MasukKael est parmi eux. Il est assis, les bras autour de ses genoux, le visage gris de fatigue, les yeux rouges, les lèvres gercées. Sa tunique est déchirée, ses bras sont couverts de coupures, de bleus, de marques. Quand il nous voit, ses yeux s'éclairent un instant, une seconde, une étincelle. Puis ils retombent. Comme si la lumière était trop lourde à porter.— Ils sont venus cette nuit, dit-il. Sa voix est plate, sans vie. Juste après ton départ. L'ombre. Elle est sortie du sol, des arbres, des flammes. Partout à la fois. Elle avait des centaines de bras. Des milliers. Elle a pris ceux qui ne pouvaient pas courir. Les enfants. Les vieux. Les blessés. Ceux qui dormaient. Ceux qui espéraient.— Combien ?— Dix-sept morts. Et eux...Il désigne les survivants assis autour de lui. Leurs visages vides. Leurs yeux fixes. Leurs
Je la prends dans mes bras. Elle résiste un instant, un instant seulement, son corps tendu, ses poings fermés. Puis elle s'abandonne. Elle s'effondre contre moi. Son corps est frêle, trop léger, comme si elle n'était plus qu'une coquille, comme si les vies l'avaient vidée, elle aussi.— Demain, dis-je. Demain, on cherchera le dernier fragment. On cherchera partout. Dans les vies, dans les ruines, dans la mémoire du monde. On le trouvera.— Et si on ne le trouve pas ? Et s'il n'existe plus ?— On le trouvera. Je te le promets. Je te le jure.Elle ne répond pas. Mais son souffle s'apaise. Ses mains cessent de trembler. Ses épaules se détendent. Elle s'endort contre moi, comme un enfant, comme une sœur, comme celle que je n'ai jamais eue.Et pour la première fois, je sens ses vies se taire. Toutes. Pas une seule ne murmure. Pas une seule n
Je crie. La douleur est blanche, aveuglante, totale. Elle n'est pas dans ma bouche. Elle est partout. Dans ma tête, dans ma poitrine, dans mon ventre, dans mes os. Mes mains montent à ma bouche, touchent ma langue, sentent la brûlure qui s'inscrit, qui se grave, qui reste. Une marque. Comme la sienne. Comme celle qu'Aurora porte. Une marque qui ne partira jamais.Les vies se taisent. La vision disparaît. La salle, les piliers, la pierre, tout s'efface. Je suis de nouveau dans ma tente, seule, tremblante, ma bouche en feu, mes mains qui tremblent, mes jambes qui ne me portent plus.— Vor, je murmure encore. Vor.Le mot est plus doux maintenant. La brûlure s'apaise, se transforme en chaleur, en lumière, en quelque chose que je ne connais pas. Mais la marque reste. Je la sens sous mes doigts, gravée dans ma chair, dans ma langue, dans mon âme. Le premier fragment. Le début du nom qui peut
Il hoche la tête. Il ne demande pas ce que j'ai fait, ce que j'ai dit, ce que j'ai promis. Il sait. Il sait que je ne peux pas laisser Kael souffrir seul. Il sait que je ne peux pas le laisser se briser. Il sait que j'ai besoin de le sauver, même si je ne peux pas l'aimer.Il tend la main. Je la prends. Ses doigts s'entrelacent aux miens. Sa peau est chaude, vivante, réelle.— On va gagner, dit-il. Sa voix est calme, comme s'il énonçait une vérité.— On va gagner.Je m'allonge contre lui. Ses bras m'entourent, me serrent, me protègent. Dans le silence de la tente, on écoute le camp s'éveiller. Les voix des enfants. Les craquements des feux qu'on ranime. La vie qui continue.Et dans ma poitrine, quelque chose que je n'arrive pas à nommer. Quelque chose qui ressemble à de la tristesse. Quelque chose qui ressemble à de la culpabilit&eacut
Je m'éloigne. Mes jambes me portent sans que je les commande, sans que je les sente. Le camp défile autour de moi, les tentes, les feux éteints, les sentinelles endormies. Tout est flou. Tout est loin. Tout est sans importance.Je marche jusqu'au grand rocher, celui qui domine le camp, celui d'où je surveille l'horizon quand je ne peux pas dormir, quand les souvenirs me hantent, quand la peur me ronge. Je m'assois sur la pierre froide. Le vent se lève, chargé d'humidité et de nuit. Il est froid, mais je ne le sens pas. Rien ne me touche plus.Elle l'a regardé comme elle ne m'a jamais regardé. Comme elle ne me regardera jamais. Ses yeux se sont ouverts et ils l'ont trouvé, lui, comme s'il était la seule lumière dans l'obscurité. Ils ne me trouveront jamais. Ils ne me chercheront jamais. Je suis l'ombre. Je suis celui qui attend.Je repense &agrav
KAELJe n'aurais pas dû venir.Elric me l'avait dit. Assis près du feu, ses vieux yeux fatigués fixés sur les flammes, sa voix rauque comme une pierre qui roule. Reste ici, Kael. Laisse-les respirer. Laisse-les être. Ce qui doit se passer entre eux ne te regarde pas. Mais je n'ai pas écouté. Je n'écoute jamais quand il s'agit d'elle. Mon cœur est plus fort que ma raison, et mon cœur est un animal aveugle qui va toujours vers ce qui le brûle.Le camp est silencieux à cette heure. Les feux sont presque éteints, réduits à des braises qui rougeoient dans la nuit comme des yeux de bêtes endormies. Les sentinelles somnolent, appuyées sur leurs lances, leurs têtes qui dodelinent, leurs paupières lourdes. Personne ne me voit marcher vers leur tente. Personne ne saura que je suis venu. Personne ne saura ce que j'ai vu.Je veux juste savoir. Savoir si elle va bien. Savoir si les vies la consument toujours. Savoir si elle a besoin de quelque chose. C'est ce que je me répète en traversant le camp
AURORAJe les énumère, une à une, de ma voix plate et précise.— Ils fuient la chaleur vive et concentrée. Les brasiers de pin résineux les repoussent mieux que des murs. Ils détestent le son du métal sacré, l’argent lunaire forgé en cloches ou en lames fines. Cela perturbe ce qui les tient ensembl
AURORABren parle, mais ses mots n'atteignent pas mon cerveau. Ils flottent quelque part à la périphérie, débris sonores dans un océan de silence intérieur. Parce que tout ce qui existe, maintenant, c'est cette conscience qui se déplie dans ma direction comme une main noire s'ouvrant pour saisir.—
AURORALe sous-entendu est clair. Je suis un élément nouveau dans l’équation. Une variable inconnue. Le piège, ce n’est pas seulement la vallée. C’est moi. Ma présence sur la crête, cette énergie nouvelle qu’ils pourraient détecter, pourrait les attirer plus efficacement, ou différemment.La respon
AURORAIl passe près de moi pour sortir, s’arrêtant à la porte.— Et, Aurora ? Si demain, tu sens quoi que ce soit d’étrange… un changement, une concentration… préviens-moi. Pas seulement Alessandro. Moi. Je serai sur les murs. Je verrai des angles qu’il ne voit pas.C’est la première fois qu’il m’







