Mag-log inPOINT DE VUE D'ELARA
Pas la version dévouée et irréprochable que la meute attend de sa doublure, l’espoir poli que la véritable Luna revienne tout remettre en ordre dans l’harmonie ; non, quelque chose de beaucoup plus ancien et viscéral. Le fantôme de deux petites filles partageant une misérable couverture dans un grenier plein de courants d’air, son corps enroulé autour du mien tel un rempart vivant contre le froid mordant. Quand les autres louveteaux me traitaient d’avorton et de noms pires encore, Calliope s’interposait toujours. À l’époque, elle maniait ses poings plus promptement qu’elle n’a jamais appris par la suite à manier la bonté, et elle me prodiguait l’un comme l’autre sans jamais compter. Si elle est vivante quelque part dans ce monde hostile, elle reste la sœur qui s’écorchait les jointures pour que les miennes demeurent intactes. Et pourtant, je m’éveille chaque matin avec la même peur froide, solidement nouée au fond de moi : si elle franchit de nouveau cette porte, la meute m’effacera en un seul après-midi, fondra mon nom dans le sien si vite que ce sera comme si je n’avais jamais rien eu de tout cela. Je veux qu’elle soit en vie. Je veux qu’elle soit en sécurité. Je veux cesser de rester éveillée la nuit en me demandant si sa dernière pensée, où qu’elle soit sur ces terres gelées, a été pour le froid et l’obscurité. Mais j’ai aussi, en secret, d’une manière que je juge impardonnable, peur du jour où elle rentrera, car je sais déjà laquelle de nous deux cette meute a choisi de garder en mémoire. Je ne monte pas dans les salles du banquet avec les autres après l’entraînement. Quelqu’un doit bien achever la carte de la frontière, et depuis deux ans, ce quelqu’un, c’est invariablement moi. La salle de guerre est vide et silencieuse à cette heure matinale, ce qui constitue la seule et unique raison pour laquelle on m’autorise à m’y rendre utile. J’étale la grande carte en parchemin de l’est sur la table massive et maintiens ses coins rebelles avec les vieux blocs de fer patinés. Je repère l’erreur stratégique en moins d’une minute : celui qui a redessiné la crête a placé le camp avancé du mauvais côté des eaux de fonte. Au prochain dégel, ce camp sera totalement inondé et, dès midi, la seule voie de retraite disparaîtra sous trente centimètres d’eau glacée. Je prends la bonne plume et déplace minutieusement le camp sur les hauteurs rocheuses. Je trace la ligne de repli le long de la roche nue, là où rien ne pourra l’emporter, puis je marque les deux ravins masqués dans lesquels un éclaireur renégat pourrait rester tapi toute une journée sans être repéré depuis la crête. Je connais ce terrain par cœur parce que j’ai failli y mourir en apprenant à le connaître, et parce que, la première fois que j’ai ouvert la bouche dans cette même salle, aucun loup présent n’a estimé qu’une guerrière de basse naissance en avait le moindre droit. C’était au tout début, quelques semaines après le commencement de ce qu’ils persistent à appeler un mariage. Les Anciens venaient de déployer leur ligne de défense hivernale, tout fiers de leur plan, et je me tenais sagement au fond de la pièce, là où une Luna par procuration a le droit de se tenir sans déranger. J’ai déclaré haut et fort que cette ligne condamnerait à coup sûr la patrouille du nord. La salle entière a ri avec douceur et indulgence, comme on rit d’un enfant qui vient de dire quelque chose à la fois charmant et totalement faux. Quelqu’un a même demandé avec ironie si la remplaçante avait étudié la stratégie entre deux récurages des sols rituels. Mais Rhysand, lui, n’a pas ri. Il a lentement contourné la table, observé l’endroit précis sous mon doigt et gardé le silence assez longtemps pour que leurs sourires narquois se figent sur leurs visages. Puis il leur a ordonné d’un ton sec de tout redessiner strictement selon mes