Traque à Abidjan
Traque à Abidjan
Author: EMYNÉ LOÏS
Chapitre Ier

La piscine du Sofitel d’Abidjan était animée cet après-midi. Il y avait pas mal de monde. Des expatriés pour la plupart. Certains se prélassaient à l’ombre des parasols, d’autres nageaient. 

Gaëtan Koffi était assis à une table. Seul. Il contemplait le monde qui l’entourait le regard vide. Il avait chaud. Il transpirait. Sa chemise d’été qu’il portait sur son bermuda était toute trempée. La proximité de la piscine n’arrangeait rien. Gaëtan Koffi avait beau s’éventer, il avait beau agiter frénétiquement son guide de séjour pour se donner de l'air, rien n’y faisait. Il avait toujours aussi chaud.

Deux jours seulement qu’il avait débarqué en terre d’Eburnie et il lui était impossible de s’accoutumer au climat. La chaleur était étouffante. Sa peau métissée semblait prendre feu. Elle paraissait aussi fragile que la peau de n’importe quel toubabou. 

Qui l’aurait cru ? Il fallait le voir pour le croire, à lui aussi le soleil n’était pas compatible. Gaëtan Koffi souffrait et il craignait le pire. Mourir d’insolation et retourner en France dans un cercueil, les pieds devant. Avant, il espérait pouvoir en finir avec sa mission. Un fichu article sur la vie des putes en Afrique ! Voilà ce qui l’amenait en Côte d’Ivoire. 

« Paris investigations » l’avait mandaté à cet effet. « Paris investigations » c’était le célèbre hebdomadaire qui l’employait. Le rédacteur en chef, monsieur Herbert avait certifié que ce boulot était fait pour lui. « Du sur mesure », avait-il déclaré. 

Gaëtan Koffi n’était pas dupe. Il savait bien que ce choix n’était pas anodin. Il n’était motivé que par des raisons d’ordres pratiques. Gaëtan Koffi était à moitié ivoirien. Son père était issu de Botro, un village baoulé perdu au centre de la Côte d’Ivoire dans la région de Bouaké. Excepté cette information, Gaëtan ne savait pas grand-chose sur son pays d’origine. 

Mais qu’à cela ne tienne. Son patron n’en demandait pas tant. Sans prendre en compte son avis, il l'avait flanqué dans un avion, direction les tropiques. Et voilà Gaëtan Koffi à Abidjan. 

Ce dernier n’était pas content d’être là. Il aurait voulu être ailleurs. Dans son petit appartement à Paris ou à Jérusalem par exemple. Il y avait des troubles là-bas ces derniers temps. Le journaliste aurait aimé être au cœur des évènements qui s’y déroulaient. Il aurait aimé écrire un article sur cette actualité. Sa carrière en aurait peut-être été bouleversée ?

Gaëtan Koffi ne le saurait jamais. Cette incertitude l’irritait. Il était déçu et n’en finissait pas de ruminer sa frustration. Les nerfs à vifs, il vida d’un trait son verre de limonade. 

Il en commandait un autre quand enfin, son rendez-vous s’amena. Anita. Une beauté féline comme on en rencontrait que dans les pays africains. Elle était provocante dans sa tenue toute aussi légère que celle dans laquelle elle l’avait harponné la veille. Un t-shirt moulant et une mini-jupe qui dévoilait ses jambes interminables. Souriante, elle s’assit en face de lui.

—Tu vois, lui fit-elle remarquer. Je suis bel et bien venue comme je te l’ai promis.

Avec une heure de retard ! Comme quoi, on était vraiment en Afrique... Gaëtan Koffi se retint de tout commentaire.

—Prête pour l’entretien ? se contenta-t-il de lui demander en attrapant son sac d’où il tira son magnétophone.

—Pour l’entretien et pour tout le reste aussi, lui murmura Anita d’une voix chaude.

