CHAPITRE : 02

Wilson

 

Pour l’instant, j’avais une bonne nouvelle à leur annoncer et c’est bien qu’ils soient là. Je râcle ma gorge et je déclare avec sourire :

-         Mes chers visiteurs, j’ai une bonne nouvelle pour vous.

Je vois les yeux d’Adeline s’illuminer ; elle a pensé certainement à une libération. Elle s’exclame :

-         Quelle nouvelle Wilson ? Parle-vite ;

-         Ma chérie, mon dossier a évolué ; je pourrais jouir d’une liberté provisoire à condition de payer une caution.

-         Bingo! 

 

Mon jeune frère Eric s’écrie :

 

-         C’est vraiment une bonne nouvelle mais cette caution s’élève à combien ?

-         Compte tenu de mon cas, la somme est plus élevée que d’habitude ; on me réclame quarante millions.

-         Quoi ! Où allons-nous trouver cette somme ?

 

La réaction d’Eric m’exaspère alors j’explose :

 

-         Papa a laissé des biens, des maisons, des terrains ; vendez l’une d’elle et payez ma caution ; l’argent n’a jamais été un problème pour notre famille ! C’est la décision de libération provisoire qui était le blocage ; alors maintenant que c’est fait, je ne veux aucune excuse. Porte l’information à maman et agissez le plus vite possible.

 

Eric change de mine puis demande à partir. Je reste avec Adeline et Lolita un moment, puis cette dernière s’éloigne pour me laisser seule avec Adeline qui me dit :

 

-         Mon chéri, c’est la plus belle nouvelle que j’ai eue depuis des mois ; mais je m’inquiète de la réaction de ton frère ;

 

-         Mon père a laissé des biens ; cette somme ne sera pas un problème ; le problème serait de trouver rapidement des acheteurs car je suis fatigué de vivre ici ;

 

-         Je vais prier pour que des biens soient rapidement vendus ; j’ai hâte de te retrouver mon chéri.

 

Malheureusement, c’est quand ma fiancée a commencé à me dire de doux mots que le Surveillant a mis fin à la visite ; il doit être jaloux de nous. Adeline promet revenir dans deux jours.

 

Lolita

 

Je laisse Adeline seule avec son gars et je l’attends sur la cour du Commissariat ; je pense au visage radieux que mon amie avait affiché à l’annonce de la décision de libération provisoire. J’aime la voir si heureuse car toute sa vie n’a été que souffrance.  Je prie pour que la famille de Wilson fasse le nécessaire pour qu’il puisse enfin quitter la prison et épouser Adeline.  La voilà d’ailleurs qui s’avance vers moi à l’issue de la visite.

 

-         Adeline, la joie se lit sur ton visage.

 

-         Mama !!![1] C’est cela tu dis doucement comme ça ? Même comme l’argent n’est pas encore trouvé, je suis heureuse quand même ;

 

-         Comme Wilson l’a dit, l’argent sera rassemblé rapidement ; de beaux jours s’annoncent devant toi.

 

-         Partons maintenant, Loli.

 

Lolita récupère sa moto chez le garde-vélo et je monte ; toutefois, je constate qu’elle n’a pas pris le chemin de mon domicile ; je l’interroge :

 

-         Où vas-tu, Loli?

-         On passera chez ma sœur aînée avant que je ne te dépose ; elle m’avait appelé quand je m’apprêtais à venir chez toi ; je lui ai dit que je vais passer chez elle ;

-         Ok, allons-y.

 

Nous sommes à destination quelques minutes plus tard. Je descends et Lolita fait entrer la moto dans la cour de la concession ; sa sœur Elisabeth vit dans une cour commune ; compte tenu des maigres moyens de leurs parents, elle n’a pas été loin à l’école et s’est mariée très tôt ; elle est vendeuse de beignets les soirs et dans la journée, elle est femme de ménage dans une petite entreprise ; son mari est chauffeur de taxi et les deux se battent au quotidien pour la survie de leurs deux enfants.

 

Aussitôt entrées dans la concession, nous voyons Elisabeth de loin, assise devant la porte de son appartement, la main à la tempe ; Lolita s’adresse à elle :

-         Bonsoir Elisabeth ; tu ne fais pas les beignets ce soir ?

-         Non Loli ; je suis fatiguée de respirer la fumée ;

-          Qu’as-tu à mettre la main à la tempe ?

-         Ah ! Je réfléchis à comment trouver plus d’argent ;

-         Eh ma sœur ! Tu as ton salaire de femme de ménage et ton commerce de beignets marche ;

-         Oui mais cela ne nous suffit pas pour mener la vie dont nous rêvons ; nous voulons construire notre propre maison et mettre nos enfants dans une école de qualité ; et ce n’est ni le ménage, ni la vente de beignets, ni le taxi qui vont nous faire concrétiser ces rêves ;

-         Tout est possible dans la vie Elisabeth ; prie seulement, encore et encore ; agis et persévère ;  un jour, Dieu t’exaucera ;

-         C’est compris Loli ; en fait je t’ai appelé pour deux choses : une bonne et une mauvaise ; je commence par laquelle ?

