Chapitre 3 : Méchante cuite

Raffael

Je suis réveillé par un corps chaud qui gesticule dans mon dos, ce qui me fait grogner dans mon sommeil. J’ai la tête qui tourne, la langue horriblement sèche, je mets un temps à comprendre quel jour nous sommes mais surtout où est-ce que je suis. J’ouvre un œil avant de le refermer aussitôt dans un gémissement de douleur. Ma tête vient d’exploser. Littéralement. Ce misérable petit rayon de soleil vient de m’assommer, il martèle mon crâne si intensément que je peine à garder les yeux ouverts.

C’est aussi douloureux qu’un coup de batte en plein poire. Je n’en ai jamais reçu, encore heureux, mais la sensation dans mon crâne en est presque identique. La douleur s’accentue quand le lit grince. C’est beaucoup trop fort. Ça en est limite assourdissant. Je me mets à couiner comme un petit chien apeuré avant de réaliser pour la première fois que je suis sur un lit. Rien d’alarmant à priori, sauf que ce n’est pas le mien.

Les paupières closes, je palpe nerveusement le drap housse sur lequel je suis allongé. Je ne reconnais pas du tout l’odeur de cette lessive qui en est imprégnée, je m’interroge d’autant plus sur le lieu où je me situe mais tout ce que mon cerveau parvient à m’indiquer à cet instant est :

 Alerte ! Alerte ! Méchante gueule de bois détectée ! Soirée arrosée confirmée ! Chambre non identifiée ! Opération souvenir en cours…

ERROR 404.

J’ouvre doucement les paupières quand ça bouge de nouveau derrière moi. Je ne suis pas seul dans ce lit. Je me rends compte avec un léger retard que je suis totalement nu sous cette fine couverture jaune. Je baisse les yeux vers mon ventre découvert, là où une main rugueuse est posée. Je n’ai aucun indice quant à son propriétaire, mais l’odeur de sexe qui règne dans la pièce me met la puce à l’oreille.

Je crois que j’ai déconné.

Je m’efforce à fouiller dans mes souvenirs de la veille, quand bien même ce mal de crâne intempestif me fait redoubler d’effort, mais tout ce que je parviens à me rappeler est cette invitation que j’ai reçu pour l’anniversaire de Romane, une très bonne amie d’Emilie. Je dois me trouver chez elle. Je le pense, je le crois, j’en suis sûr. Je me revois encore me préparer avec mes colocataires, Max a pris un malin plaisir à me décoiffer alors que j’ai mis un temps fou à relever certaines mèches sur mon front. Quel enfoiré ! On s’est chamaillé avant de partir et ensuite on a pris le métro.

Je gémis en massant mes tempes. Ça cogne encore. Ça m’assomme pratiquement. Mais je n’abandonne pas, je cherche continuellement dans mes songes. Des bribes s’assemblent soudainement et m’éclairent dans ce noir absolu : karaoké, musique, bière-pong. J’entends le son lointain d’un morceau des OneRepublic. I Lived, si je ne me trompe pas. La chanson résonne dans mon être, elle s’en répercute à mes oreilles comme un magnifique écho. La mélodie me fait dresser les poils sur mes bras. Je l’ai chantée, oui. J’ai adoré le faire. Ça, je m’en souviens parce que ça m’a fait vibrer.

Maintenant que je l’ai dans la tête, je me concentre vers le bière-pong. Ce dernier souvenir est malheureusement flou. J’écoute les rires de ce moment, les cris de défaite comme de victoire et je discerne aussi ces mots :

Tu as encore perdu, Raff ! Enlève ta chemise ! C'est le pari !

Je ne reconnais pas cette voix. Je l’ai sûrement imaginé. J’ai certainement avalé des shots de bières. Beaucoup même. Je me délecte de la saveur d’un alcool sucré, je ne sais plus lequel, peut-être du rhum ? J’ai encore le goût sur les lèvres, ça doit être ça.

Ma tête explose. Une nouvelle fois. Je retiens le gémissement qui menace de s’échapper de ma gorge. J’ai vraiment déconné à cette fête. Je ne tiens pas du tout à l’alcool, trois verres suffisent à me rendre saoul et si je les ingurgite trop vite, deux comblent à cette tâche. Je me suis pris une si grosse cuite que je n’arrive pas à me souvenir de cette soirée et ce n’est pas le pire : je n’ai aucune idée qui est cette personne qui partage mon lit, encore moins de son sexe. Homme ou femme ? Telle est la question. Je n’ai plus qu’à tirer sur une pièce. Pile c’est un mec, face c’est une fille. Je n’ai pas vraiment de préférence, tout ce que j’espère c’est que je la connais.

