FAZER LOGINVictoria la soeur d'Alexendre arriva deux heures en retard dans une robe vert émeraude qui proclamait sans ambiguïté qu’elle était la vraie maîtresse de cet espace. La soie ruisselait sur ses épaules nues, ses talons claquaient sur le marbre avec l’assurance de quelqu’un qui n’a jamais eu à demander la permission d’entrer quelque part. Derrière elle, son mari Harold suivait, silhouette effacée dans son costume gris, l’air habitué à n’être qu’un accessoire.
« Elsa ! Toujours aussi élégante ! »
Elle m’embrassa dans le vide, ses lèvres frôlant à peine ma joue, ses yeux déjà en train de scanner la salle par-dessus mon épaule. Puis son regard fit le tour des orchidées blanches, des nappes en lin, des serveurs en tenue. Elle marque une pause, juste celle qu’il fallait pour que son compliment suivant prenne la forme d’un couteau bien aiguisé.
« Et ce gala, franchement, tu as un vrai don pour ces choses-là. »
Ces choses-là. Les mêmes mots que Marguerite avait utilisés plus tôt. Chez Victoria, ils sonnaient différemment plus légers en apparence, mais le tranchant était le même. Ces choses-là : l’organisation, la discrétion, l’effacement. Tout ce que je suis censée faire sans jamais se faire remarquer.
« Merci, Victoria. »
Je prononçais ces deux mots comme je prononçais tous les remerciements ce soir-là : avec un sourire fixe et une voix qui ne tremblait pas. Il ne fallait pas que ma voix tremble. C’était la seule règle que je m’étais imposée en arrivant.
Elle se rapprocha. Ses diamants jetèrent des éclats sous les lustres. Son parfum un ambre lourd, entêtant m’enveloppa comme une étole trop chaude. Elle pencha la tête avec cet air de confiance qui précédait toujours une attaque chez les femmes de cette famille.
« Alors, c’est pour quand les petits Duval ? »
Elle demande ça comme on demande la météo. D’une voix enjouée, presque légère, comme si la question n’avait aucune conséquence. Comme si elle ne s’adressait pas à une femme qui, depuis cinq ans, voyait chaque mois s’écouler avec la même déception sourde.
« Vous ne vous réunissez pas tous les deux. »
Elle marqua une pause. Juste assez pour que l’insinuation s’installe.
« La lignée Duval doit continuer. Il faut des héritiers, pas juste une belle façade. »
Une belle façade. C’était moi, la belle façade. Celle qui souriait dans les photos de famille, qui organisait les dîners, qui faisait le décor vivant d’un empire qu’elle n’avait jamais contribué à bâtir. Et maintenant, cette façade ne suffisait même plus.
Je levai les yeux vers Alexandre. Il était à deux mètres, un verre de whisky à la main, en pleine conversation avec un mécène. Mais j’avais vu son regard glisser vers nous au moment où Victoria avait prononcé le mot *héritiers*. Il avait entendu. Il ne pouvait pas ne pas avoir entendu.
J’attendis.
Un mot. Un geste. N’importe quoi qui aurait ressemblé à : ne parle pas à ma femme comme ça. N’importe quoi qui aurait fait de moi autre chose qu’une cible facile.
Il rit.
Un rire nerveux, embarrassé, le rire d’un fils à qui sa sœur rappelle un devoir familial qu’il préférerait ignorer.
« Victoria, arrête tes bêtises. Ce n’est pas le moment. »
Victoria sourit, satisfaite. Elle avait obtenu ce qu’elle voulait : une confirmation que, dans l’ordre des priorités familiales, ma place était bien celle qu’elle croyait.
Quelque chose se brisa en moi.
Pas avec le bruit. Avec ce son sourd et définitif des choses qui ne seront plus jamais les mêmes. Comme une corde vocale qui cède sous la tension. Comme un fil qu’on n’aurait pas vu se rompre.
« Excusez-moi », murmurai-je.
Je ne sais pas si quelqu’un m’entendit. Je ne pense pas. Alexandre avait déjà replongé dans sa conversation. Victoria s’éloignait vers un groupe d’invités, son rire cristallin flottant derrière elle.
Je m’éloignai. Mes talons crissent sur le marbre. Je traversai la salle sans regarder personne, franchis les doubles portes en chêne, et me retrouvai dans les couloirs déserts de l’académie.
Là, le silence.
Loin du bruit, loin d’eux, loin du champagne, des rires et des robes vert émeraude. Les murs étaient hauts, les plafonds voûtés. Des portraits de divas légendaires me regardaient passer depuis leurs cadres dorés. Callas. Sutherland. Tebaldi. Des femmes qui avaient chanté dans ces salles, qui avaient rempli ces espaces de voix capables de briser le cœur. Des femmes qui avaient existé non pas comme épouses, non pas comme belles-filles ou belles-sœurs, mais comme elles-mêmes, dans toute la démesure de leur art.
