Mag-log inCe matin, j’ai eu du mal à sortir du lit. Chaque muscle de mon corps protestait, courbaturé, comme si j’avais passé la nuit à me battre contre des ombres invisibles. La fatigue s’accumulait, mais je n’avais pas le choix : la journée m’attendait.
En rentrant du travail, c’est comme si le cauchemar recommençait. Tristan était là, planqué dans un coin, avec ce sourire mauvais qui me glace le sang. Il adore ça, me harceler, me pousser à bout.
— Alors, tu sors avec quelqu’un ? T’as baisé ou quoi ? lançait-il, provocateur.
Je connaissais par cœur son rituel. Toujours les mêmes questions, le même jeu de pouvoir malsain. Il essaie de me toucher, de me maîtriser, mais ça ne va jamais bien loin avant qu’il ne me frappe. Chaque coup est une marque, une humiliation, un rappel que je suis prisonnière ici.
Je suis lasse, blasée. Des années que ça dure. Des années que je me débats dans cet enfer silencieux. Je suis bloquée, coincée dans une vie où mes blessures restent invisibles aux yeux des autres. Nos parents ? Ils ne voient rien. Ils refusent de voir.
Je suis devenue un fantôme dans cette maison. Je pars tôt le matin, je rentre tard le soir. On se croise, on s’évite, on fait semblant. Le seul moment où nous nous asseyons ensemble, c’est le mardi soir, le repas en famille. Mais même là, Tristan sait se contrôler. Il évite de me frapper au visage dans les jours qui précèdent, trop malin pour laisser des traces trop visibles.
Ce connard est intelligent. Trop intelligent pour que je puisse lui échapper.
Je suis seule. Mes amis ? Ils voudraient m’aider, ils le veulent vraiment, mais ils sont impuissants. On ne peut pas protéger quelqu’un quand cette personne refuse de crier à l’aide.
Dans un coin de ma tête, l’homme du café revient me hanter. Je sais que j’ai été excessive en le giflant, mais c’était comme si mon corps refusait qu’il me touche, un réflexe incontrôlable.
Heureusement, Camille ne m’en a pas voulu. Elle comprend. Elle sait que mes réactions ne sont pas toujours rationnelles, surtout quand il s’agit d’inconnus qui franchissent ma bulle.
Elle m’a même fait promettre de m’excuser auprès de lui s’il revenait au café. Un client reste un client, disait-elle, et malgré tout, la politesse doit primer.
Je file sous la douche, laissant l’eau chaude délasser mes muscles endoloris. Rapidement, je choisis mes fringues pour la journée. J’opte pour des collants épais sous ma mini-jupe noire, un crop-top blanc qui tranche avec l’obscurité de ma tenue, et mes cuissardes favorites, celles qui me donnent ce petit air à la fois rebelle et élégant que j’adore. C’est un peu ma signature. Sur le haut de mon bras gauche, une grande rose tatouée s’impose fièrement, ses pétales noirs et rouges contrastant avec ma peau claire, tandis qu’un discret piercing orne ma narine gauche, ajoutant une touche subtile mais affirmée à mon visage.
Côté maquillage, je reste simple mais soignée : un trait précis d’eye-liner et une couche généreuse de mascara. Avec mes longs cheveux noirs légèrement décolorés sur les pointes et teintés d’un vert émeraude éclatant, il me suffit souvent d’un rien pour que mon look ait du caractère. Mais j’insiste toujours sur un maquillage travaillé, histoire d’affirmer mon style, de me sentir prête à affronter la journée.
J’enfile mon blouson en cuir noir, le cuir froissé qui sent encore un peu la moto, et je sors de la maison avant que le reste de la famille ne soit réveillé. L’air frais du matin me caresse la peau, vivifiant, presque doux malgré l’automne qui s’installe.
Les cours de littérature étant annulés, je décide de rouler directement vers Les Mots Enchantés. Avaloria est ma ville, un coin charmant niché à quelques minutes seulement de Salem, cette fameuse cité des sorcières et des légendes. Le soleil timide perce à travers les feuilles rousses, le ciel est d’un bleu clair éclatant et, malgré la fraîcheur matinale, l’atmosphère est douce, presque magique.
