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Chapitre 2

last update Fecha de publicación: 2026-08-29 02:24:19

Alejandro, appuyé contre le mur près des ascenseurs, en train de vérifier son téléphone, l’air parfaitement détendu dans son costume bleu marine. Il lève les yeux en la voyant approcher et son visage s’illumine d’un sourire qui ne demande rien.

— Alors ? demande-t-il en l’embrassant sur la tempe.

— Alors, ils vont devoir se battre pour ce contrat.

Il rit, glisse une main dans le bas de son dos, un geste simple, sans arrière-pensée. Sarah se laisse aller contre lui une seconde, juste une seconde, avant de sentir un regard peser sur eux.

Elle se retourne à moitié.

Rafael est là, à quelques mètres de la salle de réunion avec son père. Il ne bouge pas. Il regarde la main d’Alejandro sur sa taille avec une intensité qu’il ne prend même plus la peine de masquer.

— Tout va bien ? demande Alejandro, qui a suivi son regard.

— Tout va bien, répond Sarah.

Elle prend la main d’Alejandro et l’entraîne vers l’ascenseur, sans se retourner une nouvelle fois.

Elle n’a pas besoin de voir le visage de Rafael pour savoir ce qu’il y a dessus.

Le soir, dans la chambre d’hôtel, Sarah retire ses escarpins et s’assoit au bord du lit pendant qu’Alejandro commande le dîner au téléphone. Elle regarde la ville par la fenêtre, les lumières qui s’allument une à une, et pense, malgré elle, à la première fois où elle a vu cette même ville depuis les fenêtres d’un appartement qui, à l’époque, était censé être pour toujours.

— Tu es loin, dit Alejandro en raccrochant.

— Désolée.

— Ne le sois pas. Dis-moi juste à quoi tu penses.

Elle hésite. Alejandro connaît son histoire, les grandes lignes, en tout cas : un mariage, un divorce, un recommencement. Elle ne lui a jamais raconté les détails. Certaines douleurs, on préfère les garder entières, plutôt que de les user en les racontant trop de fois.

— À rien d’important, dit-elle enfin. Juste… c’est étrange de le revoir.

— Il te fait encore quelque chose ?

La question est posée sans jalousie, avec une curiosité sincère qui la touche.

— Non, dit-elle. Mais il croit encore qu’il peut me faire quelque chose. Et ça, c’est fatigant.

Alejandro sourit, s’assoit près d’elle, pose un baiser sur son épaule.

— Alors laisse-le fatiguer tout seul.

Sarah rit, pour la première fois depuis le matin, et pendant un instant, tout redevient simple.

Ce qu’elle ne voit pas, ce qu’elle ne saura pas avant longtemps, se passe à ce moment précis, à l’autre bout de la ville, dans le bureau que Rafael n’a pas quitté depuis la réunion.

Il est seul. La ville scintille derrière la baie vitrée. Sur son bureau, son téléphone vibre une fois. Un message, d’un numéro inconnu.

Il l’ouvre sans réfléchir.

Une photographie s’affiche d’abord, Sarah, plus jeune, le regard vide, prise de dos devant une fenêtre qu’il reconnaît immédiatement : celle de leur ancien salon, quelques semaines avant le divorce.

Il ne se souvient pas de cette photo. Il ne se souvient pas que quelqu’un l’ait prise.

En dessous, une phrase.

Tu n’as jamais su pourquoi elle est vraiment partie.

Rafael reste immobile, le téléphone à la main, pendant un long moment.

Dehors, la ville continue de vivre, indifférente.

Il n’a pas dormi. Rafael s’en rend compte seulement quand la lumière commence à changer derrière les rideaux qu’il n’a jamais fermés, et que son téléphone, resté sur le bureau, affiche encore la photographie qu’il a regardée une centaine de fois pendant la nuit.

Il a fini par le retourner, écran contre le bois, comme si cela suffisait à faire taire la phrase qui tourne en boucle dans sa tête.

Tu n’as jamais su pourquoi elle est vraiment partie.

Il connaît pourtant la réponse. Il l’a écrite lui-même, il y a trois ans, dans une phrase qu’il regrette encore : nous avons fait une erreur en nous mariant. Il n’y a pas de mystère à élucider. Juste un homme qui avait fini par croire ses propres mensonges, jusqu’à ce qu’ils deviennent plus faciles à porter que la vérité.

Alors pourquoi cette phrase s’accroche-t-elle à lui comme une écharde ?

Il se lève, prend une douche trop longue, et arrive au bureau à sept heures, avant tout le monde, avec l’espoir absurde que le travail suffira à effacer la nuit.

Valeria l’attend déjà, assise sur le bord de son bureau, une tasse de café à la main, comme si elle habitait cet étage.

— Tu as une tête épouvantable, dit-elle en guise de bonjour.

— Merci.

— Je suppose que ça n’a rien à voir avec le fait que Sarah Morales était dans cet immeuble hier.

Rafael pose sa mallette sans répondre, allume son ordinateur, parcourt ses mails avec une attention qu’il ne leur porte pas vraiment.

— Papá m’a raconté la réunion, insiste Valeria. Il paraît qu’elle vous a tous remis à votre place.

— Elle a fait sa présentation. C’était solide.

— Solide ? Rafael, elle a construit une entreprise capable de rivaliser avec la nôtre en trois ans. Sans notre argent. Sans notre nom. Sans rien de ce que tu lui as laissé en partant.

Il lève enfin les yeux vers sa sœur.

— Je ne suis pas parti, Valeria. C’est elle qui…

— C’est toi qui as demandé le divorce. Ne réécris pas l’histoire pour te donner le beau rôle.

Le silence qui suit est inconfortable. Valeria a toujours eu ce talent particulier : dire les choses que personne d’autre n’ose dire, avec une tendresse qui rend l’accusation encore plus difficile à repousser.

— Qu’est-ce que tu veux, exactement ? demande-t-il, plus sec qu’il ne le voudrait.

— Je veux savoir si tu vas bien. Parce que depuis hier, tu as ce regard que tu avais après son départ. Celui que je détestais.

Rafael se détourne, fixe l’écran sans le voir vraiment.

— Elle est fiancée, dit-il enfin, comme si cela répondait à la question.

— Je sais. Je l’ai rencontré. Il s’appelle Alejandro. Il est… (Valeria hésite, cherche le mot juste) gentil. Le genre d’homme qui ne cherche pas à la posséder.

Chaque mot atteint sa cible avec une précision que sa sœur ne mesure probablement pas.

— C’était tout ? demande-t-il.

Valeria se lève, pose sa tasse vide sur le bureau, et avant de sortir, se retourne une dernière fois.

— Elle n’a jamais demandé un centime de plus après le divorce, Rafael. Tu le savais, ça ?

Il fronce les sourcils.

— De quoi tu parles ?

— L’accord de séparation. Les avocats de papá avaient préparé une offre bien plus généreuse que ce que la loi exigeait. Elle a tout refusé. Elle est partie avec exactement ce qu’elle avait en arrivant.

Rafael reste silencieux. Il ne savait pas.

Il n’a jamais pris la peine de savoir.

— Réfléchis à ça, dit Valeria, avant de disparaître dans le couloir.

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