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Chapitre 4

last update publish date: 2026-10-17 04:53:52

MAREN

La première règle était de mon fait.

J’ai posé la plume sur le papier à en-tête crème de l’auberge et j’ai écrit, en lettres capitales : Personne ne touche aux perles de ma mère, à part moi. Quand nous les retrouverons, elles rentreront à la maison dans ma main.

Soren a lu la phrase à l’envers, puis à l’endroit. Il a pris la plume et a ajouté, en dessous, d’une écriture penchée et soignée : Aucun mensonge entre nous. Un seul mensonge, et l’accord est rompu.

— C’est ta première règle ?

— C’est la seule que je ne peux pas pardonner. » Ses yeux ont croisé les miens, gris comme le port, là-dehors. « J’ai passé une année entouré de menteurs.

J’ai contemplé les deux lignes côte à côte, la sienne et la mienne, puis j’ai hoché la tête.

Nous avons passé l’après-midi sur cette feuille. L’aubergiste a apporté de la soupe à midi, puis est reparti sans un mot. Des mouettes criaient au-dessus du quai. Le radiateur émettait des cliquetis. Soren écrivait plus vite que moi, mais chaque règle devait d’abord survivre à une âpre discussion.

Règle numéro trois : Nous ne jouons notre rôle que lorsque l’un d’eux est à proximité, au bout du fil ou en train de nous observer. Personne d’autre n’a droit à notre spectacle.

Règle numéro quatre : Les accolades et les baisers sont autorisés, mais uniquement pour le public.

Règle numéro cinq : Aucune action en justice concernant leur argent, leurs parts ou l’entreprise ne peut être entreprise sans nos deux signatures.

Règle numéro six — encore une de Soren, notée lentement : Aucun sentiment, aucun engagement. Il est interdit à l’un comme à l’autre de tomber amoureux.

Je l’ai relue deux fois. « C’est une chose bien étrange à interdire. »

— C’est pourtant ce qui ruine les gens. » Il a remis le capuchon sur la plume. « Ils aiment la mauvaise personne, jusqu’à ce que cela leur coûte tout.

J’ai voulu rire. Au lieu de cela, j’ai observé son profil tandis qu’il pliait la feuille : la ligne ferme de son nez, ses cils sombres qui donnaient à son visage sévère un air inachevé… Une pensée s’est alors immiscée, refusant de me quitter.

Vesper avait cet homme à sa table, au petit-déjeuner.

Elle avait cet homme — celui qui réchauffait une écharpe pour une inconnue, lui préparait un chocolat chaud dans une cuisine qui n’était pas la sienne, et portait sa fureur avec une telle discrétion que je l’avais prise pour de la froideur. Et elle était allée chercher quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui se terrait dans des chambres d’amis et distribuait des petits mots glissés dans des tasses à café, comme des rations.

Des miettes, me suis-je dit. Elle a délaissé le festin pour des miettes.

J’ai baissé les yeux avant qu’il ne me surprenne à le fixer.

Il m’a surprise quand même. Je l’ai senti : le poids de son regard s’est posé sur ma bouche, une seconde de trop, avant de glisser vers le mur. Il s’est raclé la gorge et s’est plongé dans ses papiers.

Aucun de nous n’a dit un mot à ce sujet.

À la tombée du jour, la fenêtre s’est teintée de violet. Soren est revenu du quai avec une bouteille de vin rouge et deux pots en verre — du genre de ceux qui servent à la confiture — récupérés au comptoir de la boulangerie ; l’auberge ne possédait pas de verres.

« Du courage liquide », a-t-il dit en versant le vin.

La première gorgée, âpre et chaude, a dénoué quelque chose en moi. La deuxième a coulé plus facilement. À la troisième, je me suis retrouvée assise en tailleur sur la courtepointe, vêtue de son immense pull, en train de lui parler de cette petite plaquette de pilules qui traînait près du lavabo de ma salle de bain.

« Six ans », ai-je dit. « Tous les matins. Tate disait qu’il fallait attendre que l’entreprise soit bien établie. Un bébé, ça a besoin de stabilité. » J’ai fait tourner le pot entre mes paumes. « Je l’avalais comme une promesse. Je croyais qu’on se gardait une place pour plus tard. »

Soren m’a longuement observée. « Il n’y aura pas de "plus tard" avec lui. »

« Non. »

« Est-ce que tu en as envie ? »

J’y ai réfléchi, en toute honnêteté. « Je veux être celle qui décide. »

« Bien », a-t-il répondu, la voix devenue rauque. « Garde ça en tête. »

Son téléphone a vibré sur la commode. L’écran s’est allumé, révélant une photo de Vesper, hilare sur une plage, une main en visière au-dessus de ses yeux. Il a fixé l’image sans y toucher, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne.

