تسجيل الدخولCHAPITRE 6
LE POINT DE VUE D'ADRIANO
La nuit sentait la pluie.
Pas encore tombée. Juste présente dans l'air, lourde, suspendue au-dessus de la ville comme une menace qu'on reporte. Je connaissais ce genre de nuit. Celles où rien n'éclate vraiment mais où tout est prêt à exploser.
Cette nuit ressemblait exactement à ça.
La voiture roulait en silence. Marco conduisait. Il savait ne pas parler quand mon regard était tourné vers la vitre. Ça faisait douze ans qu'il travaillait pour moi. Douze ans à apprendre ce que le silence d'Adriano De Luca signifiait.
Ce soir, il signifiait : ne dis rien.
J'entendais encore le marteau frapper.
Adjugé.
Un mot. Un seul. Et j'avais acheté une fille de vingt et un ans devant trente hommes qui bavaient comme des chiens.
Je n'avais pas regardé leur réaction quand j'avais parlé. Je n'en avais pas besoin. Je connaissais ce silence par cœur — ce silence particulier qui tombait dès que mon nom entrait dans une pièce. Dès que ma voix prenait de la place.
Ce que je n'avais pas prévu…
C'était elle.
La façon dont ses jambes avaient plié quand le marteau était tombé.
La façon dont ses doigts s'étaient accrochés à la plateforme — ces doigts fins, blanchis par la pression — comme si elle cherchait quelque chose de solide dans un monde qui s'effondrait.
Je détournai les yeux de la vitre.
Mauvaise idée.
Parce qu'en me retournant, je la vis.
Elle était assise à l'autre bout de la banquette arrière, aussi loin de moi que possible. Son dos touchait presque la portière. Ses genoux étaient serrés l'un contre l'autre. Elle avait croisé les bras sur sa poitrine — pas par froid. Par réflexe. Comme une armure qu'on improvise avec ce qu'on a.
Elle regardait par sa vitre.
Son profil.
La ligne de sa mâchoire tendue. Ses cils qui ne bougeaient presque pas. Une larme séchée sur sa joue — une seule, que la maquilleuse n'avait pas rattrapée.
Elle ne pleurait plus.
C'était presque pire.
Les gens qui pleurent encore ont de l'espoir. Ceux qui s'arrêtent… ont décidé quelque chose.
— Lina.
Ma voix était plus basse que prévu.
Elle ne tourna pas la tête immédiatement. Une seconde passa. Deux. Comme si elle pesait le risque de m'accorder ce mouvement.
Puis elle se tourna vers moi.
Ses yeux.
Merde.
Même dans le noir de la voiture, même avec ce maquillage qu'on lui avait plaqué sur le visage contre sa volonté — ses yeux étaient les mêmes. Exactement les mêmes que sur la photo du dossier. Exactement les mêmes que dans le couloir de la salle de préparation quand elle m'avait regardé pour la première fois.
Ce brun-là.
Cette façon qu'ils avaient de ne rien cacher tout en ne révélant rien.
Je connaissais ces yeux depuis bien plus longtemps qu'elle ne le pensait.
— Où m'emmenez-vous ?
Sa voix était plate. Vidée. Elle avait dû décider ça aussi — ne plus laisser la peur transparaître dans sa voix.
Vingt et un ans.
Et déjà ce genre de contrôle.
— Chez moi.
Elle cilla légèrement.
— Et… qu'est-ce que ça veut dire ?
Je la regardai quelques secondes sans répondre. Pas pour la faire souffrir. Parce que je cherchais encore la formulation exacte. Celle qui ne la terroriserait pas davantage. Celle qui serait vraie sans être cruelle.
— Ça veut dire que tu vas dormir dans un lit propre cette nuit. Manger si tu veux. Et que personne ne te touchera.
Silence.
Elle me regarda comme si j'avais dit quelque chose dans une langue qu'elle ne parlait pas.
— Pourquoi ?
— Parce que j'ai décidé que non.
— Ce n'est pas une réponse.
Je faillis presque sourire.
Presque.
— Non, admit-il. Ce n'est pas une réponse.
