เข้าสู่ระบบLe lendemain s’est déroulé à une vitesse déconcertante. J’ai erré dans mes cours comme une ombre, incapable de me concentrer. Mes pensées tournaient en boucle autour de lui. Noctis Havengrey. Ce nom seul m’obsède.
Quand je suis retournée voir Taylor hier, il a bien vu que quelque chose clochait. Il m’a demandé ce qu’il s’était passé avec le prof. J’ai haussé les épaules et balancé un « il voulait que je m’excuse, c’est tout ». Évidemment, je n’ai pas mentionné l’altercation avec Tristan. Ça ne servirait à rien. Taylor s’inquiéterait, et il essaierait de me convaincre de ne pas rentrer ce soir. Ce n’est pas une option.
L’après-midi, on avait cours de sport. Ce qui signifie sueur, mauvaise humeur… et Heather. La Heather. Le plan cul officiel de Tristan. Une Barbie grandeur nature, clone parfait de la blonde populaire cliché : cheveux longs platine, yeux bleu glacier, mascara waterproof et sourire carnassier. Mais le pire, ce n’est pas elle. Ce sont ses copines. Elles lui collent aux basques comme des hyènes débiles, ricanant à chacune de ses remarques pleines de venin. Leur QI cumulé ne dépasse probablement pas la température ambiante.
Elle m’insupporte. Honnêtement, je ne pensais pas pouvoir détester quelqu’un autant que Tristan. Mais elle… elle relève le défi haut la main.
Pendant l’échauffement, elle n’a pas arrêté de jouer les petites pestes. Critiques acerbes à voix haute, œillades appuyées, minauderies grotesques dès qu’un mec passait à proximité. Et bien sûr, elle a commencé à parler du nouveau prof de littérature.
— Je vous jure, les filles, il est canon. Genre… vraiment canon. Et vous me connaissez, personne ne me résiste. Il suffira d’un petit clin d’œil, et hop, dans la poche, le professeur mystérieux. J’adore les hommes plus vieux…
J’aurais pu l’ignorer. J’aurais dû l’ignorer. Mais elle a ce don pour me faire sortir de mes gonds.
— Sérieusement, Heather, un homme comme lui ne s’intéresserait jamais à toi. Encore moins à une étudiante.
Ma voix est tombée, acide. J’ai vu son visage se durcir.
— Oh, mais ma pauvre Pandore, c’est juste que t’as pas l’habitude qu’on te regarde, pas vrai ? Ça doit te frustrer, d’être dans l’ombre tout le temps.
— Tu crois ça ? Dommage pour toi, je suis juste assez intelligente pour ne pas ramper aux pieds du premier mec un peu beau gosse, ai-je répliqué avec un sourire narquois.
Elle a levé les yeux au ciel et s’est éloignée en gloussant, suivie de ses clones. Mais je sais que je l’ai touchée. Et ça, ça fait du bien.
En vérité, je plais. Beaucoup. Mon look ne laisse personne indifférent. J’ai de longs cheveux noirs ondulés que je teins selon mes humeurs. En ce moment, ils sont d’un vert profond et lumineux, comme une forêt enchantée. Une coiffeuse géniale s’occupe de moi — merci papa pour le fric familial. Grâce à elle, ma tignasse est une œuvre d’art vivante. Je suis déjà passée par toutes les couleurs : rouge, bleu, rose… mais le vert ? Le vert, c’est moi. Pour le moment.
Mes yeux noisette tirant sur l’ambre sont toujours mis en valeur. Je sais manier les pinceaux comme d’autres manipulent des armes. Ma peau est claire, mes lèvres pleines. Je fais un mètre soixante-cinq, et mon corps est ce qu’on appelle un huit. Taille fine, hanches marquées, poitrine généreuse, et fessier franchement pas dégueulasse. Je n’ai aucun complexe. Ou du moins, j’ai appris à les dompter.
J’adore être féminine. Jupes toute l’année, maquillage assumé, accessoires choisis avec soin. Mais je ne fais pas dans le classique. Mon look, c’est ma carapace. Il attire autant qu’il effraie. Et c’est très bien comme ça.