Je soupire en me tenant le front, je lèche péniblement mes lèvres sèches. J’ai soif. J’ai besoin de m’hydrater au plus vite, un bidon de cinq litres d’eau devrait suffire. Quoique non, en fait. L’idée d’ingérer quoi que ce soit me retourne l’estomac. Sacrée gueule de bois, je ne m’y ferai jamais.

Le cœur au bord des lèvres, je n’ose pas bouger pendant plusieurs minutes. J’avale difficilement ma salive acerbe en attendant que ma nausée disparaisse. J’espère juste qu’elle passe et que mon foie va arriver à gérer toutes les cochonneries que j’ai aveuglément ingurgitées. Il doit me traiter en ce moment même, je crois entendre mes oreilles siffler. Il se tape tout le sale boulot et me le fait payer à ma descente. Je sais, je l’ai mérité.

Un grondement sourd résonne derrière moi suivi de près par un ronflement, la main sur mon ventre descend plus bas, à quelques centimètres de mon érection matinale. Je frissonne à cette caresse inconsciente et baisse les yeux vers cette paluche qui me soutient.

Pile. C’est un homme qui se tient dans mon dos.

Vu la façon dont il m’attrape, je me doute de ce qu’on a fait dans cette chambre, qui n’est en rien catholique. On a couché ensemble, voilà tout. Même mon cerveau ramollit arrive à le comprendre, quand bien même il ne parvient pas à s’en remémorer.

Je n’ai jamais caché ma bisexualité. Toute ma famille, tous mes amis sont au courant. Ça n’a pas été facile de le dire au début, c’est vrai, mais ça a toujours été une évidence pour moi. Je suis autant attiré par les femmes que par les hommes, c’est cinquante-cinquante, mais ça ne veut pas dire que tous les mecs et toutes les filles m’attirent et que je saute sur tout ce qui bouge. Ça c’est un préjugé. J’ai mes préférences, mes goûts comme tout le monde. C’est aussi simple que ça.

Je lève légèrement la tête pour humer son odeur, elle m’est étonnement familière. Je l’ai déjà senti quelque part mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Je remue plusieurs fois pour trouver une position confortable et aussi pour éloigner sa main de mon corps mais je crois que je l’ai réveillé comme il grogne de plus belle. Ce son me dit vraiment quelque chose. Je pivote la tête et plonge dans ses yeux marrons à demi ouverts. Mon cœur bondit dans ma poitrine quand je reconnais son visage :

— Nolan ?! je m’écrie.

Oh, putain de bordel de merde !

Il ferme les yeux en souriant, il n’a pas l’air surpris d’être à poil juste à côté de moi. Moi si. Je recule vivement pour m’écarter de lui. Je ne m’attendais pas du tout à ça. Absolument pas. Je ne l’ai pas vu depuis ces trois derniers mois, depuis qu’il a quitté le groupe. Il se met à rire quand je percute au dernier moment la lampe de chevet à côté de moi, ça l’amuse de lire mon ahurissement sur mon faciès. Ce n’est pas le fait qu’on ait couché ensemble qui me surprend, c’est le fait de le retrouver dans un lit à mes côtés, comme un an auparavant. On a déjà baisé, plusieurs fois même, mais ça n’a jamais été plus sérieux que ça. Du sexe que pour le sexe. Rien de plus, si ce n’est que de l’amitié.

— Salut Raff, murmure-t-il de sa voix suave.

C’est fou comme il n’a pas changé : ses cheveux blonds se bataillent sur l’oreiller, il a les joues roses, les yeux rouges gonflés de sommeil mais il est parfaitement conscient qu’on a craqué l’un comme l’autre. J’admire ses traits fins sous le peu de lumière qui traverse les volets : il a un nez plutôt court et des lèvres roses et rondes, il me suffit d’un seul coup d’œil pour voir que son corps élancé est à tomber. Ma queue tressaute à cette vue, j’avais oublié à quel point il me fait toujours autant d’effet. Je me laisse tomber sur l’oreiller en soupirant. Au moins, je le connais, c’est déjà ça. 

Il se redresse sur un coude, se mord la lèvre en coulant un regard sur moi. De haut en bas, de bas en haut. Il finit sa course pour me regarder droit dans les yeux, un éclat de désir enflamme son visage. Sa bouche se tord en une moue craquante, ses sourcils blonds haussent sur son front, les fenêtres de son esprit me sondent tout entier. Je lui plais, c’est indéniable. Il me le fait comprendre à sa manière, ça me fait frémir, bien que je ressente un profond malaise.