Déjà, la ville s’active, revêtue de ses décorations d’Halloween : citrouilles sculptées, guirlandes lumineuses orange et violet profond, toiles d’araignées suspendues aux coins des boutiques. Les rues pavées se remplissent doucement de touristes venus chercher un peu de mystère et de magie en cette période de l’année. Je me fonds dans ce décor, heureuse d’appartenir à cet endroit où chaque jour semble un peu plus enchanteur que le précédent.
Arrivée au café-librairie une heure après l’ouverture, je découvre Camille déjà en pleine action, perchée sur une chaise, accrochant avec soin une guirlande lumineuse de mini-citrouilles le long du bar. Son visage s’éclaire d’un grand sourire dès que je pousse la porte.
— Bien dormi, ma chérie ?
— Très bien, merci. Et toi ? — Ça va, ça va. Un café pour bien démarrer ? — Avec plaisir. Et si je t’aidais un peu avant d’aller en cours ? — Laisse, reste tranquille. Tu travailleras ce soir, tu sais ce que je dis : « Le repos est la clé de la beauté. » Toi, t’en as pas besoin, mais un peu quand même !Je ris doucement, attendrie par sa tendresse. Camille a ce don rare de rendre chaque instant léger, même quand tout semble lourd autour de moi.
— Alors, tu as revu le client d’hier soir ? lui demandé-je, hésitante. Je suis désolée pour la scène…
— Oui, il est passé ce matin, il a pris un café noir. Je lui ai offert. Il a expliqué qu’il venait souvent ici parce que c’est juste à côté de son boulot. Pas très bavard, mais poli.On s’installe toutes les deux, savourant la chaleur du café fumant. On passe une bonne heure à papoter tranquillement, et je l’aide à finir de décorer le café pour Halloween.
J’adore ce lieu, c’est mon refuge, mon cocon. L’intérieur est divisé en deux espaces distincts. La mezzanine, vaste et lumineuse, est réservée aux lecteurs : canapés moelleux, bibliothèques classées par genre littéraire, un vrai havre de paix où je m’isole souvent quand j’ai besoin de calme. En bas, la salle du café bruisse doucement, entre les clients qui tapotent sur leurs ordinateurs et ceux qui sirotent leur thé en dévorant les pâtisseries maison.
Entrer aux Mots Enchantés, c’est comme pénétrer dans un autre monde. Les étagères débordent de livres, des bougies parfumées illuminent les tables, et les banquettes d’un beige chaleureux invitent à la détente. Le plafond, très haut, est orné d’une grande grille métallique où pendent plantes et luminaires artisanaux. Pour Halloween, nous avons suspendu des chapeaux de sorcières flottants et tendu de fausses toiles d’araignée un peu partout un charme un peu mystérieux qui colle parfaitement à Avaloria et à sa voisine Salem.
Perdue dans mes pensées, je consulte mon téléphone. Mon sourire s’efface brusquement. Un mail de l’université clignote à l’écran.
« En raison du remplacement anticipé de Mme Roy, les cours de littérature auront lieu ce matin comme prévu. »
Je suis officiellement en retard. Mon cœur s’accélère. Je me lève précipitamment, déposant un rapide baiser sur la joue de Camille.
— Désolée, je dois filer. Heureusement, la fac est à deux pas.
— Ne traîne pas, ma belle ! me lance-t-elle avec un clin d’œil encourageant.Je quitte le café en courant, déjà en train de calculer combien de minutes me restent pour arriver à temps.
Arrivée devant la porte de l’amphithéâtre, je prends une grande inspiration, essayant de calmer les battements affolés de mon cœur. D’un geste un peu tremblant, je toque et pousse la porte.
— Je suis désolée, je n’avais pas vu le mail pour le remplacement de Mme Roy, dis-je en entrant, la voix un peu plus basse que je ne le voudrais.
Le professeur me tourne le dos, et je ne peux m’empêcher de remarquer… son cul. Oui, son cul. Impossible de détourner les yeux.
Puis il se retourne.
Je reste figée, bouche bée. C’est lui. Le client du café.
Un frisson me traverse. Je sens son regard perçant se poser sur moi, comme s’il me déshabillait du regard, prêt à me dévorer toute crue. Instinctivement, je me fais toute petite, espérant devenir invisible.
— Votre nom, mademoiselle… ?
— Ulder. Pandore Ulder.Son regard ne faiblit pas. Il respire l’autorité froide et implacable.
— Je suis votre professeur remplaçant, Noctis Havengrey. Mademoiselle Ulder, vous êtes en retard, et je ne tolérerai plus aucun retard de votre part. Aussi décevante en ponctualité que pour servir des cafés, visiblement. Allez vous asseoir. Vous resterez à la fin du cours.