J’ai eu quelques histoires, rien de passionnant. Quelques baisers volés, des frissons tièdes, des gestes maladroits. Mais rien… rien de comparable à ce que lui me fait ressentir. Ce frisson dans l’échine. Ce feu dans le ventre. Ce vertige à chaque regard. Et bordel, je sais que c’est dangereux. Mais je m’en fous.
Tristan fait fuir tous les garçons qui s’approchent un peu trop de moi. Il les intimide, les menace parfois à peine voilé, les regarde comme s’ils n’étaient que des insectes qu’il pouvait écraser d’un mot. Résultat : je suis toujours vierge, à dix-huit ans.
Pas par choix. Pas par romantisme. Pas parce que j’attends un grand amour ou une étoile filante.
Non. Juste parce qu’il veille. Parce qu’il surveille. Parce qu’il rôde.
Et pourtant… j’aimerais ne plus l’être. J’en ai envie. Pas pour plaire à qui que ce soit. Pour moi. Pour reprendre le contrôle. Pour ne pas lui laisser cette partie de moi. Parce que je sais, au fond de moi, qu’un jour, il essaiera.
Ou pire. Qu’un jour, je n’arriverai pas à l’arrêter.
Cette pensée me glace. Me rend malade. J’ai déjà vu ce regard dans ses yeux. Ce mélange malsain de possession, de colère, de désir refoulé et de rage. Je ne suis pas aveugle. Je sais reconnaître la violence quand elle rampe sous la peau de quelqu’un. Et chez lui, elle est là, partout. Elle s’insinue dans ses gestes, dans ses silences, dans la façon qu’il a de verrouiller les portes.
Je veux qu’il sache que ce n’est pas à lui. Que je ne suis pas à lui.
Et peut-être qu’un jour, si j’arrive à me libérer, ce sera par un acte aussi simple qu’un baiser. Un vrai. Un qu’il ne pourra jamais effacer. Un qu’il ne pourra jamais salir.
Je m’active derrière le comptoir du café quand j’entends la porte s’ouvrir. Et sans même lever les yeux, je sais que c’est lui. Noctis Havengrey. Son parfum me frappe de plein fouet : boisé, épicé, un peu trop envahissant pour être honnête. Je jette un coup d’œil discret.
Bingo.
Son regard me suit alors que je virevolte entre les tables, carnet de commandes à la main, sourire professionnel vissé sur le visage. Je fais mine de ne rien voir. Surtout ne pas lui donner ce plaisir.
Je monte à l’étage pour remettre les livres que certains clients laissent traîner un peu partout. Sur les tables basses, les fauteuils, parfois même par terre. Cette négligence me rend dingue. Je suis concentrée, à demi penchée sur une étagère, quand je sens… quelque chose. Un frisson me parcourt l’échine. Et puis son torse contre mon dos. Une main surgit au-dessus de mon épaule pour attraper un livre.
Je retiens mon souffle. Ne pas lui montrer qu’il me trouble. Même si mon cœur cogne comme un fou dans ma poitrine.
Et là, il pousse mes cheveux. Sa bouche frôle mon oreille. Merde.
— Détendez-vous. Ce n’est que moi…
Sa voix est un murmure, et j’en perds mes moyens. Je me retourne vivement. Nos torses se frôlent. Trop proches. Beaucoup trop proches. Je plonge dans ses yeux, ce gris orageux étrange, et je balance :
— Vous vous êtes trompé de rayon, mon vieux. Celui pour les problèmes d’érection est au fond à gauche. Et si besoin, je connais une excellente coiffeuse pour planquer les vilains cheveux blancs dus à l’âge.
Je pince aussitôt les lèvres. Merde. C’est sorti tout seul.
Il me fixe. Puis éclate de rire.
— Problèmes d’érection ? répète-t-il, hilare. Tout va bien, sorcière, merci de vous inquiéter pour moi. Quant aux cheveux blancs… beaucoup de femmes aiment ça. Les miens sont là depuis ma naissance. Un jour, je t’expliquerai. Si vous arrêtez de les insulter, bien sûr.
