Se connecterIl me regarde de haut en bas.
Ses yeux parcourent mon visage défait, mes cheveux en bataille, ma robe froissée, mes mains qui tremblent.
— Tu es revenue, dit-il. C'est bien.
— Je n'avais pas le choix, apparemment.
— Tu as toujours le choix, Leila. Mais les choix ont des conséquences. Je te propose un mariage qui va sauver des vies. Des centaines de vies. Tu peux refuser. Et regarder les gens mourir.
— Du chantage ?
— De la réalité.
Nous nous regardons, père et fille, aussi têtus l'un que l'autre. Aussi fiers l'un que l'autre. Aussi blessés l'un que l'autre.
Je vois dans ses yeux la fatigue. Les années de guerre. Les nuits blanches passées à attendre des nouvelles. Les hommes qu'il a perdus — des frères d'armes, des cousins, des amis d'enfance. Les hommes qu'il a tués — des ennemis, des traîtres, parfois des innocents. Le poids de la couronne, le fardeau du pouvoir, la solitude du chef.
C'est lui qui baisse le regard le premier.
Pas par faiblesse.
Par lassitude.
— Tu le rencontreras demain, dit-il. Chez lui. Dîner formel. Sois belle, sois polie, sois tout ce que je t'ai appris à être. Ensuite, tu décideras.
— J'ai déjà décidé. Je le hais.
Mon père sourit. Un sourire triste, fatigué, qui me déchire plus que n'importe quelle colère, plus que n'importe quel cri, plus que n'importe quelle gifle.
— Tu ne le connais pas encore.
— Je connais sa réputation. Ça me suffit.
— Sa réputation est ce qu'il montre. Pas ce qu'il est.
Il pose sa main sur mon épaule — sa main lourde, chaude, calleuse. La même qui me tenait quand j'apprenais à marcher. La même qui m'a relevée quand je tombais à vélo. La même qui m'a poussée vers l'avion pour New York. La même qui a signé des contrats de mort. La même qui a caressé le visage de ma mère le jour de leur mariage.
— Fais-lui une chance, Leila. Pour nous. Pour toi.
Il retire sa main.
Il se tourne vers ma mère.
— Prépare-la. Demain, elle doit être parfaite.
Il sort sans se retourner.
Sans un mot de plus.
Sans un regard.
Ma mère repose sa tasse vide sur la soucoupe, se lève, me prend par le bras. Ses doigts se referment sur mon coude, fermes, presque douloureux.
— Ta chambre est prête. La même. Repose-toi. Demain sera long.
Je monte l'escalier sans me retourner.
Sans dire au revoir.
Sans pleurer.
Surtout sans pleurer.
LEILA
Le soir mêmeMa chambre est exactement comme je l'ai laissée.
Les posters de groupes oubliés , Arctic Monkeys, The XX, Radiohead , encore scotchés au mur, les coins qui se décollent, les couleurs passées par le soleil. Des groupes que j'écoutais au lycée, qui parlaient d'amour et de rébellion, de nuits blanches et de cœurs brisés, et qui me semblent aujourd'hui venus d'une autre vie. Une vie d'avant. Une vie d'innocence.
Mes livres entassés sur l'étagère en bois blanc, les dos cornés, les pages jaunies par le temps, les titres que j'ai lus cent fois pour m'évader. Austen, Brontë, Fitzgerald. Des histoires d'amour impossible, de destins contrariés, de femmes qui choisissent leur vie. Des histoires qui me semblent aujourd'hui d'une naïveté insultante.
Mes peluches sur le lit. Ridicules. Enfantines. Une licorne rose qui a perdu sa corne, un ours brun qui a perdu un œil, un lapin blanc taché d'encre. La poupée que ma mère m'avait offerte à mes sept ans , les yeux en verre, la robe rose défraîchie, les cheveux emmêlés, un bras recousu après que je l'ai cassée.
Comme si le temps s'était arrêté.
Comme si je n'étais jamais partie.
Comme si tout cela m'attendait.
Je m'assois sur le lit.
Le matelas grince, familier. Son odeur — lessive, poussière, enfance — monte à mes narines. Par la fenêtre ouverte, la lumière du soir embrase les collines, les pins, les cyprès, les toits de Marseille qui s'étendent jusqu'à la mer, rouges et or et pourpre. C'est beau. C'est chez moi.
Et pourtant, je n'ai jamais été aussi étrangère.
Je me lève.
J'arpente la pièce.
Mes doigts glissent sur les étagères, sur les cadres photos, sur les bibelots. Ma mère a gardé une photo de moi à huit ans, en robe de communiante, le sourire forcé, les yeux trop grands, trop graves pour mon âge. Une photo de mes grands-parents, morts tous les deux, sur leur balcon à Alger lui en costume, elle en robe fleurie, souriant au photographe comme si la vie était belle. Une photo de mon père, plus jeune, en costume, devant sa première voiture — une Ferrari rouge, symbole de sa réussite, de sa puissance, de sa vanité.
Tout est là, intact.
Ma mère a même gardé mes affaires de toilette dans la salle de bain , mon dentifrice préféré, ma brosse à cheveux, mon shampoing à la noix de coco, mes serviettes pliées sur le porte-serviettes. Comme si j'allais revenir. Comme si je n'étais jamais vraiment partie.