Un murmure étouffé, un ricanement moqueur, s’élève au fond de l’amphithéâtre. Heather et ses copines, les pestes de la section, gloussent dans leur coin. Heureusement que Tristan n’est pas dans cette section, sinon ce serait un enfer au quotidien.
Je m’efforce de me concentrer, mais c’est impossible. Mon esprit tourne en boucle, captivé malgré lui par cet homme à la présence magnétique. Noctis sirote un thermos de café sur son bureau, et je n’arrive pas à détacher mes yeux de ses lèvres… Sont-elles douces ? Rudes ?
Il ne m’a pas regardée une seule fois durant tout le cours, et quand je veux intervenir, il m’ignore superbement. L’épisode d’hier soir me revient en mémoire, et un froid glacial m’envahit, mais paradoxalement, la fascination que j’ai ressentie au premier regard resurgit, plus intense encore.
Cet homme est d’une beauté à couper le souffle. Sa mèche blanche, en contraste violent avec ses cheveux d’un noir de jais, est hypnotique. La façon fluide dont il marche, d’un pas souple et presque félin, ses mains qui accompagnent ses paroles avec une grâce instinctive… Son profil sculpté comme une médaille ancienne…
Je suis complètement hypnotisée.
La sonnerie retentit, tranchante, me tirant brusquement de ma rêverie. Autour de moi, les élèves rangent leurs affaires dans un brouhaha rassurant, mais je reste figée, le regard fixé sur mon bureau.
Taylor vient me rejoindre. Fidèle à lui-même, il s’accroche à mon humeur comme un détecteur d’angoisse.
— Ça va, princesse ?
Je lui lance un regard rapide, murmurant en coin :
— Oui… Je ne m’attendais pas à le voir.
Il comprend tout de suite. Son regard s’adoucit, mais ses traits restent tendus.
— Et hier soir ?
Je détourne les yeux.
— Je suis rentrée et je me suis couchée. Tout va bien.
— Tu me prends pour un con ?
Sa voix est basse, inquiète, douloureuse. Il m’aime, Tay. À sa manière. Et moi, je lui mens. Encore.
— Tay, s’il te plaît… n’insiste pas.
— Cache mieux tes bleus la prochaine fois.
Je serre les dents. Je n’ai pas besoin de ça maintenant.
— Ça va, je ne vous dérange pas ?
Sa voix résonne dans l’amphi, sèche comme un fouet. On sursaute tous les deux.
— Désolé, professeur, murmure Taylor.
— Taylor, vous pouvez y aller. Mlle Ulder doit rester avec moi quelques minutes.
Je sens son hésitation. Il me lance un regard en biais, inquiet, presque protecteur. Mais il finit par s’éloigner, lentement, sans un mot de plus. Noctis referme la porte derrière lui. Le clac du loquet me fait l’effet d’un coup de marteau sur le cœur.
Nous sommes seuls.
Il se retourne. Son regard me transperce comme une lame froide. Impossible de le soutenir. Il est trop… trop tout. Trop intense. Trop calme. Trop proche.
Je déglutis.
Il s’avance lentement, sans me quitter des yeux. Il n’a pas l’air en colère. Plutôt… curieux. Intrigué.
— Vous m’avez observée pendant tout le cours, dit-il simplement.
Je baisse les yeux, honteuse. J’essaie de formuler une réponse, mais ma bouche est sèche. Il s’approche encore.
— Pourquoi ? demande-t-il, doucement cette fois.
Je relève la tête, à peine. Son regard n’a pas bougé. Il est toujours aussi perçant. Mais il n’y a pas de moquerie. Juste cette intensité brûlante, déstabilisante.
— Je… je ne sais pas. Vous m’intriguez, je crois.
Il plisse légèrement les yeux, songeur. Puis il fait un pas de plus.
— Et moi… ai-je le droit de dire que vous me dérangez, Pandore Ulder ?
Je cligne des yeux, prise au dépourvu.
— Je vous trouble, peut-être ? risqué-je, la voix plus faible que je ne l’aurais voulu.
Un silence. Puis un sourire, en coin. Presque carnassier.
— Vous êtes une élève brillante. Mais instable. Et dangereusement impulsive.
Je me raidis. Est-ce un reproche ? Un compliment ? Les deux ?