Pourquoi est-ce que je dis autant de conneries dès qu’il est là ? Ce type me désarçonne complètement. Et puis il se colle à moi, il me parle comme si j’étais un jeu… Il cherche. Clairement.
Il s’éloigne à peine, un sourire toujours accroché aux lèvres.
— Je ne suis pas un vieux. Tu peux m’appeler Noctis. En dehors des cours. J’espère que notre prochaine conversation sera un peu plus stimulante que les érections gériatriques. À bientôt, Pandore.
Et il disparaît.
Je respire enfin.
Il m’a tutoyée. Pour la première fois. Et je suis définitivement en train de perdre pied.
Une heure plus tard, je reprends mon service en salle, et il est toujours là. Installé à une table avec un autre homme. Son ami est l’exact opposé de lui : plus rebelle, plus brut. Longs cheveux blond foncé attachés en chignon, barbe impeccable, tatouages élégants, vêtements ajustés. Clairement un homme qui passe du temps chez le barbier et connaît le prix d’un bon parfum. Il est canon, aucun doute là-dessus.
Mais il n’a pas ce magnétisme. Pas cette aura qui électrise l’air comme Noctis le fait.
Je vois Céleste s’approcher, un plateau de cafés dans les mains, un sourire en coin.
— Pandore, c’est ma pause. Tu peux me remplacer, s’il te plaît ?
— Bien sûr. C’est pour qui ?
— Les deux beaux gosses là-bas, dit-elle en pointant discrètement du menton Noctis et son ami. T’en connais déjà un, apparemment. Moi, je fonds pour son pote depuis qu’il a franchi la porte avec son sourire de malade. Tu connais mes goûts…
— Tes goûts douteux pour les barbus musclés à cheveux longs, tu veux dire ? T’as trop regardé Game of Thrones, la taquinai-je.
Elle explose de rire et me balance un doigt d’honneur avant de disparaître dans les coulisses. Céleste, c’est le genre de nana qu’on ne croise qu’une fois dans une vie. L’homme qui saura la garder aura gagné à la loterie. Celui qui lui brisera le cœur, je le détruis.
Je me tourne vers leur table et prends une grande inspiration. Mais… sérieusement ? Il est encore là ? Je le croyais parti. Putain de karma.
— Voici vos cafés, messieurs, dis-je en essayant de sourire sans croiser le regard du professeur.
— Attention, Asher, prévient Noctis avec son ton narquois. Cette serveuse a une tendance à jeter les cafés à la figure des gens sans raison apparente.
— Pas sur lui. Seulement sur les vieux cons, répliquai-je du tac au tac, en souriant à son ami.
— Votre arrogance vous perdra, Pandore. N’oubliez pas que je suis votre professeur.
Oh, tu veux jouer ? Parfait.
Je pose le plateau, me penche légèrement vers lui, sourire moqueur aux lèvres. Je le sens se raidir, comme s’il suivait chacun de mes mouvements au ralenti.
— Ici, vous êtes mon client, Monsieur Havengrey. Alors j’ai le droit d’être qui je veux. Et je vous conseille de garder vos remarques pour vous. Votre ami a l’air charmant, peut-être qu’il pourrait vous donner des cours de politesse. Enchantée, Asher !
— Pandore, comme la boîte ? Original, commente-t-il en nous regardant tous les deux avec amusement. C’est la première fois que je rencontre quelqu’un qui porte ce prénom… et qui ose parler à ce prétentieux avec autant d’aplomb.
Le regard assassin que Noctis lui lance me fait presque éclater de rire. Asher, lui, l’ignore royalement. Sympa, ce mec. Je vais sérieusement pousser Céleste à tenter sa chance.
— Bonne soirée, messieurs, lançai-je en reprenant le plateau.
Je me détourne, sans un regard.
Mais derrière moi, j’entends Asher chuchoter à Noctis :
— Fais gaffe, mec. Je connais ce regard. C’est ton étudiante.
