LOGINValentinaQuand il est enfin revenu, il était trois heures du matin. J'étais dans le salon, assise dans le noir, à l'attendre. Je n'avais pas dormi depuis deux jours. La porte d'entrée s'est ouverte. Il est entré. Sa cravate était défaite. Ses cheveux en bataille. Il avait une cicatrice fraîche sur la joue gauche, une coupure nette, encore rouge, qui partait de la pommette et descendait jusqu'à la mâchoire. Ses vêtements sentaient la poudre , la poudre des armes à feu et autre chose. Un parfum de femme. Son parfum à elle.Il a traversé le hall sans me voir, ou sans vouloir me voir. Il s'est dirigé vers le canapé, s'est effondré dessus, la tête renversée sur l'accoudoir.Je me suis approchée. Doucement. Le parquet a grincé sous mes pieds nus. Il n'a pas réagi. Ses yeux étaient fermés. Sa respiration était lourde, irrégulière, hachée par l'alcool.— Santiago, j'ai murmuré.Il n'a pas répondu. Il dormait. Ou il faisait semblant.Je
ValentinaLes semaines passent, identiques, vides, interchangeables. Je vis dans ce manoir sans vraiment y habiter. Je suis une ombre parmi les ombres, une présence tolérée dont personne ne se soucie, une étrangère qui porte le nom de la famille mais qui n'en fait pas partie.Santiago est absent la plupart du temps. Quand il est là, il m'évite. Il ne dort jamais dans ma chambre , dans notre chambre, je devrais dire, mais il n'y a jamais eu de « notre », il n'y a jamais eu que « la sienne » et « la mienne », séparées par un couloir long comme un désert. Il ne m'adresse pas la parole, sauf pour des banalités, des politesses glacées qui me font plus mal que des insultes. Il ne pose jamais les yeux sur moi plus de deux secondes. Je suis un meuble. Un objet. Une case cochée dans un dossier administratif.Je me suis construit une routine pour ne pas sombrer. Lire des romans que je vole dans la bibliothèque de Graciela, des vieux livres poussiéreux que perso
Un homme plus jeune, à sa gauche. Des traits fins, des yeux tristes, un sourire pâle qui ne monte pas jusqu'à ses yeux mais qui semble sincère. Il me regarde avec quelque chose qui ressemble à de la compassion, et c'est la première émotion humaine que je croise dans cette maison.— Assieds-toi, ordonne la femme.Je m'exécute. Je prends place à l'autre bout de la table, loin, très loin d'eux. La distance est telle que je dois presque crier pour me faire entendre.— Je suis Graciela Balmaceda, annonce la femme. La mère de Santiago. Et voici Tomás, son frère.Tomás esquisse un sourire plus franc.— Bienvenue dans la famille, murmure-t-il.— Je n'ai pas dit qu'elle était la bienvenue, coupe Graciela en reposant sa tasse de thé avec un petit bruit sec. Je dis simplement qu'elle est ici. Ce qui n'est pas la même chose.Le silence retombe. Épais. Hostile. J'ai l'impression que l'air lui-même est devenu solide, qu'il faut le pousser pour respirer.Je fixe mon assiette. Je n'ai pas faim. Mon e
Il recule d'un pas. Il met un genou à terre. Comme dans les films. Comme dans les contes de fées. Comme dans les rêves que je ne faisais plus depuis la mort de Clara.— Épouse-moi, Valentina. Demain. Je sais que c'est fou. Je sais qu'on se connaît depuis cinq mois. Je sais que tu ne sais pas tout de moi. Mais je t'aime. Et je ne veux pas passer un seul jour de plus sans toi.Les larmes coulent sur mes joues. Je ne les essuie même pas. Je le regarde, à genoux devant moi, avec ses yeux noirs et ses paillettes d'or, avec ses doigts qui tremblent, avec sa voix qui s'étrangle, et je me dis que c'est le plus beau jour de ma vie.— Oui, je murmure.— Oui ?— Oui, je veux t'épouser. Demain.Il se relève si vite qu'il manque de tomber. Il me prend dans ses bras, me soulève, me fait tourner. Le ciel et les étoiles tournent avec nous, et je ris, je ris aux éclats, je ris comme je n'ai jamais ri.— Demain, répète-t-il en me reposant. Demain, tu seras ma femme.— Demain, je serai ta femme.Il m'em
Je le regarde. Je regarde ses yeux noirs avec les paillettes d'or. Je regarde sa main sur ma joue. Je regarde cet homme grand et grave qui vient chaque jour dans ma boutique depuis six semaines, qui a bu du maté avec moi sur mon tabouret branlant, qui m'a parlé de sa mère malade et de son frère à protéger et de son rêve d'astronomie, cet homme qui rougit et qui rit et qui pleure presque, parfois, quand je lui parle de Clara, cet homme qui est entré dans ma solitude sans faire de bruit et qui l'a remplie sans que je m'en rende compte.Cet homme.Cet homme.Cet homme qui, dans trois ans exactement, un soir de vent glacé sur une terrasse au-dessus du Río de la Plata, sortira un pistolet de sous son veston et me tirera une balle dans le dos.Mais ça, mon bébé, je ne le sais pas encore.Ce soir, sur ce banc de la Plaza Dorrego, avec du dulce de leche sur le nez et le tango dans les oreilles, je ne sais qu'une chose.— Moi aussi, je murmure.Et je me hisse sur la pointe des pieds.Et je pos
Valentina Il vient chaque matin avec des medialunas. C'est devenu un rituel, un rendez-vous muet que ni l'un ni l'autre n'avons jamais formulé mais auquel aucun de nous deux ne manque. Dix heures. La clochette. Son sourire. Le petit sac en papier blanc. Puis il vient chaque midi. Il apporte des empanadas qu'il achète dans une petite échoppe de la rue Defensa, et il les partage avec moi sur le tabouret branlant, nos genoux qui se touchent presque, nos doigts qui s'effleurent quand on attrape la même. Il me raconte sa vie, par petits morceaux, comme on distribue des bonbons à un enfant, avec parcimonie. Sa mère est malade. Elle est dans une clinique privée de Recoleta, une clinique pour gens riches avec des infirmières en blanc et des couloirs qui sentent le désinfectant. Il va la voir tous les soirs. Elle ne le reconnaît pas toujours. Parfois elle l'appelle par le prénom de son père, et il ne la corrige pas. Il la laisse faire. Il lui tient la main et il écoute ses souvenirs qui ne