Elle détourna les yeux. Ses doigts se resserrèrent légèrement sur ses bras. Elle regardait à nouveau par la vitre — les lumières de la ville qui défilaient, les rues qui rétrécissaient à mesure qu'on s'éloignait du centre.
— Ma mère…
Sa voix changea sur ces deux mots. Tout le contrôle qu'elle avait construit en quelques secondes — il craqua là, juste là, sur ces deux syllabes.
— Elle est à l'hôpital Saint-Marc, dis-je.
Elle se raidit.
— Comment vous savez—
— Je sais beaucoup de choses, Lina.
Mauvaise formulation. Je le vis immédiatement sur son visage. La peur qui revenait. Cette façon qu'elle avait de se faire encore plus petite sans bouger.
— Ses soins seront payés, ajoutai-je. Cette nuit. Avant que tu te couches.
Elle me regarda fixement.
Longtemps.
Trop longtemps pour être confortable.
— Pourquoi vous faites ça ?
Je ne répondis pas.
Pas parce que je n'avais pas de réponse.
Parce que la réponse vraie était une chose que je ne dirais pas dans cette voiture, à cette fille, cette nuit.
Pas encore.
Peut-être jamais.
La villa apparut derrière les grilles automatiques.
Je l'entendis retenir son souffle.
Même moi, parfois — rarement — je remarquais encore ce que l'endroit avait d'écrasant vu de l'extérieur. Les lumières tamisées derrière les hautes fenêtres. La façade en pierre blanche que la pluie commençait à rendre presque grise. Les jardins qu'on ne voyait pas encore mais qu'on devinait dans le noir.
Marco se gara.
Je descendis le premier. Je contournai la voiture et j'ouvris sa portière.
Elle ne bougea pas.
— Vous n'êtes pas obligée de sortir tout de suite, dis-je.
— Si.
Elle descendit elle-même. Elle refusa instinctivement ma main tendue — geste rapide, presque réflexe, comme si se laisser aider par moi aurait signifié quelque chose qu'elle n'était pas prête à accepter.
Ses talons touchèrent le gravier.
Elle tituba légèrement. Une seconde — juste une. Ses jambes étaient encore tremblantes. Je le vis. Je fis semblant de ne pas le voir.
Elle se redressa seule.
Bien.
Nous entrâmes.
Giulia nous attendait dans le hall.
Soixante ans. Cheveux gris attachés. Tablier blanc sur robe noire. Elle travaillait pour moi depuis l'époque de mon père — ce qui signifiait qu'elle avait vu des choses que la plupart des gens ne voient pas et qu'elle n'avait jamais dit un mot de trop.
Son regard alla immédiatement vers Lina.
Je connaissais ce regard. Giulia évaluait. Pas comme les hommes de la vente évaluaient. Différemment. Elle évaluait pour savoir ce dont quelqu'un avait besoin.
— La chambre bleue, lui dis-je simplement.
Elle hocha la tête.
Puis elle s'approcha de Lina avec ce calme particulier qu'elle avait — celui qui n'envahissait pas, qui ne demandait pas, qui proposait juste.
— Venez, dit-elle doucement. Je vais vous montrer votre chambre. Il y a un bain de prêt si vous voulez.
Lina la regarda.
Puis elle me regarda, moi.
Cherchant quelque chose dans mon visage. Un piège peut-être. Une raison de refuser. Je lui rendis son regard sans rien y mettre — ni chaleur ni menace.
Elle suivit Giulia.
Je la regardai monter l'escalier.
Son dos droit malgré tout. Cette robe noire qu'on lui avait imposée. Ses épaules qui ne s'affaissaient pas.
Elle disparut au premier étage.
Marco s'approcha dans mon dos.
— Elle va bien ? demanda-t-il à voix basse.
— Non.
Il hocha la tête.
— Et vous ?
Je ne répondis pas.
Je me dirigeai vers mon bureau.
La bouteille de whisky était à sa place habituelle — troisième tiroir, côté gauche. Je ne la pris pas. Je m'assis dans le fauteuil derrière mon bureau et je posai mes deux mains à plat sur le bois sombre.