Je n’entends pas la réponse. Mais je le sens. Son regard me brûle la peau, suit chacun de mes gestes pendant toute la fin de mon service. Et moi, j’essaie de ne pas me cramer, mais chaque fois que je lève les yeux, nos regards se croisent. Et c’est comme un choc électrique. Une fois, j’ai même rougi. Comme une idiote.
On joue avec le feu.
Et c’est tellement bon.
En début de soirée, je détache mon tablier et parcours la salle du regard. Je repère Camille et bien sûr, elle est en train de discuter avec eux. Je soupire et m’avance vers elle.
— Camille ? Je dois y aller.
— Pas de souci, me dit-elle en se tournant vers moi. J’avais oublié qu’on était mardi. Prends soin de toi. Et appelle-moi si tu as un problème, d’accord ?
— Oui, mais… chut, s’il te plaît. Ça ne regarde personne, soufflai-je plus bas.
— Désolée, ma puce, dit-elle en me prenant dans ses bras.
Je file sans accorder un seul regard à la table. Mais je sens celui de Noctis me suivre jusqu’à la porte.
Dans ma voiture, en pilote automatique, mon esprit change de cap. Il n’y a plus de place pour les jeux de séduction. Seulement pour lui. Tristan. Et cette putain de maison.
Lorsque j’aperçois la villa luxueuse derrière le portail, mon cœur s’affole. Toutes les lumières sont allumées. Les voitures sont alignées dans la grande cour. Ça sent le dîner de famille. L’enfer.
Je rêve de faire demi-tour. De rouler jusqu’à disparaître.
Mais je reste là. Figée derrière le volant. Cinq longues minutes. À regarder cette prison dorée. À me demander si, ce soir, je vais réussir à survivre sans casser quelque chose.Je rentre discrètement par la porte-fenêtre du rez-de-chaussée, celle que je laisse toujours entrouverte. La clé, je l’ai toujours sur moi. On ne sait jamais. Je monte à l’étage, lisse, invisible, comme un courant d’air, et je file sous la douche dans ma salle de bain personnelle. L’eau chaude me fait du bien quelques secondes, puis le nœud dans mon ventre revient.
J’enfile une robe pull ample et douce, un truc neutre, sans forme, sans promesse, sans danger. Puis je descends rejoindre les autres à la table à manger.
Ma place habituelle. Toujours à côté de lui. Ma chaise piégée.
Alexander lève les yeux de son téléphone. Anabella m’assassine du regard.
— Bonsoir, dis-je en m’asseyant.
— Tu es en retard, me crache ma mère.
— Je voulais juste me changer.
Mon beau-père hausse les épaules.
— Tu as bien fait.
Le repas est silencieux. Les domestiques nous servent et, comme d’habitude, disparaissent à vingt-et-une heures. Ensuite, c’est la vraie nature de cette maison qui s’exprime. Il n’y a plus de témoins.
Les doigts de Tristan commencent à se poser sur ma cuisse, sous la table. Ses ongles effleurent, pressent. Je ne fais pas de geste brusque, mais mes jambes se tendent, je les serre jusqu’à en avoir mal. Et je plante mes ongles dans la chair du dos de sa main. Il sursaute à peine. Je sais qu’il me fera payer. Comme toujours.
Je me lève.
— J’ai des devoirs à faire.
Mais ce soir, mon beau-père interrompt mon échappée.
— Attendez. Ce soir, nous sortons avec Anabella. Je ne veux pas de crises, pas de disputes. Vous avez compris ? Pas d’histoires.
Je hoche la tête.
— Bien. Je monte me coucher. Bonne soirée.
Je fuis. Je claque la porte de ma chambre sans faire de bruit. T-shirt noir. Mini-short. Couette jusqu’aux épaules. Livre dans les mains. Je n’ai pas encore lu une ligne que la porte s’ouvre.
Il est là. Les cheveux mouillés, une serviette autour de la taille. Son visage est fermé, plus sombre que jamais.
— Alors ? Tu baises ton prof ?
Je lève les yeux, figée.
— On m’a dit que vous étiez bien proches ce matin. Et ce soir, au café, hein ? Ça rigolait bien, Pandore…
— Tu dis n’importe quoi. Dégage de ma chambre, maintenant.
