grèves. Peut-être attendait-il le retour des enfants ou peut-être s’attendait-il à l’arrivée de nouvelles embarcations ? Et soudain, dans son champ de vision se dressa un homme au regard mauvais qui, lui semblait-il, le dévisageait. Luc se surprit à se cacher alors qu’il en était sûr, là où il se tenait, il était invisible pour qui se trouvait dans la baie. Et Luc trembla. Il avait reconnu cet homme, c’était celui qui menait cette armada.

Il s’appelait Tarxos. Il sortit du cloître en courant, sa bouteille à la main et en hurlant que l’ennemi était de retour. Quelques moines accoururent pour voir qui faisait ce tapage. Une fois que Luc leur eut annoncé le retour de leurs ennemis, les moines se rendirent dans le cloître, sceptiques. Il était là, près de ce qu’il restait de Tombelaine.

Les moines, malgré la distance, le reconnurent. Il portait une armure dorée. Ils le virent porter le bracelet qu’il avait autour du poignet à sa bouche.

— Que faisons-nous ? demanda Luc à l’intention des autres moines.

— Sonnons l’alerte et prévenons tout le village que l’ennemi est de retour.

Chapitre 7.1

Tarxos était de retour et il devait se l’avouer, il l’avait échappé belle. Au moment où la vague s’était abattue sur lui, il avait utilisé les veines de la terre. Ces ondes d’énergie qui couraient dans le sol et qui avaient permis aux Atlantes de réaliser d’immenses prouesses architecturales. Il fallait croire que les Atlantes, après la disparition de leur continent, n’avaient pas perdu leur temps et avaient colonisé l’œkoumène7. Il était fier d’appartenir à ce peuple puissant qui dans peu de temps se rendrait maître du monde. Mais pour y parvenir, il leur fallait encore activer les sceaux qui délivreraient les créatures de l’empereur Atrios.

Un jour, Tarxos le renverserait, il se l’était promis. Il se dirigea vers Tombelaine, là où se trouvait le premier des sept sceaux. Il devait savoir ce que ce satané gamin avait fait. Quand il y parvint, il tomba à genoux. Il l’avait brisé. Il avait dû se servir de la puissance de la pierre, cet artefact qu’il avait récupéré au cœur du Mont-Saint-Michel. Oui, ce Malo aussi maîtrisait déjà le pouvoir des Premiers sans en avoir appris les bases. Que serait-il capable de faire quand il saurait s’en servir ? Cela ne devait pas arriver. Lui, Tarxos, saurait l’en empêcher. Il ne lui restait qu’une solution pour redonner au sceau son pouvoir, récupérer du sang de Malo et en abreuver le sceau. Il devait pour cela le retrouver.

Tarxos porta son bracelet à sa bouche et parla après avoir appuyé sur un petit bouton rouge.

— Escadre II, ici Tarxos, je suis près des décombres de Tombelaine, pouvez-vous venir me chercher ?

Il y eut un petit grésillement puis une voix audible répondit.

— Très bien, nous arrivons.

— Bien reçu.

Et le grésillement cessa. Bien sûr, il aurait pu se déplacer en utilisant les courants telluriques mais le combat l’avait épuisé et il devait voir quelqu’un, aussi attendit-il l’escadre II. Moins d’une heure après, un immense vaisseau mouillait dans la baie, face au Mont-Saint-Michel. Un escalier se déroula et Tarxos monta à son bord. Les simples soldats se prosternèrent devant le commandant d’escadre, mais l’homme ne leur prêta pas attention. Il rejoignit le commandant dans sa cabine. La pièce était propre, bien décorée.

Il y avait sur le mur face à la porte une carte marine beaucoup plus précise que celles que possédait n’importe quel capitaine chevronné du royaume d’Angleterre ou de France. À cette époque, la France et l’Angleterre possédaient les principales flottes maritimes, lesquelles s’affrontaient dans cette guerre que se livraient actuellement les deux puissances. Les espions atlantes avaient bien évidemment glané de nombreuses informations sur ce conflit et en avaient informé les différentes escadres. Tarxos serra le bras du commandant Bréos. Les deux hommes étaient amis. Ils avaient fait leurs classes ensemble.

Dix jours plus tôt, ils avaient appris qu’ils seraient en première ligne dans l’invasion qui se préparait et ils en avaient tous deux éprouvé beaucoup de fierté. Bréos était un homme svelte à la longue chevelure blonde. Il avait un visage fin d’une grande beauté et des yeux d’un bleu opalescent. Tout comme Tarxos, il possédait le savoir des Premiers et c’était peut-être ce point commun qui les avait rapprochés.

— Que s’est-il passé ? Et où est notre flotte ? demanda Bréos.

Tarxos poussa un long soupir avant de révéler à son frère d’armes :

–– J’ai dû détruire l’escadre avant qu’elle ne tombe entre les mains de nos ennemis. J’ai dû faire face à quelques imprévus. C’est au Mont que se cachait le jeune Démétrior. Myrdhan l’a rejoint et a tenté de le former. Tu te souviens de Bessos ?

— Bien sûr ! Ne me dis pas que cet imbécile s’est rallié à eux ?

— Non, mais je lui ai confié une mission et il a échoué. Démétrior et deux de ses amis ont réussi à fuir. Le jeune prince commence à maîtriser ses pouvoirs et cela m’inquiète beaucoup. Il possède l’une des trois pierres et court après la deuxième. Il nous faut le retrouver au plus vite, car il a brisé l’un des sceaux.

— Tu as déjà trouvé un sceau ?

— Oui et toi, où en es-tu ?

— Nous avons détruit la cité de Saint-Malo et depuis, nos troupes au sol cherchent à déterminer si un sceau se trouve dans le secteur, mais nos recherches pour le moment sont vaines. Enfin, je ne désespère pas. Tout à l’heure, tu parlais de Myrdhan. Sais-tu ce qu’il devient ?

— Il est mort, tout du moins, je l’espère. J’ai déclenché une vague qui s’est abattue sur le Mont et notre armée. Mais Démétrior est parvenu à la retourner contre nous. Si j’ai survécu, c’est peut-être aussi son cas. Je dois régler cette situation au plus vite avant d’en parler à l’empereur. En effet, même si j’ai trouvé un sceau, ce dernier ne fonctionne plus et je crains qu’il ne m’exile, ou pire me mette à mort. Tu sais bien qu’il déteste l’échec.

Bréos prit un air inquiet.

— En effet, il vaudrait mieux que tu aies de meilleures nouvelles avant de te présenter à lui.

— Pour cela, ajouta Tarxos, il faut que nous les retrouvions. Ils ne doivent pas être bien loin. Quelle direction peuvent-ils avoir prise ?

— Ils ont de l’orichalque avec eux, n’est-ce pas ?

Tarxos acquiesça.

— Oui, j’ai vu le coffret. Il était en orichalque. Bien sûr, nous avons le détecteur avec nous. Bréos, tu es un génie.

Il serra son ami contre lui. Bréos saisit une sphère, posée sur son bureau, et appuya sur un bouton. Une image holographique apparut représentant un globe terrestre. On y voyait bien entendu les continents européen et asiatique, l’Afrique, mais également le continent américain qui à cette époque n’avait pas encore été découvert par les Européens8. L’image comportait de nombreux points rouges. Bréos appuya sur la partie du globe qui l’intéressait. Le monde laissa alors la place à une représentation parfaite de la Bretagne.

— Montre-nous les traces d’orichalque, demanda Bréos.

De nombreux points apparurent alors, représentant les armées atlantes le long des littoraux. Trois points apparurent également à Fougères.

— Les voilà, exulta Tarxos. Nous les avons retrouvés.

— Oui, mais ils sont dans les terres, temporisa Bréos.

— Et alors ? rétorqua Tarxos. Nous avons une arme qui pourra détruire cette cité qui paraît-il, est très bien fortifiée. Rien ne pourra nous arrêter.

— Tu le sais aussi bien que moi, nous ne l’avons pas encore testée. Vu l’épaisseur des remparts de cette ville, cela prendra du temps.

— Si cela fonctionne, alors plus aucune ville ne pourra nous résister. En quelques mois, ce monde sera à genoux. Je vais détruire Fougères.

Bréos acquiesça. Il le savait, son ami avait raison. Si cette arme que tous deux avaient mise au point fonctionnait, alors l’empereur ne pourrait que les féliciter. Pour la concevoir, ils avaient utilisé les connaissances des Premiers.

— Il faut que tu me confies un millier de tes hommes et je vais te montrer que notre arme fonctionne, ajouta Tarxos.

Bréos acquiesça. Tarxos sourit. Il allait pouvoir prendre sa revanche.

Chapitre 7.2

Fougères, située à la limite entre la Bretagne et le royaume de France, dans une région appelée les Marches de Bretagne, appartenait à la France suite à la prise de la ville par Bertrand Du Guesclin, treize ans plus tôt. Construit en bois à la fin du Xème siècle sur un tertre rocheux au fond d’une vallée marécageuse, détruit en 1066 par Henri II Plantagenêt, le château avait été reconstruit à la fin du XIIème siècle en pierre par Raoul II, alors baron de Fougères, devenant l’un des plus grands châteaux forts d’Europe, près d’un ruisseau, le Nançon. La ville s’était ensuite développée autour de deux paroisses : Saint-Sulpice pour la ville basse, située sur la rive droite du Nançon, et Saint-Léonard pour la ville haute, rive gauche. Fougères était entourée de hauts remparts, faisant de cette ville une place forte de premier plan, à l’exception du quartier des artisans, le quartier Saint-Sulpice.

Malo, Éloane et Ewann découvrirent admiratifs cette forteresse réputée imprenable. Il ne faisait aucun doute que derrière ces hauts murs, ils seraient bien protégés.

— C’est impressionnant, s’ébahit Malo. C’est étonnant toutes ces petites maisons au pied des remparts. On dirait qu’elles sont penchées.

— Je vous présente le quartier Saint-Sulpice, dit le marchand. C’est un bourg où vivent de nombreux artisans et tanneurs. C’est là que mon fils et moi-même allons nous installer, mais pas avant demain matin.

— Pourquoi ? demanda Éloane.

— À cause d’eux, dit le marchand désignant des soldats de la garnison qui patrouillaient entre les chariots. Regardez tous ces chariots devant nous. C’est la foire et nous, marchands, venons vendre nos produits. Nous souhaitons tous avoir une place de premier choix, mais par mesure de sécurité, ils ne nous placeront que demain.

— Et vous n’avez pas peur de vous retrouver ainsi devant les remparts alors qu’une invasion est imminente ?

— Manger est encore plus important pour nous. Au premier danger, les cloches des églises sonneront et nous nous mettrons à l’abri des remparts. Ce ne serait pas la première fois que nous serions en péril. Depuis que cette fichue guerre a commencé, le danger guette chaque foire et pourtant, nous sommes toujours plus nombreux à exposer nos produits. De plus, tu ne t’en rends pas compte, car nous sommes sur la route, mais tout autour de nous, le sol est marécageux, ce qui rend l’avancée de toute armée risquée, même pour la mieux équipée et entraînée. Voilà pourquoi nous nous sentons en sécurité même en dehors des murs. Certains marchands auront en outre le droit de s’installer derrière les Hauts-Murs que tu vois là-bas : c’est la ville haute, le quartier Saint-Léonard, le Saint Patron des prisonniers.

Le vieil homme avait raison. Il suffisait de voir le nombre de chariots qui se pressaient aux portes du quartier Saint-Sulpice. Si effectivement certaines personnes étaient là pour se mettre à l’abri derrière les remparts, bon nombre venaient pour la foire.

Malo sauta au bas de la charrette et s’approcha d’un soldat qui était pris à parti par un marchand. L’homme portait un pantalon marron délavé et une tunique rouge. Il ne devait pas avoir plus de quarante ans et il grognait.

––Vous devez nous permettre de passer pour nous installer. Demain, c’est le début de la foire et, tu le sais aussi bien que moi, c’est vital pour moi et ma famille.

— Arrête, Jehan, tu sais bien que je ne peux faire autrement qu’obéir aux ordres. Je ne peux ce soir laisser passer personne. Même toi ! Il suffit de regarder autour de nous. Nous sommes largement dépassés par la situation. Si je te laisse t’installer, nous courons droit à l’émeute.

Le dénommé Jehan attrapa le soldat par le col, mais celui-ci d’un geste brusque se dégagea. Il saisit un coutelas et dit :

–– Tu sais bien que je n’hésiterai pas à m’en servir, alors ne me provoque pas. En attendant, prends ton mal en patience comme les autres.

Jehan fusilla son interlocuteur du regard et retourna à son chariot. Le soldat se tourna vers Malo et lui dit d’un ton rageur :

–– Que regardes-tu, gamin ?

Malo ne se démonta pas.

— Avec mes amis, nous souhaitons rentrer en ville. Nous ne sommes pas des marchands, nous venons chercher refuge.

— Nous verrons cela demain. Vous êtes nombreux à vouloir venir chercher protection derrière nos murs, mais, pour l’heure, les portes du château comme de la ville haute sont fermées, alors va rejoindre tes parents.

Le soldat, sans même attendre la réponse de l’enfant, reprit sa patrouille. Malo, désappointé, poursuivit sa balade. De retour au chariot, il apprit à ses amis qu’il leur faudrait dormir aux portes de la ville pour cette nuit.

— Croyez-vous que ce soit vraiment prudent de vendre vos marchandises au pied de la cité fortifiée ? demanda Malo, inquiet pour leur compagnon de voyage.

— La dernière grande bataille ayant eu lieu ici remonte à loin. Et si ces hommes venus de la mer sont puissants grâce à leurs navires, rien ne nous dit qu’ils le soient sur terre.

Alors que Malo rongeait son frein, prêt à tout avouer de ce qu’il savait à leurs nouveaux amis, Ewann, le regard un peu vitreux, demanda :

–– Quelle bataille ?

— Enfin, dit Éloane, tu ne te souviens pas des cours du Père Jean ?

Ewann fit non de la tête, alors Éloane, du ton docte qui la caractérisait si bien, expliqua.

— Vous vous souvenez que notre maître nous avait parlé de la guerre civile qui ravageait la Bretagne, n’est-ce pas ? (Les deux garçons acquiescèrent.) Durant cette guerre, la ville soutint Charles de Blois contre Jean IV de Montfort. Fougères était donc plus ou moins dans le giron du roi de France qui soutenait Charles. En 1372, bien après la mort de Charles, tué à la bataille d’Auray en 1364, la guerre reprit entre la France et l’Angleterre et la ville prit parti pour le duc de Bretagne. L’armée française, alors menée par du Guesclin, entra en Bretagne et marcha sur Fougères. La garnison de la ville fit face aux Français sous les murs avant d’être repoussée. Pour permettre leur retraite, les portes avaient été ouvertes. Avant qu’elles ne soient refermées, les Français réussirent à rentrer et s’emparèrent ainsi de la ville.

Surpris, le marchand s’exclama :

–– Tu as une très bonne culture historique.

Un peu gênée par ce compliment, Éloane expliqua.

— J’ai retenu cette date, car c’est mon année de naissance.

Pas dupe, mais pas non plus surpris par la modestie de son amie, Malo détourna la conversation en demandant au vieux marchand :

–– A qui appartient la ville aujourd’hui ?

— Au duc d’Alençon, Pierre II. C’est lui le protecteur de la foire. La ville compte deux foires d’importance : la foire de la Vierge angevine, qui a lieu au début du mois de septembre, et la foire Saint-Vincent, qui s’achève le 22 janvier. Celle-ci dure six jours et est essentielle pour le développement économique de la ville.

C’est au cours du XIème siècle qu’apparurent les foires qui rassemblaient des marchands venus de toute l’Europe. S’y échangeaient des produits de tous les pays et elles pouvaient durer plusieurs mois. En l’occurrence, celles de Fougères étaient de petite ampleur et restaient locales.

— Nous allons dormir ici ce soir, car c’est ici que nous monterons notre étal à l’aube, annonça le vieux marchand. Pour vous, les portes de la ville s’ouvriront au lever du soleil. Jeunes gens, dit-il en regardant les trois enfants, j’imagine que vous souhaitez prendre congé maintenant que vous êtes arrivés, mais souhaitez-vous partager ce repas avec nous ?

Les enfants ne s’en étaient pas rendu compte, mais déjà la nuit tombait et au mot « repas », leur estomac s’était mis à gargouiller.

— Avec plaisir, dit Éloane, mais si cela ne vous dérange pas, nous passerons la nuit en votre compagnie.

— Vous êtes les bienvenus, dit le marchand. Je m’appelle Pierre et mon fils que voilà, c’est Pierrot.

Le feu crépitait. Plusieurs marchands s’étaient joints à eux et Pierre tournait la broche sur laquelle cuisait un gros morceau de pourceau, fourni par un marchand de viande, une vieille connaissance du nom de Georges. La conversation tournait autour des futurs bénéfices que comptaient faire les commerçants.

— Et vous, les enfants, demanda Georges, vos parents comptent-ils s’installer dans cette ville ?

— Nous n’en avons aucune idée. Peut-être Pontorson a-t-elle été épargnée ?

— Aux dernières nouvelles, dit Georges, il semble qu’une secte sévisse dans les parages. Plusieurs villages ont été attaqués et les habitants de ces derniers ont été réduits en esclavage. Nous vivons des heures bien sombres.

À cette nouvelle, Malo regarda Éloane et Ewann.

Tous deux comprirent que Malo avait relié ces attaques avec l’invasion qui touchait les côtes.

— Comment savez-vous tout cela ?

— J’ai traversé un village ce matin du nom de Pleine-Fougères. Une des rescapées m’a raconté que son mari – un juge, je crois – avait été victime de ce groupe armé, tout comme une grande partie de la population du village.

Malo serra le poing. C’était encore un coup de ce peuple qu’il fallait mettre hors d’état de nuire. Plus vite il entrerait dans Fougères, plus vite il mettrait la main sur cette pierre.

— Savez-vous ce que deviennent les esclaves ?

— Je n’en ai pas la moindre idée, avoua Georges. Ils ont pris, selon la femme, la direction de Saint-Malo. Je ne sais rien d’autre, si ce n’est que j’ai hâte d’être à l’abri dans la ville.

Malo acquiesça. Georges avait la chance d’avoir une place près de l’église Saint-Léonard, ce qui le mettait à l’abri d’une invasion.

— Croyez-vous que cette ville puisse réellement nous protéger si l’ennemi devait nous attaquer ?

Georges sourit. Et d’un ton de conspirateur, leur dit :

–– Je vais vous raconter une petite histoire. C’est sûrement une légende, mais toute légende n’est-elle pas basée sur des faits avérés ?

Les trois enfants se regardèrent, et Georges commença un étonnant récit.

— En 1166 , les Anglais9 envahirent le comté de Rennes auquel appartient la ville de Fougères. Ils ne cessaient de piller et de ravager la région. La ville de Fougères tomba alors aux mains d’Henry II de Plantagenêt. Le château fut rasé. Il faut dire qu’à l’époque, il était de bois. Raoul II, seigneur de Fougères, avait compris que la ville ne pourrait tenir très longtemps. Il se réfugia alors au nord de la forêt enserrant la ville et y fit construire une cave afin d’y dissimuler ses objets précieux. Une fois la ville reprise, il fit reconstruire le château, ainsi qu’un tunnel reliant celui-ci à la cachette. Le souterrain pourrait alors servir en cas d’attaque. Personne ne sait réellement si ce tunnel existe, mais la légende raconte qu’en cette cave repose le secret de Raoul II, un secret capable de sauver la ville en cas de siège. Un secret qu’il a emporté dans la tombe.

Georges reprit son souffle. Les enfants demeurèrent cois tant cette histoire les fascinait et avait un air de déjà-vu avec leur très récente aventure au Mont-Saint-Michel.

— Quelqu’un sait-il où se trouvent ces caves ?

Georges secoua la tête de droite à gauche.

— Penses-tu ? De nombreux chercheurs de trésors ont cherché les richesses de Raoul, mais il est probable que le seigneur ait tout ramené en sa demeure, une fois le château reconstruit. Je ne suis même pas sûr qu’il ait livré ce secret à ses descendants et ceux qui ont construit ces tunnels sont morts depuis au moins deux siècles. Donc, tu ne trouveras personne qui sache où trouver cette cache et, si jamais quelqu’un l’a trouvée, il y a fort à parier que ce dernier ne le dira pas.

Malo hocha la tête. La soirée se poursuivit fort tard.

Lorsqu’ils allèrent se coucher, Ewann fut pris d’une crise. Il se prit la tête et hurla, tombant à la renverse. De la bave sortit de ses lèvres et il prononça des mots qui, hors contexte, ne voulaient rien dire, certains d’entre eux n’ayant aucun sens, en tous cas pour le commun des mortels. Malo, lui, les comprit. Il se tourna vers Éloane qui se rendit alors compte que son frère s’exprimait en Atlante sans en connaître la langue. Pierre accourut pour les aider.

— Qu’arrive-t-il à votre frère ?

Malo se tut et c’est Éloane qui vint à son secours.

— Il fait une crise de délire. Ça lui arrive souvent depuis qu’il est tombé sur la tête étant enfant. Ça va lui passer.

Le marchand ne dit rien. Ewann se calma, son pouls devint régulier et il s’endormit. Malo et Éloane le déplacèrent près du feu et lui mirent une couverture sur le corps. Puis ils se couchèrent près du garçon.

— Qu’a-t-il dit ? demanda Éloane curieuse.

Elle avait remarqué le malaise de Malo depuis qu’Ewann avait prononcé ces sons étranges. Elle voulait comprendre. Malo se décida à parler.

— Monstre, domination, destruction, extinction. Il a répété ces mots en boucle durant toute sa crise.

— Tu crois que c’est ce que les Atriades veulent ? Notre extinction ?

— Oui, je le crois. En plus, tu as vu son état ? Je crois qu’Ewann a vu au-delà des sceaux. Je pense qu’il a vu les monstres qui sont enfermés en cette terre et je crois qu’ils lui parlent ou qu’ils ont pris son contrôle.

— Mais c’est monstrueux, gémit Éloane.

Malo acquiesça.

— Je suis désolé, dit-il en se tournant vers elle. Tout cela est de ma faute, de la faute de mon peuple. Il nous faut trouver un moyen de le guérir. Si seulement Myrdhan était avec nous.

Éloane regarda son ami. Comme il avait changé. Son visage n’était plus celui du garnement insouciant. Malo devenait un homme.

— Il y a peut-être un moyen, dit-elle. Tu as entendu comme moi, cette histoire de cache, n’est-ce pas ?

— Tu penses que Raoul avait la solution à notre problème ? Non, ajouta-t-il, je crois surtout que Raoul était un Atlante, un des nôtres, un résistant et, qu’en cette cache, nous trouverons le moyen de mettre Fougères à l’abri des Atriades, comme nous l’avons fait pour le Mont.

— Tu crois vraiment ?

Malo acquiesça.

— Nous devons percer le secret de cet homme et pour cela, nous devons trouver la clé de l’énigme, donnée par cet Atlante. Le nombre trois. Il sera toujours temps d’y réfléchir demain. En attendant, reposons-nous.

Les deux enfants ne mirent cette nuit-là que très peu de temps à s’endormir, fourbus par cette journée de voyage et ils rejoignirent Ewann au pays des rêves (ou des cauchemars).

Chapitre 7.3

Les deux guerriers se faisaient face. Le premier, celui qui portait fièrement les armoiries de la Bretagne sur son écu, leva son épée et l’abattit avec violence sur son adversaire qui para de son bouclier, lequel portait les armoiries du roi de France. Ce dernier releva la visière de son heaume, d’où émergèrent des yeux bleus et une mèche de cheveux blonds. Sous son armure, il avait chaud. Soudain, il capta sur sa gauche un mouvement et ne dut sa vie qu’à un réflexe. Un carreau d’arbalète passa à un cheveu de son armure. Dans le même temps, le chevalier breton contre-attaqua.

Il frappa épée en avant. Son adversaire la détourna et avec son bouclier frappa le chevalier à la gorge. Ce dernier recula avant de tomber à genoux. Il ôta son casque. Du sang s’échappa de sa gorge. C’était un homme d’une quarantaine d’années, à la longue chevelure rousse. L’autre homme s’approcha de lui, leva son épée et le décapita. Il se tourna ensuite vers celui qui avait tenté de le tuer lâchement et se rua sur lui, sans prendre la peine de jeter un œil sur ce qui se passait sur le champ de bataille. Un carnage. Chevaliers français et bretons, contre d’autres chevaliers bretons alliés au Prince noir, l’héritier du roi anglais Edward III.

Alban se réveilla subitement. Il n’avait pu vivre la bataille jusqu’à son dénouement. Cela faisait plusieurs nuits qu’il en rêvait, qu’il se voyait l’emporter au nom du roi de France Charles V, changeant ainsi le cours de l’Histoire. Cette bataille, la bataille d’Auray, avait eu lieu vingt-deux ans plus tôt, le 27 septembre 1364 et avait vu s’opposer Charles de Blois, allié au roi de France, et Jean de Montfort, soutenu par le roi d’Angleterre et son fils, le Prince noir. Un terrible carnage, fatal à Charles de Blois. Jean IV de Montfort devint alors duc, mais dut également prêter hommage au roi de France. Alban, à de nombreuses reprises, avait entendu parler de cette bataille, date importante de la guerre de succession de Bretagne.

Depuis son plus jeune âge, le jeune homme de quatorze ans, fils d’un forgeron de Fougères, rêvait de devenir chevalier. Bercé grâce à son père par les vers de Chrétien de Troyes10 ainsi que par la Chanson de Roland11, le jeune homme s’était promis d’accomplir son rêve, même s’il le savait, ce serait très dur. Le futur chevalier devait dès ses sept ans entrer au service d’un seigneur qui deviendrait son parrain. D’abord galopin puis page, le futur chevalier apprenait à monter à cheval, se familiarisant ainsi avec sa monture, et à se battre. Il devenait ensuite écuyer, accompagnant le chevalier qu’il servait sur les champs de bataille ou lors des tournois.

N’étant pas d’origine noble, Alban ne pouvait compter que sur son courage, sa moralité et la chance pour atteindre ses objectifs. Il le savait aussi, l’image du chevalier idéal, décrite dans les romans qui avaient bercé son enfance, était à mille lieues de celle du chevalier réel, lequel était bagarreur, alcoolique et bien peu romantique.

Lui, Alban Trécarec, redorerait le blason de cette chevalerie décadente.

Il se leva, marcha au milieu de parchemins qui jonchaient le sol de sa chambre. Il s’agissait de plans d’inventions et d’armes que le jeune homme tentait de mettre au point sur ses heures libres. Pour lui, être chevalier ne rimait pas avec destruction, mais il souhaitait avant tout créer un monde où ses semblables seraient en sécurité. Alban était un idéaliste et un rêveur, doué d’une grande intelligence et d’une grande adresse.

Les nuages gris en ce début de matinée n’annonçaient rien de bon. Peut-être de la neige. Il faut dire qu’en ce mois de janvier de l’année 1386, le temps était plutôt clément. Cela avait-il à voir avec le tremblement de terre ? Ou encore avec cette journée où le soleil avait disparu subitement quelques minutes avant de reparaître, l’air de rien ? Les loups étaient plus agressifs et les attaques s’étaient multipliées, notamment à l’ouest de Fougères. Le jeune homme rejoignit ses parents, attablés autour de la grande table de chêne. Sa mère trempait du pain dans du lait de chèvre et son père découpait un morceau de saucisson. Alban se versa du lait et replongea dans ses pensées.

— Tu m’as l’air bien songeur, lui dit son père.

— J’ai encore fait ce rêve, celui que je t’avais raconté la semaine dernière.

Le forgeron acquiesça.

— Nous avons la grosse commande aujourd’hui pour Pierre II12 à terminer. Tu n’auras donc pas le temps de rêvasser mon fils. J’aime ton côté rêveur, mais ce n’est pas cela qui te nourrira. Il nous faut répondre à nos clients.

Alban le savait, un jour il serait chevalier. Sa mère le regarda en souriant. Elle se leva, mit quelques aliments dans un sac de toile et le posa sur la table. Le repas des deux hommes de sa vie. Elle était si fière d’eux. Son mari, Ronan, était le meilleur forgeron de Fougères et son fils, un garçon courageux, le suppléait du mieux qu’il le pouvait. Pour la femme, il ne faisait aucun doute que, dans quelques années, le jeune homme reprendrait l’affaire florissante de son père. Aux dires de Ronan et des nombreux clients pour lesquels il avait forgé, Alban était doué. En plus de forger, le garçon, habile dans le maniement des armes, faisait des démonstrations aux futurs acheteurs, ce qui avait une véritable influence sur les ventes.

Les deux hommes se levèrent, prirent le sac sur la table, dirent au revoir à la femme et s’en allèrent vers la forge. En cette matinée de premier jour de foire, la ville était très animée. L’obscurité régnait encore dans le quartier Saint-Léonard, tant le ciel était bas. Des charrettes pleines d’objets hétéroclites encombraient les rues étroites de la ville, obligeant Ronan et son fils à louvoyer entre les échoppes et leurs propriétaires qui s’installaient dans une cohue indescriptible. Une pluie fine se mit à tomber sur Fougères. En arrivant à la forge, Alban et son père virent qu’un homme élégamment vêtu les attendait. Grand, brun, le client semblait de noble lignage. Pierre II possédait le château de Fougères entre autres possessions, mais n’avait pas de véritable influence sur la ville. C’est néanmoins lui qui était chargé de la protection de la foire grâce à la garnison qui siégeait au cœur du château. À quarante ans, il semblait dans la force de l’âge.

Ses épaules larges et son visage barré d’une cicatrice témoignaient d’une vie de combat faite de chevauchées, de tournois et de parties de chasse endiablées avec ses vassaux, car telle était la vie des nobles chevaliers. Il avait combattu aux côtés de du Guesclin et Alban l’admirait. Ronan le fit rentrer dans la forge et s’excusa de son retard. Pierre ne lui en tint pas rigueur, tant ce qu’il venait lui annoncer était important. Les deux hommes étaient amis, ayant combattu côte à côte pour le compte de Charles V, ce qui expliquait la démarche de Pierre, qui venait passer commande en ville plutôt qu’aux forgerons du château.

— Je suis ici pour passer une commande de cinq épées de chevalier supplémentaires, annonça-t-il. C’est très urgent. Il me les faudrait pour la fin de la semaine. Est-ce possible ?

Ronan hocha la tête.

— Je voulais vous annoncer, dit-il, que nous aurons achevé votre commande dans la soirée alors cinq épées de plus, c’est tout à fait possible. Mais pourquoi un délai aussi court ?

— À cause des évènements de ces derniers jours, bien sûr. L’invasion de ces navires étranges venus d’on ne sait où. Il nous faut agir, et vite. Je dois lever une armée pour rejoindre le roi. Ce dernier m’a envoyé un pli me demandant de lever l’ost et de partir à la fin de la semaine afin de le rejoindre. Vous comprendrez que par mesure de sécurité, je ne peux vous dire où.

Ronan acquiesça, bien conscient du rôle qu’il avait à jouer dans cette affaire.

— Il y a autre chose. J’ai besoin de votre fils. Il est très doué dans le maniement des armes et je peux en faire un chevalier. Nous aurons besoin de toutes les bonnes volontés si nous voulons vaincre cette menace.

Alban n’en revenait pas. Grâce à Pierre, ses rêves les plus fous allaient enfin devenir réalité. Le jeune homme sourit, mais Ronan ne l’entendait pas de cette oreille. Certes, il savait que son fils souhaitait plus que tout devenir chevalier, mais il savait aussi qu’il avait besoin de lui pour réaliser la commande.

— Vous pourrez faire de mon fils un chevalier, une fois la commande honorée. Pas avant.

Pierre acquiesça.

— Très bien. Pour ces armes, je vous rallonge votre salaire de mille francs.

Cinq minutes plus tard, Pierre sortait tandis que père et fils se mettaient au travail.

Chapitre 7.4

Tarxos sourit. Il avait devant lui un escadron de mille hommes, lourdement armés, ayant revêtu la cotte en orichalque. Ils étaient là, attendant que leur chef leur ordonne de marcher sur la cité fortifiée de Fougères. Tarxos passa au milieu de son armée, vérifiant le moindre détail dans la tenue de ses hommes et rejoignit un attelage de chevaux à la robe aussi noire que la nuit la plus profonde. Il était prêt à se venger de l’humiliation subie. Le soir même, il serait devant la ville de Fougères qui tomberait avant l’aube, et ce n’était pas une simple façon de parler. La ville serait totalement anéantie. L’Atlante était sûr de sa force et de sa puissance de feu. Il lui fallait absolument mettre la main sur Démétrios, car il devait récupérer son sang – mort ou vif, peu importait. Sa victoire lui permettrait de s’imposer à la tête de l’armée atlante et de renverser Atrios, l’empereur.

Cet homme incompétent, à cause duquel ils s’étaient, lui et son peuple, retrouvés coincés dans une autre dimension. Tarxos comptait aussi sur ses nombreux dons qu’il devait à son apprentissage du pouvoir des Premiers. Et il s’interrogeait énormément sur l’intérêt qu’Atrios portait à ces fameuses pierres de la résistance. Quels mystérieux pouvoirs possédaient-elles pour être autant convoitées ? Il prit à cet instant une importante décision : il s’en emparerait, non pas au nom d’Atrios mais en son nom propre. Rien ne l’obligeait à révéler à l’empereur qu’il les possédait !

Il grimpa dans une sorte de charrette de métal, à l’arrière de laquelle se trouvait une étrange machine. Composée de deux pièces de métal oblongues surmontées de deux boutons rouges, elle semblait à première vue bien inoffensive. Et l’armée se mit en route.

Chapitre 7.5

Arthur et Charles avaient marché trois heures durant. Ils avaient quitté l’auberge où ils avaient fini de passer la nuit, priant pour que les cavaliers ne reviennent pas. Ils arrivèrent à Fougères en fin de matinée. Charles portait un manteau avec une capuche lui mangeant la moitié du visage, tandis qu’Arthur, lui, avait un surcot de laine. Le quartier Saint-Sulpice, au pied des remparts, était en effervescence. Ici et là, on commentait les différents évènements avec emphase et de nombreux commerçants, venus du Poitou, de Normandie, de Bourgogne, d’Anjou ou encore de la capitale, apprenaient avec consternation les nouvelles venues de Bretagne.

Même si la Bretagne était en plus ou moins bons termes avec le royaume de France, que la guerre était bien là entre la France et l’Angleterre, les relations commerciales perduraient13. Ils traversèrent la rue des Vallées, passèrent au milieu des marchands, tisserands, artisans et autres lavandières qui nettoyaient vêtements et linge dans le Nançon. Le bruit y était assourdissant, les forgerons frappaient sur l’enclume, les commerçants vantaient la qualité de leurs produits, les vaches vendues à l’aumaillerie meuglaient. Une odeur âcre attaqua leurs narines alors qu’ils passaient près du cours d’eau.

Elle provenait du tan, une écorce de chêne utilisée par les tanneurs pour traiter les peaux de divers animaux et qui polluait le Nançon. Ils passèrent par un jardin planté d’arbres à la silhouette dépouillée pour se rendre à la ville haute et au quartier Saint-Léonard. Ils franchirent la porte Notre-Dame. La ville haute s’était, elle, fortifiée récemment pour bien signifier aux seigneurs de Fougères qui occupaient le château son indépendance. Les Fougerais avaient ainsi édifié un tribunal et un hôtel de ville.

Les deux hommes descendirent dans une auberge d’aspect austère de la rue Porte-Roger, située au pied des remparts et par là même loin des quartiers centraux. Ils espéraient ainsi ne pas attirer l’attention. De plus, ils n’avaient aucune idée du temps qu’ils passeraient en ville et ne souhaitaient pas dilapider toutes leurs économies dans des dépenses inutiles. Au moment où ils entrèrent dans l’auberge, l’enseigne se détacha et tomba sur le sol. Un petit homme grassouillet se jeta vers la porte en grommelant, manquant de bousculer Arthur et ne prenant même pas le temps de s’excuser.

Il saisit l’enseigne et la ramena à l’intérieur. Ce n’est qu’alors qu’il remarqua la présence des deux voyageurs dans son établissement. Il essaya alors de prendre un air accueillant.

— C’est pour une chambre, je présume ?

— Effectivement, répondit Charles, rajustant sa capuche. Nous aurions besoin d’une chambre et d’un bon repas.

— Bienvenue à l’auberge de la Porte. Suivez-moi, dit l’aubergiste.

Arthur observait cet homme au regard fuyant. Celui-ci se frotta les mains sur son tablier et saisit une grosse clé. D’un pas traînant, il les mena vers l’escalier qui conduisait à l’étage où s’alignaient six chambres. Il ouvrit la deuxième.

— Vous aurez des voisins, dit l’aubergiste, en montrant ses chicots noircis. Deux garçons et une fille de votre âge, poursuivit-il s’adressant à Arthur. Je savais bien que cette foire allait permettre à mes affaires de redémarrer.

— Où sont-ils ? demanda le garçon subitement intéressé.

— Je n’en ai aucune idée…

À présent, Arthur vit que le petit homme le dévisageait en grattant son crâne dégarni. Il crut qu’il allait lui dire quelque chose, hésita et finalement resta coi. Après avoir déposé le peu d’affaires qu’ils possédaient dans une petite chambre exiguë à la propreté douteuse, ils sortirent de celle-ci avant d’abandonner l’aubergiste pour se fondre dans la masse grouillante des vendeurs et autres colporteurs. La foire se poursuivait ici. C’est toute la ville qui profitait de cet évènement.

Arthur, alors qu’il marchait d’un pas rapide, ne cessait de se questionner sur le but de sa quête. Il avait fait un rêve la nuit précédente : une église apparaissait souvent dans ses songes et il avait cru la reconnaître quelques minutes plus tôt alors qu’il traversait le quartier Saint-Sulpice. Était-ce là qu’il devait se rendre ? Soudain, devant lui, quatre enfants. Celui qui marchait en tête le dévisageait, visiblement surpris et pour cause : mise à part la couleur de ses cheveux, c’était son portrait craché.

Chapitre 8.1

Malo, Éloane et Ewann avaient quitté leurs compagnons de voyage à l’aube. Ils étaient alors passés par un enchevêtrement de petites ruelles avant de se retrouver au bord du Nançon. Une fois à l’abri des remparts de la Haute-Ville, ils purent souffler. Ils espéraient trouver en ce lieu la deuxième pierre ou tout du moins un indice qui les y conduirait. C’était la première fois depuis leur aventure au Mont-Saint-Michel qu’ils s’estimaient en sécurité.

Le comportement d’Ewann les inquiétait et ils avaient peur que leur ami, après les horreurs qu’il avait dû voir, ne retrouve jamais la raison. Si leur théorie s’avérait juste, peut-être Ewann pourrait-il leur apprendre à quoi ressemblaient les deux démons dont leur avait parlé Myrdhan, les créatures d’Atrios, mais ils n’osaient lui poser la question de peur de déclencher une nouvelle crise. À la recherche d’un lieu où passer la nuit, ils jetèrent leur dévolu, comme Arthur et Charles après eux, sur l’auberge de la Porte. Après y avoir déposé leurs affaires, ils se mirent en quête d’une arme pour Éloane. Après avoir traversé la place d’Armes, ils longèrent sur plusieurs mètres la rue du Bourg-neuf avant de tomber sur l’échoppe d’un forgeron.

Quand ils entrèrent dans l’unique pièce, une terrible chaleur les accueillit. Au fond de l’atelier, un homme de dos, qui paraissait grand et fort, finissait de chauffer la lame placée sous un amas de charbon dans un foyer. Il la retira rougeoyante et saisit son marteau pilon. Il s’approcha alors de l’enclume sur laquelle il posa le morceau de métal. Au moment où il s’apprêtait à frapper, il prit conscience des trois paires d’yeux qui le fixaient. Gêné d’être ainsi dérangé dans son travail, il leur dit :

–– Bonjour. Mon fils Alban arrive. Il va vous servir. Il me faut absolument finir ce travail.

Les trois enfants acquiescèrent. Ils observèrent les gestes précis de l’homme qui travaillait le métal avec dextérité. Ils prenaient conscience de la difficulté de cette tâche. Ils repensèrent à Bessos qui occupait cette fonction au Mont. Ce dernier forgeait peu, il se contentait davantage de réparer les roues des chariots ou de créer des clés pour les serrures des Montois. Là, c’était à un vrai travail d’artisan que se livrait sous leurs yeux ébahis cet homme à la musculature impressionnante. C’était à peine si quelques gouttes de sueur dégoulinaient le long de son visage.

Enfin un garçon blond entra dans la forge. Il tenait dans ses mains un grand seau d’eau qu’il posa à côté de son père. Ce dernier le remercia et lui dit :

–– Peux-tu t’occuper de ces jeunes gens ?

Le nouveau venu acquiesça et demanda avec un grand sourire :

–– Alors mes amis, que puis-je pour vous ?

Éloane rougit. Il faut dire que le jeune forgeron en imposait avec ses yeux bleus et son sourire ravageur.

— Il nous faudrait une dague, annonça Malo, passablement énervé du trouble qu’avait fait naître en son amie la vue de ce jeune forgeron.

Non pas qu’il fût jaloux, il n’avait jamais éprouvé de sentiments amoureux pour son amie, mais il y avait quelque chose qui le gênait. Il n’aurait su dire quoi. Il se souvenait des recommandations de Myrdhan : ne faire confiance à personne. Il devait pourtant bien se l’avouer, cet Alban n’avait rien d’un Atlante, il paraissait même très sympathique.

— C’est pour quel usage ?

La remarque du jeune homme sortit Malo de sa réflexion.

— Pour se défendre, tout simplement, intervint Éloane. Mes compagnons ont une épée, mais pas moi. Par les temps qui courent, mieux vaut avoir une arme. On ne sait jamais. Je ne veux pas être une charge, la demoiselle sans défense que l’on retrouve dans toute bonne épopée de chevalerie.

Alban hocha la tête. Il savait très bien ce qu’Éloane voulait dire. Il réfléchit un instant et saisit une arme dans un coin de l’atelier.

— J’ai ce qu’il vous faut, je crois. Celle-ci vous convient-elle ?

Il tendit à Éloane une arme légère possédant une lame courte losangée. Son pommeau se finissait par un disque.

— C’est une dague que j’ai forgée moi-même. Sa lame ressemble à un losange, cela lui permet de mieux terrasser votre ennemi. Regardez.

Il passa derrière Éloane et lui prit la main qui tenait la dague. Il lui montra ainsi les gestes pour frapper d’estoc, c’est-à-dire avec la pointe de la lame, ou de taille, avec le tranchant de l’arme. Puis la jeune fille répéta ces gestes seule sous le regard admiratif de son mentor.

— Vous êtes très douée, dit Alban.

Malo mit fin à la séance de drague en demandant :

–– Combien coûte-t-elle ?

— Dix francs, mais je ne vous en demanderai que cinq. Je veux être sûr que votre amie sera en sécurité. Puis-je être indiscret ?

— Après un tel cadeau, oui, dit Éloane.

— Que venez-vous faire à Fougères ?

— Nous essayons de trouver un endroit sûr pour échapper à l’armée qui a envahi nos côtes, répondit Malo.

— Et nous sommes aussi venus pour essayer de percer une énigme.

Avant de poursuivre, elle tourna les yeux vers Malo qui lui jeta un regard plein de reproches, mais elle s’en moquait. Elle aimait bien Alban. Elle jeta un coup d’œil vers le père de ce dernier, mais il ne se préoccupait pas d’eux, trop occupé à honorer sa commande pour le duc Pierre II. Alors, elle poursuivit, sous le regard plus qu’intéressé d’Alban.

— On nous a dit que le chiffre trois nous guiderait ici, à Fougères. Auriez-vous une idée de ce que cela peut bien signifier ?

— Pour le moment, je ne vois pas, mais je peux vous aider à chercher si vous voulez. Ça va être l’heure de la pause déjeuner et nous avons tellement bien avancé ce matin que je pense que mon père n’aura pas besoin de moi cette après-midi. Attendez-moi, je vais lui demander.

Le jeune homme les avait à peine quittés que Malo accabla la jeune fille de reproches qu’elle balaya du revers de la main, avant de s’énerver.

— Je t’ai suivi pour t’aider dans cette tâche qui s’annonce difficile et toi, à peine je prends une décision, tu me la reproches. Tu es injuste, Malo. Je ne sais pas ce que tu as en ce moment. Même si nous nous sommes embarqués ensemble dans cette aventure, je peux la quitter à tout moment. Tu dois respecter mes décisions, même si elles ne te plaisent pas.

— Eh, Éloane, calme-toi, dit Ewann qui semblait avoir recouvré ses esprits. Malo a raison, on ne le connaît pas et…

Alban revenait vers eux, a priori ravi.

— Mon père m’a accordé mon après-midi. Nous allons pouvoir résoudre votre énigme.

— Avec plaisir, dit Éloane tout en jetant un regard noir à Malo qui se fit tout petit. Comme nous allons passer beaucoup de temps ensemble, nous pouvons peut-être nous tutoyer, proposa la jeune fille.

Alban acquiesça. Malo était en tête, bien décidé à ne pas se laisser marcher sur les pieds par une fille quand ils tombèrent sur Arthur et Charles.

Chapitre 8.2

Pierre II faisait les cent pas dans la salle de réunion du logis seigneurial, où il avait décidé de réunir plusieurs vassaux afin de monter une armée et de rejoindre le roi de France qui avait résolu de lutter contre ce nouvel ennemi. Outre les Anglais, ce nouvel adversaire se révélait être un élément à prendre en considération sur l’échiquier politique. Charles VI avait décidé en tout cas de lui prêter attention, au vu de la missive reçue cinq jours plus tôt, avant même le début de l’invasion. Le jeune monarque, ayant échappé de peu à un attentat, expliquait à son vassal, en qui il avait toute confiance, s’être enfui avec sa garde rapprochée pour se réfugier en un lieu qu’il ne mentionnait pas. En revanche, il révélait avoir envoyé ce même pli à d’autres vassaux, leur intimant de lever l’ost et leur donnant un point de ralliement où ils devraient se retrouver le 20 janvier. Ce point de rendez-vous avait étonné Pierre, puisqu’il se situait en plein cœur de la Bretagne, une terre qui rejetait majoritairement son autorité et aujourd’hui menacée par un ennemi puissant. Les épées commandées permettraient d’équiper de nouveaux chevaliers, désignés par le duc lui-même qui avait aussitôt pensé à Alban. Pour que le roi suggère une telle initiative, il devait être bien renseigné sur cette menace, y ayant été lui-même confronté.

De toute façon, Pierre ferait tout son possible pour aider le roi et les peuples de France et de Bretagne. Le château était ainsi devenu un lieu d’exil pour de nombreux Bretons auxquels ses gens offraient le gîte et le couvert.

Pierre II, celui que l’on appelait le Noble, était un descendant du roi Louis IX et de la dynastie des Valois. Il possédait de nombreuses terres en Normandie, comme le Perche, Argentan ou encore Domfront et Verneuil. C’était un homme juste et puissant par ses possessions. Cela faisait moins de dix jours qu’il résidait à Fougères et les derniers évènements l’obligeaient à repartir plus tôt que prévu initialement.