Devant moi.
Une enveloppe.
Je savais ce qu'il y avait dedans. Je l'avais reçue il y a trois jours déjà, avant même que son nom apparaisse sur la liste de la vente. Avant même que je sache qu'elle serait dans cette salle ce soir.
Je l'ouvris lentement.
Une photo.
Noir et blanc. Ancienne. Les bords légèrement cornés.
Deux hommes debout devant une voiture. L'un d'eux avait la main posée sur l'épaule de l'autre. Ils souriaient tous les deux.
L'un d'eux, c'était mon père.
L'autre…
C'était le père de Lina.
Je retournai la photo.
Au dos, une écriture que je reconnaissais entre mille — celle de mon père, anguleuse, presque agressive.
*"Certaines dettes ne se remboursent pas en argent."*
Je reposai la photo sur le bureau.
Dehors, la pluie commença enfin à tomber.
Ce bruit-là — les premières gouttes sur les hautes fenêtres — il m'avait toujours semblé honnête. La pluie ne prétendait pas être autre chose que ce qu'elle était.
Je regardai le plafond.
Lina Morel dormait quelque part au-dessus de moi.
Dans ma maison.
Sous ma protection.
Exactement comme son père me l'avait demandé — pas avec des mots, pas avec un contrat, mais avec quelque chose de plus ancien et de plus solide que ça.
Avec sa vie.
Je fermai les yeux une seconde.
Une seule.
Ne t'attache pas , me dis-je.
Comme chaque fois.
Comme si ça avait jamais servi à quelque chose.
À l'étage, quelque part dans le couloir, une porte se ferma doucement.
Elle était là.
CHAPITRE 25LE POINT DE VUE D'ADRIANOLe moteur ronronnait, une vibration monotone qui faisait écho au martèlement de mon cœur contre mes côtes. Chaque phare de la ville qui filait de l'autre côté du pare-brise éclairait fugitivement l'habitacle, jetant des lueurs dansantes sur son visage et ses mains immobiles sur ses genoux. Le silence était lourd, seulement troublé par sa respiration, légèrement haletante. Puis, j'entendis un nouveau son, fin et métallique. Le zip de sa robe.Je jetai un regard rapide. Ses doigts, lents et délibérés, tiraient la petite tirette sur le côté de sa hanche. Le tissu noir s'écarta, révélant une fine bande de peau claire, presque lumineuse dans l'obscurité. L'épaule lisse, la courbe de son col, la naissance de son sein. Chaque centimètre de peau révélée était une attaque, une question lancée à ma résolution. Ma gorge devint sèche. Je forçais mon attention à revenir sur l'asphalte mouillé qui défilait devant moi, mes doigts serrant le volant jusqu'à ce que
CHAPITRE 24LE POINT DE VUE DE MOROZOVÇa commençait à faire effet.Je la voyais depuis l'autre côté du couloir — cette façon qu'elle avait de poser la main sur le mur, ce pas légèrement décalé, cette tête qui cherchait un point fixe et ne le trouvait plus tout à fait.Parfait.La substance était fiable. Elle l'avait toujours été — pas dangereuse, pas mortelle, juste suffisamment puissante pour effacer les résistances et allumer autre chose à la place. Quelque chose de plus coopératif.Je posai mon verre.Ce soir — ce soir enfin — De Luca n'était nulle part. Occupé avec ses conversations, ses alliances, ses poignées de mains inutiles. Il avait laissé cette fille seule.Erreur.Une erreur que j'allais apprécier corriger.Je traversai le salon lentement.Ce plaisir anticipé — cette façon qu'a le désir de s'installer avant même que la chose se produise, cette chaleur dans la poitrine qui précède. Depuis la vente, depuis cette nuit où je l'avais vue sur cette plateforme — cette innocence,