L’œil lubrique, elle lui décocha une œillade enflammée. C’était aussi évident qu’un nez en pleine figure. Anita commençait à l’aguicher. La conscience professionnelle, la pute ne perdait pas de temps. Elle croisait et décroisait lascivement ses jambes. Elle se pencha vers lui et offrit une vue imprenable sur son décolleté. Son manège était fort explicite. Et terriblement tentant. 

La prostituée n’était plutôt pas mal dans son genre. Grande, fine et élancée, elle avait le profil de l’emploi. Mais pour se risquer à se perdre entre ses cuisses, il fallait être soit complètement fou soit être immunisé contre le sida. Or Gaëtan Koffi n’était ni l’un ni l’autre. Le journaliste avait un objectif à atteindre. Il était là pour travailler. Pas pour choper une MST. Il se força donc à garder la tête froide.

— J’enregistre ! l'informa-t-il le pouce sur le bouton enregistreur. Ça ne te dérange pas j’espère ?

De la tête, Anita lui fit signe que non.

—Par contre, objecta-t-elle subitement, il faut qu’on s’entende...

Sciemment, la pute laissa sa phrase en suspend. De quoi irriter son interlocuteur.

—S’entendre ? répéta Gaëtan surpris. S’entendre sur quoi ?

—Tu sais bien... par rapport au prix, lâcha la pute.

—Le prix ? répéta une nouvelle fois le journaliste qui n’arrivait pas à suivre la jeune prostituée. Le prix de quoi ?

— Le prix de ce service que je vais te rendre, lui expliqua Anita. Hier, j’ai oublié de t’en parler, mais ça ne va pas être gratuit de te faire des confidences sur mon métier.

Tient donc ! Gaëtan l'aurait prédit. Il n’était même pas surpris. Avec les putes, c'était toujours pareil. Rien n'était gratuit. Le moindre service était facturé. Sans rechigner, il sortit son portefeuille.

—Combien ? lui demanda-t-il d'humeur égale.

—Disons.... vingt ou vingt-cinq mille francs ? proposa Anita le regard cupide.

Environ quarante-cinq euros. Pas de quoi chipoter. Sans prendre la peine de marchander, Gaëtan tira trois billets de dix mille francs de son portefeuille. 

—Voilà, s’exclama-t-il en les posant bien à plat sur la table.

—Merci, sourit grassement la pute en empochant les billets rose.

Hâtivement, la jeune femme se dépêcha d’enfouir son précieux butin dans son décolleté plongeant.

—Ça va maintenant, voulut s’assurer Gaëtan devenu impatient. On peut commencer ?

—Une dernière chose, tint à souligner la cupide Anita en levant l’indexe.

Sentant son exaspération poindre, Gaëtan fronça systématiquement les sourcils.

—Quoi encore ? fit-il en maîtrisant tant bien que mal son irritation.

—J’ai une amie... disons un ami qui veut te rencontrer.

— Me rencontrer moi ? s'enquit Gaëtan sans enthousiasme. Pourquoi ?

Un large sourire se dessina sur les lèvres d’Anita. Elle haussa les épaules d’un air mystérieux. 

— C’est confidentiel, il m’a dit. 

— Cela à quelque chose à voir avec le reportage, j’espère ?

Anita hocha la tête. Gaëtan Koffi se détendit aussitôt.

— Elle... enfin il t’a vu discuter avec moi hier au « Temple d’aimée » et il a été emballé par l’idée du reportage et tout le reste.

Dans l’espoir de trouver d’éventuelles volontaires pour son article, Gaëtan Koffi était allé en prospection la veille au soir. Il avait sillonné zone 4, un quartier chaud d’Abidjan et s’était hasardé au « Temple d’aimée ». C’est dans ce bar à putes qu’il avait fait la connaissance de la travailleuse du sexe.

— Si ton ami est intéressé par l’article, dis-lui de m’appeler ! 

Pour toute réponse, Anita grimaça.

— Ça ne va pas être possible.

— Comment ça ? 

— Il ne peut pas t’appeler. C’est trop risqué. 