Un serviteur entra, apportant une coupe de vin à son seigneur qui la saisit avant d’y tremper les lèvres. Il était goûtu, importé d’Anjou, où Pierre possédait quelques vignobles. Le serviteur se retira, après avoir introduit un important visiteur, le duc de Bretagne en personne, Jean IV de Montfort. Les deux hommes n’étaient pas en très bons termes, Pierre ayant prêté allégeance au roi de France plutôt qu’au duc. Pierre s’installa sur une chaise tandis que Jean préférait rester debout. Le duc d’Alençon rappela le serviteur lui demandant de ramener une coupe au visiteur. Le jeune homme s’empressa d’obéir.

— Que me vaut votre visite, Jean ? Je souhaitais réunir mes vassaux, dont vous ne faites pas partie.

— Merci pour ce chaleureux accueil, cher confrère. J’étais venu vous proposer une alliance. De nombreuses villes sont déjà tombées : Brest, Saint Malo… Il est temps d’agir. Pour quelles raisons réunissez-vous vos vassaux ?

Pierre hésita. Le roi lui faisait toute confiance. Pouvait-il révéler à cet homme fourbe et arrogant les raisons de cette réunion précipitée ? Il l’apprendrait de toute façon d’une manière ou d’une autre. De plus, il n’allait pas révéler au duc l’endroit où le roi avait trouvé refuge, puisque lui-même l’ignorait. Alors qu’avait-il à craindre ?

— J’ai reçu hier une missive de notre jeune roi Charles VI. Il vient d’échapper à un attentat et, selon lui, l’armée qui vient de débarquer sur nos côtes et ses agresseurs ne font qu’un. Il a réussi à se mettre à l’abri et nous demande de le retrouver une fois une armée levée. Comment se fait-il qu’avec tous les espions que vous avez, vous n’ayez pas eu vent bien avant tout le monde de ces funestes événements ?

— Vous me surestimez, mon cher ami. Maintenant, si le roi cherche des alliés, alors c’est encore mieux. Je pense qu’il est vraiment temps d’oublier nos vieilles querelles et d’agir ensemble. Je suis prêt à prêter de nouveau serment de fidélité à Charles.

— Vous êtes versatile, mon cher duc. Dès que tout danger sera écarté, vous retournerez votre tunique. Néanmoins, je veux bien vous donner une chance. Vous m’accompagnerez auprès du roi. C’est lui-même qui décidera de vous faire confiance ou non.

En son for intérieur, Jean jubilait. Il était venu pour tuer un rival et celui-ci lui donnait l’opportunité de se rendre auprès du roi, lequel depuis une semaine avait disparu. Il pourrait faire d’une pierre deux coups et cela lui plaisait. Il ne comprenait toujours pas pourquoi un petit commando d’incapables avait reçu la tâche capitale de mettre fin à la vie du roi, alors que lui-même disposait d’espions capables d’agir avec la plus grande discrétion et de réussir, qui plus est. Il soupçonnait des scissions à l’intérieur de leurs rangs, certains cherchant à agir seuls et à s’attirer les faveurs de l’empereur. Si tel était le cas, rien n’était gagné.

Pierre regarda son interlocuteur. Était-il vraiment sincère ? Il en doutait. C’était un homme vicieux et un opportuniste.

— Êtes-vous prêt également à pardonner à Olivier de Clisson, votre ennemi de toujours ? Car vous le savez, il est très fidèle au roi14.

— Je n’ai plus aucune animosité envers Olivier. Il a peut-être trahi la Bretagne en soutenant le roi et en intervenant dans les affaires de mon duché, mais aujourd’hui je vous l’ai dit, ce qui prime, c’est l’unité, alors arrêtez de tester ma patience.

— Très bien, sourit Pierre.

Pauvre imbécile, pensa Jean, tu viens de signer ton arrêt de mort, tout comme celui de ton roi et de ses vassaux. Dans peu de temps, le royaume de France sera entre mes mains et sa population réduite à l’état d’esclave. L’empereur me félicitera et me nommera aux plus hautes fonctions.

Le serviteur revint avec une coupe de vin que Jean but d’un trait.

— Ce vin est vraiment excellent, dit le duc de Bretagne, après s’être essuyé la bouche d’un revers de la main.

— Puissions-nous par ce vin sceller notre nouvelle alliance.

Pierre tendit la main vers le duc de Bretagne qui la saisit.

Chapitre 8.3

Malo faisait face à son frère, c’était une évidence tant il lui ressemblait. Mêmes traits de visage, mêmes yeux, même front haut. Seule la couleur de leurs cheveux différait. Autant les cheveux de Malo étaient sombres, autant ceux d’Arthur étaient blonds et clairs. Les deux garçons restèrent ainsi quelques secondes qui leur parurent une éternité. Puis ils s’approchèrent l’un de l’autre tendant la main comme s’ils se trouvaient devant un miroir dont ils avaient peur de percuter la glace. Et naturellement, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, mus par l’instinct qui leur disait qu’ils étaient bien frères.

Depuis qu’il avait déclenché cette vague d’une puissance extraordinaire, Malo se fiait à son intuition et il le sentait, c’était un premier pas vers la connaissance et la maîtrise du pouvoir des Premiers. Arthur, lui, avait également compris que ce garçon était son frère. Éloane et Ewann étaient aussi émus que leur ami et Ewann semblait même en cet instant avoir récupéré toute sa raison. Quant à Charles et Alban, les pièces rapportées des groupes, ils étaient troublés par la ressemblance entre les deux garçons. Après une longue étreinte, les deux garçons reculèrent et se scrutèrent comme pour être sûrs que ce qu’ils voyaient était bien réel.

— Tu es mon frère, dit Malo, ému aux larmes. Je ne pensais jamais te rencontrer, notre père ne sachant si tu étais en vie. Nous sommes jumeaux et ton nom est Erébior.

Surpris, Arthur recula avant de dire :

–– Je me nomme Arthur.

Il avait les larmes aux yeux. Arthur savait que le garçon qu’il avait en face de lui disait très certainement la vérité, mais il voulait encore s’attacher à ce qui restait de son ancienne vie au moins quelques instants, avant de plonger dans l’inconnu. Un inconnu qu’il soupçonnait plein de promesses, mais également plein de dangers. Malo ne désarma pas devant l’attitude rebelle du jeune homme et l’invita à le suivre loin des oreilles indiscrètes.

À contrecœur, Arthur obéit. Mais il était loin d’imaginer le récit fantastique auquel Malo se livra à mi-voix : la disparition de l’Atlantide, la résistance, leur aventure au Mont et la disparition de Myrdhan.

— Voilà, tu en sais autant que moi. Et toi, où vivais-tu et comment es-tu arrivé jusqu’ici ?

Malo avait déjà une petite idée de la réponse à sa dernière question : il s’agissait bien sûr du destin, ce destin qu’il devait prendre à bras le corps, s’il voulait sauver ce monde dans lequel ils vivaient et ne pas le laisser aux mains de ce peuple barbare auquel ils appartenaient. Arthur raconta à son tour ce qui lui était arrivé depuis son départ de Saint-Malo.

— Je savais bien que j’avais été adopté, dit-il. Mon oncle me l’a révélé et quand il a mentionné une technologie étrange et avancée et qu’il m’a relié à cette invasion, j’ai su qu’il avait raison. Je ne saurais l’expliquer.

— Je pense simplement, dit Malo, que nous avons un instinct plus développé que la moyenne. Eléobor, le personnage holographique dont je te parlais, m’a expliqué que je devais suivre le chiffre trois ici à Fougères. Cela me semble insoluble. Aurais-tu une idée ?

— Non, je ne vois pas. Mais tu crois que cet indice va nous mener à la pierre ?

— Ou à un autre indice, répondit Malo fataliste. Je crois que nos ancêtres ou contemporains – je ne sais plus très bien – étaient très joueurs. Myrdhan nous a expliqué que cela permettait de mieux protéger les pierres, mais, je pense plutôt qu’ils souhaitaient nous tester. Malheureusement, pendant ce temps, nos ennemis se rapprochent de la résurrection des deux monstres.

— Mais si vous avez endommagé le sceau ?

— Je crains que malheureusement, ce soit loin d’être suffisant. Il nous faut faire appel aux suggestions de nos amis. Ewann et Éloane sont super. Je n’en dirai pas autant d’Alban, poursuivit le jeune homme.

— Il a l’air bien sympathique, le contra malicieusement Arthur.

— Mouais, grogna Malo. Et ce Charles ? As-tu confiance en lui ?

Arthur réfléchit. Il le savait, il pouvait se livrer entièrement à son frère qui lui avait permis de découvrir et de comprendre ses origines. Alors, heureux de pouvoir vider son sac, il raconta.

— Je pense que Charles cache quelque chose. Je ne saurais dire quoi, mais il peut en un instant changer de comportement. Nous l’avons découvert après qu’il eut été laissé pour mort par la secte dont je te parlais tout à l’heure. Le lendemain, je me suis confié à lui et j’ai eu presque l’impression qu’un lien nous unissait. Je me suis même demandé s’il n’était pas notre père. Le jour suivant, c’était une autre personne : distant, peu bavard, voire triste par moments. Je sais bien qu’il a tout perdu lors de la destruction de sa ville, mais quand même, cela n’explique pas son brusque changement de comportement. Je dois reconnaître cependant qu’il m’a sauvé lors de l’attaque de l’auberge. Je ne pense pas qu’il soit méchant. Il est juste étrange.

— De quel village vient-il ?

— Pleine-Fougères, je crois.

— Il était bien juge, n’est-ce pas ?

— Oui, pourquoi ?

— Hier soir, j’ai discuté avec un marchand. Il avait rencontré le matin même une femme qui avait survécu à l’attaque de cette ville. C’était la femme d’un juge – je crois – qui avait été emmené par les assaillants.

— Tu crois qu’il m’a menti ?

— Je ne sais pas, dit Malo. Mais si tu t’en méfies, c’est qu’il y a peut-être une raison. Alors, j’ai envie de me fier à ton instinct. Nous allons surveiller cet homme de très près.

Arthur ne le dit pas à ce moment à Malo, mais, pour la première fois de sa vie, il se sentit compris et il en remercia la providence. Il découvrait ce qu’était avoir un frère, la confiance et la croyance en un autre. Pour la première fois, il pouvait se reposer sur une personne et lui raconter tout ce qu’il ressentait sans recevoir en échange railleries et quolibets.

De leur côté, Éloane et Alban discutaient. Le jeune forgeron était très heureux de passer quelques instants en tête à tête avec la jeune fille. Dès qu’il l’avait vue, là, dans la forge de son père, il avait senti son cœur accélérer. C’était la seconde fois que cela lui arrivait. La première fois, c’était lors de sa rencontre avec Anne, la fille d’un tisserand du quartier qui était venue faire des emplettes dans la ville haute. Instantanément, les deux jeunes gens s’étaient plu, mais faute d’acheteurs – il faut dire que la concurrence était rude –, Anne et ses parents avaient dû partir, espérant faire de meilleures affaires dans une autre ville.

Cela faisait un an, et Alban n’avait plus eu de nouvelles. Aussi sa rencontre avec Éloane sonnait-elle comme une seconde chance. Mais ne le quitterait-elle pas à son tour ? Toutes les bribes de conversation qu’il avait surprises entre ses amis et elle le poussaient à le croire.

Et lui, n’allait-il pas bientôt s’en aller en compagnie de Pierre ? Pouvait-il lui demander de l’attendre alors qu’ils se connaissaient à peine ? Alban ne savait plus. Il avait décidé de devenir chevalier pour ressembler à ces hommes, dont son père vantait les exploits quand il était petit, au coin du feu.

Pourrait-il se le pardonner s’il la laissait partir risquer sa vie – car il en était sûr, c’était le cas – dans une aventure insensée ? Alors, trois options s’offraient à lui : soit il faisait comme s’il ne l’avait pas rencontrée et il suivait Pierre, soit il la suivait dans son périple, soit il repoussait ces deux options, refusant l’aventure qui s’offrait à lui et continuait à travailler à la forge avec son père. À ce moment-là, il le comprit, il avait déjà fait un choix.

Éloane, elle, était partagée entre son attirance pour ce garçon et les sentiments qu’elle avait toujours ressentis pour son meilleur ami. Son comportement était de plus en plus étrange à son égard. Dès qu’un autre garçon avait le malheur de la regarder, il devenait jaloux. Elle, il faut bien le dire, avait fini par accepter la situation, ils ne seraient qu’amis, et rien de plus. L’arrivée d’Arthur dans leur vie l’avait bouleversée.

Malo souhaitait tellement retrouver son frère, avoir une famille. Plus elle les regardait, lui et Arthur, et plus, elle était heureuse. Mais elle devait aussi penser à elle. Elle se tourna vers Alban, il lui plaisait, mais elle savait aussi que leur rencontre était éphémère.

— Sais-tu ce qu’ils sont en train de se dire ? demanda-t-il à la jeune fille.

— Je ne peux que le deviner. Il lui raconte ses origines, tout ce qu’il a appris récemment sur ce qu’ils sont.

— Que veux-tu dire ? demanda Alban, les mains sur les hanches, l’air inquisiteur.

— J’ai promis à Malo de ne rien dire à personne, lui répondit-elle en souriant.

À le voir ainsi, elle l’imaginait bien travailler pour la Sainte Inquisition15. Vexé du manque de confiance que lui accordait la jeune fille, Alban prit une mine boudeuse qui fit sourire Éloane.

— Ne te vexe pas, ce n’est pas contre toi. J’ai même confiance en toi. Mais une promesse reste une promesse. As-tu repensé à notre énigme ? lui demanda-t-elle changeant de conversation dans le but de l’amadouer.

— Oui, le chiffre trois peut faire référence à la Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Ce que vous cherchez peut donc se trouver dans une église.

Le visage d’Éloane s’éclaira. Comment pouvait-elle ne pas y avoir pensé toute seule ? Elle se jeta sur Alban et lui déposa un bisou sur la joue, ce qui fit rougir le jeune homme, et courut vers Malo et Arthur. Les deux garçons allaient justement leur demander leur aide pour résoudre l’énigme.

— Une église, dit Éloane, c’est sûrement dans une église que se trouve la pierre ! Alban a résolu notre énigme !

— Oui, dit Malo, mais laquelle ?

— Il y en a trois, intervint Alban. Il y a cette église, dit-il en désignant l’église Saint-Léonard. Il y a aussi Saint-Sulpice ou encore l’église du prieuré de la Trinité, qui dépend de l’abbaye de Marmoutiers.

— Ce doit être la Trinité. Le chiffre trois, dit Éloane.

— Non, la contredit Arthur. Je suis persuadé que l’église que nous cherchons, c’est l’église Saint-Sulpice, celle qui se trouve au pied du château.

— Comment peux-tu le savoir ? dit Éloane.

— J’en ai rêvé. Si au début, je n’ai pas compris ce rêve, aujourd’hui, je le sais. Mon subconscient m’a révélé la clé du mystère.

Éloane allait le contredire quand Malo intervint, soutenant son frère.

— Il faut nous dépêcher, allons à Saint-Sulpice !

Il jeta un coup d’œil à Charles, qui depuis leur rencontre, n’était pas intervenu. Il s’était contenté d’attendre. Il suivit sans broncher le groupe qui semblait savoir ce qu’il faisait. Ils sortirent de l’enceinte protectrice pour se retrouver dans la basse ville. Empruntant des ruelles tortueuses, le groupe mené par Alban, qui semblait parfaitement connaître sa ville natale, arriva en peu de temps au pied du petit édifice paroissial qui était en travaux depuis quelques années. La croissance de Fougères, et notamment du quartier Saint-Sulpice, avait forcé les autorités de la ville à envisager des agrandissements.

Les travaux avaient commencé quatre ans auparavant et l’église se parait déjà d’éléments gothiques, art né au milieu du XIIème siècle. Le groupe traversa le cimetière attenant avant d’entrer dans l’église par de grandes portes surmontées d’un tympan représentant le jugement dernier. L’intérieur de l’église était sombre. De style roman, l’église disposait d’une voûte en berceau ; celle-ci reposait donc sur les murs, ce qui avait empêché la mise en place de grandes ouvertures telles qu’on pouvait en trouver dans les cathédrales. Alban se signa et s’approcha d’une petite niche dans le mur, où se trouvait une magnifique statue en pierre de Caen représentant la Vierge allaitant l’Enfant Jésus. Le garçon se mit à genoux et pria avec ferveur. Puis se relevant, il expliqua.

— La statue représente Notre-Dame des Marais. Il faut savoir que lorsqu’Henry II a pris la ville, il a détruit le château et la chapelle Sainte-Marie dans laquelle se trouvait cette statue. Elle disparut au cœur du marais et fut retrouvée miraculeusement au cours des travaux d’agrandissement de cette église par les Lusignan. C’était un miracle. Elle est donc considérée comme une relique et adorée par tous les Fougerais.

— Quand cette église a-t-elle été érigée ? demanda Malo.

— En même temps que le premier château, je crois, mais au moment de la reconstruction de ce dernier, d’importants travaux de restauration ont été entrepris en ce lieu.

— Tu veux dire que le seigneur Raoul II est à l’origine de ceux-ci ?

Alban hocha la tête. À ce moment, Malo sut que son intuition était juste et que Raoul était bien un Atlante. C’est lui qui avait caché en ce lieu une pierre ou un indice à son intention. Le jeune homme se dirigea vers l’autel, scrutant le moindre détail, observant les murs, le sol, la voûte. L’une des dalles était parcourue de trois lignes. Malo tourna autour.

De là où il se trouvait, il voyait un « trois » en chiffres romains.

— Venez vite, dit-il à ses amis, qui cherchaient de leur côté.

En un instant, six paires d’yeux se fixèrent sur la fameuse dalle.

— Il nous faut la casser, dit Alban.

Il regarda autour de lui, l’église était déserte.

— Je ne pense pas que nous aurons besoin de casser quoi que ce soit. Jusqu’à présent, c’est la technologie des Atlantes qui nous a aidés. Je pense qu’il y a un mécanisme.

Alban et Charles regardaient leurs compagnons.

— Vous avez bien parlé d’Atlantes, j’ai bien entendu ?

Malo acquiesça.

— Oui. Il faut que vous compreniez qu’Arthur et moi-même, nous sommes les princes de l’Atlantide. Ces mystérieux envahisseurs qui sont arrivés sur nos côtes sont également des Atlantes. Notre peuple est divisé entre résistants et oppresseurs. Nous pouvons les arrêter à condition de trouver trois pierres. J’en ai une, une deuxième est peut-être ici et je crois que Raoul était lui-même un résistant. Nous avons entendu parler de ses caves, il nous faut les trouver.

Alban paraissait abasourdi. Charles, s’il était surpris, ne laissait rien transparaître. Éloane, elle, cherchait un mécanisme, persuadée que Malo avait raison. Alban, remis de sa surprise, vint lui prêter main forte.

— Tu le savais que Malo et…

–– Je l’ai appris en même temps que lui. Et Ewann et moi-même avons décidé de l’aider.

— Si c’est important pour toi, alors moi aussi, je veux vous aider.

Alban se mit en quête d’un mécanisme, à genoux à côté d’Éloane. Ses doigts passaient dans les interstices entre chaque dalle jusqu’à ce qu’ils touchent ceux de la jeune fille. Alban, gêné, les retira. Il ne vit pas Éloane rougir. Enfin, le jeune forgeron entendit un déclic et la dalle coulissa, laissant place à l’obscurité.

Chapitre 8.4

Pierre se tenait face à tous les petits seigneurs, détenteurs de terres et de forteresses à plusieurs lieues de Fougères, ces fiefs que l’on appelait les Marches de Bretagne. Dès qu’il avait reçu la missive du roi lui demandant de se préparer à la guerre, le duc d’Alençon avait pensé qu’il pourrait sûrement rallier de nombreux seigneurs autour d’une cause commune, bien que nombre d’entre eux soient attachés à leur duché. Aujourd’hui, les choses avaient bien changé puisque le duc de Bretagne était prêt à se rallier au roi de France. Mais ces vassaux seraient-ils prêts à le suivre dans cette folie ?

Il y avait dans cette salle Guy XII de Laval, baron de Vitré, Jean de Chateaugiron dit de Malestroit, seigneur de Combourg, Jean VI, sire de Maure, et bien d’autres seigneurs venus pour nombre d’entre eux d’assez loin. Pierre leur avait fait savoir qu’ils devaient se voir très rapidement afin de prendre de grandes décisions. La présence du duc de Bretagne avait surpris beaucoup d’invités. Il siégeait en bout de table, près de Pierre. Jusqu’à présent, les deux hommes avaient entretenu des liens d’inimitié, mais, à les voir ainsi, on pouvait penser que cette période était derrière eux. Pierre portait une armure, signe d’un départ en guerre imminent.

— Seigneurs de Bretagne, comtes, ducs, si je vous ai fait venir ici aujourd’hui et dans un délai si court, c’est que le temps presse. J’ai reçu une missive du roi qui me demande de le rejoindre dans huit jours avec l’armée la plus nombreuse possible. Son but est de lutter contre l’ennemi qui s’est emparé de nos côtes et menace à présent l’intérieur de nos terres, nos baronnies, nos possessions durement acquises de haute guerre. Nous ne pouvons céder à la peur qui étreint nos cœurs. Nous devons nous battre. Cette menace qui pousse le roi à lever l’ost en ces terres, et ici en notre Bretagne, ne doit pas être prise à la légère. Nous devons nous unir, comme Nominoë16 il y a plusieurs siècles, afin de vaincre.

La référence à l’unificateur de la Bretagne fit mouche. Nul dans l’assemblée n’ignorait que l’union faisait la force, mais ce qui faisait peur aux seigneurs bretons ici assemblés, c’était surtout la perte de l’indépendance si chère à leur cœur. Une indépendance durement acquise. Pour eux, il était hors de question que leur duché soit rattaché au royaume de France.

Jean de Chateaugiron intervint.

— Le roi est bien trop jeune. Il ne pourra jamais mener une offensive à même de mettre à terre notre ennemi. Comment voulez-vous qu’il soit à la hauteur ? Ne dit-on pas en plus qu’il a disparu suite à une tentative d’assassinat contre sa personne ?

À dix-huit ans à peine, le roi paraissait encore bien jeune, mais aux yeux de ses vassaux, il était apte à régner et Pierre lui faisait confiance. Le seigneur avait omis volontairement de parler de la tentative d’assassinat contre le jeune roi, espérant intérieurement que l’information n’avait pas encore atteint les Marches, ce qui aurait donné davantage de blé à moudre à ses détracteurs. Il voyait malheureusement tous ses espoirs s’envoler. Il jeta un coup d’œil au duc de Bretagne qui se contentait d’observer, ne prenant pas part à la conversation. Il décida alors de jouer franc jeu.

— Certes, pour éviter une nouvelle attaque, il se cache. Mais cela n’enlève rien à sa combativité. Ce ne sera pas la première fois que le roi prendra part à une bataille. Il ne faut pas oublier qu’il a combattu aux côtés d’Olivier de Clisson à la bataille de Roosebecke17 contre les Flamands et qu’il a été victorieux.

Guy XII cracha.

— Ce traître de chien de Clisson. Comment oses-tu le mêler à cette conversation ?

— Moi non plus, je ne veux pas m’allier à cette charogne, intervint le duc de Bretagne, mais il faut nous rendre à l’évidence, ces ennemis sont très puissants et nous ne les vaincrons pas, si nous ne nous unissons pas. Nous devons pour le moment, et j’insiste sur ce terme, mettre nos différents de côté et rejoindre Charles. Une fois vainqueurs, alors nous pourrons reprendre nos propres querelles. Et comptez sur moi, tant que je serai vivant, jamais nous ne rejoindrons le royaume de France.

Pierre approuva. Tout comme les autres seigneurs présents.

— Alors, êtes-vous prêts à rejoindre le roi ? demanda Pierre.

Un à un, les hommes réunis prêtèrent serment d’apporter leurs armes au roi et de l’aider à repousser l’ennemi. Au moment où Jean IV de Montfort allait de nouveau prendre la parole, un homme paniqué rentra dans la pièce.

— Une armée pas très nombreuse, mais bien équipée vient d’arriver devant la ville. Déjà, la population se presse à nos portes. Que devons-nous faire ?

— Laissez-la rentrer bien sûr. Nous arrivons.

Le soldat partit en courant. Pierre et Jean lui emboîtèrent le pas, suivis par les petits seigneurs. La basse-cour où se trouvait le logis seigneurial était en effervescence. Ils la traversèrent rapidement avant de déboucher dans l’Avancée, une enceinte composée de plusieurs tours. Là affluaient les habitants du quartier Saint-Sulpice. Pierre monta sur le chemin de ronde. Au-delà du Nançon, à moins d’une lieue du château, plusieurs centaines d’hommes avançaient, lourdement armés, le corps recouvert de métal jaune.

Celui qui était en tête était monté sur un chariot, à l’arrière duquel se trouvait une machine d’aspect étrange.

***

Tarxos observait la cité de Fougères. Cette cité qu’il allait détruire. Cette cité réputée imprenable avec ses hauts murs qui allaient tomber en quelques heures. Tarxos devait bien se l’avouer, Fougères en imposait. Mais peu importait. À côté d’Atlantis, la cité impériale, ce n’était qu’un grain de sable. L’Atlante se leva et demanda à trois hommes de venir l’aider. Il jeta un coup d’œil à sa montre. À quelques mètres, il y avait de l’orichalque. Ses ennemis se trouvaient là, tout près. Sans doute dans cette église, pas très loin du château. Accompagné de trois soldats, il se dirigea avec sa machine vers l’édifice. Une fois à une distance raisonnable, il tourna deux boutons et l’engin émit des vibrations.

Les murs de Saint-Sulpice se mirent alors à trembler. Tarxos se dirigea vers l’entrée de l’église, bien décidé à en finir avec Malo et ses amis.

Chapitre 8.5

Malo se pencha au-dessus de l’obscurité qui montait du trou libéré par la dalle. Une échelle de bois s’enfonçait dans les ténèbres. Sans hésiter, et fidèle à son esprit aventureux, le garçon entreprit la descente, aussitôt suivi par Alban qui donna la main à Éloane, l’enjoignant à le suivre. Puis Arthur, Ewann et Charles qui avait pris soin d’emporter avec lui une torche accrochée à l’un des murs de l’église.

Quelques instants plus tard, ils se retrouvèrent dans une salle petite et circulaire au centre de laquelle reposait, sur un autel de pierre, un gisant, statue de pierre allongée, représentant un défunt.

— Nous sommes visiblement dans une crypte, dit Éloane comme pour répondre à la question que tout le monde se posait, sauf peut-être Ewann, visiblement mal à l’aise comme s’il allait de nouveau avoir une crise.

— Oui, confirma Malo, et a priori cette statue représente Raoul, notre ami atlante.

— Et c’est lui qui doit posséder l’indice que nous cherchons, poursuivit Éloane.

Alban sourit. Il était heureux et ce sentiment le submergeait à chaque fois qu’il regardait la jeune fille. Déjà Éloane et Malo passaient leurs mains sur la statue comme pour trouver un nouveau mécanisme. Le gisant était finement sculpté et ses mains se rejoignaient au niveau de son estomac. Un déclic.

Ses mains se détachèrent et, du ventre de la statue, sortit, soulevé par un ingénieux mécanisme, un tube métallique. Arthur s’était rapproché de son frère qui le saisit. Il le dévissa, le secoua et récupéra un parchemin jauni. Une fois celui-ci déplié, apparurent des symboles identiques à ceux du livre de Saint Aubert. Malo se tourna vers son frère qui comme lui fronçait les sourcils. Étonné, le jeune homme demanda :

–– Alors, toi aussi, tu les comprends ?

Arthur acquiesça.

— C’est génial, dit Malo, toi aussi tu as les gènes des Premiers.

— Que veux-tu dire ?

Malo balaya de la main les questions que son frère se posait et relut le message à haute voix pour que leurs amis leur apportent de l’aide.

« Au fond d’une profonde forêt où vivent les fées, je suis cachée. De la terre, il faudra le réveiller et l’enfourcher, si, un jour, vous souhaitez me trouver. Seuls les Élus sauront me brandir. »

Ewann resta coi, alors que déjà Éloane, Alban et Charles réfléchissaient. C’est Alban qui proposa :

–– La profonde forêt où vivent les fées, je pense que c’est la forêt de Paimpont, celle que l’on appelle aussi Brécilian. C’est là que vivent les fées des légendes arthuriennes de Chrétien de Troyes. Quand j’étais enfant, mon père me contait les exploits des chevaliers de la Table Ronde, unis autour du roi Arthur. Ils cherchaient le Graal pour apporter la paix au royaume de Camelot. Ce sont ces histoires qui m’ont poussé à vouloir devenir chevalier.

— Oui, poursuivit Éloane, Alban a raison. On appelle aussi cette forêt, Brocéliande. Elle se situe après Rennes. À six jours de marche. C’est là-bas que nous devons aller et sans perdre de temps. Nous chercherons à percer la suite de l’énigme une fois sur place.

Les cinq enfants et Charles remontèrent par l’échelle. Au moment où ils allaient sortir de l’église, les murs de cette dernière se mirent à trembler et vacillèrent sur leurs fondations.

Sans réfléchir, ils allaient franchir la grande porte quand un homme se dressa face à eux, un homme dont ils n’oublieraient jamais la silhouette ni le visage : Tarxos.

Chapitre 9.1

Tarxos se tenait là, face à eux. Quand il vit que Malo avait retrouvé Arthur, son visage s’éclaira. Deux enfants royaux, deux héritiers d’un continent disparu durant plusieurs millénaires avant de réapparaître subitement. Son continent à lui. Pour cela, il devait faire disparaître ces deux morveux, réactiver les sceaux afin de libérer les deux monstres. Puis éliminer l’empereur lui-même. Mais également s’emparer de l’artefact déjà en leur possession. Avant que Malo ou Arthur n’aient pu faire un geste, Tarxos claqua des doigts, immobilisant les enfants.

— Oui, vous n’êtes pas au fait de tous mes secrets et, comme vous allez bientôt mourir, je vais vous en livrer un.

Malo aurait voulu dire quelque chose, mais ne put ouvrir la bouche. Le sourire sur le visage de Tarxos se renforça.

— Pour une fois, ce n’est pas toi qui vas parler, Démétrior. C’est moi. Tu m’as convaincu l’autre jour au Mont-Saint-Michel que tu es une menace. Tu maîtrises déjà à un haut niveau la puissance des Premiers. Cela ne peut durer. Voilà pourquoi j’ai décidé de vous suivre jusqu’ici. Pour vous éliminer, toi et tes amis. Je vois avec plaisir que Myrdhan n’est pas avec vous, dit-il en jetant un coup d’œil autour de lui. Cela veut dire qu’il est mort. C’est une bonne chose pour nous.

Malo jeta un coup d’œil à Arthur. Comme lui, il était bien conscient qu’il leur fallait agir où ils mourraient.

— Voyez-vous, nous autres Atlantes, comme nos ancêtres, ceux que nous appelons les Premiers, utilisons ce que l’on appelle les courants telluriques. Ces courants telluriques passent sous nos pieds et certains endroits du globe sont fortement chargés en énergie. C’est le cas des lieux où sont construites les églises comme celle-ci. Dans ces lieux, notre force est décuplée. Voilà pourquoi au Mont-Saint-Michel, tu as pu si aisément détourner la vague. Voilà pourquoi c’est en ce lieu que je vais en finir avec vous.

Tarxos s’avança vers Malo. Il l’attrapa par le col de sa tunique. Sous celle-ci, il vit que le garçon portait une cotte en orichalque.

— Pas très malin, c’est grâce à elle que je vous ai retrouvés, dit Tarxos, de plus, elle ne m’empêchera pas de te tuer.

Il saisit une lame et entailla le bras du garçon qui grimaça de douleur, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Le sang qui coula de la blessure fut récupéré par l’Atlante, à l’aide d’une petite fiole qu’il coula sous sa cotte dorée.

— Tu te demandes ce que je vais en faire, n’est-ce pas ? Je vais m’en servir pour réparer ce que tu as endommagé. Le sceau. Où est la pierre ?

Malo se tut.

— Peu importe, une fois que vous serez mort, je la trouverai grâce au détecteur d’orichalque que nous avons en notre possession. Et maintenant, assez parlé. Je vais tous vous exterminer en un coup ou mieux, je vais attendre juste là, à l’entrée que cette église s’écroule sur vous, ce qui va arriver d’un instant à l’autre.

Éloane ferma les yeux. Cette fois, rien ne pourrait les sauver. Aucun d’entre eux ne pouvait bouger et les murs de l’église menaçaient à tout moment de s’effondrer. De la poussière s’échappait de la voûte, tombant dans leurs cheveux. Alban aurait voulu hurler la rage qui le rongeait. Allait-il mourir ici, en cette église où il avait reçu le baptême, à l’époque où ses parents vivaient dans ce quartier ? Ce monstre allait-il mettre fin à ses espoirs de devenir chevalier ? Ne pouvait-il vraiment rien faire pour aider cette jeune fille et ses amis ? Ewann avait mal, il sentait une nouvelle crise arriver. Au fond de lui, le jeune homme se sentait inutile.

Depuis qu’il avait touché le sceau, il se savait profondément différent, comme si le Mal s’était insinué en lui. Il dormait très mal la nuit et des images horribles se bousculaient dans sa tête. Il essayait de ne rien laisser paraître, mais ce refoulement se traduisait par des crises violentes au cours desquelles il perdait totalement pied, comme projeté dans un autre monde. Et il voulait que cela se termine. Il en avait assez de se battre. Et il sombra.

Une crise plus terrible que les autres. Malo avait bien pris quelques coups de pied, mais là ! Ewann hurla et tomba à la renverse, ce qui déconcentra Tarxos. Celui-ci relâcha durant à peine une seconde son emprise sur ses prisonniers. Mais déjà, Malo en profitait pour provoquer un tremblement de terre.

Tarxos s’effondra. Alban saisit Ewann qui gisait au sol, mais celui-ci le repoussa violemment et un champ de force venu de nulle part envoya ses amis hors de l’église. Quand Éloane se releva, elle vit le bâtiment s’effondrer sur son frère. Elle hurla son nom. Malo se rua sur Tarxos, inconscient. Il voulait récupérer la fiole contenant son sang, mais l’Atlante l’en empêcha, le repoussant avec force. Avant que leur ennemi ne se relève, les cinq compagnons s’enfuirent vers le château.

Les derniers habitants en franchissaient l’entrée, passant sous la tour carrée dite de La-Haye-Saint-Hilaire qui, avec les tours de Guémadeuc et du Hallay, formait le premier rempart entre les Fougerais et les Atlantes. Malo et ses amis furent les derniers à entrer dans la place forte. Une fois à l’abri, Éloane s’écroula dans les bras d’Alban.

— J’ai fait ce que j’ai pu, murmura ce dernier, mais il m’a repoussé comme s’il ne voulait pas être sauvé.

— Je sais, murmura-t-elle, merci. Depuis qu’il avait touché le sceau, il n’était plus le même et, vu ce qu’il avait vu, je comprends son geste. Si j’avais moi-même touché cette saleté, n’aurais-je pas été amenée à agir ainsi ?

Gêné, Alban se tut, se contentant de serrer son amie dans ses bras. Malo s’approcha d’Éloane.

— Tout ça, c’est de ma faute, dit-il. Je vais reprendre la route seul, avec Arthur s’il le souhaite. Je ne mettrai plus jamais des amis en danger.

Éloane se redressa et gifla son ami.

— Écoute-moi bien, Malo ! Ewann s’est sacrifié pour une cause qu’il croyait juste et si tu crois que maintenant qu’il est mort, je vais fuir et salir sa mémoire, tu me connais bien mal. Je te suivrai et j’affronterai toute l’armée atlante s’il le faut, que tu le veuilles ou non.

Malo baissa la tête, bien conscient d’avoir dit une bêtise, mais il ne pourrait jamais se pardonner la mort d’Ewann et devrait vivre avec. Il trouva enfin le courage de regarder Éloane et demanda :

–– Que faisons-nous à présent ?

— D’abord, nous devons sauver cette ville, puis nous rendre à Brocéliande, annonça la jeune fille bien décidée à ne pas se laisser submerger par le chagrin. Les plans ne changent pas. Il nous faut nous dépêcher. Je pense que Tarxos va utiliser sa machine infernale sur les murailles.

— Nous devons nous replier vers le donjon avant d’être ensevelis sous les décombres, poursuivit Alban, complétant ainsi le plan d’Éloane.

— Oui, de toute façon, nous sommes bloqués ici comme toute la population, renchérit Arthur. Pour nous sauver, nous devons aider les Fougerais.

— Et il existe un moyen, ajouta Malo. Il va nous falloir percer le secret de Raoul, celui qui a reconstruit ce château sur l’ancien. La légende raconte qu’il existe des souterrains reliant cet endroit à une cache qu’il a établie dans les bois. Si nous la trouvons, cela nous permettra peut-être de sauver cette ville.

— Alors, qu’est-ce que nous attendons ? demanda Arthur. Allons-y !

Chapitre 9.2

Pierre II, Jean de Montfort et les autres seigneurs étaient montés sur les remparts. Ils observaient l’étrange armée qui leur faisait face et avaient assisté, impuissants, à la destruction de l’église. Cette dernière s’était affaissée sur elle-même, comme si des tonneaux de poudre avaient explosé à ses pieds. Ils observaient à présent les Atlantes qui marchaient droit sur les remparts. Ceux-ci s’arrêtèrent au pied des douves, où ils furent rejoints par leur chef.

En son for intérieur, Jean de Montfort bouillait. C’était l’empereur lui-même qui lui avait confié la délicate mission de retrouver le roi de France suite à l’échec du complot. Pour cela, il avait dû prendre l’apparence du duc et se rapprocher ainsi d’un ami du roi. Et là, un autre Atlante, qui faisait du zèle, allait l’empêcher d’atteindre son but ? Il se retrouvait ainsi face à sa propre armée. Et quelle était cette machine du diable ? Il n’avait jamais entendu parler d’une telle invention par ses aïeux. Il lui fallait joindre cet imbécile avant qu’il ne fasse échouer sa mission. Au risque de passer pour un pleutre aux yeux de ses vassaux, il descendit les marches menant à la basse-cour. Il espérait en ces lieux trouver un endroit calme pour sortir son récepteur. Il entra dans une sorte de cellier. Personne. Il sortit un petit objet de forme carrée qu’il ouvrit.

Au moment où Jean allait parler, le sol trembla et l’émetteur tomba sur le sol, se brisant. L’Atlante ragea. Si la ville était prise, il perdrait son unique chance de retrouver le roi, car seul Pierre savait où Charles VI avait donné rendez-vous à ses fidèles. Il ne restait qu’une solution à l’Atlante, faire avouer au seigneur de Fougères ce qu’il savait. Et ce avant que le château ne voie toutes ses murailles détruites. Il retourna sur le chemin de ronde. Médusés, les seigneurs des Marches de Bretagne assistaient à la destruction progressive du premier rempart défensif entre eux et les Atlantes. Pierre ordonna à ses soldats de fermer l’Avancée et de se replier dans la basse-cour, tandis que les archers nourrissaient de leurs traits l’ennemi, le forçant à reculer. Si les murs tombaient, c’est au cœur de la basse-cour que la bataille pour la ville se livrerait.

Rapidement les soldats se rangèrent en ordre de bataille. Pierre annonça aux seigneurs réunis sur les remparts qu’il leur fallait aller se réfugier dans la haute cour. Celle-ci se trouvait derrière une troisième muraille, encore plus large que les deux autres. Au fond de cette nouvelle enceinte se dressaient fièrement deux donjons : la tour Mélusine et la tour des Gobelins. Ces deux dernières seraient l’ultime espoir des assiégés. Mais comment résister à un ennemi capable de faire tomber des églises ou des murailles en quelques instants ?

Les hommes descendirent du chemin de ronde, se dirigèrent vers le fond de la basse-cour, puis passèrent sous une arche pour se retrouver au pied des deux donjons. C’était le point culminant du château, là où trois siècles plus tôt s’élevait la première fortification en bois. Des soldats s’apprêtaient à refermer les portes quand Pierre s’y opposa.

— Laissez-les ouvertes tant que la première muraille n’est pas tombée. Je veux qu’on laisse entrer le plus de personnes possible.

Les soldats obéirent, restant cependant sur le qui-vive. Jean s’approcha de Pierre.

— Il faut que je vous dise quelque chose en privé. C’est à propos de l’un des seigneurs qui se trouve ici. Où pourrions-nous parler loin des oreilles indiscrètes ?

— Dans ma salle de travail de la tour Mélusine.

Pierre enjoignit Jean à le suivre. Les deux hommes s’éclipsèrent par la porte de la tour derrière eux. Ils grimpèrent une volée de marches avant de déboucher dans une pièce exiguë, servant de bureau au seigneur du château en cas de guerre. Pierre referma la porte.

— Qu’aviez-vous de si important à me dire ? demanda Pierre à son interlocuteur.

Le regard amical de Jean avait laissé place à un visage fermé et sombre. Cet homme pouvait-il vraiment être un allié ? Le duc sortit une dague et menaça Pierre.

— J’ai besoin d’un petit renseignement, lança Jean. Je veux que vous m’indiquiez l’endroit où le roi vous a donné rendez-vous.

Pierre sourit avant d’annoncer :

–– Tuez-moi si vous le souhaitez, mais jamais je ne vous donnerai cette information. Elle est capitale si nous voulons vaincre notre ennemi. Ne le comprenez-vous pas ? Je vous l’ai déjà dit. Nous devons nous allier pour vaincre.

— Effectivement. Il vous faut vous allier pour nous vaincre.

— Que voulez-vous dire ?

— Je fais partie de ce peuple. Je n’ai qu’un seul objectif, m’emparer du royaume de France, puisque je suis déjà à la tête de la Bretagne et tu vas m’aider.

— Jamais !

— Alors, je vais devoir te torturer.

Jean s’approcha, menaçant. Pierre avisa une lame posée sur le bureau. Il se précipita dessus, mais son adversaire, plus rapide, planta sa dague dans sa main la clouant à la table, au moment où il allait saisir l’arme, l’empêchant de bouger. Pierre hurla. L’Atlante saisit alors le bras valide de son adversaire et le brisa. Une fois la tâche accomplie, il le fouilla. Rien.

— Où est la lettre ? Où le roi t’a-t-il donné rendez-vous ?

Pierre cracha au visage de son tortionnaire qui le gifla. Jean saisit sa dague, libérant son adversaire, qui sous la douleur s’affaissa. L’Atlante lui lia les mains avant de commencer à le torturer.

Chapitre 9.3

Malo et ses compagnons tentaient de se frayer un passage dans la cohue ambiante. Marchands, artisans, femmes, enfants et vieillards affluaient du quartier Saint-Sulpice dans l’espoir de trouver un refuge face à l’avancée de l’ennemi.

— Allons vers le donjon, hurla Malo à ses amis. C’est là que se trouvait l’ancien château et je pense que c’est là que se trouve le souterrain s’il existe vraiment.

Effectivement, ne cherchait-il pas une chimère ? Ce passage, qui menait vers le cœur de la forêt, n’avait jamais été découvert malgré les recherches menées par certains. En tous cas, de son existence dépendait la survie du petit groupe. S’ils retombaient entre les mains de Tarxos, cette fois, ils n’en réchapperaient pas. Les cinq compagnons débouchèrent dans la haute cour. Ils passèrent à proximité des seigneurs et avec mille précautions pénétrèrent dans la tour Mélusine. Ils allaient descendre aux caves quand ils entendirent des hurlements. Ils se dirigèrent vers la porte d’où venaient les cris. Malo posa son oreille droite contre le bois.

— Dis-moi où est le roi ? hurla Jean. Veux-tu vraiment un nouveau coup de couteau ? Veux-tu vraiment mourir ?

— Je ne vous dirai rien, gémit Pierre. Peut-être me tuerez-vous, mais jamais vous ne dominerez ce monde.

Jean leva sa dague, prêt cette fois à éliminer son ennemi. Il trouverait bien un moyen de repérer le roi sans son aide. Au moment, où il allait en finir avec le seigneur de Fougères, Malo entra, ce qui fit se retourner Jean. Le garçon se jeta sur le duc qui, remis de sa surprise, le repoussa avec force. Il bondit sur le jeune homme, mais déjà Arthur et Alban venaient prêter main-forte à leur ami. Charles commença à trembler.

Depuis l’attaque de son village et les mauvais traitements subis, le juriste était contre la violence et préférait rester à l’écart de toute rixe. Devant la puissance de Tarxos, cette peur s’était renforcée.

Jean repoussa les deux jeunes gens. Éloane regarda Charles.

— Ils ont besoin de vous. Vous devez les aider. Leur adversaire est puissant. Trouvez en vous la force de vaincre votre peur. Dépêchez-vous !

Charles ferma les yeux. Il tremblait et serra le poing. Des images lui revinrent en mémoire : les coups de fouet, la mort de Marie... Puis il vit Ewann repousser ses amis au péril de sa vie. Ses yeux se rouvrirent. Il posa la main sur l’épaule de la jeune fille.

— Merci, dit-il.

Elle lui tendit sa dague et il se rua sur l’Atlante. Charles esquiva un premier coup, puis un second. À son tour, il attaqua. Les deux lames se percutèrent. Nouvelle attaque de Jean. Charles attrapa le bras de son adversaire tenant la dague, le désarma avant de le transpercer de son arme. Le duc s’écroula, mort. Malo et Arthur sifflèrent d’admiration. C’était un fait, Charles savait se battre. L’instant suivant, Malo, qui observait perplexe la dépouille de leur ennemi, s’exclama :

–– Regardez. Que se passe-t-il ?

Sous leurs yeux, le visage du cadavre se transforma en celui d’un autre homme dont il ne connaissait pas l’identité.

— Ce n’était pas le duc de Bretagne, annonça la voix de Pierre, qui tentait de se relever.

Il gémit. Éloane vint à sa rescousse.

— Aussi fou que cela puisse paraître, je crois que cet homme était l’un de nos ennemis. Il avait, par je ne sais quel moyen, réussi à prendre l’apparence de Jean de Montfort afin de m’accompagner voir le roi. Ce dernier se cache depuis une attaque manquée contre sa personne, il y a dix jours. Il y a quatre jours, j’ai reçu un message de sa part et j’ai réuni quelques seigneurs en qui j’ai confiance pour lutter contre ces envahisseurs. Ce midi, j’ai vu débarquer le duc de Bretagne lui-même et il m’a convaincu de m’accompagner voir le roi. Comment aurais-je pu douter de sa loyauté ? Comment faire à présent ? N’importe quelle personne peut elle-même être à la solde de ces démons ?

— C’est exact, dit Malo. N’importe qui. Nous venons du Mont-Saint-Michel où nous avons réussi momentanément à repousser la menace. Nous pouvons encore sauver cette ville, mais pour cela vous devez nous aider.

Pierre regarda le garçon incrédule avant de prendre conscience de la présence d’Alban parmi les enfants. Il grimaça sous l’effet de la douleur. Il avait un bras cassé et la lame aiguisée de la dague était entrée en de nombreux endroits de son corps. Il lutta pour ne pas s’évanouir. Éloane regarda Malo :

–– Ne peux-tu pas faire quelque chose avec tes pouvoirs ?