Je m’arrêtai devant le portrait de Maria Callas. Ses yeux noirs me fixaient, impénétrables. Elle aussi avait aimé un homme qui ne l’avait pas aimée comme elle le méritait. Mais elle avait sa voix. Elle avait eu cela.
Moi, je servais le champagne et j’organisais les galas.
Mais tu avais une voix, me souffla quelque chose au fond de moi. Une pensée ancienne, obstinée, qui refusait de mourir. Tu l’avais.
Je chassai cette pensée. Ça faisait dix ans que je la chassais. Dix ans que je refermais ce tiroir. Je savais comment faire. On serre les mâchoires, on respire profondément, on pense à autre chose. La robe à repasser, le menu du lendemain, la livraison des fleurs.
Je me suis retourné et repris le chemin de la salle.
Quand je suis rentré, la soirée battait son plein. Je me glissai en périphérie, là où mon rôle d’épouse discrète m’autorisait à stationner. Et c’est là que je les vis.
Alexandre et Viviane. Côte à côte devant un groupe de jurés. Elle avait posé la main sur son avant-bras un geste naturel, familier, celui d’une femme qui a le droit de toucher. Il ne la retira pas. Il ne regarda même pas sa main. Il écoutait ce qu’elle disait avec cette attention totale que je n’avais plus reçue depuis des années, peut-être depuis toujours.
Elle portait toujours sa robe bordeaux. Lui avait retiré sa veste, ses manches de chemise roulées sur les avant-bras. Ils formaient une unité. Évidente. Complète. Comme deux pièces d’un même puzzle que je n’avais jamais su assembler.
À côté d’eux, les jurés riaient, conquis. Viviane faisait ce qu’elle savait faire : charmer, briller, exister au centre de l’attention. Et Alexandre se tenait à son côté comme s’il avait toujours été là.
Moi, j’étais à deux mètres, avec mon sourire d’épouse parfaite collé sur le visage.
Alexandre croisa mon regard par accident. Une seconde. Peut-être deux. Ses yeux verts rencontrèrent les miens dans une brève friction de réel au milieu du vernis.
Il détourna les yeux le premier.
Sans précipitation. Sans gêne apparente. Comme on détourne le regard d’un détail sans importance. Il se tourna vers Viviane, lui dit quelque chose à l’oreille, et elle rit.
Je vidai mon verre d’une traite. Le champagne était tiède maintenant, presque amer. La salle se mit à tourner très lentement, comme un manège dont j’aurais été le seul passager immobile.
Au fond de ma gorge, la note que j’avais étouffée tout à l’heure essaya de nouveau de monter. Plus fort cette fois. Comme si elle refusait de se laisser oublier.
Je l’étouffai encore.
Mais pour la première fois, je me demandai jusqu’à quand je pourrais continuer à faire taire la seule chose qui m’appartenait vraiment.
**Chapitre 65 – Les apparences** *Point de vue : Viviane*Viviane n'aimait pas les lendemains de dispute. Même quand elle avait eu raison, même quand c'était lui qui avait dépassé les bornes, elle détestait cette sensation d'avoir laissé échapper quelque chose d'elle-même qu'elle ne rattraperait pas. Alexandre était parti tôt ce matin-là, sans un baiser, sans un mot, juste le bruit de la porte et le silence.Elle était restée au lit un long moment, à regarder le plafond. Le penthouse était trop grand pour une personne. Il l'avait toujours été.Elle se leva, prit une douche chaude, se lava les cheveux avec le soin minutieux qu'elle réservait aux jours où elle avait besoin de se sentir maîtresse d'elle-même. Devant le miroir, elle s'appliqua un maquillage léger, pas trop voyant. Un jean, un pull fin, des bottines. Elle sortit sans laisser de mot.Dehors, l'air de novembre était vif, presque coupant. Elle marcha un moment, sans but, les mains dans les poches de son manteau. Les rues de
Le silence de la chambre était doux, épais, comme une couverture qu'on n'a pas envie de retirer. Nos souffles reprenaient peu à peu leur rythme normal. La ville, dehors, continuait son bruit lointain, mais ici, dans ce lit, le temps semblait suspendu.Ma tête reposait sur son torse. Je sentais les battements de son cœur sous ma joue, d'abord rapides, puis plus calmes, plus profonds. Sa main caressait machinalement mon épaule nue, de longs mouvements lents qui me faisaient frissonner à intervalles réguliers.Je ne voulais pas bouger. Je ne voulais pas que ce moment s'arrête.Mais il y avait quelque chose qui me pesait. Une petite voix au fond de moi, insistante, qui ne me laissait pas tout à fait en paix.Je relevai la tête. Mes cheveux tombèrent en rideau autour de mon visage. Marcus ouvrit les yeux je ne savais pas qu'il les avait fermés et me regarda, interrogateur, sans rien dire.— Marcus , dis-je.Son expression ne changea pas. Pas d'inquiétude, pas de fuite. Juste cette attent
