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La première fois qu’Élena entendit le hurlement, elle sut qu’elle aurait dû rentrer chez elle.
La nuit était tombée depuis presque une heure sur le petit village de Blackwood. Les dernières maisons disparaissaient derrière elle tandis qu’elle avançait sur le vieux chemin de terre qui serpentait entre les arbres. Elle connaissait cette forêt depuis son enfance. Pourtant, ce soir-là, elle avait l’impression qu’elle ne la reconnaissait plus. Le vent faisait danser les branches au-dessus de sa tête. La lune, presque pleine, apparaissait par instants entre les nuages, projetant sur le sol des morceaux de lumière argentée. Élena resserra son manteau autour d’elle. — Idiote… Elle aurait dû écouter sa grand-mère. « Ne va jamais dans la forêt lorsque la lune est pleine. » Pendant des années, elle avait considéré cet avertissement comme une vieille superstition. Jusqu’à ce soir. Un craquement retentit derrière elle. Elle se retourna brusquement. Rien. Seulement les arbres. Elle continua à marcher. Puis un second craquement. Plus proche. Élena s’arrêta. — Il y a quelqu’un ? Aucune réponse. Son cœur commença à battre plus vite. Elle fit quelques pas en arrière. C’est alors qu’elle le vit. Deux yeux jaunes brillaient dans l’obscurité. Élena resta pétrifiée. La créature sortit lentement des arbres. Elle était immense. Plus grande qu’un homme, couverte d’un pelage noir, avec des épaules larges et des griffes longues comme des lames. Un loup. Non. Impossible. Un loup debout sur deux jambes. Un loup-garou. Élena voulut crier. Aucun son ne sortit. La créature la fixa. Elle sentit une peur glaciale lui parcourir le corps. Puis, contre toute attente, le monstre recula. Il détourna les yeux. Comme s’il avait peur d’elle. Élena ne comprit pas. — Tu… tu vas me tuer ? Le loup releva lentement la tête. Et il parla. Sa voix était grave, rauque, presque humaine. — Pars. Élena resta bouche bée. — Quoi ? — Pars immédiatement. — Tu… tu parles. — Je sais parler. Il grogna. — Et je te conseille de partir avant que je change d’avis. Élena aurait dû courir. Mais quelque chose dans son regard la retenait. Il y avait de la colère. Une colère immense. Mais derrière cette colère, elle apercevait autre chose. De la douleur. — Qui es-tu ? Le loup ne répondit pas. — Je t’ai posé une question. Il s’approcha. Élena recula. Une branche craqua sous son pied. Le loup s’arrêta à quelques centimètres d’elle. Elle pouvait sentir son souffle chaud. Puis il murmura : — Tu ne veux pas savoir. — Pourquoi ? Il plongea ses yeux dans les siens. — Parce que si tu découvres qui je suis, ta vie ne sera plus jamais la même. Un bruit retentit au loin. Le loup tourna brusquement la tête. Son expression changea. — Ils arrivent. — Qui ? Il la saisit par le bras. Élena voulut se dégager. — Lâche-moi ! — Si tu veux vivre, tais-toi. Il l’entraîna derrière un énorme rocher. Quelques secondes plus tard, des lumières apparurent entre les arbres. Des hommes. Ils portaient des fusils. Élena comprit immédiatement. Des chasseurs. Le loup se plaça devant elle. Un coup de feu retentit. La balle passa à quelques centimètres de sa tête. Il grogna. Ses yeux devinrent rouges. Élena porta une main à sa bouche. Le monstre bondit. Les chasseurs crièrent. Tout se passa très vite. Quelques minutes plus tard, les lumières avaient disparu. Le loup revint vers elle. Une profonde entaille traversait son épaule. Élena tremblait. — Tu es blessé. — Ce n’est rien. — Tu saignes. — Je sais. Elle retira son écharpe et s’approcha. Il