MasukLéoQuelque chose a changé.Je ne sais pas quoi. Je ne sais pas quand. Je ne sais pas comment. Mais quelque chose a changé.Lysandre n'est plus la même. Oh, elle fait semblant. Elle sourit, elle rit, elle me dit "je t'aime". Elle prépare le dîner, elle lit sur le canapé, elle s'endort contre moi. Tout est comme avant. Et pourtant, rien n'est comme avant.Il y a des silences. Des silences qui n'existaient pas. Des silences lourds, chargés, qui s'installent entre nous sans prévenir, au milieu d'une conversation, au détour d'une phrase. Elle regarde ailleurs, elle semble perdue dans ses pensées, et quand je l'appelle, elle sursaute comme si elle avait oublié que j'étais là.Il y a des regards. Des regards fuyants. Avant, elle me regardait droit dans les yeux, avec cette franchise qui était sa marque de fabrique. Maintenant, parfois, elle détourne les yeux. Juste une fraction de seconde. Juste assez pour que je le remarque.Il y a
LysandreLes jours passent. Ils se ressemblent, et pourtant tout a changé.Je me réveille le matin à côté de Léo, je bois son café préparé avec amour, je l'embrasse avant qu'il parte au travail. Je lui souris, je lui dis "je t'aime", je fais comme si de rien n'était. Mais à l'intérieur, quelque chose s'est installé. Une ombre. Un poids. Un secret qui grossit chaque jour un peu plus.Gabriel est revenu à la librairie. Il est revenu dès le lendemain, comme si rien ne s'était passé, comme s'il ne m'avait pas avoué cinq ans d'amour silencieux. Il a souri, il a sorti ses outils, il s'est penché sur l'incunable. Il n'a rien redit. Il n'a fait aucune allusion. Il a été parfait. Comme toujours.Mais moi, je ne peux pas oublier. Je ne peux pas faire comme si ces mots n'avaient pas été prononc&
LysandreIl est dix-sept heures. La librairie vient de fermer. La grille de fer est baissée, le panneau "Ouvert" retourné. La pluie crépite doucement contre la vitrine, dessinant des rigoles sur le verre poussiéreux.Gabriel est dans l'atelier. Il est venu m'aider pour la restauration d'un incunable du quinzième siècle, un livre précieux que je dois rendre à son propriétaire dans deux semaines et qui me donne des sueurs froides. La reliure est dans un état catastrophique, les pages se désagrègent littéralement entre les doigts.Je le rejoins, deux tasses de café fumantes à la main. Il est penché sur l'établi, une pince fine dans une main, une loupe dans l'autre. Ses gestes sont précis, minutieux, presque tendres. Il traite ce livre comme on traite un être cher, avec respect, avec patience, avec amour.— Ca
Léo— Tu es sûr que c'est une bonne idée ?Lysandre me pose la question pour la dixième fois. Elle est debout devant le miroir de l'entrée, elle ajuste sa robe, une robe noire toute simple qu'elle a achetée aux puces et qu'elle porte avec une élégance qui n'appartient qu'à elle. Ses mains tremblent légèrement en lissant le tissu sur ses hanches.Je m'approche et je pose mes mains sur ses épaules. Je croise son regard dans le miroir.— Certain. C'est ton ami. Il fait partie de ta vie. Je dois apprendre à le connaître. Vraiment.— Et si ça se passe mal ?— Ça ne se passera pas mal.— Tu ne peux pas le supporter, Léo. Je le vois bien. Chaque fois que son nom est prononcé, tu te refermes comme une huître.— Justement. C'est pour ça qu'il faut que j
La porte se referme. Le bruit sourd résonne dans ma poitrine comme un coup de tonnerre. Le silence retombe, épais, étouffant.Je reste seul dans l'appartement vide. Seul avec ma peur, ma jalousie, ma honte.Je tourne en rond comme un lion en cage. Le salon, la cuisine, la chambre. Partout, des traces d'elle. Ses livres empilés sur la table basse. Ses vêtements dans l'armoire ouverte. Son odeur sur l'oreiller que je n'ose pas toucher. Partout, des preuves de notre amour, de notre vie commune, de ce bonheur fragile qu'on a construit jour après jour. Et pourtant, je suis en train de tout gâcher. De tout détruire de mes propres mains.Je repense à la nuit dans la salle de bain. À ses bras autour de moi, à ses mots doux, apaisants. "Je suis là. Je ne partirai pas." Elle est là. Elle ne partira pas. Pourquoi je ne peux pas la croire ? Pourquoi je doute toujours ?Je repense à Mathias, à ce qu'il m'a dit. "Elle est différente. Garde-la." Il ava
Je m'approche d'elle, je prends ses mains. Elle les retire aussitôt, comme brûlée.— Je ne te demande pas de choisir. Je te demande de voir. De voir ce que je vois. Il t'aime, Lysandre. Il est amoureux de toi.— Tu n'en sais rien.— Je le sais. Je le vois. Je le sens. Je reconnais ce regard parce que je l'ai eu. Parce que je l'ai encore.— Même si c'était vrai, qu'est-ce que ça changerait ? Je ne l'aime pas. Pas comme ça. Je t'aime, toi. Un point c'est tout.— Mais lui est là. Tous les jours. À te regarder, à t'aider, à attendre que je fasse une erreur, que je te déçoive, que je te perde.— Et alors ? Tu voudrais que je le punisse pour des sentiments qu'il n'a peut-être même pas ? Ou pour des sentiments qu'il n'a jamais exprimés ? Ce serait injuste.— Je voudrais que tu me protèges.Le mot m'a échappé. Je ne voulais pas le dire. Il est sorti tout seul, comme un aveu, comme une plainte.Elle me
Lysandre« Tu vas encore passer ta soirée à regarder ton téléphone sans rien dire ? »La voix de Mila résonne dans l’atelier, douce mais moqueuse, comme une plume qui gratte juste assez pour déranger. Elle est accoudée contre la porte, son écharpe orange tombant en diagonale sur une veste en jean c
LéoLe jour où j’ai obtenu le numéro de Lysandre, ce n’était pas un moment grandiose ni scénarisé comme dans les films. Non, c’était presque banal, presque maladroit exactement comme moi. Je revois encore la lumière tamisée de son atelier, ce doux mélange d’odeur de vieux papier et de terre humide,
Il reste figé un long moment. Puis il sourit, un sourire tremblant, incertain, magnifique.— Moi aussi, je t'aime, Lysandre. Je crois que je t'aime depuis le premier jour où tu m'as rembarré.— Je ne t'ai pas rembarré.&md
GabrielLa pluie a cessé. Elle a laissé la ville luisante, reflétant les lampadaires dans des flaques qui sont autant de lunes brisées. Je marche. Mes pas n’ont pas de destination, juste un besoin de mouvement, de faire circuler ce tourbillon à l’intérieur de ma poitrine.Le baiser sur sa main brûl







