LOGINLe bureau du directeur sentait le cuir, le café froid et la fatigue institutionnelle. Après l’explosion du couloir, après la gifle, après la suspension arrachée à chaud, tout le monde s’y retrouvait maintenant avec cette violence plus policée des gens obligés de remettre un langage correct sur ce qui venait de se produire. Le directeur de l’établissement, un homme gris dans un costume gris, feuilletait le dossier de Manon Montfort avec l’air accablé de quelqu’un qui voudrait sincèrement ne pas être l’endroit où les vies se négocient. Armand Montfort s’était rassis, la joue encore rouge là où le mur et la main de Stéphane l’avaient rencontré. Il avait retrouvé une posture presque digne, mais sa colère continuait de vibrer autour de lui comme une haleine métallique. Clarisse, droite malgré la marque sur sa joue, ne quittait pas le directeur des yeux. Chantelle était assise plus loin, pâle, soute
Le couloir entier semblait retenir son souffle. Manon n’était qu’à quelques portes de là, derrière des murs blancs, peut-être assise, peut-être absente au monde, peut-être plus lucide qu’eux tous. Et pourtant, c’était ici, dans ce corridor d’hôpital trop éclairé, que quelque chose d’ancien se remettait debout entre Clarisse et Armand Montfort. — Vous retirez cette procédure, répéta Clarisse. — Vous me donnez des ordres ? demanda-t-il. — Oui. Il eut un rire bref, plus méprisant qu’amusé. — Vous n’avez décidément rien appris. La phrase frappa comme une gifle. Pas parce qu’elle était forte. Parce qu’elle venait d’un homme qui parlait depuis plus loin que l’instant. Clarisse le vit. Stéphane aussi. — Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-elle. Armand inclina
Clarisse arriva la première. Le hall de l’hôpital avait cette lumière sans pardon des lieux qui traitent la souffrance comme une administration continue. Au guichet, une femme déjà excédée par sa propre journée releva les yeux. — Je viens pour Manon Montfort. — Service psychiatrique, troisième étage, mais la direction a demandé— — Je sais. Merci. Elle n’attendit pas la fin de la phrase. Dans l’ascenseur, elle appela Stéphane. Il décrocha avant la deuxième sonnerie. — T’es où ? — J’arrive. — Non, où, précisément ? — En voiture. Et toi ? — J’entre. — Ne parle à personne tant que je suis pas là. — C’est trop tard pour ce genre d’ordre. Il souffla brutalement.
L’appel vint le lendemain en fin d’après-midi. Clarisse était au groupe, penchée sur une série de documents qu’elle relisait pour la troisième fois sans réussir à fixer son attention. Depuis la conversation avec Edmond dans le parking, elle avait cessé de le voir comme un poison vague. Tout prenait chez lui des contours plus précis, et cela l’épuisait autrement. Son téléphone vibra. Numéro de l’hôpital. Elle répondit immédiatement. — Oui ? La voix à l’autre bout était administrative, embarrassée, déjà trop prudente pour annoncer quelque chose de simple. — Mademoiselle… nous essayons de joindre un membre de la famille de Manon depuis ce matin. Clarisse se redressa d’un bloc. — Pourquoi ? — Il y a une évolution concernant son maintien dans l’établissement. Le sang quitta son visage. — Quelle
Karl ne se pressa pas. C’était sa première manière d’humilier : obliger l’autre à attendre la formulation du prix, comme on oblige un patient à écouter son propre diagnostic avant d’en connaître l’issue. Il revint s’asseoir, très droit, les mains jointes devant lui. — D’abord, dit-il, il faut être clair : Julia ne quitte pas une vie sur un caprice blessé. Si elle accepte de se retirer, il lui faut une compensation matérielle et symbolique. Collen eut un rire bref, incrédule. — Symbolique ? — Oui. — Vous osez parler de symbole après ce qu’elle a fait ? Karl ne broncha pas. — Vous raisonnez encore moralement. C’est inefficace. — Très bien. Soyons efficaces. Combien ? Karl annonça la somme. Le chiffre tomba entre eux avec une sécheresse presque physique. Collen crut d’abord avoi
Collen alla voir Karl Weber le soir même. Il n’en parla à personne avant d’y aller. Pas à Chantelle, parce qu’elle y aurait vu une précipitation dangereuse. Pas à Hélène, parce qu’elle aurait voulu l’accompagner en mère diplomate. Pas à Stéphane, parce que Stéphane serait venu avec un regard capable de faire dérailler la rencontre avant même qu’elle commence. Il conduisit seul jusqu’à la maison de Karl, à la lisière de la ville, dans ce quartier ancien où les propriétés se tenaient à distance les unes des autres comme des secrets bien entretenus. La grille s’ouvrit après une annonce sobre. Aucune surprise. Karl l’attendait. Le salon où on le fit entrer avait quelque chose de trop silencieux : des livres sombres, du cuir, une odeur légère d’encens froid, et cette impression désagréable que rien n’y était placé innocemment. Karl entra quelques minutes plus tard, sans se presser. —







