登入Ma tasse tremble à peine dans ma main. Je la repose sur la soucoupe. Je m'oblige à sourire d'un sourire poli, un sourire de Luna qu'on est en train d'éduquer.
Elle continue. Elle me dit qu'à seize ans, il lui a offert une petite bague en argent , Il m'a dit qu'elle était unique, tu imagines ? Comme si une bague pouvait être unique. Nous en avons ri, plus tard. Elle rit encore, doucement, en s'en souvenant. Elle me raconte qu'elle a
JamesUn an a passé.Un an entier, exactement , nous sommes au premier jour du mois des Fleurs de Cerisier, un an jour pour jour après le banquet où elle a bu le champagne. Un an jour pour jour après le rituel de rupture. Un an jour pour jour après le manteau que je lui ai posé sur les épaules.Je suis seul, au sommet de la plus haute tour d'Argentel — la Tour du Vent, celle qu'on n'utilise plus depuis l'époque de mon grand-père, celle où l'on montait pour guetter les invasions du nord au temps où le nord était encore dangereux. Cent trente-sept marches. Une plateforme carrée de dix pas de côté. Un vieux mât cassé où pendait autrefois une bannière. Le vent — le vent d'ouest qui souffle toujours ici, même par temps calme, parce que la tour dépasse les autres et attrape des courants qui n'existent
Marthe s'assied en face de moi, sur une chaise. Elle attend. Elle ne me presse pas.— Comment... comment savais-tu que je viendrais ?— Il me l'a dit. Une semaine avant de mourir. Il m'avait fait venir de mon village pour ranger sa boutique — il commençait à sentir la fatigue, il voulait mettre de l'ordre. Il m'a dit : Marthe, une jeune femme va peut-être passer. Une jeune femme aux cheveux longs, brunie par le soleil de montagne. Elle s'appelle Alice. Si elle vient, garde-la à dîner. Fais-lui du thé. Elle est ma fille par le cœur, à défaut du sang. Traite-la comme telle. Voilà ce qu'il m'a dit. Alors quand vous avez frappé, j'ai compris.Une larme monte. Je la laisse couler. Ce n'est pas grave — Marthe est une femme qui a beaucoup pleuré ces trois dernières semaines, elle sait ce que c'est.— Il t'a laissé une lettre,
AliceJe repars à l'aube.Berthilde m'a préparé un baluchon avec du pain, du fromage, deux pommes, une gourde d'eau. Je la paie. Elle ne veut pas d'argent. Je pose les pièces sur son comptoir quand même. Elle hoche la tête sans un mot. C'est une femme qui a compris beaucoup de choses en une nuit et qui ne posera jamais aucune question.Le ciel de juillet est déjà clair à cinq heures. Une brume basse traîne sur les prés d'Argentel. Un premier merle chante. Mon cheval — un cheval de louage, tranquille et solide — piaffe doucement à l'attache.Je monte. Je pars au pas sur la route de Valombre.Je ne me retourne pas.Je ne regarde pas les tours d'Argentel derrière moi. Je ne regarde pas les bannières bleu et argent qui doivent flotter dans la brume à cette heure. Je ne regarde pas les silhouettes des gardes de nuit qui
Elle inspire.— James. Isabella n'est plus là. Elle a été bannie il y a trois lunes. Le château, la meute, ta vie , tout est à toi maintenant. Sans elle. Sans ombre. Sans chantage. Il n'y a plus rien qui te retienne , plus rien qui t'empêche de venir me chercher. Je sais que tu y as pensé. Je le sais parce que je te connais assez maintenant pour savoir comment ton esprit fonctionne. Depuis trois lunes, tu te dis : maintenant qu'elle n'est plus là, peut-être qu'Alice reprendra sa place. Peut-être qu'elle acceptera de revenir. Tu ne me l'as pas demandé — parce que tu as compris que je devais partir librement — mais tu y as pensé. Tu y penses encore. C'est pour cela que je suis venue. Pour te répondre.Je ne dis rien. J'attends.— Ma réponse est non, James.Elle marque une pause. Elle me laisse le temps de la recevoir. Elle cont
JamesElle est revenue.Je ne m'y attendais pas. Personne ne s'y attendait. Cela fait trois lunes qu'elle est repartie à Valombre après l'audience d'Isabella, trois lunes pendant lesquelles je n'ai reçu qu'un seul pigeon — un pigeon de Darius, qui me disait qu'elle avait quitté Valombre pour les montagnes au début de mai. Depuis, plus rien. Silas ne l'a pas suivie — j'ai donné l'ordre formel de ne plus jamais la faire surveiller. Elias ne m'écrit pas — pourquoi le ferait-il ? Elle a disparu dans les Montagnes de l'Oubli comme le nom du massif l'annonçait.Puis, ce matin, un cavalier a franchi la herse. Un cavalier discret, sans bannière, monté sur un cheval de louage. Il a demandé à parler au Chancelier — pas à moi. Il a remis une lettre. Il est reparti sans manger.La lettre était courte. Trois lignes.Alpha. Je s
Sur le seuil, je m'arrête. Je ne me retourne pas.— James.— Oui.— Bonne route.— Bonne route, Alice.Je sors.JamesIls sont partis à l'aube.Alice d'abord — deux gardes discrets qui l'ont escortée jusqu'à la limite du domaine d'Argentel, puis un cheval de relais qui l'attendait sur la route de Valombre, puis un autre relais à Belleville, puis Valombre à la fin du deuxième jour. J'ai reçu un pigeon ce matin : elle est arrivée saine et sauve chez le libraire Verne. Elle repartira vers les montagnes dès que ses affaires seront prêtes — une semaine, peut-être deux.Isabella ensuite — six gardes de la garde d'argent, ceux que j'ai choisis moi-même, hommes de Darius que je connais depuis vingt ans. Ils partent vers le Nord. Ils atteindront la frontière des Steppe