C’est encore flou dans ma tête mais quelques fragments de ma mémoire me démontrent cette même ferveur. Des prunelles brunes qui me fixent, qui me dévorent. J’entends sa voix me chuchoter à l’oreille. Il m’allume de ses mots sensuels, il m’entraine loin de la musique. Soupirs, martèlements, cris étouffés. Mon nom vibre dans ses cordes vocales, mes dents effleurent sa peau. C’est flou. Me souvenir me fait mal à tête. Je masse une nouvelle fois mes tempes sous ses yeux.

— Je me doutais que tu allais être surpris de me voir ici. Pourtant hier, tu étais content de me revoir, même très content, renchérit-il avec un sourire au coin.

Nolan pose sa main libre et chaude sur mon ventre pendant que je fais taire mon mal de crâne, je retiens mon souffle quand il la descend sur ma queue qui est tendue vers lui. Il ne me quitte pas des yeux quand il m’empoigne durement. Je frisonne.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? je lui demande en fronçant légèrement des sourcils, je ne pensais plus te revoir, après… tu sais.

— Après que j’ai quitté le groupe ? Oui mais tu sais : je bosse toujours sur Lille. Je suis venu à l’anniv de Romane, tout comme toi, et je crois que je n’ai pas pu te résister quand je t’ai vu chanter devant tout le monde. Tu es… toujours… toi…

Il appuie sur ses derniers mots en glissant son poing sur moi de haut en bas, je ferme les yeux en le laissant faire, malgré ma cuite, je ressens les effets de bien-être que son geste me procure. C’est bon.

— J’étais bourré, putain, je réussis à dire.

— Tu étais toi-même, heureux et bien dans ta peau, me chuchote-t-il avant d’ajouter d’un ton sensuel, tu ne te rends même pas compte à quel point tu es beau…irrésistible…talentueux. Putain, comme je t’envie, Raffael.

Un gémissement rauque résonne dans ma gorge alors qu’il amplifie son mouvement de va-et-vient. Je suis tellement dans le coltard que je suis capable de me déverser dans sa main d’un instant à l’autre. J’halète quand il se penche pour aspirer l’un de mes tétons entre ses lèvres, mon cœur pilonne dans ma poitrine, de plus en plus intensément. Je murmure son nom alors qu’il remonte dans mon cou, mordillant et suçant ma peau bien trop sensible. Il serre sa main autour de moi, décuplant le plaisir, il me faut quelques secondes de plus pour me répandre sur mon ventre dans un râle libérateur.

Je suis toujours essoufflé quand Nolan s’avance pour m’embrasser, je le sens sourire contre mes lèvres une fois que je lui rends son baiser. Il essaie d’enfoncer sa langue dans ma bouche mais je le repousse, une main sur son torse, cette fois-ci bien éveillé :

— Dis-moi franchement, où est-ce que tu étais pendant tout ce temps ? Tu es parti et tu n’as plus donné de nouvelles.

— Pourquoi ? Je t’ai manqué ?

Je lui donne une tape au torse, ce qui le fait rire.

— Je suis sérieux, Nolan ! Réponds à ma question !

— J’étais avec mon groupe. En ce moment, on enregistre des titres mais la chanteuse n’est jamais satisfaite, une putain de perfectionniste si tu veux mon avis. Et puis, je t’avoue que je vous ai un peu évités.

Il se mord la lèvre inférieure, honteux. Je me redresse sur mes coudes, à quelques centimètres de son visage.

— Pourquoi ? je lui souffle.

— Je vous ai mis dans la merde en partant, comme on devait faire le show dans une salle et puis… je commençais à avoir des sentiments pour toi, avoue-t-il en rougissant, j’ai eu du mal à te sortir de ma tête pendant des semaines, et j’ai réussi… jusqu’à hier. J’avais oublié à quel point tu es un bon coup.

Mon sang se glace, j’en frémis d’horreur. D’humeur coquine, il fait glisser ses doigts le long de mon torse, mais je recule en me renfrognant :

— Des sentiments ? Tu avais des sentiments pour moi et tu t’es quand même tiré ? Tu ne me prendrais pas pour un con ? ça n’a jamais été sérieux entre toi et moi !