Il baisse les yeux une seconde, puis les relève, plantant son regard dans le mien.
— Faites attention, mademoiselle Ulder. À vos réactions. Et à vos regards. Certaines choses attirent l’attention… et parfois, ce n’est pas une bonne chose.
Il fait un pas vers moi. Son parfum, boisé et sombre, m’enveloppe. Une chose est sûre : il m’a vue. Et moi… je ne suis pas certaine de vouloir qu’il détourne les yeux.
— Je suis désolée, monsieur, je n’aurais pas dû vous gifler. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je ne suis pas très tactile… Disons que c’était une mauvaise journée.
Je baisse brièvement les yeux, mais je me ressaisis vite. Je déteste paraître faible. Ce n’est pas moi. Pas vraiment.
— Et donc, quand vous passez une mauvaise journée, vous giflez vos clients ? Il va peut-être falloir repenser votre approche professionnelle, mademoiselle Ulder.
Il croise les bras. Son regard est tranchant, ses mots pèsent lourd. Chaque syllabe semble vouloir me punir. Mais je refuse de flancher. Je redresse le menton.
— Si c’est tout ce que vous souhaitez aborder avec moi, je ferais mieux de m’en aller. J’ai encore cours. Cette conversation ne mènera nulle part. Je vous ai présenté mes excuses. Vous les prenez ? Tant mieux. Vous les refusez ? Je m’en contrefous.
Je sens ma colère percer malgré moi. Mon ton est sec, ma voix claque dans l’air. Il fronce les sourcils.
— Et en plus d’être décevante, vous voilà vulgaire. Vous n’avez donc aucune qualité pour vous ?
Ses mots sont cinglants. Mais je ne les laisse pas m’atteindre. Pas sans riposter.
— Et vous ? En plus d’être arrogant, vous êtes un vieux con ! Vous n’avez donc aucune qualité pour vous ? dis-je avec un rictus. Il est peut-être sexy à se damner, mais il me prend de haut, et ça, je ne le tolère pas.
Un silence s’installe. Il me jauge, silencieux. Sa mâchoire se crispe. Ses yeux brillent d’un éclat étrange. Il ne s’attendait clairement pas à ça. Et pourtant, un léger sourire à peine une esquisse effleure le coin de ses lèvres.
Il s’approche. Lentement. Trop lentement.
Je recule par pur réflexe, jusqu’à sentir le bois dur de la porte dans mon dos. Il est juste là, devant moi, son corps à quelques centimètres du mien. Une de ses mains se pose contre la porte, près de mon visage. Sa chaleur irradie, son parfum me monte à la tête. Un mélange boisé et envoûtant. Le genre d’odeur qu’on n’oublie pas.
Je devrais avoir peur. N’importe qui aurait peur dans cette position. Mais moi, je frémis d’un mélange étrange de désir et de défi. Mon cœur bat trop vite, ma peau picote sous l’effet de l’adrénaline.
— Faites attention… Vous jouez avec le feu, petite sorcière. Et vous savez ce qui est arrivé aux sorcières de Salem, n’est-ce pas ? Ce serait dommage que vous vous brûliez…
Sa voix a baissé d’un ton. Grave. Murmurée. Presque intime. Elle glisse sur ma peau comme une caresse empoisonnée.
— Si vous essayez de me faire peur, c’est loupé, dis-je, les yeux dans les siens. J’essaie d’être convaincante. Je ne suis pas certaine d’y parvenir.
— Vous me défiez ? Faites attention, je ne suis pas comme tous les autres profs que tu as l’habitude de voir.
— Essayez de me faire peur, le vieux ! Je ne suis pas comme n’importe quel élève !
Nos visages sont proches. Beaucoup trop proches. Je sens son souffle sur mes lèvres. Il me trouble. M’envahit. Mon esprit s’embrouille. Je devrais mettre fin à ce jeu stupide, tourner les talons, fuir.
Mais je ne veux pas. Je veux plus. Je veux voir jusqu’où je peux aller.
Je tends la main, sans vraiment réfléchir. Mes doigts s’enroulent autour de sa nuque dans un geste vif, presque brutal. Mon corps se colle au sien. Je sens ses muscles tendus sous sa chemise. Mon regard se plante dans le sien.
— Alors, jouons, le vieux.
— Que la partie commence, petite sorcière, murmure-t-il, et cette fois, son sourire est bien réel. Carnassier.