— Je ne pense pas. Souviens-toi, j’ai essayé avec ton frère sans succès.

— Oui, je sais, gémit la jeune fille, mais son mal était différent. C’était en lui. Là, c’est le corps qui souffre.

Malo le savait, il ne contrôlait pas ses pouvoirs. Ils étaient en lui, mais il était encore incapable de bien s’en servir. Encouragé par Éloane, il posa la main sur le bras du duc au bord de l’évanouissement. Il se concentra et des prières sortirent de sa bouche dans un dialecte inconnu des personnes présentes, excepté d’Arthur. Pierre grogna avant de retrouver des couleurs. Ses os brisés se ressoudèrent. Malo répéta de nouveau ses incantations sur les plaies. Le même miracle se produisit. Arthur vint soutenir son frère épuisé.

— Comment as-tu fait ? lui demanda-t-il.

— Je ne sais pas. J’ai laissé mon instinct me guider. Je n’ai même pas compris toutes les paroles que j’ai prononcées. C’est comme si c’était là depuis toujours et que le simple fait de savoir permettait à toutes ces connaissances de sortir. Je suis persuadé que tu peux faire pareil. Nous avons en nous le savoir des Premiers Atlantes.

Arthur sut alors pourquoi il réussissait si bien à l’école. Toutes les connaissances d’une civilisation très avancée étaient en lui à sa naissance et il les avait refoulées de peur de voir son monde s’écrouler. Pourtant, quand il en avait vraiment besoin, des bribes apparaissaient, faisant de lui l’élève préféré du Père Carrieux. Il aida Malo à se relever, tandis que Charles tendait sa main à Pierre. Quand ses yeux croisèrent ceux de l’homme, Pierre faillit faire une attaque. Il s’agenouilla. Éberlués, Malo et ses compagnons regardèrent tour à tour les deux hommes.

— Votre majesté ! annonça Pierre d’une voix pleine d’émotions. Je vous croyais en sûreté dans une cache, loin d’ici.

— C’était le cas. Avec ma garde rapprochée, nous avons quitté Paris le soir même de l’attentat contre ma personne, juste après que j’ai rédigé des lettres à l’attention de mes vassaux les plus loyaux. Nous avons voyagé incognito jusqu’à une cache près du Mont-Saint-Michel. Dans le village où nous nous trouvions, nous avons entendu parler de brigands kidnappant d’honnêtes gens. Cela m’était insupportable. Alors que moi-même et mes gens glanions des informations sur ces hommes mystérieux, ils nous ont attaqués. Nous fûmes faits prisonniers. J’ai eu la chance de ne pas avoir été reconnu. J’étais prêt à mourir, plutôt que de tomber entre les mains de ces monstres que j’ai rapidement reliés non seulement à ceux qui ont tenté de me tuer, mais également à ceux qui ont attaqué nos côtes. Je me suis donc laissé tomber, résigné, ignorant que juste à côté, toi Arthur, dit-il en regardant le garçon plein de gratitude, tes cousins et ta tante, vous assistiez à mon supplice. Une fois soigné, après m’être assuré que vous n’étiez pas de mèche avec ces monstres et avoir appris que vous vous rendiez ici, j’ai décidé de vous accompagner, voyageant incognito.

Arthur comprenait mieux l’attitude de l’homme qu’il avait face à lui et son refus d’aborder les chariots et autres voyageurs qu’ils rencontraient sur la route. Il avait tout simplement peur d’être reconnu.

— Mais je croyais que vous étiez tout jeune, dit Malo, perplexe.

Charles sourit.

— Croyez-moi, depuis que j’ai pris mes fonctions, j’ai découvert la difficulté de cette tâche. J’ai bien mûri et, volontairement, j’ai laissé pousser ma barbe. De plus, j’avais recouvert mon visage de boue. Je ne voulais pas être reconnu. En vérité, je n’ai pas encore dix-huit ans, alors que je voulais en faire trente.

— À un moment, dit Arthur, j’ai cru que vous étiez mon père.

— Je sais, dit Charles. Et si tel avait été le cas, j’aurais été fier. Depuis que je vous ai tous rencontrés, je vous ai observés et je sais qu’avec des jeunes gens comme vous, mon royaume ainsi que cette terre de Bretagne sont bien protégés et je mettrai à votre disposition tous les moyens possibles. Pendant que vous poursuivrez votre quête, je rassemblerai une immense armée pour détruire les Atlantes.

Charles se tourna alors vers Pierre, car le temps pressait et ils auraient davantage de temps pour parler une fois l’armée atlante repoussée.

— Savez-vous où se trouve le souterrain menant à la cache de Raoul, l’homme qui a rebâti le château ?

— Personne ne sait si ce souterrain existe réellement, dit Pierre, gêné de sa réponse à son souverain.

— N’y aurait-il pas un plan de la haute cour ou des deux donjons ?

— Si, peut-être. Dans ce coffre, derrière vous, dit Pierre en se dirigeant vers celui-ci pour l’ouvrir. J’ai retrouvé des documents qui dataient des Lusignan, poursuivit-il en les prenant afin de les montrer à ses visiteurs. Il y a environ cent ans, la famille Lusignan, par l’intermédiaire de la descendante de Raoul II, a entrepris des travaux de fortification et cette tour dans laquelle nous sommes date de cette époque-là. On l’appelle la Tour Mélusine à cause de la légende se rattachant aux Lusignan.

— Quelle est-elle ? demanda Malo, toujours attiré par les légendes.

Il reçut une claque derrière la tête de la part d’Éloane qui sans attendre la réaction de son ami, jeta un coup d’œil aux papiers jaunis que Pierre avait posés sur le bureau.

— Penses-tu vraiment que c’est le moment d’écouter de vieilles légendes ? ajouta-t-elle en poursuivant la lecture d’un document, au bord des larmes. N’as-tu pas une ville à sauver ? Penses-tu que Tarxos va s’arrêter gentiment de détruire la muraille pour venir s’installer à tes côtés au coin du feu ? Je te rappelle que mon frère vient de mourir pour nous sauver. Je vengerai sa mémoire.

Malo baissa la tête. La jeune fille avait raison. Il se comportait encore comme un gamin puéril. Ewann était mort pour les sauver et il se devait d’honorer sa mémoire en sauvant la ville et en tuant Tarxos une bonne fois pour toutes.

— Venez voir ça, dit soudain Éloane, passant des larmes à l’excitation suscitée par sa découverte.

Elle leur montra une lettre. Elle était rédigée par Hugues XII de Lusignan lui-même, juste avant sa mort en 1270.

— Lis-la-nous, demanda Alban.

Éloane acquiesça avant de commencer sa lecture :

« À toi, ma bien-aimée Jeanne, héritière de Raoul III, en cette année de Notre Seigneur 1270. Je vais mourir. Je le sais. Je suis bien loin de toi en ces terres païennes où j’ai combattu auprès de notre bon roi Louis18. Et je ne pourrai revoir ton visage une dernière fois. La maladie va gagner son combat. Mon dernier combat. Avant de passer de vie à trépas, il me faut te confier un secret. Lors des travaux de la tour Mélusine, peu avant mon départ, les maçons ont découvert un passage vers le centre de la terre. J’ai ordonné qu’on le dissimule avec un autel de pierre non scellé, sur lequel repose un buste de ton ancêtre Raoul II.

Par ce moyen, ce secret était bien dissimulé, d’autant que j’ai tué de mes mains les deux hommes chargés de cette tâche. Paix à mon âme. À mon retour de croisade, je comptais bien chercher à percer les mystères de ce tunnel afin de savoir où il mène, mais je n’en aurai pas le temps. Avant de recommander mon âme à Dieu, je voulais que tu me pardonnes de t’avoir caché ce secret. Je ne sais quand cette lettre te parviendra, mais je t’en conjure, ne me maudis pas.

Ton époux qui t’aimera jusque dans la mort. Hugues XII, seigneur de Lusignan, comte de la Marche, d’Angoulême, de Porhoet, seigneur de Fougères, de Chilly et vicomte d’Aubusson. »

— Cette lettre, demanda Pierre à Éloane, tu viens d’en briser le sceau, n’est-ce pas ?

La jeune fille acquiesça.

— Cela signifie tout simplement que cette lettre n’est pas parvenue à Jeanne de son vivant, réfléchit Pierre à haute voix. Jeanne est morte quatre ans plus tard et au lieu de la lire, Hugues XIII rangea la lettre avec les affaires de ses parents. De ce fait, personne n’a pensé à déplacer l’autel.

Pierre se retourna vers les enfants.

— Bon, à présent, vous savez où aller, n’est-ce pas ? Je vous charge de sauver Fougères. Je vais de mon côté aller aider mes hommes à repousser l’ennemi et je périrai s’il le faut, mais je compte sur vous pour que je n’aie pas à en arriver là.

Malo acquiesça.

— Encore une chose, Alban, dit Pierre. Je suis fier de toi, et si après cette journée, tu souhaites rejoindre mon armée de chevaliers, ma proposition de ce matin tient toujours.

Alban hocha la tête.

— Je suis désolé, dit Charles à l’attention des enfants, je ne peux vous accompagner. Éloane, tu m’as redonné l’envie de me battre. Toi ainsi que ton frère qui s’est sacrifié pour que nous puissions vivre un peu plus longtemps. Et je te le promets, dit-il en posant la main sur son épaule, tout cela n’aura pas été vain. Je me dois d’aller prêter main-forte aux Fougerais. Par ce geste, j’unirai Français et Bretons.

Pierre et Charles sortirent de la pièce les premiers, suivis des enfants. Ils se séparèrent à l’entrée du donjon. Alors que le seigneur de Fougères et le roi de France sortaient, Malo et ses amis prirent la direction des caves.

Il ne leur fallut que quelques instants pour y arriver. Des torches les attendaient. Ils en saisirent une et, sans plus attendre se rendirent jusqu’à l’autel.

À quatre, ils parvinrent à le pousser, libérant un passage où l’instant d’après ils s’engouffrèrent.

Chapitre 9.4

Pierre et Charles avaient rejoint les autres seigneurs. Le premier mur d’enceinte menaçait de tomber et les archers, malgré leur dextérité et leur bonne volonté, ne parvenaient pas à décimer les Atlantes, hors de portée des tirs et bien protégés par leurs cottes de maille en orichalque. La machine avait été placée au bord des douves à moins de dix mètres du premier mur et produisait des sortes d’ultra-sons qui ébranlaient les fondations mêmes des remparts. Quand une partie de la muraille s’écroula, les guerriers se précipitèrent vers la forteresse, entraînant avec eux deux troncs d’arbre dont ils se servirent pour créer un pont. Nouvelle salve de flèches. Quelques Atlantes tombèrent, ce qui n’empêcha nullement les guerriers d’accomplir leur mission, à savoir rapprocher la machine du second mur d’enceinte qu’elle commença à saper. Plusieurs flèches atteignirent l’engin, sans l’endommager. Imperturbable, elle poursuivait sa tâche. Les Atlantes reculèrent.

Sur les remparts, qui tremblaient sur leur base, Jean de Tarse, capitaine de la garnison de Fougères et bras droit de Pierre, haranguait ses soldats afin qu’ils ne désertent pas leur poste. Jean était un soldat aguerri qui avait combattu de nombreuses années aux côtés du seigneur de Fougères avant que ce dernier ne le nomme à la tête du château.

Quand Pierre n’était pas là, c’était Jean qui commandait, menant le personnel du logis seigneurial d’une main de fer et rendant la justice à ses habitants avec impartialité. Il ordonna à trois soldats de tenter une sortie et d’éteindre la machine. Fiers, les trois hommes saluèrent leur capitaine. Trois cordes furent lancées du haut des remparts et sans hésiter les trois soldats descendirent en rappel le long du haut mur. Une fois près de la machine, ils constatèrent que les Atlantes n’avaient pas bougé. S’ils y avaient regardé de plus près, ils auraient même pu constater sur le visage de Tarxos un petit rictus moqueur. Et pour cause, quand les soldats touchèrent la machine, un rayon les pulvérisa. Les trois hommes tombèrent en poussière sous les yeux horrifiés des autres soldats et de Jean.

Cette fois, l’homme ne put empêcher ses hommes de déserter le mur d’enceinte créant une véritable cohue dans les troupes qui attendaient le moment d’en découdre avec l’adversaire. La mort des trois braves qui avaient tenté d’arrêter l’arme adverse se répandit comme une traînée de poudre, dispersant les soldats.

Pierre et Charles assistèrent à la scène, impuissants. Le roi, qui grâce à l’intervention d’Éloane avait retrouvé toute sa combativité, monta sur le chemin de ronde et d’une voix puissante s’adressa aux soldats et aux habitants du château, tous apeurés.

— Mes amis, mes sujets et vous, Bretons, que même la volonté des rois de France n’est parvenue à faire plier, je suis Charles VI, roi de France par la volonté de notre Seigneur. Êtes-vous réellement prêts à abdiquer face à une armée venue de nulle part ? Vous, peuple de Bretagne et vous, peuple de France, êtes-vous prêts à devenir les esclaves de ces monstres qui, certes, sont bien armés, mais qui manquent cruellement d’unité. Ils ont tué Jean, duc de Bretagne, et l’un de ces ignobles individus a pris sa place, s’en prenant à votre seigneur Pierre. Croyez-vous que si ces ignobles individus étaient organisés, l’armée atlante aurait été sous nos murs ?

L’argument de Charles fit mouche. Déjà, le brouhaha s’atténuait et Charles poursuivit son discours d’un ton ferme et convaincant.

— Nous avons une chance de les vaincre, car contrairement à eux, nous nous battons pour protéger nos femmes, nos enfants, tout ce que nous avons construit de nos mains et qui nous est si cher. Nous nous battons aussi pour préserver notre culture et notre façon de vivre. La bataille de Fougères marquera le début de la reconquête de nos terres. Elle marquera notre première victoire sur ces monstres. Alors mes amis, êtes-vous prêts à me suivre ?

Comme un seul homme, les Fougerais ovationnèrent Charles. Derrière, les seigneurs bretons, qui avaient également écouté avec attention le monarque, convinrent qu’il pourrait être un bon chef d’armée dans cette lutte. Les soldats reformèrent leurs rangs, prêts à se battre, et furent rejoints par de nombreux Fougerais. Charles, lui-même, prit place dans les rangs. Le monarque, métamorphosé, prenait conscience du rôle qui lui incombait, oubliant totalement la peur qui l’avait habité ces derniers jours.

Chapitre 9.5

Les quatre enfants avançaient dans un étroit boyau, dont les parois suintaient. Ils parcoururent ainsi deux lieues, accélérant le pas. Le temps pressait. Le premier mur d’enceinte devait être tombé et le second ne tarderait sûrement pas à connaître le même sort. Malo et Arthur marchaient en tête, tandis qu’Éloane et Alban suivaient. Le garçon essayait d’être là pour son amie qui pleurait la mort de son frère. Les deux frères devisaient, encore surpris de l’étonnante tournure qu’avaient pris les évènements.

— Je n’en reviens pas de m’être autant trompé sur Charles, annonça Arthur.

— Oui, ce n’est pas tous les jours que l’on peut rencontrer le roi de France, dit Malo en souriant. En même temps, mis à part Pierre, qui le connaît bien, il était impossible de le reconnaître.

Les deux garçons s’arrêtèrent soudain. Le tunnel se divisait. Trois possibilités s’offraient aux jeunes gens.

— Oh non, grogna Malo, ça recommence !

— Comment ça ?

— Au Mont, nous avons connu une situation similaire.

— Et qu’avez-vous fait ?

— Myrdhan m’a demandé de visualiser le chemin à suivre.

— Alors, faisons-le.

Les deux garçons se concentrèrent, cherchant à voir le bon chemin. Celui de droite n’émettait aucune énergie, tout comme celui du milieu. En revanche, du troisième se dégageait une étrange puissance. Une aura attirait inexorablement les deux garçons. Le petit groupe s’engagea donc dans le boyau qui déboucha rapidement dans une immense pièce, dans laquelle les torches ne servaient à rien. Une étrange mousse jaune, qui recouvrait les parois de la caverne, diffusait une lumière suffisante. Des piliers centraux en pierre montraient que la main de l’homme avait contribué à la réalisation de ce chef-d’œuvre.

— Nous devons être sous la paroisse de Landéan, émit Alban.

— Comment peux-tu le savoir ? s’étonna Éloane.

— Rappelle-toi que j’ai toujours vécu ici, lui dit le jeune homme, en tous cas aussi loin que je m’en souvienne. Nous sommes partis vers le Nord et avons à vue d’œil fait une lieue et demie. Donc, je pense que nous avons bien rallié Landéan.

— Tu es très observateur, le félicita la jeune fille. Moi, je dois t’avouer que je n’ai même pas fait attention à la direction que nous prenions.

— C’est parce que tu viens de subir un véritable choc. Je suis sûr qu’en temps normal, tu aurais remarqué.

La jeune fille sourit. Malo intervint :

–– Eh vous deux, arrêtez de vous conter fleurette et regardez plutôt par-là !

Les deux jeunes gens suivirent la direction indiquée par leur ami et s’aperçurent que dans un coin, reposaient depuis sans doute deux cents ans des objets en or, des coffrets contenant des pièces, des tableaux et l’un d’eux attira l’attention de Malo. Il représentait un homme qu’il avait déjà vu, il n’y avait pas si longtemps. Il saisit la toile et la montra à Arthur :

–– Je te présente notre père.

— C’est lui notre père, celui qui a une époque dirigeait l’Atlantide ? Il était très beau.

Malo acquiesça. Il observait le portrait de cet homme qu’il avait vu de manière fugace, mais qui l’avait marqué pour toujours. Chaque trait de son visage s’était inscrit en lui. Peut-être ne le connaîtrait-il jamais et, si tel était le cas, il ne voulait l’oublier. Il était heureux que son frère ait lui aussi cette chance. Éloane les rejoignit et Alban put lui aussi découvrir les traits de l’homme.

— Cet artiste était très doué, constata Éloane. Je n’ai jamais vu une toile aussi parfaite et ressemblante.

— En effet, se réjouit Malo tout en ôtant le cadre et en roulant la toile, et à présent, il sera en permanence avec nous. Inventorions tous les objets que nous avons ici. Nous trouverons peut-être le secret de Raoul.

Alors que Malo, Arthur et Éloane cherchaient un objet susceptible de les aider dans leur quête, Alban s’éloigna, entreprenant un tour de l’endroit. Il découvrit, comme il le soupçonnait, qu’il y avait bien une sortie, donnant dans la forêt entourant le château. Il revint rapidement auprès de ses amis et leur expliqua son plan. Il souhaitait évacuer la ville par le tunnel ou tout du moins les femmes et les enfants. Ses amis approuvèrent.

— Laisse-moi t’accompagner, lui dit Éloane.

Alban acquiesça, heureux. Il n’avait pas osé lui demander. Ils coururent dans le tunnel. Arthur et Malo poursuivirent leur tâche. Alors qu’il fouillait un coffre, Arthur poussa un cri de joie.

— J’ai trouvé. Je crois que j’ai trouvé.

Il tenait entre ses mains une sorte de télécommande. Malo délaissa sa tâche pour venir voir cet objet qui n’était pas de conception humaine. Ce devait être l’œuvre d’une civilisation bien plus évoluée. Il était une chose certaine : Raoul était bien un Atlante, un résistant et très certainement un proche de leur père, étant donné qu’ils avaient retrouvé son portrait dans les affaires du comte. Comme eux, il avait dû débarquer en ce lieu dans un but précis : cacher l’indice. Arthur regarda son frère :

–– J’appuie sur le bouton ?

Malo acquiesça. À peine Arthur l’eut-il enfoncé que le sol se mit à trembler et de la terre jaillit un ordinateur, tel celui qui se trouvait au cœur du Mont. À ses côtés, un étrange homme vêtu d’une grande robe bleue. Arthur s’en approcha, surpris de voir un tel personnage jaillir de la terre.

— Une image holographique, dit Malo, à présent habitué aux inventions atlantes.

––Je ne suis pas un hologramme, mais ce qu’il reste d’une âme dévouée à sa quête. Je suis intégré à la machine.

— Comment c’est possible ? s’exclama Arthur.

— La connaissance. Je suis parvenu à m’échapper de mon corps pour vous guider encore un peu et vous l’avez deviné, je suis Raoul, celui qui a reconstruit ce château, celui qui a caché un message à votre attention et celui qui a conçu cet appareil. Il s’agit d’un système de défense plus que d’une arme. Relevez le levier qui se trouve à votre droite et vous sauverez la ville de Fougères.

Sans poser de question, Malo obéit. Il ne se passa rien dans la pièce où ils se trouvaient, mais Raoul expliqua :

–– Grâce à vous, Fougères est sauvée.

Chapitre 9.6

Dans la cour du château, les soldats attendaient, anxieux. Alors que le mur s’affaissait et que les Atlantes étaient prêts à s’élancer, le sol trembla et une sorte de mur transparent commença à s’élever entre les deux armées adverses dans un bruit assourdissant qui couvrit celui de la machine. Celle-ci s’éteignit subitement, alors que le mur retombait derrière les Fougerais, les enserrant dans une gangue de verre. Un immense dôme providentiel recouvrait toute la ville.

Les Atlantes, surpris, se tournèrent vers leur chef, Tarxos, mais celui-ci avait disparu. Que devaient-ils faire ? En l’absence de leur chef, les guerriers s’élancèrent vers les murailles qui s’étaient écroulées, mais ne purent traverser ce nouvel obstacle qui s’était dressé entre eux et leur ennemi. Ils se heurtèrent violemment à la paroi qui les repoussa brutalement.

Les Fougerais, abasourdis par ce miracle, se tournèrent vers Charles VI et vers Pierre, qui demeuraient cois. Un authentique miracle. Le roi passa au milieu des troupes. Il traversa les deux murs d’enceinte qui étaient tombés et s’approcha de la paroi. Quelques centimètres séparaient les Atlantes du souverain.

Charles approcha ses doigts du mur transparent. Ceux-ci rencontrèrent une matière solide.

Déjà, de l’autre côté, les Atlantes avaient entrepris de le briser, mais sans parvenir à même l’entamer. Charles sourit. Les enfants avaient réussi leur mission. En son for intérieur, il les remercia. Il retourna auprès de Pierre et dit aux autres seigneurs d’un ton assuré :

–– Nous n’avons plus rien à craindre. La ville est protégée et nos ennemis n’auront d’autre choix que de partir.

— Effectivement, dit Pierre. Mais s’ils ne peuvent entrer, nous ne pouvons sortir. Comment allons-nous faire pour nous ravitailler ?

— Ce dôme n’est pas là pour nous piéger. Il est là pour nous aider. Alors, ayons confiance. Moi, j’ai confiance en ces enfants. Ils ont découvert le secret de Raoul et nous ont tous sauvés.

Sur ces mots, le roi tourna les talons et prit la direction du donjon.

Chapitre 10.1

— Vous venez de créer un dôme au-dessus du château, jeunes princes atlantes, annonça Raoul.

— Comment savez-vous qui nous sommes ? demanda Arthur.

— Je le sais, car seul un des princes pouvait se servir de la télécommande. Je l’avais ainsi programmée.

— Où s’arrête la connaissance des Atlantes ? demanda Malo.

— Elle ne s’arrête pas. Les Atlantes possèdent un savoir qui va bien au-delà de votre imagination.

— N’est-ce pas dangereux ? demanda Arthur. Le savoir ne corrompt-il pas l’homme ?

— Le savoir est une bonne chose, jeunes gens, mais évidemment cela dépend aussi de ce que l’on en fait. Il devient dangereux lorsque l’on s’en sert dans un objectif de destruction comme les Atriades. Nous autres, résistants, l’avons utilisé pour créer un monde meilleur et vous, fils d’Axanor, devez achever notre tâche. Avez-vous trouvé mon message et son sens ?

Les deux garçons acquiescèrent.

— Très bien, avez-vous des questions ?

L’Atlante sourit. Bien sûr qu’ils devaient en avoir. Des tas même. Mais très rapidement, son sourire se transforma en grimace.

Un signal d’alarme que seul lui pouvait entendre venait de retentir, signe qu’un ennemi était en approche.

— Vous devez partir, rectifia aussitôt l’Atlante. Je n’aurai pas le temps de répondre à vos questions, car un ennemi arrive. Il sera là d’un instant à l’autre.

— Attendez, dit Malo, surpris par l’attitude de l’ancien seigneur de Fougères. Savez-vous ce qu’est devenu notre père ?

— Nul ne le sait. La dernière fois que je l’ai vu, nous embarquions vers le continent. C’était mon meilleur ami et un empereur juste et bon. Soyez dignes de son héritage, jeunes princes. Maintenant, partez.

— Et le dôme, dites-nous-en plus ?

— Gardez la télécommande. Grâce à elle, vous pourrez ouvrir et fermer le dôme. Ainsi jamais Fougères ne tombera aux mains de nos ennemis. Remplissez votre mission. Sauvez le monde.

— Juste une chose encore. Seuls Arthur ou moi-même pouvons utiliser cette télécommande, n’est-ce pas ?

Raoul acquiesça.

— Cela veut-il dire, poursuivit Malo, que l’un de nous deux doit rester à Fougères pour protéger la ville et utiliser la télécommande ?

Raoul sourit.

— Non, bien sûr que non. Il vous faut juste faire quelques transformations. Je vous rappelle qu’en vous sommeille le savoir des Premiers. Il ne vous sera pas dur de régler cette télécommande.

Au moment où l’Atlante achevait sa phrase, Tarxos fit son apparition dans la caverne, semblant sortir de nulle part. Raoul se mit à trembler, imité par les deux garçons. Comment l’Atlante avait-il fait pour les retrouver si vite ? La machine de Raoul allait-elle tomber entre les mains de leur ennemi, livrant ainsi Fougères aux Atriades ?

Chapitre 10.2

Au moment où Tarxos apparaissait aux yeux de Malo et de son frère, Éloane et Alban sortirent du souterrain et sans perdre un instant, remontèrent les marches qui les menèrent dans la haute-cour. La première chose qu’ils virent, c’était une foule amassée qui attendait, dans un vacarme assourdissant. Ils cherchèrent des yeux Charles ou Pierre, une personne à laquelle ils auraient pu exposer leur plan. Ils se frayèrent difficilement un chemin au milieu de la marée humaine avant de déboucher dans la basse-cour. Ce n’est qu’alors qu’ils virent que les deux murs d’enceinte étaient tombés.

Emplis de frayeur, ils s’attendaient à voir l’ennemi leur foncer dessus, mais ce dernier était totalement immobile, inerte. Leurs yeux se portèrent alors sur cette espèce de mur, certes transparent mais que l’on distinguait tout de même à la lueur des bougies, car la nuit était tombée. Quel était donc ce maléfice ? Empêchait-il l’ennemi de passer ? Pouvait-on en sortir ? Autant de questions qui traversèrent l’esprit aiguisé d’Alban. Il sentit alors la main d’Éloane se refermer sur la sienne. Était-ce dû à la peur ou à autre chose ? Peu importait au garçon qui se sentit alors submergé par un indicible sentiment de joie.

Les yeux de la jeune fille parcouraient l’assemblée des Fougerais toujours à la recherche d’un visage connu qui pourrait leur expliquer les derniers rebondissements. Malo et Arthur étaient-ils à l’origine de ce nouveau miracle ? Enfin, elle aperçut Charles. Il était là sur les remparts en train de deviser avec Pierre. Elle tira sur la main d’Alban qui hocha la tête. Il leur était impossible de se comprendre par la parole tant le bruit était fort.

Éloane lâcha la main de son ami qui la suivit. Ils montèrent sur le mur d’enceinte où s’étaient rassemblés les vassaux du duc. Là, sur les remparts, les enfants purent se faire une bonne idée de la situation. Les Atlantes semblaient en effet bloqués par le dôme, lequel recouvrait l’ensemble de Fougères. Alban avait l’impression d’être sous une cloche, mais au moins ils étaient en sécurité. Là, en hauteur, le bruit était beaucoup moins fort. Charles était ravi de revoir les deux adolescents.

— Vous êtes en vie et vous avez réussi. Mais où sont Arthur et son frère ?

— Ce sont eux qui ont réussi, lui avoua Éloane. Nous avons trouvé la cache de Raoul et Alban s’est aperçu qu’il existait une issue. Nous nous sommes alors dit que nous pouvions évacuer la population par ce souterrain. Mais a priori, Malo et Arthur ont trouvé plus. Tant mieux.

— Votre plan était astucieux. Je crains malheureusement que vous ne soyez arrivés trop tard. Au moment où le second mur s’affaissait, ce dôme est sorti de terre, bloquant l’assaut ennemi. Nous vous devons la vie.

Éloane sourit. Ses amis étaient capables de véritables miracles.

— Néanmoins, temporisa Charles, une chose m’inquiète. Le chef de nos ennemis a disparu subitement.

— Comment ça ? demanda Éloane, qui sentait monter en elle une folle inquiétude.

Elle le savait mieux que quiconque, Tarxos était capable de tout.

— Nos adversaires sont désorganisés. Je me suis rendu au mur pour voir s’il nous était possible de le traverser et me suis retrouvé face à face avec nos ennemis. Ils ont tenté de briser le mur sans succès. C’est alors que je me suis rendu compte que celui qui nous avait attaqués dans l’église avait disparu. Je l’ai cherché du regard sans succès et les Atlantes avaient l’air aussi surpris que moi-même. Je crains qu’il n’ait repéré nos amis.

Éloane nota le ton grave employé par Charles et l’expression « nos amis ». Il se considérait de leur groupe. Elle en ressentit une profonde fierté, mais également une réelle angoisse. Si Tarxos avait retrouvé Malo et Arthur, alors les deux frères étaient en réel danger. Elle devait faire quelque chose. Elle prit Alban par le bras et lui dit :

–– Nous devons y retourner. C’est peut-être une question de vie ou de mort.

Alban hocha la tête. Charles serra le poing avant d’ajouter :

–– Je vous accompagne.

Éloane acquiesça.

Chapitre 10.3

Malo et son frère faisaient une nouvelle fois face à leur ennemi de toujours. Tarxos ne s’était pas départi de son éternel rictus au coin des lèvres, renforçant l’horreur et la violence suggérées par sa cicatrice et son teint cadavérique. Il fit un pas dans leur direction, ce qui fit instantanément reculer les deux frères. Raoul, lui, assistait à la scène bien impuissant. Tarxos s’était manifesté trop tôt.

Malo, par réflexe, réussit à cacher derrière son dos la télécommande. Avec un peu de chance, Tarxos ne l’avait pas vue. Ce qui se révéla être le cas. Il fit un nouveau pas dans leur direction avant de se tourner vers Raoul.

— Ainsi donc, c’est bien de cet endroit que venait l’énergie que j’ai ressentie. À quoi sert cette machine ? grogna l’Atlante.

— Comment ? s’étonna Raoul. Tu l’ignores vraiment ? Tu n’as pas vu…

Non, bien sûr que non, pensa le vieil Atlante. Dès qu’il a senti la machine, il est venu vers nous et il n’a pas vu le dôme se dresser. Il ignore donc que son armée est bloquée devant Fougères. Nous devons utiliser cet élément en notre faveur. L’ébranler. Lui faire comprendre qu’il a perdu.

Alors que Raoul réfléchissait, les deux frères cherchaient un moyen d’échapper à leur ennemi. Ils essayèrent de se rapprocher doucement du souterrain qui les ramènerait à Fougères, mais la voix de Tarxos les cloua sur place :

–– Ne bougez plus, vous deux. Je vais m’occuper de vous dans un instant.

Les deux garçons s’aperçurent – et ce n’était pas une façon de parler – que la voix de leur ennemi les avait cloués sur place. Ils étaient dans l’incapacité de faire un pas. En revanche, ils pouvaient bouger le reste de leur corps. L’attention de Tarxos se reporta immédiatement sur Raoul et la machine.

Le vieil homme, lui, tentait d’évaluer la distance qui séparait Tarxos des enfants et le chemin que celui-ci ferait pour les rejoindre afin de les tuer. Raoul le savait : si les princes mouraient aujourd’hui, alors ce serait aussi la fin des efforts entrepris par les résistants depuis des siècles. Il devait les sauver et pour cela, il existait un moyen. Tarxos devait tomber dans son piège.

— Cette machine que tu vois ici doit produire un dôme. Ce dernier a pour vocation de protéger la ville en cas d’attaque atlante. Vous ne pourrez entrer dans la cité, une fois le dôme déployé.

— Tu parles au futur. Donc, vous avez échoué. Comment fonctionne cette machine ? Parle, ou je tuerai l’un des enfants.

Le vieil homme ne fut pas dupe.

— Tu les tueras de toute façon.

Tarxos eut de nouveau un sourire, un de ces sourires cruels dont il avait le secret.

— Il y a plusieurs façons de tuer, mon bon Raoul. Si tu persistes à te taire, alors je les désosserai sous tes yeux. Ils souffriront tant que tu feras tout pour rentrer dans ta maudite machine.

Raoul baissa la tête. Il semblait résigné. Tarxos exulta.

— Alors, comment fonctionne-t-elle ?

— Avec une télécommande. Elle doit se trouver dans un coffret au milieu de mes richesses dans le coin là-bas.

— J’espère que tu ne te moques pas de moi. Tu sais ce qui arrivera aux garçons.

Tarxos se rendit au fond de la pièce et commença à observer les objets réunis là par l’ancien duc. Pierres précieuses, écus d’or…

Alors que l’Atlante cherchait le fameux coffret, Raoul attira l’attention de Malo et d’Arthur. Il fit quelques gestes avec ses doigts.

— Qu’essaie-t-il de nous dire ? murmura Malo à l’attention de son frère.

— Il appuie sur des boutons et il a envoyé Tarxos chercher la télécommande.

— Bien sûr, dit alors Malo. Il veut que nous l’utilisions. Concentrons-nous.

La télécommande comprenait une dizaine de boutons. Ils avaient fait apparaître la machine en utilisant le plus gros et ils avaient mis la machine en route à l’aide du levier situé sur la droite de l’engin. Raoul leur avait ensuite expliqué qu’ils pouvaient commander le dôme avec la télécommande. Les jeunes gens visualisèrent alors les différentes commandes.

Il restait un bouton. Un seul.

C’est au moment où Tarxos comprit s’être fait berner par Raoul que Malo pressa la touche de la télécommande. Un mini dôme se referma alors sur Tarxos et sur les trésors de Raoul. Les deux enfants retrouvèrent aussitôt l’usage de leurs jambes.

— Génial, dit Arthur. Cette télécommande est géniale.

— Bravo, jeunes gens, j’avais peur que vous ne compreniez pas ce que je voulais vous dire. À présent, il vous faut partir et rejoindre la ville, puis poursuivre votre quête.

— Et Tarxos ? Qu’allez-vous en faire ?

— Ce dôme est différent de celui qui protège la ville. Il ne résistera pas longtemps à votre ennemi. Je vais donc détruire cet endroit.

— Pourquoi ? Nous avons tant de questions.

— Je sais bien, mais je ne peux y répondre maintenant…

— Et le dôme ? Si vous détruisez la machine…

— N’ayez crainte. J’ai activé le bouclier. Il ne restera rien de cet endroit, mais la machine, elle, continuera à fonctionner, même sous les décombres.

— Êtes-vous sûr de tuer Tarxos en détruisant cet endroit ?

— Je ne sais pas. Mais je vais tout du moins le ralentir. Et vous pourrez lui échapper. Sachez cependant qu’il arrivera toujours à vous retrouver, car ils ont un détecteur d’orichalque. Où sont la première pierre et le coffret ?

— À l’abri, cachés à l’auberge. Nous avons bien pris soin de camoufler la pierre.

— Bien, annonça le vieil homme, mais ayez-la toujours avec vous.

Malo était gêné.

— Dans ce cas, nous serons toujours à la merci de notre ennemi.

Raoul sourit avant de se tourner vers Arthur :

–– Où as-tu mis le coffret qui contenait la télécommande ?

— Il est là, répondit le jeune homme désignant un objet posé négligemment à terre et qui aurait pu, si Tarxos l’avait remarqué, faire échouer tout le plan de Raoul. Le vieil homme n’en fit pas mention — après tout, tout s’était bien passé.

Le jeune Atlante le ramassa.

— Cet objet, poursuivit Raoul, n’est pas en orichalque, mais il est aussi résistant et possède de nombreuses propriétés similaires à ce dernier. C’est du platine. Il peut protéger les pierres.

Malo réfléchissait. Traversé subitement par une idée ingénieuse, il baissa la voix afin de n’être pas entendu par Tarxos et demanda, fébrile, à Raoul :

–– Myrdhan nous a révélé qu’il possédait une épée en orichalque. Pourrions-nous, grâce à la science atlante, repérer cette épée et donc savoir si Myrdhan est toujours vivant ?

Le jeune homme attendait avec impatience la réponse de Raoul. Elle le déçut.

— Nous ne pourrons pas. Je suis désolé. Et ce pour une simple raison : Durandal n’a été que trempée dans l’orichalque, ce qui lui a permis de briser plus facilement les armures adverses. Ce sont des armes, elle et sa jumelle Excalibur, qui ont été forgées pour vaincre les Atlantes. Nous ne possédions pas suffisamment d’orichalque pour les forger entièrement. Nos forgerons ont donc eu l’idée ingénieuse de forger ces armes en platine, puis de les tremper dans l’orichalque.

Malo baissa la tête. Et Raoul les ramena à l’amère réalité :

–– Il vous faut y aller. Tarxos tente de briser sa prison et il ne va pas tarder à y parvenir.

— Merci, dit Malo, merci de nous avoir aidés et d’avoir répondu à quelques-unes de nos nombreuses questions.

Le vieil homme sourit et les regarda courir vers la sortie. Une fois qu’il fut certain qu’ils s’étaient éloignés suffisamment, les murs se mirent à trembler et la caverne s’effondra sur Raoul et Tarxos au moment où ce dernier brisait sa prison.

Le dôme au-dessus de Fougères disparut l’espace d’un instant avant de réapparaître plus solide qu’auparavant.

Chapitre 10.4

Pierre, Charles et les grands seigneurs étaient réunis dans la salle d’audience du logis seigneurial. Malo, Arthur, Éloane et Alban avaient été conviés exceptionnellement pour service rendu à la ville à l’assemblée qui se tenait loin des oreilles indiscrètes. La veille, la découverte du secret de Raoul avait permis de sauver Fougères de l’attaque imminente des Atlantes. Charles, Éloane et Alban avaient rejoint Malo et Arthur au moment même où ils sortaient de la caverne. Ils avaient alors couru dans le souterrain duquel ils étaient sortis couverts de poussière. Ce n’est qu’une fois sous la voûte étoilée qu’ils avaient pris conscience qu’ils l’avaient échappé belle et qu’ils pouvaient s’estimer heureux d’être encore en vie. Lorsque Arthur et Malo s’aperçurent que Charles avait accompagné leurs deux amis, ils comprirent que le roi de France était plus qu’un allié : il était un véritable ami et Arthur regretta de l’avoir soupçonné.

Les enfants scrutaient l’auditoire composé des grands seigneurs de la région. Ça discutait dur. Quelle était la meilleure posture à adopter face à l’invasion massive ? L’armée atlante toujours massée devant la ville allait-elle bientôt partir ? Tant de questions et encore si peu de réponses. Malo devait s’exprimer devant les seigneurs et leur exposer ce qu’il savait de l’ennemi, c’est en tous cas ce que lui avait demandé Charles et il avait accepté, quitte à se faire détester par ces hommes pour appartenir au peuple adverse. Lorsqu’il commença à parler, tous se turent :

–– Bonjour à vous, Messeigneurs, commença le jeune garçon, je m’appelle Malo et comme nos ennemis, je suis un Atlante.

À cette révélation, le bruit reprit. Malo haussa alors la voix :

–– Le roi de France, Charles VI, m’a demandé de vous parler, car je suis le mieux à même de vous donner des informations sur l’ennemi. J’appartiens certes à ce peuple, mais je suis autant que vous atterré par ce qu’il est capable de faire. Comme vous tous, je suis avant tout un humain et j’ai vécu toute ma vie au Mont-Saint-Michel, lieu qu’avec mes amis Éloane et Ewann, nous avons contribué à sauver grâce à la technologie de la résistance.

— Vous voulez dire qu’ils sont divisés ? avança Guy XII.

— C’est exactement ce que je suis en train de dire. Avec mon frère (il désigna Arthur), nous sommes les princes de l’Atlantide, mais notre oncle a usurpé le trône. C’était il y a neuf mille ans.

— Comment est-ce possible ? Cela voudrait-il dire que vous avez neuf mille ans ? Vous vous moquez de nous, cracha Guy. Arrêtez ces fadaises. Tout ceci n’est-il pas un complot que vous avez imaginé avec Charles pour vous emparer de la Bretagne ?

— Il suffit, s’interposa Pierre. Vous savez très bien que ces soldats qui campent devant nos murs ne peuvent être français. Vous avez bien vu leurs armes. Quand on ne peut expliquer rationnellement les choses, alors ne faut-il pas se tourner vers des éléments surnaturels ? Je ne parle pas ici de magie, rassurez-vous, baron de Vitré. Je parle de technologie.

— En effet, poursuivit Malo, cela veut dire que nous pouvons voyager à travers l’espace-temps. L’Atlantide a été envoyée dans une autre dimension, où le temps était bien différent et avant que cela ne se produise, mon frère, moi-même et beaucoup d’autres avons été envoyés à votre époque. Raoul, ancien seigneur de Fougères, était un résistant et son secret, le dôme, vous a sauvés. Je veux aussi vous dire de ne pas perdre espoir, car votre ennemi est divisé. Certains souhaitent plus que tout s’emparer du pouvoir, au détriment de l’empereur. C’est le cas de Tarxos, l’ennemi qui nous a attaqués. Grâce à des personnages comme lui et grâce à la résistance atlante qui a œuvré durant des millénaires, nous pouvons vaincre. Votre roi, Charles, a contribué à notre réussite. C’est un homme courageux qui a aidé mon frère. Suivez-le et il vous mènera à la victoire. De notre côté, nous devons poursuivre la mission que nous avons entamée au Mont et retrouver trois pierres qui nous permettront d’accéder au secret ultime des Atlantes. Enfin, et il faut que vous le sachiez, nos ennemis ne se sont pas attaqués à la Bretagne par hasard. L’empereur s’est emparé du pouvoir grâce à deux monstres que des druides sont parvenus à enfermer en la terre de Bretagne grâce à sept sceaux. Ces sceaux découverts et activés permettraient aux créatures de fouler à nouveau notre sol et cela ne doit arriver. Il nous faut absolument les arrêter. Nous avons endommagé celui du Mont, mais Tarxos s’est emparé de mon sang, le seul capable de réparer le sceau. S’il est encore vivant – et il l’est j’en suis certain – alors, le monde est en danger. Nous devons retrouver ces sceaux avant l’ennemi et les protéger.

— Quels sont leurs véritables projets ?

— S’emparer du monde et nous annihiler, lança Malo sans prendre de gants, souhaitant être le plus sincère possible.

Le bruit reprit plus fort qu’avant.

— Avons-nous réellement une chance de nous en sortir ? lança le seigneur de Vitré, devenu beaucoup plus calme suite à l’intervention de Pierre.

Malo hocha la tête avant de conclure :

–– À la condition que nous nous unissions.

Les seigneurs hochèrent la tête. Charles crut bon à ce moment de reprendre la parole :

–– J’ai demandé à plusieurs grands du royaume de nous rejoindre à Josselin. Nous y serons en plein territoire ennemi. Je me permets de vous révéler maintenant le lieu du rendez-vous, car je peux avoir confiance en vous, en nous, en l’humanité. Si un ennemi était présent, n’aurait-il pas prêté main-forte à Jean ? Nous ne nous laisserons pas asservir par l’ennemi sans combattre. Je vous annonce donc que j’ai missionné Pierre d’Alençon, seigneur de Fougères, pour se rendre auprès du roi Richard II. Il est temps de faire une trêve dans cette guerre que nous livrons à notre voisin anglais. Malo l’a dit et bien dit : c’est notre union qui fera notre victoire. De plus, devant vous ici réunis, je m’engage une fois cette guerre achevée à vous laisser le choix entre votre indépendance et la possibilité de rentrer dans le royaume.

Cette fois, les seigneurs ovationnèrent le souverain. Malo et Arthur sourirent. Charles, malgré son jeune âge, avait tout d’un grand roi. Et il était le seul à même de mener cette lutte. Le jeune homme espérait juste une chose : que l’Angleterre n’ait pas été déjà gangrénée par les Atlantes. Le jeune homme était bien placé pour le savoir : ils étaient partout. Peut-être déjà dans certains royaumes au plus haut sommet de l’État. Les seigneurs les uns après les autres vinrent faire part au souverain de leur soutien avant de se retirer.

***

La salle était déserte à l’exception de Charles, de Pierre et des quatre adolescents qui donnaient leur impression sur cette réunion à laquelle ils venaient d’assister. Charles remercia Malo.

— Ton exposition des faits était parfaite et je t’ai trouvé très courageux, lorsque tu as révélé ton appartenance aux Atlantes.

— Je n’avais pas le choix, sourit Malo. Si je voulais les convaincre de ma bonne foi, je devais être le plus honnête possible.

Charles hocha la tête. Il se tourna vers Alban.

— Pierre me disait que ton rêve était de devenir chevalier. Si tu le souhaites, je peux accéder à ta requête. Nous aurons besoin de toutes les bonnes volontés.

Alban s’agenouilla devant le roi avant de se relever et d’annoncer :

–– Votre Altesse, vous m’en voyez honoré, mais je pense que je serai plus utile à Éloane et ses amis, si toutefois, ils veulent bien de moi.

Il se tourna alors vers ses compagnons attendant leur réponse. Éloane fut la première à hocher la tête, une lueur de joie non dissimulée dans le regard, et Arthur prononça un « oui » si fort que Malo ne put que se plier à leur volonté. Et ils ne seraient pas trop de quatre pour livrer bataille.

— Très bien, finit Charles. Je suis heureux que tu aies trouvé un but à ta vie, jeune homme. Ceci dit, je veux récompenser ton courage et le fait qu’il y ait un chevalier dans ton groupe ne peut que décourager un malandrin de vous attaquer. Demain, à l’aube, j’adouberai une dizaine de jeunes gens avant notre départ dans trois jours, si toutefois les Atlantes daignent enfin quitter les lieux. Si tu le souhaites, tu peux être de ceux-là.

Alban n’en revenait pas. Non seulement son rêve allait s’accomplir, mais en plus, il pourrait suivre Éloane.

Chapitre 10.5

Éloane observait Alban et Arthur qui tentaient maladroitement de modifier la télécommande, comme le leur avait demandé Raoul. Elle appréciait la ténacité d’Alban et avait été heureuse lorsque le garçon avait décidé de les accompagner dans leur périple. Elle ne le lui avait pas encore dit, mais elle lui en était reconnaissante. Et puis, il y avait quelque chose de plus. Quelque chose qu’elle était dans l’incapacité de décrire et qu’elle n’était pas prête à lui avouer. Du moins pas encore. Elle se tourna vers Charles. Il devisait avec Pierre. Mais où était Malo ? Il était là quelques minutes plus tôt. Elle sortit de la salle d’audience, jeta un coup d’œil par la meurtrière pour s’apercevoir que l’ennemi était toujours là au pied du dôme, attendant que ce dernier disparaisse pour fondre, tel un oiseau de proie, sur les Fougerais. Elle arpenta un étroit couloir et tomba enfin sur celui qu’elle cherchait. Il était là, assis à même le sol, dos au mur, le portrait de son père à la main et il pleurait. La jeune fille s’assit à côté de lui et lui prit la main.