Il laisse tomber sa main le long de son corps, étonné par ma réaction. Je m’écarte de lui pour mettre de la distance, je comprends mieux cette sensation de malaise. Je l’ai aussitôt senti en le revoyant dans mon lit, comme une projection de mon passé. Ce regard…je n’étais pas sûr de le renvoyer. Je ne l’ai jamais envoyé, pour sûr. Lui, si. Pourquoi est-ce que je n’ai rien vu ? Je n’ai jamais eu de sentiment amoureux pour lui, c’est un fait, mais j’ai vécu son départ comme une trahison. Après tout, comme il a dit, il est parti rejoindre un autre groupe, nous laissant dans une mouise pas possible. On a dû improviser sans lui et ce n’était pas très joli à voir. Cet abandon est resté en travers de ma gorge, je lui en veux d’être parti aussi soudainement. Toujours.

Je sors du lit en lui tournant le dos, m’essuie le ventre avec un mouchoir en papier que je trouve dans un tiroir non loin de moi, et me penche vers mes vêtements pour les ramasser sous son regard hébété. Il faut que je me casse d’ici.

— Hé, ne le prends pas comme ça, reprend-t-il dans une voix dénuée d’assurance, ce n’était pas simple pour moi. Tu me plaisais énormément, je me suis beaucoup attaché à toi et quand tu m’as dit que tu n’étais pas prêt pour une relation sérieuse, ça m’a fait peur. Avec ça et la proposition alléchante, je suis parti. Il ne faut pas m’en vouloir, Raff.

J’enfile mon boxer et boutonne ma chemise bleue à carreau froissée, je n’ai même pas besoin de me retourner pour comprendre qu’il me jette un regard abattu. Il aurait voulu qu’on termine ce qu’il a entrepris : le faire jouir, mais je n’ai pas la tête à lui donner ce qu’il veut. Je suis trop énervé contre lui et le fait qu’il m’avoue qu’il ressentait quelque chose pour moi m’a fait l’effet d’une douche froide. Tout mais pas ça, putain !

Quand je mets mes chaussettes, il m’entoure la taille de ses bras chauds :

— Allez Raff, ne sois pas fâché. Je ne ressens presque plus rien pour toi, mais ça ne m’empêche pas d’avoir envie de toi.

Je me détache de ses bras pour mettre mon jeans brut et cherche des yeux mes chaussures. Je finis par les retrouver en dessous du lit, je m’agenouille pour les attraper et lorsque je me redresse, je croise son regard découragé.

— Ne t’en vas pas comme ça, s’il te plait. Je pensais que tu étais content de me revoir.

— Plus maintenant, je lâche fermement, je n’aurais jamais dû coucher avec toi, c’était une erreur.

La boule au ventre, je me dirige vers la porte et je me tire de cette chambre une bonne fois pour toute.

                                                                     ***

Je claque la porte derrière moi, d’une humeur toujours aussi massacrante. Ma tête tourne, j’ai soif, je suis crevé et je suis toujours furieux contre moi-même non seulement pour avoir baissé ma garde en buvant sans modération, mais aussi pour avoir couché avec un ancien membre de mon groupe. Je l’ai lâchement abandonné sur le lit, telle une vieille chaussette. C’est vrai que ses aveux m’ont foutu les boules mais il n’a eu ce qu’il mérite. Il est parti, point barre, et je n’ai pas de compte à lui rendre.

Je m’oriente vers la salle de bain près de l’entrée pour prendre une douche bien froide. C’est horrible de se laver à l’eau glacée, mais ça m’aide à éveiller mes sens engourdis et à décuver peu à peu.

Une fois propre, je vais dans ma chambre pour enfiler des vêtements confortables, cependant je découvre qu’une petite tête brune a pris possession de mes draps. Je contracte la mâchoire. Personne n’a le droit de s’incruster dans mon lit, j’ai mis les choses au clair depuis le début de notre colocation : ma chambre reste privée, il leur est défendu d’entrer ou de fouiller dans mes affaires. Peu importe les invités, peu importe mon absence, si quelqu’un veut pioncer dans mon lit, il faut que je donne mon autorisation. C’est clair, net et précis. Ça me fout en rogne qu’ils n’ont pas respecté cette règle de vie qui est pourtant si simple.

De plus en plus énervé, je m’habille en vitesse d’un jogging gris et d’un sweatshirt blanc à capuche avant de pivoter mes talons vers mon lit double. Je m’avance jusqu’à ce dernier, je grince des dents en percevant des cheveux noirs étalés sur l’un de mes oreillers. Je m’agenouille pour lui faire face, je m’apprête à réveiller l’intrus qui ose dormir dans MON lit mais je me stoppe net en reconnaissant le visage endormi d’Emilie. Oh !