CHAPITRE 23LE POINT DE VUE DE LINA — Il était avec moi.Katia dit ça simplement.Comme on pose une carte sur une table.Je la regardai.Elle me regardait.— Hier soir, précisa-t-elle. Adriano était avec moi. Toute la nuit.Un silence.Elle attendait.Cette attente — visible, calculée, cette façon de guetter sur mon visage la crispation, la blessure, n'importe quel signal qui lui dirait qu'elle avait touché quelque chose.Je bus une gorgée de champagne.— Bravo, dis-je.Elle cilla.— J'espère qu'il baise bien pour que tu viennes me le raconter.Sa bouche s'ouvrit légèrement.— Et j'espère que tu as eu un bel orgasme en plus de ça.Le silence qui suivit dura exactement le temps qu'il lui fallut pour récupérer.— Je te raconte ça pour que tu enlèves tes yeux de mon homme.— Ton homme.Je la regardai.— Je ne suis pas intéressée par lui. Tu peux garder tes parties de jambes en l'air pour toi, ça me pose aucun problème.Ses yeux se durcirent.Cette façade — lisse, calculée, cette femme h
CHAPITRE 22LE POINT DE VUE D'ADRIANOVingt heures douze.Je regardai ma montre pour la quatrième fois en autant de minutes. Le cadran de la Rolex — ce cercle parfait, ces chiffres précis — me renvoya la même information que les trois fois précédentes.En retard.Je n'étais jamais en retard.Dans ma vie entière, je n'avais pas le souvenir d'avoir attendu quelqu'un au bas d'un escalier en regardant ma montre comme un homme qui ne contrôle plus rien.Je desserrai légèrement ma cravate.La reserrai.Marco, posté près de la porte d'entrée, regardait ailleurs avec cette discrétion professionnelle qui signifiait qu'il voyait très bien ce qui se passait et qu'il avait décidé de ne pas exister pendant les prochaines minutes.Sage décision.— Elle descend, dit Giulia depuis le couloir.Je relevai les yeux vers l'escalier.Elle apparut en haut des marches.Et quelque chose — quelque chose que je ne cherchai pas à nommer dans l'instant — s'immobilisa quelque part dans ma poitrine.La robe.Galia
CHAPITRE 21LE POINT DE VUE DE LINAL'homme au sol leva les mains.Son visage — la joue déjà rougie, les yeux maintenant beaucoup plus lucides, cette sobriété brutale qui arrive quand on comprend soudainement que la situation est réelle et grave.— Lâche-là imbécile.La voix d'Adriano.Basse. Cette voix qui n'avait pas besoin de monter.— Adriano—— Ferme-la.Le silence dans le salon était total. Les autres hommes ne bougeaient plus. Personne ne bougeait plus.Je regardai l'arme.Le canon pointé.La main d'Adriano — absolument immobile. Pas un tremblement. Cette stabilité qui était pire que tout le reste, qui disait que ce n'était pas une posture, pas une démonstration.Il était vraiment prêt.— Adriano, dis-je.Ma voix sortit plus petite que prévu.Il ne se retourna pas vers moi.— Tu vas bien ?— Oui.— Ton poignet.— Ça va.— Ton poignet, répéta-t-il.— Ça va, je te dis.Un silence.L'arme ne bougea pas.Le neveu au sol — ce garçon qui deux minutes avant faisait des blagues sur le
CHAPITRE 20LE POINT DE VUE DE LINALa bibliothèque.Le livre que je n'avais pas fini l'autre jour — pas le Stendhal, l'autre, celui que j'avais failli atteindre depuis la chaise avant de tomber. Je ne savais toujours pas son titre complet. Les Âmes— quelque chose. Cette curiosité tenace qui ne lâchait pas.Ma cheville allait mieux. Pas parfaitement — encore cette douleur sourde au premier pas, cette raideur du matin qui demandait quelques minutes pour s'assouplir. Mais mieux. Je boitais légèrement. Je pouvais marcher seule.Je descendis l'escalier en m'appuyant légèrement à la rampe.La maison était silencieuse.Pas complètement — il y avait ces petits bruits de fond qu'une grande maison produit toujours, ces craquements, ces souffles du système de ventilation, le bruit lointain de la cuisine où Giulia commençait probablement sa matinée. Mais silencieuse dans le sens où personne ne parlait. Personne ne se déplaçait dans les couloirs.Je me dirigeai vers la bibliothèque.Troisième por