— Pourquoi t’es-tu éloigné de nous ? Pourquoi t’isoler ?

Il essuya ses yeux encore humides du revers de sa main.

— Je voulais réfléchir.

— Avec le portrait de ton père ?

— Je réalisais que je ne le rencontrerais sûrement jamais et j’ai repensé à ton frère. C’est bête, hein ?

Éloane parvint à sourire.

— Non, ce n’est pas bête. Il est mort hier et je pense sans cesse à lui. Il ne me quitte jamais. Je pense que le pire, c’est que nous ne pourrons jamais lui donner de sépulture.

Le matin même avant l’assemblée, les quatre enfants avaient tenté d’extraire le corps d’Ewann de sous les décombres de l’église. Ils n’avaient retrouvé que sa tunique et rien d’autre. Il avait sans doute été broyé par les énormes blocs tombés de la voûte.

Le fait de retrouver Malo dans cet état, lui qui habituellement était aventureux et heureux de vivre, avait montré à la jeune fille le mal-être dans lequel son ami était en train de s’enfermer. Il se reprochait la mort d’Ewann, alors qu’en vérité, il n’y était pour rien. Personne n’avait forcé Ewann à se joindre à cette aventure. Il l’avait fait de son plein gré, bien conscient des dangers qui les guettaient. Elle devait lui faire comprendre.

— Tu sais, Malo, tu te reproches la mort d’Ewann, mais personne ne peut échapper à son destin. Il serait resté au Mont, il serait peut-être mort là-bas. Tu n’aurais pas été là, ce sont tous nos amis qui seraient décédés aujourd’hui. Tu as rallongé sa vie de quelques heures et tu m’as sauvée, moi. Tu es un héros, quoi que tu en dises. Quant à ton père, (elle prit son portrait et put remarquer alors à quel point, ses fils lui ressemblaient et plus encore Malo, qui avait la même couleur de cheveux que lui), rien ne nous dit qu’il soit mort. Tant de miracles ont déjà été accomplis en quelques jours que cela ne m’étonnerait pas qu’un nouveau puisse se produire.

Malo parvint à sourire.

— C’est toujours toi qui trouves les mots qu’il faut. Merci.

Elle lui rendit le portrait de son père et lui posa une main sur l’épaule. Elle s’apprêtait à se lever quand Malo demanda :

— Peux-tu me raconter cette fameuse histoire ? Tu sais, celle de Mélusine. Cette histoire peut peut-être nous aider ?

— À quoi ? sourit-elle en se rasseyant à ses côtés.

— Je ne sais pas, mais elle peut sans doute être utile.

Éloane l’avait compris. Il voulait savoir et il ne la laisserait tranquille qu’une fois qu’il aurait obtenu ce qu’il souhaitait.

— Très bien, soupira-t-elle. Les Lusignan lui doivent leur lignée. Mélusine est la contraction de Mère des Lusignan. C’est, comme je te l’ai dit, une légende sur laquelle les Lusignan ont fondé leur puissance un peu comme Jules César. Tu te souviens des cours du Père Jean : il nous avait expliqué que Jules César avait assis son autorité et son prestige en prétendant descendre de Vénus et de Romulus, fondateur de Rome.

Malo acquiesça.

— Raymondin de Lusignan était un homme puissant et un excellent chasseur. Après avoir tué son oncle par accident alors qu’ils chassaient le sanglier, il dut fuir, traqué pour meurtre. Alors qu’il fuyait dans une forêt du Poitou, il rencontra au bord d’un étang trois femmes dont l’une se prénommait Mélusine. Très attiré par cette dernière dont nulle autre femme ne pouvait égaler la beauté, il lui exposa les raisons de ses angoisses. Elle lui promit alors de l’innocenter et de lui apporter la fortune et une grande descendance et ce à une condition : qu’ils ne se voient pas le samedi. Le marché paraissant honnête au seigneur, celui-ci se pressa d’accepter. Mélusine donna à Raymondin dix beaux-fils et la richesse. La femme était une grande bâtisseuse et de nombreuses villes lui doivent leurs fortifications, comme La Rochelle par exemple. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’à ce que le frère de Raymondin, jaloux de la réussite de celui-ci, ne le fasse douter. Que faisait Mélusine le samedi ? Ne le trompait-elle pas ? Les petites graines de la jalousie semées dans l’esprit du seigneur, ce dernier devait savoir. Si son épouse le trompait, ne serait-il pas la risée de ses sujets ? Après avoir creusé un petit trou dans la porte de la chambre qu’il partageait avec son épouse à l’aide de la pointe aiguisée de son couteau, Raymondin parvint à la distinguer en train de se baigner et de peigner sa longue chevelure. Rien ne lui avait alors paru anormal, jusqu’à ce que ses yeux ne se posent sur la queue de serpent qui dépassait du bac d’eau dans lequel elle se trouvait. Raymondin lui avoua sa trahison et Mélusine se jeta alors par la fenêtre, lançant un long cri de désespoir.

— Et c’est elle qui a bâti cette tour alors ?

— Non, ce fut un moyen pour les Lusignan de rappeler aux Fougerais leurs origines un peu magiques. Il faut bien savoir que Raymondin était le fils du roi de Bretagne et que Mélusine elle-même était d’origine royale par sa mère qui avait épousé le roi d’Ecosse, Elinas.

— C’est une bien triste histoire. Qu’est devenu Raymondin ?

— Ermite et il est mort quelques années plus tard.

Éloane se redressa. Le jeune homme la remercia d’un sourire. Éloane lui déposa un baiser sur le front, avant d’ajouter :

–– Remets-toi vite. On a besoin de toi. Le monde a besoin de toi, d’un héros. Pour lutter contre les Atriades.

Alors qu’elle s’exprimait, ses yeux brillaient. Ce regard ! Le jeune homme ne l’avait alors jamais remarqué et, alors qu’elle s’éloignait, Malo resta là un moment à se demander quelle était cette chose qu’il ressentait au creux de son ventre. Comme des papillons.

Éloane retrouva Alban et Arthur. Ils étaient tout guillerets. Ils avaient réussi. Enfin, l’espéraient-ils. Ils préféraient ne tester leur théorie qu’une fois l’armée atlante partie. La jeune fille congratulait Alban et un peu Arthur aussi au moment où Malo les rejoignit. De nouveau, ses boyaux se tordaient. Son cœur battait la chamade. Éloane lui plaisait. Et ce n’était que maintenant qu’il s’en rendait compte, alors qu’il était sûrement trop tard à voir les regards que s’échangeaient la jeune fille et Alban. De plus, ce dernier avait décidé de se joindre à eux. Il devrait faire avec.

Chapitre 10.6

Le lendemain, à l’aube, l’armée atlante se mit en marche. Tarxos n’avait pas reparu et le dôme semblait tenir. Il était donc devenu inutile pour les soldats de rester. C’est sur les ordres d’un jeune général, Torgos, que les hommes se mirent en route avec un objectif bien précis, rejoindre leur flotte le plus rapidement possible et mettre la main sur un sceau. Le gros problème est qu’ils ignoraient où chercher. Le secret des sceaux avait été bien gardé par les Druides, voilà pourquoi tout le littoral avait été ciblé. Il pouvait également y avoir un ou plusieurs sceaux dans les terres. Torgos en était persuadé : suivre Tarxos aurait été une perte de temps. Tarxos était un être vaniteux et animé par une ambition dévorante qui serait sans doute à l’origine de sa perte. Il lui fallait à présent mener l’armée jusqu’à Saint-Malo où le seigneur Bréos les attendait. L’arme secrète mise au point par ce dernier était perdue.

Du haut des remparts, les soldats bretons et français assistèrent au départ des troupes atlantes. Deux hommes allèrent trouver Charles, qui apprit la nouvelle avec calme. Certes, la menace semblait cette fois bien écartée, mais cela pouvait également être un piège. C’est avec solennité qu’il se rendit ensuite dans la salle d’audience, où onze jeunes gens l’attendaient. Parmi eux se trouvait Alban.

Éloane, qui avait tenu à voir les rêves de son ami se réaliser, se trouvait dans l’assistance. Alban portait une tunique blanche, surmontée d’une robe rouge. Éloane ne l’avait pas vu depuis la veille au soir, depuis ce moment où un serviteur de Pierre était venu le chercher et l’avait conduit dans une pièce à l’écart de ses amis. Là, Alban avait pris un bain, symbole de purification morale, avant d’entamer une nuit de prières. Exceptionnellement, les futurs chevaliers n’avaient pas assisté à la messe avant le début de la cérémonie. Les jeunes gens prêtèrent serment, la main posée sur l’Évangile. Ils jurèrent de protéger l’Église, de défendre les faibles, d’aimer le pays où ils étaient nés, d’être loyaux et de ne jamais fuir devant l’ennemi. De jeunes pages les aidèrent ensuite à revêtir leur tenue de chevalier. Charles s’approcha alors des futurs serviteurs du royaume, agenouillés. Alban était le premier.

Le souverain donna au jeune homme trois coups du plat de son épée sur la joue en disant : « Au nom de Dieu, de Saint Michel et de Saint Georges, je te fais chevalier. Sois vaillant, loyal et généreux. »

Il répéta la même scène avec les dix autres hommes. Une fois la cérémonie achevée, les nouveaux chevaliers sortirent dans la cour, suivis par un public nombreux. Ils montèrent sur des chevaux qui les attendaient devant une foule ébahie par leur hardiesse.

Éloane vint congratuler Alban. Il avait fait montre sur son destrier d’une adresse extraordinaire. Le jeune homme s’agenouilla et embrassa la main de la jeune fille qui rougit. Malo rongeait son frein.

Lui et son frère avaient rejoint leur amie, pendant que les futurs chevaliers revêtaient leur armure, et avaient assisté à la colée, ce moment si particulier de la cérémonie où Charles avait par trois fois frappé de son épée ses futurs vassaux19. Ils furent rejoints par les parents d’Alban, qui tenaient eux aussi à féliciter leur fils. Alban leur avait fait part la veille de son désir de suivre ses nouveaux amis et Ronan l’avait pris dans ses bras, ne trouvant rien d’autre à dire. Il lui avait ensuite expliqué que lorsqu’il reviendrait, il pourrait reprendre sa place à la forge, s’il le désirait.

En milieu de matinée, Charles testa la télécommande. Le dôme disparut. À présent, il était possible de sortir de Fougères. Les quatre enfants prirent la décision de partir à l’aube du jour suivant pour Brocéliande, où ils espéraient trouver la deuxième pierre.

Chapitre 10.7

Les deux silhouettes observaient la ville de Fougères. Elles attendaient, camouflées dans de longs vêtements détrempés. Cela faisait près de trois jours qu’ils guettaient. Ils avaient vu l’armée atlante quitter la vallée. Ils avaient vu le dôme disparaître et, pour autant, leur attente se poursuivait.

Par ce matin de janvier pluvieux, ils virent quatre jeunes gens quitter la ville sur de solides montures. Le groupe se composait de trois garçons et d’une fille. Ceux-ci passèrent devant les deux ombres tapies derrière un fossé. Ils prirent la route qui menait vers la forêt de Brocéliande. L’une des deux silhouettes se leva et alla jusqu’à un fourré. Elle revint avec deux chevaux. Une fois que leurs cavaliers furent en selle, les deux montures prirent la même direction que le groupe de Malo. Vers Brocéliande.

Chapitre 11.1

Paimpont, bourgade de quelques centaines d’âmes enserrée par la vaste forêt de Brocéliande, se réveilla ce matin-là sous un manteau de neige. Le temps s’était refroidi considérablement. L’étang qui s’étendait au pied de l’abbaye était gelé et quelques garnements y faisaient des pirouettes pour impressionner les filles. L’abbaye Notre-Dame de Paimpont dominait ce spectacle de son impressionnante silhouette. Elle avait été fondée sur les restes encore fumants d’un ancien prieuré, détruit au moment des invasions normandes. Progressivement, et ce dès le VIIème siècle, le bourg s’était constitué : quelques maisons, quelques échoppes, tout cela sous le regard bienveillant de Notre-Dame de Paimpont.

Guillaume III Guiho était l’abbé de ce lieu magique depuis 1368. Austère, l’homme n’en était pas moins apprécié des moines pour sa piété et sa confiance sans bornes en la bonté humaine. Il voulait croire l’homme perfectible, aussi était-il toujours prêt à laisser une seconde chance à qui voulait bien la tenter. Le vieil homme observait le spectacle que lui offraient les enfants s’amusant sur l’étang gelé. Il sourit avant que ses yeux ne se perdent quelque part sur les berges, là où à une époque lointaine se tenait un château, celui du roi Judicaël, édificateur de l’ancien prieuré. Nul n’en connaissait l’endroit exact, aussi l’édifice avait été classé au rang de légende.

Un bruit de galopade attira l’attention du clerc. Il ne s’agissait clairement pas d’un messager. Non, il semblait qu’il y avait plusieurs chevaux. Une femme hurla. Sans doute des brigands, pesta en son for intérieur le vieil homme. N’écoutant que son courage et sans doute bien conscient qu’il ne pourrait rien faire, Guillaume se précipita vers la place derrière l’abbaye. À peine avait-il atteint l’endroit d’où était parti le cri, qu’il vit une femme tomber, étêtée. Il n’en fallut pas plus pour créer une véritable vague de panique. Vingt hommes cagoulés et bien armés se tenaient sur des montures aussi noires que l’âme de leurs cavaliers. Sûrs de leurs forces, ils tournaient autour d’une centaine de villageois désarmés et à leur merci.

À tout moment, ils pouvaient de nouveau en mettre un à mort. Guillaume n’hésita pas. Il se rua vers les cavaliers, cherchant à les détourner de leurs potentielles proies. Il ne parvint qu’à effrayer l’une des montures qui projeta à terre son cavalier. L’homme se releva visiblement en colère. Il dégaina sa lame et s’approcha du clerc, prêt à le massacrer. Un de ses compagnons mit à son tour pied à terre avant de poser une main sur l’épaule du bouillant cavalier.

— Il est temps d’arrêter de jouer Kakos, dit-il à son compagnon qui sembla s’apaiser. Nous avons une mission bien précise, ne l’oublie pas.

L’homme répondit :

— Oui, seigneur Gréos

Puis il se tourna vers l’abbé.

— Tu as bien de la chance que nous ayons besoin de toi, homme de Dieu. Si tel n’avait pas été le cas, je t’aurais massacré au fil de ma lame.

Il se saisit de Guillaume et l’emmena rejoindre ses fidèles. Les cavaliers s’écartèrent sur leur passage agrandissant le cercle. Là au milieu des Paimpontais, le dénommé Kakos saisit l’abbé par le col et abattit sur son visage sa large main gantée de noir. Le clerc fut projeté au milieu des habitants du bourg. Ils l’aidèrent à se relever. Guillaume se tenait la joue et cracha du sang. Il fit face à son tortionnaire et le fixa d’un air de défi.

— Que voulez-vous ? Vous ne pouvez détruire un village comme celui-ci sans une bonne raison.

Kakos sourit, dévoilant une dentition parfaite. Il s’avança vers l’abbé et approcha son visage si près du sien que Guillaume put sentir le souffle chaud de son interlocuteur, lequel susurra :

— Je pense que vous n’avez aucune idée de ce dont nous sommes capables. Nous pouvons tout, car nous sommes des dieux.

— Des brigands qui se prennent pour Dieu, reprit le clerc d’un ton sarcastique.

Guillaume en eut presque l’envie de rire, mais il se retint, car, effectivement, il n’avait pas idée de ce dont ces fous étaient capables. Il lui fallait en apprendre plus. Jusqu’à présent, Paimpont était restée à l’écart des problèmes du monde. C’est à peine si quelques chariots étaient passés par la ville emportant vers ils ne savaient quelle destination des gens alarmés fuyant la côte. Il faut alors dire que le clerc avait envoyé au diable ces fous et leurs élucubrations qui mettaient à mal tout ce en quoi il croyait. Mais à présent, les choses avaient changé.

— Que nous voulez-vous ? demanda le clerc.

Kakos se tourna vers son comparse qui hocha la tête en signe d’assentiment. Alors, il parla.

— Nous cherchons un sceau. Ce dernier nous permettra de nous rapprocher du jour où les Atlantes domineront le monde.

— Les Atlantes ! murmura Guillaume pour lui-même.

Il avait lu un ouvrage de Platon à ce sujet lors d’un de ses séjours à l’abbaye du Mont-Saint-Michel où il avait retrouvé d’autres abbés de la région pour un synode. Il avait trouvé l’ouvrage intéressant, mais, pour lui, tout ceci n’était que mensonges et allait à l’encontre de sa foi. Si un tel continent existait, des contacts auraient déjà été établis avec ses habitants. S’il avait été englouti comme le mentionnait Platon, alors il ne se retrouverait pas aujourd’hui, lui, devant l’un de ces prétendus Atlantes. Il devait savoir. Au moment où il allait interroger Kakos, ce dernier éructa :

— Vas-tu me répondre, moine !

Surpris, Guillaume se rendit compte qu’il n’avait pas écouté son interlocuteur. L’Atlante le saisit par le col.

— Où est le sceau ?

— Je ne sais pas de quoi vous parlez, rétorqua l’abbé, le front ruisselant de sueur.

Il avait bien compris que ces hommes étaient prêts à tout.

— J’ignore où se trouve cet objet que vous cherchez, dit-il d’un air convaincant, mais qui fut loin d’être suffisant pour Kakos.

Ce dernier envoya un coup de poing au visage de Guillaume qui tomba à la renverse.

— Alors ? cria-t-il, le visage congestionné. Où est le sceau ?

Devant le mutisme du clerc, l’Atlante saisit une femme qui se trouvait juste derrière lui, terrifiée. Elle hurla alors que l’homme l’envoyait rouler à terre aux pieds de Guillaume.

— Vois-tu, l’abbé, si ta vie t’importe peu, peut-être que celle de cette gueuse aura plus de valeur à tes yeux.

Il la saisit par les cheveux et sortit son épée du fourreau. Si Guillaume n’était pas connaisseur en ce qui concernait les épées, il remarqua cependant à quel point celle-ci était bien forgée. La lame rutilait.

— Maintenant, grogna l’homme d’un air menaçant, donne-nous l’emplacement du sceau.

— Je vous l’ai dit, renchérit le clerc, j’ignore tout de ce que vous cherchez. Je n’ai jamais entendu parler d’un sceau.

L’homme leva son arme. Guillaume devait trouver un subterfuge, quelque chose qui détourne l’attention de son adversaire. Il devait y avoir une solution. L’homme d’Église vit d’autres hommes en noir arriver. Ils étaient accompagnés d’enfants, de moines et de villageois qui étaient partis travailler dans les champs.

Les marmots et les adolescents pleuraient, poussés sans ménagement par leurs tortionnaires. Les hommes eux n’en menaient pas large non plus. Qu’allait-il advenir d’eux ? Que préparaient ces hommes ? Nombreuses étaient les questions qui se bousculaient dans les têtes des Paimpontais. Kakos jeta un dernier regard vers Guillaume qui lut une lueur malsaine dans les yeux de l’Atlante. Le clerc hocha la tête avant de dire :

— Vous avez gagné. Je vais vous mener au sceau. Mais je vous demande de relâcher les enfants et les femmes.

— Hors de question, rugit Kakos. Tu n’es pas en mesure de nous donner des ordres. Conduis-nous d’abord au sceau et ensuite nous les relâcherons.

— Très bien, conclut Guillaume. J’espère que vous êtes des hommes de parole.

L’Atlante plissa la bouche en signe d’acquiescement.

— Est-ce loin ? grogna-t-il.

— Deux lieues. Il est près de Concoret.

Alors que Kakos allait donner un ordre, Gréos intervint.

— Que cinq hommes viennent avec moi ! grogna ce dernier qui semblait diriger le groupe. Enfermez les villageois dans l’église de l’abbaye. Si demain à l’aube, nous ne sommes pas revenus, massacrez-les. Je te confie cette tâche, Kakos.

Guillaume souffla. Le dénommé Kakos lui faisait peur. Il trouvait Gréos presque plus humain, néanmoins Kakos, qui avait mené l’interrogatoire, se sentait floué. C’est lui qui aurait dû conduire la mission et non Gréos, son supérieur.

Guillaume devait trouver une solution et très vite. S’il avait gagné quelques heures, que se passerait-il quand ces hommes découvriraient qu’un homme de Dieu s’était joué d’eux ? Et puis à quoi pouvait donc ressembler un sceau ?

Chapitre 11.2

Malo, Arthur, Éloane et Alban étaient partis de Fougères trois jours plus tôt et avaient parcouru près de vingt lieues. Après être passés par Romagné, puis par Saint Aubin du Cormier, ils s’étaient engagés dans la forêt de Rennes20. Profonde et sombre, il leur avait fallu près d’une journée pour la traverser. La neige s’était invitée durant leur périple sous la frondaison des arbres, transformant le paysage de sa blancheur immaculée. Le froid mordant avait poussé Éloane à sortir une pelisse qu’elle avait achetée à Fougères. Emmitouflée dans son chaud vêtement, elle plaignait presque ses compagnons qui eux subissaient la froideur de cette fin de journée. Ils décidèrent de se réfugier derrière les remparts protecteurs de la cité bretonne de Rennes.

Là, ils espéraient enfin pouvoir se reposer après deux nuits passées à la belle étoile. Les loups ne leur avaient laissé que peu de répit, les obligeant à faire des tours de garde réguliers et à bien alimenter le feu. Aussi, ne furent-ils pas mécontents lorsqu’à la fin de cette troisième journée de voyage, ils en franchirent l’enceinte. La ville était bien plus grande que Fougères et ils n’avaient aucun intérêt à s’enfoncer dans les méandres de rues qui formaient un véritable labyrinthe pour celui qui n’habitait pas en ce lieu.

Comme déjà la nuit les enveloppait de ses ténèbres, la première auberge qu’ils rencontrèrent fit l’affaire. Bien tenue par un homme jovial, elle rappela à Malo ce qu’il avait abandonné au Mont : une famille certes composée de membres qui n’étaient pas ses parents naturels, mais qu’il aimait néanmoins de tout son cœur.

Éloane comprit son malaise et lui passa tendrement son bras sur les épaules. Alban la regarda faire d’un mauvais œil. Il décida alors de prendre les choses en main pour rappeler à la jeune fille sa présence. Il s’approcha du comptoir.

— Deux chambres, s’il vous plaît.

Pour accompagner sa requête, il fit rouler sous les yeux de l’homme deux pièces qui suffiraient largement à payer leurs dépenses.

— Et quatre assiettes de soupe, s’il vous plaît, ajouta-t-il.

L’aubergiste acquiesça et leur fit signe de prendre place à une table près du mur. Alban n’avait pas fait attention, mais la salle était bien remplie. Des gens attendaient leurs plats. Ils allaient devoir patienter quelques minutes. Qu’à cela ne tienne ! Il prit place à l’endroit désigné par le maître des lieux. Ses trois amis le suivirent.

— C’était quoi ce numéro ? demanda Malo, ironique.

— Quel numéro ? fit semblant de ne pas comprendre le jeune chevalier.

— Tu sais très bien de quoi je parle, renchérit son ami.

Éloane coupa court au combat de coqs qui risquait de s’engager pour ramener le groupe à des choses plus concrètes.

— Demain, je vous rappelle que nous arriverons en Brocéliande et que là les choses vont peut-être se compliquer. C’est pourquoi il me semble important de jeter à nouveau un coup d’œil au message que nous avons trouvé à Fougères.

Elle le sortit de la petite sacoche qu’elle portait en bandoulière. Elle déroula le parchemin :

« Au fond d’une profonde forêt où vivent les fées, je suis cachée. De la terre, il faudra le réveiller et l’enfourcher, si un jour, vous souhaitez me trouver. Seuls les Élus sauront me brandir. »

— Il ne fait aucun doute que la profonde forêt fait bien référence à Brocéliande. Mais pour le reste ?

— Nous recherchons une épée, ajouta Alban.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda Malo, toujours prêt à railler le jeune homme et surtout à le mettre mal à l’aise devant Éloane.

Mais le jeune chevalier ne se laissa pas démonter.

— À cause du terme « brandir ». Ce que l’on brandit en règle générale, c’est une épée. Et je pense que seuls toi et Arthur pourrez vous en servir.

Ce dernier sourit.

— Ce ne peut être que ça. Souviens-toi, Malo, ce que Raoul nous a dit dans la caverne. Il a parlé de la jumelle de Durandal, Excalibur ! Et où peut-elle se trouver si ce n’est à Brocéliande ?

— C’est l’épée d’Arthur, je veux dire du roi Arthur, se reprit Alban.

— Génial, renchérit Éloane, nous allons avoir le grand bonheur et honneur de voir la fameuse Excalibur.

Devant la liesse générale, Malo ne put faire autrement que donner l’impression d’être heureux. Mais il l’avait compris, Alban serait un sérieux rival. En plus d’être intelligent, il plaisait à Éloane. Il ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir même si au fond, il devait bien se l’avouer, ce garçon lui plaisait. De plus, Arthur semblait lui aussi l’apprécier.

L’aubergiste apporta quatre écuelles de soupe fumante et épaisse. Elle dégageait une odeur de légumes frais. Il revint quelques instants plus tard avec du pain. Tout en dégustant sa soupe, Malo ne put s’empêcher de remarquer les sourires que s’envoyaient Éloane et Alban. Abandonnant sa soupe, il sortit.

— Qu’a-t-il ? demanda Alban.

— Je ne sais pas, lui répondit Éloane. Mais ces derniers jours, je le trouve sur la défensive, voire agressif et particulièrement avec toi, Alban. Ce n’est pas son genre. D’habitude Malo est plutôt amical, prêt à devenir ami avec tout le monde. Je vais voir ce qu’il a. Finissez votre soupe !

Éloane, joignant le geste à la parole, sortit. Elle retrouva Malo sous le porche de l’auberge. Il était adossé au mur du bâtiment et avait les larmes aux yeux. Il les essuya d’un revers de la main, espérant que son amie n’avait rien vu. La jeune fille s’approcha. Les yeux baissés, il n’osait la regarder.

— Qu’as-tu, Malo ? Pourquoi te comportes-tu si mal avec Alban ?

Malo laissa passer quelques secondes avant de répondre :

— Qu’est-ce que cela peut bien te faire ? En quoi cela te gêne-t-il ? demanda-t-il avec hargne en faisant les cent pas. Je ne le sens pas Alban, poursuivit-il en se plantant devant son amie. Et s’il était là pour nous espionner pour le compte des Atlantes ? Et s’il était l’un de nos ennemis ? Myrdhan nous a bien dit de nous méfier de tout le monde et la première chose que tu fais, c’est nous ramener le premier inconnu rencontré dans la première ville que nous traversons.

— Tu es injuste et tu le sais, répondit avec animosité la jeune fille. Sans Alban, nous n’aurions pas réussi à trouver le message caché par tes ancêtres. Et pourquoi n’arrêtes-tu pas de l’agresser ? questionna-t-elle.

— Je t’ai déjà répondu. Je ne lui fais pas confiance.

— Il y a autre chose, soupçonna Éloane, et je ne rentrerai pas tant que tu ne te seras pas confié à moi.

Malo bouillait. Pourquoi était-elle venue le déranger jusque dans la rue, alors que lui ne souhaitait qu’une chose, être seul ? Cela ne lui suffisait-il pas de l’humilier en permanence en séduisant sous son nez ce jeune homme qu’elle connaissait à peine. Finalement, sur un ton de défi, il lui répondit.

— Tu veux vraiment savoir ?

Elle acquiesça. Il déglutit, trahissant une certaine émotion et lui prit la main.

— Je t’aime.

Elle tressaillit.

— Mais je croyais que…, balbutia-t-elle. Je croyais que tu ne m’aimais que comme une amie et…

— Je sais, dit Malo, mais depuis que nous voyageons ensemble, les choses ont changé.

— Les choses ont changé depuis qu’Alban est apparu dans nos vies. C’est bien cela et tu es jaloux de lui, le soupçonna-t-elle. Avoue que ça t’énerve que quelqu’un s’intéresse à moi. À tes yeux, je ne suis qu’un trophée que tu veux conquérir.

Malo ne sut que répondre et Éloane, sans lui laisser le temps de réagir, rentra dans l’auberge. Elle s’assit avant de reprendre la dégustation de sa soupe, imperméable au sourire d’Alban.

Lorsqu’ils montèrent se coucher, Éloane réalisa qu’ils n’avaient même pas tenté de comprendre la fin du message. Encore troublée et énervée par la révélation de Malo, elle se dit qu’ils auraient le temps le lendemain pour y repenser. Elle s’allongea sur le lit. Un si grand lit pour elle toute seule alors que ses trois compagnons se partageaient un lit à trois. Elle se sentit presque chanceuse. Après avoir tenté d’y voir clair dans ses sentiments, elle s’endormit.

***

L’aube les trouva chevauchant vers le cœur de Brocéliande. Ils traversèrent landes et bosquets, hameaux et bourgs avant d’arriver à la lisière de la forêt. Ils croisèrent des hommes, des paysans chargeant des troncs sur des charrettes. Ils semblaient tant occupés à leur ouvrage qu’ils ne firent pas attention aux jeunes gens. Ils profitaient de ce temps à ne pas mettre une brebis dehors pour effectuer des travaux de défrichement21.

— Que font-ils ? demanda Malo.

— Ils abattent des arbres pour gagner des terres et aussi produire plus, répondit Éloane du ton docte qui lui allait si bien.

Dès qu’ils franchirent l’orée de Brocéliande, ils se sentirent happés par la magie des lieux. Ils laissèrent à l’extérieur de cette dernière tous leurs problèmes pour ne se concentrer que sur leur mission. Ils firent marcher au pas leurs montures sous la frondaison des arbres qui formaient comme une voûte au-dessus de leur tête. Ils se sentaient comme des témoins privilégiés de la magie du monde. Malo et Arthur se sentaient bien. Sous leurs pieds, de puissantes forces magiques semblaient à l’œuvre. Les courants telluriques devaient être très actifs dans cette partie de la Bretagne.

Lorsque la nuit tomba, ils trouvèrent une clairière, où ils firent un feu. C’est autour d’un bon repas que les tensions se ranimèrent. Alors que Malo évitait soigneusement le regard d’Éloane, Alban, lui, ne comprenait pas l’attitude de son amie. Depuis l’étrange comportement de Malo la veille, elle semblait, elle aussi, avoir changé.

Elle n’était plus réceptive à ses petites attentions. Que pouvait bien lui avoir dit Malo ? Il devait savoir, et seul ce dernier pourrait lui répondre. Il finissait une cuisse de lapin qu’Arthur avait réussi à prendre au collet. Quand il aperçut Alban, Malo sut que l’heure était venue de se battre pour celle qu’il aimait.

— J’ai besoin que l’on discute, lui dit Alban sans aucune animosité.

Malo acquiesça. Il suivit Alban. Ce dernier se livra alors.

— Il faut que je te dise, Malo. Je ressens quelque chose de très fort pour Éloane et depuis votre discussion d’hier soir, je la sens très loin. C’est comme si tout ce qu’elle éprouvait pour moi avait disparu subitement. Ou alors, j’ai peut-être tout imaginé ! Qu’en penses-tu ?

Malo, devant une telle confession, comprit qu’il ne pouvait jouer avec les sentiments de son nouvel ami.

— Tu n’as rien imaginé, avoua Malo. Je pense qu’Éloane t’aime beaucoup elle aussi. Le problème, c’est que je l’aime aussi et jusqu’à présent, je ne m’en étais pas rendu compte. Hier, je lui ai avoué ce que je ressentais et je pense que c’est pour cela qu’elle est distante. Elle doit se demander lequel d’entre nous choisir. Je suis désolé si je t’ai paru si hargneux à ton égard et je m’en veux d’être tombé amoureux d’elle après votre rencontre. Je ne pouvais garder cela pour moi. Tu dois m’en vouloir, n’est-ce pas ?

Contre toute attente, Alban lui tendit la main.

— J’ai toujours pensé que tu ne m’aimais pas. Mais finalement, je me rends compte que c’est juste le fait qu’Éloane m’apprécie qui t’énerve. Et bien vois-tu, je préfère ça. Car moi, je t’apprécie et je compte bien vous accompagner dans votre périple. Depuis que je vous ai rencontrés, j’ai l’impression de vivre et d’avoir un vrai but dans mon existence.

Devant tant de franchise, Malo saisit la main de son rival.

— Quoi qu’il arrive à présent, entre nous, c’est à la vie, à la mort ! Quant à Éloane, je lui fais confiance. Elle fera le bon choix.

Alban sourit avant d’acquiescer.

— À présent, allons-nous coucher. Une dure journée nous attend demain.

Les deux garçons retrouvèrent leurs compagnons de voyage. Éloane rougit au moment où Alban passait à côté d’elle. Les quatre amis se couchèrent auprès du feu et s’endormirent rapidement, emmitouflés dans d’épaisses couvertures.

***

À l’aube, ils reprirent leur route. Il leur sembla que le temps se radoucissait. Le cheval d’Éloane marchait à côté de celui d’Alban. Aucun des deux enfants n’osait parler, trop gêné.

— Par ici, dit Malo, il nous faut suivre ce chemin.

— Comment sais-tu que c’est par là ? demanda Alban.

— Je ne sais pas, je le sens. C’est plus fort que moi.

Alban et Éloane se contentèrent de l’explication de leur ami, d’autant qu’Arthur semblait du même avis que son frère. Quelques heures plus tard, alors qu’ils amorçaient un virage, Malo leur fit signe de se taire. Il descendit de cheval et, par de grands gestes, fit comprendre à ses compagnons de l’imiter. Ils attachèrent leurs montures à un arbre et se glissèrent dans les fourrés sans un bruit.

Cachés derrière un buisson, ils virent s’avancer sur un sentier sept hommes, six vêtus de noir devant lesquels marchait un homme qui, à voir son accoutrement, semblait être un clerc. Les individus en noir n’étaient pas sans rappeler ceux qu’Arthur avait rencontrés avec Charles. Et ses soupçons se confirmèrent quand l’un des tortionnaires demanda :

— Le sceau est-il encore loin ?

— Nous y sommes presque, dit Guillaume. Je vous l’ai dit, il est près du village de Concoret.

Les enfants se regardèrent.

— Que faisons-nous ? demanda Éloane. Il est évident que cet homme est leur prisonnier. Il faut que nous l’aidions.

Malo approuva.

— Si un sceau est bel et bien caché dans le coin, ils vont nous y mener. Suivons-les discrètement.

— Et les chevaux ? demanda Alban.

— Va les libérer. Dans cette forêt, je crois que nous voyagerons plus aisément à pied.

Alban approuva. Il détacha leurs montures et tous quatre suivirent discrètement les Atlantes.

Chapitre 11.3

Pierre était parti une journée avant les enfants de Fougères, avec comme mission de porter un pli marqué du sceau de Charles VI au roi d’Angleterre, Richard II. Dans ce dernier, le roi de France demandait à son rival d’oublier les vieilles querelles territoriales et de se joindre à lui pour lutter contre un ennemi commun, les Atlantes. Pierre, bien conscient de l’intérêt primordial de sa mission, avait chevauché des heures durant, oubliant jusqu’à son mal de reins lancinant, pour arriver le plus vite possible à destination avec un encombrant paquetage qu’il devait garder secret. Il embarqua le lendemain à Cherbourg et la traversée de la Manche dura près de deux jours.

Pris dans une tempête, le bateau, secoué par des vagues gigantesques, faillit à plusieurs reprises se retourner, mais, grâce au ciel, il n’en fut rien ! Lorsque l’embarcation s’engouffra dans l’estuaire de la Tamise, Pierre sut que son voyage touchait à sa fin. Quatre jours entiers ! Ils passèrent près de la Tour de Londres, cette forteresse qui servait à la fois de prison et de résidence royale, construite à l’est de la cité par Guillaume Le Conquérant au lendemain d’Hastings. Derrière sa double rangée de remparts, elle semblait vraiment imprenable. Bientôt c’est une immense ville qui apparut aux yeux de Pierre.

L’affluence sur les quais de la Tamise contribuait à faire de Londres une grande cité commerçante. L’embarcation passa sous le London Bridge22, fameux pont de la ville construit entre 1176 et 1209, avant de mouiller au pied d’un ponton. À peine à quai, Pierre descendit du bateau et fut accueilli par deux soldats.

Dans un anglais approximatif, il leur expliqua que le roi de France lui avait confié un pli à l’intention du souverain anglais, Richard II. Ce dernier était roi depuis la mort de son grand-père Edward III, en 1377. Il était monté sur le trône à dix ans et avait été durant cinq ans le jouet des Conseils qui s’étaient accaparé l’exercice du pouvoir. En 1381, en mettant fin à la révolte des paysans, il était parvenu à s’imposer progressivement. C’est donc bien à Richard que Charles s’adressait dans la missive qu’il avait confiée à son émissaire, Pierre.

— Veuillez nous suivre, répondit le premier garde dans un français impeccable. Le roi est à la Tour. Nous vous y conduisons.

Pierre suivit sans broncher les deux soldats. Ils longèrent les quais où se bousculaient marins, charpentiers, commerçants et armateurs dans un brouhaha indescriptible. L’animation qui régnait dans ce port montrait bien son succès. Lorsqu’ils se retrouvèrent face à la citadelle, Pierre en fut subjugué.

Des douves encerclaient la forteresse, la rendant imprenable. Une fois qu’ils eurent franchi la double enceinte, les soldats menacèrent Pierre.

— Vous êtes en état d’arrestation, annonça le garde toujours dans un français impeccable.

Pierre voulut s’emparer de son arme, mais un coup du plat de l’épée sur la main l’en dissuada, d’autant que la lame du second soldat était proche de sa gorge.

— Pourquoi ? grogna Pierre. N’avez-vous pas vu le sceau du roi de France sur la lettre dont je suis porteur ?

— Si, nous l’avons vu. Il y a juste une chose que vous n’avez pas prise en considération, railla le soldat. Le roi n’a plus la réalité du pouvoir. Ce n’est qu’un souverain fantoche. Nous obéissons aux « Lords Appelants ».

— Qui sont-ils ? demanda alors Pierre, craignant le pire.

La réponse du garde le rassura quelque peu.

— Ce sont des nobles et pairs du royaume qui dirigent le pays, le roi en étant bien incapable.

— Pourquoi m’arrêter ? Je ne suis qu’un simple messager.

Le soldat eut un sourire un peu gêné.

— Les Lords nous ont ordonné d’arrêter tout messager voulant entrer en contact avec le jeune roi, d’où qu’il vienne. Nous ne faisons qu’appliquer les ordres. Nous sommes au service des Lords, qui ont fait croire au peuple que le roi est souffrant, légitimant ainsi leur place.

Pierre réfléchit. Pourquoi des nobles anglais agissaient-ils ainsi ? Pourquoi le roi était-il si isolé ? Que craignaient les Lords ? De nombreuses questions ne cessaient d’assaillir le duc d’Alençon. Les Atlantes étaient-ils déjà là, bien installés dans les plus hautes sphères du pouvoir anglais ? Si tel était le cas, la situation était critique.

Les deux soldats menèrent Pierre dans une geôle sombre.

La tour était une prison et le duc d’Alençon allait l’apprendre à ses dépens.

— Combien de temps comptez-vous me garder prisonnier ? demanda Pierre pour la forme, bien conscient que ses deux geôliers n’en savaient sans doute rien.

Une fois qu’ils furent partis sans avoir répondu à sa question, Pierre s’assit. Il n’avait plus qu’à attendre. Mais il ne se faisait guère d’illusions. S’il avait raison, il allait être exécuté.

Chapitre 11.4

Malo et ses compagnons suivaient à bonne distance le groupe d’Atlantes mené par le clerc. Le garçon soupçonnait l’homme d’Église d’ignorer où se trouvait l’objet de leur convoitise et, comme pour confirmer ses soupçons, Guillaume demanda à ses tortionnaires :

— N’oubliez pas votre promesse de libérer les habitants de Paimpont.

— Mène-nous au sceau, grogna Gréos sans même faire attention au souhait de son prisonnier.

Guillaume baissa la tête. Il en était persuadé, les villageois étaient condamnés. Ces hommes étaient des monstres, guidés par leur seule soif de pouvoir. Il était également conscient que sa vie allait s’achever dans quelques instants, au moment même où ils comprendraient qu’ils s’étaient fait berner, par un homme de Dieu qui plus est.

Une main se posa sur l’épaule du père abbé, l’obligeant à se retourner.

— Cela fait plusieurs heures que l’on marche. Avoue, grogna Gréos, avoue que depuis ce matin, tu te joues de nous. Kakos t’a fait peur et tu as paniqué. Avoue avant que je ne mette fin à ta vie.

— Je…, balbutia Guillaume.

Malo serra le poing, mais avant qu’il ait pu faire quelque chose, Alban jaillit derrière les Atlantes. Surpris, Gréos se détourna de sa proie et lança à ses hommes :

— Rattrapez-le !

Quatre des cinq Atlantes se précipitèrent à la poursuite du jeune chevalier qui courait à perdre haleine. Il se déplaçait avec aisance, slalomant entre buissons, ronces et arbres, évitant les branches basses qui auraient pu l’assommer. Alors que ses poursuivants se rapprochaient dangereusement, il chercha une cache. Il avisa soudain un énorme arbre qui devait déjà être plus que centenaire. Il se trouvait sur un chemin sinueux. Il avait le temps de se dissimuler derrière le tronc avant que ses poursuivants n’arrivent. Alors qu’il contournait l’énorme arbre23, il aperçut un trou dans le creux de celui-ci où, sans réfléchir, il se réfugia.

Là, terré, attendant que ses adversaires passent, il vit une araignée s’arrêter près de lui. Durant un instant, Alban crut que l’insecte le dévisageait, réfléchissait. Il retrouva rapidement ses esprits, se moquant lui-même de ses pensées stupides. L’insecte eut alors un étrange comportement. Elle se mit à recouvrir l’entrée du tronc d’une toile épaisse. Là, bien à l’abri, il vit les Atlantes passer. Ces derniers s’arrêtèrent au pied de l’arbre, mais lorsqu’ils constatèrent qu’une toile d’araignée recouvrait la brèche de son tronc, ils passèrent leur chemin, reprenant la course-poursuite. Une fois les ennemis loin, Alban sortit de sa cachette. Ce n’est qu’alors qu’il remarqua une curieuse lueur qui émanait de l’intérieur du tronc. Une lueur bleutée.

Qu’est-ce que ça peut bien être ? murmura le jeune homme. C’est fou. Et si c’était l’un de ces sceaux ? Il faut que j’en parle à Malo et Arthur.

***

Guillaume faisait face à Gréos :

— Qui est ce garçon qui nous espionnait ? grogna l’Atlante.

— Je ne sais pas, répondit Guillaume, bien conscient que son ennemi ne le croirait pas.

— J’ai bien compris, le moine, que tu n’étais qu’un menteur, ce qui n’est pas très joli pour un homme de Dieu, et pourtant, cette fois, je te crois, sourit-il. Tu as eu l’air aussi surpris que moi. Et je pense que tu ne sais pas où est le sceau. C’est fort regrettable et par conséquent, je n’ai plus besoin de toi, ni des habitants de ton maudit village. Après tout, que tu meures aujourd’hui ou dans trois semaines…, alors, va donc rejoindre tes ancêtres, finit-il en levant son épée.

Il ne l’abattit jamais, car il tomba sur le sol, inanimé. Arthur lança une nouvelle pierre qui assomma le second Atriade.

— Bien joué, lui annonça Malo.

Ils sortirent tous trois de leur cachette. Éloane ne pouvait s’empêcher de penser à Alban. Elle l’avait trouvé très courageux de risquer ainsi sa vie pour ses amis et pour un homme qu’ils ne connaissaient même pas. Guillaume les accueillit, surpris.

— Merci de m’avoir sauvé. Mais qui êtes-vous ?

— Nous ferons les présentations plus tard, intervint Malo. Il nous faut les ligoter avant. Vous ne savez pas à quel point les Atriades sont dangereux.

— Les Atria… quoi ?

— C’est une longue histoire que nous vous conterons volontiers plus tard. Aidez-nous à les entraver. Il y en a quatre autres et sans doute bien plus dans la nature, le reprit Éloane. Pouvez-vous me passer la lanière de votre robe de bure, poursuivit-elle, tendant la main en direction du clerc.

Guillaume acquiesça. Ils avaient à peine fini leur besogne qu’Alban les rejoignit. Il était tout rouge d’avoir couru à toute vitesse dans la forêt. Il s’arrêta à côté d’Éloane et agité, tenta de retrouver une respiration régulière. Enfin, il lança une information fracassante tout en faisant attention que les deux Atlantes n’entendent pas, mais ils étaient encore estourbis.

— Je pense que j’ai trouvé un des sceaux !

Et avant qu’ils n’aient pu dire un mot, le jeune homme les mena vers le chêne. Là, Malo et Arthur constatèrent avec une joie non dissimulée qu’ils avaient un coup d’avance sur leur ennemi.

— Il s’est passé quelque chose d’étrange, tout à l’heure, alors que je m’étais caché dans l’arbre, dit-il en leur désignant l’endroit d’où émanait la lueur du sceau. Avant que les Atriades ne passent, une araignée a tissé une toile devant l’entrée. En voyant la toile intacte, ils n’ont pas pris la peine de regarder dans le trou et pourtant, ils ont fait le tour de l’arbre. Je pense que quelqu’un ou quelque chose m’a protégé. Peut-être le sceau lui-même.

Malo acquiesça.

— C’est tout à fait possible, dit ce dernier. Myrdhan nous a expliqué que ces sceaux étaient l’œuvre de puissants druides qui sont parvenus à enfermer en cette terre des créatures monstrueuses. De plus, ces sceaux sont restés protégés durant des milliers d’années. Il doit donc forcément exister des systèmes de protection. Tu as bien dit, ajouta-t-il en regardant son ami, que le sceau n’était apparu que lorsque tu étais sorti de ta cachette ?

Alban approuva.

— Cela veut sans doute dire que les sceaux n’apparaissent qu’aux personnes qui en sont dignes ou en tout cas qui ne représentent pas une menace.

— Tu oublies celui de Tombelaine, annonça Éloane.

— Ce n’est pas pareil, la contra Malo, ils ont détruit sa cachette au laser.

La jeune fille dut admettre que Malo marquait un point.

— Si je te suis, poursuivit-elle, cela veut tout simplement dire que nous seuls pouvons les réveiller et que si nous les cherchons, alors nous aidons en même temps nos ennemis ?

Malo acquiesça.

— Je le pense, poursuivit-il. Maintenant que nous l’avons trouvé, nous avons facilité le travail de nos ennemis. Il vaut mieux que nous nous concentrions sur les artefacts.

