登入Ce n'est pas la main. La main va vite, la main a appris à faire des choses courtes. C'est la tête. Parce que la première fois que j'ai trempé la brindille, c'est une lettre d'une page entière qui est sortie. Une lettre de choses, des explications, des détails, des comptes, l'histoire du poison, la jambe d'un homme sous une charrette, la neige dans la paille, la veste de laine, le portrait sous le verre, la galette. Et je l'ai lue, et je l'ai brûlée. Je la brûlais dans la cuvette avec les cailloux chauds, et la fumée était noire et grasse. La deuxième, j'ai écrit des noms. Tous les noms. Le marché, la salle de bal, la blonde, le boucher, les servantes, le médecin, l'écurie. Une liste. Une liste, ça se lit bien, ça se garde, ça se montre. Et je l'ai relue, et je l'ai brûlée, parce qu'une liste, ça demande qu'on y réponde, et si on y répond, l'affaire recommence. La troisième, je n'ai pas écrit de mots. J'ai écrit six bâtons. Six
LunaIl y a un morceau de papier qui me reste, et je le garde depuis le premier jour.C'est une page arrachée à mon carnet, au moment du départ, une page que j'ai déchirée avec les dents parce que mes mains tremblaient trop. Je l'ai pliée en quatre, glissée dans la doublure de la cape de Dorian, à l'endroit où la couture est lâche, sous l'épaule gauche. Depuis cent quatre-vingt-douze jours elle vit là, elle prend la sueur, la pluie, l'odeur du feu, la chaleur de mon corps, et elle a pris une couleur qui n'est plus une couleur de papier, un gris de vieil os.Je ne l'ai jamais sortie.Une fois, au quatrième jour de la grotte, j'ai failli la jeter au feu. J'ai même tendu la main, la page était au-dessus des braises, et je l'ai retirée si vite que j'ai cru que j'allais la déchirer. Le lendemain, je l'ai remise au même endroit, dans la doublure.Ça fait cent quatre-vingt-huit nuits que je sais que je vais écrire dessus. Je le sais co
Et là, dans ce creux, une chose se met à bouger dont je ne suis pas l'auteur. Ils se lèvent, pas tous, quatre, cinq, ils s'approchent, la fille aux cheveux rasés se met devant moi et me prend la main, ce qui est la première fois depuis quatre-vingt-douze jours que quelqu'un me touche sans vouloir me faire du mal ou sans être mon enfant. Elle tient ma main dans les deux siennes, elle regarde mes ongles, mes paumes, mes coupures, mes cicatrices. — Comment vous avez fait, demande quelqu'un derrière. Ce n'est pas à moi que la question est posée. C'est à elle, à la femme aux bâtons, c'est à la meute, c'est à moi aussi, il faudra bien que je réponde un jour. Alors je réponds. C'est la seule chose que je sache dire, et je la dis mal, et je la dis debout, dans un pré, au milieu de dix omégas libres pour la première fois d'une vie. — On dort dans un endroit où personne ne peut venir sans faire de bruit. On a un feu, et des pierres chaudes, et une écuelle. On ne vole pas deux fois au même
Je lui donne à boire. Je lui donne du poisson. Je lui mets de l'eau propre sur l'égratignure de son poignet. Je le laisse dans le creux de la roche fendue, avec la cape, et je ne lui dis rien de la grotte, rien des enfants, rien de moi.Puis je remonte dans le noir, je m'assois au milieu de la fougère, je pose mes deux mains sur mon ventre vide, et je me dis, dans cette grotte, devant six petits qui dorment avec leurs mains en l'air :— Non.Deux jours plus tard, je descends.Je descends avec le bâton, la dague, et rien d'autre. Je fais deux heures vers le sud, je trouve la vieille carrière au milieu de l'après-midi, le creux avec les pierres, et je m'arrête dans les fourrés et je regarde.Ils sont dix.Ils sont assis en rond, ou couchés, ou appuyés contre les pierres. Il y a des femmes. Il y a un homme qui doit avoir cinquante ans et qui a un poignet plié à l'envers depuis longtemps remis de travers. Il y a une fille qui ne doit pas avoir quinze ans, avec les cheveux rasés jusqu'à la
Deux mots. Et tout est dedans. Je le regarde longtemps. La chaîne, la cheville, l'égratignure au poignet droit qui a la forme d'une marque de corde, la robe de toile grise qui n'est pas une robe de serviteur mais une robe de servante, plus longue qu'un homme ne porterait, la corde autour de la taille. — Tu es une oméga. Il a un mouvement de recul dans le visage. — Comment vous savez ça. — À la robe. À la façon dont tu te tiens. Comment tu t'appelles. Il dit son nom. Je l'oublie tout de suite, parce que, sur le moment, ce nom n'importait pas, et je m'en veux encore. — Lève-toi. Il se lève mal. Il tient sa cheville. Il est plus grand que moi d'une tête et pèse moins que moi. Je passe devant lui, je prends un détour, je le fais passer par le haut, par le sentier des genêts, celui que je connais et où personne ne vient, et je le fais asseoir derrière une roche fendue, au-dessus du ruisseau, à un endroit où on voit venir, à vingt pas de la grotte. Puis je remonte et je vais voir
Il souffre et je le sens à travers des jours de marche et des forêts et des collines, et il ne sait pas que je le sens, et si je pouvais lui envoyer une chose, une seule, ce ne serait pas une malédiction, ce ne serait pas un mot méchant. Ce serait de l'eau.Je reste là, les deux mains sur la poitrine, dans une grotte, au milieu de mes enfants endormis, et je mets la tête en arrière contre la roche et je pleure.Sans bruit, cette fois. Parce qu'eux, ils dorment, et qu'il ne faut pas les réveiller, et parce que c'est la seule chose que je peux faire pour lui, pleurer sans bruit, à cette distance, comme une femme qui tient une main dans le noir et qu'on ne peut pas voir.Ça dure une heure. Puis la chose se retire, comme une marée, et il ne reste que le fond, cette vieille douleur qui est là depuis toujours et qui restera.Je me mets à genoux. Je souffle sur les braises. Je mets les pierres dans l'eau. Je fais la soupe.Et le lendemain matin, je fais un trait de plus sur la pierre, un tra