Je m'arrête devant le miroir.
Mes yeux me regardent.
Sombres. Fatigués. Cernés.
LEILALa villa est un monstre de pierre blanche et de baies vitrées, accrochée à la colline comme un défi lancé à la gravité. En contrebas, Marseille s’étale, bruyante et belle, bordée par une mer d’un bleu laiteux. Mais à l’intérieur, il fait froid. Un froid clinique, impersonnel, qui n’a rien à voir avec la chaleur étouffante de notre île. Ici, tout est lisse, design, coûteux. Un écrin parfait, mais sans âme.Il me fait visiter en silence. Le salon aux canapés de cuir noir, la cuisine high-tech où tout est intégré, la terrasse qui surplombe la piscine à débordement. Il marche vite, comme s’il avait hâte d’en finir. Je le suis, mes pas résonnant sur le parquet en bois exotique. Nous arrivons enfin devant une porte massive, au bout d’un long coul
LEILAL’île disparaît derrière nous, rapetissant à travers le hublot jusqu'à n'être plus qu’un petit point vert sur l’immensité bleu azur de l’océan Pacifique. Mon cœur se serre douloureusement en la regardant s’éloigner, comme si j'abandonnais un sanctuaire.Cette île a été notre cocon, notre bulle hors du temps, notre univers parallèle où tout était possible, où nous pouvions être Yanis et Leila, sans les titres, sans les dettes, sans la violence de son monde. Une parenthèse enchantée où le temps n'avait pas la même valeur.Mais la vraie vie nous attend, impatiente et impitoyable. La vie réelle, avec ses problèmes, ses dangers, ses responsabilités.L’avion nous ramène vers la France, vers Marseille, vers la villa qui sera notre mais
LEILALe reste de la journée est une torture.Une torture douce, raffinée, incroyablement délicieuse, mais une torture quand même, qui joue sur mes nerfs à vif.Nous restons sur la plage, enveloppés par le bruit apaisant des vagues, mais quelque chose a fondamentalement changé entre nous. Une tension nouvelle, électrique, qui n’existait pas avant, ou que nous avions réussi à contenir, et qui maintenant est à l’air libre. Elle est palpable, visible dans l'espace entre nous, presque tangible, une troisième présence qui bourdonne.Chaque regard qu’il pose sur moi depuis sa serviette est plus lourd, plus chargé, plus brûlant. Ses yeux vert et or sont des lasers qui me transpercent, me déshabillent, me consument. Il ne s'en cache même plus. C'est un assaut visuel permanent.Chaque frôlement accidentel
YANISJe ne peux pas.Mon corps entier hurle de douleur et de frustration, chaque muscle tendu vers elle, mon érection une torture dans mon caleçon de bain. Mais je ne peux pas.Pas comme ça.Pas sur cette plage, dans le sable qui va s'infiltrer partout, comme des animaux en chaleur. Pas pour notre première fois. Parce que ce sera notre première fois, l'acte fondateur de tout ce qui suivra. Et je veux qu'il soit à la hauteur de ce qu'elle mérite.— Pas comme ça. Ma voix est un arrachement, une blessure ouverte, un sacrifice que je fais sur l'autel de son honneur. Chaque syllabe est un coup de poignard.Je la repousse doucement, mes mains quittent ses hanches. Ce simple geste, rompre ce contact vital, me coûte plus que tout ce que j’ai jamais fait. Plus que de tirer sur un homme, plus que de regarder mon propre père rendre son dernier soupir. C'est
LEILASon baiser est tout sauf doux. C'est l'antithèse de la douceur.Son baiser est une conquête, une invasion, un pillage en règle de mes sens.Ses lèvres écrasent les miennes avec une force qui est presque de la violence, une déflagration qui efface tout. Sa langue force le passage entre mes dents sans demander la permission, un conquérant qui prend ce qui lui appartient. Et je l’accueille avec un gémissement rauque qui vient du plus profond de mon être, une capitulation immédiate et totale.Je n’ai jamais été embrassée comme ça. C'est une révélation.Les garçons que j’ai connus avant lui étaient des esquisses, des promesses jamais tenues. Timides, hésitants, respectueux. Des baisers qui demandaient la permission du bout des lèvres, qui s’excusaient presque d'exister, qui
LEILAJe le vois craquer, et c’est la chose la plus belle, la plus libératrice que j’aie jamais vue. C'est un mur qui s'effondre, une reddition absolue.Je vois la digue céder, les défenses tomber en poussière, l’homme abandonner la lutte contre lui-même. Il se livre enfin à moi.Et je ris.Je ne sais pas pourquoi je ris. Ce n’est pas drôle, rien n’est drôle dans cette situation chargée de toute la tension du monde. C'est un rire nerveux, un rire de soulagement, un rire de pur triomphe. Un rire clair, léger, provocateur, qui monte du fond de ma poitrine et qui résonne sur la plage déserte comme une cloche argentée, se mêlant au bruit des vagues.— Qu’est-ce qui te fait rire ? demande-t-il, et sa voix n'est plus qu'un grondement sourd, dangereux, un roulement de tonnerre avant l'orage. Le son du danger