Je ne vois pas le coup venir. Il traverse la pièce en deux secondes. La couette vole. Il grimpe sur le lit, m’attrape les cheveux et me plaque contre lui.
— T’es vraiment une petite salope. Tu cherches à faire bander tout ce qui bouge, et après tu joues la vierge effarouchée.
Je hurle. Je me débats. Je l’attaque, un coup de genou, un coup de poing, n’importe quoi. Je vise ses parties. Je touche. Il pousse un cri.
Et là, il explose.
Il m’attrape par les bras et me balance au sol comme une poupée. Je m’écrase sur le tapis, les côtes en feu. Avant que je puisse me redresser, il m’assène un coup de pied dans le ventre. Puis un autre.
Je suffoque.
Mon corps se replie. Mes bras cherchent à protéger mon estomac, mais il continue. Il me crache ses mots à la figure :
— Tu es à MOI. Tu m’appartiens. Tu crois que je vais te laisser donner ta première fois à un autre ? Je te jure, Pandore, je le ferai. Et tu t’en souviendras toute ta putain de vie.
Je ferme les yeux. Mon esprit fuit. Je me dissocie. Je ne suis plus là. Plus dans cette pièce. Plus dans ce corps.
Mais je le sens me relever, me porter comme un sac de sable. Il me jette sur le lit. Il tente de me déshabiller. Ses mains déchirent le tissu. Il pince, il presse, il m’arrache la peau. Je hurle. Je griffe. Je le mords. Il saigne.
— T’es qu’une chienne. Tu me rends fou.
Il me plaque. M’attrape le cou. Il serre. Ma gorge se ferme. Mes poumons brûlent. La panique m’envahit. Je vois noir. Les étoiles dansent. Mon cerveau crie.
Et soudain, il relâche.
Je tousse, je respire, je pleure. Je suis étouffée de l’intérieur.
Il est encore là.
Il m’embrasse de force. Sa langue envahit ma bouche. Je le repousse. Je le mords. Il hurle, me gifle. Puis il aspire mon cou comme un animal. Je sens sa salive, ses dents, sa rage. Il laisse une marque. Une de plus. Visible. Humiliante.
Puis, sans un mot, il part.
Je reste là. Cassée.
Mon corps me brûle. Mon cou me lance. J’ai envie de vomir. De hurler. De disparaître.
Je me traîne jusqu’à la salle de bain. Mon reflet me donne la nausée. Marques. Rougeurs. Griffures.
Je me rhabille. Je prends mes affaires.
Et je fuis.Je descends les escaliers à tâtons. Les larmes m’aveuglent. Je tombe deux fois. Mais je suis en vie. Je dois partir. Maintenant.
Je roule sans réfléchir. Le volant m’échappe presque. Mes doigts tremblent. Je fixe la route sans vraiment la voir. Mon seul but : atteindre le café. Camille. Un refuge. Une lumière. Une voix qui ne hurle pas. Des bras qui ne frappent pas.
Le commerce est encore ouvert. Une chance. J’aurais dû rester là-bas. J’aurais dû ne jamais rentrer.
Mais maintenant, je suis là, cassée, fuyante, et chaque respiration est un supplice. Mes côtes me lacèrent de l’intérieur. Mes muscles hurlent. La douleur au cou est un étau. La morsure de ses gestes est encore sur ma peau.
Le goût du sang colle à ma langue. Métallique. Viscéral. Immonde.
Je me gare à la hâte. Je coupe le moteur. Je reste là une seconde. Deux. Dix. Je vois des silhouettes à l’extérieur, floues, dans le halo des lampadaires. J’ouvre la portière. Mon corps proteste. Tout me fait mal.
Je descends. Un pas. Puis deux. Je vacille.
Ma vision tangue. Mon pied heurte un pavé. Je tombe presque. Et puis je le vois.
Noctis. Là. Devant moi.
— Pandore ! Mon Dieu, qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Il bondit. M’attrape par les épaules pour me maintenir debout. Ses doigts sont fermes, mais pas durs. Il regarde mon visage. Mon cou. Mes bras. Ses yeux se remplissent d’effroi.