Ce fut moi qui l’attirai cette fois.D’une main tremblante de désir, je glissai mes doigts entre nos corps brûlants et saisis son sexe dur, lourd et palpitant. Je le guidai lentement vers mon intimité trempée. Le gland épais, gonflé et brûlant, effleura d’abord mes lèvres gonflées, les écarta avec une pression douce mais insistante. Je sentis mon propre miel couler abondamment sur lui, facilitant son passage.Puis il entra.Centimètre par centimètre, dans une lenteur exquise et presque cruelle. Je sentis chaque relief de son membre m’ouvrir, m’étirer, me remplir. Ma chair intime, chaude et mouillée, se resserrait autour de lui comme un fourreau étroit et soyeux. Un long gémissement rauque m’échappa lorsque je le sentis s’enfoncer profondément, jusqu’à la garde, jusqu’à ce que ses hanches touchent les miennes et que ses couilles lourdes reposent contre ma peau.Je fermai les yeux, submergée par cette sensation d’être complètement possédée, comblée.Marcus resta un instant immobile en m
Marcus répondit à mon baiser. Pendant une longue minute, le monde extérieur cessa d'exister. Il n'y avait plus que ses lèvres contre les miennes, sa main sur ma nuque, l'autre qui remontait le long de ma colonne vertébrale, lentement, comme s'il voulait mémoriser chaque vertèbre.Je sentis son souffle se mêler au mien. Sa bouche quitta la mienne pour effleurer ma joue, mon oreille, le coin de ma mâchoire où ma peau frissonnait. Mon cœur battait si fort que je l'entendais résonner dans mes tempes.— Elsa, murmura-t-il contre ma peau, on devrait…— Ne dis rien, soufflai-je.Je l'attrapai par le col de sa veste et le tirai vers la porte de l'immeuble. Il comprit. Il sortit de la voiture, fit le tour, me rejoignit devant l'entrée. Mes doigts tremblaient en cherchant mes clés. Il posa sa main sur la mienne, calma mon geste, prit les clés lui-même et ouvrit la porte.Dans l'ascenseur, il se tint face à moi, ses mains sur mes hanches, le regard plongé dans le mien. La lumière blanche du plaf
Dans le rétroviseur, je vis mon reflet une dernière fois avant que Marcus ne démarre. J'avais bu mon café, j'avais respiré l'air froid de la rue, et maintenant j'étais là, assise à côté de lui, à me demander ce qu'il avait derrière la tête. Je vérifiai mon maquillage dans le petit miroir du pare-soleil. Les cernes étaient moins visibles, les joues légèrement rosies par le vent. Je me souriais à moi-même, timidement.— Tu es belle, dit Marcus sans me regarder.— Tu ne peux pas savoir, tu conduis.— Je t'ai vue dans le rétroviseur.Je baissai les yeux sur ma tasse vide, un sourire niais aux lèvres que je n'arrivais pas à dissimuler.— Alors, c'est quoi cette surprise ? demandai-je.— Attends. Tu vas voir.Il prit une direction que je ne connaissais pas, loin de Dumbo, loin des quartiers que je fréquentais. On traversa des ponts, des zones industrielles, puis des petites rues pavées que je n'avais jamais explorées. Marcus conduisait d'une main assurée, l'autre posée sur le levier de vite
La lumière traversa mes paupières comme une lame. Je me retournai dans le lit, enfouis mon visage dans l’oreiller, mais le mal était déjà là pulsatile, insistant, installé derrière mes yeux comme un locataire indésirable.Gueule de bois.Je n’avais pas eu ça depuis des années. Depuis Londres, peut-être. Depuis cette nuit où j’avais pleuré sur le canapé de Sophie en lui racontant tout. Ce matin, c’était pire. La bouche pâteuse, la tête lourde, et cette nausée diffuse qui vous rappelle que votre corps n’a pas aimé ce que vous lui avez fait subir.Je m’assis lentement. La chambre tourna une seconde, puis se stabilisa. Mes pieds touchèrent le sol. Je frissonnai j’avais dormi en pull, sans couverture, fenêtre entrouverte.Et puis les souvenirs remontèrent.Le canapé. La vodka. Marcus.Ses mains sur ma nuque. Ses lèvres.— Oh non, murmurai-je.Je posai mes mains sur mon visage. La honte montait, chaude et rouge, de ma poitrine à mes joues. Je me rappelais tout. L’avoir embrassé. M’être ac







