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CHAPITRE I

Je regarde la pluie tomber à travers la fenêtre sans réellement la voir. Depuis la nuit atroce où Drail a été attaqué, je ne cesse de rêver de mon amie, morte en me protégeant, comme tant d’autres depuis que j’ai découvert ma véritable identité. Je revois non seulement les derniers instants d’Elena, mais aussi la magnifique sorcière qu’elle était avant la trahison de la grande prêtresse. Car si j’ai appris une chose grâce aux souvenirs transmis par la Recousue, c’est que Calliste a trahi son propre clan afin d’obtenir les faveurs de Barral et épargner sa vie. Mais elle ne s’attendait pas à ce que celui-ci l’enferme dans une tour où elle serait condamnée à mourir seule.

La prêtresse aurait apparemment tenté de mettre fin à ses jours à plusieurs reprises, mais ses blessures guérissaient à chaque fois. Telle est la malédiction de la tour d’Odréon : celui qui y est enfermé ne peut périr selon sa volonté. Une sorcière doit transmettre ses pouvoirs à une autre pour atteindre la délivrance. Sachant que nous pouvons vivre plus de cent ans, une longue et malheureuse existence attend Calliste.

Elle sera sans doute heureuse de me confier ses pouvoirs et ainsi, d’en finir avec sa triste vie !

En attendant que ce jour arrive, je déambule dans les couloirs du château, baignant dans l’atmosphère lugubre qui y règne depuis que nous avons incinéré nos morts. Mon temps est partagé entre ma chambre et celle de mon père. J’aime entendre celui-ci me parler du monde merveilleux qu’était Alatar du temps du règne des sorcières aux yeux d’or. Les habitants y vivaient en harmonie, leur seule crainte étant les guerres nées des ambitions démesurées des humains.

— Aujourd’hui, notre monde n’est plus que le reflet des spectres destructeurs que le mage noir a créés.

Je ne peux m’empêcher de lui faire remarquer que malgré leur peur constante de subir les assauts de l’armée de Barral, les humains vivaient dans une sorte d’enclave sécurisée avant que je n’arrive. Mon pire ennemi semble avoir épargné les habitants de la contrée d’Emisphèbe avant que ceux-ci ne daignent m’accueillir.

— Ne crois pas cela un seul instant, ma fille !

— Pourtant, vous viviez paisiblement avant mon arrivée ! Vous n’aviez subi aucune attaque ! Le roi Arsène s’est même octroyé le luxe de donner un bal. Ce n’est pas ce que j’appelle un monde où règne la destruction.

Mon père secoue la tête et pousse un lourd soupir.

— Tu n’as traversé que les royaumes épargnés, Elena. Tu n’as pas vu les paysages empreints de désolation et de mort qui parsèment le chemin menant à Moresang.

— Vous voulez dire que d’autres royaumes que le nôtre ont été attaqués avant que je mette les pieds à Alatar ?

— Attaqués ? Non, ma fille, chuchote le roi avec une gravité qui me fait froid dans le dos. « Décimés » serait le mot juste.

— Décimés ?

— Sur les soixante-dix-sept cités occupées par les humains, seuls vingt-trois existent encore.

— Si peu ? Cela voudrait dire que…

— Que Barral a supprimé plus des deux tiers de la population humaine, Elena. Durant dix ans, nous avons accueilli les rescapés, soigné les blessés et écouté leurs récits témoignant des horreurs qu’ils ont subies entre les mains de l’armée noire. Nous n’avons eu que deux malheureuses années pour panser nos plaies, nous réunir, organiser notre défense, rassurer notre peuple. C’est comme si Barral nous avait accordé une trêve pour nous permettre de nous relever. Ou peut-être s’amusait-il de voir la terreur marquer nos visages et nouer nos tripes. Peut-être se délectait-il de nous voir gesticuler dans tous les sens pour renforcer nos remparts. Peu nous importaient ses raisons. Nous étions heureux qu’il nous laisse en paix.