J’en perds instantanément ma mauvaise humeur. Je fonds comme une guimauve à sa moue adorable et fais glisser une mèche derrière son oreille pour mieux l’entrevoir. Je n’en reviens pas. J’ai failli crisser sur ma meilleure amie. C’est l’unique personne qui a le droit de squatter ma chambre, je dis bien LA seule. Je me doute des raisons qui l’ont amenée à passer la nuit ici, elle pensait sûrement que j’allais revenir alors elle m’a attendu, a emprunté un de mes tee-shirts pour dormir et s’est assoupie dans l’attente.

Emie est ma meilleure amie, ma sœur, mon ancre. Si un jour je lui crie dessus, je m’auto-casserai la gueule. Promis, juré, craché.

Je remonte la couverture chaude sur ses épaules et lui dépose un baiser sur le front :

— Fais de beaux rêves, petite marmotte, je murmure près de son oreille et je la vois sourire dans son sommeil.

 Je me redresse doucement pour ensuite me rendre à pas de loup dans notre salle commune. Cette dernière comprend un salon, une salle à manger et une cuisine ouverte, c’est ici-même qu’on passe le plus clair de notre temps.

Mes yeux se plissent quand je rentre dans cette pièce lumineuse, j’ai encore plus l’impression que ma tête va exploser sous ce halo de lumière. Presque aveuglé, mes pas me mènent vers le coin salon tout au fond, j’attrape la télécommande sur la petite table en bois et allume la télévision écran plat. Je fais un détour dans la cuisine ouverte, séparée grâce à la table haute, pour sortir une cannette de sprite du réfrigérateur, un verre dans le placard et une cuillère dans un tiroir.

Quand je m’affale sur le canapé noir, je pose mes affaires sur la table de salon. Je prends mon temps pour choisir une chaine intéressante, zappant sans cesse dans l’espoir de trouver mon bonheur. Mais à onze heures du matin, un dimanche, je ne trouve rien de bien, je finis alors par lancer Netflix et regarder un épisode de Brooklyn Nine-Nine, une série que j’ai découverte à la rentrée et qui me fait bien rire.

Alors que je pouffe en écoutant une blague de Jake Peralta à son ami Boyle, une voix derrière moi retentit :

— Hé, Ralf, on te cherchait partout hier, t’étais passé où ?

De meilleure humeur, je tourne la tête vers Maxim qui se frotte les paupières dans l’encadrement de l’arche, il est vêtu d’un pantalon ample noir et d’un tee-shirt blanc un peu sale. Quand il avance dans le séjour pour me rejoindre, sa hanche tape malencontreusement le coin de notre table rectangulaire, il jure en manquant de se manger le sol, ce qui me fait sourire. Je lui lance :

— T’as une sale gueule, mec.

Il grogne à ma remarque, pose une main sur son front au moment où le soleil agresse son champ de vision, puis il s’installe à côté de moi. Je m’aperçois que ses yeux sont injectés de sang, signe qu’il a autant arrosé que moi la nuit dernière, il a les marques de son oreiller sur sa joue gauche et ses cheveux noirs sont en pétard. Ça me surprend qu’il a également la gueule de bois, il tient généralement plus que moi à l’alcool.

Je me penche sur la table pour ouvrir la cannette, verse la moitié dans le verre avant de répondre à sa question :

— J’étais dans une chambre à l’étage, je commence avant d’ajouter, avec Nolan…

J’entreprends de casser les bulles du soda avec la cuillère sans prêter attention à l’expression stupéfaite de mon meilleur ami :

— Tu … ? Vous avez … ? demande-t-il sans parvenir à terminer sa phrase et je hoche la tête pour lui confirmer ses doutes. Ah ouais, maintenant que j’y pense, ça m’a surpris de le voir à la soirée. Vous avez remis le couvert ?

— J’étais bourré, je n’ai pas réfléchi quand il m’a allumé. Je n’aurais jamais dû faire ça.

— Hé, relax mon pote, tu as tiré ton coup, ça fait du bien, non ? me rassure-t-il avant de fixer la cuillère qui tournoie dans le récipient, passe-moi le verre, s’te plait.

Je souris en lui filant mon verre qu’il boit d’une traite. C’est notre remède quand on fait fort après une soirée, mais pour que ça fonctionne, il ne faut pas qu’il y ait des bulles, sinon on ne tarde pas à courir aux toilettes, et ça, je sais de quoi je parle.