Puis, bam. Un bruit contre la porte me fait sursauter. Quelqu’un tente d’entrer. Je me raidis instantanément.
— Pandore ! Tu es là ? Heather m’a dit que le prof voulait te voir à la fin du cours !
Mon sang se glace. Tristan. Putain. Je resserre involontairement ma prise sur la nuque de Noctis. Il le sent. Il comprend.
Je me recule brusquement et ouvre la porte. Tristan entre, les yeux déjà emplis de suspicion.
— Tu faisais quoi ? Tu veux séduire le prof, Pandore ? Il te les faut tous ou quoi ?
— Tu es complètement tordu ! Qu’est-ce que tu me veux ? lui lançai-je, sur la défensive.
Son regard est noir. Il brûle de rage contenue. J’essaie de masquer ma peur, mais elle me broie déjà de l’intérieur.
Noctis s’interpose. Son regard est glacial.
— Cela suffit tous les deux. Ce n’est pas l’endroit pour régler vos histoires de famille. Monsieur Fitzroy, veuillez sortir de ma salle. J’ai un entretien avec Pandore. Et je n’ai pas terminé.
— Je reste, le temps que vous finissiez, monsieur, réplique Tristan, imperturbable.
— Vous n’avez pas compris, Tristan. Je vais être plus clair : sortez. Ma conversation avec Pandore ne vous regarde pas.
Noctis ne lui laisse pas le choix. Il le pousse fermement vers la sortie et claque la porte derrière lui. Mais Tristan ne résiste pas à une dernière menace :
— On se voit à la maison, Pandore…
Je frémis. Cette phrase est une condamnation à mort. Il est furieux. Et moi, je suis en sursis.
Noctis se tourne vers moi, sérieux. L’ambiance s’est figée. Plus de jeu. Plus de feu.
— Maintenant, soyons sérieux une minute. Pandore, j’ai jeté un petit coup d’œil au dossier des élèves. Vous êtes excellente. Vos notes et votre comportement à la fac sont admirables. Ne vous laissez pas distraire. Continuez d’être sérieuse. Et n’essayez plus de me distraire.
Son regard s’adoucit légèrement. Il ne sourit pas, mais son ton a changé.
— Vous êtes libre. Vous êtes attendue.
Je ne dis rien. Mes mots restent coincés dans ma gorge. Je me détourne, ouvre la porte, mais je ne peux m’empêcher de jeter un dernier regard vers lui. Nos yeux se croisent. Une seconde. Une éternité.
Des promesses. Des interdits. Des dangers.
Je le sais.
On n’en a pas terminé tous les deux.Le palais de justice semblait plus froid que dans mes souvenirs. Les murs gris, les bancs rigides en bois verni, les couloirs interminables baignés dans un silence pesant, presque sacré. On aurait dit que le bâtiment lui-même retenait son souffle, suspendu à l’issue de ce jour-là.Je marchais lentement, le ventre lourd d’une tension sourde, la tête haute malgré tout. Heather était juste derrière moi, silencieuse mais présente. Noctis me tenait la main avec une fermeté douce, mon ancre dans cette tempête. Camille nous suivait, le regard dur, impassible, une guerrière aux aguets. Mon père était déjà là, assis sur un banc en retrait, un dossier épais posé sur les genoux, prêt à m’épauler. Ma mère était absente ce n’était plus une surprise, ni une blessure récente.Lorsque j’ai franchi les portes de la salle d’audience, mes jambes ont faibli un instant. Là, en face de moi, il était là. Tristan. Menotté, le visage fermé, presque immobile. Ses yeux se sont posés sur moi, cette fois sans la
La lumière hivernale filtrait doucement à travers les rideaux de la salle à manger. Le feu crépitait dans la cheminée, diffusant une chaleur rassurante qui contrastait avec le froid piquant de l’extérieur. Camille était sortie pour la journée, me laissant la maison, son thé préféré en infusion sur la table, et un mot doux sur le frigo :« Tu es prête, Pandore. Et je suis fière de toi. »J’ajustai le col de mon pull, respirai lentement. J’étais nerveuse. Pas de peur. Mais de l’appréhension. De la conscience aiguë de ce que cette journée représentait.Will Deacon arriva à l’heure pile. Grand, élégant, un manteau en laine sombre sur les épaules, il avait ce calme des gens habitués à écouter avant de parler. Il me sourit avec douceur, comme on salue une amie proche, pas une simple cliente. C’était un ami avocat de longue date d’Alexander, et il m’avait été présenté comme « le meilleur pour ce genre d’affaire ». Je ne savais pas exactement ce que cela voulait dire, mais son regard inspirai