— Je ne suis pas de ton avis, dit Arthur. Rien ne nous dit qu’un sceau ne se réveille qu’en reconnaissant notre valeur. C’est juste qu’Alban a dû l’activer sans le faire exprès, en s’installant dessus par exemple. Cela signifie aussi que notre ennemi peut le trouver à tout instant et que nous devons nous dépêcher d’accomplir notre mission.

— Alors, dépêchons-nous de trouver cette seconde pierre, lança Éloane.

Guillaume, qui avait écouté avec attention les enfants, intervint :

— Tout ce que vous racontez là, est-ce bien vrai ?

— Bien sûr, répondit Malo. Mon frère et moi, dit-il en désignant Arthur, nous sommes des Atlantes…

Mais il fut interrompu. Des bruits de voix indiquaient le retour des Atriades.

— Cachons-nous, dit Alban. Vite, derrière ce talus !

Ils traversèrent le chemin précipitamment et sautèrent par-dessus le fossé. Dissimulés par une butte, ils virent les Atlantes passer près du chêne. L’un d’eux par acquit de conscience fit le tour de l’arbre. Il poussa soudain un cri qui rameuta ses compagnons. Ils accoururent. Là sous leurs yeux, un sceau !

— Vite, grogna l’un des hommes, allons prévenir Gréos.

Tous quatre filèrent sur le chemin, vers l’endroit où se trouvait leur chef. Malo sortit le premier de sa cachette. Il ôta les feuilles mortes qui s’étaient accrochées à lui et saisit la première pierre après l’avoir sortie de son écrin en platine. Il la saisit sous le regard de Guillaume.

— Que fait-il ? demanda-t-il à l’attention d’Éloane.

— Ce qu’il a fait au Mont. Il va endommager le sceau. Ce ne sera peut-être pas suffisant, mais, en tout cas, cela va les ralentir.

Malo fit le tour du chêne et entra dans l’anfractuosité. Le sceau étincelait. Il le fit entrer en contact avec l’artefact de la résistance. Peu à peu, le sceau perdit de son éclat jusqu’à se ternir. Malo fut éjecté à l’extérieur de l’arbre qui se referma. Il récupéra la pierre qui se trouvait près de lui et rejoignit ses amis.

— Allons chercher la deuxième pierre, dit-il.

Guillaume se posta devant eux.

— Puis-je vous demander un petit service ? demanda-t-il aux quatre adolescents.

Éloane hocha la tête.

— Ces monstres ont promis de tuer tous les habitants de mon village si je me jouais d’eux. Vous l’avez bien compris, maintenant que le sceau est détruit, ils vont retourner leur colère sur les habitants de la forêt. Je crains que la destruction de Paimpont ne soit que le début de leur folie. Aidez-nous, je vous en prie.

— Très bien, dit Malo d’un air décidé. Menez-nous à votre village.

Chapitre 11.5

Les quatre Atlantes découvrirent Gréos et leur autre comparse, ligotés. Une fois qu’ils les eurent libérés, ils les menèrent jusqu’au sceau. Gréos avait bien compris que ceux qui les avaient attaqués n’étaient pas des adolescents ordinaires. Alors qu’il cheminait en compagnie de ses hommes sur l’étroit sentier, il sortit son récepteur et lança un message.

— Allô, ici Gréos, me recevez-vous, base 1 ?

Il attendit quelques instants avant de lancer un nouvel appel. Un grésillement. Enfin, une voix répondit :

— Ici Tarxos. Gréos, comment ça va ?

— Mal, je suis à Brocéliande. Nous allons vers l’un des sceaux qui se trouve, d’après mes hommes, dans un vieux chêne plusieurs fois centenaire, mais des enfants nous ont attaqués. Ils sont quatre et je pense qu’ils savaient très bien ce qu’ils faisaient.

— Va jusqu’au sceau et recontacte-moi.

Gréos coupa la communication. Lorsqu’ils arrivèrent au chêne, l’Atlante constata que le sceau était brisé et que le chêne s’était refermé, ultime moyen pour lui de protéger le trésor qu’il y avait en son sein. L’Atlante hurla. Il s’était fait posséder et il avait échoué. Il contacta de nouveau Tarxos.

— Allô, Tarxos. Ces sales gamins se sont joués de nous et ont détruit le sceau.

— Je m’en doutais. Ils sont très forts. Ce sont les fils d’Axanor. Mais rien n’est perdu, car j’ai un peu de sang de l’un d’entre eux. Et ce malgré le fait qu’ils aient déjà failli avoir ma peau à deux reprises.

Gréos blêmit.

— Ils ont failli t’avoir deux fois. Comment est-ce possible ?

— Ils ont les gênes des Premiers. Méfiez-vous d’eux. J’arrive avec la fiole. Je suis en train de restaurer le sceau du Mont-Saint-Michel. Mais grâce à vous, nous savons où chercher, continua Tarxos.

— Comment ça ?

— Réfléchis. Le sceau du Mont se trouvait sous Tombelaine, qui est l’un des lieux de culte privilégiés des druides dans la région. Au fil des siècles, même après la disparition des Anciens Druides, ceux que les pratiquants en magie appelaient les Anciens, Tombelaine est resté l’un des hauts lieux de ceux qui utilisaient la magie et les Arts divinatoires. Le second sceau, lui, se trouve dans un vieux chêne, sans doute l’un de leurs lieux de culte dans la forêt. Nous allons donc poursuivre nos recherches en ce sens.

Tarxos coupa la conversation subitement et apparut devant Gréos. Éberlué, son compatriote lui demanda :

— Comment as-tu fait cela ?

— Comment crois-tu que j’ai échappé deux fois à la mort ? sourit-il. Le sceau de Tombelaine est réparé. Et pour répondre à ta question, comme tout être ayant la connaissance des Premiers, je sais maîtriser la puissance des courants telluriques. C’est grâce à eux, en qui je peux me fondre, que je suis toujours là. De plus, je peux apparaître en tous points de la terre où il y a un nœud tellurique. Je peux te dire que cette forêt est un carrefour central et j’ai même eu du mal à te trouver.

Cette dernière remarque laissa dubitatif son interlocuteur, car entre la fin de la transmission et le moment où il était apparu devant lui, il ne s’était pas passé plus de deux secondes. L’Atlante conduisit le Premier jusqu’à l’arbre. On pouvait à présent juste y passer la main, ce que fit Tarxos. Il versa ce qui restait du sang de Malo sur le sceau qui retrouva aussitôt tout son éclat. Une fois sa mission accomplie, le Premier se retourna et dit, un sourire cruel sur le visage :

— Il y a autre chose que je veux te montrer Gréos.

Le Premier déclencha un tremblement de terre qui ensevelit Gréos et ses hommes. Alors Tarxos rit, un rire de dément qui résonna à travers la forêt comme une menace de mort pour quiconque y vivait. Puis, au lieu de se mettre à la recherche de Malo et de ses compagnons, Tarxos disparut comme il était venu. Il n’avait aucun intérêt à révéler sa présence aux enfants qui comprendraient bien vite que le sceau avait été réparé.

Non, il avait une autre mission d’importance à remplir. Une mission qui ne pouvait attendre. Il laisserait à Malo et à ses amis le soin de retrouver les trois pierres pour lui.

Chapitre 12.1

Pierre se trouvait au fond d’une cellule qu’il partageait avec un homme étrange. Cela faisait environ une heure que celui-ci était assis là sur le sol de terre battue et de paille mélangée, et qu’il n’avait pas ouvert la bouche. Il semblait résigné. À voir ses vêtements, Pierre en était sûr, ce devait être un notable de Londres, sans doute un homme qui avait pignon sur rue et qui pourrait le renseigner sur ce groupe d’hommes qui était au pouvoir en Angleterre. Il devait être un homme qui avait de l’influence et qui, comme lui, gênait les Atlantes. D’ailleurs, il n’avait pas encore eu le temps d’y penser, mais les deux gardes lui avaient clairement révélé qu’il était attendu.

Cela signifiait tout simplement que les Lords Appelants avaient des espions partout et même auprès de Charles. Il était en danger et lui, Pierre, ne pouvait intervenir. Il lui fallait pourtant trouver une solution. Il se tourna de nouveau vers son voisin de cellule, qui n’avait pas bronché. Son regard vide témoignait de son état d’esprit, il attendait son exécution. À plusieurs reprises, Pierre avait tenté d’engager la discussion, sans résultat. Le mutisme de l’homme l’inquiétait. Pierre tenta un ultime assaut.

— Si vous ne réagissez pas, les Atlantes vont gagner, car j’en suis certain, ils en veulent au roi. J’ai besoin de votre aide.

Cette fois, l’homme sursauta et Pierre retrouva espoir. Il ignorait totalement si c’était le terme « atlante » ou le mot « roi » qui avait permis à l’homme de recouvrer ses esprits, mais il espérait à présent en apprendre plus.

— Vous savez pour les Atlantes ?

Nouveau silence. L’homme semblait une nouvelle fois s’être absenté de son enveloppe charnelle.

— Savez-vous où est le roi ? tenta alors Pierre.

Il leva les yeux vers ce dernier.

— Je suis là pour rencontrer le roi Richard II, dit-il, au nom de mon suzerain, Charles VI, roi de France. Il faut que France et Angleterre s’allient pour lutter contre les Atlantes.

— Comment vous appelez-vous ? demanda l’homme en se relevant.

— Pierre, duc d’Alençon, seigneur de Fougères. Et vous ?

— Robert de Vere, comte d’Oxford et duc d’Irlande. Je suis un fidèle du véritable roi Richard II. Mon suzerain est en ce moment même retenu captif au palais de Westminster, à l’ouest de Londres. C’est là que les Lords Appelants le retiennent. Il est certes mieux loti que nous, mais les Lords surveillent tous ses faits et gestes.

— Qui sont ces personnes ? demanda Pierre.

— Ce sont principalement des Grands du royaume. Tout a commencé il y a un mois. Thomas de Woodstock, duc de Gloucester, et Richard Fitzalan, comte d’Arundel, ont commencé à s’opposer au roi et à ses décisions. Ils reprochaient notamment à Richard ses fréquentations et le fait de donner de hautes charges à ses amis.

— Vous notamment.

Robert acquiesça.

— Ils se sont alliés à d’autres comtes comme Henri, comte de Derby, Thomas Beauchamp ou encore Thomas de Mowbray. À eux cinq, ils se sont fait appeler les Lords Appelants, car ils ont accusé de trahison des proches du roi, des loyalistes24. Je soupçonne l’existence d’un sixième individu, mais je ne sais rien de lui.

— Moi, je pense que ces hommes sont des Atlantes.

Les yeux écarquillés, Robert écouta le récit que lui fit le Français.

— Et vous pensez vraiment que les Lords en font partie ? C’est impossible. Ils sont issus de vieux lignages aristocratiques. En revanche, je vous parlais d’une sixième personne. Il y a fort à parier que c’est lui votre homme.

— Peut-être en effet. Je les crois assez malins pour berner des Lords anglais.

Robert sourit.

— Vous ne nous aimez pas beaucoup.

— En effet, soupira Pierre, mais je crois certaines causes suffisamment importantes pour que nous oubliions nos antagonismes et que nous luttions de concert. Et puis, cette animosité n’est-elle pas réciproque ?

— Pour ma part, je n’ai rien contre vous autres Français. Pour tout dire, je prendrais même plaisir à cette conversation si son sujet n’était pas si grave.

Pierre acquiesça.

— Avez-vous une idée de ce que nous pouvons faire ? demanda-t-il alors.

— Démasquer cet Atlante et remettre le roi sur son trône. Avec un peu de chance, le pays n’est peut-être pas aussi gangrené que nous le craignons. Parfois, il suffit de tuer le ver dans le fruit pour sauver ce dernier, ajouta Robert.

Des bruits de pas derrière la porte, puis le cliquetis d’une clé dans la serrure. La porte qui grince en s’ouvrant. L’ombre d’un soldat apparut. Il avait l’épée à la main. À son air glacial, les deux hommes comprirent que leur dernière heure était arrivée.

— Robert de Vere, annonça-t-il. Veuillez me suivre.

— Que lui voulez-vous ? grogna Pierre.

— Je dois le conduire à l’échafaud, annonça le garde d’un air méprisant. Le conseil des Lords s’est tenu et ils ont décidé de l’exécution de Robert.

Ce dernier se leva. Pierre voulut venir à son secours, mais le garde le menaça de la pointe de sa lame.

— Ne te bile pas trop. Ton heure vient. Demain, ce sera ton tour.

Et il ferma à clé la porte en riant. Pierre se rassit et se prit la tête dans les mains. Alors que la situation semblait s’éclaircir pour lui, d’un coup, elle s’assombrissait encore davantage. Il fixa le mur en face de lui. Il allait mourir loin de chez lui, loin de ses terres, loin de tout ce qui lui était cher.

Chapitre 12.2

Malo et ses compagnons marchaient maintenant depuis deux heures. Ils n’avaient pas croisé âme qui vive sur le chemin, ce qui, aux dires de Guillaume, était une bonne chose. À plusieurs reprises, Malo avait eu l’impression d’être suivi, mais à chaque fois qu’il s’était retourné pour surprendre le traître, il n’avait rien vu. Mettant cela sur le compte de l’anxiété, il se recentra sur ce qui était important, sauver un village de la folie de son peuple. Il rattrapa le clerc qui marchait en tête et fixa son pas sur le sien.

— Savez-vous combien d’Atlantes il y a au village ?

— Je dirais une trentaine, mais ils sont lourdement armés et, surtout, ils nous ont pris par surprise assez tôt ce matin.

— C’est leur point fort, nous prendre par surprise, l’interrompit Malo. C’est ce qui nous est arrivé au Mont-Saint-Michel.

— J’étais en train de me promener au bord de l’étang quand j’ai entendu nos ennemis envahir le village, poursuivit le père abbé. Je me suis précipité pour les aider. Ils avaient encerclé bon nombre de personnes tandis que d’autres traquaient ceux qui s’étaient réfugiés dans leur maison. Même les enfants qui jouaient sur l’étang ont été emprisonnés. De plus, ils n’ont pas hésité à tuer. Ils ont menacé d’assassiner une femme afin que je les mène au sceau. Ils étaient persuadés que j’en connaissais l’existence.

— Ce sont de véritables monstres. Heureusement, ils ne sont pas tous comme ça. Certains ont fait le bien. Mon frère et moi-même, nous sommes des Atlantes et j’espère que nous pourrons vous aider. Les habitants du village savent-ils se servir d’armes ?

— Ce ne sont pas des guerriers, mais plutôt des bûcherons, des artisans… Ceci dit, pour défendre leur village, ils seraient prêts à tout. Tu as une idée d’un stratagème pour libérer les villageois ?

— Tant que nous ne serons pas au village, il sera difficile de mettre en place un plan efficace.

Le petit groupe n’arriva en vue de Paimpont qu’à la nuit tombée. Il n’y avait pas âme qui vive dans les rues. Les quatre amis se regardèrent avant que leurs yeux ne convergent vers le clerc.

— Ne me regardez pas comme ça, dit-il gêné. Je n’en sais pas plus que vous.

— Où peuvent-ils bien se trouver, alors ? demanda Alban.

Avant que Guillaume ne puisse répondre, Malo leur ordonna de se baisser.

— Regardez, dit-il, désignant une ruelle. Il y a un Atlante, là.

En effet, un homme semblait monter la garde.

— Ce doit être une sentinelle, annonça Guillaume. Ils attendent notre retour. Ce matin, Gréos a ordonné à ses hommes de supprimer tous les villageois si nous n’étions pas revenus à l’aube. J’espère qu’ils sont encore en vie.

— Apparemment, dit Malo. Écoutez !

Une sourde clameur semblait provenir de la ruelle à l’intersection de laquelle se trouvait l’Atlante.

— Par tous les saints, s’exclama Guillaume, ils les ont enfermés dans l’église.

Horrifiée, Éloane, les larmes aux yeux, regarda Arthur et Malo et murmura :

— Vous ne croyez tout de même pas qu’ils vont les exécuter tous comme cela.

L’image de son frère, écrasé sous les décombres de l’église Saint-Sulpice lui revint en mémoire. Alban, comprenant sa douleur, lui mit une main sur l’épaule. Malo, lui, n’intervint pas, laissant son rival prendre le dessus. Il était trop respectueux du chagrin de la jeune fille et affecté également par la disparition de son meilleur ami pour profiter de ce moment de faiblesse. Guillaume les ramena à l’amère réalité.

— Je crains bien pire, jeune fille. Si nous n’agissons pas, je crains qu’ils ne mettent le feu à l’église, laissant tous les villageois brûler à l’intérieur.

Malo serra le poing.

— Nous ne les laisserons pas faire.

Le jeune homme partit avec discrétion, courbé pour ne pas être repéré par les veilleurs. Il revint cinq minutes plus tard.

— Toutes les entrées de l’église sont étroitement surveillées. C’est bien votre église, dit-il à l’attention du père abbé. N’y a-t-il pas un autre moyen d’entrer ?

Guillaume réfléchit.

— Il y a bien un passage, mais il se trouve de l’autre côté de l’édifice. Nous ne pourrons jamais passer sans nous faire repérer.

— Peut-on passer par l’étang ? demanda Alban.

— Oui, c’est une possibilité, sourit le clerc. Il est gelé et en faisant attention, nous devrions nous en tirer.

Il les guida. À plusieurs reprises, ils manquèrent se rompre le cou, surtout Malo qui ne semblait pas très adroit sur la glace. Alban rit, ce qui lui valut un « chut » de la part d’Éloane et un regard noir de la part du jeune Atlante. Être ainsi remis en place par sa bien-aimée fit rougir le chevalier. Ils parvinrent enfin à regagner la terre ferme, pour la plus grande joie de Malo, et empruntèrent un étroit sentier qui remontait vers l’arrière de l’église. Guillaume les mena jusqu’au mur Est. Il appuya sur une pierre libérant l’entrée d’un souterrain.

— Encore un passage secret, se plaignit Éloane. Ça devient redondant.

Malo sourit.

— Tu as peur du noir, la taquina-t-il.

Éloane prit un air courroucé, pourtant bien consciente que ce dernier se moquait gentiment d’elle, mais elle ne pouvait s’en empêcher. Guillaume mit fin à la dispute avant même qu’elle n’éclate.

— Ce souterrain mène sous l’église. Si nous voulons sauver tous les habitants du village, il nous faut les faire sortir le plus discrètement possible. Au bout de la galerie, il y a un escalier qui mène dans le chœur même de l’église. Il nous faut prévenir les Paimpontais de notre présence afin qu’ils nous couvrent. Si nous nous faisons prendre, tout est perdu.

— Autrement dit, c’est quitte ou double, dit Arthur d’un air quelque peu désappointé.

Guillaume approuva.

— Avons-nous une autre solution ? demanda Éloane.

— Non, dit Guillaume.

— Alors, allons-y, acheva Malo. Au moins nous avons un plan.

Et le petit groupe s’enfonça dans les ténèbres.

Chapitre 12.3

Atrios reposa son verre sur la table basse en or qui lui faisait face. Il se leva et alla à la fenêtre qu’il ouvrit. Il s’avança sur le balcon. De là, il dominait toute la cité d’Atlantis et ses hautes tours qui s’élançaient vers le ciel. Hautes de plusieurs centaines de mètres, effilées, elles formaient le centre-ville de la capitale de l’empire. Dotées d’ascenseurs qui permettaient aux corps de se dématérialiser pour se retrouver à l’étage souhaité, elles étaient le lieu de vie des notables d’Atlantis. C’est là que vivaient ceux qui présidaient au destin de l’empire. Suite à la création de la résistance, nombre de tours n’étaient plus habitées. L’empereur déplorait cette situation. Depuis leur retour dans cette dimension, Atrios avait cherché à s’entourer d’une nouvelle cour.

En effet, l’homme prenait toutes les décisions, ne consultant ses conseillers que rarement, et même lorsqu’il s’en remettait à leur avis, il ne suivait presque jamais leurs recommandations. Dès leur retour dans cette réalité, Atrios avait envoyé ses soldats s’emparer de la Bretagne. Atrios ne s’était remis que difficilement de la disparition de ses monstres, et son bannissement, ainsi que celui de son peuple dans une autre dimension, n’avaient fait que décupler sa haine contre la résistance et l’humanité.

Tout comme bon nombre de résistants, l’empereur avait beaucoup de partisans à la surface de la terre lorsque l’Atlantide avait disparu. Il savait pouvoir compter sur leur dévouement et avait rapidement fait appel à eux. Nombre de villes et villages étaient déjà tombés et des milliers de prisonniers avaient afflué dans les mines du continent.

Atrios sourit en portant un verre de vin à ses lèvres. Il sentit le doux liquide descendre dans son œsophage et déglutit. Il attendait un message de ses commandants de flotte, ceux partis à la recherche des sceaux. Jusqu’à présent, nul Atlante n’était parvenu à les découvrir ; à croire que les Druides avaient usé d’une magie surpuissante pour les soustraire à la vue de leurs ennemis.

Il s’approcha du miroir qui lui servait de communicateur. Il s’admira quelques instants. Atrios était grand, pas loin de deux mètres, blond de cheveux – même si depuis quelques années, ceux-ci tiraient sur le blanc – et le teint blafard. Svelte, il avait un visage d’une grande beauté, assez proche de celui de son frère : un front haut, un nez long et fin, et une bouche aux lèvres fines et ourlées. Il approchait de la cinquantaine, mais le temps passant ne semblait pas avoir d’emprise sur lui (à part sa chevelure évidemment). Il allait appuyer sur un bouton quand la porte de ses appartements se leva, laissant apparaître un serviteur qui se prosterna aux pieds de son maître.

— Ô grand maître de l’empire, Tarxos vient d’arriver et il demande à vous voir de toute urgence.

— Tarxos ? N’est-il pas en train de chercher les sceaux ? Qu’il entre !

Le serviteur se retira, habitué aux questions que se posait souvent à haute voix son maître. Atrios, resté seul, s’interrogeait. Pourquoi une visite si soudaine ? Il doit avoir quelque chose en tête, se dit pour lui-même l’empereur. Cet homme a décidément les dents bien longues et il faut que je m’en méfie. Il peut réellement être un danger.

Atrios accueillit son commandant de flotte qui se prosterna.

— Votre Grandeur !

— Relève-toi, Tarxos et viens avec moi.

Tarxos suivit Atrios jusqu’au balcon. La vue était magnifique et reflétait bien la grandeur de l’empire. L’empereur posa une main sur l’épaule de son subalterne et, de son bras droit, en un ample mouvement circulaire, lui montra l’étendue de son pouvoir. Oui, Atrios dominait tout l’empire et lui Tarxos n’était rien. Le message était bien passé. Le commandant de flotte sourit.

Tu crois vraiment, pauvre fou, se dit-il pour lui-même, que tes menaces voilées m’atteignent ? Cela fait bien longtemps que je convoite ta place et un jour, j’y accéderai.

Alors que le soleil se couchait, une explosion se fit entendre dans le lointain, sortant Tarxos de ses pensées. Les deux hommes ne s’étaient pas encore parlé et l’empereur semblait vouloir retarder ce moment comme pour garder le contrôle de la situation.

C’est lui qui déciderait du moment où Tarxos pourrait lui expliquer la raison de sa venue. Ce dernier observa l’horizon et vit une fumée s’échapper des terres au-delà de la cité.

— Qu’est-ce que c’était ? demanda-t-il.

Atrios attendit quelques instants avant de lui répondre.

— Comme tu peux le voir, cela vient des mines. Des scientifiques sont en train de tester une nouvelle arme qui, lorsqu’elle sera achevée, je pense, pourra détruire des continents entiers. Ils ont encore besoin de quelques semaines, mais une fois cette arme au point, alors nous détruirons ce monde pour en construire un à notre image où mes créatures chéries auront une place à elles. À ce propos, où en sont tes recherches ? C’est bien pour ça que tu es là, n’est-ce pas ?

Devant la mine surprise de Tarxos, Atrios sourit. Il venait de marquer un point et gardait ainsi le contrôle de la situation.

— Comment êtes-vous déjà au courant ?

— Je suis l’empereur et je te connais. Sache également que j’ai de nombreux espions.

— J’ai découvert deux sceaux. Le premier sous Tombelaine et le second en forêt de Brocéliande, au cœur d’un chêne sans doute millénaire.

— Voire plus. Si le sceau est là, c’est que cet arbre était déjà là à l’époque.

Tarxos acquiesça.

— Je suis fier de toi, Tarxos, sourit Atrios. Tu es parvenu à mettre la main sur deux sceaux assez facilement.

— Le plus important est aussi que nous savons comment fonctionnaient ces maudits druides. Les sceaux se trouvent sur leurs vieux lieux de culte.

— Effectivement. Il me semble que tu as mérité une récompense, je veux faire de toi le chef de mon armée. Tu es de loin le meilleur soldat que compte cet empire et le fait que tu possèdes le pouvoir des Premiers fait de toi le candidat idéal, à la condition que tu me sois toujours fidèle.

Oui, à la moindre suspicion de trahison, je t’exécuterai de mes mains, mais, comme l’a dit Sun Tsu, un vieil ami, dans son ouvrage l’Art de la Guerre , « il vaut mieux garder ses ennemis près de soi ».

Tarxos s’inclina encore surpris de cette soudaine promotion. Il faut bien dire que le chef militaire ne s’attendait pas du tout à cela.

À quoi joue-t-il ? Il sait très bien, j’en suis certain, que je convoite son trône et cela depuis bien longtemps. S’il me donne cet avancement, c’est qu’il veut m’avoir à portée de main pour me surveiller. Qu’il en soit ainsi ! Je n’ai jamais été aussi proche de voir mes rêves se réaliser et je ne peux refuser. Il me faudra juste redoubler de prudence.

— Et l’Élu de la résistance ?

— Ils sont deux et viennent de se retrouver. Je les ai déjà affrontés à deux reprises. Ils ont le savoir des Premiers et contrôlent déjà leurs pouvoirs, surtout Démétrior.

L’empereur grimaça.

— Crois-tu que nous puissions les rallier ?

— J’en doute. En une journée, Myrdhan a bien travaillé. Mais je pense qu’il est mort.

— Tu penses ? Tu dois en être sûr ! ajouta Atrios en serrant le poing.

— Oui, je vais m’en assurer par moi-même. Il a mené les enfants jusqu’à la première pierre et ensuite, après avoir détruit une grande partie de mon unité grâce à ses pouvoirs, Démétrior s’est enfui vers Fougères où il a retrouvé son frère. Puis ils sont partis vers Brocéliande. D’après mes sources, c’est là que se trouve la seconde pierre.

— Il nous faut ces maudits cailloux. S’ils parviennent à rassembler les trois et à trouver la base secrète de la résistance, alors ils auront autant, si ce n’est plus, de pouvoir que nous.

Je pense, vieux filou, que tu ne me dis pas tout. Ces pierres doivent avoir une importance capitale pour toi puisque dès le début de l’invasion, tu nous avais ordonné de les récupérer. Quand j’aurai compris leur véritable utilité, j’aurai l’avantage sur toi, j’en suis persuadé.

Tarxos acquiesça finalement. Il était bien conscient des pouvoirs potentiels que pouvaient obtenir les jumeaux. Atrios réfléchissait lui aussi. Il admirait Tarxos pour son ambition et sa grande intelligence. Il savait aussi que ces deux qualités pouvaient devenir des menaces pour son trône si elles étaient poussées à leur paroxysme, si elles dévoraient de l’intérieur son subalterne et le poussaient à commettre des actes inconsidérés telle une tentative de meurtre.

Il fallait donner à Tarxos un os à ronger, un os bien plus important que la simple charge de chef des armées, quelque chose qui mette un frein à sa soif de grandeur.

— Si tu parviens à ramener ces maudits cailloux, je ferai de toi mon héritier, annonça alors Atrios.

— Votre Sérénissime Grandeur, c’est trop d’honneurs que vous me faites.

Pauvre fou, pensa Tarxos. Tu crois que c’est avec cet os que tu vas sauver ta peau. Plus tu me donnes de pouvoir et plus j’en veux. Je serai le Maître de cet empire et bien plus rapidement que tu me le proposes.

— N’en fais pas trop, Tarxos ! Sois un bon soldat et sers de ton mieux notre empire, ton héritage !

Si cela se trouve, je n’aurai même pas besoin de te léguer mon empire, car rien ne me dit que tu vaincras ces deux gamins ! Que peuvent-ils de toute manière face à notre armée ? Nous devons juste nous assurer que Myrdhan est bien mort.

— Retrouve les pierres et abats Myrdhan, s’il est toujours en vie, ainsi que ces maudits gamins. Explique à tes hommes où chercher les sceaux. Il faut que dans trois semaines au plus tard, tout soit achevé. C’est le temps qu’il nous reste avant un alignement des étoiles qui nous permettra de briser la malédiction lancée par les druides.

— Très bien, Maître.

Tarxos se retira en reculant, tel le voulait la tradition en présence de l’empereur. Atrios soupira. Il était bien conscient qu’en accordant autant de pouvoir à son subalterne, il se plantait peut-être lui-même un couteau dans le dos.

Alors qu’il marchait dans le palais, Tarxos s’interrogeait.

Ces monstres sont-ils une bénédiction ou une malédiction ? Pourquoi en avons-nous besoin ? La technologie n’est-elle pas suffisante pour vaincre ces maudits humains ? Nous sommes tellement puissants. Cet empereur n’est vraiment pas digne de la technologie que nous ont léguée les Premiers. C’est un monstre qu’il nous faut renverser et très vite. Il est temps que je réactive mon réseau. Mais je dois le faire le plus discrètement possible. Avec le pouvoir que m’a confié cet incapable, je vais pouvoir enfin agir.

Chapitre 12.4

Malo et ses amis s’étaient enfoncés dans le souterrain au grand désarroi d’Éloane qui n’aimait pas tous ces passages secrets. Alban, qui ne manquait jamais de lui montrer son affection, était à ses côtés. Malo, lui, se tenait quelque peu en retrait, mais n’était jamais très loin. Il enrageait de voir son amie si proche du jeune chevalier. Jamais elle ne le repoussait. Tout au contraire, elle paraissait heureuse qu’il soit là !

Cela faisait près d’une dizaine de minutes qu’ils erraient dans cet étroit boyau, se guidant à la torche que tenait Guillaume, qui menait le groupe d’un pas sûr, malgré un sol glissant. Les parois suintaient et l’eau ruisselait sur le sol, rendant l’avancée de la troupe difficile.

— Nous arrivons, lança le clerc. Je vous demande à présent le plus grand silence.

Tous acquiescèrent. Face à eux une salle circulaire. Une crypte sans doute au fond de laquelle il y avait un escalier de bois. Le clerc leva sa torche, dévoilant au plafond une trappe.

— Elle conduit, comme je vous l’ai dit, dans le chœur de l’église.

— Et si nous les armions ? suggéra Arthur. Il doit bien y avoir des armes quelque part dans ce village ?

— Une forge, poursuivit Alban.

— Vous êtes fous, dit Éloane. Une église est un lieu interdit à la violence. Nulle personne, même les chevaliers, ne peut y pénétrer armée. La paix de Dieu25, ça te dit quelque chose ?

— Pourtant, nos ennemis ont des armes, eux !

— C’est vrai, admit Guillaume. Eux sont bien équipés, c’est pourquoi nous allons faire une légère entorse à la règle.

Le clerc éclaira un coin de la pièce. S’y trouvait un tonneau avec plusieurs épées, au moins une dizaine. Les yeux des garçons s’éclairèrent.

— Pourquoi ne pas nous en avoir parlé plus tôt ?

— Tout simplement parce que je n’y avais pas songé. Toutes mes pensées allaient vers mes pauvres fidèles. C’est vous qui m’avez rappelé l’existence de ce lieu avec toutes vos questions, comme si cela avait été prévu de longue date. Et je pense que c’est le Seigneur qui vous envoie. Nous avons besoin de personnes telles que vous en ces heures sombres. Voyez-vous, cet endroit a été imaginé par le fondateur de ce lieu. Il avait dit qu’un jour nous serions attaqués et qu’il fallait prévoir un endroit pour sortir ou entrer dans l’église de façon dérobée. Personne ne l’a cru et moi le premier, surtout quand il a expliqué dans ses mémoires que toutes ces révélations ne venaient pas de Dieu, mais d’un homme qui était venu de nulle part à bord d’un drôle d’engin volant et qui était reparti de la même manière.

— Un engin volant ?

— C’est bien ce qu’il a dit, poursuivit le clerc en chuchotant. Il n’a pas été plus précis sur le sujet, sans doute par peur d’être pris pour un fou. À présent, allons-y. Nous reparlerons plus tard de Judicaël. Si cela ne vous dérange pas, je passe le premier.

Guillaume s’engagea dans l’escalier qui grinça dangereusement alors qu’il arrivait sur la seconde marche. Il redoubla de précautions. Lorsqu’il fut sous la trappe, il la souleva doucement. Pas de soldats à proximité. Il appela Robert, un marchand du village qu’il connaissait bien. Ce dernier, le repérant et comprenant quelles étaient ses intentions, fit signe à son voisin de se rapprocher. Quelques instants plus tard, un mur humain se tenait devant l’entrée du souterrain. Guillaume fit signe aux enfants que tout allait pour le mieux et Alban passa les armes au clerc qui les posa avec délicatesse sur le sol de l’église. Puis tour à tour, les jeunes gens émergèrent de l’obscurité et se joignirent à la foule des Paimpontais.

— Que faisons-nous à présent ? demanda Alban.

— Observons les lieux et voyons par quel moyen nous allons pouvoir aider ces gens, répondit Arthur.

— Exactement, poursuivit Malo. Essayons de voir combien d’ennemis nous allons devoir affronter et surtout camouflons les épées.

Les trois garçons saisirent les armes et les cachèrent sous l’autel. Guillaume, en les voyant faire, se signa. Il était de notoriété publique qu’une église était un sanctuaire où même les pires brigands pouvaient venir chercher asile. Il était interdit pour tout chrétien d’emmener une arme à la messe. Et pourtant, Guillaume les avait laissés faire, pire même, il leur avait montré où trouver des épées. Le clerc le savait à présent, il était voué à subir les pires sévices en enfer.

Malo et Arthur se fondirent au milieu des Paimpontais. Il y avait six Atlantes près du porche et trois dans chaque travée près des sorties. Trois remontaient la nef et tous étaient armés jusqu’aux dents.

— Je comprends mieux, marmonna Malo à son frère pourquoi Guillaume nous a permis de faire entrer des armes en ce lieu. Nos ennemis ne s’embarrassent pas de ce genre de problème. Nous devons être comme eux si nous voulons avoir une chance de les vaincre.

Arthur acquiesça, avant d’ajouter sur le même ton :

— Il y en a un qui vient vers nous.

Malo aussi l’avait repéré. Ils firent volte-face et tentèrent de se fondre dans la foule. Ce n’est qu’à ce moment qu’ils repérèrent d’autres Atlantes marchant dans leur direction. Ils comprirent alors qu’ils avaient été repérés et cherchèrent des yeux leurs compagnons. Guillaume était tenu en respect par un Atlante. En revanche, il n’y avait nulle trace d’Éloane et d’Alban. Donc rien n’était perdu. Ils avaient encore une chance de s’en tirer grâce à leurs amis, d’autant que l’ennemi ignorait que des armes avaient été introduites dans l’église. Les deux garçons n’opposèrent aucune résistance et se laissèrent ceinturer.

— Voyez-vous ça, dit Kakos, le redoutable Atlante qui le matin même avait interrogé Guillaume sans ménagement. Ne serait-ce pas ce bon vieux clerc qui est parti ce matin en compagnie de Gréos ?

Le regard mauvais, il s’approcha de Guillaume.

— Où est-il ?

Guillaume se tut. D’un revers de la main, l’Atlante le frappa.

— Alors ? vociféra-t-il. Qu’as-tu fait de notre chef, Gréos ? Avez-vous trouvé le sceau ?

Guillaume sourit.

— Oui, nous l’avons trouvé et je l’ai endommagé après avoir assommé votre chef. Vous ne me faites pas peur.

Kakos frappa de nouveau Guillaume.

— Nous t’avions promis qu’en cas de coup fourré, nous détruirions ce village et ses habitants. Sache que nous n’avons qu’une parole.

L’Atlante réfléchit.

— Au fait, par où es-tu entré ?

Guillaume, de son index, désigna la croisée du transept de l’église.

— Peu importe, répondit Kakos. Nul ne sortira vivant de ce lieu qui sera votre tombeau.

Il fit signe aux deux hommes qui ceinturaient les deux frères de s’approcher.

— Et vous, qui êtes-vous ?

A priori, l’ennemi ignorait leur identité et c’était sans doute leur attitude qui avait paru suspecte aux soldats. Autour d’eux, les gens étaient terrifiés. Ils avaient compris que dans quelques instants, ils seraient morts. Malo et Arthur bredouillèrent quelques mots, expliquant être des enfants du village.

— Très bien, s’il en est ainsi ! De toute façon, vous allez mourir en ce lieu. Tous !!!

Kakos émit un rire sépulcral qui résonna dans tout le bâtiment.

Tous les Atlantes sont-ils comme ça ? se demanda Malo qui, en entendant ce rire, pensa immédiatement à Tarxos.

Alors que les soldats repoussaient violemment les villageois au fond de l’église vers le cœur, Éloane et Alban se jetèrent devant les villageois, aussitôt rejoints par des hommes armés. Dans la plus grande discrétion, ils avaient distribué les épées et avaient décidé de passer à l’offensive. Profitant de l’effet de surprise ressenti par les guerriers atlantes, Malo et Arthur parvinrent à repousser leurs agresseurs et saisirent leurs armes. Les Atlantes, trop sûrs de leurs forces, n’avaient pas pensé à les fouiller. Ils rejoignirent leurs amis. Kakos, qui retenait Guillaume, les toisa. Il glissa une dague sous la gorge du moine et observa les hommes qui lui faisaient face. Comment pouvaient-ils espérer gagner contre des esprits bien plus puissants, contre des Atlantes ?

— Lâchez vos armes, grogna-t-il, lâchez vos armes ou il est mort.

Guillaume qui se débattait leur cria :

— Ne vous occupez pas de moi. Si vous obéissez, nous mourrons tous. Si vous vous battez, alors vous aurez une chance de sauver votre vie.

Les Paimpontais hésitaient. Malo, lui, réfléchissait. Il avait une chance de sauver le vieux clerc s’il parvenait à utiliser le pouvoir des Premiers. Mais il devait le contrôler afin de ne pas détruire tout l’édifice. S’il échouait, c’est lui qui tuerait tous les villageois et ce serait la fin de leur quête. Il se concentra et mit un genou à terre et, avant que nul n’ait pu esquisser un geste, provoqua une onde de choc qui fit reculer l’Atlante. Libre de ses mouvements, Guillaume les rejoignit.

— Qui êtes-vous ? grogna Kakos, surpris.

— Nous sommes ceux qui vont vous arrêter, répondit Arthur.

— Cela m’étonnerait, répondit l’Atriade avant d’ordonner à ses gardes : tuez-les tous ! Pas de quartier !

L’Atlante, alors que ses propres troupes fonçaient sur les Paimpontais, remonta la nef, saisit une torche et enflamma tentures et mobilier. Il se dirigea ensuite vers la sortie de l’église.

Chapitre 12.5

Pierre savait sa fin proche. En fin de journée, un soldat vint lui apporter une écuelle d’une tambouille indescriptible et un peu d’eau.

— Ton exécution aura lieu demain à l’aube, dit-il d’une voix indifférente.

Pierre avait déjà compris que son destin était scellé, mais se l’entendre dire, c’était autre chose. C’était comme si on lui mettait un coup de poing au creux de l’estomac. K.O., il s’écroula sur le sol. Au lieu de songer à lui, son esprit s’envola vers la France, vers son roi, le vaillant Charles VI dont il avait découvert le courage et la capacité à rassembler au cours du siège de Fougères. Il aurait aimé être là au moment où Français et Bretons repousseraient l’ennemi. Au moment de mourir, il n’avait finalement que des regrets. Il soupira. Il allait se jeter sur cette infâme nourriture quand un son étouffé attira son attention, comme quelqu’un que l’on assomme, mais dont on essaie de camoufler la chute. Un bruit de clé dans la serrure et la porte qui s’ouvre sans un bruit. Un homme apparut.

— Qui êtes-vous ? demanda Pierre.

— Peu importe, répondit le nouveau venu. Bon, vous venez ou faut-il que je vous envoie un message par pigeon ? demanda-t-il en s’impatientant, voyant que Pierre ne réagissait pas, trop surpris de cette intervention soudaine et miraculeuse.

Le prisonnier se posait mille questions. Qui était cet homme et, surtout, que lui voulait-il ? Cela ne faisait que quelques heures qu’il était emprisonné et personne ne savait qu’il était là, mis à part les Lords.

Décidément, se dit-il, je vais de surprise en surprise. De toute façon, je n’ai rien à perdre. Si je reste, je mourrai décapité. Si je le suis, peut-être ai-je encore une chance de remplir ma mission ?

Les deux hommes suivirent un long corridor qui les mena à un mur de pierre. Une voie sans issue ? Pierre vit son mystérieux sauveur pousser une brique et le pan de mur s’ouvrit, dévoilant un passage dans lequel ils s’engouffrèrent. Une torche était accrochée au mur et, alors que le passage se refermait, ils empruntèrent un escalier.

— Attention, lui dit l’étranger, c’est très glissant par ici.

— Je voulais vous remercier, commença Pierre. Vous avez pris de très gros risques pour moi et…

— Ne me remerciez pas. Les ennemis des Lords sont mes amis et honnêtement, si je suis venu à votre secours, c’est bien parce qu’en échange, j’attends un service, mais je vous en dirai plus par la suite. Je m’appelle Robin de Loxley, Sixième du nom26.

— Moi, c’est Pierre d’ Alençon et je suis envoyé…

— Par le roi de France. Je sais tout cela.

— Comment pouvez-vous le savoir ?

— Je fais partie de la cour des Lords. En vérité, je les ai infiltrés pour découvrir qui est cet homme qui les dirige dans l’ombre.

— Oui, mon voisin de cellule de quelques heures m’en a parlé.

Robin, surpris, se retourna vers l’homme qu’il venait de sauver.

— Comment s’appelait-il ?

— Robert de Vere. Mais il est mort. Il a été emmené en fin d’après-midi pour être exécuté.

— Robert de Vere n’est pas mort. Il s’est joué de vous. Que lui avez-vous dit ?

— Peu de chose. Je lui ai parlé des Atlantes (à ce nom, les yeux de Robin se plissèrent.) et je lui ai révélé que j’étais venu voir le roi pour monter une alliance. Il m’a dit que Richard II était au palais de Westminster à la sortie de la ville et que les Lords étaient sans doute six et non cinq.

— C’est le cas. Je comprends mieux à présent pourquoi ils ont accéléré votre exécution. Vous en savez trop. Je soupçonne depuis longtemps Robert d’être lié aux Lords. À présent, je me demande même s’il ne serait pas ce sixième homme. Et qui sont ces Atlantes dont vous parlez ?

— C’est une armée qui s’est attaquée à toute la Bretagne et qui menace le monde. Ils ont des armes très supérieures aux nôtres. Ils sont d’une puissance inimaginable.

Robin hocha la tête.

— Dès que j’ai su qu’un Français était enfermé dans les geôles du château, j’ai su que par vous j’en apprendrais plus. Cela fait longtemps que je soupçonne les Lords de manigancer quelque chose. Ils ont profité du manque d’expérience du roi pour le déposséder de tout son pouvoir et, depuis une dizaine de jours maintenant, ce sont eux qui prennent toutes les décisions. Par mes ancêtres, j’ai hérité d’un titre. C’est grâce à lui que j’ai pu infiltrer les Lords.

Tout en discutant, les deux hommes sortirent du souterrain pour se retrouver dans le cellier d’une auberge du centre de Londres. Ils passèrent par une porte dérobée qui leur permit de se fondre dans la foule.

— Il me tarde déjà de te présenter à ma bande, dit Robin.

— Se pourrait-il que nous retournions à mon navire avant ? J’ai là-bas des affaires que je dois récupérer.

Robin acquiesça.

— J’espère juste, dit-il, que personne ne surveille le port.

Chapitre 12.6

Malo se jeta à la poursuite de l’Atlante qui, brandissant une torche, continuait à enflammer le moindre mobilier à sa portée. Un mur de feu se dressa entre le garçon et sa proie. Il vit, impuissant, son adversaire ouvrir la porte à lourd battant avant de la refermer derrière lui. Malo comprit alors que nul Paimpontais ne pourrait sortir par cette issue. Il restait encore celles se trouvant près du chœur. Malheureusement, les guerriers atlantes s’étaient regroupés devant, empêchant leurs ennemis de passer. Le feu gagnait du terrain et enflammait déjà les hauts plafonds qui, à tout moment, risquaient de tomber sur les combattants. À cet instant de la bataille, nul n’aurait su dire qui l’emporterait des Atlantes mieux armés et protégés, ou des Paimpontais, prêts à tout pour défendre leur village.

Les épées s’entrechoquaient et, au milieu du champ de bataille, Alban se battait avec rage. Deux Atlantes lui faisaient face. Il para l’attaque du premier assaillant et évita la lame du second. Le jeune homme était bien conscient que son épée ne pénétrerait pas leur cotte de mailles. Il lui fallait donc frapper à des endroits stratégiques, la gorge par exemple, un endroit où la protection était moindre.

Le jeune homme, habile à l’épée, n’eut aucun mal à renverser la situation. Il fit un pas de côté. Entraîné par son élan, son assaillant frappa dans le vide et la lame du jeune chevalier pénétra profondément ses chairs au niveau du cou. Le second Atlante connut un sort similaire. Alban chercha alors des yeux Éloane. Un ennemi faisait face à la jeune fille. Le garçon courut alors à son secours. Il bondit sur l’homme et tous deux roulèrent à terre. Ils se relevèrent avant de se faire face. Au moment où l’Atriade levait son épée, une poutre s’écroula sur lui. Alors qu’une partie de la voûte s’effondrait sur le champ de bataille, Alban se jeta sur Éloane et la protégea de son corps. C’était toute l’église qui à présent menaçait de s’écrouler. Le jeune garçon se redressa, il n’y avait pas un instant à perdre. La jeune fille le retint par la main.

— Merci, lui dit-elle.

— Peut-être cela sera-t-il la dernière chose que je ferai, murmura-t-il avant d’embrasser Éloane, surprise.

Il la prit par la main et se rua vers la porte la plus proche. Il constata alors que celle-ci était fermée. Ce diable d’Atlante les avait coincés dans l’église, qui s’apparentait de plus en plus à un tombeau. Inutile d’aller vers l’autre porte. Le chevalier constata que bon nombre d’Atlantes et de Paimpontais étaient tombés. Il se rassura en voyant émerger Arthur et Malo de derrière un pilier. Guillaume les rejoignit.

— Les portes sont fermées, annonça Alban. Notre seule issue, c’est la crypte.

Guillaume acquiesça.

— Rassemblons les survivants, lança le clerc. Dépêchons-nous.

Il avait à peine fini sa phrase que dans leur dos, plusieurs Atriades s’étaient redressés, menaçant des villageois. Malo comprit que seuls les pouvoirs des Premiers pourraient leur sauver la vie.

— Partez ! dit-il à ses amis.