Je me débats faiblement. Je ne veux pas qu’il me touche. Je ne veux plus que personne me touche.
— Ne me touche pas.
Ma voix est rauque. Brisée.
— Va-t’en… laisse-moi tranquille.
Je le repousse avec mes dernières forces. Il recule. Mais je m’effondre.
Mes genoux percutent le sol brutalement. Le trottoir est froid contre ma peau. Mon souffle s’accélère. Je crois que je vais perdre connaissance. Le monde devient cotonneux.
— Asher ! LA VOITURE ! MAINTENANT ! hurle Noctis.
Je sens ses bras me soulever, avec une précaution rageuse. Il me cale contre lui, comme si j’étais faite de porcelaine fissurée. Sa voix se fait plus douce, plus proche.
— Pandore… je suis là maintenant. Tu vas venir chez moi. D’accord ? Je ne te laisse pas seule. On parlera après. Là, tu viens avec moi.
Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Je me laisse faire.
Asher arrive en trombe. Il ouvre la portière arrière. Noctis m’installe avec mille précautions, puis monte à côté de moi. Je suis en boule. Je grelotte.
Asher le fusille du regard dans le rétroviseur.
— Putain, Noctis, c’est ton étudiante ! Si quelqu’un apprend ça, t’es mort. Amène-la à l’hôpital au moins !
— Je t’emmerde, Ash. Je me fous des règles, je me fous des risques. Elle ne dort pas seule ce soir. Elle ne retourne pas là-bas. Alors roule.
Il me serre contre lui. Ma tête tombe sur son épaule. Son odeur me coupe un instant du monde : musc, cuir, cendres. Un parfum qui ne frappe pas. Qui ne marque pas. Un parfum qui rassure.
Je ferme les yeux et je me sens en sécurité.
Enfin.
Je peux tomber. Je peux lâcher prise.
Et je sombre.
Le palais de justice semblait plus froid que dans mes souvenirs. Les murs gris, les bancs rigides en bois verni, les couloirs interminables baignés dans un silence pesant, presque sacré. On aurait dit que le bâtiment lui-même retenait son souffle, suspendu à l’issue de ce jour-là.Je marchais lentement, le ventre lourd d’une tension sourde, la tête haute malgré tout. Heather était juste derrière moi, silencieuse mais présente. Noctis me tenait la main avec une fermeté douce, mon ancre dans cette tempête. Camille nous suivait, le regard dur, impassible, une guerrière aux aguets. Mon père était déjà là, assis sur un banc en retrait, un dossier épais posé sur les genoux, prêt à m’épauler. Ma mère était absente ce n’était plus une surprise, ni une blessure récente.Lorsque j’ai franchi les portes de la salle d’audience, mes jambes ont faibli un instant. Là, en face de moi, il était là. Tristan. Menotté, le visage fermé, presque immobile. Ses yeux se sont posés sur moi, cette fois sans la
La lumière hivernale filtrait doucement à travers les rideaux de la salle à manger. Le feu crépitait dans la cheminée, diffusant une chaleur rassurante qui contrastait avec le froid piquant de l’extérieur. Camille était sortie pour la journée, me laissant la maison, son thé préféré en infusion sur la table, et un mot doux sur le frigo :« Tu es prête, Pandore. Et je suis fière de toi. »J’ajustai le col de mon pull, respirai lentement. J’étais nerveuse. Pas de peur. Mais de l’appréhension. De la conscience aiguë de ce que cette journée représentait.Will Deacon arriva à l’heure pile. Grand, élégant, un manteau en laine sombre sur les épaules, il avait ce calme des gens habitués à écouter avant de parler. Il me sourit avec douceur, comme on salue une amie proche, pas une simple cliente. C’était un ami avocat de longue date d’Alexander, et il m’avait été présenté comme « le meilleur pour ce genre d’affaire ». Je ne savais pas exactement ce que cela voulait dire, mais son regard inspirai
