MasukAlessia
Il s'arrête à trois pas de moi.
Trois pas. Ni plus, ni moins. Comme si une ligne invisible avait été tracée sur le carrelage, une ligne qu'il n'ose pas franchir, une ligne qu'il n'a peut-être pas cessé de dessiner et d'effacer dans son esprit pendant cinq ans.
Je le regarde.
C'est lui, et ce n'est plus lui. Il est plus grand que dans mes souvenirs, mais moins large. Ses épaules se sont creusées. Sa mâchoire est plus dure. Il a une barbe courte, presque noire, parsemée de quelques poils gris à la commissure du menton, alors qu'il n'avait pas trente ans à mon départ. Ses cheveux, autrefois indomptés, sont coupés plus court, plus stricts. Il porte une chemise sombre, ouverte à la gorge, et un manteau long. Il n'y a rien de royal dans sa tenue, aucune marque d'Alpha. Comme s'il n'était venu qu'en tant qu'homme.
Mais ce sont ses yeux qui me font mal.
Ces yeux, dont je connaissais chaque tempête, chaque lueur, chaque orage, sont éteints. Non , ce n'est pas juste. Ils ne sont pas éteints. Ils sont hantés. Ils me regardent comme on regarde un fantôme sorti d'un mur. Comme on regarde un morceau de son propre cœur qu'on croyait enterré depuis longtemps et qu'on retrouve, battant, sur une table d'hôpital.
Il ne bouge pas.
Je ne bouge pas.
Le silence entre nous a le poids d'une montagne.
C'est moi qui parle la première. Je ne le voulais pas, mais mes lèvres bougent d'elles-mêmes, comme si la partie de moi qui a dormi cinq ans avait faim de sa voix, faim de son visage, faim de tout.
— Lorenzo.
Un simple prénom.
Il tressaille. Comme si je l'avais frappé. Ses yeux se ferment brièvement. Ses narines s'ouvrent en grand. Il inspire. Longuement. Profondément. Il inspire comme un homme qui aurait retenu son souffle depuis un demi-siècle et qui, soudain, se rappelle qu'il a le droit de respirer.
Je vois ses mains trembler. Ses mains d'Alpha, celles qui ont tenu des épées, celles qui ont porté la loi, celles qui m'ont touchée dans le noir et dans la lumière, celles-là mêmes trembent maintenant contre les pans de son manteau.
Il fait un pas.
Un seul.
— Alessia.
Ma prononciation, la sienne, sa manière à lui, sa manière rien qu'à lui , les l qu'il roule légèrement, l's qu'il fait glisser, comme si mon nom lui appartenait en propre depuis toujours. Un frisson me traverse.
Je détourne les yeux. Je ne peux pas. Pas encore. Pas si vite.
Un silence. Deux. Trois.
Puis il murmure, si bas que je manque de ne pas l'entendre :
— Pourquoi maintenant ?
Mon cœur s'arrête.
Ce n'est pas tu es revenue.
Ce n'est pas tu m'as manqué.
Ce n'est pas je t'aime encore.
C'est pourquoi maintenant.
Comme si mon réveil était un obstacle. Comme si l'univers avait mal choisi son moment. Comme si, à l'intérieur de lui, quelque chose de fragile, de patiemment construit, quelque chose fait de sable et de mensonges, venait de se fissurer sous mon regard.
Je lève les yeux vers lui à nouveau.
— Pourquoi... maintenant ? je répète, la voix rauque.
Il comprend. Trop tard. Ses paupières battent. Il porte une main à sa bouche. Il détourne le visage. Puis il fait un autre pas, jusqu'à ne plus être qu'à un mètre de moi, et il s'agenouille.
Il s'agenouille.
Lui.
Un Alpha ne s'agenouille jamais. Un Alpha meurt debout. C'est la première chose qu'on nous enseigne. C'est la dernière chose qu'on doit voir de lui.
Il s'agenouille devant mon fauteuil.
Ses yeux sont à hauteur des miens. Ses mains restent le long de ses cuisses, comme s'il ne s'autorisait pas à les tendre. Il tremble entièrement. Je le vois. Je le sens. Le lien entre nous, dont je pensais qu'il avait été coupé par le temps, par la mort, par l'oubli, n'est pas coupé. Il est là. Il palpite. Il fait mal.
— Alessia, murmure-t-il. Alessia. Alessia. Alessia.
Il dit mon nom comme on dit une prière quand on a perdu la foi. Comme on répète un mot pour se rappeler qu'il existe encore. Ses yeux, à présent, sont pleins de larmes. Il ne les essuie pas. Il ne les cache pas. Il les laisse tomber, une à une, sur le sol, entre nous.
— Je pensais... commence-t-il. Je pensais que tu ne...
Il s'arrête. Il ne peut pas finir.
Je pensais que tu ne reviendrais jamais.
Non.
C'est autre chose.
Je pensais que tu ne reviendrais plus.
Non.
Encore autre chose.
Je pensais que je pouvais vivre sans toi.
Voilà. Voilà ce qu'il ne dit pas. Voilà ce que je lis dans ses épaules qui se voûtent, dans ses lèvres qui se plissent, dans sa gorge qui se noue.
Je ne parle pas.
Je le regarde s'effondrer.