indications. Il ne m’a pas remerciée pour autant. Il ne m’a pas regardée une seule seconde de plus que la carte ne l’exigeait. Il s’est simplement contenté d’accepter mon jugement et d’en faire une loi irréfutable devant les hommes qui riaient encore un instant plus tôt ; et pendant un hiver entier, dans ma naïveté, je me suis permise de croire que cela signifiait quelque chose de profond, qu’il avait regardé au-delà du mot remplaçante, découvert Elara dessous et décidé qu’elle méritait enfin d’être écoutée. Je sais maintenant à quoi m’en tenir. Quoi que cela ait pu être, cela n’a pas survécu à la réalité de notre lien. La porte s’ouvre soudain dans mon dos avec un léger grincement. Nul besoin de me retourner pour savoir exactement qui entre ; je reconnais le bruit lourd de ses pas sur la pierre aussi sûrement que les battements de mon propre cœur. — Tu ne devrais pas toucher aux documents de l’Alpha. La voix de Rhysand est parfaitement neutre, projetée comme il le ferait devant une foule qui n’est pas réellement là. — Ce n’est pas à toi de redessiner la ligne frontalière. Je pose délicatement la plume sur le bois sans lever les yeux vers lui. Argumenter reviendrait à espérer encore de l’homme qui, autrefois, a imposé le silence à toute une table d’Anciens pour faire de mon itinéraire une loi. À croire que Rhysand m’a écoutée parce qu’une guerrière de basse naissance avait raison ce jour-là. Celui-ci veut seulement que mon encre indésirable disparaisse de sa carte. — Le camp avancé sera complètement inondé au dégel, dis-je d’une voix ferme. Les guerriers ordinaires qui y dorment importent infiniment davantage que ma propre fierté froissée. — Je l’ai déplacé sur la roche solide. Brûle le reste si mon écriture t’offense à ce point.POINT DE VUE DE RHYSANDCalliope a menti du début à la fin au sujet de l’accusation de trahison. Je le savais déjà au plus profond de mon cœur, et cette certitude silencieuse me hantera jusqu’à mon dernier souffle.Cela tient ainsi pendant une saison entière. Puis les Anciens du Conseil viennent me trouver pour me parler des rites ancestraux de l’héritier.— Le garçon est désormais en âge de commencer ses premiers rituels, Alpha, déclare Edmund de cette voix monocorde qu’il réserve toujours aux questions qu’il a déjà tranchées d’avance. Seule une véritable Luna peut le guider dans cet apprentissage. Celle dont le nom officiel figure dans son registre doit impérativement être celle qui l’y initiera.— Il m’a, moi pour l’encadrer. Il a des guérisseurs qualifiés, réponds-je sèchement.— Un simple guérisseur ne peut pas enseigner ses propres rites mystiques à un enfant-loup, pas plus que son propre père ne le peut, rétorque Edmund en joignant ses mains ridées.Il me regarde avec insi
POINT DE VUE DE RHYSANDCela n’a jamais été l’appartement de la Luna. Quand Calliope est revenue au fort, ils ont exilé Elara dans cette petite pièce austère située tout au bout du couloir nord, et c’est la seule pièce de toute la forteresse que personne n’a jugé utile de vider ou de réattribuer. C’est à la fois une grâce cruelle et un rappel permanent.Ses cartes stratégiques sont étalées sur la table en bois. Mes cartes, mes frontières, mes plans de guerre, entièrement couverts des annotations de sa petite écriture précise et soignée : la ligne de défense orientale qu’elle a eu l’audace de déplacer pour nous sauver, l’itinéraire de repli qu’elle a tracé à l’encre noire sur la roche nue, les ravins dissimulés où elle a indiqué qu’un éclaireur pouvait rester tapi toute une journée sans se faire repérer par l’ennemi.Il y a ici trois saisons entières de travail acharné que je me suis attribuées sans vergogne devant le conseil des Anciens. J’ai bâti la sécurité et la défense de cette
