Mag-log inLe mot tombe. Lourd comme une pierre tombale.On se regarde, haletants, séparés par trois mètres de parquet ciré et un gouffre de dix mille kilomètres. Les larmes coulent enfin sur ses joues, silencieuses, presque résignées. Je vois ses lèvres trembler, chercher un mot, une rétractation. Mais la fierté, ou la fatigue, l'en empêche.Je ne dis plus rien. Je tourne les talons. Chaque pas vers la porte est une marche dans du ciment frais.— Léo...Sa voix est une supplique, une main tendue dans le vide.Je ne me retourne pas. Je saisis la poignée de la porte d'entrée, le métal est glacé sous ma paume brûlante. Je sors. Je claque la porte. Le bruit est un coup de tonnerre qui résonne dans toute la cage d'escalier.Et là, adossé au mur crasseux du palier, alors que l'ampoule grésille au-dessus de ma tête, je l'entends. À travers l'épaisseur de la porte en chêne, à travers le battement de mon propre cœur, j'entends son cri. Un sanglot primitif, venu du ventre, un hurlement étouffé qui dit la
LéoLa nuit est un gouffre. Paris en contrebas n'est plus qu'une constellation de lumières froides, indifférentes. J'ai marché jusqu'à ce que mes jambes ne me portent plus, jusqu'à ce que l'asphalte mouillé et le vent qui mord ne soient plus que des sensations lointaines, englouties par le brasier intérieur. Je suis une torche. Une torche qui ne brûle plus de désir, mais de rage et de terreur mêlées.Quand je pousse la porte de l'appartement, le déclic du loquet est une détonation dans le silence sacré de notre cocon. La chaleur des radiateurs me frappe au visage, étouffante, presque hostile. Tout ici sent elle. Ce mélange de thé, de papier ancien et de lessive qui, il y a quelques heures encore, était la définition même du mot "paix". Aujourd'hui, c'est l'odeur de la trahison.Je ne me déchausse pas. Mes pas résonnent sur le parquet, lourds, déterminés, rayant le vernis de notre quotidien. Je traverse le salon plongé dans la pénombre. La petite lampe à sel, celle qu'elle aime parce q
Je lis."J'espère que tu vas bien. Je n'ai pas cessé de penser à ce que je t'ai dit l'autre jour. Je ne le regrette pas. Je ne regretterai jamais de t'avoir dit la vérité. Même si ça ne change rien, même si tu ne ressens pas la même chose, je voulais que tu saches. Tu mérites d'être aimée comme tu le mérites. Sans peur, sans doute, sans condition. Je serai toujours là pour toi. Quoi que tu décides. Ton ami, Gabriel."Je lis le message une fois. Deux fois. Dix fois.Les mots dansent devant mes yeux, se brouillent, se reforment. Chaque mot est un coup de poignard."Ce que je t'ai dit l'autre jour.""La vérité.""Je ne le regrette pas.""Je serai toujours là."Il lui a dit. Il lui a avoué ses sentiments. Et elle ne m'en a rien dit. Pendant des jours, des semaines peut-être, elle a gardé ça pour elle. Elle m'a souri, elle m'a embrassé, elle m'a dit "je t'aime", et pendant tout ce temps, elle cachait ça. L'aveu de Gabriel. Son amour pour elle. Et peut-être... peut-être autre chose.La colè
LéoQuelque chose a changé.Je ne sais pas quoi. Je ne sais pas quand. Je ne sais pas comment. Mais quelque chose a changé.Lysandre n'est plus la même. Oh, elle fait semblant. Elle sourit, elle rit, elle me dit "je t'aime". Elle prépare le dîner, elle lit sur le canapé, elle s'endort contre moi. Tout est comme avant. Et pourtant, rien n'est comme avant.Il y a des silences. Des silences qui n'existaient pas. Des silences lourds, chargés, qui s'installent entre nous sans prévenir, au milieu d'une conversation, au détour d'une phrase. Elle regarde ailleurs, elle semble perdue dans ses pensées, et quand je l'appelle, elle sursaute comme si elle avait oublié que j'étais là.Il y a des regards. Des regards fuyants. Avant, elle me regardait droit dans les yeux, avec cette franchise qui était sa marque de fabrique. Maintenant, parfois, elle détourne les yeux. Juste une fraction de seconde. Juste assez pour que je le remarque.Il y a
LysandreLes jours passent. Ils se ressemblent, et pourtant tout a changé.Je me réveille le matin à côté de Léo, je bois son café préparé avec amour, je l'embrasse avant qu'il parte au travail. Je lui souris, je lui dis "je t'aime", je fais comme si de rien n'était. Mais à l'intérieur, quelque chose s'est installé. Une ombre. Un poids. Un secret qui grossit chaque jour un peu plus.Gabriel est revenu à la librairie. Il est revenu dès le lendemain, comme si rien ne s'était passé, comme s'il ne m'avait pas avoué cinq ans d'amour silencieux. Il a souri, il a sorti ses outils, il s'est penché sur l'incunable. Il n'a rien redit. Il n'a fait aucune allusion. Il a été parfait. Comme toujours.Mais moi, je ne peux pas oublier. Je ne peux pas faire comme si ces mots n'avaient pas été prononc&
LysandreIl est dix-sept heures. La librairie vient de fermer. La grille de fer est baissée, le panneau "Ouvert" retourné. La pluie crépite doucement contre la vitrine, dessinant des rigoles sur le verre poussiéreux.Gabriel est dans l'atelier. Il est venu m'aider pour la restauration d'un incunable du quinzième siècle, un livre précieux que je dois rendre à son propriétaire dans deux semaines et qui me donne des sueurs froides. La reliure est dans un état catastrophique, les pages se désagrègent littéralement entre les doigts.Je le rejoins, deux tasses de café fumantes à la main. Il est penché sur l'établi, une pince fine dans une main, une loupe dans l'autre. Ses gestes sont précis, minutieux, presque tendres. Il traite ce livre comme on traite un être cher, avec respect, avec patience, avec amour.— Ca
Il reste figé un long moment. Puis il sourit, un sourire tremblant, incertain, magnifique.— Moi aussi, je t'aime, Lysandre. Je crois que je t'aime depuis le premier jour où tu m'as rembarré.— Je ne t'ai pas rembarré.&md
GabrielLa pluie a cessé. Elle a laissé la ville luisante, reflétant les lampadaires dans des flaques qui sont autant de lunes brisées. Je marche. Mes pas n’ont pas de destination, juste un besoin de mouvement, de faire circuler ce tourbillon à l’intérieur de ma poitrine.Le baiser sur sa main brûl
LysandreL’atelier est silencieux. Un silence différent. Il n’est plus rempli du bruit de mes doutes, du bourdonnement anxieux de mes pensées. Il est calme. Plein. Comme après une tempête, quand l’air est lavé et que chaque bruit devient distinct, précieux.Je regarde ma main. La peau à l’endroit o
LéoTrois mots.Trois mots seulement,affichés sur l’écran noir de mon téléphone, dans le hall d’entrée glacé de mon appartement. L’eau de pluie dégouline encore de mon manteau, formant une flaque à mes pieds. Je viens à peine de rentrer, le corps fourbu, l’esprit en lambeaux. Et puis ce message. De







