Masuk— ValentinaJe pose la vidéo au centre de la table, l'écran noir, éteint, et je regarde les visages autour de moi, un par un, et je lis dans chacun d'eux ce que je savais déjà : Vega qui serre les mâchoires au point que ses tempes battent, Salvatierra qui a les traits tirés d'un homme réveillé en pleine nuit et qui n'a pas encore décidé s'il est procureur ou témoin, Tomás qui ne dit rien mais dont la main valide ne quitte pas le bord de la table, et les deux hommes de Vega, les deux qui restent, ceux qui n'étaient pas dans l'entrepôt, ceux qui n'ont pas vu leurs collègues tomber, ceux qui ont encore dans les yeux cette chose qu'on perd après la première fusillade et qu'on ne retrouve jamais.— Vous avez tous vu la vidéo, je dis, donc je ne vais pas la repasser ; vous savez ce qu'il demande, vous savez ce qu'il menace de faire, et vous savez ce que ça implique.Salvatierra ouvre la bouche, et je lève la main, et il se tait, ce qui est déjà une victoire, parce qu
— Valentina Le téléphone vibre à trois heures du matin. Je ne dormais pas, je ne dors plus, alors je le prends tout de suite, et je vois un numéro inconnu, et je réponds, et il n'y a rien, pas de voix, juste un souffle, puis un bip, puis le silence. Puis mon téléphone reçoit un message, et c'est un fichier vidéo. Je reste immobile une seconde, deux, mon cœur qui bat si fort que je l'entends, et je sais déjà ce que c'est, et je sais déjà que je ne veux pas l'ouvrir, et je sais déjà que je vais l'ouvrir. Je me lève, je vais dans la salle de bain, je ferme la porte, je m'assois sur le bord de la baignoire, et je lance la vidéo. L'image est tremblante, mal cadrée, filmée avec un téléphone. Santiago est au centre. Il est attaché à une chaise, les bras dans le dos, les chevilles liées aux pieds de la chaise ; sa chemise est déchirée, son vis
— SantiagoLe premier coup de feu claque, et il vient de la gauche, et il touche l'un des jeunes en pleine poitrine ; il tombe en arrière sans un cri, avec cette espèce de soupir que font les hommes quand l'air les quitte d'un coup.Je plonge derrière une pile de caisses, je sors mon arme, je tire deux fois dans la direction de la lumière, et j'entends un bruit de verre brisé, et une voix qui jure, et d'autres coups de feu qui partent de partout à la fois.Tomás est à ma droite, accroupi derrière une carcasse de machine, il tire par rafales courtes, il a ce calme des anciens, ce calme qui me rappelle que ce n'est pas la première embuscade qu'il vit, et je me dis que si l'un de nous s'en sort, ce sera peut-être lui.— Combien ? je crie.— Quatre, peut-être cinq ! il répond, et il y a un autre, là-haut, à la passerelle !Je lève la tête, je vois une silhouette qui court au-dessus de nous, le long d'une coursive de métal, et je tire, et la silhouette s
— Santiago Vega pose une liasse de papiers sur la table de la cuisine, et il s'assied en face de moi, et il ne prend pas de gant. — J'ai activé tous mes contacts, il me dit, tous, même ceux que je m'étais juré de ne jamais rappeler, et voilà ce qu'on a. Il étale les feuilles, des rapports, des photos, des noms, des adresses, et je me penche sur tout ça avec cette concentration que je n'ai pas connue depuis mes années au renseignement, cette façon qu'a mon cerveau de se réorganiser quand il y a une cible. — Les hommes qu'il a utilisés ces cinq dernières années, il continue, une dizaine de noms, la moitié sont en prison ou au cimetière ; les autres sont en liberté, mais ils ont peur, ils savent que si El Lobo apprend qu'ils ont parlé, il les tuera, et ils savent aussi que s'ils ne parlent pas, c'est moi qui les tuerai. — Et alors ? — Alors j'ai trouvé un type qui est prêt à prendre le risque, il s'appelle Rami
Je lui réponds que je pense aux enfants, justement, que c'est exactement pour ça que je ne dors pas, et il n'insiste pas, parce qu'il sait que je n'ai pas tort. — Tu ne peux pas tout porter, il me dit un soir, alors que je suis debout à la fenêtre du salon, à regarder l'allée éclairée par les projecteurs. — Je ne porte rien, je regarde. — C'est la même chose. — Alors laisse-moi regarder. Il s'approche, il pose la main dans mon dos, entre les omoplates, et il y reste, sans rien dire, et pendant un moment je sens sa chaleur à travers ma chemise, et je ferme les yeux, et je me dis que si je pouvais rester là, juste là, une heure, une nuit, une vie, ce serait bien. Mais je les rouvre, et je regarde, et je surveille. Le troisième jour, à sept heures du matin, un des hommes de Vega sort de la maison en courant, et je comprends au bruit de ses pas avant de comprendre à son visage. Un des gardes est mort.
— Valentina Je regarde l'heure sur le four, quatre heures cinquante-sept du matin, et je compte les minutes depuis la dernière fois que j'ai vérifié, trois minutes, ce qui veut dire que je tiens à peu près le rythme d'un contrôle toutes les trois minutes, et je me dis que si je continue comme ça je vais finir par user le cadran à force de le fixer. Je ne dors plus, ou presque. Je ne mange plus, ou si peu que Consuelo a fini par poser une assiette devant moi sans rien dire, avec les trois bouchées réglementaires dessus, et par rester debout à côté de la chaise jusqu'à ce que je les avale, et c'est peut-être la seule personne au monde qui a encore le droit de me traiter comme une enfant. — Trois bouchées, elle avait dit la première fois, trois bouchées et je te laisse tranquille. — Je n'ai pas faim. — Je n'ai pas demandé si tu avais faim, j'ai demandé trois bouchées. J'avais mangé les trois bouchées,







