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POINT DE VUE D'ELARA
Le givre n’a pas encore totalement quitté le terrain d’entraînement que Sybil a déjà trouvé de quoi s’divertir et semer la discorde ce matin. — Attention au râtelier nord, guerriers. Ce n’est pourtant pas à la rangée de loups en sueur qui s’exercent durement qu’elle s’adresse. C’est à moi, et elle élève la voix, veillant avec un soin méticuleux à ce que toute la place publique l’entende distinctement. — Il ne faudrait pas que notre Luna de remplacement se couvre de bleus avant le grand banquet. Le siège de Calliope est resté vide assez longtemps sans que nous abîmions la fille chargée de l’occuper. De remplacement. Voilà le mot exact qu’elle veut enfoncer, encore et encore, tel un pieu rouillé. Chaque matin, elle en aiguise un nouveau et l’apporte ici à l’aube, au moment précis où le froid m’a déjà suffisamment mise à vif pour qu’une insulte mineure puisse réellement m’atteindre. Mais il ne m’atteint pas. Ou, si c’est le cas, rien sur mon visage figé ne le trahit. Je tiens ma lame en bois entre mes mains et achève mon coup au lieu de m’arrêter à mi-chemin ; m’arrêter brusquement serait la seule et unique chose qui lui révélerait que son mot a fait mouche. Ma lame s’abat lourdement le long de la fente que je travaille avec acharnement depuis avant que le soleil ne franchisse la crête, et le poteau se fend net dans le fil, une moitié tournoyant misérablement jusque dans l’herbe blanchie par le givre. Je baisse les bras, reprenant mon souffle, et range la lame sur le râtelier. Puis je me tourne vers elle avec lenteur, exactement comme je le ferais face à n’importe quelle adversaire redoutable qui vient de me montrer où elle me croit vulnérable. Voilà deux ans que je me tiens sur ce terrain d’entraînement avant les premières lueurs, tandis que les guerriers gradés arrivent en flânant, tardifs et bien au chaud dans leurs fourrures ; durant tout ce temps, j’ai acquis un unique talent qu’aucun registre officiel d’Obsidian Ridge ne mentionnera jamais : je peux entendre prononcer le mot remplaçante devant tout un public sans rien laisser paraître. Mais elle n’a pas terminé. Sybil ne termine jamais — intendante de la forteresse au service des apparences, la langue acérée, avide du prestige qui lui revenait autrefois sans effort lorsqu’elle se tenait aux côtés de la véritable Luna. Elle n’est pas tant fidèle à ma sœur qu’à ce que le nom de ma sœur lui permettait jadis d’obtenir, et voilà deux ans qu’elle fulmine de voir une femme de basse extraction en profiter à sa place. Deux ans qu’elle rumine, et elle n’a toujours pas épuisé les nouvelles façons de répéter les six mêmes mots. J’admire presque, malgré moi, son acharnement quotidien. Je laisse le reste glisser sur moi comme je laisse glisser les intempéries d’hiver. Je range définitivement ma lame et laisse le vent froid sécher la sueur qui commence à refroidir sur ma nuque, tandis qu’elle jauge si elle en a assez de moi pour ce matin. Il y a deux ans, ma sœur jumelle Calliope est partie à cheval vers la frontière orientale et n’en est jamais revenue. C’était la mauvaise période, celle où les Sang-Mêlé mettaient nos lignes défensives à rude épreuve et où la moitié de nos patrouilles rentraient au camp avec un homme en moins. Elle est partie avec un petit groupe d’éclaireurs triés sur le volet et, quelque part au-delà de la lisière des bois, elle a tout simplement disparu de la surface du monde. Aucune trace de lutte là où elle s’était tenue. Aucun corps. Aucun sang qui ne provienne d’un combat déjà livré et remporté. Rhysand a dirigé lui-même les recherches pendant un mois entier et, à chaque retour, il était un peu plus silencieux, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien ni personne dont revenir. Personne n’a jamais prononcé le mot morte. On n’enterre pas sur un simple peut-être une Luna destinée au commandement de l’Alpha. Les Anciens ont donc conservé son nom sur le registre