Les heures s'égrainèrent lentement, presque cruellement, dans la pénombre feutrée de la chambre d'enfant. Le temps semblait s'être étiré, suspendu entre l'angoisse et l'attente, rythmé uniquement par le tic-tac régulier et obsédant de l'horloge murale en bois sculpté et par le murmure rauque et plaintif du vent d'automne qui venait frapper les vitres givrées de la villa.
Lyana n'avait pas bougé d'un pouce depuis les premières lueurs de sa veillée. Assise en tailleur sur le bord du lit, les muscles tétanisés par l'immobilité et la tension, elle tenait fermement entre ses mains la petite main fraîche, presque glacée, de Mila. Elle refusait obstinément de relâcher son étreinte, persuadée dans un réflexe viscéral de mère qu'en lâchant ce petit corps fragile, elle le laisserait glisser de l'autre côté du voile, là où les vivants ne peuvent plus retenir les âmes. Chaque pulsation de cette minuscule main était pour elle un sursis, une prière silencieuse adressée au ciel.
Pourtant, au fil des minutes et des heures qui s'étiraient, une angoisse sourde, poignante et glaciale commença à nouer l'estomac de la jeune femme. La respiration de sa fille, d'abord courte et saccadée, s'était transformée. Elle était devenue sifflante, laborieuse, comme si chaque inspiration demandait à la fillette un effort surhumain, un combat perdu d'avance contre ses propres poumons. Une sueur froide, abondante et perlée, couvrait désormais le front brûlant de Mila, collant ses mèches de cheveux blonds à sa peau devenue diaphane, presque transparente sous la faible lueur de la veilleuse.
Lyana sentit la panique l'envahir. Elle retira délicatement sa main pour poser sa paume entière sur le front de sa fille.
Un cri d'effroi étouffé, un hoquet de pur désespoir, franchit instantanément ses lèvres : la température du corps de l'enfant avait atteint un seuil critique, anormal, brûlant les mains de sa mère comme les braises ardentes d'un feu de forêt. La fièvre l'avait terrassée en quelques heures à peine, progressant de manière insidieuse, foudroyante et violente, à l'image d'un prédateur invisible qui s'acharnait sur sa proie.
Mila... mon ange, réveille-toi, je t'en supplie, parle à maman, implora Lyana, la voix brisée par une terreur panique, tout en secouant avec une infinie délicatesse les petites épaules de la fillette.
Les paupières de Mila papillonnèrent péniblement, luttant contre un poids invisible, avant de s'entrouvrir dans un effort surhumain. Ses grands yeux clairs, habituellement si vifs, si pétillants de curiosité et de lumière, semblaient voilés, perdus dans un épais brouillard de souffrance, de délire et d'épuisement total. Elle entrouvrit la bouche, cherchant désespérément de l'air, mais aucun son cohérent ne sortit ; juste un souffle rauque, un râle étouffé qui déchira les entrailles de Lyana.
Maman... a... j'ai... j'ai si froid, murmura Mila dans un fil de voix à peine audible, un murmure fantomatique qui transperça le cœur de Lyana tel un poignard rouillé et empoisonné.
Je suis là, je suis là, maman est là, je vais te soigner, ne t'inquiète pas, mon trésor, mon petit cœur, balbutia Lyana, les larmes dévalant enfin en cascade le long de ses joues sans qu'elle ne cherche une seule seconde à les retenir.
Affolée, dominée par l'urgence absolue de la situation, elle se leva d'un bond fulgurant. Elle attrapa en catastrophe une couverture supplémentaire empilée dans le coffre au pied du lit pour en envelopper le corps frêle de sa fille qui se mettait à grelotter malgré la fournaise de sa fièvre. Puis, elle courut en trombe vers la salle de bains attenante, attrapa une grande cuvette, la remplit d'eau fraîche au robinet et y plongea un linge propre.
Chaque seconde qui s'écoulait lui paraissait une éternité insoutenable. Dans une meute de loups-garous, une société fière et ancrée dans la force physique, dotée par nature de facilités de guérison rapide et d'une médecine ancestrale robuste, voir une enfant dépérir et brûler ainsi relevait de l'anomalie la plus terrifiante, d'une urgence médicale et spirituelle absolue. Ce n'était pas un simple rhume de saison. Quelque chose d'autre rongeait Mila de l'intérieur, une faiblesse profonde, un mal invisible et vénéneux que le stress psychologique, la tristesse chronique et les rejets répétés de son père avaient dramatiquement catalysé et accéléré.