— Jusqu’à ce que l’Oracle prédise mon retour.

— Non. Les attaques ont repris bien avant. Barral a frappé tellement fort, que le bruit de sa victoire a résonné jusque dans nos chaumières.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela plus tôt ?

— Pour te protéger, pour ne pas t’effrayer.

— Vous aviez peur que je refuse de vous aider si j’apprenais que l’armée noire avait détruit plus de cinquante cités ?

— Oui.

Mon cœur se serre sous le coup de la déception. Savoir que mon propre père a si peu foi en moi me blesse terriblement.

— Mais je ne te connaissais pas, poursuit-il d’une voix douce. Tu n’étais qu’une jeune fille de dix-huit ans qui avait grandi auprès de fermiers dans un monde où la magie n’existe pas.

— J’étais loin de me douter qu’elle pouvait être réelle et qu’elle était ancrée en moi, concédé-je.

— Comment aurais-je pu être certain que tu accepterais ta mission ? Comment aurais-je pu savoir que tu ferais preuve de tant de détermination et de courage face au danger ?

La réponse me paraît pourtant évidente.

— Parce que je suis une sorcière aux yeux d’or et que je suis la fille de Céleste. Je pensais que connaissant ma mère, vous auriez eu davantage confiance en moi.

— Et j’aurais dû, soupire le roi. J’aurais dû mieux te préparer à ce qui t’attendait. J’ai fait preuve de lâcheté en occultant une partie de notre passé. Mais te protéger et m’assurer que tu puisses t’entraîner en toute sécurité était ma priorité, même si les images des cités détruites ne m’ont jamais quitté.

Son regard hanté se perd dans le vague, ses mains tremblent sur la couverture tandis qu’il paraît revivre des instants terribles. Je me sens soudain coupable de provoquer cette peur en lui. Je préfère aborder un autre sujet, un sujet dont je souhaite l’entretenir depuis mon arrivée, mais que je ne parvenais pas à énoncer à voix haute.

— Comment avez-vous rencontré ma mère ?

La tristesse quitte ses traits et il semble se perdre dans les méandres de ses souvenirs. Mais cette fois, des souvenirs heureux qui l’emportent dans un monde empli de joie. Un sourire tendre se dessine sur ses lèvres avant qu’il ne prenne la parole :

— Ta mère m’a été envoyée pour juger d’une querelle qui nous opposait au royaume de Romélène. J’ai été immédiatement conquis par le charme de cette jeune femme pleine d’énergie et d’une fougue inégalée. Je savais qu’elle ne m’était pas destinée… aucune sorcière ne pouvait quitter le clan, mais mon cœur ne s’y faisait pas.

— Vous avez tout de même su la conquérir.

Mon père sourit avant de secouer la tête.

— Les sorcières ne s’alliaient aux hommes que temporairement, et ce dans un but bien précis.

— Concevoir, deviné-je avec amertume.

Le roi hoche la tête. Ses iris bleus se plantent soudainement dans les miens, me faisant comprendre toute l’étendue de sa souffrance mâtinée d’amour inconditionnel.

— Une sorcière n’était autorisée à concevoir qu’une seule et unique fois, sauf si elle enfantait un garçon, ajoute-t-il, et c’est moi que ta mère a choisi pour accomplir ce miracle.

La fierté illumine son visage marqué par la convalescence.

— Et je sais aussi qu’elle ne m’a pas choisi au hasard.

— Une vision ?

Le roi hoche la tête avant de prendre ma main et la serrer fort.

— Ta mère savait que des temps sombres allaient s’abattre sur notre monde. Elle ne connaissait pas encore la nature du danger qui nous guettait, mais elle savait qu’elle devait transmettre son don. Quand j’ai appris que j’allais être père d’une sorcière aux yeux d’or…

Il sourit de toutes ses dents, les yeux embués de larmes sous le coup d’une émotion passée mais qui le percute avec intensité. Je lui renvoie son sourire avant de poser un baiser sur sa main toujours ancrée dans la mienne.