POINT DE VUE DE RHYSANDIls m’apportent ce que la rivière en furie a bien voulu laisser derrière elle, un matin d’angoisse où l’air lui-même semble prisonnier de la glace.Une cape sombre, lourde et totalement raidie par le sang déjà séché, repêchée de justesse dans les hauts-fonds à deux kilomètres en aval du fort militaire. Une manche arrachée net à l’épaule, prise au piège dans l’épaisseur de la glace au niveau du coude de la rivière.Des traces de loups solitaires errant le long de la rive gelée, me rapportent-ils avec une précision qui se veut rassurante. Un fouillis d’empreintes animales à l’endroit précis où quelque chose d’inévitable aurait été terrassé dans l’ombre.Aucun corps nulle part, bien entendu, parce qu’à cette terrible époque de l’année, l’eau noire file à toute vitesse sous la couche de glace et emporte impitoyablement tout ce qu’elle trouve sur son passage.À midi, toute la meute s’est déjà accordée en silence sur la même version des faits.Elle s’est enfuie
LE POINT DE VUE DE ELARAElara doit mourir officiellement à Obsidian Ridge cette nuit pour que la femme qui reviendra un jour chercher son fils Kian puisse enfin vivre et lutter.Je le regarde fixement à travers les barreaux de fer, cet homme qui, pas une seule fois depuis le début de cette tragédie, n’a renoncé à se battre pour la justice, et je sens tout le poids écrasant de ce qu’il est en train de m’offrir. Ce n’est pas un simple sauvetage romanesque.Il ne me porte pas hors d’ici sur son dos pour me mettre en sécurité. Il se contente de me montrer une issue de secours et de m’en annoncer le prix réel, et ce prix est exorbitant : mon nom, mon visage, ma place au sein de la seule meute à laquelle j’aie jamais appartenu, ma propre mort administrative inscrite à jamais dans un registre qui ne sera plus jamais rectifié.Je m’oblige à en dresser le compte exact dans ma tête avant de répondre, exactement comme je compterais mes pertes avant une bataille à mort à laquelle j’entends su
LE POINT DE VUE DE ELARAJe ne découvre la pire des trahisons que le lendemain matin, lorsque je suis enfin assez éveillée pour entendre les murmures des couloirs.Ils ont entièrement réglé le dossier administratif de l’héritier pendant que j’étais inconsciente sur cette table. Tout est scellé. Tout est devenu officiel. Kian Grey, fils premier-né de l’Alpha. Et à l’endroit précis du grand registre de la meute où devrait figurer de plein droit le nom de la mère biologique, ils n’ont pas laissé une simple ligne blanche et n’ont pas inscrit mon nom.Ils ont écrit celui de Calliope.Luna Calliope, mère biologique de l’héritier.Le Conseil des Anciens prétend doctement qu’il en va de la haute stabilité politique de la meute et de la stricte légitimité morale de l’enfant ; le nom d’une simple traîtresse, argumentent-ils sans sourciller, n’a absolument pas sa place dans le grand registre de la lignée à côté de celui d’un futur Alpha. Alors ils ont pris mon accouchement, mon sang versé, l
POINT DE VUE DE ELARA Je ne connais pas encore son prénom. Je sais seulement que la pièce entière change de texture autour de ce petit son rauque, que chaque loup présent se tourne instantanément vers cette petite voix furieuse, et que mon corps tout entier, essoré, tremblant, ne m’appartenant plus du tout, essaie désespérément de se redresser pour ramper vers lui. Des mains fermes me retiennent de force sur le matelas.Ils l’ont déjà pris. Ils l’essuient en hâte, le pèsent sur la balance, accomplissent leurs tâches administratives à l’autre bout de la pièce, et les trois pauvres mètres qui nous séparent forment désormais la distance la plus immense, la plus infranchissable que j’aie jamais tenté de traverser de toute mon existence.Ils le portent devant la table de travail, et quelqu’un prononce soudain le nom de Kian. Kian. Sage soutien. Personne dans cette pièce n’est sage. Personne ici ne sourcillerait le moins du monde si je mourais exsangue cette nuit sur cette table — pas mê