Il me rend le verre que je remplis à nouveau de soda, je recommence à casser les bulles dedans.

— Non sérieusement, Ralf, ne te prends pas la tête avec ça. Ce qui compte c’est que tu t’es éclaté avec lui, même après ce qu’il nous a faits. Le sexe sans sentiment, c’est le kiffe.

— Sauf que lui, avant qu’il nous quitte, il en avait pour moi.

— Hein, quoi ?! s’exclame-t-il en se redressant subitement sur le sofa.

Je hausse les épaules avant de porter le récipient à mes lèvres et en avaler le contenu, puis je le pose sur la table.

— C’est ce qu’il m’a dit ce matin quand je lui ai demandé des explications.

Je fixe l’écran de la télévision, perdu dans mes pensées. Je reconsidère les moments qu’on a passés ensemble, me demandant à quelle époque il s’est mis à éprouver quelque chose à mon égard. Mais rien n’y fait. Je ne vois que nos premières répétitions, nos premiers petits concerts dans des bars, nos parties de rigolade tous les quatre et ces moments où on laissait libre court à nos instincts presque sauvages. Je ne saurais dire combien de temps tout ceci a duré, puisque je jonglais entre plusieurs plans culs à cette période, mais je ne peux pas m’empêcher de me demander à quel moment j’ai donné les mauvais signaux à Nolan.

— Apparemment, je reprends en tordant le cou vers Maxim, c’est l’une des raisons pour lesquelles il a quitté le groupe. Il a flippé quand je lui ai sorti que je ne voulais pas d’une relation exclusive et a profité pour se barrer quand on lui a proposé d’intégrer une autre bande.

Mon meilleur ami jure dans sa barbe de trois jours et fronce les sourcils :

— Je n’y crois pas, il veut qu’on le plaigne en plus ? Il s’est cassé alors qu’on devait jouer devant un tas de monde ! C’est un lâche et un connard ! Qu’il aille se faire foutre !

Je hoche la tête, en parfait accord avec lui. Max n’a pas digéré son coup de poignard dans le dos et on est bien content qu’Owen a pris sa place. J’allonge nonchalamment mes jambes sur la table de salon, désireux de changer de sujet :

— Tu es rentré avec Owen cette nuit ?

Il se met à rire :

— Nan, je ne l’ai pas trouvé non plus, figure-toi. Em m’a accompagné comme je n’étais pas en état de me promener tout seul la nuit. Je n’arrivais pas à tenir debout, laisse tomber ! D’ailleurs où est-elle ?

Il se met à regarder de droite à gauche, subitement inquiet de l’endroit où elle a pu loger, mais je le rassure aussitôt :

— Elle dort dans ma chambre. Comment ça se fait qu’elle t’ait raccompagné et pas…c’est quoi son nom déjà ?

— Lola, il me répond dans un soupir, nan elle est restée là-bas, je crois. Et puis de toute façon, elle m’a saoulé hier.

Je lève un sourcil pour l’interroger du regard, quand bien même je me doute de la raison pour laquelle cette Lola l’a énervé. Elle a probablement compris qu’elle faisait partie de son tableau de chasse et rien d’autre. Elle lui a sûrement fait une crise de jalousie devant tout le monde, comme d’habitude.

Maxim a un cœur d’artichaut. Il tombe sous le charme aussi facilement qu’il peut s’en lasser. Quand il obtient ce qu’il veut, il passe à autre chose, mais quand on lui résiste, ça l’obsède. Je ne compte même plus le nombre de fois où j’ai croisé de jolies demoiselles dans cet appartement, à moitié nue, j’ai même du mal à me souvenir de leur prénom. En bientôt trois ans de colocation, je ne fais même plus attention à ces filles qui se baladent en sous-vêtements dans le séjour à une heure bien matinale, et même si elles sont bien mignonnes, je ne les touche pas.

Les potes avant les filles, c’est la règle d’or.

— Jalousie ? je lui demande tout de même.

— On peut dire ça… elle m’a juste surpris en train de chuchoter à l’oreille d’Eléonore.

— Qui ça ?

— Une meuf à la fête, m’explique-t-il avant d’ajouter d’un ton rêveur, elle avait des beaux yeux verts, putain ! et ses fesses, mon Dieu !