— Comment avez-vous su que j’étais à Belle-Rose ?

— Céleste et Elena avaient convenu que cette dernière t’y emmènerait avant que la chasse aux sorcières ne commence. Elle savait qu’une famille t’y accueillerait et t’élèverait comme son propre enfant, loin du danger que tu encourais à Alatar, loin de Barral. Elle m’a écrit toutes les instructions nécessaires à ton retour dans une longue lettre. C’est le dernier souvenir qu’elle m’ait laissé. Hormis toi.

— Est-ce parce que j’aurais été en danger ici que vous ne m’avez pas contactée plus tôt ?

Les yeux de mon père s’embuent de larmes et je regrette d’avoir parlé d’un ton accusateur.

— J’aurais tant aimé avoir pu t’élever, ma fille, chuchote-t-il d’une voix rauque. Ne pas t’avoir vue grandir est l’un de mes plus grands regrets. Mais tu ne devais rien savoir de ton ancienne vie. Tes origines devaient demeurer cachées. Alatar représentait un trop grand péril pour toi.

— Pourquoi maintenant ?

— Parce que tes pouvoirs se sont réveillés, que l’Oracle a révélé ton existence et que Barral s’est lancé à ta recherche. Moi seul savais où tu te cachais et je suis heureux de t’avoir trouvée avant lui.

Même si cela a failli vous coûter la vie…

Je tais cette dernière pensée et tente un simulacre de sourire. J’étais en sûreté à Belle-Rose. Céleste avait fait le bon choix en me confiant à ce couple de fermiers qui m’a couvée d’amour. Ils me manquent tant !

— Ma chérie, dit mon père d’une voix douce, j’ai bien peur que tu ne sois plus en sécurité à Drail.

Je le sais déjà. Le petit royaume ne peut plus garantir que les sbires de Barral ne m’atteindront pas la prochaine fois. Il en serait de même n’importe où ailleurs. Néanmoins, une quinte de toux terrible obligeant le roi à se plier en deux m’empêche de le lui signaler. Au lieu de cela, je me contente de l’aider à se recoucher et de le border pour laisser le sommeil l’emporter. Je caresse son visage si paisible dans ses songes et pose un baiser sur son front brûlant, retenant à peine les larmes qui s’agglutinent sous mes paupières fermées. En sortant de la chambre, je comprends que même s’il se remet progressivement de ses blessures, Père ne sera plus jamais apte à se battre. D’ailleurs, il n’est pas le seul à être alité. Les pertes ont été lourdes pour les royaumes qui ont participé à la bataille et l’auraient davantage été sans le sacrifice d’Elena. Outre le général de mon père, neuf autres représentants des différents royaumes ayant accepté de nous venir en aide ont perdu la vie. Près de la moitié des hommes qui se sont battus pour notre survie n’ont pas passé la nuit. Quand je pense que l’armée envoyée par Barral n’était qu’un aperçu de ses forces réelles, je me rends compte que j’ai sous-estimé ce monstre et que seule, je n’arriverai pas à le vaincre. D’autant plus que mon amie s’en est allée.

— Le roi s’en remettra, Princesse.

Je tourne la tête vers Hector. Ses traits tirés et sa cicatrice – qui semble ressortir davantage sur son teint blafard – font naître une bouffée de culpabilité au creux de ma poitrine.

— Merci d’avoir sauvé mon père.

— Il est le roi !

— Vous étiez vous-même en mauvaise posture. Vous auriez pu y laisser la vie.

— Un ange a veillé sur nous, rétorque Hector, ses yeux verts brillant d’une réconfortante douceur.

Je lui rends son sourire sans répondre. Oui, un ange nous a tous sauvés et s’en est allé.

— Le roi Arsène et le général souhaitent vous parler, annonce le maître d’armes.