Sur le chemin du retour, le silence était apaisant. Pas pesant. Un silence rempli de ce qu’on venait de vivre. De ce petit cœur qu’on avait entendu battre. Un battement que je n’arrivais plus à sortir de ma tête. Il résonnait encore en moi, comme une musique nouvelle. Une vérité intime, irrévocable.Noctis conduisait d’une main, l’autre posée sur ma cuisse. Il ne parlait pas, mais je sentais son esprit en mouvement. Il avait ce regard qui va loin, ce regard qui pense déjà à demain. À ce qu’il faudra construire. À ce qu’il faudra protéger.Je tenais la petite photo imprimée dans mes mains. L’écho. C’était flou, presque abstrait. Mais c’était là. Une vie. Une trace. Une promesse.Quand on est arrivés chez lui, je suis restée quelques minutes seule dans l’entrée, mon manteau encore sur les épaules. J’ai regardé autour de moi. Ce lieu était devenu un refuge. Un abri. Et désormais, il serait peut-être notre maison.Noctis est revenu vers moi, a défait doucement les boutons de mon manteau s
Les jours qui suivirent la convocation avec le doyen furent empreints d’une étrange accalmie. Comme un répit silencieux offert entre deux tempêtes. Pourtant, au fond de moi, je sentais que quelque chose changeait. Pas seulement dans la façon dont les autres me regardaient, mais dans mon propre corps, dans mon esprit. Comme si un compte à rebours silencieux s’était enclenché.J’étais de plus en plus fatiguée. Mes nuits étaient agitées, mon appétit en dents de scie. Je mettais tout cela sur le compte du stress, du traumatisme encore trop présent. Mais après la prise de sang demandée par le médecin, les résultats tombèrent : j’étais enceinte.Le choc fut immense. J’ai relu les mots plusieurs fois, incrédule, assise dans la salle d’attente du cabinet. Les lettres se brouillaient, le mot « positif » clignotait comme une alarme silencieuse. Ma gorge s’est nouée, mes mains tremblaient. La nausée m’a saisie, plus par l’angoisse que par la grossesse elle-même.Le soir même, je tendis les résul
La nouvelle est tombée comme une lame : Tristan a été inculpé.Un silence pesant a suivi l’annonce, comme si l’université tout entière retenait son souffle. Pour Heather, c’était un premier pas vers la justice. Pour moi, un soulagement mêlé à une douleur sourde. Un moment de vérité que nous avions trop longtemps attendu.Mais ce n’était pas une victoire. Pas encore.Il restait l’amertume, les non-dits, les cicatrices ouvertes. L’air lui-même semblait saturé d’émotions contradictoires soulagement, colère, peur, honte. Rien n’était simple. Rien n’était terminé.Je ne savais pas exactement ce que je ressentais pour mon père dans tout ça. Il n’avait pas levé la main sur moi. Il n’avait pas commis ces actes-là. Mais il avait su. Il avait choisi de détourner le regard. Et ça, c’était une autre forme de trahison. Moins brutale, mais tout aussi profonde. Une douleur plus feutrée, mais tout aussi tranchante.Puis sont venues les autres.Cinq autres filles.Cinq voix.Cinq histoires.Cinq exist
Trois semaines plus tardAu fil des jours, l’onde de choc provoquée par Tristan avait cessé de frapper avec la même violence. Elle n’avait pas disparu non, elle s’était simplement installée en silence, tapie dans les interstices de notre quotidien. Une présence sourde, pesante, qui ne criait plus, mais murmurait encore.À défaut de tout oublier, j’apprenais à vivre avec. Les routines banales reprenaient doucement leur place : le café du matin, les silences partagés sur le canapé, les courses sans but précis, les draps changés une fois par semaine. Des gestes simples. Réparateurs. Parfois, je me surprenais à sourire sans culpabilité. À rire même, quand Noctis me sortait une de ses vannes absurdes. Il ne forçait rien. Il était juste là. Et sa constance me faisait tenir.Chaque jour, nous reconstruisions quelque chose, sans le dire. C’était dans le toucher d’une main, dans un regard échangé, dans une phrase laissée inachevée parce que l’autre avait déjà compris. Il n’y avait plus besoin