— Non, objecta Arthur. Tu ne peux te sacrifier. Je sais ce que tu veux faire et je reste avec toi. À deux, nous avons plus de chance.

Les deux frères se regardèrent. Malo lut dans le regard d’Arthur qu’il ne renoncerait pas. Ils se tournèrent vers leurs amis.

— Fuyez ! Nous allons créer un tremblement de terre qui va souffler les flammes qui nous barrent le passage et engloutir nos ennemis. Si nous allons assez vite, nous pouvons rassembler les villageois et sortir par les portes qui vont exploser sous l’effet de l’énergie que nous allons dégager. Nous échouerons si je crains pour vos vies.

Il regarda Éloane, qu’Alban tenait toujours par la main.

— Bonne chance, lui murmura-t-il.

— Vous devez réussir, dit-elle aux deux frères, les larmes aux yeux.

Ils acquiescèrent. Après un dernier regard en direction de ses amis, Éloane prit la tête du petit groupe.

Malo jeta un regard à son frère.

— Tu es prêt ?

— Oui, allons-y.

Les deux garçons se concentrèrent et leurs pouvoirs explosèrent.

Chapitre 13.1

Le sol de l’église s’ouvrit, alors que les murs déjà bien endommagés par les flammes tremblaient sur leurs fondations, prêts à s’effondrer. Malo et Arthur, une fois leur tâche achevée, coururent vers les Paimpontais, leur intimant l’ordre de fuir vers les portes qui s’étaient ouvertes sous l’effet de l’utilisation des forces telluriques. Au moment où ils avaient vu les deux garçons prêts à les aider, les villageois, dans un sursaut d’orgueil, s’étaient rebellés contre les Atlantes. Si certains tombèrent sous le coup de l’ennemi, ils parvinrent à renverser la situation. Alors que bon nombre d’Atriades étaient engloutis par la faille, les deux garçons qui avaient rejoint les Paimpontais entraînèrent ces derniers vers les portes. Alors qu’ils n’étaient plus qu’à quelques mètres de la sortie, ils virent avec horreur les murs s’effondrer sur eux. Malo vit défiler, l’espace d’un instant, toute sa vie.

Un miracle survint alors, les blocs de pierre se figèrent comme en lévitation, retenus par une force inconnue. Il fallut toute la présence d’esprit des deux garçons pour faire sortir indemnes les villageois encore sous le choc, juste avant que l’édifice ne s’effondre entièrement. Ils étaient saufs. En s’écroulant, l’église avait soulevé un nuage de poussière, duquel émergèrent Éloane et Alban.

Ils étaient suivis de… Malo dut se frotter les yeux et se pincer pour être bien sûr qu’il ne rêvait pas. Myrdhan et Ewann étaient là. C’est sans doute le mage qui les avait sauvés. Seul lui pouvait avoir la puissance nécessaire pour empêcher une église de s’écrouler. C’était aussi lui qui avait sauvé Ewann. Le jeune homme ne put retenir des larmes quand il s’élança vers ses deux amis.

Au même moment, Ewann fut pris d’une violente douleur à la tête et s’effondra sur le sol. De nouvelles visions l’assaillirent. Les monstres surgissaient de nouveau dans son esprit, plus violents que jamais.

Éloane accourut près de son frère. Elle et Malo regardèrent Myrdhan, lequel, comprenant leur question muette, prit la parole.

— Si vous pensez que j’ai guéri Ewann, vous vous trompez. J’ai seulement fait en sorte d’atténuer son mal, mais s’il s’est réveillé, c’est que nos ennemis n’ont jamais été aussi proches de la victoire.

Éloane regarda le vieux druide, désemparée, car si Myrdhan n’était pas parvenu à le guérir, elle se doutait bien que personne d’autre n’en serait capable.

— Vous ne pouvez rien faire, alors ?

— Je n’ai jamais dit ça ! avança Myrdhan, faisant renaître un mince espoir dans le cœur de son interlocutrice.

Et comme pour la rassurer encore davantage, il ajouta :

— Il existe peut-être une solution. Il faut bien que vous compreniez que son mal est plus profond qu’il n’y paraît.

— Il voit les monstres d’Atrios, c’est bien ça ? intervint Malo.

Myrdhan le regarda perplexe.

— Comment peux-tu savoir ?

Il a progressé, réfléchit le vieux druide. Il commence à percevoir ses possibilités. S’il savait réellement de quoi il est vraiment capable… C’est à moi de le lui faire comprendre. À lui et à son frère ! À eux deux, ils peuvent, j’en suis certain, sauver le monde.

— Oui, poursuivit Myrdhan à haute voix. Quand il a touché le sceau, il les a vus et depuis, ils sont reliés. À chaque fois qu’un sceau est activé par l’ennemi, les monstres gagnent en puissance. Sa crise soudaine est bien la preuve que nos ennemis ont trouvé des sceaux. À Fougères, que voulait Tarxos ?

— Nous tuer, dit Malo, et de mon sang également. Selon lui, il pouvait réparer le sceau que nous avons découvert et endommagé au Mont. C’est la vérité ?

— Oui, acquiesça Myrdhan.

— Alors, celui-ci doit fonctionner. Ils ont peut-être réparé également celui que nous avons trouvé près d’ici hier.

— Sans doute, avoua le druide.

— Depuis quand nous suis-tu, Myrdhan ? demanda Malo sans animosité, mais d’un ton suffisamment impérieux pour que le vieil homme réponde.

— Depuis ma mort présumée dans la baie. J’ai bien essayé de te faire comprendre que je ne comptais pas mourir de cette façon. Je pensais que tu avais saisi.

— Malo n’a jamais cru à ta mort, intervint Éloane. Lorsque tu as disparu, il nous a dit que nous te reverrions un jour. Mais dix jours sont passés et nous...

— Et pourtant, je ne vous ai jamais quittés. J’étais là dans l’ombre. J’étais là au moment où tu as retrouvé ton frère, j’étais là au moment où Tarxos vous a attaqués dans l’église. J’ai juste eu le temps de sauver Ewann en projetant une vague d’énergie. Ensuite, j’aurais aimé vous dire qu’il était en vie, mais vous vous êtes réfugiés derrière les murs de Fougères et avec Ewann nous avons dû fuir pour ne pas être repérés par Tarxos. Tant qu’il me croit mort, il ne me cherche pas. Je vous ai enfin vus quitter Fougères. Nous étions cachés derrière un talus. Nous vous avons suivis. Je savais que vous auriez besoin de moi, à un moment ou à un autre. J’avais raison. Quand j’ai vu cet Atlante quitter l’église et refermer la porte, j’ai compris ce qu’il voulait faire.

— Vous l’avez arrêté ? demanda Arthur, s’invitant dans la conversation.

Le jeune homme jusqu’alors s’était tu, écoutant attentivement la conversation. Il avait maintes et maintes fois entendu parler de Myrdhan et trouvait fascinant le vieux druide. Et ce n’était pas Alban qui le contredirait. Le jeune chevalier était tout ouïe. Pour lui, un druide, c’était Merlin, cet homme qui avait été à l’origine de la naissance du roi Arthur, cet homme qui avait planté Excalibur dans la pierre, dans le but de faire d’Arthur le roi, cet homme dont l’âme était le cœur de cette forêt.

— Non, il a filé. Je vous l’ai dit, je ne veux pas que Tarxos soit au courant de mon retour. J’ai bien peur que les Atlantes soient en contact avec l’empereur lui-même. S’il m’avait échappé, il aurait averti ce dernier immédiatement. De plus, il vous croit morts. Il ne sera donc plus une menace. Il va rejoindre un autre groupe présent dans la région et on n’entendra plus parler de lui.

Derrière eux, un pan de mur s’écroula dans un grand fracas, rappelant au petit groupe la précarité de leur situation. Ils quittèrent les lieux pour se rendre sur la place du village où s’étaient rassemblés les villageois. Ceux-ci vinrent dans leur direction et deux d’entre eux se détachèrent. Guillaume fit les présentations.

— Je vous présente Gaspard, le plus riche commerçant de Paimpont, et Romuald, le forgeron de ces lieux.

Les deux hommes s’inclinèrent devant Malo et Arthur.

— Nous vous devons la vie, annoncèrent d’une même voix les deux hommes.

Gênés, les garçons leur demandèrent de se relever. Guillaume intervint.

— J’imagine, dit-il, que vous êtes las et que vous souhaitez vous reposer. Suivez Gaspard, il va vous conduire à vos chambres.

— Avant cela, intervint Malo, pouvons-nous vous aider à soigner les blessés ? Myrdhan et moi-même avons certaines dispositions dans le domaine médical.

L’auberge du village avait été réquisitionnée pour soigner les blessés. La bataille, qui avait eu lieu dans l’église, et la destruction de cette dernière avaient fait de nombreux morts dans les deux camps, ainsi que de nombreux blessés parmi les Paimpontais. On déplorait la mort de vingt villageois. Quinze avaient subi des blessures plus ou moins graves.

Malo et Myrdhan apportèrent des soins aux blessés les plus préoccupants. Arthur assista son frère et, à son contact, apprit lui aussi à développer son don. Il lui apporta une aide non négligeable avant de s’approcher d’une jeune fille qui avait une blessure à la tempe droite. Lors de leur fuite de l’église, une pierre en tombant l’avait heurtée. Elle devait la vie à son père qui l’avait aidée à sortir.

— Comment t’appelles-tu ? lui demanda Arthur en examinant sa blessure.

— Gaëlle, dit-elle en grimaçant.

— Excuse-moi, dit Arthur, comprenant qu’il lui avait fait mal.

— Ce n’est rien, répondit-elle. Et toi, quel est ton nom ?

— Arthur. Attention, ne bouge plus.

Le jeune homme posa la main sur la plaie, ce qui eut pour effet de faire disparaître celle-ci. Quand Gaëlle palpa son front, elle constata que non seulement la blessure avait disparu, mais la douleur également.

— Comment as-tu fait ça ? Tu appartiens à la famille royale, c’est cela ?

— Non, pas du tout, la contredit Arthur, en tous cas, pas à celle que tu crois. Les rois guérissent les écrouelles27, pas les blessures de guerre, sourit-il.

— Excuse-moi, reprit-elle alors. J’ai cru que tu pouvais être le roi.

— Non, mais je le connais bien.

Ils n’eurent pas le loisir de pousser plus loin la conversation, car le père de Gaëlle l’attendait. Elle gratifia le jeune Atlante d’un sourire avant de rejoindre son géniteur.

Une fois les Paimpontais hors de danger, Myrdhan et les enfants suivirent leur hôte. Ce dernier les conduisit à sa maison, située à la sortie de Paimpont. L’homme disposait d’une grande villa et sa femme tenait des chambres d’hôtes. C’est heureux que les voyageurs se couchèrent ce soir-là : Éloane avait retrouvé son frère, Malo, son meilleur ami et son mentor, et Arthur voyait ses pouvoirs se développer à son grand étonnement.

Les enfants se levèrent à l’aube. Un copieux déjeuner les attendait, servi par la femme de Gaspard. Autant l’homme était solidement bâti, le visage mangé par une barbe mal taillée, autant sa femme était chétive. Mais Anna, tel était son nom, était très accueillante. Alors qu’elle mordait dans une tartine de pain recouverte d’un épais morceau de beurre, aliment qu’elle adorait, Éloane sortit le fameux morceau de parchemin découvert dans l’église Saint-Sulpice. Elle le brandit au nez de ses amis qui comprirent que le moment était venu d’essayer de comprendre ce qu’il signifiait.

— Myrdhan, dit-elle, nous avons trouvé ce message à Fougères. Si nous avons traduit la première partie de ce dernier qui nous a conduits ici, la deuxième partie nous semble incompréhensible. Il est possible que tu parviennes à la comprendre.

Elle tendit le parchemin au vieux druide qui se tenait à sa droite. Il s’en empara, et alors qu’il lisait le texte, ses yeux se plissèrent.

— Effectivement, je comprends ce texte. De la terre, il faudra le réveiller et l’enfourcher, fait référence à un animal qui a disparu de cette forêt, il y a près de trois cents ans. Le dragon de Brocéliande. C’est lui qui nous conduira à l’artefact.

— Un dragon ? demanda Alban troublé.

Il avait maintes fois entendu parler de ces créatures d’un âge oublié terrassées par des chevaliers. Il pensait notamment à ce grand guerrier Siegfried, qui après avoir terrassé un dragon, s’était baigné dans son sang, censé le rendre invincible. Mais alors qu’il enduisait chaque partie de son corps du précieux liquide, une feuille s’était posée entre ses omoplates, faisant de cet endroit son seul point faible. Il s’était ensuite emparé du précieux trésor que le dragon gardait, celui que l’on appelait le trésor des Nibelungen28.

— Je ne vous parle pas de n’importe quel dragon, dit Myrdhan, je vous parle du dragon blanc de Brocéliande.

Le vieil homme regarda les enfants un long moment.

Abasourdie, Éloane demanda :

— Les dragons, ça existe vraiment ?

— Oui, dit Alban, il existe ce dragon. C’est le dernier de sa lignée. Une légende court à son sujet et j’ai suffisamment lu les récits de la table ronde pour y croire.

Le garçon regarda ses amis qui, intrigués, fixaient le jeune homme, lequel débuta alors un étonnant récit.

« Il y a des siècles vivait en cette terre un homme, Merlin. On le disait druide, sorcier et surtout magicien. Dans son enfance, il connut bien des aventures et ne triompha que grâce à sa sagesse. C’est le cas notamment dans cette histoire que je m’empresse de vous conter.

Un grand seigneur, Vortigern, avait exilé Uther Pendragon, le père du futur roi Arthur. Il voulait construire une forteresse imprenable. En effet, il savait qu’un jour il serait de nouveau confronté à son ennemi, Uther. Il choisit un lieu, aidé en cela par des augures. La construction débuta. Alors que l’édifice commençait à sortir de terre, il s’écroula. Une fois, deux fois, trois fois.

Chaque nouvelle tentative était bien sûr onéreuse, mais était également ponctuée par de terrifiantes clameurs. Le seigneur fit alors appel à ses augures et à des mages… Rien à faire. À peine élevé, le mur s’écroulait de nouveau. Bien incapable de résoudre cette crise, Vortigern se résigna à un sacrifice humain. Enfin, « se résigna » est un bien grand mot, car le seigneur était cruel. La victime toute désignée était un jeune garçon de la région. On se moquait de lui, car on disait qu’il était le fils du diable. On connaissait sa mère, mais il n’avait pas de père.

Suspect aux yeux de la population, il fut conduit auprès de Vortigern, aux pieds duquel il s’inclina. À peine effrayé, l’enfant ne perdit pas contenance devant le seigneur et annonça d’une voix sereine devant le bourreau qui s’apprêtait à faire son office :

— Je peux vous dire qu’il y a sous votre futur château deux créatures, deux dragons, un blanc et un rouge. Ils se trouvent à l’endroit même des fondations et, dès lors que les murs pèsent sur eux, ils le ressentent et s’agitent, les faisant s’écrouler. Vous pouvez me tuer, mais cela ne résoudra en rien votre problème.

Devant tant d’impétuosité, Vortigern fit libérer l’enfant et ordonna à ses hommes de creuser. Ils libérèrent deux créatures immenses, l’une rouge, l’autre blanche.

Les deux dragons se firent face avant de s’affronter.

Un combat comme nul ici n’en a jamais vu. Les deux créatures étaient d’une puissance infinie et égale. Le combat s’éternisa. Alors qu’elles se livraient une lutte des plus acharnées, Merlin s’approcha de Vortigern et lui fit une révélation :

— Le dragon blanc représente la nation bretonne, le rouge, c’est vous.

Au même moment, le dragon rouge chuta, touché mortellement.

— Tu possèdes indûment ce pays que tu as volé à son roi légitime, mais le dragon blanc est en marche, tremble !

Quelques jours plus tard, Vortigern fut vaincu par Uther. La prédiction de Merlin était exacte. On dit que Merlin lui-même chevaucha ce dragon blanc et qu’il était capable de le comprendre.

Une fois achevée son histoire, Alban regarda Myrdhan.

— Cette histoire est vraie, n’est-ce pas ?

— Toutes les légendes possèdent une part de vérité. Par exemple, les dragons ont existé, c’est une certitude. Autre vérité, ils possèdent des trésors. Il est alors possible de penser que le dragon de Brocéliande nous mènera à celui des Atlantes.

Il est tout à fait concevable que ce dragon de Brocéliande possède le trésor que nous sommes venus chercher, pensa Malo. Tout s’imbrique parfaitement.

Le message prend tout son sens. Et cet Alban, quel conteur ! Lui et Éloane se sont bien trouvés !

— Et toi qui sembles connaître ces lieux, demanda Arthur, sais-tu où nous pouvons trouver ce dragon ?

La question de son frère sortit Malo de ses pensées. Le vieil homme acquiesça.

— Effectivement, je connais ces lieux, comme ma poche même, car c’est ici que je suis né.

Surpris par cette nouvelle révélation, les enfants se turent.

— Le dragon blanc de la légende se trouve sur la crête qui surplombe le Val Sans Retour.

Le nom de ce lieu mythique fit froid dans le dos des enfants, tant il était chargé de ténèbres.

— Mais aujourd’hui, il n’est plus que roche, et seuls des Élus pourront lui rendre vie, c’est en tous cas ce que dit la légende.

— Et la légende dit-elle ce qu’il est censé faire à ceux qui le réveilleront ? demanda Ewann qui jusqu’alors était resté coi. Il était comme ça Ewann, souvent muet comme une tombe, surtout depuis son contact avec l’artefact, mais il savait aussi poser les bonnes questions, celles qui faisaient mal. Ben oui, poursuivit-il, on est bien en train de parler d’un dragon là, une de ces créatures que combattaient les chevaliers de légende. Vous avez déjà entendu parler d’un dragon sympa, vous ?

Tous se regardèrent, il faut bien dire que le jeune homme soulevait là un point essentiel.

— Ce dragon est bien censé nous obéir, Myrdhan ? demanda Arthur, une sorte de boule dans la gorge.

Le vieil homme, les yeux fixés sur le sol, chercha la réponse adéquate.

— Je n’en sais rien, répondit-il finalement, jouant la carte de la franchise. Il faut bien dire que je n’ai jamais eu affaire à lui. Je ne sais même pas si la légende est vraie. Les dragons ont bien existé. J’en ai rencontré au cours de mes pérégrinations, mais le dragon blanc, je ne sais pas !

— Puis-je te poser une question ? demanda Malo.

Myrdhan acquiesça.

— C’est une question qui me trotte dans la tête depuis hier soir. Comment as-tu fait pour échapper à la vague ?

— Comme Tarxos, j’ai utilisé les courants telluriques. Ils me permettent de voyager très rapidement. J’étais le seul druide à en être capable, car j’ai rencontré un Premier. C’était il y a très longtemps, plusieurs milliers d’années pour être exact. Quelques années avant qu’Atrios votre oncle s’empare d’Atlantis, qu’il lâche sur le monde ses deux monstres et que les continents se séparent.

Malo voulut intervenir, mais Myrdhan ne lui en laissa pas le temps, poursuivant son récit :

— C’est en ces lieux que j’ai rencontré cet homme. Alors que je méditais, il m’est apparu. Il m’a expliqué que son peuple était en danger et que j’étais le seul capable de le sauver. Il m’a demandé d’aller voir votre père. À cette époque, j’étais tout jeune homme. J’avais juste votre âge et je ne connaissais pas l’empereur, et le fait qu’un homme, venu de nulle part, me confie un tel fardeau m’a fortement surpris. Il m’a dit que j’étais l’Élu des Premiers. Cela me fit doucement sourire. Jusqu’à ce moment précis, j’étais plutôt un paria. Je ne connaissais pas mon père et dans le petit village où j’habitais, on me traitait quotidiennement de bâtard. Pour moi, à l’époque, ce que l’on appellerait un jour l’Atlantide, c’était comme une terre lointaine qui commençait pourtant au bout de la Bretagne. On rencontrait quelques membres de ce peuple qui arpentaient nos contrées, mais ma connaissance s’arrêtait à cela. Pour que je puisse rejoindre leur capitale protégée par un champ magnétique, l’homme, qui s’appelait Aliacor, m’enseigna une méthode qu’il appelait le déplacement instantané. Celui-ci consiste en l’utilisation des courants telluriques. Pour faire simple, il faut dématérialiser son corps et s’insinuer dans ces courants en les remontant tels des saumons en rivière. Ce n’est pas une technique facile et il me fallut près de dix ans pour la maîtriser. C’est beaucoup plus facile pour un Premier qui a cette technique en lui, ce qui n’était pas mon cas. Durant cette période que fut mon apprentissage, mon maître resta muet comme une tombe et ne répondit à aucune de mes questions le concernant. Une fois prêt, il m’apprit qu’un jour je serais amené à apprendre à d’autres ce qu’il m’avait enseigné et m’annonça une vie longue et bien remplie. Grâce au déplacement instantané, je rejoignis Atlantis et je rencontrai l’empereur. Je l’avertis de la menace qu’il prit à la légère. Cinq ans plus tard, Atrios renversait votre père. J’étais alors devenu l’un de ses plus fidèles soutiens, conseillers et même mentor comme je te l’ai révélé lors de notre première rencontre, car il aimait ma sagesse.

Myrdhan sourit à l’évocation de ses souvenirs.

— Durant cette période où j’entrai au service d’Axanor, je continuais mes pérégrinations sur la terre de mes ancêtres et aimais me retirer en Brocéliande. Il faut dire que la Bretagne était en sorte une tête de pont entre nos deux peuples. C’est là que je fis la plus extraordinaire des découvertes et c’est là que je compte vous emmener aujourd’hui. Dans ce lieu, où j’ai obtenu la vie éternelle.

Les cinq enfants se regardèrent surpris et c’est Éloane qui intervint.

— Cet endroit peut guérir Ewann, c’est bien ça ?

Myrdhan sourit. Il posa la main sur la tête de la jeune fille avant d’acquiescer.

— En effet, répondit-il. Nous n’avons que trop tardé, il est temps pour nous d’y aller. Si vous avez encore des questions à me poser, faites-le en marchant.

Les six voyageurs prirent congé d’Anna. La femme leur souhaita bonne chance alors qu’ils franchissaient le seuil de la maison.

Chapitre 13.2

Kakos, l’Atlante qui avait fui l’église en flammes et que Myrdhan n’avait pas pris la peine de suivre, était demeuré longtemps dans le périmètre proche de l’édifice qu’il comptait prendre grand plaisir à voir s’effondrer. Il était comme ça, Kakos. Dans l’ombre de son chef, Gréos, il avait jusqu’à maintenant fait taire sa soif de pouvoir, mais à présent qu’il était libéré de son emprise, il comptait bien laisser libre cours à sa rage.

Qui étaient ces garnements qui s’étaient introduits avec le vieux clerc dans l’église ? Attendre lui avait paru être une option acceptable. Il avait finalement peu de chance de se faire prendre et il craignait qu’avoir mis le feu au bâtiment ne suffise peut-être pas à les arrêter. Il ouvrit de grands yeux, au moment où les murs s’écroulant furent stoppés net dans leur mouvement. Il vit ensuite les enfants sortir de l’église avec de nombreux villageois, saufs. Quel était ce maléfice ? Émergeant de la poussière, il vit un vieil homme et un jeune garçon rejoindre les survivants. N’était-il pas ce druide, ce Myrdhan ? Il devait joindre le groupe le plus proche, car il ne pouvait agir seul.

La veille, ils avaient reçu un message de l’empereur lui-même, leur expliquant qu’un groupe d’enfants cherchait les pierres de la résistance.

Atrios ordonnait à ses troupes de les arrêter. Il ne pouvait s’agir que d’eux.

Kakos le savait, un groupe sévissait sur le village de Beignon29, lequel était situé un peu plus au sud. S’il partait maintenant, peut-être pourrait-il être revenu le lendemain à la tête d’une escouade suffisamment nombreuse pour tenir tête aux ennemis de l’empereur. Sans perdre de temps, il se mit en route. S’il réussissait, il en était persuadé, il aurait une jolie promotion.

Chapitre 13.3

Alban marchait aux côtés d’Éloane. La jeune fille souriait et le chevalier était heureux. Depuis leur baiser dans une situation désespérée, il n’avait pas osé recommencer. Peut-être qu’Éloane avait répondu à son baiser, car elle aussi croyait sa dernière heure venue. Ne s’exposait-il pas cette fois à une gifle s’il recommençait ?

Il tourna la tête vers elle et remarqua un pendentif autour de son cou.

— Qu’est-ce que ce bijou que tu portes ? demanda-t-il curieux.

— Ce collier ? dit-elle songeuse.

Alban acquiesça.

— C’est un présent de Charles. Il me l’a donné juste avant notre départ de Fougères.

Elle le détacha de son cou et le montra à Alban. Il l’ouvrit. À l’intérieur, il y avait un petit parchemin. Sur une face, un portrait du roi, réalisé par un brillant artiste, à voir la ressemblance parfaite avec le monarque, et l’autre côté portait le sceau du roi.

— C’est notre laissez-passer, si nous sommes arrêtés par des soldats, dit-elle en souriant.

Mais Alban avait perdu son sourire. Pour lui, ce pendentif ne pouvait signifier qu’une chose. Éloane et Charles.

— Tu aimes Charles, c’est cela ?

Éloane sourit.

— Pas du tout, idiot. Tu crois que j’aime Charles, alors qu’il est marié.

— Et moi, tu m’aimes ?

Il lui en avait fallu du courage à Alban pour poser cette question ! La réponse qu’allait lui faire Éloane serait-elle à la hauteur de ses attentes ?

— Je t’aime bien, Alban. Tu es un ami sincère et sur lequel je peux compter. Mais j’ai encore besoin de temps. Comprends-moi, depuis que Malo a…

— Tu continues à hésiter entre Malo et moi, c’est bien cela.

Elle acquiesça. Au lieu de fuir et de la laisser tomber, Alban resta auprès d’elle, mais se tut. C’est d’un pas rapide qu’ils rejoignirent les autres.

Ils marchaient le long d’un sentier dans un silence quasi religieux. Plus ils s’enfonçaient vers le cœur de la forêt et plus ils ressentaient la magie des lieux. Ils passèrent près d’une magnifique croix et bifurquèrent dans une sente qui aurait pu passer inaperçue si Myrdhan n’avait pas connu les lieux comme sa poche.

— Nous arrivons dans un lieu qui porte le magnifique nom de Folles Pensées, annonça-t-il guilleret. Là se trouvait à une époque fort lointaine un hospice tenu par des druides pour soigner les maladies mentales.

— C’est ce que tu réserves à Ewann ? demanda Éloane sur la défensive, prête à se battre pour son frère.

— Non, bien sûr que non, réagit Myrdhan. J’ai pris soin de dire « il y a longtemps », fit-il alors remarquer.

Éloane rougit. Elle était prise en faute, elle n’avait pas bien écouté son interlocuteur. Malo lui mit la main sur l’épaule.

— Il arrive à tout le monde de se méprendre. Ne t’inquiète pas, nous ne t’en tiendrons pas rigueur.

Il la gratifia d’un sourire désarmant, qui la fit rougir, ce qui n’échappa pas à Alban.

Ils empruntèrent de nouveau un sentier, passèrent près d’arbres plus que centenaires, écartèrent les branches d’un grand saule, avant d’émerger dans une clairière. Au centre de celle-ci se trouvait une petite fontaine. Elle ne payait pas de mine au milieu de son écrin de verdure, mais s’en dégageait une force magique que les deux Atlantes ressentirent. D’ailleurs, comment expliquer, si ce n’est par la magie, le fait que les arbres en plein hiver eussent gardé leur feuillage. Tout était verdoyant comme si ce lieu était hors du temps ! Pourtant, le froid, lui, était bien réel.

— C’est le cœur de la forêt, annonça Myrdhan. C’est là que j’ai rencontré le Premier et c’est de cette fontaine que j’ai acquis ma très longue espérance de vie.

— C’est cette fontaine qui pourra guérir Ewann ? demanda Éloane, le regard rempli d’espérance.

Le druide acquiesça. Malo et Arthur s’approchèrent de la fontaine et se penchèrent au-dessus de l’onde. Ils constatèrent que de petites bulles apparaissaient par intermittence.

— Cette fontaine, celle que l’on appelle la Fontaine de Barenton, est un carrefour. C’est en ce lieu que se croisent tous les courants telluriques de la région. C’est grâce à eux que ton frère, dit-il à Éloane, sera sauvé. Et c’est ce qui explique ces bulles. Ewann, dit le vieil homme en faisant signe au garçon de le rejoindre, déshabille-toi et rentre dans l’eau.

Le garçon obéit. Nu, il grelotta, mais ne se déroba pas. L’eau était froide, à peine dix degrés. Myrdhan s’approcha de la pierre plate qui jouxtait la fontaine.

— La croyance populaire veut que lorsque l’on verse de l’eau provenant de la fontaine sur cette pierre, des nuages s’amoncellent et provoquent des pluies abondantes sur la région, abreuvant la terre des bienfaits du ciel.

— Cela explique peut-être pourquoi ici tout est vert, alors que nous sommes en plein hiver, annonça Éloane.

Le vieux druide acquiesça, avant de poser sa main sur ce que l’on appelait le perron de Barenton et de réciter une litanie. Soudain, un bruit de galopade l’interrompit. Au milieu des arbres, ils virent arriver, chevauchant une monture à la robe ténébreuse, un chevalier noir. Il semblait immense et tout de fer vêtu. Dans sa main droite, une lance, et dans sa gauche, un fléau d’armes.

— Le chevalier noir, marmonna Alban.

Éloane l’avait entendu.

— Le chevalier noir, reprit-elle. Celui de la légende ? demanda Éloane.

— Tu as lu Chrétien de Troyes, s’exclama Alban, visiblement surpris qu’une demoiselle soit si bien renseignée des choses de la chevalerie.

Éloane sourit avant de s’inquiéter.

— Qui va affronter ce colosse ?

— Moi bien sûr, dit Alban.

Éloane pâlit.

— Tu n’es pas à la hauteur.

Alban, vexé, se rengorgea.

— Vois-tu un autre chevalier, toi ? Je te rappelle, dit-il que Charles VI lui-même m’a adoubé. Lui m’a jugé suffisamment fort.

— Tu as déjà participé à un tournoi, toi ?

— Non, admit-il, cependant j’ai déjà vu des chevaliers se battre lors d’un tournoi. Et…

— Et tu n’as pas d’armes ni de monture…

Éloane avait enfoncé le clou et Alban ne trouva rien à redire. Il n’avait pas d’arme et avait abandonné son cheval en entrant dans la forêt.

— Qui ose venir en ces lieux se baigner dans les eaux de ma fontaine doit d’abord me vaincre, sortit une voix du heaume sombre du cavalier.

C’était une voix caverneuse, comme venue d’outre-tombe.

Myrdhan avait rejoint Alban et Éloane. Le vieil homme se tourna vers le jeune homme. Il lui posa une main sur l’épaule.

— Tu es sûr de vouloir l’affronter ? demanda-t-il.

Alban acquiesça sous les regards admiratifs de ses amis.

— Très bien, dit Myrdhan.

Il se tourna vers le cavalier.

— Voici notre champion, dit-il en désignant le jeune homme. Il va vous affronter. Mais n’ayant pas de monture, je vous demanderai de combattre à terre.

— Ce freluquet, dit en riant le chevalier. C’est lui que vous m’offrez en pâture. C’est trop drôle.

Il descendit de son cheval et, lorsque ses pieds touchèrent le sol, ce dernier trembla.

Alban saisit son épée et le chevalier noir s’empara de la sienne avant de faire face au jeune homme. Éloane ferma les yeux lors du premier assaut de l’homme en noir. N’entendant aucun cri, elle les ouvrit. Alban avait bloqué habilement la première attaque. Le jeune homme avait un avantage, sans armure il pouvait se déplacer plus rapidement. Au second assaut de l’ennemi, il roula au sol, évitant habilement la lame. Le chevalier se déplaçait avec difficulté, engoncé qu’il était dans son armure. Il n’esquiva qu’avec une très grande difficulté la première attaque sérieuse d’Alban.

Le garçon l’avait compris, s’il voulait vaincre, il lui fallait fatiguer son ennemi. Comprenant ses intentions, l’homme décida de passer aux choses sérieuses et s’empara de son fléau d’armes. Il le fit tournoyer. La boule de métal ornée de pointes partit avec une étonnante rapidité. Alban ne l’esquiva qu’avec peine. Elle lui érafla le flanc ; bien insuffisant pour arrêter le jeune homme qui attaqua de plus belle et frappa son adversaire avant que ce dernier ait pu lancer une nouvelle offensive. Alban recula.

Le chevalier noir se tenait le bras, là où l’épée du garçon avait frappé.

— Bien, jeune homme, il semble que je t’aie sous-estimé.

Le chevalier noir enleva son heaume. Malo, qui observait Myrdhan, le vit esquisser un sourire alors qu’il découvrait le visage du chevalier.

Il le connaît, pensa le garçon. Je m’en doutais. Myrdhan nous cache des choses. Il en sait beaucoup plus que ce qu’il veut bien nous dire. Il va falloir qu’il joue franc jeu avec nous à un moment ou à un autre.

Ses yeux se fixèrent de nouveau sur le courageux Alban. Son adversaire avait ôté son armure. Les deux chevaliers étaient à présent sur un pied d’égalité, tenant chacun une épée dans la main droite. Une étonnante cicatrice barrait la joue du chevalier noir, qui attaqua le premier. Il n’avait plus qu’un surcot et ses manches courtes laissaient apparaître ses biceps. Il avait la force d’un taureau et ce premier assaut envoya Alban rouler au sol.

Le garçon se releva avec peine. Déjà, l’homme lançait une nouvelle et puissante attaque que le jeune chevalier para avec une habileté qui déconcerta l’homme. S’ensuivirent attaques, parades… Le combat semblait s’éterniser. Des perles de sueur ruisselaient sur le visage des deux adversaires qui se livraient un combat des plus acharnés.

— Il faut que je livre tout le reste de mes forces dans cette ultime attaque, se dit Alban. Je n’aurai pas la force d’endurer un nouvel assaut.

Il banda ses muscles et attaqua à deux mains. La parade impeccable du chevalier noir le prit au dépourvu et il ne put éviter la lame qui lui érafla le torse, faisant couler son sang.

— Arrêtons-nous là, annonça le chevalier d’une voix forte, mais dans laquelle transparaissait le profond respect que lui inspirait son adversaire. Jeune homme, je ne sais pas qui a été ton maître, mais tu es un bon combattant. Je vous permets d’utiliser ma fontaine.

Alban parvint à se redresser. Debout, il défia le chevalier.

— Nous n’avons pas fini, dit-il.

— Si, tu es vaincu, mais tu es trop fier pour le reconnaître. Tu n’as même plus la force de te battre et tu le sais aussi bien que moi. C’est pour cette raison que tu as mené ce dernier assaut. Ton manque de lucidité à ce moment précis du combat m’a permis de comprendre que j’avais gagné.

L’homme n’avait pas fini sa phrase qu’Alban s’écroula. Éloane se précipita vers le preux chevalier.

— Ne vous inquiétez pas, dit le chevalier noir. Ses plaies ne sont que superficielles.

Arthur était venu prêter main-forte à Éloane et utilisa ses nouvelles facultés pour soigner le jeune homme qui retrouva rapidement des couleurs.

Le chevalier s’approcha de Myrdhan. Les deux hommes se serrèrent chaleureusement la main. Avant que quiconque ait pu dire un mot, le druide retourna près de la pierre plate et reprit ses litanies. La fontaine se mit alors à bouillonner sous les regards incrédules des enfants.

— J’ai poussé les courants telluriques à leur maximum. C’est leur puissance qui va guérir Ewann, révéla-t-il alors. Il faut que vous soyez bien conscients que l’énergie dégagée par la terre, si elle est utilisée à bon escient, peut guérir. C’est tout du moins ainsi que je l’utilise. D’autres comme Tarxos en usent pour détruire.

Malo opina, ne pouvant détacher son regard d’Ewann, pris dans cette eau bouillonnante. Le jeune homme ne semblait pas souffrir. Son visage serein était bien loin de celui qu’il avait montré depuis son aventure avec le sceau. Il sourit même alors que les eaux semblaient s’apaiser. Lorsqu’il sortit de la fontaine, l’enfant avait retrouvé son regard d’antan. Éloane prit la main de son frère. Elle était chaude et ses yeux avaient retrouvé tout leur éclat.

— Tu n’as pas froid, lui dit-elle, alors que quelques minutes avant, il se trouvait nu dans une eau à dix degrés et un air proche de zéro.

— Non, j’ai même chaud. Je me sens bien.

Éloane le serra contre elle.

— Tu es guéri. Tu te souviens de tout ?

— Oui, je me souviens d’avoir eu des crises, mais pas du tout de ce que je voyais dans celles-ci. C’est comme si elles avaient été effacées de mon esprit.

— C’est tout à fait normal ! annonça Myrdhan. La Fontaine a guéri jusqu’à ton âme et il serait inquiétant que tu te souviennes de quoi que ce soit de tes visions.

Il se tourna ensuite vers le chevalier noir.

— Je vous présente le roi Arthur. Un Atlante comme vous, Arthur et Malo. Quant à toi, dit Myrdhan à l’égard d’Alban qui reprenait des couleurs, je tiens à te féliciter. Tu as passé notre épreuve haut la main. Quand je t’ai vu hier soir, je dois reconnaître que j’ai eu très peur que tu sois un traître introduit dans notre groupe par l’ennemi. Il fallait donc que j’éprouve ta bravoure et la volonté que tu as d’aider mes protégés. J’ai donc fait appel à mon vieil ami, Artorios, connu sous le nom d’Arthur. Celui des légendes.

— Mais, dit Alban, vous devez avoir…

— Huit cents ans, effectivement, mon jeune ami. J’excellais dans l’art de l’épée et ton courage n’a d’égal que ton grand cœur, chevalier Alban. Si mes chevaliers étaient encore en vie, nul doute que tu en ferais partie.

Le jeune homme se releva, aidé par Éloane.

— Comment se fait-il que vous soyez encore en vie ?

— J’ai dormi longtemps en Avalon, révéla Artorios. Après ma défaite face à Mordred et la mort de mes chevaliers, des résistants m’ont conduit dans une cache atlante que je ne connaissais pas. Nous avons là-bas des machines qui nous endorment et régénèrent nos corps. Durant sept siècles, en attendant la guerre ultime et la réapparition des Atriades, j’ai dormi. Merlin, ou Myrdhan comme vous l’appelez, poursuivit-il en regardant le druide, était en train de lutter pour sa survie. Je n’ai pas pu savoir s’il était sauf, jusqu’à hier soir, moment où je me suis réveillé. Aujourd’hui, nous sommes plus prêts que jamais, même si nos adversaires ont reparu plus vite que prévu.

J’ai déjà entendu ça, marmonna Malo, pas réellement surpris de cette nouvelle révélation sur le passé du druide.

— Hier soir, j’ai contacté Artorios, annonça Myrdhan. Je n’étais même pas sûr qu’il ait capté mon message sur la fréquence de la résistance, ni même qu’il soit encore en vie. Vous connaissez à présent l’histoire.

— Il y a toujours quelque chose qui m’étonne, demanda Malo à l’intention de Myrdhan. Comment se fait-il que vous ne soyez au courant de rien ? C’est vrai, on a toujours l’impression que vous tombez des nues.

— Je te l’ai déjà dit, lui dit Myrdhan. Avant notre départ d’Atlantide, nous avions tous une mission précise. La mienne était de vous guider. Je ne savais rien du plan des autres résistants. Toutes ces précautions nous permettaient en cas d’échec de ne rien révéler de notre plan à nos ennemis.

Malo hocha la tête, toujours pas convaincu par le discours du druide. Éloane se tourna à son tour vers Myrdhan.

— Pourquoi ne pas nous avoir dit que vous étiez Merlin ?

Le vieil homme sourit.

— M’auriez-vous cru ?

— Bien sûr, dit Ewann. Après tout ce que nous avons vu, plus rien ne nous étonne. Même nous retrouver face au roi Ar…

— Arthur, finit pour lui Éloane enjouée, visiblement heureuse de retrouver son frère.

Malo, aussi, sourit. Il donna une tape dans le dos du jeune homme. Les trois amis rirent de bon cœur.

Chapitre 13.4

Alors que le jour se levait, Kakos chevauchait vers Beignon. Il avait eu la chance de tomber sur un voyageur égaré qu’il avait égorgé dans son sommeil avant de s’emparer de sa monture. Il traversa le village, enveloppé par la brume laiteuse et glaciale de ce début de matinée. Une fois la bourgade laissée derrière lui, il s’empara de son télé-communicateur et lança un message.

— Ici Kakos, je suis à la sortie de Beignon et j’ai des informations à communiquer au groupe d’Atriades de la région. Je vous attends.

Il répéta à intervalles réguliers plusieurs fois son message, espérant que ce dernier serait entendu. Ce n’est finalement qu’en fin de matinée qu’il fut rejoint par une dizaine de cavaliers masqués. Celui qui semblait être le chef de l’escouade mit pied à terre et s’approcha de Kakos. Il ôta le morceau de tissu qui lui cachait le visage.

— C’est donc toi, Khiros, qui es à la tête de ce groupe.

Khiros sourit, dévoilant des dents gâtées, avant de prendre Kakos dans ses bras. Les deux hommes venaient de la même ville et leurs deux familles avaient toujours entretenu des liens très forts depuis la disparition de la mère patrie. Les deux hommes avaient des ambitions similaires : servir au mieux l’empire tout en assouvissant leurs ambitions personnelles. Tant que ces dernières allaient dans le même sens que la volonté d’Atrios, tout se passerait au mieux.

— Alors, demanda Khiros, quelles sont ces nouvelles que tu voulais nous transmettre ?

— Myrdhan est en vie. N’as-tu pas reçu, comme nous hier, des informations sur deux garçons atlantes recherchés par notre empereur ?

— Tout à fait.

— Eh bien, je sais où ils se trouvent. À Paimpont. Ils ont échappé par miracle à la destruction de l’église que j’avais moi-même provoquée et je les ai vus se servir du pouvoir des Premiers. Seuls des Atlantes en sont capables.

— Effectivement, acquiesça Khiros. Je te propose de nous rendre sur place. S’ils sont encore là-bas, nous nous emparerons d’eux. S’ils sont partis, alors nous mettrons le village à feu et à sang afin de retrouver leurs traces. Nous les traquerons jusqu’en enfer, s’il le faut.

— Faire parler les Paimpontais ne sera pas compliqué, je pense. Ils ont été bien éprouvés ce matin.

— Tant mieux, sourit Khiros.

— Cependant, nous ne devons pas sous-estimer ces deux garçons. J’ai bien vu de quoi ils étaient capables. Et si c’est bien Myrdhan qui les accompagne, alors nous avons de quoi nous en faire.

— Effectivement. Retournons à notre cache. Là-bas, je rassemblerai toutes mes troupes et nous prendrons aussitôt la route.

Tous deux remontèrent à cheval.

Chapitre 14.1

Myrdhan marchait en tête. Les cinq enfants suivaient le druide, intrigués. Jusqu’à présent, ce dernier était resté muet. Depuis qu’Artorios avait révélé que Myrdhan n’était autre que le fameux Merlin, personne n’avait osé poser les questions qui leur brûlaient les lèvres. Alors, c’est d’un pas rapide qu’ils avaient pris la direction du Val Sans Retour, lieu légendaire où Morgane retenait les amants infidèles. Un lieu où, selon Myrdhan, dormait le dernier dragon de Brocéliande ; telle était la légende qui courait sur ce lieu. Ils suivaient un chemin jonché de feuilles mortes, encadré de dizaines d’arbres, offrant à la vue des promeneurs leur silhouette fantomatique et dépouillée.

Alban marchait près d’Éloane. Il s’était remis de son combat contre Artorios. Les soins apportés par Arthur et les compliments de son héros avaient permis au jeune chevalier de se relever. Et puis, il ne pouvait rester à terre devant celle qu’il aimait et qui, il l’espérait, l’aimerait un jour elle aussi. Le soleil avait entamé sa descente vers l’horizon quand ils firent une halte.

Myrdhan s’assit sur une pierre plate et laissa son regard errer sur la forêt.

— Nous sommes tout proches, annonça-t-il. Dans une heure, nous allons quitter la forêt et entrer dans la lande menant au village de Tréhorentuc30, aux portes du Val Sans Retour. Nous y dormirons et demain nous irons au rocher du dragon.

— Bien, approuva Malo. À présent, j’aimerais savoir qui est réellement Artorios et quelles sont vos relations avec cet homme.

Une fois Ewann sauvé, Myrdhan avait annoncé qu’il était l’heure de repartir, coupant Malo qui avait de nombreuses questions à poser. Artorios avait salué le groupe avant de remonter à cheval et disparaître entre les arbres, tout de noir vêtu. Le jeune Atlante comptait bien profiter de cette pause pour en apprendre plus sur le mystérieux chevalier noir et ses amis semblaient aussi pressés que lui d’avoir le fin mot de l’histoire.

Cette fois, Myrdhan ne pourrait plus se défiler et, à la grande stupéfaction de ses compagnons de voyage, il accepta de répondre.

— Il est effectivement temps que je vous explique tout. Vous vous souvenez de notre conversation au Mont-Saint-Michel, dit-il à l’attention de Malo, d’Ewann et Éloane, qui approuvèrent. Je vous avais expliqué que, durant l’Empire romain, des Atriades avaient tenté de s’emparer du pouvoir. Néron, Caligula… Des empereurs qui ont finalement échoué. Mais les Atriades n’ont jamais désarmé. Nombre d’entre eux ont fondé des tribus pour mieux se fondre au milieu des humains et sont à l’origine des invasions barbares du Vème siècle et, de ce fait, de la chute de l’Empire romain d’Occident31. Ils se sont fondus dans le royaume franc et se sont installés en Bretagne, sur ces terres que nous foulons de nos pieds. À cette époque, j’avais rejoint ma terre natale et je compris très vite que la Bretagne, mais également le monde étaient menacés. Depuis la disparition de l’Atlantide, il faut bien que vous compreniez qu’Atriades et résistants se livrent une lutte sans merci et ce fut le cas en Bretagne. Je fus rejoint par des amis. Nous avons fondé un village, Camelot, qui est rapidement devenu une ville. Nous étions alors en 480 après Jésus-Christ. Artorios était encore un enfant, mais, très vite, je perçus en lui des capacités innées pour commander. Il nous fallait un chef pour unir non seulement les résistants de la région, mais également les Bretons32. C’est pour lui que j’ai fait forger Excalibur et Durandal, symboles derrière lesquels les hommes devaient s’unir. Après bien des quêtes et aventures, nous avons affronté Mordros ou Mordred. Au cours de la bataille, Artorios a été blessé, ses chevaliers tués en protégeant leur roi et ami. Excalibur a été récupérée par les résistants et je n’ai plus entendu parler de l’épée. Durandal a disparu avant la fin de la bataille. Je l’ai cherchée près de deux siècles avant de la récupérer à Roncevaux.

— Et Mordros ? demanda Malo, intrigué.

— Tué par Artorios, bien sûr.

— Alors, les fées Morgane, Viviane ? questionna Alban.