Je déglutis péniblement. Si je n’appréciais pas beaucoup le général Zephirin, celui qui vient d’être nommé par mon père n’a pas meilleur caractère.

— Savez-vous à quel sujet ? demandé-je sans parvenir à cacher mon agacement.

— Je ne suis qu’un malheureux chevalier, Princesse. Personne ne daigne m’ingérer dans les décisions royales.

Je prends une grande inspiration et hoche la tête, résignée. Je connaîtrais bien assez tôt la raison pour laquelle je suis convoquée séance tenante.

Le roi Arsène était sur nos terres dès le lendemain de la sombre attaque. C’est à son arrivée que j’ai compris que les liens qui l’unissaient à mon père étaient indéfectibles. Son inquiétude pour son ami était telle que j’ai un instant craint qu’il ne fonde en larmes en le voyant se tordre de douleur dans son lit. Heureusement, il a fait preuve de retenue face à mon pauvre père et sa mine semblable à celle de l’un des nombreux cadavres alignés dans la grande salle et qui attendent qu’on leur rende un dernier hommage. Il m’accueille quant à moi avec un immense sourire aux lèvres. Cependant, ses paroles confirment mes craintes. En cas de seconde attaque, le château serait vite assiégé et je pourrais être capturée ou même tuée. Il faut non seulement me mettre en sécurité, mais aussi s’entourer d’alliés.

— Qu’attendez-vous de moi ?

— Après en avoir discuté avec votre père, il nous semble préférable que vous veniez séjourner à Victoire.

J’écarquille les yeux de stupeur. Se rend-il compte de ce que cela implique ?

— Ce serait faire peser le danger sur Victoire, rétorqué-je, terrifié à l’idée de voir Even blessé. Votre royaume pourrait subir une attaque.

— Victoire est mieux protégé que Drail et nous avons plus d’hommes, me répond-il avec un petit sourire. Nous pouvons tenir un siège bien plus long que votre père.

— Sauf si Barral vient lui-même…

Le roi Arsène hoche la tête en grimaçant.

— Comment pouvez-vous accepter de prendre un si gros risque ? Ma présence pourrait tous vous mener droit à la mort !

— Ou tous nous sauver, me contredit le général Aldaric.

Je soupire. Le poids de leurs espérances pèse trop lourd sur mes frêles épaules.

— Rester ici est trop dangereux. Nous devons vous mettre en lieu sûr.

— Victoire est un lieu sûr, intervient Hector qui n’avait ouvert la bouche jusque-là, du moins, autant qu’il est possible de l’être.

— Vous n’avez pas le choix, Elena, poursuit le souverain. Vous devez quitter Drail immédiatement. Et en attendant que nous trouvions un endroit où nul ne pourra vous atteindre, venez à Victoire.

Je me mords les lèvres, peu encline à mettre la vie de mes amis en danger. Bien sûr que je n’ai pas le choix, une autre attaque nous serait fatale. Je pense à mon petit frère qui n’héritera peut-être que d’un champ de ruines, à la Recousue qui s’est sacrifiée pour que je puisse continuer à me battre, à toutes ces sorcières, y compris ma mère, tuées par un monstre jaloux de leurs pouvoirs. Mais je pense aussi à Even. Arriverais-je à le tenir éloigné de la bataille ? Pas si elle se déroule sous son propre toit.

— Princesse ?

Les hommes attendent patiemment ma réponse. Je suis perdue. Me rendre à Victoire serait un choix raisonnable, seulement je tremble de peur à l’idée de perdre Even ! Je souhaite de tout cœur être auprès de lui mais pas si cela signifie de le perdre. D’un autre côté, rester ici reviendrait à mettre les vies de mon père et de mon frère en danger. Et au vu du teint blafard du premier, il vaudrait mieux lui épargner une nouvelle attaque. J’ai bien peur qu’il ne survive pas à un choc. Je soupire, épuisée par ma joute mentale. Je n’ai pas vraiment le choix. J’accepte en attendant de trouver une autre solution.