AlessiaLa nuit tombe brutalement, comme elle tombe en montagne. La pluie s'arrête enfin, mais le froid mord. Je m'engage dans un défilé étroit, entre deux parois rocheuses, où la piste devient glissante et où mes bottes claquent sur la roche polie par des siècles de passages.C'est l'endroit idéal pour une embuscade.Je le sais. Je le sens. Mon corps, mon vieux corps de guerrière qui se réveille peu à peu, me le dit avec chacun de ses instincts. Les épaules se tendent. Les oreilles s'affinent. Le cœur bat plus lentement — pas plus vite, plus lentement, parce que la Luna que j'étais autrefois n'accélérait jamais devant le danger. Elle ralentissait. Elle devenait immobile à l'intérieur, pour mieux voir.Je pose la main sur le manche du couteau.Ils sortent des rochers.Ils sont cinq. Grands. Maigres.
AlessiaIl pleut depuis l'aube. Une pluie fine, froide, obstinée, qui ne fait pas de bruit mais qui trempe tout. Une pluie qui semble avoir été convoquée exprès pour mon départ, comme si la Lune avait décidé de laver le sol derrière mes pas.J'ai préparé mon sac cette nuit. Peu de choses. Deux vêtements de rechange. Le carnet de Lorenzo — je l'emporte, c'est ma pièce à conviction, mon armure et ma preuve. Un couteau que mon père m'avait offert pour mes seize ans, retrouvé au fond d'un coffre qui n'avait pas été ouvert depuis mon sacrifice. Un médaillon avec une mèche des cheveux de Matteo, une mèche brune que Lorenzo avait coupée à ses trois mois et qu'il avait glissée dans un pendentif en pensant à moi.C'est tout. Cinq ans d'absence, et voici ma vie tenue dans un sac de
AlessiaBianca a annoncé la cérémonie il y a deux semaines. Un renouvellement solennel des vœux, « pour marquer les cinq ans de leur union spirituelle », a-t-elle dit devant le conseil. Personne n'a osé objecter. Personne n'a fait remarquer que leur union spirituelle datait en réalité de trois ans à peine, ni que la précipitation était étrange, ni que la Luna officielle — moi — était de nouveau parmi les vivants.Elle veut sceller. C'est cela, sa stratégie. Elle veut sceller sa position devant la meute entière, devant les alliés, devant les Alphas voisins qu'elle a pris soin d'inviter. Elle veut me clouer au silence par la ritualité.Elle ne m'a pas invitée, évidemment. Elle m'a fait porter, hier, un mot doucereux : « Chère Alessia, la cérémonie risque d'être épr
AlessiaTrois jours passent. Je n'ai pas quitté ma chambre. Une servante m'apporte des repas que je ne touche pas. Bianca est rentrée hier soir avec Matteo — j'ai entendu ses pas dans le couloir, le petit rire cristallin de mon fils, et puis cette voix douce, faussement maternelle, qui lui répétait de ne pas courir près de la porte de « la dame malade ».La dame malade. Voilà comment elle me désigne maintenant. Elle me diminue avec la précision d'une brodeuse qui coupe un fil.Ce matin, j'ai décidé de sortir. Pas par force. Par stratégie. Un chasseur ne guette pas éternellement dans son terrier. À un moment, il faut aller boire à la rivière.Je descends au village. Je marche lentement — mon corps est encore faible, mes jambes flageolent après cent mètres — mais je marche droite. Le vent d'octobr
AlessiaLa troisième partie du carnet est différente. Le papier n'est plus le même. Il est plus blanc, plus lisse, comme s'il avait acheté un nouveau cahier et l'avait relié au précédent. Je vois là un symbole. Il a changé de cahier parce qu'il changeait de vie. Il ne voulait plus écrire les mots de sa nouvelle existence sur les pages qui portaient encore les miennes.Mais il n'a pas eu le courage de le brûler. Il les a reliés. Il a fait de sa trahison la suite naturelle de son deuil.La première entrée de la troisième partie est courte :— Je l'ai embrassée. C'est fait. Il n'y a pas de retour en arrière.C'est tout. Une ligne. Comme un procès-verbal.Il y a ensuite une page blanche. Deux. Trois. Comme s'il n'avait pas su quoi écrire pendant des semaines. Puis :— Je ne me suis pa
AlessiaJe ne dors pas cette nuit-là. Ni la suivante.Je continue à lire, au fond de la chambre de garde, avec pour seule compagnie une théière froide et le vent qui gémit à la fenêtre. Je n'ose pas descendre. Je n'ose pas croiser le regard des servantes. J'ai peur qu'elles voient sur mon visage ce que j'ai vu sur les pages, qu'elles lisent la trahison en filigrane sous ma peau.Troisième année. Il écrit :— Elle est revenue. Bianca. Le conseil a insisté. Ils disent que Matteo a besoin d'une présence féminine stable. Ils disent que je m'épuise. Ils disent, ils disent, ils disent. Je les hais tous. Mais je suis fatigué. Je suis si fatigué, Alessia.Le tutoiement direct. Il me parle. Il croit encore que je vais l'entendre.— Elle ne me demande rien. C'est ce qui me désarme. Les autres louves qui gravit