Je ris à gorge déployée pendant qu’il me décrit la nouvelle fille qui l’a envoûté, mais apparemment cette dernière n’a pas été très encline à ses avances. Ce n’est pas pour autant qu’il lâchera l’affaire puisqu’il stalke déjà son F******k et son compte I*******m, se délectant de chaque prise qu’il trouve sexy.

Il est déjà midi quand la porte de la chambre d’Owen s’ouvre brusquement derrière nous, une fille rousse en sort habillée en petite tenue et se fige quand elle croise notre regard.

— Oh, oh ! fait la voix de Maxim, détachant aussitôt ses yeux de son téléphone.

Owen arrive un peu tard derrière elle, les joues rouges, je devine qu’il a oublié de lui dire qu’il n’habite pas tout seul dans cet appartement. Je ne peux pas m’empêcher de sourire d’amusement en voyant leur mine embarrassée, je leur lance alors :

— Faites comme si on n’était pas là.

Mais c’est sans compter sur mon meilleur ami qui se tape une barre en voyant leur tête, je fais semblant de le frapper derrière le crâne en me mordant la lèvre inférieure. Owen attrape rapidement la main de son amie pour l’entraîner dans sa chambre, quand il la ferme dans un claquement, Maxim ne peut pas s’interdire de commenter :

— Hm, pas mal, non ?

— Les potes avant les filles, Max, donc pas touche. Occupe-toi donc de ton Eléonore.

Il lève les mains en signe d’innocence tout en pouffant, puis il reporte son attention sur son portable. Je n’en peux plus de lui.

Au bout d’une demi-heure, je décide d’arrêter ma série pour retourner dans ma chambre. Je vois qu’Emilie dort toujours dans mon lit, mais elle a bougé depuis tout à l’heure. Elle est positionnée sur le dos, le bras presque en-dessous de l’oreiller. Je m’allonge à côté d’elle, sans pour autant m’introduire dans les draps, et ferme les yeux un instant pour me reposer. Ce n’est que quand je sens qu’on me chatouille le nez que je me rends compte que je me suis assoupi.

— Salut p’tit chat, m’accueille ma meilleure amie en continuant de taquiner mon nez.

Je repousse sa main qui m’embête avant de pousser un cri étouffé quand elle me saute au cou, manquant de m’écraser les boules avec son genou. J’ai un mouvement de recul, parfois elle est un peu trop brusque dans ses gestes.

— Fais attention ! je la sermonne en fronçant les sourcils.

— Oups !

Elle rigole puis se penche plus délicatement vers moi pour me faire un câlin et m’embrasser sur la joue. J’en fais de même, bien content d’avoir ces marques d’affection alors que je ne me suis toujours pas remis de ma cuite. J’adore la serrer dans mes bras, ça libère toujours un sentiment profond de sûreté et de plénitude. Tous mes tracas du quotidien s’étiolent à ses côtés, mes maux s’envolent subrepticement, j’ai envie de sourire à la vie et vivre à fond comme jamais je ne l’ai fait.

Emilie est mon remède. Elle a toujours été là quand ça n’allait pas, elle m’a soutenu à une période sombre de ma vie, elle ne m’a jamais lâché et je ne le ferais en aucun cas, non plus.

— Ma petite étoile, je lui souffle en resserrant mon étreinte sur elle, tes câlins m’ont trop manqué.

Elle se met à rire quand je fais la moue et tire sur ma lèvre inférieure pour m’embêter :

— Oh, tu m’as manquée aussi ! s’écrie-t-elle avant de me pincer le nez sous mon râle, mais je suis curieuse de savoir où tu as mis les pieds cette nuit et ne me mens pas, je sais que tu n’es pas revenu jusqu’à ce matin !

Je lève les yeux au plafond en souriant et finis par lui relater ma légère mésaventure matinale. Elle m’écoute attentivement et profite de mes moments d’inattention pour me claquer des bisous sur le nez, puis c’est à son tour de me raconter la fin de sa soirée. Max était, semble-t-il, très énervé, il voulait absolument rentrer. Ils m’ont cherché partout et comme ils ne m’ont pas trouvé, ils sont partis sans moi. Emilie a dû aider notre compère à trouver son chemin, elle lui a certainement évité plus d’une centaine de fois de se manger le bitume et a dû supporter ses lamentations durant le trajet :

— Tu aurais vu ça ! Il n’arrêtait pas de se plaindre ! Il était furieux contre Lola, d’après ce que j’ai pu entendre. Il m’a tellement saoulée qu’à un moment donné je l’ai laissé se ramasser la tronche sur le trottoir. Ça l’a calmé direct !