**

J’aperçois au loin la bannière bleue et or de Victoire et un frisson d’appréhension me parcourt. Dire que ce magnifique château va devenir ma nouvelle demeure ! Mon regard horrifié rencontre celui amusé du roi Arsène, assis face à moi.

— Ne soyez pas si préoccupée, mon enfant, me dit-il avec gentillesse. Nos douves sont un moyen de défense à l’efficacité redoutable, elles ont fait leurs preuves à de nombreuses reprises.

Je hoche la tête en souriant, retenant une remarque qui ne fera qu’inquiéter le souverain. Car le seront-elles face à Barral, qui cherche à mettre la main sur moi depuis qu’il a connaissance de mon existence ?

La honte, la peur et le regret me retournent l’estomac. Que ferais-je si le royaume de Victoire était attaqué par ma faute ? Si Even, Astian ou le roi mouraient ? Si toute la population périssait parce que j’ai eu le malheur de venir me cacher ici ? Je ne me le pardonnerais jamais.

Lorsque nous entrons dans le royaume, je suis surprise de voir l’allégresse qui y règne. Je jette un œil au roi qui m’informe que ces pauvres gens ne font qu’accueillir leur souverain et que ma présence demeure un secret. J’en suis soulagée. Ma venue ne leur apportera rien de bon, au contraire. Elle attire l’œil de Barral, comme cela a été le cas à Drail. Et nous savons tous ce qu’il est advenu du royaume de mon père. Je secoue la tête, dépitée à l’idée que ces femmes et ces enfants devront probablement fuir leur maison comme les habitants de Drail ont quitté la leur. Le roi Arsène semble saisir mes atermoiements car son expression s’assombrit. Lui aussi doit se demander ce qu’il adviendrait de son peuple si Barral venait à nous attaquer.

Je sens mon angoisse s’amplifier. J’ai l’impression de suffoquer dans cette voiture qui me semble étriquée malgré son luxe, roulant dans ces ruelles bondées de visages heureux et souriants, si bien que je me précipite dehors dès que nous nous arrêtons. Une main sur la poitrine, je tente de reprendre ma respiration avec la sensation que mon corset comprime mes poumons.

— Elena !

La voix joyeuse d’Astian me fait lever la tête, tandis que ma mine affolée lui fait perdre son sourire. Aussitôt, ses bras s’ouvrent et je m’y réfugie avec précipitation, retenant à grand-peine mes sanglots et mes larmes. Je croise le regard désolé d’Even par-dessus l’épaule de son frère. Je lui adresse un sourire contrit, même si le cœur n’y est pas. Mon amant m’a été d’un grand soutien après la perte d’Elena. Il est resté auprès de moi jusqu’à ce que son père l’oblige à rentrer à Victoire. C’était à contrecœur qu’il m’a quittée.

— Je suis désolé pour Elena.

Le chuchotement rauque d’Astian me fait frissonner. Je me détache de son étreinte pour le remercier, mais les mots ne veulent pas quitter ma gorge trop nouée. Je me contente de lui adresser un triste sourire.

— Rentrons, nous presse le roi.

Soutenue par Astian qui garde un bras autour de ma taille, je tente de reléguer ma peur au fond de mon être pour prendre mes quartiers dans ce qui est devenu mon nouveau chez-moi… en espérant que ce magnifique château de conte de fées ne devienne pas mon tombeau.

— Je vous ai fait installer dans la même chambre que la dernière fois, m’annonce le souverain. Cela vous conviendra-t-il ?

— Ce sera parfait, Votre Majesté, affirmé-je alors que je sais pertinemment que la couleur des murs de la chambre me rappellera cruellement Elena. Je vous remercie de votre prévenance.

— Vous voilà enfin !

