FAZER LOGINBalthazar L'exil, c'est une pièce sans fenêtre qu'on porte en soi. J'ai passé des mois dans une cabane des Cévennes, à regarder la pluie, à ne parler à personne, à tourner les mêmes pensées comme un vieux moulin tourne sans grain. Puis la lettre de Dorian est arrivée. Pas une convocation. Une lettre. Écrite de sa main. Je l'ai lue quarante fois. Il ne me pardonnait pas, il ne me rappelait pas, il me disait simplement : la meute se reconstruit, l'avenir est en marche, et l'avenir a besoin de tous ceux qui ont de la mémoire. Viens voir. Juge par toi-même. Alors je suis revenu. Le manoir n'a pas changé, et il a tout changé. Il y a des enfants qui courent dans la cour, des enfants des meutes vassales venues s'installer après la guerre, et il y a des odeurs nouvelles, des cuisines qui sentent le café humain mêlé aux odeurs de toujours, et sur le perron, elle est là. L'humaine. Alysson. Elle porte un tablier taché
Alysson et DorianDorianLa vidéo. Je croyais qu'on pouvait tuer une vidéo comme on tue un ennemi, avec des griffes, avec de la force, avec un coup bien placé. J'ai appris que non. Une vidéo, ça ne meurt pas. Ça se cache, ça se copie, ça dort dans des serveurs que personne ne contrôle, ça attend.Marius et moi passons trois semaines à cartographier la chose. Trois semaines pendant lesquelles je découvre un monde que je ne connaissais pas, ce monde-là, celui des plateformes, des hébergeurs, des copies qui se multiplient comme des hydres. La version officielle, celle qui a circulé à la faculté, nous la retrouvons vite. Six hébergeurs l'avaient encore. Six lettres recommandées du Conseil de la meute, ces lettres que nous n'envoyons presque jamais parce qu'elles portent un poids que les administrations humaines ont appris à reconnaître sans le comprendre, et les six versions disparaissent en une semaine.Les copies privées, c'est une autre h
AlyssonQuand la cérémonie s'achève et que les feux descendent la colline, Dorian se tourne vers moi, et il y a dans ses yeux dorés une lueur que je n'ai jamais vue, sauvage, joyeuse, presque enfantine.— Tu viens ? dit-il.— Où ça ?— Courir.Je n'ai pas le temps de répondre. Il me prend la main, et nous descendons la colline en courant, et la meute nous suit, une vague de rires et de cris, et à la lisière de la forêt, tout autour de moi, les corps se transforment, les vêtements tombent, les loups surgissent, gris, fauves, noirs, et Dorian se transforme à côté de moi, immense, argent et nuit, et il se baisse, il se baisse devant moi, et je comprends, et je grimpe sur son dos, et mes doigts s'enfoncent dans sa fourrure épaisse, et nous partons.La forêt de nuit, je ne l'avais jamais connue. Je croyais la connaître, la forêt, par ces mois au manoir, par mes promenades, par mes courses à l'aube. Mais je ne la connaissais
AlyssonC'est un mardi matin ordinaire que ça m'arrive, parce que les grandes révolutions intérieures choisissent toujours les mardis matins ordinaires, jamais les nuits de tempête.Je suis dans l'infirmerie, seule, en train de ranger les flacons qu'Elena a laissés en désordre, et le lien pulse dans ma poitrine comme toujours, ce second battement que je ne remarque même plus, et soudain je m'arrête, un flacon à la main, parce qu'une pensée vient de se poser là, entière, évidente, comme si elle avait toujours attendu dans un coin de ma tête que je finisse de m'agiter pour se laisser regarder.Je ne suis plus liée par la contrainte.Depuis le début, le lien était une cage. Un accident. Une chose qui m'était arrivée dans une ruelle, comme une maladie qu'on attrape, comme un toit qui vous tombe dessus. J'ai passé des mois à le mesurer, le craindre, le négocier, le subir. Même quand je l'aimais déjà, lui, même quand je l'avais choisi, il rest
Alysson et DorianAlyssonL'infirmerie ne ferme pas pendant neuf jours. Neuf jours où je vis dans l'odeur de l'iode, des herbes bouillies et du linge brûlé, neuf jours où je dors par tranches de trois heures sur une chaise de camp, neuf jours où mes mains ne s'arrêtent presque jamais de travailler.Il y a les blessés de la porte ouest d'abord, ceux de la nuit de feu, ceux qui traînaient depuis des semaines des plaies que la guérison lycanne n'arrivait pas à refermer correctement, des sutures faites à la hâte qui avaient pris de travers, des os ressoudés de guingois. Je reprends tout. Elena me regarde faire les deux premiers jours, et le troisième jour elle arrête de me regarder pour me seconder, et le cinquième elle me demande comment j'ai fait telle suture, et quelque chose bascule, là, sans bruit : je ne suis plus l'humaine qu'on assiste. Je suis la soignante qu'on assiste.Puis il y a les blessés du retour. Marius et ses côtes, qui m'
Alysson et DorianAlyssonLe silence après une bataille est une chose étrange, pleine, presque étouffante, comme si la montagne elle-même retenait son souffle. Puis, quelque part dans la cour, un jeune loup frappe sa poitrine du poing. Un seul. Puis un autre. Puis la neige entière se met à battre, à battre, à battre, ce tambour ancien qui fait vibrer mes côtes, et les loups de l'Étoile Noire, ceux qui se sont rendus, baissent la tête devant nous, et je comprends que c'est fini, vraiment fini, que l'hiver de onze ans est terminé.Je regarde Dorian. Couvert de sang, le sien et celui des autres, pâle, boitant, les yeux écarquillés comme s'il ne croyait pas tout à fait, et je dois avoir exactement la même tête. Nous nous regardons, et quelque chose passe entre nous qui ne passe par aucun mot, un courant entier, tout ce que nous avons traversé depuis la ruelle, et je sens à travers le lien sa fatigue, son soulagement, et quelque chose de plus chaud, quelque chose qui ressemble à un rire qu