Sur le chemin du retour, le silence était apaisant. Pas pesant. Un silence rempli de ce qu’on venait de vivre. De ce petit cœur qu’on avait entendu battre. Un battement que je n’arrivais plus à sortir de ma tête. Il résonnait encore en moi, comme une musique nouvelle. Une vérité intime, irrévocable.Noctis conduisait d’une main, l’autre posée sur ma cuisse. Il ne parlait pas, mais je sentais son esprit en mouvement. Il avait ce regard qui va loin, ce regard qui pense déjà à demain. À ce qu’il faudra construire. À ce qu’il faudra protéger.Je tenais la petite photo imprimée dans mes mains. L’écho. C’était flou, presque abstrait. Mais c’était là. Une vie. Une trace. Une promesse.Quand on est arrivés chez lui, je suis restée quelques minutes seule dans l’entrée, mon manteau encore sur les épaules. J’ai regardé autour de moi. Ce lieu était devenu un refuge. Un abri. Et désormais, il serait peut-être notre maison.Noctis est revenu vers moi, a défait doucement les boutons de mon manteau s
Les jours qui suivirent la convocation avec le doyen furent empreints d’une étrange accalmie. Comme un répit silencieux offert entre deux tempêtes. Pourtant, au fond de moi, je sentais que quelque chose changeait. Pas seulement dans la façon dont les autres me regardaient, mais dans mon propre corps, dans mon esprit. Comme si un compte à rebours silencieux s’était enclenché.J’étais de plus en plus fatiguée. Mes nuits étaient agitées, mon appétit en dents de scie. Je mettais tout cela sur le compte du stress, du traumatisme encore trop présent. Mais après la prise de sang demandée par le médecin, les résultats tombèrent : j’étais enceinte.Le choc fut immense. J’ai relu les mots plusieurs fois, incrédule, assise dans la salle d’attente du cabinet. Les lettres se brouillaient, le mot « positif » clignotait comme une alarme silencieuse. Ma gorge s’est nouée, mes mains tremblaient. La nausée m’a saisie, plus par l’angoisse que par la grossesse elle-même.Le soir même, je tendis les résul
La nouvelle est tombée comme une lame : Tristan a été inculpé.Un silence pesant a suivi l’annonce, comme si l’université tout entière retenait son souffle. Pour Heather, c’était un premier pas vers la justice. Pour moi, un soulagement mêlé à une douleur sourde. Un moment de vérité que nous avions trop longtemps attendu.Mais ce n’était pas une victoire. Pas encore.Il restait l’amertume, les non-dits, les cicatrices ouvertes. L’air lui-même semblait saturé d’émotions contradictoires soulagement, colère, peur, honte. Rien n’était simple. Rien n’était terminé.Je ne savais pas exactement ce que je ressentais pour mon père dans tout ça. Il n’avait pas levé la main sur moi. Il n’avait pas commis ces actes-là. Mais il avait su. Il avait choisi de détourner le regard. Et ça, c’était une autre forme de trahison. Moins brutale, mais tout aussi profonde. Une douleur plus feutrée, mais tout aussi tranchante.Puis sont venues les autres.Cinq autres filles.Cinq voix.Cinq histoires.Cinq exist
Trois semaines plus tardAu fil des jours, l’onde de choc provoquée par Tristan avait cessé de frapper avec la même violence. Elle n’avait pas disparu non, elle s’était simplement installée en silence, tapie dans les interstices de notre quotidien. Une présence sourde, pesante, qui ne criait plus, mais murmurait encore.À défaut de tout oublier, j’apprenais à vivre avec. Les routines banales reprenaient doucement leur place : le café du matin, les silences partagés sur le canapé, les courses sans but précis, les draps changés une fois par semaine. Des gestes simples. Réparateurs. Parfois, je me surprenais à sourire sans culpabilité. À rire même, quand Noctis me sortait une de ses vannes absurdes. Il ne forçait rien. Il était juste là. Et sa constance me faisait tenir.Chaque jour, nous reconstruisions quelque chose, sans le dire. C’était dans le toucher d’une main, dans un regard échangé, dans une phrase laissée inachevée parce que l’autre avait déjà compris. Il n’y avait plus besoin