Une magnifique femme vêtue d’une robe de velours bleu roi se plante devant nous. Petite et menue, ses cheveux noirs encadrant son visage de poupée de porcelaine, elle affiche une moue agacée en me détaillant de la tête aux pieds.

— Princesse, m’interpelle le roi, laissez-moi vous présenter Prudence, la reine de Victoire.

J’effectue une révérence en laissant échapper des formules de politesse. Je suis troublée de rencontrer la mère d’Even en ces circonstances. Cependant, je ne peux que remarquer la ressemblance entre la reine et son fils, ces mêmes yeux noisette, cet air arrogant, presque hautain qui trahit sa haute noblesse, et cette façon unique de me jauger. Je me redresse de toute ma hauteur, gardant en mémoire ma noble lignée qui fait la fierté de mon clan.

— Voici la fameuse sorcière qui va provoquer la déchéance de notre royaume.

— Mère ! grogne Even, les poings serrés.

Malgré l’intervention de mon amant, le mal est fait. Cette pique ne peut que me faire tomber de mon piédestal. Je me mure à nouveau dans mes incertitudes et mes peurs.

— Ne tenez pas compte des paroles d’une femme jalouse, intervient le roi Arsène.

— Pour quelle raison serais-je jalouse, mon roi ?

— Parce que cette jeune fille risque de vous faire de l’ombre, très chère !

Et sans laisser le temps à son épouse de répondre, le roi l’entraîne, presque de force, sur le côté en ordonnant à ses fils de m’escorter jusqu’à ma chambre. Les larmes au bord des yeux, je garde la tête baissée et suis les hommes devant moi.

— Ma mère n’est pas tendre, Elena. Elle ne l’a jamais été, même avec moi.

La voix d’Even perce mon brouillard de détresse.

— Je ne peux lui donner tort, chuchoté-je piteusement.

Contrairement à ce que j’espérais, mon amant ne me contredit pas. C’est Astian qui m’apporte le peu de chaleur que je recherche. Il presse doucement ma main, un sourire compatissant aux lèvres. Je me retiens à grand-peine de verser toutes les larmes de mon corps. S’il connaissait la teneur de mes cauchemars, s’il savait que son frère risquait de périr par ma faute, il ne me réconforterait pas.

— Vous êtes notre absolution, Elena. Vous êtes davantage un cadeau qu’un fardeau.

Cette confiance dont mon ami me gratifie ne fait qu’augmenter ma culpabilité. Arrivée devant ma chambre, j’annonce aux hommes que je désire me reposer, puis je m’enferme dans mes appartements. Là, je m’écroule et laisse l’angoisse m’envahir. Si seulement Elena était là ! Elle seule savait faire taire toutes mes peurs… même si ce n’était que temporaire.

Je me réveille en sursaut, m’étant endormie sans même le vouloir. Le ciel s’assombrit derrière la grande fenêtre face à mon lit. La nuit s’apprête à tomber. Je me redresse maladroitement, gémissant à cause de la douleur causée par les baleines de mon corset. Mes songes étaient peuplés d’une haute tour blanche, de neige et de monstres rampants. En haut de cette tour, une femme gravement affaiblie scandait mon prénom telle une prière.

Ainsi, la grande prêtresse a eu vent de mon retour à Alatar et m’appelle à l’aide. Cela tombe bien puisque Odréon est ma prochaine destination. Il ne me reste plus qu’à en parler au roi en espérant qu’il ne se montrera pas réticent à l’annonce de mon départ. Il voudra probablement m’empêcher de me lancer dans cette expédition risquée, seulement je n’ai pas le choix. Si j’obtiens les pouvoirs de Calliste, j’aurais plus de chance de vaincre Barral. C’est probablement notre seule et unique chance.

Des coups à la porte me tirent de mes pensées sombres. Le visage joyeux d’Astian apparaît dans l’entrebâillement.

— Bien dormi ?

— Oui, assez bien.