officiel de la meute et son siège vide à chaque table de banquet, puis ils ont comblé la moitié vide du mariage de la seule manière qui leur permettait de dormir la nuit : avec MOI. Même visage. Même sang. Personne ne m’a jamais demandé si je voulais passer deux ans de ma vie à répondre à un nom qui n’avait jamais été le mien. Ce qu’aucun d’eux ne savait, ce que je n’ai jamais avoué à âme qui vive dans cette citadelle, c’est que nous aimions toutes les deux le même homme depuis bien avant de comprendre ce que cela finirait par nous coûter. De l’autre côté de la place, Zev quitte brusquement la file devant les râteliers d’armes ; il lit déjà sur mon visage comme il le fait depuis l’époque lointaine où, louveteaux insouciants, nous brandissions des lames bien trop lourdes pour nos bras. C’est mon plus vieil ami, le seul loup de toute cette meute qui ne m’a jamais regardée en voyant d’abord une remplaçante. Il voyait la fille qui lui avait pansé l’épaule après les traversées difficiles des gués de l’est et protégé ses arrières durant deux hivers d’escarmouches acharnées contre les Sang-Mêlé ; jamais il n’a estimé que la bassesse de mon sang devait déterminer si cela comptait ou non. Je sais exactement ce qu’il s’apprête à faire avant même qu’il n’ouvre la bouche pour protester. Je secoue légèrement la tête, rien que pour lui, un avertissement silencieux. Il s’arrête net dans son élan. Sa mâchoire se crispe au point de blanchir, mais il reste où il est, et cela lui coûte un effort immense ; je le vois dans la tension de ses épaules, parce que ce n’est jamais moi qui paye le prix lorsqu’il prend ma défense. C’est toujours lui. Si Zev prononce ici un seul mot sur ma valeur, demain, le livre des Anciens portera une marque infamante contre un guerrier qui a oublié sa place afin de défendre l’ombre de la véritable Luna. Je les ai vus infliger pire à de meilleurs hommes pour des offenses bien moindres. Voici ce que je ne lui ai jamais dit, ni à personne d’autre. Je veux que Calliope rentre.POINT DE VUE DE RHYSANDCalliope a menti du début à la fin au sujet de l’accusation de trahison. Je le savais déjà au plus profond de mon cœur, et cette certitude silencieuse me hantera jusqu’à mon dernier souffle.Cela tient ainsi pendant une saison entière. Puis les Anciens du Conseil viennent me trouver pour me parler des rites ancestraux de l’héritier.— Le garçon est désormais en âge de commencer ses premiers rituels, Alpha, déclare Edmund de cette voix monocorde qu’il réserve toujours aux questions qu’il a déjà tranchées d’avance. Seule une véritable Luna peut le guider dans cet apprentissage. Celle dont le nom officiel figure dans son registre doit impérativement être celle qui l’y initiera.— Il m’a, moi pour l’encadrer. Il a des guérisseurs qualifiés, réponds-je sèchement.— Un simple guérisseur ne peut pas enseigner ses propres rites mystiques à un enfant-loup, pas plus que son propre père ne le peut, rétorque Edmund en joignant ses mains ridées.Il me regarde avec insi
POINT DE VUE DE RHYSANDCela n’a jamais été l’appartement de la Luna. Quand Calliope est revenue au fort, ils ont exilé Elara dans cette petite pièce austère située tout au bout du couloir nord, et c’est la seule pièce de toute la forteresse que personne n’a jugé utile de vider ou de réattribuer. C’est à la fois une grâce cruelle et un rappel permanent.Ses cartes stratégiques sont étalées sur la table en bois. Mes cartes, mes frontières, mes plans de guerre, entièrement couverts des annotations de sa petite écriture précise et soignée : la ligne de défense orientale qu’elle a eu l’audace de déplacer pour nous sauver, l’itinéraire de repli qu’elle a tracé à l’encre noire sur la roche nue, les ravins dissimulés où elle a indiqué qu’un éclaireur pouvait rester tapi toute une journée sans se faire repérer par l’ennemi.Il y a ici trois saisons entières de travail acharné que je me suis attribuées sans vergogne devant le conseil des Anciens. J’ai bâti la sécurité et la défense de cette