-         Je préfère la bonne pour mieux supporter la mauvaise.

 

Nous éclatons toutes de rire puis Elisabeth reprend :

 

-         La bonne, c’est que je t’ai trouvé du travail ;

-         Quoi ! Elisabeth, j’espère que ce n’est une plaisanterie ;

-         Non, pas du tout, je suis en de bons termes avec le chef du personnel de l’entreprise où je travaille ; l’entreprise veut recruter un assistant au chef personnel et je lui ai parlé de toi ; il t’attend avec ton curriculum vitae pour t’entretenir ; mais c’est déjà garanti.

 

Pour une bonne nouvelle, c’en est vraiment une. Enfin ! Je trouve un emploi ; toujours par les relations, hélas ! Je vais pouvoir sortir de cette maison chaque jour et ne pas avoir à supporter ma belle-mère à longueur de journée.

Après avoir jubilé, je lui demande de m’annoncer la mauvaise nouvelle :

 

-         voilà, la mauvaise nouvelle : je ne mettrai plus jamais les pieds chez toi.

-          Elisabeth ! Ne dis pas de bêtises ; qu’est-ce qui se passe ?

-         J’étais chez toi hier ;

-         Ah bon ?  Pourtant j’étais là ! Je ne suis pas sortie de la journée !

-         Ta belle-mère m’a renvoyé me disant de rester chez moi et d’attendre que tu aies construit ta propre maison avant de venir pavaner mes grosses fesses à l’intérieur.

-         Oh ! Elle renvoie mes amies et maintenant elle fait la même chose avec les gens de ma famille !

-         Je demande hein Loli : tu ne peux pas trouver un moyen de convaincre ton mari à déménager ?

-          Issifou dit que s’il doit payer le loyer dans son salaire, cela va le handicaper   dans ses projets ;

-         Ok, comme bientôt tu vas commencer à travailler, je te suggère de l’aider ou mieux de prendre en charge votre loyer ; au moins, tu auras la paix d’esprit ; quitte cette maison.

 

Si j’obtiens effectivement cet emploi, je compte bien suivre les conseils de ma sœur.

 

 Wilson

 

Depuis que j’ai appris que ma libération était possible sous caution, je ne tiens plus en place ; la réaction de mon frère Eric m’a énervé tout à l’heure mais j’ai retrouvé ma joie. Mon père a laissé de nombreux biens matériels et un compte bancaire assez fourni ; il est mort cinq mois avant mon arrestation ; je suis son fils aîné ; ma mère en me donnant la vie, a perdu la sienne ; j’ai été élevé pendant trois ans par ma grand-mère maternelle avant que mon père ne me récupère.  Je suis resté très attaché à elle. Elle vit encore et vient me voir quand elle peut car elle est assez vieille et a des problèmes de motricité.

Lorsque mon père m’a récupéré à l’âge de trois ans, il m’a confié à sa nouvelle femme ; pendant longtemps, j’ai cru que c’était ma mère ; cette dame m’a élevé comme si j’étais son propre fils. Elle a eu avec mon père, mon frère Eric et ma sœur Larissa. Elle et ses enfants viennent me voir ; pas aussi régulièrement que Adeline mais elles font beaucoup d’efforts pour venir au moins une fois de façon hebdomadaire ; c’est à dire qu’une fois par semaine, je vois au moins quelqu’un de ma famille. Je ne me plains pas ; je les comprends ; Eric travaille ; Larissa étudie ; ma mère doit se concentrer sur son magasin de prêt à porter haut de gamme.  Je suis particulièrement heureux de ce que le départ de mon père n’a pas affecté ses activités ; elle garde le moral haut pour être un support pour les enfants.  Djifa Blessings.Je suis certain que dès qu’elle va apprendre cette décision, elle va œuvrer pour payer la caution dans les plus brefs délais. Et enfin, je pourrais épouser ma douce Adeline.

 

Eric

 

Je suis allé rendre visite à mon frère Wilson ; non seulement il m’annonce qu’il peut être libéré sous caution, mais il m’oblige à trouver quarante millions. Je pense qu’il exagère ; d’abord, il nous demande de prendre soin de Adeline comme s’ils étaient mariés avant son arrestation ; il ne perd rien pour attendre ; il ose me prendre la seule femme qui fait battre mon cœur ?  Eh oui ! J’ai toujours aimé Adeline ; la première fois que Wilson l’a emmené chez nous, j’en suis tombé éperdument amoureux. Quand je la vois ensemble avec mon frère, je suis irrité ; c’est moi qu’elle devait aimer, pas lui. Adeline, malgré sa pauvreté est une très belle femme ; elle me séduit ; peu de temps après l’arrestation de Wilson, de temps en temps, j’allais la voir pour lui trouver un peu d’argent ; progressivement, je réussis à gagner sa confiance et un jour je lui ai avoué que je l’aimais. Adeline l’a très mal pris et n’a rien voulu comprendre ; face à mon insistance, elle m’a sorti de chez elle. Je lui en veux d’ailleurs pour cela. Après quelques jours, elle est venue chez nous et ma mère avait déjà donné l’ordre au gardien de ne point la laisser entrer ; depuis ce jour, elle n’est plus jamais venue mais ma sœur Larissa la croise de temps en temps en ville ; ce qui est curieux, elle ne lui a jamais raconté ce qui s’est passé ; elle a également téléphoné à maman quelques fois et cette dernière n’a pas décroché ; de guerre lasse, elle s’est rangée. J’attends que maman rentre du magasin pour que je l’informe de la situation concernant Wilson.