Trop risqué pour appeler ? pensa Gaëtan fort intrigué. Quelle était encore cette histoire ? L’esprit du journaliste se mit en alerte. Il réfléchit rapidement et flaira tout de suite l’embrouille. Il n’en fallait pas plus pour piquer sa curiosité à vif. 

— De quoi s’agit-il exactement ? demanda-t-il tout ouïe. Vas-y, dis-moi tout !

— Je ne sais pas grand-chose. Seule Isadora ou plutôt Isidore peut tout t'expliquer. Il te donne rendez-vous ce soir au Pink. Tu connais le Pink ? 

Gaëtan Koffi ouvrit de gros yeux. Comment Diable pouvait-il connaître le Pink ? Il venait à peine de débarquer en ville. Avec ahurissement, il dévisagea Anita. Lui arrivait-il de se servir de son cerveau ? Le journaliste se le demandait sérieusement.  La pute ne se démonta pas. 

— Tu ne connais pas le Pink ? insista-t-elle. C’est le bar situé non loin de l'hôtel Hamania dans la commune de Marcory. Ce n'est pas caché. Tu trouves l'hôtel Hamania, tu trouves le Pink. Avec ton GPS, ça devrait être un jeu d'enfant.

Gaëtan Koffi eut la naïveté de la croire. Erreur ! Il chercha son chemin pendant une demi-heure environ. Dans sa voiture de location, le journaliste sillonna les environs. Les ruelles mal éclairées étaient sinistres à cette heure avancée de la nuit. Pourtant, il y avait encore du monde. Des gens de toutes sortes d’acabit grouillaient de partout. Ils marchaient et se déplaçaient avec le regard vide de ceux qui survivent plutôt qu’ils ne vivent. Ils flânaient sur le bas côté de la route pendant que Gaëtan lui continuait de chercher son chemin. Il tourna en rond plusieurs fois. Il fut tenté à un instant de s’arrêter pour demander son chemin. Vu l’heure tardive, il abandonna vite l’idée. Il valait mieux se montrer prudent. Heureusement, il finit par trouver ce qu’il cherchait. 

S’il n’avait pas fait un peu plus attention, il l’aurait manqué. Le Pink bar ! Celui-ci n'avait rien d'un bar ordinaire. La devanture ne portait même pas d'enseigne. Il n'y avait aucune inscription ni un seul petit indice pouvant permettre de se repérer. Il n'y avait rien. Rien d'autre qu'un attroupement de personnages bizarres et haut en couleurs qui faisaient le pied de grue devant l'entrée d'où s'échappait une musique rythmée. 

Prudemment, Gaëtan gara sa Peugeot Citroën juste à côté. Pas très rassuré, il inspecta une fois de plus le fameux Pink bar.

De l'extérieur, celui-ci ne ressemblait à rien. Il tenait plus d'un placard à balai que d'un bar à proprement dit. Les alentours étaient tout sauf propres. Gaëtan qui prit le risque de descendre de sa voiture s'en aperçut par lui-même. Des mégots de cigarettes, des bouteilles vides et autres déchets jongeaient le sol. A un instant, Gaëtan crut même apercevoir la silhouette d'un gros rat se détacher de la pénombre et filer dans le ventre béant d'un caniveau ouvert. Surmontant son dégoût, Gaëtan Koffi s'avança vers l'entrée du bar. Un type louche, aussi imposant qu'effrayant surgit de nulle part pour lui barrer la route. Gaëtan recula immédiatement d'un pas. Son cœur se mit à battre dans sa poitrine pendant que l'autre prenait le temps de le toiser de la tête aux pieds. Brusquement, le visage lugubre de celui-ci s'éclaira d'un large sourire.

— Bonjour patron, claironna-t-il en lui cédant le passage. Bienvenue au Pink ! 

L'individu qui semblait manifestement être le videur se pressa de le devancer pour lui ouvrir la porte dans un geste obséquieux. Gaëtan qui se remettait encore de ses émotions lui emboita le pas. Il pénétra à l’intérieur du bar. 

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