MasukRebecca relut ce passage trois fois. Puis elle prit son carnet et nota, dans la marge : Trop parfait. Trop préparé. Aucune hésitation, aucune nuance. Un témoin innocent doute, vacille, se corrige. Un témoin coupable récite.Elle continua sa lecture. Les avocats d’Étienne avaient bien tenté de mettre en doute la parole de Vincent, de souligner des incohérences, de poser des questions gênantes. Mais à chaque fois, Vincent s’en sortait avec une pirouette, une plaisanterie, un haussement d’épaules. Il était sympathique, charismatique, convaincant. Le juge buvait ses paroles. Les jurés opinaient du chef. Et pendant ce temps, Étienne Moreau s’enfonçait dans son banc d’accusé, incapable de se défendre, incapable de trouver les mots pour dire son innocence.Elle trouva autre chose. Une note en bas de page, ajoutée par le greffier, presque invisible. Elle disait : Le témoin Delorme a quitté la salle d’audience avant la fin des débats. Il n’a pas été rappelé à la barre.Il était parti avant la
Les archives municipales étaient installées dans un bâtiment du dix-neuvième siècle, une ancienne école de garçons reconvertie en dépôt de documents. Les murs étaient couverts de rayonnages métalliques chargés de registres, de cartons, de liasses poussiéreuses. L’air sentait le papier ancien, la colle, l’encre séchée. Une odeur que Rebecca connaissait bien, pour l’avoir respirée dans les bibliothèques de son enfance, quand elle accompagnait son père dans ses recherches diplomatiques.Elle avait obtenu l’autorisation de consulter les archives judiciaires en prétextant une étude généalogique. La préposée, une femme d’une cinquantaine d’années aux cheveux gris tirés en chignon, lui avait indiqué la salle des procès civils, section 1986, sans poser de questions. Les chercheurs étaient rares dans ces couloirs poussiéreux, et on les accueillait avec une sorte de reconnaissance muette, comme si leur présence justifiait l’existence même de ces montagnes de papier.Rebecca avait passé la matin
— Pas tout de suite. Mais c’est là que la fissure est apparue. La première fissure. Avant, ils étaient unis, soudés, inséparables. Après, ils ont commencé à se regarder en chiens de faïence. À se soupçonner. À s’éviter. Vincent n’avait plus qu’à souffler sur les braises.— Et l’affaire ?— Elle a capoté. Le contrat était bidon, l’usine n’existait pas, les investisseurs étaient des prête-noms. Vincent avait tout manigancé. Il avait falsifié les comptes, détourné l’argent, et fait porter la responsabilité sur ton père.— Mon père n’a rien vu venir ?— Il se méfiait. Mais il ne pouvait rien prouver. Vincent était trop fort, trop malin. Il avait des années d’avance sur eux. Et Armand, aveuglé par son ambition, refusait d’écouter les avertissements d’Étienne.— Et après le procès ?— Après le procès, Vincent a disparu. Il a quitté la région, emportant avec lui l’argent, les preuves, la vérité. On n’a plus jamais entendu parler de lui. Jusqu’à il y a dix ans.Gabriel se pencha en avant, les
Hélène avait relevé la tête, avait vu le visage de son fils, et avait compris que ce n’était pas une conversation ordinaire. Elle avait posé son sécateur, s’était essuyé les mains sur son tablier, et l’avait suivi dans la cuisine sans poser de questions.Maintenant, ils étaient assis face à face, de chaque côté de la table en formica. Hélène avait préparé du thé, plus par habitude que par envie, et elle tenait sa tasse entre ses deux mains comme pour se réchauffer, bien qu’il ne fît pas froid dans la cuisine.— C’est à propos de Vincent Delorme, dit Gabriel.Hélène ne sursauta pas. Elle s’y attendait. Depuis que Rebecca était venue la voir, depuis qu’elle avait laissé échapper ce nom qu’elle n’avait pas prononcé depuis trente ans, elle savait que ce moment viendrait. Que son fils lui poserait des questions. Qu’il faudrait bien, un jour, répondre.— Qu’est-ce que tu veux savoir ? demanda-t-elle d’une voix calme.— Tout. Depuis le début. Qui il était, ce qu’il faisait, comment il est en
L’écriture était celle de Vincent Delorme.« Armand,Tu dois être en train de savourer ta victoire. Tu as gagné. Tu as tout pris. L’atelier, l’argent, la réputation. Mais tu t’es trompé de coupable. Étienne n’a jamais rien fait. C’est moi qui ai falsifié les comptes, moi qui ai détourné les fonds, moi qui ai monté cette petite comédie judiciaire dont tu as été la marionnette consentante.Tu veux savoir pourquoi ? Parce que tu avais tout. La réussite, la fortune, la femme. Catherine, que j’avais convoitée avant toi, et qui m’a repoussé pour choisir ton ami. Oui, ton ami. Pas toi. Étienne. Elle l’a choisi lui, avant de se rabattre sur toi quand il l’a repoussée. Tu ne le savais pas, n’est-ce pas ?Alors voilà. J’ai détruit Étienne pour me venger de Catherine. Je t’ai manipulé pour me venger de toi. Vous avez tous perdu. Moi, j’ai gagné.Ne cherche pas à me retrouver. Tu ne me trouveras pas. Et si tu montres cette lettre à quiconque, je nierai l’avoir écrite.Adieu, Armand. Pense à moi,
Tout était tel qu’elle l’avait toujours connu. Le sous-main de cuir, les stylos alignés, le téléphone à l’ancienne, le cendrier vide – Armand ne fumait plus, mais il gardait le cendrier par habitude, par nostalgie peut-être. Les dossiers empilés, les bilans, les registres. Et derrière le bureau, contre le mur du fond, le vieux coffre en bois.Il était là, sous la fenêtre, à moitié caché par le rideau de velours grenat. Élise s’en approcha, le cœur battant. Elle ne l’avait pas revu depuis son enfance, depuis ce jour de pluie où elle avait joué à cache-cache et où elle était tombée sur la photo déchirée. Elle s’agenouilla devant le coffre, posa la lampe torche sur le sol, et souleva le couvercle.L’odeur du passé lui monta aux narines : un mélange de papier ancien, de cuir, de poussière, de bois ciré. Le coffre était plein à ras bord. Des dossiers, des chemises cartonnées, des enveloppes jaunies attachées par des rubans de soie. Et des photos. Beaucoup de photos.Elle fouilla méthodique







