LOGINOphélieLe réveil est une montagne à gravir. Une montagne de plomb, ensommeillée. Le cri perce le brouillard de mon sommeil comme une lame aigu, impérieux, absolu. Il ne sonne pas dans mes oreilles, il résonne dans ma chair, dans mes os, dans le tissu meurtri de mon ventre. Un signal auquel tout mon être, avant même que ma conscience ne s’allume, répond par une douloureuse et douce contraction.J’ouvre les yeux. La chambre est grise, l’aube à peine une suggestion derrière les stores. À côté de moi, le côté du lit est vide, les draps froissés. Marc est déjà debout. J’entends son murmure bas et apaisant qui vient du salon, mêlé au pleur qui, déjà, faiblit.Je reste allongée un instant. Mon corps est un champ de bataille qui panse ses plaies. Une douleur sourde et profonde là où Rose a émergé. Une tension tendre et pleine dans ma poitrine. Une fatigue si lourde qu’elle a une couleur, un goût de cendre et de lait.Je me lève. Le mouvement est lent, calculé. Je m’enveloppe dans un peignoir
MarcLes jours suivants se fondent les uns dans les autres. Un étrange continuum où le temps n’obéit plus aux horloges, mais aux besoins de ce petit être. L’hôpital nous a gardés trois jours. Trois jours dans une bulle aseptisée, hors du monde. Chaque minute était une éternité et un instant volé.Puis, le retour à la maison.J’avais préparé l’appartement avec un soin maniaque. Tout était propre, rangé. Le berceau monté près de notre lit, une table à langer improvisée sur la commode. Mais rien ne pouvait me préparer au choc de franchir le seuil avec elle. La minuscule Rose , c’est le nom que nous avons choisi en silence, un matin, en nous regardant, sans débat, comme une évidence , devient soudain le centre absolu de cet espace familier. Elle le transforme en territoire inconnu.Les premières nuits sont un champ de bataille. Un bataillon de fatigue contre un général de dix livres aux poumons d’acier. Ophélie, encore douloureuse, se lève à chaque gémissement. Elle s’assoit dans le faute
MarcLe monde se réduit à cette chambre, à ce lit, à ce corps ouvert à la vie. Il n'y a plus de passé, plus de trahison, plus d'Élodie, plus de procédures. Il n'y a que cette femme, cette douleur, et cette vie qui s'obstine à vouloir naître.Et puis, soudain, après une poussée qui semble arracher son âme, le visage de Marie s'illumine d'un immense sourire.— La tête est là ! Une petite poussée, Ophélie, allez, une dernière !Ophélie rassemble ses dernières forces. Son cri se mélange à un grondement de pure puissance. Et soudain…Silence.Un silence absolu, suspendu, qui dure une fraction de seconde éternelle.Puis un cri. Un premier cri, aigu, vigoureux, indigné.Un cri qui perce le brouillard de la douleur, la fatigue, l'angoisse. Un cri qui fait voler en éclats tout ce qui n'est pas essentiel.Marie soulève un petit corps violacé, glissant, merveilleusement informe, et le dépose sur le ventre d'Ophélie.— C'est une fille.Je vois le visage d'Ophélie. La douleur, l'épuisement, tout s
MarcJe retourne dans la chambre. La vue me fige sur le seuil. Ophélie est à quatre pattes sur le lit, la courbe de son dos immense et tendue sous la chemise de nuit. Elle respire avec un bruit sourd et rythmé, comme un animal. C'est une image à la fois archaïque et d'une beauté à couper le souffle. C'est la chose la plus vraie que j'aie jamais vue.Je m'approche, m'agenouille près du lit.— Ophélie.Elle tourne la tête, son visage est luisant de sueur, ses yeux noirs, énormes, pleins d'un effort surhumain.— La… la prochaine… ça va être fort, Marc. Il va falloir… m'aider.— Je suis là. Je suis là.Je prends sa main, je pose l'autre sur le bas de son dos. La contraction arrive, comme une marée montante soudaine. Son corps se raidit, se cambre. Un cri étouffé jaillit de ses lèvres. Sa main écrase la mienne. Je ne sens plus mes doigts. Je murmure des mots sans suite, des « souffle », « c'est bien », « je suis là », une litanie aussi inutile qu'essentielle. Je regarde la douleur lui trav
OphélieUne contraction me réveille en sursaut.Ce n'est pas une douleur,pas encore. C'est une prise de conscience. Une mise en alerte de tout mon être. Un profond, un irrévocable ici ça commence qui traverse mon sommeil et mon ventre comme une onde basse et puissante.Je reste immobile, les yeux grands ouverts dans le noir. La chambre de Thérèse. Le plafond familier aux fissures en forme de rivières. Marc respire profondément à côté de moi, son dos chaud contre mon bras. La paix de la nuit est encore palpable, mais elle vient de se fissurer. Une porte s'est ouverte quelque part en moi. Elle ne se refermera pas.Je compte les secondes. La pression monte, s'installe en une ceinture de pierre autour de mon bassin, atteint un sommet sourd et exigeant, puis, lentement, lentement, se retire. Comme la mer. Je libère le souffle que je retenais. Dix-huit secondes. Une préparation. Un avertissement.— Marc.Ma voix est un souffle rauque dans le silence. Il ne bouge pas.— Marc.Je pose une mai
ThérèseJe monte l’escalier avec mon plateau, un peu essoufflée. Les marches craquent sous mes pas, ces vieilles marches que je connais par cœur. Dans mes mains, le poids du petit-déjeuner est un poids joyeux. Deux bols de café au lait bien chaud, le pot de confiture de fraises de l’été dernier, le beurre dans sa soucoupe de porcelaine, et des tartines déjà beurrées sous le torchon. Une odeur de pain grillé et de café m’accompagne, l’odeur même du bonheur du matin.Je frappe doucement à la porte de la chambre d’amis. Pas de réponse. Un sourire s’élargit sur mes lèvres. Je frappe un peu plus fort.— Marc ? Ophélie ? Il est huit heures. Je vous ai apporté de quoi vous remettre de vos émotions.J’entends un froissement de drap, un murmure étouffé. Puis la voix de Marc, ensommeillée, un peu rauque.— On vient, Mamie. Une minute.Je n’ouvre pas. Je reste dans le couloir, le plateau entre les mains, patiente comme une chatte au soleil. Le bonheur me coule dans les veines, un bonheur chaud e