Je m’esclaffe en m’imaginant la scène :

— Qu’est-ce qu’il a fait ? je lui demande, hilare.

— Rien, mais après ça, il n’a pas cessé de réclamer des câlins, parce qu’il avait mal à la tête, soi-disant. Quand on est rentré à l’appart, je l’ai aidé à rejoindre son lit, j’ai retiré ses pompes mais je lui ai tout même accordé un petit câlin avant qu’il dorme.

— Tu ne peux rien nous refuser, Emie, tu es notre rayon de soleil depuis cinq ans.

Elle penche la tête sur le côté en souriant :

— C’est vrai. En tout cas, je l’ai laissé dormir dans sa chambre et comme je pensais que tu allais arriver un moment ou un autre, je t’ai piqué un tee-shirt et je t’ai attendu dans ton lit.

— Et tu t’es endormie.

Elle opine derechef avant de se décoller de moi parce que ses coudes commencent à lui faire mal. Elle se couche sur le dos pendant que je me redresse à mon tour pour mieux l’observer mais je vois son regard devenir vide. Elle se perd dans ses pensées, totalement. Elle semble partir ailleurs au milieu de ses songes, je la laisse vagabonder à chaque nuage rêveur, non sans la ramener vers moi d’une caresse sur la joue. Elle cille très faiblement et repart. C’est tout elle. Elle navigue dans chacune de ses pensées, ils flottent incessamment en elle, c’est une vraie machine à rêve. Emilie a toujours été soucieuse, elle médite plus qu’elle ne parle alors ça ne m’inquiète pas. Pas comme vendredi.

Il est vrai que ça m’a surpris de la voir comme ça : aussi renfrognée. J’ai bien vu qu’elle ne portait pas Perrine dans son cœur et moi non plus d’ailleurs, mais j’ai senti dans sa voix qu’elle était furieuse contre Max. Je n’ai pas vraiment compris puisque ces deux-là sont comme chien et chat, toujours à s’envoyer des vannes ou à se bagarrer, alors ça m’a déconcerté de voir qu’elle était contrariée. Je lui demande alors pour la réveiller :

— Au fait, on n’en a pas reparlé depuis vendredi. Ça va mieux ?

Sa paupière tremble un peu lorsqu’elle sort de sa rêverie, elle acquiesce à ma question :

— Oui, j’ai un peu déconné là-bas, répond-t-elle en se grattant nerveusement la joue, il faut dire que j’ai horreur de ce genre de fille, toujours à se la ramener… ça m’a énervée de la voir à cette table avec nous, à nous parler comme si on la connaissait depuis longtemps ! On était bien tous les quatre, merde !

Un petit rire sort de ma gorge. Elle n’a pas tort sur ce point-là.

— Grave, je ne sais pas ce qu’il lui a pris pour lui demander de manger avec nous.

Quoique, maintenant que j’y pense, je n’étais pas mécontent d’avoir pu dévisager ma belle inconnue. Chrystal. Je n’ai pas tout de suite prêté attention à son visage, mais une fois que je l’ai aperçue, il m’était presque impossible de détacher mon regard d’elle. Ses iris couleur chocolat m’ont totalement subjugué, si profonds qu’ils en paraissaient noirs. Je me suis délecté de chaque vue dans son ensemble : ses boucles noires indomptées, ses pommettes rebondies, son petit nez retroussé, son teint parfaitement hâlé et des lèvres si pleines que je mourrais d’envie d’y croquer dedans.

Sa bouche. Elle est devenue l’objet de mes désirs les plus secrets. Je fantasme depuis ce jour à ce qu’elle pourrait me faire. M’embrasser, me mordre, me sucer. Je n’ai pas honte. Aucunement. Mes envies se tournent vers ses lèvres alléchantes, je veux les goûter. Elles me hantent, elles m’obsèdent. Comme son corps de rêve.

Quand elle s’est levée pour quitter la table, je n’ai pas pu m’empêcher de la reluquer de haut en bas. Elle était canon dans son jeans Levis tout boueux, il lui moulait absolument les fesses, et son haut vert par-dessus son blouson couleur crème me renvoyait l’image de sa petite poitrine.

Je sens mes joues chauffer quand je pense à elle et son corps. Comme à chaque fois. Elle me plait et je la veux, c’est incontestable. Pourtant, lorsque je revois ses yeux noirs accablés, je ne cesse de me demander ce qui aurait pu la tracasser.

Et plus je me pose la question, plus j’ai envie de la connaitre.

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