POINT DE VUE DE RHYSANDIls m’apportent ce que la rivière en furie a bien voulu laisser derrière elle, un matin d’angoisse où l’air lui-même semble prisonnier de la glace.Une cape sombre, lourde et totalement raidie par le sang déjà séché, repêchée de justesse dans les hauts-fonds à deux kilomètres en aval du fort militaire. Une manche arrachée net à l’épaule, prise au piège dans l’épaisseur de la glace au niveau du coude de la rivière.Des traces de loups solitaires errant le long de la rive gelée, me rapportent-ils avec une précision qui se veut rassurante. Un fouillis d’empreintes animales à l’endroit précis où quelque chose d’inévitable aurait été terrassé dans l’ombre.Aucun corps nulle part, bien entendu, parce qu’à cette terrible époque de l’année, l’eau noire file à toute vitesse sous la couche de glace et emporte impitoyablement tout ce qu’elle trouve sur son passage.À midi, toute la meute s’est déjà accordée en silence sur la même version des faits.Elle s’est enfuie
LE POINT DE VUE DE ELARAElara doit mourir officiellement à Obsidian Ridge cette nuit pour que la femme qui reviendra un jour chercher son fils Kian puisse enfin vivre et lutter.Je le regarde fixement à travers les barreaux de fer, cet homme qui, pas une seule fois depuis le début de cette tragédie, n’a renoncé à se battre pour la justice, et je sens tout le poids écrasant de ce qu’il est en train de m’offrir. Ce n’est pas un simple sauvetage romanesque.Il ne me porte pas hors d’ici sur son dos pour me mettre en sécurité. Il se contente de me montrer une issue de secours et de m’en annoncer le prix réel, et ce prix est exorbitant : mon nom, mon visage, ma place au sein de la seule meute à laquelle j’aie jamais appartenu, ma propre mort administrative inscrite à jamais dans un registre qui ne sera plus jamais rectifié.Je m’oblige à en dresser le compte exact dans ma tête avant de répondre, exactement comme je compterais mes pertes avant une bataille à mort à laquelle j’entends su
LE POINT DE VUE DE ELARAJe ne découvre la pire des trahisons que le lendemain matin, lorsque je suis enfin assez éveillée pour entendre les murmures des couloirs.Ils ont entièrement réglé le dossier administratif de l’héritier pendant que j’étais inconsciente sur cette table. Tout est scellé. Tout est devenu officiel. Kian Grey, fils premier-né de l’Alpha. Et à l’endroit précis du grand registre de la meute où devrait figurer de plein droit le nom de la mère biologique, ils n’ont pas laissé une simple ligne blanche et n’ont pas inscrit mon nom.Ils ont écrit celui de Calliope.Luna Calliope, mère biologique de l’héritier.Le Conseil des Anciens prétend doctement qu’il en va de la haute stabilité politique de la meute et de la stricte légitimité morale de l’enfant ; le nom d’une simple traîtresse, argumentent-ils sans sourciller, n’a absolument pas sa place dans le grand registre de la lignée à côté de celui d’un futur Alpha. Alors ils ont pris mon accouchement, mon sang versé, l
POINT DE VUE DE ELARA Je ne connais pas encore son prénom. Je sais seulement que la pièce entière change de texture autour de ce petit son rauque, que chaque loup présent se tourne instantanément vers cette petite voix furieuse, et que mon corps tout entier, essoré, tremblant, ne m’appartenant plus du tout, essaie désespérément de se redresser pour ramper vers lui. Des mains fermes me retiennent de force sur le matelas.Ils l’ont déjà pris. Ils l’essuient en hâte, le pèsent sur la balance, accomplissent leurs tâches administratives à l’autre bout de la pièce, et les trois pauvres mètres qui nous séparent forment désormais la distance la plus immense, la plus infranchissable que j’aie jamais tenté de traverser de toute mon existence.Ils le portent devant la table de travail, et quelqu’un prononce soudain le nom de Kian. Kian. Sage soutien. Personne dans cette pièce n’est sage. Personne ici ne sourcillerait le moins du monde si je mourais exsangue cette nuit sur cette table — pas mê