— Ce sont des inventions de Chrétien de Troyes, de Robert de Boron et Wace. Ces trois hommes se sont inspirés des écrits d’un auteur anonyme qui mentionnait Arthur dans un poème, lequel s’intitulait Le butin d’Annwn33. Je suis ce poète, révéla le druide.

Le jeune homme tombait de haut. Toutes les histoires qu’il connaissait si bien se révélaient n’être que pure invention. Certes, il n’en avait jamais douté avant, mais depuis sa rencontre avec Éloane et ses nouveaux amis, il s’était mis à espérer.

— Et le Graal ? demanda-t-il soudain.

— Une coupe qui a bien existé, le rassura Myrdhan. Elle fut ramenée de Terre Sainte par des Templiers, mais Artorios ne l’a jamais recherchée.

— Pourquoi avoir fait connaître Arthur ? demanda Éloane, qui empêcha par là même Alban de poser une nouvelle question. D’habitude vous préférez ne pas parler des Atlantes.

— Il faut dire qu’à l’époque des faits qui nous préoccupent, les poètes étaient nombreux et rapidement des histoires ont émergé au sujet d’un roi du nom d’Arthur et de ses origines étranges. Je n’ai eu d’autres solutions que conter les faits du valeureux Arthur, d’en faire un être de légende afin de cacher les origines atlantes d’Artorios. Parfois, il faut inventer un mensonge pour cacher la vérité. Ainsi est née la légende du roi Arthur et de ses chevaliers de la Table ronde. Les poètes ont fait le reste. Qui aujourd’hui, mis à part vous, mes amis, peut se vanter de connaître la vérité sur ce fabuleux roi et de l’avoir rencontré ? ajouta le vieux mage, un sourire malicieux éclairant son visage.

— Et votre histoire, Merlin, est-elle plus proche de celle des légendes ou de celle d’un simple humain ? demanda Arthur, curieux.

— Tu veux savoir si l’histoire des dragons est vraie ?

Arthur acquiesça.

— Elle n’est qu’en partie vraie. J’ai bien rencontré Vortigern, mais je n’étais plus un enfant, vous l’avez compris. Vortigern était un seigneur qui régnait de manière tyrannique sur ses terres et il a tué plusieurs de ses vassaux et chassé un Atlante, le père d’Artorios. Dans cette histoire, il n’y a pas de dragon. Attios, mon ami, dont le nom signifie dragon en Atlante, m’a envoyé prévenir Vortigern que sa vengeance serait terrible. Vortigern a fini empalé sur un pieu dressé vers le ciel, en offrande aux dieux de la nature. Ce sont des corbeaux qui en ont le plus profité en se nourrissant de ses viscères.

Éloane prit un air de dégoût.

— Voilà, vous savez tout, acheva Myrdhan. Là encore, le temps a enjolivé ma légende. Je tiens à vous dire également que je n’ai jamais rencontré le Dragon de Brocéliande. Je sais juste que, là où nous allons, il y a un rocher en forme de dragon et que la légende dit qu’un jour, il se réveillera.

— C’est beaucoup moins sympa en vrai, dit Alban.

Sa réflexion fit rire ses amis et le vieux druide les imita.

Ils se remirent en route, entrèrent dans la lande et, après avoir parcouru près d’une lieue, aperçurent un clocher dans le lointain.

— Tréhorentuc, annonça le vieil homme. Nous y serons avant la nuit.

Les derniers rayons du soleil disparaissaient derrière les cimes des arbres quand ils atteignirent les premières maisons du village. Ils se rendirent à la petite auberge qui jouxtait l’échoppe du forgeron.

— N’est-ce pas dangereux de nous rendre ainsi dans la seule auberge de ce bourg ? demanda Malo, bien conscient que leurs ennemis n’étaient jamais loin.

— Veux-tu vraiment que nous nous aventurions sur les falaises du Val en pleine nuit ? demanda Myrdhan.

Éloane, qui comprenait son ami, se rangea malgré tout du côté de Myrdhan, qui scrutait de son regard perçant les alentours.

— Il y a un problème ? s’inquiéta Éloane.

— Non, dit Myrdhan. Tout va bien. Je voulais rassurer Malo. Personne ne nous observe et je connais très bien l’aubergiste. Je peux vous assurer que jamais il ne nous trahira. Vous pouvez lui faire entièrement confiance.

Les six voyageurs franchirent le seuil de l’établissement qui était tenu d’une manière méticuleuse. Un homme d’aspect aimable les accueillit. Il salua Myrdhan qu’il serra dans ses bras.

— Je vous présente Michel, dit Myrdhan. C’est le patron de cette auberge, qu’il tient avec sa femme Anita et leur fils Erwan.

Alors que le vieil homme discutait, Malo observait les lieux. Près d’une grande cheminée dans laquelle crépitait un feu, étaient attablés quelques habitués et voyageurs qui soupaient. Rien qu’à l’odeur, le garçon sentit monter en lui une fringale qu’il faisait taire depuis le matin.

Michel les fit s’asseoir dans un coin de la pièce, un peu à l’écart de façon à ce qu’ils puissent parler à leur convenance.

Une fois que l’homme eut pris leur commande, Malo demanda à mi-voix :

— C’est un Atlante ?

— Pas du tout, dit Myrdhan. C’est seulement un ami. Un homme que j’ai rencontré, il y a plusieurs années et à qui j’ai sauvé la vie.

Le vieux druide n’en dit pas plus, laissant les cinq amis dans l’expectative. C’est Erwan, un gamin blond d’une dizaine d’années qui vint leur apporter leur écuelle de soupe. Dans un silence quasi religieux, ils dégustèrent ce qui s’avéra être ce qu’ils avaient mangé de meilleur depuis le départ du Mont pour les uns, ou de Saint Malo et de Fougères pour les autres.

À la fin du repas, Alban sortit. Il avait besoin de faire quelques pas, de réfléchir, d’être seul. Il avait quitté sa ville natale pour une fille qui, malgré un baiser la veille, le rejetait à présent. D’ailleurs, le rejetait-elle vraiment ? Ce n’était pas les mots qu’elle avait employés. Elle avait besoin de réfléchir.

Il sortit de Tréhorentuc. Il avait fait à peine quelques mètres qu’une voix l’interpella :

— Alban, attends-moi.

Cette voix. Que venait-elle faire ? Ne pouvait-elle pas le laisser tranquille ? Elle le rejoignit. Il sentit sa main sur son épaule. Il eut un frisson. Était-ce le froid de cette nuit étoilée ? Ou quelque chose d’autre ?

— Allons marcher, je veux te parler.

Il acquiesça. Ils firent quelques pas sans mot dire et se retrouvèrent au bord d’un étang qui reflétait la lune. Ils restèrent là quelques instants à observer leur reflet dans l’eau, puis Éloane se tourna vers lui.

— Tu m’as avoué ce matin tes sentiments, dit-elle à voix presque basse. Et je dois dire que cela m’a fait peur. Jusqu’à présent, je n’ai jamais ressenti ce que je ressens pour toi et quand tu m’as embrassée cette nuit dans l’église, je…

La jeune fille cherchait ses mots et c’est Alban qui vint à son secours.

— Tu ressens la même chose que moi.

Elle acquiesça.

— Oui, je suis amoureuse de toi.

— Mais ce matin, tu m’as dit que depuis que Malo…

— C’était parce que j’avais peur de ce que je ressentais… C’est la première fois que je ressens quelque chose d’aussi fort pour un garçon.

— Pourtant, tu aimais bien Malo.

— Pas comme je t’aime toi. J’ai découvert cette nuit et encore plus ce midi, quand tu as affronté le chevalier noir pour aider mon frère, ce qu’était l’amour.

— Éloane…

— Je n’ai pas fini, le coupa-t-elle. Tu es le garçon le plus courageux et le plus gentil que j’ai rencontré. Tu as un cœur d’or. J’ai vu comment tu as réagi quand Malo t’a annoncé qu’il m’aimait aussi. Tu ne l’as pas rejeté. Au contraire, tu as recherché son amitié. Artorios a raison, tu as tout des chevaliers des romans courtois. C’est pour toutes ces raisons que je t’aime.

Alban serra la jeune fille contre lui. Il posa les mains sur ses hanches et posa doucement ses lèvres sur les siennes.

— Je t’aime, dit-il doucement alors que ses doigts se perdaient dans les cheveux de la jeune fille.

Ils restèrent plusieurs minutes silencieux, assis au bord de l’étang malgré le froid mordant, serrés l’un contre l’autre.

— N’avez-vous pas froid, jeunes gens ? demanda une voix chevrotante dans leur dos.

Surpris, Éloane et Alban se retournèrent. Une vieille femme était là. Elle sourit, dévoilant une bouche presque édentée.

— Vous admirez notre beau « miroir aux fées ». Vous avez bien raison. Aujourd’hui, la jeunesse ne sait plus reconnaître ce qui est beau. Ici, en des temps reculés, est né l’amour d’un beau chevalier pour une fée. Et je vois que les choses n’ont pas changé.

Éloane rougit.

— Il n’y a rien de plus beau que l’amour, poursuivit la vieille femme. Moi-même, il y a bien longtemps, j’ai aimé, mais il est mort durant la guerre qui opposa la Bretagne à l’Angleterre. Aujourd’hui, je vis en cette terre au milieu de la magie et des fées.

— La magie ? demanda Alban.

— Pas la magie utilisée par les sorcières, dit-elle. Non, mais la magie des lieux !

Devant les regards surpris des deux jeunes gens, elle poursuivit.

— Ce qui fait la magie en ces lieux, ce sont les rencontres que l’on peut y faire. Au détour de chaque sentier, derrière chaque arbre, on peut rencontrer farfadets, fées ou même Merlin. Vous savez, c’est en ces lieux qu’a vécu Merlin. Et si, la nuit, on sait écouter, on peut entendre le fracas des batailles, les vers lancinants des chevaliers pour leurs belles, la plainte des hommes infidèles que Morgane a enfermés dans le Val Sans Retour, ou encore les sanglots de la fée vivant dans cet étang. Ici, on peut communier avec la nature et la nature vous le rendra en vous montrant des choses que l’on ne voit nulle part ailleurs. C’est ça Brocéliande !

Les deux adolescents écoutaient la vieille femme leur conter les histoires de la Table Ronde – ce qu’ils savaient n’être que fables – mais auxquelles elle croyait dur comme fer. Ils ne la contredirent pas et Éloane, toujours curieuse, demanda :

— Vous nous avez parlé d’une histoire concernant cet étang.

La vieille femme acquiesça, relevant au passage que la jeune fille n’avait pas employé le mot « légende » afin de ne pas la froisser. Elle sourit.

— C’est en ce lieu, commença-t-elle, que sept fées étaient venues se réfugier au cœur de la mystérieuse forêt de Brocéliande, afin de ne plus jamais se montrer aux hommes. Un jour, l’une d’elles se reposait sur la berge quand un chevalier passa. L’homme fort, courageux et bien fait de sa personne, comme devait l’être tout chevalier qui se respecte, entreprit de discuter avec cette femme magnifique à la longue chevelure blonde. Ils tombèrent amoureux. Mais ses sœurs, effrayées à l’idée que leur secret put être révélé, décidèrent de tuer le chevalier. Un matin, alors que l’homme venait rendre visite à sa mie, les fées se jetèrent sur lui. Quand la jeune fée découvrit le corps sans vie de son amant, elle hurla de rage. Après quelques recherches, elle découvrit le moyen de faire revenir le jeune homme. Elle conçut un élixir à base de sang, celui de ses six sœurs, dont elle jeta les cadavres au fond de l’étang.

— Ça a marché ? demanda Alban.

— Oui, il est revenu à la vie. Mais au prix de quel sacrifice ! Durant six jours et sept nuits, le sang des six fées continua à se répandre dans les eaux de la vallée, qui devinrent rouges. L’amour est malgré tout une chose magnifique, dit la vieille femme. Croyez-moi et profitez bien de ce don du ciel qui nous fut donné par la nature. Aimez-vous.

— C’est quand même une triste histoire, dit Éloane. L’amour peut pousser à faire des choses terribles.

Elle se tourna vers la vieille femme pour constater que celle-ci avait disparu.

Alban, aussi surpris qu’elle, demanda :

— Cette femme, tu crois que c’était la fée ?

Éloane haussa les épaules.

— Après tout ce que nous avons vu, on peut penser que rien n’est impossible, alors pourquoi pas ?

— En effet, dit Alban, et comme dirait Myrdhan (il imita même la voix du druide) « Toutes les légendes possèdent une part de vérité ».

Éloane sourit. Elle embrassa Alban, le prit par la main et lui dit :

— Il est temps d’y aller. Les autres vont s’inquiéter.

— Attends un instant, demanda le jeune chevalier.

Il mit un genou à terre, s’empara de son coutelas et coupa une mèche de ses cheveux. Il la tendit à la jeune fille.

— Veux-tu la porter dans ce petit pendentif ? Elle sera toujours près de ton cœur et, si nous sommes séparés un temps, je serai toujours ainsi près de toi.

— Pourquoi veux-tu que nous soyons séparés ?

— On ne peut pas dire que nous vivons dans la paix et la sérénité.

Éloane accepta la mèche de cheveux qu’elle rangea précieusement dans le médaillon.

— C’est fait, dit-elle, mais tu dois me promettre de ne plus mettre ta vie en danger inutilement, comme ce fut le cas aujourd’hui.

— Je ne peux te faire cette promesse, car j’ai promis à Charles de vous protéger. Mais je te promets de ne pas mourir.

Devant le sourire désarmant du jeune homme, Éloane lui prit la main et ils prirent la direction de l’auberge.

Chapitre 14.2

Kakos et Khiros avaient rassemblé le matin même une véritable escouade et galopaient à présent vers Paimpont. Kakos rêvait de prendre sa revanche sur ces hommes qui avaient certes été aidés par des Atlantes et un druide, mais qui avaient tout de même réussi à le mettre en déroute et à décimer sa milice. L’heure était venue pour lui de leur faire payer cette infamie.

Le soleil était haut dans le ciel quand ils débouchèrent sur la place du village, là où la veille ils avaient déjà rassemblé les Paimpontais. Rapidement les Atriades mirent pied à terre. Ils s’engouffrèrent dans les maisons desquelles ils ressortirent en compagnie de leurs occupants. Ces derniers furent amassés sans ménagement au centre du bourg près des décombres de l’église, dont les cendres étaient encore chaudes. Les enfants pleuraient. Les femmes tentaient de les rassurer pendant que les hommes regardaient impuissants ce triste spectacle. Kakos passa au milieu de ses hommes et vint se camper devant Guillaume. Il le regarda de haut, les yeux emplis de haine, heureux de pouvoir enfin se venger de l’humiliation subie par son peuple la veille. Il ordonna qu’on ligote le moine.

Les Paimpontais formèrent un cercle autour du clerc, dans lequel entra à son tour Kakos. Tout autour des villageois se trouvaient les Atriades qui les surveillaient, attentifs à tout geste de rébellion. Kakos, tournant sur lui-même, regarda chaque Paimpontais durant de longs instants, qui parurent durer aux villageois des heures. Enfin, il prit la parole.

— Si vous voulez survivre, dit-il l’œil mauvais, bien décidé à instaurer la terreur chez ses prisonniers, je ne vous demanderai qu’une chose : où sont partis les enfants qui vous ont aidés cette nuit et ce vieil homme qui les a rejoints ?

À sa question ne succéda qu’un silence que chacun savait lourd de conséquences. En même temps, personne ne savait réellement où ils étaient partis et comment pourraient-ils se regarder dans un miroir après avoir vendu ceux qui les avaient aidés sans rien demander en retour ?

Comme nulle réponse ne sortait de la bouche close des villageois, Kakos s’approcha de Guillaume, une dague à la main. Il déchira une partie de la robe de bure du moine et, du bout de sa lame, entailla le haut de son torse. Guillaume serra les dents, mais ne fit pas l’honneur à son bourreau de crier.

— J’attends, hurla l’Atlante. Laisserez-vous votre berger passer de vie à trépas ? Quoi qu’il arrive, vous parlerez, grogna-t-il.

Kakos était sûr de lui. Il l’était tout autant quand il traça un nouveau sillon dans la peau de Guillaume qui, cette fois, ne put s’empêcher d’émettre un gémissement.

Nouvelle attente. Le regard mauvais ne quitta pas la foule des Paimpontais, quand une nouvelle fois la lame s’enfonça dans la chair du clerc.

— Arrêtez, hurla une femme.

Il s’agissait d’Anna, la femme de Gaspard, qui quelques heures plus tôt avait assisté à l’étrange conversation qui s’était tenue autour de sa table à manger.

— Ils sont partis vers Tréhorentuc, dit-elle sans même prendre le temps de voir la réaction de l’Atlante. Ils cherchent une pierre, continua-t-elle dans un souffle, bien consciente de faire la pire chose de sa vie.

Elle trahissait ces enfants qui lui avaient fait confiance en parlant devant elle. Elle n’avait pas entendu toute la conversation, mais elle avait saisi suffisamment d’éléments pour comprendre le sens de la quête. En ne révélant que peu de choses, elle espérait laisser le temps à leurs sauveurs de remplir leur mission, tout en ne retournant pas contre le village la fureur atlante.

Kakos délaissa Guillaume, qui s’affaissa sur le sol, pour s’approcher de la femme. Celle-ci ne trembla pas. Elle soutint même le regard de l’Atlante. Il se planta devant elle. Deux Atriades la forcèrent à se mettre à genoux.

— Es-tu sûre de tout nous dire ? demanda-t-il, bien conscient de la duplicité des villageois.

La veille, le clerc s’était moqué d’eux. Cette femme, Kakos en était sûr, pouvait agir de même. Khiros, comprenant le trouble de son allié, alla jusqu’au clerc, épée à la main, et, sous les yeux des Paimpontais, l’égorgea.

— Voilà ce qui arrive à ceux qui se dressent sur notre chemin et essaient de nous tromper, annonça Khiros. Si jamais c’est ton cas, il est temps de tout nous avouer, grogna-t-il, ou je te le jure, quand nous reviendrons, je te trancherai également la gorge, à toi, aux membres de ta famille, à tes amis, ainsi qu’à l’ensemble des personnes se trouvant en ces lieux.

La femme se rengorgea avant de dire :

— Je vous ai dit la vérité. Ils sont partis pour Tréhorentuc. Je ne sais rien d’autre.

— Bien, avoua Kakos. Alors, allons-y. Ce n’est pas très loin. Nous y serons à l’aube. Laissons nos chevaux ici, car il nous sera plus facile d’y accéder à pied. Espérons juste que nous arriverons à temps.

— Ce serait beaucoup mieux pour eux. Car si nous échouons, ajouta-t-il, un regard mauvais en direction d’Anna, alors nous les tuerons tous.

Il se tourna vers Lokos, un de ses lieutenants.

— Reste ici avec une vingtaine d’hommes. Enferme-les dans une maison et surveille-les jusqu’à notre retour. Qu’ils ne bougent pas ! Le premier qui tente quelque chose est un homme mort !

Lokos acquiesça. La troupe composée d’une trentaine d’hommes se mit en route sur la piste de Malo et de ses amis.

Chapitre 14.3

Dès l’aube, Arthur et ses compagnons s’étaient mis en route. Éloane et Alban marchaient côte à côte, s’échangeant des regards qui n’échappaient pas à Malo.

La veille, après leur balade au clair de lune au bord de l’étang, ils étaient rentrés à l’auberge où ils avaient retrouvé Malo, assis devant un boc de bière. Les autres étaient montés se coucher, mais pas Malo. Il avait compris qu’Éloane avait fait son choix. En vérité, elle l’avait fait depuis longtemps, depuis Fougères et leur rencontre avec Alban. En les voyant rentrer heureux et se tenant la main, il s’était levé et il était monté se coucher. Quant à son tour, Alban était rentré dans la chambre qu’il partageait avec son rival et Arthur, Malo n’avait pas dit un mot. Depuis leur réveil, il était taciturne.

Ils empruntèrent un chemin caillouteux alors que le soleil émergeait dans leur dos, s’élevant au-dessus des collines, à l’est du bourg. La journée s’annonçait belle et ensoleillée, et, ils l’espéraient tous, riche en surprises et découvertes. Il faut dire qu’Alban ne cessait de penser au dragon. Devrait-il l’affronter, lui, le chevalier du groupe ?

— À quoi penses-tu ? lui demanda Éloane.

— À rien, mentit le jeune homme, qui ne voulait effrayer inutilement celle qu’il aimait.

— Je sais que tu me mens, lui répondit-elle, le prenant au dépourvu. Et c’est de ma faute. Hier soir, je t’ai demandé de ne pas risquer ta vie. C’était égoïste de ma part et dangereux pour toi. Quand tu te bats, ce n’est pas à moi que tu dois penser, mais uniquement à ta mission. Si aujourd’hui tu dois affronter un dragon, alors, qu’il en soit ainsi. Fais juste en sorte de vivre.

Il la regarda, surpris.

— Tu savais… Merci.

Ils se turent, profitant des merveilles que la nature leur offrait. Des landes sur leur gauche et, à droite, la forêt. Myrdhan, qui marchait en tête comme à son habitude, en s’appuyant sur son bourdon, leur annonça :

— Nous voici presque arrivés.

Ils soufflèrent quelques instants. Malo en profita pour se retourner et admirer le panorama. Puis ils s’engagèrent sous la frondaison des arbres. Quelques instants plus tard, ils débouchaient sur la crête.

— À nos pieds, dit le druide, c’est le Val Sans Retour. C’est un lieu qui fait peur, chargé de légendes. Même si nous, nous connaissons la vérité, bon nombre d’habitants n’osent s’aventurer en ces lieux.

Il s’engagea d’un pas rapide dans un sentier qui serpentait au milieu de la lande. Devant eux se trouvait un étrange ruban de pierre au milieu duquel était taillé à même la roche une sorte de trône.

— Voilà ce qui me semble être la solution de l’énigme, annonça le vieil homme aux enfants. Ce rocher, qui a la forme d’un dragon allongé, est connu dans la région comme étant le dernier dragon de ces lieux.

Arthur s’était approché du rocher. Déjà, il n’écoutait plus Myrdhan qui continuait à parler. Il toucha la roche doucement de la paume de sa main. Il le ressentait bien.

De la pierre émanait comme une force, une puissance infinie que nulle personne à part lui ou son frère n’aurait pu ressentir. Une puissance venue de la roche ou de quelque chose qui se trouvait au-dessous, du dragon. Il était là. Myrdhan avait raison. Le garçon entreprit alors de gratter la roche qui était friable. Il fut rejoint par son frère.

— Tu l’as ressenti, toi aussi ? demanda-t-il à Malo.

— Oui. Il y a bien quelque chose là-dessous.

Chapitre 14.4

Robin de Loxley et Pierre avaient rejoint les hommes du comte, après avoir récupéré un coffre sur le bateau. Pierre avait expliqué au capitaine ce qui lui était arrivé, lui demandant de reprendre expressément la mer et de faire porter un message au roi Charles, dans lequel le comte expliquait à son souverain la situation dramatique à laquelle il était confronté en Angleterre.

Robin habitait à quelques lieues au sud-ouest de Londres, dans un manoir34. Ce dernier était ceint d’un mur qui, en temps de guerre, permettait aux habitants de la demeure de se défendre. L’homme était un petit seigneur vivant des banalités35 qu’il prélevait sur un village de paysans situé sur ses terres. Celles-là étaient cependant moins élevées que dans la seigneurie voisine. Robin n’était pas de ces seigneurs qui écrasaient d’impôts les villageois vivant sur ses terres ! Il devait ces qualités de seigneur à son vénérable ancêtre, Robin de Loxley, premier du nom, un seigneur loyal et courageux ayant servi à l’époque du roi Richard Cœur de Lion. Robin aimait évoquer cette époque glorieuse de sa lignée. C’est à ce moment-là que le nom de Loxley avait été assimilé à la noblesse.

Les hommes du comte étaient pour la plupart des paysans vivant sur sa seigneurie.

Quelques anciens soldats les avaient rejoints dans le plus grand secret depuis la prise de pouvoir des Lords dix jours plus tôt. Robin préparait une attaque contre le palais de Westminster, où était retenu le roi, et Pierre l’avait bien compris, il était l’un des rouages de ce plan. D’une part, il avait révélé à Robin le vrai visage de l’ennemi et lui avait indiqué d’autre part où se trouvait le roi, information que le comte n’avait pas réussi à soutirer à l’ennemi malgré tous ses contacts. Sans doute, seul Robert de Vere connaissait le lieu de retraite du jeune souverain. De plus, Pierre était fier de lutter contre les Atlantes et il était prêt à tout pour sauver le jeune Richard et préparer une riposte contre l’ennemi Atriade.

La veille, jour de son arrivée au manoir, il avait fait connaissance avec les amis de Robin, des hommes courageux auxquels le soir même il avait exposé tout ce qu’il savait de l’ennemi. Les hommes l’avaient écouté avec attention, sans jamais remettre en cause ce qu’il leur révélait, et ce malgré l’étrangeté de certains faits. Pierre l’avait compris, c’était le lendemain qu’ils passeraient à l’action. Ils devaient agir vite et avec discrétion.

Robin l’avait libéré de sa geôle, prenant le risque de se démasquer. Les Atriades étaient sans doute au courant depuis longtemps de son évasion et, ayant remarqué la disparition de Robin, avaient compris le plan de ce dernier. Peut-être même encerclaient-ils déjà la demeure du comte. C’est en pensant à tout cela que Pierre se coucha ce soir-là.

Ce furent les chauds rayons du soleil qui le réveillèrent.

La nuit s’était déroulée sans incident et sans que l’on aperçoive l’ombre d’un Atriade ou d’un Lord. Pierre rejoignit Robin et ses hommes, lesquels étaient déjà prêts à partir pour le palais de Westminster. Ils comptaient sur la surprise pour s’emparer de la prison dorée du roi. Comme le leur avait dit Pierre, les Atriades, si c’était bien d’eux dont il s’agissait, étaient tellement sûrs de leur supériorité qu’ils n’imagineraient personne être assez fou pour les attaquer, et c’était bien là que leur seule chance résidait.

La troupe chevaucha deux heures durant, avant d’arriver en vue du palais. Ils mirent pied à terre à bonne distance afin de ne pas être repérés par les soldats qui montaient la garde.

— Apparemment, ils s’attendent à être attaqués, ou alors les Lords prennent leurs précautions, annonça Robin.

Pierre acquiesça.

— Ils savent que je me suis enfui et, comme de Vere m’a révélé l’endroit où se trouve le roi, il doit penser que je vais agir. Il me surestime.

— Tant mieux, renchérit Robin. Pendant qu’ils te cherchent ici, ils ne pensent pas à surveiller les souterrains.

— Il y en a ?

— Bien sûr, annonça Robin. Depuis 1030, le palais sert de résidence royale aux souverains anglais. Le premier à avoir fait de cet endroit une résidence royale est Knut le Grand, qui fut à la fois roi d’Angleterre, de Norvège et surtout du Danemark, endroit d’où il était originaire. Il était donc primordial pour ce grand roi de faire installer une issue de secours. C’est par là que nous allons passer pour entrer dans le palais.

— Tu sais où se trouve leur entrée ? demanda Pierre, surpris.

Le noble sourit.

— Effectivement. Richard et moi sommes de bons amis. C’est aussi pour cela que, quand j’ai su qu’il avait été renversé, j’ai mis au point un plan pour le libérer et que j’ai aussi pris de grands risques pour te sortir de prison. J’espérais que tu pourrais m’en apprendre plus. Quand j’ai su par les Lords eux-mêmes qu’un émissaire du roi était arrivé, je me suis alors dit que tu étais ma seule chance.

— Sachant que tu étais ami avec le roi, ils ne t’ont pas capturé ? s’étonna Pierre.

— Non, car depuis quelques années, le roi m’a confié un rôle « invisible » dans son gouvernement. Il faut dire qu’il n’avait pas confiance en grand monde. Il a donc gardé des amis de façade, qui ont été depuis écartés et pour ma part, je suis devenu ses yeux et ses oreilles dans les couloirs du palais. Sauf que je dois bien le dire, le jour où il a été déposé, tout s’est passé très vite et je n’ai rien vu venir.

Tout en parlant, les deux hommes s’étaient dirigés vers la Tamise qui coulait à quelques mètres de là, bien loin du regard des soldats en faction. Robin fit un signe en direction de ses compagnons, qui les rejoignirent. Pierre les vit fouiller le sol d’où émergea une planche de bois, cachant une grille. Robin la souleva et le groupe s’engouffra dans les ténèbres à l’aide d’une échelle.

Chapitre 14.5

— Il ne sert à rien de gratter, annonça Myrdhan. Je doute que vous parveniez à libérer le dragon ainsi.

— Comment faire alors ? demanda Arthur en se tournant vers le vieux druide.

— Réfléchis, grogna Myrdhan, en assénant un coup de bourdon au jeune homme.

Malo sourit. Pour une fois que ce n’est pas moi. Voyant un sourire niais éclairer le visage de son disciple, Myrdhan récidiva son geste, mais cette fois sur le crâne de Malo.

— Si tu pensais que je t’avais oublié, mon bonhomme, tu te trompes, plaisanta-t-il, alors que le garçon se frottait le haut du crâne.

Éloane rejoignit ses amis.

— Myrdhan a raison, dit-elle. Réfléchissez. Jusqu’à présent avons-nous eu besoin de nos mains ? Les résistants ont pensé à tout, ce qui signifie tout bonnement qu’il doit exister un mécanisme à votre attention, asséna-t-elle à ses deux amis.

Pris en faute de réflexion, les deux garçons penauds se turent, alors que Myrdhan lançait à Éloane un regard empli de fierté.

— Une fois de plus, cette jeune fille vous démontre le bon sens féminin. Allez, au travail ! Il nous faut trouver le mécanisme.

Soudain, il leva la tête, telle une bête sur le qui-vive.

— Le temps presse. Je sens un danger qui rôde, ajouta-t-il, en pressant les enfants avec ses mains.

Les jeunes gens savaient que les intuitions du vieil homme étaient souvent justes. S’il pensait qu’un danger planait au-dessus de leur tête, c’est que les Atlantes avaient réussi à retrouver leurs traces. Malo pensa aussitôt aux Paimpontais. Qu’avait-il pu leur arriver ? Il fut ramené à la réalité par son frère.

— Dépêche-toi, Malo. Arrête de rêvasser.

Les mains des six voyageurs commencèrent à tâtonner le géant de pierre. C’est Alban qui s’exclama :

— Je crois que j’ai trouvé quelque chose. Là, entre ces deux rochers, qui pourraient représenter des écailles.

Malo et Arthur se penchèrent à l’endroit indiqué par leur ami. Il y avait effectivement une sorte d’empreinte, qui serait passée inaperçue pour n’importe quel voyageur ou promeneur, tant elle se confondait avec les rochers, mais pas pour les enfants désormais habitués aux mécanismes utilisés par les résistants. Sans hésiter, Arthur posa la main. Sous le regard étonné des jeunes gens, une lumière émana du rocher, qui s’effrita avant d’exploser, laissant place à une sorte d’ossature métallique hérissée de piquants qui sortait du sol. Arthur posa sa main sur une partie plus lisse située à l’avant ou à l’arrière, difficile de se repérer, de ce qui n’était, quelques secondes auparavant, qu’un morceau de rocher. Le métal scintilla et progressivement une immense statue émergea du sol. Un dragon, mais pas n’importe quel dragon. Un dragon de métal.

Impressionnant, pensa Myrdhan, ce morceau de rocher n’était finalement que la partie émergée de l’iceberg. Quel magnifique dragon !

***

Les Atriades, menés par Kakos et Khiros, avaient marché la nuit durant, parcourant les quelques lieues qui les séparaient de leur destination, Tréhorentuc. Ils l’atteignirent quelques minutes après l’aube. Alors qu’il scrutait l’horizon avec des lunettes grossissantes, Kakos aperçut un petit groupe qui parvenait sur la crête. Il reconnut Malo, alors qu’il se retournait pour admirer le soleil s’élevant au-dessus des collines.

— Ce sont eux ! exulta-t-il. Nous les avons retrouvés.

Il éclata de rire avant d’ordonner :

— En route, et pas de quartier ! Une fois que nous les aurons rattrapés, je veux que vous les tuiez. Ils sont trop dangereux.

Les hommes se mirent en marche. Ils traversèrent le bourg, où les paysans se préparaient à partir travailler. Leur dur labeur durait souvent du lever au coucher du soleil. L’hiver, leurs tâches consistaient surtout à ramasser des glands pour leurs cochons et à curer les canaux et les fossés. Quand ils virent fondre sur eux les Atriades, bon nombre préférèrent se terrer au fond de leur masure, priant Dieu que ces envahisseurs les épargnent. N’appartenaient-ils pas à cette armée qui avait accosté sur la côte bretonne et dont ils avaient entendu parler par des Bretons qui fuyaient vers Josselin, cité fortifiée située à près de dix lieues de leur village ? Dieu répondit à leurs prières.

Les quelques malheureux qui eurent le malheur de se dresser sur leur chemin passèrent de vie à trépas, mais les autres furent épargnés. Kakos n’avait que faire des autochtones. La seule chose qui lui importait était de rattraper les enfants et le vieux druide. Très rapidement, ils laissèrent derrière eux le village pour s’engager dans le chemin qui les menait vers la crête, au pas de course.

***

Le dragon était là. Devant eux. Mais contrairement à ce qu’ils avaient pensé, il ne bougeait pas. Il était immobile. Tout de métal. Un corps long et massif pourvu de deux gigantesques ailes, surmonté à l’une de ses extrémités d’une tête hérissée de piquants. Ses yeux, deux petites billes, semblaient animés d’une vie propre. Malo regarda Myrdhan, un brin désespéré.

— Tout ça pour ça ! dit-il. Comment cette sculpture, aussi belle soit-elle, peut-elle nous conduire à la pierre ?

— Es-tu sot, Malo Pierrot, ou aveugle ? l’enguirlanda Myrdhan alors que le garçon protégeait sa tête d’un coup qui ne vint pas. Ne sens-tu pas la grande force qui émane de cette machine ?

— Une machine ? demanda Arthur.

— Bien sûr. Que croyez-vous ? Pourquoi cacheraient-ils une simple sculpture ? Cette machine vous attendait.

Alors que le vieux druide parlait, les enfants faisaient le tour du dragon, le regardant d’un œil nouveau à la lueur des explications de Myrdhan. Pressé de faire marcher le dragon, Malo demanda :

— Sais-tu comment il fonctionne ?

— À vous de trouver, le doucha Myrdhan, car je ne connais pas le mode de fonctionnement de cette machine.

Alors que les deux frères se remuaient les méninges, un bruit attira l’attention de leurs amis. Des cris et hurlements provenaient du sentier qu’ils avaient emprunté quelques minutes auparavant.

— Nous devons bouger, dit Myrdhan.

— Non, dit Arthur. Nous devons comprendre comment le dragon fonctionne. C’est peut-être une machine de guerre fabuleuse.

— Myrdhan a raison, le contredit Malo. Fuyons !

— Non, dit Alban. Emmenons nos adversaires vers le Val. Plus nous les retarderons et plus nous donnerons une chance à Arthur de comprendre son mode de fonctionnement. Si tu échoues, dit-il en lui posant une main sur l’épaule, notre quête s’achèvera ici.

Arthur acquiesça. Ses compagnons convinrent que le plan d’Alban valait la peine d’être tenté. Après un dernier regard vers Arthur, ils coururent sur le sentier en direction de l’ennemi, avant de bifurquer vers la descente du Val Sans Retour.

Chapitre 15.1

Malo s’engouffra dans un sentier qui descendait vers le fond du Val, juste au moment où Kakos surgit sur la crête. Sans hésiter, il se jeta avec ses hommes sur la trace des fugitifs, sans s’occuper d’Arthur qui avait pris le soin de se dissimuler, espérant que les Atriades ne feraient pas attention au dragon, trop accaparés par la poursuite. Malo courait à perdre haleine, prenant mille précautions pour ne pas être précipité au fond de la vallée. Il était l’arrière-garde du petit groupe et afin de permettre à ses amis de s’en sortir, il s’engagea sur une sente où chaque faux pas lui vaudrait la mort. Mais son stratagème échoua en partie. Il divisa le groupe des poursuivants qui ne furent pas dupes. Soudain il dérapa et inexorablement, chuta.

Myrdhan, d’un pas sûr, courait en tête et semblait, malgré son grand âge, infatigable. Ewann, Éloane et Alban le suivaient, haletants. Ils se retrouvèrent rapidement sur un chemin ombragé par de grands arbres et longèrent un étang qu’Alban et Éloane reconnurent comme celui au bord duquel ils s’étaient promenés la veille. Au lieu de prendre la direction du village, le jeune chevalier lança à Myrdhan, toujours en tête :

— Emmenons-les dans le Val, nous aurons plus de chances de leur échapper et mieux vaut ne pas mettre les villageois en danger.

Déjà, les quatre fuyards entendaient leurs ennemis se rapprocher. Ce n’est qu’à ce moment qu’Éloane s’écria :

— Où est Malo ?

Tous s’arrêtèrent pour constater, terrifiés, que le jeune homme ne les avait pas suivis.

— Nous ne pouvons rien faire, constata, amer, Alban. Le mieux pour le moment est d’essayer de leur échapper tout en les emmenant le plus loin possible du dragon.

Et pour bien montrer son emprise grandissante sur le groupe, il en prit la tête. Il fallait bien dire que cette assurance n’était pas pour déplaire à Éloane. Alban était en train de devenir un vrai chevalier, digne des romans qu’il adorait.

Malo était parvenu à agripper une racine qui avait eu la bonne idée de pousser là. Sa chute, qui semblait inévitable, avait eu une conséquence salutaire : le jeune Atlante avait échappé à ses poursuivants qui étaient passés à quelques centimètres de lui sans le voir, mais le vide sous ses pieds le terrifiait au plus haut point. Une fois que le dernier Atriade fut passé, il banda ses muscles et, avec une force dont il ne soupçonnait pas l’existence, l’adrénaline, il put enfin se hisser. Mais pas question pour lui de se reposer ne serait-ce qu’un instant ! Il remonta le sentier, partant dans la direction opposée à l’ennemi, bien décidé à rejoindre ses amis.

Arthur avait eu la bonne idée de se cacher. Les derniers Atriades du groupe avaient repéré la sculpture d’acier en forme de dragon. Ils s’étaient alors approchés de cette dernière, en avaient fait le tour, surpris.

— Il nous faudra avertir Kakos et Khiros de la présence de cette étrange sculpture, lança l’Atriade de tête à ses compagnons. Elle m’intrigue.

Les autres l’approuvèrent et reprirent la poursuite.

Arthur, une fois le danger écarté, sortit de sa cachette et essaya de comprendre le fonctionnement de la machine qui se trouvait là, devant lui. Il passa ses mains le long de l’échine du dragon, à la recherche d’un mécanisme qui lui permettrait d’accéder à des commandes ou du moins à un mode d’emploi. Il le savait, chaque instant comptait. Ses amis et son frère s’étaient mis en danger pour lui permettre de faire fonctionner la machine atlante. Il ne pouvait échouer.

Le monde était en péril. Fébrile, il poursuivit son inspection méthodiquement, repassant à plusieurs reprises sur des endroits déjà explorés. Sa patience et son obstination furent récompensées. Alors qu’il palpait le museau du dragon, un « clic » annonça le succès de l’entreprise. La gueule du dragon s’ouvrit, dévoilant des dents d’acier et une nouvelle empreinte. Sans hésiter, le garçon mit la main dans la gueule de l’animal qui reconnut aussitôt la forme de sa main. Les yeux du dragon s’illuminèrent et une langue métallique se déroula sous le regard émerveillé du jeune Atlante. Sur la langue, un morceau de métal qui ressemblait à une couronne. Arthur la posa sur sa tête. Rien ne se passa. Tout du moins durant les vingt premières secondes. L’instant suivant, une voix résonnait dans sa tête.

— Bonjour, jeune prince.

— Qui me parle ? demanda Arthur à haute voix.

—C’est moi, poursuivit la voix, moi qui me trouve devant toi !

Arthur regarda le dragon.

— Non, pensa-t-il, ce n’est pas possible !

— Si ça l’est, annonça la voix comme si elle pouvait lire dans ses pensées. Je me nomme Prométhée36.

— Prométhée ?

— Oui, c’est mon nom, le nom que m’ont donné mes créateurs.

— Comment fais-tu pour communiquer avec moi ? demanda le garçon toujours aussi subjugué par cette étrange machine.

— Grâce à cette couronne sur ta tête. Elle nous permet de rentrer en symbiose.

Arthur se tut. Il commençait à comprendre.

— Que veux-tu que nous fassions à présent ? demanda le dragon.

— Nous devons secourir mon frère et mes amis. Que dois-je faire ?

— Grimpe sur mon dos, dit le dragon.

Arthur obéit. Il ne s’en était pas rendu compte de prime abord, mais au moment où il avait posé sa main dans la gueule du dragon, il avait en même temps activé l’ouverture d’une sorte d’ordinateur. Des boutons et un levier. Le dos du dragon avait lui aussi changé, libérant des sortes de sièges. Il y en avait six.

— Qu’est-ce que c’est… ?

Il n’avait pas achevé sa phrase que la voix du dragon résonna de nouveau dans sa tête.

— C’est un poste de pilotage. Grâce à lui, tu peux aller où tu le souhaites.

— C’est formidable, lança Arthur.

Il prit place sur le siège se trouvant face au tableau de bord.

— Appuie sur le bouton rouge, entendit-il dans sa tête.

Il obéit sans discuter. Un bruit. Le dragon ronronnait.

— À présent, tire vers toi le levier directionnel. Le bouton sur la droite permet de déclencher le souffle du dragon.

— Et celui à gauche ?

— Il permet de sortir mes griffes.

Arthur poussa un « ouah » d’émerveillement.

— Quelle machine ! pensa-t-il.

Il entendit le rire du dragon résonner en lui.

Arthur réfléchissait. Se pouvait-il que ce soit un dragon vivant et une machine en même temps ? Non, bien sûr que non, ce qu’il entendait devait être une voix enregistrée. Celle de l’inventeur de cette création géniale.

— En effet.

Arthur sourit. Tant qu’il porterait cette couronne, il partagerait toutes ses pensées avec le dragon. Bien décidé à sauver ses amis, il tira sur le levier. Les ailes du dragon se tendirent et, doucement, il s’éleva. Le jeune homme jeta un coup d’œil vers le sol.

— Je vole, se dit-il.

Puis, il poussa le levier vers l’avant et le dragon se déplaça à une vitesse qui dépassait l’imagination. Arthur en était sûr, avec cette machine, il vaincrait les Atriades.

Alban, Ewann, Éloane et Myrdhan s’étaient engagés dans le Val. Ils suivaient un sentier jonché de feuilles mortes, qui longeait l’étang. Ils atteignirent un carrefour.

— La croisée des chemins, annonça Myrdhan, d’un air morne.

— Que faisons-nous ? demanda Ewann alors que derrière lui on pouvait entendre les Atriades, harangués par Kakos.

— Continuons à fuir et gagnons du temps, proposa Éloane.

À peine avait-elle prononcé ces mots que des Atlantes surgirent dans leur dos, comme tombés du ciel. Et c’était bien de cela qu’il s’agissait. Le groupe qui avait traqué Malo. Myrdhan leva les yeux vers le sommet de la crête. Il vit Khiros bondir de rocher en rocher avec une agilité déconcertante et atterrir à quelques mètres du groupe. Cette fois, ils n’avaient d’autre choix que celui de se battre. Mais où Malo pouvait-il bien être ? L’avait-il éliminé ? Non, le jeune Atlante ne pouvait pas avoir péri. Khiros dégaina sa lame. Myrdhan l’imita. Il sortit Durandal de son bourdon de marche. La lame rutilait. Au moment où les deux hommes croisèrent le fer, les autres Atlantes menés par Kakos, rejoignirent Khiros. C’était un combat à quatre contre cent. Un combat inégal. Kakos s’avança à son tour, lame en main. Alban se jeta devant Éloane et se rua sur lui. L’Atriade bloqua l’attaque du garçon avec une facilité déconcertante. Alban recula. L’homme sourit.

— Nos forces sont par trop différentes. Tu n’es rien. Les seuls qui méritent de fouler ce sol, c’est nous autres, les Atriades. La seule race suprême. Vous, simples humains, vous mourrez tous jusqu’au dernier.

Il fit un signe de la main à ses hommes qui fondirent sur le groupe. Alban resserra sa main sur la garde de son épée. Une goutte de sueur dégoulina sur son front. Il le savait, dans quelques instants, il serait mort. Mais il serait mort l’arme à la main.

Il para un premier coup et, au moment où plusieurs lames allaient le décapiter, la terre trembla, déstabilisant les combattants.

— Malo, murmura le chevalier.

Le garçon était là, agenouillé, paumes sur le sol.

— Emparez-vous de lui, hurla Kakos.

Des Atlantes obéirent. Mal leur en prit. Une nouvelle secousse. Par endroits, la terre s’entrouvrit, engloutissant des soldats. Déstabilisée, Éloane manqua à son tour d’être avalée par les entrailles de la terre. Elle ne dut sa survie qu’aux réflexes aiguisés d’Alban. Kakos pesta intérieurement.

— Décidément, tous ces hommes ne sont que des abrutis. Je dois tout faire moi-même.

Il bondit pour se retrouver face à Malo qui, surpris, ne vit pas le poing ganté de son adversaire jaillir et l’envoyer rouler plusieurs mètres plus loin. Alors que Myrdhan croisait une nouvelle fois le fer dans une gerbe d’étincelles avec Khiros, Alban se releva et alors qu’il aidait Éloane, celle-ci, les yeux exorbités, hurla. Alban leva les yeux dans la direction qu’elle lui indiquait. Un Atlante abattit son épée sur les deux jeunes gens.

Chapitre 15.2

Pierre, Robin et ses hommes avançaient prudemment dans le souterrain qui les menait vers l’intérieur du palais de Westminster. Nulle parole n’avait été jusqu’à présent prononcée et la tension était palpable. Après une demi-heure de marche, Robin s’engagea dans un escalier de bois, qui grinça. Il se retourna vers ses hommes.

— À présent, chuchota-t-il, nous devons encore redoubler de prudence. Nous sommes sous le cloître Saint Etienne. Nous marchons depuis une demi-heure et nous sommes entrés à dix heures et demie précisément dans le souterrain. Il est donc onze heures. Les clercs sont en train de célébrer l’office. La cour sera par conséquent déserte, du moins je l’espère. Suivez-moi discrètement. Si notre mission est couronnée de succès, alors nous parviendrons peut-être à vaincre les Lords. Dans le cas contraire, je vous remercie pour la confiance que vous m’avez témoignée jusqu’alors.

Après un dernier regard en direction de Pierre, Robin grimpa la volée de marches, poussa la porte qui lui faisait face et, en un instant, se retrouva dans un lieu circulaire et exigu. Au-dessus de lui, une chape de nuages gris déversait des flots de neige. À son tour, Pierre jaillit de l’obscurité.

— Un puits, pensa-t-il.

Oui, mais un puits vide. Ils grimpèrent à l’échelle qui était vissée au mur. Robin en sortit le premier, après avoir vérifié au préalable que la cour était déserte. Pierre le suivait de près. Quelques instants plus tard, la petite troupe s’enfonçait dans la cour du Franc Roi.