recula immédiatement. — Ne me touche pas. — Tu vas perdre du sang. — Je t’ai dit de ne pas me toucher ! Sa voix fit trembler les arbres. Élena se figea. Le loup baissa les yeux. — Désolé. C’était la première fois qu’elle entendait de la douceur dans sa voix. Elle s’approcha malgré tout. — Laisse-moi t’aider. Il la regarda longuement. Puis il s’assit. Élena banda sa blessure. Ses mains tremblaient. Le loup, lui, ne bougeait plus. — Comment tu t’appelles ? Silence. — Moi, c’est Élena. Il releva les yeux. — Je sais. Elle fronça les sourcils. — Comment ça, tu sais ? Il détourna la tête. — Ton odeur. Un frisson parcourut son dos. — Mon odeur ? Il ferma les yeux. — Tu ne devrais pas être ici. — Tu me l’as déjà dit. Il se releva. — Et pourtant tu es toujours là. Il fit quelques pas. Puis il se retourna. — Je m’appelle Kaël. Et avant qu’Élena puisse répondre, il disparut entre les arbres. Elle resta seule. Mais cette nuit-là, pour la première fois de sa vie, Élena comprit que les monstres n’étaient peut-être pas toujours ceux que les humains prétendaient être. Et quelque part dans la forêt, Kaël regardait la maison d’Élena depuis les ténèbres. Il savait qu’il aurait dû l’oublier. Mais il était déjà trop tard. Parce que son cœur de loup avait reconnu le sien. Et cela n’arrivait qu’une seule foisÉlena ne bougea pas.Elle resta devant la fenêtre, les yeux fixés sur la forêt.La voix résonnait encore dans sa tête.« Maman… tu m’as enfin entendue. »Derrière elle, Kaël s’était levé.— Élena ?Elle ne répondit pas immédiatement.Il s’approcha.— Qu’est-ce que tu as vu ?Elle se tourna lentement vers lui.— Une enfant.Kaël regarda par la fenêtre.— Où ?— Dans la forêt.— Eden ?Élena secoua la tête.— Non.Un silence.— C’était la petite fille de la photographie.Kaël se figea.— Tu es sûre ?— Elle m’a parlé.Il s’approcha davantage.— Qu’est-ce qu’elle a dit ?Élena hésita.Puis elle murmura :— Elle m’a appelée maman.Le visage de Kaël changea.— Élena…— Je sais.— Non, tu ne comprends pas.Il prit doucement ses mains.— On n’a jamais eu de fille.Elle baissa les yeux.— Je sais.— Alors pourquoi…— Je ne sais pas.Un bruit retentit dehors.CRAC.Ils se retournèrent ensemble.Quelque chose venait de marcher sur une branche.Kaël se plaça immédiatement devant Élena.Ses yeux
Trois semaines avaient passé.Trois semaines sans cris.Sans sang.Sans prophétie.Sans créature surgissant de l’obscurité.Trois semaines pendant lesquelles Élena avait presque réussi à croire que tout était réellement terminé.Presque.Ce matin-là, elle se réveilla avant Kaël.La lumière du soleil entrait doucement dans la chambre.Elle resta allongée quelques secondes, observant son visage endormi.Il avait l’air différent.Plus paisible.Plus humain.Ses cheveux tombaient sur son front et sa respiration était régulière.Élena sourit.Elle passa doucement un doigt sur sa joue.— Mon loup…Kaël ouvrit les yeux.— Je ne dors plus.Elle retira immédiatement sa main.— Tu faisais semblant ?— Oui.— Pourquoi ?Il sourit.— Parce que j’aime quand tu me regardes.Elle leva les yeux au ciel.— Quel idiot.Il l’attira contre lui.— Bonjour.— Bonjour.Il l’embrassa sur le front.Puis sur le nez.Puis sur les lèvres.Un baiser lent.Simple.Normal.Élena aurait pu rester ainsi toute la mati