C’est faux mais il n’a pas besoin de le savoir.

— Que diriez-vous d’une promenade avant le dîner ?

Me sentant un peu engourdie, je ne peux refuser cette invitation qui me fera le plus grand bien. Je suis le prince jusqu’aux jardins dont le doux parfum des fleurs embaume l’air d’une fragrance sucrée. Mes cauchemars et mes peurs s’évanouissent un instant face au calme qui règne en ces lieux.

— Tout est si paisible, dis-je en m’asseyant sur un banc de pierre, qu’il est presque impossible de croire que nous sommes à l’aube d’une guerre.

Astian me rejoint. Nos visages se lèvent vers le ciel où la lune chasse le soleil dans une nuée pourpre et bleue. Bientôt, des centaines d’étoiles viendront illuminer le manteau sombre de la nuit. J’avais oublié à quel point cet endroit était merveilleux.

— J’imagine que cette vie est bien plus trépidante que celle que vous avez vécue à Belle-Rose.

Je baisse les yeux en soupirant. Mon existence simple et paisible me manque affreusement, même si elle ne m’offrait pas des paysages aussi merveilleux.

— Il est clair qu’il est moins dangereux de se frotter aux filles de nobles qu’aux monstres de Barral, rétorqué-je, pince-sans-rire.

— Cela dépend de la fille en question, ajoute Astian en gloussant.

Je le rejoins mais le cœur n’y est pas. Je donnerais tout pour faire face à Rosabelle et non à Barral. Je donnerais tout pour retrouver mes parents et leurs tendres étreintes. Cette envie est tellement pressante que l’air en devient suffocant. Les larmes embuent mes yeux alors que mon cœur bat la chamade. Je veux rentrer chez moi, et la douce main d’Astian qui saisit la mienne n’y change rien.

— Je suis désolé de vous ramener à vos souvenirs, Elena. J’aurais dû m’en abstenir.

Je secoue la tête. Il est stupide et inutile de pleurer sur de telles futilités alors que tant de gens croient en moi, alors que le mal règne toujours sur Alatar. Cela ne servira pas à vaincre le mage noir ni à ramener ceux qui sont partis par ma faute. Pour mon plus grand malheur, depuis qu’Elena est morte, je ne fais que cela. Je m’en déteste davantage.

— Si je sors vivante de cette guerre, j’irai rejoindre mes parents adoptifs.

Astian se fige à mes côtés, surpris par ma décision. Mes mots sont spontanés mais ils ne m’ont jamais paru aussi impératifs. Je veux rentrer chez moi… plus que tout au monde.

— Vous quitteriez Alatar ?

— Si j’en ai la possibilité, si Barral ne me tue pas, je rentrerai à Belle-Rose.

— Ravi d’entendre cette nouvelle !

Je saute sur mes pieds et me tourne vers Even. Je ne l’ai pas entendu arriver dernière nous. Son regard plissé et sa mâchoire serrée me montrent l’étendue de sa colère.

— Tu comptes partir ? reprend-il d’une voix rauque.

— Even, je… je suis désolée. Je ne voulais pas que tu l’apprennes ainsi.

— Tu as eu maintes occasions de me le dire et tu… tu l’annonces à mon frère mais pas à moi ?

— J’ai pris cette décision à l’instant !

Mon cœur se serre lorsque je vois la souffrance défigurer le beau visage de mon amant. Je n’ai jamais voulu lui faire de mal. Il semblerait que j’y sois parvenue malgré moi.

— Pourquoi partir ? demande Astian.

— Ce monde m’est trop néfaste ! Et une fois cette guerre finie, plus rien ne me retiendra ici.

Le regard que me jette Even me fait reculer de quelques pas. J’aurais dû me douter que nos rapprochements exacerberaient les sentiments que nous ressentons l’un pour l’autre. Si je n’ai pas pu les empêcher de naître, la faute de leur épanouissement m’incombe pleinement. Mais les traits chargés de rage mêlée à son chagrin font de ma culpabilité un vain repentir. Rien n’aurait pu me détourner de cet homme. Mon cœur lui appartient depuis notre danse sur le bateau du capitaine Astor, et aujourd’hui je comprends que je tiens le sien entre mes mains.