— Nous allons être obligés de longer la chapelle Saint Etienne pour entrer dans le petit hall.

— Tu sais où est le roi ? demanda Pierre, surpris.

— J’ai beaucoup réfléchi. Si j’étais eux, je l’enfermerais dans la chambre de la reine. Elle se situe à l’ouest du palais. Nous y sommes presque. Suivez-moi.

Il s’arrêta brutalement à l’intersection suivante. Des soldats montaient la garde. Quelque chose chiffonnait Pierre : peu de gardes avaient été mobilisés, alors que les Lords soupçonnaient sûrement Robin de l’avoir aidé. Il en était persuadé, il s’agissait d’un piège. Les choses étaient trop simples. Il essaya de se raisonner. Peut-être qu’après tout, cette fois, il s’agissait juste de la chance.

Trois hommes avancèrent en silence et éliminèrent sans un bruit les trois gardes. Lentement, le groupe progressa dans un immense couloir. Des rideaux rouges étaient tendus de part et d’autre de ce dernier. Le Petit Hall traversé, ils parvinrent à la Chambre Peinte. À peine furent-ils entrés qu’une vingtaine de soldats se jetèrent sur eux.

— Ils nous attendaient, pesta Pierre pour lui-même. J’avais bien raison de me méfier. Ces maudits Atriades sont rusés. J’espère juste que mon plan fonctionnera.

— Regardez qui nous avons là, dit une voix mielleuse ramenant aussitôt le comte d’Alençon à la réalité.

Il l’avait reconnu. Robert de Vere, ce félon qui, par un odieux stratagème, lui avait délié la langue. Il était là, face à lui. Était-ce un Atriade ou juste un humain mal intentionné ? L’homme s’avança, un sourire éclairant son faciès cireux.

Les doigts de Robert se refermèrent sur le cou de Pierre et le serrèrent. L’homme comprit que son heure avait sonné et qu’il avait échoué. Il ferma les yeux. Mais l’étreinte se relâcha à la surprise du comte, qui resta quelques instants les yeux fermés. Quand il les rouvrit, il ne put que constater l’horrible réalité des faits : ses compagnons tombaient les uns après les autres, frappés par les coups de dague du terrible Robert de Vere. Pourquoi l’avait-il épargné ? N’était-ce pas pour le torturer ? Pensait-il réellement pouvoir apprendre quelque chose de plus que ce qu’il lui avait déjà révélé par la ruse ? Certainement. Il pourrait également faire une bonne demande de rançon pour le conseil des Lords.

Quoi qu’il en soit, les Atriades semblaient avoir changé d’avis, à moins que… Le dernier compagnon tomba à terre. Robert s’arrêta devant Robin. Il le regarda longuement avant de dire :

— Je savais bien que je devais me méfier de toi, dit-il d’une voix égale. Mais vous êtes tombés dans mon piège. Et se tournant vers Pierre, il poursuivit : croyais-tu que j’allais ainsi te livrer des informations essentielles et te laisser sortir de prison ? Grâce à toi, j’ai pu prendre tous les rebelles.

Robin s’attendait à mourir. Il n’en fut rien.

— Tous deux, vous resterez en vie jusqu’à demain. Vous mourrez devant la foule.

Pierre baissa les yeux avant de fixer de nouveau son interlocuteur.

— Êtes-vous des Atriades ?

Robert sourit.

— Bien sûr, dit-il. Nous sommes partout et peu à peu dans tous les pays, nous prenons le pouvoir. Votre mort est inéluctable et, si nous gardons le roi en vie, c’est parce qu’il n’est qu’un fantoche.

Puis il se tourna vers ses soldats :

— Emmenez-les. Finalement, le peuple aura son spectacle. Il n’aura été différé que d’un jour.

Il éclata de rire, alors que Robin et Pierre se débattaient pour échapper à leur horrible destinée.

Chapitre 15.3

Alors que Malo reprenait ses esprits, il vit Kakos au-dessus de lui lever son épée, prêt à l’abattre. Au même moment, Alban se servait de son corps comme d’un bouclier pour protéger Éloane. Il attendit un coup qui ne vint jamais. Dans un battement d’ailes, Prométhée, dirigé par Arthur, décapita d’un coup de griffe l’Atlante qui allait abattre le jeune chevalier. Le souffle du dragon mit fin à la menace des Atriades, enfin, en partie.

Kakos, par réflexe, était parvenu à éviter l’attaque du dragon, mais il avait également permis à Malo de se ressaisir. Epée en main, le jeune homme attaqua l’Atriade qui para le premier coup. Malo enchaîna les coups d’estoc, cherchant la faille. Il faut dire que le jeune Atlante s’était entraîné durement avec Alban lors des escales de leur voyage, bien conscient que leur mission, qui n’en était qu’à ses balbutiements, allait se durcir. Aussi avait-il gagné en dextérité. Chaque coup désarçonnait un peu plus un Kakos trop sûr de lui, qui commençait à déchanter. Arthur était prêt à intervenir à tout moment pour aider son frère, mais Alban lui avait demandé d’attendre. Il savait à quel point son ami était habile.

Au même moment, Myrdhan, lui aussi, livrait un combat féroce avec Khiros. Durandal, à chaque assaut mené par le vieux druide, semblait lancer des éclairs. Une puissance infinie émanait de sa lame. Une épée forgée par les Atlantes. Khiros, par sa grande agilité, parvenait à désarçonner le vieil homme, à le pousser dans ses retranchements. Nouvel assaut. La lame de l’Atriade fendit l’air et déchira la robe blanche du druide avant de dessiner un sillon dans sa chair.

Myrdhan tomba, un genou à terre, portant sa main à sa blessure. Khiros décida alors de porter le coup de grâce à son ennemi. Mal lui en prit. Myrdhan, qui n’attendait que cet instant, vif comme l’éclair, sortit une dague qu’il planta dans la cuisse de son adversaire, le déstabilisant. Le vieil homme savait que le buste de celui-là devait être protégé par une de ces tuniques fines, mais impénétrables par les armes blanches. Khiros jura, mais déjà Myrdhan avait saisi Durandal et lançait son coup le plus violent, lequel décapita Khiros. Éloane vint aider le vieil homme, tandis que Malo poursuivait son duel.

À bout de force, le jeune homme sut qu’il était temps de lancer son dernier assaut. Il courut en direction de l’Atriade qui l’attendait, un étrange sourire aux lèvres. L’homme para le coup d’estoc du garçon et s’apprêtait à transpercer Malo avec une deuxième arme, qu’il cachait dans son dos, quand il reçut un projectile en pleine tête. Kakos s’effondra, assommé. Malo, encore surpris, jeta un coup d’œil vers Alban. Le chevalier lui sourit, avant de lui lancer :

— Je pensais que tu avais tout retenu de mon enseignement : tu ne dois jamais te fier à ton ennemi. Tu es trop confiant et tes adversaires ne sont pas aussi loyaux que toi. Beaucoup seront prêts à tricher pour te tuer.

Malo acquiesça et serra la main de son ami avant de se tourner vers son frère et Prométhée.

— Waouh, dit-il. Tu as rayé en quelques instants nos ennemis de la surface de la terre grâce à cette formidable invention.

Il s’approcha du dragon, imité par Myrdhan, Éloane, Ewann et Alban.

— Je n’en reviens pas que notre peuple soit capable de telles prouesses, poursuivit Malo.

— Je vous présente Prométhée. Je communique avec lui par télépathie. Nous pouvons voyager grâce à lui à toute vitesse.

— Sait-il où se trouve la deuxième pierre ? demanda Malo.

Arthur se gratta la tête avant de répondre d’un ton désinvolte.

— Vous allez rire. Je n’ai même pas pensé à le lui demander. Vous comprenez, j’étais tellement…

Malo acquiesça.

— Alors qu’est-ce que tu attends ?

Arthur posa la couronne sur sa tête.

— Prométhée, dit-il à voix haute, sais-tu où nous pouvons trouver la deuxième pierre de pouvoir ?

— Oui, entendit-il, je peux vous y conduire. J’ai en moi sa destination.

— Montez, dit Arthur, Prométhée va nous y conduire.

— Juste une chose, les arrêta Malo. Que faisons-nous de Kakos ?

— Laissons-le ici, grogna Arthur.

— Non, les arrêta Myrdhan. Si nous le laissons ici, nous le retrouverons forcément sur notre route un jour ou l’autre. Il a fait beaucoup de mal aux Paimpontais. Amenons-le jusque là-bas et ils décideront de son sort.

Éloane soutint la solution de Myrdhan.

— Très bien, dit le druide. Je vais me déplacer par l’intermédiaire des courants telluriques. Kakos prendra ma place sur Prométhée.

Les enfants hissèrent le corps inanimé de l’Atriade. Une fois la tâche achevée, Arthur posa la couronne sur sa tête, appuya sur le bouton principal du tableau de bord. Doucement, Prométhée s’éleva, ses ailes se tendirent. Alors Arthur tira sur le levier et prit la direction de Paimpont. Éberlués, les enfants constatèrent qu’ils volaient.

— Quelle formidable machine ! commenta Éloane. Les savants qui en sont à l’origine devaient être de véritables génies.

Alban, qui se trouvait à côté d’elle, approuva. Il lui prit doucement la main. Elle le gratifia d’un sourire, avant de lui dire :

— Merci. Aujourd’hui, tu m’as protégée comme l’aurait fait le meilleur des chevaliers.

Alban rougit, ne sachant quoi lui répondre. Jusqu’à présent, ils avaient oublié qu’ils venaient de risquer leur vie et qu’ils ne s’en étaient tous sortis indemnes que grâce à un véritable miracle. Ce miracle, ils le devaient à Prométhée et à Arthur. Malo se trouvait à côté de son frère et le regardait piloter Prométhée avec un brin de jalousie. Arthur tira soudain le levier vers lui pour amorcer la descente.

— Paimpont, dit-il.

Vu du ciel, le village semblait tout petit avec les ruines noircies de son abbaye et ses maisons au toit de chaume. Sur la place du village, des hommes semblaient se rassembler, curieux. Ils n’avaient pas peur. Pourtant, à la vue d’un dragon, ils auraient dû s’enfuir à toutes jambes. Pourquoi alors ne bougeaient-ils pas ? Parce que… Malo ordonna à son frère de ne pas se poser.

— Ce sont des Atlantes, dit-il dans un souffle. Le village a une nouvelle fois été attaqué.

En effet, à une vingtaine de mètres du sol, les voyageurs constatèrent que Malo avait vu juste. Des hommes en armes. Des Atriades.

— Reprends de l’altitude, dit Malo à son frère, et fais un passage avec le souffle du dragon.

Arthur acquiesça et manœuvra avec habileté. Une fois qu’il fut assez haut, il plongea en piquet en direction des soldats et, quand il fut assez proche d’eux, il appuya sur le bouton, lâchant sur leurs ennemis les flammes de Prométhée. Nombreux furent les Atlantes à se transformer en torches vivantes. Le jeune homme fit un second passage qui acheva de semer la panique dans les troupes adverses. Arthur posa Prométhée sur la place du village et les voyageurs coururent vers l’auberge d’où étaient sortis leurs ennemis.

Quand Malo ouvrit la porte, il trouva les villageois apeurés. Lorsque les Paimpontais reconnurent les cinq enfants, ils se précipitèrent vers eux et les serrèrent dans leurs bras.

— Merci, dit Gaspard. Merci pour tout.

Myrdhan apparut quelques instants plus tard au milieu de la foule. Comment se faisait-il, alors qu’il pouvait se déplacer de manière quasi instantanée, qu’il n’arrive que maintenant ? Ou alors il attendait que la bataille soit finie ? Cela ne lui ressemblait pas ! Alors quoi ? Que pouvait-il bien leur cacher ? Malo ne cessait de s’interroger. Il soupçonnait le vieux druide de tout connaître de leur future destination. Depuis le début, il ne cessait de les tester. Mais bon, il avait sauvé Ewann et depuis le début de leur aventure il les avait maintes et maintes fois aidés, cependant, il faut bien le dire, toutes ces petites cachotteries avaient le don d’agacer le garçon. Que de temps perdu !

Arthur discutait avec Gaspard. C’est avec tristesse que celui-ci leur apprit la mort de Guillaume et révéla aux enfants que sa propre femme avait dû les trahir pour épargner moult vies.

— Ce n’est pas grave, dit Alban. Grâce à elle, nous nous sommes battus jusqu’au bout de nos forces et nous sommes devenus plus forts. De plus, nous vous avons amené un des pires vauriens que cette terre ait porté.

Il désigna Kakos, qui était ligoté au dernier siège du poste de pilotage et qui reprenait connaissance.

— Il est à vous, annonça Alban.

L’Atriade fut conduit dans une maison du village. Malo l’avait fouillé avec mille précautions pour être sûr que leur ennemi ne possédait pas de récepteur d’aucune sorte. On n’était jamais trop prudent.

Alors que le soleil était haut dans le ciel, Prométhée s’éleva dans les airs et Arthur lui demanda :

— Puisque la route menant à la seconde pierre est en toi, conduis-nous à elle, magnifique dragon !

Sans hésitation, Prométhée prit la direction du nord-est. Myrdhan, qui occupait le sixième siège, avait le regard empreint d’un plaisir non dissimulé alors que le dragon amorçait déjà sa descente.

— Il sait, se dit Malo. Il sait où nous allons, j’en suis certain.

Chapitre 15.4

Tarxos, après avoir quitté Atlantis, s’était rendu en plusieurs lieux de la Bretagne, bien conscient que les sceaux se trouvaient dans d’anciens sanctuaires druidiques. Il en avait trouvé trois de plus : Neved se situant près de Lokorn37, le sanctuaire de la Garde Guérin38 près de la ville de Saint-Malo, et Carnac et ses menhirs. Seuls deux sceaux manquaient. Par ces nouveaux exploits, le général atlante asseyait davantage sa place de successeur d’Atrios. L’empereur lui avait octroyé ce privilège afin de faire taire sa soif de pouvoir.

Bien conscient de cela, Tarxos souhaitait conforter ses positions, aussi abandonna-t-il la Bretagne pour se rendre à Avignon, où se trouvait l’un de ses fidèles alliés.

***

L’Atriade apparut dans la cour d’honneur du palais des Papes, enveloppé dans sa cape sombre, où régnait une bien curieuse agitation. Il se mêla aux clercs qui se pressaient vers la salle de Grande Audience située à l’est de la cour. Là étaient réunis les cardinaux qui acclamaient le nouveau pape, Jean Langlais.

— Il a réussi, pensa Tarxos. Parfait.

Un mince sourire se dessina sur ses lèvres. Et sa peau pâle sembla presque prendre des couleurs.

Jean Langlais s’avança, ovationné par la foule des chrétiens venue l’acclamer. Le conclave39 s’était réuni deux jours plus tôt et les discussions avaient été de courte durée. Suite aux recommandations écrites dans la lettre d’adieu de Clément VII, le conseiller de ce dernier avait été élu par acclamation40. Après une cérémonie qui parut à Tarxos durer des heures, il vit Jean ou plutôt Baujean (son nom de pape41) bien accompagné par plusieurs clercs regagner ses appartements au cœur du palais.

Une fois qu’il fut certain que Jean était seul, il poussa la porte. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Jean désigna à Tarxos un fauteuil dans lequel celui-ci s’installa confortablement.

— Tu n’as pas l’air surpris de me voir, annonça Tarxos.

— En effet, et pour cause, je t’avais repéré dans la foule durant la cérémonie. Qu’est-ce qui t’amène ? Ne me dis pas que tu as déjà conquis la Bretagne ?

Tarxos sourit, ce qui lui donna presque l’air amical.

— Non, pas encore, mais ça ne saurait tarder. Nous avons déjà mis la main sur cinq sceaux, ce qui est un bon début. L’alignement aura lieu selon Atrios dans trois semaines. Si les sceaux fonctionnent, alors Atrios deviendra invincible. Il nous faut au dernier moment en briser un sans qu’il s’en rende compte. Il faut donc que nous soyons prêts à agir.

— Nous serons prêts, annonça Jean d’un ton peu convaincu, mais suffisamment fort pour donner le change. D’ici là, tous nos alliés seront en place. Du moins, je l’espère.

Tarxos, trop fier de lui, poursuivit sans faire attention à la réponse de son interlocuteur.

— Sais-tu qu’hier Atrios m’a nommé comme son successeur ? J’attends de voir son testament. Je ne suis pas dupe, je sais très bien qu’il a fait cela dans l’intention de me couper les dents, mais, malheureusement pour lui, elles n’en finissent plus de pousser.

Tarxos tendit la main pour saisir la coupe que lui tendait Jean.

— Il y a quelque chose que je dois te dire, annonça ce dernier, bien conscient que cela ne plairait pas à Tarxos, lequel cette fois daigna lever un sourcil et prêter une oreille attentive à son allié.

— Oui ?

— J’ai reçu, il y a trois jours déjà, un pli du représentant du roi à Carcassonne. Les Cathares sont de retour.

— Qui sont-ils ?

— Pour l’Église, des hérétiques42 comme bien d’autres. Pour nous autres Atriades, ils sont des traîtres. On dit que le Premier Cathare était un Atlante qui a cherché dans la foi une façon d’échapper à son peuple. Autour de lui s’est créée une communauté que beaucoup de Chrétiens, pour se moquer, ont surnommée Parfait. C’est bien cela qu’il cherchait, la Perfection pour échapper à ce qu’il était, un conquérant. Très vite, il a rassemblé d’autres Atlantes, dont beaucoup d’Atriades. Il a même mis en péril la Chrétienté, c’est pourquoi le pape de l’époque Innocent III a lancé en 1208 une croisade réunissant de très nombreux chevaliers chrétiens. À cela s’est ajoutée la Sainte Inquisition, un tribunal ecclésiastique qui avait pour but de les traquer. Il n’en est pas moins qu’ils ont mis près d’un siècle pour disparaître complètement.

— Et aujourd’hui, ils reviennent, conclut Tarxos.

Jean acquiesça.

— Oui, et je pense que si leur retour coïncide avec le retour du continent, c’est qu’ils préparent quelque chose contre nous.

Tarxos réfléchit.

— Tu lèves une nouvelle croisade ?

— Oui, mais j’espère que cela ne nous empêchera pas de contrecarrer les plans d’Atrios. Je vais essayer d’être plus rapide que mes prédécesseurs.

— Innocent III n’était pas un Atlante, mais à voir le travail qu’il a accompli, il en aurait été digne. Ceci dit, je vais t’accompagner. J’ai bien envie de combattre ces traîtres.

Jean acquiesça.

— À nous deux, nous les détruirons. Une chance que j’aie reçu ce pli en tant que successeur potentiel de Clément VII. Cela m’a permis de prendre les devants. J’ai déjà envoyé des messages aux seigneurs de la région, ainsi qu’au roi de France Charles VI et notamment au comte de Foix Gaston III43, et j’ai placé des pions un peu partout.

Il eut un regard entendu envers Tarxos avant de poursuivre.

— Avec leur soutien, nous chasserons ces maudits traîtres sans qu’ils se doutent de quelque chose.

— Je pense que tu n’auras pas le soutien du roi. Il s’occupe de la menace que nous représentons. Je pense que pour lui, le retour des cathares n’est pas la priorité. En revanche, tu peux compter sur les quelques comtes du coin. Ainsi que sur moi. Je bois à la chasse aux Cathares.

Tarxos but d’un trait le breuvage qui se trouvait dans la coupe. Il passa sa langue sur ses lèvres avant de se lever.

— J’ai rassemblé des soldats de Dieu, dit Jean en l’imitant. Des hommes prêts à tout pour défendre leur foi. Nous partirons dans deux jours.

Tarxos hocha la tête.

— Je serai là, assura-t-il.

Chapitre 15.5

Le dragon, en pilotage automatique, se posa au cœur d’une clairière à quelques pas des berges d’un étang enserré dans la forêt.

— Encore de l’eau, constata Ewann.

— De quoi te plains-tu ? le rabroua sa sœur. Cette fois, on ne va pas te demander de t’y baigner.

— J’espère bien, grogna le garçon. Manquerait plus que ça !

Malo sourit. C’était bien son ami qui était de retour. Alban aida Éloane à descendre. Arthur demanda alors à Prométhée :

— Que faisons-nous maintenant ?

— Cherchez la pierre marquée d’un indice à votre attention située sur les rives de l’étang.

— Très bien, annonça Arthur. Et après ?

— Vous verrez par vous-mêmes, répondit énigmatique le dragon.

Arthur crut même le voir sourire, ce qui était impossible, vu que c’était une machine. Le jeune homme répéta à ses amis la conversation qu’il venait d’avoir avec Prométhée et tous les six se mirent en quête de la fameuse pierre.

— N’allons pas trop par là, annonça Myrdhan. Du ciel, j’ai vu qu’il y avait un château et, s’ils ont vu notre machine, j’ai bien peur que nous n’ayons bientôt de la visite. Commençons nos recherches de ce côté, dit-il en prenant la tête du groupe.

Deux heures durant, ils arpentèrent les rives du plan d’eau, sans résultat.

— Si Prométhée nous a menés jusqu’ici, dit Arthur, c’est que cette pierre ne doit pas être loin. Allons du côté du château. D’ailleurs, à présent, je pense que si nous avions été aperçus, nous aurions déjà eu affaire à ses occupants, non ?

Il attendait une réponse du vieux druide, mais il fut déçu, car elle ne vint pas. Au lieu de cela, Myrdhan s’enfonça dans une sente qui les mènerait inévitablement vers le château44. Ce dernier se mirait dans les eaux de l’étang. De schiste rouge, il semblait apte à soutenir un long siège. On voyait quand même que certaines tours avaient bien souffert et des échafaudages étaient plaqués le long des murs.

Le château avait été, quinze ans plus tôt, ravagé par les armées de du Guesclin et, depuis près de dix ans maintenant, de nombreux travaux y avaient été entrepris non seulement pour le rebâtir, mais également pour améliorer ses défenses.

— Si Prométhée s’est posé dans la clairière, c’était pour ne pas être repéré, annonça finalement Myrdhan. Nous n’avons plus le choix. Nous devons nous approcher du château. C’est toi qui as raison, Arthur.

— Alors, allons-y, dit Malo d’un pas décidé.

Alors que les enfants prenaient mille précautions pour ne pas être aperçus par un garde qui aurait pu les voir du haut des remparts ou par un ouvrier, Myrdhan les arrêta.

— Ne serait-ce pas ce que nous cherchons ? dit-il en désignant d’énormes menhirs plantés là à une centaine de mètres de l’entrée du château.

Il y en avait sept. Ils entouraient une sorte de pierre plate posée sur deux rochers.

— On dirait un autel sacrificiel, dit Ewann.

— Inculte, lui répondit sa sœur, c’est un dolmen.

— Ça sert à quoi ?

— C’était sans doute une sorte de monument funéraire. Mais je n’en sais pas plus, admit-elle en se tournant vers Myrdhan.

Le druide comprit alors que la jeune fille lui posait une question muette.

— Tu as bien résumé, lui dit-il. On ne sait pas trop à quoi cela servait.

— Mais toi, Myrdhan, tu as bien vécu à l’époque où l’on construisait ce genre de monument, demanda Malo, bien décidé à obtenir une réponse sérieuse.

D’un geste de la main, Myrdhan balaya la question et dit d’une voix qui ne souffrait aucun refus :

— Au lieu de m’escagasser, Malo Pierrot, cherche l’inscription dont nous a parlé Prométhée.

À la fois penaud et énervé par cette façon qu’avait Myrdhan d’échapper à toutes ses interrogations, Malo rejoignit ses amis et les aida à chercher la fameuse inscription. Ce fut Éloane qui la première découvrit dans la pierre d’un des menhirs une marque de main. Sans réfléchir, Arthur posa sa paume.

— Regardez, dit Alban, une inscription apparaît sur la dalle du dolmen.

Les cinq aventuriers rejoignirent aussitôt le jeune chevalier. Si pour quatre d’entre eux, les différents pictogrammes n’avaient strictement aucun sens, pour Arthur et Malo, il en était tout autrement. Les deux garçons se regardèrent et ce fut Arthur qui lit à voix haute pour ses amis.

— Au fond de l’étang repose un secret enfoui. Pour le découvrir, tu dois chevaucher ta monture à l’heure où le soleil fuit.

Tous se regardèrent.

— Pour percer le secret de la résistance, nous devons au coucher du soleil, sur le dos de Prométhée, plonger dans l’eau, traduisit Alban.

— C’est bien cela, dit Malo. C’est Prométhée qui nous mènera à la seconde pierre. C’est bien ce que disait le parchemin. À nous, Excalibur !

— Nous allons nous noyer, gémit Ewann.

— Il faudra retenir notre respiration, annonça Alban.

Alors que le soleil était bas à l’horizon, Prométhée survolait l’étang de Comper. Une flèche passa à quelques centimètres du dragon. Il venait d’être repéré par les archers qui l’avaient pris pour cible. En bas, dans la cour du château, tous s’agitaient. La peur d’être attaqués par un dragon. Il n’y avait pas de temps à perdre. Arthur vira vers la gauche. Il s’agissait d’abord de se mettre hors de portée des flèches.

— Avant de plonger, appuie sur le bouton sous le tableau de bord.

Surpris, le garçon passa ses doigts sous le tableau de commande. Un bouton. Il enfonça ce dernier et une sorte de cloche se referma au-dessus d’eux.

— C’est incroyable, s’exclama Éloane. La résistance avait vraiment pensé à tout.

Alors que le soleil disparaissait englouti par la forêt, Arthur demanda :

— Vous êtes prêts ?

Il fit plonger Prométhée et ne vit pas la boule bleutée qui manqua de peu le dragon. Par acquit de conscience, les enfants retinrent leur respiration avant de constater qu’ils pouvaient respirer sans souci dans la bulle. Les fonds marins s’offraient à eux dans toute leur splendeur. L’eau semblait claire et Prométhée passa en pilotage automatique. Il les mena jusqu’à un village englouti et se posta devant une enceinte de pierre, longue de plusieurs dizaines de mètres, recouverte d’un dôme.

Des yeux du dragon, un rai de lumière sortit, fendant une partie de la muraille qui s’écroula. Devant eux, se trouvait l’entrée d’un palais de cristal . Le dragon s’engagea dans un large couloir jonché de part et d’autre de hautes colonnes surmontées de statues de marbre blanc. Devant eux une porte coulissa avant de se refermer une fois Prométhée passé.

— Tu peux à présent ouvrir la capsule de verre.

Arthur appuya sur le bouton. La bulle s’ouvrit. Les six voyageurs mirent pied à terre. Les murs étaient translucides.

— Nous sommes dans un palais de cristal45. Je n’ai pas rêvé ? demanda Alban.

— Tu n’as pas rêvé, lui dit Éloane en lui prenant la main. C’est juste incroyable. Nous sommes au cœur d’une base atlante, c’est bien cela ? demanda-t-elle à Myrdhan.

Le vieil homme acquiesça.

— Oui, nous sommes dans une base atlante de la résistance. J’en suis aussi ébahi que vous.

— Il y a bien une légende disant que Merlin aurait créé un palais de cristal pour l’amour de sa vie, la fée Viviane, et que c’est au cœur de ce palais qu’elle aurait élevé Lancelot, d’où son surnom du Lac. Est-ce votre œuvre, Myrdhan ?

— Je peux vous le promettre, je n’y suis pour rien, dit le vieil homme. Ce n’est qu’une légende, œuvre de Chrétien de Troyes.

Ils longèrent un long couloir au bout duquel une porte coulissa. Sans hésiter, les six voyageurs la franchirent pour se retrouver dans une vaste salle avec en son centre une sorte de pyramide. Quatre escaliers placés sur chacune de ses faces menaient à son sommet où se trouvait, assise sur un trône, une femme. Bien vivante, a priori. Elle se leva, avant de s’engager dans l’escalier pour les rejoindre. Elle avait de longs cheveux noirs légèrement ondulés. Au fur et à mesure qu’elle avançait vers eux, les traits de son visage se faisaient plus précis et plus fins. Elle était vraiment d’une grande beauté. Le long de la joue de Myrdhan, une larme coula. Viviana, murmura-t-il.

— Vous la connaissez ? demanda Malo, qui avait l’ouïe fine.

Il posa chacune de ses mains sur les épaules de deux jumeaux qui se trouvaient juste devant lui.

— Malo, Arthur, cette femme, Viviana, est votre… mère.

— Quoi ? Comment ? dirent les garçons d’une même voix. Notre mère...

— Oui, annonça la femme d’une voix douce et chaude, je suis votre mère. Je me nomme Viviana.

Les deux garçons, un instant interdits, se jetèrent dans les bras de la femme. Ils pleurèrent de joie en la serrant contre eux. Après des effusions qui durèrent près de cinq minutes, Myrdhan posa la question qui lui trottait dans la tête :

— Que fais-tu ici ?

— J’attendais mes fils, répondit-elle. Je te remercie d’avoir pris soin d’eux comme Axanor et moi-même te l’avions demandé, Myrdhan. De plus, je protège le second artefact.

Elle désigna en haut de la pyramide, derrière son trône, une épée plantée dans la pierre, que les voyageurs n’avaient pas vue de prime abord, trop occupés à dévisager la femme.

— Qui a conçu cette base atlante ? demanda Malo.

— C’est ton père. Axanor, comme a dû vous le dire Myrdhan, était un Premier. C’était non seulement un bon empereur, mais surtout un créateur génial. Lorsque vous êtes nés, nous avons été les parents les plus heureux du monde, mais malheureusement Atrios, votre oncle s’est emparé du pouvoir. Rapidement, nous avons organisé la résistance. Comme vous le savez, l’Atlantide a été envoyée dans un autre espace-temps et nous avons dû nous séparer de vous afin de vous protéger, mais également pour que vous soyez prêts à mener la lutte contre les Atriades lorsque ceux-ci réapparaîtraient. Nous avons eu l’idée de créer pour vous ce dragon que vous avez utilisé pour rejoindre notre base. C’est une machine extraordinaire. Vous le découvrirez au cours de votre aventure. C’est plus qu’une machine, c’est une part de notre âme.

— Tu veux dire, l’interrompit Arthur, que la voix que j’entends dans ma tête, c’est…

— Ton père. Il a tout mis dans Prométhée.

— Où est-il à présent ?

En posant cette question, Malo savait que la réponse qui allait lui être faite risquait de le décevoir, mais il devait la poser.

— Je ne sais pas, lui révéla sa mère. Nous avons vécu en cet endroit durant trente longues années aux alentours de 540 avec quatre autres résistants. C’est la date que nous avions entrée dans la machine. Nous avons récupéré Excalibur qui portait en elle l’un de nos plus grands secrets, l’une des pierres de la connaissance. C’est l’une des pierres qui permet de faire fonctionner la machine ultime de la résistance.

— Quelle est cette machine ?

— Pour faire simple, elle permet de créer ce que l’on appelle un trou de ver46. Il serait par ce moyen possible de se débarrasser pour de bon de l’Atlantide et des Atriades en les envoyant dans une dimension dont ils ne pourraient revenir.

— Cela signifierait la fin de la menace ? demanda Malo.

— Non, mais du moins du continent, ce qui aurait pour conséquence, nous l’espérons, de rendormir la folie atlante.

Malo réfléchit.

— Guillaume, un clerc de Paimpont, nous a expliqué que vers 630 un homme est apparu au fondateur de l’abbaye, monté sur une étrange machine volante. Était-ce papa ?

— Oui, c’étaient lui et Prométhée. Sachez, mes enfants, que durant ces derniers siècles nous sommes intervenus dans l’histoire humaine afin de préparer votre venue et surtout votre victoire.

— Comment pouvez-vous savoir ce qui va se passer et quand ? Comment avez-vous pu traverser les siècles sans vieillir ? Êtes-vous éternels ?

— Pour répondre à ta première question, avant de débarquer en ce lieu, nous sommes allés dans le futur — je veux dire après le retour des Atlantes – votre père, moi-même et quatre de nos compagnons. Les capsules qui nous ont permis de rejoindre le continent étaient plus perfectionnées que les vôtres, dit-elle en s’adressant à ses fils, qui ne pouvaient être programmées qu’une fois. Les nôtres étaient des machines à voyager dans le temps. Elles nous ont permis de mettre en place un plan pour mieux préparer notre défense. Vous l’aurez compris, nos quatre compagnons sont ceux qui ont caché les deux autres pierres. Pour l’autre question, nous nous mettons en sommeil dans des capsules de vie. Non seulement elles renforcent notre énergie vitale, nous permettant de rajeunir, mais en plus elles soignent nos blessures.

— Nous sommes en Avalon ? demanda Éloane surprise.

— C’est le nom que nous avons donné à cet endroit, acquiesça Viviana en souriant. Comment le sais-tu ?

— Par Artorios. Il nous a dit qu’il avait guéri de ses blessures dans une base atlante portant ce nom. J’en ai conclu que c’était ici.

— Tu es une jeune fille très intelligente, dit Viviana.

Éloane rougit avant de dire :

— J’ai encore une question.

— Oui mon, enfant.

— Comment fonctionne Prométhée ?

— C’est une très bonne question.

À ce moment, tous ses amis se rendirent compte qu’Éloane venait de poser une question qui les taraudait tous, mais que personne n’avait formulée à voix haute.

— Il fonctionne grâce à l’énergie de notre mère à tous, la terre. Prométhée a dormi durant huit cents ans et a chargé ses accumulateurs. Ces derniers se déchargent vite. Il faut donc recharger ses batteries en le posant sur un nœud tellurique, c’est-à-dire un croisement de courants comme…

— La fontaine de Barenton, termina Alban.

Viviana acquiesça.

— Comment les repérer ? demanda Éloane.

— Je vois que vous n’avez pas encore découvert toutes les fonctions de Prométhée, annonça la femme. Tiens, prends ceci, Démétrior, dit-elle en tendant un parchemin à Malo. C’est le mode d’emploi de votre machine volante.

Le jeune Atlante saisit l’objet qu’il déplia. Il parcourut du regard les nombreux symboles qui couraient sur le parchemin. Ses yeux s’écarquillèrent. Viviana se tourna ensuite vers son autre fils.

— À présent, annonça l’Atlante, il est temps pour toi Erébior, de t’emparer d’Excalibur.

Arthur, à la fois surpris, mais également fier, s’avança vers l’escalier qui menait en haut de la pyramide. Il grimpa les marches avec une extrême lenteur, bien conscient d’être l’Élu qui brandirait l’épée d’Artorios, celle avec laquelle il avait rallié sous sa bannière tous les résistants pour lutter contre la menace atriade huit siècles auparavant. C’était bien la preuve que même si la machine atlante était capable d’envoyer l’Atlantide dans un trou de ver, il n’en est pas moins que le combat continuerait, et ce jusqu’à la fin des temps. Le mal ne disparaîtrait jamais et la menace atlante non plus. Les Atriades seraient là dans l’ombre.

C’était à cela que pensait Arthur lorsqu’il retira Excalibur de son socle et qu’il la brandit devant sa mère, son frère et ses amis. Là, sur la garde de l’épée qui rutilait, la seconde pierre atlante.

Quels dangers attendent nos amis dans la suite des Enfants du continent perdu : Malo et Arthur retrouveront-ils leur père ? Découvriront-ils la troisième pierre et où peut-elle se trouver ? Que deviendront Pierre et Robin ?

LEXIQUE

1

- Le Louvre fut construit par Philippe Auguste à l’extérieur des murs de Paris dans un but défensif. La nouvelle enceinte de Charles V, père de Charles VI, inclut le Louvre qui devient alors un palais et est transformé pour le bon plaisir du roi.

2

- À partir du règne de Charles V, l’âge de la majorité est fixé à quatorze ans.

3

- Saint-Brice-en-Coglais porte depuis le milieu du XIXème siècle le nom de Saint-Brice-en-Coglès. C’est une ville de presque trois mille habitants qui se situe dans le département de l’Ille-et-Vilaine.

4

- Depuis le Schisme de 1054, la Chrétienté s’était divisée en deux courants : la religion catholique et la religion orthodoxe.

5

- Il faudra attendre l’année 1417 pour que le pape Martin V mette fin à ce que nous appelons aujourd’hui le grand schisme d’Occident.

6

- Assemblée d’évêques et d’abbés se réunissant sur la demande du pape qui a pour but de fixer les règles de la foi.

7

- C’est l’ensemble des terres habitées et exploitées par l’Homme. Ce terme vient du grec : oikein qui signifie habiter.

8

- Les Vikings avaient au IXème siècle entretenu des rapports commerciaux avec les peuples d’Amérique du Nord.

9

- L’histoire des celliers de Landéan existe réellement. Durant de très longues années, les habitants du Pays de Fougères ont cru qu’un tunnel de dix kilomètres de long reliait les caves au château, mais en 1913, cette rumeur a été démentie par des travaux effectués par les Beaux Arts. Quant au secret de Raoul II, il n’est que le fruit de mon imagination. Ceci dit, vous pouvez aujourd’hui visiter ces caves et vous faire votre propre opinion.

10

- Poète français ayant rédigé de nombreux romans arthuriens comme Yvain ou le chevalier au lion ou encore Lancelot ou le chevalier de la charrette. Il développe le roman courtois.

11

- C’est un poème épique et une chanson de geste du XIème siècle en 4000 vers racontant le combat fatal du chevalier Roland au col de Roncevaux contre une armée vasconne (nom donné par les Romains au peuple de la péninsule ibérique).

12

- Pierre II, né en 1346 et mort en 1404, prince de la maison d’Alençon, possède la ville de Fougères.

13

- C’est le cas durant la première phase de la guerre de Cent Ans qui dure jusqu’en 1389, cette date marquant une trêve dans le conflit. À partir de 1415, le conflit reprend, plus dur que jamais, et s’achève en 1453 suite à la bataille de Castillon.

14

- Olivier de Clisson est le connétable de France, c’est-à-dire le chef des armées du roi. Depuis Charles V, père de Charles VI, le connétable est breton. Olivier de Clisson est serviteur de l’État et non des Princes. Il est donc très proche du roi de France et est considéré par le duc de Bretagne comme un ennemi.

15

- Tribunal ecclésiastique fondé en 1231 par le pape pour lutter contre les hérétiques.

16

- Nominoë fut à l’origine d’une Bretagne unifiée qui devint indépendante durant la première moitié du IXème siècle.

17

- Cette bataille a eu lieu le 27 novembre 1382.

18

- Il fait ici référence au roi Louis IX, plus connu sous le nom de Saint Louis. Hugues XII de Lusignan, comme Louis IX, meurt en août 1270, vingt-trois jours avant le roi, de la peste, à Tunis, lors de la Huitième croisade.

19

- Les chevaliers prêtent serment de fidélité au seigneur qui les adoube. En échange de cette fidélité, ils obtiennent un fief. Réunion d’ecclésiastiques ayant lieu au niveau local.

20

- Extension de la forêt de Brocéliande qui selon certaines sources s’étendait à cette époque sur une grande partie de la Bretagne orientale, débordant même sur les provinces environnantes comme le Maine et l’Anjou.

21

- Les défrichements consistent à gagner des terres à cultiver en détruisant les broussailles et en coupant des arbres. Ils ont débuté au XIIème siècle. La forêt de Brocéliande au Moyen Âge s’étendait du centre à l’Est de la péninsule armoricaine.

22

- Il resta le seul pont de Londres sur la Tamise jusqu’en 1739.

23

- Cet arbre, le chêne à Guillotin, fait partie des arbres remarquables de la forêt de Brocéliande. Il se situe près de la commune de Concoret et a 800 ans. On le surnomme le chêne à Guillotin, car durant la Révolution française, un prêtre réfractaire, Guillotin donc, échappa aux soldats en trouvant refuge au cœur du tronc, comme Alban quatre cents ans plus tôt. Une araignée tissa une toile devant la cachette du clerc, le protégeant ainsi de la milice.

24

- Les Lords Appelants, dont le terme « appeal » signifie accusation en vieil anglais, sont en réalité apparus en 1387. Ici, leur arrivée fut précipitée par le retour des Atlantes.

25

- C’est un mouvement spirituel et social organisé par l’Eglise pour maitriser l’usage de la violence dans la société. L’interdiction de porter des armes dans une église en faisait partie.

26

- Il s’agit ici de la famille fictive de Robin des Bois. Robin de Loxley est donc un personnage fictif. Toute ressemblance avec une personne ayant réellement existé est donc fortuite.

27

- C’est le nom d’une maladie provoquant des fistules purulentes que les rois de France et d’Angleterre avaient le pouvoir de guérir par simple contact.

28

- La Chanson des Nibelungen est une épopée médiévale allemande datant du début du XIIIème siècle. Elle raconte les exploits de Siegfried pour aider Gunther, le roi des Burgondes, à conquérir la main de Brunehilde.

29

- La paroisse de Beignon existe depuis le VIIIème siècle. C’est aussi une ancienne seigneurie.

30

- Aujourd’hui Tréhorenteuc. C’est une commune du Morbihan aux portes du Val Sans Retour. On peut y voir l’église du Graal. Une église y aurait été fondée au VIIème siècle.

31

- L’Empire romain est divisé en deux à la mort de l’empereur Théodose Ier en 395 : l’Empire romain d’Occident et l’Empire romain d’Orient. L’Empire romain d’Occident s’effondre au milieu du Vème siècle, suite aux invasions barbares. L’Empire romain d’Orient devient l’Empire byzantin et perdure jusqu’en 1453, date à laquelle les Turcs s’emparent de Constantinople

32

- L’histoire d’Arthur racontée ici est très proche de la véritable histoire d’Arthur, seigneur breton qui aurait organisé la défense des peuples celtes de la Bretagne armoricaine et des îles britanniques face aux envahisseurs germaniques issus des invasions barbares à la fin du Vème siècle.

33

- Le Butin d’Annwn date du Xème siècle et est la première œuvre à mentionner Arthur. C’est un poème qui raconte la quête d’Arthur et de ses chevaliers à la recherche d’un chaudron magique qui fait penser à la quête du Graal. Ce poème fait partie d’un recueil de 57 poèmes, dont un incomplet, appelé le Livre de Taliesin.

34

- Ou « maneir » puisque, dès le XIIème siècle, ce terme est employé par Robert Wace. C’est une grande maison fortifiée.

35

- On parle alors de seigneurie banale. Les banalités sont des impôts prélevés par le seigneur en échange de l’utilisation du four, du moulin, du pressoir…

36

- Prométhée est un titan qui, dans la mythologie grecque, créa l’homme auquel il donna le feu. En guise de punition, Zeus l’attacha à un rocher sur le Mont Caucase. Tous les jours, un aigle lui dévorait le foie, lequel repoussait la nuit. Il fut libéré par Héraclès.

37

- Ou Locronan. Le nom de Neved peut être mis en relation avec les bois du Nevet qui se trouvent près du sanctuaire. Le terme Neved vient de Nemeton qui signifie sanctuaire.

38

- La Garde Guérin est un ancien sanctuaire druidique, où les Romains firent édifier un temple en l’honneur de la déesse Hécate, dont il ne reste aucune trace. Hécate était dans la mythologie grecque la déesse de la Lune et la mère de Scylla.

39

- C’est le lieu où sont enfermés les cardinaux chargés d’élire le nouveau pape.

40

- Comme le prévoyait le quatrième concile du Latran de 1215, il existait trois sortes d’élections du pape : par inspiration ou acclamation, par compromis ou encore par vote secret.

41

- Il est bien évident que le pape ou antipape présenté ici n’a jamais existé puisque Clément VII meurt en réalité en 1394 et est remplacé par Benoit XIII. Pour les besoins de l’histoire, j’ai donc dû déformer quelque peu la vérité. Que les puristes m’en excusent.

42

- Doctrine contraire à celle de l’Église. Les hérétiques étaient traqués, torturés et bien souvent tués. Ce fut le cas des Cathares au XIIIème siècle.

43

- Ce dernier, surnommé Gaston Phébus, est connu pour être l’auteur du « Livre de chasse », qu’il commença à rédiger en 1387.

44

- Le château de Comper était à l’origine un château fort. Tombé en ruines, il n’en reste aujourd’hui que la maison d’habitation seigneuriale qui fut restaurée au XIXème siècle et reconstruite quelques années après par M. de Charrette. Depuis 1990, le château de Comper abrite le Centre de l’Imaginaire Arthurien.

45

- La légende dit que dans les eaux de Comper se trouve un palais de Cristal créé par Merlin pour la fée Viviane.

46

- C’est un raccourci à travers l’espace-temps

Arthur et le dragon de Brocéliande.

LES ENFANTS DU CONTINENT PERDU

Edouard Peschard

Épisode 6

1

Complots

Paris, un mois plus tôt.

2

Dix jours plus tard, quelque part entre le Mont-Saint-Michel et Fougères.

3

Vannes, château de l’Hermine, le 13 janvier 1386, au crépuscule.

4

5

Avignon, palais des Papes.

6

7

Épisode 7

Arrivée à Fougères

1

2

3

4

5

Épisode 8

Un mystérieux message.

1

Quelques heures plus tôt.

2

3

4

5

Épisode 9

Le secret de Raoul

1

2

3

4

5

6

Épisode 10

Le nouveau chevalier

1

2

3

4

5

6

7

Episodes 11

Attaque sur Paimpont

1

Paimpont, au cœur de la forêt de Brocéliande, le 20 janvier 1386.

2

3

4

5

Episode 12

Un plan audacieux

1

Londres, au même moment.

2

3

Atlantis, au même moment.

4

5

6

Episode 13

Les secrets du druide

1

2

3

4

Episode 14

Le dragon dans la pierre

1

2

3

4

5

Episode 15

Avalon

1

2

3

4

5

Table des matières

Chapitre 6.1 7

Chapitre 6.2 12

Chapitre 6.3 18

Chapitre 6.4 25

Chapitre 6.5 30

Chapitre 6.6 36

Chapitre 6.7 46

Chapitre 7.1 50

Chapitre 7.2 56

Chapitre 7.3 67

Chapitre 7.4 74

Chapitre 7.5 77

Chapitre 8.1 81

Chapitre 8.2 87

Chapitre 8.3 93

Chapitre 8.4 104

Chapitre 8.5 110

Chapitre 9.1 114

Chapitre 9.2 120

Chapitre 9.3 125

Chapitre 9.4 136

Chapitre 9.5 140

Chapitre 9.6 146

Chapitre 10.1 149

Chapitre 10.2 153

Chapitre 10.3 157

Chapitre 10.4 164

Chapitre 10.5 171

Chapitre 10.6 177

Chapitre 10.7 181

Chapitre 11.1 183

Chapitre 11.2 191

Chapitre 11.3 202

Chapitre 11.4 207

Chapitre 11.5 215

Chapitre 12.1 219

Chapitre 12.2 224

Chapitre 12.3 230

Chapitre 12.4 239

Chapitre 12.5 247

Chapitre 12.6 252

Chapitre 13.1 256

Chapitre 13.2 271

Chapitre 13.3 274

Chapitre 13.4 286

Chapitre 14.1 289

Chapitre 14.2 302

Chapitre 14.3 307

Chapitre 14.4 311

Chapitre 14.5 316

Chapitre 15.1 322

Chapitre 15.2 330

Chapitre 15.3 335

Chapitre 15.4 343

Chapitre 15.5 349

LEXIQUE 360

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