 

Adeline

 

Lolita me dépose chez moi et comme il se fait tard, elle continue son chemin  sans entrer; elle est d’ailleurs assez outrée d’apprendre que sa belle-mère a renvoyé sa sœur de chez elle. Je me demande pourquoi cette dame est si méchante. Comme Dieu ne dort point, Lolita grâce à son prochain emploi pourra déménager si tel est que c’est le loyer qui posait problème à  son mari.

 

Je rentre toute heureuse de la nouvelle de la prochaine libération de Wilson ; mais ma joie fut de courte durée quand je me remémore un souvenir pas très lointain : celle d’Eric mon beau-frère, me déclarant son amour. J’ai énergiquement protesté ; suite à cela, je me suis rendue chez eux et le gardien m’a appris que je n’étais plus la bienvenue ; j’ai téléphoné maintes fois à la mère d’Eric mais en vain ; d’ailleurs, elle ne m’avait jamais appelé ; ce n’était que moi qui cherchais à avoir de ses nouvelles ; j’ai pris la peine d’aller jusqu’à son magasin mais elle m’a reçu froidement ; je suis certain qu’Éric lui a menti me concernant. Mais pour ne pas diviser la famille, j’ai choisi de me taire car après tout, Eric est son fils biologique. Je n’ai pas non plus voulu faire de la peine à Wilson en lui racontant cet épisode ; en effet, non seulement cela allait en ajouter à sa peine, mais cette information diviserait la famille.  Ne dit-on pas que la parole est d’argent mais le silence est d’or ?

 

Il ne me reste plus qu’à prier pour que cet argent soit vite apprêté. Si Eric a osé me faire la cour, c’est qu’il n’aime pas Wilson ; j’espère que cette haine n‘est pas à son paroxysme et ne va pas l’empêcher d’aider son frère ! En tout cas, je croise les doigts.

 

Maman Eric

 

Je rentre toute satisfaite du magasin ; aujourd’hui, la vente a été florissante. Maintenant, je vais prendre un bon bain, manger puis m’allonger. Cela me ferait du bien. Tout ce programme traverse ma tête depuis que je franchis le seuil de la salle de séjour ; je dépose mon sac dans un fauteuil et m’assois dans un autre, histoire de me faire servir un bon verre de jus d’orange avant de me diriger vers ma chambre ; je vois mon fils Eric qui était assis au salon les pieds allongés sur le guéridon.

 

-         Bonne arrivée, maman ;

-         Merci Eric ; déjà de retour ?

-         Oui, maman ; d’ailleurs je compte abandonner ce travail et me mettre à mon propre compte ;

-         On en parlera plus tard, tu veux ? Djifa Blessings. Demande à Abi de me servir du jus d’orange.

-         Tout de suite maman ;

 

Mon fils revient lui-même avec le jus d’orange :

 

-         Où est Abi?

-         Elle est occupée ; cela ne me dérange pas de te servir, maman.

 

Je prends le verre de jus des mains de mon fils que je vide d’un trait. Eric reprend:

-         Tu avais vraiment soif maman,

-         Oui, effectivement;

-         Maman, je suis allé voir Wilson en prison ;

-         Comment va t-il?

-         Il est très heureux.

 

Je fronce les sourcils et réagis :

-         Heureux?

-         Oui heureux car il lui a été annoncé qu’il peut être libéré sous caution de quarante millions.

-         Quoi ! Dans ce cas, il est heureux pourquoi ? Où allons-nous trouver cet argent ? Il veut qu’on vide nos comptes?

-         Il a souhaité que nous vendions une des maisons ou des terrains de papa ;

-         Pas question.

 

Je me lève avec colère et me dirige vers ma chambre. Jamais au grand jamais, je ne lèverai le petit doigt pour aider Wilson. Si je l’ai élevé comme mon propre fils, c’est parce que son père ne m’avait pas laissé le choix. Entre son fils et moi, son choix était clair. Maintenant qu’il est mort, la recréation est terminée. Le plaisir de lire: pause détente. D’ailleurs, il est temps que je cesse de faire semblant d’aller lui rendre visite. L’hypocrisie doit prendre fin.

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[1]  Exclamation ethnique prononcée assez souvent au Cameroun

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