ANMELDENRoseLe manoir de Blackthorn Hall se dresse au fond d'une vallée du Yorkshire, au bout d'une allée de chênes centenaires qui s'entrelacent au-dessus de la route comme les voûtes d'une cathédrale. Les branches nues de l'automne dessinent des arabesques sombres contre le ciel bas, et les feuilles mortes tourbillonnent sur le gravier comme des âmes errantes. La demeure est immense, austère, majestueuse, avec ses murs de pierre grise couverts de lierre, ses fenêtres à meneaux qui regardent le monde comme des yeux fatigués, ses cheminées multiples qui crachent des volutes de fumée dans le ciel bas. Les jardins à la française s'étendent à perte de vue, géométriques et parfaitement entretenus, des parterres de buis taillés au cordeau, des fontaines de pierre moussue, des statues de dieux antiques rongées par le temps. Et au-delà, un lac miroite sous les rayons pâles du soleil d'automne, une nappe d'eau sombre et profonde qui semble attendre, patiente, comme une
RoseTrois jours passent. Trois jours de silence, de doutes, d'angoisses. Trois jours à me demander s'il viendra, s'il comprendra, s'il sera capable de faire le premier pas. Trois jours à me répéter que j'ai bien fait, que je ne pouvais pas continuer ainsi, que cette relation étouffante nous aurait détruits tous les deux. Trois jours à errer dans mon petit appartement comme une âme en peine, à regarder le téléphone, à sursauter au moindre bruit, à me demander si je n'ai pas tout gâché en refusant son offre.Et puis, le quatrième jour, il vient.La sonnette retentit à dix-neuf heures précises. Je sursaute, le cœur bondissant dans ma poitrine. J'ouvre la porte, et il est là, debout sur le palier, vêtu d'un simple pull à col roulé et d'un jean. Pas de costume, pas de cravate, pas de manteau de luxe. Alexander Blackthorn, l'homme le plus riche du pays, habillé comme un homme ordinaire. Le geste est si inattendu, si bouleversant, que j'en reste muette
Rose Le lendemain de la chute de Victoria, je me tiens debout dans le bureau de Blackthorn, face à la fenêtre panoramique qui donne sur la City. Le soleil matinal entre à flots, éclairant le marbre noir, les murs de verre, la ville qui s'étend en contrebas comme un empire conquis. Tout est redevenu normal, ou presque. Les journaux ont publié des articles sur l'arrestation de Victoria. Les chaînes d'information en continu ont diffusé des images du conseil d'administration, de la déroute de la traîtresse, du triomphe de Blackthorn. Et au milieu de ce chaos médiatique, mon nom est réapparu, lavé de tout soupçon. Rose Thornton, la secrétaire innocente, la victime calomniée, l'héroïne discrète qui a aidé à démasquer la vipère. Les journalistes veulent m'interviewer. Les éditeurs veulent m'écrire un livre. Les réseaux sociaux s'enflamment. Et moi, je suis là, debout dans ce bureau, à fixer cet homme qui a bouleversé ma vie, et je ne sais plus ce que je ressens.
Rose Le jour du conseil d'administration extraordinaire, je me tiens dans l'ombre de l'auditorium, le cœur battant à tout rompre. La salle est pleine à craquer. Les membres du conseil sont assis au premier rang, les visages graves, les costumes sombres. Derrière eux, les actionnaires, les cadres, les employés. Et au centre de cette assemblée, Victoria St. Clair, vêtue d'un tailleur blanc immaculé, le visage triomphant, un dossier à la main. Elle ne m'a pas vue entrer. Elle ne sait pas que je suis là, dissimulée derrière un rideau de velours, les doigts crispés sur le tissu, le souffle court. Elle ne sait pas que ce jour sera le dernier de sa guerre. Le président du conseil, un homme âgé aux cheveux blancs, ajuste ses lunettes et parcourt le document qu'elle lui a remis. Le faux dossier Helios. Je le reconnais, même d'ici, à sa couverture rouge et à son en-tête doré. Blackthorn l'a préparé lui-même, dans le secret de son bureau, avec
Rose Trois jours plus tard, je recontacte Victoria. Le geste me brûle les doigts. Chaque mot que je tape sur mon téléphone est une épreuve, une torture, une trahison. Je choisis mes phrases avec soin, en m'inspirant des instructions que Blackthorn m'a données. Il m'a tout expliqué, patiemment, dans le noir de ma chambre, nos corps encore enlacés. Les mots à employer, les émotions à simuler, les pièges à éviter. Victoria est intelligente, mais elle est vaniteuse. Elle croira ce qu'elle a envie de croire. Elle croira que tu es brisée, qu'elle t'a vaincue, qu'elle peut t'utiliser. Laisse-la croire. Sers-toi de sa vanité. Je tapote mon message avec des doigts tremblants : Victoria, je n'ai plus rien à perdre. Il m'a trahie. Il m'a humiliée publiquement. Je veux le faire payer. La réponse arrive moins d'une heure plus tard, brève et méfiante. Qu'est-ce que tu proposes ? Je réponds, la rage au ventre : Je veux te rencontrer. Chez toi. Je peux t'aider.
RoseLa sonnette retentit à deux heures du matin.Je suis allongée sur mon canapé, enveloppée dans un plaid de laine rêche, les yeux grands ouverts dans le noir. Le bruit me fait sursauter, mon cœur bondit dans ma poitrine, et pendant une seconde, je crois que je rêve. Mais la sonnette retentit de nouveau, insistante, impérieuse, et je comprends que ce n'est pas un rêve. Quelqu'un est là, derrière ma porte, au milieu de la nuit. Quelqu'un qui me veut du bien, ou du mal. Je me lève, les jambes tremblantes, et je traverse le salon sans allumer la lumière. Par le judas, je vois une silhouette massive, un visage dans la pénombre du palier. Un visage que je reconnaîtrais entre mille, même dans le noir, même les yeux fermés. Alexander.J'ouvre la porte, les doigts glacés, le souffle court. Il est là, debout sur le palier, vêtu d'un manteau sombre, les cheveux décoiffés par le vent, les yeux gris brillant d'un éclat fiévreux. Il ne dit rien pendant







