登入Je laisse le collier dans la poche de mon manteau. Je pars à deux heures trente. Je marche lentement. Le ciel est bas, gris, humide. Il ne pleut pas encore. Ça viendra. J'arrive au parc à trois heures moins dix. Je m'assois sur le banc. Je regarde mes chaussures. Je regarde les feuilles mortes. Je regarde un enfant très loin qui fait rouler une balle rouge. Elle arrive à trois heures pile. Je la vois de loin. Elle a mis un pull couleur crème, comme celui de Madison l'autre jour dans les toilettes. Peut-être un hasard. Peut-être pas. Peut-être qu'elle est déjà en train de s'habiller comme la fille suivante. Elle s'assoit à ma gauche. Elle laisse un espace entre nous. Pas grand. Assez pour être correcte. Elle sent son parfum. Toujours le même. Je crois que j'aurais préféré qu'elle en change, aujourd'hui. Ce parfum-là appartient à trop de souvenirs. — Salut, dit-elle. Je ne réponds pas. Elle
Je ne peux pas revenir à cette fille. Je sais que non. Ce que j'ai appris, je ne peux pas le désapprendre. Mon corps se souviendra toujours. Ce sera dans mes hanches, dans ma nuque, dans mon souffle, à chaque fois qu'on m'approchera de trop près pendant des années. Mais je peux, peut-être, devenir une autre fille. Une troisième. Ni celle d'avant, ni celle d'elle. Une fille que je ne connais pas encore. Une fille dont je pourrais choisir le nom. Cette pensée-là, ce soir, à la fenêtre, est la première pensée qui ne fait pas mal. Je l'attrape. Je la range. Je vais dîner avec mes parents. Je mange trois sushis. Je souris à mon père. Je fais semblant de m'intéresser à un truc au bureau que ma mère raconte. Personne ne voit rien. Personne ne verra jamais rien. Dans ma poche, il y a un collier. Sur ma table de nuit, il y a un téléphone qui attend une réponse. Dans mon ventre
Je marche à nouveau. Je passe à côté d'une boulangerie. Il en sort une odeur de pain chaud. Je devrais avoir faim. Je n'ai pas faim. Ma bouche est sèche. Elle a bien servi son rôle. Cette phrase-là est la pire. Pas seulement parce qu'elle réduit tout ce que j'ai été à un service rendu. Mais surtout à cause du temps du verbe. A bien servi. Passé composé. Une action terminée. Un rôle qui s'achève. Une pièce dont on tourne la page. Elle en a fini avec moi. Elle a peut-être déjà, dans sa tête, avancé. Elle sourira mardi à Madison d'une manière différente. Elle lui tiendra la porte. Elle lui offrira à boire. Elle utilisera avec elle, mot pour mot, les phrases qu'elle a testées sur moi. Elle regardera Madison rougir et elle se dira : ah, elle rougit au même endroit qu'Evelyn, c'est bien, ça marche, ma méthode est bonne. Je pense à Madison, brièvement, avec un mélange de haine et de pitié qui me trouble moi-même. Madison ne sait pas. Madison est en train d'être choisie pour un rôle qu'
Je me suis ouverte pour ça. Je glisse le collier dans la poche intérieure de ma veste. Je ferme la fermeture éclair de la poche. Je respire. Je ressors. Je marche dans le couloir. Il y a des gens à présent. Le lycée s'est repeuplé. Il y a une rumeur, un bourdonnement, des voix, des rires. Je ne les entends pas. Je marche à côté d'eux, à travers eux, comme si j'étais une chose transparente. Quelque part dans l'école, elle discute avec Jade. Quelque part dans l'école, elle rit peut-être. Quelque part dans l'école, elle pense probablement à Madison. Et moi, je marche. Je marche vers ma vie, qui vient de basculer, et qui ne le sait pas encore. Evelyn Je fais semblant que rien n'a eu lieu. C'est ce qui est étrange. On croit toujours que dans les moments comme celui-là, on hurle, on court, on tombe. Moi, je marche jusqu'à la sortie. Je récupère mon manteau dans le vestiaire. Je passe devant deux profs que je salue par réflexe. Je souris à un garçon qui me dit bon week-end. Je rép
Ma main tombe de ma bouche. Je regarde le sol. Je regarde le lino et je regarde la petite trace noire au sol qui ressemble tellement à celle que j'ai fixée devant B12, et je me demande si toutes les traces au sol de ce lycée sont pareilles, ou si c'est moi qui les vois pareilles parce que mon regard n'arrive plus à s'accrocher à rien. Derrière la porte, Jade parle encore. Elle rit. Elle dit quelque chose comme bien joué, ou tu es dingue, ou peut-être les deux à la fois. Je n'entends plus vraiment. Il y a un bruit blanc dans mes oreilles, un bruit d'aspirateur, un bruit de radio qui n'est réglée sur aucune fréquence. J'attends. J'attends que Scarlett dise autre chose. Je lui laisse une chance. Une seule. Je lui laisse la possibilité de dire je plaisantais, Jade, ou arrête, c'est plus compliqué que ça, ou elle compte pour moi maintenant. J'attends. J'attends comme on attend, après un mauvais résultat médical, que le médecin dise ah non, je me suis trompé, désolé. Elle ne dit rien d
Elle est douce. Elle est trop douce. Je sens que c'est déjà foutu, à cet instant précis, parce que ma préparation avait prévu une résistance, une raideur, un obstacle, et qu'elle m'offre du miel.— Tu es allée à la fête.Silence. Elle hoche la tête.— Oui.— Avec Madison.— Elle y était aussi, oui.Le glissement est parfait. Elle y était aussi. Comme si elles s'étaient croisées par hasard. Comme si elles n'étaient pas arrivées ensemble, dansé ensemble, riées ensemble sur un canapé avec la main de Madison sur sa cuisse.— J'ai vu les stories, je dis.— Ah.— Elle a mis sa main sur ta jambe.— Elle est tactile.— Scarlett.Elle soupire. Elle me regarde. Ses yeux sont clairs ce matin, presque gris. Elle a mis un peu de gloss, un peu, pas trop.— Evelyn. Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?— La vérité.— Elle est tactile. C'est tout. Je ne l







