LOGINAlessia était son Oméga, il était son Alpha. Il lui avait juré qu’elle serait son unique Luna. Mais après un coma de cinq ans suite à une guerre de meutes, elle se réveille dans un cauchemar. Lorenzo a offert sa place à une autre Oméga. Leur fils Matteo appelle cette femme « maman ». La meute l’a sacrée Luna. On l’a effacée. Elle supplie, il reste de glace. Alors elle part, le jour même où il achète une bague à l’autre. Loin de lui, Alessia bâtit sa propre meute, plus redoutable. Le jour de ses nouvelles fiançailles avec un Alpha qui la vénère, Lorenzo apparaît. Il tombe à genoux dans la boue. Matteo sanglote, accroché à elle. Une Luna tombée ne ramasse jamais sa couronne souillée.
View MoreAlessia
La première chose que je perçois, c'est le froid.
Un froid étrange, blanc, chimique, qui n'a rien à voir avec le froid des forêts que je connais. Le froid des matins de chasse, celui qui te fouette les joues et te rappelle que tu es vivante. Non. Ce froid-là s'infiltre par en dessous, remonte le long de mes veines, s'accroche à mes os comme s'il m'appartenait depuis toujours.
Je n'ouvre pas les yeux tout de suite. Je n'y arrive pas. Mes paupières sont lourdes, collées, comme si on avait posé des pièces de plomb sur mon visage. Ma bouche est sèche. Ma langue est un morceau de bois oublié dans un four éteint. Chaque fois que j'essaie de respirer profondément, une douleur me traverse la cage thoracique, aiguë, précise, comme la pointe d'un poignard qui aurait décidé de vivre là.
Je tente de bouger un doigt. Un seul.
Le petit auriculaire de ma main droite.
Il tremble. Il obéit. Il vit.
Alors je comprends, dans un éclair de conscience trouble, que moi aussi, je vis.
Je vis.
Une odeur me parvient. Étrangère. Elle n'est pas mienne. Elle n'appartient pas à mon corps, à ma peau, à ma meute. C'est une odeur d'antiseptique, oui, mais mêlée à autre chose. Une odeur de savon fade, d'eau qu'on a versée sur quelqu'un pendant longtemps, sans amour, sans mémoire. Une odeur qui ne me raconte rien. Et pour une louve, c'est le pire. Notre peau est notre journal intime. Elle porte les traces de ceux que nous aimons, de la terre que nous foulons, du feu autour duquel nous nous asseyons. Ma peau, à moi, ne raconte plus rien.
Ma peau est une page blanche.
Un cri monte dans ma gorge, mais il n'a pas la force de sortir. Il reste bloqué, quelque part entre ma poitrine et mes dents. Il devient un râle. Un souffle rauque, effrayant, qui me rappelle celui des bêtes blessées que mon père achevait, autrefois, d'un geste rapide, parce qu'il disait que la souffrance était une ennemie qu'on ne devait jamais laisser gagner.
Papa.
Le mot flotte dans mon esprit avant même que je puisse l'attraper. Et avec lui, un visage. Un homme aux tempes grises, aux yeux d'or. L'Alpha de la Meute d'Elyria. Mon père. Puis un autre visage, plus jeune, plus brûlant. Des cheveux noirs. Une mâchoire dure. Des yeux qui m'ont regardée comme si j'étais la lune elle-même.
Lorenzo.
À ce nom, mon cœur fait un bond violent. Comme si quelque chose, à l'intérieur, s'était réveillé avant moi. Comme si mon corps savait des choses que ma mémoire ne sait pas encore.
J'ouvre les yeux.
La lumière me poignarde. Blanche, agressive, sans pitié. Je cligne, je cligne encore, et lentement, très lentement, le monde se dessine. Un plafond bas. Un néon qui vibre. Un tuyau translucide qui court le long de mon bras et disparaît dans une poche de liquide clair pendue au-dessus de ma tête. Des draps blancs, si blancs qu'ils me font mal aux yeux. Des murs pâles. Une chaise vide dans un coin. Une fenêtre aux stores baissés.
Un hôpital.
Je suis dans un hôpital humain.
L'information me heurte comme un mur. Les loups ne vont pas dans les hôpitaux humains. Jamais. C'est une des premières choses qu'on nous apprend, enfants. Les humains ne doivent pas voir ce que nous sommes. Ils ne doivent pas voir nos plaies qui se referment trop vite, nos os qui se ressoudent en quelques heures, nos yeux qui changent de couleur quand la colère vient.
Alors pourquoi suis-je ici ?
Je tourne la tête, très lentement, et je sens chaque muscle de mon cou craquer comme du bois sec. Sur la table de chevet, il y a un gobelet en plastique, à moitié rempli d'eau. Il y a un dossier bleu. Il y a un vase avec des fleurs qui sont mortes depuis longtemps, des lys blancs devenus jaunes, courbés sur eux-mêmes comme s'ils avaient renoncé.
Personne. Il n'y a personne à mon chevet.
Et cette absence me fait plus mal que la douleur dans ma poitrine.
