INICIAR SESIÓNLe nom claqua dans le salon comme une gifle. Armand tressaillit, se leva, fit quelques pas vers la fenêtre. Dehors, la lumière grise de l’après-midi filtrait à travers les rideaux de soie.— Moreau, répéta-t-il. Ce nom me brûle la bouche. Chaque fois que je le prononce, j’ai l’impression de mâcher du verre.— Pourquoi ?— Parce qu’il est lié à tout ce que j’ai perdu. À tout ce que j’ai haï.— Vous avez haï quelqu’un, monsieur Fortier ?Armand ne répondit pas tout de suite. Il fixait le parc, les tilleuls centenaires, les massifs de buis taillés en boule. Ses mains étaient croisées dans son dos, et ses doigts se crispaient, se décrispaient, comme s’ils cherchaient à étrangler quelque chose d’invisible.— J’ai haï un homme, dit-il enfin. Pendant trente ans. Un homme qui était mon ami, mon frère. Et cette haine m’a tenu lieu de colonne vertébrale. Elle m’a permis de me lever le matin, de travailler, de construire. Sans elle, je me serais effondré.— Et aujourd’hui ?— Aujourd’hui, je ne
Rebecca n’avait pas prévu de parler à Armand ce jour-là. Elle était venue au manoir pour voir Élise, pour lui apporter des nouvelles de l’enquête, pour lui raconter ce qu’elle avait appris du vieux comptable – pas grand-chose encore, mais assez pour garder espoir. Mais en traversant le hall, elle avait croisé Armand qui sortait de son bureau, le visage fermé, les traits tirés par une nuit sans sommeil.Il s’était arrêté en la voyant, avait hésité, puis lui avait dit d’une voix neutre :— Mademoiselle Delcourt. Vous avez une minute ?— Pour vous, monsieur Fortier, tout le temps que vous voudrez.— Suivez-moi.Il l’avait conduite dans le grand salon, celui qu’on n’ouvrait que pour les réceptions, avec ses canapés de velours grenat, ses rideaux de soie, ses tableaux de maîtres accrochés aux murs. Il lui avait désigné un fauteuil, s’était assis en face d’elle, et était resté silencieux un long moment, les coudes sur les genoux, les mains croisées devant lui.Rebecca ne disait rien. Elle a
— Pourquoi il aurait fait ça ?— Parce qu’au fond de lui, il savait. Il savait qu’Étienne Moreau n’était pas le seul coupable. Il savait qu’il y avait un troisième homme. Et il a passé trente ans à essayer de l’oublier.— Et il n’y est jamais arrivé.— Non. Parce qu’on n’oublie pas ce genre de choses. On les enterre, on les cache, on les nie. Mais elles restent là, tapies dans l’ombre, et elles nous rongent de l’intérieur.Élise baissa la tête, regarda ses mains posées sur ses genoux.— J’aurais dû lui en parler, dit-elle. Le jour où j’ai trouvé la photo. J’aurais dû lui demander qui étaient ces hommes, pourquoi l’un d’eux était arraché, pourquoi il gardait cette image alors qu’elle lui faisait manifestement du mal.— Tu avais huit ans.— Je sais. Mais plus tard, j’aurais pu. Adolescente, jeune adulte. J’ai eu tellement d’occasions. Et je ne l’ai jamais fait.— Par peur ?— Oui. Peur de sa réaction. Peur de ce qu’il me répondrait. Peur de découvrir que mon père n’était pas l’homme que
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Rebecca.— J’ai repensé à quelque chose. Un souvenir d’enfance. Quelque chose que j’avais complètement oublié, et qui est remonté cette nuit, sans raison.— Quel genre de souvenir ?Élise se tourna, s’assit sur le bord du lit, face à son amie. Elle avait les traits tirés, les yeux cernés par une nuit sans sommeil, mais son regard était vif, habité par une intensité nouvelle.— J’avais huit ans, peut-être neuf. Je jouais à cache-cache dans le manoir. C’était un jour de pluie, je m’ennuyais, ma mère était sortie, les domestiques étaient occupés ailleurs. Je me suis glissée dans le bureau de mon père. C’était interdit, bien sûr, mais à cet âge-là, l’interdit, c’est ce qui attire le plus.— Et qu’est-ce que tu as trouvé ?— Un coffre. Un vieux coffre en bois, sous la fenêtre, derrière le rideau. Il n’était pas fermé à clé. Je l’ai ouvert. Il était plein de papiers, de dossiers, de lettres attachées par des rubans. Et au fond, il y avait une photo.— Une pho
Elle se leva, marcha jusqu’à la fenêtre, regarda les toits de la ville endormie. La lune était haute, pleine, presque aveuglante. Elle pensa à Élise, enfermée dans sa chambre. À Gabriel, qui ne dormait plus. À Étienne, qui passait ses journées debout devant son jardin, le regard perdu sur les roses trémières. À Armand, qui s’était bâti une forteresse de silence pour ne pas entendre la voix de sa conscience.Tous étaient victimes de cette haine. Tous en souffraient. Et pourtant, aucun d’eux ne s’était jamais demandé : pourquoi ? Pourquoi cette haine était-elle née ? Pourquoi avait-elle grandi ? Pourquoi n’était-elle jamais morte ?Parce que personne n’avait jamais cherché à la comprendre. Parce que comprendre, c’était déjà pardonner. Et pardonner, c’était renoncer à trente ans de certitudes.Rebecca retourna à son bureau, rouvrit le carnet, et écrivit en lettres capitales, au centre de la page :IL FAUT COMPRENDRE CETTE HAINE.Elle souligna le mot trois fois, puis elle ajouta, en desso
Rebecca ne dormit pas cette nuit-là. Elle était rentrée chez elle après avoir quitté Gabriel, avait garé sa voiture dans la rue déserte, était montée jusqu’à son appartement sans allumer la minuterie de l’escalier. Elle connaissait chaque marche, chaque craquement, chaque ombre. Elle aurait pu monter les yeux fermés.Elle poussa la porte, jeta son manteau sur le canapé, et s’assit à son bureau sans même prendre la peine d’allumer la lampe. La lune qui filtrait à travers la fenêtre suffisait. Elle éclairait le sous-main de cuir, les stylos alignés, et le carnet. Toujours le carnet. Ce carnet qui ne la quittait plus, qui était devenu le dépositaire de ses pensées, de ses enquêtes, de ses obsessions.Elle l’ouvrit à la dernière page écrite, relut ses notes. Des dates, des noms, des flèches, des cercles. Le puzzle était presque complet, mais il manquait une pièce. La pièce centrale. Celle qui donnait un sens à tout le reste.Elle prit son stylo, et elle écrivit, lentement, comme pour mieu