Pendant de longues heures, dans le huis clos oppressant de cette chambre d'enfant, Lyana mena un combat solitaire et acharné contre la mort. Elle appliqua sans relâche des compresses d'eau fraîche sur le front en feu de sa fille, remplaçant le linge dès qu'il se réchauffait, lui faisant avaler de l'eau aromatisée au miel à petites gorgées, cuillère par cuillère, pour l'empêcher de se déshydrater. Entre deux gestes de soin, elle se mit à chantonner d'une voix tremblante, de ces berceuses anciennes et protectrices que sa propre mère lui chantait autrefois lorsqu'elle était enfant. Elle implora mentalement la Déesse de la Lune, jetant des prières désespérées dans le silence de la nuit, suppliant qu'un miracle se produise, que cette nuit de cauchemar s'achève et que la vie reprenne ses droits dans les yeux de sa fille.
Mais le petit corps de Mila continuait de lutter, de tressauter sous l'effet des vagues de chaleur, s'affaiblissant un peu plus à chaque minute.
Vers quatre heures du matin, sous l'effet conjugué des soins et de l'épuisement, la fièvre baissa enfin d'un léger cran, cédant une trêve précaire. La fournaise céda la place à une léthargie profonde ; la fillette sombra dans un état de semi-conscience comateux, exténuée par la bataille titanesque qu'elle venait de traverser.
Épuisée, les traits tirés jusqu'à la difformité, le visage creusé, les yeux bouffis et cernés de noir par la fatigue et les larmes séchées, Lyana veillait toujours. Immobile, assise à même le sol, elle guettait le moindre mouvement de poitrine, le moindre souffle, prête à intervenir à nouveau au moindre sursaut.
C'est à ce moment précis, alors que l'obscurité de la nuit commencait à s'étioler, que le premier rayon pâle et blafard de l'aube commença à teinter l'horizon de gris et de rose à travers les vitres givrées, que des pas lourds, assurés et familiers retentirent de nouveau dans le couloir lambrissé. Des pas qui faisaient écho à la terreur.
La porte de la chambre s'ouvrit brutalement, sans un gramme de précaution ni de respect pour le repos de la malade. Kaelen apparut sur le seuil.
Il venait à peine de se lever pour sa course matinale dans les bois de la meute. Vêtu d'un simple pantalon de sport sombre et élimé, le torse entièrement nu, offrant à la vue ses muscles saillants et les cicatrices de ses combats passés, il dégageait cette aura de puissance brute et indomptable qui caractérisait les Alphas de haut rang. Mais son visage affichait une dureté implacable.
Il s'arrêta net au milieu de la pièce, l'air subitement renfrogné en apervenant le désordre chaotique qui y régnait : les serviettes humides et froissées éparpillées sur le sol, la cuvette d'eau posée en équilibre sur la table de chevet, les flacons de tisanes renversés, et par-dessus tout, l'état physique pitoyable de Lyana, affaissée en tailleur contre le tapis, les cheveux en désordre, les yeux rougis et exorbités.
Kaelen fronça les sourcils, un agacement profond et manifeste tressant sa mâchoire carrée. Une ombre de mépris glacial traversa son regard ambré.
Qu'est-ce que c'est que ce cirque insensé ? gronda-t-il d'une voix rauque, encore alourdie par le sommeil de premier matin. Il est à peine l'aube, et il faut encore que tu fasses du tapage et du désordre dans toute l'aile de la villa ? À cause de tes drames nocturnes et de tes caprices permanents, toute la maison est en émoi. On dirait un champ de bataille.
Lyana leva lentement, très lentement, la tête vers lui. Un mélange de stupeur incrédule, d'horreur et de rage pure, brûlante, s'empara instantanément de son être. Elle n'avait plus la force de pleurer, les larmes s'étaient taries, consumées par l'intensité de la fournaise intérieure. Il ne restait plus en elle qu'un feu de glace, une colère si dense, si lourde, qu'elle en devenait totalement muette.
Du tapage ? répéta-t-elle enfin d'une voix blanche, cassée, méconnaissable, qui ne ressemblait plus du tout à la sienne, pareille à un grincement de métal rouillé. Tu appelles ça du tapage, Kaelen ?
