Masuk**** Eliza ****Au-delà de notre perception directe, dans la réalité physique du Bastion qui superpose encore notre calvaire, Kael est devenu fou de rage et d'impuissance. Il frappe de toutes ses forces, à grands coups de pommeau et de bouclier, contre la barrière invisible qui nous isole du reste du monde. Des étincelles d'énergie pure jaillissent à chacun de ses impacts, mais la membrane ne cède pas d'un millimètre.— ELIZA ! MYLA ! Entendez-moi ! hurle-t-il, la voix brisée par le désespoir, les yeux injectés de sang.Mais il ne peut strictement rien faire. Ses muscles et son acier sont inutiles contre des lois physiques fondamentales. À ses côtés, Damian observe le phénomène, debout, immobile, le visage d’une blancheur cadavérique. Ses yeux d'érudit analysent les flux de lumière qui nous entourent, et la vérité le glace d'effroi.— Ils ont activé le protocole de lecture directe… murmure-t-il, les mains tremblantes. Ils sont en train de scanner leurs âmes pour n'en garder que la mat
**** Eliza ****Mes instincts se réveillent, aiguillonnés par la colère et le refus de me laisser dicter mon droit à l'existence. Je serre les poings si fort que mes ongles s'enfoncent douloureusement dans la paume de ma main, là où la marque rougeoie.— On n’est pas des anomalies, je crache, les dents serrées, mon regard défiant le sien. Nous sommes des êtres vivants. Nous avons souffert, nous nous sommes battues pour revenir, et nous avons un nom.La femme me répond immédiatement, sans un milligramme de haine, sans une once de cruauté dans les yeux.— Si, vous en êtes.C’est cette absence totale d'animosité qui rend sa réplique si terrifiante. Elle n'est pas un bourreau qui prend plaisir à nous condamner ; elle est un artisan qui constate qu'une pièce est de trop dans son assemblage et qu'il faut la raboter. C'est juste un fait objectif pour elle. Un problème d'arithmétique divine.Soudain, le sol immatériel sous nos pieds s’illumine d’une lueur d'un bleu d'acier, si vive qu'elle no
**** Eliza ****Ils ne bougent pas pendant une heure. Puis deux. Le temps semble s’être liquéfié, étiré jusqu’à l'insoutenable sous ce ciel de tempête qui refuse d'éclater. Le Bastion tout entier demeure en état d’alerte maximale, chaque sentinelle le doigt sur la détente, chaque mage les mains prêtes à tracer des barrières d'urgence, mais rien ne vient. Absolument rien. Pas l'ombre d'une attaque frontale, pas l'esquisse d'une négociation ou d'une demande de reddition. Rien d'autre que leur présence, immense, écrasante, presque mathématique. C’est une sensation indicible, comparable à une main invisible mais d’un poids titanesque posée directement sur le tissu de notre réalité, une main qui se contenterait d’appuyer doucement, avec une patience millénaire, pour voir à quel moment précis la structure va céder et s'effondrer sous la pression.Kael n’a pas quitté d'une semelle la cour centrale, figé dans sa posture de combat comme une statue de marbre dont les yeux sombres ne cillent plu
**** Eliza ****La femme s’arrête et pose son regard sur Myla. Et pour la toute première fois depuis leur descente du ciel, son masque de contrôle absolu, cette façade de perfection divine et intemporelle, se fissure légèrement. Une ombre de tristesse, ou peut-être de lassitude millénaire, passe dans ses yeux clairs.— Une vérification de ce qui doit survivre au prochain cycle, dit-elle doucement. Et de ce qui doit être effacé pour que le cercle se referme enfin.Un silence total, lourd comme une montagne, s'abat sur le Bastion. Plus personne ne bouge, plus personne ne conteste. Nous comprenons enfin que la guerre que nous menions n'était qu'un jeu d'enfants, et que l'examen de passage pour l'existence même de notre espèce vient de commencer.Au fond de mes chairs, le tourment change de nature. Ce n'est plus seulement cette brûlure intermittente à laquelle je m'étais presque habituée ; je sens distinctement quelque chose de vivant, de lourd et de viscéral bouger dans ma poitrine, just
**** Damian ****Le silence qui s'était installé dans la cour d'honneur est soudainement brisé par le frottement lourd de bottes de cuir sur la pierre d'accès. Damian descend enfin les dernières marches du perron supérieur. Sa posture est rigide, presque spectrale, dépouillée de la superbe assurance qui le caractérise habituellement. Son visage est une feuille de parchemin blanc, mais ses yeux brillent d’une lueur féroce, un mélange de calcul scientifique et de pure terreur intellectuelle. Lorsqu’il prend la parole, sa voix n'est plus qu'un sifflement d’air glacé, dépourvu de la moindre nuance d'humanité.— Vous n’étiez pas censés exister, dit-il, chaque syllabe détachée avec une précision chirurgicale. Les Chroniques Interdites du Premier Âge ont été brûlées. Les fondations de l'ancien monde ont été purgées par le vide. Vous n'êtes qu'un mythe destiné à effrayer les apprentis.Le vieil homme aux veines dorées ne manifeste aucune colère, aucune surprise. Il se contente d'étirer ses lè
**** Eliza ****Ils arrivent au crépuscule, à l’instant précis où la ligne d’horizon dévore les derniers rayons d’un soleil mourant, baignant les remparts d’une lueur couleur de sang séché. Ils ne choisissent pas la voie de la logique. Ils ne se présentent pas devant la grande porte principale, là où nos herses et nos lignes de défense magiques sont les plus denses. Ils viennent par le ciel.Le tout premier signe de leur approche n’est pas un bruit, mais une altération brutale de la lumière. Une traînée d’un blanc aveuglant, presque chirurgical, traverse soudainement la masse compacte des nuages accumulés au-dessus du Bastion. C’est une vision irréelle, semblable à une immense fissure géométrique qui viendrait déchirer le tissu de l’air lui-même. Puis, dans un silence de mort, une deuxième balafre lumineuse fend le ciel. Et une troisième.Sur les courtines, les sentinelles crient, sonnent les trompes de brume et donnent frénétiquement l’alerte, mais le vacarme de nos alarmes paraît dé