— Eh bien, si rien ne te retient à Alatar, bon retour ! rugit-il en s’éloignant d’une démarche saccadée.

Je le suis du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de ma vue. Je devrais le rattraper, expliquer mes mots cruels et dénués de sens pour lui, mais que pourrais-je lui dire ? Qu’il sera mort avant de me voir partir ? Que si plus rien ne me retient dans ce monde, c’est parce qu’il n’existera plus ? Je prends ma tête entre mes mains, désespérée de ne pouvoir lui avouer ce qui m’a fait prendre une telle décision. Astian me rend un regard affligé et presse mon épaule. Il souhaite obtenir des explications. Je consens alors à lui avouer une partie des raisons qui me poussent à partir : mon mal-être à l’idée de vivre dans ce monde, le manque de mes parents et de ma vie paisible à Belle-Rose, ce père que je ne connais pas réellement.

— Mais Even est fou de vous !

— Mais il va…

Je m’arrête, terrifiée à l’idée de ce que je vais lui annoncer.

— Il va ?

Je ne devrais pas lui révéler mon secret, mais ce fardeau est bien trop lourd à porter pour mes frêles épaules. Je ne supporte plus d’être la seule à savoir ce qui va arriver à l’homme que j’aime.

— Barral le tuera.

Devant l’incompréhension évidente du prince, je lui relate ma prémonition.

— Je ne veux pas qu’il meure pour moi !

Astian ne répond pas. Je vois bien qu’il est aussi inquiet que moi à l’idée de perdre son frère.

— Nous ferons en sorte qu’il reste en vie, dit-il après quelques minutes de silence.

— Comment ?

— Nous trouverons un moyen, je vous le promets !

— Je ne prendrai pas le risque de vous perdre, ni lui ni vous ! Si j’avais le moyen de combattre Barral seule, je partirais à sa recherche dès maintenant ! Mais ce n’est pas le cas et je me sens terriblement impuissante.

— Pourtant, si vous aimez mon frère, vous ne pouvez pas le quitter.

— Je l’aime de tout mon cœur. Mais je l’ai vu mourir de mes propres yeux en essayant de me protéger ! Même si je parviens à débarrasser ce monde de la souillure qu’est Barral, votre frère sera probablement mort lorsque tout sera fini ! Que me restera-t-il ?

Le prince soupire lourdement avant de secouer la tête.

— Nous en discuterons en temps voulu. Tout ce que je sais, c’est que vous ne devez pas renoncer à ce qui vous lie tous les deux. Dans ce monde où tout est éphémère, où nous risquons tous de partir du jour au lendemain, l’amour est tout ce qui nous reste.

Je sais qu’il a raison. Aucun de nous n’est assuré de se relever de cette guerre, et renoncer à ce qu’il y a de plus beau dans une pathétique tentative de défense ne mènerait à rien. Toutefois, je ne parviens pas à me résoudre à mettre Even en danger.

— Allons dîner.

Après un dernier sourire qui se veut réconfortant, Astian repart vers le château, les épaules voûtées malgré sa volonté de paraître optimiste. Soudain, mon cœur se gonfle d’amour pour cet homme si prévenant à mon égard. J’ai de la chance d’avoir trouvé un tel ami dans ce monde si hostile.

— Astian !

Celui-ci se retourne et je m’accroche à son cou, le serrant de mes bras avec force. Je vais pour déposer un baiser sur sa joue, mais un geste de sa part et nos lèvres se rencontrent malencontreusement. Nous nous écartons l’un de l’autre, gênés par ce rapprochement accidentel. Nous finissons par en rire comme des enfants ayant fait une bêtise.

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