Je referme les yeux. J'essaie de me souvenir. Il y a un trou. Un immense trou noir au milieu de mon crâne. Je me souviens du champ de bataille. Je me souviens de la neige rougie. Je me souviens d'un hurlement — mon nom, hurlé par une voix que je reconnaîtrais entre mille. Je me souviens d'un poids sur ma poitrine, d'une lumière qui devenait de plus en plus petite, comme la flamme d'une bougie qu'on souffle depuis loin.
Puis rien.
Rien.
Rien.
AlessiaTrois ans que mon fils appelle une autre femme maman.Trois ans que quelqu'un a effacé mon prénom de sa bouche.Trois ans que le corps que j'ai porté dans mon ventre s'endort chaque soir contre une poitrine qui n'a jamais été la mienne.Je ferme les yeux.Je ne pleure plus.Je ne peux plus.Il y a un endroit, à l'intérieur des femmes, un endroit qu'aucune blessure de guerre n'atteint jamais. Un endroit qu'aucune lame ne peut ouvrir. Un endroit qui reste vierge, malgré tous les combats.Cet endroit-là, en cet instant précis, on vient de le brûler.Je rouvre les yeux.Ils sont secs.— Sors, je dis.Lorenzo lève la tête. Une supplication traverse son visage.— Alessia, s'il te plaît...— Sors.Ma voix est basse. Presque calme. Presque douce.C'est ce qui la rend terrible.Il n'insiste pas. Il ne le peut pas. Il ne s'en donne même pas le droit. Il tourne les talons. Il marche vers la porte. Il s'arrête sur le seuil. Il pose la main sur la poignée.Il ne se retourne pas.Et il dit,
Il n'a pas peur. Il n'est pas surpris comme on est surpris par un inconnu. Il n'a pas ce petit mouvement de recul qu'ont les enfants devant les visages qu'ils ne connaissent pas. Il me regarde comme s'il regardait quelque chose qu'il cherchait depuis longtemps sans savoir qu'il le cherchait.Il me regarde comme on regarde un rêve qu'on aurait fait à trois ans et dont on n'aurait retenu qu'une lumière.Puis il fronce les sourcils.Mon cœur se contracte.Il me regarde encore. Il incline la tête. Ses petits doigts s'accrochent au pull de Bianca, mais il ne détourne pas les yeux de moi. Il ne cligne même pas.Je n'arrive pas à parler. Je n'arrive pas à respirer. J'ai peur de me briser en mille morceaux si je fais le moindre mouvement. Mes mains tremblent tellement sur les accoudoirs qu'elles semblent claquer les unes contre les autres.Une larme tombe.Je ne l'ai pas sentie monter. Je ne l'ai pas décidée. Elle est simplement là, sur ma joue, brûlante, une goutte de sel, une goutte de cinq
AlessiaJe crois que rien ne pouvait me préparer à cet instant.Pas la douleur du réveil. Pas l'annonce des cinq ans perdus. Pas mon reflet inconnu. Pas même la main gantée de Bianca posée sur le bras de Lorenzo comme un sceau.Rien.Parce que rien ne t'apprend à recevoir en pleine poitrine la vue de ton propre enfant.Un cri léger dans le couloir. Un petit rire vif. Un martèlement de pas rapides sur le linoléum. Une voix qui n'a pas encore été polie par le monde, qui n'a pas encore appris à baisser le ton dans les endroits solennels.— Maman ! Maman, attends-moi !Le mot me traverse comme une lame.Maman.Il n'est pas pour moi.La porte s'ouvre à toute volée. Une petite silhouette entre dans la chambre en trombe, glisse presque sur le sol trop lisse, et s'arrête net, les deux pieds joints, comme s'il venait de heurter un mur invisible.Un enfant.Un petit garçon.Cinq ans et demi, peut-être. La tête haute. Les cheveux bruns, épais, en bataille au sommet du crâne, avec cette raie qu'au
Alessia Une louve n'utilise jamais le mot bénédiction, sauf quand elle veut masquer une malédiction.Ses yeux, eux, ne mentent pas. Ses yeux, eux, sont des lames. Deux petits couteaux fins, ciselés, plantés en biais dans son sourire trop doux. Ils me disent, sans que sa bouche remue d'un millimètre :Tu n'aurais pas dû te réveiller.Tu n'aurais jamais dû te réveiller.Rentre dans le noir, Alessia. Rentre gentiment dans le noir.Je ne baisse pas les yeux.Je serre à mon tour sa main.Doucement. Tout doucement. Juste ce qu'il faut. Juste assez pour qu'elle sente, sous les gants, sous la douceur, sous le vernis, la force incongrue d'une femme qu'on a tenue cinq ans en sommeil et qu'on a mal évaluée.Je la vois retenir un petit tressaillement.Bon.Elle sait aussi, maintenant, que je vois.— Pardon, je murmure d'une voix cassée. Je n'ai pas le plaisir...Elle rit brièvement. Un rire fluet, cristallin, une petite cascade parfaite.— Oh, mais bien sûr, dit-elle. Tu ne me connais pas. Commen






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