Le lendemain matin, la forêt était silencieuse.Pas le silence inquiétant qu’Élena avait appris à reconnaître.Pas celui qui précédait une attaque.Pas celui qui cachait une présence derrière les arbres.Un silence simple.Un silence ordinaire.Un silence qui ressemblait presque à la paix.Élena ouvrit lentement les yeux.Pendant quelques secondes, elle resta immobile.Elle regarda le plafond.Puis la fenêtre.La lumière du matin traversait les rideaux et dessinait une longue bande dorée sur le parquet.Elle attendit.Son cœur battait normalement.Aucun murmure.Aucune voix dans sa tête.Aucun battement supplémentaire.Aucune vision.Rien.Elle sourit.— Enfin…À côté d’elle, Kaël bougea sous les draps.— Tu parles toute seule maintenant ?Élena tourna la tête.Il avait les yeux à moitié fermés et les cheveux complètement en bataille.Elle éclata de rire.— Regarde-toi.— Quoi ?— Le grand Alpha terrifiant.Kaël ouvrit un œil.— Je peux encore me transformer si tu veux.— Certainement
La nuit ne ressemblait plus à une nuit.Elle était devenue quelque chose de vivant.Quelque chose qui respirait autour d’eux.Les cinq portes se dressaient toujours au sommet de la montagne.Cinq ouvertures noires.Cinq mondes.Cinq versions d’une histoire qui aurait pu être différente.Et pourtant, une seule devait rester ouverte.Élena se tenait au milieu d’elles.Le sang coulait encore le long de sa main.La lame rouge était tombée à ses pieds.Kaël était à quelques mètres d’elle.À genoux.Il respirait difficilement.Ses yeux avaient changé.Ils n’étaient plus seulement dorés.Ils étaient devenus argentés.Comme ceux du premier loup.Comme ceux de la créature qui avait gardé la dernière porte.Comme ceux de toutes les vies qu’ils avaient déjà vécues.— Élena…Sa voix tremblait.Elle s’approcha.— Je suis là.— Ne viens pas.Elle s’arrêta.Kaël baissa les yeux.— Je ne sais plus lequel de nous deux parle.Élena sentit son cœur se serrer.Derrière lui, le gigantesque loup argenté se
La forêt s’était tue.Plus aucun oiseau.Plus aucun insecte.Même le vent semblait avoir disparu.Tous les arbres étaient immobiles.Leurs branches se courbaient vers le sol comme si elles-mêmes s’inclinaient devant quelque chose.Élena ne respirait plus.Sur la montagne, le loup immense se tenait parfaitement immobile.Ses yeux argentés brillaient dans la nuit.Sur son dos…Eden.Le petit garçon regardait sa mère.Il ne souriait plus.Il avait l’air triste.Terriblement triste.— Maman…La voix traversa la forêt.Élena fit un pas.Kaël lui attrapa le bras.— Non.Elle se tourna vers lui.— C’est mon fils.— Je sais.— Alors lâche-moi.— Non.Ses yeux dorés étaient fixés sur le loup.— Ce n’est pas moi.Élena fronça les sourcils.— Quoi ?Kaël secoua lentement la tête.— Tu l’as entendu.— Quoi ?— Le hurlement.Il regarda la créature sur la montagne.— Il avait ma voix.Un frisson parcourut Élena.— Mais ce n’est pas toi.— Non.Kaël serra les dents.— C’est ce que j’aurais dû deveni
Le dixième battement résonna.BOUM.Puis plus rien.Élena resta immobile.Sa main était toujours dans celle de Kaël.Autour d’eux, la montagne semblait avoir cessé de respirer.Pas un souffle.Pas un murmure.Pas même le bruit des Ombres.Le silence était si profond qu’Élena entendait le sang circuler dans ses propres veines.Elle regarda Kaël.— Tu l’as entendu ?Il acquiesça.— Oui.Noah regardait l’obscurité.— Ce n’est pas un cœur.Lio se redressa lentement.— Non.Noé, lui, ne disait rien.Il fixait la porte blanche.Elle était fermée.Mais quelque chose coulait sous son seuil.Une fine ligne rouge.Du sang.Élena s’approcha.— C’est impossible.Noé attrapa son bras.— Ne touche pas.Elle le regarda.— Pourquoi ?Il murmura :— Parce que ce sang n’appartient à personne.Un frisson parcourut son dos.— Alors d’où vient-il ?Noé ne répondit pas.Le sang continuait de couler.Lentement.Quelques gouttes.Puis davantage.Il s’étendit sur la pierre et forma une inscription.Élena lut.