Elle se redressa lentement, ses jambes flageolantes et tremblantes sous l'effet cumulé du stress, de la faim, du manque de sommeil et de l'épuisement total. Elle se planta droit face à lui, le regard planté dans le sien, fixe, inébranlable, sans une once de peur, de soumission ou d'hésitation.
Regarde-la. Regarde ta fille de tes propres yeux ! continua-t-elle d'une voix hachée, en désignant d'un geste sec et rageur le petit lit blanc où Mila reposait, inerte, inconsciente et livide. Elle a frôlé la mort cette nuit, Kaelen ! Une forte fièvre, une infection foudroyante l'a consumée pendant des heures, et elle n'a pas cessé de murmurer ton nom, de supplier dans ses délires pour que son père vienne juste poser une main sur son front pour la rassurer, pour lui prouver qu'elle valait la peine d'exister !
Kaelen jeta un regard distrait, agacé et superficiel vers le lit de la fillette. Il croisa les bras sur son torse musclé, adoptant une posture de totale fermeture, affichant une indéfectible et inhumaine froideur.
Oh, arrête ton mélodrame à deux sous, Lyana, soupira-t-il avec une pointe d'exaspération manifeste, soufflant l'air par le nez comme s'il s'agissait d'une mascarade insupportable. C'est un simple coup de froid passager, ou une petite fièvre de croissance comme tous les enfants en ont au moment de muer. Tu cherches constamment à dramatiser la moindre contrariété pour attirer l'attention sur toi et sur elle, pour jouer les victimes pitoyables. C'est d'un pathétique achevé. Entre nous... elle fait sans doute semblant d'être au plus mal, elle amplifie ses malaises juste pour que je rapplique dans sa chambre, et tu complotes avec elle pour me piéger émotionnellement. Je ne marche pas dans vos combinaisons.
Ces mots furent de l'acide pur versé directement sur une plaie ouverte, arrachant les derniers lambeaux de chair.
Lyana sentit le sol se dérober sous ses pieds, l'illusion d'un sursaut d'humanité s'évanouissant à jamais. Mais cette fois, la douleur ne la fit pas plier ; elle laissa place à une certitude absolue, froide et définitive : cet homme n'avait plus rien d'un père, plus rien d'un compagnon, et pour ainsi dire, plus rien d'humain. Le lien du sang, la notion même de famille, n'étaient que des concepts creux, vides de sens pour son esprit étriqué.
Elle ne fait pas semblant, Kaelen, souffla Lyana, sa voix tremblante d'une rage contenue, si dense qu'elle semblait vibrer dans l'air, le fixant avec un tel éclat de haine froide que l'Alpha en fut, pour la toute première fois, imperceptiblement déstabilisé. Elle lutte pour respirer pendant que tu penses à tes maîtresses et à tes privilèges. Mais retiens bien tes paroles de ce matin. Grave-les au fond de ta mémoire. Car si elle ne s'en sort pas, si son petit cœur s'arrête aujourd'hui, sache que tu porteras son âme et son sang sur ta conscience, comme un fardeau de plomb, jusqu'à ton dernier souffle de vie. Tu mourras dans les remords.
Kaelen ébaucha un sourire en coin, un rictus narquois, supérieur et méprisant, refusant obstinément de céder le moindre pouce de terrain à la panique, à la culpabilité ou à la morale.
Ne me menace pas avec tes grands airs tragiques, Lyana, répliqua-t-il d'un ton sec, se redressant de toute sa hauteur pour imposer sa domination physique. Je connais trop bien tes petites comédies pour me laisser attendrir. Occupe-toi d'elle si ça t'amuse, mais fiche-moi la paix, j'ai des affaires de meute infiniment plus importantes à régler pour l'avenir de notre clan avec Selene. Le soleil est levé, le monde n'attend pas vos crises de nerfs.
Sur ces mots définitifs, d'une dureté minérale, il pivota brusquement sur ses talons et quitta la pièce d'un pas lourd et assuré, laissant derrière lui une atmosphère lourde, viciée, saturée de présages funestes et de tragédie imminente.
Lyana resta un instant figée, le souffle coupé, avant de se tourner vers le lit. Elle s'effondra littéralement à genoux contre le matelas, enfouissant son visage dans les mains, ignorant totalement, dans le silence de sa détresse, que la prophétie sombre de sa colère allait tragiquement et implacablement se réaliser dans les heures qui suivaient.