« Ne réponds pas », ai-je dit.

« Je n’en avais pas l’intention. »

Le mien a vibré à son tour. Tate. La petite photo de lui, dans son pull vert. Je l’ai laissé sonner jusqu’au bout, et nous sommes restés là, à écouter le silence qui a suivi, comme deux personnes qui venaient tout juste de couper une corde. « Ils continueront d’appeler », dit Soren. « Tous les soirs, probablement. On ne peut pas les ignorer pendant sept jours. Ça les rendrait méfiants. » Il posa son bocal. « Il faut donc apprendre à leur répondre comme il se doit. »

« Comme il se doit ? »

« S’ils appellent alors que nous sommes ensemble, ils doivent pouvoir s’en rendre compte. Un rire. Un souffle. Le bruit d’une présence à proximité. » Il prononça ces mots d’un ton aussi neutre que s’il lisait une déclaration d’impôts, mais ses oreilles étaient devenues rouges. « Et il faut que nous soyons convaincants. S’il voit ta main sur ma poitrine et qu’elle a l’air d’appartenir à une inconnue, il comprendra tout de suite. »

« Tu veux qu’on répète. »

« Je veux être à la hauteur. »

Un mélange de rire et de sanglot me monta à la gorge ; je l’étouffai en avalant une gorgée de vin.

Nous avons essayé de nous asseoir côte à côte sur le lit. On aurait dit deux inconnus qui attendent le bus. J’ai posé ma tête sur son épaule. Son bras s’est raidi, comme si j’étais une bombe. Il a tenté de poser sa main dans le creux de mes reins, mais j’ai sursauté si violemment que le vin a failli déborder.

« Désolée », dis-je. « Ça fait longtemps que personne n’a posé la main à cet endroit. »

« Dix mois. »

« Onze, dans l’obscurité. » J’ai esquissé un sourire. « Ne me regarde pas comme ça. »

« Comme comment ? »

« Comme si tu avais de la peine pour moi. »

« Je n’ai pas de peine pour toi. » Il dit cela d’une voix basse, les yeux fixés sur ma main posée sur la couverture, entre nous. « Je suis en colère pour toi. C’est différent. »

Le silence s’est abattu sur la pièce. Je suis devenue consciente du moindre centimètre d’air séparant nos bras.

« Encore », a-t-il dit.

Je me suis rapprochée. Sa main s’est posée, lentement, au creux de mes reins ; elle était ferme et chaude à travers la laine. Mon souffle s’est coupé. Je l’ai laissé faire, et j’ai senti qu’il s’en rendait compte. Son pouce a bougé, d’à peine un centimètre — un geste infime, spontané — avant de s’immobiliser.

« Mieux », a-t-il murmuré.

« Vraiment ? »

« Ton pouls bat dans ton cou. »

« C’est à cause du vin. »

« C’est une bonne excuse. »

Le bout de son nez effleurait presque ma tempe. Je percevais une odeur de fumée de bois, de vin rouge, et, en toile de fond, quelque chose de pur. Mon corps s’est penché vers lui avant même que mon esprit n’ait pu donner son avis. Je me suis dit que c’était de l’entraînement. Une répétition. Rien de plus.

Mon téléphone a vibré contre ma cuisse.

J’ai sursauté. Je l’avais posé, écran vers le haut, sur la courtepointe ; je me suis précipitée pour le faire taire, mais mes doigts, engourdis par le vin et la chaleur, manquaient d’agilité. Le nom de Tate est apparu sur l’écran, et mon pouce a glissé dans la mauvaise direction sur la vitre.

L’appel a été pris.

« Maren ? » Sa voix a empli la pièce — chaleureuse, posée, mais avec ce timbre métallique propre au haut-parleur. « Chérie, j’ai essayé de t’appeler deux fois. Tu es là ? »

Je me suis figée. Mon regard a croisé celui de Soren.

Il a bougé avant même que je puisse reprendre mon souffle. Un bras a enlacé ma taille, m’attirant tout contre son torse, et nous avons basculé sur le matelas, la courtepointe se froissant sous nous. Sa bouche a trouvé la zone sensible sous mon oreille et s’y est posée, avec lenteur et profondeur.

Mes jambes se sont dérobées, mon corps tout entier s’est liquéfié.

Un léger gémissement m’a échappé avant que je ne puisse le retenir. C’était un son ténu, brisé, sans équivoque, qui a résonné dans la pièce silencieuse.

À l’autre bout du fil, Tate s’est tu.

Le silence a duré une longue, une atroce seconde. Puis sa voix est revenue — toute chaleur disparue, désormais plate et tranchante comme une lame.

« Maren. Avec qui es-tu ? »

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